la mort et le feu

C’est dans la cour de la maison que se trouve le récipient. Une construction de briques, cylindrique, à peu près un mètre de hauteur, recouverte d’une sorte de ciment gris, forcément sale. Sur le dessus, un couvercle amovible en ferraille, peut-être du laiton.

C’est là que le rabbin jette la volaille après lui avoir strictement tailladé le cou, par une lame de rasoir ficelée à un manche d’un bois rugueux.

Le religieux repose le couvercle et dit au petit garçon d’attendre.

Lui est debout et tend l’oreille. Le poulet se débat encore. Puis plus aucun bruit. Il n’ose avertir le rabbin qui est entré dans sa maison.

La chaleur est étouffante. Les météorologues parisiens ont évoqué à la radio un été « douloureux » pour les nord-africains. Le mot l’a enchanté.

Il s’assied sous l’arbre. Le rabbin doit être debout, au milieu d’une chambre, volets baissés, à psalmodier une prière. Puis, en pouffant de rire, il l’imagine, caressant les jambes d’une jeune domestique alors que son épouse dort dans la chambre à côté. Il exagère.

Pas moins de vingt minutes à attendre. Mais peu importe, tous savent qu’il est chez le rabbin. Le village est sûr et les enfants libres.

Le rabbin est revenu, a soulevé le couvercle, s’est emparé du volatile, l’a essuyé, lui a ligoté les pattes avant de le tendre au garçon qui lui sert la monnaie. Toujours deux pièces.

Le poulet est désormais dans un couffin, chaud et parfaitement mort.

La tante le pose sur la table de la cuisine. Lui est debout, les bras croisés.

Elle lui caresse les cheveux. Il sourit. Elle lui rappelle que le lendemain, c’est un jour de boulanger. Il doit venir vers 10 heures. La pâte aura levé.

Les poulets tués par le rabbin et les pains à cuire dans le petit four du boulanger.

C’était l’enfer, lui a dit un jour Anna, la Mort et le Feu.

Non, lui a-t-il répondu. La joie, la joie…

Atome et intentionalité, Lucrėce

J’avais dans un précédent billet loué le chef-d’oeuvre de Lucrèce ( « Rerum natura », De la nature des choses), à la gloire d’Epicure et qui inaugurait une vision matérialiste de l’Univers, hors de la superstition…

D’abord très beau, dans son organisation sémantique.

Mais surtout un des résumés le plus lumineux d’une philosophie, tellement en avance sur son temps, eu égard aux connaissances scientifiques de l’époque, qu’elle laisse pantois (Des siècles avant que Robert Boyle ne fasse la suggestion radicale que les blocs constituants de la matière n’étaient pas l’air, le feu, l’eau et la terre, mais les atomes)

Épicure (341-270 av. J. C.) affirmait, en effet, que tout était composé de minuscules atomes indestructibles se bousculant dans l’espace vide.(Atomisme)

Lucrèce va plus loin, en adoptant une conception exclusivement naturaliste des choses, un monde radicalement mécanique et sans but. Ce que l’on nomme une non-intentionnalité.

Les hommes ne sont pas le jouet de l’humeur des dieux, le destin n’existant pas. Sans surnaturel, sans puérilité.

Une conviction philosophique. Hors de la superstition..

Mais pourquoi revenir sur Lucrėce ?

Simplement pour compléter mon billet sur les grecs et les émotions contre la raison. Ici, un « poème  » nous donne une « vision du monde » qui ne se concentre que sur le monde et non un sentiment ( la rationalité)

Ce que nous disions : une conviction qui est une théorie, au sens kantien, qui vaut mieux que l’injonction à la raison et les impostures subjectivistes de la concentration autour du « moi ». Lequel, inéluctable pour exprimer, a besoin de respirer dans les grands airs, loin des pores de sa propre peau.

Merveilleux Lucrèce. Et que vive la Théorie !

Le genre personnel

La parution prochaine du bouquin d’Alain Finkielkraut (« A la première personne » Editions Gallimard) nous a fait sortir un texte de 1905 que j’avais en magasin, écrit dan la revue littéraire de la Revue des deux mondes, sur le « personnel » et le « je ».

Je l’offre ici. Lisez, c’est époustouflant, de tous les côtés où l’on se place.

 

René Doumic
Revue des Deux Mondes, 5e période, tome 27, (p. 926936).
 

 

« Revue littéraire – Le roman personnel

Naguère, dans leur course éperdue à la recherche de la meilleure définition du romantisme, Dupuis et Cotonet rencontrèrent sur leur chemin le genre intime. Cette découverte les occupa pendant toute l’année 1831. Par malheur, et comme ils s’en plaignaient au directeur de cette Revue, ils ne parvinrent jamais à (distinguer nettement les romans intimes des autres romans. « Ils ont deux volumes in-octavo, beaucoup de blanc, il y est question d’adultères, de marasme, de suicides, avec force archaïsmes et néologismes ; ils ont une couverture jaune et ils coûtent quinze francs ; nous n’y avons trouvé aucun signe particulier qui les distinguât. » Le « roman personnel » est proche parent du roman intime, et M. Joachim Merlant, qui vient de lui consacrer une étude assez superficielle [1], a noté quelques-uns de ces « signes particuliers » que n’avaient pas aperçus ses deux notoires devanciers. Il est fâcheux qu’il manque à ce livre un certain degré de clarté ; l’idée directrice s’en dégage mal ; le point de vue auquel s’est placé l’auteur ne laisse pas apercevoir l’intérêt historique de la question. « Le roman autobiographique, écrit-il, nous apparaît comme une variété du roman moral ; il s’est développé en même temps que le roman d’éducation ; il n’est pas étranger au roman de mœurs, il en dérive, il en est la forme la plus vivante et la plus concentrée. » Et ailleurs : « Le roman autobiographique n’a pas été autant un genre littéraire qu’il n’a été une manière de moraliser. » Le fait est que, dans son examen de chacun des exemplaires fameux du roman personnel, M. Merlant s’efforce surtout d’en développer le contenu moral. Et cela n’est pas sans surprendre un peu dans une étude qui devait être avant tout un chapitre d’histoire littéraire. Toutefois, en réunissant un certain nombre d’utiles indications éparses dans ce livre, en profitant aussi des fines analyses que contient l’ouvrage bien connu de M. André Le Breton sur le Roman au XIXe siècle, nous pourrons esquisser la solution de quelques-uns des problèmes que soulève ce sujet. Quelle place occupe le roman personnel dans l’histoire du genre ? A quelle date et dans quelques circonstances le voit-on apparaître ? Quelles formes différentes a-t-il revêtues ? Quels rapports soutient-il avec la poésie lyrique ou les autres variétés de la littérature romanesque ? Sous quelles influences a-t-il succombé ? D’où vient qu’à plus d’une reprise on l’ait vu renaître ? Ce sont là autant de questions dont on aperçoit aisément l’intérêt.

Le roman personnel est essentiellement celui où l’écrivain se confond avec son personnage principal. Soit qu’il emprunte aux souvenirs de sa propre existence un épisode dont il se borne à mettre sous nos yeux le récit, soit qu’il imagine une aventure fictive pour y encadrer son être moral, c’est toujours lui qui est en scène. Il fait au public les honneurs de sa vie intérieure. Il se raconte. Il se confesse. Ce parti pris de concentrer sur lui seul toute l’attention a pour conséquence que l’ordonnance générale du récit en soit toute modifiée. Les autres personnages admis à y figurer n’ont de rôle que par rapport à lui ; au surplus, il les élimine autant que possible, en sorte qu’on aura des romans à deux personnages, comme Adolphe, et même des romans où le héros reste tout seul en face de lui-même, ce qui est le cas d’Oberman et de René. L’écrivain n’aperçoit l’humanité tout entière qu’à travers son humeur et ses dispositions actuelles, et ses jugements ne sont que l’écho et le prolongement de ses émotions. Ce genre, — consacré par des chefs-d’œuvre, — s’est développé chez nous dans les premières années du XIXe siècle. La période la plus brillante de son histoire est celle qui va de 1802 à 1816, et qui commence avec Delphine pour aboutir à Adolphe, en passant par Oberman et René. Après 1830, il trouve un regain de faveur ; c’est le temps de Volupté, d’Indiana, de la Confession d’un enfant du siècle. Mais déjà dans la littérature romanesque d’autres tendances prévalent, qui l’emporteront sur la tendance personnelle. Ou, pour mieux dire, le roman, après cette excursion sur des terres qui ne sont pas les siennes, prend conscience de lui-même, et revient à sa destination naturelle.

Il est aisé de voir en effet que, pour devenir personnel, le roman est obligé de dévier et de s’écarter de sa définition. Car on a coutume de dire que le roman est le genre le plus souple, qu’on y peut faire tout entrer, et qu’il admet tous les sujets comme toutes les manières de les traiter. C’est une théorie commode et qui est assurée de recueillir le suffrage de tous les romanciers. Combien sont-ils qui ne se sont faits romanciers que pour être libres de suivre leur seule fantaisie ! Mais il y a quelque chose de supérieur à la fantaisie de chaque écrivain, si grand qu’il puisse être, et c’est la loi du genre, c’est l’idée qui tend à s’y réaliser et qui par sa permanence fait l’unité de son développement et rend compte de ses modifications, de ses progrès ou de sa décomposition. Le roman dérive de l’épopée, il confine à l’histoire : c’est dire qu’il est, de sa nature, impersonnel. C’est le caractère que M. Brunetière déterminait justement, lorsqu’il écrivait, à propos des romans de Mme de Staël : « Le roman est avant tout l’imitation de la vie moyenne ; la vérité en est faite surtout de l’intelligence des intérêts ou des sentimens des autres, et on n’y atteint, comme en tout, le premier rang, qu’à la condition de savoir- s’aliéner soi-même. » Pendant tout le XVIIe et le XVIIIe siècle, le roman, quelles que fussent d’ailleurs ses imperfections au temps de Mlle de Scudéry, et quelle que fût la part de lui-même qu’engageât dans son œuvre l’auteur de la Nouvelle Héloïse ou celui de Manon Lescaut, s’était, d’une façon générale, conformé à cette loi. Sous quelle pression et par quels degrés va-t-on le voir s’en écarter ?

Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, et à l’appel de Rousseau, l’orientation de la littérature avait changé. De classique, c’est-à-dire d’impersonnelle qu’elle avait été, elle devenait personnelle et romantique. Le Moi qu’on avait si longtemps caché, contraint, étouffé, réclamait sa revanche. Le lyrisme était dans les cœurs et dans les esprits. Il était en quête de ses moyens d’expression. Il cherchait un genre propre à le recevoir. La poésie n’était pas encore en possession de sa langue et de son rythme. Le théâtre, même anémié, n’avait pas cessé d’être sous la discipline ou sous le joug de la tragédie. Seul le roman offrait un terrain favorable. Il s’y était produit une nouveauté qui ne modifiait encore que la forme, mais qui pouvait servir de préface à une modification plus profonde. Depuis que Courtils de Sandras avait publié de prétendus Mémoires de M. d’Artagnan, le roman affectait volontiers la forme des Mémoires, du récit personnel. C’était pour l’auteur non pas une occasion de se confesser au public, mais un procédé en vue de donner l’illusion de la réalité. Le « je » apparaît dans Gil Blas, dans Manon Lescaut, dans la Vie de Marianne, dans le Paysan parvenu. Le succès de Clarisse Harlowe et de la Nouvelle Héloïse met à la mode le roman par lettres. Ajoutez qu’un goût essentiel à notre race réclamait de nouveau satisfaction. Nous sommes, nous autres Français, curieux de l’intérieur des âmes : nous voulons savoir ce qui s’abrite dans les replis de la conscience et ce qui se dérobe au plus profond des cœurs. Cette analyse psychologique, dont avait vécu notre tragédie, comme les livres de nos moralistes, avait été négligée par la littérature du XVIIIe siècle. Elle faisait sa rentrée dans le roman. Mais si l’on recommence à sonder les cœurs, sur qui, mieux que sur nous-mêmes, pourrions-nous faire ce travail d’analyse ? « Connais-je quelqu’un aussi bien que je me connais ? demande Restif de la Bretonne. Si je veux anatomiser le cœur humain, n’est-ce pas le mien que je dois prendre ? » Enfin l’avènement d’une société qui ignore les scrupules d’antan permet bien des nouveautés qui jusqu’alors étaient tenues pour impossibles. Jadis on eût trouvé du plus mauvais goût d’entretenir le public de ses affaires privées et de l’initier à ses misères intimes. Mais le goût, les convenances, la politesse sont autant de conventions qui ont craqué avec l’ancien ordre social. — Ainsi par l’emploi du récit à la première personne et du roman épistolaire, par le retour à l’analyse morale, par la rupture des entraves traditionnelles, les voies étaient préparées. Le sillon était tracé : le Moi s’y est précipité. Et la vogue du roman personnel s’est déchaînée.

A vrai dire, ce qu’on entend désormais par psychologie est exactement le contraire de ce qu’on avait jusque-là désigné de ce nom. Nos moralistes s’étaient efforcés de donner du monde et de la vie une interprétation valable pour tous, de démêler à travers les variétés individuelles les traits communs, et d’atteindre, suivant le mot de Montaigne, à la « forme de l’humaine condition. » Maintenant au contraire, on néglige tout ce fonds commun, pour ne s’attacher qu’aux singularités. Ce sont elles qui intéressent. On ne veut pas être confondu avec la foule : ce qui nous en tire, mérite seul l’attention : « Personne n’a souffert comme toi, » dit Charlotte à Werther. « Peut-être nul homme n’a-t-il éprouvé tout ce que j’ai senti, » dit Oberman, et il s’en sait gré. Pour se déterminer et se poser, le Moi estime que le seul moyen est de se séparer de la communauté, et de s’en distinguer. Tel est justement le premier caractère des romans personnels : on ne nous y présente qu’une humanité en dehors des voies communes, que des types d’exception.

Toute singularité est une monstruosité. Tout écart de la règle crée un danger de maladie. Il serait aisé de montrer que les héros du roman personnel, à quelque titre que ce soit, sont tous des malades. Ils ont d’abord la maladie de l’orgueil, l’hypertrophie du Moi. Delphine brave l’opinion ; c’est dire qu’elle a assez confiance en elle-même, en sa valeur morale et en la fermeté de son jugement, pour s’opposer au sentiment de tous et pour s’affranchir de règles qui ont été lentement élaborées pendant des siècles par le travail de la conscience universelle. Corinne ne cesse de se décerner à elle-même le titre de femme supérieure ; et non seulement elle ne doute pas un instant de cette supériorité, non seulement aucun instinct ne l’avertit que cette supériorité, fût-elle réelle, se réduirait encore à de bien minces avantages, mais elle croit que cette supériorité l’élève au-dessus des règles de vie usitées pour le commun des mortels. Lélia aura même admiration pour son propre génie, et même confiance en soi. Oberman, c’est, à prendre le mot dans son sens littéral, l’homme supérieur, le surhomme. Toute la doctrine du surhomme est déjà en germe dans les romans personnels, et Nietzsche a pu l’y aller reprendre. Si René, par apitoiement sur ses maux, se qualifie d’enfant débile, il a soin de se faire décerner par Chactas l’épithète de « grande âme. » Et si Adolphe s’accuse de faiblesse, il garde à part lui la conviction que c’est une faiblesse distinguée dont peu d’hommes seraient capables. L’orgueil est le mal initial qui domine toute la psychologie de ces héros drapés dans l’admiration d’eux-mêmes.

Et la maladie chez eux prend toutes sortes d’autres formes. Werther finit par le suicide. Or on souffre d’aimer et on se désespère d’avoir perdu celle qu’on aime : on ne se tue pas par amour. Les amoureux qui se tuent, c’est qu’ils portaient en eux et mûrissaient depuis leur naissance ce dégoût ou cette horreur de la vie pour laquelle le dépit amoureux a seulement été une occasion de se manifester. Oberman est la confession d’un homme qui, physiquement, était un infirme. Cette infirmité se traduit dans l’ordre moral par les hésitations, les incertitudes, l’impuissance à fixer sa propre pensée, à retenir sa propre personnalité qui sans cesse se dissout et lui échappe. C’est par ce côté morbide qu’Oberman, trente ans après l’apparition du livre de Senancour, continuait de séduire une génération pour laquelle Sainte-Beuve portait la parole. Le critique notait, dans la Préface de l’édition de 1833, cette disposition mélancolique et souffrante du pauvre héros, l’effort fatigué de ses facultés sans but, son étreinte de l’impossible, son ennui. « Ce mot d’ennui, pris dans l’acception la plus générale et la plus philosophique, est le trait distinctif et le mal d’Oberman : ç’a été en partie le mal du siècle, et Oberman se trouve ainsi l’un des livres les plus vrais du siècle, l’un des plus sincères témoignages dans lesquels bien des âmes peuvent se reconnaître. » Sainte-Beuve voit en lui le type de ces sourds génies qui avortent, de ces existences retranchées, nous dirions : de ces ratés. « J’en appelle à vous tous qui l’avez déterré solitairement, depuis ces trente années, dans la poussière où il gisait, qui l’avez conquis comme votre bien, qui l’avez souvent visité comme une source à vous seuls connue, où vous vous abreuviez de vos propres douleurs, hommes sensibles et enthousiastes, ou méconnus et ulcérés, génies gauches, malencontreux, amers ; poètes sans nom, amans sans amour ou défigurés. » Le cas de René est tout au moins une « crise, » une exaspération delà sensibilité sous l’aiguillon du désir. « J’étais accablé d’une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d’une lave ardente ; quelquefois je poussais des cris involontaires et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles… Je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur. »

Il y a un mal créé par l’abus de l’observation intérieure et l’habitude du repliement sur soi. Ce mal de l’analyse est celui dont souffre Adolphe. Parce que ce monde est imparfait et que c’est le règne des apparences, toute action suppose une part d’illusion et de duperie : Adolphe est victime de son impitoyable clairvoyance. Comment goûter les prémisses d’un sentiment dont on escompte déjà la fin ? Comment savourer un plaisir, dont on sent déjà le regret au cœur et l’amertume aux lèvres ? Entre toutes les opinions dont chacune lui présente un point faible, entre tous les partis dont chacun le frappe par ce qu’il a de désavantageux, Adolphe est incapable de choisir. Il craint de ne pas obtenir ce qu’il demande et se repent de l’avoir demandé. Il délibère quand il faudrait se décider, il se juge quand il faudrait agir ; en perpétuel désaccord avec lui-même, il se sent misérable dans sa faiblesse. Ainsi il se torture et il fait souffrir les autres. Ironie, timidité, débilité, mots presque synonymes. S’il fallait maintenant recueillir la confession d’Amaury ou celle d’Octave, ce que leurs aveux nous dévoileraient, ce seraient des tares d’un ordre singulièrement plus bas et plus déplaisant. La sensualité, une sensualité tour à tour grossière ou perverse, voilà la bête qui ronge les entrailles d’Amaury. Et on ne sait ce qu’il y a de plus désobligeant, ou les vulgaires jouissances par lesquelles il nous donne à savoir qu’il apaise les exigences de ses sens, ou les satisfactions incomplètes dont l’approche de Mme de Couaen, de Mme R…, de Mlle de Liniers, lui procure le plaisir décevant. Quant à Octave, c’est le débauché, prisonnier de son vice, chez qui, à des intervalles réguliers, remonte la boue de ses expériences ignobles, tandis que l’épuisement nerveux se traduit par des colères qui sont un commencement de folie.

Ces orgueilleux et ces malades sont des tristes. Ils ne cessent d’étaler leur mélancolie, et leur plus grande jouissance vient de s’y complaire. Ils se remettent sans cesse sous les yeux les raisons qu’ils ont de se plaindre et de souffrir, et ils en viennent à tirer vanité d’être des privilégiés de la souffrance : « une grande âme doit contenir plus de douleurs qu’une petite. » De l’un à l’autre, on peut voir différer l’espèce de la souffrance. René aspire aux orages de la passion : « levez-vous vite, orages désirés ! » et c’est l’attente qui en est pour lui douloureuse et pénible. Chez Oberman, comme chez Werther, c’est le tourment de l’infini dont l’âme est tout accablée : ils se désespèrent de ne pouvoir échapper aux conditions mêmes de la vie, comme le prisonnier qui se heurte et se meurtrit aux murs de sa prison. Mais, chez tous, il y a une même raison profonde, une même cause initiale d’où procède leur inguérissable souffrance. Parce qu’ils se croient des êtres exceptionnels, ils prétendaient à une destinée d’exception. Ils refusent de s’incliner devant la loi. Hypnotisés dans la contemplation d’eux-mêmes, ils ont cru naïvement que tout devait se plier à leur caprice, et ils ne se résignent pas à se soumettre aux choses. Éperdus d’égoïsme, ils ont commis une double erreur ; car d’abord ils se sont assigné, comme but de la vie, le bonheur ; et ensuite ce bonheur ils n’ont pas compris, qu’à moins d’être un mot vide de sens, il ne peut signifier que l’harmonie de l’individu avec l’ensemble, et la conformité à l’intérêt général.

Leurs souffrances les mènent tout droit à la révolte. Car ils ne songent pas un instant à s’accuser eux-mêmes des tourments imaginaires qu’ils se créent ; mais ils s’empressent d’en faire le crime de la société. C’est elle qui ne leur a pas réservé la place à laquelle ils avaient droit : elle ne les a pas compris, elle ne leur a pas rendu justice, étant, par définition, sotte, ignorante et hypocrite. De là à déclarer que la société est mal faite et que la nécessité s’impose d’en réformer les institutions fondamentales, il n’y a qu’un pas. René, Oberman, Adolphe, Octave, évitent, de le franchir, parce qu’ils sont surtout des rêveurs absorbés dans la contemplation de leur chimère. Peut-être aussi est-ce parce qu’ils sont des hommes et qu’ils ont un esprit muni de culture : l’habitude de la réflexion, la connaissance de l’histoire leur ont appris qu’un bouleversement social est parfaitement inefficace pour amener le bonheur de l’individu. Les femmes ignorent ce genre de scrupules. Elles vont jusqu’au bout de leurs théories ou de leurs passions. Et c’est pourquoi les héroïnes du roman personnel, une Delphine et une Corinne, et plus encore une Indiana, une Valentine réclament bien haut une refonte sociale. La réclamation est plus voilée chez Mme de Staël, parce que celle-ci est une grande dame, qu’elle a connu l’ancienne hiérarchie sociale, et qu’elle a trop souffert par la Révolution pour ne pas comprendre que ces grands changements ont leurs dangers. George Sand, qui par sa mère est tout près du peuple, donne à ses revendications tout l’emportement et toute la violence plébéienne. C’est ainsi que notre « féminisme » est sorti tout armé du roman personnel.

Isolement, souffrances et révoltes de l’orgueil, tristesse maladive, réclamations passionnées, manie anti-sociale, c’est tout le romantisme et tout le lyrisme. Aussi serait-il aisé de découvrir à travers les pages, souvent troublantes des plus fameux romans personnels, tous les thèmes que nous retrouverons dans la poésie lyrique à partir de 1820, les plus nobles, ceux par exemple qui proviennent du tourment métaphysique, comme les plus médiocres aussi et ceux qui ne sont que déclamation toute pure. Le morne, l’ennuyé, l’ennuyeux Oberman est, par instants, un paysagiste exquis ; et elle est du sec et sceptique Adolphe, la page si tendre : « Charme de l’amour, qui pourrait vous peindre ?… » Mais il suffit de relire René : on constate à chaque développement que pour en faire une Méditation, une Harmonie, une Rêverie, il n’y manque vraiment que la cadence du vers et la rime. C’est le goût de la rêverie qui s’éveille à tout propos. « Qu’il fallait peu de chose à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s’élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du Nord sur le tronc d’un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait. » C’est le sentiment des harmonies de la nature et de l’accord secret qui apparie ses tristesses aux nôtres. « Tantôt nous marchions en silence, prêtant l’oreille au sourd mugissement de l’automne… » Voici la poésie des ruines. « Je m’en allai m’asseyant sur les débris de Rome et de la Grèce… Souvent j’ai cru voir le Génie des souvenirs assis tout pensif à mes côtés. » La poésie du christianisme, de son culte, de ses monastères et de ses cloches : « J’ai souvent entendu dans les grands bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine… J’erre encore, au déclin du jour, dans les cloîtres retentis-sans et solitaires. » Pour René comme pour les romantiques, le poète est un inspiré, l’artiste est un être à part. Tout à la fois il goûte la douceur de la solitude et il ressent l’âpre douleur de l’isolement. Il médite sur la mort, et la leçon qu’il en tire est celle de l’immortalité. » Il aspire à une félicité qui n’a pas de nom au terrestre séjour : « Hélas ! je cherche seulement un bien inconnu dont l’instinct me poursuit. » Mais à quoi bon poursuivre ? Il faudrait tout citer. C’est déjà toute la matière des chants de nos grands lyriques. C’est la poésie de demain qui s’annonce, et qui s’essaie dans un langage à peine moins harmonieux, dans cette prose dont la musique éveille en nous tout un monde d’émotions mystérieuses.

On voit ainsi quel a été le rôle du roman personnel dans l’histoire de notre littérature contemporaine : ç’a été de donner au lyrisme, déjà tout prêt à éclater, une expression, telle quelle, en attendant que le langage poétique, définitivement organisé, fût en mesure de lui apporter sa forme définitive et sa séduction souveraine. Il a précédé et préparé l’éclosion du lyrisme. Et c’est bien pourquoi nous voyons que son grand moment est entre 1800 et 1820. Du jour où la poésie lyrique est constituée, il n’a plus sa raison d’être : et nous voyons en effet que, pendant les dix années qui suivent, sa vogue a diminué, et que le genre bat en retraite deux fois vaincu par le succès de la poésie lyrique et par celui du roman historique. Si l’on veut se convaincre d’ailleurs à quel point la matière du roman personnel est plus lyrique que romanesque, et mieux en accord avec la loi du poème qu’avec celle du roman, il n’est que de voir ce que devient un même sujet traité par les moyens de la poésie lyrique ou par ceux du roman personnel. A côté du Lac et du Crucifix, qu’est-ce que Raphaël ? Et qui se plaindrait qu’on eût perdu la Confession d’un enfant du siècle, à condition qu’on eût conservé les Nuits ? Après la Révolution de 1830, dans la fièvre universelle qui s’est emparée des esprits, et alors que le lyrisme s’est insinué dans tous les genres, il pénétrera le roman comme le drame ; le roman personnel qui s’appelle maintenant tantôt le roman intime, tantôt le roman byronien, va retrouver une faveur de quelques années. Pourtant, et dans cette dernière phase de sa carrière, on se rend compte qu’il n’a plus la même confiance que jadis en sa propre vertu, qu’il ne se suffit plus à lui-même, et qu’à l’attrait de la confidence les écrivains éprouvent le besoin de joindre un autre genre d’intérêt. L’auteur de Volupté cherche à tirer de l’observation intérieure quelque chose qui la dépasse. Celui de la Confession d’un enfant du siècle n’a pas osé nous présenter son récit comme ayant seulement la valeur d’une aventure personnelle : il a prétendu en rattacher le souvenir à des influences qui dominent tout le siècle, lui prêter une portée générale. Le bien est des plus factices ; mais cela même est significatif. Pour ce qui est de George Sand, dès ses premiers romans, les souvenirs personnels se sont accompagnés de revendications et complétés par l’appareil de la thèse sociale.

Désormais le roman personnel a terminé son développement et achevé sa carrière : il va céder la place au roman impersonnel qui est le roman de mœurs. La transition de l’un à l’autre sera faite par le roman historique d’abord. Car, si la grande vogue du roman historique est antérieure à 1830, nous ne saurions oublier que le roman de Walter Scott a mis Balzac sur la voie qu’il avait auparavant vainement cherchée, et que le roman historique se continue donc par le roman réaliste. Balzac lui-même l’a reconnu hautement et n’a pas ménagé à Walter Scott l’expression de sa reconnaissance. C’est en 1829 que commencent à paraître les romans dont l’ensemble formera la Comédie humaine. Vers le même temps, Stendhal en publiant le Rouge et le Noir, montrera comment on peut utiliser la psychologie, non pas seulement pour initier le public à ses propres misères, mais pour représenter par un type vivant d’une vie indépendante un certain aspect de l’âme d’une génération. D’autre part, le service qu’a rendu à Balzac le roman historique, le roman socialiste l’a rendu à George Sand. Et si le Meunier d’Angibault et les Compagnon du Tour de France sont aujourd’hui complètement illisibles, du moins leur sommes-nous redevables d’avoir fait oublier à George Sand les souffrances de la baronne Dudevant, d’avoir appelé sa sympathie sur d’autres misères, d’avoir élargi et rasséréné son âme.

Le roman personnel a eu une brillante fortune. A vrai dire ce qui en a fait le succès auprès des contemporains est aujourd’hui ce qui nous laisse le plus indifférents. L’intérêt de curiosité et d’actualité en a disparu ; et noua ne reconnaissons plus en nous les états d’âme si particuliers, si spéciaux à un moment, dans la peinture desquels il s’est confiné. Mais son intervention n’a pas été inutile aux progrès de l’art même du roman, et il a contribué pour sa part à faciliter l’avènement du roman de mœurs. Pour pouvoir raconter ses propres aventures et se mettre lui-même en scène, le romancier a dû rapprocher le récit de la réalité et renoncer aux fictions trop invraisemblables. En outre, le roman personnel a réconcilié la littérature avec le goût de l’analyse intérieure, il a fait entrer dans le roman les préoccupations supérieures de l’ordre métaphysique et la discussion des problèmes sociaux. Ajoutons qu’il s’en faut que ce genre soit un genre mort. D’abord aux époques où la tendance lyrique prédominera en littérature, il n’est pas impossible qu’il reprenne une vitalité nouvelle. Ensuite, et à l’état isolé, le roman personnel restera toujours la forme à laquelle auront recours ceux qui éprouveront, pour une fois, le besoin d’adresser au public une confidence légèrement voilée et romancée. Il n’est personne qui, à condition d’avoir un certain talent, ne puisse écrire un bon roman ; la difficulté commence au second. C’est la remarque que faisait Sainte-Beuve alors que le caractère trop personnel du premier roman de George Sand lui inspirait de prudentes inquiétudes. « Toute personne qui dans sa jeunesse a vécu d’une vie d’émotions et d’orages et qui oserait écrire simplement ce qu’elle a éprouvé est capable d’un roman, d’un bon roman… Mais de là au don créateur et magique des Lesage, des Fielding, des Prévost, des Walter Scott, il y a évidemment une distance infinie. » Sainte-Beuve s’était un peu trop hâté de s’inquiéter. Il se trouvera que George Sand avait le don créateur ; aussi a-t-elle bientôt renoncé au roman personnel. Mais, en aucun temps, il ne manquera de gens soucieux de faire un jour leur examen de conscience et de le faire en public, de prolonger par le récit le souvenir d’un épisode qui a marqué dans leur vie, ou de dessiner d’eux-mêmes un portrait idéal. Ce sont eux qui continueront de recourir au genre personnel et intime. Plus lyrique que romanesque, voisin du poème sans en avoir la valeur d’art, et du roman de mœurs sans en avoir la signification objective, le roman personnel est la forme de roman à l’usage des écrivains qui ne sont pas romanciers.

RENE DOUMIC.

  1. Le Roman personnel, de Rousseau à Fromentin, par M. J. Merlant, 1 vol. in-16 (Hachette). — Le Roman français au XIXe siècle avant Balzac, par M. A. Le Breton, 1 vol. in-16 (Lecène et Oudin).
 

Cartographie raisonnée des idées, projet.

Il serait trop facile d’écrire que « ça parle », la locution étant, justement, marquée. Marque d’un discours que l’on n’ose qualifier d’éculé tant il est vrai qu’ils le deviennent tous, l’originalité n’étant dans le corpus contemporain que ponctuelle et insérée dans le titre journalistique, vendeur et vite désuet.
Il est superflu, tant la chose est entendue de dire, par ailleurs, que la parole devient abondante et pléthorique à l’heure des reseaux sociaux et autres émissions non-stop.
Les débats, discussions, analyses, commentaires, chroniques, billets d’humeur, critiques,comme d’ailleurs les notres, envahissent donc un air qui devient assez étouffant, chacun y allant de sa propre « pensée », évidemment unique.
Les livres paraissent, aussi, à une vitesse hallucinante, même ceux, sérieux, à vocation scientifique.
Ca dit, donc. Ca discute ferme.
Devant cette profusion de discours, on peut adopter plusieurs attitudes :
soit écouter et se lamenter. Ce qui est facile et orgueilleux.
soit éteindre radios, TV et ordinateurs. Ce qui est de l’élitisme de circonstance.
soit analyser ladite logorrhée dans le cadre de l’extension finale de la doxa (l’opinion) qui envahit la scène idéologique. Ce qui est plus intéressant, l’analyse ne pouvant en rester à la lamentation prévisible et tout aussi pléthorique que ce sur quoi l’on se lamente.
Alors, il nous faut un projet. Comme le disait La Boétie, l’idée en germe est déjà sa conclusion.

Donc se situer hors du champ de ce que l’on veut analyser (le discours critique) et tenter de rechercher le lieu originel du discours pour essayer de le placer dans les espaces, en vérité peu nombreux des idées, dans une cartographie épistémologique des tenants de la parole donnée. Analyse topographique de la doxa, analyse factorielle.
C’est un ami, grand synthétiseur, qui nous en a donné l’idée, lorsqu’après trois heures de discussion sur les méfaits du colonialisme et les valeurs occidentales perfides et tueuses de culture (discours sempiternel qui tue le temps et l’originalité qui ne peut jaillir du thème convenu, il nous a asséné une phrase rédhibitoire : D’où parlez-vous ? du champ du relativisme ?

Oui, il faut savoir d’où l’on parle et situer son discours, très exactement, comme un lieu-dit sur une carte.

« Refuser le brouillage des frontières « 

J’avais dans un précédent billet précisé, ce qui peut parfaitement n’intéresser personne, que je m’étais attelé à la lecture d’un vrai bouquin, loin des billevesées d’apprentis écologistes écrit par le grand Alain Prochianz, neurobiologiste et Professeur au Collège de France, dont j’avais dit combien son livre intitulé « Qu’est-ce que le vivant « m’avait marqué. Par la clarté de l’exposé et la saveur de la connaissance qu’il portait.

Son dernier ouvrage s’intitule « Singe toi-même «  (Éditions Odile Jacob).

Il veut, sérieusement, s’attaquer au débat « SPECISME ou ANTISPECISME qui hante les petites discussions initiés par des petits écologistes sans réflexion structurante qui veulent donner des droits aux animaux, les considérant comme des sapiens.

L’on connait la définition de l’antispėcisme (ici celle de Wikipedia):

« L’antispécisme est un courant de pensée philosophique et moral, formalisé dans les années 1970, qui considère que l’espèce à laquelle appartient un animal n’est pas un critère pertinent pour décider de la manière dont on doit le traiter et de la considération morale qu’on doit lui accorder.
L’antispécisme s’oppose au spécisme (concept forgé par les antispécistes sur le modèle du racisme), qui place l’espèce humaine au-dessus de toutes les autres. L’antispécisme ne préconise pas de donner exactement les mêmes droits aux animaux et aux êtres humains, mais plutôt de leur accorder une considération morale fondée sur le critère de différences de capacités et non plus sur celui d’espèce’.

Prochianz s’attaque donc scientifiquement à cette question pour ne pas la laisser errer dans les volutes sans réflexion des tables parisiennes et les cafés à proximité des marchés bios où s’installent les terroristes de la sacralisation de la Nature et de la Terre (Gaïa )

Je n’ai jamais voulu discuter ou rompre des lances avec ces idéologues ( je ne parle pas des v2gans ou végétariens qui réalisent leur liberté mais des terroristes qui frôlent tous les complotisme du monde et caressent un chat en ricanant devant les spėcistes et les humains)

En effet, il n’y a de discussion possible, hors de la doxa facebookienne, tweeterienne (tiens, la terre est dans le tweet dans ce néologisme) que si la connaissance, la science s’en mêle.

Donc Prochianz vient, en scientifique, aborder le sujet.

Je cite des passages de son introduction :

Le présent ouvrage aborde la question importante de la place des humains dans l’histoire des espèces animales et, particulièrement, de leur parenté avec les autres primates. Il s’agit d’une question qui agite fortement la sphère sociétale, ce que reflètent les discussions sur le statut des animaux, qu’ils soient de compagnie, d’élevage ou sauvages. Ce statut varie selon les cultures et avec les époques, ce qui indique évidemment son caractère contingent. S’installent donc des débats sociétaux sur la question des rapports entre les humains et les animaux. (….)

Certains aujourd’hui mènent donc un combat idéologique sur la question animale, y compris à travers des positions antispécistes qui, sans nier forcément les distinctions entre espèces, attribueraient à toutes les espèces une sorte d’égalité ou de « droit à la parole ». On peut en prendre acte, mais on peut aussi considérer, c’est mon cas, que de refuser que soient infligées des souffrances gratuites aux animaux ne met pas ceux-ci au même rang que les humains victimes de préjugés et discriminations dont chacun sait les niveaux d’horreur auxquels ils peuvent mener.
(….). Pour le dire le plus clairement possible, oui nous sommes des primates, mais nous sommes différents des primates non humains et c’est à cette proximité évolutive en même temps qu’à cette distance, elle aussi évolutive, que j’ai décidé de consacrer ce livre.

mesurer la distance qui sépare les différentes espèces de primates, pour ne rien dire des autres espèces, puisque les liens de parenté entre vivants remontent aux origines de la vie sur terre. Mesurer une distance, cela veut dire s’intéresser à la notion de temps en biologie.
…J’espère, à travers ces pages consacrées pour beaucoup aux primates, donner aux lecteurs les moyens de contourner le débat idéologique, ou d’y participer, en leur fournissant les faits qui permettront à chacun de comprendre ce qui nous rapproche, mais aussi ce qui nous sépare, de nos cousins, puis de se forger sa propre opinion.
Si ce qui est proposé ici est bien, j’insiste, de mettre à la disposition du lecteur un certain nombre de faits à partir desquels il pourra penser par lui-même, je n’en défendrai pas moins évidemment la conception qui me semble juste, et que j’ai déjà souvent exposée, de la position singulière de sapiens dans l’histoire des espèces. Position résultant d’un cerveau monstrueux qui l’a poussé, pour ainsi dire, hors de la nature, l’en a comme privé, tout en lui conférant un pouvoir sans précédent sur la nature à laquelle il ne cesse d’appartenir puisqu’il en est le produit évolutif. « Anature » par nature ou encore « être ET ne pas être un animal », deux façons identiques d’énoncer la conception que j’ai de sapiens, et il va sans dire qu’elle ne va pas sans exiger de notre espèce une responsabilité particulière vis-à-vis de cette nature et de tous ses composants, vivants et non vivants.

JE LIVRE DESORMAIS, IN EXTENSO SA CONCLUSION APRES 370 pages qui ont accompagné une insomnie.

Désormais, on peut donc « débattre « , même si j’avoue mon hypocrisie en l’écrivant, tant il est vrai que le « débat « est un vrai leurre. Vérité ou affabulations du temps du dessert. Pas d’autre alternative. Le « débat  » nous fait perdre du temps pour agir, de la discutaillerie pour remplir, justement, le temps de ceux qui cherchent ce vain remplissage..

J’accepte, ici, la critique de « terrorisme » intellectuel, facile. Je l’accepte car je laisse parler ceux qui croient savoir et écoutent ceux qui savent…

CONCLUSION PROCHIANZ

‘Nous voici donc au terme de ces réflexions consacrées aux phénomènes qui distinguent massivement les animaux sapiens des autres primates. Je ne mentionne évidemment pas les autres animaux qui sont évolutivement encore plus loin de nous que les grands singes. J’ai voulu rendre compte par un examen parfois difficile mais néanmoins indispensable de plusieurs des mécanismes génétiques et cellulaires qui sont à l’origine des spécificités de notre espèce et sont encore à l’œuvre dans sa physiologie. De toute évidence, il y a un abîme entre le 1,23 % de mutations ponctuelles qui sépare les humains des chimpanzés et les 400 % de différence dans la taille globale du cerveau, et beaucoup plus encore que 400 % pour les régions impliquées dans les tâches cognitives. Les artefacts culturels témoignent de cette distinction et ce n’est pas nier l’existence des cultures animales que de ne pas mettre au même niveau la brindille à termites des chimpanzés et la chapelle Sixtine. Ce n’est donc qu’en entrant, avec l’effort indispensable, dans les détails de la structure et de l’évolution des génomes, sans oublier les conséquences de ces évolutions génétiques sur la physiologie, l’anatomie et le comportement, qu’on peut rendre compte de l’exception humaine et répondre sérieusement à la question de notre place dans l’évolution et de ce qu’elle signifie en termes de proximité, mais aussi de distance, avec les autres espèces.
C’est à partir de cette étrangeté qui est la nôtre, d’être des singes chez lesquels un petit nombre de mutations en 7 millions d’années, une broutille au regard des 3 milliards d’années de l’évolution du monde vivant, a permis un destin cognitif monstrueux, qu’il nous faut maintenant réfléchir à ce que cela implique quand on se met dans la perspective d’une « politique de la nature ». Car notre place dans la nature, à la fois dehors et dedans, « anatures par nature» ne peut pas se traduire en termes des droits que les uns ou les autres, humains et non-humains, vivants et inertes, peuvent avoir. Il n’y a pas de droits dans la nature, sinon les lois sans pitié de la lutte pour la vie, mais plutôt des devoirs que pourrait, si nous en décidions ainsi, nous imposer notre nature humaine ; vis-à-vis de nous-mêmes, on peut l’espérer, mais aussi vis-à-vis de la Terre et de ses autres habitants, pour nous limiter égoïstement à notre petite planète.
Si nous revenons un instant sur les prétendues lois de la nature et adoptons un point de vue matérialiste, il est important de préciser qu’en dehors de la lutte entre individus qui est au cœur de l’œuvre de Darwin, et de celle qui oppose les espèces, il ne saurait y avoir de loi de la nature autre que transcendantale et à laquelle seuls les croyants peuvent se référer, même si cette transcendance, depuis le siècle des Lumières, avance masquée, la nature s’étant, pour ainsi dire, substituée à Dieu. C’est donc là une mascarade, au sens littéral du terme, dont les premiers jalons ont été posés par Galilée qui a au moins eu le mérite, en croyant sincère, de ne pas tricher puisque c’est bien Dieu qui, pour lui, a écrit le grand livre de la nature, en termes mathématiques qui plus est, grand livre qu’il appartiendrait désormais aux savants de déchiffrer.
On me permettra donc de ne pas adhérer à cette religion de la nature qui se manifeste de façon insistante et prend des formes politiques qui peuvent sembler sympathiques mais peuvent aussi inquiéter dès lors qu’elles se présentent comme salvatrices d’une nature sacralisée. Si on refuse d’adhérer à des sociétés fondées sur la lutte sans pitié entre individus et entre espèces, alors il faut se débarrasser de cette mythologie naturaliste et assumer la place qui est la nôtre dans l’histoire de l’évolution, cette rupture qui résulte de cette monstruosité cérébrale dont je me suis efforcé d’expliquer l’origine biologique tout au long des pages qui précèdent. Toutes les espèces étant mortelles, quand sapiens aura disparu, la nature sans ses éléments humains continuera son évolution, et on peut être certain que nous serons loin des visions idylliques d’un parc de loisirs, même s’il n’y aura plus personne pour raconter la suite de l’histoire.
En attendant, sapiens est encore présent même si tout indique qu’il travaille à l’accélération de sa perte, pas à celle d’une nature qui, pour ce qui concerne la planète Terre, continuera son existence aveugle pendant quelques milliards d’années, jusqu’à l’explosion prévue du système solaire. Nous sommes donc en charge de nous-mêmes et du milieu, pas du tout naturel, qui est le nôtre et il nous appartient d’œuvrer pour prolonger l’aventure humaine aussi longtemps que possible, même si on aura compris qu’aux yeux de l’histoire de notre univers, voire de tous les univers, cela ne représente en rien une nécessité, juste notre désir de rester les gagnants de l’évolution sur Terre et de voir pousser nos rejetons et les rejetons de nos rejetons, sur le plus grand nombre de générations possibles. Ce n’est donc pas de la nature qu’il s’agit, mais bien de l’espèce humaine. Ayons donc la franchise d’assumer notre égoïsme puisque, de toute façon, la nature s’est débrouillée avant nous et n’a pas besoin de nous pour poursuivre son évolution aveugle, sans fin et sans finalité, sinon la fin calculée par les astrophysiciens.
Pour continuer sur le thème de la survie de l’espèce, la nôtre, le cerveau humain, qui n’a pas d’équivalent, nous donne la possibilité de nous projeter dans le futur et d’anticiper. Nous savons aujourd’hui, et les scientifiques jouent dans cette prise de conscience un rôle décisif, que notre mode de développement et les structures sociales et géopolitiques actuellement dominantes mettent la survie de notre espèce en danger et ce à court terme. Il faudra donc, si on veut prolonger un peu l’aventure, modifier notre façon d’habiter la Terre. Cela demandera une sortie du darwinisme social et des égoïsmes nationaux et individuels, mais aussi le développement des outils technologiques qui permettraient, par exemple, de modifier les modes de production et de stockage (pour leur réutilisation) des énergies. Cette adaptation est en accord avec le destin de sapiens qui sans une organisation sociale et le développement des outils, et des armes, n’aurait jamais pu survivre. Le petit humain en effet, cela a été expliqué dans cet essai, est d’une très grande vulnérabilité à la naissance et les adultes ne sont pas non plus, question force physique, des foudres de guerre. Théorie de l’esprit et technique ont permis le succès sans équivalent de notre espèce, et peuvent seules permettre de survivre aux conséquences des choix politiques et économiques encore dominants.
C’est la raison pour laquelle l’obsession du retour à une nature mythique constitue, à mes yeux en tout cas, une impasse intellectuelle, voire un cul-de-sac existentiel. Que l’on prenne par exemple la question des génomes et des organismes génétiquement modifiés (OGM), chacun doit avoir compris que le génome n’est pas un texte sacré, qu’il se casse, se répare, est modifié en permanence par des mutations ou l’insertion d’éléments mobiles. Le modifier n’est donc pas un crime de lèse-nature. On peut néanmoins comprendre, voire soutenir le refus de la production et de la mise sur le marché d’OGM dès lors que les intentions sont purement commerciales et que cette technologie se révèle, entre certaines mains, un vecteur d’assujettissement des agriculteurs ou des éleveurs. Cela ne doit pas nous faire oublier que les espèces actuellement cultivées ou élevées ne sont pas naturelles, mais le résultat d’un processus de sélection exercé par les agriculteurs eux-mêmes depuis plusieurs générations. Mieux, il se pourrait que si nous ne sommes pas en mesure de contrôler à temps et suffisamment les modifications de la biosphère, en premier lieu les changements climatiques, alors le recours aux OGM s’avère alors indispensable pour accélérer un processus d’adaptation génétique des plantes et des animaux, l’évolution naturelle étant trop lente au regard de la rapidité de l’évolution climatique, même si nous changeons notre façon d’habiter la Terre. Il en ira peut-être de la survie de notre espèce, et très certainement de celle des populations qui se retrouveront les otages de ces conditions extrêmes et qui n’auront pas la possibilité, ou l’envie, d’engager une migration vers des contrées plus hospitalières. Je parle là de l’hospitalité climatique, pas de celle des habitants, dont les événements récents en Europe peuvent nous faire douter.
Pour revenir à la question animale et éviter toute confusion, ce livre dit bien que nous sommes des animaux et nous ne pouvons pas ignorer cette animalité qui est en nous, même s’il nous appartient par les lois contingentes que nous prenons, de contrôler les formes les plus détestables de notre animalité, je parle ici de la sauvagerie que nul ne peut ignorer à qui s’adonne, non sans jouissance perverse parfois, à la lecture des faits divers les plus violents. Les lois humaines sont faites pour permettre la vie en société et maîtriser la « bête dans la jungle » qui – évolution oblige – niche en nous, parfois à notre insu. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut refuser tous les plaisirs de l’animalité au nom d’une morale transcendantale qui se traduit, souvent avec violence, dans les organisations sociales. Il en est des inoffensifs et parfaitement plaisants que je ne crois pas nécessaire de détailler ici, chacun ira puiser dans sa propre expérience ou, à défaut, dans son imagination. Il reste que ces lois sont des lois humaines, ce qui veut dire pensées par des humains, variables au travers des époques et possiblement distinctes selon les cultures. Par exemple, si la souffrance animale nous apparaît aujourd’hui généralement inacceptable et si nous édictons, dans certaines sociétés, des lois pour les limiter, ce n’est pas par un effet de proximité, voire de solidarité vis-à-vis de nos « frères en évolution », mais justement par un effet de distance cérébrale qui nous permet d’édicter des lois nous imposant des devoirs vis-à-vis des animaux. Ce qu’aucune autre bête ne ferait, qu’on aille faire un tour sans artefacts humains, vêtements, médicaments et armes, dans les jungles qui nous restent. Je souhaite sincèrement bonne chance à ceux qui seraient tentés par cette expérience.
Mais voilà, ce n’est pas parce que nous sommes culturellement à des années-lumière du primate non humain le plus évolué que nous ne pouvons pas, en même temps, être troublés par notre proximité avec les autres animaux. Ce rapport de fascination existe, probablement parce que, si j’ose dire, il s’en est fallu d’un poil, d’une plume ou d’une écaille. Et ce n’est pas l’étude de l’évolution cérébrale à laquelle nous nous sommes livrés ici qui pourra infirmer cette étrange attirance, parfois mêlée de répulsion, pour un monde animal si proche et si éloigné. À quoi pensent-ils ces cousins animaux et si nous leur donnions la parole – simple expérience par la pensée – qu’auraient-ils à nous dire ? La littérature est pleine de cette interrogation, depuis Ovide jusqu’à Franz Kafka. Dans Les Métamorphoses, c’est la privation de parole qui marque le passage de l’humain au non-humain (animal, végétal ou minéral) et dans le Rapport pour une académie, le primate non humain prend la parole pour expliquer comment il a traversé la frontière qui le séparait de l’humanité. On ne devra donc pas s’étonner si ce livre s’est longuement attardé sur la question du langage, de sa possibilité mécanique et de son contenu intellectuel. Pour aller plus loin, être animal, c’est être à la fois mort et vivant, conséquence de la privation de parole. La démence qui accompagne parfois le vieillissement, cette forme retrouvée d’animalité pure, nous horrifie et c’est lucidement que nous préférerions, tant que nous pouvons encore penser, être vraiment morts et ne pas vivre sans notre raison humaine, comme le font les autres bêtes.
On l’aura sans doute compris, cette question du rapport entre les humains et les autres animaux m’a, je l’avoue aisément, occupé pendant de nombreuses années et je suis arrivé à la conclusion que le danger auquel nous sommes confrontés est d’abord celui de l’anthropomorphisme. Ce n’est pas respecter les animaux que de les humaniser et de les priver de leur animalité, chaque espèce ayant la sienne propre, comme nous avons la nôtre qu’on appellera humanité. Un danger extrême de l’anthropomorphisme, de ce brouillage des frontières entre humains et non-humains, est qu’il joue dans les deux sens. À travers, l’histoire, y compris l’histoire très récente, la cruauté extrême d’humains pour d’autres humains a été facilitée par la déshumanisation des victimes, qu’elle porte le nom de racisme, d’antisémitisme ou de misogynie. Au risque de me répéter, mais l’enjeu est ici de taille, seuls les humains peuvent écrire le droit, sauf à en référer à des droits de la nature, dans une conception religieuse de la nature. Tout le contraire d’une empathie dictée par un fantasme de proximité : une raison née de la distance qui nous sépare. Contrairement à ce que pensait Darwin, oui l’évolution fait des sauts et sapiens est le résultat d’un de ces sauts évolutifs, un bond qui le fait comme « sorti de la nature ». Il est ironique de constater que ce saut évolutif est lui-même en grande partie lié à l’activité des gènes sauteurs.
Cela me permet, pour conclure ce bref essai, de revenir sur son titre Singe toi-même dont le sens est évidemment double. S’adressant à lui-même, sapiens doit reconnaître qu’il est un singe, sauf à nier le processus évolutif. Cela a été le cas de savants aussi prestigieux et créatifs que Wallace qui signa avec Darwin une première ébauche de la théorie de l’évolution présentée en 1857 à la Société linnéenne, ou encore du grand géologue Lyell. Tous deux acceptaient la théorie de l’évolution, mais en excluaient sapiens. Ils nous en excluaient, un peu comme les idéologues et politiciens pour qui le nuage radioactif de Tchernobyl s’était arrêté, par miracle aux frontières orientales de l’Hexagone. En même temps, l’expression « singe toi-même » est une façon lapidaire de refuser ce brouillage des frontières dont je viens de dénoncer les possibles conséquences désastreuses. Un autre titre de l’essai eût donc pu être Être ET ne pas être un singe, le ET majuscule soulignant que nous sommes ET à la fois ne sommes pas des singes. »

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Etoile jaune, lettre d’un ami

Je reproduis ci-dessous la lettre que j’ai reçu d’un ami en 2011. Je viens de la retrouver en cherchant dans mes archives.

Il faudrait m’atteler à leur classement…

C’est ici (cf billet sur « l’incursion « ) que je retrouve ces lettres. D’une époque où les claviers crépitaient sans esbroufe, avant d’invasion des réseaux sociaux qui ont transformé le peuple en immense Penseur du Tout…

Il venait cet ami de voir chez moi la photo d’un gosse portant l’étoile jaune…

« La modération, la compréhension de bon aloi, le consensus gélatineux ne peuvent être de mise lorsque l’image brute d’une étoile jaune cousue sur le revers d’une veste vient frapper nos neurones endormis.

L’oubli, le pardon, concomitants de l’analyse historique ou géopolitique sont, par ailleurs autant d’injures à la constitution de l’humanité dont le tribut, à l’égard de ses composantes doit rester éternel.

Le monde des hommes auquel la pensée a été donnée est, dans sa totalité, débiteur de ce tribut, pas seulement les allemands ou les français à képi.

Les arabes aussi, sauf à considérer que l’humanité est fractionnable, relative, morcelée.

Le discours iranien ou arabe sur l’injustice d’un paiement dont seul l’Occident barbare en uniforme serait seul débiteur ne peut dès lors convenir, tout comme celui, mou et infame de l’effacement de l’histoire au profit d’une paix adulte et responsable.

Si j’étais né arabe ou même « palestinien », ce qui, au demeurant, n’est pas très loin de ma réalité, j’aurais tenu le discours simple suivant :

« Je suis là parmi les hommes qui ont commis ce forfait, solidairement responsable de l’infamie. Et ce bout de terre sans Etat considéré comme sacré par les victimes leur revient. L’honneur m’oblige à les laisser en paix, et à trouver avec eux des solutions économiques et viables pour ceux (les réfugiés palestiniens constitués par les états pour dramatiser les guerres et les discours) qui sont parmi les hommes sans porter d’étoile, mais simplement leur misère. »

Je regrette de ne pas avoir consacré ma vie à lutter pour empêcher l’ignominie de « l’étoile jaune invisible » que les nations et les journalistes font encore porter à mes frères.

Je suis furieux de ne pas voir, tous les jours, l’image de l’étoile jaune, au fronton de tous les édifices, pour rappeler ce qui ne peut être qu’un épisode historique et doit marquer, jusqu’à la fin des temps l’humanité.

Je suis confus de ne pas avoir été plus froid, plus intransigeant, plus violent dans le discours lorsque les minuscules insectes gauchistes, aidés par les microscopiques journalistes névrosés et hargneux osent, encore, continuer dans l’horreur, enrobant leurs discours d’un zeste d’humanitaire plongé dans le bouillon psychotique de l’antisémitisme.

Je suis encore furieux de ne pas avoir accroché sur un grand mur blanc du salon la photo d’une étoile jaune. Tous les discours historiques, révisionnistes, germanophobes ne valent rien devant cette image. L’étoile a précédé les camps et l’image de cette étoile est, mieux que celle des corps entassés qui peine les âmes christiques et les amoureux des chiens, la marque de la barbarie.

Je prends donc, à compter de ce jour le parti de l’intransigeance.

le chien et la fleur

On sait, comme le rappelle Spinoza que le « concept de chien n’aboie pas » (voir par recherche, un billet sur ce thème)

L’dée nous catapulte dans l’image produite par le photographe.

Le photographe, le vrai, pas l’accumulateur d’images ni cadrées, ni pensées envoyés, toutes les minutes à ses amis de Facebook, cherche à abstraire la réalité, en trouvant son noeud, son centre, presque son nombril.

Comme le mot, la photographie réussie est un concept inventé de la réalité laquelle, écrasée par l’image n’est donc plus elle même, simplement reproductible.

C’est la définition de l’art.

Chercher l’essence de la réalité devant notre objectif, en faire un mot imagé, un concept est le travail, j’allais dire facilement « l’objectif » du photographe. Sans cette recherche du « centre » du concept de la réalité, la photographie n’est qu’une reproduction documentaire.

Il y parvient quelquefois.

Il y parvient encore mieux lorsque l’image ne correspond plus à ce qu’elle donne à voir, par le passage au noir et blanc, par exemple.

Ici, dans le noir et blanc, la réalité et transformée. Et si le travail est réussi, l’image devient ce concept éblouissant rempli de tous les mystères de la création.

Ma fleur en noir et blanc en tête de ce billet est presque réussie dans cette recherche.

Ce n’est plus une fleur, c’est son concept. Celui qui nous entraine dans la beauté pure, presque lemonde intelligible platonicien, qui se détache du monde sensible du vivant visible et donné à voir.

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Incursion dans les pâtures du vent.

Devant une bière, une amie a évoqué quelques « incursions  » fructueuses dans le judaïsme, fabricant du concept autant que de la joie.

Le mot employé m’a interpellé. J’ai cherché et trouvé.

Un ami proche m’avait, il y longtemps, envoyé le texte qu’il avait vite et fébrilement écrit à la mort du père.

Je l’ai retrouvé et le colle ici (avec son autorisation acquise à l’instant, sans cependant mentionner son nom)

Bonne lecture !

« L2e 24 Avril 2009

Incursion dans les « pâtures du vent »

1 – Chaque homme est comptable de ce qu’il a reçu et qu’il doit transmettre. Mon père a observé la règle.
Je m’interroge sur ce que j’ai pu transmettre. En réalité, ce questionnement est récent puisqu’en effet, une obstination à nier l’existence même d’un sujet libre et conscient, à affirmer le déterminisme des trajectoires, m’en a écarté.
Cette conviction définitive m’a éloigné de la parole et du dialogue, auxquels j’ai substitué le travail du concept et de l’outil théorique. J’ai détesté Levinas et l’appropriation idyllique de « l’autre ». J’ai haï les psychologues, psychanalystes, les poètes de l’âme, les intimistes de service. J’ai encensé la pudeur, ri à la lecture du récit du « moi », raillé la confidentialité, écarté l’intériorité.
La contiguïté faisant défaut, je ne pouvais donc m’insérer ou m’immiscer dans les destins. Mon monde était donc impeuplé.
2 – Et la mort est arrivée, la première, couchant le corps du père à même le sol. Ma chemise a été lacérée par le rabbin, j’ai récité plusieurs fois par jour le kaddish des orphelins. Je me suis déchaussé devant des inconnus priant sur notre tristesse. J’ai dormi dans la maison du mort.
Le sujet m’a rattrapé, la question m’a soulevé. A trop rechercher, obsessionnellement, la querelle théorique, je m’étais figé dans une froidure inféconde.
4- Mon retour au judaïsme est, évidemment, convenu et je ne peux blâmer l’entourage qui sourit devant ma nouvelle obsession.
Je leur dis que je ne suis pas figé, béat, devant l’impénétrable ou cadenassé dans la piété. Je ne m’agenouille pas et n’implore rien. J’honore le père et, par le texte, concentre la révérence.
La mort du père est le prétexte d’un déplacement, à l’évidence annoncé.
5 – J’ai donc, déterrant la parole, lu tout ce qu’il était possible de lire dans ce laps de temps, vite, très vite. Il me fallait rapidement écrire.
J’ai retiré de cette brasse nerveuse énormément de plaisirs. Même si c’était à la hâte, sans rigueur ni approfondissement, même si l’identification d’une obsession m’a gâché, quelquefois, la découverte.
Cette pulsion et ses succédanés (l’isolement dans la lecture et l’embrasement littéraire) sont guettés, reprochés par mes proches qui doivent craindre je ne sais quelle catastrophe.
6 – Donc un plaisir. Plaisir de retrouvailles avec les principes fondateurs, plaisir de la mise à l’écart du concept qui me permet de briller en fabriquant ma différence et ma reconnaissance.
Je connais mes travers. Je sais qu’il me faut toujours, dans ma relation aux autres, souligner l’intensité, la fulgurance de l’idée exposée, la difficulté du concept dont je suis le maître, en les sommant de m’admirer. Je le sais. L’incursion dans cette contrée inconnue m’aura sûrement appris une modestie.
4 – J’ai donc tenté de faire le vide et remiser ma prétendue connaissance.
Le texte d’un rabbin, parait-il fort connu, m’a conforté dans cet effacement radical.
Nahman de Braslav, commentant la nécessité radicale de l’innovation (conceptuelle) tient ce propos :
« les maîtres sont dans l’incapacité d’innover car ils sont trop savants…son savoir (celui du maître) gigantesque le trouble et l’enferme ; il commence à formuler de nombreux préliminaires et à faire le résumé de la synthèse de ses connaissances sur le sujet et, de ce fait ses propres paroles s’embrouillent et il ne peut produire aucune parole nouvelle intéressante….lorsque quelqu’un désire innover des sens nouveaux, il doit restreindre son savoir (faire le « tsimtsoum », la « contraction » de son esprit) , faire le vide….il doit faire comme quelqu’un qui ne sait pas et, seulement alors, il peut innover des sens nouveaux en ordre …»
Ce texte simple m’a paru lumineux. Il s’adresse bien sûr aux maîtres et ne saurait me concerner.
Mais, encore une fois, la crainte de la plate redondance, d’une redite mal exprimée de ce qui a été mille fois répété, m’a toujours empêché de, simplement, recevoir une pensée qui ne soit pas estampillée.
Comme je le crois toujours, mais peut-être un peu moins, l’approche dite « existentielle » de la connaissance m’a toujours paru suspecte. L’invention est rare et seul le style diffère. C’est ce que j’affirmais.
J’ai, d’ailleurs, présomptueux, prisonnier de ce qui me reste d’orgueil, imaginé, dans un premier temps, que mon texte synthétique sur le judaïsme allait confronter magistralement concept philosophique et religion, analyse du texte et inscription dans l’histoire de la pensée.
Je convoquai dans mon esprit tous les philosophes du monde, dérangeant l’ordre de ma bibliothèque, fabriquant les plans les plus audacieux. J’allai produire ce que tous attendaient : une synthèse du tout, de la pensée des hommes.
J’ai vite compris l’inconséquence de cette prétention, de cette arrogance. Et ce pour deux motifs :
Tout d’abord, le premier, rédhibitoire : ma connaissance, ma culture philosophique, partielle et brouillonne ne le permettaient pas.
Ensuite, la « contraction » du judaïsme dans l’analyse me faisait perdre le fil, « m’embrouillait » comme le rappelle le rabbin de Braslav.
J’ai donc, dans cette approche, cette « caresse des textes », retenu l’impératif catégorique de la vacuité, détruit les préliminaires épistémologiques, les références automatisées, démoli le socle des convictions théoriques, organisées autour d’un matérialisme confus.
Il est vrai que ce rabbin de Braslav, si l’on cherche, comme toujours, le lieu commun, ne dit rien d’autre que le devoir du doute méthodique, mille fois rabâché.
Mais dit par un rabbin, avant de plonger dans le judaïsme, cela est mieux dit.
5- Pour finir, je voudrais ajouter quelques mots sur le « style », le mien. Je fais preuve, à nouveau, d’immodestie outrecuidante en abordant ce thème. Comme si je prétendais à une signature, un style. Je jure qu’il n’en est rien.
Cependant, dans mes tentatives passées de coucher des idées, d’écrire un roman, il semble que l’ornement, l’enjolivure, l’emportaient sur la clarté. On m’a toujours reproché l’emphase et l’inutile flamboyance.
Je me suis essayé, dans cette introduction, à la concision et le mot simple, effaçant mille fioritures. En me relisant, je regrette l’absence, ici et là, d’une virgule, d’une parenthèse, d’un embellissement.
J’ai pu lire que la Michna (recueil de la législation civile et religieuse qui forme avec la Guemara qui en est le commentaire, le Talmud) se présente dans un style simple et concis, mais souvent « obscur à force de concision ». Je ne commente pas, pour ne pas tomber dans mon travers.
5 -J’écris, assez serein, en ayant à l’esprit les fêtes dénommées « Hakhnassat Sefer Torah » à l’occasion desquelles une famille offre la Torah à ses convives qui sont invités à écrire les dernières phrases, les dernières lettres du Livre. Pour rappeler l’obligation pour chaque être humain d’écrire un livre. Rien de plus sublime que cet impératif.
J’ai donc lu et livre ici, imparfaitement, sans relecture, ce que j’ai pu retenir.
Je prie, très sincèrement, ceux qui me lisent de m’accorder leurs excuses devant cette vanité. Je les supplie de croire en cette sincérité.

Judaïsme.
« S’il y a un monde où, cherchant la vérité et les règles de vie, ce que l’on rencontre, ce n’est pas le monde, c’est un Livre, c’est bien le judaïsme, là où s’affirme, au commencement de tout, la puissance de la parole et de l’exégèse, où tout part d’un texte et tout y revient, livre unique, dans lequel s’enroule une suite prodigieuse de livres, bibliothèque non seulement universelle, mais qui tient lieu de l’univers et plus vaste, plus énigmatique que lui » Maurice Blanchot.

1 – Je ramasse donc ce que j’ai retenu de cette courte incursion dans les textes qui m’a permis d’approcher la nature spécifique du judaïsme.
Comme tout novice, je réfute la critique attendue. Celle émise par ceux qui, immédiatement, s’empresseront d’affirmer qu’il ne s’agit là que de notions ou principes qui fondent tous les monothéismes, nonobstant le parement, la chamarrure dans l’exposé.
Je ne l’accepte pas. D’abord par parti pris, ensuite parce qu’elle n’est pas pertinente.
Si j’échoue dans cette tentative d’isolement d’une particularité, c’est, certainement, du fait de mon incompétence à la traduire, de mon ignorance des mots qui la révèlent.
Je suis convaincu de la justesse de la proposition quand j’affirme la singularité du judaïsme et, partant, paradoxalement, son universalisme. Une telle affirmation à l’heure du relativisme ambiant peut paraître ancrée dans la terreur théorique.
Mais, tout ne se vaut pas. Et il nous faudra encore quelques siècles pour revenir à la limpidité jouissive des universaux, inventés par une poignée d’irréductibles. Rappelés par Dieu, pourrait-on dire.
En réalité, cette sensation du « déjà-lu » n’est que la confortation de l’universalisme et des valeurs séculaires que, curieusement, l’on n’attribue pas au judaïsme, gommant la caractère fondateur de sa doctrine, sauf pour le noyer dans le « judéo-chrétien », expression désormais remplacée par « l’Occident ».
Je reviendrai, plus loin, sur la catastrophe qu’a représentée, du point de vue de l’intelligence, l’idolâtrie chrétienne.
Je revendiquerai donc, malgré toutes les réprobations, l’originalité, au sens premier du terme, du judaïsme qui se gausse d’agenouillements béats, de vitraux magnifiques, de divin incarné dans le sang, de tragique théâtral et qui préfère la pratique de l’Ethique, dans la recherche de la Lettre. Celle de la Torah.
2 – La violence de l’annonce de mon parti pris m’étonne moi-même.
Mais j’ai, enfin, décidé de remiser « la neutralité objective » dans les placards de la politesse. Je sors donc des oripeaux du « gentil » juif.
Juif gentil et acceptable par son dénigrement de la religion et d’abord la sienne et qui fabrique la bienveillance de l’accueil parmi les tenants de la liberté, des Lumières, de la Raison . Flagrant « recul » théorique du juif libéral que l’on constitue athée et donc fréquentable. Recul de soi et éloignement des siens, pour intégrer le clan des relativistes bon teint ou des antisémites culturels.
A dire vrai, je ne risque rien, dans l’élaboration de ce texte, dans l’affirmation du judaïsme (même si, encore frileux et lâche, je n’écris pas « mon judaïsme »). Je ne serai même pas exclu du monde des « Gentils ». Ils adorent le juif critique et provocateur, et s’extasient même, en le ramenant à lui, sur cette particularité séculaire.
Le format de leur « pensée » est donc parfaitement compatible avec mes affirmations rageuses et conforteront la conviction ou la certitude de leur intelligence. Elle trouvera son compte dans cette contigüité merveilleuse et féconde avec un juif qui « pense », s’interroge, revient et anime la discussion arrosée et tardive. Exotisme délicieux, sourire entendu.

3 – Il est temps, désormais, de s’atteler à la tâche de la répétition et prie mon lecteur, à nouveau, d’excuser mon culot.
Dans ce qui suit, l’on ne repérera aucune construction, s’agissant de mots, noms et principes jetés pêle-mêle, même si j’ai tenté d’éviter la débandade. Il ne s’agit ni d’un dictionnaire, les entrées s’organisant au gré de je ne sais quoi, ni, bien sûr, d’un exposé didactique. Simplement d’une incursion légère, comme je dis dans le titre.
Ce titre est tiré du Qotelet, l’Ecclésiaste si on préfère. (« J’ai donc observé toutes les œuvres qui s’accomplissent sous le soleil: Eh bien! Tout est vanité et pâture de vent »).
Je livre donc.

YHWH. On ne peut que commencer par l’imprononçable (premier interdit) du nom de Dieu, tétragramme constituant une « flexion verbale artificielle de la racine trilitère היה, HYH(« être » ou « devenir ») et dont certains affirment qu’il pourrait s’énoncer ainsi : « Il se prépare (à être) en étant », ou « en étant Il devient ». Le rejet de la forme accomplie hâyâh pourrait signifier : « Il n’a jamais fini d’être. » mais les philologues modernes le traduisent par « Je suis celui qui suis » (Ehyeh acher ehyeh », ou par la locution l’Éternel.
Fabuleuse abstraction ravalée dans la personnification, et donc l’idolâtrie, par les traducteurs chrétiens inventant « Jéhovah » ou Yahvé pour donner au peuple, dans une traduction infantile, de quoi s’y reconnaitre. Nominalisme réducteur qui nous ramène au visible et au fini, alors que l’imprononçable est déjà théorie du Tout. Le Nom est exclusif de l’infini, impensable.
Rien de plus faux, rien de plus traître que cette prononciation, cette traduction. Car ce tétragramme, imprononçable, ineffable, est l’idée la plus féconde, la plus géniale du judaïsme qui convoque, par une sorte de jeu mouvementé, l’intelligence des hommes et la met au travail. Ce travail de « charge » de l’imprononçable, est cependant concret. Il n’est pas discours conceptuel.
Dieu, dans la religion juive n’est pas le fruit de spéculations philosophiques ou d’intuitions mystiques, de la mise en œuvre d’une « béatitude », de la croyance en un Dieu statutaire ou de son fils qui sonne comme une flagellation de l’esprit vif des hommes.
Ce « silence » de l’imprononçable, donné comme une sorte de réceptacle vide dans laquelle la pensée va se ramasser est l’essentiel du judaïsme.
L’imprononçable est, en effet, exclusif de l’idéologie ou, encore une fois, de l’idolâtrie, le nom appelant l’image et la représentation.
Incroyable jeu du remplissage abstrait et non imagée de l’espace ouvert, non définitif, « attrape-esprit », « attrape-intellect » que nous permet cette invention du judaïsme.
Le judaïsme qui ne permet pas la vulgaire traduction chrétienne du tétragramme a mille fois raison. Dieu, en ce qu’il ne se prononce pas est « impiégeable » (François Angelier).
Il est dommage qu’il n’existe aucun concept imprononçable, l’esprit aurait, déjà fait un bond immense. Mais les hommes ont besoin de béquilles, même si elles se substituent au vrai, c’est-à-dire à la recherche. Il faudra faire avec le nominalisme. Einstein lui-même le rappellera en énonçant sa « religion cosmique ».
Il faut rappeler, cependant que, dans le judaïsme, Dieu a d’autres noms : Elohim, Adonaï. Autres noms qui ouvrent d’autres portes pour la convocation de l’intelligence. On est invité à les ouvrir. Mais jamais devant l’image d’un barbu.
Le commandement, adjacent à l’imprononçabilité, selon lequel « tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain » est, aussi, un des traits du génie du Judaïsme.
Liberté de l’interprétation mais absence de l’automatisme. Incroyable religion du concret (le judaïsme est une pratique, plus qu’une croyance) qui le fait cependant voyager dans l’intelligence, pour atteindre l’enveloppe diaphane qu’il faut remplir…
On pourrait dire aussi que le juif ne fait rien en vain. Sa vie est une recherche. Il faut être, affirme t-il, toujours vigilant dans le recherche de « qui est Dieu » et ne pas se contenter du texte, serait-celui de la Torah du Talmud, ou d’une conviction.
Le philosophe (Alain) nous rappelle «qu’une idée même vraie devient fausse à partir du moment ou l’on s’en contente ».
On en arrive au comble lorsque rejetant l’idolâtrie à l’endroit d’un « gouvernement d’en haut » Marc-Alain Ouaknin « rabbin et philosophe » ose clamer, vilipendé, non sans motifs, par l’orthodoxie, et maniant la provocation, le jeu de mots et, sûrement, la phrase vaine et vide, qu’il est un « un rabbin athée, Dieu merci ! « , en martelant qu’il « revendique  » l’athéisme métaphysique  » dont parle le philosophe Lévinas, dans “Totalité et infini” (2) : une forme de relation à Dieu qui n’est ni la voie mystique dans laquelle l’homme  » monte  » tellement vers Dieu qu’il s’annule dans le  » Grand tout « , ni l’idolâtrie qui fait tellement  » descendre  » Dieu dans le monde des hommes que celui-ci devient une idole. Je propose une relation qui maintient une distance entre Dieu et l’Homme. Le texte, et l’interprétation des Textes, est justement le tiers grâce auquel on évite collusion et confusion ».
En ajoutant que :
« Le mot « foi » en hébreu renvoie essentiellement à la notion de fidélité. Ni religieux, ni laïc, je me situe dans la lignée de ceux pour qui la spiritualité est une recherche, un questionnement et une fidélité à ce qui leur a été transmis. Une référence pour moi reste Albert Cohen qui écrivait, à plus de 80 ans, dans ses “Carnets 1978” (3) : « Dès que je crois, je trébuche et je ne crois plus. Dès que je ne crois plus, je me relève et je veux croire. »
Il expliquera, ce téméraire, plus loin, que vivre sa spiritualité au quotidien, pour un juif, consiste simplement à faire preuve de « bonté » au sens de « petits gestes », ceux qui constituent l’amour, au sens juif. Bien loin de la vision chrétienne de la joue tendue que l’on lacère sous les couteaux de Torquemada…
On était parti de l’imprononçable YHWH, pour arriver aux « petits gestes ».
Le judaïsme nous fait monter et descendre des collines spirituelles pleines d’embûches, de bruit sans fureur.
En écrivant ces derniers mots, je pense, bien sûr, à Shakespeare et sa définition de la vie, du monde (« c’est un récit (ou une fable) conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien »). On est loin de là.
Dans le judaïsme, me semble t-il (mais je m’aventure peut-être dans mon ignorance), Dieu, évidemment pas idiot, ne « conte » pas. Il laisse les hommes «le » conter, par ce qu’il leur a donné (Torah). C’est, comme on le verra plus loin leur seule mission, leur responsabilité : créer Dieu qui les a créés, justement pour le conter et, dans le récit du Divin, s’attaquer au bruit inutile et à la fureur vaine. Homme, auto-outil de Dieu. Divine responsabilité des hommes. Ni divine comédie, ni destin tragique.
Je reviens au nom imprononçable. En réalité, il est dit dans des franges (tisitt), celles du Talit (châle de prière). Le Tétragramme YHVH correspond, dans sa valeur numérique (voir guématria et assignation des mots à leur valeur, chaque lettre hébraïque correspondant à un nombre) au chiffre 26. Le nombre des nœuds, tours, fils, dans leur organisation pour confectionner les franges aux 4 coins du Talit est bien de 26. Le nom de Dieu est à la frange.

Livre. Evidemment. Beaucoup de textes dans le judaïsme affirment l’existence de la Torah (le pentateuque) au ciel, avant même la création du monde. Comme dans cet extrait des « Proverbes » : « L’Eternel m’a créé (Torah ou sagesse), principe de sa voie, antérieurement à ses œuvres, depuis toujours ; dès l’éternité j’ai été formée, dès le début, antérieurement à la terre ». Entité métaphysique préexistante qui sert de « modèle spirituel à l’Univers », ai-je lu.
Et les juifs en sont les dépositaires, distingués parmi d’autres pour recevoir le « schéma ».
On peut donc admettre les poncifs qui pullulent (« Peuple du Livre …). Le lieu commun me semble vrai et faux.
1 – Vrai car le judaïsme s’incarne, se révèle, se constitue dans ce Livre qui lui a été donné sur le Mont Sinaï.
Le juif ne se pose d’ailleurs pas la question de « Qui est Dieu ?» laquelle est inutile puisqu’ il « est ce qu’il est », réceptacle imprononçable que j’ai déjà évoqué.
Il ne cherche pas la nature de Dieu. Il ne s’interroge, en réalité, que sur la manière avec laquelle il s’est révélé, comment l’infini (le divin) a choisi de rencontrer « le fini » (l’homme). Sa réponse est claire : dans un texte qui se confond avec celui (Dieu) qui le lui a donné.
Le premier avènement de Dieu, c’est, clairement, concrètement sa révélation. Elle se constitue, se fabrique (au sens de la création) dans la Torah. Il est donc la Torah elle-même. Il n’est d’ailleurs pas inutile de préciser que la mystique juive dit : « Le Saint Béni soit-il et sa torah ne font qu’un ». Et Levinas le répète : « Dieu, c’est la Torah et la Torah, c’est Dieu ».Dieu serait ainsi un Livre. J’aime cette idée géniale selon laquelle Dieu est dans des lettres.
Une certaine mystique juive va même décrire la naissance du Monde par la lumière pénétrant l’espace vide sous la forme des 22 lettres de l’alphabet hébraïque, chevaux de feu !!
Bien sûr, le niveau d’appréhension de Dieu est, par cette réponse, métaphorique ou poétique, comme on voudra.
Nul juif, même si à l’office il embrasse les rouleaux du Pentateuque, n’imagine, une seconde, trouver Dieu sous le parchemin. Mais la Torah est sacrée puisqu’elle renferme un don de Dieu et donc une partie (qui n’est pas son fils) de « lui ». La métaphore est pleine d’enseignements.
On voit ici que le raccourci entre Dieu et le texte évite, peut-être rapidement, la question de la consistance de Dieu, en entrainant le juif dans « ce qui est » : des lettres gravées.
On peut adhérer au lieu commun en affirmant, avec tous, que le peuple juif est bien le peuple du Livre, son Dieu étant Lettre.
On comprendra mieux cette proposition lorsque l’on abordera la passion des juifs pour la « guematria » (géométrie et valeur numérique des mots qui renvoient à l’essence qui se trouve dans les lettres).
L’identification de Dieu, la recherche de sa nature lui semble étrangère car elle le placerait dans une métaphysique transcendantale construite autour de la piété absolue et du mystère de Dieu, comme le fait le chrétien. Ce dernier s’est tellement interrogé sur le fait de savoir « Qui est Dieu ?» qu’il en a créé plusieurs pour répondre à l’angoisse terrestre que l’idolâtrie guérit : fils de Dieu et vierge Marie.
On peut constater que le christianisme a, définitivement, du moins dans son discours quotidien, écarté le nom de Dieu, au profit de Jésus. J’ai toujours été frappé par cette absence sémantique qui veut dire beaucoup. Le nom de Dieu, sans son fils, n’apparait qu’épisodiquement, notamment dans la lecture du Pater Noster lequel est, faut-il le rappeler, une prière juive.
La chrétienté, pour s’affirmer dans la concurrence a donc renié, en le jetant dans la chronologie, le génie du judaïsme et son « ancien » testament en interdisant à ses adeptes de continuer l’aventure de l’ineffable.
Tout s’est passé comme si l’infini, invention nodale des hommes ou réalité immatérielle, comme l’on voudra, avait été gommé, lapidé. Sur la croix. Jésus, corps fini, corps certain l’a effacé. Dommage pour les hommes lesquels, responsables de l’Univers et devant eux-mêmes, méritaient mieux que ce galimatias de l’idolâtrie.
Je ne peux m’empêcher, s’agissant d’un texte « personnel », de dire que je ne cesse de pester lorsque le Dimanche matin, j’écoute les inepties proférées sur un ton plaintif et pleureur, à l’œuvre dans les émissions religieuses chrétiennes. Je ne veux insister, de peur de tomber dans le jugement et l’ironie faciles. Mais je plains, sincèrement, mes semblables catholiques et protestants.
2 – Mais, comme je le disais plus haut, ce n’est pas tout à fait vrai : le juif n’est pas le peuple du Livre, entendu comme immuable. On pourrait même affirmer qu’il est celui qui doit s’en détacher. Paradoxe que je découvre, même s’il est un peu forcé sous la plume de penseurs qui manient bien l’emphase.
Je cite le rabbin Ouaknin :
« Les lettres sont des étincelles de sainteté de l’Être divin, qui s’est éclaté, déployé, finitisé dans la Torah, qui est le Tsimtsoum, la contraction de l’infini divin dans la finitude des lettres. Donc le rapport à la Torah est un rapport à la Kénose, c’est-à-dire à l’acceptation par l’infini divin d’être assez humble pour s’enfermer dans la finitude des lettres de l’alphabet. D’où la responsabilité des hommes, par rapport à Dieu, de lui redonner son statut d’infini en interprétant le texte de la Torah, non pas en le lisant platement, ce qui maintiendrait le divin prisonnier de la finitude, mais en interprétant le texte sans relâche, de manière infinie, de façon à lui rendre son statut d’infini. J’interprète, donc Dieu est. Car Dieu retrouve alors le souffle d’infini qui était prisonnier dans les lettres de l’alphabet. Et Levinas le dit clairement, dans Nouvelles Lectures talmudiques (en cela il est kabbaliste lituanien, comme il l’affirme, mais aussi kabbaliste hassidique, sans le savoir) : “Dans chaque mot et chaque lettre, il y a un oiseau aux ailes repliées, qui attend le souffle du lecteur. Et lorsque le lecteur interprète, l’oiseau déploie ses ailes, et il ne faut pas oublier de sauter sur son dos, pour monter vers l’infini.” Que voudriez-vous de plus mystique que cette image ?! »
Le peuple juif s’il n’était que le peuple d’un Livre, ne ferait que lire ce qu’il a reçu en transformant le texte en un objet fini devant lequel l’on ne peut que se prosterner. On nomme cette posture idolâtrie.
Or, et c’est la richesse incroyable du judaïsme, le Livre, à l’inverse de ceux qui le proclament, y compris parmi les juifs pratiquants, est tout sauf un corps de lettres ou de mots finis. Bien au contraire a-t-on lu plus haut : si Dieu s’est fait livre en se « contractant » (Tsimtsoum), on doit le « libérer » pour qu’il revienne dans l’infini.
D’où l’obligation de ne pas se prosterner devant le Livre, l’interpréter, pour lui donner sa richesse, le rendre à Dieu pour l’aider à retrouver l’infini. Le peuple, juif ne fait que ça depuis des siècles. Le Talmud est, j’ose l’écrire, une démolition magnifique du Texte, jamais figé comme l’idole au milieu d’un peuple qui erre dans le désert.
Le peuple juif est donc le peuple d’un Livre qu’il effrite pour le rendre léger. Et cette légèreté construite pourra, seule, lui permettre de s’envoler vers sa cause : Dieu, cause de lui-même.
Les lignes qui précèdent, je l’affirme, même si je n’ai pu m’empêcher de tomber dans le travers du lyrisme que je découvre dans la poétique juive correspondent, très exactement à ce que j’ai pu comprendre.
Il faudra, mais c’est un tout autre sujet, expliquer la compatibilité entre cette « dé-sidolâtrie » du Livre et l’injonction de son respect, à la lettre, pourrait-on dire, qui domine dans le judaïsme majoritaire.
Il est vrai, et je leur donne raison, que le judaïsme ne peut être simplement métaphorique. Le mysticisme et ses images de rêve ne peuvent fonder une religion, surtout quand elle se veut pratique et concrète. C’est le piège dans lequel est tombé le christianisme intellectuel. Ce qui n’a pas empêché cette chrétienté, direz-vous, d’être très pratique dans ses assassinats, ses pogroms. En devenant, contre toute attente, le peuple du Livre qu’on brule au nom d’un rabbin exécuté.
J’aime cette idée que tout est dans la Torah. J’aime cette foi dans la lettre, dans les lettres. J’aime cette idée qu’à l’inverse des autres religions l’infini (Dieu) ne s’est pas incarné dans l’homme mais dans un texte : la Torah qui est Dieu.

Distinction, élection, mission. Pour amortir le choc, certains opèrent une distinction entre « peuple élu » et peuple « distingué », ce dernier adjectif semblant moins provocateur. Un peuple a donc été distingué entre tous, pour accomplir une mission (celle, on y reviendra, de justice sociale, Tsedaka, fondement réparateur du Monde).
L’affirmation de ce statut singulier a fait couler beaucoup d’encre et souvent beaucoup de sang. Quelques mots sur cette alliance :
D’abord, j’aime l’idée, présentée par Maimonide selon laquelle il ne s’agirait pas d’une élection conférant des droits ou des privilèges, mais des devoirs. Certains prétendent que sans l’accomplissement desdits devoirs, l’alliance serait rompue. D’où le rappel de la stricte observance des règles édictées. D’autres y voient plutôt un aspect messianique : le peuple juif a le devoir d’enseigner au monde la Justice tirée du modèle de la Torah.
J’aime, évidemment cette seconde proposition, même si elle conforte l’antisémitisme. Non seulement élu mais, au surplus donneur de leçons de justice. Le juif se prend pour Dieu, il faut l’anéantir…
Et pourtant, c’est bien cette conception transformée de l’élection qui domine dans le judaïsme moderne, et notamment dans celui qui est considéré comme son chef de file. Je veux parler de Moïse Mendelssohn qui a fait entrer les Lumières, la Raison dans le judaïsme.
A la question « Pourquoi rester juif ? », il répondait qu’ils avaient été « singularisés » dans l’histoire par la révélation sur le Mont Sinaï et que leur devoir était de demeurer les détenteurs de cette révélation ; qu’ils leur incombaient de d’accomplir leur mission de transmission universelle du message divin.
L’on se doit néanmoins d’ajouter que l’orthodoxie exige que soit proclamé, notamment dans certaines prières de fête (« amidah ») le « tu nous a choisi ».
Si je suis revenu sur cette notion d’élection, c’est en réalité pour dire ce qui m’a toujours frappé : le peuple juif ne l’a jamais transformé en ethnocentrisme, ne l’a jamais utilisé pour s’ériger dans la distinction absolue. Bien au contraire, quand on rappelle ce qu’il a pu subir des « goys », mot que je ne connaissais pas avant ma venue en France, et qui se range selon moi plus dans la taxinomie, la classification sans idéologie que dans le rejet ou le mépris des « non-élus ». La fierté d’être juif n’a jamais dépassé le clan ou le village. Il a fallu attendre le mot de Gaulle pour imaginer son caractère « dominateur » (peuple fier de lui et dominateur »). Irruption d’un mot lorsque le juif ne se plie pas. A la chrétienté semble t-il.

Juif athée. La notion de juif athée, l’attachement à un peuple, à une histoire, sans foi et qui témoigne, plus qu’ailleurs puisque sans nationalisme (l’attachement de la diaspora à Israël n’en est pas un) de la vivacité de la notion de communauté entre des hommes, d’abord celle la plus proche, mais ensuite (c’est même la mission conférée à Abraham) celle du monde qu’il faut « réparer » me fascine.
On peut ajouter, mais le débat est vain et fatigant, que la question de savoir qui est juif me concerne, évidemment, mes enfants n’étant pas de mère juive. Je ne l’alimente pas.
Mais il faut savoir qu’un juif athée me semble plus croyant que son homologue chrétien puisqu’il intègre (voir YHWH) la pensée immédiate de la non-idolâtrie.
Cette perception séculaire de l’accueil de l’imprononçable et du vide abstrait, dans lequel il peut mettre le concentré d’une pensée, même en confondant énergie et Dieu, même lorsqu’il se dit adepte de la religion cosmique de l’ordre universel range le juif athée dans un autre athéisme.
Il n’existe pas de chrétien athée. Il n’est qu’athée. Toute la différence est là. C’est tout ce que j’ai à dire sur ce vaste sujet.

Synagogue. J’ai connu la synagogue dans ma jeunesse et ne m’y suis jamais ennuyé. Je l’ai délaissée jusqu’à la mort de mon père. Je le regrette. Je pourrais ici, dans des envolées lyriques, décrire un peuple au travail (celui de sa perpétuation matérielle et de « l’aspiration » immatérielle de ce qui est le maître des concepts, puisqu’imprononçable). J’aimerai raconter un office et louer cette communion sans béatitude ni paraître.
Mais je ne veux pas entrer dans cet exercice facile qui me placerait à l’extérieur, dans la vacuité anthropologique, comme je l’ai toujours fait. Il me faut apprendre à m’insérer et les autres sont aussi moi. Ce biais du regard sociologique, cette apologie de l’œil neutre et compétent m’a joué les pires tours dans mon exclusion.
Ce qui nous reste de l’assistance à un office religieux, dans une synagogue dépouillée de l’inutile, est indescriptible, imprononçable, ineffable.

Concentration. La magnifique invention de l’exigence d’un Dieu unique, concentré des forces de l’Univers qui n’est d’ailleurs pas l’apanage du peuple « distingué » mais se retrouve, presque à la même époque (avant même) dans le Paramata des Upanishad indien et dans le sans-nom, toujours indien de la Bhagarad-Gita. Je viens de l’apprendre et me plongerai, très bientôt dans cet univers, obsessionnellement. Abraham = Brahmane ?
Magnifique disais-je. Je suis, en effet, ébloui par cette faculté de penser l’infini et ramasser l’abstrait. Exception humaine ?

Codes, lettres, géométries. L’amour des codes et des secrets à aller chercher au-delà du visible n’est pas le propre du judaïsme, même si l’on peut être tenté par la proposition, en pensant, immédiatement à la Kabbale.
Mais peut-être doit-on trouver assigner une singularité à cette recherche des principes cachés de l’Univers dans la géométrie et le secret des lettres. Ce qui est logique pour le peuple de la Torah, ordonnancement de lettres et mots préexistants à la création du « fini », des hommes.
La création étant construite sur un principe unique, elle ne peut, évidemment qu’initier la recherche.
J’ai découvert, bien sûr dans une lecture indirecte l’énigmatique livre dénommé « Sepher Yetsirah », de chevet pour ceux qui affirment, dans le judaïsme souterrain (toujours en action) qu’un Golem (homme inachevé cependant), donc la vie, peut être créée en manipulant, très exactement et selon un ordre qui est le secret, argile et lettres hébraïques…
J’ai été « invité » (je remercie Ouaknin, Hansel, les auteurs de l’Encyclopédie du judaïsme et bien d’autres encore) à comprendre ce que pouvait être la Kabbale et son premier texte européen, le Zohar sur lesquels l’on reviendra lorsqu’il sera question de réparation du monde imparfait par négligence de Dieu (un comble !)
J’ai été stupéfait par la pratique de la « Guematria » (géométrie) qui s’amuse ( ?) à comparer les mots à leur valeur numérique (chaque lettre de l’alphabet hébraïque a une valeur numérique), de gloser sur la calligraphie desdites lettres. Pages interminables, par exemple sur la lettre « Beth », première de la Torah (première du mot « Béréchit » traduit par « Au commencement… ». Lettre fermée de tous côtés et ouverte seulement par devant pour nous rappeler, disent les guématriens qu’il s’agit de la « maison du monde ». Cette même lettre « Beth » qui peut aussi être traduite comme « En tête » ou mieux « dans la tête » : Dieu avait donc « en tête », dans la tête la création de l’Univers, d’abord pensé. Ce qui devient essentiel dans le faux débat sur l’avant et l’après, sur l’idée et la matière et les primautés originelles. A cet égard, même s’il s’agit d’une déviation dans la logique du propos, j’ai pu découvrir que les traductions peuvent bouleverser un monde. Un exemple : il est dit, après une traduction admise, que Dieu a créé la femme en prenant une « côte » d’Adam. Je viens de lire que rien n’est plus faux. La traduction adéquate est non pas « côte » mais « côté ». Le côté féminin de l’homme.
Si j’ai ajouté cette entrée dans mon petit lexique en vrac, c’est, à dire vrai, pour m’interroger sur l’absence tout aussi énigmatique de procès en sorcellerie intentés à l’endroit de ceux qui s’adonnent à ce travail mystique. Mais peut-être s’agit-il d’une erreur et il faudra me documenter.
Il me semble que les autres religions n’auraient pas admis cette déviation dans la foi agenouillée. Le kabbaliste goy est un sorcier. Obligatoirement puisqu’il ne contemple pas l’image de Marie en se flagellant et ose s’éloigner de sa faute et son péché originel, en arpentant le domaine de Dieu. Sacrilège.
C’est, encore du parti pris que je freine, au risque de provoquer la critique convenue : mon texte s’organiserait autour de l’obsession de l’anti-christianisme.
Mais je préfère la Kabbale à l’Inquisition, l’attaque lettrée du monde à la contemplation, la vaine recherche des principes à celle du « sens » ou de « la spiritualité ».
Et si, dans la même veine, je me permets les comparaisons, ici avec l’hindouisme, comment ne pas évoquer, dans ce paragraphe sur les « secrets » la fameuse « Merkava ».
Il s’agit d’exercices cabalistiques destinés à construire, en faisant tourner les lettres de l’alphabet un « char » céleste qui permettra à Ezéchiel d’atteindre le ciel.
Dans l’Échelle de Jacob, il est affirmé que “les Anges montent et descendent”. Et les “roues de méditation” qui le construisent sont effectivement le maniement des lettres selon un certain ordre et suivant un certain rythme, de plus en plus rapidement, ce qui fait entrer en transe. Plusieurs “roues” permettent de construire un “Merkava”, ce fameux char céleste. J’ai été sidéré d’apprendre que certains y ont vu un ensemble sophistiqué d’exercices respiratoires que les indiens connaissent exactement.
Les religions millénaires se rejoignent dans la modernité.
A cet égard, j’ai appris, dans mes lectures que les américains, férus de bouddhisme, comme chacun sait et de mystique à la chlorophylle ont inventé le mot de « jewbou » pour ramasser les deux postures. On voit qu’il faut se méfier de ces mysticismes.
Mais, je le dis encore, j’aime ces hommes qui, comme des poissons savants, nagent entre les lettres, pour se poser, au fond de la mer, sur le grand rocher de la pensée universelle.

13, 7. La découverte d’un chiffre : 13,7 Millions de Juifs sur la terre. 2/1000 de la population mondiale. On ne commente pas bien sûr. Non pour faire comme si l’on savait, mais simplement parce que la tâche est trop ardue et nous entrainerait dans le politiquement incorrect et un ethnocentrisme dont l’on a déjà dit qu’il ne caractérisait pas le peuple juif.

Israël. Cette entrée n’a pas pour fonction d’exposer mes convictions sur l’histoire du peuple juif et de son Etat. Je veux, simplement dire que je ne connaissais pas l’origine du nom.
Il a donc été donné à Jacob après son combat avec un ange : « tu t’appelleras Israël car tu as combattu avec Elohim, comme avec des hommes ». Et ses enfants furent donc baptisés « enfant d’Israël ». J’avoue n’avoir pas compris ce changement de nom et je retiens simplement, peut-être un peu vite, qu’il suffit de combattre Dieu pour en être honoré.
Israël est donc celui qui se bat contre Dieu. Je m’étonne que les intégristes des autres religions n’en aient pas fait une parabole satanique.

Le dessus du soleil. J’ai recherché quelle était la réponse du judaïsme à la question légitime que se posent tout homme sur l’absence de Dieu et ses conséquences métaphysiques (« si Dieu n’a pu empêcher le Mal, il est impuissant, s’il l’a pu mais ne l’a pas fait, il est barbare »).
Interrogation obligatoire. Mille réponses ont été données par les penseurs juifs et que je ne peux, faute de les avoir bien comprises, répertorier ici. Elles sont, à coup sûr intéressantes et qui convoquent l’homme, sa liberté, sa solitude,.
Il faut, disent maladroitement et du bout des lèvres certains auteurs, aller chercher la réponse «au- dessus du Soleil », par référence au texte du Qotelet (Ecclésiaste). L’action humaine doit lutter contre son inaction, sa répétition, son endormissement au-dessous du soleil où rien de nouveau ne surgit. Et la volonté des hommes est la seule réponse.
Je n’ai pas bien compris.

Homme, Nature, culture. Point nodal des préoccupations humaines, philosophiques si l’on veut. Seule question qui enchaine toutes les autres. Je pars d’une interrogation d’enfant. Lors de mes premières lectures de la Bible, j’avais été stupéfait par le nombre de sacrifices dont la Torah regorgeait, si j’ose dire.
J’avais, comme tous, été choqué par un Dieu qui imposait des sacrifices en son honneur, d’abord celui d’animaux, exactement, géométriquement mis en pièces, puis celui du fils d’Abraham, consenti, mais refusé au dernier moment.
J’ai, sur ce dernier sacrifice été rassuré en apprenant, beaucoup plus tard que par ce refus, Dieu avait, en réalité, consacré l’humain, l’humanité, différente des animaux dont le sacrifice sera, toujours requis. J’avais applaudi à la constitution historique de l’exception humaine.
Je ne savais si l’agneau pascal, abattu, sous mes yeux, dans le garage de la maison de mon oncle, participait de l’exigence d’un sacrifice. Nos trempions nos paumes dans le sang qui s’écoulait sur le sol pour, immédiatement, les plaquer sur le mur d’entrée de la maison.
Je connaissais la signification de cette pratique, rappelée lors de la soirée du « Seder », pendant laquelle nous lisions l’Haggadah (récit de la sortie des juifs d’Egypte). La maison du juif était identifiée par la marque de la paume de sang et Dieu évitait de frapper d’une plaie définitive la demeure de ses protégés, en ne s’attaquant qu’à celle des méchants (les égyptiens).
Tout ceci sonnait, néanmoins, assez faux. Et je préférais éviter le débat sur ce que je considérais comme un récit procédant de l’idolâtrie, de la barbarie, indigne de l’humanité, du judaïsme (que j’ai toujours loué). Je mettais, à cette époque de ma Bar-mitsva, les giclées de sang dans l’histoire révolue. La Bible était datée.
Plus tard, j’applaudissais encore à la nécessité, affirmée dans ma religion, de la domination de la Nature par l’homme. Nature, devant laquelle il ne pouvait, simplement se prosterner. Tout ceci concordait parfaitement avec l’appropriation théorique d’un matérialisme philosophique mal digéré, concomitant, souvent, des premières aventures dans le territoire du concept.
Dans mes premières incursions dans la Théorie, j’ai même tenté d’organiser une « pensée » sur le judaïsme et la Nature, en affirmant l’anti-romantisme des juifs qui préféraient l’action à la fixation sur la beauté. Je crois, sans en être tout à fait sûr, qu’il s’agissait du premier texte auquel je me suis essayé. Je ne l’ai pas gardé et le regrette. C’était, à l’évidence, un tissu d’âneries, mâtiné de matérialisme marxiste naissant. Je magnifiais, dans cette perspective le génie du judaïsme, fondateur de l’exigence de lutte contre la Nature, jamais déifiée. J’insiste : je constate, qu’à aucun moment, dans mes pérégrinations conceptuelles, je n’ai banni le judaïsme, et le convoquais même pour aligner le propos. S’agissant d’un texte où il s’agit aussi de moi, je me devais de m’arrêter sur cette évidence : j’opère bien un retour et non un commencement. On ne commence jamais dans le judaïsme lorsqu’on est juif. Evident.
Donc, la relation du judaïsme à la Nature m’a, toujours interpellé.
Cette notion (la Nature) est floue, eu égard à son acception plurielle. Nature verte, naturante, Nature du monde, Nature spinozienne, Nature romantique, amour de la Nature …
Le mot ne recouvre pas le même signifié, même s’il part de la même réalité.
On peut, sans faire preuve d’invention, dire que deux notions, floues dans notre esprit, s’en dégagent. Ce qui trouble toujours la réflexion non construite et provoque les quiproquos dans les discussions animées sur ce thème.
Celle, philosophique, de la Nature, entendue comme l’étant écologique, structurée, immuable, selon certains, confrontée à la Culture des hommes, exception dans ce que cette Nature donne. A partir de laquelle se fondent le matérialisme des premiers grecs, le panthéisme plus tard, spinoziste, si l’on veut. Nature entendue donc philosophiquement.
L’autre, subjective, dans le champ de l’émotion, de la poésie, de la sensation circonscrite dans le concept de beauté.
Dans cette confusion sur la Nature et sa définition, Je me demandais d’où venait cette indifférence patente de mes parents, oncles, cousins, à ce qui les entourait, et d’abord à la nature éclatante, cette même indifférence à l’animal sauvage ou domestique.
Ne comptaient, en effet, que les hommes. Même les lieux d’une enfance ne comptaient pas. Comme si l’environnement naturel (et même matériel) n’étant qu’un terrain sur lequel l’on joue, l’on souffre, l’on rit. Et j’affirmais que pas un joueur, sauf celui qui est ailleurs, et joue donc mal, ne s’intéresse au terrain de jeu. La philosophie juive de la Nature, celle qui l’exclut pour se concentrer sur les hommes, me convenait parfaitement.
J’ai par la suite tenté de structurer une pensée.

Immense débat qui ramène à Philippe Descola, à Nature /Culture, à la nature de l’homme, à « l’exception humaine ».
Serait-ce que le Judaïsme (Dieu) n’aime pas la nature qu’il doit (c’est un commandement) dominer ?
Serait-ce le succédané de l’interdiction de reproduction (« Tu ne referas aucune image sculptée rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux, là-haut, ou sur la terre ici-bas, ou sous les eaux, ou au-dessous de la terre » Exode XX, 1-4), la beauté non reproductible étant délaissée et remisée dans l’inessentiel ?
Il me semble aussi que la poésie juive n’est jamais (mais je me trompe peut-être, n’étant pas féru de poésie et à fortiori de poésie juive) romantique (au sens de la glorification de la Nature naturante). La fleur embellit et produit des parfums (je viens d’apprendre qu’il existe des prières juives sur les parfums comme sur le vin). Mais la fleur n’est pas autonome et glorifiée dans l’alexandrin. Il ne s’agit que d’un succédané du Monde des hommes, destinée à les servir, pour se souvenir de la beauté du Monde ou satisfaire la jouissance humaine de son parfum et de sa couleur. Ni fleurs du Mal, ni fleurs du Beau (abstrait), le Beau ne pouvant être apprécié que dans sa connivence avec l’action humaine. Et puis le Beau ne se concrétise que dans la réparation du Monde, dans l’action accomplie, conférée disent les exégètes au peuple juif : celle consistant à installer la Justice. Plus belle que la Nature avant de la faire apprécier, le pauvre et l’esclave ne pouvant se contenter de la poésie.
Et pourtant, dira-t-on, le judaïsme célèbre la nature.
Trois grandes fêtes peuvent être reliées à la nature :
Chavouoth : ou la fête des prémices. C’était une fête agricole qui est devenue celle du don de la Torah.
Rosh Adesh : fête de la nouvelle lune qui a disparu jusqu’au XVIIIè siècle où les mouvements hassidiques la tirent de l’oubli.
Chevath : le nouvel an des arbres. On fête le démarrage de la végétation. Elle se situe en général juste au moment de la floraison de l’amandier.
Mais aucune vénération de sa beauté. Plutôt de ses bienfaits. Moïse conduisit le peuple juif dans ce « pays où coulent le lait et le miel ».
De fait, La nature, dans le judaïsme, n’est pas considérée comme bonne en soi. Il y aurait, nous dit-on, désaccord avec la conception grecque de l’humanité en communion avec la nature. On pourrait résumer ce qui précède ainsi : le sage grec cherche la communion avec la nature, tandis que le sage juif cherche ce qu’il y a d’humain dans l’homme.
Dans le genre du mélange (confusion entre Nature, beauté de la Nature et action humaine la désertant, il nous faudra nous intéresser la notion d’exception humaine dans la Torah, manifestement en phase avec « la Thèse », dirait Pierre Schaeffer, c’est certain. Mais sans en rester là : il me faut comprendre la fonction de l’exception humaine, même si elle est construite et sa relation avec l’histoire générale et particulières des juifs. Et, bien sûr sur cette particularité du rapport du même juif à l’art (quasi-absent de son univers, sauf lorsqu’il s’agit d’interpréter l’ouvre du grand musicien rarement juif.). Tout ceci me semble découler d’un même principe que je ne veux ni ne peux ici développer, au risque de me faire traiter par ma femme, toujours en alerte sur mes facilités d’écriture, de rapide théoricien.
Mais je ne peux m’empêcher d’ajouter, puisqu’il s’agit d’exception humaine, quelques mots sur la notion d’homme dans le Judaïsme.
Tout d’abord, l’homme est « incomplet » et doit se réaliser, dans sa personne. C’est ce que rappellent les exégètes en se référant au texte de la genèse. Lorsqu’il crée les êtres non humains, Dieu trouve cela très bien. Il est satisfait de sa production. Mais lorsqu’il crée l’homme, la phrase répétée pour les autres créations (« Dieu vit que cela était bon ») ne vient pas. L’absence de cette locution est cruciale selon les sages : l’homme est inachevé, comme un golem et doit lui-même se parfaire pour se créer complètement. Et c’est sa liberté et son action propre, son « exception ». J’aime cette explication.
Et puis, la Thèse que Pierre Schaeffer démonte dans son grand livre (l’Exception humaine) en unifiant nature et culture ou plutôt en allant au-delà de la dichotomie est au fondement même du judaïsme et il est difficile de s’en extraire, malgré tous nos efforts scientistes. On s’attarde donc, un peu sur le dualisme historico-religieux. En effet, la Bible, à l’inverse de ce que l’on proclame, nie toute dualité entre âme et corps ; L’homme est une synthèse indissociable de l’âme et du corps. Les mots nèfech (âme) et rouah (esprit) désignent la réalité globale de l’être plutôt qu’une partie distincte. Spinoza ne dit pas autre chose, contre Descartes. Le dualisme a, en réalité, été inventé par les rabbins d’ailleurs en contradiction avec eux-mêmes lorsqu’ils affirment que l’homme est un microcosme reflétant la structure entière de l’Univers (« Tout ce Dieu a créé dans le monde, il l’a créé en l’homme »). Matière de la matière pourrait-on dire. La contradiction est flagrante. Mais l’immatériel guette. Ce qui est normal, Dieu étant immatériel. Cependant, s’agissant d’un tout, la distinction matériel/immatériel ne veut plus rien dire comme celle qui dissocié l’âme et le corps ; Et ce d’autant plus que créés à l’image de Dieu, nous ne pouvons être qu’immatériels, comme lui. Il suffirait donc de revenir au Tout (nèfech) pour réconcilier les concepts. Nominalisme encore. Sartre, dans une envolée stupide, comme il en a le secret, aurait pu dire que l’immatériel précède la matière qui est elle-même immatérielle. Et le tour serait joué.
Et si nous faisions un tour de côté de la Kabbale, on découvrirait que la « nature » n’existe pas véritablement ; ce qui existe vraiment, c’est la « hiyout », la vitalité qui anime la nature de l’intérieur. Le but de l’homme dans le monde est de découvrir la « pnimiout », l’intériorité des choses et leur sens véritable. Mais il est ici question de nature, semble-t-il, et non de nature naturante.
Mais abandonnons ces vaines digressions oiseuses et fumeuses, buées de fumées, et tournons la tête pour regarder notre chat sans âme et pourtant bien beau, même s’il vient de voler une cuisse de poulet sur la table, ce qui mérite la lapidation (cf Tsedaka).

Métaphores de construction. Une réponse à l’interprétation primaire et créationniste et aux interrogations légitimes sur l’incompatibilité entre Science et récit biblique (genèse) de la création de l’Univers et de l’homme. Je viens, en effet, dans mes lectures récentes de découvrir une réponse juive, fondée, comme nous y invite d’ailleurs, toujours, Maimonide pour la lecture de la Torah, sur la métaphore. Certes, tous savent qu’il ne s’agit que d’une métaphore, sauf les intégristes et les idiots. Mais des scientifiques (juifs semble t-il) rappellent que ce dit la Bible est parfaitement exact. Six jours pour faire le Monde. En réalité six époques et qui coïncident parfaitement, dans leur chronologie, avec ce que nous dit la science : l’homme est apparu le « sixième jour » après la lumière, le ciel, la terre, les étoiles, les animaux. Comme décrit dans la genèse biblique. Faux débat au demeurant si l’on considère que le vrai n’a rien avoir avec la religion, que la métaphore dont l’expression la plus achevée est celle d’un Dieu abstrait et non représentable l’emporte sur la littéralité des écrits (Notons ici, pour ceux qui l’auraient oublié qu’il existe quatre niveaux de lisibilité des textes biblique : littéral, symbolique, interprétatif, mystique. Je renvoie le lecteur à une recherche de la signification desdits niveaux).
Je ne peux, dans ce bavardage, m’empêcher ici de faire allusion à cette fascinante théorie mise en forme au XVIème siècle par le kabbaliste Isaac Luria (dit « Le Lion »), théoricien du retrait de Dieu et de la solitude de l’homme et qui nous a écrit « le Livre du Secret », résumé par MA Ouaknin, (Le Livre Brûlé, Editions du Seuil 1994, Collection sagesse, pages 391 et 382) dans ces termes
« Après le Tsimtsoum, la lumière divine jaillit dans l’espace vide sous forme de rayon en ligne droite. Cette lumière se nomme Adam Kadmon, c’est-à-dire, l’Homme primordial ».
Adam Kadmon n’est rien d’autre qu’une première figure de la lumière divine qui vient de l’essence de l’En-Sof (in-fini) dans l’espace du premier Tsimtsoum, non pas de tous côtés, mais comme un rayon dans une seule direction. Au départ, les lumières émanées étaient équilibrées (Or vachar veor hozère), puis les lumières qui jaillirent des yeux de l' »Homme Primordial » émanèrent selon un principe de séparation, atomisées ou punctiformes (olam hanequoudim). Ces lumières furent contenues dans des vases solides. Quand ces lumières émanèrent par la suite, leur impact se révéla trop fort pour leurs récipients qui ne purent les contenir et, de ce fait, éclatèrent. La majeure partie de la lumière libérée remonta à sa source supérieure, mais un certain nombre d’étincelles demeurèrent collées aux fragments des récipients brisés. Ces fragments, de même que les étincelles divines qui y adhéraient, « tombèrent » dans l’espace vide. Ils y donnèrent naissance à une moment donné au domaine de la Qlipa que la terminologie cabaliste nomme l' »autre côté ».
La brisure des vases introduit dans la création un déplacement. Avant la brisure, chaque élément du monde occupait une place adéquate et réservée; avec la brisure, tout est désarticulé. Même les Sephiroth, dont les récipients auraient dû recevoir l’influx supérieur de lumière et transmettre – selon les lois de l’émanation – aux niveaux d’êtres inférieurs, ne se trouvèrent plus à leur place. Tout est désormais imparfait et déficient, en un sens « cassé » ou « tombé ». Toutes les choses sont « ailleurs », écartées de leur place propre, en exil…
On comprend alors le sens du troisième moment du processus lourianique : le Tiqqun; il s’agit de restaurer, de réparer la brisure, d’une certaine manière de retrouver et de situer toute chose à sa place : c’est le rôle de l’homme; là est son histoire. »

Tikkun Olam. Réparation du monde. Pour ceux qui s’en souviennent, j’en avais fait un roman, mauvais, non publié, partant de la métaphore pour la plaquer bêtement sur des « rencontres réparatrices ». Tellement mauvais que, depuis, j’ai du mal à me remettre à l’écriture. Ce qui se lit.
Une formidable et énigmatique approche de la création du monde (vases qui structurent l’Univers, métaphore incroyable de l’espace- courbe d’Einstein, contraction de l’univers…)
On s’intéressera plus tard à cette vision de « la Kabbale lourianique » (retrait de Dieu, étincelles, traces qui en se regroupant constituent « le Mal » lequel empêche les autres étincelles libres de rejoindre la lumière divine dont elles font parties, dérèglement, travail de réparation à accomplir, aide de Dieu, par les hommes à réparer sa négligence ou son erreur dans le processus de création par la lutte contre le Mal, choix du peuple juif par Dieu pour l’aider à réparer, commandements destinés à réparer, actions des plus modestes dans cette réparation, et réunion de l’ensemble des actions pour la réparation finale. Chaque homme est une étincelle de Dieu et l’action collective est la seule qui vaille nous dit-on, somme des petites qui la dépasse, en se constituant en force cosmique). Ouf…
Construction éblouissante qui, en l’état, nous fait nous interroger sur ce qui était notre propos : la métaphore et la science. Facile de trouver les convergences mais l’homme a certainement besoin de cette science poétique (ou de cette poésie scientifique, comme on voudra) pour avancer, dans la certitude que le grand principe est à découvrir..

Lettre de la Loi. Il serait vain et idiot de commenter le mot, tant il est au fondement de ce qui se trame dans le Judaïsme. Je note, ici, simplement, que les sages ajoutent qu’il « faut aller au-delà de la lettre de la Loi » (lifrim mi-chourat ha-din). Justice tempérée par la miséricorde, vérité par la bonté, rigueur de la Loi par la compassion. On ne saurait mieux dire. Sauf à ajouter, que miséricorde, bonté et compassion font partie de la Loi. Ou plutôt de l’Universel. Et qu’Antigone est biblique.

Electron libre créateur. L’hésitation de Dieu à créer Adam. Il consulte les anges. Son inquiétude après ce travail. Homme libre, électron libre, qui, dans sa liberté peut ne plus le satisfaire. Dieu quantique. Homme à l’image de Dieu, créateur, comme Dieu. Qui se crée lui-même et qui peut donc se transformer…
Ici, j’introduis ce qui est violence à l’égard de tout ce que j’ai crié, dès la première découverte d’une pensée et tout au long de ma tentative de manier l’outil philosophique, entrainé d’abord par un Spinoza, certainement mal lu, puis par les Foucault, Althusser et autres assassins du sujet : il n’existe pas, au sens ontologique du terme (dans sa plénitude, sa prétendue conscience libre, faiseuse d’Histoire.
Le judaïsme est à l’opposé, semble-t-il de cette homme ravalé à son mécanisme sans volonté. Le judaïsme est autant une croyance en l’homme, créateur à l’image de Dieu qu’un anti-platonisme qui fait la part entre l’essence divine et l’illusion terrestre, entre « l’en-haut » qui gouverne et « l’en-bas » des hommes qui subissent, tragiquement.
C’est Levinas qui nous rappelle ce qui constitue une véritable inversion : Dieu, dans son histoire, et même son « destin » dépend des hommes ! Il les a fait à son image pour qu’ils puissent arriver à cette perfection dans l’élan permanent de leur création continuelle, hommes non parfaits (on se rappelle que Dieu n’était pas satisfait de la création ce cet humain, comme il l’a été des cieux et de la lumière).
Responsabilité lourde, très lourde des humains, à l’égard de l’Histoire du monde qui inclut Dieu. Et donc, ici, l’instauration d’un sujet même pas transcendantal, simplement comptable de ses actions dans la fabrication du monde ‘ou sa réparation selon Louria. (Cf kabbale lourianique et lien entre le divin et le terrestre dans le mouvement cabalistique des sephirot.)

Transgression initiale. Le couple, essentiel et récurrent, dans le Judaïsme entre transgression et repentance. D’abord transgresser (c’est un quasi-commandement puisque Dieu admet cette déviation) et la repentance, qui le met parmi les hommes. En hébreu : Ever et Techouva. L’action n’est faite que de cela. Loin des limbes de la contemplation. Loin de la terreur, loin du péché. A des années lumière des agenouillements.

Première sortie avant celle d’Egypte. La bonne nouvelle pour Dieu, selon les exégètes hardis, lorsqu’Adam croque le fruit défendu. Il s’évade du vide, de l’ennui (Jardin d’Eden, enfer de l’ennui), de la répétition, entre dans le temps, travaille et rencontre les autres, et peut ainsi « réparer » le monde, en aidant les mêmes. Bien vrai. Si Adam n’avait pas croqué la pomme, nous serions des légumes. La femme nous a sauvés, mais Dieu l’avait déjà « en tête », cette sortie dans l’histoire. En réalité, et la chose revient toujours : comment peut-il juger ce qui était en germe, qui est de l’histoire qu’il génère. La liberté de l’homme est celle de Dieu.

La terre ferme, en-deçà. L’absence de théorie unifiée sur l’au-delà, loin de la terreur, certains théologiens juifs le niant absolument, d’autres confinant les âmes dans une simple « demeure des morts » pas très gaie et sans attrait, d’autres, encore (Talmud), plus proches du classicisme ambiant, affirmant l’existence pour les Justes d’une vie dans l’Eden et son jardin, loin des méchants qui n’y accèdent pas (« le monde terrestre est comme un vestibule menant au monde à venir, prépares- toi dans ce vestibule afin de pouvoir entrer dans la salle du Banquet ». Rabbi Yaacov. Avot 4, 16).Et le Kaddish, celui que je récite désormais régulièrement pour honorer mon père qui aide les morts à entrer dans ce paradis, en araméen, pour piéger les mauvais anges qui ne le comprennent pas…
D’autres croient à la réincarnation (« Gilgoul »), proches des indiens (Inde). Mais il ne s’agit pas d’une doctrine officielle. Et pour cause, ce peuple de l’unité concentrée ne s’est pas donné une papauté unificatrice du dogme. Ce qui est un comble.

Synthèse. On a pu dire que le juif « aimant à voyager léger adore la synthèse ». Etant observé que l’on pourrait tout aussi bien dire que le juif étant simple, lorsqu’il n’est pas kabbaliste ne peut entendre que la simplicité, à la limite de la banalité érigée en principe, à l’usage des simples d’esprit (n’a-t-on pas entendu dans la bouche des grands antisémites que si Dieu avait choisi le peuple juif, c’est uniquement parce qu’il était le seul à pouvoir entendre et se conformer aux inepties ?). Faux, absolument et évidemment faux, jaloux et antisémite. Malgré les dénégations de certains proches sur ce que j’affirme depuis qu’il m’a été donné de penser, le juif est le maître de l’abstraction, de la pensée ramassée, sans images ni béquilles, celle qu’il ne faut pas confondre avec son succédané qu’est la théorie, rebondissant sur ce sol élastique de l’abstraction, pour se perdre dans l’inutile.
Le juif adore, ainsi, le résumé (Dieu est un résumé des forces et la Torah un résumé de Dieu). Et j’ai pu être frappé par les formules définitives qui ramasse des milliards de mots et des millions de pages qui scandent les textes sacrés (« Pour exister, le monde a besoin de la Loi, de la pratique, de la Justice »).

Corps en émoi. Cantique des cantiques. Hymne à la sexualité, malgré ses traductions éthérées, glorification de l’amour physique, sans procréation obligée. Vie qui se doit d’être vécue radicalement, don qu’il serait indigne de ne pas profiter. Ici, l’on pourrait cependant s’interroger sur la pudeur du juif (la vision de la nudité du père ou du fils étant sacrilège) et cette affirmation de la sexualité. On ne le fait pas, pour les mêmes raisons (la glose facile et l’enterrement de la notion sous les oripeaux théoriques. On y reviendra plus tard, lorsque les démons de l’analyse se rappelleront à mon souvenir, inéluctablement.

Tsedaka, rectitude. Justice. Ou encore « rectitude ». Traduction plus conforme, la Loi ne pouvant être, comme dans les Lumières, générale et abstraite, mais concrète, en action, au travail. Et la rectitude d’un homme veut dire mieux ce que peut être la Tsedaka.
Concept central, merveilleux à qui s’y réfère dans son quotidien. Justice au profit de ceux qui souffrent, sans que la souffrance ne soit pas magnifiée, le scandale étant la pauvreté et non la richesse. Aide qui ne peut se contenter de charité et de compassion mais qui doit se poursuivre jusqu’à l’autonomie de celui que l’on aide. Tsedaka indigne lorsque l’on ne fait que donner, chose facile, une partie infime de son patrimoine pour prétendre au sommeil sans cauchemars. Balivernes de village. Tsedaka qui est accomplir lorsque le pauvre ou le chômeur pourra assumer sa vie. Ne pas simplement donner mais organiser l’environnement. Banalité s’il en est mais bonne à rappeler. Rien ne se passe à la sortie de l’Eglise, la sébille étant un leurre. Imaginons, enfin, que l’on se rende à la cinquième chambre du « Palais de la Rectitude ». La nuque serait roide. Les mots, encore les mots.
Mais, il nous faut nous éloigner de la vision idyllique de la Justice dans le Judaïsme, même si la prononciation du mot « Tsedaka » donne une toute autre allure, par sa magie de l’étrange, à la rectitude obligée car, comme on le sait, les textes bibliques contiennent des « commandements » cruels qui se doivent d’être rappelés, même si le contexte historique peut les justifier, que les sages ont vite expliqué, pour les remiser rapidement dans le champ de la métaphore ou de la parabole. Il en est un qui m’a frappé : celui du « fils rebelle » qui non seulement conteste l’autorité paternelle mais le vole. Il est dit qu’il faut le mettre à mort après lapidation. Et la disproportion de la peine interpelle nos âmes sensibles. On va chercher dans les textes et l’on découvre que la Loi énonce « Faites le mourir innocent et non mourir coupable ». Ce fils rebelle qui a osé voler son père pourrait, en effet, devenir un bandit de grand chemin ou un criminel tant ses premières déviations sont gravissimes. Et il vaut mieux, immédiatement, arrêter son périple infâme…Il est vrai que cette jurisprudence a été écartée et que l’on s’en remet désormais, dans un Tribunal rabbinique, à la discrétion des juges, étant observé que cette règle n’a jamais fait partie des 613 commandements que le juif doit respecter.
Je regrette, à vrai dire d’avoir ajouté cette anecdote dans la rectitude et être passé du général au particulier. Oubliez-la et prononcez le mot « Tsedaka » qui sonne dur et doux.
Pour finir sur cette rectitude, je ne résiste pas (encore…) à insérer une petite histoire qui est autant un jeu de mots que le rappel de la rectitude (tout le judaïsme):
C’est l’histoire de David et Moshe, deux cousins très liés. Au moment de mourir, David appelle son cher cousin à son chevet et lui lègue sa fortune.  » Cependant, lui annonce-t-il, je te demande une chose : va voir ma pauvre femme, donne-lui l’argent que tu veux et garde le reste pour toi.  » Moshe exécute ses dernières volontés : il garde 3 millions de dollars et donne 30 000 dollars à la veuve. Mais, quelque temps après, celle-ci va voir le rabbin et se plaint du peu d’argent reçu. Le rabbin va parler à Moshe :  » Moshe, qu’as-tu fait de la fortune de David ?
— J’ai fait comme il m’a dit, répond Moshe. David m’a dit : “Donne ce que tu veux et garde le reste pour toi.”
— Ce que tu veux ! s’exclame le rabbin. Qu’est-ce que tu veux, Moshe ?
— Eh bien, 3 millions de dollars !
— Alors, “ce que tu veux”, 3 millions de dollars, donne-le à la veuve… et garde “le reste”, 30 000 dollars, pour toi, dit le rabbin. Voilà ce qui est juste.  »

Chekina, présence du tout. Encore de l’abstrait. Présence abstraite, immanente, « halo de lumière » selon Maimonide. Dieu est partout (même si le proverbe yiddish prétend que ne pouvant être partout, Dieu a créé les mères…). Partie féminine de Dieu, selon le Zohar. Présence qui suit le juif partout, envahissante, exigeante. Absolu présent dans le quotidien et lutte contre la solitude de l’homme. Toutes les religions, évidemment, s’en emparent, pour la qualifier de foi ou pour, encore, magnifier la présence mystérieuse de Dieu, brume du merveilleux. Le judaïsme ne la conçoit cependant que comme une extériorité, en dehors de la communion et de la prostration béate. Extérieur qui enveloppe, au-delà de la pensée de son existence ou de son enveloppement et qui devient inhérente. Et Spinoza, comme les indiens nous l’exposent. (On sera obligé de revenir sur Spinoza et le Judaïsme, objet d’une autre « obsession ». On comprend et on ne comprend pas, tant Spinoza que le Tribunal rabbinique qui l’a exclu et non répudié. Mais je crois que je confonds Chekina et panthéisme de foire…)

Ecoute ! C’est le premier mot du Chema : « Ecoute Israël, le seigneur est notre Dieu, le seigneur est Un ». D’abord écouter. Difficile, nous dira-t-on dans son interprétation primaire (le mot d’esprit du Dimanche). En réalité, un rappel à l’ordre pour ne jamais se perdre. Ecoute comme tu es vivant. Rien d’autre.

Devant du désert. Extraordinaire que ce concept de désert dans lequel errent les juifs avant de trouver la terre promise. Dans lequel, malgré sa beauté, malgré le repos de la parenthèse, il ne faut pas se complaire. Désert temporaire qu’il faut absolument quitter, pour échapper à la répétition, le vide, l’inaction, la contemplation, ennemie des hommes et de leur mission. Avancer, avancer…

Tolérance. Ici, on est en droit de crier à l’imposture. Comment affirmer l’esprit de tolérance dans le Judaïsme alors qu’il exclut les « gentils » et exige des règles de vie contraignantes, exclusives de toute interprétation subjective. On fait. Point, c’est tout. On comprend après, si on le veut, par l’Etude. Totalitarisme diront la majorité, absorption de la liberté dans la norme rigide et absolue, loin de la tolérance, synonyme de liberté. Première approche qui fût la mienne.
Pourtant inexacte épistémologiquement. En effet, et tout d’abord, le choix est donné, sans anathème, ni procès de Torquemada (ce qui est déjà énorme).
Ensuite, il faut, parait-il, lire le Talmud : l’opinion des minoritaires y est exposée et la dernière interprétation ne vaut que pour celle qui suit ou suivra. Le « dernier mot » n’appartient à personne, même si pour des besoins compréhensibles (la loi de la majorité), la règle est édictée. Je ne crois pas que les chrétiens, au 12ème siècle, auraient pu tolérer un théologien comme Ibn Ezra qui remettait radicalement en cause le dogme, allant jusqu’à crier que la Torah était l’œuvre des hommes et pas de Dieu, abstraction qui n’écrit pas et dont Maimonide disait qu’il fallait le respecter cet Ezra, parce qu’il pensait sans complaisance. Les juifs ne connaissent pas le bûcher, sauf lorsqu’ils y sont jetés. Et la guerre de religion ne les concerne pas.
Il n’est pas inutile, ici de faire référence à l’Ecclésiaste (Qohelet). J’avoue avoir été fasciné par ce texte d’un pessimisme exacerbé et dont l’on se demande comment les théologiens juifs l’ont admis dans le corpus des textes sacrés. Tout se passe comme s’il s’agissait d’une contre-torah. Incroyance latente. Tout est vain, tout n’est que « pâture de vent, buée, fumées ». Rien de nouveau sous le soleil. Et donc, jouissance de l’instant glorifiée. Consommation de plaisir exigée. Les rabbins ont donc intégré dans la Bible ce texte nietzschéen, ce tract soixante-huit-art. Tolérance, certes. Mais, selon d’autres rabbis, un rappel de l’exigence d’aller, justement « au-dessus du soleil », par la brisure de la routine et le changement de son monde. Et, partant, du monde. Mission confiée aux « distingués ».

Credo. Je dois à Georges Hansel (De la Bible au Talmud. Ed Odile Jacob) de merveilleuses heures de lecture. Je donne ici une bribe de son apport. Analysant la différence entre les trois monothéismes, il rappelle qu’à l’inverse de la doxa, Abraham n’est aucunement le père des trois religions, le père des croyants, comme le proclame d’abord chrétiens et musulmans. Car, dit-il, de manière lumineuse, « conditionner le divin par le prononcé d’un credo, d’une profession de foi ou d’un dogme n’est rien d’autre qu’un détournement de l’héritage d’Abraham, détournement opéré aussi bien par le christianisme que par l’Islam, convergents sur ce point. Les conséquences de cette convergence, nous les connaissons bien : ce sont les guerres de religion……Abraham est le père de ceux qui refusent les mystifications….le père d’une pensée rationnelle, il est le père des savants et non un fondateur de religion…le père de ceux qui aspirent à la Justice… »
C’est par là que je conclus. Et confirme mon parti pris.

Père et emphase
Je termine ce texte, imparfait et naïf, en pensant à mon père, dans une salve emphatique que, décidément, je ne peux remiser. Mon père à qui je dois ce bref plongeon dans ce qui fût les fondements de son action, apnée qui se veut l’honorer. J’aurais aimé lui adresser ces lignes, vite jetées sur un écran, certainement billevesées de celui qui découvre ou commence. J’aurais aimé parler avec lui, ce que je n’ai jamais fait, certain de la justesse d’une pudeur obligée. Je le regrette quand je pense à ses yeux envahis par mille soleils, dès qu’il s’agissait de penser et chercher, jusque sur son lit d’hôpital, lorsque nous entamions une discussion. Mille étincelles au milieu de celles qui réparent le monde. Père, laisse-moi te remercier.

Pardonne Moix…

Mauvais jeu de mots dans le titre, mais je le garde, pour rester dans la lourdeur glauque et lugubre de la fameuse affaire Moix (Yann) qui hante les pages de tous les journaux et revues et se plante, sordidement, dans les moquettes sales des émissions des rez-de chaussée des immeubles radiophoniques et télévisuels.

Donc, Moix, que j’ai un peu lu, (un voisin parisien à une époque), aurait écrit un beau livre (que je n’ai pas acquis et donc lu) sur son enfance martyre, accusant son père de véritable tyrannie. Soit. Certains lui accorderaient le Goncourt prochain. Je ne doute pas de la qualité du bouquin, même si j’ai pu émettre, ici et là, quelques réserves sur le caractère, assez proche de la logorrhée, de son écriture qui me semble enfouir sous les mots en rafale, en trombe presque, l’idée qui configure le propos.

Mais, à l’occasion de la sortie de ce bouquin d’un écrivain qui est aussi chroniqueur dans une émission TV de Laurent Ruquier que je n’ai jamais regardée, son passé d’antisémite, de négationniste violent a été dévoilé (dessins et écrits).

Il n’a pas nié, a demandé pardon, a rappelé que depuis des années il étudie l’hébreu, défend (c’est vrai) le judaïsme et l’Etat d’Israel (c’est aussi vrai).

Deux thèses s’affrontent ici, ancrées sur la notion et la pratique du « pardon ».

Bernard-Henri Lévy, qui l’avait pris, il y a longtemps, sous son aile élégante et protectrice lui accorde le pardon , certain de sa sincérité, écrivant dans une Tribune croire au « repentir » de Yann Moix : « Je crois au repentir. Je crois à la réparation », écrit-il, ajoutant : « Quand un homme, tout homme et donc aussi un écrivain, donne les preuves de sa volonté de rédemption, quand il s’engage, avec probité, dans le corps à corps avec ses démons, je pense qu’il est juste de lui en donner acte, de lui tendre loyalement la main et, si on le peut, de l’accompagner. »

D’autres, pourtant amis de BHL et membres du comité de rédaction de la revue intellectuelle créée par BHL ne lui pardonnent pas. Notamment Laurent Samama, titulaire d’une émission sur France-Culture, dont l’on colle ci-dessous le tweet :

Ajoutant, le même, dans un entretien au Monde, :

« Si je m’exprime si vite, c’est qu’il faut adopter une position intransigeante contre l’antisémitisme et le racisme, jamais excusables. Je conçois mal qu’on ferme les yeux là-dessus, surtout quand l’antisémitisme vient de nos propres rangs. »

« On peut difficilement quantifier la véracité du pardon de Yann Moix. Je m’en fiche un peu du reste. C’est son affaire. Je suis d’autant plus tranquille avec cette prise de position que j’ai publié une belle critique de son livre, Orléans, qui de mon point de vue vaut le Goncourt. A La Règle du jeu, BHL a toujours aimé et encouragé le débat. Notre revue est ouverte, et le seul qui nous trahit c’est Yann Moix. »

Alors pour Moix, le pardon ou une solitude avec ses diables ?

Mon opinion ne vaut évidemment pas grand chose, ne s’agissant que d’une opinion, du type de celles qui coulent dans les flots souvent nauséabonds des océans noirs de la doxa. Et ce d’autant plus que ma volonté sans cesse exprimée d’échapper à toute participation affichée au débat public et d’accepter des places de pouvoir (médiatique)qui légitiment toute proposition même idiote, devrait m’interdire de la donner à lire.

Mais il me semble que la chose est trop sérieuse pour la laisser se fondre dans le lieu commun et le remplissage du vide encore médiatique.

Je veux juste rappeler ici la position de Vladimir Jankélévitch qui, non seulement n’accordait aucun pardon aux nazis mais refusait tout contact avec l’Allemagne (cf un billet ici, en tapant dans la case recherche).

Il me semble également opportun de rappeler que certains considèrent que l’étude de l’hébreu ou du judaïsme, un petit philosémitisme peut être suspect s’il survient concomitamment ou après une période de violence antisémite, en rappelant la fameuse phrase de Céline, grand pourfendeur admiré des juifs s’il en est selon laquelle il faut « toujours suivre les juifs, ce sont des guides, ils sont aux commandes partout ».

On serait donc tenté de ne pas pardonner, dirait la personne qui, de manière impolie, lit au-dessus de mon épaule ce que je suis en train décrire.

Je reste silencieux et continue d’écrire, en posant la question de la comparaison, de celle de différence entre nature et degré.

Il y a, en effet, loin entre le tueur nazi de juifs qui demande le pardon refusé par Wiesenthal et le frimeur de province qui erre dans les beaux quartiers de Paris à la recherche d’une minuscule gloire littéraire aux côtés des grand faiseurs de célébrité.

Doit-on pardonner Moix ?

Je vais me faire assassiner par beaucoup de proches : je réponds oui. Il faut toujours pardonner l’erreur lorsqu’elle n’a pas de conséquences physiques ou morales. Moix, par ses petites bassesses de négationniste, erreur de jeunesse et de volonté de gloire violemment lancée sur la Terre n’a pas généré mort ou souffrance ou même douleur. Sauf, peut-être (on lui accorde la sincérité) à lui-même qui se débat avec ses démons, même si le pardon lui est accordé.

Un « pardonné » ne perd jamais sa mémoire et ne se libère pas de ses djinns bruns.

Pascal,suite, rock’n’roll…

Curieux, étonnant. Je constate que plongé dans Pascal et ses pensées depuis quelques mois, ayant colle récemment des fragments de ses  » Pensées », le magazine Philomag, excellente revue que les petits philosophes de service dénigrent, pour configurer l’élitisme dans lequel ils aimeraient se mouvoir, sort un « Hors-sėrie » consacré à Pascal.

Recu un mail cet après-midi pour le signaler aux abonnés (dont je suis) et « offrir  » un article,

Je colle donc, sans autre commentaires le texte offert. Sans copyright donc. Et pour faire un peu la pub de cette revue qui la mérite amplement, ayant trouvé le juste milieu entre vulgarisation et analyse sérieuse.

« Monstre inncompréhensible”, l’homme est sans cesse tiraillé entre l’ange et la bête, le désespoir et l’espérance, la foi en sa grandeur et la conscience de sa misère, l’élan vers l’infini et la chute dans le néant.
“Renversement continuel du pour et du contre”, les “Pensées” sont pour le philosophe Denis Moreau un livre rock’n’roll au rythme binaire qui secoue.

Article offert, issu du hors-série Blaise Pascal. L’homme face à l’infini, en kisoques jusqu’au 27 septembre

« Allez viens, baby, ça secoue pas mal par ici», chantait Jerry Lee Lewis. Cette invitation pourrait introduire à ce fragment des Pensées évidemment rédigé en référence aux Évangiles («Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé»: Matthieu 23, 12) et qui donne d’emblée le ton de l’ouvrage: les Pensées sont
Un texte destiné à secouer le lecteur. Vous croyez-vous au centre du
monde, ou à tout le moins situé en un lieu du cosmos aux coordonnées
assignables ? Le fragment dit des « deux infinis » [Pensées, 185] vous donne le tournis, puis le vertige: «qu’est-ce
que l’homme dans la nature? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à
l’égard du néant, un milieu entre rien et tout » [ibid.]. Résolu alors à assumer gaillardement votre finitude cosmique ? «
Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que
ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que
l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien» [186]. Décidé alors à vous reposer sur une morale ferme et bien assurée ? Là, tout est branlant, précaire, instable: «on
ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en
changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute
la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité. En peu d’années de
possession les lois fondamentales changent. […] Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà» [56]. Vous vous pen- sez ange ? Mais vous faites la bête ! Bête, alors ? Mais vous êtes un ange ! 1Et Pascal excelle, à la façon de son idole Augustin dans ses Confessions, à exhiber nos tourments, déchirements, «guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions» [528] et «contrariétés» (c’est-à-dire contradictions) existentiels, ceux d’un être oscillant sans cesse entre grandeur et misère. Oui, «quelle
chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel
chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige ? Juge de toutes
choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque
d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers. Qui démêlera
cet embrouillement ? » [122]. À vue humaine, personne ne le débrouillera: à «monstre incompréhensible » [121], anthropologie introuvable, c’est la leçon des Pensées. Elle est rude.

La croix du Christ ou les montagnes russes

Mais
pourquoi toutes ces secousses ? Dans l’optique de Pascal, il s’agit de
pousser son lecteur déstabilisé à se tourner vers le seul principe
explicatif qui rende compte de ce chaos – le péché originel – et à se
raccrocher à ce qui représente l’unique point fixe dans ce branle
universel: la croix du Christ. Mais pour nous, modernes, qui sommes
majoritairement devenus rétifs à de telles et pieuses opérations, seule
demeure désormais à la lecture des Pensées cette sévère série de
montagnes russes. Certains préféreront se tranquilliser en se tournant
(illusoirement, dirait Pascal, qui ne mange pas de ce trop facile
pain-là) vers des philosophies plus reposantes. D’autres accepteront, de
façon à la fois plus courageuse et lucide, de se laisser secouer sans
apaisement religieux à l’horizon. Et cela constitue les Pensées ainsi laïquement considérées en un des livres les plus rock’n’roll qui soient. Shake it, baby.

1. Pensées, 112 : «
Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes, ni aux
anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il sache l’un et
l’autre. »

Antigone, juste un nom télévisuel

Il est des noms qui traversent l’humanité et ses structures inconscientes. Tous les connaissent mais peu peuvent dire de quoi il s’agit. Par exemple en philosophie les termes de spécisme et anti-spėcisme, de transhumanisme, en religion celui d’illuminisme et, évidemment en sciences celui de physique quantique….

Il en est un dont presque personne ne connaît le destin, la force, le mythe, alors que tous connaissent son nom : Antigone, celle de la pièce de Sophocle.

Faites l’expérience. Vous saurez que j’ai raison.

C’était un soir et j’avais évoqué les lois universelles que nul ne pouvait méconnaître et même transgresser.

En faisant attention à ne pas être accusé de tenant d’un monologue (cf précédent billet), j’avais dit : « comme l’affirme Antigone … »

Emporte par un verre d’alcool de figue de trop j’avais même cité la réplique célèbre d’Antigone au tyran Creon lequel considerait que

Le bon et le méchant ne sont pas égaux en matière de droits »,

Il refuse, en effet au traître le droit d’être enterré,et ce au nom de la raison d’État.

Et Antigone réplique :

Je ne pense pas que tes décrets soient assez forts / pour que toi, mortel, tu puisses passer outre / aux lois non écrites et immuables des dieux. »

La pièce de Sophocle est bâtie sur ce conflit, Antigone étant, jusqu’à nos jours, comme le symbole de la résistance contre tyrannie et arbitraire des imposteurs du monde.

C’est curieux. Comme on le disait, tous connaissent le nom d’Antigone et peu peuvent y accoler un contenu ou un symbole.

La question doit certainement émerger dans les jeux télévisés que je ne connais pas…

Pourtant Antigone, etc..etc…

Le sujet talmudique

Autour d’une table où le repas était chabbatique, l’un des convives me dit avoir entendu dans la bouche d’un parent que je défendais une thèse assez curieuse selon laquelle le judaïsme avait inventé le monde sans « sujet agissant, libre et conscient ».

Je lui réponds que c’est un peu plus complexe que ça et qu’il est difficile entre le couscous et la pastèque de développer l’idée, l’hypothèse…

Il insiste, en clamant haut et fort que si le tenant d’une thèse ne peut l’exprimer en quelques phrases, c’est un imposteur.

Je lui réponds, à ce terrible débatteur, qu’il a raison. Il sourit, croise les bras, relève le torse et attend mon explication, laissant refroidir les mets devant lui.

Je réfléchis, il ne faut pas être long et ennuyer la table (comme beaucoup le savent, lorsque l’on prend la parole pour ne pas sortir des lieux communs ou des résultats sportifs, lorsqu’on emploie que quelques secondes quelques concepts, on vous dit, si vous interdisez l’interruption, qu’il s’agit d’un « monologue ». Curieux mais exact, essayez).

Je me lance. Et, table oblige, convoque le Talmud et Moïse.

Tous me regardent. Attention à la critique du monologue !

Je rappelle que pour le judaïsme, l’authentique interprétation de la Bible hébraïque a été déposée dans la Tora orale, complément nécessaire et inévitable de la Tora écrite.

Et c’est un immense « mystère », cet achèvement de la Loi écrite qui n’a été donné qu’au juifs, la communauté d’Israël, qu’oralement, transmise de la même manière de génération en génération.

J’ajoute que le le Talmud montre le plus grand de tous les prophètes, Moïse, assistant à un cours de l’illustre Rabbi Aqiba, stupéfait de l’entendre énoncer, sous son propre nom (Moïse), des
commentaires que lui-même, immense maître dépositaire, ne connaissait même pas.

Il est dit dans le Talmud que :
« Tout ce qu’un disciple fervent est destiné à apporter de neuf, a été déjà dit à Moïse sur le mont Sinaï. ».

Je m’arrête ( peur de l’accusation de monologue).

L’homme décroise les bras, prend sa fourchette et dit : « j’ai compris »

L’un des convives pose sa cuillère, croise les bras et dit : « pas moi ! « .

L’homme questionneur lui dit :

– Tu ne peux comprendre car il n’y a rien à comprendre puisque nous ne pouvons comprendre, la parole est donnée, les hommes ne l’ont pas fabriquée et la reçoivent en tentant de la structurer. Pas de sujet de parole, pas de sujet.

Je baisse les yeux . Il sourit.