Savoir du savoir

Le « je sais que je ne sais rien », la citation la plus connue de Socrate est assez exaspérante, puisqu’aussi bien, il y des choses que je sais, que nous savons.

C’est ce que j’ai dit hier à une personne qui avait osé la sortir cette citation (il s’agit aussi, évidemment d’une chanson de Jean Gabin), sans ajouter, pour ne pas la vexer, que beaucoup la sortent de leur besace pour, sous couvert du sésame que représente le nom même de Socrate, mettre sous le boisseau et camoufler leur vraie ignorance…

Pour faire bonne figure, ou plutôt bonne parole et ne pas rester dans la simple exaspération, j’ai ajouté que s’il s’agissait de rechercher la meilleure citation sur le savoir, autant prendre celle de Confucius, philosophe chinois que je n’aime pas du tout pour mille raisons, mais qui a peut-être dit une chose plus vraie lorsqu’il écrit que :

« Ce qu’on sait, savoir qu’on le sait ; ce que l’on ne sait pas, savoir qu’on ne le sait pas. Voilà le vrai savoir ».

Il est vrai que beaucoup ne savent pas qu’ils ne savent pas, ce qui est radicalement plus juste que le « je ne sais rien », un peu idiot…

J’avoue avoir été gêné par cette sortie tant le choix-de celle de Confucius est patent, malgré la pauvreté de cette pensée (je vais me faire assassiner par les sinologues, mais aucun ne m’a convaincu sur le dépassement par Confucius de la pensée (élitiste au demeurant) du sens commun…

Il faut savoir passer…

Du coté des singes

Lecture assidue avec surlignage jaune du dernier bouquin d’Alain Prochianz, neurobiologiste, Professeur au Collège de France dont le livre intitulé « Qu’est-ce que le vivant  » m’avait plus que marqué.

Son dernier donc est titré  » Singe toi-même  »

J’offre ci-dessous l’intégralité de l’introduction.

Il ne faut pas confondre spécisme et anti-spėcisme. Tous inversent. Le spėciste (dont je suis) différencient les humains des autres espèces.

Je reviendrai longuement sur le sujet.

En l’état, je colle :

« Le présent ouvrage aborde la question importante de la place des humains dans l’histoire des espèces animales et, tout particulièrement, de leur parenté avec les autres primates. Il s’agit d’une question qui agite fortement la sphère sociétale, ce que reflètent les discussions sur le statut des animaux, qu’ils soient de compagnie, d’élevage ou sauvages. Ce statut varie selon les cultures et avec les époques, ce qui indique évidemment son caractère contingent. S’installent donc des débats sociétaux sur la question des rapports entre les humains et les animaux. Dans la mesure où ces débats reflètent l’idée que nous nous en faisons, il est normal que ces rapports se modifient et que ces modifications s’inscrivent, si nécessaire, dans un corpus juridique et dans nos habitudes de vie1. Certains aujourd’hui mènent donc un combat idéologique sur la question animale, y compris à travers des positions antispécistes qui, sans nier forcément les distinctions entre espèces, attribueraient à toutes les espèces une sorte d’égalité ou de « droit à la parole ». On peut en prendre acte, mais on peut aussi considérer, c’est mon cas, que de refuser que soient infligées des souffrances gratuites aux animaux ne met pas ceux-ci au même rang que les humains victimes de préjugés et discriminations dont chacun sait les niveaux d’horreur auxquels ils peuvent mener.
Ces considérations sur une nécessaire distinction entre les humains et les autres animaux n’abolissent pas le fait que l’animal sapiens est le résultat d’une évolution sans fin et sans finalité et qu’il entretient un lien de parenté avec tous les êtres vivants, lien particulièrement proche quand il s’agit des autres primates, tout particulièrement les deux espèces Pan troglodytes (les chimpanzés) et Pan paniscus (les bonobos), puisque ce sont bien là deux espèces différentes. Il faut se rendre à l’évidence et prendre en compte les considérations idéologiques, toujours très présentes quand on aborde ce thème de la distinction entre l’homme et les animaux non humains. Les uns faisant des humains une espèce complètement à part, voire divine, les autres répétant à l’envi que les chimpanzés, terme utilisé mal à propos pour englober les deux espèces de Pan, sont si proches de nous qu’on devrait les considérer comme des humains avec tout ce que cela implique d’un point de vue éthique. Pour le dire le plus clairement possible, oui nous sommes des primates, mais nous sommes différents des primates non humains et c’est à cette proximité évolutive en même temps qu’à cette distance, elle aussi évolutive, que j’ai décidé de consacrer ce livre.
Pour ce qui est de la nature divine de l’homme, je renvoie à la lecture de The Descent of Man, texte de 1871 où Charles Darwin nous assigne une place dans l’évolution des espèces, sans intervention divine, puisque le naturaliste a alors définitivement rompu avec toute croyance en un être divin. Cela distingue l’auteur de The Origin of Species publié en 1859, d’Alfred Russell Wallace qui signa avec lui le premier rapport sur la théorie de l’évolution envoyé en juillet 1858 à la Linnean Society. Cela le distingue aussi du géologue Charles Lyell. Pour Wallace comme pour Lyell, pour d’autres aussi sans doute nombreux à l’époque, l’évolution par sélection naturelle était valide pour tous les êtres vivants, mais pas pour sapiens qui restait une création divine.
Aujourd’hui la discussion s’est déplacée et il ne s’agit plus de mettre en cause le fait reconnu, en tout cas par tous ceux qui acceptent l’évolutionnisme (pour les autres, on ne peut rien), que sapiens et les autres primates partagent un ancêtre commun, mais de mesurer la distance qui sépare les différentes espèces de primates, pour ne rien dire des autres espèces, puisque les liens de parenté entre vivants remontent aux origines de la vie sur terre. Mesurer une distance, cela veut dire s’intéresser à la notion de temps en biologie. J’y reviendrai, mais le temps biologique et le temps physique ne sont pas superposables, même s’ils sont évidemment en rapport. En effet, sur une même durée physique, le nombre de changements, plus ou moins dramatiques dans leurs conséquences, qui affectent les génomes peut varier considérablement inscrivant dans une durée physique fixe, une distance biologique variable.
J’espère, à travers ces pages consacrées pour beaucoup aux primates, donner aux lecteurs les moyens de contourner le débat idéologique, ou d’y participer, en leur fournissant les faits qui permettront à chacun de comprendre ce qui nous rapproche, mais aussi ce qui nous sépare, de nos cousins, puis de se forger sa propre opinion. On constatera rapidement qu’il s’agit d’une affaire très compliquée, que nos connaissances restent parcellaires et que, comme toujours en science, il n’y a pas de vérité absolue ni d’espace pour des positions caricaturales. Par exemple, il n’existe pas de critère simple qui pourrait nous permettre de calculer de façon exacte une distance entre deux espèces. Pour ne revenir qu’aux prétendus 1,23 % de différence entre génomes d’humains et de chimpanzés, même si ce chiffre était exact, et nous sommes là loin du compte, on ne pourrait en inférer que nous sommes chimpanzés à 98,77 % ou, et selon les mêmes critères purement quantitatifs et génétiques, souris à 80 %. Heureusement, nous sommes plus que nos gènes.
Pour illustrer ce point très simplement, même si nous savons que l’ancêtre commun entre les espèces Pan et la nôtre a vécu il y a entre 6 et 8 millions d’années, ce qui fait entre 12 et 16 millions d’années de différence, puisqu’il faut additionner les deux branches qui de l’ancêtre commun vont, l’une vers sapiens et l’autre vers Pan, cela ne dit rien du temps biologique qui se mesure en nombre de mutations accumulées le long des 2 lignages, mais aussi par la nature des sites mutés et, surtout, par celle des mutations, puisque le changement ponctuel d’une base ne peut être de même ordre que la délétion ou la duplication de plusieurs milliers de bases. Il faudra, de surcroît, distinguer les régions régulatrices, 98 % du génome probablement, de celles qui codent pour des protéines, seulement 2 % du génome. Et, pour les régions codantes, même en se limitant aux mutations ponctuelles, on comprendra rapidement, qu’au sein d’une protéine, remplacer un acide aminé par autre synonyme (par exemple, un résidu hydrophile par un autre résidu hydrophile) aura moins d’effet sur la structure et l’activité de la protéine que si le remplaçant n’est pas synonyme (par exemple, hydrophobe et non hydrophile). Bref, c’est une évidence, le temps physique et le temps biologique ne recouvrent pas les mêmes réalités.
Si ce qui est proposé ici est bien, j’insiste, de mettre à la disposition du lecteur un certain nombre de faits à partir desquels il pourra penser par lui-même, je n’en défendrai pas moins évidemment la conception qui me semble juste, et que j’ai déjà souvent exposée, de la position singulière de sapiens dans l’histoire des espèces. Position résultant d’un cerveau monstrueux qui l’a poussé, pour ainsi dire, hors de la nature, l’en a comme privé, tout en lui conférant un pouvoir sans précédent sur la nature à laquelle il ne cesse d’appartenir puisqu’il en est le produit évolutif. « Anature2 » par nature ou encore « être ET ne pas être un animal », deux façons identiques d’énoncer la conception que j’ai de sapiens, et il va sans dire qu’elle ne va pas sans exiger de notre espèce une responsabilité particulière vis-à-vis de cette nature et de tous ses composants, vivants et non vivants.
Avant de plonger, un mot sur la structure du livre. Je n’ai pas voulu le construire par tranches de complexité, allant de la molécule au comportement (ou l’inverse), ce qui aurait été une option. Il m’a paru plus intéressant de jouer sur la répétition en passant entre les différents niveaux tout au long des chapitres. Il ne faudra donc pas s’étonner si un thème abordé ici, réapparaît là, mais dans un contexte distinct. Il s’agit bien de variations, avec répétitions mais jamais totalement à l’identique. J’espère que le tout sera suffisamment harmonieux pour que le lecteur prenne du plaisir à se perdre et à se retrouver au fil de la lecture. »

Du côté des anges

Nous étions très nombreux dans le petit appartement. Il regardait le corps emmailloté posé, très raide, sur le parquet vitrifié. Il n’en revenait pas.

Une femme que nous ne connaissions pas l’a pris par le bras et lui a posé la question de savoir s’il était bien le fils dont elle avait entendu parler et avant qu’il ne réponde lui a précisé, d’un ton ferme, qu’il lui revenait de travailler immédiatement au texte de l’oraison funèbre. En ajoutant qu’elle savait qu’il « était l’intellectuel de la famille «  et « qu’il avait intérêt à produire un texte inoubliable, eu égard à la foule, nombreuse et de qualité, qui sera là, demain au cimetière ».

Nous avons su, plus tard, qu’elle était l’amie d’une de ses cousines, qu’elle était sociologue et avait travaillé avec Jeanne Favret-Saada sur un bouquin sur « le Christianisme et ses juifs ». Elle aimait se trouver dans les familles juives séfarades, pendant la semaine de deuil. Ils se sont revus mais sont désormais, pour un seul motif, à vrai dire pour un seul mot mauvais qu’il a entendu, assez fâchés. Son intransigeance.

Il s’est donc attelé à la tâche, en s’isolant dans la chambre du fond. Il m’a appelé pour me dire que la chose n’était pas facile, non pas tant pour aligner les phrases, mais pour éviter le style et l’emphase pesante, la grandiloquence qui va, naturellement, de pair avec la mort en scène, qu’il devait, simplement raconter l’intelligence du père, sa gentillesse, son sens aigu de la tolérance, et inviter sur sa tombe ses philosophes préférés, rappeler son combat contre toutes les haines.

Il a donc écrit l’hommage et l’a soumis, à ses frères et sœurs, à sa mère.

Son texte était, je l’assure, admirable et tous dans la petite chambre, en l’entendant dans la bouche du frère ainé, pleuraient. Les mots étaient définitifs. Quelques phrases furent cependant remplacées, les quelques bribes de théorisation inévitable effacées, et ils tombèrent enfin d’accord, même si une discussion assez vive s’est instaurée sur le fait de savoir s’il fallait ajouter la passion du père pour les beignets au miel et celle, plus acceptable, pour les belles femmes.

Le stylo à la main, au milieu de tous, il acquiesçait, raturait, obéissait, rentrait les épaules, devenu automate par cette mort qui le plaquait dans le vide, ébranlé par l’inconcevable.

Lorsque quelques mois plus tard, je lui ai rappelé la scène, son hébétude, sa magnifique docilité, son acquiescement aux changements de certains mots, en m’étonnant que, pour une fois, son despotisme s’était assoupi, en le félicitant de cette belle sagesse, presque grecque, il m’a ri au nez. Il ne s’agissait, me dit-il, en s’esclaffant, que de donner l’illusion du travail collectif, indispensable à la cohésion familiale et aux palpitations des poitrines de ceux qui ne savaient écrire et se laissaient prendre par une embellie langagière. Il ment.

Les feuillets furent confiés à une sœur et ils revinrent dans le salon, là ou gisait le père.

Toujours le même vacarme, des voix très hautes, la sonnette de la porte d’entrée toujours en action, comme une vrille infernale qui vous transperce la peau. La foule venait, sortait, revenait, pleurait, criait, Nous ne pouvions nous asseoir. Les chaises, le canapé étaient occupés par les anciens, vieux amis, vieux cousins, vieux voisins. Il faisait chaud. Pas un seul brin d’air, à la limite de l’étouffement.

Il m’a invité à fumer une cigarette dans la cuisine, devant la fenêtre ouverte. Une cousine est venue nous rejoindre. Il lui a fait comprendre, pas très gentiment, qu’il n’était pas disposé à entrer dans la conversation qu’elle avait initiée sur la différence entre les rites de deuil tunisiens et marocains. Elle a compris. Les endeuillés sont toujours excusés et il en profitait.

Soudain, nous entendîmes des cris et nous nous sommes précipités vers le petit salon. Son frère ainé était assis dans un grand fauteuil et racontait une histoire drôle. Il tenait le calepin dans lequel il les note dans une main et mimait son récit par de grands gestes désordonnés. Tous étaient autour de lui. Les cris étaient des grands éclats de rire.

Un nouvel intrus fit son apparition, un homme à kippa noire. Il l’entreprit, lui aussi sur le deuil dans le judaïsme. Il devait connaitre son ignorance, flagrante en réalité dans son combat du jour avec les premiers kaddishs phonétiques. L’exposé sur les jours des morts était, en effet, complet, didactique. Il l’écoutait. Il n’avait jamais vu un mort.

Dans un instant crucial, le religieux, tout en caressant sa barbe, précisa que le Kaddish, la prière en honneur des morts que les endeuillés devaient réciter tous les jours pendant une année complète dans les synagogues, était écrite en langue araméenne, et non en hébreu.

J’ai sursauté, pensant à une plaisanterie lorsque je l’ai entendu, d’un ton docte et concentré, affirmer que le choix de cette langue n’était pas fortuit. En effet, les anges dont certains étaient malins et radicalement opposés à l’élévation des âmes qui ne le méritaient pas, ne comprenaient que l’hébreu. Employer l’araméen était ainsi une feinte, une ruse à l’œuvre dans tous les temples du monde, pour contourner la sévérité des anges.

Certains théologiens, peut-être un peu à la marge, ont pu me confirmer l’exactitude de l’affirmation même si une recherche rapide en ligne ne m’a pas permis de la retrouver, y compris dans les récits des déviations populaires de la pratique religieuse.

Près d’un père mort, étendu sur un parquet, dans une cuisine, un brave monsieur barbu dissertait sur des manigances et des spirales sémantiques contre de méchants anges devenus dragons infernaux, même pas polyglottes et qui n’aimaient pas les simples humains, y compris les croyants !

Il s’est précipité vers le frigo. Il avait soif. Le religieux, tout sourire, se planta devant lui, en croisant les bras, l’empêchant d’ouvrir la porte. Non, il devait être servi ! les endeuillés sont servis pendant les sept jours de deuil premier (la shiv’ah qui veut dire sept).

Il lui proposa un coca-cola « zéro », en ajoutant que cette boisson, dont il buvait des litres tous les jours, l’avait empêché de grossir. Il était pourtant assez enrobé mais je n’ai pas relevé. Il l’a servi, a redressé mécaniquement sa kippa et est reparti vers le salon.

Il revint sur les anges et me dit qu’il avait prêté le sien à une femme qui en profitait et qu’il ne savait si elle le lui rendrait un jour.

Son discours récurrent, presque sérieux sur les anges, je les connaissais. Quand je lui rappelais qu’il se disait pourfendeur de tous les dualismes métaphysiques et que s’aventurer dans de tels univers éthérés, quelquefois sans le moindre recul, pouvait sembler suspect, et même assez malhonnête, il me répondait toujours que  » je ferais bien de mieux regarder les étoiles ». On pardonne à un vrai ami l’esbroufe et je laissais dire.

Et puis l’immixtion des sens, du désir, dans le champ même du mysticisme est un jeu nécessaire pour le prétendu rationaliste. Jeu de l’enfance contre l’aridité des grands, drapés dans le sérieux. « Le ciel et les nuages n’appartiennent pas à la foi !  » C’est ce qu’il clame, après avoir bu un verre d’eau de vie de figues .

Toujours la foule, cette fois plus silencieuse puisqu’un homme avait cru devoir raconter, pour l’interpréter de manière assez pauvre, sans intérêt me suis-je dit, en tous cas sans un verbe accrocheur ni le moindre appui conceptuel, je ne sais plus quel épisode biblique.

L’assemblée écoutait attentivement et a même applaudi lorsque, fier de lui, il a précisé qu’il avait terminé et que le mort ne l’avait cependant pas entendu, puisqu’en effet, il se trouvait dans une contrée entre ciel et terre, dans son élévation, que dans cet « entre-deux », les morts ne pouvaient que tenter, aidé par les kaddishs, à faire élever leurs âmes, sans pouvoir écouter ceux d’en-bas dont les mots araméens, comme des rayons horizontaux, des glaives impérieux, le soutenaient, pour aller encore plus haut.

Le ciel était bleu et un pigeon s’est posé sur la rambarde du balcon.

Nous avons commencé une prière.

Le kaddish en transcription phonétique figure sur les petits opuscules publicitaires offerts par les maisons de pompes funèbres qui, évidemment, trainent sur les tables de la maison d’un mort.

Il a donc encore récité le kaddish, en phonétique. C’était son troisième. Il m’a dit plus tard qu’il avait dû torturer le texte.

Il était vraiment fatigué et l’enterrement proche le terrifiait. Il ne cessait de répéter que « tout ceci était injuste ».

Il faut qu’il récupère son ange. Il faut qu’il revienne et l’empêcher de dire ces balivernes. Il n’a peut-être pas tort. Injuste. Oui, des anges. Vite.

Hėtéronymie, Pessoa.

On dit de Fernando Pessoa qu’il a concentré dans son œuvre, avant tous, les « problématiques du XX e siècle » qui seraient, selon des analystes rapides et répétiteurs, beaucoup sartriens, le moi, la conscience et la solitude; que tous ses écrits les « affrontent ».

Et il le fait grace à ses auteurs fictifs, inventeur donc, en, littérature, de l’hétéronymie, des hétéronymes.

On le laisse expliquer lui-même :

Enfant, j’ai eu tendance à créer autour de moi un monde fictif, à m’entourer d’amis et de connaissances qui n’ont jamais existé. (Bien entendu, je ne sais si réellement ils n’ont pas existé ou si c’est moi qui n’existe pas. En ces choses, comme en tout, il faut se garder d’être dogmatique). Depuis que je me connais comme étant ce que j’appelle moi, je me souviens d’avoir défini dans mon esprit l’aspect, les gestes, le caractère et l’histoire de plusieurs personnages irréels, qui étaient pour moi aussi visibles et m’appartenaient autant que les objets de ce que nous appelons, peut-être abusivement, la vie réelle. Cette tendance […] m’a toujours suivi, modifiant quelque peu le genre de musique dont elle me charme, mais jamais sa façon de charmer. […] Un jour […] –c’était le 8 mars 1914 – je m’approchai d’une haute commode et, prenant une feuille de papier, je me mis à écrire, debout, comme je le fais chaque fois que je le peux. Et j’ai écrit trente et quelques poèmes d’affilée, dans une sorte d’extase dont je ne saurais définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie et je ne pourrai en connaître d’autres comme celui-là. Je débutai par un titre : O Guardador de Rebanhos (Le gardien de troupeaux). Et ce qui suivit ce fut l’apparition en moi de quelqu’un, à qui j’ai tout de suite donné le nom d’Alberto Caeiro. Excusez l’absurdité de la phrase : mon maître avait surgi en moi. J’en eus immédiatement la sensation. À tel point que, une fois écrits ces trente et quelques poèmes, je pris une autre feuille et j’écrivis, d’affilée également, les six poèmes que constituent la Chuva Oblíqua (Pluie oblique) de Fernando Pessoa. Immédiatement et en entier… Ce fut le retour de Fernando Pessoa – Alberto Caeiro à Fernando Pessoa lui seul. Ou mieux ce fut la réaction de Fernando Pessoa contre son inexistence en tant qu’ Alberto Caeiro.
Alberto Caeiro ainsi apparu, je me mis en devoir – instinctivement et subconsciemment – de lui donner des disciples. J’arrachai à son faux paganisme Ricardo Reis latent, je lui trouvai un nom que j’ajustai à sa mesure, car alors je le voyais déjà. Et soudain, dérivant en sens contraire à Ricardo Reis, un nouvel individu surgit impétueusement. D’un jet, et à la machine à écrire, sans interruption ni correction, jaillit l’Ode triunfal (Ode triomphale) d’Álvaro de Campos – l’Ode qui porte ce titre et l’homme avec le nom qu’il a…

(Lettre de Fernando Pessoa à Adolfo Casais Monteiro, du 13 janvier 1935, dans Pessoa en personne, Lettres et documents, Paris, La Différence, 1986, p. 300-303.

Hétéronymes, auteurs fictifs, inventés pour exprimer sa pensée…

On connaît les esbroufeurs qui produisent, laborieusement, une minuscule pensée, en l’attribuant d’abord à un grand auteur connu. Puis, si elle attire un membre d’une assemblée molle, sourit, et, fièrement, « avoue » qu’elle est de lui…

On connaît aussi les « wikipediens », maîtres « es citations » et dotés d’une culture quantitative…

On connaît aussi les pseudonymes, utilisés soit par snobisme du genre, pour donner à lire, dans un écart, ou les sincères, comme Romain Gary qui avec Emile Ajar est allé plus loin que lui-même.

Les homonymes, en littérature, n’existent pas. Impossible. Question de droits d’auteur et de confusion vite abrogée par le plus rentable.

Alors les hétéronymes, comme les fictifs, de vrais auteurs inventés par Pessoa ?

Wiki en donne une mauvaise défintion en les asimilant presque à des pseudos :

« Pour Fernando Pessoa ce concept correspond à une personnalité différente de celle de l’écrivain orthonyme (c’est-à-dire Pessoa lui-même) à laquelle il crée une vie en soi en plus d’une œuvre. On recense plus de 70 hétéronymes possibles (recensés par Teresa Rita Lopes) dans l’œuvre de Pessoa, même si les trois principaux sont Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos ainsi qu’un « semi-hétéronyme », Bernardo Soares, l’auteur du Livre de l’intranquillité. Pessoa précise à propos des métamorphoses hétéronymiques : « Je ne change pas, je voyage » (seconde lettre à Casais Montero). WIKIPEDIA

C’est, pourtant exactement ici que la littérature naît, par cet éclatement de soi en un autre qui n’est pas une facette, mais un Autre. Lequel vient à faire douter de ce que nous sommes. Jusque dans le nom. (« Bien entendu, je ne sais si réellement ils n’ont pas existé ou si c’est moi qui n’existe pas »)

Non, non, pas une schizophrénie à l’œuvre, mais un dédoublement prolifique jusqu’à l’affrontement, non entre les personnages, mais entre des auteurs.

« Âme errante », selon ses propres termes, c’est par l’écriture des autres lui-mêmes que Pessoa a voyagé de personne en personne, vivant de multiples vies par le biais de la construction de ce spectacle en lui et « hors de lui » : « Je dépose mon âme à l’extérieur de moi », dit le poète, qui s’était imposé comme devise de « tout sentir,
de toutes les manières ». Toutefois, il savait également qu’« il manque toujours une chose, un verre, une brise, une phrase, et plus on jouit de la vie et plus on l’invente, plus elle fait mal». (Passage des heures », traduction de « Passagem das Horas », dans Œuvres poétiques d’Álvaro de Campos, dans Œuvres complètes de Fernando Pessoa, t. IV, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1988.)

Pas inutile de repérer les principaux hétéronymes de F.P, avant de dire l’idée nodale.

Alberto Caeiro. « Maître » de Fernando Pessoa et d’Álvaro de Campos, il est mort tuberculeux comme le père de Pessoa. Il est né à Lisbonne mais a vécu toute sa brève existence dans un village de campagne dans la région du Ribatejo (au centre du Portugal), chez une grand-tante auprès de laquelle sa santé fragile l’avait contraint de se retirer. C’est à la campagne qu’il a écrit presque toute son œuvre, du Gardeur de troupeaux (O Guardador de rebanhos) au bref journal du Berger.
Homme solitaire et discret, farouche et contemplatif a passé ses jours loin de tout tapage, sans liens affectifs ni sentimentaux.

Álvaro de Campos. Il est né en Algarve, province du sud du Portugal, le 15 octobre 1890, et a reçu à Glasgow le diplôme d’ingénieur naval. Il a vécu à Lisbonne sans y exercer sa profession. Grand, les cheveux noirs et lisses, séparés par une raie sur le côté, toujours impeccable et un peu snob, portant monocle, Campos aura incarné la figure typique de l’avant-gardiste, à la fois bourgeois et anti-bourgeois, provocateur et raffiné, impulsif,névrotique et rongé par l’inquiétude.

F.P : « J’ai mis […] dans Álvaro de Campos toute l’émotion que je ne donne ni à moi-même, ni à la vie. » Campos fait siennes les douleurs que Pessoa éprouve réellement mais aussi les joies dont il rêvait.

Une vie qui flirte avec l’élégance, mais aussi sa vie, moderniste, dépressif par la suite. Il collabore avec discrétion et réserve à la revue Presença, représentative de la deuxième avant-garde portugaise (alimentée par l’introspection proustienne  en publiant ses grands poèmes de l’absence et du nihilisme : « Annotation » (1929), « Anniversaire »
Campos incarne, fondamentalement, la conscience de l’échec, le refus de l’illusion,

Álvaro de Campos est décédé à Lisbonne le 30 novembre 1935, le même jour et la même année que Pessoa. C’est le seul qui l’a accompagné jusqu’au bout.

Ricardo Reis Il est né à Porto le 19 septembre 1887 et a reçu une formation grecque et latine dans un collège de jésuites. Il est médecin, s’est volontairement exilé au Brésil, d’où il ne reviendra pas. Ricardo Reis est un poète matérialiste et néoclassique, ses choix étant marqués par le renoncement sentimental.

L’idéal de Reis est un temps immobile, un monde immobile, qui ne se détériore pas. Reis choisit de ne pas choisir, en se soumettant à la volonté des forces inconnues.

Bernardo Soares .Nous ne connaissons ni sa date de naissance ni celle de sa mort. Il a mené une vie très modeste, qui peut sembler le pâle reflet de celle de son créateur. Il est « aide-comptable » dans la ville de Lisbonne, dans une maison d’import-export de tissus. Il y a tout lieu de penser qu’un Pessoa sans raisonnement et sans affectivité, comme le caractérise son auteur, va se définir avant tout dans l’activité d’observation. Pessoa installe Bernardo Soares près d’une fenêtre afin qu’il regarde.
Son « Livre de l’intranquillité ou Livre de l’inquiétude, écrit entre 1913 et 1935, sous forme de pensées, de maximes, d’aphorismes, est un journal de ce qu’il a appelé « la maladie du mystère de la vie ».  Perception du regard et altération des données de l’expérience : et ce qui réside en dehors du moi et que le moi fait sien n’est autre que le monde extérieur qui se métamorphose en moi. Incapable de vivre la quotidienneté, le livre de Soares emprunte le ton humble et le chuchotement.

On conclut : les hétéronymes de Pessoa ont été fabriqués par un génie que Pessoa aurait pu d’ailleurs générer, nommer, faire jaillir par le Nom.

Encore une fois, il ne s’agit ni de pseudos, ni de personnages. Mais des Autres qui sont « soi et un autre » (loin de Lévinas et sa conceptualisation souvent inféconde et fumeuse) en étant intrinsèque et extrinséque au propre corps qui les « modèlent ».

C’est plus que le génie de la littérature.

C’est le génie tout court : celui qui va chercher là où il n’est censé n’y avoir rien.

Ménile

Une amie arménienne s’appelle Méline.

Elle m’a raconté le « phantasme sémantique » de sa prime enfance.

Tous en ont un.

Elle, c’était Ménilmontant.

Quand elle « remontait » , assez péniblement, cette rue parisienne en hauteur et en pente, pour rentrer chez elle après l’école (primaire), elle trouvait très gentil que le maire de Paris ait donné à la dite rue son prénom et son action.

Elle lisait « Mélinemontant« …

On en rit encore. Ce genre d’histoire est vital.

Dostoïevskien

Une amie (si l’on veut) férue d’auteures anglaises et tenant Jane Austen pour plus grande que Virginia Woolf m’a entrepris aujourd’hui sur la souffrance et la douleur. Thème assez récurrent chez ces écrivaines.

Souffrance et douleur. Celles que tous les humains subissent inexorablement, injuste, immorale, cruelle (ce sont ses mots) et qui ne devraient pas exister (toujours son affirmation), qui détruisent le sens de la vie. Injuste a- t-elle répété.

Elle a ajouté que personne n’y échappait, ne pouvait s’y soustraire, notamment dans la perte d’un être cher, dans un chagrin, dans un bouleversement sentimental.

Elle attendait mon acquiescement, persuadée de ma complicité dans ce credo presque christique, en tous cas exacerbé, proche de l’exagération à l’oeuvre dans l’affirmation. 

Elle a ajouté que, par ailleurs, dans mon ouvrage, désormais terminé, sur le « romantica », je devais sûrement avoir consacré un chapitre sur la souffrance romantique, confondant, comme tous ou beaucoup, mon romantica avec le romantisme…

Je lui ai répondu qu‘elle se trompait : d’abord la joie l’emportait sur la souffrance ou la douleur lorsqu’on dansait à une bonne place, avec les sentiments. Comme dans nos boums d’adolescent où on dansait avec une fille qui « serrait » (c’était le terme employé lorsque la fille, dans un slow ne s’éloignait pas trop de notre ventre. On souriait, joue presque collée à la « serreuse ». Le sentiment de la plénitude, corps contre corps gagnait contre toutes les souffrances d’adolescent (les premières, les primordiales pour la suite). Et qu’il n’y avait donc dans mon bouquin que ça. Et aucune description d’une souffrance, le sentiment, à l’inverse de ce qui se dit, étant trop intime pour se montrer sans ambages et la souffrance engendrée par l’on ne sait quoi étant balayée par la décence. On ne pouvait qu’être furieux, soit contre soi soit l’injustice. 

Mais il y avait plus, mieux à dire que ça

Il y avait à dire que la souffrance n’était pas « offerte » à tous…

C’est donc sidérée qu’elle m’a entendu dire que tous les humains n’étaient pas capables de souffrance ou de douleur. Qu’il fallait lire, sur le sujet, Dostoïevski. J’ai balbutié des mots de l’auteur dont je me souvenais vaguement la teneur, en lui promettant de lui donner la citation exacte tirée de l’immense « Crime et Châtiment ».

J’ai retrouvé et la donne à tous ici :

« la souffrance et la douleur sont toujours le corollaire d’une conscience large et d’un cœur profond »

Tous n’ont pas cette conscience. Tous n’ont pas ce cœur. Tout Dostoïevski dans cette phrase.

Je l’ai donc rappelée pour lui livrer la citation.

Elle m’a répondu qu’elle rêvait d’écraser sa conscience et de détruire son cœur.

Faudra que je boive un verre avec elle pour lui dire ce qu’était l’humanité : conscience et coeur. Justement. Juste du coeur et de la conscience.

Je l’appelle demain.

 

Debray, Valéry

Rien n’est plus facile, autour d’une table envahie par les commentateurs de service, teneurs inutiles de discours médiocres sur ce qu’ils n’ont pas lu, assez incultes, qui agitent leur verre de vin qui vient tâcher une chemise en lin, savamment froissée, que de critiquer Régis Debray.

Il me faut chaque fois le défendre et me retenir dans l’insulte directe et franche à l’endroit de ces esbroufeurs qui ne peuvent, dans leur inculture déjà dénoncée, que manier le propos de l’invective, organisée autour du creux d’une parole prévisible, tirée d’un automatisme du vide.

Je dois donc encore défendre Debray contre ces jaloux de l’écriture, ces clients de l’onomatopée, ces crieurs du néant.

Je dois le défendre Debray après avoir lu son dernier petit bouquin sur Paul Valéry, dans la belle petite collection « un Eté avec… ».

L’on y découvre ou redécouvre ce grand auteur et Debray, dans son écriture que les jaloux (je me répète) exècrent, faute de savoir écrire autre chose que des réclamations fiscales, est, ici, en très grande forme.

J’ai, comme le savent les lecteurs de mes billets, l’habitude de « copier/coller » des extraits.

Je l’aurais fait si j’avais sur ma tablette, le format numérique de l’ouvrage. Il n’existe pas encore. Et je ne vais pas passer ma soirée à taper des pages.

Je reviendrai, après une seconde lecture, sur Valéry après avoir relu (on prétend toujours « relire ») son « Cimetière marin ».

En l’état, je rappelle qu’il est né à Sète comme Brassens, lequel, justement dans son immense chanson que j’ai pu chanter, guitare sur une cuisse (« Supplique pour être enterré à la place de Sète), s’agenouille devant le maitre :

« Déférence gardée envers Paul Valéry
Moi l’humble troubadour sur lui je renchéris
Le bon maître me le pardonne
Et qu’au moins si ses vers valent mieux que les miens
Mon cimetière soit plus marin que le sien
Et n’en déplaise aux autochtones »

PS1. Je reviendrai donc, bientôt, sur Valéry. Je n’ai pas osé dire « non, ce n’est pas moi », en disant « sétois », la blague étant éculée, même si les bancs des écoliers n’abiment jamais les mots qui sortent des  cartables très usés.

PS2. Un « retour » ici, après une période de vide. Mais j’étais ailleurs, dans la terminaison du gros bouquin annoncé de manière récurrente dans ces billets (sur le romantica). Je l’ai terminé. Enfin…