L’inexistence du poncif

Les poncifs, les lieux communs ne méritent pas le mépris ou la hargne qu’ils peuvent susciter. Baudelaire affirmait même que créer un poncif relevait du génie.
Me vient immédiatement à l’esprit l’un de ceux qui trottinent insidieusement dans un côté de notre cerveau lorsque je regarde deux photos curieusement prises la même fin d’après-midi à Valencia et qu’il est inutile de reproduire : deux maîtres, deux chiens et les chiens ressemblent à leurs maîtres et réciproquement.
Force volontaire galbée dans l’une, blancheur effilochée dans l’autre. C’est assez flagrant.
Cependant, seul, justement, le poncif, le cliché si l’on ose dire, nous a entraîné, peut-être malencontreusement, dans ce commentaire qui pourrait être considéré aussi banal que le lieu commun extirpé de sa suspension.
L’on pourrait d’ailleurs, en suivant Baudelaire, très facilement, trouver dans la même rue des possesseurs de chiens radicalement à l’opposé de la représentation précitée, fondée sur le mimétisme. Par exemple des colosses avec des caniches ou des nains avec un chien volumineux comme ceux des montagnes des Pyrénées.
Et affirmer, dès lors, qu’il s’agit d’un processus psychanalytique de compensation.
Les deux poncifs, dans leur coexistence pourtant contraire ou contrariante, devraient ainsi s’annuler conjointement.
On vient de créer un autre poncif : celui de l’inexistence potentielle des poncifs.

Des illusions, désillusions.

« Rien n’est plus triste que la mort d’une illusion ». Arthur Koestler

Un ami très cher m’appelle. Mais rien, aucun mot. Cet ami est pourtant un parleur, un amoureux des mots, un jongleur de sémantique. Un vrai « romantica », à la parole exacerbée délicieusement exagérée, juste pour soutenir les airs qui s’effondrent.

Je lui pose la question de ce silence ? Joue-t-il avec lui-même, invente-t-il son contraire ? Que se passe t-il ?

Je crois entendre une sorte de sanglot. Mais je dois me tromper, il n’a jamais, jamais pleuré, du moins devant un autre.

Je lui repose la question, il raccroche et m’envoie, dans la minute qui suit, la citation de Koestler, que j’ai reproduite en tête de ce billet un peu gris.

Je le rappellerai plus tard.

Il doit s’agir soit d’une femme, soit d’un mot. Ou les deux à la fois.

Je lui conseillerai, en vain évidemment (les injonctions ou les conseils ne peuvent rien contre les cœurs ou les ventres serrés) de tirer un trait sur le passé d’une minute, d’une heure, de quelques années. Ou de le ranger là où il est invisible, sans couleur, ni douleur. Comme le font les illusionnistes…

Il rira, j’en suis certain.

Et je lui dirai que la seule correspondance qui vaille est celle qui fait rire ou sourire. Les autres ne sont que blessures ouvertes ou fermées.

Puis qu’il faut oublier la désillusion du jour et vanter l’illusion prochaine, à venir. Comme dans une séparation. Exalter la femme à venir, celle qui n’existe pas encore et qu’il va inventer, au sens étymologique du terme, avant de lui faire l’amour.

Car, encore une fois, je suis certain que ce sanglot inédit de mon ami, est attaché à une femme ou un mot, ou les deux à la fois.

Une mort d’une illusion qui fait sangloter.

Je vais déjeuner avec lui. Et ce soir, on ira ensemble au casino. Rien ne vaut les vibrations devant le hasard pour desserrer un corps en boule.

Je suis ravi de mettre en œuvre mon amitié. Même si certains peuvent, à l’aune de lectures mal digérées, considérer que l’égocentrisme n’est pas loin. Vous savez, le mot magique et récurrent tenu inlassablement par ceux, levinassiens, bouddhistes ou psychologues d’aéroport, qui contreviennent curieusement au principe même qu’ils énoncent, en passant leur temps à juger l’Autre. Persuadés de l’expansion infinie chez les humains, dont ils se séparent, de ce satané sentiment égomachin qui avilirait l’action pourtant sincère, les enlacements profonds. Des étouffeurs du sentiment, enfermés dans une explication prétendument cosmique qui ressort selon un mot méchant d’un autre ami cher du « zavattisme », par référence au cirque du nom célèbre de son fondateur.

Mais je m’éloigne ici du sujet. Je crois que ce soir, au casino, je m’acharnerai à miser sur une finale. Celle du 7 ou du 8, j’hésite. Mon ami, en se moquant de cet acharnement qui ne m’a jamais avantagé rira de ma sottise. J’aurais gagné ici la partie…