micro-créature

Le néo-féminisme peut énerver, tant la confusion des comportements, le totalitarisme qui émerge de la pensée unique, les amalgames qui brûlent les différences et les nuances sont à l’œuvre dans ce discours simplificateur et, partant simpliste. La cause n’est pas aidée.

Tous ceux qui militent, sans hurler, très simplement pour l’instauration de l’universel, lequel se compose, presque au centre, de l’égalité entre hommes et femmes n’ont aucun besoin de ce discours saturé de puritanisme correct et américain.

Il suffit, dans la quotidienneté, de se débarrasser des tares historiques. Ce qui, pour ceux qui naviguent un peu dans l’intellectualité (il n’est nul besoin d’être un lettré ou un intellectuel pour cette navigation, il suffit de s’extraire quelques minutes du confort du vide) est chose assez aisée. Même s’il faut, constamment, combattre les travers et les tendances à la rechute. Les empreintes, même factices et de circonstance historique ont du mal à s’effacer. Comme les méchants tatouages, prégnants, souvent regrettés, gravés dans un temps, lequel, revêche et jaloux, lutte contre son effacement.

Nul besoin de clamer ou mal gesticuler. Il faut juste agir, encore une fois, dans les heures, au quotidien,sans trop s’en vanter ou en faire un fonds de commerce ou un étal de soi

L’on peut ainsi, dans cette petite posture des affirmations béates et caricaturales, trouver assez suspects les faiseurs mâles qui font du soutien criard et prévisible au féminisme leur crédo journalistique, ceux qui s’ancrent dans la pensée idéale, devenue presque majoritaire, du temps présent en Occident. Elle est, au demeurant, assez proche des poètes, même des grands qui pouvaient se donner à voir plutôt qu’à lire, et qui faisaient, de la femme, pour la beauté du mot, un avenir de l’homme. L’esbroufe était déjà en marche.

Bref, quelques nouvelles mégères gâchent le combat. Et quelques hommes douteux achèvent le travail de l’ennui des discours connus et assez ressassés.

Donc, à bas les féministes de tribune et vive la douce égalité universelle des sexes (des mots qui apaisent), doucement affirmée. Douce. Non la femme, ce qui serait une nouvelle rechute (cf supra), mais l’égalité.

Cependant, il est des jours où la colère peut devenir légitime.

Elle surgit à la lecture de cet article paru dans plusieurs journaux français qui ont repris la même dépêche :

« Le 4 février 2019, Hamid Askari, chanteur iranien à succès, a été contraint d’interrompre sa carrière car il a volontairement laissé chanter l’une de ses musiciennes lors d’un concert à Téhéran, une pratique interdite en Iran.

En République islamique d’Iran, « le chant solo d’une femme » constitue « une infraction » à la loi. C’est ce qu’a rappelé le responsable musical du ministère de la culture et de l’orientation islamique après avoir annoncé lundi 4 février sa décision d’interdire toutes les activités musicales du chanteur pop à succès Hamid Askari, comme le rapporte un blog du Monde.

Les organisateurs coupent son micro…

Le 30 janvier, alors qu’il donnait son dernier concert dans la grande salle de la Tour Milad, à Téhéran, la guitariste d’Hamid Askari, Negin Parsa, s’est lancée dans une interprétation en solo. Indignés par autant d’audace, les organisateurs ont aussitôt décidé de couper son micro.

…le chanteur lui offre le sien

Malgré la censure, Hamid Askari donne alors le sien à la chanteuse pour qu’elle termine son show. Très enthousiasmé par la performance, chanteur indique que la jeune artiste, « dotée d’une jolie voix », est « l’un des meilleurs musiciens du groupe ».
Cet échange, enregistré dans une vidéo qui a fait le tour du web en Iran, a suscité les réactions vivement indignées des conservateurs proches des gardiens de la révolution, l’organisation paramilitaire dépendant directement du chef de l’État iranien.
Ainsi, à peine une semaine après l’incident, le gouvernement a décidé de suspendre Hamid Askari de toutes ses activités musicales, sans donner plus d’indications »

Sauf à tomber dans les travers dénoncés plus haut, il nous semble assez inutile de commenter, de gloser, d’entrer dans un débat national, d’enlever sa veste pour débattre en chemise dans des salles des fêtes humides. S’il n’était l’oppression des femmes en Iran et ailleurs, la nouvelle pourrait être rangée dans le comique qui fera rire, bientôt ou presque, nos arrières petits enfants.

Cette nouvelle nous permet cependant ici de formuler quelques observations de circonstance :

1 – Mais d’où vient cette interdiction du « solo de la femme »? Impossible de trouver son fondement en ligne. Alors, on interroge autour de nous, y compris par téléphone. Et tous s’accordent à considérer que la femme qui chante seule donne trop à voir sa sensualité. Ce à quoi je rétorque que je ne crois pas à cette explication puisqu’en effet la femme qui chante en duo avec « un monsieur » peut faire preuve d’une sensualité torride, lorsque regardant le duettiste mâle, elle traverse son corps des mille feux du désir, comme dirait le magazine « Nous deux ». Dans ce cas, il faudrait interdire la femme sur une scène, seule ou accompagnée, ce qui ne semble être le cas, étant ici observé que la femme précitée était donc la guitariste du groupe pop iranien et se produisait sur scène sans censure, en plaquant, si j’ose dire ses accords.

Serait-ce, peut-être, l’apologie de la chorale, évidemment exclusivement féminine en Iran qui fond le sujet dans le tout ? Après quelques recherches, on peut abandonner l’hypothèse. Elle n’existe pas cette chorale en Iran. Heureusement. Cette explication m’aurait éloigné des chorales occidentales, y compris religieuses qui flirtent avec la beauté universelle (encore) des sons presque divins.

Peut-être une haine des sunnites dont les grandes chanteuses à la voix de désir, langoureuse, éclatantes dans leur corps pourtant droit sur scène qui laissait cependant apercevoir la jouissance en suspens, lisse ou violente, sous leurs tuniques brodées d’or ?

Comme Oum Kalsoum, ci-dessous eternisée ?

Il est vrai que l’on ne connaît pas vraiment de chanteuses chiites célèbres.

Mais l’on peut douter de cette explication, nonobstant la prédominance du noir dans le monde chiite…

En réalité, le fondement n’existe pas dans le fondamentalisme. Et l’absence d’explication renforce donc la constitution du comique. À dire vrai, l’on frôle ici une grande vérité dans la proximité entre la religion totalitaire et l’absurde qu’elle génère. Mieux encore, l’explication doit ici être bannie. C’est la loi du genre religieux. Le motif officiel est de nature à être décortiqué, critiqué, et, partant, démantelé. D’où cette nécessité de la praxéologie dans certaines religions qui accordent le droit à la pensée théologique qu’à ceux qui peuvent, dans les cloitres, les arrières cours de mosquée, dans les yeshivas, l’appréhender pleinement.

Au peuple, on dit « tu fais et tu n’as pas à comprendre« .

L’épisode iranien serait donc le comble de la religion qui se fonde non seulement sur le « Mystère général » mais également sur celui, moins unique, de la pratique sans cause. Vaste sujet que celui de l’aliénation (au sens philosophique s’entend, le terme dans le sens commun ne pouvant être employé ici, sauf à discréditer son voisin assidu aux messes du dimanche.

2 – Deuxième observation. Elle est provoquée par une conversation avec une amie laquelle lorsque j’ai proposé une mobilisation de femmes par millions pour déferler, pacifiquement dans les grandes artères de Téhéran, s’est montrée, à mon grand étonnement, assez dubitative.

J’ai pu, en la pressant de motiver ce doute, entendre dans sa bouche qu’elle en avait marre de défendre dans le monde la liberté des femmes alors que ces dernières accordaient, par le vote, démocratiquement, un siège au pouvoir qui les opprimait. Ce qui était le cas en Iran. Et que c’était faire injure à l’intelligence des humains que de considérer que leur liberté avait été entamée. Ces femmes étaient aussi des êtres de raison. Et la leur s’exprimait ailleurs.

Le propos m’a surpris, même s’il me ramenait à ce cher Etienne de la Boétie, l’ami cher de Montaigne et son maître-ouvrage, son « Discours sur sur la servitude volontaire » écrit en 1574 et dans lequel il analyse la relation entre domination et servitude, en démontrant comment les « drogueries » (les jeux de Rome, les spectacles, les théâtres, les gladiateurs, la religion, les médailles) participaient à organiser, en l’appâtant, la servitude dudit peuple engourdi et endormi, comment lesdites drogueries constituaient une compensation à la liberté volée et l’adhésion subséquente à la servitude volontaire, corollaire de la tyrannie.

Pourtant, me disais-je, rien de tout cela en Iran. Même pas de la récréation ou des jeux de cirque. Et, pourtant encore, le volontariat de la servitude chez les femmes qui votent pour les mollahs.

Mais non, non, on ne peut s’en tenir là. Il nous faut, décidément, même si on a tenté plus haut d’esquiver le propos, revenir à l’aliénation que Marx décrivait avec ses opiums des peuples. Une extériorité à soi, provoquée par un autre extérieur qui est celui de la Société organisée pour le provoquer ( « le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s’affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux (…) le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification ».

Marx parle du travail et l’aliénation pour le transposer dans l’idéologie et la servitude fabriquée par les opiums.

L’ouvrier n’était pas responsable, n’en déplaise au Sartre pré-soixante-huitard.

Les femmes non plus en Iran.

On arrête ici, de peur de sombrer dans la théorie aride de l’histoire du sujet en Occident et en Orient, en convoquant trop de philosophes qui ne ne feraient que brouiller les pistes.

Tenons nous en aujourd’hui à l’essentiel : une femme ne peut chanter en solo en Iran. Les amoureux du seul réel dans la lignée de Clément Rosset ou de l’empirisme anglo-saxon ont raison de s’en tenir à ce qui est.

Comme quoi, un simple micro peut nous faire dériver vers mille autres choses essentielles.

Mais, nous dira le malin, c’est bien le rôle du micro que d’amplifier