Job

«Il fait le Job » avais-je sorti, un soir d’hiver, dans un diner.
Tous se sont retournés vers moi, perplexes. Le sujet ne se prêtait pas à cette répartie abrupte. Il n’était, en effet, question, dans cette discussion laborieuse, que d’un ami qui trouvait injuste son licenciement, après des années de loyaux services dans une Entreprise. Et ce alors qu’il était d’un dévouement et d’une compétence sans bornes, reconnue par tous, y compris quelques heures auparavant par le dirigeant.

On me faisait injonction de cesser la moquerie, l’ami était déprimé, malheureux. Je me souviens encore des yeux implorants du maître de maison, fixés sur moi, espérant l’évitement, par ma magnanimité, d’un débordement crispé,  gâcheur de fin de soirée.  Pourtant, il savait que je n’avais jamais gâché une soirée, mettant un point d’honneur méditerranéen à l’enjoliver.

Un prétendu concurrent dans le mot choisi et l’humour de circonstance, que tous, flagorneurs de service ou peureux de les subir, m’affublent,  a même dit, je vous l’assure, tout en caressant, dans une mise en scène du ressort d’un film de série B,  son verre vide et presque crasseux à cette heure avancée : « Non, il ne fait pas le Job, il n’en a plus… ! »

J’ai fait semblant de rire et d’apprécier le jeu sémantique et j’ai alors précisé  mon propos, ajoutant que je venais de découvrir ce « Livre » de la Bible. Ce qui était évidemment faux. Mais il faut toujours faire semblant de ne pas connaitre pour éviter la critique contre celui qui « veut en mettre plein la vue ». Et quand on dit qu’on vient de découvrir, l’amortissement est de mise. Ce n’est pas le sujet et je n’insiste pas, ni n’explique plus avant. Mais vous m’avez compris.

Donc, Il faisait le Job, celui de la Bible, celui qui demande à Dieu “D’où vient le mal qui m’atteint ? Pourquoi me vise-t-il, moi qui ne suis coupable de rien ?” Et Dieu ne répond pas, ne donne pas d’explication, le laissant à sa plainte.

Job nous a toujours fasciné. Par son amour de Dieu, malgré le mal qui l’accable. Job accorde son pardon à Dieu. Et à l’injustice.  Le mal est oublié. Il subit avec amour. Dieu ne peut être injuste, même s’il l’est. Fascinant ce versant humain, cette face cachée de Dieu.

Mieux encore, on a pu lire qu’en réalité  Dieu est faible et il faut l’aider. 

Que :« Face au mal, Dieu est faible. C’est même l’homme qui se retrouve parfois dans la position d’aider Dieu, de lui porter secours. Au fond, la puissance et la faiblesse de Dieu ne s’opposent pas. Pour les chrétiens, par exemple, Dieu se donne à travers son fils crucifié. Par ce geste, il manifeste à la fois sa faiblesse et la puissance de son amour. L’idée de Dieu ouvre donc des possibilités de vie en dépit de l’absurde et de l’injustifiable. Mais si Dieu est quelqu’un à qui l’on peut adresser ses plaintes, il est également quelqu’un à qui l’on peut exprimer sa gratitude les jours de joie. » (Nathalie Sarthou-Lajus, Philosophe, rédactrice en chef adjointe de la revue jésuite « Études ». Entretien avec Marcel Conche)

Dieu, que j’aurais aimé discuter de ces propos avec elle. Un jour peut-être. Un million de réponses. Est-elle belle cette directrice ? Il faudra que je demande à l’un de mes amis, ex-jésuite  qui doit la connaître.

Mais je laisse le lecteur relire et réfléchir et je  reviens à mon « il fait le Job ».

A vrai dire, et c’était mon propos, on devrait tous « faire le Job », du moins dans sa première lamentation, avant qu’il ne se plie à la raison divine, mystérieuse et donc acceptable.

A défaut :

– soit on est indifférent à l’injustice, y compris celle qui nous frappe. Et on est idiot.

– soit on n’est pas indifférent à l’injustice et on l’accepte, on ne se plaint pas, on mérite tout et son contraire. Là on est masochiste ou mystique. Ce qui peut être compatible, si l’on reprend l’histoire de la flagellation.

Il faut donc faire le Job. Question de survie.

Non ?

La discussion théologique sur le dessein de Dieu, son absence, son retrait du monde, ou encore comme le dit Hans Jonas dans son immense bouquin  (« le concept de Dieu après Auschwitz) mérite évidemment autre chose que ce minuscule billet qui, encore une fois, n’est que d’humeur. Lilliputien dans la production.

On est prêt à l’aborder avec les croyants, les pratiquants, les  seuls êtres intéressants,  et que je respecte plus que les agnostiques qui ne prennent pas parti, les pleutres de la vérité,  car eux au moins, mes amis religieux, caressent la périphérie de l’absolu ou de l’infini, deux mots, en réalité, équivalents qui peuvent, dans un mouvement presque céleste, être glorifiés par tous les recéleurs habités des beautés trop diaphanes.

On a compris que je ne plaisantais donc pas en affirmant qu’il « faisait le Job ». Rien n’est plus sérieux. Rien, s’agissant des hommes devant le souffle du néant et leur plainte lorsque le bleu se noircit.

Que vive le bleu du ciel…

 

 

Une histoire, une vraie

Le réveillon du jour de l’An approchant très rapidement, je tente de dénouer un serrement de ventre. Je pense toujours dans cette période à Francis et Paula.

Francis. Il y a très longtemps, j’avais reçu une invitation à passer le réveillon du nouvel an dans un immense appartement parisien, plein de gens intelligents, connus, télévisuels, journalistes et  cinématographiques.

Evidemment, je m’ennuyais. Ou était, peut-être de mauvaise humeur, pas envie de jouer avec les femmes ou les mots.

J’aperçois un homme assis dans un fauteuil. Plus vieux que tous. Il scrutait tout le beau monde, comme s’il les photographiait, en mitraille. Il n’avait pas l’air triste, mais, comme moi, il s’ennuyait. Sûr.

Je le vois me faire un signe, me demandant de m’approcher. Je m’approche. Il me demande si je suis bien M.B. Je lui réponds oui. Je lui pose la question de savoir qui a pu lui donner mon nom ou me décrire. Il ne me répond pas.

Nous buvons, ensemble, quelques verres, parlant de tout, beaucoup de Raymond Chandler et James Hadley Chase. On rit.

Puis, sans devenir triste, il me dit « Paula vous aurait adoré ». Je lui demande, bien sûr qui est Paula. Et il me raconte.

J’ai transcrit dans un texte son histoire. Je jure qu’elle est vraie. Tous ses amis, du moins certains qui se trouvaient dans la soirée me l’ont confirmé. Sauf qu’ils ne savaient pas très bien, qu’ils disaient simplement « cet homme a connu un drame dont il ne s’est remis. »Ce qui était faux.

Je livre ci-dessous le texte que j’ai écrit. Il y a très peu de fioritures. Tout est réalité. Francis l’a lu et n’a rien dit. C’est dire.

Francis Villeréal. Ce n’est pas son vrai nom, mais presque.  Son père était chimiste et sa mère radiologue. Et tout, normalement, le destinait à une carrière scientifique. De fait, pendant toute son adolescence, malgré les efforts de ses parents, grands lecteurs de littérature russe, il n’a pas ouvert un seul livre qui ne soit purement scolaire. Francis ne s’intéressait qu’aux mathématiques et, sans pouvoir vraiment expliquer cet engouement, était un grand admirateur de Kepler dont il avait découvert la vie un soir, en regardant un documentaire télévisé, sur Arte.

Déjà dans sa petite enfance, il passait ses week-ends à faire des divisions. Et comme disait sa mère, c’était un « fan de la virgule ». A chaque fois qu’il trouvait « beaucoup de chiffres après la virgule », il sautait de joie.

Il lut son premier livre grâce à une jeune fille dont il était tombé amoureux, vers dix-sept ans. Claire. C’était sa voisine de palier. Ils prenaient souvent ensemble l’ascenseur et ce qui devait se produire arriva. Il eut avec elle sa première expérience sexuelle. Elle devait avoir dix-neuf ans et travaillait dans une parfumerie. Elle lui offrait souvent des échantillons de parfums.

Cette liaison fut ordinaire, sans histoires mais elle lui fit découvrir un livre (« Le Horla »). Et Francis fut pris d’une passion pour Maupassant. Il acheta tous ses livres, ce qui fit beaucoup rire sa mère qui lui dit un jour qu’il « avait donc changé de virgules ».

 Francis abandonna ainsi les mathématiques pour la littérature.

Il commença, bien sûr, à écrire des poèmes qu’il donnait à lire à la parfumeuse. Elle le quitta très vite pour un jeune employé d’assurances qui était très beau et qui passait ses nuits dans les boites à la mode.

Francis n’en fût pas véritablement affecté car il avait ses livres. Mieux, il se prit d’amitié pour l’employé noceur que Claire lui avait présenté et lui demanda même de l’initier aux « plaisirs de la nuit ».

Il passa donc lui aussi ses soirées dans des boites de nuit, ce qui effraya son père lequel, sans que l’on sache pourquoi, était obsédé par les maladies vénériennes.

A cette époque, Francis avait entrepris des études de lettres, bien sûr, mais ses notes n’étaient pas fameuses et il ne comprenait pas pourquoi ses professeurs ne reconnaissaient pas son « talent ».

Un jour, alors que l’un de ses professeurs lui rendait sa copie griffonnée, presque rageusement, de critiques au stylo rouge, peut-être injustes, il fût très insolent, traita le professeur de « raté » et abandonna ses études. Il trouva du travail dans la Compagnie d’assurances qui employait l’ami de Claire.

Ses parents n’apprécièrent pas cette « déviation désastreuse » et il ne les revit quasiment plus.

Il vivait dans un petit deux-pièces dans le dix-neuvième arrondissement, seul. Ses sorties nocturnes lui donnaient l’occasion de multiples aventures et le matin, avant de partir travailler, il lisait une ou deux pages de ses écrits à des conquêtes éberluées et fatiguées.

Il ne rencontra pas l’amour de sa vie dans une boite de nuit mais, plus simplement, sur son lieu de travail.

Un jour, son chef de service lui présenta une nouvelle embauchée. Paula. Il fallait, avait dit le chef de service, « s’occuper d’elle ». Elle était très timide et écoutait Francis avec respect. Elle apprit très vite et fût très rapidement appréciée de ses supérieurs hiérarchiques, à telle enseigne qu’elle fût en moins d’un an nommée « agent de maîtrise » et Francis était dans son « équipe ». Il n’en fût pas jaloux, certain de la précarité de son emploi, la publication de son premier livre, celui auquel il s’était attelé, le jour où il avait abandonné ses études, lui semblant assurée. Il vivrait de ses droits d’auteur.

Un soir, alors qu’ils rangeaient tous deux leurs affaires dans les tiroirs de leur bureau, Paula, les yeux baissés, lui proposa de « boire un verre ».

Ils se trouvèrent très vite, après un dîner arrosé dans une pizzeria, dans l’appartement de Francis. Ils discutaient, elle sur une chaise, lui sur le petit canapé, de leur travail, critiquant tel ou tel chef de service, riant des clients affolés par leur « dégâts des eaux » ou  des menus de la cantine.

Paula s’assit près de lui et lui prit la main, le regarda très tendrement dans les yeux et lui avoua que dès le premier jour de leur rencontre, elle l’avait aimé, énormément aimé. Elle l’entraîna dans la chambre et il fût littéralement stupéfait par ses prouesses sexuelles. Paula était une immense experte et quand il lui posa la question de cette grande expérience acquise certainement à l’occasion d’innombrables aventures, elle lui jura qu’il n’était que « le deuxième homme », que « celui qui l’avait précédé était un nigaud quasiment impuissant ». Il ne sut jamais si elle avait menti. En tous cas, il tomba éperdument amoureux d’elle. Il allait connaître son grand chagrin.

Paula s’installa chez lui. Ils mangeaient souvent à la pizzeria, au coin de la rue et passaient leurs soirées à lire ce que Francis écrivait. Voilà comment les choses se passaient : Francis écrivait un paragraphe et Paula relisait immédiatement. Quand elle baissait les yeux, la feuille de papier était jetée à la poubelle. Quand elle souriait, Francis continuait. Ils restaient à écrire, à lire, à relire, à froisser du papier, jusque tard dans la nuit.

Curieusement, au travail, ils n’avaient pas annoncé leur liaison et Paula l’appelait « Monsieur Villeréal » jusqu’au jour où l’un de leurs collègues lui fit comprendre que « toute la Compagnie savait et qu’il était inutile de jouer une comédie », que « d’ailleurs, tout le monde les aimait » et qu’ils étaient de « très beaux amoureux ».

Malgré cela, sur le lieu de travail, Paula a continué à appeler Francis « Monsieur ».

Le livre fût terminé rapidement et ils étaient tout excités. Ils passèrent encore de nombreuses nuits à relire, à corriger, quelquefois certains de la publication, d’autres fois, plus nombreuses, sûrs d’une démarche vaine.

Paula allait tout « chambouler » (c’est son mot).

Il faut d’ailleurs commencer par l’histoire du livre de Francis : Un homme, passionné de grande musique avait voulu un jour commencer l’apprentissage du piano. Il avait trouvé l’adresse et le téléphone d’un professeur (une femme) sur une petite annonce collée sur une caisse enregistreuse d’un magasin d’instruments de musique. Ils prirent rendez-vous chez elle le samedi suivant. L’homme fût à l’heure. La femme (une vieille dame aux cheveux argentés qu’elle portait en chignon) le fit asseoir et posa sur le piano une partition facile (L’on devait d’abord apprendre les notes). Le cours commença. Le professeur joua le morceau, laissa la place à l’homme et fût stupéfaite : l’homme, du premier coup, jouait parfaitement. Il jura qu’il ne comprenait pas ; il n’avait jamais touché un piano. Le professeur lui présenta une autre partition, moins facile et l’homme joua merveilleusement. Une heure plus tard, il jouait l’un des morceaux les plus difficiles de Scriabine.

Le professeur crut à une plaisanterie et le jeta hors de chez elle. L’homme rentra chez lui et pleura pendant plusieurs jours, sans sortir, sans manger. Les pages qu’avait écrites Francis sur ces moments d’angoisse, d’incompréhension devaient beaucoup à Maupassant et il les corrigea souvent, pour s’éloigner du maître.

L’homme du roman sortit de son état de désespoir exactement cinq jours après la découverte. Il s’était persuadé d’un fait : il fallait chasser le fantastique, sauf à devenir très rapidement fou. Mieux, il trouvait ce phénomène injuste. Des anges ou des diables lui ôtaient le plaisir de l’apprentissage. Des forces occultes lui donnaient immédiatement l’immensité des choses. Il fallait donc « oublier », phrase après phrase, note après note. Et pendant toute sa vie, l’homme s’attacha à « oublier », à inverser les notes, à créer une fatigue propice à l’oubli. Chaque trou de mémoire était une victoire.

C’est donc, comme il le disait « de la mémoire, de ses tours, détours, retours » qu’il s’agissait.

Francis décrivait donc, comme il le disait encore «la guerre contre la clairvoyance et le retour salutaire à la petitesse des événements, à l’enfouissement des grandeurs dans le quotidien facile et reposant ». Le titre était le résumé de l’ouvrage (« Retour »).

Paula lui proposa la veille de leur visite chez un éditeur de « faire lire le manuscrit par l’un de ses amis, un écrivain connu ».

Francis accepta, non sans réticence. Mais il aimait Paula.

Ils attendirent deux semaines. Un soir, à la sortie du bureau, Paula lui dit « qu’elle allait chez son ami, rechercher le manuscrit, et en discuter avec lui ». Elle ajouta « qu’il valait mieux qu’il ne le rencontre pas car on accepte mieux les critiques d’un inconnu et qu’elle y allait donc seule ». Il acquiesça, en grognant un peu, mais il adorait Paula.

Paula rentra à l’heure du dîner. Elle avait le paquet (dans une chemise cartonnée, à sangles) dans les bras. Il lui demanda immédiatement comment son ami avait trouvé le texte. Elle ne répondait pas. Il insista. Elle lui dit que « le texte avait été entièrement revu », que « son ami avait aimé l’histoire mais l’avait un peu remanié, comme d’ailleurs le style ». Et elle ajouta qu’elle « revenait avec deux textes : celui de Francis et celui de son ami et qu’il fallait choisir ». Elle finit en ajoutant que « son ami avait juré de ne jamais parler de la correction, qu’il leur offrait ».

Francis était bouleversé. Il a fallu des jours avant qu’il ne se décide à lire « le nouveau texte ». Il ne reconnut pas son travail. Les phrases avaient été raccourcies, les personnages, les lieux n’étaient plus décrits, l’histoire même avait été « remaniée » : l’homme était devenu une femme (car elles sont plus sereines dans le fantastique avait dit l’ami de Paula) et les événements ne s’étalaient que sur un jour (comme dans un rêve avait-il dit).

Francis entra dans une immense colère et jeta le texte de l’ami sur le sol. Paula était agenouillée, ramassant les feuillets et les reclassant quand elle lui dit « qu’il fallait tirer au sort ».

Il sortit, en claquant la porte. Il revint quelques heures plus tard. Il avait bu et était sur le point de pleurer. Il s’allongea sur le lit et s’endormit très vite. Il se réveilla très tard. Paula n’était plus là. Elle devait être partie travailler se dit-il. Il téléphona à la Compagnie. Après avoir annoncé qu’il était malade et qu’il ne se rendrait pas au bureau, il demanda à parler à Paula. Elle n’était pas là.

Il alla dans la cuisine et se prépara un café fort. C’est alors qu’il vit le mot de Paula, sur la table. Il lut : « Francis, je pars quinze jours à la campagne, me reposer. Il faut tirer au sort. Je t’aime ».

C’est dans l’après-midi qu’il reçut le coup de téléphone. Le chef de service. Il lui annonçait que Paula avait eu un accident de voiture et les gendarmes avaient prévenu l’employeur. Ils avaient trouvé une carte professionnelle dans son portefeuille. Paula était morte, sur la route de Limoges. Un camion s’était renversé sur sa voiture.

Le chagrin de Francis fût indescriptible. Il songea plusieurs fois à se suicider. Ses collègues de bureau furent d’une gentillesse exemplaire. Et même Claire qu’il n’avait pas revu depuis longtemps se proposa d’habiter avec lui pendant quelque temps « pour s’occuper simplement de lui ». Il refusa, préférant rester seul. Il avait pris un « congé sans solde » et passait ses journées sur son lit, à penser à elle.

Un jour, le téléphone sonna. Des collègues qui voulaient prendre de ses nouvelles pensa-t-il. Un homme lui dit :

– Monsieur Villeréal, vous ne me connaissez pas. Je suis l’ami de Paula, celui qui a relu votre manuscrit. Je voulais simplement vous parler. Je sais votre amour pour elle. Elle vous aimait très fort. Je ne pense pas qu’il soit bon de nous rencontrer. Disons que j’ai été l’ami de vos mots qui eux me connaissent et qu’il faut leur laisser cette amitié, sans l’encombrer de corps et de paroles creuses. Votre texte est très beau. Je n’ai fait que l’emballer dans un papier de Noël, pour sa publication. Je vous souhaite toute la chance du monde. Au revoir.

Francis se souvint du mot de Paula, sur le « tirage au sort ». Il tira au sort et envoya le manuscrit « remanié » à l’éditeur.

Son premier roman eut un immense succès et déjà les publicitaires avaient trouvé le slogan : « un talent fou ». C’est désormais « l’écrivain français », reconnu internationalement.

L’ami de Paula (un grand écrivain, donc) n’a jamais rencontré Francis Villeréal.

Voilà donc le petit texte que j’ai écrit le lendemain de cette rencontre.

Je veux ajouter que Francis (ce n’est pas son prénom, mais presque) est donc un écrivain français de renom, pas très facile à lire, dans l’obsession de la critique du mysticisme, qui n’a pas peur de rester des pages et des pages sur une peau qui vibre sous un sentiment aussi fort qu’un milliard d’atomes en fusion, un écrivain qui a eu le front d’écrire que  « l’humain a été inventé pour enlacer l’amour, cette force qui errait solitaire dans le cosmos ». 

Du toupet, ce Francis, il exagère. Je ne soufflerai pas son nom, bien sûr. Et vous ne trouverez pas. La phrase que j’ai citée n’apparait pas dans un de ses bouquins. Il me l’a lue un soir d’apéritif, au Bar du Plaza.

Il ne sait toujours pas (moi non plus, mais je cherche encore)) qui est l’ami de Paula, un écrivain « chambouleur » dit-il en riant.

Il ajoute toujours : « je demanderai à Paula, lorsque je la retrouverai au ciel ».

J’affirme encore que cette histoire est vraie.

 

 

 

L’explication et la profondeur

Une nuit d’insomnie féconde, j’entends dans la bouche de je ne sais qui (il ne faut pas trop se concentrer lorsqu’on écoute la radio la nuit, ça n’aide pas à s’endormir) une phrase destinée d’abord à briller, puis à prétendre qu’il ne faut rien expliquer. Il s’agissait d’une citation de Voltaire, un prétendu incontournable comme Montaigne (je ne les aime pas, tous les deux, vraiment) et que je livre ici  : « toute chose qui a besoin d’explication ne la vaut pas »

Il s’agit de dire qu’il ne faut pas trop triturer une idée, un tableau, une photo, une hypothèse, un comportement, ne pas trop l’expliquer, mais simplement le prendre tel qu’il est ou vient.

« Ne pas trop aller en profondeur », nous disait Cocteau, car « on risque d’y rester.. »

Ceux qui connaissent ces citations qui doivent certainement figurer dans les manuels pour briller en société et qui les sortent, l’oeil presque clos d’intelligence en scène, sont des esbroufeurs. Et des fainéants. Et des incultes qui camouflent leur méconnaissance théorique par une petit écart de minuscule précieux ridicule.

L’explication, dans son mouvement théorique, est une jouissance, parmi d’autres, aussi forte que nécessaire.

Je ne ferai qu’une exception, évidemment pour le sentiment : lui explose dans tous les sens. Il n’a, en effet, aucun sens. C’est sa force, une chose qui n’a besoin que d’elle. Mais il me faut m’arrêter car je dévoile un peu, ici, quelques bribes de l’immense texte en gestation, vous savez, celui sur le concept de « romantica ».

besser-waïsser

AP Photo/Dan Balilty)

Discussion un jour de K avec une amie écrivaine. Je lui dis mon antipathie à l’égard  de ceux, se prétendant « rav » (et non « rabbis » alors qu’ils sont séfarades ») lesquels, au nom d’un judaïsme de campagne polonaise, se croient investis d’une intelligence, d’une mission, d’un savoir, alors que leur discours, leurs sermons sont d’une platitude sans bornes. et piétinent ce que recèle cette magnifique religion, la seule de l’abstraction, sans images ni vérités éternelles.

E t c’est là qu’elle me dit qu’il faut les ranger dans la catégorie des « besser-waïsser ».

Je ne connais pas ce mot, elle rit, se moque de moi et me conseille d’aller me cultiver.

c’est donc une expression yiddish dont la traduction la plus fidèle s’exprime dans cette histoire juive : « Quelle est la différence entre Dieu et un juif ? Dieu sait tout, un juif sait tout mieux » 

Soit. J’ai appris un mot que j’oublierai très vite, puisque sans jota.

PS. En photo, les fidèles devant le Mur à Jérusalem la veille du Youm Kippour, jour de Pardon…

Le pardon, vaste sujet. je ne l’aborderai pas.

Blumenfeld, attrape-corps, le vertige

artblumenfeld

On a tendance à considérer, dans les écrits théoriques (contemporains) sur la photographie, que celle dite de mode est mineure et que l’on ne peut, lorsqu’on travaille pour Vogue, figurer parmi mes plus grands.

Erwin Blumenfeld est un immense photographe. Immense.

On livre, d’abord, ci-dessous, sa biographie (source wiki)

Après avoir participé au mouvement Dada sous le pseudonyme de Jan Bloomfield, il commence une carrière dans la photographie professionnelle aux Pays-Bas au début des années 1930 ; il émigre en France en 1936 où il commence à travailler pour Verve et Vogue France, embauché par Michel de Brunhoff sur les conseils de Cecil Beaton ; interné dans un camp, en France, en 1940 à cause de son origine allemande, il parvient à s’enfuir avec sa famille aux États-Unis en 1941.

Blumenfeld devient célèbre pour ses photographies de mode des années 1940 et 1950, notamment pour les magazines américains Vogue et Harper’s Bazaar3.

Solarisation, combinaison d’images positives et négatives, photomontage, « sandwich » de diapositives couleur, fragmentation opérée au moyen de miroirs, séchage du négatif humide au réfrigérateur pour obtenir une cristallisation, etc. Blumenfeld sait mettre à profit ses expérimentations de « dadaïste futuriste » pour la photo de mode.

Du maquillage des modèles qu’il réalise souvent lui-même aux manipulations diverses dans l’obscurité de son laboratoire, il n’hésite jamais à jouer avec les couleurs qu’il sature, décompose, filtre, colle ton sur ton… What Looks New (Vogue, 1947), sa très cubiste fragmentation d’un visage à plusieurs bouches pour un rouge à lèvres, Œil de biche (Vogue, 1950) où il recadre l’une de ses photos en noir et blanc sur l’œil gauche, la bouche et le grain de beauté étant rehaussés de couleur. Ou encore ce mannequin en béret et manteau rouges sur fond rouge (Vogue, 1954). Sa vertigineuse photographie du mannequin Lisa Fonssagrives sur la tour Eiffel (Vogue, 1939) restera notable. En 1955, il commence son autobiographie, Jadis et Daguerre, qu’il terminera l’année de sa mort, qui survient en 1969 à Rome.

On incruste les fameuses photos sur la Tour Eiffel

 

Et on propose un panaché;

 

Rares sont les photographes qui ont su manier la peau et la couleur, faire toucher la couleur par la peau et réciproquement.

En 2013, une expo au Musée du jeu de Paume l’a consacré. Le lien, en cliquant ici. C’était une vraie joie.

Il n’y a pas que Doisneau. Et les femmes qui prétendent qu’elle sont devenues des objets par la photo de mode se trompent. On ne peut pas davantage magnifier le sujet, célébrer la beauté. Que demander de plus, sauf à ne photographier que des lions, des panthères, des usines polluantes pour les exposer sur Arte. Nul ne peut photographier comme ça et ne pas aimer la femme (je n’ai pas dit les femmes).

La femme photographiée fait caresser le bonheur, pour tous les humains et pas que les hommes.

PS. Arte est une excellente chaine. Je taquine, même si quelquefois son catastrophisme est exaspérant. Il y a aussi Blumenfeld, il n’y a pas que de la catastrophe en germe.

 

Jour K, Chateaubriand

Un ami juif me téléphone, me dit ne pas bouger de sa chambre, en pleine lecture de je ne sais plus. Il suppose qu’en ce jour (K), je ne travaille pas, allez savoir pourquoi…

Et il me parle du peuple juif et d’Israël. C’est le jour, ajoute-t-il. Et il me demande si j’ai écrit sur cette terre et son peuple.

Je lui ai demandé d’attendre quelques minutes et je lui ai envoyé le texte de Chateaubriand.

Dans son « Itinéraire de Paris à Jérusalem » (1811), Chateaubriand écrit :

« Ce qu’il faisait il y a cinq mille ans, ce peuple le fait encore. Il a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut l’empêcher de tourner ses regards vers Sion. Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, selon la parole de Dieu, on est surpris sans doute ; mais pour être frappé d’un étonnement surnaturel, il faut les retrouver à Jérusalem ; il faut voir ces légitimes maîtres de la Judée, esclaves et étrangers dans leur propre pays : il faut les voir attendant, sous toutes les oppressions, un roi qui doit les délivrer. […] Les Perses, les Grecs, les Romains, ont disparu de la terre ; et un petit peuple, dont l’origine précéda celle de ces grands peuples, existe encore sans mélange dans les décombres de sa patrie. Si quelque chose, parmi les nations, porte le caractère du miracle, nous pensons que ce caractère est ici. »

Mon ami m’a répondu sur WhatsApp, en jurant qu’il allait envoyer 10.000 exemplaires du texte à L’ONU, à L’UNESCO et partout.

Il exagère toujours cet ami.

Interrogations inutiles.

Une mise au point est nécessaire. Et ce même si personne ou presque ne vient s’ennuyer ou s’aventurer sur mon minuscule site dont je ne donne l’adresse à absolument personne. Je ne le veux pas.

Ce site (je hais le mot blog, pour mille motifs) est un peu ma mémoire des instants, des secondes pendant lesquelles j’écris ce qui me vient, ma mémoire des temps, des périodes, des ruptures, des embellissements, des exacerbations.

A vrai dire, je suis presque son seul lecteur et m’amuse et jouis du souvenir du temps où l’écrit a pu s’inscrire. Un peu comme petits cailloux sur un chemin et qu’on retrouve pour un retour.

Une sorte de journal d’humeur à lecteur unique, celui qui la génère.

Mais certainement pas un journal où l’intimité l’emporte sur l’air profond et léger qui tourne autour de nous, de moi. C’est ailleurs que je m’institue en sujet.

A la relecture ce soir, j’ai pu,cependant, constater une infime déviation, sur une discussion, un rêve, une chanson, mes soirées…

J’ai failli donc supprimer mais me suis ravisé. En effet, rien d’intime, juste un placement personnel qui permet de chercher un centre (le Flamenco, l’amour, la chanson, une histoire vraie, le romantica). Rien de moi. Juste du centre. Ce que je tente.

Je voulais le dire, à vrai dire à moi qui suis, je le répète, mon seul lecteur.

Sûr. Aucun commentaire sur mes pérégrinations dans la case prévue à cet effet.

Si, par hasard un lecteur chope ce site, il saura donc qu’il ne s’agit que de bribes que je ramasse plus tard, en m’étonnant de cette humeur ou cette incursion éphémère. En m’instituant « autre ». Quelquefois, je suis sérieux sur des sujets sérieux. Ce qui me permet de retrouver un texte.

Pour démontrer ce qui précède, je colle un extrait d’un bouquin que je ne lâche pas depuis quelques heures.

Je saurai, dans une relecture donc que ce soir (Kippour) j’étais dans cet état joyeux, d’une lecture jouissive, et que, peut-être demain, je le rangerai loin de moi, dans une humeur maussade. Mais ça je l’ecrirai ailleurs…

« La femme aux miracles
J’ai longtemps laissé croire que ma mère était encore en vie. Je m’évertue désormais à rétablir la vérité dans l’espoir de me départir de ce mensonge qui ne m’aura permis jusqu’alors que d’atermoyer le deuil. J’ai encore sur le visage la cicatrice de cette disparition, et même s’il m’arrive de l’enduire d’une couche de joie factice, elle remonte à la surface lorsque s’interrompt soudain mon grand éclat de rire et que surgit dans mes pensées la silhouette de cette femme que je n’ai pas vue vieillir, que je n’ai pas vue mourir et qui, dans mes rêves les plus tourmentés, me tourne le dos et me dissimule ses larmes. Dans n’importe quelle contrée où je me retrouve, pour peu que j’entende un chat miauler dans la nuit ou un concert d’aboiements de chiens en rut, je lève la tête vers le ciel et repense à une des légendes de mon enfance, celle de la vieille femme que nous croyions apercevoir à l’intérieur de la lune et qui portait une hotte bien chargée sur la tête. Nous autres gamins ne la désignions que du bout du nez en élevant légèrement le menton, persuadés qu’il ne fallait en aucun cas la pointer du doigt ou émettre le moindre son au risque de se réveiller le lendemain frappés de surdité, de cécité, voire de l’éléphantiasis ou de la lèpre lépromateuse. Nous étions toutefois conscients que la femme aux miracles n’en voulait pas aux enfants et que ces maladies redoutables qu’elle pouvait infliger aux épieurs étaient des sanctions destinées aux adultes qui essayaient d’apercevoir sa nudité lorsqu’elle se baignerait là-haut dans sa rivière de nuages. »

Aïe…

Hier soir, immenses discussions sur la musique dite classique avec une immense pianiste, écoutes savantes, critiques nodales.

Tard, très tard.

Puis je me lève, manipule mon smartphone, allume ma chaîne hi-fi, pas trop fort (le voisin gris du dessous).

Tous me regardent. Ils, elles, me connaissent trop bien.

Je souris, ils sourient et je chante, sur la voix d’Aznav le « Aïe! mourir pour toi »

Je livre ci-dessous les paroles. Lisez, lisez. Rien n’est nul chez Aznav. Il tient le sceptre du romantica, je l’écrirai. Lisez.

J’ai bien chanté, je crois…

Lisez plusieurs fois.

En PS 2,après les paroles, une surprise : un Aznavour de cabaret, jeune, timide, toujours Le Talent…

Aïe! mourir pour toi
A l’instant où ta main me frôle
Laisser ma vie sur ton épaule
Bercé par le son de ta voix

Aïe! mourir d’amour
T’offrir ma dernière seconde
Et sans regret quitter le monde
En emportant mon plus beau jour

Pour garder notre bonheur
Comme il est là
Ne pas connaître la douleur
Par toi
Et la terrible certitude
De la solitude

Aïe! mourir pour toi
Prendre le meilleur de nous-mêmes
Dans le souffle de ton je t’aime
Et m’endormir avec mes joies

Parle-moi

Console-moi
J’ai peur du jour qui va naître
Il sera le dernier peut-être
Que notre bonheur va connaître

Serre-moi
Apaise-moi
Quand j’ai l’angoisse du pire
Ne dis rien quand tu m’entends dire
Qu’au fond mourir pour mourir

Aïe! mourir pour toi
A l’instant où ta main me frôle
Laisser ma vie sur ton épaule
Bercé par le son de ta voix

Aïe! mourir d’amour
T’offrir ma dernière seconde

Et sans regret quitter le monde
En emportant mon plus beau jour

Pour garder notre bonheur
Comme il est là
Ne pas connaître la douleur
Par toi
Et la terrible certitude
De la solitude

Aïe! mourir pour toi
Prendre le meilleur de nous-mêmes
Dans le souffle de ton je t’aime
Et m’endormir avec mes joies
Mourir pour toi..

PS. La photo, Laura.

PS 2. Regardez, extraordinaire…!

L’inexistence du poncif

Les poncifs, les lieux communs ne méritent pas le mépris ou la hargne qu’ils peuvent susciter. Baudelaire affirmait même que créer un poncif relevait du génie.
Me vient immédiatement à l’esprit l’un de ceux qui trottinent insidieusement dans un côté de notre cerveau lorsque je regarde deux photos curieusement prises la même fin d’après-midi à Valencia et qu’il est inutile de reproduire : deux maîtres, deux chiens et les chiens ressemblent à leurs maîtres et réciproquement.
Force volontaire galbée dans l’une, blancheur effilochée dans l’autre. C’est assez flagrant.
Cependant, seul, justement, le poncif, le cliché si l’on ose dire, nous a entraîné, peut-être malencontreusement, dans ce commentaire qui pourrait être considéré aussi banal que le lieu commun extirpé de sa suspension.
L’on pourrait d’ailleurs, en suivant Baudelaire, très facilement, trouver dans la même rue des possesseurs de chiens radicalement à l’opposé de la représentation précitée, fondée sur le mimétisme. Par exemple des colosses avec des caniches ou des nains avec un chien volumineux comme ceux des montagnes des Pyrénées.
Et affirmer, dès lors, qu’il s’agit d’un processus psychanalytique de compensation.
Les deux poncifs, dans leur coexistence pourtant contraire ou contrariante, devraient ainsi s’annuler conjointement.
On vient de créer un autre poncif : celui de l’inexistence potentielle des poncifs.

Épuisement et citation

Lorsque l’on posait la question à Saint-Augustin sur ce qu’était le temps, il répondait « Si personne ne me le demande, je le sais, mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. » Evidence et mystère.

C’est par cette entourloupe de la citation analogique que je m’en suis sorti ce soir, en répondant à une question qui m’était posée sur la définition de l’amour.

A vrai dire, j’étais trop fatigué, et la nuit s’était installée depuis longtemps.

Je pouvais répondre, plus longuement. Pas envie.

La citation permet de fatiguer les autres qui ne veulent s’y fondre, de crainte de sombrer. Stratégie déviante de l’épuisement.

J’ai un peu honte car je sais ce qu’est l’amour.

Méditation de Thaïs

Pour ceux qui rêvent de 7mn de bonheur j’offre le chef-d’œuvre de Massenet sur YouTube. On l’écoute en pensant à quelqu’un. Comme d’habitude. Tous ceux qui affirment que l’écoute de la musique est solitaire ou peut l’être se bernent. Discussion presque enflammée avec une amie qui croit s’isoler en écoutant de la musique. Il n’y a que Dieu qui est cause de soi. Tout le reste, nous et notre quotidienneté ont toujours une cause extérieure. Sa recherche est autant jouissive que l’écoute.

LE LIEN.

Rêve. Les doigts du guitariste.

Cette nuit, agitée et joyeuse, presque dans la réminiscence, je crois avoir rêvé dans un cabaret dans les faubourgs d’Almeria.

J’étais seul avec une guitare, les tables vides, les murs humides, les lumières faibles. Et moi sur scène avec ma guitare, assis sur un cajon. Je jouais comme jamais, comme personne.

Personne dans la taverne.

Mes doigts n’avaient jamais été aussi agiles, le son des cordes était exact, les murs séchant leurs pierres, note après note.

Personne.

Je crois que pensais à une femme mais n’en suis pas sûr tant l’on pense toujours à une femme dans la musique. Pas de notes pour soi. Toujours une femme ou sinon rien ne va.

J’entends un bruit, regarde vers la lourde porte de bois brut lacérée de tous les couteaux des voyous qui avaient hanté les lieux en essayant de graver le nom de leur amour sur cette porte au bois trop dur.

Personne. Porte fermée.

Je sens une main qui caresse mes doigts.

Une femme était derrière moi, penchée sur ma guitare et caressait mes doigts.

Je ne me retourne pas, elle libère mes doigts. Je joue pour elle. Des heures, sans me retourner. C’était sûrement elle celle à qui je pensais. Je joue des milliers d’heures. De temps à autre, je passe une paume sur le cajon et fais sortir un son long et clair.

Je joue merveilleusement bien, la guitare n’en revient pas.

Puis, je la pose ma guitare, me lève, me retourne. Non, non ELLE n’avait pas disparu comme dans un rêve, comme vous vous y attendiez. Elle était là, m’a souri. Belle, belle. Nous sommes restés toute la nuit à ne pas baisser les yeux, graves, certains d’une vérité.

Puis je me suis réveillé.

Il est 19 h et je suis encore là-bas. Dans la taverne, avec elle.

Il y a dans la vie, un seul rêve qui vous enlace jusqu’à la fin.

Est-ce celui-ci ?

Les hommes sont faits pour rêver de femmes. Et réciproquement.

La musique accompagne, des accords parfaits en suspens.

Le flamenco.

PS. Évidemment ce rêve ne m’appartient pas. Il m’a été conté par un des personnages du grand livre en gestation sur le concept de « romantica ». Moi je ne rêve pas.

Flamenco
J’ai hésité entre glisser cet article à la lettre C, cante hondo ou jondo à l’andalouse, ou ici. Puisque tout chant andalou qui débute par ce cri de douleur, ay, est, pour les étrangers et, même, pour nombre d’Espagnols, flamenco, je me suis décidé à réunir chant profond et flamenco sous une même rubrique, me réservant de distinguer entre les deux.
Il y a ay et ay, celui frelaté des gitaneries et celui qui s’arrache des tripes, déchire la poitrine, fait courir dans le dos des spectateurs un frisson de panique. C’est peut-être la distinction essentielle, quand même des considérations plus musicales aident à faire la différence.
Le flamenco est un spectacle ; il se produit sur les tablaos, devant des touristes avides de pittoresque ; le second peut jaillir n’importe où, dans une taverne, dans une cuisine, devant le feu, dans la rue, au travail. Le flamenco est un style, une manière de se tenir debout, les reins cambrés, le menton relevé, de parler, de marcher, pourquoi pas de boire ou de manger ? C’est une posture de défi ironique, une attitude d’indifférence et de mépris. On feint d’ignorer le danger, on s’amuse avec lui. Il arrive que le cante soit flamenco. Le plus souvent, il surgit sombre, tragique, dans l’obscurité, quand le duende, le djinn des Arabes frôle de son ombre le groupe rassemblé autour du feu de camp. L’inspiration, si l’on veut, ou, pour mieux dire, l’aspiration.
Ce cri de terreur s’est d’abord levé parmi les gitans qui, arrivés en Espagne en 1482, se fixèrent en Andalousie. Ils avaient mal choisi leur moment. La guerre ravageait les campagnes ; les villes, vidées de leurs habitants, offraient un spectacle de désolation ; les morisques entraient en agonie ; les Juifs seraient bientôt chassés, puis brûlés. Musiciens dans l’âme, les gitans recueillirent les derniers échos des traditions musicales des uns et des autres : berceuses juives, chant synagogal, modulations orientales, rythmes arabes, cantiques des églises mozarabes. Avec ces reliques, ils firent un brassage, imprimant à ces monodies souvent austères et répétitives un rythme haletant, une trépidation plus nerveuse.
Après les Juifs, après les morisques, le tour des gitans arriva. Les mines de sel ou de cuivre, les galères, les tortures, ils subirent le sort de toutes les races opprimées, décrétées impures.
Quand, après des années de supplice, ils retrouvaient leur tribu, ces hommes brisés, égarés, incapables de raconter ce qu’ils avaient subi, ces rescapés n’étaient plus que des spectres. Ils se tenaient à l’écart, le regard vide. La nuit, les familles se rassemblaient autour du feu ; toujours prostrés, ces fantômes rejoignaient le cercle, fixaient la flamme avec ce même air d’absence.
Tout à coup, le premier ay surgit ; ce cri inhumain glaça le sang de ceux qui l’entendirent pour la première fois. La plainte venait de plus loin, de plus profond que toute douleur. Elle renfermait les souffrances de l’Andalousie, ses colères et ses fureurs. Surgie des ténèbres, elle exprimait ce que ces revenants n’arrivaient pas à dire. Comme s’ils craignaient que la force manque au chanteur, les assistants l’encouragèrent : Eso es, muy bien, vaya, olé ; des palmes battirent le rythme. Plus tard, la guitare viendra à son secours, préludant au chant, l’appelant pour reprendre l’expression consacrée.
Un art venait de naître, non pas un art folklorique, mais un art subtil, savant, d’un raffinement superbe. Bien entendu, cet art était populaire et, précisément, arabo-andalou, avec toutefois une nervosité et une brièveté latines, sans aucune de ces répétitions obsédantes qui rendent, pour une oreille occidentale, la musique orientale si dure à supporter. Comment ce chant aurait-il pu traîner alors que le chanteur était pressé de tout jeter, de condenser son expérience terrible ?
Il y a une urgence du cante, elle lui implore l’exacte mesure. C’est le compás, boussole et la juste cadence. Rien de trop. La nudité du cri, ses modulations, ses chromatismes.
Avec cette urgence vitale, les nuances apparaissent : cante grande, le grand chant – martinetes, peteneras, saetas, soleares –, cante chico, plus léger, sévillanes, malagueñas, zambras. Au bout, il y aura le spectacle, du flamenco, les castagnettes, les guitares, les danses, les olés, avec beaucoup de ay, qui sont à la douleur vertigineuse des origines ce que le furoncle est au cancer.
Au XIXe siècle, les familles aristocratiques de l’Andalousie découvrirent avec stupeur cet art, se demandant comment les gitans, ces vagabonds, avaient bien pu l’inventer, d’où ils le tiraient. Il devint du dernier chic de convier des gitans à se produire devant des cénacles élégants. Chaque señorito voulut avoir sa fête gitane. Parmi ces riches seigneurs, il y avait des mélomanes passionnés que cette musique inouïe, avec ses modes étranges, avec l’étendue des tonalités, intrigua et fascina. Ils en parlèrent autour d’eux ; ils attirèrent les gitans à la Cour : les premiers tablaos apparurent à Madrid et, avec ces spectacles, naquirent aussi des amateurs avertis. Mais le cante n’était pas seulement improvisé, il était imprévisible.
Comment convoquer le duende à heure fixe ? Comment savoir quand le cri jaillirait, dans quelles circonstances ? Parfois, il fallait attendre jusqu’à trois ou quatre heures du matin ; d’autres fois, la nuit passait sans que le miracle se produise. Si les véritables mélomanes comprenaient cette excentricité, la majorité du public s’impatientait. Les gitans apprirent à se passer du duende.
Cette magie que la ponctualité du spectacle abolissait, ils la mimèrent en faisant beaucoup de bruit. On peut dire que le flamenco est la dégénérescence du cante grande. On peut affirmer que les touristes ont peu de chances d’entendre un cante authentique. On peut même se demander si le cante, le chant profond, a une chance de durer.
Avec l’avènement de la démocratie, un engouement est né pour cette musique. Des foules de jeunes se rassemblent pour entendre des cantaores, vieux paysans descendus de leurs villages montagnards, vieilles femmes qui chantent assises sur une chaise, de la manière dont elles chantent dans leur cuisine. On produit des disques avec les meilleurs interprètes du moment. Mais le cante est devenu un conservatoire. Sa nécessité vitale, son urgence ont disparu. Il reste le flamenco.

Michel del Castillo. Dictionnaire amoureux de l’Espagne.

Lecture, « dandy du néant »

Le cortège funèbre qui accompagnait Anatole France était long de quelques kilomètres. Puis, tout a basculé. Excités par sa mort, quatre jeunes poètes surréalistes ont écrit contre lui un pamphlet. Son fauteuil à l’Académie française étant vide, un autre poète, Paul Valéry, a été élu pour s’y asseoir. Cérémonie oblige, il lui a fallu prononcer l’éloge du disparu. Pendant tout son panégyrique, devenu légendaire, il a réussi à parler de France sans prononcer son nom et à célébrer cet anonyme avec une ostensible réserve.
En effet, dès que son cercueil a touché le fond du trou, la marche vers la liste noire a commencé pour lui. Comment ? Les propos de quelques poètes d’audience plutôt limitée avaient-ils la force d’influencer un public cent fois plus nombreux ? Où a-t-elle disparu, l’admiration de ces milliers de gens qui avaient marché derrière son cercueil ? Les listes noires, d’où tirent-elles leur force ? D’où viennent les commandements secrets auxquels elles obéissent ?
Des salons. Nulle part au monde ils n’ont joué un rôle aussi grand qu’en France. Grâce à la tradition aristocratique qui dure depuis des siècles, puis grâce à Paris, où, sur un espace étroit, toute l’élite intellectuelle du pays s’entasse et fabrique les opinions ; elle ne les propage pas par des études critiques, des discussions savantes, mais par des formules épatantes, des jeux de mots, des vacheries brillantes (c’est ainsi : les pays décentralisés diluent la méchanceté, les centralisés la condensent). Encore à propos de Cioran. A l’époque où j’étais sûr que son nom rayonnait sur toutes les listes d’or, j’ai rencontré un intellectuel réputé : « Cioran ? » m’a-t-il dit en me regardant longuement dans les yeux. Puis, avec un rire long et étouffé : « Un dandy du néant…

Milan Kundera. Une rencontre.

Téléramer

Il y a fort longtemps, lorsque les mots avaient leur importance et généraient les jeux qui les enlaçaient, qui pouvaient être jouissifs, l’un de mes amis m’avait sorti à la terrasse d’un café, alors que nous discutions très sérieusement, « tu télérames »

Je n’ai pas compris immédiatement (certainement la bière qui engourdit le cerveau), je lui ai répondu : « quoi, je rame ? Pas du tout, ce que je dis est d’une clarté exemplaire, comme toujours ! ».

C’est là qu’il a éclaté de rire en disant : « non,  tu télérames, tu fais du Télérama, si tu veux ».

Décidément dans un de mes jours où la perspicacité fait défaut, je lui intime l’ordre d’expliquer, et, surtout sans rire infamant.

Il rit toujours et me dis : « tu télérames, tu fais dans le cultivé anti-tradition, cassant les règles dans fondement, traitant le monde entier d’anti-moderne, tu t’installes dans la petite contestation des moyens-beaux quartiers, tu t’éloignes en croyant appartenir à la minuscule communauté qui se prend pour une élite de haut rang et qui lit ce Télérama, au demeurant orchestré par des cathos de gauche. Bref, tu télérames, en tournant le dos à la vérité, en la remplaçant par des formules aussi creuses que les trous noirs. ! » C’est un ami assez gentil, il a ajouté : « tu mérites mieux… »

Il est vrai qu’il s’agissait d’une discussion inutile dont je ne me souviens pas du thème mais qui, certainement, avait à voir avec un film, une pièce, une expo, un bouquin, bref du culturel.

Et à l’époque, l’on n’avait pas inventé le « bobo ». C’était avant Amélie Poulain.

Ce matin, au réveil, je m’attèle à la lecture des newsletters que je reçois quotidiennement, dont celle de Télérama à laquelle je suis abonné depuis fort longtemps et que j’ai oublié de supprimer, par simple fainéantise alors qu’il suffit d’un clic sur le désabonnement, ça doit être psychanalytique.

Je tombe sur un article sur un sculpteur autrichien, exposé au Centre Pompidou et qui confectionne ce type d’œuvre :

Le titre de l’article de Télérama : « Faire beau ? Quelle horreur ! Les sculptures insolentes de Franz West exposées au Centre Pompidou »

Suit un texte dont, très objectivement, je livre des extraits :

« Plasticien fantasque méconnu du grand public, l’artiste autrichien méritait une rétrospective parisienne. On aime ou on déteste, mais ses œuvres sont souvent drôles, jouissives et inventives…

Sorties d’un intestin ? A la fois joyeuses et fantaisistes, étranges, parfois inquiétantes, ses oeuvres interrogent autant qu’elles dérangent. Faire beau ? Quelle horreur ! Le bon plaisir de ce trublion philosophe issu de la bourgeoisie, passionné de musique et plus cultivé qu’il n’y paraît, consiste à provoquer, pour mieux remettre en question quelques idées reçues. Certaines de ses sculptures abstraites aux couleurs pop semblent tout droit sorties d’un intestin. D’autres, avec leurs airs de gros beignet roses, font office de sofa. Avant les autres, il invite le spectateur à s’emparer de son art, participer. Son personnage de dandy frivole et rebelle inspirera d’ailleurs toute une génération. Grunge avant l’heure, West laisse une œuvre protéiforme, à rebours de la bien-pensance et du bon goût. Non sans avoir au passage fait tomber quelques barrières et, aux yeux de certains, rien moins que réinventé la sculpture moderne. Avec légèreté, insolence, une extrême ouverture d’esprit et liberté de création.

Frank West, Knotzen, 2002. Trois sculptures en aluminium vernis. © Courtesy Galerie Eva Presenhuber, Zurich / New York

Le journaliste de Télérama ajoute que : « West ne cesse de brouiller les pistes. Un critique qualifie les Passstücke, ses premières sculptures du début des années 1970 – des prothèses amovibles que le spectateur peut adapter sur son corps – de « mise en forme d’états névrotiques ». S’en suivent des œuvres en papier mâché, des œuvres-meubles, où l’objet design se mue en oeuvre d’art, des collages, affiches peintes, dessins, maquettes…

Et que « sous ses airs de clochard élégant, il cultive un « je-m’en-foutisme » volontiers moqueur. A la ville comme dans son œuvre, haute en couleurs.

Grupp mit Kabinett, ensemble de 8 sculptures. Papier mâché, gaze, tables.© Centre Pompidou / Dist. RMN-GP / Ph. Migeat

Je cite encore Télérama :

« Des sculptures peintes en rouge criard, verdâtre ou marron, dont la forme évoque tantôt un sexe, tantôt une sucrerie, tantôt un étron ; un artiste qui détruit ses œuvres si quelqu’un les trouve belles ; c’est peu dire que West entendait remettre en question l’idée même du beau – et du laid. En cela révolutionnaire, il a marqué une rupture, rebattu les cartes. Et redéfini en l’espace de quarante ans le champ des possibles dans l’art contemporain, avec une bonne dose de plaisir. Artisanal ? Trivial ? Grotesque ? On aime ou on déteste, mais c’est souvent drôle, jouissif, inventif. »… « son influence s’est fait sentir dans le mouvement « trash » des années 1990. Une reconnaissance tardive en dehors de son pays natal qui lui vaudra de recevoir le Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière à la 54e Biennale d’art de Venise en 2011, un an avant sa disparition »

Ce type d’article sur un artiste exaspérant est exaspérant.

J’avais l’intention, en commençant ce billet, de revenir sur certains petits escrocs de l’art contemporain, adulés et inventés par des professionnels du dollar, de rappeler les concepts du beau, à partir des textes de Kant et de la révolution Manet, bref de philosopher sur « Esthétisme et Art contemporain ».

Mais je me suis dit qu’il fallait que je m’arrête ici, pour deux motifs :

– d’abord le sujet mérite mieux qu’un billet et j’ai écrit ailleurs des centaines de pages, au demeurant assez inutiles.

– ensuite, j’aurais certainement « téléramé ».

Mais bien évidemment dans l’immense texte sur le « romantica » pas encore terminé, je reviendrai sur « le beau ».

Aleph

Lorsque les mots vous manquent, lorsque les virgules, les points de suspension ont quitté pour quelques heures vos yeux, lorsque vous êtes dans une joie triste, un bonheur en suspens, une envie de sentiment, ouvrez un livre de Borges.

Il vous emmène là où vous voulez aller. Borges vous balade partout entre les lignes, entre les sens. Mon fils m’a demandé hier si j’avais lu Borges. L’entourage a souri.

Je colle ci-dessous les premières pages de l’Aleph.

« Autant que je m’en souviens, mes épreuves commencèrent dans un jardin de Thèbes Hékatompylos, quand Dioclétien était empereur. J’avais servi (sans gloire) durant les récentes campagnes d’Égypte, tribun dans une légion en garnison à Bérénice, en face de la mer Rouge. La fièvre et la maladie consumèrent beaucoup d’hommes qui, magnanimes, désiraient l’assaut. Les Maures furent vaincus ; la terre occupée auparavant par les villes rebelles, vouée pour l’éternité aux dieux infernaux ; Alexandrie, défaite, implora en vain la miséricorde de César ; en moins d’un an, les légions obtinrent le triomphe, mais moi, je parvins à peine à entrevoir le visage de Mars. Cette déception me fit mal et peut-être fut cause que je me suis acharné à découvrir, à travers des déserts apeurés et diffus, la secrète Cité des Immortels.
Mes épreuves commencèrent, je l’ai dit, en un jardin de Thèbes. Je ne dormis pas de toute la nuit, car quelque chose combattait dans mon cœur. Je me levai un peu avant l’aube ; mes esclaves dormaient, la lune avait la même couleur que le sable infini. Un cavalier exténué et sanglant vint de l’Orient. À quelques pas de moi, il glissa de son cheval. D’une faible voix insatiable, il me demanda en latin le nom du fleuve, qui longeait les murs de la ville. Je lui répondis que c’était le fleuve Égypte, que les pluies alimentent. « C’est un autre fleuve que je cherche, répliqua-t-il tristement, le fleuve secret qui purifie les hommes de la mort. » Un sang noir coulait de sa poitrine. Il me dit que sa patrie était une montagne située de l’autre côté du Gange et qu’il y courait le bruit que, si quelqu’un allait jusqu’à l’Extrême Occident, où se termine le monde, il arriverait au fleuve dont les eaux donnent l’immortalité. Il ajouta que, sur l’autre rive, s’élève la Cité des Immortels, riche en avenues, en amphithéâtres et en temples. Il mourut avant l’aurore, mais je décidai de découvrir la ville et son fleuve. Interrogés par le bourreau, plusieurs prisonniers nous confirmèrent la relation du voyageur. Quelqu’un se souvint de la plaine Élysée à l’extrémité de la terre, où la vie des hommes est perdurable ; quelque autre, des cimes où naît le Pactole, au bord duquel on vit un siècle. À Rome, je conversai avec des philosophes qui opinèrent qu’allonger la vie des hommes est allonger leur agonie et multiplier le nombre de leurs morts. J’ignore si j’ai cru une fois à la Cité des Immortels ; je pense qu’il me suffisait alors d’avoir à la chercher. Flavius, proconsul de Gétulie, m’accorda deux cents soldats pour l’entreprise. Je recrutai aussi des mercenaires, qui disaient connaître les routes et qui furent les premiers à déserter.
Les faits ultérieurs ont déformé jusqu’à l’inextricable le souvenir de nos premières étapes. Partis d’Arsinoé, nous avons pénétré dans le désert embrasé. Nous avons traversé le pays des Troglodytes, qui dévorent des serpents et manquent de l’usage de la parole ; celui des Garamantes, qui ont leurs femmes en commun et qui se nourrissent de la chair des lions ; celui des Augiles, qui vénèrent seulement le Tartare. Nous avons fatigué d’autres déserts, où le sable est noir, où le voyageur doit usurper les heures de la nuit, car la ferveur du jour est intolérable. J’ai vu de loin la montagne qui donne son nom à l’Océan : sur ses pentes, pousse l’euphorbe qui neutralise les poisons ; sur le faîte, habitent les satyres, race d’hommes féroces et grossiers, portés à la luxure. Que ces régions barbares, où la terre engendre des monstres, pussent abriter une cité illustre, nous paraissait à tous inconcevable. Nous avons continué notre marche : revenir sur nos pas eût été un opprobre. Quelques téméraires dormirent la face exposée à la lune ; la fièvre les brûla ; dans l’eau corrompue des citernes, d’autres burent la folie et la mort. Alors commencèrent les désertions et bientôt les séditions. Pour les réprimer, je n’hésitai pas à recourir à la sévérité. J’agis loyalement. Cependant un centurion m’avertit que les mutins (pour venger la mise en croix d’un des leurs) complotaient ma mort. Je m’enfuis du campement, avec le peu de soldats qui me restaient fidèles. Je les perdis dans le désert, parmi les tempêtes de sable et la vaste nuit. Une flèche crétoise me déchira. J’errai de longs jours sans trouver de l’eau, ou un seul jour immense, multiplié par le soleil, la soif et la crainte de la soif. J’abandonnai la direction au caprice de ma monture. À l’aube, les lointains se hérissaient de pyramides et de tours. Insupportablement, je rêvais d’un labyrinthe net et exigu avec, au centre, une amphore que mes yeux voyaient, mais les détours étaient si compliqués et si déroutants que je savais que je mourrais avant de l’atteindre. »

Luis Borges.

Une tôle froissée, aventure d’un ami

Il pensait à elle et au petit accident de voiture. Dieu qu’elle était belle…

La pluie tombait très fort et Etienne était très triste. Il appuya sur une touche du clavier. Des graphismes multicolores apparurent sur l’écran de son ordinateur. Les ventes du mois. Etienne, en sa qualité de Sales manager for Europe de l’entreprise faisait défiler sous ses yeux ces diagrammes quelques dizaines de fois par jour. Il s’était d’ailleurs demandé une fois, s’il n’exagérait pas : les données ne changeaient que de semaine en semaine et, en tout cas pas dans la journée. Il se disait que cependant, l’on ne savait jamais, et qu’il fallait « veiller au grain ».

L’action qu’il s’était donné comme objectif de la journée était, comme il l’avait dit à son adjoint, « calée » : les technico-commerciaux de Charleroi devaient être «remués». Les commandes dans ce secteur, si elles ne baissaient pas, stagnaient. Ces belges devaient passer leur journée à se goinfrer de moules frites et se gonfler de bière !

Il appela le bureau de Charleroi. Malgré sa tristesse, Il fallait bien travailler. Une secrétaire lui répondit en bafouillant que tout le monde «était en clientèle». Il pensa encore à des camions de moules, à des bassins de bière. Et, sans qu’il ne sache pour quelle raison, au coureur cycliste Eddy Merckz qui devait être bien vieux.

Il décida que, pas plus tard que la semaine prochaine, il se rendrait en Belgique, que ce ne serait pas mauvais, d’ailleurs, pour le rodage de sa nouvelle voiture. Ce qui le rendit encore plus triste car il pensa encore à elle.

Elle avait occupé sa journée. Comment avait-il pu, lui qui collectionnait les femmes tout en se prétendant par ailleurs fidèle de « corps et de cœur » à sa belle épouse, tomber dans cette mélancolie ? Comment, lui que le sentiment n’atteignait que dans «son métier de père de ses enfants et d’amant de sa femme» (c’était les mots de son ami), s’était-il laisser piéger par la simple vision d’une femme au volant d’une auto tamponneuse ? Au point, presque, de ne plus avoir, dans cette lancinante meurtrissure, ce désir de travail chiffré qui l’avait toujours envahi. Il se jura, encore, qu’il ne sortirait pas la carte qu’il triturait dans la poche de sa veste, et qu’il ne téléphonerait pas…

Il faillit appeler son ami mais se ravisa. Il n’avait pas du tout, à ce moment précis, l’envie de subir sa spiritualité de circonstance, ses répliques d’assommoir, les balivernes sur sa femme. Bref, ses stupidités pédantes et enflées. D’ailleurs, pour qui se prenait-ils ce faux dandy, cet histrion à cent sous ? Toujours ses sentences emphatiques, les claquements d’une prétendue ironie lyrique qu’il nommait « le recul obligé » ordonnant ses rencontres et ses sentiments, trompant régulièrement son épouse, tout en prétendant qu’une «schizoïdie construite et maîtrisée» persuadait de tout, sûr «d’arracher» et de porter, clamait-il les femmes «vers leur immatériel» ! Qu’il aille se faire arracher la peau ! Il ne le pensait pas vraiment. C’est son grand et unique ami et nombre de ses collègues jalousaient cette complicité de roc, lorsque, entrant dans son bureau, ils l’entendaient partir d’un rire de tonnerre, le combiné du téléphone martelant ses genoux. Ils savaient qu’il était avec lui et qu’ils s’esclaffaient, radotant et le sachant, à coups de circonlocutions ravageuses sur ce monde quotidien, rempli des «autres», sûrs de leur lucidité impitoyable. Ça devait faire du bien, se disaient-ils.

Le téléphone sonna. Il pensa qu’il devait s’agir de l’un de ces vendeurs belges que la secrétaire avait averti, en téléphonant dans un bar minable de la Grande rue, que le «Di-co» avait appelé et que ça n’était pas bon signe…

Il était donc prêt à hurler. Mais, non, c’était «personnel» lui déclara Annabella (mais il s’agissait d’un faux nom), son assistante. Sûrement un piège, une de ces caseuses d’épargne retraite ou de parts immobilières dans des hôtels caribéens jamais construits et qui avait appris dans ses cours de télémarketing les moyens de forcer les barrières téléphoniques par une annonce idoine. C’était effectivement une voix de femme, douce évidemment.

–  Puis-je parler à Monsieur Etienne Rivoire, s’il vous plaît ?

– C’est lui-même, mais s’il s’agit…

–  Bonjour Monsieur, nous nous sommes déjà rencontrés. Je suis celle qui a embouti votre splendide voiture.

Etienne n’eût, comme l’autre fois, plus de voix. C’était elle ! Mon Dieu ! pria-t-il.

Elle continua :

– Il faut, Monsieur, que je vous dise, qu’après vous avoir laissé sur la chaussée, j’ai eu bien des remords. Mon attitude a été inqualifiable. Je ne suis même pas descendu et n’ai fait, égoïstement, que penser à mon retard. Je m’en veux de cette de cette goujaterie. Je n’ai su comment me faire pardonner ou du moins, si, je voulais le faire de vive voix. Persuadée que vous alliez appeler pour les formalités, je me suis jurée de ne pas oublier de m’excuser de mon comportement, à l’occasion de cette conversation – comment dirais-je – administrative. Mais vous n’avez pas appelé. Notez que j’avais relevé, je ne sais d’ailleurs pour quelle raison, votre numéro minéralogique. L’un de mes amis de la Préfecture de Police à qui j’ai raconté votre mésaventure et mon impertinence m’a proposé de m’obtenir votre nom. Ce qu’il a fait et il m’a été facile, par l’annuaire et l’amabilité de votre femme de ménage que je viens d’avoir à votre domicile, de vous retrouver. Me voilà donc, vous présentant humblement mes excuses, en espérant vivement que vous les accepterez.

Etienne ne dit pas un mot, tout en pensant que cette femme avait dû, dans sa prime enfance apprendre le maniement du langage avant celui de la corde à sauter…

Il eut quand même le courage de balbutier :

– Mais, ce… ce… ce n’est rien, Meu, pardon, Madame… je…

Heureusement, elle le coupa et l’assomma en proposant

–  Monsieur, je crois constater, à une certaine réserve de votre voix, que je dois, de vive voix, vous démontrer la sincérité de mes regrets. Si votre emploi du temps vous le permet, je vous propose de le faire devant un verre. Par exemple, ce soir à 19 h 30, au Safari Club, avenue Matignon. Les cocktails y sont délicieux.

Etienne put marmonner :

– Ah oui ? Je..

Il fut à nouveau interrompu par la voix crémeuse qui lui chuchota, avant de raccrocher :

  • – Donc à, à ce soir…

 

 

Tête droite, debout.

Chaque semaine, les Juifs lisent un extrait de la Bible, le Pentateuque, la Torah. La Paracha.

Celle qui est lue le shabbat qui précède le nouvel an juif, Roch Hachana (qui signifie littéralement la « tête » de l’année se nomme la Nitzavim.

C’est une de celles qu’on peut allègrement commenter. Il y est question de Moïse qui s’adresse aux Enfants d’Israël au moment où il va mourir. Lui n’entrera pas dans la terre promise.

L’incipit de la paracha énonce :« Vous vous tenez debout, vous tous, aujourd’hui ».

les Sages, les commentateurs considèrent que les juifs se tenaient debout comme ils doivent se tenir, debout, lors des fêtes de Roch Hachana et de Yom Kippour, debout devant le Créateur, et surtout debout devant sa conscience.

Roch Hachana est donc la « tête de l’année », comme un cerveau qui est la tête du corps lequel non seulement donne à penser mais permet d’embrasser le reste des jours qui suivent les premiers, lesquels sont, à l’infini, toujours en tête.

On se demande ce que vient faire ici un commentaire d’une paracha. Rien de religieux dans ce site.

Non, c’est juste cette idée de tête, de haut, du debout qui nous a incité à écrire rapidement ce billet.

Chaque instant, nous sommes-nous dit, est la tête de ce qui suit. Ce qui doit advenir.

Un peu court. Comprenne qui le veut. La tête est plus qu’une notion, c’est LE concept.

Chana Tova m’écrivent mes amis. Et je réponds, bêtement, Chana Tova, y compris aux disparus, voyageurs d’entre les étoiles.

Chana Tova est une belle expression.

Lecture infligée 

On a longtemps hésité, de crainte d’être taxé de pédant de service. Une crainte qui, au demeurant m’a empêché de faire un milliard de choses.

On a hésité à asséner le potentiel lecteur d’extraits de pages des grands, essentiels pour la compréhension du monde.

Mais, ici, aidé par une humeur du jour assez joyeuse, celle qui nous persuade de notre existence, concomitante de la croyance dans la compréhension du tout, j’ose coller dans ce billet un essentiel du maître.

Je ne le commente pas. Il y faudrait une vie. Je m’y emploie, seul, tous les jours.

Ni rire, ni pleurer, ni juger nous dit le même maître. Juste comprendre.

J’ajouterai : éclater de rire, pleurer d’amour, juger la morale. En comprenant. C’est exactement ce que notre maître n’a pas écrit mais qu’il a permis.

Ci-dessous, la lecture infligée. Pas trop long pour du central…

« La plupart de ceux qui ont parlé des sentiments et des conduites humaines paraissent traiter, non de choses naturelles qui suivent les lois ordinaires de la Nature, mais de choses qui seraient hors Nature. Mieux, on dirait qu’ils conçoivent l’homme dans la Nature comme un empire dans un empire. Car ils croient que l’homme trouble l’ordre de la Nature plutôt qu’il ne le suit, qu’il a sur ses propres actions une puissance absolue et qu’il n’est déterminé que par soi.

Et ils attribuent la cause de l’impuissance et de l’inconstance humaines, non à la puissance ordinaire de la Nature, mais à je ne sais quel vice de la nature humaine: et les voilà qui pleurent sur elle, se rient d’elle, la méprisent ou, le plus souvent, lui vouent de la haine; qui sait avec plus d’éloquence ou de subtilité accabler l’impuissance de l’esprit humain passe pour divin. Sans doute n’a-t-il pas manqué d’hommes éminents (et nous avouons devoir beaucoup à leur labeur, à leur ingéniosité) pour écrire sur la droite conduite de la vie beaucoup de choses excellentes et pour donner aux mortels de sages conseils : mais la nature des sentiments, leur force impulsive et, à l’inverse, le pouvoir modérateur de l’esprit sur eux, personne, à ma connaissance, ne les a déterminés. Je sais bien que le très illustre Descartes, encore qu’il ait cru au pouvoir absolu de l’esprit sur ses actions, a tenté l’explication des sentiments humains par leurs causes premières et à montrer en même temps comment l’esprit peut dominer absolument les sentiments; mais, à mon avis, il n’a rien montré du tout que l’acuité de sa grande intelligence, comme je le démontrerai en son lieu.

Je veux donc revenir à ceux qui préfèrent haïr ou railler les sentiments et les actions des hommes, plutôt que de les comprendre. Sans doute leur paraîtra-t-il extraordinaire que j’entreprenne de traiter des vices et de la futilité des hommes selon la méthode géométrique, que je veuille démontrer par un raisonnement rigoureux (certa) ce qu’ils proclament sans cesse contraire (repugnare) à la Raison, cela même qu’ils disent vain, absurde et horrifique. Mais voici mon argument (ratio). Il ne se produit rien dans la Nature qui puisse lui être attribué comme un vice inhérent; car la Nature est toujours la même, et partout sa vertu et sa puissance d’action (agendi) est une et identique. Ce qui signifie que les lois et les règles de la Nature, suivant lesquelles toute chose est produite et passe d’une forme à une autre, sont partout et toujours les mêmes, et par conséquent il ne peut exister aussi qu’un seul et même moyen de comprendre la nature des choses, quelles qu’elles soient: par les lois et les règles universelles de la Nature.

Voilà pourquoi les sentiments de haine, de colère, d’envie, etc., considérés en eux-mêmes, obéissent à la même nécessité et à la même vertu de la Nature que les autres choses singulières; et par suite ils admettent des causes rigoureuses (certas) qui les font comprendre, et ils ont des propriétés bien définies (certas) tout aussi dignes d’être connues que les propriétés d’une quelconque autre chose dont la seule considération nous satisfait. Je traiterai donc de la nature et de la force impulsive des sentiments et de la puissance de l’esprit sur eux selon la même méthode qui m’a précédemment servi en traitant de Dieu et de l’Esprit, et je considérerai les actions et les appétits humains de même que s’il était question de lignes, de plans ou de corps ».

Spinoza, Ethique, III, De l’origine et de la nature des sentiments. Traduction : Roland Caillois.

Chic et obscur

Le titre ? un mot de Pierre Bourdieu que beaucoup, a tort, détestent en le rangeant dans la catégorie des sociologues terroristes ou diseurs « obscurs » (sic) de ce qui peut se dire plus clairement.

C’est pourtant lui qui à propos de Wittgenstein, philosophe très à la mode dans les années 90, très largement cité en bas de pages écrivait : « Wittgenstein a aujourd’hui un certain nombre de propriétés sociales qui lui confèrent une grande force d’attraction. C’est un auteur à la fois prestigieux et énigmatique, ou, mieux, chic et obscur (…). Le rapport de liberté et de rupture qu’il entretient avec la tradition philosophique et la forme aphoristique dans laquelle il s’exprime autorisent ou même encouragent à le traiter comme un auteur n’exigeant ni connaissances préalables ni conditions d’accès : c’est ainsi que des spécialistes en sciences sociales qui le citent ou s’en réclament peuvent trouver en lui le moyen d’échapper aux disciplines ingrates de leur discipline tout en se donnant à bon compte des airs de penseurs. ». Pierre Bourdieu, « Fieldwork in Philosophy », Choses dites, Éditions de Minuit, 1987.

Pourquoi donc revenir sur le sujet ? Simplement parce qu’aujourd’hui les penseurs chics et obscurs nous manquent : tous ne font que répéter, même pas savamment, même pas joliment, sans style, le réel confondu avec le prix du ticket de métro. L’on se souvient encore des bouquins de Michel Foucault, penseur chic pour certains, mais dont l’éblouissement dans l’écriture procurait, au-delà du contenu souvent opportun, la jouissance du lecteur. Le style journalistique est devenu la norme, comme d’ailleurs l’idée, passée dans le champ morne

Il nous faudrait du chic, de l’obscur. Ma fille, impolie, qui lit par dessus mon épaule ce que je suis en train d’écrire me souffle : obscur objet d’un désir ?

Je hausse les épaules et clique pour publier le post. Ce qui crée un peu d’obscurité sur mon écran dernier cri.

Rosset, encore, philosophie désengagée

Le lecteur qui s’arrête au titre s’attend à un exposé savant sur la relation entre deux notions, la philosophie et le politique, leur imprégnation réciproque, l’histoire de leur concomitance. Philosophie dans le politique, politique dans la philosophie, philosophie politique tout court etc…Il n’en est rien. Il s’agit juste d’une phrase de Clément Rosset, philosophe du réel, qui s’attache à démontrer qu’il se suffit à lui-même sans théorisation excessive, lequel répond lorsqu’on lui demande le motif qui l’amène à se désintéresser radicalement de la politique que :
« Pour moi, encore une fois, la philosophie est une quête intérieure de compréhension et d’acquiescement à la réalité, un chemin par lequel on trouve une joie enivrante. Franchement, consacrer de l’énergie à savoir si le prix du ticket du métro va ou non changer ne m’a jamais traversé l’esprit… »

Un peu court, idiot diront d’autres. L’on se doit cependant de s’interroger. L’opinion d’un philosophe n’est jamais secondaire.

Clément Rosset ajoute que :
« Je suis surpris de voir qu’on y présente sans cesse des portraits de gens « engagés ». Cela me fait sourire. Être architecte ou pianiste, cela ne suffit pas. Il faudrait de plus être engagé. Moi, j’aimerais bien qu’on m’explique ce que cela signifie qu’une chanteuse engagée. Cette survalorisation de l’engagement est très excessive : nous voilà donc en compagnie de cuisiniers engagés, de sportifs engagés… »

Et que :
« En tant que citoyen, j’ai des opinions, je vais voter. Mais en tant que philosophe, je me détourne de ces opinions et ne leur accorde aucune place. C’est vraiment la joie qui me préoccupe et me guide. Je la ressentais déjà lorsque j’étais enfant. Je répétais souvent : « Que c’est bon d’exister ! » Comme je suis né en 1939, cela inquiétait mes parents, qui trouvaient qu’avec l’occupation allemande, cette exclamation était déplacée. »

Doit-on commenter ou laisser lire et penser ?

Ici, le texte complet

joli(e)

Une brève mise au point, certainement inutile et périphérique.

Tous s’étonnent que je n’aime pas qu’on dise d’une photo (a fortiori une des miennes) qu’elle est « jolie ».

Je croyais que cette réaction était compréhensible.

Il semble que non. Je viens, encore il y a moins d’une heure de subir le mot. Justement à propos d’une de mes photos. Et mon interlocutrice, excédée par cette sortie récurrente a failli me raccrocher au nez.

C’est pourtant clair : Dire d’une chose qu’elle est « jolie » signifie qu’elle est agréable à regarder, ce qui ne me convient pas si j’attache une importance à l’image ou au texte proposé .

Dites « belle » ou « beau ». Et émerge immédiatement autre chose, peut-être du côté de l’éternité à laquelle, idiotement, l’on peut aspirer.  Dites « Cette fleur est belle » et elle l’est en soi, pour toujours. Dites qu’elle est jolie nous ramène à l’horticulteur ou au fleuriste, dans l’éphémère.

Il est inutile de constater que par ce dédain du mot « joli », je m’installe dans un orgueil désespérant. Je le sais, le revendique. Je n’aime pas le mot « joli ».

Mon interlocutrice a immédiatement pris un ton plus doux au téléphone lorsque je lui ai dit qu’elle n’était pas jolie , mais belle.

PS1. « joli » a d’abord «signifié joyeux, avant d’avoir le sens qu’on lui connaît. Il ne faut donc pas enterrer ce mot.

PS2. Dire d’un objet qu’il est « intéressant » ouvre d’autres perspectives qu’il serait pédant d’aborder.

Activité de la persévérance dans son être

Le choux farci du Café Spinoza, à Budapest est le meilleur de la ville. Peut-être en concurrence avec celui du Szegeg, autre lieu vrai de la capitale hongroise.

C’est ce que nous affirmions l’autre soir dans un dîner avec de vrais amis.

Evidemment, l’un des convives à fait malheureusement dévier la discussion sur Spinoza. On devrait éviter de tels noms pour des cafés ou des brasseries. Ils nous éloignent du plaisir immédiat lequel peut ne pas être toujours intellectuel…

Donc, comme il fallait s’y attendre, une question m’a été posée. Sur les affects décrits par le philosophe, sur la la joie et la tristesse qui viennent submerger nos instants de vie. C’est de ma faute. J’aborde souvent le sujet quand j’évoque le maître.

J’ai donc été sommé, de résumer avant le dessert. Spinoza et sa théorie des affects, et le désir, « l’essence de l’homme ». C’est de ma faute. Il faut me taire et faire écouter Dalida.

Le désir, donc. Mes interlocuteurs ont souri, gentiment, en avalant le mot comme un succédané de la jouissance érotique.

J’ai donc du, pour la nième fois, préciser la pensée du maître, étant observé que j’admets parfaitement la confusion ou le quiproquo. On peut ne pas être un lecteur assidu de Spinoza ou entendre le concept dans son acception commune. Laquelle est acceptable. Le désir, au sens courant ou, mieux, bunuelien du terme est… essentiel.

J’ai cependant décidé de résumer ici ce que je répète souvent, comme le Bloom du « Big fish », film géant et magique de Tim Burton, l’un de mes favoris.

Ainsi, Spinoza, dans son ouvrage majeur considére qu’il existe trois affects de base (« primitifs ») :

– D’abord le DÉSIR, essence de l’homme, puis la joie et la tristesse qui en découlent.

En effet, contre l’intellectualisme qui considère que tout se réduit à des concepts ou des idées, en définissant par ailleurs l’homme comme un être de raison, comme Descartes, Spinoza affirme que le désir est l’essence même de l’homme.

Mais le désir ici ne se résume pas à l’élan sexuel ou à l’envie d’une chose. IL EST L’APPÉTIT.

L’homme tend naturellement à persévérer dans son être, autrement dit à se conserver et à se renouveler sans cesse, et ce grâce à son APPÉTIT lequel se différencie du désir par la conscience de son existence ou de son apparition.

L’APPÉTIT est un effort humain, continuel. Celui, constamment mis en œuvre pour réaliser sa propre nature (« persévérer dans son être« ) pour devenir toujours plus ce que l’on est, en cherchant toujours à devenir soi-même :

Spinoza nous dit ici que si cet effort ne s’applique qu’à l’âme, comme c’est le cas dans les activités intellectuelles, l’appétit est appelé « volonté » mais que s’il s’applique à l’âme et au corps, il est simplement nommé « appétit » (citation 3)

Par le désir, puissance du corps et de l’esprit qui permet la conservation et le dépassement de soi, ainsi que l’acquisition d’une connaissance claire de soi-même et de la nature, l’homme atteint ce but de la persévérance dans son être. en existant et le sachant, par sa capacité de percevoir et de connaitre.

C’est une dynamique, une force, une énergie, un élan qui ne peut avoir qu’un but : conserver et accroitre son existence.

De ce désir de persévèrer dans son être, de se conserver, de devenir, découlent deux autres « affects » : la joie et la tristesse

Quand le désir « est en baisse », il génére une diminution de la puissance d’exister, de penser et d’agir. Ce qui engendre la tristesse ;
Quand le même désir « est en hausse », il en résulte un accroissement de la puissance d’exister, de penser et d’agir. Ce qui engendre la joie.

Cette opposition entre tristesse et joie est parallèle, concomitante de la différence entre le passif (la tristesse) et l’ actif (la joie).

De ces trois affects primitifs, découlent toutes les PASSIONS : la jalousie, l’humilité ou l’envie sont des formes de la tristesse, alors que l’admiration, la générosité ou la louange sont des formes de la joie.

l’individu est actif lorsqu’il peut s’identifier comme la cause de ce qui se produit et lorsqu’il comprend les choses ;
il est passif lorsqu’il pâtit d’une cause extérieure qui échappe à sa conscience et lorsqu’il ne comprend pas, ce qui accroît sa confusion, les passions l’empêchant d’accéder à la connaissance, et, partant, à l’incompréhension de sa soumission à des causes non comprises. Ce qui exacerbe sa passivité et sa faiblesse, donc sa servitude.

Ainsi, l’homme se croit libre parce qu’il est conscient de ses passions, mais, en réalité, selon Spinoza, il ne l’est pas dans la mesure où il demeure inconscient des causes qui le déterminent. La vraie liberté consiste alors à comprendre l’ordre réel des choses et à saisir notre place dans la causalité de la nature. Cette connaissance permet d’accroitre notre puissance d’exister.

La connaissance de son absence de liberté, en réalité des causes de ce qui advient est le début d’une éthique, un cheminement vers la vraie liberté.

Ainsi, pour conclure sur ce qui nous empêche de boire notre bière, lorsque les amis nous demandent ce qu’on entend par désir, on précise, en passant par la joie, l’actif, la connaissance de la non-liberté, la persévérance dans son propre être, à la LIBERTÉ.

Doit-on dès lors considérer que le désir est liberté ? Non. Relisez.

Ouf… On ne m’y reprendra plus à vouloir résumer, en une page, la troisième partie de l’Ethique…

Mais rien que pour moucher un sartrien de mes amis, présent dans ce dîner, qui ne veut rien comprendre et se prétend l’homme le plus libre du monde, avec son existence qui précéderait l’essence, je suis assez content (joyeux) de cette petite mise au point.

Je dois être dans un moment actif, contre la tristesse. En identifiant parfaitement la cause qui me produit et qui donc produit ce minuscule texte spinozien.

L’affect est un joli mot. Son contenu essentiel. Et les mots jolis (j’accepte d’entendre ce mot, sauf pour les photos) sont vrais. Je me répète ici. C’est Einstein qui affirmait qu’une équation belle est vraie.

PS. La photo en tête du billet : la plage populaire d’Almeria, là où le poisson à la plancha est le meilleur du monde…

Jeux de maux, Torquemada, Torquemathaï.

Il y a deux manières d’envisager les jeux de mots, en relation avec une situation, dans un titre, une spécialité historique du journal « Libération » qui ne craint pas le ridicule de la facilité.

Soit, comme moi m’énerver un millième de seconde contre ladite facilité, révélatrice d’une tentative de brillance surannée et atterante, clownesque .

Soit les apprécier lorsqu’ils sont originaux et provoquent un vrai sourire.

C’est ce qu’il m’est arrivé aujourd’hui.

Une amie, en voyage dans une ville de l’est, m’a raconté, sur WhatsApp, son aventure dans un salon de massage thaïlandais.

Pour résumer, elle a énormément souffert. La masseuse, pourtant d’une allure frêle, a-t-elle dit, lui à fait subir pendant plus d’une heure, les pires tortures qu’un corps peut endurer, coudes dans le dos, poings dans l’aine, doigts plombés dans le cou.

Elle n’a osé rien dire. C’était son premier massage de ce type et imaginait donc être dans une norme supportable. Ce qui empêche de parler et de dire.

Elle m’a dit, certain de mon éclat de rire, que cette masseuse était une « torquemathai« .

J’ai éclaté de rire, ce qui m’a rendu de bonne humeur. Pour beaucoup d’heures…

Il ne faut pas grand chose pour l’être. Juste des mots.

Les mêmes (les mots) peuvent aussi vous rendre furieux ou malheureux.

Il faut donc choisir des amis ou des relations qui disent des mots qui font sourire.

En réalité, l’amitié est un sourire.

« Amigo with me » est un très mauvais jeu de go…