L’amour en miettes conceptuelles

Ceux qui s’aventurent ici connaissent mon admiration, mon engouement pour Francis Wolff, philosophe, vulgarisateur, immense culture de la musique, auteur d’un bouquin remarquable d’histoire de la philosophie d’Aristote aux neuro-sciences, vrai spéciste (comme moi) et (toutes nos excuses) fervent aficionado, qui écrit et parle de la corrida (de toros) comme très peu.

On m’a demandé si je connaissais son bouquin sur « l’amour » (jamais parfait, c’est le titre du livre). Non je ne connaissais pas et me suis donc empressé d’acheter la version numérique, vous savez celle qui me permet d’offrir des extraits, bonheur du partage par un simple « couper/coller ».

FW s’approprie le sujet « amour » en le considérant comme un concept qu’un philosophe peut décortiquer. Pourquoi pas ?

je donne ici ce que j’ai souligné :

« Rester calme et commencer par le commencement. Se demander  : «  Qu’est-ce l’amour  ?  » (ou avec Ella Fitzgerald chantant Cole Porter  : « What is this thing called love  ?  »). On se pose rarement la question d’abord. On le veut, on le vit, on le vante, on ne le définit guère. Pourtant l’exercice définitionnel, pour ingrat qu’il paraisse, peut s’avérer éclairant  : le qu’est-ce que est souvent le meilleur chemin du pourquoi. Toute bonne définition permet d’expliquer les caractéristiques les plus énigmatiques. Comprendrait-on pourquoi l’amour fait tant d’histoires hétéroclites sans savoir ce qu’est une histoire d’amour  ? Édith Piaf a chanté «  Mais qu’est-ce que c’est l’amour  ?  » (avec Théo Sarapo) bien après son «  Hymne à l’amour  » qui se terminait pourtant par  : «  Mon amour, crois-tu qu’on s’aime  ?  » En philosophe, elle aurait dû faire l’inverse  ! Car la philosophie, au contraire de l’amour, commence à froid. Elle s’achève de même.

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« Comme si la clarté de l’idée affadissait le mystère de la réalité. De jolies formules se présentent donc comme des définitions sans en être. Elles encombrent les hebdomadaires (surtout l’été) ou les manuels de développement personnel. La littérature en recèle quelques trésors. Dans À quoi rêvent les jeunes filles, Musset fait dire au comte Irus  : «  La vie est un sommeil, l’amour en est le rêve  » (et il ajoute  : «  Et vous aurez vécu si vous avez aimé  »). Et le Roméo de Shakespeare confie à son cousin Benvolio  : «  L’amour est une fumée faite de la vapeur des soupirs  » (Love is a smoke raised with the fume of sighs). Des aphorismes aussi obscurs, mais moins beaux et à prétention définitionnelle émanent parfois de gourous qui se dispensent de justifier leurs affirmations parce que cela dévaloriserait l’autorité de leur discours ou de leur personne. Les plus réputés ont sacrifié à cette rhétorique. Ainsi Lacan en aurait-il sorti une bien bonne, souvent citée, mais difficilement repérable dans son œuvre  : «  Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.  » Ce genre de sentences lapidaires, interprétables à l’infini, ne sont ni vraies ni fausses  ; elles séduisent parce qu’elles semblent relever du genre élevé de l’apophtegme. Mais étant a priori, elles sont aussi irréfutables qu’aisément réfutées par le premier des contre-exemples7. D’ailleurs, il est facile d’inventer ad libitum des pseudo-définitions énigmatiques. En voici quelques-unes  : «  Aimer, c’est mourir à soi pour revivre par un autre  »

Bon, vous voyez, FW est intelligent dans sa manière d’aborder l’amour. Ce qui est défini ou même conceptualisé est mieux vécu. C’est ce que disait Lucrèce de la mort.

Donc l’amour, un sujet de philosophie ? Sans affadir son vécu ?

Certainement.

Je lis le gros bouquin de Wolff et reviens bientôt vous dire ce qu’il en est. Sûrement que du bon. Du bel amour jamais parfait, selon ses dires. Ce qui en fait l’amour ajoute t-il.

Difficile de naviguer dans le réel si le mystère ne nous donne pas sa consistance…

Après ma lecture, j’aurais au moins tranché entre la vapeur poétique et la matière réflexive. Mais peut-être ne faut-il pas trancher ?