Inconsolé

Non, il ne s’agit pas d’une plainte personnelle et inutile mais d’un véritable chef-d’oeuvre, contemporain dans la veine de ceux que j’ai souvent cité ici.

L’inconsolé est le titre du livre que je viens de terminer à l’instant même. L’auteur Kazuo Ishiguro, un britannique  né le  à Nagasaki, a obtenu le , le prix Nobel de littérature car « il a révélé, dans des romans d’une grande force émotionnelle, l’abîme sous l’illusion que nous avons de notre relation au monde2 », selon l’explication de l’Académie suédoise.

Je ne l’avais jamais lu. J’avais pourtant vu un film d’une rare qualité tiré de l’un de ses romans (« les vestiges du jour ») réalisé par James Ivory en 1993, avec Anthony Hopkins dans le rôle du majordome James Stevens.

Je commence dans quelques minutes ces « Vestiges du jour »

« L’inconsolé » est une merveille qui oscille entre Kafka et Joyce.

je n’ai pas l’habitude de conseiller des livres, considérant ce type de conseil comme une petite affirmation de sa prétendue capacité, mise en scène, de la  découverte fabuleuse et de donner à montrer son immense culture…

Mais ici, je ne me pose aucune question.

Les premières pages :

« Le chauffeur de taxi parut contrarié de constater que personne — pas même un employé de la réception — n’était là pour m’accueillir. Il erra dans le hall désert, espérant peut-être découvrir un membre du personnel caché derrière une plante verte ou un fauteuil. Finalement, il déposa mes valises près de la porte de l’ascenseur et, marmottant de vagues excuses, prit congé de moi.
Le hall était raisonnablement spacieux, si bien que plusieurs tables basses pouvaient s’y trouver réparties sans que les lieux parussent encombrés. Mais le plafond était bas et indéniablement affaissé, ce qui créait une ambiance quelque peu étouffante, et malgré le soleil qui brillait au-dehors l’éclairage était lugubre. En un seul endroit, à proximité de la réception, un beau rayon de soleil, dardé sur le mur, illuminait un pan de lambris sombre et un étalage de magazines en allemand, français et anglais. Je distinguai aussi une petite clochette en argent sur le bureau de la réception, et j’étais sur le point d’aller l’agiter lorsqu’une porte s’ouvrit quelque part derrière moi, laissant apparaître un jeune homme en uniforme.
« Bonjour, monsieur », dit-il d’un ton las ; s’installant au bureau de la réception, il commença la procédure d’inscription. Il eut beau s’excuser en bredouillant de son absence, il n’en resta pas moins, et pendant un moment, franchement désinvolte. Cependant, dès que j’eus mentionné mon nom, il sursauta et se redressa.
« Monsieur Ryder, je suis vraiment navré de ne pas vous avoir reconnu. M. Hoffman, le directeur, souhaitait vivement vous accueillir personnellement. Mais, malheureusement, il a dû se rendre à une réunion importante, où il se trouve actuellement.
— Bien sûr, je comprends parfaitement. Je serai heureux de le rencontrer plus tard. »

Le réceptionniste se hâta de remplir les formulaires d’inscription, sans cesser de marmonner que le directeur serait vraiment chagriné d’avoir raté mon arrivée. Il indiqua à deux reprises que les préparatifs de « jeudi soir » infligeaient à ce personnage des contraintes inaccoutumées, et l’éloignaient de l’hôtel bien plus qu’il n’en était coutume. Je me contentai d’un signe de tête, incapable de rassembler l’énergie nécessaire pour demander quelle était la nature exacte de ce « jeudi soir ».
« Au fait, M. Brodsky est en pleine forme, aujourd’hui, reprit le réceptionniste d’un air plus joyeux. Une forme éblouissante. Ce matin, il a fait répéter l’orchestre pendant quatre heures, sans interruption. »

Extrait de: Kazuo Ishiguro. « L’inconsolé » (Folio)