Étranger

Suis donc à l’étranger, loin. Et tous disent qu’on oublie tout par le dépaysement et les paysages, les immeubles qui ne sont pas les notres

Rien n’est plus faux. C’est loin de chez nous, à l’étranger, qu’on pense à ce qui pourrait nous arriver de mieux là on on vit. A l’étranger, loin de chez nous, on rêve d’une quotidienneté époustouflante.

L’étranger, le lointain si on veut, nous ramène toujours au centre. Lequel n’a nul besoin d’exotisme tant il est planté dans un nombril, qui est au centre des peaux blanches.

Je peux haïr les voyages. Ou les aimer. Ça dépend de la qualité du soleil et du galbe d’un mollet vite aperçu à l’heure d’un apéritif et qui vous poursuit la nuit dans vos insomnies.

Ce qui ne veut rien dire. Sauf que l’espace n’est rien. Nada. Seul le temps et ses images, le notre, les notres comptent.

Une douceur malfaisante

« Planté seul au milieu du trottoir, un petit garçon hurle et réclame sa mère. Quelqu’un s’approche. Un membre de la famille ? Un passant ? Il caresse la tête de l’enfant, se penche, lui parle, parvient à le calmer. À l’évidence, sa mère ne peut pas être très loin et, selon toute vraisemblance, elle cherche aussi son fils. Mais une idée folle surgit dans l’esprit du témoin : et si la terreur du petit garçon était justifiée ? Et si sa mère ne devait plus reparaître ?
Les hurlements et les larmes ont cessé. Le visage de l’enfant n’en reste pas moins ravagé : traits figés, regard fixe, yeux rougis, petits hoquets. L’enfant approuve d’un mouvement de tête tout ce qu’on lui dit mais sans se laisser distraire pour autant : les mots ne sont que de petites bulles. En dépit de leur sens, ils ne disent vraiment que l’absence. On répète à l’enfant que sa mère va revenir, mais il n’a que faire d’une promesse. Ce qu’il veut, c’est sa mère. Malgré tous les réconforts, la terreur de l’enfant s’inscruste. Plus l’adulte fait d’efforts pour convaincre, plus l’enfant lutte contre de nouvelles larmes. Faut-il demander à l’adulte de se taire ? Ne comprend-il pas que sa douceur ne fait que donner la mesure de la perte et l’entériner ?

???

Rosset, le réel.

Il est des questions qu’on ne peut poser. Ce sont d’abord celles qui entrent trop dans l’intimité de celui à qui on la pose. Donc une politesse. Puis d’autres qui éberluent, stupéfient tant leur brutalité première, non suivie d’une explication ordonnée et théorique ne peut convenir à une oreille pourtant docile et bienveillante..

Parmi celles qui interloquent, Il en est une qui est pourtant assez simple, grammaticalement s’entend.

Je vous la livre : « Etes vous intéressé par la réalité, le réel si vous préférez ?

L’interlocuteur interloqué vous regarde, passe une paume sur une joue barbue, hésite entre sourire et pose intellectuelle, en mordant une branche de ses lunettes et assène, s’il est honnête : « je ne comprends pas ». D’autres tout aussi ébaubis mais qui veulent à tout prix donner à entendre leur intellectualité toujours en alerte répondront : « A quelle réalité faites-vous allusion ? ». Ce qui ne veut, évidement rien dire mais qui a le mérite de camoufler le vide sidéral dans une partie de son cerveau.

A vrai dire, ils leur manquent aux deux répondeurs un automatisme : lorsqu’on fait allusion au réel, du moins par une approche théorique, on ne doit que se souvenir de Clément Rosset, philosophe adulé ou repoussé par ses pairs tant l’Ecole philosophique à laquelle il aurait pu appartenir était à inventer, inclassable. Il vient de nous quitter.

A une question qui lui a été posée par je ne sais plus qui (j’ai simplement noté, archivé et oublié la référence) ce qui était sa pensée immédiate, lui le penseur du « réel » au regard du virtuel qui dominait l’espace contemporain, jeux technologie, il répondait ::

« Qu’on puisse vivre de 6 à 90 ans sans avoir jamais passé une minute dans le monde force l’admiration ! Jean Baudrillard, un philosophe obnubilé par la technologie – dont je ne me suis jamais senti proche pour cette raison –, a écrit une phrase qui me ravit : « Le réel n’a jamais intéressé personne. » Voilà exactement ce que je pense. »

Et d’expliquer que le réel, nonobstant la fuite devant lui de tous les humains qui préfèrent vivre dans l’illusion parallèle ou celle de l’au-delà, prend toujours sa revanche, notamment lorsque l’illusionniste, le parleur qui veut convertir, l’harangueur intellectuel des foules prend une pierre en pleine figure. Car en effet, il s’agit « d’une savoureuse revanche du réel. Car la réalité passe par la sensation. Quand on vous jette une pierre, ce n’est pas une idée de pierre qui s’écrase sur votre figure ! « 

Clément Rosset était donc un penseur du réel et j’avoue avoir eu beaucoup de mail avec lui, lorsque fuyant la théorisation pour néanmoins théoriser le réel (on ne peut penser sans penser), il nous jetait à la figure non des pierres qui font mal au front mais des idées d’une simplicité tellement grande (une affirmation d’une philosophie réaliste)qu’elle dépassait toutes les théorisations du monde.

Philosophie réaliste qui revient toujours au réel, incontournable, que cependant les humains rejettent ou évitent

Je cite :« La perspective intolérable du vieillissement et du trépas explique l’obstination des hommes à se détourner de la réalité »

Ce qui n’a rien à voir avec le refoulement du réel par le névrosé décrit par Freud : « Sigmund Freud s’intéresse aux mécanismes du refoulement chez des individus névrosés, alors que l’élimination du réel par la voie de ce que j’appelle le double est le procédé utilisé par les gens normaux. Et les gens normaux sont beaucoup plus difficiles à guérir que les malades, croyez-moi. »

Donc le théoricien du réel défini comm un « ensemble non clos d’objets non identifiables ». Il expliqueC’est une affirmation très simple, qu’on pourrait tourner autrement : il n’y a pas deux brins d’herbe semblables. Il me vient à l’esprit un autre exemple, les nombres premiers. Ces nombres sont remarquables, on ne peut les diviser que par eux-mêmes et par 1. Ce sont, pour ainsi dire, des nombres tautologiques, qui ne sont faits que d’eux-mêmes. Ainsi, le réel est un ensemble d’objets indescriptibles, que nous ne sommes pas capables de dénombrer, et dont nous ne pouvons pas dire s’il est fini ou infini – pour cette raison, je précise qu’il n’est pas « clos ». Il n’y a rien en dehors de lui, pas d’arrière-monde. Il n’y a pas non plus de miroir fidèle dans lequel regarder notre monde. »

On a le droit de trouver la réponse aussi obscure qu’une théorie kantienne ou hégélienne. Mais – et c’est là qu’il gêne : on pressent une vérité nodale…

Je continue : mais quel est donc le « double » du réel (son ouvrage majeur s’intitule « le réel et son double ».

Il tente se répondre :

« L’essence même du réel, comme je l’ai signalé, est de ne pas avoir de double. Il est dans la nature du réel d’être absolument singulier. Si bien que toutes les représentations que nous nous faisons du réel, les rêves que nous en avons, les ombres que nous croyons y déceler, ne sont que des fantômes et des déformations. Les hommes vivent en se raccrochant à des représentations, qui ne sont que des doubles de la réalité. Cette idée m’est venue en 1974, et je la dois en effet à une rencontre avec le mythe d’Œdipe, qui a été l’occasion pour moi d’un véritable déclic métaphysique. J’étais dans mon appartement, à Nice, en train de me préparer pour aller dîner, j’écoutais d’une oreille distraite France Musique. Le présentateur annonçait un opéra du compositeur roumain Georges Enesco, Œdipe. Il racontait cette histoire que nous connaissons tous par cœur. Œdipe, devenu adulte en Corinthe, apprend que l’oracle a prédit qu’il tuerait son père et épouserait sa mère. Horrifié, il fuit la ville et ceux qu’il croit être ses géniteurs, et qui ne sont en réalité que ses parents adoptifs, Polybe et Mérope… Sur la route, il croise un homme, a une altercation avec lui, le tue. Ce voyageur anonyme est son véritable père, Laïos. Plus tard, il résout l’énigme du Sphinx et épouse Jocaste. Sa mère. En entendant ce récit pour la énième fois, je n’ai pu m’empêcher de m’écrier in petto : « Ah zut ! quel imbécile ! Pourquoi a-t-il quitté Corinthe ? Il se précipite dans la gueule du loup… » J’estimais que les choses auraient dû se passer autrement. Mais comment ça, autrement ? J’avais en tête une autre histoire, un autre destin pour Œdipe. Mais lequel ? Si vous y réfléchissez bien, le scénario du mythe est extrêmement bien ficelé, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de manière pour Œdipe de réaliser plus rapidement la parole de l’oracle, ou de façon plus vraisemblable. Comment, en effet, un homme pourrait-il tuer son père et se marier avec sa mère ? Ce scénario, d’une certaine manière, c’est ici le réel. Le réel a une mécanique implacable et limpide. Il est direct. Néanmoins, il nous prend par surprise. Il déjoue nos attentes. Parce que nous avons en tête un double du réel, nous pensons que le cours des choses devrait prendre une autre direction. »

Clément Rosset nous incite, tout au long de ses ouvrages à nous intérresser au réel, de s’y coller, de fuir la représentation, son métalangage, à prendre conscience de ce réel même s’il est méprisable pou malfaisant, en affirmant, par ailleurs q’une telle attitude (le collage au réel) rend joyeux .

Je cite encore :

« D’une manière générale, les raisons d’exécrer la réalité ou de l’adorer sont les mêmes : nous ne savons pas qui nous sommes ni d’où nous venons ; nous sommes confrontés à un réel souvent déplaisant ou injuste ; chaque sensation est fugace, et nous sommes promis au vieillissement et à la désagrégation. À partir de ce constat, vous pouvez sombrer dans l’accablement le plus profond ou, au contraire, vous réjouir de chaque instant qui passe. La grande différence entre le dépressif et l’homme joyeux me semble d’ailleurs résider dans l’appétit de vivre, ce qui peut se résumer en un mot : le désir. La dépression se caractérise par l’absence de désir. Les pulsions les plus vitales s’éteignent. Cela commence par le désir sexuel ; lorsqu’on est au fond de la dépression, on ne comprend même plus que certains prennent goût à l’érotisme. Ensuite, il y a la nourriture ; même si des plats sublimes nous passent sous le nez, on n’en a plus envie. L’extinction du désir n’est rien d’autre que le malheur absolu. Inversement, le fait de désirer est un symptôme de santé miraculeuse. Le meilleur des mondes n’est pas un monde où l’on obtient ce que l’on désire, mais un monde où l’on désire quelque chose. C’est pourquoi le réel ne fait pas obstacle au désir. Le désir est plutôt l’attitude la plus saine qui soit par rapport au réel. « 

Et, A-bas les théoriciens ! « l’aberration métaphysique de Platon, qui préfère les idées aux choses, ou de Baudelaire, qui s’écrie : « N’importe où ! N’importe où ! pourvu que ce soit hors du monde », ou enfin de Cioran, qui proclame non sans humour dans un aphorisme : « Donnez-moi un autre monde ou je succombe. » « Un autre monde est possible », clament les altermondialistes. Mais qu’ont-ils en tête, sinon une duplication illusoire de ce monde-ci ? Le dessein de remplacer notre mauvais monde par un monde meilleur est absurde. À l’époque où j’ai fait mes études à l’École normale supérieure, mon professeur Louis Althusser et, à sa suite, toute une génération d’intellectuels s’étaient convaincus qu’il y avait deux sciences exactes, le marxisme et la psychanalyse, et que le reste – les mathématiques et la physique y compris – était sujet à caution… Ils étaient d’ailleurs étonnants, car ils étaient capables de se prétendre matérialistes tout en chérissant l’utopie révolutionnaire. Quelle contradiction ! Cependant, notez bien que je ne suis pas hostile au progrès. Être réaliste, en politique, ne revient pas à être conservateur ou réactionnaire. Je pense seulement qu’il n’y a que le réel et que c’est à partir de lui qu’il faut travailler, et non à partir de la conception illusoire d’un monde parfait, si nous voulons avoir quelque chance de produire des améliorations. « 

Alors ? Que penser de Rosset ? A vrai dire que penser de ce réel exposé comme une idole ?

Certains on pu dire de Rosset qu’il « emprunte un long détour par la philosophie pour aboutir à une conclusion évidente, à laquelle arrive le bon sens : il n’y a que le réel et rien d’autre » (Alexandre Lacroix)

Il répondait :

« Pascal a dit, de façon à mon sens définitive, qu’il y avait trois catégories d’hommes et de femmes : les ignorants, les demi-habiles et les habiles. L’erreur ne provient jamais des ignorants, mais des demi-habiles. Ce sont eux qui introduisent des sophistications superflues, des raffinements théoriques fallacieux, dans le but de se faire valoir. Mon vœu est de faciliter à mes lecteurs l’accès à des vérités qui sont en même temps des vérités pour les pauvres, les pauvres d’esprit. « Le chemin des choses proches a de tout temps été pour l’homme le chemin le plus long et le plus difficile », a écrit Martin Heidegger. Je suis d’accord avec cette affirmation, et mon travail ne consiste en rien d’autre qu’à déblayer le chemin vers quelques évidences.« 

Il est temps, désormais, de tenter de conclure.

Mais que vient faire Rosset ici,nous qui te connaissons bien, nous qui, souvent, soufflons d’impatience ou de ras-le-bol devant l’apologie de la théorisation dont tu fais le héraut quotidien, triturant les idées, fabriquant des bouillons, peut-être des soupes théoriques en assemblant, mauvais cuisinier, des herbes (ici les idées) incompatibles entre elles ?

Je réponds : Rosset, justement, par cette injonction au retour dans la réalité (ne pas rester dans le ciel des idées, dans la jouissance de l’immatériel qui combat avec celle, réelle, du désir en course) nous ramène brutalement et à bon escient sur terre et la chute (comme la pierre précitée) n’est pas une idée de chute; Elle vous rend malade tant le corps avait l’habitude de planer dans des airs faussement accueillants.

Rosset est donc comme notre lasso, celui qui nous prend dans l’air, pour nous ramener un peu plus bas.

Alors les lassos, les poids si vous voulez, on les aime ou les aime pas.

Moi je les aime ET je ne les aime pas.

Comme Rosset auquel j’ai écrit un jour (il n’a pas reçu ma lettre qui est restée dans mon tiroir) que le réel possédait son double, mais également son triple, son quadruple, qu’il était donc non pas unique mais essentiellement pluriel. Ce qui l’éloignait du réel et permettait, dans l’interrogation de cette pluralité une sorte de pensée (la théorie, pour faire court) qui structurait cet éparpillement.

Le réel s’éparpille nécessairement, s’agissant de son intrusion dans la communauté des humains. Et rien ne vaut pour bien le traquer que la théorisation.

C’est à cet instant même là que je prends ma souris, remonte dans la page et revient sur terre par l’injonction de Clément Rosset, corde au cou, poids dans les jambes, plomb dans le cerveau…

70 ans d’un pays

Je veux juste ici coller sans autre commentaire l’introduction au bouquin de Martine Gozlan qui vient de sortir « Israël, 70 ans, 7 clefs pour comprendre ». Éditions l’Archipel.

Il peut servir pour un débat.

AVANT-PROPOS
« Soixante-dix ans après sa création le 14 mai 1948, Israël reste un mystère aux yeux du monde. Mystère dans la haine que ce pays inspire toujours, comme dans sa réussite qui fascine amis et ennemis. Mystère de l’extrême modernité et de la libération intégrale des mœurs, mariées aux formes religieuses les plus traditionnelles. Mystère d’un développement technologique et de performances scientifiques sans commune mesure avec la taille du pays. Mystère d’une société contrainte de vivre en guerre depuis quatre générations mais qui figure, selon les dernières études, parmi les plus optimistes du monde.
Comprendre Israël ? C’est la question que se posent sans cesse les Israéliens eux-mêmes, avec un foisonnement culturel qui a produit une littérature exubérante, dans une langue ressuscitée depuis à peine plus d’un siècle et des centaines de films maintes fois primés.
Hélas, l’inverse est vrai. Refuser de comprendre Israël est la norme aujourd’hui.
Orly Castel-Bloom est la romancière israélienne la plus proche de la jeunesse de son pays, celle qui permet de le saisir autrement qu’à travers le rêve ou le cauchemar. La cinquantaine, un fils à l’armée et des nuits blanches à se demander s’il n’a pas été envoyé dans un coin où l’on se fait tuer, à Hébron ou à Gaza. Elle doit son prénom, Orly, très répandu chez les quinquagénaires, à une rumeur des années 1960 sur le bon accueil réservé aux ressortissants israéliens dans l’aéroport français. Ce temps est révolu.
En 2018, Israël n’est pas aimé. C’est à l’aune de la réprobation européenne et de la campagne de boycott international – le Boycott Désinvestissement et Sanctions (BDS) – qu’il faut comprendre l’euphorie du pays après les déclarations de Donald Trump sur Jérusalem, capitale d’Israël, où s’installe l’ambassade américaine. Un boycott inepte car il vise à sanctionner un pays dont le rayonnement intellectuel et scientifique est considérable et utile à toute la planète, de la désalinisation de l’eau de mer aux dernières découvertes médicales sur la destruction des cellules cancéreuses ou la capacité de rendre une partie de leur vision aux aveugles. Mais Israël est isolé comme dans Parcelles humaines1, l’un des romans les plus hallucinés et les plus justes d’Orly Castel-Bloom : la neige y tombe sans cesse, coupant l’État hébreu du reste du monde.
Cette relégation se produit au nom d’une posture morale problématique : le soutien inconditionnel à une cause palestinienne qui mérite que justice soit rendue, mais qui serait moins compromise si elle avait des alliés moins désastreux. Ceux-là taisent la tyrannie religieuse du Hamas, les exactions de l’Autorité palestinienne et sa ligne de crédit ouverte aux familles des assassins de citoyens israéliens. La Palestine, en réalité, a cessé d’être une cause pour devenir un alibi. Cette propagande permet la diffusion, sur le sol européen, d’un antisémitisme arabe qu’il ne fait pas bon dénoncer, les historiens et les journalistes qui en analysent les sources se retrouvant régulièrement devant les tribunaux2.
Sur ces bases viciées prospère l’incompréhension autour d’Israël. Le paysage médiatique est, de ce point de vue, fascinant. Tout ce qui relève de la sphère israélienne, absolument tout, est considéré comme négatif. Journaliste moi-même, auteur de reportages et d’ouvrages sur les fractures de la société israélienne comme sur sa formidable résilience, j’ai assisté à cette dérive spectaculaire qui transcendait les options politiques des observateurs. À droite comme à gauche, domine la vision d’une Palestine angélique, martyrisée par un État hébreu quasi diabolique et bourreau. Les multiples assassinats de civils israéliens, de la Cisjordanie au Néguev, les tirs de missiles du Hamas au sud, les menaces grandissantes aux frontières nord, conséquence de la désintégration de la Syrie et de l’installation de bases iraniennes à quelques kilomètres de l’État hébreu, ne sont pas pris en compte. La riposte d’Israël à une agression est perçue comme une agression.
Comme si ce pays n’était pas en guerre, malgré lui, depuis sept décennies – en réalité, depuis bien plus longtemps : les pionniers sans armes de la fin du XIXe siècle étaient déjà pris pour cibles par les attaques bédouines. Comme si les Israéliens désiraient la guerre par appétit de la violence et vertige nihiliste ! L’Histoire est passée sous silence, ce qui conduit à sa réécriture. Que les pays arabes aient refusé le plan de partage en deux États, l’un juif, l’autre arabe – on ne parlait pas encore de Palestiniens – adopté le 29 novembre 1947 par l’Assembléegénérale des Nations unies ; qu’ils se soient lancés, avec les cinq armées de la Ligue arabe (Égypte, Irak, Liban, Syrie, Transjordanie), dans un assaut contre la nouvelle et minuscule souveraineté juive, jugée intolérable, ces faits se sont effacés de la conscience contemporaine.
Israël, soixante-dix ans après sa création – sa « recréation », selon les termes de David Ben Gourion, d’une patrie historique rasée par Rome en l’an 70 de notre ère, mais que les Juifs n’oublièrent jamais –, fait donc face au déni. Sa réalité est déformée afin de correspondre au dogme médiatique en vigueur. Les opposants politiques, les intellectuels contestataires prennent-ils la parole, descendent-ils dans la rue, comme cela se produit dans toute démocratie ? Immédiatement, leurs positions sont interprétées en Europe, et spécialement en France, comme devant servir à une remise en cause intégrale du sionisme, un mot jugé si obscène que s’en réclamer équivaut à se faire traiter de fasciste ou de nazi. Les députés israéliens de gauche, du centre voire de la droite traditionnelle ennemie des extrémistes – à laquelle appartient aussi le président israélien lui-même, Reuven Rivlin –, les artistes et les écrivains pacifistes comme Amos Oz et David Grossman sont pourtant des patriotes qui ont combattu, voire perdu un enfant pour défendre leur pays.
Une infime minorité s’oppose au sionisme qui a fait d’Israël une réalité et transformé la condition juive. Cependant, ces quelques centaines d’individus sont considérés comme seuls détenteurs de la vérité, autrement dit du mensonge qu’incarnerait Israël. Le pseudo-historien Shlomo Sand peut sans complexe percevoir son salaire de l’université de Tel Aviv et être fêté à Paris pour de laborieux et venimeux pensums où il affirme que le peuple juif est une fiction, et son propre pays une imposture. Un autre intellectuel que l’on avait connu mieux inspiré, Zeev Sternhell, peut sans vergogne qualifier Israël d’État « prénazi » dans les colonnes du Monde3 : ces contrevérités font le plus grand bonheur des chantres hypocrites d’un antisionisme devenu la face convenable de l’antisémitisme.
De telles outrances suscitent, en face, des réactions en chaîne. Les positions se sont durcies. L’amertume l’emporte sur la rationalité. Le déni d’Israël entraîne un déni de réflexion du côté de ceux qui aiment sincèrement ce pays sans pour autant s’identifier aux choix d’un gouvernement par ailleurs contesté, comme c’est la règle en démocratie. L’État hébreu serait voué à la solitude, aucun accord ne serait jamais négocié avec les Palestiniens, ce serait toujours la guerre, les Israéliens n’auraient plus sur le terrain de partenaire avec qui discuter.
J’ai moi-même été frôlée par cette tentation qu’exacerbent la montée de l’antisémitisme en France, la situation chaotique de l’environnement moyen-oriental, l’incapacité des leaders israéliens et palestiniens à envisager des décisions historiques qui garantiraient une paix à long terme.
Or, ce pessimisme est à l’opposé du tempérament juif et israélien. L’hymne national, qui fut chanté dans le ghetto de Varsovie insurgé avant de résonner sous le sous le drapeau d’Israël, s’intitule « Hatikva » : l’espoir. Il faut absolument s’y tenir. C’est lui qui permet de comprendre la dynamique d’une des nations les plus petites, les plus fragiles et les plus fortes au monde. « La question Israël ne peut recevoir de réponses à travers la polémique, écrit le journaliste Ari Shavit dans un essai magnifique qui remonte le fil des générations4. Si complexe soit-elle, elle ne se laisse pas soumettre aux arguments et aux contre-arguments. Le seul moyen de se colleter avec elle, c’est de raconter l’histoire d’Israël. » C’est ce que j’ai tenté de faire dans un précédent récit qui explorait les paradoxes d’un peuple et d’une nation5. Ce livre en est le prolongement. En hébreu, où les chiffres sont aussi des lettres, le nombre 70 – celui de l’anniversaire 2018 – prend un sens particulier : il a la valeur numérique du mot Sod, « secret ». À rebours des idées réçues, mais sans verser dans un aveuglement qui serait en contradiction avec l’effervescence critique constamment à l’œuvre dans l’État hébreu depuis ses origines, ces pages vous vous emmènent sur la route des sept clés d’Israël »

Martine Gozlan

Douceur de l’austérité

Face a nous, une mère, une grand-mère, une arrière grand-mère. Collée à elle, sa petite-fille.

La tenue vestimentaire nous fait l’imaginer hors de France. Mais il ne s’agit pas d’une tenue traditionnelle, connotée, identifiable. Une robe à la coupe indéfinie, d’un tissu aux ornements grossiers et désordonnés, qui place la femme dans un milieu populaire. Le foulard curieusement posé conforte l’impression. C’est ce foulard qui, certainement, a généré la remarque géographique (le « hors de France »).

On s’approche et on se dit qu’on a tort. Non, ce n’est pas le foulard, c’est le regard. Il est ailleurs, il vient nécessairement d’ailleurs, plein de millénaires sur des terres arides et âpres.

S’y mêlent l’intensité, la profondeur, une distance sans la volonté de s’abstraire de la scène, en même temps qu’une force, une fermeté inébranlable dans la maintien de son corps qu’elle ne veut affaissé.

Elle est sous l’oeil du photographe mais ne le laisse remporter la partie vitale. Pas un sourire, pas un froncement. Juste les yeux dans l’objectif, en accord volontaire avec la matière, comme toujours sûrement, mais sans donner à voir ou à entendre cette volonté, sans malléabilité de circonstance.

Chez cette femme, il n’y a qu’une succession de moments, dont celui-ci, parmi d’autres, qui ne peuvent bouleverser la nécessité d’une sévérité, d’une gravité entre profondeur et acquiescement. Tirée du fond d’un âge sans sens, d’une histoire sans sujet, d’un corps qui passe, d’une pensée qui s’accroche et s’enroule dans le temps insignifiant.

Est-ce l’austérité de la pose et la sécheresse à peine altérée de l’expression qui nous laisse entrevoir une certaine virilité ? Ou l’expression qui brusque la différence, ne laissant voir, en réalité, que son indifférence aux choses communes, convenues, ordonnées.

Cette femme, cette mère, cette grand-mère, cette arrière grand-mère nous fait nous arrêter sur l’humanité. Dans tous les sens du terme : les humains, leur héroïsme, leur histoire.

Mais ici, l’histoire n’est pas personnelle. La femme nous interdit de l’entrevoir. C’est une force photographiée.

La petite fille, par son sourire est presque ailleurs, tant la grand-mère impose sa force calme, colères rentrées dans un regard sublime.

 

parler, dire, semblants

Ce que parler veut dire. Je m’arrête sur cette interrogation après une relecture rapide de Parménide (un voyage chez les grecs, presque une obsession).

La parole…

Platon tenait les sophistes pour des « semblants de philosophes et philosophes du semblant ». Bref des ratiocineurs, des faiseurs, des escrocs du mot, sans solidité philosophique, sans sérieux, des verbeux inutiles.

Faux procès, facilité des donneurs de leçons terroristes.

Il faut réhabiliter les sophistes. Ne serait-ce, dirait le même faiseur sophiste, que parce que le « sophisme » est un joli mot, léger, non solide.

Mais, pour être plus sérieux, il faut, avec Barbara Cassin, s’intéresser à cette malédiction, à cet écart hors du carré des raisonneurs qui s’arrogent, normalement, le monopole de la raison, en interdisant la parole légère dans philosophie ou le raisonnement s’entend. Et peut-être même ailleurs, la quotidienneté pour les fous de la raison n’est que l »asile de l’ignorance », dénaturant ainsi le mot de Spinoza lequel, justement faisaient entrer dans cet « asile » les « affirmateurs » sans reflexion de leurs affirmations.

Tout commence donc, en philosophie,  par une vraie bagarre, essentielle dans l’histoire des idées et, partant, dans celle du monde et ses préjugés. Entre Parménide et Gorgias.

Parménide écrit son poème au – 5ème siècle : « Sur la nature ou sur l’étant »; Gorgias réplique par son « Sur le non-être ou sur la nature ».

On aura compris qu’il s’agit de l’être et de son statut. On devine ce que peut être l’être. Inutile de compliquer et de définir.

Qu’est qui « est » ? C’est la question que se posent nos deux grecs.

Parménide répond : « L’être est. Le non-être n’est pas« ; On sourit. Presque une lapalissade ou une tautologie. Mais non, mais non, c’est très sérieux : il s’agit de la tâche du philosophe (celui de la la philosophie classique) de dire ce qui est (onto-logie).

C’est ici que Gorgias vient perturber cette affirmation (l’ambition pour la philosophie de « dire ce qui est »)

Gorgias s’arrête au rapport entre « l’être » et le « dire » et affirme qu’en réalité l’être n’est qu’un effet du dire, un « produit » de poème.

Et renversant la proposition de Parménide, Gorgias ne nous incite pas à dire ce qui est mais à faire être ce qui est dit.

Il y a du langage qui court, il n’y a ni être, ni non-être et les production des êtres sont souvent des productions d’un dire, d’une parole, de mots…

Et lorsque l’on s’intéresse à ce « parler veut dire «  (Barbara Cassin citant Pierre Bourdieu), on fait ce saut épistémologique majeur qui nous sort de l’enfermement de la raison qui ne peut être le tout fondateur, en s’attachant à rechercher l’effet de parole, sans considérer que parler, comme l’ordonne Aristote, c’est signifier une seule chose, donner du sens, dans un centre unique, sans contradictions en interdisant une parole de simple plaisir, ou,mieux, une parole pour ne rien dire comme, pouvaient le faire Protagoras et Cratyle qui inquiètent le raisonnement philosophique classique.

Comme le précise Barbara Cassin :

« La sophistique menace le fondement phénoménologique de l’ontologie. On ne peut plus dire tranquillement : « je dis ce qui est » ou, à l’image du philosophe tout-puissant : « j’ai la charge, moi, homme, de dire fidèlement l’Être. » La sophistique montre que l’Être qu’on prétend trouver par le dévoilement de la « vérité » est celui qu’on fait exister en le disant. L’Être est un effet du dire, voilà la critique sophistique de l’ontologie. Le Traité du non-être, de Gorgias, permet de montrer comment le Poème de Parménide est une performance réussie, qui fait exister l’Être, sur lequel reposera ensuite toute la tradition philosophique. Refoulé par la philosophie, de Parménide à Heidegger, tout comme la littérature et la rhétorique, la sophistique continue de se maintenir aux marges de la pensée.

Platon et Aristote ont gagné. Dans le langage courant, le sophisme caractérise les politiques lorsqu’ils mentent ou encore les publicistes lorsqu’ils embobinent les consommateurs et les électeurs. »

Et ce alors que  la sophistique se tient en dehors du vrai et du faux, et vise le raisonnement efficace. La manière dont on crée du politique avec les mots est susceptible du meilleur comme du pire. La médiatisation du politique n’est jamais qu’une modalité normale, une pente naturelle du politique. Démosthène (384-322) était un orateur médiatique puisque le critère pour la bonne taille d’une cité, selon Aristote, c’est que la voix du héraut ou de l’orateur puisse s’y faire entendre partout. C’est un peu ce qui se passe aujourd’hui avec la télévision. Comme l’énonce Gorgias dans le dialogue de Platon qui porte son nom, ce n’est pas de la faute du maître d’armes si un irresponsable dirige mal l’arme qu’il lui a appris à manier. »

Il faut donc pour les classiques dire. Dire ce qui est le bien, dire ce qui est le mal, dire une vérité alors que les sophistes s’attaquent à l’univocité du sens, en parlant « comme des plantes », en ne faisant que du bruit , sans sens unique, vantant l’équivoque, en fabriquant des mondes…

Il faut donc prendre ici parti. Et la question est simple : l’unicité du vrai est-elle une proposition inébranlable ? Et cette unicité de la vérité doit-elle guider notre réflexion, notre pensée, notre conduite et notre raisonnement ?

Je prends parti pour la réhabilitation des sophistes, pour la pluralité des sens, le rejet du couple vrai/faux. Pour un seul motif : l’aventure littéraire, « l’autre de la philosophie » qui « complique » le couple vérité/mensonge, en nous faisant jouir du rapport à la fiction qui déstructure le vrai et démolit la géométrie. Sans sens, dans tous les sens du terme si l’on ose dire.

Le sophiste est du côté de la littérature et de la fiction désorganisatrice du monde carré.

J’avoue cependant une certaine gêne à me trouver du côté de Lacan ou des psychanalystes qui confèrent un pouvoir performatif à la parole, en vantant et analysant l’équivoque (au singulier et au pluriel).

Mais peu importe, car je crois que la psychanalyse, en voulant de constituer en science ou en-‘en approcher s’est éloigner de l »-‘éclatement des sens et, nécessairement de la fiction artistique. Pour l’enfermer dans la singularité du sujet qui ne joue qu’avec lui-même en prétendant jouer avec un monde inconnu ou inconscient. Il y a loin entre l’art (la fiction comme performance) et l’analyse, même un peu en dehors de la raison…

On revient toujours à « dire c’est faire » (Austin).

Et au « romantica » (encore) qui est de la parole sentimentale performative, la seule, la vraie pour ceux qui, comme notre ami Borgès, comme notre sombre Pessoa, qui font la part des choses entre les discours et le combat de l’impérialiste de l’un (celui de la raison) contre l’autre qui, par le biais du plaisir et de l’équivoque, frôle la passion.

Passion de l’être.

Drôle de discours que celui écrit ci-dessus, émanant d’un amoureux de la philosophie et, partant, de la raison.

Ceux qui le penseraient ont tort, oublient le « va-et-vient », le seul mouvement acceptable, vanté par les êtres de désir, dans leur nécessité, au sens de Spinoza s’entend, bien entendu….

Le temps cassé, El Greco

On fait toujours l’expérience , depuis de nombreuses années. On est avec des amis, on a fini son dessert, on est dans la fin de la soirée, le début de la nuit. Et les brumes éthérées, effilochées, les heures désagrégées s’installent, pour planer au-dessus de nos corps délassés. Là on sort son téléphone, on cherche, on trouve, on met l’image plein écran, on montre, en interdisant de toucher l’écran tactile (toujours la perte par le mauvais mouvement brusque, les autres ne sachant pas poser leurs doigts aux extrémités de l’appareil). On demande de s’approcher et l’oeil riant, l’on pose la question :

-Regardez ce beau tableau. « La dame à la fourrure ». Quelle époque ? Qui ?

Tous, absolument tous, sauf ceux encore ivres ou ailleurs, répondent :

-1930, en tous cas un moderne…

Je colle ici l’image :

Non, non, c’est Le Greco (1541-1614), notre peintre presque préféré, le génie, le peintre de l’ineffable, celui qui fait éclater les siècles, celui qui est tellement, toujours, dans la modernité qu’il a touché l’éternité…

Nous on le dit depuis des décennies. Au Prado, en 2014, ils ont pointé cette modernité et son influence sur tous les « modernes ». On était fiers. CLIC ICI POUR UNE VIDEO

Remontez d’un cran, de votre pouce, de votre souris et regardez encore la femme à la fourrure. Elle a son Iphone dans la poche et s’en va l’oeil « moderne », prendre un TGV pour la Savoie. Son attention (à vous, au monde) est un peu indifférente. Un peu comme une adolescente qui vient de comprendre. Eternel, donc actuel.

On ne délire pas. c’est le Greco qui délire dans le temps qu’il a cassé.

 

Pas libre, joyeux

Quand, sur le point d’entamer sa nuit, paupières lourdes heureuses de ce poids miraculeux, annonciateur d’une nuit de rêve, malheureusement presque jamais advenue, vous pensez à une discussion sur Spinoza que vous avez eu dans la journée au téléphone avec une amie friande de mots, vous pouvez être certain de l’insomnie.

Je m’étais souvenu d’un mot (« asile de l’ignorance ») employé par le Maître dans son Ethique et, le soleil aidant, sur une terrasse envahie par des chants d’oiseau, je me suis laissé aller, très longtemps, sans même être interrompu, à disserter, en riant, en prenant mon temps, en criant quelquefois, sur « la liberté ».

J’entendais dans le combiné la respiration silencieuse de mon interlocutrice curieusement muette et m’étonnais de cette « suspension », antinomique de son enjouement permanent et de sa faculté à, mieux que moi, parler et encore parler et, surtout interrompre. Une femme de mots. Une vraie.

Je pris la décision de conclure, presque savamment, par une citation de philosophe que je connaissais par coeur.

C’est à cet instant précis et avant même que je ne termine de citer que mon amie m’asséna (je cite de mémoire) :

« Ton Spinoza. C’est fou d’être joyeux de savoir qu’on n’est pas libre, cette connaissance de l’absence de liberté sans un millimètre de croyance au libre arbitre. J’ai entendu cette joie que te procure ce déterminisme. Tu vas intégrer ça dans ton traité sur le « romantica » ? C’est même peut-être la définition du « romantica » : une pensée non libre qui danse avec ce qui existe, une pensée qui est là, existante, cause de soi, sans origine, et qu’on enlace comme dans un boléro. Ca pense à travers nous. C’est bien ça ? »

J’ai ri, je n’ai pas répondu, elle est redoutable cette amie.

Il me faut absolument finir mon long texte sur le concept de « romantica »…

Le récit et la structure

On cite Paul Veyne (entretien 2014-Philomag) :

« Les premiers philosophes de l’Ionie ont inventé la physique philosophique et, de là, la philosophie. ¨pour expliquer la nature et la formation du monde, ils ont substitué au récit une recherche de la structure. Avant eux, les peuples orientaux, à commencer par ceux de la Bible, avaient expliqué la formation du monde par un Dieu créateur ou par d’autres récits des origines (la lutte contre les eaux primordiales, le Léviathan etc.). Au récit, au mythos, les ioniens commencent par substituer une étude de la structure. De quoi le monde est-il fait ? Des s$quatre éléments (feu, terre, eau, air). Et les Ioniens commencent à raisonner sur la structure du monde et non plus sur le récit de la formation du monde.

Puis, ils continuent, notamment les sophistes et Platon : aux structures du monde, ils ajoutent l’étude des structures abstraites. On passe de « c’est quoi ma matière à « c’est quoi la vertu » et on se met à analyser abstraitement la structure de toute chose. Et c’est la naissance de la philosophie. Et une « déreligionisation ». On ne croit plus aux dieux .

Ce qui dure jusqu’au IX siècle chrétien…Les ioniens ont ainsi tenté de faire une théorie de la structure du monde et de la justifier par des arguments et non par un récit légendaire. »

Après la lecture de ce texte, je m’étais encore aventuré dans ma lutte contre la suprématie du sujet philosophique prétendument libre et conscient et son avatar le « moi » impérial sur lequel l’on peut « travailler », bannissant presque violemment, ce  récit du « moi », enrichi par l’inconscient. J’étais et le suis, plus que jamais, dans la lignée des grecs et de Spinoza. Récit du monde et du moi qui me semblaient réducteurs, l’addition de petits récits de soi pouvant certes meubler magnifiquement une conversation sur une histoire familiale ou anecdotique mais ne pouvait se substituer à la structure en marche dans lesquels les « sujets » se placent sans volonté de placement, juste là où ils sont, en ayant conscience de cette absence de volonté et de liberté dans ce placement. Ce qui est la définition de la liberté : le savoir de son inexistence et la recherche de sa propre « nécessité ».

J’opposais dès lors le récit et la structure. Ce qui était une erreur, le récit de la structure ramenant au récit pontuel ou individuel. 

J’ai donc effacé ce texte.

Je le regrette aujourd’hui : la dichotomie structure/récit est heuristique, génératrice d’intelligence des choses. Et surtout elle nous permet la divagation en en jouissant puisque nous savons où elle se place. Le structuraliste n’est pas un tueur de poésie. Seuls les impérialistes du moi , de la conscience de soi sont de petits terroristes qui empêchent l’abstraction et le concept qui par son émergence dans le « résumé du monde » et la synthèse est un émerveillement (Einstein : une belle équation est nécessairement vraie…)

Il faut en effet faire la part des « choses », même si elles s’entremêlent : part du récit, part de la structure. Par ce biais, on sait d’où l’on parle. Soit du récit, et, partant, de la légende, du mystère, de l’indicible, du soi, de son histoire, du cosmos poétique, du hasard, du miracle, de la merveille, toutes choses, jouissives pour l’esprit et le corps dans l’ordre du récit. Soit dans la structure qui n’est pas aussi froide que le prétendent les escrocs du développement personnel mais qui, bien au contraire, permet de jouir du mystère et de son histoire par la connaissance de leur inscription dans le champ du récit, lui même composante non centrale mais nécessaire de la structure.

Vive le récit qui caresse la structure ! Vive la structure qui l’accueille joyeusement !

Thaumazein

Les mots, à force de couler se noient, se perdent, disparaissent dans l’infini. C’est qu’ils deviennent rapidement usés par leur utilisation à outrance, mécanique et partant effaceurs de sens. Celui qui parle doit faire un effort considérable pour attirer l’oreille de ses voisins de groupe.

Quelquefois le subterfuge consistant à employer un mot inusité ou savant, notamment dans le langage philosophique permet de restructurer une conversation qui s’eparpillait dans l’air commun.

Cependant le risque de pédantisme et de sa critique n’est pas loin. Souvent à juste raison lorsqu’il s’agit soit de briller, soit de jouir, même sincèrement, du mot rare qui donne à entendre l’esprit cultivé un peu terroriste.

C’est ce qu’on se disait il y quelques jours à l’occasion d’une discussion philosophique très sérieuse.

Mais il existe d’autres voies pour alimenter un débat, sans lutter pour la gagne sémantique. C’est le mot étranger et, pour ce qui me concerne, le mot grec.

L’emploi de ce mot inconnu permet d’être précis, tout en étant producteur de locutions pleine de sens. Il faut en effet l’expliquer, le disséquer, et l’introduire dans la conversation. Et pour lui donner sa place, il est nécessaire de revenir au centre (la vraie place) du discours dans lequel on l’insère.

Ce qui précède m’est venu par la joie de la souvenance presque brutale d’un mot grec : thaumazein. Il désigne la capacité de s’étonner et même de s’inquiéter devant la réalité. Un émerveillement, un étonnement dont beaucoup considèrent qu’il est, en réalité à l’origine de la philosophie (l’étonnement socratique).

Faites l’expérience dans la discussion entre amis (pas celle de fins de dîner où il faut briller). Une discussion, par exemple, sur le rapport du sujet, de l’individu peut-être, à ce qui l’entoure, à sa constitution prodigieuse (miraculum en latin). Placez sincèrement le mot « thaumazein » et brodez (au sens noble du terme, par petites touches dorées) autour du concept d’étonnement et de miracle vital.

On est certain qu’autour de ce centre un peu exotique (le mot curieux et inconnu), la conversation sera fructueuse. Comme un fruit qui pousse après avoir planté une graine.

Le mot est une semence, le philosophe un fermier.

PS. On reviendra, évidemment, sur les grecs et leur fabrication du monde (ou leur découverte, comme l’on voudra, ça revient au même)

Help, fin, trouvé.

Dans un précédent billet, j’appelais à l’aide, évidemment sans réponse eu égard à l’absence radicale de notoriété de mon site, presque camouflé et volontairement inconnu de presque tous, sauf une poignée d’amis…

J’ai trouvé qui avait écrit le petit texte, en réalité plus long.

C’est un chroniqueur talentueux de la revue « La Tribune », Paul-Henri Moinet.

On livre ci-dessous le texte entier, publié il y a quelques années.

L’art de sauver sa vie

Paul-Henri Moinet
Il faut sauver nos vies. Mais de quoi donc Madame ? De l’insignifiance qui les désoriente, de l’avidité qui les ruine, de la mélancolie qui les ronge, de l’incuriosité qui les rapetisse. “Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme perverse. C’est d’avoir une âme habituée.”

Les mots de Charles Péguy dans sa Note conjointe sur Monsieur Descartes sont repris avec bonheur par Nathalie Sarthou-Lajus. L’auteur veut nous aider à sauver nos vies. C’est le titre de son dernier ouvrage. Oui oui, vous avez bien lu, il s’agit de sauver nos vies. Pas plus pas moins. Une proposition rare et magnifique qui change de la vulgate du coaching nous submergeant de conseils pour changer ou optimiser nos vies. N’en voulez pas à votre coach s’il ne vous donne pas la méthode pour sauver votre vie. Les coachs, si performants soient-ils, ne sont pas là pour sauver nos vies, ils cherchent seulement à en améliorer les conditions. Ils ont une âme habituée et nous ramènent dans le rang en nous demandant de correspondre aux normes sociales en vigueur. Leur positivisme considère que tout échec est surmontable, que toute défaite prépare la victoire. A force de nous convaincre que rien n’est irrémédiable, que tout dépend de la façon dont nous mobilisons nos propres ressources, ils nous font perdre le sentiment tragique de la vie. Se moquant complètement de savoir si nous serons sauvés, ils ne pensent qu’à nous guérir.

“La notion religieuse de salut ayant perdu son aura, les termes de soin et de protection s’y substituent. Notre péril contemporain n’est plus celui d’une condamnation divine mais davantage l’angoisse devant l’insignifiance de nos vies, l’appréhension d’une mortalité sans rédemption, d’une apocalypse sans révélation, l’expérience d’une solitude nue”, note Nathalie Sarthou-Lajus. Sauver sa vie, c’est quand même un programme plus excitant que toutes ces petites recettes qui vous expliquent comment la gérer, l’aimer, la partager, la réaliser, la réussir. Osez donc changer de cadre de référence, posez- vous la question du salut, vous en sortirez tout revigoré.

La meilleure façon de ne pas subir sa vie, reste de se demander comment la sauver. Mais on finirait par oublier cette évidence, tellement on nous demande chaque jour de sauver la couche d’ozone, les forêts humides, les espèces en voie de disparition, les peuples menacés, les réfugiés du monde entier, les victimes des catastrophes naturelles… il y a tellement de choses à sauver qu’on ne pense même plus à l’essentiel, sauver sa vie. Nul besoin de Dieu pour cela, ni même de la rédemption, de la vie éternelle ou de la résurrection des morts. Vouloir sauver sa vie, c’est d’abord résister à la mélancolie qui nous assigne à résidence dans les limites de notre petit moi quérulent, surmonter la séparation en acceptant la mort, la perte, l’abandon. Voilà pourquoi tout le monde n’est pas égal devant le salut.

Car nous ne sommes pas tous capables de vivre avec le sentiment tragique de la vie. Oui, la vie est tragique, elle nous pousse à la séparation, à la solitude, à la mort. Tragique mais innocente. Refusez sa part innocente et vous êtes aussitôt écrasé, empêché de vivre par sa part tragique que vous prenez à votre compte, dont vous vous accusez même, créant par là votre propre malheur. Mais si vous refusez sa part tragique, votre sort ne sera guère plus enviable ; vous vous enfermerez dans une béatitude tiède, artificielle qui vous fera croire que tout est toujours possible, que votre volonté décide de tout. Une vie feel good comme un spectacle de télé -réalité, cela vous tente vraiment ?

Face au malheur incroyablement décrit par Simone Weil comme une “pulvérisation de l’âme par la brutalité des circonstances”, les uns sombrent, les autres se relèvent. Personne ne peut préjuger de ses ressources devant le malheur. Qu’est-ce qui peut retenir quelqu’un de toucher le fond, de se perdre définitivement suite à un accident banal de la vie ? demande Nathalie Sarthou-Lajus. Ni la foi car elle n’est pas donnée à tous, ni le courage qui n’est pas équitablement réparti. Encore moins l’espérance car elle est une vertu surnaturelle par laquelle le chrétien attend de Dieu la grâce en ce monde et la gloire éternelle dans l’autre.

Alors quoi ? Qu’est -ce qui peut sauver nos vies ? Dieu ? Trop distrait. Nous-mêmes ? Quelle arrogance ! L’amour ? Sans doute. Mais surtout l’acceptation de la duplicité de la vie, tragique et innocente à la fois. A cette condition chacun peut traverser la catastrophe et continuer à marcher.

“Est mystique celui qui ne peut arrêter de marcher et qui, avec la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et de chaque objet que ce n’est pas ça, qu’on ne peut résider ici ni se contenter de cela.” Merci Michel de Certeau et en route mauvaise troupe !

Par Paul-Henri Moinet

Une histoire à écrire

L’article sur les séfarades (f ou ph ?) a fait réagir deux de mes relations. Je ne livre que leurs initiales, n’ayant pas l’autorisation de citer leurs noms.

PP est une juive de Tunisie. MB est un juif de Tunisie.

Il s’agit d’une discussion sur les juifs de Tunisie, initiée par la quasi obsession de l’une des plus talentueuses écrivaines (que ne peux évidemment citer) de cette communauté à peut-être s’égarer dans la recherche des actes de résistance à la barbarie dans les camps et ghettos européens, laissant de côté son talent de romancière.. Le thème de la discussion ? Une discussion donc sur la potentielle confiscation de l’histoire des autres juifs par l’accaparement de celle de la Shoah et une revendication. Concurrence victimaire ailleurs, concurrence des histoires internes ici. Il fallait oser…

PP :

M,
Il faut que “nous” en finissions avec la culpabilisation, la réparation du tikkoun olam et tout ça, tel que cela nous est enjoint de manière univoque et codifiée. Il en va des dimensions culturelles des formes du rapport à la mémoire.
Tout cela arase nos habitus , en y superposant d’autres. Je pense à notre forme de dérision – même si souvent elle m’irrite –  qui nous est propre. Je songe à notre  nécessité vitale de prise de distance, justement dans les plus grandes peines – car c’ est là une pudeur extrême à la douleur, que masque paradoxalement notre côté expensif. J’ai mis tant de temps à le repérer..Et pourtant, juillet 60, notre grand-mère Emilie en larmes, là derrière la grande vitre de l’aéroport et nous, marchant vers la Cravelle d’Air France. Souvenirs qu’on ne peut que repousser sous peine de céder au chagrin, au deuil, interminable.
Pour toi, je ne sais sous quelle forme, juillet 63…
Je ne parle pas de nostalgie, mais plutôt d’une perte qui en répète d’autres entassées sans ordre dans nos transmissions et qui font résonance notamment quand de nouvelles atteintes ont lieu. De la trace d’un groupe, d’un esprit qui s’est trouvé une fois encore disloqué et si je puis dire, dislocalisé. Que dire d’un temps qui n’est plus dans son lieu, et la disparition de ces lieux. On a beaucoup écrit sur la disparition du yiddishland. Mais pour nous, cela s’est joué différemment. Nous n’avons pas cultivé ni évoqué le passé de la même manière, peut-être justement parce que nous étions trop blessés de quitter nos pays judéo-arabes et occidentaux  où nous étions inclus, enracinés et partie prenante
depuis au moins quelques générations (ne pas oublier que les Bessis et les Smadja étaient les argentiers des beys), même politiquement quand on songe au travail des juifs à la construction de la Tunisie indépendante, mes parent proches dans l’édification d’un corps d’enseignants, mon père pour la planification de l’agriculture des céréales entre autres. Et de là nous n’irons pas reconstruire les petites synagogues comme cela s’est fait à Cracovie (ce qui peut être vu comme une forme d’idolâtrie de la pierre soit dit en passant) et de ce non-activisme, je suis assez “fière” vois-tu…
Le judaïsme séfarade est précieux, région par région, faudrait-il qu’on en perde l’essence de la souvenance, et pourquoi?
Il est pluriel, polyphonique et diffus, et là, depuis les années 80, c’est en train de devenir univoque en imitation d’une  catholocité inquisitoriale. Comme si le rassemblement géographique dans un lieu, l’erets ancestral, devait l’uniformiser sous les auspices d’une ashkénisation elle-même appauvrie de la richesse exégétique de ses maîtres au profit d’une halakha réductrice amputée de sa polysémie et réduite à des gesticulations qui, sans vouloir blasphémer, me font penser à des génuflexions et des signes de croix. “Una nacion, una religion”, disait Isabel n’est-ce pas? C’est là un point de fuite certes, mais sans s’y calquer il rend juste possible les séparations dans la communuaté.
Faudrait-il laisser s’effacer non pas seulement des mémoires, mais des pratiques, des modes de penser,
et des modes d’être, les finesses, les chagrins, les croisements dont nous sommes imprégnés et pour lesquels nous avons une forme  virtuelle de fidélité? Il y a là pour moi un genre de phénomène comparable à de “l’identification à l’agresseur”.
Nous n’avons certes pas produit Freud, ni Zweig, ni Kafka, ni Singer,  ni tant d’autres.
Le fait qu’il n’y ait pas ce type de traces d’écrit est justement pour moi un fait de culture, qui ne se réduit pas pour autant à ce qu’il est anthropologiquement convenu de nommer la tradition orale, à la manière dont elle s’envisage à propos de peuples sans écriture. On peut déja évoquer une culture d’images, de bi voire trilinguisme, de musique, et chant, la forme si particulière de la nostalgie mutée en dérisions, de la douleur déniée et violemment moquée jusqu’à la mort (je pense ici en particulier à Elie Kakou), d’une joie fendue et refendue sans doute par la traces d’exils anciens, de pratiques sociales hypercontraintes dissimulées, je songe notamment aux mariages forcés propres aux communautés restreintes….
Et je n’ignore pas au passage la blague tellement tellement pesante…masquant diversement ces excès et ces violences. Rire lancé se cognant au vide apparemment absolu au point qu’il en arrive à masquer des douleurs, violences et manques.
Mortalités infantiles escamotées, sais-tu par exemple que ma grand-mère a perdu cinq enfants ? elle ne m’a donné  le prénom que d’une seule (Nicole, je la nomme), éludant les autres, et disait aller le vendredi au Borgel “pour ton grand-père”,  jamais pu savoir ce qu’il en était des petits disparus.
Ca c’est sûr, qui peut penser qu’un “Séftune” est marqué par des souffrances (sous-France si on veut).
En ces sens nous avons réussi par l’exubérance qui en est le plus subtil masque, à éloigner la déchirure.
Dans tout cela je mélange ce qui peut relever du marrane et ce qui peut relever du tunisois.
On peut comprendre, éprouver, porter en soi, une culture de la parole, d’une parole traversée (…) qui est encore autre chose que la “tradition orale”. Le fait que même la petite synagogue insignifiante de Beausite, là où j’ai vécu quelque temps ait fait place à une villa privée, que sur la façade de l’Alliance israélite de Tunis où a étudié mon père de 1910 à 1915, on ne voie qu’un sinistre marchand de ballons et de stupides fanfreluches, le fait que la maison familiale des grands-parents de Zaghouan ait été intégrée au Commissariat de Police, n’a pas à nous priver du savoir que nous étions dans une culture, originale et féconde, que nous étions cette culture. Je ne parle pas de partie de la Juderia de Cordoue transformée en Hôtel de luxe, de sorte que sous couvert de reconnaissance de la présence juive, elle ne peut être visitée que par les clients de l’hôtel.
Je ne laisserai pas quiconque dénier, minorer ou balayer cela qui est mon, notre Histoire.
Il faut arrêter d’avoir le complexe ashké :
J’ai arrêté très très vite à 16 ans, j’te raconte :
Gilberte m’a envoyée à un Centre d’étudiants juifs, ashké à presque 100%, mais où notre cousine Janine avait rencontré son mari, Léon…
Le Centre Hillel.
J’y suis allée deux fois, bien qu’étant encore seulement lycéenne, et ils m’ont reçue grâce à Léon…
Les seules remarques que j’aie eues n’étaient pas de me demander quelle était notre histoire, mais :
“P…..? Avec vos taches de rousseur et vos cheveux pas si noirs, on ne dirait pas que vous êtes arabe”.
Malgré les récriminations de Gilberte, je n’y ai plus mis les pieds.
Notre histoire est loin d’être écrite…
Je t’embrasse »

MB

Je réponds rapidement à ton mail de ce matin. Je prendrai sûrement le temps de plus le décortiquer mais l’envie de te répondre « dans la foulée », sans différer la réaction en la rendant mièvre ou aplatie l’a emporté.

Non, notre histoire n’a jamais été écrite. Sauf par des petits historiens wikipédiens ou des notables s’adonnant laborieusement à l’historiographie. En lui conférant la sécheresse, alimentée par la profusion de dates, qui serait synonyme d’érudition. Une histoire linéaire sans structure qui la fonderait.

L’on remarquera encore, par le biais des titres des ouvrages concernés, que l’histoire se cantonne à l’espace, n’est jamais conceptuelle. Histoire des juifs de Tunisie, d’Afrique du Nord, du Maghreb, du Moyen-Orient. Et nulle part la recherche de ce ciment spéculatif ou théorique qui peut être au fondement de ce qu’on désigne rapidement le sépharadisme d’Afrique du Nord.

Et tout se passe comme si la rareté des renommées, des personnages illustres, alliée à l’absence du drame du camp, cantonnait notre histoire à celles des recettes de cuisine et aux boules au miel englouties près de plages certes carthaginoises (le seul mot chic toléré) mais sans la moindre douleur qui peuvent les structurer. Du sable et du miel. Symboles de l’éphémérité éternelle du séfarade.

Nul n’a écrit l’essentiel : la relation à l’Orient puis à celle à la France, lesquelles, dans leur complexité, la contrariété à l’œuvre ont fabriqué, au demeurant différemment selon les classes sociales, une spécificité dont le caractère inédit dans le judaïsme reste à décrire.

Il y a très longtemps, je m’étais attelé à la rédaction d’un roman dont j’avais déjà le titre : « l’Exilé » et une citation en exergue de Tzvetan Todorov («Tout intellectuel est un exilé de sa condition natale») et dont je livre ci-dessous un extrait des premières pages, vite abandonnées :

« Paul a vécu quatorze ans en Tunisie. Arba veut dire quatre en arabe. Juste avant le cinq qui est dans notre communauté le chiffre magique qui anéantit le mauvais œil.

Quelquefois, devant un intellectuel raide qu’il définit comme ne pouvant « imaginer Carthage », il prononce les chiffres dans un accent arabe irréprochable et rappelle l’importance de cette superstition du cinq, avant de tourner le dos, pour, dans le même geste théâtral, aller embrasser Anna d’un léger baiser sur le front.

Il est juif mais sans, réellement, y avoir accordé une quelconque importance. Certes, la « judéo-tunisianité », terme barbare qu’il a pu, ici et là, insérer dans des textes mal écrits et vite oubliés, et dont il abreuvait ses amis à longueur d’e-mails, a pu de temps à autre l’intéresser. Mais, uniquement pour jouir de l’intellectualité de l’approche, du plaisir immatériel de la mémoire. Sans en faire le centre d’une vie ou, comme certains, une obsession crispée.

Il n’a jamais fréquenté les synagogues ni côtoyé, à l’inverse de ses frères, les juifs tunisiens. Il n’a pas, non plus, adopté le fameux accent trainant et la voix haut-perchée.

Lorsqu’on l’interrogeait sur cette judéité il partait toujours dans les mêmes excès, clamant qu’il la confondait avec le ciel bleu posé sur la mer de Carthage, dans un pays où le miel tombait en pluie sur les têtes ensoleillées.

Si, inévitablement, on évoquait devant lui la Shoah, il répondait immédiatement, et je crois ici sincèrement, que cette histoire n’était pas la sienne, que sa judéité était culturelle, séfarade, tunisienne. L’infamie, découverte tardivement était quasiment inconnue sous le soleil.

Son sépharadisme, disait-il, était simplement constitué par la cuisine, le jeu de cartes tonitruant, la jouissance des instants lumineux, le bleu carthaginois qui engloutit les sujets et efface leur mélancolie, les fond dans sa couleur, aidé dans ce travail par un fameux ragoût tunisien, noir d’épinards brulés qui n’en finit jamais de se laisser sucer par une mie de pain italien. Un bleu assassin des tristesses et qui balaye les drames lorsqu’il surgit. Juif du soleil, de la terre chaude qui enveloppe les âmes. Juif de la coutume et non de l’Histoire.

Ce sont ses mots, dans cette fausse poésie dont il sait qu’elle énerve et qu’elle est à quatre sous. »

 Tu vois à quel point c’était limite.

Mais il s’agissait dans ce roman, par un « exil intellectuel » du personnage principal, de rechercher l’essence de ce sépharadisme et ne pas laisser la judéité confisquée par les ashkénazes, écrasée, exclusivement, par la douleur et le camp.

J’ai laissé tomber. Pas le temps. Et pas satisfait de l’écrit. Il fallait, en réalité, passer par l’essai et non par le roman mille fois écrit, enveloppé, sans crainte du poncif de service, dans le fameux jasmin qui définirait la Tunisie.

Un essai intellectuel, sérieux et surtout, encore une fois spéculatif, conceptuel, théorique.

Ton mail de ce jour me l’a rappelé.

Je suis en phase complète avec toi.

Oui, notre rapport à la mémoire, nécessairement différente, et peut-être plus vivante ne peut être écrasée. Comme notre rapport à la douleur, toujours pudique dans la mort, malgré les cris d’une infime minorité donnée à voir dans les documentaires pour les friands d’exotisme (mon frère Pierre racontait des histoires drôles dans la pièce ou était allongé mon père, à même le parquet, enveloppé dans une étoffe de soie blanche)

Je te suis aussi dans ton propos sur ka disparition des territoires et des peuples, sur la disparition du yiddishland, exacerbé, enjolivé dans l’atrocité par les petits écrivains, revendeurs de mort. Reste à écrire la différence entre l’assassinat et l’exil, même s’il s’agit toujours d’un exil. Exil d’un peuple qui, comme tu le dis, n’était pas confiné dans un secteur mais ont participé à la construction, conformément à l’injonction biblique, du pays d’accueil. Sans d’ailleurs s’y fondre comme les juifs allemands qui, éberlués, n’ont rien compris (le merveilleux roman de Singer. Israël Joshua, le frère de Isaac Bashevis dont le talent est immense dans l’écriture de l’un des plus beaux romans de tous les temps, « La famille Karnovski ».

Tu as raison quand tu écris que « Le judaïsme séfarade est précieux, région par région, faudrait-il qu’on en perde l’essence de la souvenance, et pourquoi ? »

C’est exactement ce que je crois, sa pluralité, sa poésie, son sens qui ne se réduit pas aux oscillations de corps dans les premiers étages de synagogues ou l’étude se résume à la lecture dans la gesticulation brouillonne, son attachement à la vérité de la poésie du monde. Et, ce que je dis et qui choque les ashkénazes : une faculté de l’abstraction certes commune à tous les juifs et qui a permis dans des conditions propices de fabriquer les grands juifs, mais ici spécifique puisqu’en effet concomitante d’un non-dit, qui passait par le faire « faire c’est dire, -disions-nous), le sentiment qui se lit sans être donné à lire. Et l’absence de l’obsession, y compris celle du territoire, de la maison, de la pierre er de la synagogue. Ici, en te comprenant peut-être mal, le juif tunisien ne manifeste pas, ne hurle pas quand sa maison devient un commissariat ou une synagogue une belle villa. Ils étaient dans le temps et le temps est abstrait. C’est là que l’abstraction qui enterre la matière joue son rôle fructueux. Une abstraction qui chope les airs sans les rendre gris au-dessus de la mort. 

Quant aux ashkénazes (y compris Ben Gourion) qui nous prennent pour des arabes qui récitent la Torah, il faut les remettre à leur place, sans qu’ils ne vole la notre. Notre place est est dans l’histoire d’un monde qui peut ne pas être bleu comme le ciel de Carthage. Mais nous n’en faisons pas uniquement un Mémorial. Elle reste vivante cette place. Et ne navigue pas dans le vide de la mort, toujours dans la place de l’ashkénaze.

Nul n’a le monopole de la vie.

J’ai écrit trop vite, sans me relire, je l’assure. Excuse maladresses et emportements inutiles.

Juste te dire que notre histoire doit être écrite. Tu as raison, mille fois raison.

L’ego, troisième poumon, le souffle de soi.

Les apprentis du sens, souvent un peu perdus par la complexité du monde pourtant source d’une avancée de la pensée en même temps que le grossissement du cerveau, lecteurs obligés et assidus de Mathieu Ricard, fils de l’immense Jean-François Revel, double occidental du Dalai Lama et donneur de leçons bouddhistes, ont retenu la critique de L’ÉGOCENTRISME, terme fourre-tout, mot-valise, qui leur permet de hurler contre leur prochain, pauvre malheureux égocentrique.

Ils sont d’autant plus fiers de leur minuscule découverte qu’ils prétendent ainsi, par ce biais de l’altruisme, adhérer au bouddhisme, pseudo philosophie qui s’inscrit dans l’escroquerie du « développement personnel ». Ils affirmen, par ailleurs, que le bouddhisme n’est pas une religion alors qu’elle en est une des pires, pour juger les humains, dicter les conduites et mettre au pilori des récalcitrants jouisseurs du moi…

Je cite Mathieu Ricard

« Envisager le bonheur comme la matérialisation de tous nos désirs et passions et, surtout, le concevoir uniquement sur un mode égocentrique, c’est conf

Confondre l’aspiration légitime à la plénitude avec une utopie qui débouche inévitablement sur la frustration.
Même si l’on affiche toutes les apparences du bonheur, on ne peut être véritablement heureux en se désintéressant du bonheur d’autrui. »

Ou encore son » plaidoyer  » pour l’altruisme. On est consterné par la ronde triste des lieux communs. Tout y passe, niveau CM2.

Quelle est votre définition de l’altruisme?

Matthieu Ricard: l’altruisme, c’est une motivation
Celle à laquelle j’adhère, c’est celle de la psychologie et du bouddhisme, à savoir que l’altruisme est une motivation. C’est le désir d’accomplir le bien d’autrui. Si, pour des raisons indépendantes de votre volonté, vous ne pouvez pas le traduire en actes, cela ne retire rien au caractère altruiste de votre motivation. Les gens sont mus par un mélange de motivations égoïstes et altruistes. L’idéal est de réduire peu à peu les motivations égoïstes.

L’égoïsme est donc le contraire de l’altruisme?

Oui, au sens de servir son intérêt au détriment de ceux d’autrui. C’est-à-dire instrumentaliser autrui. Autrement dit, il ne faut pas confondre égoïsme et amour de soi. L’amour de soi, le désir de vivre et d’être heureux par exemple, n’est pas en opposition avec l’amour des autres. C’est l’égoïsme qui est en opposition, au mieux en ignorant les autres, au pire en leur faisant du tort. Coluche l’avait bien résumé en disant, « il n’y a pas de mal à se vouloir du bien ».

L’empathie compte aussi énormément…

Oui, nous parlons là de la résonance affective avec l’autre. Si l’autre est en joie, vous êtes joyeux, si l’autre souffre, vous souffrez aussi. Il y a une empathie cognitive qui est de se mettre à la place de l’autre. Elle est très utile pour vous renseigner sur la situation de l’autre. En revanche, si vous n’êtes qu’empathique, vous pouvez arriver à la détresse empathique, le burn out, l’épuisement émotionnel. Et, là, ce qui permet d’y faire face, c’est la bienveillance.

Est-ce que l’on devient altruiste?

C’est possible. Des études montrent que l’entraînement de l’esprit à la bienveillance, à la compassion modifie fonctionnellement et structurellement le cerveau. Cela peut être mis en évidence au bout de deux semaines.

Avons-nous néanmoins des prédispositions à l’altruisme?

Oui, il y a des gens qui sont naturellement bons ou généreux. L’idée est que, spontanément, mis en situation, leur première pensée sera altruiste. Là aussi, vous pouvez travailler sur cette ligne de base.

Est-ce que la crise économique est un frein ou une chance pour l’altruisme?

Plus qu’une chance, c’est un signal d’alarme que le système a été trop réducteur, pas assez humain. On commence à s’en rendre compte, et il semble que la coopération soit une bonne solution. On constate que les entreprises où la coopération est la plus forte fonctionnent le mieux. Ainsi, les bonus collectifs sont plus bénéfiques que les bonus individuels.

Développer l’altruisme est-il du ressort de l’individu ou du système économique et politique?

Il y a deux écoles. André Comte-Sponville a raison de penser que la transformation individuelle à elle seule ne suffit pas. Il faut aussi que nos cultures et nos institutions évoluent. Cependant, il ne faut pas pour autant sous-estimer la force des individus et des idées qu’ils soutiennent. La Déclaration universelle des droits de l’homme, par exemple, est bien le fait de quelques individus déterminés qui avaient transformé leur vision du monde. La force de Martin Luther King, Gandhi ou Mandela, c’est qu’ils avaient des idées très claires sur ce qu’ils souhaitaient pour la société.

Mais cela prend du temps…

Oui, mais beaucoup moins que de modifier les gènes. Pour qu’un gène altruiste se répande dans l’espèce humaine, il faudrait dix à cinquante mille ans. Regardez la vitesse à laquelle les choses ont changé aux Etats-Unis au sujet du racisme contre les Noirs. Il n’est plus question maintenant d’avoir des bus ségrégués.

Cela veut dire qu’il ne faut jamais baisser les bras?

L’évolution des cultures se fait de toutes les façons. C’est là où l’individu a de l’importance à mon sens. Si les altruistes se rassemblent et coopèrent à un but commun, ils ont un avantage sur les égoïstes qui vont jouer les francs-tireurs, ne jamais s’entraider puisque leur idée est de tirer la couverture à eux. Donc, ils prospéreront moins.

Vous décrivez la peur comme un obstacle à l’altruisme, quelle peur?

Quand vous êtes trop centré sur vous. Essayer de construire son bonheur dans la petite bulle de l’égocentrisme engendre un sentiment d’insécurité. Le monde entier se dresse en menace ou en ennemi. Vous êtes très vulnérable. »

Ces élucubrations collégiennes alimentées par le simplisme pathologique du questionneur, contiennent, évidemment, une part de vérité. Comme toujours dès qu’on frôle la morale qui n’a nul besoin d’Orient ou de mysticisme de terrasses de cafés lycéens.

Nul ne peut nier, sauf à s’exclure des humains, la nécessité de l’altruisme, en réalité la bonté, sentiment, n’en déplaise aux donneurs de leçons au cerveau gris qui se rattrapent de leur petitesse par l’injonction faite aux autres d’adopter une attitude déjà intégrée et spontanée. Il est bon d’être bon. Jouissance altérée par l’injonction religieuse et primaire à la bonté. La cause de la bonté est la bonté. Nul besoin de l’apprentissage bouddhiste.

Et comme le souligne Ricard lui-même, le soi et l’ego est essentiel pour le plaisir de soi, et partant, celui du monde (il ne faut pas confondre égoïsme et amour de soi. L’amour de soi, le désir de vivre et d’être heureux par exemple, n’est pas en opposition avec l’amour des autres…. Coluche l’avait bien résumé en disant, « il n’y a pas de mal à se vouloir du bien ».)

Le bonheur qui passe nécessairement par celui de sa vie est toujours l’allié du bon altruiste. N’avez-vous jamais remarqué la gentillesse d’un amoureux à l’égard du serveur de café lorsqu’il serre la main, tout en commandant, de l’être qu’il aime ? On aime l’autre lorsque le bonheur se plaque sur votre ventre.

Sans ego, concomitant de ce souci de soi que les grecs anciens plaçaient au centre de la bonne vie, la vie sociale devient un succédané de la religion terroriste (tu es altruiste ou rien)

Et ce qui est frappant, c’est que les apprentis bouddhistes qui traitent, à longueur de temps, les autres d’egocentriques sont les êtres les moins altruistes : ils ne se préoccupent pas des blessures morales engendrées chez leur interlocuteur vilipendé. Ce sont tout, sauf des altruistes. Comme tous les juges, les torquemadas de service, ils font le mal, en insultant insidieusement l’ego structuré ou même instructuré de celui qui peut être bon et soucieux aussi de lui.

Le bouddhisme bobo est un danger, tant ceux qui se l’approprient comblent un vide qui est le leur : celui de leur ego tant malmené par une histoire qu’il ne peut être donné à voir, sa grisaille mèchante pouvant provoquer l’effroi. On s’en prend ainsi à l’ego des autres, les égocentriques, pour camoufler le sien qui passe par une haine des autres qu’on vilipende.

C’est le paradoxe des apprentis qui veulent en remontrer.

Vive le bon (et vieil) ego, le souffle de soi, le troisième poumon…

F ou ph ?

La semaine dernière, avec des amis, sur le sable de la Baie de Somme, la discussion est venue sur les Juifs d’Afrique du Nord, l’un de nous faisant partie de cette communauté.

Un des amis à raconté : il connaît une personne qui passe sa vie à les « analyser »…

C’est une « chercheuse », dans un laboratoire de sociologie, assez réputé, subventionné par l’Etat.

Elle traque les empreintes, les marques culturelles d’un groupe ou d’une communauté dont les qualités et les défauts intrinsèques peuvent être répertoriés, classés et hiérarchisés et, au final, regroupés sur une simple page. Elle a ainsi inventé la marque séfarade et trône sur son bureau, encadrée joliment, son résumé, une carte, bariolée de toutes les caractéristiques, les tares, étymologiquement parlant évidemment.

Plein de mots éparpillés, de toutes tailles, de toutes les couleurs, en italique, en gras, encadrés ou ombrés, droits ou obliques, comme des idéogrammes.

Elle y met l’emportement et l’invective, le sens de l’Univers, la sensibilité, l’amour des instants et des femmes, le traitement de la vie comme un divertissement merveilleux, la susceptibilité exagérée, l’escamotage du malheur, la détestation de la gravité, la passion difficilement contenue, le goût du luxe kitsch, l’injonction du bonheur, l’emphase, le goût de l’extatique, la détestation de Proust, celle des médecins, l’addiction à l’huile d’olive, la jalousie bien sûr et je ne sais quoi encore.
Leur tampon structural, dit-elle, leurs poinçons, leur griffe vitale.

Lorsqu’un ami sociologue, pourtant aimable et fréquentable, a osé écrire dans une revue très confidentielle que son travail était assimilable à une « marmite anthropologique qui s’essayait lamentablement à l’analyse factorielle, en élevant le lieu commun au rang de catégorie sociologique », elle l’a attendu un matin à la porte de son immeuble et, devant la gardienne horrifiée, l’a giflé avant de repartir d’un pas obstinément lent, cinématographique, sans dire un mot.

Et quand, très gentiment, de peur d’une violente fâcherie du même type, un intrus objecte que rien dans tout ce fatras n’est spécifique à cette minuscule communauté, qu’elle est, au surplus, à la limite du racisme, elle hurle pour aussitôt prétendre regretter ses cris et, avec son ricanement presque diabolique, affirmer qu’elle subit la formation inconsciente, lancinante et même exaspérante d’une « empreinte de proximité ». Elle aurait appris, dit-t-elle, la vocifération à l’occasion de ses rencontres sociologiques avec ceux dont elle analyse la spécificité et serait donc désormais « marquée, au fer rougi par un soleil maléfique d’un sud lointain embelli par des noms de cités mythiques et de guerres puniques mystérieuses ! »

L’un de nous à pris la parole pour dénoncer la facilité camouflée sous l’enflure des mots, prétendant même que le sepharade (il a précisé qu’il tenait au » ph ») était exactement le contraire de ce que cette chipie décrivait.

Mais personne ne l’a écouté. Un phoque approchait…

Help !

Besoin d’aide, même si cette demande est assez surannée, mon « site » n’étant connu de presque personne et je me garde toujours d’en signaler l’existence et l’adresse…

J’ai l’habitude, au fil des lectures de « copier/coller », de ranger dans un bloc-note de citer la source et, quelquefois, d’y revenir, pour appuyer un petit texte. Les citations altèrent l’orgueil de l’écrivant et permettent, perfidement, d’éviter la critique finissant par « pour qui se prend-il ? »

Donc, aujourd’hui, un voyage dans le bloc-note dans le cloud, pour rechercher un texte de Jankélévitch. Une discussion de la veille. Et le je tombe sur ce texte sur le « tragique », sans ses références. Qui a pu l’écrire ? .Merci de votre aide.

« … Car nous ne sommes pas tous capables de vivre avec le sentiment tragique de la vie. Oui, la vie est tragique, elle nous pousse à la séparation, à la solitude, à la mort. Tragique mais innocente. Refusez sa part innocente et vous êtes aussitôt écrasé, empêché de vivre par sa part tragique que vous prenez à votre compte, dont vous vous accusez même, créant par là votre propre malheur. Mais si vous refusez sa part tragique, votre sort ne sera guère plus enviable ; vous vous enfermerez dans une béatitude tiède, artificielle qui vous fera croire que tout est toujours possible, que votre volonté décide de tout. Une vie feel good comme un spectacle de télé -réalité, cela vous tente vraiment ?

Alors quoi ? Qu’est -ce qui peut sauver nos vies ? Dieu ? Trop distrait. Nous-mêmes ? Quelle arrogance ! L’amour ? Sans doute. Mais surtout l’acceptation de la duplicité de la vie, tragique et innocente à la fois. A cette condition chacun peut traverser la catastrophe et continuer à marcher »

Kairos 

Relecture de nuit.

En recherchant, sur notre tablette, dans notre bibliothèque numérique, un livre qu’on aurait voulu relire, un glissement intempestif sur le clavier tactile, trop sensible, nous a ouvert un petit texte écrit il y a quelques années et remisé dans les mille boites du Cloud qu’on se promet tous les jours d’ouvrir, sans tenir cette promesse minime, juste pour voir où on en est. On veut dire dans l’appréhension de ce qui nous entoure.

C’est un texte sur Kairos qui a jailli sur l’écran.

Il y a des diables sous la peau des doigts. On invoque les temps qui coulent (Chronos) et on tombe sur un autre temps, celui du saisissement (Kairos)

Vous connaissez. C’est d’abord une divinité grecque, le petit dieu ailé de L’OPPORTUNITÉ, celui, rapide avec ses ailes, et qu’il faut absolument saisir quand il passe. En réalité, nous dit la mythologie, quand il passe à notre proximité, il y a trois possibilités : soit on ne le voit pas. Soit on le voit et on ne fait rien. Soit (injonction grecque), au moment où il passe, on tend la main, on « saisit l’occasion aux cheveux » (en grec, non repris ici). On saisit ainsi l’opportunité. Kairos a, en tous cas, donné en latin opportunitas (opportunité, saisir l’occasion).

Kairos, par Francesco Salviati.

Evidemment, la philosophie s’en est emparé, transformant, normalement, le petit Dieu en concept : celui du moment opportun ou l’occasion opportune.

Extrait Universalis : « Dans le langage courant, on parlerait de point de basculement décisif, avec une notion d’un avant et d’un après au sens de Jankélévitch (voir plus bas). Le kairos est donc « l’instant T » de l’opportunité : avant est trop tôt, et après trop tard. « Instant d’inflexion ».
Pour Aristote, « Le mélancolique est l’homme du kairos, de la circonstance.

Ou encore, toujours en philosophie, le Kairos ou « temps kairologique » a pris une très grande importance dans le courant phénoménologique notamment chez Martin Heidegger. Ses recherches ont aussi conduit à réhabiliter ce vieux concept de temps.

Et même l’église s’en sert pour affûter le concept de Dieu :

Extrait du site de « l’église catholique » : « Terme grec qui signifie: «temps favorable». Contrairement à «chronos» qui désigne le temps matériel de l’existence humaine, kairos correspond à une autre approche plus spirituelle, intérieure, du temps. Dans la Bible le «temps favorable» joue un rôle déterminant. C’est le temps de Dieu par excellence. Le mot kairos est utilisé pour désigner l’action salvifique, c’est-à-dire l’intervention décisive de Dieu par l’Incarnation Rédemptrice et la Parousie finale. »

Et puis d’autres « disciplines » : artistique (« le moment où un artiste doit s’arrêter et laisser son œuvre vivre sa propre vie »), médical (« crise, instant critique où la maladie évolue vers la guérison ou la mort, et le caractère décisif à ce moment de l’acte médical), militaire (le moment où l’attaque portée sur l’adversaire amènera la panique et donnera une issue définitive à la bataille), moral (chez les tragiques grec, le kairos nous préserve de la démesure, la catégorie du Bien selon le temps), navigation (le kairos, associé avec Tyché, permet au navigateur de se diriger en déjouant les pièges de la mer, c’est plus particulièrement dans ce contexte que l’on trouve la mètis, ou intelligence de la ruse), politique (Thucydide fait une place importante aux kairoi qui traversent l’Histoire, ces moments qui engagent le sort des cités : déclarations de guerre, négociations ou ruptures d’alliances) et enfin rhétorique (le kairos est le « principe qui gouverne le choix d’une argumentation, les moyens utilisés pour prouver et, plus particulièrement, le style adopté », il désigne aussi le moment où il faut attirer l’attention des auditeurs pour accomplir un retournement de persuasion »)
J’ai retrouvé toutes ces définitions dans cet ancien billet que je ne veux reproduire ici tant il était personnel et non publiable. L’on s’était, longuement appesanti sur le concept, à grands renforts de grands philosophes et beaucoup de Jankelevitch.

Il faut dire que Kairos a été mangé à toutes les sauces. On se souvient de nos amusements dans des diners mondains. On sortait le nom et l’on avait droit soit au mutisme d’ignorance, soir à la logorrhée verbale du faiseur qui apprenait par coeur, tous les jours, Pécuchet de circonstance, un article de l’Encyclopedia Universalis.

Mais alors pourquoi y revient-il aujourd’hui ? Et sans simplement coller le vieux billet archivé ? Et perdre notre temps précieux de la nuit ?

Pour une raison très simple : je voudrais écrire un texte trop long (l’on ne sait si on le « publiera ») sur « le délitement. ». Non pour, encore, comme tous, le constater dans le social, le politique, mais justement, pour démontrer son inexistence.

Et pour dire que le trop-plein conceptuel participe à la confusion.

L’on avait écrit, ailleurs, que l’on rêvait d’un monde avec juste une phrase ou quelques mots. Pour nous reposer, de l’air pur.

Nos amis, nos proches nous reprochent toujours cette addiction à la synthèse qui a même quelquefois provoqué des fâcheries lorsque, après un long exposé savant, conceptuel, argumenté, je prétends résumer d’un mot ou d’une phrase ce qui vient d’être dit, gentiment pour signifier qu’on a bien compris. Ce qui provoque la furie du locuteur qui voit dans cette simplicité du résumé par un mot, un mépris d’années de travail passées à configurer une pensée ou un texte. Je jure qu’il n’y a aucune perfidie dans la volonté synthétique qui m’anime (le mot d’une proche)

Mais le Centre est toujours simple, il n’a besoin que d’un mot, parfois même que d’un regard. Quand le fouillis s’installe, les bords gris, loin des milieux exacts, reprennent le dessus. Et l’on revient à une complication que les faux poètes, les imposteurs de la pensée, les producteurs d’ouvrages inutiles, assimilent au mystère, par simple bêtise. Imposture.
L’on avait écrit dans notre ancien titre « Kairos, à toutes les sauces » On n’a pas osé le reprendre.

Logoi pharmakoi

Par un procédé classique et indigne, on attire le lecteur par un titre mystérieux…

C’est du grec. Et ça signifie « énoncés-remèdes ». Le lecteur attiré n’est pas plus avancé…

En réalité, il s’agit des stoïciens et de leurs techniques de vie que Michel Foucault nommaient des « techniques de soi » lorsque dans sa dernière période, il s’intéressait, curieusement après une vie de structuraliste, à l’individu et son devenir.

Les stoïciens donc, dans ce cadre avaient des « combines« , des techniques pour tenter une vie sereine sans angoisse ni crispations. Stoïque…

Par exemple, la plus connue est celle consistant à se dire, au réveil, qu’on va mourir dans la journée. Pour jouir des derniers instants. Facile et, selon nous, attitude de grand faiseur, d’escrocs du vrai. On n’y croit pas à tous ces « Carpe diem » et autres techniques pour désœuvrés qui fuient le soleil.

Il existe cependant une technique assez intéressante et que, mieux encore, l’on pourrait constituer à deux ou à plusieurs.

Les stoïciens possédaient des carnets dans lesquelles ils notaient des phrases, des locutions, des citations qu’ils glanaient au cours de leurs lectures dont ils estimaient qu’elles pourraient leur être utiles dans les moments de deuil, d’exil, de souffrance, de chagrin. Phrases qu’ils se lisaient à voix haute, et ces carnets étaient lus et relus, les formules par là se trouvaient incorporées, assimilées, ingérées. On s’administrait régulièrement ces logoi pharmakoi, comme autant d’« énoncés-remèdes », de phrases de secours.
Il faudra un jour s’atteler à ce travail. Pas seul, pour ne pas sombrer dans la mégalomanie et la pitrerie.

Trouver non pas dix commandements, mais dix énoncés- remèdes, utilisables à outrance, partagés avec au moins un autre, ce qui éloignera de l’escroquerie du « développement personnel », nous placera dans un champ philosophique ou poétique et nous permettra de voguer, presque ivres, avec des mots de la « bonne vie », comme disaient les grecs antiques.

A vrai dire, comme toujours, le plus difficile est d’éliminer, tant les imposteurs nous proposent de belles locutions qui sont autant de phrases creuses pour des lectures dans les métros bondés. L’idéal c’est peut-être de les chercher en dehors de nos lectures, juste sous la peau de notre crâne.

Mais là, ça devient prétentieux, sauf à adhérer à la thèse platonique de la réminiscence.

Au travail !

Simenon, génie. 

A l’heure très tardive où l’on enlace l’essentiel, les sens en suspension, les yeux impressionnistes, l’intelligence comme un éther laborantin, les pores de la peau bouillants, l’on s’en va, comme dans une montgolfière de feu, dans les cieux ou les souterrains, comme l’on veut, là où se nichent les choses.
Par exemple son musée imaginaire. On l’a dit. On a posté.

Puis on pose sa tablette sur une table de chevet, doucement, pour ne réveiller personne et on se demande ce qu’on aimerait bien redécouvrir hormis nos tableaux de musée. Juste deux pages. Juste de la littérature.

Aujourd’hui, pas Roth, pas Cohen, pas Flaubert. Pas Ian MC Ewan, pas Ishiguro. Il nous a fallu 2 minutes pour trouver notre envie de la nuit : Simenon. L’immense, le génie, l’unique. L’écrivain qui écrase ceux adorés par les lecteurs rapides de quotidiens gris dont l’encre bon marché salit les doigts ou de regardeurs d’émissions-spectacles dans lesquelles la couleur des cravates ou le sourire de l’imposteur, adulé par des femmes trop rapides ou des apprentis-hobereaux en mal de dandysme trop difficile à choper, a plus d’importance que le texte simple du génie littéraire.

Simenon, un texte simple, du sublime, au sens originel du terme.

Je rappelle qu’il n’a pas écrit que du MAIGRET. Mais déjà là, il est un géant, un géant.

EXTRAIT AU HASARD D’UN MAIGRET. PREMIÈRE PAGE DE « L’HOMME DE LA RUE ». Au hasard.
« Les quatre hommes étaient serrés dans le taxi. Il gelait sur Paris. À sept heures et demie du matin, la ville était livide, le vent faisait courir au ras du sol de la poussière de glace.

Le plus maigre des quatre, sur un strapontin, avait une cigarette collée à la lèvre inférieure et des menottes aux poignets. Le plus important, vêtu d’un lourd pardessus, la mâchoire pesante, un melon sur la tête, fumait la pipe en regardant défiler les grilles du Bois de Boulogne.

— Vous voulez que je vous offre une belle scène de rouscaille ? osa gentiment l’homme aux menottes. Avec contorsions, bave à la bouche, injures et tout ?…

Et Maigret de grommeler, en lui prenant la cigarette des lèvres et en ouvrant la portière, car on était arrivé à la Porte de Bagatelle :

— Fais pas trop le mariole !

Les allées du Bois étaient désertes, blanches comme de la pierre de taille, et aussi dures. Une dizaine de personnes battaient la semelle au coin d’une allée cavalière, et un photographe voulut opérer sur le groupe qui s’approchait. Mais P’tit Louis, comme on le lui avait recommandé, leva les bras devant son visage.

Maigret, l’air grognon, tournait la tête à la façon d’un ours…

Quand « faire c’est dire », une histoire espagnole

1 – Le Texte. Donc, par la bouche de son Roi, en 2014, par une Loi extraordinaire, l’Espagne (comme le Portugal) a permis aux juifs, expulsés il y a des siècles d’une Nation-Religion, d’accéder à la nationalité du pays sous certaines conditions de preuve du « lien » ancestral et le passage d’un petit examen.

Curieusement, parmi les juifs, y compris les intellectuels, ce fait, pourtant assez inédit dans l’histoire des Nations, qui résonne presque comme une « loi du retour » n’a pas eu l’impact attendu. Beaucoup de juifs ne connaissent même pas cette possibilité. Et très peu ont profité des décrets ibériques. Les juifs ne se sont pas rués au Consulat d’Espagne, boulevard Malesherbes, à Paris.

C’est donc un échec, étant ici observé que l’on peut, malicieusement, se poser la question de savoir si l’Espagne souhaitait la réussite matérielle du projet (des juifs « reprenant » la nationalité espagnole), et si, en réalité le décret n’était pas qu’un artefact exclusivement idéologique et, partant propagandiste. La lecture attentive des conditions assez difficultueuses d’obtention du passeport peut permettre un début de réponse. Comme l’errance dans des couloirs administratifs kafkaïens, à la mesure de l’incertitude, de la liquidité du projet, toujours en suspens, sans que le candidat à l’accès magique ne sache réellement le statut ou l’avancée de son sort. Et ce, malgré la rigidité implacable, espagnole diront certains, des articles qui composent le texte législatif.

A vrai dire, peu importe. La Loi royale, justement parce qu’elle ne peut se soustraire à son champ théorico-idéologique justifie, par là-même, son existence même si son succédané dans le réel, comme dirait Clément Rosset (l’impression d’un passeport) n’a pas eu sa chance ou ne ne s’y est pas ancré (dans le réel). C’est une aubaine pour un débat que ce texte. Et c’est déjà ça. C’est même beaucoup. Le Texte enlace l’Idée et génère le débat. Ce qui suffit à l’intellect.

2 – Le Débat. L’on ne pouvait, évidemment, éviter à la sortie du Texte, la disputatio, la rupture des lances sur le sujet. Dithyrambe contre réserve, apologie contre rejet. Respect du retournement camouflant la perfidie de l’acte.

La glorification immédiate, l’adhésion spontanée étant toujours de mise lorsqu’un texte ou un acte n’ôte pas une liberté ou n’effrite pas la raison, lorsque, mieux encore, comme ici, il « offre », l’on se doit de s’intéresser aux écrits qui ne tombent pas dans ce travers aisé, ceux qui analysent l’acte, hors de la vibration émotionnelle immédiate, nécessairement à l’œuvre, s’agissant de l’Histoire, de ses faits et ses méfaits, bousculant les peuples et les individus, en attaquant leurs corps.  On va donc commenter un article justement « réservé » substituant l’analyse au cri émotif ou dithyrambique.

3 – L’Article. Dans la revue « Temps marranes », un article de Paule Pérez et Claude Corman (Édits, contre-édits, non-dits –   http://temps-marranes.fr/edits-contre-edits-et-non-dits/), écrit le 9 Mai 2014 retient l’attention. On l’a découvert tardivement, lorsque le sujet nous a intéressé, concomitamment à la lecture de l’ouvrage de Pierre Assouline (« Retour à Séfarad », Éditions Gallimard. 2018.) dans lequel l’auteur conte, laborieusement, ses difficultés dans sa marche du retour et sur lequel l’on reviendra ailleurs.

Le texte des deux auteurs est long et le souci, perceptible pour le lecteur, d’une relative objectivité le rend quelquefois aride, certainement à la mesure l’enjeu. Le travail à quatre mains ajoute à la sinuosité, en nous balançant quelquefois brutalement d’un thème à un autre. Mais s’agissant d’une initiative qui « retourne » dans tous les sens du terme, on accepte les brusques virages. Et l’écriture est limpide et précise, justement par sa sincérité. Le désir de penser, la « libido sciendi » antique est présent.

La critique de la Loi est claire, sans ambages, même si soucieux, à juste titre de ne pas se constituer en Torquemada de l’apostrophe militant ou idéologique, les auteurs tentent de rechercher (sans peut-être les trouver) la positivité, le bien-fondé du texte.

Résumons donc le propos en ayant recours, le plus possible, à la citation, minuscule garantie d’un exact exposé. Il vaut mieux citer que de triturer.

Donc, l’initiative ibérique « partant d’un mouvement honorable veut effacer l’infamie, mais elle effacerait du même coup l’Histoire ». Partant, la « perplexité » l’emporterait sur « l’entière souscription ». Bigre ! Un tourment, un scrupule devant cette offrande, ce don ?

On lit encore et on comprend : c’est dans les « attendus », le préambule, que le dérapage idéologique, presque l’infamie, se trame. Aucune référence aux atteintes à la dignité, aux « actes de barbarie commis sur son sol » à l’endroit des juifs. Aucune mention de l’Inquisition, une sorte de « court-circuit, de pirouette, ou censure délibérée ».

Citation :

« L’ancienneté des actes et paroles inquisitoriales de haine absolue perpétrés sous les ordres des souverains, dispense-t-elle d’une évocation minimale des dols et souffrances infligés ? De ces vies brisées, les rédacteurs semblent dénués de toute notion, plaçant les pays comme donateurs non concernés parleur propre passé, autocentrés, à deux doigts de susciter chez le lecteur l’impression que pour eux les victimes passées ne sont qu’une abstraction. On hésite entre la suspicion d’autisme et l’hypothèse que l’affaire relève pour eux de l’irreprésentable. »

Les auteurs s’interrogent sur les fondements du texte. Une « réparation » ? Non, aucune allusion à cette notion par les rédacteurs espagnols.

Un « rachat » ? Non plus. Mieux encore, presque un « achat » des juifs (« acheter les juifs avec une monnaie papier d’identité »), ces juifs qui « n’attendraient que ça », emplis d’une « nostalgie », en réalité inexistante, absorbée par la violente réalité des siècles sur le territoire inhospitalier, qui laissent le sentiment, sinon celui de la rancœur, à la porte de leur maison abandonnée.

La cuisine ou le chant ladino judéo-espagnol ne suffisent pas à la structuration d’une culture présentée, par les tenants du texte, comme un « eldorado ancestral ». Il est « mythifié ». Et souvent la colère des expulsés l’emporte sur l’éphémérité de la perfide et délicieuse nostalgie.

Certes les efforts d’une certaine réhabilitation de la présence juive sont réels. Gérone et son quartier juif réhabilité, les « remises en scène » des juderias en Andalousie. Mais là encore l’interrogation demeure. Mais ne s’agit-il pas d’une « entourloupe » ? (le mot n’est pas écrit, il ne fait que transparaitre). Surtout lorsque l’on constate le mutisme radical sur les penseurs juifs, leur apport, la riche tradition cabaliste espagnole.

Le texte se termine par la question nodale laquelle, on l’aura compris, structurait en filigrane la perplexité, le scepticisme, l’embarras des auteurs : « La question se repose : un dialogue ouvert déplié et sincère, a-t-il eu lieu entre la Péninsule et les juifs séfarades, sur ce qui est arrivé aux deux parties ? Pour le moment la réponse est non. »

La conclusion de l’article, pour sa clarté et sa détermination se doit, évidemment, d’être citée :

« Ainsi, ni sous l’angle de la mémoire historique dont les aspects les plus corrosifs et hostiles au judaïsme ont été suspendus ou ignorés, ni du côté politique de la question nationale et européenne, qui mérite un autre approfondissement que la cession « patronymique » d’une nouvelle nationalité, ni encore sous le jour de l’environnement civico-religieux de la droite espagnole, le recouvrement d’une citoyenneté espagnole (ou portugaise) par les lointains descendants des juifs ibériques ne va de soi. A moins que… »

4 – Le Commentaire. L’argumentation n’est ni surannée, ni primaire. Et encore moins inintéressante. Mais nous n’y adhérons pas. Pour les motifs qu’on va tenter de sérier ci-dessous.

a) Les auteurs s’en prennent donc, certes avec conviction et sincérité, au mutisme, au « non-dit » (dans le titre de l’article). Celui de l’atrocité, celui de la barbarie, celui de l’infamie.

Je décèle dans le propos, une sorte d’injonction à la repentance, une sommation adressée à un peuple, nécessairement à ses représentants de dire le drame de ses dramatiques errements, dans la position corporelle, emblématique, de la flagellation, par soi ou la victime.

Or le concept ne me convient pas. Le silence entendu est aussi parole, le respect silencieux est un bruit. « Musica callada del toreo » nous dit José Bergamin. Musique silencieuse du combat dans l’arène tauromachique, absorbant la violence. Tout est dans est le silence et, partant ce non-dit, plus fort encore que la parole exacerbée et nécessairement forcée de la mutilation idéologique des ancêtres.

Ce désir d’audition criarde de la repentance, exécrable empêche souvent les peuples de se rencontrer à nouveau. L’Algérie et la France souffrent de cette interpellation, de ce diktat. Tant que la repentance et mieux « l ‘excuse » à genoux n’est pas mis en scène, l’Algérie ne respectera pas la France. C’est ce qui se dit à une heure de Marseille, dans Marseille, et, évidemment dans certains « territoires perdus de la Républiques dans nos banlieues parisiennes.

L’oukase de la repentance est, elle-même, une sorte de barbarie, en ce qu’elle n’admet plus l’Autre tant qu’il n’aura pas dit, tant qu’il ne sera pas « excusé ». Excusé d’une « époque ».

Mais l’époque n’est qu’une époque. Si l’on se réfère à l’étymologie grecque du mot, il ne s’agit que d’une parenthèse. Et une parenthèse ouvre et ferme, dans son point final. L’Histoire se constitue par une suite de métamorphoses, de bouleversements, de mutations.

Avec un commencement et une fin. Comme une parenthèse, encore une fois étymologie grecque de la notion d’époque.

Évidemment que les parenthèses existent, évidemment que lorsqu’entre les parenthèses, la violence, justement l’indicible se loge violemment ou qu’encore la brutalité, l’inhumanité broient les corps des êtres, il n’est pas question d’oublier. L’oubli, l’amnésie de circonstance sont, dans ce cas, de nouveaux crimes contre l’humanité qui s’ajoutent à ceux qu’on tente d’oublier. Et l’on n ‘entre pas dans ce diabolique discours qui considèrent le bien ou le mal comme des objets de musée.

Ce n’est pas le propos. Il faut, bien sûr, ne pas oublier. Toutes les « parties » en cause ont ce devoir.

Reste que lorsqu’un espagnol, au fait de l’atrocité de l’époque (la parenthèse), aimable, concentrant dans une gorge serrée le remords de cette époque, respectueux par son silence et une nuque un peu moins roide que d’habitude, m’invite, après la messe du Dimanche, à grignoter dans le patio de sa maison andalouse, quelques tapas bien arrosés d’un vin de Jerez, je ne vais pas, lui demander, liminairement aux agapes amicales, de se repentir de ce que ses ancêtres ont fait endurer aux juifs. La connaissance et la violence potentielle à l’égard de ceux qui se cabreraient dans la défense ou, pire l’apologie de l’époque, me suffit. Il me semble utile, opportun et humain que de ne pas imposer la stigmatisation introductive aux instants de soi,

Pour ce premier motif (l’injonction à la haine de soi, à la repentance criée sur les toits du malheur du monde pour ceux qui savent et dont le silence est aussi une parole), le propos de l’article précité n’emporte pas mon adhésion.

Certes, pourront rétorquer les auteurs de l’article, il n’est jamais question d’imposer la parole de la repentance. Vrai. Cependant la critique de l’écart, de l’ignorance de la mémoire historique dans son atrocité sonne, comme une basse continue et rythmée, dans le texte qu’on commente ici.

Il nous faut cependant avouer que la chose n’est pas facile et que la navigation entre devoir de mémoire et diktat de la repentance n’est pas aisée, tant les frontières des notions convoquées sont floues et, partant, marécageuses…

Et tant la chose est difficile, une aporie, à vrai dire, une impasse, une difficulté à emprunter le bon chemin, par une absence de passages, de cols, une route trop difficile à prendre…

Il faudra aussi, un jour régler ses comptes avec ce qui nous fait dire ici la haine de la repentance. Elle n’est certainement pas fortuite et trouve peut-être son origine dans une autre époque, non sans lien pour certains, avec la parenthèse juive dans les pays arabes. C’est une toute autre question sur laquelle il faudra bien travailler un jour et qui n’est pas, en réalité, si loin de celle qui nous occupe ici. Il faut bien dire que rares sont les juifs d’Afrique du Nord, accueillis en France, qui adhèrent au discours de la repentance coloniale. Pour mille motifs qui ne peuvent être exposés ici. La paranoïa pourrait dès lors s’installer par la machinerie en action : une réserve sur l’une et une sommation pour l’autre.

La bonne foi nous empêchait de souligner ce vice dans l’analyse. Mais encore une fois, une histoire des parenthèses et de ce qu’on en fait, mérite un détour.

b) Un autre cheminement. L’injonction de la repentance, sous couvert de mémoire à rappeler nous semble concomitant de l’injonction psychanalytique.

L’on ne veut pas, ici entrer dans les arcanes primaires de l’analogie ou de la suspicion.

Juste dire que la Nation, même si elle peut être un corps malade (ce que n’est pas d’ailleurs le patient sur le divan) ne peut être assimilée à l’individu. Et que tout se passe comme si l’on désire que « ça » parle.

Et l’Espagne n’a donc pas parlé. Ce qui peut contrarier une vision psychanalytique de la relation humaine, du « lien » qui doit, nécessairement passer par le « dit ».

Étant précisé que le psychanalyste, lui, peut voir d’un autre œil le « non-dit », s’agissant d’un « acte » au même titre que le « dit ». Et que ce silence espagnol peut sonner comme mille mots de repentance et de mémoire assumée.

Pas comme dans le mot de Raymond Devos qui nous disait, sur scène que « quand je n’ai rien à dire, je tiens à ce que cela se sache », mais, plus sérieusement, parce qu’il n’y avait rien à dire, justement pour le dire.

Cette accointance entre le dire, le non-dire et l’acte nous permet une transition aisée vers Austin qui a inspiré le titre de cette petite contribution.

c) Quand faire c’est dire. S’agissant de retours, de retournements et de contrebalances, le jeu de mots, le renversement est efficient.

En 1962 un recueil de conférences données en 1955 par John Austin, publié à titre posthume en 1962 a pu contribuer à la théorie du langage. Le fameux « How to do Things with Words ». En français « Quand dire, c’est faire » publié en 1970)

Contestant les théories existantes, J. Austin expose que, d’abord, de nombreux énoncés, dit « performatifs », par le seul fait de leur énonciation, permet d’accomplir l’action concernée. Exemple : « Je déclare la séance ouverte » pour ouvrir effectivement la séance. Et ce à l’inverse de l’énoncé dit « constatif » qui ne fait que décrire et ne crée rien, dans une indépendance à l’égard de l’énonciation : dire « J’ouvre la fenêtre » ne réalise pas l’ouverture de la fenêtre, mais décrit une action.

Évidemment, la relation entre l’acteur et l’énoncé est patente : seul le président devant l’assemblée réunie peut dire avec effet « Je déclare la séance ouverte » ou le maire qui déclare les futurs époux « unis par les liens du mariage ».

On en vient à notre « retournement ».

En réalité, l’Espagne n’a pas dit. Certes. Mais elle a fait.

Il s’agit en quelque sorte d’un acte performatif.

Les choses, dans leur atrocité, leur injustice, leur barbarie, n’avaient pas à être dites, absorbées qu’elles étaient dans le faire, dans l’acte, ici plus que solennel s’agissant d’un acte législatif.

L’Espagne, dans son inconscient, et sa sincérité à l’occasion de cette extraordinaire initiative (nous croyons à la sincérité de l’acte) n’avait pas à dire. Elle n’imaginait même pas avoir à dire quand elle faisait.

C’est notre titre : une histoire espagnole, quand faire c’est dire.

Austin ne se retourne pas dans sa tombe.

Et si l’on va au bout des jeux efficients des retournements, on pourrait, certes avec un brin de provocation s’agissant d’un commentaire d’un article paru dans l’excellente revue « Temps marranes », énoncer de manière « constative », qu’en réalité l’Espagne a constitué par ce silence dans le liminaire à la Loi, une sorte de marranité chrétienne. En taisant son passé et en faisant son présent. Reste à savoir si elle fait semblant d’être un donateur sincère de passeport.

Pour notre part, nous ne le croyons pas : l’Espagne ne fait pas semblant. Elle est sincère. Mieux encore, elle a peut-être évité, par ce silence critiqué, les « faux-semblants ».

Gygès

J’ai déjeuné cette semaine avec une femme dite « d’esprit ». Ce n’est pas une moquerie, ni une introduction convenue à l’écriture d’une vilénie. Vraiment une femme d’esprit. Et belle. Comme le jour.

La conversation était exemplaire, jouissive, fructueuse.

Après une bonne quarantaine de minutes, elle me regarde, très curieusement, et me dit : je te tutoie désormais.

Soit, dis-je, ravi d’une nouvelle complicité prometteuse, porteuse d’un futur encore plus embelli. Je suis content.

Mais, elle ajoute qu’elle me tutoie pour me poser une seule question. Et elle me la pose :

– Qu’aurait-tu fait en possession de l’anneau de Gygès ?

Vous connaissez, bien sûr. Mais je rappelle. Il s’agit d’une fable introduite par Platon dans le livre I de la République, où il est question de justice, dont un protagoniste (Thrasymaque) affirme, défendant le droit du plus fort, qu’elle est le fait des faibles. Pour tester, comprendre, il est fait allusion à la fable de Gygès.

« Gygès découvre un jour qu’en tournant vers l’intérieur de sa main le chaton d’une bague découverte par hasard lors d’un violent orage qui ouvrit le sol devant lui, il peut devenir invisible. Une fois ce pouvoir découvert, il s’arrange pour faire partie des messagers envoyés au palais royal. Là, grâce à cette invisibilité, il séduit la reine, complote avec elle et assassine le roi pour s’emparer du pouvoir. Rien ne peut lui résister, doté d’une telle arme. »

Dans Platon, il s’agit simplement de savoir si la morale est une convention ou une vraie idée pure, au-delà de la visibilité sociale.

La question posée, philosophique, est autant simple que cruciale.

Mais ce n’était pas celle que me posait la femme belle et d’esprit. Elle me demandait plus simplement ce que je ferais si j’étais invisible.

J’ai fait semblant de réfléchir et j’ai répondu :

– Je vous embrasserai, fougueusement.

Elle m’a regardé, et sans même esquisser un sourire, me laissant payer l’addition, s’est levée et a disparu.

Depuis, elle m’envoie un mail toutes les heures, en m’affirmant qu’elle rit, qu’elle rit et qu’elle me bénit. Toutes les heures.

Encore une qui exagère. Comme je les aime.

Je n’ose pas lui répondre que je n’avais pas menti. J’exagèrerais…

L’être-torero

“L’être-torero” est une affirmation de la supériorité de l’esprit sur la matière. Chez les stoïciens, on retrouve cette idée que l’homme doit affirmer sa liberté en affrontant l’adversité. »F.W

On s’était promis de revenir sur Francis Wolff, philosophe fécond, un des rares à apprécier la corrida et à ne pas confondre, comme la majorité des terroristes de la pensée homme et animal (allez faire un tour du côté de le critique du spécisme (ici, par un clic, sur Wiki) et vous comprendrez la monstruosité)

Doit-on avoir peur de dire qu’on aime la corrida ? Ici, on assume, contre tout et les lecteurs outrés. Et on ne veut même pas se justifier ou rappeler qu’elle elle a inspiré les plus grands – les peintres Pablo Picasso et Francis Bacon, les écrivains Gertrud Stein et Georges Bataille, le cinéaste Sergei Eisenstein ou encore le jazzman John Coltrane.

Dans un entretien avec Andre Viard, ancien torero français et désormais éleveur et éditeur (« Terres taurines »), Francis Wolff, nous dit que : « C’est un geste gratuit mais pas vain. L’être-torero est une affirmation de la supériorité de l’esprit sur la matière, de l’impassibilité de l’âme sur le mouvement brut. Chez les sages stoïciens, on retrouve cette idée que l’homme doit affirmer sa liberté en affrontant l’adversité. Celui qui devient libre, c’est celui qui est capable de mettre sa liberté audessus de sa vie, explique encore Hegel dans sa dialectique du maître et de l’esclave. C’est un peu ce que raconte la corrida dans l’affrontement de l’humanité et de l’animalité. Affirmer son humanité, c’est se révéler capable de placer ses valeurs au-dessus de sa propre vie. »

Costume de torero, presque d’opérette, disent les méchants, les ignorants.

Francis Wolff: Ce costume signifie le triomphe de la lumière sur la mort, mais aussi quelque chose comme le triomphe de l ’apparence au sens fort. Dans l’arène, le torero ne peut pas se cacher, il n’a pas de coulisses. Comme dans toute civilisation célébrant le sens de l’honneur, l’homme met tout son être dans son apparaître, dans son costume. « Pendant que je suis là, au centre, je ne suis rien d’autre que cet apparaître. Vous ne verrez rien de mon intériorité, de mes sentiments de père de famille, de mari, d’Espagnol… Tout ça n’existe pas, je suis mon costume, je suis mon être de lumière. »

Il n’ya rien dans le monde qui ne se cristallise pas dans la corrida.

Et celui qui ne l’aime pas peut rester chez lui. Et regarder sur son écran de télévision 4K, extraordinaire, dernièrement acheté chez Darty ou plutôt à la Fnac, les primaires présidentielles de la Gauche.

On ne veut défendre la corrida. On ne peut que la glorifier. Justifier c’est comme si on n ous demandait de défendre un tableau du Gréco, notre peintre !

PS. La photo a été prise, à Séville, en 2005, un jour de salut ensoleillé. Avant un fino, un cigare et du Jabugo. Tant pis pour ceux qui ne connaissent pas ces mots.

Infalsifiabilité

Il y a assez longtemps, on était fier de demontrer à nos professeurs, à nos amis qu’on connaissait Karl Popper, philosophe des sciences, epistémologue et son concept de l’infalsifiabilité. En relation avec tout ce qui n’est pas scientifique.
Pour ceux qui auraient oublié, on rappelle :

Une discipline vraiment scientifique énonce des hypothèses suffisamment précises pour être susceptibles d’être réfutées par un test expérimental. Si l’astronome nous explique que les planètes effectuent des rotations en ellipse autour du Soleil, il suffira d’un seul astre qui ne dessine pas une ellipse, d’un écart minime, pour mettre à terre la théorie.

Par contre les pseudo-sciences (l’astrologie, la psychanalyse et le marxisme, par exemple) ne font, au contraire, que rechercher d’incessantes et toujours plus nombreuses confirmations dans l’expérience. A l’aide d’habiles formulations, d’un refus des contre-exemples, elles repoussent toute réfutation possible. Elles s’enivrent de confirmations en tout genre. Elles se veulent infalsifiables.

C’est donc le paradoxe : on ne peut démontrer le contraire d’une affirmation non scientifique, démontrer sa fausseté. Elle est toujours vraie pour celui qui la prononce. Et infalsifiable.

Ce qui d’ailleurs alimente les discussions qui n’en finissent plus.

Pourquoi ce billet et la convocation dudit concept ?

Parce qu’on vient de converser avec mon amie écrivaine et elle s’est énervée lorsque je lui ai affirmé qu’elle se trompait (sur un point absolument inintéressant).

Et c’est là, elle la reine de la pseudo-science, qu’elle m’a sorti :

– Ce que tu me dis est tellement « charpenté » que c’est infalsifiable ! C’est donc une pseudo-demonstration !

Elle ne manquait pas d’air. J’ai apprécié son maniement insidieux de la rhétorique et je lui ai répondu :

– Le jour où je considèrerai que le mot, la lettre, le roman, le poème, la proposition théorique, où encore tout ce qui est la vie est scientifique, donc réfutable, le jour où je serai dans la certitude de la vérité proclamée, gommant l’éther des instants non géométriques , le potentiel magique, la complicité avec les comètes invisibles, tout ce qui est de l’ordre cosmique, inconnu, est falsifiable, donc dans le champ scientifique et, partant, réfutable, je disparaitrai du paysage. OK ?

Elle m’a répondu qu’elle en avait marre de moi, ce qui est évidemment faux.

La pierre qui choisit de tomber

Scène de la journée.

Curieusement, c’est dans les locaux professionnels que la question a été posée, néons en marche, manteaux longs sur les porte-manteaux, tableaux et photos immobiles sur les murs, ordinateurs fatigués, comme toujours dans l’été. Il y a juste quelques heures.

L’on frappe à ma porte, l’on, s’approche presque timidement de moi. Je suis prêt à répondre à une interrogation essentielle sur un dossier. Question technique, vite résolue, j’espère.

Non, la très jeune fille, une excellente professionnelle, me dit :

– Je sais, tout le monde le sait. Vous connaissez. Vous devez donc connaitre. C’est quoi cette histoire de pierre qui tombe de Spinoza ? Je dois répondre à mon compagnon dans la minute. Ca a quelque chose à voir avec lui ? Avec nous ? Avec un homme et une femme ?

Je lui ai répondu qu’elle risquait gros à me poser une telle question. N’avait-elle rien à faire ? J’étais un patron.

Elle a souri, j’ai souri. Je lui ai promis un mail dans la seconde de la sortie de mon bureau.

Je lui ai envoyé : le voici intégralement :
« Chère interrogatrice,
Oui, Spinoza est notre maître, ne le racontez pas. Pour répondre à votre question, il s’agit, encore, de la liberté, la seule problématique qui vaille, hors du romanesque qui est le vrai, d’être abordée.
Evidemment que ça a « à voir »avec vous et votre compagnon. Evidemment que ça va vous aider à être ensemble.
D’abord, je résume : les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. Telle la pierre qui chute en ligne droite dans le vide, en raison de la loi de la gravitation, et qui s’imaginerait choisir de tomber. La seule liberté dont nous jouissons est la décision d’assumer une contrainte, ainsi transcendée.
Je vous colle ci-dessous le texte original (une lettre de Spinoza à Schuller). Vous allez changer votre vie.

« J’appelle libre, quant à moi, une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature ; contrainte, celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d’une certaine façon déterminée.

[B] Dieu, par exemple, existe librement bien que nécessairement parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même librement parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même et connaît toutes choses librement, parce qu’il suit de la seule nécessité de sa nature que Dieu connaisse toutes choses. Vous le voyez bien, je ne fais pas consister la liberté dans un libre décret mais dans une libre nécessité.

[C] Mais descendons aux choses créées qui sont toutes déterminées par des causes extérieures à exister et à agir d’une certaine façon déterminée. Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple reçoit d’une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvements et, l’impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. Cette persistance de la pierre dans le mouvement est une contrainte, non parce qu’elle est nécessaire, mais parce qu’elle doit être définie par l’impulsion d’une cause extérieure. Et ce qui est vrai de la pierre il faut l’entendre de toute chose singulière, quelle que soit la complexité qu’il vous plaise de lui attribuer, si nombreuses que puissent être ses aptitudes, parce que toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d’une certaine manière déterminée.

[D) Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, pense et sache qu’elle fait effort, autant qu’elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre assurément, puisqu’elle a conscience de son effort seulement et qu’elle n’est en aucune façon indifférente, croira qu’elle est très libre et qu’elle ne persévère dans son mouvement que parce qu’elle le veut.

[E] Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent. Un enfant croit librement appéter le lait, un jeune garçon irrité vouloir se venger et, s’il est poltron, vouloir fuir. Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu’ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire. De même un délirant, un bavard, et bien d’autres de même farine, croient agir par un libre décret de l’âme et non se laisser contraindre. »

MB.

PS. N’oubliez pas le dossier DUBOURAND. J’attends toujours votre travail. Le client râle…

Jankélévitch et l’allemand 

C’est un Vendredi, mon jour préféré, celui qui attend un week-end. On le préfère au week-end lequel, lui, est acquis, établi, structuré. Le Vendredi est le jour d’une sorte de vacance volée, cadres idiotement sans cravate, sortie prématurée des bureaux, apéritifs et diners organisés avec des amis, remise au lendemain. Bref, un jour comme sur une balançoire brouillonne.

Et, souvent, le Vendredi au bureau, tôt, on fait comme Boris Vian, on ne travaille pas, on est ailleurs. On écrit autre chose. Ce, notamment qu’on n’a pu écrire au petit matin.

C’est aujourd’hui le cas.

Je ne sais pas pourquoi ce matin, j’ai pensé à l’allemand de Jankélévitch. Allez savoir pourquoi. Curieux.

Vous connaissez, évidemment, mais je rappelle.

Jankélévitch ne pouvait pardonner l’holocauste.

Je cite un de ses textes

« Les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent être purgés ; le temps n’a pas d’influence sur eux. Non pas parce qu’une prolongation de dix ans serait utile pour punir les derniers coupables. C’est un non-sens complet que le temps, un processus naturel sans valeur normative, puisse exercer un effet lénifiant sur l’horreur insupportable d’Auschwitz. »

Le plus grand crime de l’humanité, « le mal ontologique » comme Jankélévitch l’appelle, est impardonnable parce qu’il se dirige contre l’humanité même.

Et Jankélévitch en tire les conséquences. Lui, adorateur de l’Allemagne une thèse sur Schelling, un amour des compositeurs allemands, le fait que son père ait, le premier, traduit Freud en français : rien n’y fait : il rompt avec l’Allemagne, n’y veut plus y mettre un pied, ne veut plus le parler ou entendre un début de commencement de ce qui a trait à ce pays.

L’Allemagne, les allemands sont « effacés ».

Un jour, il reçoit une lettre, en français, d’un allemand, un certain Wiard Raveling, lequel comme ile dira plus tard est absolument certain de ne pas recevoir de réponse. Et ce d’autant plus que la lettre est assez provocante, presque dithyrambique de la culture allemande, citant des vers issus du poème Todesfuge (« Fugue de mort ») du poète juif allemand Paul Celan (Pavot et Mémoire) En lettres capitales. LA MORT EST UN MAÎTRE VENU D’ALLEMAGNE… TES CHEVEUX DE CENDRE…

Comme le dira Raveling par la suite « Je voulais attirer l’attention de Jankélévitch sur le fait que la langue qu’il hait n’est pas seulement la langue des meurtriers mais aussi celle de nombreuses victimes. »

Raveling invite le philosophe à venir chez lui comme une vieille connaissance : « Si jamais, cher Monsieur Jankélévitch, vous passez par ici, sonnez à notre porte et entrez. »

Quelques semaines plus tard, Raveling reçoit une réponse : « Je suis ému par votre lettre. J’ai attendu cette lettre pendant trente cinq ans. » Non, il ne viendra pas en Allemagne. « Je suis trop vieux pour inaugurer cette ère nouvelle. » Mais lui, Raveling, devrait, s’il vient à Paris, sonner au 1, quai aux Fleurs. « Vous serez reçu comme le messager du printemps. »

Vladimir Jankélévitch avait répondu à l’Allemand. Un événement qui suscita quelques réactions en France. « Cet échange de lettres […] hors norme […] ouvre et ferme une blessure que l’on tenait pour incurable », écrit l’écrivain français – et ancienne assistante de Jankélévitch – ()Catherine Clément dans Le Magazine littéraire. « L’imprescriptible a trouvé sa prescription. »

Et Jacques Derrida commenta cet échange de lettres en détail dans son dernier livre et téléphona même sur son lit de mort à Raveling.

L’allemand vient en avril 1981 à Paris. Jankelevitch le reçoit dans son antre (grande salle de séjour qui est aussi une salle de musique, trois pianos dans la pièce, étagères remplis de livres, partout des partitions, des notes, des feuilles.

« Nous avons d’abord parlé de choses anodines, puis de questions d’éthique, de différents compositeurs, de nos enfants… Je suis resté tout l’après-midi, c’était une conversation stimulante. » Mais ils ne parlent pas du thème originel – du Sujet.

Wiard Raveling, dira encore « Il a persisté dans son refus de parler de philosophes, d’écrivains ou de musiciens allemands. Il n’empêche qu’il m’a répondu et même invité. Peut-être n’a-t-il toutIl a persisté dans son refus de parler de philosophes, d’écrivains ou de musiciens allemands. Il n’empêche qu’il m’a répondu et même invité. Peut-être n’a-t-il tout simplement pas eu le temps d’opérer un véritable changement d’attitude. »

En 1984, Jankélévitch tombe gravement malade. Wiard Raveling ne l’a jamais revu. Mais ils sont restés en contact jusqu’à la fin. Dans l’une de ses dernières lettres, Wiard Raveling hasarde une nouvelle tentative. « Quand un homme qui s’occupe de philosophie et de musique – et aime les deux – et qu’il ne veut pas avoir affaire (ou à peine) à la contribution de l’Allemagne dans ces domaines, c’est un triomphe posthume du national-socialisme. »

Jankelevitch dira encore : « Je n’ai en effet aucune envie de remâcher une fois de plus mes griefs. À quoi bon insister ? Et pourquoi écrire toutes ces choses ? La moitié du genre humain est composé de sourds. Je revisserai soigneusement mon stylo et le passerai à ma fille, qui sera certainement plus écoutée que moi. »

Raveling dira enfin que Jankelevitch avait « un nœud dans son âme ». Et il n’a pas voulu le dénouer.

Jankélévitch est mort en 1985

PS. Je publierai le texte complet de la lettre pus tard.

PS2 Une photo de là où j’aimerais être à cette heure: Aiguablava, Bégur.

L’abeille et l’araignée

Non, vous n’aurez pas droit à une fable de La Fontaine. Ce n’est pas lui qui écrit sur ce sujet. Vous allez comprendre.

On commence par une scène de bureau, aujourd’hui même, juste avant l’heure du déjeuner, un sandwich à la main, qui m’a permis d’écrire ce petit texte.

Un Senior m’appelle et propose une discussion entre tous ici, « salle de conf » (je hais cette expression), pour trouver une solution adéquate dans un dossier techniquement compliqué. Il parle de « brainstorming ».

Je lui dis que non, je ne suis pas OK. Il croit que je plaisante et s’enfonce dans un rire gras. Et, comme pour parfaire son étouffement, je lui sors:

– Abeille ou araignée, il faut choisir. Moi, je suis un vrai terroriste, j’ai choisi l’araignée. Tu m’envoies le dossier, je trouve seul et je vous dis. Vous discuterez.

Et je raccroche. Je crois que ceux qui disent que je suis un vrai terroriste (on dirait le titre d’un roman de Philip Roth) ont raison. Il n’a que moi qui peut affirmer le contraire. Si je le suis, ce n’est pas volontairement (je sais que ce n’est pas une excuse). Mais j’ai souvent raison et je le sais. Il faut, en principe, dodeliner de la tête, comme les indiens, et dans une moindre mesure les américains, les yeux dans les yeux de son interlocuteur et ne rien dire, en approuvant, sans même écouter. Et ça, je ne sais pas le faire. Et je n’ai pas envie d’apprendre.

Je suis un terroriste mais je crois aussi être gentil.

Donc, je me lève, vais dans le bureau du brainstormer, encore choqué par ma réponse abrupte, lui apporte un café et, très gentiment, tout sourire, je lui tends une feuille imprimée et je lui demande de lire.

J’ai recherché et retrouvé, immédiatement, dans mes archives nuageuses, pourtant mal classées, le passage de Swift.

En 1704, Jonathan Swift, celui des « Voyages de Gulliver » écrit un pamphlet intitulé « La Bataille des Livres » qui expose deux comportements, deux modes d’action dans la réflexion, par le truchement littéraire d’une bagarre entre une abeille et une araignée.

Voici le texte clef. C’est l’araignée qui parle.

« Tu n’es qu’une vagabonde, une gueuse, […] tu ne trouves ta substance que dans un brigandage universel,[…] et tu as tant de penchant pour le larcin que tu dérobes les orties comme les violettes, simplement pour le plaisir de dérober. Pour moi, c’est de mon propre corps que je tire tout ce qui m’est nécessaire pour ma subsistance. Mon habileté égale mes trésors, et pour te faire voir quels progrès j’ai fait dans les mathématiques, examine bien ce château : non seulement tous les matériaux en sont émanés de ma substance même, mais mes propres mains l’ont bâti, j’en suis l’architecte. »

Dans le débat sur la nécessité d’un débat, si j’ose dire, les philosophes ont trituré ce texte pour affirmer que d’un côté, il y a ceux qui discutent, se collent aux autres, « butinent » les arguments.Et de ce butinage, de ce partage, de cette discussion nait donc la fameuse lumière, l’idée, la solution dont l’on ne sait qui en est l’auteur. Bref, une production du brainstorming. Comme les abeilles qui font leur miel avec le suc des autres (les fleurs)

Les araignées, elles, tirent d’elles-mêmes le fil de leur toiles géométriques. Elles représentent, dans le débat, l’esprit certain qui ne se sent pas obligé de consulter les autres quand ils ont une décision à prendre. Ils ne croient qu’en eux, dans leur examen libre, leur solitude féconde.

Donc, d’un côté, le dialogue, la discussion. De l’autre, la volonté de la réflexion solitaire, dans un retrait, sans le brouillage du partage et de la communauté.

Cette « dispute » des abeilles et des araignées est classique et a traversé toute l’histoire de la pensée. Et comme le disent d’autres, c’est le je ou le nous.

Alors ? Etes vous abeille ou araignée ?

Les abeilles vous proposeront cette discussion, en groupe. L’araignée ne répondra même pas à la question.

Moi, vous savez ma préférence. Etant observé je ne n’en ai jamais discuté. Il se pourrait que j’ai tort et qu’il faille nuancer, en fonction des situations. Je vais y réfléchir.

Chopin 

Ils sont tous partis. Anna a retrouvé son Nocturne, le 18, op 62, évidemment joué par Arrau. Il tourne en boucle sur la chaine. Elle a raison Anna lorsqu’elle pleure dans la dernière minute du morceau. Elle a raison quand elle me dit jouir de ces pleurs, que rien n’est plus beau que des yeux de larmes sur une musique de Chopin, le dieu lumineux des tristesses joyeuses.

Je lui ai raconté, un jour de grands pleurs heureux, Nocturne 18 à fond, la petite aventure à la synagogue, lorsque j’ai demandé à un homme qui s’était assis intempestivement près de moi, profitant d’une escapade temporaire de Nathan, mon beau-frère, s’il appréciait la voix typiquement judéo-tunisienne du hazan, le cantor, s’il écoutait de temps à autres les chanteurs juifs du pays natal, Raoul Journo, par exemple, le maître, le chanteur de musique arabo-andalouse, qui enchantait les invités de mariages ou de bar-mitsva, même s’il agaçait les jeunes adolescents qui s’essayaient au twist entre deux séances de hula-hoop.

Voulant à tout prix rattraper le temps où je ne pouvais, maigrelet ignare à pantalons à pattes d’éléphant, l’apprécier, persuadé que ce temps nécessaire était arrivé, justement après la mort du père, j’ai acheté tous ses disques, ce qui n’a pas manqué d’étonner le livreur d’Amazon qui sait évidemment reconnaitre l’emballage des disques, qui diffèrent de ceux des livres. Mais il ne pouvait se douter qu’il s’agissait d’un des plus grands chanteurs judéo-arabes, inconnu ici.

L’homme de la synagogue me regarda presque dédaigneusement avant de me dire :

– Quoi ? Vous voulez m’en mettre plein la vue ? Vous me prenez pour un idiot, inculte ? Allez vous faire voir ailleurs ! On m’avait bien dit que vous vous preniez pour je ne sais pas qui. Vous allez me demander aussi si je connais Chopin, non ? Vous vous prenez pour qui ? Allez vous faire foutre !

Puis, il se leva, alla rejoindre son groupe, celui de l’autre côté, parla à ses voisins, en haussant à plusieurs reprises les épaules, presque comme un pantin. Tous se retournèrent vers moi, en me fixant avec des yeux interrogateurs, méchants peut-être, je ne saurais dire.

J’en ai parlé à Nathan qui était revenu à sa place. Et alors qu’il rit toujours aux éclats lorsque je lui raconte mes discussions brèves avec les coreligionnaires, cette fois, il est resté muet, tout en se grattant la tête.

J’ai demandé. Devais-je me reprocher une attitude répréhensible ? Avais-je dit un mot de trop, une phrase inepte ? Il ne répondit pas, se contentant, toujours en se grattant la tête, de me dire qu’il valait mieux, même si le don avait été conséquent, de ne pas monter à la Torah aujourd’hui et de laisser la place à un autre.

C’en était trop, j’ai insisté, lui ai enjoint de me suivre dans le couloir, de m’expliquer. J’ai presque hurlé, alors que le hazan s’était interrompu, yeux pieux fermés et concentrés sur la prochaine locution biblique, sûrement essentielle. J’ai hurlé que je n’avais rien à me reprocher, que je m’étais fait tout petit dans la synagogue, sans intellectualité exacerbée, ce qui fascinait mes amis, Anna, et certainement Dieu lui-même ! Pourquoi ce retour méchant ?

J’ai tourné les talons, comme un officier certainement, sans m’occuper de l’assistance qui devait certainement, tous, les yeux plein de courroux, me fixer. Mais j’exagère peut-être. Ils n’avaient même pas entendu ou remarqué la scène. On parle fort dans les synagogues séfarades. Et il n’est pas interdit d’y régler des comptes.

Dans le couloir, après avoir enjambé les manteaux, les écharpes, les vestes qui trainaient sur le sol, tous tombés joyeusement des patères, il m’a dit. Il m’a dit qu’il ne fallait pas que je m’en fasse, que même chez les juifs, se trouvaient des idiots ou des malotrus, que la force de notre peuple était justement dans cet ancrage dans la quotidienneté, loin des couronnes d’épines dorées ou éthérées qui encerclaient des têtes divines, que notre reproduction supposait la normalité qui incluait bêtise, jalousie, ignardise et méchanceté. Il a encore dit, pas très à l’aise néanmoins, que le groupe auquel appartenait l’intrus qui avait volé sa place n’appréciait pas ma présence dans la synagogue.

J’étais sidéré, vexé, anéanti. J’étais sûr que dans ma « fusion », comme je disais, dans mon « effacement », sans donner de leçons, apprenant à parler sans mots rares, sans donner à entendre ma prétendue intellectualité, celle que tous vantent et dont je peux être fier tant j’ai voulu l’embrasser, dans mes efforts d’écoute de la banalité sur les bancs du temple, celle des prix des billets d’avion pour Tel Aviv, celle du coming out d’un juif présentateur de télévision, celle des derniers avatars de Johnny Hallyday, et j’en passe, que j’avais, sans conteste, donné le gage, l’ultime garantie de l’insertion pure et sincère, du moins le Samedi matin dans notre communauté. Mais que me reprochait-on ?

Je posais encore la question à Nathan qui ne voulait répondre. Là, je me suis énervé et suis persuadé que dans la salle, alors que tous étaient dans leur prière dite « silencieuse », celle qui clôt l’office, avant les kaddishs, les éclats de voix du nouveau, celui qui lit la Torah et les Kaddishs en phonétique, le seul à ne savoir lire l’hébreu, étaient clairement entendus et que j’allais peut-être, comme le jeune Spinoza, être banni des lieux et de ma religion.

Je posais à nouveau, cette fois calmement la question à Nathan : qu’avais-je fait ou dit pour provoquer la colère d’un groupe de pratiquants, certes pas la majorité, mais assez fourni, au demeurant sans papillotes, petit talith et chapeau noir ?

Il m’a enfin répondu : j’étais l’ami de Louis Beauregard, le blasphémateur, et celui de sa femme Clara qui a profané le sacré en interprétant Isaac Louria comme une catholique. J’avais même connu, dans le passé, un certain Jean-Charles Ducouraud, un philosophe qui prétend que Dieu nous a fait malheureux, ou quelque chose d’approchant a-t-il ajouté, avant de conclure : ils avaient « enquêté » sur moi et l’un des leurs m’avait connu à la Faculté dans laquelle j’excellais moi aussi dans le blasphème, à prétendre, avec d’autres chrétiens, que l’homme était mort alors que créature de Dieu, il ne peut mourir et que, incroyable, je vénérais Spinoza, celui qui a fait le plus de mal à notre religion, en confondant un arbre avec Dieu, et pire, en faisant croire que les grands philosophes ne peuvent être de vrais juifs, en offrant aux chrétiens la garantie de l’alliance entre christianisme et intelligence !

Nathan ajouta qu’évidemment ils n’avaient jamais lu Spinoza, ni Beauregard d’ailleurs et encore moins Louria. Je me suis immédiatement interrogé sur les mots de Nathan, ceux sur Spinoza ou sur les arbres, un peu trop exacts, et suis désormais persuadé qu’ils sont de lui, mis dans la bouche d’idiots.

J’hésite toujours désormais à faire allusion à Chopin devant un inconnu.

Aleph

A l’heure où l’on s’abandonne, l’on peut tomber sur ce qui accompagne votre abandon.

Comme par exemple Borgès. Enfoui dans ma bibliothèque, parmi des milliers d’autres, dans ma tablette. Plus lisible, parce que moins planté que dans les petits caractères chics des feuilles trop fines de la Pléiade. On peut souligner sans déchirer. Ravi de l’avoir retrouvé, ravi.

Un extrait, celui qui fait comprendre la magie de l’écriture. C’est Borgès :

« Les nuits du désert peuvent être froides, mais celle-ci avait été un brasier. Je rêvai qu’un fleuve de Thessalie (aux eaux duquel j’avais restitué un poisson d’or) venait me racheter. Sur le sable rouge et la pierre noire, je l’entendais s’approcher ; la fraîcheur de l’air et le bruit affairé de la pluie me réveillèrent. Je courus, nu, la recevoir. La nuit tirait à sa fin ; sous les nuages dorés, la tribu, aussi heureuse que moi, s’offrait à l’averse vivifiante avec une sorte d’extase. On aurait dit des corybantes possédés par le dieu. Argos, les yeux fixés sur le firmament, gémissait. Des ruisseaux lui coulaient sur le visage, non seulement de pluie (je l’appris par la suite), mais de larmes. « Argos, criai-je, Argos. »
Alors, avec étonnement, comme s’il découvrait une chose perdue et oubliée depuis longtemps, Argos bégaya ces mots : « Argos, chien d’Ulysse. » Puis, toujours sans me regarder : « Ce chien couché sur le fumier. »
Nous accueillons facilement la réalité, peut-être parce que nous soupçonnons que rien n’est réel. Je lui demandai ce qu’il savait de L’Odyssée. L’usage du grec lui était pénible ; je dus répéter ma question.
« Très peu, dit-il, moins que le dernier rhapsode. Il[…] »

Extrait de: Jorge Luis Borges. « L’Aleph »

Et si…?

Vous souvenez-vous de vos « rédactions » dans les premières années du Lycée (dénommé désormais le Collège) ? Moi, parfaitement. Vous souvenez-vous des sujets ? Moi, encore parfaitement. Evidemment, c’était mon activité préférée.

Et notamment, celui-ci, inventée par une prof qui était un génie, Madame Henry (ça sonnait comme Madame Bovary), au surplus une beauté à faire pleurer le monde.

Elle nous avait donné ce sujet : « Et si…? »

Elle avait ajouté que si nous ne le comprenions pas, c’est qu’on était idiot. Elle avait raison.

Ce sujet m’est revenu à la mémoire, il y a quelques minutes.

Madame Henry nous disait qu’il était « à multiples entrées »; que l’on pouvait y mettre ce qu’on voulait et qu’à partir de cette petite question d’immenses mots pouvaient être écrits.

Nous devions« inventer » le sujet, sur l’interrogation.

Elle nous avait donné des exemples

-Et si …j’avais été noir ?

– Et si …mon père était inconnu ?

-Et si…j’avais rencontré cette prof ?

– Et si…j’étais aveugle ?

– Et si…j’avais été follement amoureux ?

-Et si j’avais été un dieu grec ?

-Et si j’étais né en France ? En Auvergne ?

Cette prof était un génie. Car, en effet, tous ses élèves, par cette ouverture dans la question, avait mis toute leur vie dans la « rédac ». Leurs joies, leurs chagrins, leurs explosions, leur regrets, leurs certitudes. Et tous leurs premiers bouillonnements sexuels. Presque tous.

Je suis absolument persuadé que beaucoup ont commencé leur vie d’adulte par l’écriture de cette rédac.

Et elle souriait, souriait, lorsqu’elle a rendu les copies. Plus elle souriait, plus elle était belle. Dieu qu’elle était belle ! (on sait que c’est mon mot-valise pour les femmes belles, mais je ne l’ai utilisé que pour 6 femmes, je viens de faire le compte, étant observé qu’il faut que je fasse attention à ne pas transformer ce blog en journal lequel est évidemment ailleurs).

Donc, elle souriait délicieusement en rendant les copies, en regardant dans les yeux celui à qui elle tendait les feuillets. Comme si elle signifiait l’importance de cet acte dans la vie de ces adolescents. Peut-être voulait-elle leur donner un visage pour leur vie, un visage de femme belle, ouverte, disponible, attirante par cette seule disponibilité évidemment impossible. Et qui sourit, pour inscrire, joliment et dramatiquement, dans leur mémoire alerte son visage, comme un ange qu’on appelle lorsqu’un grand chagrin vous prend, vous savez, celui sans aucune cause, juste du poids.

Mais – et ce moment restera toujours ancré dans ma mémoire- toujours – absolument toujours- elle m’ a demandé de rester après la classe. Elle « avait à me parler ». Elle ne m’avait pas rendu ma copie. Mes copains ont cru à une engueulade. J’avais du échouer, rendre une mauvais devoir et ce alors que j’avais toujours la meilleure note, ce qui me rendait son « chouchou », selon tous. Elle allait me passer un savon. C’est ce qu’ils se disaient, mes copains.

Ils sont tous sortis.

Elle m’a pris la main, m’a caressé les cheveux, presque comme avec un adulte. A vrai dire, comme pour un adulte. Elle me regardait, me regardait au fond des yeux comme nulle, depuis, ne m’a regardé. Comme si elle me voulait, comme si elle me dévorait. Je le jure. Et elle m’a dit :

– Et si vous m’aviez aimé comme un fou ? Que se serait-il passé ?

J’ai ri, j’ai immédiatement compris. Et pour la première fois de ma vie, j’ai pris langoureusement la main d’une femme. Elle ne l’a pas retirée.

Evidemment : j’avais écrit ma rédac (j’aurais du la garder) en inventant la question suivante :

– Et si…Madame Henry était amoureuse de moi ?

J’avais osé. J’avais écrit sur 4 pages sa beauté, mon désir, littérairement enveloppé, en veillant à placer le discours dans le conte, le féérique, en usant de tous les synonymes innocents du désir le plus fou, en inventant un âge adéquat, une simple volonté de l’épouser, un ode à la beauté immatérielle, rayant les corps, loin de l’épiderme.

J’avais, à presque treize ans, écrit qu’elle était trop belle.

J’avais osé.

J’aurais été idiot de ne pas l’écrire. Je déteste les regrets, ceux qui viennent lorsque les vides ne sont pas comblés par les mots et le reste.

Et je pense tous les jours à Madame Henry que je n’ai pas épousée. Trop belle.

 

PS2. Dans chaque situation, quelqu’elle soit, posez-vous la question du « et si ? ». Vous n’imaginez pas sa fécondité. C’est exclusivement l’objet de ce billet, le reste n’est qu’émoi.

Sourire, l’émotion qui s’entend

Je colle ici un article de la dernière livraison de Sciences et Avenir.

Assez fascinant. Je reviens plus tard commenter…

« Le sourire comporte des caractéristiques acoustiques typiques qu’ont pu modéliser l’Ircam et le CNRS pour leur étude.
« Un sourire, cela s’entend. » Ce poncif du démarchage téléphonique n’a en fait pas souvent été étudié scientifiquement, les émotions étant surtout scrutées par le biais des expressions du visage et des réactions faciales. Or, deux chercheurs de l’Institut de recherche et coordination acoustique musique (Ircam) et du CNRS viennent de montrer, dans un article publié fin juillet 2018 dans Current Biology, qu’il existe un signal acoustique propre au sourire, au point qu’un auditeur peut y réagir inconsciemment, sans avoir accès aux émotions faciales correspondantes.

Les chercheurs ont commencé par constituer une base de données de voix humaines prononçant des phrases de deux secondes (une vingtaine) qui ont ensuite été manipulées par des algorithmes de l’Ircam. Les chercheurs ont en effet modélisé les caractéristiques de l’acoustique d’une voix qui sourit pour les appliquer aux sons de leur base de données. Soit pour provoquer un « effet sourire » soit, au contraire, pour retirer cet effet. « On joue sur les caractéristiques du timbre et du spectre de la voix, différents de la prosodie [l’intonation] et de la fréquence vocale qui sont les signaux les plus importants de la communication vocale humaine » explique Pablo Arias, doctorant de l’Ircam au sein de l’équipe Perception et design sonores.

Les chercheurs ont fait écouter ces voix à trente-cinq personnes volontaires mais ignorant, bien sûr, que l’étude portait sur le sourire. Croyant participer à une expérience en électromyographie (étude des muscles et des nerfs), ils ont été équipés de capteurs sur les zygomatiques et le muscle corrugateur du sourcil (celui qui permet de froncer les sourcils). L’idée étant de pouvoir capter même d’infimes mouvements musculaires, imperceptibles à l’œil nu ou pour une caméra. « En plus, du maquillage ou de la barbe pouvait parasiter une captation visuelle ». Il a ensuite été demandé aux participants de juger positivement ou négativement les sons qu’ils entendaient et de dire si les phrases étaient prononcées avec ou sans sourire.

Au final, 63% des participants ont donné un jugement positif aux phrases avec « effet sourire » mais les chercheurs se sont aussi aperçus que, pendant l’écoute, leurs muscles suivaient le mouvement de l’effet algorithmique appliqué aux voix, par une sorte d’imitation. Ils sourient, ou cessent de sourire, en même temps que la voix entendue. « Ce n’est pas automatique, et parfois, c’est très discret » précise le doctorant.

D’un point de vue purement applicatif, on imagine assez facilement les enseignements d’une telle recherche sur les assistants vocaux. Mais d’un point de vue plus fondamental, elle ouvre des pistes sur les aspects inconscients du mécanisme du sourire et sur la combinaison entre signaux audios et visuels. « Cela pourrait aussi permettre d’essayer de détecter le sourire chez des aveugles congénitaux, pour savoir si le sourire peut s’exprimer même si on n’en a jamais vu ! »

MON LIEN Pocket

http://flip.it/dfmz1R

La mer de Courbet

Comme tous, j’ai construit depuis de nombreuses années mon « musée imaginaire « , bien au chaud désormais dans mon nuage -stock. À ma disposition par un mini-clic (765 œuvres). Pour des nuits et des jours dans le Beau, comme dirait un platonicien.

Je l’ai ouvert ce petit matin. Juste pour chercher mes Courbet. À la suite d’une conversation fortuite sur les paysages de mer. Peu connaissent les « seascape » de Gustave Courbet.

Évidemment,il n’a pas fait que ça ce peintre incroyable, l’un de mes préférés.

Vous pouvez, en tous cas, si vous ne l’avez encore fait, commencer à construire votre musée avec El Greco (cf supra) et Gustave Courbet. Conseil d’ami terroriste (paraît-il)

J’en donne 4 à voir, ci-dessous, de ses mers. Sans commentaires superfétatoires.

Si vous les découvrez, ces tableaux, vous avez de la chance.

PS1. Turner, pour l’eau, ça fait plus chic. Et pourtant, quand on connaît Courbet…

Il est vrai que pour des posters dans les toilettes, l’anglais fait plus chic.

On se lasse des autres, jamais de Courbet.

1 –

2 –

3 –

4 –

romantica

C’était autour d’une table, entre vrais amis, sur la terrasse d’un mas provençal, l’été finissant.

Les convives sont joyeux, les voix se mêlent, se coupent, s’interpellent, le chahut est sincère et les rires entiers. Le ton monte régulièrement d’un cran dans la dégustation d’un rosé délicieux mais pas assez frais. C’est ma voisine, une belle chipie, une vraie amie, qui me le fait remarquer en m’enlaçant un peu, assez langoureusement, mais nos hôtes n’ont pas entendu.

A cet instant, mon téléphone vibre, un message. Je le prends en main et avant même que je n’accède à cette maudite messagerie, elle me dit :

  • Mais tu es romantica! Je le savais ! Je m’en doutais !

Et elle ajoute, sur un ton de vraie caporale, fort, destiné à interrompre toutes les conversations éparpillées, qu’elle vient de voir sur mon smartphone, la pochette du disque que j’ai écouté, seul, sous les arbres dans l’après-midi, casque hi-fi de dernier cri collé sur les oreilles, que c’est Procol Harum, que c’est Whiter shade of pale, que je suis un romantica, que d’ailleurs, il suffit de voir mes photos, un vrai romantica.

Avant même que je ne fasse semblant de la réprimander, de lui rappeler l’impolitesse des regards indiscrets au-dessus des épaules pour voler des images d’écran d’accueil des téléphones des voisins, l’un des invités prend la parole et lui dit :

  • Tu veux parler de romantisme, de romantique ? N’est-ce-pas ? Très chic ta traduction italienne.

Et c’est là qu’elle le regarde droit dans les yeux pour lui asséner, presque méprisante, avant de se servir un verre entier de rosé :

  • Toi, tu ferais mieux de te taire, tu ne comprends rien. J’ai bien dit romantica. Si tu veux nous sortir tes petites connaissances, piquées pendant tes insomnies dans Wikipédia, sur le mouvement romantique, les Musset et les Nerval, tu le feras quand je serai partie. Romantica, ok ? Rien à voir, ok ?

Et puis, se levant, elle nous chante la chanson de Dalida,

« Tu es étrange, tu n’en laisse rien paraître/Et nul ne peut te connaître

Tu es étrange, jamais tes yeux ne s’enflamment/Mais j’ai deviné ton âme

Tu es romantica, romantique et Bohème/Tu t’en défends parfois

Mais moi je sais, je sais tout ca/Tu es romantica voilà pourquoi je t’aime

Tes yeux sont malheureux/Quand notre ciel paraît moins bleu

Elle chantait très bien et, toujours son verre à la main elle s’interrompt une seconde pour affirmer à tous, un peu médusés, en me prenant le bras pour me lever de ma chaise que, bien évidemment, je la connais par cœur cette chanson…

Nous avons chanté ensemble le dernier couplet :

Le rire d’un enfant, une fleur au printemps/Le chant d’un feu de bois

Au fond tu n’aimes que ça/Et quand tu viens vers moi

Tu sais rester toi même/De peur qu’on rit tout bas

Tu n’aimes pas montrer tes joies/Car tu veux les garder pour toi

Ils ont tous applaudi, peut-être un peu jaloux d’une complicité parallèle, mais je dois me faire des idées.

Nous avons fini la soirée dans le salon à danser le boléro, du moins ceux qui possèdent juste un peu, un tout petit peu, ça suffit, le sens du déhanchement. Lequel peut parfaitement ou même exactement être romantica.

C’est avant de tous nous quitter qu’un ami est venu me voir pour me demander de lui expliquer ce que voulait dire une photo « romantica ».

Je n’ai pas su lui répondre et lui ai juste donné, silencieusement, mais virilement l’accolade, à l’espagnole. Je crois qu’il a aimé ce geste.

Mais j’ai décidé d’écrire le concept de romantica qui n’est donc pas le romantisme, ni le romantique.

Il me faut un peu de temps. Je reviens donc bientôt le soumettre. L’affaire est trop sérieuse pour proposer un texte bâclé.

Les regardeurs

Plage de Mahabalipuram, à 100 kms de Chennai (Madras). L’homme ne voit pas le photographe, il est dans l’extase la plus radicale, celles des yeux véritablement fermés. Avez-vous remarqué que sa bouteille d’eau, la même certainement que celle que la femme tient dans sa main gauche, est appuyée sur le sexe ?. Juste appuyée, immobile et invisible pour accompagner et sentir l’extase. Rien ici de choquant, de pervers.

La femme me regarde. Je suis loin. Je ne veux voler la photo. J’espère l’affirmation de son bonheur, de sa jouissance de tenir son homme sur ses cuisses, heureuse du toucher, caressante dans sa joie, je veux une pose de cette évidence. De petits gestes convenus, un doigt montrant l’objectif, un index vers eux, je sollicite l’autorisation de prendre la photo. Elle acquiesce par le sourire, celui que je chope, dents blanches patentes, sourire inouï, un paradis sous son front. L’étoffe rose, de fausse soie créponnée, tombe parfaitement dans ses plis, se posant avec élégance, survolant l’avant-bras, sur un sol sablonneux. Comme si elle ne voulait pas être en reste, cette écharpe de tradition, jouant le jeu de l’éclat esthétique et du sentiment aéré.

Lorsque je montre cette photo, je regarde le regardeur. Beaucoup sourient, ouvrent grand leur front, envahis par ce bonheur simple qui n’a pas besoin de littérature. Ce sont des humains. On sourit avec eux.

D’autres lâchent l’image et baissent les yeux. Ils pensent à leur grand amour perdu ou à celui qu’ils n’ont pas réussi à trouver. Ce sont ceux qui méritent l’accolade, qu’on leur donne entre deux verres de vin.

D’autres, enfin, nous disent que c’est sûrement en Inde. Ce sont les documentalistes, ceux qui ne voient que de près, les myopes de l’amour. On leur dit que que l’eau dans la bouteille est parfaitement potable.

Des illusions, désillusions.

« Rien n’est plus triste que la mort d’une illusion ». Arthur Koestler

Un ami très cher m’appelle. Mais rien, aucun mot. Cet ami est pourtant un parleur, un amoureux des mots, un jongleur de sémantique. Un vrai « romantica », à la parole exacerbée délicieusement exagérée, juste pour soutenir les airs qui s’effondrent.

Je lui pose la question de ce silence ? Joue-t-il avec lui-même, invente-t-il son contraire ? Que se passe t-il ?

Je crois entendre une sorte de sanglot. Mais je dois me tromper, il n’a jamais, jamais pleuré, du moins devant un autre.

Je lui repose la question, il raccroche et m’envoie, dans la minute qui suit, la citation de Koestler, que j’ai reproduite en tête de ce billet un peu gris.

Je le rappellerai plus tard.

Il doit s’agir soit d’une femme, soit d’un mot. Ou les deux à la fois.

Je lui conseillerai, en vain évidemment (les injonctions ou les conseils ne peuvent rien contre les cœurs ou les ventres serrés) de tirer un trait sur le passé d’une minute, d’une heure, de quelques années. Ou de le ranger là où il est invisible, sans couleur, ni douleur. Comme le font les illusionnistes…

Il rira, j’en suis certain.

Et je lui dirai que la seule correspondance qui vaille est celle qui fait rire ou sourire. Les autres ne sont que blessures ouvertes ou fermées.

Puis qu’il faut oublier la désillusion du jour et vanter l’illusion prochaine, à venir. Comme dans une séparation. Exalter la femme à venir, celle qui n’existe pas encore et qu’il va inventer, au sens étymologique du terme, avant de lui faire l’amour.

Car, encore une fois, je suis certain que ce sanglot inédit de mon ami, est attaché à une femme ou un mot, ou les deux à la fois.

Une mort d’une illusion qui fait sangloter.

Je vais déjeuner avec lui. Et ce soir, on ira ensemble au casino. Rien ne vaut les vibrations devant le hasard pour desserrer un corps en boule.

Je suis ravi de mettre en œuvre mon amitié. Même si certains peuvent, à l’aune de lectures mal digérées, considérer que l’égocentrisme n’est pas loin. Vous savez, le mot magique et récurrent tenu inlassablement par ceux, levinassiens, bouddhistes ou psychologues d’aéroport, qui contreviennent curieusement au principe même qu’ils énoncent, en passant leur temps à juger l’Autre. Persuadés de l’expansion infinie chez les humains, dont ils se séparent, de ce satané sentiment égomachin qui avilirait l’action pourtant sincère, les enlacements profonds. Des étouffeurs du sentiment, enfermés dans une explication prétendument cosmique qui ressort selon un mot méchant d’un autre ami cher du « zavattisme », par référence au cirque du nom célèbre de son fondateur.

Mais je m’éloigne ici du sujet. Je crois que ce soir, au casino, je m’acharnerai à miser sur une finale. Celle du 7 ou du 8, j’hésite. Mon ami, en se moquant de cet acharnement qui ne m’a jamais avantagé rira de ma sottise. J’aurais gagné ici la partie…