Spinoza à toutes les sauces

Dans le dernier numéro de Philosophie Magazine, Miguel Benassayag, s’instituant spécialiste de Spinoza, nous livre ses interprétations. En relation avec ses expériences…

Je viens de finir.

Il se trompe beaucoup et confond l’état d’esprit avec l’affirmation péremptoire et ramène Spinoza à un charlatan du développement personnel.

Je colle ci-dessous l’article (en vous conseillant de vous abonner à la revue)

Je reviendrai très bientôt pour écrire pourquoi il se trompe lourdement sur le maître.

Il s’agit, en vérité, de la question de l’approche philosophique et ses succédanés. Miguel, tout en critiquant les grecs, se place dans la « philosophie-sagesse » qui est au fondement de cette déviation thérapeutique.

Spinoza n’est ni un marchand de bonheur, ni un précurseur de la psychanalyse et, encore moins, un sage. C’est juste un philosophe….

Et l’expérience est antinomique d’une théorie philosophique, sauf à redevenir le collégien qui clame « carpe diem » entre deux parties de baby-foot.

Miguel fait état de « supermarché ». Il se peut qu’il y trouve une bonne place dans celui de la pensée.

En l’état je laisse lire et, éventuellement, apprécier…

Je perturbe un peu la lecture en soulignant ce que dois commenter….

Spinoza vu par Miguel Benasayag
Miguel Benasayag : “Spinoza m’a fait comprendre que le corps est indissociable de la pensée”

Spinoza est le compagnon de route de Miguel Benasayag. Aussi bien dans son engagement contre la dictature militaire en Argentine que dans sa pratique de psychanalyste ou dans sa position contre la conception du vivant du transhumanisme et des neurosciences, il s’inspire de l’auteur de l’“Éthique” et dénonce le retour du dualisme qui isole l’esprit.
Miguel Benasayag

Philosophe et psychanalyste, il est l’auteur, entre autres, de Passions tristes. Souffrance psychique et crise sociale (avec Gérard Schmit, La Découverte, 2003), d’un Abécédaire de l’engagement (Bayard, 2004), d’un Éloge du conflit (avec Angélique Del Rey, La Découverte, 2007) et de plusieurs ouvrages consacrés à la bioéthique : Cerveau augmenté, homme diminué (La Découverte, 2016), La Singularité du vivant (Le Pommier, 2017), Fonctionner ou Exister ? (Le Pommier, 2018).

« Il me paraît essentiel de revenir à Spinoza et à sa pensée du corps, car nous glissons aujourd’hui sur une pente dangereuse. Contrairement à toute une tradition philosophique qui va de Platon à Descartes, Spinoza ne sépare pas l’âme du corps mais en fait une seule et même chose, il s’agit pour lui des deux attributs d’une même substance. “L’Âme et le Corps sont une seule et même chose qui est conçue tantôt sous l’attribut de la Pensée, tantôt sous celui de l’Étendue”, écrit-il dans l’Éthique. Or, depuis une trentaine d’années, on a tendance, en biologie et en robotique, à revenir au dualisme platonicien. Dans la recherche scientifique, tout s’oriente désormais vers le dépassement du corps comme s’il n’était qu’un simple support matériel. Le transhumanisme n’est qu’une version du platonisme, sans le génie de Platon, avec cette idée que le corps est un simulacre, que la vraie vie est celle des idées, des archétypes, et que le monde physique est une prison, la caverne, dont on doit s’échapper. Dans le langage scientifique, cela se traduit par l’idée que la vérité se trouve dans l’algorithme, que tout n’est qu’information. Le transhumanisme promet une augmentation du corps, mais il s’appuie surtout sur l’idée de la singularité, du pivot à partir duquel la vie n’aura plus besoin d’un corps biologique. On en vient à ignorer certains invariants corporels, biologiques, ce qui risque de mettre en danger la vie, le vivant. L’un de ces invariants tient aux limites que les transhumanistes considèrent comme des bornes à dépasser. Or les corps existent uniquement parce qu’ils sont limités. La singularité du vivant repose sur la contingence, le non-savoir, le non-prédictible, et sur une dimension de négativité irréductible à l’utilité, au fonctionnement et à la calculabilité.

Le modèle du vivant, de la vie artificielle aujourd’hui dominant, considère que la modélisation numérique peut épuiser l’ensemble du réel. La numérisation suppose que le réel puisse être modélisé comme un ensemble de points. C’est ce qu’on appelle l’arrondi digital : je considère comme un point ce qui existe en réalité comme intervalle. La modélisation numérique est intéressante si on la conçoit seulement comme une autre dimension de la vie, qui peut s’articuler, sans les écraser, avec les processus organiques. Depuis l’affirmation du biologiste Jean-Pierre Changeux selon laquelle “on peut abolir la frontière entre le mental et le neural”, on considère en France que le cerveau fonctionne comme une machine. Changeux ajoute à cela que le neural fonctionne comme une chaîne algorithmique, qu’on peut tout réduire à des algorithmes. Spinoza constate, lui, qu’“on ne peut pas savoir ce que peut un corps”. Ce non-savoir marque la non-réduction d’un attribut à l’autre, de l’étendue à la pensée, il implique qu’il n’est pas possible de réduire l’un à l’autre. Pour parler en termes spinozistes, nous dirons ainsi qu’il ne peut y avoir de distinction numérique dans la substance.

En quoi ce réductionnisme est-il dangereux ? Parce qu’il conduit, par exemple, à traiter le corps, le cerveau des enfants, comme s’ils étaient des machines dans lesquelles on peut implanter ou enlever un certain nombre de logiciels. Un exemple très clair de ce raisonnement a été mis en évidence par Angélique Del Rey dans son travail sur la pédagogie des compétences qui se concentre sur les formes de l’apprentissage, et non sur les contenus – il s’agit en quelque sorte d’apprendre à apprendre. Les neuroscientifiques présents dans le Conseil scientifique mis en place par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer vont à mon avis dans ce sens. Ils visent d’abord le “disque dur”, le cerveau de l’enfant, et, pour les “logiciels”, on verra après. Comme pour une machine numérique, on veille à son bon fonctionnement. Mais les apprentissages en deviennent secondaires. Cela implique une dichotomie cartésienne entre corps et esprit. Mais si nous pensons en termes monistes spinozistes, nous voyons bien que le contenu ne peut pas être séparé du fonctionnement du cerveau.

Cette idée de traiter le vivant comme une table rase que l’on module à l’envi est très dangereuse. D’ailleurs, elle est constamment mise en échec. Si le vivant n’était qu’information modélisable numériquement, cela fait longtemps que nous serions parvenus à fabriquer une véritable intelligence artificielle. On peut envoyer un homme sur la Lune, mais on n’arrive pas à éliminer la grippe ! Le vivant et la culture ont une complexité non réductible au symbolique. Le problème vient surtout de l’idéologie qui sous-tend la possibilité de numériser tout le vivant. N’importe quel scientifique sait que c’est un échec, mais cette idéologie a des conséquences concrètes, pratiques. On traite l’éducation, la société, l’économie, comme si le réel pouvait se réduire à des unités discontinues modélisables. Cet objectif est non seulement inatteignable, mais aussi dangereux pour le vivant. »

« Ma sensibilité au rapport entre le corps et l’esprit tient à mon parcours et à mon expérience des chambres de tortures pendant la dictature militaire en Argentine dans les années 1970. J’ai eu la chance – je dis bien la chance – de ne pas parler sous la torture. C’est de la chance, parce que si mes tortionnaires avaient continué un jour de plus, j’aurais peut-être craqué. Tenir n’est pas du tout une question de courage ou de morale. Une fois en prison, j’ai décidé de m’occuper des camarades qui, eux, avaient tout balancé, leurs amis, leur copine, et qui, de ce fait, étaient démolis, rendus presque fous. Ceux-là arrivaient comme mentalement démembrés, c’était horrible à voir. Ils ne pouvaient plus parler, plus penser. Avant de passer par la torture et les aveux, ils avaient leur opinion sur les choses. Mais une fois leur corps brisé par la douleur, ils ne pouvaient plus rien affirmer, ils étaient incapables d’être clairs politiquement et philosophiquement. Ils ne pouvaient même plus dire : “Je suis contre la dictature.” S’occuper de ces camarades pouvait s’avérer très dangereux : après tout, ils pouvaient très bien balancer ce que nous faisions en prison, nos plans d’évasion ou ma véritable identité que j’étais parvenu à cacher. Mais je refusais la moralisation de tout cela. Le bien et le mal ne sont pas des catégories absolues chez Spinoza : cela m’a permis de voir que ces camarades méritaient de l’attention, bien qu’ils aient flanché. Parmi eux, je me souviens de deux médecins à qui je demandais parfois conseil : même sur un plan strictement médical, ils étaient incapables de mobiliser leurs connaissances. Tout était anéanti, y compris leur savoir technique. C’est là, en prison, que j’ai vraiment interrogé ce rapport entre le corps en situation et la pensée, qui fait qu’on ne pense pas de la même manière selon que notre corps va bien ou est détruit. Spinoza m’a beaucoup aidé à comprendre pourquoi ces corps détruits ne pouvaient plus produire certaines idées, ne pouvaient plus s’exprimer : tout simplement parce qu’il existe une correspondance entre le corps et la pensée.

Dans ma pratique actuelle de clinicien et de psychanalyste, j’essaie de prendre en compte cela en orientant la thérapie vers l’exploration des possibles du corps du patient. “Quels sont mes possibles ?”, doit se demander le patient, et non pas “Quels sont tous les possibles ?”, comme s’il s’agissait de choisir une vie parmi d’autres dans les rayons d’un supermarché. Certains patients vivent dans l’idée qu’ils pourraient être autres : c’est le cas de celui ou celle qui continue de dire, même à 40 ou à 50 ans passés, “ma mère est comme ci, mon père comme ça, je ne peux donc pas faire autrement”, supposant ainsi qu’une cause extérieure l’empêche soi-disant d’être lui ou elle-même. Avec cette idée de cause extérieure, ce patient garde l’illusion d’une liberté qui pourrait mener à une vie autre. Là encore Spinoza est pertinent lorsqu’il nous invite à agir sur nos passions, à connaître ce qui nous détermine. Il ne s’agit pas toutefois pour lui de nous rendre libres, mais seulement d’augmenter notre puissance d’agir par la connaissance des causes qui nous déterminent et ainsi de développer la joie plutôt que la tristesse.

Je me souviens d’une patiente issue d’une prestigieuse école de commerce, major de promotion, devenue cadre supérieure dans une grande entreprise pharmaceutique. Cela ne l’empêchait pas d’aller très mal. Dans un premier temps, elle me demandait comment faire pour être ce cadre sup parfait, sans souffrir. À ce moment de la thérapie, elle se plaignait beaucoup de ce qui la constituait, de sa famille, de sa mère, de son père. Elle vivait dans l’illusion qu’être libre revenait à devenir autre. Par un long travail, elle est finalement parvenue à se demander quel désir se cachait sous ce désir d’être autre, quels étaient ses possibles à elle. Il y a eu comme un atterrissage en elle. Certes, l’insatisfaction était toujours présente, mais ce n’était plus une insatisfaction qui conduit à dire : “Je pourrais être un Martien si je le voulais.” Étant donné ce que je suis, quels sont mes possibles ? Voilà la vraie question. Nous vivons dans un exosquelette constitué par les attentes de notre milieu social, de notre famille, mais il faut développer son endosquelette et, avant cela, apprendre à le connaître. Un jour de bascule de sa thérapie dont je me souviens encore, la jeune femme m’a dit : “Miguel, et si mon endosquelette n’en vaut pas la peine, ne vaut rien ?” Je lui ai répondu que c’était possible, mais qu’il y avait seulement deux solutions : “Soit on cherche cet endosquelette pour que vous puissiez vivre votre vie, soit vous restez à souffrir dans une vie qui n’est pas la vôtre.” Elle a eu le courage de partir à la découverte de cet endosquelette, ce qui l’a menée à s’inscrire en fac de lettres, puis en médecine et en psychiatrie, et elle est en train de terminer ses études. Elle, située d’une certaine façon, dans un certain milieu, la fille de ses parents, s’est mise à explorer, avec son corps à elle, ce qui faisait partie de ses possibles.

Cette exploration demande d’autant plus de courage que nous vivons dans un monde globalement dominé par ce que Spinoza nomme les “passions tristes”, soit la haine, l’envie, la colère, la peur, la honte. “Avoir quelqu’un en haine, c’est imaginer quelqu’un comme cause de Tristesse ; et par suite qui a quelqu’un en haine s’efforcera de l’éloigner ou de le détruire”, écrit-il. Difficile de ne pas penser au sort que nous réservons aux étrangers et aux migrants. Pour Spinoza, la Tristesse diminue notre puissance d’agir, elle est le signe d’une moins grande perfection. Elle alimente pourtant la plupart des programmes politiques qui l’emportent actuellement à travers le monde. Résultat : nous sommes de plus en plus disloqués, entre nous et à l’intérieur de nous-mêmes. Les candidats aux élections ne parlent plus du commun mais s’adressent à des individus sérialisés : “Tu paieras moins d’impôts, tu auras ceci, et toi cela.” Nous vivons dans une société dans laquelle, le lien se délitant, on ne peut que pâtir. Partout dans le monde, la droite dure l’emporte, y compris dernièrement au Brésil, ce qui est un événement historique fondamental. De même, en Argentine, depuis l’instauration des élections libres, jamais la droite n’avait gagné. La peur du futur, la fin du mythe du progrès, de l’idée que nous poursuivons un but qui nous rendra forcément meilleurs, ont opéré un changement énorme : nous sommes passés d’un futur-promesse à un futur-menace. Il y a cinquante ans, on croyait encore que futur rimait avec promesse, que tout irait mieux demain. Mais aujourd’hui, le futur apparaît comme une menace, il n’y a plus cette idée téléologique du progrès. Au lieu de l’idéal d’un progrès commun, désormais prime plutôt le désir de jouir de sa propre identité. Tout se recentre sur la notion d’identité fermée, saturée, qui nous dissout – “moi je suis blanc, toi tu es noir”. Tant que n’émerge pas un autre imaginaire, on peut toujours résister, il le faut, mais nous sommes dans une période obscure qui n’a pas encore touché le fond. Pour le moment, nous n’avons pas d’imaginaire alternatif qui nous dise comment envisager l’avenir autrement que saturé de menaces et d’angoisses. »

Découvrir la joie de l’agir

« Je ne crois pas toutefois qu’il faille se laisser contaminer par cette négativité. Permettez-moi de revenir à mes histoires d’ancien combattant : quand je suis entré dans la résistance, si j’avais pensé à la torture, à la disparition, à la mort, je n’aurais rien fait ! Il faut donc pouvoir mettre de côté la question : “Vers où tout cela nous mène-t-il ?” Avec Spinoza, il faut être plus immanentiste et se demander ce qu’il faut faire ici et maintenant. Spinoza nous invite à nous méfier d’un certain type de raisonnement, celui qui consiste à dire “cela s’est produit en vue de telle chose”. Pour lui, les causes finales sont des “fictions humaines” qui “renversent la nature” : si nous disons par exemple d’une tuile qui tombe d’un toit qu’elle le fait en vue de blesser la personne qui passe en dessous, nous négligeons les facteurs de gravité et de hasard. S’en remettre aux causes finales revient à se réfugier dans “l’asile de l’ignorance”, quand les idées adéquates peuvent guider notre action de façon non certaine, mais plus juste. Dans mon cas, j’ai donc refusé de penser à la menace pour déployer la joie de l’agir.

Spinoza ne nous facilite cependant pas la tâche en refusant d’essentialiser les catégories de bien et de mal : il définit le bien comme ce que nous considérons comme bon et le mal comme ce que nous considérons comme mauvais non pas de façon subjective mais pour et par des situations concrètes. “Bon et mauvais se disent en un sens purement relatif, une seule et même chose pouvant être appelée bonne et mauvaise suivant l’aspect sous lequel on la considère”, écrit-il dans le Traité de la réforme de l’entendement. Cela ne signifie pas que le bien et le mal sont inopérants, seulement qu’ils ne sont pas absolus. Cela marque le besoin d’une certaine prudence dans l’agir : il faut agir, mais en conformité avec l’idée adéquate, qui contient une prudence liée à un non-savoir. Pour mon groupe de résistance, j’ai écrit un document qui m’a valu sanction : je défendais l’idée qu’il fallait résister, nous révolter, prendre les armes, mais sans y croire. J’étais un peu anarchiste, un peu hippie, je n’aimais pas particulièrement les armes, et je me retrouvais avec tout un tas de personnes assez enclines à la violence. C’est par ailleurs le propre de tous les partis marxistes-léninistes de croire qu’ils possèdent une vérité qui éliminerait l’aléatoire. Je voulais seulement rappeler qu’il faut agir, mais sans la croyance absolue et certaine de faire le bien. Car on n’a jamais une certitude finie des conséquences de nos actes.

Longtemps après avoir écrit ce texte j’ai finalement trouvé chez Spinoza l’explication théorique de ce qui restait alors pour moi une intuition. Spinoza établit une différence entre l’expression et la révélation. La substance s’exprime à travers les modes. Ainsi Dieu n’interdit pas à Adam de manger la pomme mais lui donne la possibilité de comprendre que celle-ci composera mal avec son corps. Au cœur de l’expression se trouve un principe d’immanence. En revanche, dans la révélation, un leader, un chef charismatique, une avant-garde, relèveront le bien et le mal, le juste et l’injuste, les bonnes causes et les ennemis à abattre. À nous d’obéir ou non en cédant alors à une pure dynamique de transcendance, au-delà de toute situation concrète. Nous n’avons nul besoin pour agir d’attendre le maître libérateur ou l’homme providentiel qui prétendraient nous révéler le chemin téléologique de la vérité et de la justice avec un programme et un monde à la clé. Dans une époque obscure, l’engagement immanent apparaît plus que jamais comme une proposition d’émancipation. »
Propos recueillis par Victorine de Oliveira

Téléphoné…

‘Téléphoné » est un mot que j’emploie souvent dans son sens que tous ne connaissent pas. A vrai dire, une action, un comportement, un mot prévisible.

Le grand Larousse donne cette définition

  •  » En parlant d’un tir, d’une passe, d’un coup, être trop prévisibles ou exécutés trop lentement pour surprendre l’adversaire ; en parlant d’une action, d’un mot d’esprit, ne pas créer l’effet de surprise attendu.

Mon précédent billet sur Calderon que j’ai pu, sans hésiter, comparer à Shakespeare, m’a valu, un coup de téléphone (sic) d’un ami de longue date. Il me dit qu’il est, justement, dans Shakespeare. Qu’il le « relit » (on sait que beaucoup de relecteurs n’ont pas déjà lu, mais ce n’est pas mon sujet du billet).

Soit.

Je crains le pire. (Sans jeu de mots de son).

J’espère qu’il ne va pas me sortir le « bruit et la fureur » et la phrase pour collégiens du grand auteur sur la non-signification de la vie…

Phrase un peu facile, tout ayant le sens ou la signification qu’on construit dans l’instant qui, lui a un sens. Mais j’abrège, ne voulant ennuyer.

Et bien oui, il me l’a sortie la fadaise shakespearienne…

Je la donne ici dans son intégralité.

‘La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. »

J’ai dit à mon ami :  » téléphoné…  »

Il a compris que qu’on se téléphonait demain pour continuer la conversation.

Soit.

PS. Sur la partie droite de la photo en tête du billet, c’est un miroir qui reflète un dehors et non une fenêtre qui le donne à voir directement. Ce n’est pas sans lien avec la fadaise précitée…

Immense Calderon, beauté pure des mots

Il faut, si vous êtes sur une terrasse, un lit, un fauteuil lire Pedro Calderón de la Barca, poète et dramartuge espagnol (1600-1681).

Et commencer par « La vida es sueño » (1636). La vie est un songe.

Cherchez en ligne ce qu’il a pu être et faire cet auteur prolixe et géant, à côté de Shakespeare… .

Je colle un extrait de sa pièce précitée

CLOTALDE .

Et la vie est un songe trompeur.

La Vertu seule est constante et réelle.

Le vrai bonheur est dans le bien ;

Tout le reste est compté pour rien.

SIGISMOND

Ce discours me remplit d’une clarté nouvelle.

J’en sens toute la force et la sublimité ;

Mon esprit qui n’est plus séduit par l’apparence,

Des humaines grandeurs connaît la vanité.

Pour elles il n’a plus que de l’indifférence,

L’amour, le seul amour dont il est agité,

Lui fait sentir sa véhémence,

Il entraîne ma volonté.

Et quoique d’un vain songe il tienne la naissance,

J’éprouve que sa flamme est une vérité.

CLOTALDE .

Sortez d’erreur, ces feux remplis de violence,

À vos sens abusés doivent tout leur pouvoir ;

Ils n’offrent à vos yeux qu’un objet chimérique ;

Comme tous ces honneurs, cette Cour magnifique

Et tous ces vains trésors que vous avez cru voir ;

À la traîne

D’abord une info :

« Grâce à une expérience fondée sur l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, des chercheurs ont pu déterminer que le cerveau humain prenait sa décision en moyenne onze secondes avant que l’individu luimême s’en rende compte. De quoi s’interroger sur la possibilité de lire dans les pensées ou encore sur la façon dont le cerveau fait ses propres choix. Ce que l’étude suggère également, c’est que le cerveau aurait une forte tendance à choisir ce qu’il a déjà choisi auparavant (Scientific Reports). »

Puis une conclusion même pas hâtive :

Nous sommes donc à la traîne de nous-même. Comme l’enfant qui croit croquer une pomme qu’il a déjà avalé.

Tous les inventeurs du » moi « , un peu sartriens, se retournent dans leur tombe. L’essence, hors du sujet précéderait l’acte qui existe.

Qui est donc celui qui » se rend compte  » de la décision du cerveau. Et qui est ce cerveau qui décide avant ?

Il paraît que la volonté existe…

Ça doit faire rire les machines IRM…

On reviendra, plus sérieusement sur le » sujet « 

billet fainéant, Gini, Dubet.

Je viens de finir à l’instant même l’excellent bouquin de François Dubet (Le temps des passions tristes. Inégalités et populisme » Seuil/La République des idées), et comptais donc ici, en faire une critique plus qu’elogieuse.

J’ouvre Le Point (numérique, n’en déplaise aux prétendus sensuels du papier) et, comme d’habitude après les saines colères de FOG, vais directement à l’edito économique de Delhommais, toujours un bonheur de lecture.

Il me permet de dormir plus tôt tant il dit tout à ma place.

Je ne fais donc que coller. Bonne lecture.

Si les Français connaissaient l’indice Gini…
PIERRE-ANTOINE DELHOMMAIS
En plaçant au tout premier rang de ses revendications la lutte contre les inégalités, le mouvement des gilets jaunes a au moins comme vertu d’inciter à relire Tocqueville, pionnier, bien avant Eric Drouet et Maxime Nicolle, de la réflexion sur ce thème. Dans « De la démocratie en Amérique », il écrivait : « Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’oeil ; quand tout est à peu près de ce niveau, les moindres le blessent. C’est pour cela que le désir d’égalité devient toujours insatiable à mesure que l’égalité est plus grande. » Autrement dit : moins il y a d’inégalités dans une société, plus celles-ci sont jugées insupportables. Cette remarque de Tocqueville trouve de nos jours de nouvelles preuves de sa pertinence. Des comparaisons internationales montrent ainsi que la proportion de citoyens qui estiment que « les inégalités sont trop grandes » dans leur pays est beaucoup plus élevée en Suède et en Norvège, où elles sont pourtant très faibles, qu’aux Etats-Unis, où elles sont très fortes.

Ceci vaut aussi pour la France. Quitte à se répéter, il convient de rappeler que, contrairement à ce que l’on entend à longueur de journée, non seulement la France est l’un des pays les moins inégalitaires du monde, mais il est aussi « factuellement » faux de dire que les inégalités ne cessent de s’y creuser. L’indice de Gini, qui sert à les mesurer avec précision et varie de zéro à un (plus il est proche de zéro, plus une société est égalitaire, plus il tend vers un, plus un pays est inégalitaire), s’est établi à 0,289 en 2017, quasiment au même niveau qu’en 1990 (0,283), soit nettement au-dessous des 0,337 observés en 1970, au sortir des Trente Glorieuses. Cela n’empêche pas que la dénonciation des inégalités est bien plus virulente aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Cela n’empêche pas une écrasante majorité de Français de penser que la mondialisation a fait exploser les inégalités à des niveaux intolérables.

Dans son essai « Le temps des passions tristes. Inégalités et populisme » (Seuil/La République des idées), le sociologue François Dubet avance des explications originales et passionnantes à ce « ressenti » particulier des Français à l’égard des inégalités. A ses yeux, « c’est moins l’ampleur des inégalités que la transformation du régime des inégalités qui explique les colères, les ressentiments et les indignations d’aujourd’hui ». Depuis la révolution industrielle et pendant près de deux siècles, explique-t-il, les inégalités avaient été structurées, de façon simple et stable, par les classes sociales, opposant possédants et exploités, bourgeois et ouvriers. Le combat contre les inégalités s’y inscrivait dans des luttes collectives portées par les syndicats, tout en régissant la vie politique entre droite et gauche. Les mutations récentes du capitalisme et de la mondialisation ont fait éclater ce régime de classes. « A la dualité des prolétaires et des capitalistes, à la tripartition des classes supérieures, moyennes et inférieures, se sont ajoutés de nouveaux groupes : les cadres et les créatifs, les cosmopolites mobiles et les locaux immobiles, les inclus et les exclus, les stables et les précaires, les urbains et les ruraux, les classes populaires et l’underclass. »

Dès lors, ce n’est plus comme membre d’une classe sociale qu’un citoyen fait l’expérience des inégalités mais en tant qu’individu, avec pour résultat d’augmenter les types d’inégalités, qui ne sont plus seulement de revenus, mais aussi fonction du sexe, du lieu de résidence, de l’âge, etc. Avec pour autre résultat de multiplier les raisons d’éprouver ces « passions tristes » dont parle Spinoza, telles la colère et la haine. François Dubet relève d’ailleurs que celles-ci sont au moins autant provoquées par la comparaison de sa situation personnelle avec des proches que par la comparaison avec les hyper-riches : la fortune d’un milliardaire, parce qu’elle est tellement immense qu’elle en devient abstraite, est moins à même de déclencher un sentiment d’inégalité que la belle voiture achetée par le voisin du dessous qui travaille pourtant beaucoup moins dur que vous.

Une autre conséquence de cette individualisation des inégalités est qu’elles sont plus difficiles à vivre dans la … mesure où elles mettent directement en cause la personne elle-même, sa propre valeur. Quant aux colères qui en découlent, elles se donnent libre cours sur Internet, sans plus avoir besoin d’être portées, comme auparavant, par un syndicat ou un parti politique. « La capacité de dire publiquement ses émotions et ses opinions, écrit François Dubet, fait de chacun de nous un militant de sa propre cause, un quasi-mouvement social à soi tout seul. » Devant son ordinateur, « l’on ne dénonce pas seulement l’évolution du monde, les patrons, les hommes politiques, les élites, mais aussi son chef, son voisin, son fasciste, son gauchiste, son immigré, son maire, son prof, son médecin – et l’autre internaute qui n’a pas dénoncé les mêmes ». Le mouvement des gilets jaunes apporte une preuve supplémentaire, voire définitive, que nous sommes bien entrés dans le temps de passions tristes …

Les passions tristes sont souvent provoquées par la comparaison de sa situation personnelle avec des proches.

Séville, en suspens

Arènes de Séville, il y a fort longtemps.

La fille était juste à côté de moi. Trop proche pour la photo. Me suis levé, me suis éloigné, ai déclenché.

Quand je pense aux villages blancs, à 60 kms de Séville, à Huelva, à Jerez de la Frontera, aux ruelles juives de Seville, aux paradores enfouis sous les ravins ou dominant de vieilles places, là ou le paysage est d’une beauté douce et brute à la fois, là où le vin de Jerez (Tio Pepe, muy seco) coule à flots et requiert, vite et finement coupé, les tranches de Manchego et de Serrano, posés sur le bois vieilli d’un bar-taverne aux murs encombrés d’affiches multicolores et délavées, de lampions inutiles aux plafonds, je pense à cette fille. 

J’aurais du prendre son adresse. Elle doit, désormais, avoir beaucoup d’enfants. Je suis certain qu’elle se souvient de moi. Je lui ai montré la photo, elle m’a caressé la main. Comme si elle voulait connaitre la peau de celui qui avait déclenché. Mon épouse a cru qu’il s’agissait d’une tentative de chercher le franc par l’exposé du futur par une diseuse de bonne aventure. J’ai laissé pensé. Non, elle voulait toucher la peau du déclencheur. J’aurais du prendre son adresse. Elle m’aurait présenté mari et enfants. 

Là, elle était en suspens de sa vie, regardant le matador porter l’estocade, entre gravité et indifférence, le meilleur de la posture du regardeur.

 

l’indignation en dessert

L’heure est à la compassion, à l’empathie, et donc, à l’indignation. Les conflits entre clans politiques ont été relégués aux oubliettes car tous s’indignent et se retrouvent dans l’indignation.

C’est ce que j’ai pu constater hier, lors d’un diner, en souriant devant l’unanimité désormais acquise, sans que ne surgissent, comme toujours, du fond des histoires politiques de chacun et des combats souvent inutiles de jeunesse, les hargnes et autres luttes sociales configurées par  les classes (dominants/dominés) martelées, pour la forme, entre la poire et le fromage.

Les postures de droite et de gauche n’existent plus. Mon voisin de gauche, fervent lecteur de Libé et celui de droite abonné au Figaro, presque ennemis il y a quelques semaines, et sauvés par une amitié ancienne, s’accordaient gentiment pour compatir à ce qui a pu être « révélé » lors du Grand débat National : de la misère, des inégalités frappantes et une disponibilité disparate en fonction du lieu géographique aux services publics, notamment de santé.

Dorénavant, plaindre la personne qui, faute de loger près d’un grand CHU meurt plus facilement d’un AVC devient le ciment des « gens » (terme qui ne veut, évidemment, rien dire), bannissant toute réflexion divergente ou du moins argumentée sur le sujet qui se suffirait à lui-même. 

Mieux encore, celui qui ( par exemple moi)  ose considérer comme douteuse cette nouvelle appropriation unanime du réel misérable, en ajoutant qu’il peut aussi s’agir du côté du politique de démagogie surannée et qu’en réalité, c’est plus la plainte personnelle qu’il faut entrevoir dans sa nouvelle mise en scène (le moi écrasé plutôt que la lutte collective contre les inégalités sociales) se fait vite traiter de réactionnaire, peut-être même de riche-qui- ne- sait- pas, puisqu’aussi bien à entendre les nouveaux indignados, le Grand Débat a pu révéler l’ultime, la honte, la vilénie.

Je crois que je ne vais plus inviter chez moi puisqu’en effet, la bienséance et l’hospitalité m’empêchent de m’énerver, de quitter la table ou de faire semblant de la quitter…

J’attends donc un prochain diner ailleurs, pour m’exprimer vigoureusement, notamment sur le champ désormais séparé de la redistribution fiscale et la parole individuelle du lésé.

En attendant, je livre à la lecture attentive un mail que j’ai envoyé à un couple invité hier chez moi, comportant des extraits du dernier bouquin d’un sociologue assez intéressant même s’il est derrière Rosanvallon, ce dernier ne faisant que ramer dans sa réputation.

Je reviendrai, plus tard, dans la semaine pour proposer une analyse du Grand débat, documentée et truffée de références universitaires qui ont, souvent, pour objet de faire taire les diseurs de bonne aventure pendant les desserts autour de tables parisiennes.

VOICI MON MAIL 

« Chers A & P

Le temps nous a manqué hier pour, véritablement, aborder une discussion qui ne s’en tenait pas au constat et ne se cambrait pas exclusivement dans l’indignation, la morale, la souffrance individuelle dont nul ne méconnait l’existence.

Ici, dans ce champ que par provocation sémantique, j’ai assimilé à celui de Zola, l’accord autour d’une table ou même sous un préau d’école est d’une facilité justement douteuse. nos convives d’hier lisent Le Figaro et Libé, votent Fillon, Macron ou Mélenchon et l’unanimité sur le thème abordée est justement problématique;

C’est au prisme non de l’indignation presque « Hesselienne » ou primaire (Mélenchon et les casseurs « e pouvoir), mais de l’analyse sociologique que le débat doit trouver son centre.

A défaut, encore une fois, on s’en tient au constat de la misère ponctuelle, dans l’espace (la proximité difficile au service public) ou dans l’espace (celui des classes sociales et des inégalités de fait). Et à s’en tenir là, sauf à adopter un posture quasi-christique de la compassion, le débat ne peut avancer.

Il faut donc tenter de comprendre quelles sont les forces en jeu et, peut-être d’entrevoir les remèdes qui s’imposent.

Je n’ai pas voulu hier, de peur d’être accusé de pédantisme ou de faiseur, d’esbroufeur, entrer dans ladite analyse que je tente, en ce moment de mener, en solitaire s’entend.

A cet égard la critique d’Habermas et l’appel aux penseurs grecs peut constituer une bonne introduction dans le spectre redoutable de la démagogie bien ordonnée, en bras de chemises dans les salles des fêtes dont les occupants ne sont pas, certainement, toujours initeressants.

Mais je préfère, depuis toujours l’analyse au conte empirique de l’existant (ici la plainte des déshérités, encore une fois entendue par tous et que seul ne renie)

A cet égard, ma lecture actuelle du sociologue Francois Dubet et de son dernier bouquin, écrit avant l’épisode des « giles jaunes » (« Le temps des passions tristes ». Coédition Seuil-La République des idées), entendu par ailleurs ce matin même sur France Culture chez Erner est assez fructueuse dans la recherche de ce qui advient dans le temps du débat national.

Je le cite :

« Cet essai vise à comprendre le rôle des inégalités sociales dans le déploiement de ces passions tristes. Mon hypothèse est la suivante : c’est moins l’ampleur des inégalités que la transformation du régime des inégalités qui explique les colères, les ressentiments et les indignations d’aujourd’hui. Alors que les inégalités paraissaient enchâssées dans la structure sociale, dans un système perçu comme injuste mais relativement stable et lisible, elles se diversifient et s’individualisent aujourd’hui. Avec le déclin des sociétés industrielles, elles se multiplient, changent de nature, transformant profondément l’expérience que nous en avons. La structure des inégalités de classe se diffracte en une somme d’épreuves individuelles et de souffrances intimes qui nous remplissent de colère et nous indignent, sans avoir – pour le moment – d’autre expression politique que le populisme ».

Pas trop loin de ce que j’ai tenté d’exprimer hier soir, sans vouloir avoir l’air d’en remontrer, ce qui m’arrive malencontreusement assez souvent, eu égard à la place d’où je peux parler, qui n’est plus celle d’un analyste ou d’un sociologue.

Je veux encore citer, avant, dans quelques jours contribuer pleinement à ce débat sur le débat et son émergence assez nouvelle, d’une manière plus structurée et lisible (dans tous ls sens du terme)

« Depuis près de trente ans, environ 80 % des Français pensent que les inégalités s’accroissent, même dans les périodes où ce n’est pas le cas. Elles sont perçues comme se renforçant parce que nous sortons de la longue période où il semblait aller de soi que les inégalités sociales se réduiraient continûment, ne serait-ce que par l’élévation du niveau de vie. En définitive, beaucoup d’inégalités s’accroissent, tandis que quelques autres diminuent. Dès lors, il serait erroné d’établir une corrélation mécanique entre l’amplitude des inégalités et la façon dont les individus les perçoivent, les justifient ou s’en indignent.

Ou encore, je cite toujours Dubet, décidément assez pertinent :

« la multiplication des critères d’inégalité est relativement peu congruente ou « intégrée », dès que l’on s’éloigne des groupes qui accumulent tous les avantages ou tous les handicaps. Il y a beaucoup de monde entre les familles Groseille et les familles Le Quesnoy. D’ailleurs, notre vocabulaire social a de plus en plus de mal à nommer les ensembles sociaux pertinents. Aux classes sociales et aux strates qui dominaient le vocabulaire des sociologues s’ajoutent sans arrêt des notions mettant au jour de nouveaux critères d’inégalité et de nouveaux groupes : les classes créatives et les immobiles, les inclus et les exclus, les stables et les précaires, les gagnants et les perdants, les minoritaires stigmatisés et les majoritaires stigmatisants, etc. Par surcroît, chacun de ces ensembles est lui-même traversé par une multitude de critères et de clivages, en fonction desquels on est plus ou moins égal (ou inégal) aux autres. Cette représentation et cette expérience des inégalités s’éloignent progressivement de celles qui dominaient la société industrielle, à une époque où la position de classe paraissait associée à un mode de vie, à un destin et à une conscience. »

Le bouquin de Dubet est assez remarquable pour l’analyse qui dépasse le politique, lequel inclut nécessairement l’indignation et ouvre grande la porte du populisme.

C’est dans cet esprit, au-delà de l’écoute d’une parole qui ne peut laisser, évidemment, indifférent (la reflexion du coeur), les analystes que vous êtes ne peuvent s’en tenir au constat et à l’empathie, sans aller chercher la rupture dans la mise en place de ces discours, rupture de nature à entrevoir les solutions qui peuvent ne plus être collectives, en s’éloignant de la pensée primaire de l’appel à l’Etat-Providence général et abstrait qui pourrait, par déblocage de fonds et prise en compte d’une demande qui est perçue comme collective alors qu’elle ne l’est plus, résoudre les maux ou le mal.

C’est justement, me semble-t-il (et personne, sauf erreur ne l’a relevé) l’échec des 10 milliards « pour rien » de Macron.

Bon, j’arrête; je voulais simplement ponctuer le débat d’hier et continue à lire et à écouter, sans uniquement entendre. Comme vous, je le suppose.

Je vous embrasse.

FIN DU MAIL

Puis ne pouvant m’empêcher d’enfoncer le clou, presque pour une estocade, je leur ai adressé un autre extrait du bouquin précité sur l’indignation :

« La routinisation de l’indignation

Il serait absurde d’expliquer toute la vie politique par les inégalités sociales et l’expérience des inégalités. Mais on doit s’interroger sur l’offre politique et sur la vie intellectuelle qui peuvent relayer cette expérience ; on doit construire des récits s’efforçant de mobiliser les individus, afin de leur expliquer ce qui leur arrive et d’ouvrir l’horizon d’un monde plus juste. Quelles sont les formes collectives de la colère et du ressentiment ? « Indignez-vous ! » écrivait Stéphane Hessel en 2010. Un million d’exemplaires vendus, des traductions dans toutes les langues. Des mouvements d’indignation contre les inégalités sociales et les politiques d’austérité aux États-Unis, en Espagne, en France. Nous vivons le temps des indignations. L’indignation est une émotion positive. Elle est l’un des ressorts essentiels des mobilisations ; chacun de nous est indigné, le sera ou l’a été, par des injustices insupportables, par les inégalités obscènes, par la manière dont sont traités les réfugiés, par la violence des États, par la destruction de la nature. À présent comme hier, l’indignation est l’ingrédient de base des protestations, des mouvements sociaux et des soulèvements moraux. Nous sommes indignés parce que nous sommes solidaires, touchés par des souffrances qui nous concernent sans nous affecter personnellement. Il ne convient donc pas de condamner l’indignation comme telle, mais de s’interroger sur les relations entre l’indignation et l’action. Toute la question est de savoir si les indignations se transforment en programmes d’action, en programmes politiques, en stratégies susceptibles d’agir sur les problèmes qui ont suscité l’indignation. Dans le cas contraire, l’indignation tourne à vide ; elle devient une colère sans objet, une posture parfois, une énergie qui s’épuise sans influer sur les causes de l’indignation. La question n’est pas nouvelle. Max Weber l’avait formulée dans l’opposition entre l’« éthique de conviction » et l’« éthique de responsabilité ». Avec la première, on ne rend de comptes qu’à ses principes et à ses convictions. Avec la seconde, on entre dans l’action et on se sent responsable des conséquences de cette action ; l’action juste n’est pas la plus pure, mais la plus efficace et celle qui provoque le moins de dégâts collatéraux. Avec l’éthique de responsabilité, on accepte d’agir dans des conditions imposées, dans le monde tel qu’il est. C’est ce qu’on appelle la politique : il faut que l’indignation engendre un programme politique, un mouvement syndical, une organisation, un ensemble de pratiques individuelles et collectives capables de transformer, même timidement, la vie sociale. Sans insinuer le moindre soupçon à l’égard de la sincérité des indignations soulevées par les inégalités sociales, on peut avoir le sentiment que, sans relais politiques, associatifs et syndicaux, l’indignation fonctionne comme un exutoire, un lynchage : « Tous nuls, tous pourris ! »28 Alors que l’action politique exige la prudence, la compétence et une conscience des aspects « tragiques » de la politique (puisqu’on ne peut pas gagner sur tous les tableaux, vendre à l’étranger et ne pas acheter, baisser le prix des matières premières et lutter contre le réchauffement climatique), l’indignation postule que le peuple est toujours meilleur que ses représentants. Sans offre politique rationnelle, on peut s’indigner de tout et de son contraire : de la hausse des impôts et de l’affaiblissement des services publics et de l’État-providence, des inégalités scolaires et de la mise en cause des filières sélectives et des classes européennes pour ses propres enfants, de l’absence de mixité sociale et de la promiscuité dans les transports en commun, des embouteillages urbains et des restrictions à la circulation, de la présence policière et de l’insécurité. À terme, on s’indignera des inégalités sociales et de l’affaiblissement des hiérarchies traditionnelles. La tendance à l’indignation tous azimuts procède sans doute de la distance croissante entre les passions et les intérêts, entre les valeurs sociales et les marchés, mais elle est surtout alimentée par la faiblesse de l’offre politique. La démocratie des publics nous éloigne des « partis programmes », c’est-à-dire des partis tenus de construire des programmes cohérents et réalistes. « Nos rêves ne peuvent entrer dans vos urnes », disaient les Indignados espagnols. On aboutit à une radicalité révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, sans révolution, sans partis révolutionnaires ni forces révolutionnaires. On est d’autant plus indigné que l’action semble impossible et, dans ce cas, l’indignation exonère de toute responsabilité. Sans programme politique, l’indignation risque de souder l’alliance du néolibéralisme et de la démocratie radicale sur les ruines des partis politiques et des syndicats. Il ne reste qu’un face-à-face entre une technocratie libérale, arc-boutée sur la gestion des contraintes et l’éthique de responsabilité (« nous sommes sérieux, raisonnables et compétents, car le monde s’impose à nous »), et les colères indignées qui refusent de se compromettre et de se refroidir dans la construction d’alternatives politiques. Comment passer des Indignados, nés de la crise de 2008, au parti Podemos ? De l’indignation à la force politique ? Aujourd’hui, Podemos s’y essaie, au risque de devenir un parti comme les autres, avec ses tendances, ses querelles de chefs, ses désaccords sur la Catalogne et sur l’Europe, ses alliances avec les partis traditionnels. De la même façon que l’on parlait de la routinisation du charisme, passage du prophétisme à la religion instituée, on assiste à la routinisation de l’indignation. La politique est pourtant la seule manière de transformer l’indignation en force sociale. Sans cela, le populisme s’installe. »

 Dubet, François. Le temps des passions tristes (Coédition Seuil-La République des idées) (French Edition) (pp.

FIN DU DEUXIEME MAIL

l’amour capital

Je suis assez satisfait du titre que j’ai pu trouver, s’agissant ici de commenter avant de le livrer in extenso un entretien, des propos d’Eva Illouz, femme d’une extrême intelligence, dont j’ai, par ailleurs, pu à apprécier la voix ferme, en même temps que douce et convaincante dans un des matins de France Culture, animés par Guillaume Erner, celui dont l’on se demande s’il ne prend pas de la cocaine dans le métro avant de rejoindre son studio, tant l’excitation contre lui-même est assez dérangeante le matin qui devrait être caressé par le calme.  Je lui conseille le décaféiné et la concentration sur des observations intéressantes.
Mais, je me laisse emporter et reviens à Eva Illouz.
 
Eva Illouz, Professeure de sociologie à l’Université hébraïque de Jérusalem et directrice d’études à l’EHESS de Paris, s’attache  à démontrer « comment le capitalisme et la société de consommation ont fait main basse sur nos vies psychiques et affectives ».
Elle publie Happycratie. (Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies) avec E. Cabanas, Premier Parallèle.
 
Mon titre (un amour capital) est donc à la mesure de l’approche (anticapitaliste, au sens méthodologique du terme).
Eva Illouz est dans une posture marxiste, (même si elle ne s’en vante pas) et met sur le dos du capitalisme, vous savez, cette main invisible qui vous mène là où vous ne voulez pas aller, ici dans les travers de l’amour, de sa mise en scène, de l’exacerbation de la subjectivité construite dans un intérêt mercantile (« Mon travail essaie de redonner la dimension collective de nos vies psychiques : par exemple, la souffrance amoureuse tient autant à un ordre social qu’à une psyché défaillante. »….En l’occurrence, ce qui m’a frappée, c’est que la marchandisation de la rencontre allait de pair avec une forme de ritualisation du sentiment amoureux. Par exemple, le dîner romantique est une pratique de consommation, dont les objets et lieux marchands (bougies, nappes blanches, violons, nourritures luxueuses…) sont resacralisés.).
 
Mon problème avec Eva Illouz, c’est que je suis assez d’accord avec elle, même si j’ai du mal à asséner ce type de phrases (d’accord, pas d’accord), s’agissant d’une opinion, laquelle même si elle est mienne, se trouve autant détestable que toutes celles qui courent sur terre. Les opinions n’existent pas, il n’y a que des faits interprétables et toutes les opinions, à fortiori ne se valent pas).
Ce qui me sépare un peu d’elle tient à l’objet même de sa recherche (l’amour) que je n’ai jamais voulu (hypocritement et comme une autruche)  faire entrer dans une théorisation à outrance. Un chien n’est pas qu’un vertébré (son statut objectif), il peut mordre et faire mal (sa réalité quotidienne). Comme l’amour qui peut ne pas être simplement un objet d’étude et auquel il faut accorder, même si l’on plonge dans une fantasmagorie de circonstance, au gré d’un besoin sentimental ou d’une histoire ponctuelle, sa part de mystère qui ouvre les portes de l’enlacement magnifié.
 
En réalité, la constitution même bancale dudit mystère (ici, celui de l’amour) dans l’Esprit quotidien qui n’est pas l’analyse sociologique est absolument indispensable pour ne pas sombrer dans la grise réalité des origines de l’action qui efface la pulsion imaginaire, même si l’on perçoit la cambrure de son illusion.
 
Oui, le sujet n’existe pas, il est porté par une société et une économie, oui l’amour peut être entrevu « sociologiquement », dans sa fonctionnalité en dehors des errances du discours des sujets dont l’on sait qu’ils ne font que dévoiler, dans une approche matérialiste, les forces à l’oeuvre sur les les territoires.
 
Cependant les visions quasi-marxistes sur l’amour, autre opium des individus, devraient rester dans la sphère du savoir, dont l’on sait qu’il peut être antinomique du sentiment.
En bref, idiotement alors que je devrais faire mien cet objectivation du comportement amoureux, j’ai toujours mis un cerbère devant la porte du romantica, pour le laisser aller et errer dans sa bienfaisante illusion. 
 
J’ai tort, je le sais, mais c’est comme ça. Et c’est ici que l’on perçoit les limites de la sociologie qui peut faire frôler des murailles grises en les substituant aux paniers dorés, éventuellement illusoires mais beaux et bons, qui recueillent tous les amours du monde.
La poésie est une anti-sociologie, dit-on. Mais l’on sait que l’étude objective du discours poétique nous amènerait, là encore dans le sujet illusoire qui ne fait que répéter ce qu’on veut bien qu’il répète. Comme l’amour.
Voilà, une tare de la pensée vient d’être édictée : il existe des discours qu’on ne veut entendre, même s’ils ont vrais, à vrai dire trop exacts.
 
Ce qui précède n’est qu’une manière de différencier les genres, non pas ceux du masculin ou du féminin, ensemble dans le sentiment, mais ceux du récit : romanesque, poétique, philosophique, sociologique. En tentant l’oubli des forces qui nous gouvernent, sauf celles sentimentales et amoureuses. Ouf…
 
 
ON LIVRE DONC CI-DESSOUS POUR CEUX QUI NE SONT PAS ABONNES A PHILOSOPHIE MAGAZINE (pourtant excellente revue et abonnement peu onéreux que je conseille fortement) d’abord la présentation d’Eva Illouz puis l’Entretien que l’on peut lire ou non au prisme de l’idiotie ce que je viens, maladroitement, de proférer.
 
« L’amour, la sexualité, les relations hommes/femmes, le bonheur, la connaissance de soi, les émotions… Sur ces sujets, habituellement pris en charge par la philosophie ou la psychologie, Eva Illouz fait entendre, de livre en livre, une voix singulière. L’amour ? Peut-être que c’est fini. Le bonheur ? Une industrie juteuse pour les psys, aux effets délétères. La libération sexuelle ? Pas sûr qu’elle ait été profitable aux femmes. L’émotion ? Un grand marché de l’authenticité. C’est toujours un peu désenchanteur, la sociologie, mais ça remet aussi nos ego flageolants dans l’histoire commune. On se sent moins seuls ! Eva Illouz, donc, est sociologue des émotions, une spécialité encore peu développée en France. L’on commence seulement à prendre ici la mesure d’une œuvre déjà reconnue aux États-Unis et surtout en Allemagne, où le journal Die Zeit a classée dès 2009 cette inclassable parmi les « douze penseurs de demain ». Ce mois-ci, elle livre les résultats de son groupe de recherche sur les « marchandises émotionnelles », qui font marché de nos affects en même temps qu’ils les font marcher. Et, en avant-première (dans un livre qui paraîtra au Seuil fin 2019), elle nous explique « pourquoi l’amour finit », pourquoi ce moteur de nos vies, qu’a promu le capitalisme, soutenu la société de consommation, accompagné la libération sexuelle, eh bien nous n’y croyons plus vraiment.Eva Illouz est sociologue avec la rigueur scientifique qui lui importe ; elle est aussi sociologue à la manière de la romancière qu’elle n’est pas : intuitive, lucide et un peu cruelle, mais empathique pour les contradictions de ses contemporains. Les hasards de la vie l’ont faite étrangère, dit-elle. Née au Maroc dans une famille juive, elle arrive à Sarcelles à l’âge de 10 ans, grandit dans les lycées de la République, soutient sa thèse de sociologie en Pennsylvanie, s’installe à Jérusalem en 1991, devient l’une des intellectuelles de gauche les plus critiques du gouvernement israélien, enseigne en Allemagne, en France ou aux États-Unis. Si le français est sa langue maternelle, elle pense en anglais et engueule ses enfants en hébreu. Académiquement inclassable, elle navigue hors des écoles et coteries, et des obligations qu’elles créent. Politiquement, elle a choisi le camp des droits de l’homme et de la critique du capitalisme. Difficile d’attraper Eva Illouz, de la fixer et d’imaginer qu’elle ne biffera pas le point final au bout de la phrase qu’elle vient de dire. On l’a attrapée au vol, un dimanche matin parisien, au bord du canal…

L’entretien 

On commentera ensuite, vous le voulez bien.

« Les choix de recherche résultent d’une suite de hasards auxquels on trouve une justification théorique a posteriori. Mais, au fil de la vie, on comprend souvent que ces hasards sont déterminés par ce qui fait problème pour soi. J’ai eu très tôt l’intuition, sans vraiment la théoriser, d’abord que l’amour et la société de consommation étaient liées, ensuite que la position des femmes dans la relation amoureuse ne « fonctionnait » pas. J’avais été marquée par la lecture de Madame Bovary, et surtout par celle de Belle du Seigneur, deux romans qui proposent déjà une sociologie de l’amour. Les sentiments d’Emma sont déterminés par la culture de masse (son indigestion de romans « à l’eau de rose » et sa consommation des belles robes et colifichets) et par sa dépendance économique, qui est celle des femmes au XIXe siècle. L’amour chez Emma, c’est l’espoir d’échapper à la soumission abjecte de sa condition. Belle du Seigneur, d’Albert Cohen, est un roman sur le rôle fondamental du pouvoir dans l’attirance amoureuse que les femmes ont pour les hommes. Ces romans m’ont rendue sociologue. Ils ont changé mon imaginaire.

Comment la littérature demeure-t-elle pour vous une source ?

Les émotions contiennent toujours des amorces d’histoires. Les romans et le cinéma contribuent à les codifier. Mais surtout, la littérature s’est voulue psychologue en nous donnant à voir les motivations des personnages. C’est une mine d’or pour une sociologue des émotions, puisque, à travers ces motivations, Jane Austen, Balzac ou Houellebecq, par exemple, dévoilent les univers moraux de la société dont ils parlent. Ils les mettent en scène par l’imagination de façon plus dense que ne peut le faire la sociologie. J’ajoute qu’il faut lire la littérature avec les historiens, c’est-à-dire ne jamais penser que les romans reflètent la réalité. En croisant littérature et histoire, je tente d’extraire une sorte de cartographie de la vie émotionnelle.

Lorsque vous étudiez aux États-Unis dans les années 1980, les travaux féministes sont flamboyants sur les campus. Et pourtant, ils vous inspirent peu à cette époque. Pourquoi ?

C’est la vie qui m’a rendue féministe, pas la théorie. Quand je suis arrivée aux États-Unis, j’étais politiquement trop profondément universaliste pour comprendre pourquoi les femmes avaient besoin d’un projet d’émancipation à elles. J’en étais encore au caractère révolutionnaire de l’universalisme. Mais j’ai rencontré la domination masculine si souvent et de façons si multiples que le féminisme m’est devenu nécessaire pour comprendre mon expérience. Aujourd’hui, ces travaux font partie de ma boîte à outils. Lorsque j’ai commencé l’étude des émotions, c’était un terrain neuf exploré surtout par l’anthropologie et l’histoire. J’ai été très influencée par l’anthropologie de Clifford Geertz [1926-2006], pour qui dans le « moi » ou la psyché se superposent des couches de textes culturels, d’interprétations et de significations collectives. C’est un changement radical dans la pensée de ce qui constitue un moi. Le « moi » n’est plus une entité psychologique, mais une performance publique. Michel Foucault, en venant d’un horizon intellectuel très différent, a travaillé dans le même sens. Geertz et lui ont en commun une approche antipsychologique du sujet.

Que reprochez-vous à la psychologie ?

Soyons clairs : je ne nie pas l’efficacité de la psychologie en tant que pratique individuelle. Mais elle est devenue un vaste système culturel, qui a des effets collectifs, en particulier celui de privatiser la souffrance sociale, de la réduire en pathologies personnelles : si vous avez des difficultés au travail, par exemple, c’est que vous ne savez pas gérer vos affects. Les psychologues travaillent ainsi à nous rendre adaptés et performants pour bien fonctionner dans des institutions parfois folles, comme certaines grandes entreprises ou certaines familles. Je n’écris pas du tout contre la psychologie en tant que connaissance – j’admire Freud –, mais contre son intégration si parfaite dans le marché. Mon travail essaie de redonner la dimension collective de nos vies psychiques : par exemple, la souffrance amoureuse tient autant à un ordre social qu’à une psyché défaillante.

 

Entre votre premier ouvrage en 1997, Consuming the Romantic Utopia, et Pourquoi l’amour finit, qui vient de paraître en Allemagne, quelle est votre évolution à propos de l’amour ?

Mon premier travail montrait comment le sentiment amoureux avait été un axe essentiel de l’avènement de la modernité, en affinité avec le développement du capitalisme. Dès le XIXe siècle, la valorisation du sentiment a permis de diminuer l’emprise des familles et des communautés sur les individus. À partir du début du XXe siècle, l’amour joue un rôle fondamental dans les modèles de la vie bonne promus par la culture de la consommation de masse. Les jeunes gens se rencontrent désormais en dehors des foyers, pour aller danser, voir un film, dîner. La possibilité de partager un bien de loisir devient essentielle à l’imaginaire amoureux. J’ajoute que la consommation et l’amour ont tout deux une vocation universelle : ils intègrent et unifient toutes les classes sociales et donnent le sentiment que démocratie, bonheur, émotions et consommation sont tous un même projet. Mais contre une critique trop normative de la culture de masse, qui était celle de l’École de Francfort, et notamment d’Adorno, j’ai voulu observer les pratiques concrètes de rencontre amoureuse, y compris dans leurs contradictions. En l’occurrence, ce qui m’a frappée, c’est que la marchandisation de la rencontre allait de pair avec une forme de ritualisation du sentiment amoureux. Par exemple, le dîner romantique est une pratique de consommation, dont les objets et lieux marchands (bougies, nappes blanches, violons, nourritures luxueuses…) sont resacralisés.

Votre livre à paraître Pourquoi l’amour finit donne une vision beaucoup moins enchantée de l’amour…

Trente ans plus tard, je n’ai plus la même évaluation historique des effets du capitalisme sur les formes de vie. Nous pouvions voir encore dans les années 1980 les effets libérateurs de la destruction des modèles anciens. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Pour ce dernier livre, j’ai plutôt relu le Durkheim qui a étudié le suicide, qu’il attribue notamment à l’anomie (le manque de règles et de normes). Il le définit comme un « mal de l’infini ». J’ai trouvé chez lui des pages étonnantes sur l’homme célibataire – notez qu’il ne parle pas de la célibataire – où il décrit ce qui va devenir à partir des années 1960-1970 le modèle d’une masculinité définie essentiellement par le désir sexuel, l’accumulation des partenaires, ce que les sociologues vont appeler le « capital érotique ». Durkheim voit déjà dans ce comportement un exemple d’anomie. On vise à l’infini, mais on ne trouve que la monotonie de son désir. C’est l’un des grands thèmes de Michel Houellebecq. Il s’intéresse aux hommes, qu’il voit comme les grands perdants de ce néolibéralisme sexuel. C’est faux : ce sont les femmes qui sont les perdantes, car la liberté sexuelle donne en réalité le pouvoir affectif aux hommes.


Eva Illouz en 2019 © Matthieu Zazzo

Pourquoi ?

Après Mai-68, trois régimes d’action en matière amoureuse émergent – matrimonial, sentimental, sexuel – et ils deviennent légitimement dissociés. Mais, chez les femmes, l’autonomie du régime sexuel est plus confuse, elles louvoient en permanence entre les trois plans. Même sur Tinder, un site destiné prioritairement à des rencontres sexuelles, elles n’excluent pas de trouver l’homme de leur vie, alors que les hommes utilisent la sexualité dans une compétition généralisée avec les autres hommes.

Vous avez vu dans l’affaire Weinstein et le mouvement #metoo un tournant historique dans les relations hommes/femmes. Dix-huit mois plus tard, sur quoi a débouché ce tournant ?

Remettons les chose à leur place : la publication du Deuxième Sexe de Beauvoir demeure un tournant plus décisif ! Si cette affaire a fait bouger les consciences et révélé l’existence d’un sort commun des femmes internationalement, son impact profond demeure encore limité. Je ne crois pas que le problème de l’inégalité se règlera par des politiques de la sexualité qui consistent à codifier le consentement, la rencontre, les paroles et les actes. Tant que l’essentiel du pouvoir politique, économique, militaire et social mondial reste concentré entre les mains des hommes, on va changer la cosmétique mais pas la profondeur de l’inégalité. Obtenons la parité en politique, l’égalité devant le travail, la santé, la richesse… La sexualité suivra. Par ailleurs, il faut prendre garde à ce que le féminisme ne devienne pas un mouvement de vendetta. Il est le mouvement social le plus important du XXe siècle qui a entraîné des changements massifs. Il faut en conserver tout l’aspect révolutionnaire.

La « fin de l’amour » que vous étudiez, est-ce la fin de l’amour qui dure, ou bien la fin de l’amour comme socle social ?

Pour que quelque chose perdure, il faut y croire. Je pense que nous croyons à l’amour sans vraiment y croire. Le mythe romantique – qui faisait de l’amour le sentiment organisateur de toute une vie – est en train de se défaire comme les croyances en Dieu ou dans le communisme se sont défaites. Nos histoires d’amour sont plus brèves, mais, au-delà de ce fait statistique, c’est l’idée même de l’amour qui décline. J’y vois l’épuisement de l’individualisme sexualisé tel qu’il a été promu dans nos sociétés. Ce modèle a eu un immense pouvoir émancipateur (qu’il a encore dans les sociétés traditionnelles). C’est dans le domaine amoureux et sexuel que la liberté s’est le plus affirmée, mais il semblerait que cette liberté n’ait pas favorisé la relation.

À quoi le mesurez-vous ?

Philosophiquement et politiquement, il y a toujours eu une tension entre liberté et égalité. La liberté sexuelle revendiquée par le féminisme et le mouvement gay est devenue une façon de resexualiser les corps féminins à travers ce que j’appelle le « capitalisme scopique », celui qui exploite les corps par le regard. L’apparence physique (surtout celle de femmes) est devenue obsessionnellement codifiée, avec des vignettes mentales strictes sur les critères de la séduction (jeune, mince, lisse, sexy…). Or le paradoxe de cinquante ans de liberté sexuelle, c’est qu’aujourd’hui en Occident, on a moins de rapports sexuels que deux générations auparavant, bien que les normes sexuelles soient beaucoup plus permissives et variées. Le mariage ou la vie en couple commencent plus tard et n’occupent plus la totalité de la vie adulte. Le nombre de personnes vivant seules ne cesse d’augmenter…

Vous développez la notion de « relations négatives ». Pouvez-vous l’expliquer ?

Le désir contemporain, s’exerçant dans un univers technologique de consommation, est devenu indéterminé, sans attribut fixe (en quoi il est « négatif »). Une relation négative, dans l’intimité comme dans le travail, on y entre et on en sort très vite. Il faut que quelque chose circule, mais c’est une relation où l’on pratique le non-choix, c’est-à-dire le désengagement potentiel, parce que, au fond, on ne sait pas ce que qu’on veut. La passion et le désir au XIXe siècle avaient un objet beaucoup plus clair. Mais négatif, c’est aussi ce qui se produit quand les relations ne marchent pas. Je reprends là la métaphore du marteau chez Heidegger. Enfoncer un clou dans un mur est une action non problématique jusqu’à ce que quelque chose bloque : le clou se tord, le mur s’effrite… Alors, on va commencer à faire attention au marteau, à notre geste, etc. On pense négativement, à partir de ce qui ne marche pas. Aujourd’hui, parce que les relations ne fonctionnent pas, on est obligé d’y faire attention. J’ajoute que les relations négatives sont très productives, de liens, de travail, d’activités : les cabinets de psychologues, l’industrie du développement personnel, les lieux de consommation, de culture, de tourisme, de loisirs.

Est-ce cela que vous appelez « marchandises émotionnelles » ?

Avec ce concept, je ne désigne pas seulement les connotations affectives associées à certains produits, ainsi que Jean Baudrillard l’a théorisé. Cette vision ne permet pas de voir comment nos émotions elles-mêmes créent le marché. La valeur de la « marchandise émotionnelle » ne dépend ni de ses conditions de production, ni de sa rareté, ni de son utilité, mais de l’expérience émotionnelle qu’elle procure effectivement : le camp de vacances, la compilation musicale qui accompagne nos humeurs du jour, l’industrie du petit cadeau, le stage de méditation… Je propose une typologie de ces marchandises selon qu’elles ont trait aux atmosphères, aux relations, ou à la connaissance de soi. Par exemple, depuis les années 1980 ont émergé ces boutiques qui vendent des tasses, des photos, des peluches, sur lesquelles sont inscrits des messages adaptés à tous les affects (joie, chagrin, amour, déprime, bonheur évidemment…). Ces bazars d’objets vont de pair avec l’accentuation des célébrations familiales, amoureuses et amicales : les anniversaires, la fête des mères, la Saint-Valentin, les mariages… Loin de les menacer, la consommation les intensifie.

Quel est le rôle des technologies numériques dans ce marché ?

Ce chapitre manque en effet dans ma typologie parce qu’il mériterait sans doute un ouvrage à lui seul. L’Internet est bien sûr l’outil essentiel de production et de circulation des marchandises émotionnelles. Mais il n’est pas qu’un outil. Avec des moyens propres, il façonne fortement ce qu’on pourrait appeler la « subjectivité capitaliste ». Ce qui m’intéresse est de voir comment il fait de l’argent en attelant nos émotions. Nous les exprimons d’abord comme des objets étiquetés par des emojis, des Like, des # sur Twitter, lesquels sont vendus ensuite comme des données virales.

L’ambivalence, l’ambiguïté, le paradoxe sont des termes que vous utilisez fréquemment. Est-ce chez vous un goût pour la contradiction ou bien ce qui caractérise l’univers moral contemporain ?

C’est l’essence même de ma réflexion : la réalité sociale est intrinsèquement ambivalente et ma propre approche du réel l’est tout autant. Car nos sociétés néolibérales produisent des champs magnétiques d’idéaux qui agissent simultanément vers des pôles opposés : autonomie et protection, authenticité et conformité, contrôle de soi-même et expression de soi-même, etc. Mais l’intéressant est que l’individu moderne ne le vit pas du tout comme une contradiction. En effet, aujourd’hui, la définition de soi passe par une fusion du sujet et de l’objet. Le sujet ne peut plus se concevoir sans objets… au point de se prendre lui-même comme objet de consommation : le développement personnel repose sur une culture du moi « amélioré », dans laquelle le moi se produit et se consomme.

Risque-t-on de découvrir que, finalement, le moi n’existe pas ou que nos quêtes d’authenticité sont vouées à l’échec ?

En tout cas, les algorithmes sont un bon exemple de ce que serait une subjectivité vide ! Ils parviennent par le calcul à anticiper nos comportements sans avoir aucun élément sur ce que nous sommes psychologiquement. Nous assistons à une nouvelle façon d’imaginer le consommateur qui ne passe plus par la psychologie. Quant à l’authenticité, elle est effectivement au cœur de la crise actuelle du sujet, souvent traduite par la crise des identités. Mais elle est un vecteur très important de l’univers moral des modernes. L’idée de l’individu authentique naît avec Rousseau au XVIIIe siècle : il existe un soi authentique « à l’état naturel », subverti par la société et enfoui en-dessous d’elle. Plus tard, l’authenticité va devenir non plus la voix de la conscience morale mais l’expression de la vérité du moi – c’est le « moi véritable » théorisé par le psychanalyste Donald Winnicott. Le reconquérir est un signe de santé mentale. D’où l’énorme marché thérapeutique des marchandises émotionnelles dont nous venons de parler, qui est structuré autour de cette idée motrice. L’authenticité est devenue aussi une expérience performative. Par exemple, une rave techno où l’on se déchaîne sera vécue comme plus authentique qu’un concert classique écouté dans la concentration. L’idéal d’authenticité est un code qui organise nos décisions de vie et nos pratiques de consommation. C’est bien pourquoi le capitalisme donne le sentiment d’être indépassable, car il a su redéfinir la subjectivité elle-même, non pas en en dessinant autoritairement les normes, mais en s’insérant dans ce qui lui est le plus essentiel.

Faut-il alors dénoncer le discours sur l’authenticité comme… inauthentique ?

Je suis partagée là-dessus. L’authenticité est à la fois une valeur économique (les légumes bio, le diamant brut, le sac Prada, le Picasso authentiques sont plus chers) et une valeur morale (pouvoir nous définir nous-mêmes au-delà des définitions institutionnelles). C’est pour cela qu’elle est difficile à discuter. Lorsqu’il s’agit d’expériences émotionnelles, je crois que toute critique normative est inefficace : qui es-tu toi, le critique, pour me dire que mon projet de réa­lisation de moi-même est inauthentique s’il passe par des objets de consommation ? Car l’authenticité elle-même n’est pas une illusion. C’est une fiction sociale très puissante. C’est elle qui nous fait quitter un mariage pour une vie où on est plus soi-même, ou un travail dans lequel on joue un rôle – récemment, des salariés ont dénoncé dans leur entreprise le mensonge de la culture positive qui consiste à se montrer toujours motivé, heureux, souriant !

Que doivent vos travaux à votre navigation entre des identités multiples : française, juive, écrivant en anglais, vivant entre Israël, les États-Unis et la France… ?

Quoi qu’il en soit de leur biographie, les sociologues doivent assumer une position d’étrangeté à leur société. Mais si elle devient une pose, elle fait aussi dire des bêtises ! Les hasards de ma vie ont fait que j’ai toujours été étrangère, partout. Ma mobilité m’oblige à rendre explicites les « savoirs tacites » des sociétés que je traverse avec plus ou moins de familiarité. Ayant vécu et vivant dans plusieurs pays, je me suis souvent demandé où j’habitais. J’ai renoncé à choisir. Je fais travailler une culture contre l’autre, une identité contre l’autre. J’adore les kaléidoscopes parce qu’il suffit d’un tout petit mouvement pour qu’apparaisse une image différente. Penser, pour moi, consiste à donner ces petits mouvements pour déplacer les certitudes, pour voir de nouvelles images. À chaque fois que je change de pays, je modifie mon kaléidoscope intérieur.

Propos recueillis par CATHERINE PORTEVIN

Mon petit commentaire :

 

 

Miss Blandish

Le temps est donc, comme souvent lorsque le dernier bouquin vous tombe des mains,  à la relecture. Il faut toujours relire. Ca nous fait voyager dans une vie. La sienne évidemment. La bibliothèque dans sa liseuse ou sa tablette est, pour ce faire, prodigieusement au point.

Mais ce soir, on m’a posé une question très curieuse, absolument lumineuse.

Celle de savoir quel était le premier bouquin « que j’avais prêté ».

C’est vrai, la joie de prêter un livre qui vous a enchanté est déjà dans la lecture qui vous prend.

J’ai su répondre. J’étais très jeune et ce genre de bouquin avec quelques scènes presque osées pour l’époque, nous en raffolions. Avant même l’adolescence.

C’est un polar, le premier bouquin écrit par James Hadley Chase « Pas d’orchidées pour Miss Blandish ».

J’ai vérifié. Je l’ai dans ma bibliothèque numérique. Je relirai des passages demain et en donnerai, éventuellement,  des extraits. 

Magnifique question que celle du premier prêt. Je la poserai souvent

 

Chochana

Je me demande pourquoi je n’ai jamais vanté ici l’écriture de mon amie Chochana Boukhobza, romancière et cinéaste, auteure de magnifiques romans.

Ce soir, j’ai parcouru son premier (Un été à Jérusalem. Éd Balland), que j’avais lu, il y assez longtemps. Elle avait obtenu pour ce bouquin le prix « Méditerranée ».

J’ai voulu relire son premier texte, pour mille raisons. Je lui dirai demain comment ma lecture de son texte a pu varier. La variation des impressions et des sentiments au fil des temps constitue un trésor de la pensée joyeuse.

J’offre un extrait. Lisez Chochana. Achetez ses bouquins.

« J’ai vidé le fond de ma tasse et je suis sortie retrouver Jérusalem.
L’air est étouffant. Le goudron de la chaussée fond sous le soleil et mes spartiates de cuir collent au bitume. Des essaims noirs de grosses mouches vrombissantes tournoient au-dessus des poubelles renversées dont le contenu se décompose dans une chaleur terrible. Parmi les détritus, des chats gras jouent à se poursuivre. Sous l’auvent de l’autobus, une vieille, osseuse, la bouche barrée de deux plis profonds, un sac de plastique marron posé sur les genoux, lorgne avec inquiétude vers le haut de la rue où doit apparaître la silhouette massive de l’autobus.
Les jeunes préfèrent en général descendre en ville en arrêtant un stop. J’avance sur un kilomètre de route poussiéreuse cernée de chaque côté par des immeubles de pierre dont l’architecture imite le style des forteresses avec des tours et des arcades, jusqu’au carrefour de Bethléem. Là, brusquement, le terrain se dénude. Une terre rouge, craquelée, se déploie jusqu’aux montagnes de Jordanie. On aperçoit, à perte de vue, des champs d’oliviers ou des vignes, et dans le creux des collines, des villages arabes.
Villas blanches aux toits plats surmontés par des bidons en zinc qui rouillent. Pointe légère, gracile, d’un minaret d’où vibre à la nuit l’appel rauque d’un muezzin.
Je reste longtemps sur le bord de la route à regarder le flot des voitures qui abordent le tournant dans un crissement des pneus pour n’avoir pas à ralentir. Ainsi avais-je attendu, trois années durant, chaque matin, un véhicule, avec des sourires encourageants à l’adresse des conducteurs, gaspillant un peu de ma gaieté pour des inconnus qui m’escortaient, bavards, vers mes destinations et que j’interrogeais sans répit de peur d’avoir à leur répondre. Souvent ici, le sentiment d’une fugitive innocence dans cet air embrasé, m’avait permis de reculer l’échéance d’un départ vers la France. Car ce ciel, certains matins, devient mer. On y entend, porté par un écho lointain, le bruit des marteaux, des tracteurs, des pelleteuses, tout ce qui fait une vie d’homme paisible, tout ce qui vous donne l’illusion d’une harmonie, et la force d’avancer vers demain. »

Louis Beauregard

J’ai hésité avant de la coller ici, l’histoire de Louis. C’est une histoire vraie.

J’ai rencontré Louis Beauregard (je change le nom) à la faculté. Il travaillait sur un sujet assez curieux, pour l’époque du moins : la relation entre les comportements alimentaires et les modes de pensées. En bref, si je me souviens bien, Louis considérait que le fait d’ingurgiter depuis la prime enfance des hamburgers ou du riz biriani déterminait le mode de perception du monde, et partant, le type d’action culturelle sur son environnement.

Quand certains lui rétorquaient que la proposition inverse était peut-être plus pertinente, que le comportement alimentaire n’était qu’un succédané de la culture d’un peuple, un fait sans vecteur causal, il prenait un air très sérieux, regardaient les contradicteurs fixement avant de lâcher d’un air faussement contrit :

– Vous êtes un petit con.

Là, ça dépendait des interlocuteurs. La majorité, ne pouvant imaginer la vérité de l’insulte, le prenait pour un fou et tournait le dos pour s’enfuir.

D’autres, plus rares, riaient et discutaient. Enfin, les derniers s’emportaient et devenaient même violents.

Je l’ai justement connu lors de l’emportement, peut-être légitime, d’un malheureux questionneur.

Nous étions, tous, dans le couloir à attendre la venue du Professeur Didier, titulaire de la Chaire d’épistémologie, lorsque j’ai entendu des éclats de voix assez violents. C’était Louis qui se faisait empoigner le collet par un étudiant, assez grand, certainement basketteur, et qui exigeait des excuses après avoir entendu la petite phrase assassine, en réponse à sa question, pourtant posée calmement.

Louis le regardait sans broncher, ce qui provoquait un redoublement des cris.

Je m’approchai, et malgré mon ignorance de l’origine de la dispute, je fis remarquer au géant que le lieu ne pouvait se prêter à un tel comportement, indigne de la sérénité qui devait régner dans cet espace où les plus grands esprits, depuis des siècles, opéraient.

Le violent me traita d’imbécile et me demanda de m’occuper de mes affaires, en ajoutant je ne sais quelle insulte intolérable. Et alors que je ne connaissais pas encore l’ignoble répartie régulière de Louis, je répondis au malotru :

– Vous êtes un petit con.

Il en a été stupéfait puisqu’aussi bien il lâché Louis qui se tordait de rire, m’a regardé, a hésité pour l’uppercut, avant, je ne sais pourquoi, de partir en courant vers les toilettes.

Louis est, évidemment, devenu un ami, du moins un proche de Faculté.

Il a, très vite, abandonné son sujet pour s’intéresser au fait religieux et plus précisément à ce qu’il nommait lui-même « l’ultime preuve négative ».

Il s’agissait de démontrer qu’eu égard à la conservation des documents historiques et des récits de l’époque, à la connaissance parfaite des évènements majeurs dans les siècles, à leur restitution par les chroniqueurs, il était impossible de démontrer l’existence de Jésus qui, en réalité constituait une invention magistrale, l’homme ou le Dieu, comme l’on voudra n’ayant jamais mis les pieds sur terre. Nul document sérieux
n’en faisait état.

Son travail intéressait nos professeurs puisqu’en effet il permettait de répertorier le matériau historique de l’ère préchrétienne, d’en disséquer le contenu. Et même si le but de telles investigations était curieux, la démarche pouvait faire « avancer la recherche ». C’est ce que nous disait le Professeur Chesneau, celui dont l’on sait qu’il n’a pas supporté l’apologie par Michel Foucault du régime islamiste iranien et qui s’est suicidé en plein cours, en avalant du cyanure.

Les travaux de Louis ne m’intéressaient guère, mais j’avais toujours plaisir à le rencontrer, pour discuter de tout et de rien.

Puis, un jour d’été, Louis m’appela et demanda à me voir sur le champ.
Je m’en souviens parfaitement. Il me dit :

– Tu te souviens que tu es juif ?

Et avant que je ne m’emporte il m’annonça la nouvelle :
– Je me convertis au judaïsme.

J’aurais dû immédiatement, lui poser la question du pourquoi. Mais, curieusement, je n’ai pu dire qu’une seule phrase :
– Vas-tu porter la kippa et le petit talith ?

Il m’a souvent dit par la suite combien cette réaction l’avait étonné. Il. s’attendait à mille questions, à la stupeur, à la joie, bref à un sentiment.

Je crois que ma réaction l’a un peu peiné, mais je n’y pouvais rien.
Il n’a pas porté la kippa et le petit talith et n’a pas laissé pousser sa barbe. mais il est devenu, je l’assure, l’un des plus éminents spécialistes du judaïsme que certains n’ont pas hésité à comparer au mystérieux Monsieur Chouchani, maître de tous les grands, y compris de Lévinas ou de Wiesel.

On affirmait de Louis qu’il n’existait pas un texte biblique, de la kabbale,
du Zohar, de la Michna qu’il ne pouvait citer de mémoire et pas un seul des milliers de commentaires talmudiques qu’il ne pouvait, lui-même critiquer. Je pense que c’était, peut-être un peu exagéré.

Il avait, par ailleurs refusé de devenir rabbin, malgré les offres mirobolantes des plus grandes métropoles. Il n’avait qu’un seul but, répondait-il aux nombreux journalistes qui venaient l’interroger sur ses travaux : démontrer la concordance parfaite entre modernité et judaïsme qui n’existait que nous donner à voir la « contemporanéité ».

Louis n’écrivait que très rarement, prétendant que le caractère sacré des
mots était exclusif du petit exposé d’une pensée ou d’un commentaire. Si l’on écrivait, c’était pour dire une vérité, laquelle ne pouvait s’encombrer
d’à-peu-près et d’imperfections sémantiques.

Un texte devait donc être court et essentiel, rare ou, mieux encore, brûlé comme le soutenait le rabbin Nahman de Braslav, pour laisser les mots s’envoler dans le vent du ciel et trouver leur destination authentique.

Seul le roman, la littérature, si l’on veut, pouvait se laisser aller, ne pas rechercher la perfection puisque par essence même, elle la fuyait « trouvant dans les mensonges la vérité de son existence ».

Je me souviens l’avoir appelé lorsque j’ai lu ces mots dans une revue hebdomadaire, dans un entretien qu’il accordait au rédacteur en chef, en réponse à une question sur la relation entre littérature et religion.

Je connaissais bien Louis et sans mettre en doute ses nouvelles convictions religieuses, je savais trop qu’il s’agissait de mots de faiseur, de charlatan de pure race, pour épater, dans le sillage de Kundera, les lecteurs du Dimanche.

On ne se refait pas, même dans l’érudition.

Lorsque je l’ai appelé, après la lecture de ces mots pompeux, il y a très longtemps, pour le traiter gentiment d’escroc, il m’a simplement répondu :

– je préfère faire le pitre plutôt que de m’assoupir, comme toi, dans un spinozisme inutile, primaire et résigné.

J’avoue avoir été un peu vexé, mais nous nous sommes rencontrés très souvent. Cependant, j’avais exigé l’exclusion radicale de toute discussion théorique entre nous, peut-être par crainte de ne pas suivre, sauf celles, futiles, sur la cuisine, et l’art contemporain qu’il vomissait.

Pas un seul mot de philosophie, de politique et encore moins de religion. Le pari a été tenu pendant de longues années.

Cinq, le tout et le relatif

 

Non, il ne s’agit pas (je crois l’avoir déjà fait ici) de raconter l’histoire du « 5 » en Afrique du Nord, synonyme de bon ou de mauvais oeil…

« Cinq noms propres et juifs », c’est l’objet du mail que je viens de recevoir. S’agissant d’un ami, j’ai accepté l’envoi que je reproduis ici :

« Moïse, qui enseigne que la Loi est tout

`Jésus, qui enseigne que l’amour est tout

Marx, qui enseigne que l’argent est tout

Freud, qui enseigne que le sexe est tout

Einstein, qui enseigne… que tout est relatif. »

Assez risible. C’est le week-end

le chêne et le tilleul

Discussion mythologique. Dans notre salle à manger, sur le mur de gauche, une toile, assez ancienne, dont nous ne connaissons pas l’auteur.

Elle représente Philémon et Beaucis. Curieusement, rares sont ceux qui connaissent l’histoire. Juste quelques souvenirs. Et, certainement, si je n’avais pas possédé ce tableau, j’aurais été comme beaucoup, dans les limbes de la mémoire écolière. Mais, à l’évidence, je ne peux être muet lorsque mes invités, devant notre tableau, posent la question…

Je connais dons, assez bien, l’histoire et la raconte toujours, je l’assure assez simplement, sans enjoliver.

Mais, il y a quelques jours, une lettrée, assez imbue de ses connaissances et désirant les donner à entendre et en découdre avec moi, je ne sais pourquoi, m’a repris lorsque, comme à mon habitude, et en réponse à une question d’un invité, j’ai très rapidement raconté l’histoire.

Je l’écris ici, et profite , pour ceux qui voudraient toucher légèrement les débuts de la vraie littérature, de se procurer Les Métamorphoses d’Ovide, là où nous est contée la belle histoire de Philémon et Beaucis.

Donc, deux dieux ( Zeus et Hermès chez les grecs, Jupiter et Mercure chez les romains), se déguisent en simples mortels et, comme l’écrit Ovide  « frappent à mille portes, demandant partout l’hospitalité ; et partout l’hospitalité leur est refusée. Une seule maison leur offre un asile ; c’était une cabane, humble assemblage de chaume et de roseaux. Là, Philémon et la pieuse Baucis, unis par un chaste hymen, ont vu s’écouler leurs plus beaux jours ; là, ils ont vieilli ensemble, supportant la pauvreté, et par leurs tendres soins, la rendant plus douce et plus légère1. »

Le vieux couple accueille chaleureusement les deux voyageurs et leur offre même leurs dernières victuailles, (des oies).

Les dieux sont comblés et veulent les récompenser. Ils leur intiment l’ordre de se rendre sur une montagne de laquelle, seuls survivants d’un déluge provoqué par Zeus, ils voient périr, sous leurs yeux, les habitants inhospitaliers de la vallée.

Puis, les dieux transforment leur cabane en temple. Philémon et Baucis leur demande une ultime faveur : être les gardiens du temple et ne jamais être séparés, y compris dans leur mort.

Souhait exaucé: ils vivent ainsi dans le temple jusqu’à leur ultime vieillesse et, à leur mort, ils sont changés en arbres qui mêlent leur feuillage, Philémon en chêne et Baucis en tilleul. 

L’histoire est belle, comme leur amour.

Les gorges sont sincèrement serrées lorsqu’on la raconte. C’est notre désir d’adulte, en marche.

Mais je reviens à l’intruse lettrée. Je finissais de raconter en ponctuant sur l’entrelacement des feuillages dans leur transformation en arbres, en précisant, juste pour l’amusement, que décidément, les arbres avaient partie liés avec l’histoire des hommes, tant il est vrai que pullulent actuellement d’innombrables articles, bouquins, essais sur la preuve de la communication des arbres entres eux. Ils se parlent, s’avertissent réciproquement des dangers. Bref, de vrais grands hommes verts vénérés par les grands et petits écologistes. 

Mais, il ne faut jamais rire avec ceux qui ne comprennent pas la vitalité de cet écart de soi.

Car, en effet, voilà la jeune dame (assez jolie au demeurant, malgré son désir agressif à mon endroit) partir dans un discours sur l’inutilité de l’humour lorsque la chose est sérieuse, ici la pérennité de la nature et l’amour des arbres qui sont, a-t-elle dit, nos « dieux plantés »; que par ailleurs, je m’étais trompé, que Beaucis avait été transformée en pommier (ce qui, selon elle n’était pas étranger à Eve et la genèse de notre Bible).

Google étant à portée de smartphone, j’ai pu démontrer que je m’étais pas trompé. En ajoutant, très calmement (c’était mon invitée) que j’aimais les arbres, dont j’avais fait dans ma maison de vrais amis, et que j’aimais aussi tenter de rire ou, du moins, de sourire…

A partir de cet instant, elle s’est approchée de moi, ne m’a plus quitté des yeux pendant toute la soirée et m’a même envoyé, dans la nuit, un message assez très gentil. Pour se faire pardonner.

Je lui ai pardonné sa mauvaise humeur qui a failli gâcher notre soirée. On ne peut pas toujours être de bonne humeur, ça serait lassant. Et, tous connaissent ma faiblesse : je pardonne toujours.

Je lui pardonne d’autant plus qu’elle m’a donné l’occasion d’écrire ici la merveilleuse histoire. Ce qui aura un bel effet lors de mon prochain diner, où j’aurais invité des personnes jamais venus et qui, s’ils lisent mes billets, pourront, immédiatement me demander où se trouve donc mon tableau. Ce qui nous mettra, tous, de bonne humeur.

Le tableau sur mon mur, je le reproduis ci-dessous.

Celui, en tête du billet est d’un peintre allemand (1600), Adam Elsheimer (très cher). Le mien est nettement plus beau. Jugez :

Marcel Cohen

J’ai déjà eu l’occasion, dans mes billets, de dire mon admiration pour Marcel Cohen, l’homme des « faits », l’écrivain des « détails ».

Un jour qui ne ressemblait à aucun autre, j’ai même pu écrire que quand je lisais Marcel Cohen, j’étais furieux de jalousie tant j’aurais voulu écrire exactement comme lui. Évidemment, comme toujours dans de tels jours rares qui ne ressemblent pas au précédent ni au suivant, j’exagère, j’exagère. Ce qui n’est pas le cas de Marcel Cohen, conteur du détail, du fait brut sans exacerbation.

Le époques dans lesquelles je ne me replonge pas dans quelques pages de cet auteur sont rares. Comme un besoin peut-être de larguer le trop, le gras, l’inutile, le cri ou l’enflure des sens sans laquelle pourtant l’ennui s’insinuerait tristement et diaboliquement dans nos veines bleues.

J’ai donc relu des extraits de « Détails » et de « faits », sa trilogie éditée dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard.

Puis, cherchant en ligne d’éventuelles actualités de l’auteur, je suis tombé sur un papier le présentant, assez sobrement écrit.

Je le livre ci-dessous. Il s’agit d’une critique ancienne de ses « faits »

Et si vous le lisez jusqu’à sa fin, un petit cadeau : un extrait (court) de ses « faits »

Vite, lisez Cohen. Il n’y a pas qu’Albert.

« Marcel Cohen est l’auteur d’une trilogie aux éditions Gallimard : Faits, Faits II, Faits III. Mais en vérité tous ses livres se rangent sous ce genre des « faits », que ce soit Sur la scène intérieure (collection L’un et l’autre, 2013) ou aujourd’hui Détails, qui sont en effet tous les deux sous-titrés « Faits », comme on indiquerait « roman », « essai », « poésie », « biographie ». Marcel Cohen a inventé pour son compte ce genre littéraire des « faits », qui sont comme des « dépôts de savoir… » si l’on en croit ce qu’il en dit lui-même dans l’avertissement qui figure au tout début de Sur la scène intérieure où il cite ouvertement le dernier livre du poète Denis Roche, Dépôts de savoir & de technique, que celui-ci avait publié en 1980 dans sa propre collection Fiction & Cie des éditions du Seuil, et dont le titre résume tout à la fois le caractère volontaire et incertain de la propre entreprise de Marcel Cohen, qui est autant une entreprise de remémoration que d’oubli – de silence, de lacunes et d’oubli.

Dans Faits III, il citait par exemple un autre poète qui disait quant à lui que « les faits sont impénétrables ». Marcel Cohen raconte ici ce qui est arrivé à Joë Bousquet, le 27 mai 1918, quand le lieutenant qu’il était alors est monté au front avec le 156e corps d’attaque, mais en commettant le geste insensé de chausser ses bottes en cuir rouge (quand ses hommes, au contraire, prenaient soin de troquer leurs meilleures chaussures de marche contre les souliers plus modestes qu’ils portaient au repos). Le 156e corps d’attaque était à peine sorti des tranchées que Joë Bousquet était touché en pleine poitrine par une balle qui lui sectionnait la moelle épinière entre la quatrième et cinquième vertèbre. Joë Bousquet passera le restant de sa vie dans son lit, à Carcassonne, les membres inférieurs paralysés, et persuadé que le tireur allemand convoitait ses bottes en cuir rouge… Il racontera que ses bottes rouges avaient décidé de son sort : « J’ai été un assez solide officier, mais je ne dois cette grâce qu’à l’incompréhensible soin que j’avais à me bien chausser », dira-t-il.

« Le monde est tout ce qui arrive », écrivait au même moment, sur des carnets de campagne pendant cette Première Guerre mondiale, le philosophe Ludwig Wittgenstein, en précisant que « le monde est l’ensemble des faits, non des choses ». Marcel Cohen ne parle pas vraiment du célèbre tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein, et, qui plus est, il est surtout marqué par la Seconde Guerre mondiale durant laquelle – à Auschwitz – son père, sa mère, sa sœur, ses grands-parents paternels, deux oncles et une grand-tante ont disparu. Les faits de ses livres laissent entendre que l’absence et le vide peuvent être exprimés. « Des faits et non les motifs de mes carences », dit-il aussi en citant la poétesse Alejandra Pizarnik. Marcel Cohen lui-même écrit des textes qui s’apparentent à de la poésie. Mais il est surtout l’écrivain qui n’a pas l’ambition d’imposer quoi que ce soit à ses lecteurs ; il est même comme ces artistes que sont Jochen Gerz et Emmanuel Saulnier, qui dressent des monuments invisibles pour montrer que si les cimetières juifs ont disparu de l’Allemagne, si le village de Vassieux-en-Vercors a été rasé par la 157e division de la Wehrmacht, « un monument disparu dont on parle a plus de réalité qu’un monument existant qu’on ne regarde plus »…

Dans Le Grand Paon-de-Nuit, qu’il avait publié en 2014, Marcel Cohen parlait d’un entomologiste convaincu que ce grand paon-de-nuit, vieux de trente millions d’années, « survivra presque seul au dernier papillon diurne ». Dans ce livre, il décrivait un personnage (ce quelqu’un que l’on retrouve dans tous ses textes) dépossédé de sa propre biographie, dont la vie ressemble « à son effort de nageur immobile luttant, par d’imperceptibles mouvements, pour empêcher son corps de recouvrir son ombre ». L’œuvre de Marcel Cohen, traduite en huit langues, est celle d’un grand observateur se livrant à l’expérience directe de l’entour de l’homme, « sans que cet homme puisse se prévaloir d’une psychologie, d’une métaphysique ou d’une psychanalyse ».

Roland Barthes employait ces mots pour parler du Nouveau Roman selon Robbe-Grillet, pour dire que ce roman n’est plus d’ordre chtonien, infernal, mais terrestre : il enseigne à regarder le monde avec les yeux d’un homme qui marche dans la ville, sans d’autre horizon que le spectacle, sans d’autre pouvoir que celui-là même de ses yeux (disait-il) ; et c’est un fait que Marcel Cohen lui-même se promène beaucoup dans la ville, à pied, en métro où il s’interroge par exemple sur l’agilité avec laquelle les femmes agrafent leur soutien-gorge… C’est un sujet en effet très sérieux, qui n’a rien de grivois sous la plume de Marcel Cohen ; tout comme il est intéressant de regarder s’engouffrer dans le métro des jeunes cadres engoncés dans le même costume noir si serré qu’ils peuvent à peine bouger… Oui, c’est le genre de détail qui raconte bien toute une époque, et qui va à l’essentiel. Marcel Cohen est précisément l’écrivain qui a cette capacité d’aller à l’essentiel, livre après livre, en toute objectivité.

Didier Pinaud

Détails, de Marcel Cohen
Gallimard, 208 pages, 18,50 euros
Ce contenu a été publié dans Lettres par les lettres francaises, et marqué avec Détails, Faits, Gallimard, Marcel Cohen.

UN EXTRAIT

« Aussi loin qu’il se souvienne, c’est à lui et à personne d’autre que les clés des chambres d’hôtel refusent d’ouvrir sa porte, que les couvercles des bocaux de petits pois résistent anormalement, que les lacets de ses chaussures restent entre les mains quand il est en retard pour se rendre à son travail,que les mines des crayons se brisent au moment de noter un numéro de téléphone important.
De même, il sent bien que ce sont des détails infimes qui, depuis toujours, l’empêchent de plonger à la piscine ou d’être plus assuré avec les femmes. Une question d’intonation de voix peut-être, de gaucherie dans la façon de leur adresser la parole ou de choisir le moment opportun, bien qu’il ne se souvienne d’aucune rebuffade particulière.
S’agissant des plongeons, il a depuis longtemps compris qu’il suffirait d’incliner un peu plus le buste au bord du bassin, modifiant ainsi l’angle d’attaque au moment d’entrer dans l’eau. Mais il n’a jamais oublié pour autant la classe se tordant de rire, à l’école communale, lorsque le professeur de natation lui avait demandé de recommencer un plongeon qu’il venait de rater lamentablement. C’est assez pour qu’il n’ait pas la moindre envie de s’y exercer à nouveau. Combien d’années se sont écoulées depuis ?
Pour le reste, il ne s’est jamais vu ni beau ni laid, il ne s’est jamais senti ni plus bête ni plus intelligent qu’un autre, si bien qu’il a toujours eu l’impression qu’il s’en fallait d’un cheveu qu’il ne finisse par se rejoindre, comme il suffit de quelques centimètres pour se trouver à l’aplomb exact d’un réverbère et rattraper ainsi notre ombre sur le trottoir. »

UN AUTRE

Une femme se souvient comment, jeune fille, on ne manquait pas une occasion de lui rappeler l’étrange comportement de sa grand-mère pendant la Première Guerre mondiale.
À la ferme, lorsqu’elle recevait des nouvelles de son mari, et contrairement à toutes les femmes de soldats, la jeune épouse — elle était mariée depuis deux ans à peine — commençait par poser le courrier sur la grande table de la cuisine. Elle s’asseyait alors sur la première chaise, dans la rangée de six — destinées aux journaliers et alignées contre le mur —, avant de sortir son chapelet de sa poche de tablier. Elle le passait autour de son poignet et priait sans quitter la lettre des yeux. On n’entendait plus que les mouches, le tic-tac de la petite horloge noire au-dessus des chaises et un chuintement de lèvres.
Quand la femme se dirigeait vers la table, c’était sans hâte et avec un soupir : pour elle, l’important n’était pas du tout ce que dirait la lettre, moins encore la carte postale reconnaissable aux petits drapeaux tricolores de la Poste aux armées. Elle savait que la carte avait été rédigée à la hâte dans les tranchées. Et il se passait plusieurs semaines, parfois beaucoup plus, entre la collecte du courrier par le vaguemestre et la remise au destinataire. Quelle qu’en soit la teneur, le courrier ne prouvait donc rien. Tout au plus s’agissait-il de fantômes dont l’unique vocation semblait être de semer le trouble dans les esprits.

À cet égard, les longues lettres étaient de beaucoup les plus fallacieuses : n’étaient-elles pas toujours rédigées à l’arrière, quand le régiment était au repos ? Le pire était donc à venir et c’est la confiance sans mesure des soldats qui faisait le plus mal. Croyaient-ils vraiment à ce qu’ils affirmaient avec tant d’assurance ? Quand ils envoyaient des photos, on les voyait qui riaient avec leurs camarades, la pipe aux lèvres, levant en chœur leur quart d’aluminium, le petit chien servant de mascotte à la compagnie allongé à leurs pieds. À la santé de qui trinquaient-ils ainsi ? Dans un coin de la photo, il était rare qu’on n’aperçût pas le linge qui séchait sur une corde et, pendu à son trépied, le chaudron d’eau chaude destiné à laver les gamelles. À l’arrière, les femmes de soldats paraissaient à tous égards beaucoup plus avisées.
En deux ans, la jeune femme, en tout cas, avait entendu trop de voisines se réjouir de ce qu’un père, un mari ou un fils était en bonne santé au moment même où les gendarmes, parfois le maire, posaient leur bicyclette dans la cour de la ferme pour annoncer sa mort. Le facteur lui-même se disait honteux de devoir remettre tout un paquet de lettres à une famille en deuil depuis des mois. Dans ses prières, comment être certain que la jeune femme n’implorait pas le ciel d’accorder à son mari la grâce d’une blessure, voire une amputation pure et simple, plutôt que d’apprendre une fois encore qu’il était en excellente santé et, comme tous ses camarades, qu’il avait un excellent moral ? Dans ses lettres, elle cachait à peine sa jalousie lorsqu’elle apprenait qu’un ami de son mari avait été évacué et qu’il était soigné dans un hôpital de l’arrière. Sans doute lui faudrait-il beaucoup de repos, expliquait-elle, mais du moins avait-il la chance d’être « intact », selon sa propre expression.
Les choses arrivèrent exactement comme la jeune femme le redoutait. En août 1916, le maire venait de lui remettre une convocation l’invitant à se présenter sans tarder à l’état-major du régiment, à Verdun, afin de reconnaître le corps de son mari, quand elle reçut une carte postale. Ce ne fut pas la dernière et, dans celle-ci comme dans les suivantes, elle ne fut pas étonnée d’apprendre que le moral était « au beau fixe ».
La jeune femme revint au village avec, dans le fourgon du train, un cercueil en bois blanc et un corps dont seule la couleur des cheveux rappelait son mari. Des années durant, elle expliqua que c’est pour ne pas importuner inutilement le médecin major qu’elle avait accepté de reconnaître ce corps plutôt qu’un autre..

Le Monde devient fou

Le déficit commercial du journal « Le Monde » fabrique, au fil des jours qui lui sont comptés, faute de lecteurs, sa propre folie qui devient dangereuse.

Il est vrai que malgré les énormes subventions qu’il reçoit, in fine payées par les contribuables français, il ne peut redresser ses comptes tant ses lecteurs, constatant l’inanité de sa ligne (rouge délabrée) et la plume nauséabonde de ses journalistes, l’ont abandonné.

Alors, ce journal tente de vendre ses exemplaires toujours en rade par des Unes qui imitent les journaux d’extrême-droite d’avant-guerre, en courant après Mediapart ou Rivarol.

La Une de ce jour est assez significative de ce mauvais tournant brun du Monde. Elle nous laisse pantois.

Je cite :

« COMMENT DES MILLIARDAIRES AMÉRICAINS TENTENT DE DÉSTABILISER L’EUROPE

« Des grandes fortunes liées à l’extrême droite et à Donald Trump investissent massivement dans des campagnes de dénigrement au sein de l’UE
Comme Robert Mercer ou Robert Shillman, ces magnats salarient les auteurs d’infox qui dénoncent Bruxelles, l’islamisme et l’immigration
Ils soutiennent des entreprises comme Rebel Media ou Harris Media, qui déversent leurs thèses conspirationnistes par le biais de multiples sites.
Déjà actifs lors de la présidentielle, ces groupes d’influence ont profité de la crise des « gilets jaunes » pour se renforcer en France« .

On se croit chez Drumont mâtiné de Céline. C’est du Monde à la Minute.

On lit et on espère que « la juiverie mondiale », que les complotistes patentés dénoncent ne va pas se nicher dans l’article.

On espère mal. Ezra et Rebeka (avec un h) sont bien là.

Les noms :

Robert Mercer et sa fille Rebekah (…)

Ezra Levant,

Robert Shillman

On se demande vraiment à quoi joue Le Monde et s’il ne s’agit pas d’un article destiné à la frange antisémite des gilets jaunes.

L’article, on en est certain, va faire déferler de nouvelles haines s’autorisant leurs saillies, confortées par la « documentation » d’un journal sérieux qui n’est pas entre les mains d’ islamistes…

Et quand on lit, on constate qu’il ne s’agit que de broutilles et d’opinions publiques peut-être mauvaises ou sales mais tellement dérisoires qu’on s’interroge sur la santé mentale du rédac-chef du Monde qui confond une doxa d’extrême droite classique et publique sur Facebook au demeurant noyée au demeurant sous celle, dominante que Le Monde lance à boulets rouges dans la figure citoyenne, avec une conspiration de milliardaires américains, presque des « sages de Sion »…

Oui, Le Monde devient complotiste, idiot, dangereux. Le Monde devient fou.

Je colle in extenso l’article pour faire frotter les yeux du lecteur.

Doit-on désormais avoir honte de la Presse française ?

Un petit groupe de milliardaires contribue à la diffusion au sein de l’Union européenne d’idées défendues par les partis d’extrême droite. Certains d’entre eux, comme Robert Mercer, ont financé l’ascension de Donald Trump

ENQUÊTE

Il n’y a pas que les Etats qui mènent des opérations de désinformation. Depuis plusieurs années, un petit groupe de milliardaires américains, qui financent dans leur pays l’aile droite du Parti républicain, ont aussi soutenu des campagnes de diffusion de fausses informations dans plusieurs pays de l’Union européenne.

Contrairement aux agents de l’Internet Research Agency – l’organisation russe de propagande en ligne –, ces hommes d’affaires ne disposent pas d’équipes nombreuses, ni d’armées de faux comptes sur Twitter ou Facebook. Mais leur argent leur permet de financer de petits groupes d’activistes et des entreprises de communication politique spécialisées, dont l’action est ensuite démultipliée en ligne par l’achat de publicités sur les réseaux sociaux pour diffuser leur message.

Au cœur du dispositif se trouve notamment Robert Mercer, le codirigeant du puissant fonds d’investissement Renaissance Technologies, et sa fille Rebekah, qui ont financé le lancement de Breitbart News, le site conspirationniste fer de lance de l’alt right (« droite alternative », mouvance d’extrême droite) et de la campagne de Donald Trump. Steve Bannon, l’ancien conseiller du président, en était le rédacteur en chef. « Ce sont les Mercer qui ont posé les bases de la révolution Trump, expliquait M. Bannon en 2018 dans un entretien au Washington Post. Si vous regardez qui sont les donateurs politiques de ces quatre dernières années, ce sont eux qui ont eu le plus grand impact. »

Mais la générosité des Mercer ne s’arrête pas aux frontières des Etats-Unis. Ils financent également l’institut Gatestone, un think tank néoconservateur orienté vers l’Europe, qui publie des articles dans de nombreuses langues, dont le français. Mais aussi le média canadien The Rebel, qui s’intéresse beaucoup à l’actualité du Vieux Continent.

Vidéos des « gilets jaunes »

En 2017, l’un de ses salariés, Jack Posobiec, avait très largement contribué à la diffusion des « MacronLeaks », ces e-mails volés à plusieurs membres de l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron publiés en ligne deux jours avant le deuxième tour de l’élection présidentielle française. Jack Posobiec avait été l’un des premiers à évoquer la publication des documents, et permis leur diffusion très rapide dans les sphères de la droite américaine.

La longue traîne des activités de Rebel Media Group, l’éditeur de The Rebel, s’étend sur plusieurs pays. En France, récemment, le site a envoyé son correspondant à Londres, Jack Buckby, et l’une de ses collaboratrices, Martina Markota, pour filmer des vidéos sensationnalistes des manifestations des « gilets jaunes ». Martina Markota, qui est Américano-Croate, mène aussi d’autres projets en Europe pour Rebel Media, comme ces vidéos consacrées à la « résistance culturelle » en Pologne ou sur les « mensonges des médias sur la patriotique Croatie ».

La ligne du site et de ses différentes filiales est proche de celle de Breitbart News : ses articles dénoncent pêle-mêle l’immigration, l’islamisme, les gauches américaines, canadiennes, européennes… Le site dépeint une Europe au bord de l’effondrement, notamment à cause de l’immigration, et a fait campagne pour le Brexit.

Sollicité par Le Monde, Ezra Levant, le fondateur de Rebel Media, n’a pas répondu à nos questions. Dans un courriel, il a estimé que « Le Monde qui fait un article sur l’ingérence étrangère, c’est comme si Harvey Weinstein dirigeait une enquête sur le harcèlement sexuel ». Il a par ailleurs demandé s’il devait transmettre ses réponses « à votre agent traitant à l’ambassade de Russie » – référence à une supposée instrumentalisation du Monde par le KGB pendant la guerre froide.

« Haine et désinformation »

Rebel Media bénéficie d’un autre soutien financier de poids. Le milliardaire Robert Shillman, qui a fait fortune dans les machines-outils avec sa société Cognex, a contribué à payer les salaires de journalistes du site. M. Shillman finance de très nombreux projets anti-islam, dont le centre Horowitz, décrit par l’organisation de lutte contre la haine SPLA comme la source « d’un réseau de projets donnant aux voix antimusulmanes et aux idéologies les plus radicales une plate-forme pour diffuser la haine et la désinformation ».

Si l’investissement détaillé de M. Shillman dans Rebel Media n’est pas connu, en revanche, il est public que le milliardaire a financé les salaires de plusieurs « Shillman Fellows », qui travaillent ou ont travaillé pour Rebel Media. Par ses différentes fondations et des attributions de bourses (« fellowships »), M. Shillman a ainsi financé plusieurs groupes et militants d’extrême droite en Europe. Aux Pays-Bas, il est un important soutien du chef de file d’extrême droite Geert Wilders, qui reçoit depuis des années des aides par le biais de la fondation Horowitz. L’extrême droite américaine, qui admire M. Wilders et voit dans les Pays-Bas un terrain de lutte privilégié, y finance divers canaux de propagande politique.

L’institut Gatestone, par exemple, qui a financé la production de vidéos dans le pays par Rebel Media, et notamment Gangster Islam,un petit film anti-immigration du journaliste Timon Dias, « fellow » rémunéré de l’institut. M. Dias a depuis lancé un projet de site anglophone d’actualité « branchée » et très à droite, The Old Continent, et travaille en parallèle pour Geenstijl (« aucun style », en néerlandais), un blog « politiquement incorrect » régulièrement accusé de sexisme et de racisme.

Mais le rôle de Rebel Media et de ses généreux donateurs est encore plus surprenant dans les pays anglophones d’Europe. Fin 2018, The Times révélait que quatre militants de l’extrême droite britannique avaient bénéficié d’une bourse financée par Robert Shillman, et avaient été salariés par Rebel Media avec un financement du milliardaire américain. Ce petit groupe était dirigé par Tommy Robinson, fondateur du groupuscule d’extrême droite English Defense League et proche du parti UKIP et de son ex-chef Nigel Farage.

Publicité anti-IVG

Le groupe écrivait des articles et des vidéos anti-immigration et pro-Brexit. Le projet a tourné court en mai 2018, quand M. Robinson a été arrêté et condamné à treize mois de prison pour un reportage provocateur et islamophobe.

Après son arrestation, Tommy Robinson a été l’objet d’articles prenant sa défense dans l’ensemble des médias financés par Robert Shillman ; le think tank Middle East Forum, qui compte parmi ses principaux contributeurs les frères Charles et David Koch, des milliardaires américains ultraconservateurs, a financé ses frais de justice, comme il l’avait fait en 2009 pour ceux de Geert Wilders.

Le 26 février, Facebook a annoncé avoir supprimé les comptes de M. Robinson sur Facebook et sur Instagram, en raison de « violations répétées de nos règles, de la publication de contenus déshumanisants et d’appels à la violence contre les musulmans ». La mesure est exceptionnelle pour une figure politique connue ; son compte Facebook comptait plus d’un million d’abonnés ; il ne conserve que sa chaîne YouTube.

Un autre compte Facebook a été brièvement inaccessible ce 26 février, géré par un homme qui apparaissait souvent dans les vidéos de M. Robinson et faisait partie du petit groupe financé par M. Shillman : Caolan Robertson. Cet ancien salarié de Rebel Media, qui a depuis claqué la porte avec fracas en accusant son ex-employeur de malversations financières, est un jeune militant de l’alt-right, coutumier des coups d’éclat en ligne. En avril 2018, alors que l’Irlande s’apprête à voter pour le référendum sur le droit à l’avortement, sa silhouette apparaît subitement dans les fils Facebook de milliers d’internautes. Dans une vidéo publicitaire, on voit le jeune homme interpeller des femmes qui manifestent en faveur du droit à l’IVG ; le montage est conçu pour leur donner l’air ridicule.

En quelques semaines, la vidéo a été vue plus d’un million de fois – dans un pays de 4 millions d’habitants. Qui a financé cette publicité ? M. Robertson a affirmé qu’elle avait été payée par « une entreprise américaine ». Quelques semaines avant le vote, face au tollé suscité en Irlande par les nombreuses campagnes financées par des groupes étrangers et notamment américains, Facebook avait annoncé bloquer toutes les « publicités étrangères » et promis de publier les données liées à ces publicités. Près d’un an plus tard, les données sont toujours en cours de compilation, explique Facebook au Monde, mais devraient être mises en ligne « dans les prochaines semaines ». La vidéo où apparaît Caolan Robertston, elle, est toujours en ligne.

Aimez-vous Ren Hang ?

Actuellement, tous parlent de l’Expo de Ren Hang, photographe chinois, assez connu qui vient de disparaitre. Maison européenne de la photographie, à Paris.

Je colle quelques unes de ses oeuvres.

Aimez-vous ? 

Je ne commente pas.

Le nouveau Directeur de la Maison européenne de la photographie, à Paris le présente dans l’Express, dans ces termes:

« Il y a deux aspects fondamentaux dans l’oeuvre de Ren Hang : son extraordinaire talent pour la performance et la poésie qu’il insuffle dans le quotidien. Il vivait à Pékin dans un petit appartement ; c’est là, dans cet intérieur confiné, qu’il a photographié ses amis et modèles sur les toits des gratte-ciel, ou en extérieur nuit… Des images clandestines prises en vitesse pour ne pas se faire attraper par la police. Ces jeux interdits ont créé un langage visuel sur la liberté de la jeunesse, ses espérances, le sexe, la vie dans les mégalopoles. Les jeunes Chinois sont souvent considérés comme un bloc homogène, discipliné, travailleur, asexué, et, là, on assiste à une pure désobéissance et à une jouissance des corps. Dans un pays au régime autoritaire, on est plus vrai quand on joue !  

« Je ne programme rien. Mes idées surviennent quand je shoote? », disait Ren Hang. Son oeuvre est instinctive, immédiate, réalisée avec des moyens dérisoires, c’est fascinant. Malgré la dépression dont il souffrait, son travail n’était pas autocentré. Au contraire, il essayait de donner quelque chose à ses contemporains, à la jeunesse, à ses proches. Ces images ne sont pas tristes ou désenchantées, elles sont extrêmement intelligentes, créatives, subtiles et d’une grande énergie, ce qui en fait l’un des photographes préférés des jeunes générations et artistes du monde entier. Pour moi, c’était vraiment un génie. » 

Je ne commente toujours pas…

REN HANG, LOVE. Jusqu’au 26 mai. 

léthé

La soirée s’annonçait bien, tous souriaient, allez savoir pourquoi. De fait la soirée se déroulait bien. L’un des invités proposa un jeu. Il s’agissait, pour chacun, de raconter sa « vie antérieure ». C’était,avait-il dit, une manière de raconter son humeur. Soit une vie atroce dont on s’était libéré par une vie présente extraordinaire. Soit une vie de rêve comparée à celle que le narrateur subit.

Evidemment, nul n’a osé raconté une vie antérieure merveilleuse qui s’opposerait à celle, atroce, que l’on vivait en ce moment précis de la narration. L’orgueil humain ne supporte pas que l’on puisse considérer que le malheur est présent. Il est enfoui, dépassé, enterré. A défaut, on nous plaint et personne, sauf celui qui ne parle pas, celui peut-être un peu déprimé, n’aime être plaint. Le bonheur est obligatoire et il faut le dire et le montrer. La tristesse est faible et les romantiques auraient été s’ils avaient vécu notre temps, vilipendés tant l’injonction à la joie et la chasse contre le spleen est l’un des principes qui fait encore vendre les magazines à papier glacé.

Vient mon tour. Je dis que je n’ai pas trouvé le contre-poison de Léthé et passe la parole au suivant. A vrai dire, le jeu m’énervait. Et j’étais certain que par ce mot, une discussion sur sa signification allait s’enclencher et faire donc remiser dans ses buts, le satané jeu idiot.

De fait, c’est ce qui se produisit.

J’ai donc du préciser que dans la mythologie grecque, les Enfers avaient un rôle essentiel. Et après un grand nombre de siècles passés aux Enfers, les âmes des justes et celles des méchants qui avaient expié leurs fautes réclamaient aux dieux un retour sur terre, en habitant un corps.

Cependant, si l’on accédait à cette demande, une condition devait être remplie : on devait perdre le souvenir de sa vie antérieure.

Pour ce faire, on buvait les eaux du Léthé, fleuve de l’Oubli, l‘un des cinq fleuves de l’Enfer. Ce qui permettait d’effacer de la mémoire toute trace du passé. Pas complètement, on n’en gardait que de vagues réminiscences (notre impression de « déjà-vécu »).

Donc, comme dans le bouddhisme, une nouvelle incarnation et l’oubli grace à ces eaux de tout d’avant.

Le Léthé coulait avec lenteur et silence : c’était, disent les poètes, « le fleuve d’huile dont le cours paisible ne faisait entendre aucun murmure ». Ce fleuve est quelquefois représenté sous la figure d’un vieillard qui d’une main tient une urne, et de l’autre la coupe de l’Oubli.

J’ai donc raconté tout ça, ce qui a eu l’effet escompté : un abandon du jeu et une discussion joyeuse sur les représentations dans les tableaux des musées de la mythologie grecque.

A cet égard, la discussion est aussi venue sur la peinture italienne que j’ai pu comparer à la peinture espagnole, pour, encore louer Ribera, Velasquez, El Greco et Goya. On ne se refait pas.

PS1. La gravure en tête du billet est de Gustave Doré (évidemment) et représente Dante devant le fleuve Léthé, buvant avidement ses eaux.

PS2. Un lecteur (une lectrice ?) assidu (e) et anonyme de mes petits billets, immédiatement après la lecture de celui-ci, m’a envoyé un poème de Charles Baudelaire, extrait des Fleurs du Mal. Je le colle.

Pour engloutir mes sanglots apaisés
Rien ne me vaut l’abîme de ta couche ;
L’oubli puissant habite sur ta bouche,
Et le Léthé coule dans tes baisers.

la méchanceté

La question que je pose ici est d’une simplicité presque désolante, désarmante.

Peut-on être intelligent, cultivé et être méchant ? Peut-on avoir lu toute la philosophie du monde et sombrer dans la méchanceté ?

Non, il ne s’agit pas de s’intéresser à la différence entre l’oeuvre magistrale et l’auteur minable, biographiquement s’entend, le roman de Céline et le salaud de Céline.

Non, non, c’est sur tout autre chose que je m’arrête, en l’affirmant : entre eux, même les grands sont des petits hargneux.

J’ai eu du mal à écrire et publier ce billet, tant il est vrai que s’agissant de Clément Rosset (on sait que je travaille sur une longue étude sur son concept de réel), je peux craindre l’éloignement par le lecteur de l’approche de ce philosophe que j’aime beaucoup, même si quelquefois il m’énerve beaucoup.

Attention, attention, il ne s’agit pas de dire encore, idiotement me semble-t-il, que la philosophie est génératrice de sagesse et fabricante de morale. Je laisse cette réflexion à ceux qui confondent la sagesse socratique ou grecque avec la philosophie, en mêlant l’avènement de la philosophie occidentale (en Grèce) avec la philosophie tout court. La philosophie n’est pas une morale grecque, même si elle peut puiser dans l’armature de ce qui la constitue.

Rien donc que de plus faux que cette posture intellectuelle de la philosophie comme sagesse. La philosophie est une tentative, évidemment vaine (mais la tentative est bonne), d’embrasser le réel, de le « dévoiler ». Par le concept et l’idée. Et non pas d’être un « sage » stoïque, sceptique ou épicurien.

Justement ce que condamne Clément Rosset (c’est ici qu’il peut énerver beaucoup dans sa leçon lorsqu’il dit « Ajoutons, dit le philosophe, de la valeur aux choses : nous les rendrons ainsi signifiantes. Toute réalité est ainsi susceptible de s’enrichir d’une valeur ajoutée qui, sans rien changer à la chose, la rend néanmoins autre, disponible, capable de s’intégrer aussi bien dans Il me semble qu’avec Derrida les rapports étaient moins cordiaux…….Car si le philosophe peut, en toute justice, s’étonner que les choses soient (qu’il y ait de l’être), il ne devrait en revanche nullement s’étonner que les choses soient justement telles qu’elles sont, y subodorant ainsi on ne sait quelle signification occulte. Signification obscure autant que tautologique : si les choses sont justement ce qu’elles sont, ce n’est pas par hasard, décide une certaine raison philosophique (alors que la véritable raison ordonnerait plutôt de penser : si les choses sont ce qu’elles sont, c’est qu’elles ne peuvent échapper à la nécessité d’être quelconques). Le grand philosophe de la signification imaginaire est Hegel : celui qui pense que tout le réel est rationnel, que rien n’arrive au hasard, que tout ce qui se produit est la marque d’un destin secret qu’il appartient au philosophe de comprendre et de dévoiler ».

Certes, Rosset a raison : le philosophe, à force de vouloir chercher l’invisible, le réel qui ne se voit pas, l’harmonie qui ne se donne à voir et tutti quanti, s’éloigne assurément dudit réel et, mieux de la réalité.

Notons, à cet égard, que s’en tenir à la réalité, c’est aussi ajouter (en diminuant et en proposant), en faisant oeuvre de philosophie. Affirmer que le réel n’est que le réel, c’est aussi donner de quoi penser à la pensée.

Je regrette que Rosset (sur lequel je travaille en ce moment, vous l’aurez à nouveau compris) nous ait quitté, j’aurais pu l’inviter à boire une bière avant des tripes à la mode de Caen que ce cotentinois ne pouvait pas ne pas aimer, et lui expliquer que rien n’est plus complexe que la prétendue simplicité du réel…

Mais revenons donc à l’objet de ce billet (la méchanceté). C’est justement de Rosset et de ses commentaires périphériques dont il s’agit. Je vais citer quelques unes de ses flèches quelquefois dures (notamment celle décochées au pauvre Derrida)
SUR DERRIDA. CLÉMENT ROSSET ‒ Oui, c’est grâce à Althusser que j’ai eu les premiers contacts avec lui, précisément à l’occasion de ces nombreux pots que nous prenions dans les environs de l’École normale, car un petit homme que je prenais pour un « sioux » (terme qui signifie à l’École « balayeurs ») ‒ j’avais pris Derrida pour un sioux et j’ai gardé toujours un peu cette idée ‒ avait l’habitude de se hisser sur ses pieds pour entendre ce qu’on disait et apprendre la philosophie avec Althusser et Rosset. « Mais tu n’as pas reconnu Derrida ? » me disait Althusser. C’est donc grâce à lui que je l’ai connu. Et après mon Discours sur l’écrithure, on ne s’est plus jamais parlé. Derrida serait-il indéridable… ? Jamais je n’ai vu l’ombre d’un sourire sur son visage. Les gens qui ne sourient jamais me font peur.

Pour ceux qui l’auraient oublié, Derrida en voulait à mort à Rosset pour l’avoir ridiculisé avec son « Discours sur l’écrithure » avec un h pour se moquer du Derrida écrivant la différance avec un a qui est le signe d’un concept de la « déconstruction », mot-valise, s’il en est…
SUR DELEUZE. Quand Deleuze voulut me rencontrer, après avoir lu La Philosophie tragique, c’était pour m’inviter à un colloque sur Nietzsche à Royaumont qui devait opposer le clan Deleuze au clan Derrida. Je suis donc allé le rencontrer dans un café où j’ai fait la bêtise de lui dire que je n’étais pas fanatique des « philosophes » des Lumières et qu’en particulier la lecture de Rousseau provoquait en moi des crises d’urticaire. « Mais alors, m’objecta Deleuze, comment expliquez-vous que Nietzsche ne tarisse pas d’éloges sur Rousseau ? » J’ai réfléchi un instant puis répondu : « Je me trompe peut-être, mais je ne me rappelle pas avoir lu chez Nietzsche une seule ligne consacrée à Rousseau. » Deleuze demeure coi, puis réplique enfin : « Ah, je comprends. Vous êtes un jeune homme de droite. » Et pendant la suite de l’entretien il ne cessa de m’affubler de ce nom : « Qu’en pensez-vous, jeune homme de droite ? », « Vous avez lu ce livre, jeune homme de droite ? », « Vous voulez reprendre un café, jeune homme de droite ? » Vous imaginez mon agacement. Heureusement, cette manie cessa peu après. Inutile cependant de vous dire que je ne fus pas invité au colloque de Royaumont.
SUR FOUCAULT J’ai profité de cette occasion pour demander un conseil à Foucault. Je me faisais harceler à cette époque par une fille qui était anesthésiste en chef dans un grand hôpital parisien. Et comme je voulais m’en débarrasser, je raconte à Foucault que depuis six mois cette fille me persécute et qu’elle m’a avoué l’avoir persécuté lui-même les mois d’avant. Je voulais donc m’éclairer de la manière dont lui-même s’en était débarrassé. Alors il me répond : « Les flics, que voulez-vous. » L’hypocrisie et la mauvaise foi avaient ainsi vu le jour.

L’on sait combien, par centaines de pages, Foucault, maitre de l’anti-répression s’en est pris à la Police. Tout était police dans notre société….

Rosset ajoute, mais là on entre dans l’oeuvre et on délaisse la personne, quoique…

On peut lui reprocher une écriture un peu bavarde et délayée : il lui faut souvent trois pages pour écrire ce qu’il aurait pu dire en trois lignes. Quant à sa pensée, elle est très claire aussi : supprimons les asiles et il n’y aura plus de fous, supprimons les médecins et il n’y aura plus de malades, supprimons les prisons et il n’y aura plus de délinquants. Bref, l’institution sociale est la cause de tous les maux, comme le pensaient les philosophes se recommandant du cynisme grec. Cette démagogie simpliste a toujours eu du succès et ne date pas d’hier, puisque la démagogie consiste à alimenter le ressentiment des gens.

Bon j’arrête.

Rosset est un gentil méchant.

flatus vocis

Je continue dans les billets courts, comme des mémos.

A l’occasion d’une longue conversation qui commençait sérieusement à m’ennuyer, le locuteur n’arrêtant pas de sortir, à grands coups de mains sur le front, de sourcils froncés et de lunettes savamment enlevées quelques secondes piur être remises exactement, m’est revenu une expression latine que j’employais souvent dans les discussions houleuses que j’avais à subir dans des bars près de la Sorbonne ou des diners près de l’Etoile.
« FLATUS VOCIS »

J’avais appris la formule, non pas dans mes maigres cours de latin, malheureusement bâclés, mais d’un assistant de la Faculté, aux yeux rieurs qui n’arrêtait pas de nous la sortir. Ce qui avait, au demeurant l’avantage de faire taire les grands causeurs qui faisaient semblant de connaitre l’expression mais dont l’élan discursif était rompu par l’interrogation (un excellent piège pour les esbroufeurs) soit pour, plus moralement, solliciter une traduction immédiate.

L’expression signifie littéralement : « un souffle de voix » (flatus qui veut dire souffle, respiration, haleine et vox, génitif vocis) = voix.

Elle est donc employé pour se moquer et tourner en dérision un propos inutile, superflu, sans importance. Seul le souffle est perceptible, les mots étant sans grand intérêt pour celui qui les entend et qui les écoute à peine. Souvent une abstraction creuse simplement destinée à masquer une ignorance du sujet abordé.

Certains parlent aussi d’un « ébranlement de l’air », donc encore insignifiant.

Belle expression pour faire la guerre aux concepts creux ou aux pseudo-concepts. Spinoza en fait une vie.

Voilà. Rien d’autre. Ne pas hésiter à employer l’expression. Essayez et vous constaterez son effet. Elle fait réfléchir pendant des semaines et les vrais humains se posent la question (comme moi à cet instant même ou je l’écris) de savoir si ce qu’on profère ou clame ,n’est pas un flatus vocis.

Et n’oubliez pas d’ajouter, lorsque vous sortez l’expression, de préciser que c’est la seule locution latine que vous connaissez. Ca amortit la critique anti-faiseur, anti-pédant.

Je suis ravi d’avoir retrouvé cette expression. Ravi. Allez savoir pourquoi.

PS. Je viens, à l’ instant même je l’affirme, de me souvenir de l’expression « du vent du vent », pour signifier le creux de ce qu’on entend. Évidemment que ça vient de là…! On devrait plus souvent s’interroger sur le langage et sa mécanique crissante.

La poussière et l’espace.

Zola fait dire à Claude Lantier, dans « L’œuvre » :

« Quand la terre claquera dans l’espace comme une noix sèche, nos œuvres n’ajouteront pas un atome à sa poussière. »

Pas de quoi nous inciter à écrire.

Mais, peu importe, il restera du vide, ce qui, sauf erreur, est ce qui définit géométriquement l’espace. Et l’on peut préférer la beauté de l’espace désencombré à la saleté de la poussière des restes.

C’était juste un billet sans importance, ceux auxquels l’on tient…

no es nadie, señor, soy yo

Plutôt que d’ajouter un PS à mon billet précédent, et le noyer ainsi sous les mots, je fais un mini-texte de ce que j’avais omis de mentionner dans cette petite démonstration de l’inexistence de l’identité personnelle, d’un moi pré-identitaire qui serait profondément ancré dans chaque personne du monde et qui ne serait pas celui, social, qui se suffit à lui-même et encombre, adroitement, sans lamentations faussement poétiques, le moi tout court (ou tout long, comme l’on voudra).

J’ai en effet omis de citer l’anecdote dans le bouquin Octavio Paz intitulé « Le Labyrinthe de la solitude ». Elle est significative, drôle et embrasse le sujet (le sujet ?)

Une nouvelle servante se présente au domicile de son patron, lequel fait la sieste et ne l’entend pas arriver. Soudain il se réveille et sursaute : « Qui va là ? » Réponse de la servante : « No es nadie, señor, soy yo » – ce n’est personne, monsieur, c’est moi.

Tout est dit ici. Et je ne commente pas.

Loin de moi, contre le mythe de l’identité personnelle

Encore Clément Rosset

CR dont l’on ne peut se défaire, même si son approche du réel, par petites touches non fortement théorisées, peut, souvent, heurter une conviction holiste, globale et structurale si l’on préfère.

Ces « touches » sont autant de piqures de rappel à la réalité. Comme un fleuret qui viendrait, régulièrement, piquer votre buste pour vous dire

– Mais, où vas-tu ? les choses sont nettement plus simples, plus vraies, en réalité « plus réelles ». Il suffit d’appréhender la joie de l’existence, la sentir en ce qu’elle est, sans mots, la prendre entièrement, même si son côté dramatique vous aide dans cette tâche essentielle. Juste « déguster » l’existence, laquelle est bonne sans raison, une existence incompréhensible mais merveilleuse qui, est comme ça, qui accompagne sa joie, une euphorie d’être sans pourquoi.

Rosset est le fou de notre pensée. Comme le fou du Roi, ici d’une reine (la joie) et il s’attache à relativiser la fonction et le sérieux de la chose, en la simplifiant.

Cependant, il ne s’agit que d’une illusion : cette simplification est un leurre tant elle recèle des invariants complexes. Rosset est donc un manipulateur, un faux naif, un menteur de la simplicité.

C’est ce qu’on s’est dit, immédiatement, en posant, presque essoufflé, à force de l’avoir lu sans pause, son bouquin, écrit en 2008, qu’on n’avait pas encore lu, intitulé :

« Loin de moi, étude sur l’identité ». Editions de Minuit.

Il reprend le débat sur l’identité, celle du moi profond qui existerait en soi alors qu’il n’est que le succédané de perceptions autour de soi, au regard du moi « social », débat déjà initié par David Hume dans le fameux questionnement qu’on colle ci-dessous :

« Pour ma part, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi, je bute toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment, sans une perception et je ne peux rien observer que la perception. Quand mes perceptions sont écartées pour un temps, comme par un sommeil tranquille, aussi longtemps je n’ai plus conscience de moi et on peut dire vraiment que je n’existe pas. Si toutes mes perceptions étaient supprimées par la mort et que je ne puisse ni penser, ni sentir, ni voir, ni aimer, ni haïr après la dissolution de mon corps, je serais entièrement annihilé et je ne conçois pas ce qu’il faudrait de plus pour faire de moi un parfait mort. Si quelqu’un pense, après une réflexion sérieuse et impartiale, qu’il a, de lui-même, une connaissance différente, il me faut l’avouer, je ne peux raisonner plus longtemps avec lui. Tout ce que je peux lui accorder, c’est qu’il peut être dans le vrai aussi bien que moi et que nous différons essentiellement sur ce point. Peut-être peut-il percevoir quelque chose de simple et de certain qu’il appelle lui : et pourtant je suis sûr qu’il n’y a pas en moi de pareil principe. » David Hume. Traité de la nature humaine.

Ainsi, pour Hume, il ne peut y avoir de perception du moi – comme il peut y avoir perception d’une chaise ou d’une table. Il ne peut y avoir que de vagues perceptions de qualités, ou d’états psychologiques, à un moment donné.

Ce que disait, au demeurant Pascal, dans ses pensées avant Hume :

« Qu’est-ce que le moi ? Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.

Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges ou des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées. »

Cette dernière phrase est capitale : non pas que Pascal nous intime l’ordre d’aimer les grands mais, plu simplement,  » il s’agit aussi de dire cette vérité philosophique et autrement grave qu’en dehors des signes et des actes qui émanent de moi et me font reconnaître comme étant qui je suis, il n’est rien qui soit à moi ni de moi. »

Rosset, comme Pascal et Hume s’attaque à cette affirmation d’un moi préexistant à moi et qui se perpétue à moi, pensée majoritairement ou même unanimement à l’oeuvre dans la littérature, qu’elle soit théorique ou, à fortiori romanesque, elle qui va d’ailleurs à l’encontre de l’affirmation de Rimbaud, lequel dans sa saison en Enfer affirmait que « je est autre ».

Alors sommes-nous moi de la naissance à la mort, sans changement, sans effacement déstructurant de ce moi indestructible, notre marque de fabrique, les seuls changement s’opérant dans le moi « social » qui lui, au fil du temps, des postes, des honneurs, de l’âge, peut « changer.

C’est la question de cette identité immuable, de ce moi transcendental qui constitue donc l’objet du magnifique petit livre de Rosset. Il veut, en réalité, démontrer la « suprématie du moi social sur le moi « privé » inexistant.

On va donc essayer – ce qui est le plus difficile, croyez-le, – d’exposer une pensée prétendument simple. Et, comme je l’ai déjà dit coller la bonne locution ^plutôt que de mal paraphraser

D’emblée l’affirmation de Clément Rosset :  »

« j’ai toujours tenu l’identité sociale pour la seule identité réelle ; et l’autre, la prétendue identité personnelle, pour une illusion totale autant que tenace »…

La preuve par le Quichote :

« Dans Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard a été l’un des rares, parmi les auteurs modernes, à remettre en cause l’autonomie du moi, qu’il juge illusoire et d’origine cartésienne (et constitue à ses yeux l’essence du « mensonge romantique »), et à affirmer son affiliation constante à l’autonomie supposée d’une autre personne (affiliation révélée par la « vérité romanesque »). Cette négation de l’autonomie du moi est illustrée, chez René Girard, par l’impossibilité de désirer sinon par l’intermédiaire des désirs d’un autre que René Girard appelle le « médiateur du désir », que le « je » admire au point d’en adopter les choix et les désirs. Je ne peux désirer que ce que désire un autre prestigieux, comme Don Quichotte qui ne peut admirer que ce qu’admire Amadis de Gaule, dans le roman de Cervantès. Ce manque d’autonomie du désir recouvre bien évidemment un manque d’autonomie tout court : si le moi est incapable de désirer par lui-même, c’est tout simplement qu’il n’y a pas de moi, c’est-à-dire un être libre de ses choix, de ses décisions et de ses désirs. René Girard écrit justement que « Don Quichotte a renoncé, en faveur d’Amadis, à la prérogative fondamentale de l’individu2 ». Je dirais plus brutalement, pour ma part, que Don Quichotte a renoncé à l’illusion de l’individualité et de l’identité personnelle. Et je remarque au passage que Don Quichotte justifie ainsi la série de ses folies par une intuition qui, à la bien analyser, se révélerait aussi profonde que pertinente. L’influence de l’enchanteur Merlin, invoqué par Don Quichotte pour expliquer après coup chacun de ses faux exploits, ainsi que les véritables dégâts qu’ils occasionnent, ne constitue en définitive qu’une force d’appoint »

A vrai dire, par ce biais de « l’identité », Clément Rosset s’en prend frontalement, curieusement sans nommer son sujet (c’est bien le cas de le dire) à l’individu libre et conscient, à l’autonomie agissante du « sujet ».

Il le dit du bout de sa plume, vers la fin du bouquin en précisant que :

« Le credo du libre arbitre, c’est-à-dire le dogme d’une identité personnelle responsable non seulement de ses actes mais aussi – et surtout – des intentions présumées qui en seraient l’origine : tels Kant, Sartre, ou encore Paul Ricœur qui, dans un livre relativement récent, s’est proposé de défendre ce qu’il appelle, de manière délicieusement polysémique, le « maintien de soi ». Ne pas oublier qu’on est une personne responsable, – ne pas oublier non plus de se tenir droit.

A l’opposé de ces conceptions utopiques, – mais je pourrais ici en appeler aussi bien à Hobbes ou à Spinoza –, j’invoquerai l’épitaphe de Martinus von Biberach que j’ai déjà citée à la fin de La force majeure :

Je viens je ne sais d’où,

Je suis je ne sais qui

Je meurs je ne sais quand,

Je vais je ne sais où,

Je m’étonne d’être aussi joyeux »

Le moi pré-identitaire, ce moi profond qui fait les délices des auteurs à la petite semaine n’existe pas. Il n’y a donc que de moi social. Et Rosset n’y va pas par quatre chemins, appelant Proust à la rescousse (« comme l’exprime justement Proust, à propos de Swann, au tout début de la Recherche du temps perdu : « Nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un cahier des charges ou d’un testament ; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres »), un peu Lacan (« Le « je » tire toute sa substance du « tu » qui la lui alloue. Lacan décrit cette dépendance lorsqu’il dit que la formule par laquelle l’homme s’assure de son identité n’est pas Je suis ton mari mais Tu es ma femme »).

Et surtout le CAMEMBERT

(c’est par ce Camembert philosophique que Rosset a attiré les petits journalistes vers lui. Je reprends sa démonstration en collant :

« Comme le pense justement Aristote, il n’y a de science que du général et pas de connaissance du particulier, même dans le cas où ce particulier est spécifique et peut ainsi se prévaloir d’une certaine généralité : ainsi est-il impossible de décrire la saveur d’un camembert, bien qu’il existe des quantités de camemberts, dans la mesure où cette saveur est singulière et diffère de celle de tout autre fromage. En tant qu’objet existant et consommable, le camembert possède si l’on veut une certaine « identité personnelle » que perçoivent et apprécient ses amateurs (identité il est vrai plus reconnaissable que connaissable et descriptible). Mais cette particularité ne fournit aucun argument valable en faveur de son identité personnelle qui suppose une perception de son propre moi et de sa propre singularité qui manque évidemment au camembert. Imaginons pourtant un instant que le camembert, par une métamorphose prodigieuse, devienne un camembert savant, doté de pensée et de sensibilité à l’instar de l’homme. Il serait alors sans doute capable d’identifier la saveur des autres fromages, il sentirait aussi la dureté des dents qui le dévorent. Mais il n’en saurait pas plus long sur son identité personnelle, incapable qu’il serait de reconnaître sa propre saveur. Il serait à la rigueur capable de reconnaître (pas de connaître) la saveur de ses congénères camemberts, comme la mère phoque reconnaît son bébé phoque, ou un loup un loup de sa horde – à leur odeur particulière et singulière. De même ne trompe-t-on pas la vache,chez Lucrèce, sur l’identité du veau qu’elle a perdu : « Ni les tendres pousses des saules, ni les herbes vivifiées par la rosée, ni les vastes fleuves coulant à pleins bords ne peuvent divertir son esprit et détourner le soin qui l’occupe ; et la vue des autres veaux dans les gras pâturages ne sauraient la distraire et l’alléger de sa peine : tant il est vrai que c’est un objet particulier, bien connu, qu’elle recherche2. » Mais nous retombons toujours sur la même difficulté : notre camembert savant, telle la vache décrite par Lucrèce, acquerrait sans doute une identité sociale – ou « clanique » –, pas une identité personnelle. »

Alors, où se niche l’intérêt de cette affirmation de Rosset qui est plus qu’une pensée, mais un vrai système philosophique qui se double, comme tout système de celui « moral » qui peut gouverner une vie.

D’abord, un rejet presque une règle de vie, du narcissisme qui passe par la prétendue boursouflure de « l’introspection de soi » / le moi social qui se donne à voir et dans lequel s’enfouit le tout de moi suffit, sans qu’il ne faille hausser sa propre mesure pour se hisser jusqu’aux cieux ou se terrent les petits ou demi-dieux qui se veulent les miroirs des hommes libres et hautains..

Oui, le moi est non seulement « haïssable » mais néfaste dans l’avancée du monde et même, de soi. Oui au moi social, celui du réel hors des limbes de moi profond, délices des développeurs personnels et escrocs de civilisation du « moi ». Ce « moi social suffit. Comme le dit Rosset :

« Pour en venir maintenant à cette inutilité biologique du sentiment d’identité personnelle que j’évoquais au début de ce chapitre, je la définirai par le fait que selon moi le sentiment d’identité personnelle, même à supposer que celui-ci existe et ne soit pas un pur fantasme, serait de toute façon inutile à l’exercice de la vie non seulement pour les espèces d’animaux socialement organisés chez lesquelles l’identité ou le rôle sociaux suffisent manifestement, mais également pour l’homme, espèce animale qui se distingue de toutes les autres espèces connues par sa faculté de conscience, notamment conscience du temps, de mémorisation et, de manière générale, de pensée. Je veux dire par là que les renseignements que l’individu humain possède sur lui-même par l’intermédiaire de son identité sociale suffisent amplement à la conduite de sa vie personnelle, tant publique que privée.

Et l’on n’a pas besoin de cette invention de l’homme « introspecté, abyssal » pour penser et agir :

`Je n’ai pas besoin d’en appeler à un sentiment d’identité personnelle pour penser et agir de manière particulière et personnelle, toutes choses qui, si je puis dire, s’accomplissent d’elles-mêmes. Je pense même que le souci ou l’inquiétude qui portent à s’interroger sur sa propre personne et sur ce que celle-ci aurait d’inaliénable joue un rôle plutôt inhibiteur dans l’accomplissement de sa personnalité.

Et si je nage, je n’ai pas à me demander en quoi consiste la natation …
Si je danse et me demande en quoi consiste la danse, je tombe par terre.

Quant aux questions qui font les titres qui encombrent les rayons des librairies, elles sont inutiles, fallacieuses et néfastes :

« Les questions du type « qui suis-je réellement ? » ou « que fais-je exactement ? » ont toujours été un frein tant à l’existence qu’à l’activité. Le fait me semble patent et intéresser d’ailleurs à peu près toutes les formes d’existence et d’action. Je ne suis Napoléon que dans la mesure où je prends bien garde de ne jamais me demander qui est ce Napoléon que je suis. De même, si je nage et me demande tout à coup en quoi consiste la natation, je coule à pic. Si je danse et me demande en quoi consiste la danse, je tombe par terre. Si je suis Stravinsky au travail et me demande qui est Stravinsky et en quoi consiste son style, ma partition en cours d’élaboration s’interrompt aussitôt. En bref, l’exercice de la vie implique une certaine inconscience qu’on pourrait définir comme une insouciance du « quant à soi ».

Au fait si j’écris un billet en me demandant qui je suis, il est certain que mon verre de vin va chuter sur mon clavier. Et que je ne pourrais le finir.

PS. Cioran dans je ne sais plus quel bouquin a pu écrire que Dieu est infiniment reconnaissant à Bach de l’avoir rendu crédible. En écrivant les mots que je viens de relire plus haut sur la joie de l’existence incompréhensible qui est le leitmotiv de Rosset, la mémoire m’a, curieusement, redonné cet aphorisme.

le bon beurre

J’ai toujours considéré, certainement à tort que les végétariens, les végans plutôt, donnaient, souvent, le coup de pied de l’âne au plaisir, pour se terrer dans la santé qui pourrait (ce n’est pas certain) être, malheureusement, ajoutent-ils pour désarmer la critique, antinomique du bon plaisir (la graisse, la viande, le sucre)

J’en ai aujourd’hui la conviction puisqu’aussi bien, j’ai appris d’où venait l’expression « mettre du beurre dans les épinards », (améliorer ses conditions de vie, gagner plus).

C’est simple : sans beurre, les épinards, diététiques à souhait sont évidemment moins bon dans nos bouches qu’avec du beurre !

Dès lors, mettre du beurre dans les épinards, c’est agrémenter le goût, la vie, la rendre plus attrayante; Une métaphore de l’amélioration d’une vie rendue plus agréable..

Le beurre, toujours. C’est quoi « être beurré » qui signifie être saoul ? Etre mieux ? Non, on affabule. L’adjectif «beurré» est la déformation de l’argot «bourré», étant cependant observé que la personne ivre, comme le beurre est  « molle » et parle ‘‘gras »»

Notez que les « Petit-Lu » (leur première publicité) sont «bourrés de beurre».

On l’avait bien dit : le beurre est bon. Y compris pour le cholestérol.

PS. Ce billet ne fait « qu’étaler », « tartiner » des mots. Ce qui est bon pour l’hypertension.

Dieu n’a pas d’associé

Ancien rédacteur en chef à Libération et correspondant de ce journal à Jérusalem, Jean-Luc Allouche a un vrai culot.

Avoir du culot, ce n’est pas entrer sans frapper dans le bureau du patron pour obtenir une augmentation ou se planter tous les soirs devant la porte de la femme qu’on désire pour, sans un mot, lui offrir des fleurs, ou encore se permettre de s’inviter à la soirée magnifique de laquelle l’on est chassé, du fait de son trop grand toupet.

Non, avoir du culot, c’est, au crépuscule d’une vie, s’attaquer à Dieu lequel (l’on ne sait jamais) peut se tapir dans un coin du ciel le jour où (l’on ne sait toujours pas) il cueillera votre âme. Surtout quand on le dit (c’est le cas d’Allouche) presque sans pitié et imbu de lui.

Donc, Allouche a un vrai culot lorsqu’il nous décrit, dans son dernier bouquin (Le roman de Moïse. Albin Michel. 2018) un Dieu irritable, colérique, injuste, caractériel. Il avoue, au demeurant que « ce Dieu de la Bible n’est pas à mon goût ».

Ce Dieu, sans figure en prend plein la sienne, si la matière se prêtait à un mauvais jeu de mots.

Allouche a donc écrit un « roman de Moïse », en collant au texte biblique, l’agrémentant des commentaires du Talmud du Midrach, des grands commentateurs et pas seulement Rachi ou Maimonide…

Le bouquin est passionnant, magnifiquement écrit, documenté. Et l’on sent, sous la plume, des vibrations pas toujours positives, qui vont de la colère envers ce Dieu querelleur jusqu’à la caresse sur les lèvres bégayantes de Moïse.

On ne peut raconter, il faut lire ce long bouquin qui a accompagné plusieurs nuits, transformant l’épisode biblique en un roman qui est celui de la guerre (le mot n’est pas trop fort) entre Dieu et le peuple qu’il a fait sortit d’Egypte pendant ces quarante années d’errance dans la colère des deux (le peuple et Dieu s’affrontant), entre Dieu et Moïse qui implore le pardon pour ledit peuple et la vie pour lui, pour lui permettre d’entrer dans le pays promis, terre de lait et de miel.

Dieu, malgré les supplications de tous ses anges, de tous ses cieux ne fléchira pas.

Je colle ici le dernier paragraphe du bouquin :

« Allons, une ultime pirouette inspirée par ce merveilleux magicien de l’hébreu, et longtemps homme politique courageux, feu Yossi Sarid, à qui j’emprunte cette citation :

« Moïse n’aurait pas dû mourir. Sa santé était relativement bonne, compte tenu de son âge : “Son regard ne s’était point terni, et sa vigueur n’était point épuisée.” Mais Dieu, lui aussi, se préoccupe de son statut et n’est pas du tout disposé à partager le crédit de ses actes avec d’autres : c’est lui qui nous a fait sortir d’Égypte, qui a fendu la mer en deux pour nous, et a couvert tous nos besoins dans le désert. Dieu n’a pas d’associé.

Allouche a du culot ?

A vrai dire, pas vraiment. C’est Dieu qui en a, en ne sombrant pas dans l’amour et le bon sentiment, affirmant sa prééminence, sans se départir de la parole première.

Si Dieu n’avait pas eu ce culot, l’on aurait basculé dans une autre religion, celle de notre ère.

Je vais le dire à Allouche, pour le consoler : son culot est à la mesure de celui de Dieu.