L’effleurement à Loulé

La salle est assez belle, par son aspect indéfinissable, un mélange des genres, en suspens d’une définition, frôlant l’art nouveau, caressant la fonctionnalité, d’une propreté carrée qui révèle le respect du lieu par des intendants attentionnés. Sièges bruts, non rembourrés, en bois clair, plutôt de la résine industrielle, deux balcons à l’italienne bordés, sur toute leur longueur ronde d’un skaï marron foncé presque noir, parfaitement ciré. On est certain d’une rénovation récente, manifestement municipale, quelques dons de mécènes locaux, un architecte intérieur sûrement originaire de Lisbonne et des maçons attentifs.

Même si les grands légendaires, trop dans le passé, ne s’y sont ni produits ni installés, l’on ressent, malgré la décoration nouvelle assez neutre, un passé qui charge l’espace, comme dans une chanson. De fait, c’est un ancien cinéma.

Nous sommes au ciné-théâtre de Loulé, à 13 kms de Faro, dans l’Algarve. Un concert y est donné, organisé par le Lions Club. Une pianiste de renommée internationale, Roberte Mamou.

Au programme, des russes qui se touchent, se transmettent le style, se volent leurs notes, sans discontinuité. Glinka, Anton Rubinstein, Tchaïkovski. L’âme, l’émotion russes, dans sa captation et sa transmission par trois immenses mélodistes qui ne font pas de la difficulté dans l’écoute et de la recherche effrénée d’une modernité concomitante d’un nécessaire apprentissage de l’oreille, un leitmotiv.

Mais pas la mélodie, arrimée à une petite romance de bal. Une mélodie qui va chercher son centre, des grands musiciens qui vont chercher dans la terre sous leurs pieds et dans l’air cosmique qui vogue de très loin la combinaison universelle et infinie. La terre russe est autant aride que légère, son ciel empli de guerres entre les beautés qui s’affrontent pour combler les tsars et caresser les pierres des villes.

Le public, un peu pataud s’installe. Pas nombreux. Et trois premiers rangs pour les invités, peut-être assez fiers de leur place.

Public difficile pour les musiciens, public de circonstance, pas celui de l’habitué qui vient, alourdi par mille écoutes, juger l’interprétation en s’instituant critique ultime, pas non plus celui, vrai rêveur, amoureux romantique, qui sait qu’il va s’envoler ou rêver de longues de minutes dans le silence musical, dans une tentative d’encerclement de l’émotion centrale. Non. Ici un public qui s’assoit, qui attend, et compte, éventuellement, le temps. On est certain qu’il va applaudir entre les morceaux ou les mouvements.

Donc le public le plus difficile pour le musicien.

Mais, paradoxalement le plus intéressant, presque le vrai comme le disait Mozart, du peuple qui venait écouter ses opéras en battant des mains, dansant sur les airs entrainants. Donc, un cercle du bas qui fait sortir le bon interprète de son carré paisible et connu, celui du concert prévisible et fortement applaudi, surtout debout par ceux qui veulent démontrer leur aptitude à l’applaudissement enjoué et, partant, connaisseur.

La difficulté de conquête par la musicienne (il s’agit bien d’une conquête que ce jeu public, surtout pour le soliste) est redoublée par un discours introductif derrière un pupitre d’une dirigeante du club invitant qui vante, normalement, l’action des membres en faveur de l’aide à la recherche sur le cancer pédiatrique, introduction discursive qui précède un court film sur un centre dans lequel les enfants injustement malades sont pris en charge.

Non, on ne leur en veut pas. Le concert est donné au profit de cette fondation, même si on se dit que la musique n’est donc pas centrale. On se pose simplement la question de savoir comment le soliste va s’en sortir.

Elle arrive la pianiste, grande et droite, robe longue et épaules recouvertes. Elle salue brièvement, est applaudie, s’assied, ne règle pas son siège pendant des minutes comme le font de nombreux solistes, tant pour dégourdir leurs mains et leur trac.

La pianiste commence à jouer.

Pendant quelques secondes, l’on ne comprend pas, l’on est assez déconcerté. La musique nous vient, immédiatement, presque en silence. Comme si au silence qui précédait le jeu, un autre silence s’installait, pour camper inexorablement au fond de mille notes. Non, pas de la discrétion dans le jeu, chose facile pour ces pianistes qui veulent la donner à voir et à applaudir, en s’escrimant à jouer sans vigueur en prétendant ainsi, pour leur publicité se distinguer du bastringue ou du tapage pianistique.

Ici, la pianiste ne délaisse pas la vigueur. On la sent sous ses doigts forts et fermes, on l’entend.

Alors, on ne ferme pas les yeux, comme le font ceux qui croient que la paupière close facilite la perception extrême, définitive. Et qui oublient que les yeux fermés, on s’enferme.

Alors on les ouvre très grands les yeux, on les fixe sur les mains de la pianiste, et on comprend alors immédiatement.

Ce n’est pas un jeu sur les touches, ce n’est pas un doigté particulier, ni même une douceur dans le toucher. Non, c’est simplement un effleurement.

Cette pianiste joue en effleurant l’air et l’espace. Les doigts ne sont pas en suspens, ne freinent pas leur mouvement. Ils sont simplement dans la bordure du temps, une bordure comme une broderie. Mais pas celle de l’exacerbation du jeu mordoré ou faussement étincelant dans une prétendue sobriété ciselée ou une réserve étudiée.

L’effleurement qui est tout sauf un survol ou une sempiternelle caresse naviguait dans les airs improbables. Cette pianiste l’a rencontré, lui a demandé son accord pour le transporter sur terre et nous l’a donné soixante-dix minutes. Même le piano n’en revenait pas et beaucoup, dans le public, a pu gommer sa balourdise.

Les concepts unissent et réunissent ? Dès lors, le public est devenu unique, au sens premier, rassemblé.

Il est vrai, comme tous le savent, que l’artiste, le vrai, n’invente rien, il ne fait que trouver ce qui est invisible, un concept, une structure, un mouvement, une courbure.

Roberte Mamou a trouvé l’effleurement.

Qu’elle soit remerciée de l’avoir, pour nous, transformé en musique inouïe, à Loulé, dans l’Algarve, au Ciné-théâtre.