Timidité de l’amour

Suite des images commentées.

Tokyo. Embarcadère du petit Ferry. Je les épiais gentiment, depuis au moins vingt minutes, au plus près de leurs gestes souvent brouillons et de leurs longs silences entrecoupés de quelques phrases vite avalées.
Je ne comprenais pas ce qui pouvait attirer mon regard. La mèche exactement ciselée du jeune homme et ses lunettes idoines ? Le visage de la jeune fille, un peu japonaise, un peu d’ailleurs, presque tartare ?
C’est au moment même où j’ai déclenché que j’ai compris : ils ne se regardaient pas, ces deux, timides de leur amour naissant.
On a coutume, bêtement, de dire que les yeux sont le miroir de l’âme. Certes. Mais encore faut-il montrer son regard et afficher ses yeux. Ce qui n’est pas donné à tous. Ceux qui baissent les yeux, ceux qui fuient le regard de l’autre ne sont pas nécessairement des timides, mal dans leur peau, sans franchise vitale. « Les yeux dans les yeux », preuve d’amour, de force de l’âme est une formule totalitaire. Tant elle inscrit les humains dans une pose imposée et inévitable.
La timidité dans l’amour, celle que j’ai perçue chez ces deux, celle qui les empêchent de se regarder, tant leur ventre est noué, leurs tempes au galop, est prodigieuse. Leur amour, sans « les yeux dans les yeux » est encore plus flagrant.
Certains pourraient y voir un signe de la réserve japonaise sans emportement, sans la brutalité honnie de l’exposition des sentiments. Non, non, l’amour naissant est toujours dans la timidité, tant la peur de l’inconnu peut figer et détourner le regard de son objet. Sauf pour ceux qui prennent sur eux et jouent au héros d’une série américaine, yeux braves et énergie sexuelle en avant, « les yeux dans les yeux » et volonté en marche. Du bluff, la boule au ventre.
La timidité de l’amour, saisie ici, est évidemment universelle.
Peut-être plus visible en voyage au Japon par les voyageurs prévisibles. Ils doivent, en effet, conforter et justifier un dépaysement, un déplacement onéreux par la recherche effrénée de la prétendue dissemblance, concomitante d’une prétendue particularité exotique.

Elle ne sera pas une chanteuse de fado

Lisbonne. Elle est assise sur des escaliers, gris, peut-être poussiéreux. Ils mènent, par une dizaine de marches à une maison désormais abandonnée, crépi vérolé, plaques de chaux, bois rongés des fenêtres. Humidité, noirceurs, décrépitude.
12 ou 13 ans, les cheveux curieusement clairs, les plus clairs du quartier, une queue de cheval, des yeux marrons, plutôt marron-verts. Un short ou une jupe courte, impossible de discerner, une blouse sans couleur, peut-être un peu sale. Ses yeux ne sont nulle part, absolument nulle part.
Au bas des marches une bicyclette; Pas la sienne, elle est trop grande cette bicyclette.
Elle est triste, c’est sûr. Il faut lui parler.

Je m’approche, doucement, comme devant un chat. Elle ne doit pas s’enfuir, on ne lui veut que du bien, on veut juste lui parler. Je lui demande si son vélo, presque jeté à terre, a une roue crevée ou un guidon qui dévie.
Elle sourit, elle sait qu’on veut juste lui parler.
Je m’assieds à ses côtés. Elle regarde au loin, vers une terrasse d’un café.
Une femme est attablée à la terrasse. Je la connais, c’est la chanteuse de fado qui fait la tournée des petits cafés à quatre sous qui sont pléthore ici. Ils se vantent d’être des antres rares, chuchotés par les connaisseurs du fado.
Foutaises. C’est pour les touristes et la chanteuse, c’est toujours la même, celle que la petite fille guette. Elle chante mal et bouge encore plus mal.
Grasse, hanches larges, sans se servir de son corps pour le sublimer dans un geste langoureux qui embrasserait magnifiquement l’air tiède de la nuit qui s’installe.
Le fado, le vrai, c’est dans les quartiers riches, là ou le whisky aide à écouter, dans des places chics, whisky cher. La pauvreté s’est fait voler sa vérité. Les riches savent le fado, les pauvres ne font que crier en prétendant chanter. Ils n’ont pas le temps de s’alanguir dans la « saudade », privilège des désœuvrés, donc des nantis. Le chômeur n’a pas le temps de la tristesse poétique. Trop occupé à sombrer. Le riche, lui, traine et embrasse la tristesse de luxe. Dandysme et Buñuel (cinéma de la bourgeoisie espagnole désœuvrée et franquiste, que les riches portugais imitent, en retard).
C’est exactement ce que m’a dit une vielle dame polonaise qui s’était établie à Lisbonne et qui tirait sans cesse sur un fume-cigarette en faux ivoire, d’une longueur assez scandaleuse.Je demande à la petite fille si la chanteuse est sa mère.
Elle me répond que non. Je lui demande si sa mère est là, sur la place, sur un perron, dans un des bars.
Elle me répond que sa mère n’est pas là et elle ajoute que sa mère ne l’aime pas, comme d’ailleurs son père. Et que lorsqu’elle sera grande, elle ne sera pas chanteuse de fado. Elle a dit tout ça d’une seule traite, les yeux nulle part, vraiment nulle part. Elle me regarde fixement, me demande si j’ai des enfants, je lui réponds, lui dit leur âge.
Et elle me donne l’adresse de ses parents. Il faut les aider, ajoute t-elle. Elle me dit les adorer, je crois même qu’elle me dit qu’elle leur pardonne.
Je lui réponds qu’elle a raison. La chanteuse de fado s’est approchée. Elle me regarde, je ne baisse pas les yeux et lui dit que son chant, hier, était inaudible, les polonais dans la salle faisaient trop de bruit. La petite fille n’est plus là.

Je suis allé rendre visite au père. Je me souvenais parfaitement de l’adresse. Mais j’ai du mal la noter, elle n’existait pas.

Moto, paille, un fils

La photo est construite. Noir et blanc, décentrage du personnage principal, irréalité du bloc de foin, contraste et exposition poussés, high key.
Ici, comme toujours, le regardeur reconstruit l’histoire, la sienne en réalité.
Un premier œil, celui de l’esthète de service, bourré de technique. Il décèle la construction, regrette la brulure (photographique) des éléments, critique l’absence de correction dans les hautes lumières. Il ne s’arrête à rien, ne voit pas le personnage, n’admire pas la moto, n’est pas subjugué par la géométrie du rectangle de foin, posé, au bord d’une route, presque nulle part.
Ainsi, l’esthète qui devrait pourtant être le plus sensible de tous les voyeurs d’image se carre souvent dans la froideur analytique. C’est ce qu’on nomme un effet pervers.
Puis l’œil du baladeur, du randonneur. Il imagine les champs de blé, une Beauce de rêve, des couleurs irréelles qu’il regrette un peu volées par le noir et blanc. Il se dit qu’éventuellement, il essaierait un jour une balade à moto, même si la motorisation lui semble incompatible avec le chemin.
Donc deux yeux qui sont leurs miroirs. Il y en a d’autres, mais l’on serait trop long.
On peine à évoquer, par pudeur, l’œil de celui qui a pris la photo. Même si, tous le savent, la photo n’est donnée à voir que pour ça, malgré tous les alibis d’une intellectualité de passage ou les affirmations des pudeurs prétendues. Lui ne voit que son fils et regrette que la moto soit désormais remisée. Ici, c’est un retour naturel, sans lequel le retour ne serait que discours d’un faiseur.
Le photographe ne peut voir que son fils.
On aurait du juste, légender : « un jeune fils sur une belle moto ».
Evidemment que le photographe aime cette photo. Si l’on avait ajouté qu’il doit sûrement aimer aussi son fils, l’on plongerait dans la filouterie romanesque.

Le frisson

 

Budapest. Hôtel Gellert. J’étais debout, regardant le plafond du hall, suspendu comme une coupole, presque une soucoupe, tentant avec l’appareil de capter un détail, une courbure esthétique, juste une forme, la courbe du haut en suspens, sa prétendue essence.
Donc rivé vers le haut, je baisse les yeux et cette femme passe, vite. Le flou, encore de l’esthétique, est assuré par le mouvement rapide et les hommes sont exactement placés.
je déclenche, j’ai chopé le flou de la vitesse, toujours fantasque. Je suis assez satisfait du cadrage et de la configuration, un triangle, trois têtes, dont deux comme des piliers dans l’espace et une femme en blanc qui passe, poussant du blanc. Puis par l’ambiance, un peu mystérieuse, vitesse et obscurité mordorée. L’image est un peu améliorée, à peine recadrée et rangée dans les collections. Ici Budapest. C’était dans le hall de l’hôtel Gellert, là où se trouvent les fameux bains qui font la réputation de la ville, hôtel désormais désuet mais toujours et justement photogénique.
Plusieurs fois, je suis revenu à la photo, cherchant, sans le savoir, ce qui m’attirait.
C’est bien plus tard, quelques années plus tard, que j’ai peut-être compris. Je livre ici cette petite compréhension.
Cette femme en blanc, c’est peut-être la mort qui passe entre deux hommes, chauves, absorbés à oublier le monde, l’un dans son livre, l’autre dans son smartphone. Chacun son monde d’absorption. Non, nous ne sommes pas dans un hôpital, mais bien dans un hôtel, encombré de piscines et de bains publics.
Mais la femme est vêtue comme une infirmière, dans ce blanc gériatrique, presque décisif et final. Et les hommes vont bientôt mourir.
Triste ce commentaire? Mais non, mais non, jamais triste le sublime (encore) dont l’on rappelle ici, pour ceux qui l’avaient oublié, qu’il ne s’agit pas, lorsqu’on place le mot dans le concept esthétique, du beau puisqu’il le transcende, le détrône, y compris dans l’horreur qui soulève un sentiment, pour le figer dans un grandiose qui peut ne pas être beau. Mais qui « soulève » le regardeur.
L’image dans ce hall est ailleurs, elle fait passer, flou et obscur dans ce blanc maléfique, le frisson.

Les regardeurs

Plage de Mahabalipuram, à 100 kms de Chennai (Madras). L’homme ne voit pas le photographe, il est dans l’extase la plus radicale, celles des yeux véritablement fermés. Avez-vous remarqué que sa bouteille d’eau, la même certainement que celle que la femme tient dans sa main gauche, est appuyée sur le sexe. On l’affirme. Le propos n’est pas déplacé. Juste appuyée, immobile et invisible pour accompagner et sentir l’extase.

La femme me regarde. Je suis loin. Je ne veux voler la photo. J’espère l’affirmation de son bonheur, de sa jouissance de tenir son homme sur ses cuisses, heureuse du toucher, caressante dans sa joie, je veux une pose de cette évidence. De petits gestes convenus, un doigt montrant l’objectif, un index vers eux, je sollicite l’autorisation de prendre la photo. Elle acquiesce par le sourire, celui que je chope, dents blanches patentes, sourire inouï, un paradis sous son front. L’étoffe rose, de fausse soie créponnée, tombe parfaitement dans ses plis, se posant avec élégance, survolant l’avant-bras, sur un sol sablonneux. Comme si elle ne voulait pas être en reste, cette écharpe de tradition, jouant le jeu de l’éclat esthétique et du sentiment aéré.

Lorsque je montre cette photo, je regarde le regardeur. Beaucoup sourient, ouvrent grand leur front, envahis par ce bonheur simple qui n’a pas besoin de littérature. Ce sont des humains. On sourit avec eux.

D’autres lâchent l’image et baissent les yeux. Ils pensent à leur grand amour perdu ou à celui qu’ils n’ont pas réussi à trouver. Ce sont ceux qui méritent l’accolade, qu’on leur donne entre deux verres de vin.

D’autres, enfin, nous disent que c’est sûrement en Inde. Ce sont les documentalistes, ceux qui ne voient que de près, les myopes de l’amour. On leur dit que que l’eau dans la bouteille est parfaitement potable.

 

La climatologie, spécialité française

On a frotté nos yeux. Mais non, mais non, on avait bien lu. Dans cette page du Figaro du 7 septembre 2017, un sondage :

« L’ouragan Irma est-il lié selon vous au réchauffement climatique? »

On ne commente même pas tant la bêtise est à l’oeuvre.

La science est donc devenu une opinion…

J’avais zappé sur un précédent sondage où l’on demendait aux français s’ils estimaient que pour l’année qui venait, le PIB, selon eux allait croitre.

J’attends le prochain sondage qui permettra enfin de connaitre la réponse des français à la question de savoir si l’on peut considérer que E=MC2 procède d’un calcul qu’ils estiment exact.

Je ferme le billet, non ?