Quarto Cohen

 

 

 

 

 

On colle ici un article paru dans la République des Livres, l’excellent site (un clic pour y accéder sur ce lien site) de Pierre Assouline, intitulé « LE VRAI ALBERT COHEN, ENFIN » (ici)Il faut savoir s’effacer quand d’autres disent mieux que vous.

L’usage du « Copier /coller », à condition de citer est une aubaine pour la mémoire et l’apologie…

« Les lecteurs de la Comédie humaine, des Rougon-Macquart, des Hommes de bonne volonté ou de la Recherche du temps perdu ont toujours su qu’en en lisant séparément l’un des volumes, il s’agissait de la partie d’un tout, laquelle en principe pouvait se comprendre et s’apprécier sans connaître l’ensemble. Mais combien de lecteurs d’Albert Cohen (1895-1981) se sont-ils jamais doutés que c’était également le cas ?Enfin, ils peuvent vraiment lire son œuvre. Ceux qui connaissent plusieurs de ses livres diront que c’est déjà fait de longue date – à l’exception des allergiques, des indifférents à son verbe étincelant, Alain Finkielkraut par exemple ne cache pas à propos de Belle du seigneur notamment, hymne à la femme qui désespère autant qu’elle fascine le narrateur : « Je déteste son lyrisme. Je n’y reconnais rien du sentiment amoureux » écrit-il dans Et si l’amour durait ? (Stock).

Pour d’obscures raisons éditoriales, qu’il serait lassant et répétitif d’énumérer, Solal, Mangeclous, Les Valeureux, Belle du seigneur ont paru non seulement dans le désordre mais privés d’une précision qui ne relève pas du détail. Une simple mention. Car dès 1935, soit peu après la parution du premier volume Solal, Albert Cohen avait fait figurer le sur-titre en couverture de Mangeclous « Solal et les Solal ** ». On n’aurait su mieux en dire la continuité.

Avant-guerre, Gallimard était passé outre en raison de l’énormité du manuscrit et n’avait pas hésité à demander à l’auteur de couper, ou plutôt d’en distraire une bonne partie pour la publier ultérieurement, ce qui sera fait. Il est vrai que Cohen était non seulement fécond mais bavard, sa prose fut-elle inspirée, étincelante ; lui-même reconnaissait que son art de la composition reposait sur sa capacité à en rajouter ; à propos de son inspiration, il parlait même d’une « prolifération glorieusement cancéreuse ». Marcel Pagnol, son meilleur ami depuis leur adolescence au lycée à Marseille, lui faisait remarquer que dans ses romans, il y en avait trop :

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« Trop de tout et dans tous les genres ! »

Avec la parution ces jours-ci du Quarto (1664 pages, 32 euros, Gallimard) regroupant les quatre romans dans l’ordre, enrichis de notes érudites, de présentations éclairantes, d’un glossaire de mots rares et typiques, et d’une biographie illustrée, sous la direction de Philippe Zard, spécialiste de littérature comparée à Paris-X-Nanterre, la faute est enfin pardonnée en même temps qu’elle est avouée. Le lecteur a enfin la conscience d’être en présence d’une véritable volume déclinée en une suite de volumes qui ne font qu’un. Ne manquent à ce pavé que sa pièce de théâtre Ezéchiel ainsi que ses récits autobiographiques Le Livre de ma mère, Ô, vous frères humains, Carnets 1978. Mais à quoi ressemble désormais cette œuvre ? Qu’est-ce qui apparaît qui n’apparaissait pas ? Autrement dit : qu’est-ce que cela change 

Solal brille toujours par sa juvénilité, sa spontanéité, ses fulgurances. C’est d’autant plus remarquable qu’il s’agit de la matrice de l’œuvre. Autrefois, explique le maitre d’œuvre de ce Quarto, les épisodes dramatiques et comiques donnaient une sensation de foisonnement étouffant ; désormais, ils gagnent en équilibre, l’alternance de burlesque et de tragique est moins déroutante (Pagnol aurait apprécié) et le rythme de l’ensemble y gagne. Les présentations de chaque roman permettent également de mieux déceler ses influences : Rabelais bien sûr auquel il emprunte son sens de l’hénaurme mais aussi Proust qui l’a sidéré dès la découverte en son temps d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs dans une librairie d’Alexandrie, ville où il effectuait un stage dans un cabinet d’avocat. A ses yeux, Proust incarnait par excellence le-grand-romancier. N’empêche que sa fiction, la part autobiographique est limitée. Ariane a eu plusieurs modèles agrégés, ce qui ne manqua pas de susciter de vaines polémiques longtemps après. Solal quant à lui n’est pas Cohen. La Céphalonie (île grecque où il n’avait jamais mis les pieds) de sa saga n’est pas une transposition de la Corfou de sa petite enfance, d’autant qu’il n’y aura passé que ses cinq premières années avant l’émigration familiale à Marseille, n’y revenant que pour le temps bref de sa bar-mitzva.

On sait que rien n’horripilait Philip Roth comme d’être présenté à l’égal d’un « écrivain juif » dépendant d’une fantasmatique « école juive new yorkaise », de même que Graham Greene ou François Mauriac se disaient « écrivain et catholique » mais certainement pas « écrivain catholique ». Et lui ? « Cohen est un écrivain juif comme Césaire est nègre et Claudel catholique : ces adjectifs portent, idiomatiquement, le tout de la question humaine » écrit Philippe Zard. Il est vrai que Cohen, lui, s’est toujours réclamé d’une inspiration juive. D’autant qu’il fut un sioniste engagé, fondateur de l’éphémère Revue juive chez Gallimard, proche de l’Agence juive et de Chaïm Weizmann, le président de l’Organisation sioniste mondiale (mais, déçu, jamais l’ancien activiste ne se rendit dans la Palestine du mandat britannique ni en Israël). En fait, il vivait son sionisme comme l’aventure séculière du peuple juif. Il a toujours écrit sur des sujets juifs à travers lesquels il réussissait à viser l’universel. Mais malgré cette puissante revendication identitaire, qui le poussa à baptiser dans un premier temps sa saga romanesque « La geste des Juifs » comme s’il entendait marquer le territoire de son imaginaire, il n’en demeurait pas moins fermement agnostique.

3106287Désormais, lorsqu’on demandera quel est le chef d’œuvre d’Albert Cohen,, il suffira de répondre Solal et les Solal en montrant ce Quarto. Même si, comme le rappelle Me Karine Jacoby, son chef d’œuvre dans l’ordre de la non-fiction demeure le passeport des réfugiés. Car lorsqu’il n’écrivait pas, il était diplomate à la Société des nations à Genève. Et c’est ès-qualités, en tant que conseiller juridique au Comité intergouvernemental ad hoc, qu’il élabora l’accord international portant sur le statut et la protection des réfugiés (15 octobre 1946), lequel remplaça le passeport Nanssen. Preuve s’il en est, selon Philippe Zard, qu’Albert Cohen appartient à la catégorie d’écrivains qui placera toujours l’éthique au-dessus de l’esthétique.

« (Albert Cohen » ; « Albert Cohen et Marcel Pagnol et lycée » ; « Diplomate à Genève » photos D.R.)