les os shakespeariens

Un ami, grand lecteur, persuadé que les fins d’années sont propices à la réflexion, l’écriture paresseuse et la question saugrenue me demande si j’ai une idée de ce qui avait amené Shakespeare à faire écrire ce mystérieux épitaphe sur sa tombe.

Je lui réponds que je ne connais pas cet épitaphe et nous passons à autre chose. Notamment sur mon essai sur le romantica, ce qui me donnait, au demeurant, l’occasion de lui dire que, pour divers motifs, j’avais abandonné ou du moins renoncé à sa publicité en ligne.

Mais je cherche et trouve cet extraordinaire épitaphe :

Au nom du Christ, ami, laisse dans son repos
Le mortel dont ces lieux ont reçu la poussière ;
Maudit celui qui touchera mes os ;
Béni celui qui respecte ma bière.

Je cherche encore et je trouve un article du Monde sur un documentaire TV : « William Shakespeare, à tombeau fermé ».

Je cite :
« Un documentaire tente de percer l’énigme de la sépulture du plus célèbre dramaturge anglais (sur France 5, à 20 h 45).

Par Mustapha Kessous Publié le 09 novembre 2016 à 18h08 – Mis à jour le 09 novembre 2016 à 19h29

Pourquoi avoir laissé une inscription qui est à la fois une bénédiction et une malédiction ? De quoi avait-il si peur ?

Quatre siècles de mystère
Dans « La Mystérieuse Tombe de Shakespeare« , l’historienne britannique Helen Castor tente de lever le voile sur cette énigme vieille de quatre cents ans. Une tâche d’autant plus ardue qu’une rumeur affirme que son corps est enterré ailleurs, tandis qu’une autre assure que son crâne a été volé en 1879 pour être revendu – sans succès – à un riche collectionneur. Qu’en est-il vraiment ? Avec l’aide d’archéologues, de scientifiques et d’anthropologues, Helen Castor a cherché à ­savoir ce qui se cache dans la tombe de l’écrivain, mais sans l’ouvrir. Car depuis des siècles, les responsables de l’église de la ­Sainte-Trinité ont toujours refusé de desceller la sépulture, afin de respecter la dernière volonté du défunt.

Cette enquête intéressante ne révèle pas grand-chose, si ce n’est que le crâne a bien été subtilisé à la fin du XIXe siècle. Reste qu’un jour, pour comprendre enfin ce qu’il est advenu du corps de William Shakespeare et mettre un terme aux rumeurs, les responsables de l’église de la Sainte-Trinité devront bien se reposer la question : ouvrir ou ne pas ouvrir la tombe ? »

Fascinant, fascinant. C’est ma découverte du jour. Je reviendrai, évidemment sur Shakespeare. Plus tard, l’année et les tâches utiles commencent.

la photographie assassine

Cette photo d’Albert Cohen (jeune) est fascinante.

Je me souviens qu’après avoir convaincu une femme très belle, il y a fort longtemps, de lire le gros livre qui a fait la gloire d’AC (« Belle du seigneur »). Je n’ai pas honte de dire qu’il s’agissait peut-être d’un artifice dans la séduction, le lecteur et conseilleur d’un tel livre ne pouvant laisser indifférent.

Mais j’ai hésité à lui montrer la photographie de l’auteur qu’on m’avait offerte, en même temps que le livre, bien pliée à la première page, imprimée sur du papier bon marché. Les recherches en ligne pour trouver facilement les images n’existaient pas vraiment encore. Ou on ne savait pas qu’elles existaient.

Je connaissais, d’avance, la teneur du commentaire devant la photo.

Evidemment, cette « belle » (vraiment) avait « adoré » le livre, même si je suis persuadé que comme beaucoup, elle avait sauté plusieurs pages, pour arriver vite à la fin. Les amoureux de la lecture ne sont pas toujours patients et peuvent s’énerver contre la littérature, lorsque le long monologue s’installe en système. C’est encore pire dans le cas où la lecture n’est ni passion, ni désir.

A cet égard, je rappelle à ceux qui me connaissent que lorsque je donnais à lire quelques bouquins, j’envoyais, préalablement des extraits. Les extraits sont comme des perles extraites d’un collier qui peut devenir trop lourd par l’abondance de ses composants. Il fallait, disais-je péremptoirement, ainsi lire « Belle du Seigneur » : par extrait et au hasard de l’ouverture d’une page. Cette manière de procéder, fantasque et fainéante, je l’avoue, aurait déplu à une autre de mes amies qui s’est occupée de la préface du bouquin paru dans la collection prestigieuse de La Pléiade. Elle m’aurait lancé toutes les insultes du monde si elle en avait été capable (mais elle en était incapable, cette disparue, trop gentille Ch.Pe).

Mais je reviens sur la photo et la belle qui avait lu le chef d’oeuvre, presque sur injonction.

Je ne sais ce qui m’a pris. Peut-être de la jalousie lorsque j’ai entendu ses mots sur son rêve de rencontrer un homme comme ce seigneur, roi des amants, prince de l’amour. Oui, comment osait-elle me reléguer au rang du rien devant l’Autre ? C’est ce que je me dis maintenant, certainement en me trompant, la désinvolture étant de mise à l’époque de cette parution. Donc,  sans penser, je lui ai  montré la photo.

Et la réaction fut, exactement, celle à laquelle je m’attendais : ce Monsieur n’avait pas l’air d’un prince, il était assez moche, autant que sa vilaine calvitie, et tutti quanti…

Mais non, mais non avais-je rétorqué : regarde ses yeux !

La belle m’avoua, alors, spontanément qu’elle n’avait pas du tout aimé ce lourd roman et préférait simplicité du texte et la beauté de l’auteur.

Elle aurait certainement adoré Musso. Je ne l’ai plus revue.

Je n’ai pas eu besoin d’être consolé. Des mots, un verbe peuvent, vite, éloigner. Surtout une telle infamie. 

Il est vrai que sur la photo Cohen n’est pas à son avantage, presque le juif de service, posture rentrée sur soi et peur de ne pas être beau sur la photo…

C’est vieux qu’il est devenu beau. Comme s’il avait plusieurs fois lu son propre livre, jusqu’à ressembler au Seigneur. 

Le temps n’est pas toujours un ennemi. 

On colle sa photo de « vieux ». On constate qu’il est seigneur et écrivain…

PS. J’ai juré que ce site ne deviendrait jamais un réceptacle de pensées ou de réflexions intimes. J’ai relu : rien de personnel, que du classique et du prévisible. Les seigneurs sont rares.

Oz, suite

Il faut être honnête, sauf à être, justement, blâmé.

Lecture du « Monde » daté de ce Samedi.

Je vais directement à la page 20, lire l’article sur Amos Oz, persuadé que, comme à l’habitude, l’antisionisme du Monde (et je n’exagère pas, son amour, comme celui de Jean Genêt, du palestinien qui mérite une terre et non simplement une auréole christique au-dessus de sa tête, fabriqué par les journalistes idiots et salauds qui attisent les haines et arment la conviction des banlieues) allait encore faire des siennes, l’amour des mots de Oz étant enterré sous son drapeau de paix anti-gouvernemental et son patriotisme jeté aux oubliettes.

Et bien non. Ariane Singer a écrit un article juste.

Je le colle ci-dessous.

Une remarque avant votre lecture :

J’aurais bien demandé à Oz, « Visage pâle aux yeux bleus », selon la journaliste du Monde, « qui cherchait à intégrer l’esprit des pionniers » , ce qu’il entendait par sa volonté d’intégrer cette « race de héros hâlés, robustes, qui ne ressemblaient pas du tout aux juifs de la diaspora ». Ça sonne comme de l’ashkenazisme…

LE TEXTE DU MONDE

AMOS OZ

Ecrivain israélien et militant pour la paix

Amos Oz, considéré comme l’un des plus grands écrivains israéliens, est mort le 28 décembre à l’âge de 79 ans. Parfois plus connu sur la scène internationale pour ses prises de position politiques que pour ses écrits, ce porte-parole de la gauche sioniste israélienne n’en laisse pas moins une œuvre littéraire remarquable et maintes fois primée, riche d’une vingtaine de romans et de recueils de nouvelles, auxquels s’ajoutent une demi-douzaine d’essais et d’innombrables articles de presse.

Avec sa disparition s’éteint la voix d’un des écrivains les plus représentatifs, avec A. B. Yehoshua, de la génération dite « de l’Etat », née au moment de la création de l’Etat d’Israël. Leurs œuvres explorent la manière dont se concilient, à l’épreuve de la réalité, le rêve sioniste collectif de leurs aînés et leurs aspirations individuelles.

Né le 4 mai 1939 à Jérusalem, dans un minuscule appartement du quartier de Kerem Avraham, dans le nord-est de la ville alors sous contrôle britannique, Amos Klausner a grandi dans un milieu modeste mais intellectuel. Son père, Arié Klausner, originaire d’Odessa, spécialiste en littérature étrangère et hébraïque, était employé à la bibliothèque du mont Scopus, devenue la bibliothèque nationale d’Israël en 1948. Sa mère, Fania, née à Rovno, en Ukraine, et diplômée de l’université de Prague, donnait des cours de littérature et d’histoire à des lycéens.

La famille avait émigré en Palestine dans les années 1930 et connaissait les difficultés propres aux immigrants : jamais Arié n’a obtenu le poste universitaire auquel il aspirait. Enfant unique, plutôt solitaire, le petit Amos baigna dans une atmosphère idéologique nourrie par le sionisme nationaliste de Vladimir Jabotinsky (1880-1940) et de Menahem Begin (1913-1992). Elevé exclusivement en hébreu, alors même que son père parlait onze langues, il était alors, selon ses termes, un « petit chauvin déguisé en pacifiste. Un nationaliste hypocrite et doucereux », un « fanatique », qui jouait à la guerre et s’enflammait contre les Anglais et les Arabes, comme il l’a raconté dans Une panthère dans la cave (Calmann-Lévy, 1997) et dansLa Colline du mauvais conseil (Calmann-Lévy, 1978).

C’était aussi un lecteur insatiable, qui put nourrir, grâce à l’imposante bibliothèque de son père, un amour « physique, érotique » pour les livres. Et un enfant curieux, dont la vocation de romancier naquit des longues heures passées au café avec ses parents, à observer les individus autour de lui pour tromper son ennui.

L’amour du mot juste

A l’époque, il rêvait toutefois d’être un livre plutôt qu’un écrivain : « Les hommes se font tuer comme des fourmis. Les écrivains aussi. Mais un livre, même si on le détruisait méthodiquement, il en subsisterait toujours quelque part un exemplaire qui ressusciterait sur une étagère (…) », écrit-il ainsi dans Une histoire d’amour et de ténèbres (Gallimard, 2004), sa foisonnante autobiographie, considérée comme son chef-d’œuvre.

Deux figures familières l’on profondément marqué : l’écrivain et futur Prix Nobel Samuel Joseph Agnon (1888-1970), son voisin, à l’œuvre duquel sa mère, fervente lectrice, l’initia, et son grand-oncle, Yosef Klausner. Ce savant, qui participa à la création de l’hébreu moderne en inventant de nouveaux termes, lui inculqua l’amour du mot juste, alors même que ses parents maîtrisaient cette langue de façon très approximative. Toute sa vie d’écrivain, il a bataillé pour décrire avec le plus d’exactitude possible le monde qui l’entourait, s’efforçant sans relâche d’adapter son lexique à l’évolution continue et rapide de la langue, sous l’effet des transformations de la société israélienne et des vagues successives d’immigration.

Le suicide de sa mère, à 38 ans, au terme d’une longue dépression, fit l’effet d’une déflagration dans la vie du jeune Amos, alors âgé de 12 ans. Deux ans plus tard, tandis que les relations avec son père, remarié au bout d’un an de veuvage, se limitaient au strict minimum, il fit un choix radical en décidant de s’installer au kibboutz Houlda, situé au centre du pays et affilié au parti de gauche Mapaï.

Il prit alors le nom d’Oz, « force » en hébreu, là où son nom de naissance, Klausner, évoquait le « reclus » en allemand. Visage pâle aux yeux bleus, il cherchait à intégrer l’esprit des pionniers, cette « race de héros hâlés, robustes, qui ne ressemblaient pas du tout aux juifs de la diaspora ». L’assemblée générale de la structure, cherchant un professeur pour son lycée, l’envoya suivre des études de littérature et de philosophie à l’Université hébraïque de Jérusalem. Plus tard, elle accepta de le décharger de certains jours de travail pour lui permettre d’écrire.

C’est dans ce monde à part qu’Oz rencontra sa femme, Nili, qu’il épousa en 1960 ; ils eurent trois enfants. Ils vécurent à Houlda jusqu’en 1986, avant de s’établir à Arad, au seuil du désert du Néguev, l’air y étant plus clément pour l’asthme de leur fils David.

Amos Oz a fait de ce microcosme, fondé sur la prégnance de la collectivité, le théâtre de plusieurs de ses livres : LesTerres du chacal,son premier recueil de nouvelles, paru en 1965 (Stock, 1987), Ailleurs peut-être, son premier roman, publié l’année suivante (Gallimard, 2006), Un juste repos (Gallimard, 1996), La Boîte noire (Calmann-Lévy, prix Femina étranger 1988) ou encore Entre amis (Gallimard, 2013) interrogent, chacun à leur manière, souvent avec ironie et empathie, l’utopie collectiviste et la permanence des identités singulières, tout en décryptant les rapports de désir et d’amour entre des personnages évoluant dans un monde clos.

La découverte de Winesburg-en-Ohio (Gallimard, 1927 et 2010), de l’écrivain américain Sherwood Anderson, dans la bibliothèque du kibboutz, fut déterminante dans son écriture. « Grâce à lui, je compris brusquement que le monde de l’écrit ne tournait pas autour de Milan ou de Londres, mais autour de la main qui écrivait, là où elle était : le centre de l’univers est là où vous vous trouvez », écrit-il.

Dès ses premiers textes, Amos Oz affichait une prédilection pour les personnages tchékhoviens, partagés entre l’action et la réflexion, la volonté de partir vers un ailleurs rêvé et l’impossibilité de quitter leur place. Son écriture se divisa dès lors en deux pôles : le kibboutz et une Jérusalem tour à tour aimée et honnie, où se déroulent près de la moitié de ses romans depuis Mon Michaël (1968 ; Gallimard, 1995). C’est cette ville qu’il avait choisie comme cadre pour Judas, son dernier roman (Gallimard, 2016), où, examinant la figure du traître, il relatait la rencontre entre un étudiant idéaliste et un vieil intellectuel, pendant l’hiver 1959.

Le souci de l’autre

Observateur de la diversité des existences, l’écrivain aimait se mettre à la place des autres. Ultra-orthodoxes, juifs nationalistes, habitants d’implantations, Palestiniens de Ramallah, intellectuels arabes de Jérusalem… Ces catégories de population en tous points différentes de lui avaient donné matière à une série de reportages, rassemblés dans Les Voix d’Israël (Calmann-Lévy, 1983), qui lui avaient valu autant de critiques à droite qu’à gauche, en Israël aussi bien que chez les lecteurs arabes.

Ce souci de l’autre était au cœur de son engagement politique, qu’il distinguait très soigneusement de son œuvre littéraire. En 1978, après avoir servi comme réserviste dans une unité de chars pendant la guerre des Six-Jours (1967) puis sur le front du Golan lors de la guerre de Kippour (1973), il contribua, avec 300 officiers réservistes, à la fondation du mouvement La Paix maintenant (Shalom Arshav).

Ancien compagnon de route du Parti travailliste, il avait rejoint en 2008 le Meretz, le plus à gauche des partis politiques sionistes. Il défendit toute sa vie les mêmes positions, qu’il rappela dans Comment guérir un fanatique (Gallimard, 2006) comme dans son dernier livre paru en France, Chers fanatiques (Gallimard, 2018) : la coexistence de deux Etats côte à côte, et la restitution aux Palestiniens des territoires occupés depuis 1967, en contrepartie de l’abandon par ceux-ci d’un droit au retour pour les réfugiés.

Rappelant le droit d’Israël à se défendre contre toute attaque et celui, plus fondamental, à exister, il avait ouvertement soutenu son pays lors de la guerre avec le Liban en 2006 et l’opération « Plomb durci » à Gaza en 2009. En 2014, comme 800 personnalités israéliennes, dont David Grossmann et A. B. Yehoshua, il n’en avait pas moins appelé les Parlements de différents pays européens à reconnaître l’Etat palestinien. La paix, selon lui, n’était pas une utopie, mais un chemin fait, de part et d’autre, de sacrifices et de renoncements. Comme un livre ambitieux à écrire.

FIN.

Colette, solitude/écriture

Aurélien Bellanger est un excellent romancier et presque essayiste.

Il est aussi chroniqueur. Et vers 8:50, sur France Culture, nous délivrant un peu du poids idéologique Guillaume Erner, il nous livre, toujours avec intelligence et humour, dans des mots rares, en principe non radiophoniques, mais qu’il réussit à faire passer, sur les ondes nationales,  de sa voix à la diction particulière et parfois hésitante, butant sur un mot. De beaux textes lus qu’il doit écrire seul dans une courte nuit. France Culture est un bijou, un anneau qui peut recevoir des diamants ou de la terre brulée.

Ce matin, Aurélien nous a vanté Colette, magnifique porteuse d’une langue française sublime dont les puristes et autres snobs n’attribuent, dans son aura, qu’à Proust (celui que beaucoup adorent, pour faire comme tous,  et qu’ils n’ont pas lu au-delà de quelques pages, sans avouer leur ennui).

Alors je suis allé voir en ligne et dans mes bouquins numériques (l’avantage du merveilleux couper/coller qui nous permet tant de ne pas paraphraser ou de tricher et de gagner du temps).

Je colle ci-dessous un extrait de « La vagabonde », sur la solitude et, surtout l’écriture.

« Oh, je peux chercher partout, dans les coins, et sous le lit, il n’y a personne ici, personne que moi. Le grand miroir de ma chambre ne me renvoie plus l’image maquillée d’une bohémienne pour music-hall, il ne reflète… que moi.

Me voilà donc, telle que je suis. Je n’échapperai pas, ce soir, à la rencontre du long miroir, au soliloque cent fois esquivé, accepté, fui, repris et rompu… Hélas, je sens d’avance la vanité de toute dispersion. Ce soir, je n’aurai pas sommeil, et le charme du livre, -oh ! le livre nouveau, le livre tout frais dont le parfum d’encre humide et de papier neuf évoque celui de la houille, des locomotives, des départs !- le charme du livre ne me détournera pas de moi…

Me voilà donc, telle que je suis ! Seule, seule, et pour la vie entière sans doute. Déjà seule ! C’est bien tôt. J’ai franchi, sans m’en croire humiliée, la trentaine ; car ce visage-ci, le mien, ne vaut que par l’expression qui l’anime, et la couleur du regard, et le sourire défiant qui s’y joue, ce que Marinetti appelle ma gaiezza volpina… Renard sans malice, qu’une poule aurait su prendre ! Renard sans convoitise, qui ne se souvient que du piège et de la cage… Renard gai, oui, mais parce que les coins de sa bouche et de ses yeux dessinent un sourire involontaire… Renard las d’avoir dansé, captif, au son de la musique…

C’est pourtant vrai que je ressemble à un renard ! Mais un joli renard fin, ce n’est pas laid, n’est-ce pas ?… Brague dit aussi que j’ai l’air d’un rat, quand je mets ma bouche en pointe, en clignant des paupières pour y voir mieux… Il n’y a pas de quoi me fâcher.

Ah, que je n’aime pas me voir cette bouche découragée et ces épaules veules, et tout ce corps morne qui se repose de travers, sur une seule jambe… Voilà des cheveux pleureurs, défrisés, qu’il faut tout à l’heure brosser longtemps pour leur rendre leur couleur de castor brillant. Voilà des yeux qui gardent un cerne de crayon bleu, et des ongles où le rouge a laissé une ligne douteuse… Je ne m’en tirerai pas à moins de cinquante bonnes minutes de bain et de pansage…

Il est déjà une heure… Qu’est-ce que j’attends ? Un petit coup de fouet, bien cinglant, pour faire repartir la bête butée… Mais personne ne me le donnera, puisque… puisque je suis toute seule ! Comme on voit bien, dans ce long cadre qui étreint mon image, que j’ai déjà l’habitude de vivre seule !

Pour un visiteur indifférent, pour un fournisseur, même pour Blandine, ma femme de chambre, je redresserais cette nuque qui flanche, cette hanche qui se repose de travers, je nouerais l’une à l’autre ces mains vides… Mais cette nuit, je suis si seule…

Seule ! J’ai l’air de m’en plaindre, vraiment !

– Si tu vis toute seule, m’a dit Brague, c’est parce que tu le veux bien, n’est-ce pas ?

Certes, je le veux « bien », et même je le veux tout court. Seulement, voilà… il y a des jours où la solitude, pour un être de mon âge, est un vin grisant qui vous saoule de liberté, et d’autres jours où c’est un tonique amer, et d’autres jours où c’est un poison qui vous jette la tête aux murs.

Ce soir, je voudrais bien ne pas choisir. Je voudrais me contenter d’hésiter, et ne pas pouvoir dire si le frisson qui me prendra, en glissant entre mes draps froids, sera de peur ou d’aise.

Seule… et depuis longtemps. Car je cède maintenant à l’habitude du soliloque, de la conversation avec la chienne, le feu, avec mon image… C’est une manie qui vient aux reclus, aux vieux prisonniers ; mais, moi, je suis libre… Et, si je me parle en dedans, c’est par besoin littéraire de rythmer, de rédiger ma pensée.

J’ai devant moi, de l’autre côté du miroir, dans la mystérieuse chambre des reflets, l’image d’ »une femme de lettres qui a mal tourné ». On dit aussi de moi que « je fais du théâtre », mais on ne m’appelle jamais actrice. Pourquoi ? Nuance subtile, refus poli, de la part du public et de mes amis eux-mêmes, de me donner un grade dans cette carrière que j’ai pourtant choisie… Une femme de lettres qui a mal tourné : voilà ce que je dois, pour tous, demeurer, moi qui n’écris plus, mois qui me refuse le plaisir, le luxe d’écrire…

Ecrire, pouvoir écrire ! Cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d’une tache d’encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de flêchettes, l’orne d’antennes, de pattes, jusqu’à ce qu’il perde sa figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé de papillon-fée…

Ecrire… C’est le regard accroché, hypnotisé par le reflet de la fenêtre dans l’encrier d’argent, la fierté divine qui monte aux joues, au front, tandis qu’une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit. Cela veut dire aussi l’oubli de l’heure, la paresse au creux du divan, la débauche d’invention d’où l’on sort courbatu, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu’on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s’abrite sous la lampe.

Ecrire ! Verser avec rage toute la sincérité de soi sur le papier tentateur, si vite, si vite que parfois la main lutte et renâcle, surmenée par le dieu impatient qui la guide… et retrouver, le lendemain, à la place du rameau d’or, miraculeusement éclos en une heure flamboyante, une ronce sèche, une fleur avortée…

Ecrire ! Plaisir et souffrance d’oisifs ! Ecrire ! … J’éprouve bien, de loin en loin, le besoin, vif comme la soif en été, de noter, de peindre… Je prends encore la plume, pour commencer le jeu périlleux et décevant, pour saisir et fixer, sous la pointe double et ployante, le chatoyant, le fugace, le passionnant adjectif… Ce n’est qu’une courte crise, la démangeaison d’une cicatrice…

Il faut trop de temps pour écrire ! Et puis, je ne suis pas Balzac, moi… Le conte fragile que j’édifie s’émiette quand le fournisseur sonne, quand le bottier présente sa facture, quand l’avoué téléphone, et l’avocat, quand l’agent théâtral me mande à son bureau pour « un cachet en ville chez des gens tout ce qu’il y a de bien, mais qui n’ont pas pour habitude de payer les prix forts »…

Or, depuis que je vis seule, il a fallu vivre d’abord, divorcer ensuite, et puis continuer à vivre… Tout cela demande une activité, un entêtement incroyables… Et pour arriver où ? N’y a-t-il point pour moi d’autre havre que cette chambre banale, en Louis XVI de camelote, d’autre halte que ce miroir infranchissable où je me bute, front contre front ?… »

PS. Un membre de ma famille, que j’aime beaucoup, est mal-voyante, statut d’aveugle. Grande lectrice aussi, avant la déclinaison de sa vue qui n’est pas allé de pair (bien au contraire) avec celle de son esprit, peut-être même plus vif, nécessairement, qu’avant l’installation des ombres. J’ai appris qu’elle venait, de temps à autre, lire mes minuscules billets jetés rapidement sur mon mini-site. Son compagnon lui lit les textes. je suis persuadé que si elle vient aujourd’hui, elle adorera cet extrait de Colette. Mais je peux me tromper. On imagine toujours que ceux qu’on aime aiment ce qu’on aime.

 

A la manière de …

J’avoue, sans le feindre, mon étonnement. Dans le 1/4 h qui a suivi la mise en ligne de mon précédent billet sur « la fécondité des malentendus »,  j’ai reçu un message d’une trop chère amie, trop admirable, trop gentille, une vraie gentille, qui m’a posé la question de savoir qui était ce Professeur Libellule auquel Levi-Strauss faisait allusion lorsqu’il écrivait avec « ironie » à Roland Barthes qui s’en était (le malentendu) délecté.

Je réponds donc immédiatement.

À la manière de... sont des petits ouvrages écrits par Paul Reboux et Charles Muller. Ce sont des « pastiches classiques » qu’on peut se procurer en Poche.

Je livre ci-dessous, plutôt que de paraphraser la présentation de l’Editeur pour l’un des ouvrages (il y en a eu plusieurs)

« Faveur critique et enthousiasme public ont accueilli la publication des  » A la manière de… « , entre 1908 et 1950. Aujourd’hui encore, ces pastiches, oeuvres de deux lettrés humoristes, demeurent des classiques du genre. Le présent recueil en rassemble dix, qui sont autant d’invitations au voyage dans l’histoire littéraire, de La Fontaine à Conan Doyle, en passant par Chateaubriand, Hugo, Baudelaire, Flaubert, Zola, Daudet, Verlaine et Loti. Esprits ironiques, préparez-vous à rire ! Nul doute que ces dix pastiches séduiront les élèves par leur verve et leur humour indéfectible. Véritables critiques littéraires par imitation et variations, ils permettent de travailler plaisamment les différents ressorts du comique, ainsi que les notions de genre et de courant, tout en s’inscrivant parfaitement dans la thématique des réécritures. Un groupement de textes sur quelques-uns des auteurs pastichés, moins familiers des élèves, complète utilement leur étude. Nieaux 3 et 4 : recommandé pour les classes de troisième, seconde, première et terminale (enseignement général), et pour les classes de seconde, première et terminale (enseignement professionnel). »

Je copie encore un extrait d’un critique blogueur dénommé Gill :

« La littérature est ici passée à la moulinette !
« A la manière de … » de Paul Reboux et de Charles Muller.
Derrière les deux hommes de lettres se cachent l’insolence, l’irrévérence et l’impertinence.
Paul Reboux est écrivain et critique de théâtre.
Charles Müller est journaliste.
Une fois de plus, en 1913, à quatre mains, ils vont contrefaire, tricher et mentir …
C’est sur le premier acte d’une pièce inconnue jusque là que s’ouvre cet étonnant recueil.
La pièce a été colligée, annotée et interpolée par Mr Libellule, professeur de troisième au lycée de Romorantin.
Quoi de très étonnant si ce n’est le titre et l’auteur de ce morceau de scène jusque là négligé ?
« Cléopastre » de Jean Racine !
Auguste, empereur de Rome y côtoie Antoine le général romain, qui est l’amant de Cléopastre, la reine d’Égypte, elle même amante d’Auguste …
Voilà ce que nous offrent Paul Reboux et Charles Müller : du théâtre, de la poésie, de la littérature et du faux-semblant.
Car dans ce livre les moulures sont magnifiques – ou pas.
Mais elles sont en toc !
Mais pour s’aventurer dans ce décor, il faut connaître quelque-peu les auteurs choisis.
Car, comme quand j’imite tante Berthe autour de moi, l’exercice pour réussir nécessite quelques petites références.
Sinon le soufflet ne lève pas.
Pourtant quand il lève, alors, quel plaisir !
Gabriele d’Annunzio aurait écrit « le mythe de Pasiphae » …
Chateaubriand « Troulala » et Paul Déroulède « le salut du drapeau » …
Georges d’Esparbès aurait cru en l’amour avec « Nativité », ce petit conte de noël …
Henry Bataille aurait jeté sur la scène « la marâtre en folie » …
Paul Fort, le prince des poètes, aurait fait « la sieste à Fouillis-en-Lézois …
G. Lenotre aurait vécu « la nuit de Ferney » …
Max et Alex Fischer aurait joué quelques « variations sur un thème connu » …
Stéphane Mallarmé aurait chanté de petits « Sonnets » …
André de Lorde, réveillant les pires de toutes nos peurs, aurait convoqué « le docteur Coaltar » …
Charles Péguy y aurait psalmodié « les litanies de Sainte-Barbe » …
Marcel Prévost aurait envoyé une « Lettre à Françoise adultère » …
Brieux y aurait jeté sur la scène « Les déserteurs » …
Albert Bonnard y ferait « La chronique de la pluie et du beau temps » …
Rudyard Kipling y conterait « La plus belle chanson de la jungle » …
Émile n’y aurai qu « Une idée par jour » …
Henry Bernstein y offrirait une pièce en trois actes : « La triche » … 
Paul Reboux et Charles Müller s’amusent aux dépens de grands noms de la littérature.
En faut-il du talent pour briller dans ce périlleux exercice.
Il l’ont !
Et plus encore …
Pour finir, ils posent une question :
« que pensez-vous de l’automobile ? »
Auguste RodinJules Claretie, Mariani, Octave Mirbeau, Cécile Sorel, Bérenger, le docteur Doyen, le directeur du « Mâtin », Léon Frapié, Rotschild, Colette et Mme Séverine vont tenter d’y répondre.
Mais ont-ils vraiment entendu la question ? …

Pastiche et humour décapant. CLS n’était pas très gentil en faisant allusion au Professeur Libellule. Barthes pris en délit de pasticheur, pastiché par un pasticheur de haut niveau.

Fécondité des malentendus

Le titre (« la fécondité des malentendus ») est une jolie formule empruntée à Jean Pouillon, fin analyste, bon philosophe, ami de Jean-Paul Sartre..

Mes lectures actuelles m’ont permis d’en déceler deux, assez cocasses.

Simone de Beauvoir, Sartre et Levi-Strauss

Lectrice, avant même sa parution des « Structures élémentaires de la parenté de Claude Lévi-Strauss » en 1949 qui pourtant assomme et enterre l’existentialisme triomphant de l’après guerre, elle écrit un article élogieux sur l’ouvrage dans les Les Temps modernes, revue sartrienne, celle la plus lue par les intellectuels de l’époque. En écrivant  « Voici longtemps que la sociologie française était en sommeil. »

Et elle considère que l’oeuvre de Claude Lévi-Strauss s’inscrit parfaitement dans le système sartrien, la pensée existentialiste.

Relevant que Lévi-Strauss ne dit pas d’où proviennent les structures dont il décrit la logique, elle donne sa réponse, sartrienne :

« Lévi-Strauss s’est interdit de s’aventurer sur le terrain philosophique, il ne se départit jamais d’une rigoureuse objectivité scientifique ; mais sa pensée s’inscrit évidemment dans le grand courant humaniste qui considère l’existence humaine comme apportant avec soi sa propre raison. »

Immense, immense malentendu tant l’anthropologie structurale se situe dans une autre galaxie que celle de Sartre et son sujet agissant, de sa praxis et de son histoire.

On a presque envie de rire aux éclats, mais on se retient pour ne pas alimenter la critique de l’intellectualisme.

Mais, on s’interroge encore sur ce qui peut être considéré comme assez idiot et peut donner la mesure de l’auteure…

Sartre a du lui souffler l’éloge tant il est vrai que, lui aussi, avait (encore un malentendu) admiré le fameux bouquin de Claude Lévi-Strauss,  « Tristes Tropiques », en considérant, en se trompant encore, que l’ouvrage mettait en valeur de la présence de l’observateur dans l’observation et la communication instituée entre les indigènes et l’observateur. Le sujet constituant, si l’on préfère, dans sa praxis qui fabrique du sens.

Immense bévue. Tout le contraire : à l’époque, le sujet, la conscience vont s’effacer au profit de la règle, du code et de la structure…

Barthes

L’autre malentendu est celui de l’acceptation par Roland Barthes d’une critique positive, additionnelle, de Claude Lévi-Strauss

CLS qui a vu les dérives délirantes du structuralisme dira dans une de ses conférences « le structuralisme, heureusement, n’est plus à la mode depuis 1968 ». Il s’en félicitait et voulait en rester à la méthode et non à la constitution d’un système philosophique, une philosophie, une spéculation.

Sa critique allait de pair avec l’apparition des modes en réprouvant toute l’évolution vers le déconstructionnisme et la pluralisation des codes, contemporain de 1968.

Roland Barthes, dans cette mouvance écrit son fameux « S/Z ».

On cite la présentation de l’éditeur :« Sous ce titre, ou ce monogramme, transparaît une nouvelle particulièrement énigmatique de Balzac : Sarrasine. Texte qui se trouve ici découpé en « lexies », stratifié comme une partition inscrite sur plusieurs registres, radiographié, « écouté » au sens freudien du mot. Si l’on veut rester attentif au pluriel d’un texte, il faut bien renoncer à structurer ce texte par grandes masses, comme le faisaient la rhétorique classique et l’explication de texte : point de construction de texte: tout signifie sans cesse et plusieurs fois, mais sans délégation à un grand ensemble final, à une structure dernière. »

CLS adresse une lettre argumentée à Barthes dans laquelle il signale à celui-ci une autre clé de lecture possible de la nouvelle de Balzac : l’inceste. Barthes, ravi de cet intérêt,  prend très au sérieux cette proposition qu’il qualifie d’”éblouissante et de convaincante », alors qu’il s’agissait, aux dires de Lévi-Strauss, d’une blague : Ce qu’il confirme en écrivant :

« S/Z m’avait déplu. Les commentaires de Barthes ressemblaient par trop à ceux du professeur Libellule dans le A la manière de Racine, de Muller et Reboux. Alors je lui ai envoyé quelques pages où j’en rajoutais, un peu par ironie (Lévi-Strauss, De près et de loin, Paris, Odile Jacob, 1988, p. 106.)

Je reviens sur le titre. Le « malentendu » est-il fécond ?

Certainement lorsqu’il, permet de clarifier une pensée en faisant comprendre à l’autre qu’il se trompe en restant dans ses catégories. Le malentendu est une aubaine pour la claire synthèse.

Cependant lorsqu’elle prend des proportions aussi cocasses, elle devient presque inféconde, par une démonstration de l’inanité de l’intellectuel et, partant par une nouvelle pierre donnée aux haineux de l’intellectualité.

« L’intellectuel idiot » est un bon sujet. Non pas l’idiotie de ce qu’il écrit (tous, et d’abord nous, ont cette capacité d’écrire des bêtises) mais celle de son comportement nécessairement adolescent.

Il faudra, un jour, faire la relation entre le malentendu et le « malécrit ».

Rothko, toujours

 

Un ami connaissant mon admiration m’a envoyé dans la nuit une image d’un tableau de Rothko que je reproduis en tête de ce billet.

Elle est intéressante. En effet, on ne voit du Rothko que « découpé », des lignes ordonnées, en oubliant le support…

Ici, l’on devine le corps de l’artiste sous les pores de la toile.

Chroniques d’Oz

Amos Oz est donc mort le 28 Décembre.

C’était un immense bonhomme, un grand écrivain.

Son grand livre (« une histoire d’amour et de ténèbres ») m’avait ébloui, même s’il n’est pas rangé, loin de ma bibliothèque,  dans le petit tiroir où je protège mes livres préférés.

Je ne vais, évidemment pas ici, me lancer dans une critique littéraire superflue et inutile de son oeuvre ou commenter un extrait de ses romans.

Juste écrire un agacement.

Imaginez que l’on demande à un lettré, un liseur, s’il connait Zola.

Il éclatera de rire et ne vous assènera pas qu’il connait évidemment son « J’accuse ».

Pour Amos Oz, c’est pourtant le cas. Tous les commentaires des radios françaises, notamment publiques (France Culture, France Inter, France Info), les revues en ligne du type « Télérama » ou les journaux (évidemment Libé et le Monde, en tête de course) ne s’intéressent qu’aux actions politiques d’Oz, du moins ses déclarations en faveur d’un Etat palestinien, idéologie au demeurant assez courante en Israel ou dans le milieu des jifs du monde, il y a 20 ans, devenu « subversive », depuis que les palestiniens ont refusé la solution, prônant l’Etat national ou le droit au retour (qu’Amos Oz rejetait, en vrai patriote israélien, en bloc et très vigoureusement).

Mais on ne va pas se laisser entrainer dans le débat qui mérite plus qu’un billet.

On veut, encore une fois, faire part de son vrai énervement devant ces bouffées radiophoniques et journalistiques d’anti-sionisme, sous couvert de la critique d’Amos Oz, souvent exacte à l’endroit du gouvernement du pays qu’il adorait, le sien : Israel ?

Amos Oz, prix Nobel de littérature n’est pas un écrivain pour ces minuscules chroniqueurs. Amoz Oz est, justement, et seulement une « chronique« , c’est « un politique » qui conforte (en le regrettant) leur haine d’un petit pays et la glorification de la victime palestinienne qui a remplacé dans leur micro-cerveau le prolétaire du petit père des peuples. Un peuple palestinien qui mérite son Etat, quand il le voudra.

Je m’énerve un peu mais n’efface pas.

Je n’ai pas entendu un seul extrait d’un de ses romans et certains n’ont même pas cité l’une de ses oeuvres. Juste des mots et encore des mots sur l’anti-Netanyahou.

Je vais donc combler ce vide et vous donner à lire quelques extraits de son chef d’oeuvre que j’ai retrouvé dans ma bibliothèque, à la campagne.

  • « Là-bas, dans le monde, les murs étaient couverts de graffitis haineux : « Sale youpin, va-t-en en Palestine », alors nous sommes allés en Palestine et aujourd’hui, le monde entier nous crie : « Sale youpin, va-t-en de Palestine. » (P. 14)
  • « Je n’avais pas été surpris d’apprendre qu’il était poète : à l’époque, quasiment tout le monde, à Jérusalem, était poète, écrivain, chercheur, penseur, savant ou réformateur. Le titre de docteur ne m’impressionnait pas : les hôtes de mon grand-oncle Yosef et de ma grand-tante Tsippora éteint tous professeurs ou docteurs » (P. 71)
  • « ….tout Jerusalem s’entassait dans une pièce et demie ou deux pièces, une simple cloison séparant deux familles rivales,… » (P. 97)
  • « …notre siècle avait subi la botte de deux bouchers assassins, ce fils de cordonnier géorgien qui vivait au Kremlin, et ce fou, cette ordure qui avait régné sur le pays de Goethe, Schiller et Kant. »(P. 100)
  • « Et sache que les accusateurs sont les Juifs d’hier aux idées courtes et à l’entendement limité, de misérables vers de terre. Et toi, mon cher petit, afin de ne pas leur ressembler, le ciel nous en préserve, tu dois lire les bons ouvrages, lire, lire et encore lire. À propos, mon opuscule sur David Shimoni, le poète, le l’ai offert à ton cher papa à condition que tu le lises aussi. Tu dois lire, lire et encore lire ! » (P. 120)
  • « Et la paix ? N’y a-t-il pas moyen de faire la paix? 
    Si : vaincre nos ennemis. Il est impératif de leur mettre un grand coup dans les gencives pour qu’ils nous supplient de faire la paix. » (P. 183)
  • « Mais qu’est-ce qu’on vous faisait exactement ? Avais-je demandé à papa. Quel genre de brimades ? On vous battait ? On déchirait vos notes ? Et pourquoi vous ne portiez pas plainte ? 
    Tu ne peux pas comprendre. Et c’est tant mieux au fond … » (P. 185)

  • « Aujourd’hui, je pense que les grands sentiments ce n’est pas l’essentiel dans la vie. Au contraire. Les sentiments, c’est comme une meule de foin en feu : ca brûle un moment, et puis il ne reste que la suie et de la cendre. Sais-tu ce qui importe ? Ce qu’une femme recherche chez un homme ? C’est une qualité qui n’a rie d’époustouflant mais qui peut être plus précieuse que l’or : la droiture. Et peut-être la générosité aussi. Aujourd’hui, tu sais, j’attache plus d’importance à la droiture qu’à la générosité : la droiture c’est le morceau de pain. La générosité, c’est le beurre. Ou le miel. » (P. 277)
  • « Dieu a donné le plaisir aux hommes et à nous, la punition. A l’homme il a dit « tu mangeras  ton pain à la sueur de ton front » ce qui est une récompense et non un châtiment, privez un homme de son travail et il devient complètement fou, quant à nous les femmes, Il a bien voulu nous faire sentir de près la sueur du front des hommes, ce qui est un minuscule plaisir, et Il nous a accordé aussi « Tu enfanteras dans la douleur ». Je sais bien qu’il est possible d’envisager les choses d’une autre manière. » (P. 300)
  • « C’était comme ça dans les familles juives : elles croyaient que les études étaient une sécurité pour l’avenir, la seule chose qu’on ne pourrait jamais enlever à leurs enfants, même s’il avait une autre guerre, le ciel nous en préserve, une autre révolution, une autre émigration ou de nouvelles persécutions – le diplôme, on pouvait toujours le plier en vitesse, et le cacher dans la couture d’un vêtement avant de prendre la fuite là où les Juifs trouvaient asile. » (P. 305)
  • « Le diplôme c’est la religion des Juifs. » (P. 305)
  • « ….aujourd’hui, je trouve que les voyages sont une stupidité : le seul voyage dont on ne revient pas toujours les mains vides est intérieur. Là, il n’y a ni frontière ni douane, et on peut même atteindre les planètes les plus lointaines. On peut aussi flâner dans des endroits qui n’existent plus, rendre visite à des gens qui ne sont plus. On pourrait d’ailleurs se rendre dans des lieux qui n’existent pas et ne pourraient jamais exister, mais où l’on est bien. » (P. 339)
  •  « Et c’est ainsi qu’inconsciemment, à l’âge de quatre ou cinq ans, j’étais devenu un petit prétentieux auquel ses parents et le monde des adultes accordaient toutes les garanties et faisaient largement crédit. » (P. 424) 
  • « Les pires conflits entre les individus ou entre les peuples opposent souvent des opprimés. C’est une idées romanesque largement répandue que d’imaginer que les persécutés se serrent les coudes et agissent comme un seul homme pour combattre le tyran despotique. En réalité, deux enfants martyrs ne sont pas forcément solidaires et leur destin commun ne les rapproche pas nécessairement. Souvent ils ne se considèrent pas comme compagnons d’infortune, mais chacun voit en l’autre l’image terrifiante de leur bourreau commun. Il en va ainsi entre les Arabes et les Juifs depuis un siècle. » (P. 564)

Regarder Poussin avec CLS

Nicolas Poussin. Paysage, par temps calme (1651)

On veut, ici, simplement coller une lecture. celle de Claude Lévi-Strauss qui n’est pas l’ethnologue structuraliste qui nous a tant appris, tant donné.

Dans son dernier écrit, il nous invite à « regarder, écouter, lire » (Claude Lévi-Strauss, Regarder, écouter, lire. 189 pp. Paris, Pion, 1993)

Voici ce que nous en dit Pascale Seys (revue philosophique de Louvain, n°4, 1994)

« Dernier écrit dans les marges des brillantes analyses structurales des mythes, Regarder, écouter, lire est avant tout un livre-promenade dans l’univers de la création. De Poussin à Breton en passant par Ingres et Rimbaud — non sans quelques échappées ethnologiques du côté des contrées reculées d’Amérique du Nord, — Claude Lévi-Strauss signe un livre d’hommage aux manifestations de l’esprit, aux maîtres du dix-huitième siècle français, à ses témoins et à ses commentateurs. Regarder? C’est vivre l’enchantement de la peinture classique. Du Guerchin à Poussin, c’est contempler les motifs récurrents des bergers d’Arcadie. Écouter? C’est retrouver par-delà les acquis du romantisme, les audaces harmoniques des opéras de Rameau. Quant à lire, c’est repenser, avec Diderot et avec Rousseau, le problème philosophique général de la définition du Beau et de la nature de l’imitation; c’est poser les antinomies de l’idéal ou du réel; c’est comprendre comment la théorie musicale de Chabanon anticipe la méthode de la linguistique structurale. Situées aux confluents de la poésie, de la musique et de la littérature, ces études montrent qu’au gré de son existence, Claude Lévi Strauss est un homme qui a exercé son intelligence à contempler le monde dans ce qu’il crée. «Supprimez au hasard dix à vingt ans d’histoire n’affecterait pas de façon sensible notre connaissance de la nature humaine. La seule perte irremplaçable serait celle des œuvres d’art que les siècles auraient vu naître» (p. 176). 

Puis, je colle ci-dessous son analyse de l’oeuvre de Nicolas Poussin, le chapitre, sans commentaire, du moins aujourd’hui, en laissant lire, en y intégrant quelques tableaux, intitulé :

EN REGARDANT POUSSIN

Proust compose la sonate de Vinteuil et sa « petite phrase » à partir d’impressions ressenties en écoutant Schubert, Wagner, Franck, Saint-Saëns, Fauré. Quand il décrit la peinture d’Elstir, on ne sait jamais s’il pense plutôt à Manet, à Monet, ou bien à Patinir. Même incertitude sur l’identité des écrivains rassemblés dans le personnage de Bergotte.

Ce syncrétisme étranger au temps va de pair avec un autre, qui convoque et confond dans le moment présent des événements ou incidents de dates différentes. Par ses propos, ses réflexions, le narrateur paraît avoir dans la même page tantôt huit, tantôt douze, tantôt dix-huit ans. Ainsi lors du séjour avec sa grand-mère à Balbec : « Notre vie étant si peu chronologique. »

Très bonne page là-dessus de Jean-Louis Curtis : « Il n’y a ni temps perdu ni temps retrouvé dans La Recherche, il n’y a qu’un temps sans passé et sans futur, qui est le temps propre de la création artistique. C’est pourquoi la chronologie dans La Recherche est si floue, si élusive, si insaisissable, tantôt extensible, tantôt court-circuitée, tantôt circulaire, jamais linéaire, et, bien entendu, jamais datée […] On se demande si les enfants qui jouent aux Champs-Elysées en sont encore à l’âge du cerceau ou déjà à celui de la première cigarette clandestine. »

Vue sous cet angle, la mémoire involontaire ne s’oppose pas simplement à la mémoire consciente, celle qui renseigne sans faire revivre. Ses interventions dans la trame du récit compensent, rééquilibrent un procédé de composition qui altère systématiquement le cours des événements et leur ordre dans une durée qu’en fait Proust traite avec désinvolture : « Quelques-uns voulaient que le roman fût une sorte de défilé cinématographique des choses. Cette conception était absurde. Rien ne s’éloigne tant de ce que nous avons perçu en réalité qu’une telle vue cinématographique. »

Les raisons de ce parti pris ne sont pas seulement, peut-être pas surtout, d’ordre philosophique ou esthétique. Elles sont indissociables d’une technique. La Recherche est faite de morceaux écrits dans des circonstances et des époques différentes. Il s’agit pour l’auteur de les disposer dans un ordre satisfaisant, je veux dire conforme à la conception qu’il se fait de la véracité, au moins dans les débuts ; mais de plus en plus difficile à respecter au fur et à mesure que la composition avance. En certaines occasions il faut travailler avec des « restes », et les disparates deviennent plus visibles. A la fin du Temps retrouvé, Proust compare son travail à celui d’une couturière qui monte une robe avec des pièces déjà découpées en forme ; ou, si la robe est trop usée, la rapièce. De la même façon, il aboute dans son livre et colle des fragments les uns aux autres « pour recréer la réalité, en emmanchant, sur le mouvement d’épaules de l’un, un mouvement de cou fait par un autre », et bâtir une seule sonate, une seule église, une seule jeune fille, avec des impressions reçues de plusieurs.

Cette technique de montages et de collages fait de l’œuvre le résultat d’une double articulation. Je détourne l’expression de son emploi linguistique. L’extension me semble pourtant légitime en ceci que les unités de premier ordre sont déjà des œuvres littéraires, combinées et agencées pour produire une œuvre littéraire d’un rang plus élevé. Ce travail diffère de celui qui procède au moyen de projets, d’esquisses refondues dans la rédaction définitive, au lieu que, dans l’état dernier de l’œuvre, les pièces de la mosaïque restent reconnaissables et conservent leur individualité.

Cela existe aussi en peinture. Meyer Schapiro a le premier, je crois, attiré l’attention sur les différences d’échelle flagrantes entre les personnages de la Grande Jatte. La raison n’en serait-elle pas que Seurat aurait conçu ses figures, ou groupes de figures, comme des ensembles indépendants, et les aurait ensuite disposés les uns par rapport aux autres (probablement après des essais successifs constituant autant d’expériences sur l’œuvre) ? D’où la « magie », comme dirait Diderot, très particulière de la Grande Jatte qui, dans un lieu public destiné à la promenade, juxtapose des personnages ou des groupes de personnages figés dans leur isolement et qui ne semblent même pas conscients de la présence les uns des autres ; prenant place au nombre de « ces choses muettes » dont, selon Delacroix, Poussin disait qu’il faisait profession. Ce qui imprègne le tableau d’une extraordinaire atmosphère de mystère.

Seurat. Un dimanche après-midi, à l’ile de la Grande Jatte

Elle eût rebuté Diderot : « On distingue, écrit-il, la composition en pittoresque et en expressive. Je me soucie bien que l’artiste ait disposé ses figures pour les effets les plus piquants de lumière, si l’ensemble ne s’adresse point à mon âme ; si ces personnages y sont comme des particuliers qui s’ignorent dans une promenade publique […] » : description anticipée, dirait-on, et rejet sans appel de ce que Seurat a fait exactement dans la Grande Jatte…

Ce procédé de composition était déjà présent chez Hokusai. Plusieurs pages desCent Vues du mont Fuji attestent que, comme Proust ses paperoles, il a remployé, en les juxtaposant, des détails, fragments de paysage probablement dessinés sur le motif, notés dans ses carnets, puis reportés dans la composition sans prendre égard aux différences d’échelle.

Poussin surtout illustre le procédé de la double articulation, d’une tout autre manière certes, mais qui explique ses figures « minéralisées » un peu comme celles de la Grande Jatte (son génie, dit Philippe de Champaigne, « avait beaucoup d’ouverture pour le solide »); et qu’à son sujet, Diderot ait pu parler de la « naïveté » de ses figures, « c’est-à-dire [qui sont] parfaitement et purement ce qu’elles doivent être » ; et Delacroix, d’un primitivisme où « la franchise de l’expression n’est pas gâtée par aucune habitude d’exécution » ; enfin qui, « par son indépendance absolue de toute convention » fait de lui « un novateur de l’espèce la plus rare ».

En regardant Poussin on a constamment l’impression qu’il réinvente la peinture ou, à tout le moins, qu’en deçà du XVIe siècle qui le vit naître, il tend la main aux maîtres du Quattrocento, en premier lieu Mantegna (quand au lycée, en sixième — époque où mon père m’emmenait souvent au Louvre -, j’eus comme sujet de rédaction de décrire mon tableau préféré, je choisis le Parnasse).

Le Parnasse. Nicolas Poussin (1652)

Et même encore plus loin, car l’imagination de Poussin offre parfois cette ingénuité, sublimée certes par son génie, dont à la fin du siècle dernier Rimbaud recherchait la saveur abâtardie dans les peintures foraines. Ainsi, dans Vénus montrant ses armes à Énée du musée de Rouen, cette déesse qui flotte à portée de main dans les airs semble avoir été conçue et exécutée à part, puis rapportée telle quelle sur la toile en toute simplicité. Ou bien encore, dans Apollon amoureux de Daphné qui est au Louvre, la dryade confortablement installée (on s’en étonne) entre les branches d’un trop petit chêne comme si c’était un canapé. Aussi, dans Orion aveugle, la posture bourgeoise de Diane accoudée sur son nuage, comme, dans un salon, sur un manteau de cheminée.

Peut-être Delacroix pensait-il à des choses de ce genre quand il critiquait « une sécheresse extrême [des] figures sans lien les unes avec les autres et [qui] semblent découpées » – ce qui correspond dans l’espace à ce qu’on observe dans le temps chez Proust. Défauts aux yeux de Delacroix, et qu’il rattache, certainement avec raison, au fait que les tableaux de Poussin révèlent ce que j’ai appelé une double articulation : la perfection, « le Poussin ne l’a jamais cherchée et ne la désire pas ; ses figures sont plantées les unes à côté des autres comme des statues ; cela vient-il de l’habitude qu’il avait, dit-on, de faire des petites maquettes pour avoir les ombres justes ? », « […]petites maquettes éclairées par le jour de l’atelier. »

En 1721, Antoine Coypel regrettait lui aussi que manquât au rendu des figures de Poussin « un goût plus naturel, moins sec et plus aisé, dont les linges mouillés et les mannequins l’ont sans doute éloigné ». Ingres, mieux avisé, notera de son côté : « Se faire une petite chambre à la Poussin : indispensable pour les effets. »

(Dans les propos prêtés à Poussin, on relève un parallèle entre le langage articulé et la peinture, ébauche de la théorie linguistique de la double articulation : « En parlant de la peinture, dist […] que les vingt-quatre lettres de l’alfabet servent à former nos parolles et exprimer nos pensées, de mesme les linéamens du corps humain à exprimer les diverses passions de l’ame pour faire paroistre au dehors ce qu’on a dans l’esprit. »)

On sait que Poussin modelait volontiers la cire ; au début de sa carrière d’après les antiques, et même pour reproduire en bas-relief des parties de tableaux des grands maîtres. Plusieurs témoins racontent qu’avant d’entreprendre un tableau, Poussin confectionnait des petites figurines de cire. Il les disposait sur une planchette dans les attitudes correspondant à la scène qu’il imaginait, il les drapait avec du papier mouillé ou un taffetas mince, formait les plis à l’aide d’un bâtonnet pointu. C’est avec cette maquette sous les yeux qu’il commençait à peindre. Des trous pratiqués dans les parois de la boîte enfermant le dispositif lui permettaient d’éclairer celui-ci par-derrière ou sur les côtés, de contrôler par-devant la lumière et de vérifier les ombres portées. Nul doute qu’il ne cherchât aussi à placer et à déplacer les figurines pour arrêter la composition de la scène dont il construisait ainsi le modèle réduit.

Si Les Bergers d’Arcadie est le plus populaire des tableaux de Poussin, Eliezer et Rebecca semble être celui qui a surtout inspiré les connaisseurs.

Nicolas Poussin; Eliezer et Rebecca.

D’aucun autre tableau Félibien ne parle si longuement. Dans les passionnantes Conférences de l’Académie royale de peinture, etc., bien plus enrichissantes, à mon sens, que les bavards Salons de Diderot (ainsi la superbe conférence faite en 1669 par Sébastien Bourdon sur « La Lumière » — d’ailleurs, si l’on y regardait d’un peu près, on s’apercevrait que certaines des idées les plus célèbres de Diderot sont déjà dans les Conférences : celle que Gérard Van Opstal fit en 1667 sur le Laocoon formule avec un siècle d’avance la théorie du modèle idéal); dans les conférences de l’Académie donc, un débat sur Eliezer et Rebecca, introduit par Philippe de Champaigne, s’ouvre en 1668 ; il rebondit en 1675, repart en 1682 dans une séance où l’on relit et rediscute le compte rendu de la première, en présence et avec la participation de Colbert.

Nicolas Poussin. Les bergers d’Arcadie

Plusieurs tableaux de Poussin sont sublimes, mais, dans un genre exquis, Eliezer et Rebecca atteint peut-être un sommet. Chaque figure prise à part est un chef-d’œuvre ; chaque groupe de figures en est un autre ; et l’ensemble constituant le tableau aussi. Trois niveaux d’organisation donc, emboîtés l’un dans l’autre, chacun poussé au même degré de perfection ; de sorte que la beauté du tout possède une densité particulière. L’œuvre se déploie en plusieurs dimensions qui accordent chacune une importance égale au jeu des formes et à celui des couleurs. Des contemporains reprochaient à Poussin de n’être pas coloriste. Ce seul tableau suffirait à les démentir, avec ce bleu presque cru, si souvent employé par Poussin. Reynolds le condamnera, alors qu’au contraire c’est lui qui donne aux harmonies de Poussin leur mordant. Félibien a si bien compris l’importance des couleurs qu’il prend soin de les détailler pendant six pages sur les vingt-cinq qu’il consacre à ce merveilleux tableau.

La lecture qu’en fait Philippe de Champaigne est statique. Il envisage successivement le tableau sous plusieurs angles : représentation de l’action ; ordonnance par groupes ; expression des figures ; distribution des couleurs, des lumières et des ombres. Mais, à propos de l’expression des figures, il formule un doute (que rejettera Le Brun) dont l’examen attentif permet, je crois, de faire progresser l’analyse et de l’orienter dans une nouvelle voie.

Considérant « la figure d’une fille qui est appuyée sur un vase proche du puits […]M. de Champaigne voulut faire remarquer que M. Poussin avoit imité les proportions et les draperies de cette figure sur les antiques, et qu’il s’en étoit toujours fait une étude servile et particulière. Il s’étoit expliqué d’une manière qui sembloit reprocher

Dans les débats qui se déroulèrent à l’Académie royale de peinture sur Eliezer et Rebecca, une question semble avoir obsédé les participants ; en tout premier le conférencier lui-même qui était, ne l’oublions pas, Philippe de Champaigne : Poussin n’aurait-il pas dû représenter les chameaux du serviteur d’Abraham dont l’Écriture fait mention, quand elle dit qu’il reconnut Rebecca au soin que celle-ci prit de donner à boire à ces bêtes ? Là-dessus, une discussion tatillonne s’engage : les chameaux n’étaient-ils pas trop loin du puits pour apparaître dans le champ du tableau ? Quel était leur nombre, et combien Poussin eût-il pu ou dû en introduire (il le fit dans une version tardive)? Les avoir supprimés ne risquait-il pas de faire prendre le serviteur d’Abraham pour un marchand cherchant à vendre des joyaux ? Ou au contraire, comme le soutint Le Brun, la présence de chameaux n’aurait-elle pas été le vrai moyen de le confondre avec un de ces marchands forains du Levant, auxquels ces animaux servent de voiture ordinaire ? Poussin a-t-il eu raison de rejeter d’une scène noble des objets bizarres qui pouvaient débaucher l’œil du spectateur ? Ou au contraire — c’était l’avis de Champaigne — la laideur des chameaux n’aurait-elle pas servi à relever l’éclat des figures ?

Cette casuistique, qui passionnait les peintres et les amateurs, nous semble aujourd’hui dérisoire. Ce n’est plus par de tels arguments que nous jugeons des vertus d’un tableau. Il ne faut pourtant pas méconnaître que, pour les gens du XVIIe siècle, la distance entre les temps bibliques, l’antiquité, et le présent était moins grande. Faisons l’effort ethnographique de traduire leur perspective dans la nôtre. Le problème ne se poserait-il pas dans les mêmes termes s’il s’agissait pour nous de représenter des événements récents ? Nous aussi voudrions qu’ils fussent traités avec grandeur sans offenser la vérité historique, et nous serions attentifs aux détails.

Nous avons concédé ce genre à la photographie et au cinéma, dans l’illusion qu’ils reproduisent l’événement au naturel. Inversement, nous ne nous sentons plus tenus, par respect pour l’histoire sacrée, de « ne rien ajouter ou diminuer à ce que l’Écriture nous oblige à croire ». Entre les temps bibliques ou antiques et le temps présent, nous n’interposons pas seulement une profondeur historique que les hommes du XVIIe siècle, encore sous l’effet du téléscopage opéré par la Renaissance, mesuraient mal. Nous interposons aussi une distance critique.

Que le suprême talent, pour l’artiste, soit d’imiter la réalité à s’y méprendre, c’est pourtant là un lieu commun du jugement esthétique qui, même chez nous jusqu’à une époque récente, a longtemps prévalu. Pour célébrer leurs peintres, les Grecs accumulaient les anecdotes : raisins peints que venaient picorer les oiseaux, images de chevaux que leurs congénères croient vivants, rideau peint qu’un rival demandait à l’auteur de soulever pour pouvoir contempler le tableau dissimulé derrière. La légende fait crédit à Giotto, à Rembrandt, du même genre de prouesses. Sur leurs peintres fameux, la Chine, le Japon racontent des histoires très voisines : chevaux peints qui, la nuit, quittent le tableau pour aller paître, dragon s’envolant dans les airs quand l’artiste ajoute le dernier détail qui manquait.

Quand les Indiens des plaines de l’Amérique du Nord virent, pour la première fois, un peintre blanc au travail, ils se méprirent. Catlin avait portraituré l’un d’eux de profil. Un autre Indien, qui n’avait pas de sympathie pour le modèle, s’écria que le tableau prouvait que celui-ci n’était qu’une moitié d’homme. Une bagarre mortelle s’ensuivit.

C’est l’imitation du réel que Diderot admire d’abord chez Chardin : « Ce vase de porcelaine est de la porcelaine, ces olives sont réellement séparées de l’œil par l’eau dans laquelle elles nagent […] il n’y a qu’à prendre ces biscuits et les manger. » Un siècle plus tard, les Goncourt ne diront pas autre chose quand ils louent Chardin d’avoir exactement rendu « la transparence d’ambre du raisin blanc, le givre de sucre de la prune, la pourpre humide des fraises […] la couperose des vieilles pommes ».

La sagesse des nations atteste que Pascal posait un vrai problème en s’écriant : « Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance de choses dont on n’admire point les orignaux. » Le romantisme, pour qui l’art n’imite pas la nature mais exprime ce que l’artiste met de lui-même dans ses tableaux, n’échappe pas au problème ; non plus que la critique contemporaine qui fait du tableau un système de signes. Car le trompe-l’œil a toujours exercé, et continue d’exercer, son empire sur la peinture. Il refait surface quand on croit qu’elle s’en est définitivement libérée. Ainsi des collages, qui surenchérissent sur le trompe-l’œil en substituant de vraies matières à leur imitation. Rien de plus éloquent à cet égard que l’aventure de Marcel Duchamp. Par les procédés antithétiques du ready made et de constructions intellectuelles commeLa Mariée mise à nu ou Le Grand Verre, il a cru dépouiller la peinture de ses prétentions figuratives. En fin de compte, il a consacré les dernières années de sa vie à réaliser une œuvre secrète, connue seulement après sa mort, qui n’est rien d’autre qu’un diorama en trois dimensions qu’on regarde à travers un œilleton : genre de présentation auquel, même en deux dimensions, John Martin, virtuose du trompe-l’œil monumental, n’a jamais consenti qu’on rabaissât ses tableaux.

A quoi tiennent donc la puissance et les enchantements du trompe-l’œil ? A la coalescence obtenue comme par miracle d’aspects fugitifs et indéfinissables du monde sensible, avec des procédures techniques, fruit d’un savoir lentement acquis et d’un travail intellectuel, qui permettent de reconstituer et de fixer ces aspects. « Notre entendement, disait déjà Plutarque, se délecte de l’imitation comme de chose qui lui est propre. » Tâche extraordinairement difficile ; mais, à la condamnation prononcée par Rousseau « des beautés de convention qui n’auraient d’autre mérite que la difficulté vaincue », son contemporain Chabanon répliquait avec raison : « C’est à tort que, dans la théorie des Arts, on affecte de ne compter pour rien la difficulté vaincue ; elle doit être comptée pour beaucoup dans le plaisir que les Arts procurent. »

Ce n’est pas un hasard si le trompe-l’œil triomphe dans la nature morte. Il découvre et démontre que, comme le dit le poète, les objets inanimés ont eux aussi une âme. Un morceau de tissu, un bijou, un fruit, une fleur, un ustensile quelconque, possède à l’égal du visage humain — objet de prédilection d’autres peintres — une vérité intérieure à laquelle, disait Chardin, on accède par le sentiment, mais que le savoir et l’imagination techniques peuvent seuls rendre. A sa façon et sur son terrain, le trompe-l’œil accomplit l’union du sensible et de l’intelligible.

L’impressionnisme a répudié le trompe-l’œil. Mais, entre les écoles, la différence n’est pas, comme le croyait l’impressionnisme, celle du subjectif et de l’objectif, du relatif et de l’absolu. Elle tient à l’illusion de l’impressionnisme qu’on peut s’installer durablement au point de rencontre des deux. L’art du trompe-l’œil sait, lui, qu’il faut développer séparément la connaissance approfondie de l’objet et une introspection très poussée, pour parvenir à englober dans une synthèse le tout de l’objet et le tout du sujet, au lieu de s’en tenir au contact superficiel qui s’établit entre eux de façon passagère au niveau de la perception.

D’où l’erreur de croire que la photographie a tué le trompe-l’œil. Le réalisme photographique ne distingue pas les accidents de la nature des choses : il les laisse sur le même plan. Il y a bien là reproduction, mais la part de l’intellection est sommaire. Une technique qui, chez les maîtres du genre, est parfaitement accomplie, reste la servante d’une vision « bête » du monde.

Le trompe-l’œil ne représente pas, il reconstruit. Il suppose à la fois un savoir (même de ce qu’il ne montre pas) et une réflexion. Il est aussi sélectif, ne cherche à rendre ni tout, ni n’importe quoi du modèle. Il choisit le pruineux du raisin plutôt que tel ou tel autre aspect, parce qu’il lui servira à construire un système de qualités sensibles avec le gras (aussi retenu parmi d’autres qualités) d’un vase d’argent ou d’étain, le friable d’un morceau de fromage, etc.

En dépit des perfectionnements techniques, l’appareil photographique reste une machine grossière comparée à la main et au cerveau. Les plus belles photographies sont d’ailleurs celles des premiers âges, quand la rusticité des moyens obligeait l’artiste à investir sa science, son temps, sa volonté.

Plutôt que de croire que l’art du trompe-l’œil a succombé à la photographie, mieux vaudrait reconnaître qu’ils ont des vertus inverses l’une de l’autre. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer les productions navrantes de ces néo-figuratifs qui peignent une nature morte ou une figure, non pas sur le motif, mais d’après une photographie en couleurs qu’ils cherchent servilement à imiter. On croit qu’ils ressuscitent le trompe-l’œil et c’est tout l’opposé.

L’abbé Morellet écrivait au XVIIIe siècle : « La nature n’est pas belle dans toutes les mères [ou toutes les amantes], et lors même qu’elle est belle, elle ne se soutient pas ; sa beauté n’a quelque fois qu’un instant. » La photographie saisit cette chance : elle montre, c’est son mot, l’instantané. Le trompe-l’œil saisit et montre ce qu’on ne voyait pas, ou mal, ou de façon fugitive, et que, désormais, grâce à lui, on verra toujours. Le spectacle d’un panier plein de fraises ne sera plus jamais le même pour qui se souvient de la façon dont les Hollandais et les Allemands du XVIIe siècle, ou Chardin, les peignirent.

Dans un tableau de Poussin aucune partie n’est inégale au tout. Chacune est un chef-d’œuvre de même rang qui, considéré seul, offre autant d’intérêt. Le tableau apparaît ainsi comme une organisation au deuxième degré d’organisations déjà présentes jusque dans les détails. Cela est aussi vrai vu dans l’autre sens : il arrive qu’une figure, dans un tableau de Poussin qui en contient plusieurs, paraisse être à soi seule un tableau complet de Corot. L’organisation du tout transpose à plus grande échelle celle des parties, chaque figure est aussi profondément pensée que l’ensemble. Rien d’étonnant que, dans sa correspondance, Poussin suive l’usage de son temps, en mesurant la difficulté de chaque œuvre au nombre de figures qu’elle contiendra : chacune pose un problème de même niveau que la totalité du tableau.

Ce qui vaut pour les figures vaut aussi pour les paysages, les uns sauvages, d’autres composés de « fabriques » : ouvrages humains certes, mais qui, par la place qu’ils occupent en comparaison des vivants, et par leur exécution méticuleuse qu’on croirait inspirée des Flamands, prennent une importance et suscitent un intérêt plus grands que les personnages souvent minuscules qui les animent, et même que ceux placés à l’avant-plan. Ce sublime reconnu aux choses « remet l’homme à sa place » — je prends la locution au sens moral et populaire. Même les tableaux « à géants », Orion etPolyphème, sont des symphonies agrestes où les géants se fondent dans la nature plus qu’ils ne la dominent. Si l’on ne connaissait le mythe, on imaginerait Orion, dans sa marche descendante, bientôt englouti par l’immensité verte à ses pieds.

Ingres a bien vu la portée esthétique et morale de ce renversement : « L’immortel Poussin a découvert le sol pittoresque de l’Italie. Il a découvert un nouveau monde, comme ces grands navigateurs, Améric Vespuce et autres […] lui le premier, lui seul, il a imprimé le style à la nature italienne. »

Dans le même passage, Ingres écrit : « Il n’y a que les peintres d’histoire qui soient capables de faire du beau paysage. » Pourquoi ? Parce qu’ils n’obéissent pas d’abord à leur sensibilité mais font un choix réfléchi de ce qui, dans la nature, est propre à leur sujet. La théorie de la « belle nature » ne justifie certainement pas les sarcasmes de Diderot.

Les réflexions de Delacroix sur le paysage ont une tonalité différente et quelque peu dédaigneuse : « Les peintres de marine […] font des portraits de vagues, comme les paysagistes font des portraits d’arbres, de terrains, de montagnes, etc. Ils ne s’occupent pas assez de l’effet pour l’imagination. » Qu’on remplace imagination par perception, et l’on aura l’impressionnisme. Poussin, lui, ne va pas de la nature vers une émotion subjective (« ne me rappeler dans mes tableaux, dit encore Delacroix, que le côté frappant et poétique »), mais vers une sélection et une recomposition méditées : « Je l’ai vu, écrit Félibien, considérer jusqu’à des pierres, à des mottes de terre et à des morceaux de bois, pour mieux imiter des rochers, des terrasses et des troncs d’arbres. » C’est à l’issue de telles collectes, aussi de cailloux, de mousse et de fleurs, que, selon des témoins, il aurait prononcé ces paroles célèbres : « Cela trouvera sa place », ou, selon d’autres, « Je n’ai rien négligé ».

A Ingres qui pourtant disait : « Il faut consulter les fleurs pour trouver de beaux tons de draperie », on a reproché, ainsi qu’à Poussin d’ailleurs, de n’être pas coloriste. C’est qu’à ce vocable, qui désigne proprement le goût sensuel des couleurs et de leurs rapports, on donne souvent un sens plus technique : art de subordonner le choix et le mélange des couleurs à un effet d’ensemble principalement recherché. Ingres a certes professé que « le dessin comprend les trois quarts et demi de ce qui constitue la peinture […] la fumée même doit s’exprimer par le trait […] le dessin comprend tout, excepté la teinte […] il est sans exemple qu’un grand dessinateur n’ait pas eu le coloris qui convenait exactement aux caractères de son dessin ». Mais quels tableaux témoignent, en matière de coloris, d’une invention plus fraîche, d’une finesse de goût plus subtile que les trois portraits Rivière, ceux de la Belle Zélie, de Granet, de Mme de Senonnes, de Mme Moitessier ? que la Baigneuse de Valpinçon, Jupiter et Thétis, l’Odalisque à l’esclave, la Stratonice, Roger délivrant Angélique, le Bain turc?

A deux siècles de distance, le malentendu se répète. Les critiques du XVIIe siècle reconnaissaient dans l’art de peindre deux exigences malaisément conciliables. La « perspective aérienne » voulait qu’on perçût dans le tableau l’épaisseur de l’air quand les figures ou les objets étaient plus éloignés, mais au prix d’un dégradé de la teinte qui tendait vers la grisaille. La recherche de ce qu’on appelait alors le « tout-ensemble » réclamait, elle, une tonalité générale, « orchestration des couleurs », dira au XIXe siècle Charles Blanc, « mais visant avant tout à la consonance ».

A Charles Blanc précisément, qui avançait que « les grands coloristes ne font pas le ton local », Delacroix répondait : « Cela est parfaitement vrai ; voilà un ton, par exemple » (il montrait du doigt, dit Blanc, le ton gris et sale du pavé); « eh bien, si l’on disait à Paul Véronèse : peignez-moi une belle femme blonde, dont la chair soit de ce ton-là, il la peindrait et la femme serait une belle blonde dans son tableau ». Jolie illustration de la théorie du « tout-ensemble » qu’ont illustrée, chacun dans son genre, Rubens et Van Dyck.

De ce parti, Poussin et Ingres sont pareillement ennemis. Poussin disait du Caravage « qu’il était venu au monde pour détruire la peinture », formule qu’Ingres lui emprunte en l’éntendant à Rubens. Mais, contrairement à ce qu’on lit chez leurs contemporains respectifs, Poussin et Ingres sont intensément coloristes (au premier sens que j’ai reconnu à ce terme), car c’est surtout chez eux qu’on observe le goût pour les teintes franches, traitées par Ingres presque en aplats pour mieux respecter « la distinction particulière du ton de chaque objet », préserver leur individualité et garder leur saveur.

(Entre Poussin et Ingres, ce n’est pas la seule parenté. Il y a presque autant d’érotisme dans la scène de bain de mer qu’est le Triomphe de Neptune, que dans leBain turc. Les contemporains de Poussin appréciaient la sensualité de ses figures féminines ; ils en souhaitaient même davantage. Les générations suivantes en étaient aussi conscientes, mais, devenues prudes, elles s’en formalisaient, allant même, dans un cas connu, jusqu’à mutiler un tableau.)

Pour surmonter la contradiction entre perspective aérienne et couleur, Poussin et Ingres choisissent de faire du coloris un problème séparé, qu’il convient de traiter et de résoudre en lui-même et pour lui-même une fois que le tableau est pratiquement complet. Choix qui permet de n’avoir plus égard qu’aux couleurs vraies. Félibien, parlant de Poussin, le souligne : « Les couleurs même les plus vives demeurent dans leur place. » Échappant au compromis, le dessin et le coloris peuvent chacun atteindre leur sommet. Jusque, pour ce qui est du coloris, dans des recherches de dissonances qui choquèrent, comme en musique, mais qui, dans les deux cas, se traduisirent par un enrichissement prodigieux de la sensibilité.

C’est de la même façon que l’estampe japonaise consacre l’indépendance du dessin et du coloris. La gravure sur bois interdit la touche (celle-ci honnie par Ingres comme un « abus de l’exécution […] qualité des faux talents, des faux artistes »); elle impose le trait. Dans les débuts, l’estampe est presque sans couleurs : à peine quelques notes d’orange et de vert négligemment posées. Et la technique ultérieure des nishiki-e —estampes brillamment colorées — atteste à sa façon l’isolationnisme, le séparatisme japonais qui, comme dans la cuisine, exclut les mélanges, présente les éléments de base — ici les tons — à l’état pur. On mesure le contresens des impressionnistes qui, croyant demander des leçons à l’estampe, ont fait tout le contraire (hors les enseignements de la mise en page); alors que l’estampe japonaise — en tout cas celle que les spécialistes appellent « primitive » — anticipe la maxime d’Ingres qu’« un tableau bien dessiné est toujours assez bien peint ». Mieux compris, l’exemple de l’estampe eût plutôt dû ramener les peintres vers le néoclassicisme de Flaxman et de Vien.

On l’a souvent dit : même dans les premiers portraits d’Ingres (ainsi les trois Rivière : il avait vingt-cinq ans) perce une influence extrême-orientale, dans le traitement séparé du dessin et la localisation des couleurs. Influence non pas, sans doute, des estampes japonaises (contrairement aux affirmations tardives d’Amaury-Duval), dont il est peu vraisemblable qu’on connût des exemplaires en Europe autour de 1805, mais probablement des miniatures persanes, et de ces ouvrages chinois que Delacroix accusait Ingres d’avoir seulement imités. « Bariolage persan et chinois », disait lui aussi Baudelaire. A cette époque, on attribuait volontiers aux Orientaux la science et l’art des couleurs, et l’on prenait des leçons des « céramistes et des tapissiers de l’Asie » qui — remarque significative — « font vibrer la couleur en mettant ton sur ton à l’état pur, bleu sur bleu, jaune sur jaune ».

Kawanabe Kyôsai (1831-1889) fut l’un des derniers grands maîtres de l’ukiyo-e.Émile Guimet et Félix Régamey le rencontrèrent en 1876, mais c’est surtout la conversation qu’il eut en 1887 avec un peintre anglais, relatée par celui-ci, qui mérite l’attention. Kyôsai déclare ne pas comprendre que les peintres occidentaux fassent poser leur modèle : si ce modèle est un oiseau, il ne cessera de bouger et l’artiste ne pourra rien faire. Kyôsai, lui, observera l’oiseau à longueur de journée. Chaque fois que, de façon fugitive, apparaîtra la pose souhaitée, il s’éloignera du modèle et esquissera en trois ou quatre traits, sur l’un de ses carnets au nombre de plusieurs centaines, le souvenir qu’il a gardé. A la fin, il se rappellera si bien la pose qu’il la reproduira sans plus regarder l’oiseau. En s’entraînant ainsi pendant une vie entière, il a, dit-il, acquis une mémoire si vive et si précise qu’il peut représenter de tête tout ce qui lui fut donné d’observer. Car ce n’est pas le modèle au moment présent qu’il copie, mais les images que son esprit a emmagasinées.

Kawanabe Kyôsai

La leçon s’apparente à celle qu’Ingres paraît avoir tirée de Poussin : « Poussin avait coutume de dire que c’est en observant les choses que le peintre devient habile plutôt qu’en se fatiguant à les copier [citation textuelle de Félibien]. Oui, mais il faut que le peintre ait des yeux. » Il faut, poursuit-il, que le peintre parvienne à loger le modèle dans sa tête, à l’y incruster comme sa propriété ; et « avoir si bien la nature dans la mémoire qu’elle vienne d’elle-même se placer dans l’ouvrage ». On croirait entendre Kyôsai…

Je ne forcerai pas le parallèle. Il est clair que peintres occidentaux et orientaux appartiennent à des traditions esthétiques différentes, qu’ils n’ont pas la même vision du monde et travaillent avec des techniques qui leur sont propres (l’écart se réduirait si l’on comparait la peinture extrême-orientale et la nôtre des XIIIe et XVIe siècles). Ingres peut dire, presque dans les mêmes termes que Kyôsai, qu’« il faut avoir toujours un carnet en poche et noter en quatre coups de crayon les objets qui vous frappent, si vous n’avez pas le temps de les indiquer entièrement ». La grande différence réside en ceci que le « peintre d’histoire [qu’Ingres estimait être] rend l’espèce en général », tandis que le Japonais cherche à saisir l’être dans son mouvement fugitif et dans sa particularité ; plus proche, sous ce rapport, de la poursuite typiquement germanique, selon Riegl, du fortuit et de l’éphémère. Mais outre qu’Ingres, bien qu’à son corps défendant, fut un des plus grands portraitistes — genre où le peintre ne représente que l’individu : modèle, déplore-t-il, souvent ordinaire ou plein de défauts —, je trouve dans ces rapprochements l’explication, la justification j’espère, de mon goût personnel qui unit dans la même dévotion la peinture nordique (Van Eyck, Van der Weyden), Poussin, Ingres, et les arts graphiques du Japon.

FIN DU CHAPITRE

Le cliché a 50 ans

Le « lever de Terre » ou « Earthrise » en anglais est une image iconique prise par l’astronaute de la Nasa William Anders, le 24 décembre 1968 vers 17 heures durant la mission Apollo 8. Elle représente la Terre avec un croissant d’ombre et au premier plan la surface lunaire. L’image n’a pas été prise depuis le sol lunaire, les premiers humains n’y poseront le pied que six mois plus tard, mais en orbite autour de la Lune, à presque 300.000 km de la Terre.

l’errance de la collapsologie

« J’ai fait le deuil de mes vieux jours, annonce d’entrée Julien Wosnitza.  Alors j’essaie de vivre le moment présent avec beaucoup plus de force. »

C’est un jeune de 25 ans, également auteur de Pourquoi tout va s’effondrer, un court essai de « collapsologie », publié en 2018 qui cause sur France-Info.

« Toutes les publications scientifiques, toutes les observations concordent : notre civilisation court vers un effondrement global », écrit-il en introduction. C’est, comme beaucoup, un « collapsologue », ceux qui sont persuadés que le monde va bientôt s’effondrer, va disparaitre, tant du point de vue écologique qu’économique, les tenants d’une théorie de l’effondrement global annoncé et très proche (entre 2020 et 2030). Théorie qui a surgi en 2015; avec la publication de Comment tout peut s’effondrer, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, vendu à 45 000 exemplaires

« C’est une déflagration », confirme Hélène Roche, 50 ans, à franceinfo, en évoquant ce bouquin.

Antoine, lui, s’est fait prendre il y a 6 mois.  (« J’y pense tout le temps. Ce qui me mine le plus, c’est qu’il n’y a pas de solution »)

Courbe de deuil (…)

Tous font référence à la « courbe de deuil », et ses différents stades émotifs (déni, colère, dépression, acceptation)

On peut traverser ces mêmes étapes face à l’effondrement, mais rechuter quand on croit l’avoir accepté », estime Julien.

Tous ces collapsogues entament donc leur deuil…

Bon, on peut aller sur le site de France-Info pour lire ou écouter ces pessimistes. Ils me font beaucoup de peine. Je les plains.

Spinoza (!)

Ca ne mérite pas un billet, sauf qu’avant de passer à autre chose, je lis dans l’article sur ces collapsologues que ce sont des adeptes de Spinoza…

Je m’arrête, évidemment, et lis.

Je retranscris ci-dessous :

« Passer à l’action, occuper ses mains, ça permet de trouver de la joie », insiste le jeune homme. « La quête de joie » occupe une grande place dans la vie de Vadim, qui vit temporairement à Antibes. Il la trouve notamment chez Spinoza, « le philosophe de la joie »« ‘Par réalité et perfection, j’entends la même chose’, dit Spinoza », cite le jeune homme avec aisance. Mais encore ? « Pour moi, cela veut dire qu’aussi noires soient les projections sur l’avenir, il faut savoir se satisfaire de la réalité, des plaisirs simples de la vie et du quotidien », explique Vadim. Ainsi Julie se dit « plus heureuse que les 20 dernières années, malgré toute l’inquiétude que j’ai pour mes enfants ».

Ici, j’ai deux solutions qui s’offrent à moi.

Soit, je commente en démontrant l’inanité du propos et l’anti-deuil de Spinoza ou je m’énerve contre ces jeunes abrutis qui feraient mieux d’aller boire une bière au bar du coin avec des amis ou dire un mot d’amour à l’être aimé, juste un mot qui n’est rien mais qui lui est seul destiné. Comme Barthes.

Je ne commente pas, je ne m’énerve pas. Je souris, en me disant que tout se fait à toutes les sauces et que le spinozisme qui est tout sauf ce qu’on lui fait dire doit être (comme je le pense depuis longtemps) une merveilleuse philosophie puisqu’elle permet sur des mots (la joie et la persévérance) de soigner ces tristes lurons.

Mais, à trop simplifier, on s’éloigne de la vérité, à trop s’accrocher (ici à des mots), on risque de tomber quand le réel vous rattrape.

Et le réel n’est pas l’effondrement. Il est éternel et persévère dans son être.

Pauvres collapsologues…

Je parie qu’aucun n’est amoureux.

 

Houellebecq, les mots, le romantique

On colle ci-dessous la critique de Jean Birnbaum du journal « Le Monde » du nouveau bouquin, à paraître dans moins d’une semaine, de Houellebecq.

Il paraît donc que Michel Houellebecq prétend que le monde ou les relations seront sauvés par l’amour romantique et les mots, sous la peau.

On cite la fin de la critique de Birnbaum pour ceux qui n’ont pas le temps d’aller jusqu’au bout de ce billet

« Contrairement à ce qu’il semble indiquer, le bonheur humain n’est pas une affaire d’hormone ou de neurotransmetteur, en réalité il passe par les mots adressés, par la langue à même la peau. A la lecture de ce roman, du reste, on repense à tous les passages, très obsédants, où Houellebecq tient à décrire le « dévouement » d’une femme qui caresse un homme (il y a dans ses textes une véritable phénoménologie de la fellation), et on songe que c’est lui désormais, dans sa façon de se donner aux lecteurs, qui « s’acquitte de sa tâche avec compétence » et mérite toute notre « gratitude », notre « admiration », tant il sait nous toucher, selon la lettre et l’esprit d’un discours amoureux dont Roland Barthes a résumé le cœur comme suit : je n’ai rien à te dire, sinon que ce rien, c’est à toi que je le dis. »

On reviendra sur MH quand on aura lu » Sérotonine « . On est en pré-commande.

On remarquera que dans mon titre, je n’ai pas employé le terme de » romantica « . Pour éviter la critique gratuite et malveillante.

LE TEXTE DE JEAN BIRNBAUM

« Sérotonine » marque le retour de Michel Houellebecq à la littérature

Par Jean Birnbaum

Son nouveau livre, entre angoisse et ironie, abandonne la polémique et laisse place à la possibilité de l’amour.

Quelqu’un dit « je » et tient une carabine entre ses mains. Une Steyr Mannlicher HS 50, « modèle à un coup ». Avec cette arme, vous n’avez qu’une seule chance. Pas question de rater. Or, rater, le narrateur du nouveau roman de

de Michel Houellebecq ne sait faire que cela.

Cet ingénieur agronome, dont Sérotonine retrace le chemin vers la déchéance, et d’abord vers l’impuissance, a renié tout idéal écologique, notamment depuis qu’il a été embauché par Monsanto. Puis, chargé par diverses institutions de défendre l’agriculture française, ce quadra a également renoncé à sauver les producteurs de lait normands. Pourtant pas bête, plutôt doué même, Florent-Claude Labrouste s’effondre toujours au moment-clé, quand il faut faire mouche. Autant que sa carrière, sa vie sentimentale en témoigne.

ON DIRA QUE LA PENSÉE DE HOUELLEBECQ « DOIT SA MOBILITÉ À LA FORCE RÉPULSIVE ET PROPULSIVE DE L’ADVERSATIF MAIS… »

Le voici donc, l’âme sous antidépresseurs et l’œil sur le viseur. Dans sa ligne de mire, un enfant. Celui de Camille, la seule femme avec laquelle Labrouste aurait pu être vraiment heureux, et qu’il a perdue pour une stupide histoire d’infidélité.

Des années plus tard, déjà bien dérangé, il découvre qu’elle vit seule avec ce fils de quatre ans, et décide que le seul moyen de la récupérer, elle, est de l’éliminer, lui. Le narrateur prend position dans la salle panoramique d’une brasserie fermée, à quelques centaines de mètres de la maison monoparentale, en Normandie. Muni de ses jumelles, il contemple l’enfant, installé devant un puzzle de Blanche-Neige. Fiasco total : les doigts du tireur se mettent à trembler. « Je venais de comprendre que c’était foutu, que je ne tirerais pas, que je ne parviendrais pas à modifier le cours des choses, que les mécanismes du malheur étaient les plus forts, que je ne retrouverais jamais Camille », peut-on lire. Appuyant quand même sur la détente, le sniper pulvérise la baie vitrée de la brasserie et craint qu’on l’ait entendu. « Je braquai mes jumelles sur l’enfant : non, il n’avait pas bougé, il était toujours concentré sur son puzzle, la robe de Blanche-Neige se complétait peu à peu. »

Scène emblématique : au beau milieu des éclats de verre, le romancier fait surgir l’image du bonheur enfantin. Car si le narrateur de Sérotonine manie une carabine à un coup, Houellebecq, lui, comme jadis Voltaire, fait du roman un fusil à deux coups, et du champ littéraire un champ de bataille incertain, où les déflagrations du nu désespoir font résonner, par contraste, les intonations d’un amour solide.

Ce mouvement en deux temps se trouve pris en charge, dans le texte, par la prolifération de la conjonction adversative « mais ». En reprenant les mots naguère utilisés par Jean Starobinski à propos de Voltaire, on dira que la pensée de Houellebecq « doit sa mobilité à la force répulsive et propulsive de l’adversatif mais… ».

Autofiction outrée

C’est particulièrement vrai pour ce nouveau roman,où les familiers de Houellebecq retrouveront sa sombre vision du monde, mais auquel cette oscillation binaire donne une coloration inédite, presque joyeuse à la fin. Bien entendu, cela commence mal, dès les premières pages, Labrouste décide de tout plaquer pour fuir une jeune Japonaise adepte des partouzes canines ; mais, de constats existentiels (« je n’étais plus qu’une merde à la dérive ») en confidences sexuelles (« à deux reprises, je tentai de me masturber »), ce livre n’en laisse pas moins entrevoir la possibilité d’un amour authentique, élan auquel Houellebecq rend justice en des scènes d’une poignante simplicité.

Et de même que Pierre Bourdieu, dans un étrange post-scriptum à La Domination masculine (Seuil, 1998), faisait de l’amour une « île enchantée »échappant à la violence des rapports sociaux, de même Sérotonine peut être lu comme une apostille àLa Possibilité d’une île (Fayard, 2005), dont il vient à la fois confirmer et enrayer le pessimisme.

HOUELLEBECQ ENTREMÊLE ROMAN RÉALISTE, PROSE AUTOBIOGRAPHIQUE, POLAR, PAROLE PAMPHLÉTAIRE, REPORTAGE SOCIAL… « MAIS » SUR UN TON SARDONIQUE QUI RENVOIE CHAQUE STYLE À SA PARODIE

Le plus exaltant, c’est que cette tendre visée coïncide avec une démonstration de force. Tandis que le narrateur n’ose pas utiliser sa carabine à un coup, l’auteur manie si bien son fusil à deux coups qu’il tient en respect, comme jamais, la littérature contemporaine. Nul besoin de canarder ses rivaux (encore que, çà et là, une balle siffle). Il lui suffit de faire défiler, devant son viseur, la multiplicité des styles narratifs qu’il maîtrise avec une virtuosité stupéfiante : Houellebecq entremêle roman réaliste, prose autobiographique, polar, parole pamphlétaire, reportage social… mais sur un ton sardonique qui renvoie chaque style à sa parodie.

Toujours ce même élan contradictoire, qui empêche le texte de se refermer sur une forme, une idée : Sérotonine est un roman philosophique, mais qui brocarde la littérature et la philosophie ; un livre qui vise un large succès public mais qui se paie le luxe d’une arrogante cuistrerie, jusqu’à multiplier les références à Arthur Schopenhauer, à Theodor Fontane ou à « ce vieil imbécile de Goethe »

En sorte qu’on pleure de rire à la lecture de ce grand roman, la plupart des effets comiques provenant de l’accrochage entre deux registres : nous avons affaire à une autofiction outrée, mais qui emprunte le ton de l’enquête savante, puisque le narrateur envisage chaque péripétie de son quotidien, et par exemple le moindre sursaut de son sexe, comme le moment d’une bataille pour la vérité, combat si décisif qu’il faudrait y rallier le lecteur, quitte à devancer ses objections : « Enfin je m’égare revenons à mon sujet qui est moi, ce n’est pas qu’il soit spécialement intéressant mais c’est mon sujet. »

Congé donné à l’idéologie

Au fil des pages, néanmoins, ce recentrage thématique devient toujours plus improbable. Au contraire, vient bientôt le moment où la voix qui s’adresse à nous déraille pour de bon : la syntaxe s’affole, les marqueurs chronologiques se brouillent, et nous nous retrouvons un peu perdus, entre la fuite d’un ornithologue pédophile et une offensive armée d’agriculteurs en colère. Mais, là encore, comme l’enfant et son puzzle apparaissent une fois le verre brisé, le véritable objet du livre surgit des récits éclatés. En tireur de précision, Houellebecq recharge alors son texte pour en faire une arme défensive, vouée à sauver l’amour. Nul happy end ici, simplement l’idée que le malheur ne va pas sans consolation, et que l’hypocrisie générale rend possible l’avènement d’une ardente sincérité.

Cette sincérité, c’est avant tout celle de l’auteur. Autant Soumission (Flammarion, 2015) tendait à dominer ses lecteurs, à leur forcer la main, autant Sérotonine leur restitue une belle liberté. Ce congé (temporaire ?) donné à l’idéologie marque ainsi le plein retour de Houellebecq à la littérature. A l’heure de la solitude en ligne et des « cœurs » numériques, il fait du texte poétique le lieu où l’amour se réfugie.

D’où, pour finir, la portée ironique du titre, Sérotonine. Contrairement à ce qu’il semble indiquer, le bonheur humain n’est pas une affaire d’hormone ou de neurotransmetteur, en réalité il passe par les mots adressés, par la langue à même la peau. A la lecture de ce roman, du reste, on repense à tous les passages, très obsédants, où Houellebecq tient à décrire le « dévouement » d’une femme qui caresse un homme (il y a dans ses textes une véritable phénoménologie de la fellation), et on songe que c’est lui désormais, dans sa façon de se donner aux lecteurs, qui « s’acquitte de sa tâche avec compétence » et mérite toute notre « gratitude », notre « admiration », tant il sait nous toucher, selon la lettre et l’esprit d’un discours amoureux dont Roland Barthes a résumé le cœur comme suit : je n’ai rien à te dire, sinon que ce rien, c’est à toi que je le dis.

« Sérotonine », de Michel Houellebecq, Flammarion, 352 pages, 22 €. En librairie le 4 janvier.

Hors-sujet

Diner en ville. La plus grande des difficultés dans une discussion se situe dans l’impossibilité, autour d’une table, y compris celle d’un groupe de réflexion, de théoriser, de se placer au-delà du langage courant ou de l’idée vite comprise, sans rapidité, ni coupure intempestive par un convive énervé, qui permettrait de développer une idée ou un concept, au moins quelques minutes (2 ou 3, pas plus). Et ce pour divers motifs.

Le premier se place dans le dénigrement de l’intellectualité pourtant un remède essentiel, lequel, dans la synthèse tente de structurer le fourmillement désordonné. Mais « tu intellectualises », nous sort-on, comme on dirait « tu n’es pas dans la réalité » ou encore « tu divagues, alors que c’est si simple ». Cette posture (intellectuelle néanmoins, comme la prose de Mr Jourdain) est tenue, soit par ceux qui ne connaissent le terme que dans sa version péjorative, soit par ceux qui, sous prétexte de l’éloignement de la théorisation sont persuadés qu’ils ne pourront suivre. Ce qui peut parfaitement se concevoir, les humains pouvant ne pas passer leur temps à la lecture d’ouvrages de philosophie ou « théoriques ».

Le second (motif) se situe dans la concurrence, celle qui, lorsqu’un semblant d’amitié ne la dissout pas, surgit entre les participants. Il en existe au moins un qui, ne supportant pas l’inégalité dans l’appréhension de la connaissance (qui n’est pas l’intelligence pure), hurle à l’infamie du mot choisi ou de la locution trop « savante », « intellectuelle ». On est ici presque dans la jalousie du centre de table.

Le dernier (motif, toujours) se tourne du côté des hôtes qui ont peur d’une soirée qui tourne mal. C’est une raison mineure et radicalement inexistante puisqu’aussi bien, curieusement, les soirées ne tournent jamais mal. Il y a toujours une personne (en général un intellectuel) qui a l’intelligence de détourner la conversation vers ce qui ne fâche pas. Par exemple la mort de Charles Aznavour, autant discrète que majeure.

Alors, on s’abstient de discuter, on se tait ou on rit sans raison.

Mais chassé le naturel, il revient au galop. Et tant mieux, le freinage étant le pire des maux. Il faut avancer, bien avancer.

C’est ce que j’ai constaté hier.

Silencieux, comme il se devait sur une discussion sur la liberté et les gilets jaunes, sur ce qu’il faut faire, ne pas faire, dire ou ne pas dire, j’ai, oubliant le voeu de « non-intellectualisation' » et de silence entendu, j’ai, après des heures de discussion animée, certainement aidé par un vieux Calvados de chez Boulard, osé dire que le « sujet n’existait pas ».

Devant la mine interloquée des grands parleurs, avides des pages d’opinions du Figaro et de Libé, j’ai ajouté que le sujet, l’homme, comme on dit par erreur, n’était qu’un « effet », dans des structures transindividuelles, qu’il fallait abandonner la notion de cause originaire (la création, libre et consciente par l’homme de son destin) et aller, pour comprendre ce qui était nommé « action » du côté des « effets ».

Et j’ai asséné (j’étais fatigué) qu’il fallait se convertir, non pas à une religion, mais à une pensée qui substituait un sujet « constitué » à celui, facilement convoqué du « constituant ».

Constitué et non constituant, ai-je conclu, précisant que le structuralisme devait l’emporter, en laissant l’homme naviguer, peut-être, plus libre dans les interstices de ce qui le constituait.

L’intervention a duré exactement deux minutes, pas plus. Et je n’ai fait appel à aucun auteur, de peur de subir la critique de pédantisme, ni Spinoza, ni Levi-Strauss, ni Foucault, ni le petit Barthes.

Et je suis passé à l’abominable entente des grossistes de la truffe qui fabriquait un prix exorbitant pour les fêtes qui n’avaient rien à voir avec la réalité, les truffes étant désormais facilement repérées et cueillies par les chiens périgourdins.

Puis prétextant la longue route qui nous séparait de notre maison de campagne, je me suis levé, en embrassant notre hôtesse.

J’ai reçu ce matin, je l’affirme, un message d’une amie de longue date, une des convives, qui m’a écrit « M, je comprends mieux désormais ce que tu nous dis depuis des années, ce constituant et ce constitué illumine ton propos de toujours. Mais pourquoi ne l’as-tu pas dit plus tôt ? »

Je lui ai répondu que je ne savais pas, que peut-être, il ne fallait pas trop penser et laisser le réel envahir le temps.

Elle m’a répondu : « Là, tu intellectualises ».

 

Spéciste, anti-spéciste, anthropodéni…

UN EXTRAIT DE LA  LETTRE DE FRANCE CULTURE DE CE JOUR

« Le rire, le deuil, la colère, la pitié… les animaux éprouvent une palette d’émotions extrêmement variées. C’est ce que nous explique l’éthologue Frans de Waal.

Mère orang-outan et son petit
Mère orang-outan et son petit Crédits : Freder – Getty

A l’heure où l’antispécisme s’impose de plus en plus dans le débat d’idées, l’éthologue et primatologue Frans de Waal nous invite à reconsidérer toutes nos certitudes. Dans son dernier ouvrage, La dernière étreinte, publié aux Editions des Liens qui Libèrent, il fait état des recherches récentes sur les émotions animales : les mammifères et la plupart des oiseaux ressentent des émotions : tristesse, joie, colère, deuil, désir de pouvoir ou sens de l’équité… Aux accusations d’anthropomorphisme — tendance à assimiler l’attitude des animaux à celles des hommes —, Frans de Waal oppose l' »anthropodéni », c’est-à-dire la croyance vaniteuse des hommes en l’incomparabilité de leur espèce. Le primatologue américano-néerlandais apporte son expérience aux grands débats éthiques et philosophiques contemporains. »

Il faut prendre parti : je suis un spéciste (l’idéologie qui postule une hiérarchie entre les espèces, spécialement la supériorité de l’être humain sur les animaux, ou plutôt la différence).

Ce qui m’attire les foudres de tous mes amis végétariens, mauvais liseurs de Philippe Descola, de Claude Lévi-Strauss.

Je pourrais développer, mais je deviendrais vite aussi ennuyeux qu’un humain.

Et l’ennui, provoqué ou subi est, justement un de ses traits de caractère, à cet humain,  peut-être pas présent chez les animaux…

L’histoire de Francis

Francis

 Francis Villeréal. Son père était chimiste et sa mère radiologue. Et tout, normalement, le destinait à une carrière scientifique. De fait, pendant toute son adolescence, malgré les efforts de ses parents, grands lecteurs de littérature russe, il n’a pas ouvert un seul livre qui ne soit purement scolaire. Francis ne s’intéressait qu’aux mathématiques et, sans pouvoir vraiment expliquer cet engouement, était un grand admirateur de Kepler dont il avait découvert la vie un soir, en regardant un documentaire télévisé, sur Arte.

Déjà dans sa petite enfance, il passait ses week-ends à faire des divisions. Et comme disait sa mère, c’était un « fan de la virgule ». A chaque fois qu’il trouvait « beaucoup de chiffres après la virgule », il sautait de joie.

Il lut son premier livre grâce à une jeune fille dont il était tombé amoureux, vers dix-sept ans. Claire. C’était sa voisine de palier. Ils prenaient souvent ensemble l’ascenseur et ce qui devait se produire arriva. Il eut avec elle sa première expérience sexuelle. Elle devait avoir dix-neuf ans et travaillait dans une parfumerie. Elle lui offrait souvent des échantillons de parfums.

Cette liaison fut ordinaire, sans histoires mais elle lui fit découvrir un livre (« Le Horla »). Et Francis fut pris d’une passion pour Maupassant. Il acheta tous ses livres, ce qui fit beaucoup rire sa mère qui lui dit un jour qu’il « avait donc changé de virgules ».

Francis abandonna ainsi les mathématiques pour la littérature.

Il commença, bien sûr, à écrire des poèmes qu’il donnait à lire à la parfumeuse. Elle le quitta très vite pour un jeune employé d’assurances qui était très beau et qui passait ses nuits dans les boites à la mode.

Francis n’en fût pas véritablement affecté car il avait ses livres. Mieux, il se prit d’amitié pour l’employé noceur que Claire lui avait présenté et lui demanda même de l’initier aux « plaisirs de la nuit ».

Il passa donc lui aussi ses soirées dans des boites de nuit, ce qui effraya son père lequel, sans que l’on sache pourquoi, était obsédé par les maladies vénériennes.

A cette époque, Francis avait entrepris des études de lettres, bien sûr, mais ses notes n’étaient pas fameuses et il ne comprenait pas pourquoi ses professeurs ne reconnaissaient pas son « talent ».

Un jour, alors que l’un de ses professeurs lui rendait sa copie griffonnée en rouge de critiques peut-être injustes, il fût très insolent, traita le professeur de « raté » et abandonna ses études. Il trouva du travail dans la Compagnie d’assurances qui employait l’ami de Claire.

Ses parents n’apprécièrent pas cette « déviation désastreuse » et il ne les revit quasiment plus.

Il vivait dans un petit deux-pièces dans le dix-neuvième arrondissement, seul. Ses sorties nocturnes lui donnaient l’occasion de multiples aventures et le matin, avant de partir travailler, il lisait une ou deux pages de ses écrits à des conquêtes éberluées et fatiguées.

Il ne rencontra pas l’amour de sa vie dans une boite de nuit mais plus simplement sur son lieu de travail.

Un jour son chef de service lui présenta une nouvelle embauchée. Paula. Il fallait, avait dit le chef de service, « s’occuper d’elle ». Elle était très timide et écoutait Francis avec respect. Elle apprit très vite et fût très rapidement appréciée de ses supérieurs hiérarchiques, à telle enseigne qu’elle fût en moins d’un an nommée « agent de maîtrise » et Francis était dans son « équipe ». Il n’en fût pas jaloux, certain de la précarité de son emploi, la publication de son premier livre, celui auquel il s’était attelé, le jour où il avait abandonné ses études, lui semblant assurée. Il vivrait de ses droits d’auteur.

Un soir, alors qu’ils rangeaient tous deux leurs affaires dans les tiroirs de leur bureau, Paula, les yeux baissés, lui proposa de « boire un verre ».

Ils se trouvèrent très vite, après un dîner arrosé dans une pizzeria, dans l’appartement de Francis. Ils discutaient, elle sur une chaise, lui sur le petit canapé, de leur travail, critiquant tel ou tel chef de service, riant des clients affolés par leur « dégâts des eaux » ou  des menus de la cantine.

Paula s’assit près de lui et lui prit la main, le regarda très tendrement dans les yeux et lui avoua que dès le premier jour de leur rencontre, elle l’avait aimé, énormément aimé. Elle l’entraîna dans la chambre et il fût littéralement stupéfait par ses prouesses sexuelles. Paula était une immense experte et quand il lui posa la question de cette grande expérience acquise certainement à l’occasion d’innombrables aventures, elle lui jura qu’il n’était que « le deuxième homme », que « celui qui l’avait précédé était un nigaud quasiment impuissant ». Il ne sut jamais si elle avait menti. En tous cas, il tomba éperdument amoureux d’elle. Il allait connaître son grand chagrin.

Paula s’installa chez lui. Ils mangeaient souvent à la pizzeria, au coin de la rue et passaient leurs soirées à lire ce que Francis écrivait. Voilà comment les choses se passaient : Francis écrivait un paragraphe et Paula relisait immédiatement. Quand elle baissait les yeux, la feuille de papier était jetée à la poubelle. Quand elle souriait, Francis continuait. Ils restaient à écrire, à lire, à relire, à froisser du papier, jusque tard dans la nuit.

Curieusement, au travail, ils n’avaient pas annoncé leur liaison et Paula l’appelait « Monsieur Villeréal » jusqu’au jour où l’un de leurs collègues lui fit comprendre que « toute la Compagnie savait et qu’il était inutile de jouer une comédie », que « d’ailleurs, tout le monde les aimait » et qu’ils étaient de « très beaux amoureux ».

Malgré cela, sur le lieu de travail, Paula a continué à appeler Francis « Monsieur ».

Le livre fût terminé rapidement et ils étaient tout excités. Ils passèrent encore de nombreuses nuits à relire, à corriger, quelquefois certains de la publication, d’autres fois, plus nombreuses, sûrs d’une démarche vaine.

Paula allait tout « chambouler » (c’est son mot).

Il faut d’ailleurs commencer par l’histoire du livre de Francis : Un homme, passionné de grande musique avait voulu un jour commencer l’apprentissage du piano. Il avait trouvé l’adresse et le téléphone d’un professeur (une femme) sur une petite annonce collée sur une caisse enregistreuse d’un magasin d’instruments de musique. Ils prirent rendez-vous chez elle le samedi suivant. L’homme fût à l’heure. La femme (une vieille dame aux cheveux argentés qu’elle portait en chignon) le fit asseoir et posa sur le piano une partition facile (L’on devait d’abord apprendre les notes). Le cours commença. Le professeur joua le morceau, laissa la place à l’homme et fût stupéfaite : l’homme, du premier coup, jouait parfaitement. Il jura qu’il ne comprenait pas ; il n’avait jamais touché un piano. Le professeur lui présenta une autre partition, moins facile et l’homme joua merveilleusement. Une heure plus tard, il jouait l’un des morceaux les plus difficiles de Scriabine.

Le professeur crut à une plaisanterie et le jeta hors de chez elle. L’homme rentra chez lui et pleura pendant plusieurs jours, sans sortir, sans manger. Les pages qu’avait écrites Francis sur ces moments d’angoisse, d’incompréhension devaient beaucoup à Maupassant et il les corrigea souvent, pour s’éloigner du maître.

L’homme du roman sortit de son état de désespoir exactement cinq jours après la découverte. Il s’était persuadé d’un fait : il fallait chasser le fantastique, sauf à devenir très rapidement fou. Mieux, il trouvait ce phénomène injuste. Des anges ou des diables lui ôtaient le plaisir de l’apprentissage. Des forces occultes lui donnaient immédiatement l’immensité des choses. Il fallait donc « oublier », phrase après phrase, note après note. Et pendant toute sa vie, l’homme s’attacha à « oublier », à inverser les notes, à créer une fatigue propice à l’oubli. Chaque trou de mémoire était une victoire.

C’est donc, comme il le disait « de la mémoire, de ses tours, détours, retours » qu’il s’agissait.

Francis décrivait donc, comme il le disait encore «la guerre contre la clairvoyance et le retour salutaire à la petitesse des événements, à l’enfouissement des grandeurs dans le quotidien facile et reposant ». Le titre était le résumé de l’ouvrage (« Retour »).

Paula lui proposa la veille de leur visite chez un éditeur de « faire lire le manuscrit par l’un de ses amis, connu pour son don d’écriture ».

Francis accepta, non sans réticence. Mais il aimait Paula.

Ils attendirent deux semaines. Un soir, à la sortie du bureau, Paula lui dit « qu’elle allait chez son ami, rechercher le manuscrit, et en discuter avec lui ». Elle ajouta « qu’il valait mieux qu’il ne le rencontre pas car on accepte mieux les critiques d’un inconnu et qu’elle y allait donc seule ». Il acquiesça, en grognant un peu, mais il adorait Paula.

Paula rentra à l’heure du dîner. Elle avait le paquet (dans une chemise cartonnée, à sangles) dans les bras. Il lui demanda immédiatement comment son ami avait trouvé le texte. Elle ne répondait pas. Il insista. Elle lui dit que « le texte avait été entièrement revu », que « son ami avait aimé l’histoire mais l’avait un peu remanié, comme d’ailleurs le style ». Et elle ajouta qu’elle « revenait avec deux textes : celui de Francis et celui de son ami et qu’il fallait choisir ». Elle finit en ajoutant que « son ami avait juré de ne jamais parler de la correction, qu’il leur offrait ».

Francis était bouleversé. Il a fallu des jours avant qu’il ne se décide à lire « le nouveau texte ». Il ne reconnut pas son travail. Les phrases avaient été raccourcies, les personnages, les lieux n’étaient plus décrits, l’histoire même avait été « remaniée » : l’homme était devenu une femme (car elles sont plus sereines dans le fantastique avait dit l’ami de Paula) et les événements ne s’étalaient que sur un jour (comme dans un rêve avait-il dit).

Francis entra dans une immense colère et jeta le texte de l’ami sur le sol. Paula était agenouillée, ramassant les feuillets et les reclassant quand elle lui dit « qu’il fallait tirer au sort ».

Il sortit, en claquant la porte. Il revint quelques heures plus tard. Il avait bu et était sur le point de pleurer. Il s’allongea sur le lit et s’endormit très vite. Il se réveilla très tard. Paula n’était plus là. Elle devait être partie travailler se dit-il. Il téléphona à la Compagnie. Après avoir annoncé qu’il était malade et qu’il ne se rendrait pas au bureau, il demanda à parler à Paula. Elle n’était pas là.

Il alla dans la cuisine et se prépara un café fort. C’est alors qu’il vit le mot de Paula, sur la table. Il lut : « Francis, je pars quinze jours à la campagne, me reposer. Il faut tirer au sort. Je t’aime ».

C’est dans l’après-midi qu’il reçut le coup de téléphone. Le chef de service. Il lui annonçait que Paula avait eu un accident de voiture et les gendarmes avaient prévenu l’employeur. Ils avaient trouvé une carte professionnelle dans son portefeuille. Paula était morte, sur la route de Limoges. Un camion s’était renversé sur sa voiture.

Le chagrin de Francis fût indescriptible. Il songea plusieurs fois à se suicider. Ses collègues de bureau furent d’une gentillesse exemplaire. Et même Claire qu’il n’avait pas revu depuis longtemps se proposa d’habiter avec lui pendant quelque temps « pour s’occuper simplement de lui ». Il refusa, préférant rester seul. Il avait pris un « congé sans solde » et passait ses journées sur son lit, à penser à elle.

Un jour, le téléphone sonna. Des collègues qui voulaient prendre de ses nouvelles pensa-t-il. Un homme lui dit :

– Monsieur Villeréal, vous ne me connaissez pas. Je suis l’ami de Paula, celui qui a relu votre manuscrit. Je voulais simplement vous parler. Je sais votre amour pour elle. Elle vous aimait très fort. Je ne pense pas qu’il soit bon de nous rencontrer. Disons que j’ai été l’ami de vos mots qui eux me connaissent et qu’il faut leur laisser cette amitié, sans l’encombrer de corps et de paroles creuses. Votre texte est très beau. Je n’ai fait que l’emballer dans un papier de Noël, pour sa publication. Je vous souhaite toute la chance du monde. Au revoir.

Francis se souvint du mot de Paula, sur le « tirage au sort ». Il tira au sort et envoya le manuscrit « remanié » à l’éditeur.

Son premier roman eut un immense succès et déjà les publicitaires avaient trouvé le slogan : « un talent fou ».

Michel Monpazier n’a, à ce jour, jamais rencontré Francis Villeréal.

 

 

 

Sacrifice en holocauste du Père-Noël.

En ce jour de réveillon de Noël, Il n’est pas inutile de revenir sur le beau texte de Claude Lévi-Strauss, que, curieusement, peu connaissent..

Nous sommes en 1951 et  devant des enfants de patronages LE PÈRE NOËL A ÉTÉ BRÛLÉ SUR LE PARVIS DE LA CATHÉDRALE DE DIJON

EXTRAIT DU JOURNAL FRANCE-SOIR :

Dijon, 24 décembre (dép. France-Soir.)

« Le Père Noël a été pendu hier après-midi aux grilles de la cathédrale de Dijon et brûlé publiquement sur le [p. 1573] parvis. Cette exécution spectaculaire s’est déroulée en présence de plusieurs centaines d’enfants des patronages. Elle avait été décidée avec l’accord du clergé qui avait condamné le Père Noël comme usurpateur et hérétique. Il avait été accusé de paganiser la fête de Noël et de s’y être installé comme un coucou en prenant une place de plus en plus grande. On lui reproche surtout de s’être introduit dans toutes les écoles publiques d’où la crèche est scrupuleuse-ment bannie.

Dimanche à trois heures de l’après-midi, le malheureux bonhomme à barbe blanche a payé comme beaucoup d’innocents une faute dont s’étaient rendus coupable ceux qui applaudiront à son exécution. Le feu a embrasé sa barbe et il s’est évanoui dans la fumée.

À l’issue de l’exécution, un communiqué a été publié dont voici l’essentiel :

« Représentant tous les foyers chrétiens de la paroisse désireux de lutter contre le mensonge, 250 enfants, groupés devant la porte principale de la cathédrale de Dijon, ont brûlé le Père Noël.

Il ne s’agissait pas d’une attraction, mais d’un geste symbolique. Le Père Noël a été sacrifié en holocauste. À la vérité, le mensonge ne peut éveiller le sentiment religieux chez l’enfant et n’est en aucune façon une méthode d’éducation. Que d’autres disent et écrivent ce qu’ils veulent et fassent du Père Noël le contrepoids du Père Fouettard.

Pour nous, chrétiens, la fête de Noël doit rester la fête anniversaire de la naissance du Sauveur.

L’exécution du Père Noël sur le parvis de la cathédrale a été diversement appréciée par la population et a provoqué de vifs commentaires même chez les catholiques.

Et Levi-Strauss en a fait un merveilleux article dans la revue « Les Temps modernes n° 77 (Mars 1952), intitulé « LE PERE-NOEL SUPPLICIE ».

Et plutôt que de coller un lien pdf, je livre le texte, plus lisible ici. Lisez, vous vous en souviendrez .

Je ne souligne pas.

LE PERE-NOEL SUPPLICIE

Claude Lévi-Strauss

Le jour même, le supplice du Père Noël passait au premier rang de l’actualité; pas un journal qui ne commentât l’incident, certains même – comme France-Soir déjà cité et, on le sait, le plus fort tirage de la presse française – allant jusqu’à lui consacrer l’éditorial. D’une façon générale, l’attitude du clergé dijonnais est désapprouvée; à tel point, semble-t-il, que les autorités religieuses ont jugé bon de battre en retraite, ou tout au moins d’observer une réserve discrète; on dit pourtant nos ministres divisés sur la question. Le ton de la plupart des articles est celui d’une sensiblerie pleine de tact : il est si joli de croire au Père Noël, cela ne fait de mal à personne, les enfants en tirent de grandes satisfactions et font provision de délicieux souvenirs pour l’âge mûr, etc. En fait, on fuit la question au lieu d’y répondre, car il ne s’agit pas de justifier les raisons pour lesquelles le Père Noël plaît aux enfants, mais bien celles qui ont poussé les adultes à l’inventer. Quoi qu’il en soit, ces réactions sont si unanimes qu’on ne saurait douter qu’il y ait, sur ce point, un divorce entre l’opinion publique et l’Église. Malgré le caractère minime de l’incident, le fait est d’importance, car l’évolution française depuis l’Occupation avait fait assister à une réconciliation progressive d’une opinion largement incroyante avec la religion : l’accession aux conseils gouvernementaux d’un parti politique aussi nettement confessionnel que le M.R.P. en fournit une preuve. Les anticléricaux traditionnels se sont d’ailleurs aperçu [sic] de l’occasion inespérée qui leur était offerte : ce sont eux, à Dijon et ailleurs, qui s’improvisent protecteurs du Père Noël menacé. Le Père Noël, symbole de l’irreligion, quel paradoxe! Car, dans cette affaire, tout se passe comme si c’était l’Église qui adoptait un esprit [p. 1575] critique avide de franchise et de vérité, tandis que les rationalistes se font les gardiens de la superstition. Cette apparente inversion des rôles suffit à suggérer que cette naïve affaire recouvre des réalités plus profondes. Nous sommes en présence d’une manifestation symptomatique d’une très rapide évolution des moeurs et des croyances, d’abord en France, mais sans doute aussi ail-leurs. Ce n’est pas tous les jours que l’ethnologue trouve ainsi l’occasion d’observer, dans sa propre société, la croissance subite d’un rite, et même d’un culte; d’en rechercher les causes et d’en étudier l’impact sur les autres formes de la vie religieuse; enfin d’essayer de comprendre à quelles transformations d’ensemble, à la fois mentales et sociales, se rattachent des manifestations visibles sur lesquelles l’Église – forte d’une expérience traditionnelle en ces matières – ne s’est pas trompée, au moins dans la mesure où elle se bornait à leur attribuer une valeur significative.

***

Depuis trois ans environ, c’est-à-dire depuis que l’activité économique est re-devenue à peu près normale, la célébration de Noël a pris en France une ampleur inconnue avant guerre [sic]. Il est certain que ce développement, tant par son im-portance matérielle que par les formes sous lesquelles il se produit, est un résultat direct de l’influence et du prestige des États-Unis d’Amérique. Ainsi, on a vu simultanément apparaître les grands sapins dressés aux carrefours ou sur les artères principales, illuminés la nuit; les papiers d’emballage historiés pour cadeaux de Noël; les cartes de voeux à vignette, avec l’usage de les exposer pendant la semai-ne fatidique sur la cheminée du récipiendaire; les quêtes de l’Armée du Salut sus-pendant ses chaudrons en guise de sébiles sur les places et les rues; enfin les personnages déguisés en Père Noël pour recevoir les suppliques des enfants dans les grands magasins. Tous ces usages qui paraissaient, il y a quelques années encore, puérils et baroques au Français visitant les États-Unis, et comme l’un des signes les plus évidents de l’incompatibilité foncière entre [p. 1576] les deux mentalités, se sont implantés et acclimatés en France avec une aisance et une généralité qui sont une leçon à méditer pour l’historien des civilisations.

Dans ce domaine, comme aussi dans d’autres, on est en train d’assister à une vaste expérience de diffusion, pas très différente sans doute de ces phénomènes archaïques que nous étions habitués à étudier d’après les lointains exemples du briquet à piston ou de la pirogue à balancier. Mais il est plus facile et plus difficile à la fois de raisonner sur des faits qui se déroulent sous nos yeux et dont notre propre société est le théâtre. Plus facile, puisque la continuité de l’expérience est sauvegardée, avec tous ses moments et chacune de ses nuances; plus difficile aussi, car c’est dans de telles et trop rares occasions qu’on s’aperçoit de l’extrême complexité des transformations sociales, même les plus ténues; et parce que les raisons apparentes que nous prêtons aux événements dont nous sommes les acteurs sont fort différentes des causes réelles qui nous y assignent un rôle.

Ainsi, il serait trop simple d’expliquer le développement de la célébration de Noël en France par la seule influence des États-Unis. L’emprunt est un fait, mais il ne porte que très incomplètement ses raisons avec lui. Énumérons rapidement celles qui sont évidentes : il y a davantage d’Américains en France, qui célèbrent Noël à leur manière; le cinéma, les « digests » et les romans américains, certains reportages aussi des grands journaux, ont fait connaître les moeurs américaines, et celles-ci bénéficient du prestige qui s’attache à la puissance militaire et économique des États-Unis; il n’est même pas exclu que le plan Marshall ait directement ou indirectement favorisé l’importation de quelques marchandises liées aux rites de Noël. Mais tout cela serait insuffisant à expliquer le phénomène. Des coutumes importées des États-Unis s’imposent même à des couches de la population qui ne sont pas conscientes de leur origine; les milieux ouvriers, où l’influence communiste discréditerait plutôt tout ce qui porte la marque made in U.S.A., les adoptent aussi volontiers que les autres. En plus de la diffusion simple, il convient donc d’évoquer ce processus si important que Kroeber, qui l’a identifié d’abord, a [p. 1577] nommé diffusion par stimulation (stimulation diffusion) : l’usage importé n’est pas assimilé, il joue plutôt le rôle de catalyseur; c’est-à-dire qu’il suscite, par sa seule présence, l’apparition d’un usage analogue qui était déjà présent à l’état potentiel dans le milieu secondaire. Illustrons ce point par un exemple qui touche directement à notre sujet. L’industriel fabricant de papier qui se rend aux États-Unis, invité par ses collègues américains ou membre d’une mission économique, constate qu’on y fabrique des papiers spéciaux pour emballages de Noël; il em-prunte cette idée, c’est un phénomène de diffusion. La ménagère parisienne qui se rend dans la papeterie de son quartier pour acheter le papier nécessaire à l’emballage de ses cadeaux aperçoit dans la devanture des papiers plus jolis et d’exécution plus soignée que ceux dont elle se contentait; elle ignore tout de l’usage américain, mais ce papier satisfait une exigence esthétique et exprime une disposition affective déjà présentes, bien que privées de moyen d’expression. En l’adoptant, elle n’emprunte pas directement (comme le fabricant) une coutume étrangère, mais cette coutume, sitôt connue, stimule chez elle la naissance d’une coutume identique.

En second lieu, il ne faudrait pas oublier que, dès avant la guerre, la célébration de Noël suivait en France et dans toute l’Europe une marche ascendante. Le fait est d’abord lié à l’amélioration progressive du niveau de vie; mais il comporte aussi des causes plus subtiles. Avec les traits que nous lui connaissons, Noël est essentiellement une fête moderne et cela malgré la multitude de ses caractères archaïsants. L’usage du gui n’est pas, au moins immédiatement, une survivance druidique, car il paraît avoir été remis à la mode au moyen âge. Le sapin de Noël n’est mentionné nulle part avant certains textes allemands du XVIIe siècle; il pas-se en Angleterre au XVIIIe siècle, en France au XIXe seulement. Littré paraît mal le connaître, ou sous une forme assez différente de la nôtre puisqu’il le définit (art. Noël) comme se disant « dans quelques pays, d’une branche de sapin ou de houx diversement ornée, garnie surtout de bonbons et de joujoux pour donner aux enfants, qui s’en font une fête ». La diversité des noms donnés au personnage ayant le rôle de [p. 1578] distribuer des jouets aux enfants : Père Noël, Saint Nicolas, Santa Claus, montre aussi qu’il est le produit d’un phénomène de convergence et non un prototype ancien partout conservé.

Mais le développement moderne n’invente pas : il se borne à recomposer de pièces et de morceaux une vieille célébration dont l’importance n’est jamais complètement oubliée. Si, pour Littré, l’arbre de Noël est presque une institution exotique, Cheruel note de façon significative, dans son Dictionnaire Historique des Institutions, Moeurs et Coutumes de la France (de l’aveu même de son auteur, un remaniement du dictionnaire des Antiquités Nationales de Sainte Palaye, 1697-1781) : « Noël… fut, pendant plusieurs siècles et jusqu’à une époque récente (c’est nous qui soulignons), l’occasion de réjouissances de famille »; suit une description des réjouissances de Noël au XIIIe siècle, qui paraissent ne céder en rien aux nôtres. Nous sommes donc en présence d’un rituel dont l’importance a déjà beaucoup fluctué dans l’histoire; il a connu des apogées et des déclins. La forme américaine n’est que le plus moderne de ces avatars.

Soit dit en passant, ces rapides indications suffisent à montrer combien il faut, devant des problèmes de ce type, se défier des explications trop faciles par appel automatique aux « vestiges » et aux « survivances ». S’il n’y avait jamais eu, dans les temps préhistoriques, un culte des arbres qui s’est continué dans divers usages folkloriques, l’Europe moderne n’aurait sans doute pas « inventé » l’arbre de Noël. Mais – comme on l’a montré plus haut – il s’agit bien d’une invention récente. Et cependant, cette invention n’est pas née à partir de rien. Car d’autres usages médiévaux sont parfaitement attestés : la bûche de Noël (devenue pâtisse-rie à Paris) faite d’un tronc assez gros pour brûler toute la nuit; les cierges de Noël, d’une taille propre à assurer le même résultat; la décoration des édifices (depuis les Saturnalia romaines sur lesquelles nous reviendrons) avec des rameaux verdoyants : lierre, houx, sapin; enfin, et sans relation aucune avec Noël, les Ro-mans de la Table Ronde font état d’un arbre surnaturel tout couvert de lumières. Dans ce contexte, l’arbre de Noël apparaît comme une solution syncrétique, c’est-à-dire concentrant dans un seul objet des exigences jusqu’alors don-nées à l’état disjoint : arbre magique, feu, lumière durable, verdure persistante. Inversement, le Père Noël est, sous sa forme actuelle, une création moderne; et plus récente encore la croyance (qui oblige le Danemark à tenir un bureau postal spécial pour répondre à la correspondance de tous les enfants du monde) qui le domicilie au Groenland, possession danoise, et qui le veut voyageant dans un traîneau attelé de rennes. On dit même que cet aspect de la légende s’est surtout développé au cours de la dernière guerre, en raison du stationnement de certaines forces américaines en Islande et au Groenland. Et pourtant les rennes ne sont pas là par hasard, puisque des documents anglais de la Renaissance mentionnent des trophées de rennes promenés à l’occasion des danses de Noël, cela antérieurement à toute croyance au Père Noël et plus encore à la formation de sa légende.

De très vieux éléments sont donc brassés et rebrassés, d’autres sont introduits, on trouve des formules inédites pour perpétuer, transformer ou revivifier des usa-ges anciens. Il n’y a rien de spécifiquement neuf dans ce qu’on aimerait appeler, sans jeu de mots, la renaissance de Noël. Pourquoi donc suscite-t-elle une pareilleémotion et pourquoi est-ce autour du personnage du Père Noël que se concentre l’animosité de certains ?

***

Le Père Noël est vêtu d’écarlate : c’est un roi. Sa barbe blanche, ses fourrures et ses bottes, le traîneau dans lequel il voyage, évoquent l’hiver. On l’appelle « Père » et c’est un vieillard, donc il incarne la forme bienveillante de l’autorité des anciens. Tout cela est assez clair, mais dans quelle catégorie convient-il de le ranger, du point de vue de la typologie religieuse? Ce n’est pas un être mythique, car il n’y a pas de mythe qui rende compte de son origine et de ses fonctions; et ce n’est pas non plus un personnage de légende puisqu’aucun récit semi-historique ne lui est attaché. En fait, cet être surnaturel [p. 1580] et immuable, éternellement fixé dans sa forme et défini par une fonction exclusive et un retour périodique, relève plutôt de la famille des divinités; il reçoit d’ailleurs un culte de la part des enfants, à certaines époques de l’année, sous forme de lettres et de prières; il ré-compense les bons et prive les méchants. C’est la divinité d’une classe d’âge de notre société (classe d’âge que la croyance au Père Noël suffit d’ailleurs à caractériser), et la seule différence entre le Père Noël et une divinité véritable est que les adultes ne croient pas en lui, bien qu’ils encouragent leurs enfants à y croire et qu’ils entretiennent cette croyance par un grand nombre de mystifications.

Le Père Noël est donc, d’abord, l’expression d’un statut différentiel entre les petits enfants d’une part, les adolescents et les adultes de l’autre. À cet égard, il se rattache à un vaste ensemble de croyances et de pratiques que les ethnologues ont étudiées dans la plupart des sociétés, à savoir les rites de passage et d’initiation. Il y a peu de groupements humains, en effet, où, sous une forme ou sous une autre, les enfants (parfois aussi les femmes) ne soient exclus de la société des hommes par l’ignorance de certains mystères ou la croyance – soigneusement entretenue – en quelque illusion que les adultes se réservent de dévoiler au moment opportun, consacrant ainsi l’agrégation des jeunes générations à la leur. Parfois, ces rites ressemblent de façon surprenante à ceux que nous examinons en ce moment. Comment, par exemple, ne pas être frappé de l’analogie qui existe entre le Père Noël et les katchina des Indiens du Sud-Ouest des États-Unis? Ces personnages costumés et masqués incarnent des dieux et des ancêtres; ils reviennent périodiquement visiter leur village pour y danser, et pour punir ou récompenser les enfants, car on s’arrange pour que ceux-ci ne reconnaissent pas leurs parents ou familiers sous le déguisement traditionnel. Le Père Noël appartient certainement à la même famille, avec d’autres comparses maintenant rejetés à l’arrière-plan : Croquemitaine, Père Fouettard, etc. Il est extrêmement significatif que les mêmes tendances éducationnelles qui proscrivent aujourd’hui l’appel à des « katchina » punitives aient abouti à exalter le personnage bienveillant du [p. 1581] Père Noël, au lieu – comme le développement de l’esprit positif et rationaliste aurait pu le faire supposer – de l’englober dans la même condamnation. Il n’y a pas eu à cet égard de rationalisation des méthodes d’éducation, car le Père Noël n’est pas plus « rationnel » que le Père Fouettard (l’Église a raison sur ce point) : nous assistons plutôt à un déplacement mythique, et c’est celui-ci qu’il s’agit d’expliquer.

Il est bien certain que rites et mythes d’initiation ont, dans les sociétés humaines, une fonction pratique : ils aident les aînés à maintenir leurs cadets dans l’ordre et l’obéissance. Pendant toute l’année, nous invoquons la visite du Père Noël pour rappeler à nos enfants que sa générosité se mesurera à leur sagesse; et le caractère périodique de la distribution des cadeaux sert utilement à discipliner les revendications enfantines, à réduire à une courte période le moment où ils ont vraiment droit à exiger des cadeaux. Mais ce simple énoncé suffit à faire éclater les cadres de l’explication utilitaire. Car d’où vient que les enfants aient des droits, et que ces droits s’imposent si impérieusement aux adultes que ceux-ci soient obligés d’élaborer une mythologie et un rituel coûteux et compliqués pour parvenir à les contenir et à les limiter? On voit tout de suite que la croyance au Père Noël n’est pas seulement une mystification infligée plaisamment par les adultes aux enfants; c’est, dans une très large mesure, le résultat d’une transaction fort onéreuse entre les deux générations. Il en est du rituel entier comme des plan-tes vertes – sapin, houx, lierre, gui – dont nous décorons nos maisons. Aujourd’hui luxe gratuit, elles furent jadis, dans quelques régions au moins, l’objet d’un échange entre deux classes de la population : à la veille de Noël, en Angle-terre, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle encore, les femmes allaient a gooding c’est-à-dire quêtaient de maison en maison, et elles fournissaient les donateurs de rameaux verts en retour. Nous retrouverons les enfants dans la même position de marchandage, et il est bon de noter ici que pour quêter à la Saint Nicolas, les enfants se déguisaient parfois en femmes : femmes, enfants, c’est-à-dire, dans les deux cas, non-initiés

Or, il est un aspect fort important des rituels d’initiation auquel on n’a pas tou-jours prêté une attention suffisante, mais qui éclaire plus profondément leur nature que les considérations utilitaires évoquées au paragraphe précédent. Prenons comme exemple le rituel des katchina propre aux Indiens Pueblo, dont nous avons déjà parlé. Si les enfants sont tenus dans l’ignorance de la nature humaine des personnages incarnant les katchina, est-ce seulement pour qu’ils les craignent ou les respectent, et se conduisent en conséquence? Oui, sans doute, mais cela n’est que la fonction secondaire du rituel; car il y a une autre explication, que le mythe d’origine met parfaitement en lumière. Ce mythe explique que les katchina sont les âmes des premiers enfants indigènes, dramatiquement noyés dans une rivière à l’époque des migrations ancestrales. Les katchina sont donc, à la fois, preuve de la mort et témoignage de la vie après la mort. Mais il y a plus : quand les ancêtres des Indiens actuels se furent enfin fixés dans leur village, le mythe rapporte que les katchina venaient chaque année leur rendre visite et qu’en partant elles emportaient les enfants. Les indigènes, désespérés de perdre leur progéniture, obtinrent des katchina qu’elles restassent dans l’au-delà, en échange de la promesse de les représenter chaque année au moyen de masques et de danses. Si les enfants sont exclus du mystère des katchina, ce n’est donc pas, d’abord ni surtout, pour les intimider. Je dirais volontiers que c’est pour la raison inverse : c’est parce qu’ils sont les katchina. Ils sont tenus en dehors de la mystification, parce qu’ils représentent la réalité avec laquelle la mystification constitue une sorte de compromis. Leur place est ailleurs : non pas avec les masques et avec les vivants, mais avec les Dieux et avec les morts; avec les Dieux qui sont morts. Et les morts sont les enfants.

Nous croyons que cette interprétation peut être étendue à tous les rites d’initiation et même à toutes les occasions où la société se divise en deux groupes. La « non-initiation » n’est pas purement un état de privation, défini par l’ignorance, l’illusion, ou autres connotations négatives. Le rapport entre initiés et non-initiés a un contenu positif. C’est un rapport [p. 1583] complémentaire entre deux groupes dont l’un représente les morts et l’autre les vivants. Au cours même du rituel, les rôles sont d’ailleurs souvent intervertis, et à plusieurs reprises, car la dualité engendre une réciprocité de perspectives qui, comme dans le cas des miroirs se faisant face, peut se répéter à l’infini : si les non-initiés sont les morts, ce sont aussi des super-initiés; et si, comme cela arrive souvent aussi, ce sont les initiés qui personnifient les fantômes des morts pour épouvanter les novices, c’est à ceux-ci qu’il appartiendra, dans un stade ultérieur du rituel, de les disperser et de prévenir leur retour. Sans pousser plus avant ces considérations qui nous éloigne-raient de notre propos, il suffira de se rappeler que, dans la mesure où les rites et les croyances liées au Père Noël relèvent d’une sociologie initiatique (et cela n’est pas douteux), ils mettent en évidence, derrière l’opposition entre enfants et adultes, une opposition plus profonde entre morts et vivants.

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Nous sommes arrivés à la conclusion qui précède par une analyse purement synchronique de la fonction de certains rituels et du contenu des mythes qui servent à les fonder. Mais une analyse diachronique nous aurait conduit [sic] au même résultat. Car il est généralement admis par les historiens des religions et par les folkloristes que l’origine lointaine du Père Noël se trouve dans cet Abbé de Liesse, Abbas Stultorum, Abbé de la Malgouverné qui traduit exactement l’anglais Lord of Misrule, tous personnages qui sont, pour une durée déterminée, rois de Noël et en qui on reconnaît les héritiers du roi des Saturnales de l’époque romaine. Or, les Saturnales étaient la fête des larvae c’est-à-dire des morts par violence ou laissés sans sépulture, et derrière le vieillard Saturne dévoreur d’enfants se profilent, comme autant d’images symétriques, le bonhomme Noël, bienfaiteur des enfants; le Julebok scandinave, démon cornu du monde souterrain porteur de cadeaux aux enfants; Saint Nicolas qui les ressuscite et les comble de présents, enfin les katchina, enfants précocement morts qui renoncent à leur [p. 1584] rôle de tueuses d’enfants pour devenir alternativement dispensatrices de châtiments ou de cadeaux. Ajoutons que, comme les katchina, le prototype archaïque de Saturne est un dieu de la germination. En fait, le personnage moderne de Santa Claus ou du Père Noël résulte de la fusion syncrétique de plusieurs personnages : Abbé de Liesse, évêque-enfant élu sous l’invocation de Saint Nicolas, Saint Nicolas même, à la fête duquel remontent directement les croyances relatives aux bas, aux souliers et aux cheminées. L’Abbé de Liesse régnait le 25 décembre; la Saint Nicolas a lieu le 6 décembre; les évêques-enfants étaient élus le jour des Saints Innocents, c’est-à-dire le 28 décembre. Le Jul scandinave était célébré en décembre. Nous sommes directement renvoyés à la libertas decembris dont parle Horace et que, dès le XVIIIe siècle, du Tillot avait invoquée pour relier Noël aux Saturnales.

Les explications par survivance sont toujours incomplètes; car les coutumes ne disparaissent ni ne survivent sans raison. Quand elles subsistent, la cause s’en trouve moins dans la viscosité historique que dans la permanence d’une fonction que l’analyse du présent doit permettre de déceler. Si nous avons donné aux Indiens Pueblo une place prédominante dans notre discussion, c’est précisément parce que l’absence de toute relation historique concevable entre leurs institutions et les nôtres (si l’on excepte certaines influences espagnoles tardives, au XVIIe siècle) montre bien que nous sommes en présence, avec les rites de Noël, non pas seulement de vestiges historiques, mais de formes de pensée et de conduite qui relèvent des conditions les plus générales de la vie en société. Les Saturnales et la célébration médiévale de Noël ne contiennent pas la raison dernière d’un rituel autrement inexplicable et dépourvu de signification; mais elles fournissent un matériel comparatif utile pour dégager le sens profond d’institutions récurrentes.

Il n’est pas étonnant que les aspects non chrétiens de la fête de Noël ressemblent aux Saturnales, puisqu’on a de bonnes raisons de supposer que l’Église a fixé la date de la Nativité au 25 décembre (au lieu de mars ou de janvier) pour substituer sa commémoration aux fêtes païennes qui se déroulaient [p. 1585] primitivement le 17 décembre, mais qui, à la fin de l’Empire, s’étendaient sur sept jours, c’est-à-dire jusqu’au 24. En fait, depuis l’Antiquité jusqu’au moyen âge, les « fêtes de décembre » offrent les mêmes caractères. D’abord la décoration des édifices avec des plantes vertes; ensuite les cadeaux échangés, ou donnés aux enfants; la gaité et les festins; enfin la fraternisation entre les riches et les pauvres, les maîtres et les serviteurs.

Quand on analyse les faits de plus près, certaines analogies de structure également frappantes apparaissent. Comme les Saturnales romaines, la Noël médiévale offre deux caractères syncrétiques et opposés. C’est d’abord un rassemble-ment et une communion : la distinction entre les classes et les états est temporairement abolie, esclaves ou serviteurs s’asseyent à la table des maîtres et ceux-ci deviennent leurs domestiques; les tables, richement garnies, sont ouvertes à tous; les sexes échangent les vêtements. Mais en même temps, le groupe social se scinde en deux : la jeunesse se constitue en corps autonome, elle élit son souverain, abbé de la jeunesse, ou, comme en Écosse, abbot of unreason; et, comme ce titre l’indique, elle se livre à une conduite déraisonnable se traduisant par des abus commis au préjudice du reste de la population et dont nous savons que, jusqu’à la Renaissance, ils prenaient les formes les plus extrêmes : blasphème, vol, viol et même meurtre. Pendant la Noël comme pendant les Saturnales, la société fonctionne selon un double rythme de solidarité accrue et d’antagonisme exacerbé et ces deux caractères sont donnés comme un couple d’oppositions corrélatives. Le personnage de l’Abbé de Liesse effectue une sorte de médiation entre ces deux aspects. Il est reconnu et même intronisé par les autorités régulières; sa mission est de commander les excès tout en les contenant dans certaines limites. Quel rap-port y a-t-il entre ce personnage et sa fonction, et le personnage et la fonction du Père Noël, son lointain descendant?

Il faut ici distinguer soigneusement entre le point de vue historique et le point de vue structural. Historiquement, nous l’avons dit, le Père Noël de l’Europe occidentale, sa prédilection pour les cheminées et pour les chaussures, résultent pu-re- [p. 1586] ment et simplement d’un déplacement récent de la fête de Saint Ni-colas, assimilée à la célébration de Noël, trois semaines plus tard. Cela nous explique que le jeune abbé soit devenu un vieillard; mais seulement en partie, car les transformations sont plus systématiques que le hasard des connexions historiques et calendaires ne réussirait à le faire admettre. Un personnage réel est devenu un personnage mythique; une émanation de la jeunesse, symbolisant son antagonisme par rapport aux adultes, s’est changée en symbole de l’âge mûr dont il traduit les dispositions bienveillantes envers la jeunesse; l’apôtre de l’inconduite est chargé de sanctionner la bonne conduite. Aux adolescents ouvertement agressifs envers les parents se substituent les parents se cachant sous une fausse barbe pour combler les enfants. Le médiateur imaginaire remplace le médiateur réel, et en même temps qu’il change de nature, il se met à fonctionner dans l’autre sens.

Écartons tout de suite un ordre de considérations qui ne sont pas essentielles au débat mais qui risquent d’entretenir la confusion. La « jeunesse » a largement disparu, en tant que classe d’âge, de la société contemporaine (bien qu’on assiste depuis quelques années à certaines tentatives de reconstitution dont il est trop tôt pour savoir ce qu’elles donneront). Un rituel qui se distribuait jadis entre trois groupes de protagonistes : petits enfants, jeunesse, adultes, n’en implique plus aujourd’hui que deux (au moins en ce qui concerne Noël) : les adultes et les enfants. La « déraison » de Noël a donc largement perdu son point d’appui; elle s’est déplacée, et en même temps atténuée : dans le groupe des adultes elle survit seulement, pendant le Réveillon au cabaret et, durant la nuit de la Saint Sylvestre, sur Time Square. Mais examinons plutôt le rôle des enfants.

Au moyen âge, les enfants n’attendent pas dans une patiente expectative la descente de leurs jouets par la cheminée. Généralement déguisés et formés en bandes que le vieux français nomme, pour cette raison, « guisarts », ils vont de maison en maison, chanter et présenter leurs voeux, recevant en échange des fruits et des gâteaux. Fait significatif, ils évoquent la mort [p. 1587] pour faire valoir leur créance. Ainsi au XVIIIe siècle, en Écosse ils chantent ce couplet : Rise up, good wife, and be no’ swier (lazy)

To deal your bread as long’s you’re here;

The time will come when you’ll be dead,

And neither want nor meal nor bread 1

Si même nous ne possédions pas cette précieuse indication, et celle, non moins significative, du déguisement qui transforme les acteurs en esprits ou fantômes, nous en aurions d’autres, tirées de l’étude des quêtes d’enfants. On sait que celles-ci ne sont pas limitées à Noël 2. Elles se succèdent pendant toute la période critique de l’automne, où la nuit menace le jour comme les morts se font harceleurs des vivants. Les quêtes de Noël commencent plusieurs semaines avant la Nativité, généralement trois, établissant donc la liaison avec les quêtes, également costumées, de la fête de Saint Nicolas qui ressuscita les enfants morts; et leur caractère est encore mieux marqué dans la quête initiale de la saison, celle de Hallow Even – devenue veille de la Toussaint par décision ecclésiastique – où, aujourd’hui encore dans les pays anglo-saxons, les enfants costumés en fantômes et en squelettes persécutent les adultes à moins que ceux-ci ne rédiment leur repos au moyen de menus présents. Le progrès de l’automne, depuis son début jusqu’au solstice qui marque le sauvetage de la lumière et de la vie, s’accompagne donc, sur le plan rituel, d’une démarche dialectique dont les principales étapes sont : le retour des morts, leur conduite menaçante et persécutrice, l’établissement d’un modus vivendi avec les vivants fait d’un échange de services et de présents, enfin le triomphe de la vie quand, à la Noël, les morts comblés de cadeaux quittent les vivants pour les laisser en paix jusqu’au prochain automne. Il est révélateur que les [p. 1588] pays latins et catholiques, jusqu’au siècle dernier, aient mis l’accent sur la Saint Nicolas, c’est-à-dire sur la forme la plus mesurée de la relation, tandis que les pays anglo-saxons la dédoublent volontiers en ses deux formes extrêmes et antithétiques de Halloween où les enfants jouent les morts pour se faire exac-teur des adultes, et de Christmas où les adultes comblent les enfants pour exalter leur vitalité.

***

Dès lors, les caractères apparemment contradictoires des rites de Noël s’éclairent : pendant trois mois, la visite des morts chez les vivants s’était faite de plus en plus insistante et oppressive. Pour le jour de leur congé, on peut donc se permettre de les fêter et de leur fournir une dernière occasion de se manifester librement, ou, comme dit si fidèlement l’anglais, to raise hell. Mais qui peut personnifier les morts, dans une société de vivants, sinon tous ceux qui, d’une façon ou de l’autre, sont incomplètement incorporés au groupe, c’est-à-dire participent de cette altérité qui est la marque même du suprême dualisme : celui des morts et des vivants? Ne nous étonnons donc pas de voir les étrangers, les esclaves et les enfants devenir les principaux bénéficiaires de la fête. L’infériorité de statut poli-tique ou social, l’inégalité des âges fournissent à cet égard des critères équivalents. En fait, nous avons d’innombrables témoignages, surtout pour les mondes scandinave et slave, qui décèlent le caractère propre du réveillon d’être un repas offert aux morts, où les invités tiennent le rôle des morts, comme les enfants tiennent celui des anges, et les anges eux-mêmes, des morts. Il n’est donc pas surprenant que Noël et le Nouvel An (son doublet) soient des fêtes à cadeaux : la fête des morts est essentiellement la fête des autres, puisque le fait d’être autre est la première image approchée que nous puissions nous faire de la mort.

Nous voici en mesure de donner réponse aux deux questions posées au début de cette étude. Pourquoi le personnage du [p. 1589] Père Noël se développe-t-il, et pourquoi l’Église observe-t-elle ce développement avec inquiétude?

On a vu que le Père Noël est l’héritier, en même temps que l’antithèse, de l’Abbé de Déraison. Cette transformation est d’abord l’indice d’une amélioration de nos rapports avec la mort; nous ne jugeons plus utile, pour être quitte [sic] avec elle, de lui permettre périodiquement la subversion de l’ordre et des lois. La rela-tion est dominée maintenant par un esprit de bienveillance un peu dédaigneuse; nous pouvons être généreux, prendre l’initiative, puisqu’il ne s’agit plus que de lui offrir des cadeaux, et même des jouets, c’est-à-dire des symboles. Mais cet affaiblissement de la relation entre morts et vivants ne se fait pas aux dépens du personnage qui l’incarne : on dirait au contraire qu’il ne s’en développe que mieux; cette contradiction serait insoluble si l’on n’admettait qu’une autre attitude vis-à-vis de la mort continue de faire son chemin chez nos contemporains : faite, non peut-être de la crainte traditionnelle des esprits et des fantômes, mais de tout ce que la mort représente, par elle-même, et aussi dans la vie, d’appauvrissement, de sécheresse et de privation. Interrogeons-nous sur le soin tendre que nous prenons du Père Noël; sur les précautions et les sacrifices que nous consentons pour main-tenir son prestige intact auprès des enfants. N’est-ce pas qu’au fond de nous veille toujours le désir de croire, aussi peu que ce soit, en une générosité sans contrôle, une gentillesse sans arrière-pensée; en un bref intervalle durant lequel sont sus-pendus [sic] toute crainte, toute envie et toute amertume? Sans doute ne pouvons-nous partager pleinement l’illusion; mais ce qui justifie nos efforts, c’est qu’entretenue chez d’autres, elle nous procure au moins l’occasion de nous ré-chauffer à la flamme allumée dans ces jeunes âmes. La croyance où nous gardons nos enfants que leurs jouets viennent de l’au-delà apporte un alibi au secret mou-vement qui nous incite, en fait, à les offrir à l’au-delà sous prétexte de les donner aux enfants. Par ce moyen, les cadeaux de Noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste d’abord à ne pas mourir.

Avec beaucoup de profondeur, Salomon Reinach a écrit une [p. 1590] fois que la grande différence entre religions antiques et religions modernes tient à ce que « les païens priaient les morts, tandis que les chrétiens prient pour les morts » 3. Sans doute y a-t-il loin de la prière aux morts à cette prière toute mêlée de conjurations, que chaque année et de plus en plus, nous adressons aux petits enfants – incarnations traditionnelles des morts – pour qu’ils consentent, en croyant au Père Noël, à nous aider à croire en la vie. Nous avons pourtant débrouillé les fils qui témoignent de la continuité entre ces deux expressions d’une identique réalité. Mais l’Église n’a certainement pas tort quand elle dénonce, dans la croyance au Père Noël, le bastion le plus solide, et l’un des foyers les plus actifs du paganisme chez l’homme moderne. Reste à savoir si l’homme moderne ne peut pas défendre lui aussi ses droits d’être païen. Faisons, en terminant, une dernière remarque : le chemin est long du roi des Saturnales au Bonhomme Noël; en cours de route, un trait essentiel – le plus archaïque peut-être – du premier semblait s’être définiti-vement perdu. Car Frazer a jadis montré que le roi des Saturnales est lui-même l’héritier d’un prototype plus ancien qui, après avoir personnifié le roi Saturne et s’être, pendant un mois, permis tous les excès, était solennellement sacrifié sur l’autel du Dieu. Grâce à l’autodafé de Dijon, voici donc le héros reconstitué avec tous ses caractères, et ce n’est pas le moindre paradoxe de cette singulière affaire qu’en voulant mettre fin au Père Noël, les ecclésiastiques dijonnais n’aient fait que restaurer dans sa plénitude, après une éclipse de quelques millénaires, une figure rituelle dont ils se sont ainsi chargés, sous prétexte de la détruire, de prou-ver eux-mêmes la pérennité.

Claude LÉVI-STRAUSS.

NOTE DE LA RÉDACTION. – Nous exprimons nos remerciements à la revue Anhembi de São Paulo (Brésil) et à son directeur M. Paulo Duarte qui ont bien voulu nous autoriser à publier le texte français original de cette étude dont ils se sont réservé l’exclusivité en langue portugaise.

La culture, la mort, le souligné

Actuellement, comme je l’ai déjà écrit, je crois, un travail sur la Nature, à partir de « l’Anti-Nature de Clément Rosset au regard de Claude Levi-Strauss, Descola et Nietzsche, évidemment.

Par un hasard (bien sûr inexistant), je retrouve une note que j’avais retranscrite sur un cahier. Un extrait d’un bouquin d’Octavio Paz sorti Fin 1970 intitulé « Deux transparents : Marcel Duchamp et Claude Levi-Strauss »(Nrf-Gallimard- Les essais CLVI)

J’ai même retrouvé, non sans mal, dans ma bibliothèque ledit bouquin.

Octavio Paz est un écrivain, un poète, un essayiste de grande envergure.

Fasciné par la difficulté de lecture de Lévi-Strauss et celle de la compréhension de l’oeuvre de Marcel Duchamp, il s’est donc « essayé » à l’analyse.

Le bouquin est magnifique tant Octavio Paz est un transmetteur de passion, le vrai talent de « l’écrivant ». Transmettre une joie et une passion est chose difficile tant la boulimie peut faire avaler l’essentiel (c’est un vrai sujet).

Mais je reviens à ce que j’avais donc noté il y donc un peu plus de 45 ans.

C’est page 104-105 du livre précité, à propos de CLS. J’avais souligné.

« Comment ne pas voir, dans ce besoin d’établir une différence entre nature et culture pour introduire aussitôt un terme de médiation entre elles, l’écho et l’obsession du fait que nous nous savons mortels.

La mort est la véritable différence, la frontière entre l’homme et le courant vital. Le sens dernier de toutes ces métaphores est la mort. 

Cuisine, tabou de l’inceste, et langage sont des opérations de l’esprit, mais l’esprit est une opération de la mort. Bien que la nécessité de survivre par l’alimentation et la procréation soit commune à tous les êtres vivants, les artifices employés par l’homme pour faire face à cette fatalité font de lui un être à part. Se sentir et se savoir mortel, c’est être différent : la mort nous condamne à la culture. Sans elle, il n’y aurait pas ni arts ni métiers : langage, cuisine, et règles de parenté sont des médiations entre la vie immortelle de la nature et la brièveté de l’existence humaine. »

Il faudra un jour s’arrêter sur ce que nous avons souligné dans tous les bouquins que nous avons lus dans notre vie (moi, je souligne à chaque page, y compris les romans), pour, en s’arrêtant, s’interroger sur ce que nous aurions souligné aujourd’hui, si le souligné passé est désuet ou décisif.

Un vrai travail qu’on pourrait intituler  » les temps du souligné ». Assez chic.

Pour revenir à mon extrait de Paz, je m’interroge encore : aurais-je souligné aujourd’hui ce passage, après de nombreuses lectures qui écrasent et dépassent ce type de propos spontané et merveilleux de notre ami Paz.

Je ne livre pas la réponse.

Auriez-vous souligné ?

Clément Rosset

Beaucoup connaissent mon admiration presque sans bornes, qui me fait parfois pardonner ou oublier ses failles, pour Clément Rosset, philosophe français qui est mort le 27 mars 2018 à Paris.

Je suis en train de lire l’un des ses ouvrages qui m’avaient, curieusement, échappé : « l’Anti-nature ». La jubilation dans cette lecture est rare.

J’aimerai ici le commenter.

Il m’a, dès lors paru judicieux, avant de vous livrer ses affirmations sur l’inexistence de la Nature de coller ci-dessous quelques commentaires trop rapides qui ont suivi son décès. Des journalistes, des publicistes dont j’ai oublié le nom. Pas grave. Juste une présentation, comme des « Messieurs Loyal » dans le cirque médiatique.

Ils aideront à mieux comprendre mon travail sur Rosset, très court, mais très difficile, que j’ai presque terminé.

Il s’agit donc d’un montage, d’un couper:coller. Rien de nous, encore.

On y viendra. Mais l’affaire est trop sérieuse pour ne pas commencer par sa présentation.

Asseyez-vous, allongez-vous et lisez. C’est long mais ça se lit vite.

Paix à la joie de Rosset…

A/ France Culture

Penseur de la singularité et de la lucidité, le philosophe Clément Rosset est mort.28/03/201

Il a travaillé toute sa vie à rendre la philosophie accessible à tout un chacun. Clément Rosset est décédé ce mardi 27 mars 2018. Adèle Van Reeth, qui l’a reçu à de nombreuses reprises dans “Les Chemins de la philosophie” se souvient de ce penseur de la singularité qui alliait tragique et légèreté.

Il s’était attelé à des objets philosophiques aussi variés qu’étonnants, de la joie à l’ivresse en passant par l’idiotie. Le philosophe Clément Rosset, agrégé de philosophie, normalien, s’est éteint à Paris ce mardi 27 mars 2018 à l’âge de 78 ans. En filigrane de son oeuvre, une conception tragique de l’existence, avec la joie comme horizon et seule issue. Malgré une bibliographie conséquente, il reste peu connu du grand public et peu adoubé dans le monde universitaire. Portrait d’un penseur « qui a allié tragique et légèreté, avec humour, et une immense lucidité », selon Adèle Van Reeth.

Tout est philosophie 

Originaire de Normandie, des côtes de la Manche, Clément Rosset intègre l’Ecole Normale Supérieure en 1961. Très rapidement, il publie des essais philosophiques. Chose peu commune : le matin même de son oral d’agrégation paraît dans le journal Le Monde la critique de son ouvrage Le Monde et ses remèdes, paru quelques temps auparavant. Reçu au concours en 1964, il débute alors une carrière d’enseignement, d’abord outre-Atlantique à Montréal, avant de poursuivre ce métier à Nice.

Au lendemain de sa disparition, nous avons demandé à Adèle Van Reeth, productrice des “Chemins de la philosophie”, qui a eu l’occasion de le recevoir à plusieurs reprises sur l’antenne de France Culture, d’évoquer son apport à la philosophie contemporaine. Elle se souvient avant tout d’un homme qui a travaillé à rendre la philosophie la plus accessible possible : “Son oeuvre  est extrêmement accessible. Tous les livres qu’il a publiés tiennent dans la poche, au sens du livre de poche, et sont écrits avec un style très clair, très imagé.”

Avec une prose sans fioritures et loin du dogmatisme, il s’est volontiers extrait des étiquettes et des notions abstraites pour défendre une vision incarnée de la philosophie, loin de l’image du penseur dans sa tour d’ivoire. Philosopher est pour lui, une manière d’être au monde, une manière de questionner le monde.  Ainsi, tout est philosophique. Prenant exemple sur le célèbre cogito cartésien avec le morceau de cire de Descartes, il s’interroge sur le réel au moyen du camembert. Philosopher, oui, mais avec humour.

B/ La Chronique de Jean Birnbaum

Clément Rosset, philosophe au fou rire, La joie comme credo philosophique, pour un penseur de la singularité

Dans la continuité des écrits de Schopenhauer, qui ont été pour lui une inspiration majeure, Rosset a développé une conception tragique de l’existence et son revers, la joie, comme l’explique Adèle Van-Reeth :

Rosset faisait partie de ces philosophes, qui, à partir de ce constat de la dimension tragique de lexistence, allaient plutôt du côté de la joie et disaient qu’il n’y avait aucune raison de désespérer. Les choses sont telles quelles sont, elles sont sans « pourquoi ».

Portant son attention à la spécificité de chaque chose plutôt qu’aux généralités, il est avant-tout un grand penseur de la singularité 

Aujourd’hui on parle beaucoup de l’individualisme. C’est justement montrer que ce n’est pas chacun pour soi, mais de se demander qu’est-ce qui, chez nous, ne ressemble pas aux autres. C’est ce qu’il faut essayer de penser, avec le réel en général. La simplicité, cest ce quil y a de plus difficile.

Amateur de musique, de théâtre, de gastronomie, il était capable de parler d’ivresse à la radio, tout en dégustant l’un de ses vins préférés. Comme en décembre 2017 dans les Chemins de la philosophie, sur France Culture, où Clément Rosset évoquait lui-même la joie, comme un credo philosophique

 Je sentais le secret des choses, je sentais le secret de l’être dans « Ainsi parlait Zarathoustra », de Nietzsche. Je savais tout… C’est la même impression que quand j’écoute certaines musiques : je sens la vérité sur toute chose. Nietzsche a ce mot admirable, et qui résume un peu toute sa philosophie – c’est un peu comme des versets bibliques, ou claudéliens  – : « Je sais maintenant, jai enfin compris que la joie est plus profonde que la tristesse. Cest ma devise. Si je devais avoir un credo philosophique, ce serait celui-là. »

 

C/ PHILOMAG

Le philosophe Clément Rosset est mort

 

Défenseur d’un réalisme radical, traquant sans relâche les illusions qui font écran au réel, Clément Rosset est mort. Il était l’un des philosophes français les plus importants, ainsi qu’un compagnon de route du journal, avec lequel il a collaboré à de nombreuses reprises.

« Chaque vie va finir et l’on ne peut se soustraire à cette règle. Nous voici maintenant face au réel le plus indésirable. Je pense que la finitude de la condition humaine, la perspective intolérable du vieillissement et du trépas, expliquent l’obstination des hommes à se détourner de la réalité », déclarait Clément Rosset. Le philosophe, représentant joyeux d’un réalisme radical, a été retrouvé mort dans son appartement parisien, le 27 mars 2018.

La philosophie tragique

Né le 12 octobre 1939 à Carteret, dans la Manche, Clément Rosset témoigne de la joie qui le préoccupait dès l’enfance. « Que cest bon dexister!» répétait-il alors à l’envi… bien que ses parents trouvent cette exclamation déplacée en pleine Occupation.

Admis à l’École normale supérieure, il publie à 19 ans son premier livre : La Philosophie tragique (PUF, 1960) dans lequel il invite, dans une veine nietzschéenne, à ne pas refuser la part tragique de l’existence. Agrégé de philosophie en 1965, il soutient une thèse de doctorat dirigée par Vladimir Jankélévitch, qu’il publiera sous le titre L’Anti-nature (PUF, 1973), avant de devenir professeur des universités. Il mène l’essentiel de sa carrière à l’université de Nice.

En marge des courants qui tiennent le haut du pavé dans les années  1970, qu’il s’agisse du structuralisme ou de la French Theory représentée par Derrida, Deleuze ou Foucault, il poursuit une œuvre aux thématiques atemporelles, dans un style ciselé et sans jargon, plein d’humour, se donnant pour objectif de « déblayer le chemin vers quelques évidences ». Capable de citer dans une démonstration sur Kant ou Hegel une pièce de Courteline ou un épisode de Tintin, il se fait lavocat dun réalisme radical, coupant malicieusement lherbe sous le pied de la psychanalyse et du marxisme, déjouant tous les « doubles  » fantasmatiques par lesquels les hommes tentent d’échapper à la réalité.

« Pour ma part, je ne mintéresse quau réel, affirme Clément Rosset. Ce qui ne veut pas dire que je passe mes journées à quatre pattes à renifler le réel dans tous les coins de ma chambre ! Une grande partie de mon travail philosophique depuis trente ans a consisté à démasquer les efforts, les extraordinaires gymnastiques intellectuelles auxquels s’adonnent la majorité des gens, et les philosophes en premier lieu, pour ne pas être en contact avec la réalité. »

L’unicité du réel

Héritier de Schopenhauer et de Nietzsche, mêlant les réflexions sur le cinéma, la littérature, la bande dessinée et la musique, Clément Rosset poursuit une œuvre philosophique qu’il ne conçoit pas « comme une espèce de sagesse permettant de mieux gérer la quotidienneté. Elle consiste plutôt en un art de traiter les problèmes qui ne sont pas liés aux circonstances, mais à des enjeux plus profonds, concernant la condition humaine ou l’être en général des choses. »

Il découvre l’intuition qui constitue le cœur de sa réflexion, « l’unicité du réel », un concept qu’il ne lâchera plus, comme frappé par le « génie de la philosophie » un soir de mars, à Nice. Eurêka ! Il comprend en une minute, comme un éblouissement « que lessence même du réel, cest de ne pas avoir de double. Il est dans la nature du réel d’être absolument singulier. Toutes les représentations que nous nous faisons du réel, les rêves que nous en avons, les ombres que nous croyons y déceler, ne sont que des fantômes et des déformations ».

De cette révélation métaphysique, il tire les premières conséquences dans ouvrage phare intitulé Le Réel et son double (Gallimard, 1976), où il étudie cette tentation que les hommes développent : échapper à la réalité, en concevant des « doubles » du réel – idées pures, utopies, croyances… Les philosophes idéalistes raffolent ; lui traque cette illusion. « Il resterait enfin à montrer la présence de l’illusion, écrit-il, – c’est-à-dire de la duplication fantasmatique – dans la plupart des investissements psychologico-collectifs d’hier et d’aujourd’hui : par exemple dans toutes les formes de refus ou de “contestation” du réel… Mais cette démonstration risquerait d’entraîner dans des polémiques inutiles et n’aboutirait d’ailleurs, dans le meilleur des cas, qu’à la mise en évidence de vérités somme toute banales. Un tel développement serait donc facile mais fastidieux, et on en fera ici l’économie. »

L’invisible

Lauréat du prix Procope des Lumières en 2013, distinguant l’auteur d’un essai politique, philosophique ou de société, pour son livre L’Invisible (Minuit, 2012), Clément Rosset se penche sur le revers de cette fuite du réel : notre capacité à percevoir un invisible qui nexiste pas. Il relève le « caractère étrange de la pensée » convaincu que « cest à cette faculté de croire voir et de croire penser, alors que rien nest vu ni pensé, que les hommes doivent lessentiel de leurs illusions ».

S’il connaît un épisode dépressif qu’il relate dans Route de nuit (Gallimard), s’il passe à deux doigts de la mort après s’être presque noyé dans une crique de Majorque en 2010 (Récit d’un noyé, Minuit, 2012), le sens du tragique ne s’oppose guère chez lui à la joie « miraculeuse » dexister. Au contraire, comme il le martèle inlassablement : « la philosophie est une quête intérieure de compréhension et dacquiescement à la réalité, un chemin par lequel on trouve une joie enivrante. »

D/Le philosophe Clément Rosset rattrapé par le réel. Par Elisabeth Franck-Dumas — 28 mars 2018 à 18:05

Le joyeux pourfendeur d’illusions est mort à 78 ans.

Le réel est têtu, Clément Rosset nous l’a appris. On pourrait se bercer de chimères, souhaiter par exemple que le philosophe ne fût pas mort à 78 ans (et, partant, qu’on n’ait pas à écrire sa nécrologie). Mais c’est stupide, et ça ne sert à rien. Aux illusions consolatoires, Clément Rosset opposait le réel sans fards. Le réel, c’était sa grande affaire.

Nous en voudrait-il, alors, d’avoir fait de ses livres un refuge ? Leur élégance et leur politesse, leur absence de jargon et leurs citations réjouissantes, piochées tous azimuts (Courteline, Proust, Montaigne, Ravel, Hergé…), font penser le contraire. Limpides, souvent hilarants, ses brefs ouvrages brillent d’un désespoir entraînant, d’une désillusion joyeuse. A lire les témoignages qui se sont immédiatement répandus sur les réseaux sociaux à la nouvelle de sa mort, l’on pouvait d’ailleurs conclure 1) que Clément Rosset était un philosophe à la surface importante et 2) que l’enthousiasme d’une génération qui n’était pas la sienne disait combien il était un penseur pour notre temps. Car au moralisme de l’époque, à son volontarisme optimiste, ses excès de culpabilité, son narcissisme, ses ­indignations multiples et inutiles, Clément Rosset répliquait par l’imparable : le réel n’a à offrir que ce qu’il est. Tout le reste, ce qu’on s’invente, ce qu’on se raconte, ce qu’on espère, n’est que foutaise. Et Dieu sait qu’on s’en raconte, des choses – Il le sait jusque dans son existence même. Tout ce magma-là, cette drogue qui permet de composer avec la décevante réalité, c’est le «double» du réel, bon à jeter. Le réel est là et il est idiot. C’est insupportable, mais c’est libérateur.

Jeu de l’existence

Avec Clément Rosset, c’est donc «l’interminable lignée des philo­sophes qui, de Platon à Kant et de Kant à Heidegger, nous ont enseigné à suspecter la réalité sensible au profit d’entités plus subtiles» (1) qui fut envoyée paître. Qui donc trouvait grâce à ses yeux ? Schopenhauer d’abord, sa lucidité et son sens de l’absurde. Il fut la révélation de ses 14 ans – car Rosset était précoce, il publia son premier livre, la Philosophie tragique, à 19 ans, alors qu’il était encore en khâgne à Louis-le-Grand. Puis Jankélévitch, qui dirigea sa thèse, publiée sous le titre l’Anti-nature, mais aussi Nietzsche, Epicure ou encore Parménide, sur qui il se pencha avec gourmandise dans Principes de sagesse et de folie. Les «tautologies» du présocratique, («ce qui est, est, ce qui n’est pas, n’est pas»), Rosset les révélait «terrifiantes en ceci qu’elles confrontent l’homme à une réalité à laquelle, et quel que puisse être son caractère douloureux ou rédhibitoire, il n’est point d’échappatoire ni d’alternative possible». Cette «loi générale de la réalité» piège «toute chose ou personne qui s’y trouverait mêlées» car «s’exposer à être, c’est se condamner à n’être rien d’autre». (Adieu, ouvrages de développement personnel !) Au jeu de l’existence, les animaux s’en retrouvaient pile au bon endroit : «La pierre n’en dit vraiment pas assez. L’homme, créature imaginative et bavarde, en dit toujours beaucoup trop. L’animal se trouve dans le juste milieu : il résume tout ce qu’on peut dire de l’existence, pas moins et pas plus.»

C’est un peu vexant, il est vrai. Mais dans la grande foule des illusionnés, des procrastinateurs, des amoureux éconduits dont Rosset démontait livre après livre les mécanismes de pensée, l’on se trouvait en bonne compagnie. Par exemple avec Swann, incapable d’accepter l’idée qu’Odette est une «femme entretenue», et cela au moment même où il lui envoie ses «mensualités». Avec le narrateur de la Recherche, qui refuse d’accepter que «Mademoiselle Albertine est partie», et se fabrique aussitôt ce mensonge rassurant : «Je vais la faire revenir». Avec le Murphy de Beckett, dont l’horoscope indique «un grand Désir de s’engager dans une Occupation quelconque, et pourtant pas». Ou encore avec Géronte, qui conteste «au nom du passé, la réalité du fait lui-même» : Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? Ce sont les yeux de cette foule humaine et désespérée qu’il a inlassablement tenté de déciller.

«Jubilation» et «nausée»

De la pelote du réel, Rosset tirait aussi le fil de réflexions brillantes sur la peinture, le cinéma et la musique, sur le temps et notre rapport névrotique à lui, sur l’amour et le narcissisme, et sur le désir et notre incapacité à l’exercer à l’endroit d’un objet réel – «Le meilleur des mondes nest pas un monde où lon obtient ce quon désire, mais un monde où on désire quelque chose», a-t-il écrit. Il tirait aussi, de ce réalisme féroce, une grande «joie», communicative, la tragédie allant pour lui de pair avec le bonheur, la «jubilation» avec la «nausée». «Lhomme joyeux ne se réjouit pas de tel ou tel bonheur particulier, mais du fait général que lexistence existe», jugeait-il. L’homme joyeux serait comme les toiles de Vermeer, qui témoignent «d’une jubilation perpétuelle au spectacle des choses» et d’une indifférence à soi. Le «rien» s’y étale à la vue de tous, «sinon le rien, du moins un très peu, un rien de notable» où l’on entend des échos au «presque rien» de Jankélévitch.

Normalien, agrégé de philosophie en 1965, résolument en marge de tous les courants qui parcoururent la philosophie française de son temps, Clément Rosset fut aussi professeur à l’université de Nice, et pamphlétaire à ses heures (la Lettre sur les chimpanzés et Matinées structuralistes). En 1999, il écrivit un livre sur sa dépression, Route de nuit : épisodes cliniques, où l’on peut lire ceci : «Savoir vivre signifie savoir tout rendre (à la mort).»

E/ SUR ROSSET

Inactuel, tragique, irrésistiblement jovial, pochard invétéré, tel était ce bon Clément Rosset, qui nous a quittés ce mercredi 28 mars 2018, à l’âge de 78 ans. Son œuvre est un hymne à la joie, à cette joie de vivre qui jaillit de l’amour inconditionnel d’un réel débarrassé de toutes ses contrefaçons et ramené à sa pure immanence.

Clément Rosset (1939-2018)

C’était un peu l’idiot du village philosophique, Lou Ravi de la crèche provençale, un gai luron bedonnant à la bouille généreuse, le cheveu ébouriffé, le regard sémillant et malicieux, le nez rouge et le sourire bêta d’un ivrogne joueur et enjoué, la mine d’un grand gamin avide de facéties, toujours prêt à lâcher une anecdote savoureuse ou une plaisanterie égrillarde, et néanmoins, quand ses yeux bleus s’écarquillaient devant l’éternellement renaissante surprise du réel, il avait le visage du sage antique, si ce n’est du prophète illuminé. Le genre de joyeux drille, en tout cas, que les gens sérieux mettent volontiers à l’écart, et qui, pour cause, est toujours resté en marge du très respectable système universitaire. Ce qui n’était pas pour lui déplaire, lui qui a enseigné pendant 31 ans sous l’azur alcyonien de Nice (qui avait tant inspiré son maître Nietzsche), et qui a écrit toute son œuvre au mépris du formalisme sorbonnard, maniant une plume alerte et enlevée, légère et drôle, mêlant allégrement les références les plus éclectiques, allant de Kant à Hergé, en passant par le théâtre de Courteline et la musique d’Offenbach.

L’idiotie du réel

Le traiter d’idiot n’est point lui faire insulte, c’est au contraire lui rendre hommage dans la mesure où tout son effort philosophique consiste à pourchasser les arrière-mondes, afin de restituer son « idiotie » au réel, son idiotie au sens étymologique du terme, c’est-à-dire son caractère « simple, particulier, unique », « sans reflet ni double »[1]. Le réel, selon la conception nominaliste de Clément Rosset, ne renvoie à aucune extériorité. Il est une indépassable tautologie, inéluctablement soumis au principe d’identité qui veut que A soit A, qu’un être ne soit rien d’autre que lui-même, déterminé mais fortuit, nécessairement quelconque, distinct de tous les autres au point d’en être absolument insignifiant.

Rares sont ceux, à vrai dire, qui possèdent une telle lucidité, un tel sentiment de lexistence se suffisant à elle-même. Parmi ces élus, il faut compter le poivrot. Ses yeux parfois voient double, et pourtant c’est lui qui perçoit simple tandis que l’homme sobre recouvre le réel de ses préconceptions. « L’ivrogne est, quant à lui, hébété par la présence sous ses yeux d’une chose singulière et unique qu’il montre de l’index tout en prenant l’entourage à témoin, et bientôt à partie si celui-ci se rebiffe : regardez là, il y a une fleur, c’est une fleur, mais puisque je vous dis que c’est une fleur… »[2] L’ivresse restitue le réel en ce qu’elle permet de s’étonner à nouveau, voire de s’émerveiller, de s’ébahir et de s’esbaudir, non pas d’une chose et de ses qualités, mais qu’une chose soit, que cette chose-là soit, qu’elle soit elle et rien d’autre qu’elle, ni plus ni moins.

Parménide (Vᵉ siècle av. J.-C.)

Ceci étant, et quels que soient ses penchants pour la boisson, Rosset ne prétend pas que l’ébriété soit l’unique voie d’accès au réel. On peut senivrer également de poésie et de vertu, et même de philosophie. Et c’est en ce sens que notre auteur réinterprète le vieux penseur présocratique Parménide, à rebours des lectures usuelles qui veulent en faire le précurseur de l’ontologie platonicienne, et donne une profondeur inédite à sa célèbre maxime : « Il faut dire et penser que ce qui est est, car ce qui existe existe, et ce qui n’existe pas n’existe pas »[3]. Ce qui semble n’être qu’un truisme futile s’avère en fait une sentence grave et irrévocable, et une salutaire mise en garde : peu importent les velléités de notre imagination, il est impossible de fuir le réel.

L’illusion du Double

Or c’est là, précisément, selon Rosset, le travers de l’homme : « rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserve l’impérieuse prérogative du réel »[4]. Regimbant devant l’âpre immanence du réel, l’homme tente de le dupliquer, de le revêtir d’un ersatz supposé lui octroyer sa véritable signification. D’après cette structure du Double, « le réel immédiat n’est admis et compris que pour autant qu’il peut être considéré comme l’expression d’un autre réel, qui seul lui confère son sens et sa réalité ». On retrouve cette attitude dans pratiquement toute la tradition métaphysique occidentale, depuis Platon opposant le sensible à l’intelligible, jusqu’à Heidegger distinguant l’étant de l’être. Et derrière cette tentative de déprécier l’apparent par rapport à un caché jugé plus authentique, se tapit le secret désir de nier une réalité dont on est incapable de se satisfaire. Au fond du Double gît la duplicité de l’impuissance. Et le drame est que le réel ne se laisse guère congédier : mis à la porte, il rentre par la fenêtre. Telle est la grande leçon d’Œdipe : le destin auquel on a espéré se soustraire nous revient immanquablement en pleine face. « La profondeur et la vérité de la parole oraculaire sont moins de prédire le futur que de dire la nécessité asphyxiante du présent, le caractère inéluctable de ce qui arrive maintenant. (…) Pas d’échappatoire – pas de double : c’est cela qu’annonçait l’oracle à l’avance ».

« Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ; et de nos maladies la plus sauvage, c’est mépriser notre être », écrivait Montaigne, autre référence majeure de Rosset.

Cependant les philosophes n’en sont pas les seules victimes, l’illusion du Double est la mieux partagée du monde, et nous y succombons tous lorsque nous cherchons à découvrir notre identité personnelle, ce « vrai moi », intime, qui ne se résumerait pas à notre identité sociale. Nous voulons croire que notre recension administrative, notre situation professionnelle et jusqu’à l’ensemble de nos actes n’épuisent pas ce que nous sommes. Nous nous mettons en quête d’un moi véritable qui précéderait ces contingences et leur survivrait. Et comme on peine à le déceler par pure introspection, on interroge le regard de l’autre pour confirmer la représentation que l’on veut se donner et obtenir ainsi une identité d’emprunt. D’où ce jugement cynique de Rosset, manifestement étranger à la notion de personne : « lintercession de lamour naboutit pas à faire don de soi à lautre mais à retrouver un soi à la faveur de lautre, jallais dire, en forçant à peine ma pensée, à son détriment »[5]. Cest, en réalité, par désamour de soi que lon sinvente un moi, lequel sera toujours factice et décevant, puisque limage de soi renvoyée par autrui, tôt ou tard, contredira la représentation que nous avons de nous-mêmes. Encore une fois, l’idiotie du réel finira par reprendre ses droits. En dernière instance, rien ne définit mieux notre idiosyncrasie que notre numéro de sécurité sociale, « et moins on se connaît, mieux on se porte ».

Autre figure du Double, celle de la nostalgie, ou son pendant, celle de l’optimisme. C’est-à-dire ne pas accueillir la singulière présence de ce qui est, mais ne percevoir l’être que comme la ruine de ce qu’il fut, ou la promesse de ce qu’il sera. « Les idées de changement du monde et de fin du monde visent un même exorcisme du réel et jouent pour ce faire du même atout : du prestige fascinant et ambigu de ce qui n’est pas par rapport à ce qui est, de ce qui serait « autrement » par rapport à ce qui est ainsi, de ce qui serait « ailleurs » par rapport à ce qui est ici »[6]. L’une et l’autre attitudes condamnent lhomme à poursuivre une chimère et à manquer le présent qui soffre. Il s’ensuit chez Rosset un épatant détachement vis-à-vis de la politique. Un désintérêt revendiqué, qu’il présente même comme une des vertus de la philosophie, « une vertu qui suffirait à elle seule à la faire déclarer d’intérêt public (et privé) : la fonction de démobilisation – de démobilisation générale »[7]. Le sage, peut-être, est trop près du réel pour être de ce monde.

La joie malgré tout

Ou, pour le dire autrement, trop joyeux pour s’engager dans les querelles mondaines. Car ce que nous n’avons pas encore dit, et qui est pourtant l’essentiel, c’est que cette attention au réel immanent, loin d’être une insupportable souffrance dont seul un double pourrait nous soulager, peut se révéler la source d’une joie inépuisable. Et Rosset soutient en outre qu’il s’agit de la seule vraie joie. L’allégresse, en effet, n’est pas entière si elle dépend de telle ou telle circonstance, de tel bien possédé ou espéré, si elle est donc susceptible de s’éteindre en même temps que ce qui la motive. La joie doit émaner d’une approbation inconditionnelle à la vie, d’un amour du réel pour lui-même, d’une jubilation gratuite devant ce qui est. En cela, elle est fondamentalement illogique, irrationnelle, totalitaire, faisant feu de tout bois, et par conséquent amorale jusqu’à la cruauté. Elle ne nie nullement les tribulations de l’existence (que l’auteur, grand connaisseur de Schopenhauer et ami de Cioran, ne peut ignorer) : tragique, elle les surmonte. Elle a déjà consenti à tout, si la jouissance lui est accordée, ce sera « par surcroît ». Comme Rosset le dit si bien, « la joie a ceci de commun avec la féminité qu’elle reste indifférente à toute objection »[8].

Cette béatitude n’a de semblable, comme il le reconnaît lui-même, que la grâce chrétienne, don gratuit et inexplicable de Dieu qui procure au croyant une joie immarcescible indépendante de toute affliction[9]. On serait tenté de prolonger sa pensée – serait-ce la trahir ? – en suggérant que le Dieu chrétien est cette exception d’un Double, ou d’un Autre, qui accomplit le réel sans l’abolir. Je me souviendrai, en tout cas, de la charité de ce bon vieux Rosset qui invita un soir à sa table un étudiant inconnu passant par-là, providentiellement, et qui lui offrit de son vin, qu’il descendait lui-même avec enthousiasme. Il restera pour nous ce singulier et attendrissant mystère d’un silène touché par la grâce.

 

Notes

 

[1] Le Réel, Traité de l’idiotie

 

[2] Ibid.

 

[3] Cité dans Principes de sagesse et de folie

 

[4] Le Réel et son double

 

[5] Loin de moi

 

[6] Mirages

 

[7] Faits divers

 

[8] La force majeure

 

[9] Cf. Le Réel, Traité de l’idiotie

 F/ Biographie

Entré à l’École normale supérieure en 1961, Clément Rosset devient agrégé de philosophie en 1964. Il enseigne la philosophie à Montréal de 1965 à 1967, puis à Nice jusqu’en 1998. Retraité depuis cette date, il vit à Paris et se consacre à son œuvre.

Rosset développe une philosophie de l‘approbation au réel : par la joie, je prends plaisir au réel tout entier, sans avoir à m’en masquer aucun aspect, si horrible soit-il. Le paradoxe de la joie est ainsi que rien dans la réalité ne me porte à l’approuver et que pourtant, je puisse l’aimer inconditionnellement. Cette vision est dite « tragique » au sens conféré par Nietzsche à ce terme : est tragique l’amour de la vie jusque dans le déchirement et la douleur extrêmes. Être heureux, c’est être heureux malgré tout.

Dès son premier livre, La Philosophie tragique, Rosset oppose cette vision tragique et joyeuse à la recherche d’un double qui puisse protéger du réel. Le réel étant à la fois cruel et indicible, les hommes ont tendance à lui préférer un double de substitution, une image illusoire et adoucie qui les en détourne. En particulier, la vision morale du monde repose sur l’illusion de ce double.

Deux essais consacrés à Schopenhauer,, ont montré que ce dernier était un précurseur des philosophies de l’absurde (Sartre, Camus) : pour Schopenhauer, le monde est douloureux mais surtout, cette douleur est sans raison. Au pessimisme bien connu du penseur de Francfort s’ajoute donc une intuition de l’absurde

Ses premiers essais personnels (La Logique du pire, L’Anti-nature) proposent une philosophie joyeuse et approbatrice dun monde où le pire est la seule chose certaine. Le pire est ce qui existe, la réalité antérieure aux idées de sens, d’ordre ou de nature : c’est le hasard lui-même, en tant que silence et insignifiance. Dans la trilogie qui suit (Le Réel et son double ; Le Réel, traité de l’idiotie ; L’Objet singulier), Rosset tente de préciser les attributs de cette réalité indéterminable et « in-signifiante ». La thèse essentielle de Rosset est celle-ci : la difficulté de penser le réel tient à ce quil ne manque de rien, quil se suffit à lui-même, quil se passe de tout fondement (car au fond, il ny a rien à expliquer, rien à comprendre). D’où la thèse majeure du Réel et son double : le réel est ce qui est sans double et le fantasme du double trahit toujours le refus du réel. L’ontologie du réel sur laquelle débouche cette réflexion a la particularité de ne pas reposer sur la pensée de son être ou de son unité[Lequel ?], mais de s’en tenir à sa seule singularité[Lequel ?], ce qui n’est possible que par la grâce d’une joie sans raison. Le réel auquel j’ai accès, aussi infime soit-il, en rapport de l’immensité qui m’échappe, doit être tenu pour le bon.

Ses influences

Les influences principales – Schopenhauer mis à part – de Rosset sont affirmées dès ses premiers livres. Elles correspondent à ses premières lectures. S’il a pu s’éloigner quelque peu, à partir du Réel et son double, de sa philosophie dite tragique, ces influences restent, explicitement ou implicitement, prégnantes dans tous ses ouvrages. Une des inspirations majeures de Rosset est Nietzsche, dont la pensée constitue le fil conducteur de son premier ouvrage. Il lui est, pour ainsi dire, toujours resté fidèle et le cite dans pratiquement tous ses livres. L’un des livres essentiels de Rosset, La Force majeure, consacre un long chapitre décisif à Nietzsche, dans lequel Rosset développe des analyses brillantes et originales du philosophe allemand comme philosophie de l’approbation inconditionnelle au hasard de la vie. Cette lecture est à comparer avec les interprétations qui faisaient autorité dans les années 1960-70 chez les philosophes français (Foucault, Derrida, Deleuze, Blanchot, Bataille, Klossowski). Rosset s’efforce de mettre en lumière un Nietzsche foncièrement affirmateur et joyeux, et en outre, musicien, aspect trop méconnu des commentateurs. Ses Notes sur Nietzsche constituent un apport crucial au développement de la pensée de Rosset en ce que chaque point remarquable de la philosophie de Nietzsche apparaît conciliable avec la philosophie de Rosset lui-même.

Outre l’influence déterminante de Nietzsche, celles de Lucrèce, Montaigne, Pascal, Spinoza et Hume – et, à certains égards, Bergson, Deleuze, voire Lacan – comptent également. Plus tard, revenant sur ce qu’il considère comme une condamnation trop hâtive, Rosset voit en Parménide la voix puissante de l’idiotie du réel (Principes de sagesse et de folie) contre l’interprétation métaphysique qui en fut faite par toute une lignée de philosophes, de Platon à Heidegger.

Reconnaissance

En 2013, il est lauréat du prix Procope des Lumières pour son ouvrage L’Invisible, et en 2008 du prix Gegner pour L’École du réel.

Décès

Il décède en mars 2018 dans son appartement parisien.

Publications

La Philosophie tragique, Paris, Presses universitaires de France, 1960 (ISBN 213054066X)

Le Monde et ses remèdes, Paris, Presses universitaires de France, Paris, 1964 (ISBN 213050941X)

Lettre sur les chimpanzés : plaidoyer pour une humanité totale, Paris, Gallimard, 1965, rééd. 1999 (ISBN 2070755282)

Schopenhauer, philosophe de l’absurde, Paris, Presses universitaires de France, 1967, 2010 (ISBN 978-2-13-058350-9)

L’Esthétique de Schopenhauer, Paris, Presses universitaires de France, 1969 (ISBN 2130421296)

(sous le pseudonyme de Roboald Marcas) Précis de philosophie moderne, Paris, R. Laffont, 1968, rééd. Écrits satiriques 1, Paris, Presses universitaires de France, 2008 (ISBN 9782130570844)

(sous le pseudonyme de Roger Crémant) Les Matinées structuralistes, suivies d’un Discours sur l’écrithure (sic), Paris, R. Laffont, 1969, rééd. partielle : Les Matinées savantes, Montpellier, Fata Morgana, 2011 (ISBN 9782851948076)

Logique du pire : éléments pour une philosophie tragique, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Bibliothèque de philosophie contemporaine», 1971 (ISBN 2130450563)

L’Anti-nature : éléments pour une philosophie tragique, Paris, Presses universitaires de France, 1973 (ISBN 2130539572)

Le Réel et son double : essai sur l’illusion, Paris, Gallimard, 1976 (ISBN 2070327515)

Le Réel : Traité de l’idiotie, Paris, Éditions de Minuit, 1977 (ISBN 2707318647)

L’Objet singulier, Paris, Éditions de Minuit, 1979, (ISBN 2707302856)

La Force majeure, Paris, Éditions de Minuit, 1983 (ISBN 2707306584)

Le Philosophe et les sortilèges, Paris, Éditions de Minuit, 1985 (ISBN 2707310115)

Le Principe de cruauté, Paris, Éditions de Minuit, 1988 (ISBN 2707311804)

Mozart, une folie de l’allégresse, Paris, Mercure de France, 1990, rééd. Le cas Mozart, Le Passeur, 2013 (écrit par Rosset, signé Didier Raymond) ( (ISBN 2368900381))

Principes de sagesse et de folie, Paris, Éditions de Minuit, 1991 (ISBN 2707314021)

En ce temps-là – Notes sur Louis Althusser, Paris, Éditions de Minuit, 1992 (ISBN 2707314277)

Matière d’art : hommages, Nantes, Le Passeur, 1992, rééd. Montpellier, Fata Morgana, 2010 (ISBN 9782851947741)

Le Choix des mots, Paris, Éditions de Minuit, 1995 (ISBN 2707315397)

Le Démon de la tautologie, Paris, Éditions de Minuit, 1997 (ISBN 2707316156)

Route de nuit : épisodes cliniques, Paris, Gallimard, 1999 (ISBN 2070756181)

Loin de moi : étude sur l’identité, Paris, Éditions de Minuit, 1999 (ISBN 2707316911)

Le Réel, l’imaginaire et l’illusoire, Biarritz, Distance, 2000 (ISBN 2908960125) (repris dans Fantasmagories, Paris, Éditions de Minuit, 2005)

Le Régime des passions, Paris, Éditions de Minuit, 2001 (ISBN 2707317640)

Propos sur le cinéma, Paris, Presses universitaires de France, 2001 (ISBN 2130520219)

Franchise postale [correspondance avec Michel Polac], Presses universitaires de France, 2003 (ISBN 2130537405)

Impressions fugitives : L’ombre, le reflet, l’écho, Paris, Éditions de Minuit, 2004 (ISBN 2707318531)

Fantasmagories, Paris, Éditions de Minuit, 2005 (ISBN 2707319384)

L’École du réel, Paris, Éditions de Minuit, 2008 (ISBN 2-7073-2019-6) [anthologie]

La Nuit de mai, Paris, Éditions de Minuit, 2008 (ISBN 2-7073-2020-X)

Une passion homicide, Paris, Presses universitaires de France, 2008 (ISBN 2-13-056540-9)

Le Monde perdu, Éditions Fata Morgana, 2009 (ISBN 978-2-85194-746-8) (notice BnF no FRBNF42798306)

Tropiques. Cinq conférences mexicaines, Paris, Éditions de Minuit, 2010 (ISBN 9782707321077)

La Folie sans peine, écrit par Didier Raymond [édition originale : Points, 1991] et remanié par Rosset, dessins de Jean-Charles Fitoussi, PUF, 2010 (ISBN 9782130581017)

Récit d’un noyé, Paris, Éditions de Minuit, 2012 (ISBN 9782707322395)

L’Invisible, Paris, Éditions de Minuit, 2012 (ISBN 9782707322388)

Question sans réponse [postface à Santiago Espinosa, L’inexpressif musical, Encre Marine, 2013] ( (ISBN 2350880664))

Faits divers, Paris, PUF, Perspectives critiques, 2013 (ISBN 9782130625568)

Esquisse biographique. Entretiens avec Santiago Espinosa, Encre Marine, 2017 ( (ISBN 9782350881232))

L’Endroit du paradis. Trois études. Paris, Les Belles Lettres, 2018 ( (ISBN 2350881474))

Notes et références

« Mort de Clément Rosset, philosophe du tragique et de la joie », Bibliobs,‎ 2018 (lire en ligne).

Le Point, magazine, « Le philosophe iconoclaste Clément Rosset est mort », Le Point,‎ 28 mars 2018 (lire en ligne).

« Biographie », Clément Rosset,‎ 25 avril 2014 (lire en ligne).

« Clément Rosset – Auteur – Ressources de la Bibliothèque nationale de France », sur data.bnf.fr (consulté le 18 février 2017).

Psychologies.com, « Clément Rosset : Je suis un chasseur d’illusions », Psychologies,‎ 16 juillet 2009 (lire en ligne).

Robert Jean-Dominique, « Clément Rosset, Schopenhauer », Revue Philosophique de Louvain, vol. 71, no 10,‎ 1973 (lire en ligne).

Seys Pascale, « Clément Rosset, L’esthétique de Schopenhauer », Revue Philosophique de Louvain, vol. 89, no 84,‎ 1991 (lire en ligne).

« Ecrits de Schopenhauer », Cairn.info,‎ 2001 (ISSN 0338-5930, lire en ligne).

« Le philosophe Clément Rosset est mort », sur www.philomag.com (consulté le 28 mars 2018).

« Entretien avec Clément Rosset : autour de L’école du réel – actu philosophia », sur www.actu-philosophia.com (consulté le 18 février 2017).

« La Force majeure : un nouveau Nietzsche? », sur clementrosset.blogspot.fr (consulté le 18 février 2017).

« Principes de sagesse et de folie – Philippe Sollers/Pileface », sur www.pileface.com (consulté le 18 février 2017).

lalettre, « Prix Procope des Lumières 2013 à Clément Rosset », sur www.lalettredulibraire.com, 17 janvier 2013 (consulté le 18 février 2017).

https://www.asmp.fr/prix_fondations/fiches_prix/gegner.html.

Clément Rosset, Esquisse biographique, Les Belles Lettres, 2017, p. 88-89.

Aurélien Barrau, « La philosophie rêvée », La vie des idées,‎ 4 février 2009 (lire en ligne)

« Clément Rosset : Récit d’un noyé. – actu philosophia », sur www.actu-philosophia.com (consulté le 28 mars 2018).

 

 

 

 

 

 

       

 

 

La gardienne déçue

Hier soir. Nous sonnons à l’interphone. Diner chez des amis chers, habitants d’un arrondissement et d’un immeuble assez chic.

Mon oeil est attiré par un papier collé sur la vitre de la porte d’entrée. J’imagine un rappel de la date des relevés des compteurs d’eau ou un avis aux occupants sur l’obligation du ramonage à l’usage de ceux qui n’ont pas cimenté leur cheminée, pour plaquer contre le mur une console laquée (blanche).

Pas du tout. C’est une concierge, une gardienne comme on nous oblige à le dire, qui râle, qui dit sa désolation, sa déception manifestement non feinte devant l’infamie : un vol ou une destruction de son installation annuelle par des malotrus éméchés ou irrespectueux du monde.

Je prends la photo. Reproduite en tête du billet. Lisez.

La gardienne signe de son nom : Severine Demarseille. Ce nom ne s’invente pas. Presque Arletty.

Aujourd’hui, j’ai dit à mon entourage que dès demain (je le ferai), je lui ferai déposer dans sa loge un billet de 50 euros (ça me semble correct) avec le mot suivant, évidemment anonyme :

« Madame, 

Je suis celui qui a bouleversé votre oeuvre absolument magnifique. Le petit arbre et les guirlandes étaient exactement à leur endroit, les lumières absolument en place, les boules d’une couleur assez inédite, flamboyantes, éclatantes, pétillantes, resplendissantes.

Et s’il devait exister un concours des meilleures décorations de Noel par les gardiennes d’immeubles, je suis persuadé que vous l’aurez emporté.

Mais mon impéritie a été sans bornes. En effet, le vin ou le cognac, au demeurant assez quelconque de nos hôtes de la soirée qui se voulait festive a perturbé le sens de mon équilibre. Je suis tombé, titubant sur les boules de Noel si savamment ordonnées par vous.

Elles se sont brisées et j’ai eu beaucoup de mal à ramasser les débris, eu égard à mon état d’ébriété. Je ne les ai pas volées, je les ai fracassées. En tentant de camoufler ce forfait.

Merci de votre pardon, en espérant que le dédommagement que je me permets de vous adresser vous permettra de rétablir, dans sa magnificence, votre installation.

Je reviendrai l’année prochaine admirer votre oeuvre, persuadé de sa grandeur renouvelée »

Vous ne me croyez pas, vous lecteurs.

Je jure qu’à la première heure, un coursier sera sollicité pour remettre l’enveloppe contenant le billet et mon mot.

Je reviendrai plus tard sur cette nouvelle pratique des gardiennes d’immeuble. Beaucoup imaginent qu’il ne s’agit que de la mise en scène permettant l’octroi d’étrennes plus généreuses.

Ils se trompent. Les gardiennes parisiennes sont très attachées à cette beauté qui embellit, pour un temps les porches et les cours d’immeubles. Fières de leur « installation ». Je le sais, pour avoir en avoir discuté longuement avec elles et quelquefois aidé à l’organisation spatiale.

Mes amis proches, ceux qui m’ont trop connu, diront que ma peur des gardiennes, qui trouve son origine, très ancienne, à une autre époque, dans la vision, derrière un rideau de loge, par une gardienne attentive ou trop curieuse, des venues dans mon appartement de personnes qui pouvaient être aperçues par elles (les gardiennes), alors qu’elles (les venues) étaient peut-être nécessairement occultes et pas avouables (femmes d’un soir, femmes trop régulières, femmes non suffisamment jolies, femmes connues, femmes adultérines) est à la source de cette empathie, assez suspecte.

Comme si je voulais les avoir avec moi, de mon côté.

Ils se tromperaient ces faux amis qui me connaissent trop.

J’aime les gardiennes jolies qui nous saluent le matin dans la cour d’immeuble en nous souhaitant une excellente journée.

Elles sont rarement très jolies, mais j’ai eu la chance d’en rencontrer. Des portugaises qui pouvaient, un soir de détresse, nous inviter dans leur loge pour nous chanter un air de fado. Ce qui, pour beaucoup, n’est pas la meilleure solution d’extirper la tristesse. Mais je  réponds à ces ignorants que la « saudade », la nostalgie transfigurée, est aussi admirable que le rire aux éclats, s’agissant du même univers éthéré : celui du sentiment.

Comment peut-on arriver d’un boule de Noel cassée ou volée à la « saudade » romantica ?

Allez savoir. Ce sont les mystères des plumes ou des claviers qui s’envolent allègrement, et qui prétendent, un peu dans l’exagération ou l’exacerbation des mots à une tentative de purification des airs.

On ne se refait pas.

PS. Dieu que le papier quadrillé redouble l’effet. Presque du Simenon. Et le « votre attention » sonne comme dans une salle de spectacle du monde. Il est par ailleurs curieux qu’une faute d’orthographe se soit immiscée dans le texte (« déçu » et non « déçue ». Un commentaire sur l’effacement de la féminité lorsqu’il s’agit de blâmer serait inopportun et mensonger