Retour urgent à la rationalité

Je colle ci-dessous un entretien paru dans la dernière livraison de l’Express. Et qui mérite d’être lu et commenté (plus tard).

Vaste sujet. Surtout celui de la compatibilité, l’enlacement entre le discours de la raison et celui du grand récits échevelés, nécessaires l’un autant que l’autre, pour ne pas transformer les humains en robots raisonnables ou en petits docteurs Folamour du Dimanche.

Entre raison et rêve, Il y a mille chemins lumineux. Et l’irrationalité est un besoin. Elle est donc rationnelle….

EXTRAIT DE L’EXPRESS

Et si l’on retrouvait le chemin de la rationalité ? Le sociologue Gérald Bronner prône un nouveau discours de la méthode afin de contrer les obscurantismes contemporains.

Plus de deux siècles après les Lumières, l’obscurantisme regagne du terrain, jusqu’à ébranler nos démocraties. A l’heure des vérités frelatées, des manipulations de l’information et de la tyrannie des opinions personnelles, Gérald Bronner sonne l’heure de la contre-attaque. Le sociologue, connu pour ses travaux sur les mécanismes de la croyance, prône un nouveau discours de la méthode.

L’EXPRESS. Le philosophe des sciences Karl Popper s’étonnait déjà, au début du siècle dernier, de la profusion de « théories nouvelles souvent échevelées ». Sommes-nous vraiment plus irrationnels aujourd’hui ?

Gérald Bronner. Les flambées d’irrationalité ne sont évidemment pas nouvelles. Le combat rationaliste pouvait même sembler d’arrière-garde avec la sécularisation, l’augmentation du niveau d’études… Mais la dérégulation du marché de l’information est arrivée. Ce phénomène historique majeur a donné un avantage systématique à la crédulité sur la rationalité. Dans notre temps d’occupation de cerveau, cette dernière a perdu beaucoup de ses parts de marché. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que toutes les propositions intellectuelles sur le réel, toutes les représentations du monde, se trouvent en concurrence frontale. Aujourd’hui, le détenteur d’un compte Facebook peut contredire un membre de l’Académie de médecine. Certes, on fait encore la différence entre un expert et un internaute lambda, mais cette concurrence engendre une baisse de notre vigilance intellectuelle.

Qu’entendez-vous par là ?

L’être humain peut croire une information parce qu’il a envie qu’elle soit vraie. S’il a à portée de main des arguments qui vont dans son sens, ce que lui offre Internet, il ne va pas chercher plus loin. Je pense que les vaccins sont dangereux ? Je vais aller lire des textes techniques sur les adjuvants à l’aluminium qui resteraient stockés dans le cerveau – thèse totalement réfutée par les études scientifiques. Les intuitions fautives de notre cerveau peuvent ainsi butiner sans hiérarchie dans toutes les propositions mises en concurrence.

En somme, nous avons été trop rationnels en pensant que la masse d’informations fournie par le Web permettrait de nous rapprocher de la vérité des faits ?

Ce ne sont pas les propositions les mieux argumentées qui l’emportent, en effet, mais celles qui sont les plus subjectivement satisfaisantes.

L’internaute va vers les informations qui confortent ses croyances, comme les consommateurs vont vers les produits sucrés et gras du fait de la mondialisation de l’offre.

Le vrai, on l’avait oublié, suppose un effort psychologique. Penser que la Terre est ronde ou qu’elle tourne autour du soleil à une vitesse moyenne de 106 000 kilomètres/heure est parfaitement contre-intuitif. De même, l’idée du grand remplacement de la population européenne par les immigrés a beau être contredite par les données démographiques, certains Français se fondent sur des segments d’observation – leur quartier, la place du marché – ou sur leur peur pour soutenir le contraire. Des milliers de gens font désormais sécession avec la raison et produisent leurs propres données en vue de créer une autre réalité. Ce phénomène est un défi qui traverse les démocraties.

Est-ce la raison pour laquelle le « ressenti » des populations occupe une telle place dans le débat public, au détriment d’arguments objectifs ?

Pour ne pas trahir ce qu’elles croient être le peuple, les élites en viennent à nier ce qui constitue le fondement même de la démocratie, la poursuite de la vérité, sans laquelle la délibération est impossible. Or la connaissance a des droits que la croyance ne peut pas revendiquer. Et chacun a droit à la rationalité. Il y a une forme de mépris social à enfermer les gens dans leurs erreurs en considérant qu’ils ont un « ressenti » à prendre en compte tel quel. La dérégulation du marché de l’information place nos démocraties à un moment carrefour de leur histoire : elles doivent faire des choix intellectuels, qui conditionneront leur nature. Ce n’est pas une coïncidence si les discours anti-vaccin ou climatosceptiques trouvent un écho particulier dans les pays populistes comme les Etats-Unis, le Brésil, l’Italie…

Quelle forme peut prendre la contre-attaque rationaliste?

Le monde rationaliste est en plein renouveau, mais il doit se coordonner et ne pas verser dans l’idéologie. A côté des associations historiques, on trouve aujourd’hui une foule de chaînes YouTube, de qualité inégale. Nous organiserons en novembre prochain avec l’Académie des sciences morales et politiques un colloque de trois jours. Je crois aussi qu’il faut aider les journalistes à s’adresser aux vrais experts. Contraints par l’urgence, les médias contactent des interlocuteurs pas toujours compétents. Certains « bons clients » – tel président d’association, tel représentant d’ONG – racontent n’importe quoi sur toute une série de sujets, comme la santé ou l’environnement. Quand on parle du boson de Higgs, on va chercher un vrai physicien !

La pensée méthodique est-elle si simple à pratiquer?

La première chose à faire est de s’interroger soi-même : pourquoi a-t-on envie que telle information soit vraie ? A-t-on utilisé les bonnes sources, a-t-on conservé sa vigilance intellectuelle ? Quels sont les arguments contradictoires ? Et, face à autrui, on doit partir du principe de la « charité interprétative » – la formule est du philosophe américain Donald Davidson : considérer que l’autre croit ce qu’il croit non parce qu’il est bête, mais parce qu’il a des raisons de le faire. On demande à son interlocuteur d’exposer ses arguments pour y déceler d’éventuelles erreurs. On ne discute pas sur le fond, mais du processus de raisonnement. C’est la démarche que j’ai appliquée avec les jeunes radicalisés du centre de Pontourny, en Indre-et-Loire, racontée dans mon dernier livre*.

Pratiquer le doute systématique, n’est-ce pas ce à quoi s’adonnent avec zèle les complotistes ?

Il ne s’agit là que de « pseudo-scepticisme ». Une approche vraiment rationnelle du réel aboutit à des explications multifactorielles, alors que les conclusions des complotistes sont toujours monocausales et refusent le hasard. C’est tout l’héroïsme de la rationalité que d’affronter ce qui paraît non intentionnel.

Le jugement rationnel n’est pas seulement ardu à appliquer. Il évoque aussi un monde froid, sans poésie, dont on n’a pas forcément envie dans notre époque cafardeuse…

Le rationalisme n’interdit nullement de porter un regard poétique sur le monde. Il propose de libérer l’individu de toute aliénation mentale. Mais vous avez raison, il manque à la rationalité une narration qui lui donne un souffle. Je prépare justement un spectacle, avec mon ami comédien Samir Bouadi, qui mettra en scène une histoire postapocalyptique où les rationalistes apparaîtront comme les derniers résistants. Pour moi, la défense de la rationalité est la grande aventure intellectuelle de notre temps.

Voyance des artistes ?

Peut-on, ici, encore, à nouveau, passer à un aveu ?

Je m’y autorise : j’avoue ne pas supporter le discours des artistes qui se croient « uniques », en réalité qui se croient « artistes »…

Je ne provoque pas.

Surtout dans l’art contemporain, champ privilégié du discours de jeunes talentueux ou exécrables créateurs qui croient nous aider à comprendre le monde par la « voyance » extraordinaire, venue d’ailleurs, de leur geste, toujours enveloppé d’un charabia prétendument théorico-artististique assez risible, marmonné dans des micros tendus par des galeristes ou des critiques d’art en mal de notoriété.

Ils se voient voyants les artistes. Comme dirait Bergson qui affirmait que :

« Il y a, en effet, depuis des siècles, des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n’apercevons pas naturellement. Ce sont les artistes »

Le propos (comme beaucoup d’ailleurs dans ceux de Bergson) me semble assez idiot. Mais il est assez présent dans la doxa. Surtout lorsqu’il s’agit de musique, champ dans lequel l’assertion passe beaucoup mieux. En effet, lorsqu’il s’agit non pas de donner à voir mais de composer, dans la musique donc, elle semble moins énervante.

En effet, l’extraordinaire beauté d’une musique de Bach ou de Mozart fait sortir le mortel de ses gonds de la raison, jusqu’a le faire clamer que ces musiciens là n’ont pu que recueillir que ce qui est existe au-delà de la terre, la musique leur ayant été donnée pour être offerte aux humains, d’une sphère nécessairement déiste, sans d’ailleurs assimiler cet espace au cosmos ou à la nature, comme le ferait un vil matérialiste un peu panthéiste, lecteur rapide de Spinoza.

Et même si le moniste bon teint sourit un peu, il baisse les yeux, sans s’esclaffer.

Combien de fois ai-je entendu dans la bouche d’un athée qui se dit vrai, que s’il s’avérait qu’un jour (sûrement à la fin de sa vie) il pouvait imaginer que Dieu peut exister, c’est après l’écoute de sa « voix » dans celle de Bach ?

On croit avoir la réponse dans cette distinction et l’adhésion conséquente à la voyance nécessairement dans le champ du dualisme, entre l’artiste qui voit et celui qui compose. Elle est simple : tout le monde (sauf l’aveugle) voit et tout le monde n’est pas « solfègien  » ou compositeur.

Ainsi, sans paradoxe, le voyeur n’est pas un voyant…

Ici, on peut insérer la distinction entre « regardeur  » et « voyeur « . Au sens de Marcel Duchamp s’entend quand il affirmait du haut d’une intellectualité parfaitement maîtrisée que « ce sont les regardeurs qui font les tableaux « .

Mais je reviens vite à mon propos sur les artistes et leur « voyance ».

De l’escroquerie. Certes, on peut avoir ce qu’on appelle un « bon oeil » absolument pas surréaliste ou mystérieux dans sa survenance (juste un bon oeil, comme d’autres ont une bonne plume ou un don du bricolage). Certes, on peut avoir du talent dans le coup de pinceau ou l’imagination créatrice. Mais il ne faut pas confondre le don (qui n’est pas surnaturel mais résultant d’une histoire et d’un processus ancré dans une vie) ou encore le talent (qui au demeurent s’apprend souvent) avec la « voyance » de ces extra-terrestres que seraient les artistes.

Le sens de la beauté est chose assez partagée, sauf que certains ont pu le donner à voir ou à écouter.

Ce sont les artistes. Ils ne sont pas « voyants ».

Juste bourrés de talent qui ne vient ni d’ici, ni d’ailleurs.

On arrête ici, sauf à théoriser avec Burke par exemple, sur l’esthétique et transformer un billet d’humeur en théorie de l’Art.

P.S. A la relecture du lendemain, je considère qu’il fallait quand même ajouter que la beauté de l’œuvre d’art transporte dans une couche du monde qui se situe hors de la quotidienneté. Certains nomment cette sorte de nuage éthéré le sacré et les artistes seraient ses convoyeurs…On peut le dire comme ça. Ça ne mange aucun pain et ça peut faire du bien, d’extraction du lourd réel étant toujours bénéfique. C’est ici que les hommes se sont inventés de belles histoires. De celles qu’on raconte aux enfants pour les endormir.

Ça ne pose problème que si la violence (religieuse ou idéologique) s’en mêle. Le nazi qui écoute du Mozart ou Torquemada du Rodrigo…

Aveu

Je tombe en visitant le site du Métropolitan Museum of Art de New-York sur ce tableau de Paul Gauguin (« Deux femmes »).

Ce qui me permet de dire,encore, au risque d’une sévère réprimande quand je l’affirme (souvent) que je n’aime pas Gauguin. Ce qui, d’ailleurs, devrait vous indiffèrer. ..

PS. Avouez tout de même en regardant le tableau. Ce peintre est un enlaidisseur. Il est vrai que le laid peut atteindre le sublime et donc la beauté (Goya). Mais ici le laid côtoie le laid. J’espère que les deux femmes peintes (belles, j’en suis certain) lui ont envoyé son tableau à la figure.

Ce peintre est un imposteur de la modernité s’emparant de l’intellectualité du travestissement naïf.

16847

Il est un genre littéraire qui se perd ou, peut-être, ne s’avoue plus : le journal intime. Une perdition concomitante de celle de l’intimité désormais donnée à lire sur les réseaux sociaux. Dommage. Même si le modèle se fondait,souvent, dans la fleur bleue des cahiers roses…

Le titre de ce mini billet fait référence au nombre de pages du journal de Henri-Fredėric Amiel (1821-1881), écrivain suisse. Photo en tête de billet.

1647 pages. Du volume donc mais, surtout, comme il le revendiquait lui-même, 1647 pages de relation du vide, de « monument de vide absolu, recopiage effréné du néant puisque chaque jour s’y caractérise par le fait qu’il ne s’y passe rien » (Pascal Bruckner. Sur Kierkegaard).

Si je rappelle ce chiffre, c’est qu’à l’instant même, une relation, à qui je rends un petit service d’écriture et de mise en ligne d’un de ses projets, m’a curieusement demandé de « ne pas faire court ». Rare injonction, s’il en est….

Je lui ai répondu, la mémoire aidant, que ce sera donc du Amiel.

Il m’a rappelé après avoir cherché sur Wikipedia. Pour me supplier d’être sérieux…

Il faudrait réhabiliter le journal intime. Ça réduirait les connexions en ligne, en permettant le petit arrêt sur soi qui repose.

L’intime, qui peut même se concevoir à deux, diraient les romanticas, est fécond s’il ne tombe pas dans l’exacerbation de soi et dans le vide sidéral qu’il peut générer si l’on s’imagine unique.

En réalité, l’unique et son intime est exécrable. C’est Pascal qui a raison…

Mais quand même, l’intimité peut être belle.

Je viens de faire court…

Sagan, for ever

Qui parle encore de Françoise Sagan ? Qui aime sa phrase, ses nerfs, sa langueur bégayante et rapide ? Ses mots vite avalés de peur d’être entendus, ancrés et immuables ?

Ses yeux constamment baissés sur ses lèvres fines qui rêvent d’être pulpeuses et embrasser, dans une fougue inédite l’être à ses côtés dans une décapotable aux ailes un peu froissées par une conduite d’un zigzag éthylique ?

Personne ne parle plus de Sagan qu’on laisse, statufiée, dans son adolescente de ce « Bonjour tristesse « .

Je crois qu’on a tort et qu’il faut l’aimer Sagan.

Une femme et un personnage. Ce qui devient rare, tant la femme ne veut plus l’être.

Certes, diront de faux proustiens et de vrais faiseurs, ce n’est pas de la grande littérature, même si elle n’est peut-être pas de gare…

Ils ont tort. Lorsque Sagan plonge dans la solitude, le seul vrai sujet de l’écrivain, elle est sublime, d’une plume fulgurante…

J’aime Sagan, n’en déplaise aux faux stendhaliens et aux vrais escrocs du mot.

J’ai repris, récemment, pour tester ma fidélité son petit essai, vite écrit vers Deauville (« Des bleus à l’âme « ).Je n’ai pas été déçu.

Alors, j’ai immédiatement, j’ai pris mon téléphone et j’ai appelé une nièce liseuse des Musso et autres Levy, en lui conseillant du Sagan.

J’ai, d’emblée, regretter la démarche qui s’inscrivait dans un réflexe idiot que je combattais (Sagan pour les jeunes filles).

Je viens à l’instant même de recevoir un coup de fil du compagnon de ma nièce qui a suivi le conseil. Il me dit être bouleversé par cette écriture vitaliste (son mot).

Sagan est un écrivain . Une écrivaine si vous voulez, une auteure.

Ci-dessous un extrait des »bleus »

P.S. j’ai failli, emporté par la facilité, intituler mon billet « Aimez-vous Sagan ? « . En référence å son roman d’où est tiré le film avec Ingrid Bergman et Anthony Perkins (« Aimez vous Brahms ? ») et sa musique qui fait pleurer les adolescents sentimentaux. Trop facile.

C’est un sujet un peu trop à la mode mais néanmoins fascinant que celui de la dépression. J’ai commencé ce roman-essai ainsi, par une description de cet état. J’ai rencontré quinze cas similaires depuis et je ne m’en suis tirée moi-même que grâce à cette bizarre manie d’aligner des mots les uns après les autres, des mots qui recommençaient tout à coup à jaillir en fleurs à mes yeux et echos dans ma tête. Et chaque fois que je la rencontrais chez quelqu’un, cette dépression, cette catastrophe – car il n’y a pas à plaisanter là-dessus ni à parler d’oisiveté ou de laisser-aller –, chaque fois, cette maladie m’accablait de tendresse. D’ailleurs, en y pensant, pourquoi écrirait-on, sinon pour expliquer aux « autres » qu’ils peuvent y échapper, à cette maladie, ou, en tout cas, s’en remettre ? La raison d’être, absurde, naïve de tout texte, que ce soit un roman ou un essai ou même une thèse, c’est toujours cette main tendue, ce désir effréné de prouver bêtement qu’il y a quelque chose à prouver. C’est cette façon comique de vouloir démontrer qu’il y a des forces, des courants de force, des courants de faiblesse, mais que dans la mesure où tout cela est formulable, c’est donc relativement inoffensif. Quant aux poètes, mes préférés, ceux qui font joujou avec leur mort, leur sens des mots et leur santé morale, quant aux poètes, ils prennent peut-être plus de risques que nous, les « romanciers ». Il faut un joli toupet pour écrire : « La terre est bleue comme une orange » et il faut une gigantesque audace pour écrire : « Les aubes sont navrantes, toute lune est atroce et tout soleil amer. » Parce que c’est jouer avec la seule chose qui nous appartienne à nous, les fonctionnaires de la plume, les mots, leur sens, et c’est quasiment abandonner ses armes à l’entrée de la guerre ou décider de les tenir à l’envers en attendant, les yeux déjà éblouis, demi-éteints, qu’elles vous sautent au visage. C’est bien ce que je reproche aux gens du nouveau roman. Ils jouent avec des balles à blanc, des grenades sans goupille, laissant le soin à ceux qui les lisent de créer eux-mêmes des personnages non dessinés entre des mots neutres, et qu’ils s’en lavent ostensiblement les mains. Dieu sait que l’ellipse est séduisante. J’ignore quel plaisir certains auteurs ressentent en l’utilisant à ce point, mais c’est vraiment un petit peu trop aisé, peut-être même malsain, de faire rêver des gens sur des obscurités dont rien ne prouve qu’elles ont réellement fait souffrir l’auteur lui-même. Vive Balzac qui pleurait sur ses héroïnes, ses larmes tombant dans son café, vive Proust qui dans sa maniaquerie ne donne champ à aucun développement…
Après ce petit cours de littérature française, je vais revenir à mes Suédois ou, plus précisément, à ma Suédoise qui arpente de ses grandes jambes le pavé parisien et matinal, rentrant elle ne sait où, à ce « chez elle » qui ne veut rien dire dans sa tête, rentrant plutôt à ce « chez eux » qui veut dire : son frère. J’ignore encore pourquoi j’ai jeté Éléonore dans les bras de ce galopin. (C’est que, sans doute, j’ai du mal à imaginer les conséquences de cette péripétie.) C’était peut-être parce que j’aime étirer mon histoire ou que, mue par une jalousie exotique chez moi, je commence à être légèrement énervée par son intégrité et sa manière de se défendre en amour, usant d’une technique aussi implacable et souveraine que celle du « close-combat » chez Modesty Blaise. On n’admire pas ses héros ni ses héroïnes, on ne les envie même pas, car ce serait une opération complètement masochiste et le masochisme n’est pas mon fort. Ni mon faible. Néanmoins, Éléonore me snobe. C’est vrai, à la fin : je voudrais qu’elle morde la poussière, qu’elle se roule dans un lit, transpire en se rongeant les poings, je voudrais qu’elle attende des heures près du téléphone que ce petit Bruno veuille bien l’appeler, mais sincèrement je ne vois pas comment faire pour l’amener là. La sensualité, chez elle, est maîtrisée dans la mesure où elle se permet tout, et la solitude neutralisée par la présence de son frère. Et son ambition est nulle. Je finirai par être du côté de Bruno Raffet qui, étant ce qu’il est, reste vulnérable. Il m’est souvent arrivé, d’ailleurs, de préférer des gens médiocres à des gens dits supérieurs, uniquement à cause de cette fatalité qui les faisait se cogner comme des lucioles ou des papillons nocturnes aux quatre coins de ce grand abat-jour que peut être la vie. Et mes essais désespérés pour les attraper au vol sans leur faire mal, sans friper leurs ailes, pas plus que mes tentatives grotesques pour éteindre l’ampoule à temps n’ont jamais servi à grand-chose. Et un peu plus tard, que ce soit une heure, dans le cas des insectes, ou un an, dans le cas des humains, je les retrouvais collés à l’intérieur de ce même abat-jour, aussi avides de s’étourdir, de souffrir, de se cogner que lorsque j’avais essayé d’arrêter leur misérable carrousel. J’ai l’air peut-être résignée mais je ne le suis pas, ce sont les autres : les journaux, la télévision, qui le sont. « Oyez, oyez, bonnes gens. Tant pour cent de vous vont mourir en voiture bientôt, tant pour cent d’un cancer à la gorge, tant pour cent de l’alcoolisme, tant pour cent d’une vieillesse minable. Et ça, on peut vous le dire, les gazettes vous auront bien prévenus. » Seulement, pour moi, je crois que le proverbe est faux et que prévenir, ce n’est pas guérir. Je crois le contraire : « Oyez, oyez, bonnes gens, c’est moi qui vous le dis, tant pour cent de vous vont connaître un grand amour, tant pour cent vont comprendre quelque chose à leur vie, tant pour cent vont être à même d’aider quelqu’un, tant pour cent mourront (et bien sûr, cent pour cent mourront), mais il y en aura tant pour cent avec le regard et les larmes de quelqu’un à leur chevet. » C’est là, le sel de la terre et de cette fichue existence. Ce ne sont pas les plages qui se dévident dans des décors de rêve, ce n’est pas le Club Méditerranée, ce ne sont pas les copains, c’est quelque chose de fragile, de précieux que l’on saccage délibérément ces temps-ci et que les chrétiens appellent « l’âme ». (Les athées aussi, d’ailleurs, sans employer le même terme.) Et cette âme, si nous n’y prenons pas garde, nous la retrouverons un jour devant nous, essoufflée, demandant grâce et pleine de bleus… Et ces bleus, sans doute, nous ne les aurons pas volés

L’essentiel écrasé

Qui n’a pas rêvé de résumer le monde et les humains en une seule phrase décisive ?

Qui n’a pas considéré, un jour de petit blues secondaire, que l’acharnement des hommes à s’attacher à du rien, des riens, de l’insignigiant, était à la mesure de la petitesse des pensées qui errent dans des cerveaux rapiéciés et inféconds ? Que seule la synthèse pouvait, comme une fleur unique, au milieu d’un bouquet, provoquer une jouissance intellectuelle concomitante de la jouissance tout court. Du plaisir, pour faire bref. La synthèse.

Alors, je ne sais pas ce qui m’attire dans les écrits de Marcel Cohen dont j’ai vanté, ici et ailleurs, la luminosité des mots.

C’est curieux comme un « aficionado du holisme », dont je suis, selon de vieux amis rapides, revient sur les textes des amoureux des « détails », titre du bouquin de M. Cohen que je revisite sans cesse.

Comme si la vérité simple de l’essentiel, du monde synthétisé par une unique locution avait besoin de la prétendue complexité de l’empirisme, du détail détaillant. Comme si E=MC2 avait besoin d’un roman-fleuve d’un Balzac, pour pouvoir émerger.

Mais, là, je sais que j’exagère un peu.

Ci-dessous un extrait de « Détails » de M. Cohen.

« En fin de compte, l’homme se demandait si son intérêt pour d’aussi minces détails ne relevait pas d’une incapacité à aller à l’essentiel. Mais, en quête de l’essentiel, bien des hommes sérieux semblent s’acharner à vider des malles entières à la recherche de quelque chose que personne n’y a jamais mis. Et l’homme trouvait toujours de grands esprits pour abonder dans son sens : ils sont beaucoup trop heureux d’avoir agrippé un petit pan de réalité pour le lâcher au profit d’une totalité insaisissable.
Georg Christoph Lichtenberg avait remarqué que Mississipi, un mot de dix lettres, ne comporte en réalité que quatre lettres différentes : quatre s, quatre i, un p, un m. Encore l’illustre professeur de physique de l’université de Göttingen faisait-il une faute puisque Mississippi s’écrit en réalité avec deux p. On ne peut pas sérieusement penser que l’un des esprits les plus brillants de son temps n’ait vu là qu’une bizarrerie orthographique. Lichtenberg était visiblement très heureux de s’accrocher à cette évidence. Aurait-il noté, par exemple, qu’il ait fallu attendre l’année 2008 pour remettre à sa place, à Leipzig, la statue de Felix Mendelssohn abattue par les nazis en 1936 ? Ou que le magazine américain Life n’ait montré pour la première fois à ses lecteurs des cadavres de GI qu’en 1943, alors que les États-Unis étaient en guerre depuis plus d’un an déjà ? Trois fantassins, en l’occurrence, tués sur une plage du Pacifique. Peut-être Lichtenberg aurait-il préféré ironiser sur le cerveau humain, d’une telle complexité que les évidences les mieux établies peuvent s’y perdre comme dans un labyrinthe. Et Blaise Cendrars est-il un imbécile pour avoir noté que les roues des trains martèlent un rythme à quatre temps en Europe, mais à cinq ou sept temps en Asie ?
L’homme avait arrêté un jour sa voiture en rase campagne pour observer le compteur kilométrique indiquer 77 777,77. Voilà le type d’événement qui n’avait aucune chance de passer inaperçu à ses yeux. Il s’était félicité d’avoir pu se garer sur le bas-côté juste avant l’apparition du 8 intempestif. Le contact coupé, l’homme s’était demandé ce qu’il pouvait bien célébrer ainsi, seul derrière son volant. Les sept 7, en dépit des apparences, n’avaient aucune consistance et ne disaient que son étonnement. Cependant, il n’en restait pas moins qu’une limite venait d’être atteinte, qu’un nouvel espace s’ouvrait. L’homme ne se souvenait pas d’avoir eu, par le passé, une conscience aussi vive des minutes qui s’écoulaient. Il aurait été bien en peine de dire où il allait ce jour-là. Des années plus tard, il revoyait pourtant le gros chêne au pied duquel il avait coupé le contact, l’angle du champ de blé, le vert fragile des jeunes pousses qui levaient, droites sur la terre noire. Dans le silence, il entendait le vent et les craquements du métal qui refroidissait sous le capot. L’homme s’était demandé si une attention et une conscience à ce point dénuées de tout objet n’étaient pas l’expression d’une petite détresse congénitale que nous traînerions depuis l’enfance sans jamais l’avouer, pas même aux êtres chers, parce qu’elle glisse toujours entre les mots. »

« Ex nihilo nihil »

« Rien ne vient de rien ».

C’est la traduction du titre (« ex nihilo nihil »).

Un ami m’a raconté, en riant très fortement dans le combiné du téléphone, sa soirée très parisienne à l’occasion de laquelle il vantait l’extraordinaire pensée du poète latin Lucrèce, matérialiste, atomiste, né une centaine d’années avant notre ère, rédacteur du fameux « De natura rerum« , un hommage fabuleux à son maître grec Épicure.

L’un des invités, pourtant énarque ou conseiller d’Etat, a-t-il précisé, lui a sorti « Ah oui, Lucrèce Borgia, quel grand philosophe ! ».

Magnanime, il n’a fait que sourire et n’a pu me dire si autour de la table, les invités avaient relevé l’ânerie qui est plus qu’une bévue lorsqu’elle se plante dans les milieux censés être des lettrés…

Lucrèce Borgia. Quand j’entends le nom de cette femme du 15ème siècle, amoureuse d’art et de poésie, membre d’une famille honnie par l’Eglise, je pense immédiatement au tableau de Bartoloméo Veneto censé la représenter. Son sein nu est inouï de beauté.

Victor Hugo lui a rendu hommage par la pièce portant son nom. Je suis certain qu’en l’écrivant, il avait sur son bureau une reproduction du tableau que j’ai collé en tête de billet.

Je dis à mon ami au téléphone qu’il devrait envoyer à tous les invités de la soirée une carte reproduisant le tableau en inscrivant au dos « rien ne vient de rien, même un sein ».

Rien ne naît de rien, rien n’a jamais été créé, tout ce qui existe existait déjà et existera toujours. C’est la locution sur laquelle on peut s’appesantir toute une vie et même plus.

C’est le grand credo, le principe fondateur de la philosophie matérialiste un peu inventé par l’atomiste Epicure.

Mon ami a encore hurlé, cette fois-ci de joie. Il tenait sa revanche. Tout ça, évidemment pour « rien »

PS. La peinture donc : Portrait de femme par Bartolemeo Veneto (1502)

La course

« Tant qu’il restera un Espagnol vraiment vivant, c’est-à-dire animé de la passion la plus sauvage, de la fureur de dépasser la réalité médiocre, un Espagnol habité d’une folie superbe – tant que cet homme existera, l’Espagne vivra« 

Ce sont des mots de Miguel del Castillo dans son « Dictionnaire amoureux de l’Espagne ».

Lorsqu’en Espagne, entrant dans un bar, un restaurant, un palais, une maison modeste, ébahi par la luxuriance qui rivalise avec l’exacerbation, laquelle curieusement, enlace la quiétude qui se terre dans une beauté ordonnée, lumineuse et obscure, on cherche le verbe adéquat, ces mots précités s’imposent.

L’Espagne est une fausse modeste. Sa fierté est folle. Elle habite tout l’espace, sans répit, dans une course folle contre la mort toujours présente et que, seule, elle donne à voir dans la corrida.

Là sobriété, la normalité, l’exagération se retrouvent absolument dans tout, y compris dans la nourriture entendue et conçue comme une lutte contre l’ennui et la mort du plaisir. Tapas, media-racion, racion. Crescendo en musique…

Richesse de la pauvre photographie

Travaillant sur un texte, difficile à ecrire, sur la photographie, à insérer sur mon site photos, sur « photographie, peinture et contemporanéité » je suis allé puiser pour mes « bas-de-pages » (on apprend à l’université que sans bas de pages ordonnés et savants, le texte an’est pas sérieux) dans mes vieux disques durs, un peu encombrés par la manie de l’archivage et celle de la procrastination.

J’y ai retrouvé un texte de Comte-Sponville, le philosophe que j’apprécie dans son matérialisme et son spinozisme, un peu de façade, tant l’on sent la belle inquiétude cosmique sous sa plume (il faudra bien qu’un jour, quelqu’un écrive la fonction du matérialisme, au sens philosophique s’entend, en opposition avec l’idéalisme, bref Spinoza versus Kant, une fonction certes ponctuelle et partielle du camouflage du sujet dans les arcanes de son rejet, manifestement thérapeutiquement efficient dans la lutte contre les petites angoisses des insomniaques.)

Je me suis donc encore éloigné du sujet (mais les détours comme cette parenthèse sont des respirations, la ligne droite étant exténuante) et j’y reviens. Donc la photographie. Et le texte de C-S dans on bouquin « Le goût de vivre et cent autres propos » Éd Denoel. 2010). Je le colle ci-dessous et commente brièvement ensuite, après le texte en italique que je souligne, au gré de l’importance, en gras.

LA PHOTOGRAPHIE. Si tout le monde écrivait, demandait Paul Valéry, qu’en serait-il des valeurs littéraires ? Son idée était qu’il n’en resterait à peu près rien : plus personne ne pouvant se retrouver dans ces milliards de livres publiés chaque année, les grands écrivains disparaîtraient dans la masse, les vedettes dans l’anonymat, il n’y aurait plus ni best-sellers ni gloires, et la littérature elle-même s’effondrerait sous son propre poids, comme dévorée de l’intérieur par ce cancer d’écrire et de publier… Point de valeur sans rareté : l’art n’est possible, peut-être, qu’autant que tout le monde n’est pas artiste. Cela n’est guère démocratique ? En effet. Mais la démocratie n’est pas non plus une œuvre d’art.
On devine où je veux en venir. Tout le monde fait des photos, bien ou mal. Qu’en est-il des valeurs photographiques ?
L’intéressant, qui donne peut-être tort à Valéry, ou qui relativise son propos, c’est qu’il n’en reste pas rien. La photographie a ses hiérarchies, ses célébrités, ses écoles – ses valeurs. Dans certaines limites pourtant, qui me paraissent strictes. Nul n’est porté à admirer beaucoup ce qu’il sait faire à peu près, et qu’il ferait encore mieux avec un peu plus d’études, de technique, d’outillage, de métier. Il m’est arrivé de voir travailler des photographes professionnels. Sur ces centaines de clichés qu’ils prennent chaque jour, comment n’en réussiraient-ils pas quelques-uns de forts, de rares, de précieux ? Il arrive à n’importe qui, sur trente-six vues, d’en réussir à peu près deux ou trois, parfois par hasard, parfois par sensibilité ou calcul. Qui s’est cru artiste pour autant ?Les beaux-arts sont les arts du génie, disait Kant. Or, du génie, je n’ai jamais imaginé qu’un photographe pût en avoir. Du talent, du métier, du goût, de la sensibilité, oui, bien sûr, comme n’importe quel créateur. Mais quel photographe oserait se comparer à Rembrandt ou à Beethoven, à Shakespeare ou à Michel-Ange ? Les quelques photographes que j’ai écoutés ou lus, parmi les plus célèbres, m’ont toujours paru, au contraire, d’une grande humilité, qui d’ailleurs disait quelque chose d’essentiel sur leur art, et sur leur talent. C’est le cas en particulier d’Henri Cartier-Bresson. Je me souviens d’une longue conversation avec lui : la peinture seule, m’expliquait-il, l’intéressait vraiment ; et nous étions d’accord, lui et moi, pour mettre Degas à une hauteur qu’aucun photographe jamais ne pourrait atteindre.
La photographie est-elle une image pauvre ? Oui, bien sûr, comparée à la peinture, du moins quand le peintre a du génie. Quelle nature morte, en photo, peut se comparer à Chardin ? Quel portrait, à Champaigne ou Titien ? Quel paysage, à Ruysdael ou Corot ? Ce n’est pas la faute des photographes, ni donc d’abord une question de génie. C’est la faute de la photo. C’est d’abord une question de technique. Comment une machine, entre l’œil et le monde, pourrait-elle remplacer la main, le geste, le travail ? Ses performances même la desservent. Comment pourrait-on créer la même richesse en un centième de seconde qu’en dix jours, vingt jours, cent jours d’un labeur acharné ou paisible ? En un clic, qu’en des milliers de coups de pinceau ? Le temps ne fait rien à l’affaire ? Disons qu’il ne suffit pas, puisque rien ne suffit, puisque l’art n’existe que par cette insuffisance même. Mais que le temps ne suffise pas, cela ne veut pas dire qu’il ne joue aucun rôle. S’agissant de la peinture, puisque c’est évidemment à elle que l’on songe lorsqu’on pense à la photographie et à son éventuelle pauvreté, s’agissant de la peinture, donc, j’ai toujours pensé que quelque chose d’essentiel se jouait dans la confrontation entre le long temps laborieux de la création et l’instant fasciné du regard. Une éternité naît, dans ce contraste, comme saisie entre deux durées, comme un présent distendu, qui n’en finirait pas. L’éternité de la photographie, car elle a aussi la sienne, est plutôt dans la rencontre de deux instants : c’est le plus petit présent possible, comme attrapé au vol, comme fixé sur place, comme le minimum d’éternité disponible. Un instantané, dit-on, et toute photographie, même posée, en est un. La pauvreté est son lot, comme il est le nôtre. La grandeur de la photographie est là, qui peut-être a tué la peinture. Le réel est plus important que l’art. Le vrai, plus précieux que le beau. Tant pis pour les peintres qui l’ont oublié. Tant mieux pour les photographes, s’ils s’en souviennent. La photo donne tort aux esthètes ; c’est par quoi elle touche à l’art.
La pauvreté de la photo est sa grandeur, son humilité, sa vertu propre. C’est parce qu’elle est un art mineur qu’elle est un art. Pauvre comme la vérité. Pauvre comme notre vie. Pauvre comme les pauvres, qui n’ont qu’elle souvent pour se voir ou être vus. Et dans cette pauvreté pourtant, l’infinie richesse du réel, l’infinie solitude d’exister, l’infinie douleur ou douceur du monde…
La beauté vient par surcroît, quand elle vient. Les grands photographes sont ceux qui la font venir, qui la font voir, au creux du quotidien ou de l’horreur, parmi l’encombrement des images et des discours, et cela fait comme un silence soudain, comme une pauvreté soudain, comme une vérité soudain, dans le brouhaha mensonger du monde, cela nous réconcilie un peu avec le réel, cela nous rend l’éternité de l’éphémère à nouveau sensible et bouleversante…
Par les temps qui courent, c’est précieux. La plus pauvre des photographies le sera toujours moins que la plupart des toiles qu’on voyait à Beaubourg, lors de la dernière exposition d’art contemporain… Mieux vaut une pauvreté vraie qu’un pauvre mensonge.

Suis dans un avion. On atterrit. La 4g s’est enclenché sur ma tablette, dans le ciel. Je peux donc « publier » ce post. A la réflexion, je ne commente pas et publie. Le data qui apparaît entre les nuages ne peut être fortuit…

rapides de l’amour

Ceux qui s’aventurent ici savent que je considère Francis Wolf, philosophe qui n’erre pas trop sur les plateaux comme un excellent homme, un bon penseur et un vrai amoureux de l’amour et de la musique.

Ses bouquins, qu’il s’agisse de l’histoire de la philo, celui sur la musique, sont remarquables. J’aime donc beaucoup ce bonhomme, au-delà même de notre intérêt commun pour la corrida et l’anti-animalisme béat (on aime énormément les animaux, pas tous, pas les méchants et on n’en fait pas des sujets de droit comme les humains. Et oui, on est spéciste. Déjà dit ici.

Son dernier bouquin traite de l’amour (il n’y pas d’amour parfait. Éd Fayard) . Je le lisais au gré de ma propre écriture, par soubresauts, sur le romantica.

Je viens de le terminer.

Je me demande ce qu’il lui a pris d’écrire ce bouquin. Sûrement un besoin de dire son désarroi devant ce qu’il n’imaginait pas. C’est dans cet état qu’on peut écrire rapidement.

Car, à l’évidence, ce bouquin a été écrit très vite. Curieux car il est aussi intéressant que quelconque. Quelques pages émergent. L’idée est de faire tourner ensemble désir, passion, amitié, trois états qui dans une bonne soupe chaude, définiraient l’amour.

Mais je ne regrette pas de l’avoir lu et le conseille entre deux bouquins plus consistants, par exemple de Calderon et de Philip Roth.

Il dit, parfois, ce que nous n’avions pas encore pensé. Ce qui fait un bouquin. Il dit aussi que la philosophie n’a rien à dire sur le sujet. C’est même sa conclusion que je livre ci-dessous.

Mon professeur de gymnastique disait entre deux engueulades sur les dribbles inefficaces au hand-ball que comme on dit que la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires, l’amour est un sentiment trop sérieux pour être dit par un amoureux.

C’était la seule phrase qu’il sortait entre ses hurlements. Il faudra qu’un jour je réfléchisse vraiment pour trouver le lien entre le dribble et l’amour. Ça doit exister.

Voici donc la fin du bouquin de mon ami Wolf. Vous pouvez acheter le bouquin. Il se lit vite, comme il a été écrit…

Les rapides du titre sont ceux de la turbulence des flots…

« Le désir ressortit à l’homme comme vivant. La passion à l’homme comme agent. L’amitié à l’homme comme être social.
L’amour proprement humain est autre chose. Il est un peu moins que le désir, la passion ou l’amitié, et plus que leur simple mélange, toujours imparfait. L’amour « pur », celui qui n’est ni sexe, ni passion, ni amitié parce qu’il est au-delà d’eux, est donc « impur » parce qu’il est fait de ces trois ingrédients, dont chacun renvoie à une certaine idée de l’humanité. Même « complet », il est imparfait. L’amour se nourrit de ces trois substances, différemment à chaque rencontre et à chaque moment, et différemment pour chacun ou pour chacune.
Il n’empêche. Les trois composantes immiscibles de l’amour sont aussi les sources des plus grands plaisirs. L’amitié apporte la joie ; la passion l’allégresse ; et le désir ses jouissances. L’amour peut donner tout cela, selon les cas, selon les jours. Il est parfois porteur de joies plus grandes encore que celles de l’amitié parce qu’elles sont magnifiées par le désir ou exaltées par la passion. Et la solidité de l’amitié ou la légèreté du désir le délestent souvent du poids de la passion.
C’est parce qu’il est de nature hétérogène, donc instable, qu’il est le moteur tout-puissant de tant de vies ordinaires et le motif de tant d’histoires, grandioses ou banales, dans les littératures universelles : chants déchirants, comédies irrésistibles, tragédies bouleversantes.
Et de toutes ces histoires réelles ou imaginaires, la philosophie n’a rien à dire. »

one page

Les dernières études comportementales, très sérieuses, prétendent que les connectés ne veulent plus faire l’effort, lorsqu’ils sont sur un site, de la recherche du contenu par le traditionnel »menu ».

Il devient donc très « hype » de fabriquer des sites d’une seule page, sans menu, en naviguant par le jeu de la molette de la souris, du trackpad, ou des flèches vers le bas. Ce type de site sert également de support à la présentation dynamique d’évènements.

On a essayé avec quelques photos.

L’immédiateté devient encore plus immédiate. Et bientôt le temps va s’évanouir dans sa vitesse…

Ci-dessous, un clic pour l’exemple, aussi très rapidement construit.

https://michelbeja.pagexl.com/