Pascal,suite, rock’n’roll…

Curieux, étonnant. Je constate que plongé dans Pascal et ses pensées depuis quelques mois, ayant colle récemment des fragments de ses  » Pensées », le magazine Philomag, excellente revue que les petits philosophes de service dénigrent, pour configurer l’élitisme dans lequel ils aimeraient se mouvoir, sort un « Hors-sėrie » consacré à Pascal.

Recu un mail cet après-midi pour le signaler aux abonnés (dont je suis) et « offrir  » un article,

Je colle donc, sans autre commentaires le texte offert. Sans copyright donc. Et pour faire un peu la pub de cette revue qui la mérite amplement, ayant trouvé le juste milieu entre vulgarisation et analyse sérieuse.

« Monstre inncompréhensible”, l’homme est sans cesse tiraillé entre l’ange et la bête, le désespoir et l’espérance, la foi en sa grandeur et la conscience de sa misère, l’élan vers l’infini et la chute dans le néant.
“Renversement continuel du pour et du contre”, les “Pensées” sont pour le philosophe Denis Moreau un livre rock’n’roll au rythme binaire qui secoue.

Article offert, issu du hors-série Blaise Pascal. L’homme face à l’infini, en kisoques jusqu’au 27 septembre

« Allez viens, baby, ça secoue pas mal par ici», chantait Jerry Lee Lewis. Cette invitation pourrait introduire à ce fragment des Pensées évidemment rédigé en référence aux Évangiles («Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé»: Matthieu 23, 12) et qui donne d’emblée le ton de l’ouvrage: les Pensées sont
Un texte destiné à secouer le lecteur. Vous croyez-vous au centre du
monde, ou à tout le moins situé en un lieu du cosmos aux coordonnées
assignables ? Le fragment dit des « deux infinis » [Pensées, 185] vous donne le tournis, puis le vertige: «qu’est-ce
que l’homme dans la nature? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à
l’égard du néant, un milieu entre rien et tout » [ibid.]. Résolu alors à assumer gaillardement votre finitude cosmique ? «
Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que
ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que
l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien» [186]. Décidé alors à vous reposer sur une morale ferme et bien assurée ? Là, tout est branlant, précaire, instable: «on
ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en
changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute
la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité. En peu d’années de
possession les lois fondamentales changent. […] Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà» [56]. Vous vous pen- sez ange ? Mais vous faites la bête ! Bête, alors ? Mais vous êtes un ange ! 1Et Pascal excelle, à la façon de son idole Augustin dans ses Confessions, à exhiber nos tourments, déchirements, «guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions» [528] et «contrariétés» (c’est-à-dire contradictions) existentiels, ceux d’un être oscillant sans cesse entre grandeur et misère. Oui, «quelle
chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel
chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige ? Juge de toutes
choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque
d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers. Qui démêlera
cet embrouillement ? » [122]. À vue humaine, personne ne le débrouillera: à «monstre incompréhensible » [121], anthropologie introuvable, c’est la leçon des Pensées. Elle est rude.

La croix du Christ ou les montagnes russes

Mais
pourquoi toutes ces secousses ? Dans l’optique de Pascal, il s’agit de
pousser son lecteur déstabilisé à se tourner vers le seul principe
explicatif qui rende compte de ce chaos – le péché originel – et à se
raccrocher à ce qui représente l’unique point fixe dans ce branle
universel: la croix du Christ. Mais pour nous, modernes, qui sommes
majoritairement devenus rétifs à de telles et pieuses opérations, seule
demeure désormais à la lecture des Pensées cette sévère série de
montagnes russes. Certains préféreront se tranquilliser en se tournant
(illusoirement, dirait Pascal, qui ne mange pas de ce trop facile
pain-là) vers des philosophies plus reposantes. D’autres accepteront, de
façon à la fois plus courageuse et lucide, de se laisser secouer sans
apaisement religieux à l’horizon. Et cela constitue les Pensées ainsi laïquement considérées en un des livres les plus rock’n’roll qui soient. Shake it, baby.

1. Pensées, 112 : «
Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes, ni aux
anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il sache l’un et
l’autre. »

Antigone, juste un nom télévisuel

Il est des noms qui traversent l’humanité et ses structures inconscientes. Tous les connaissent mais peu peuvent dire de quoi il s’agit. Par exemple en philosophie les termes de spécisme et anti-spėcisme, de transhumanisme, en religion celui d’illuminisme et, évidemment en sciences celui de physique quantique….

Il en est un dont presque personne ne connaît le destin, la force, le mythe, alors que tous connaissent son nom : Antigone, celle de la pièce de Sophocle.

Faites l’expérience. Vous saurez que j’ai raison.

C’était un soir et j’avais évoqué les lois universelles que nul ne pouvait méconnaître et même transgresser.

En faisant attention à ne pas être accusé de tenant d’un monologue (cf précédent billet), j’avais dit : « comme l’affirme Antigone … »

Emporte par un verre d’alcool de figue de trop j’avais même cité la réplique célèbre d’Antigone au tyran Creon lequel considerait que

Le bon et le méchant ne sont pas égaux en matière de droits »,

Il refuse, en effet au traître le droit d’être enterré,et ce au nom de la raison d’État.

Et Antigone réplique :

Je ne pense pas que tes décrets soient assez forts / pour que toi, mortel, tu puisses passer outre / aux lois non écrites et immuables des dieux. »

La pièce de Sophocle est bâtie sur ce conflit, Antigone étant, jusqu’à nos jours, comme le symbole de la résistance contre tyrannie et arbitraire des imposteurs du monde.

C’est curieux. Comme on le disait, tous connaissent le nom d’Antigone et peu peuvent y accoler un contenu ou un symbole.

La question doit certainement émerger dans les jeux télévisés que je ne connais pas…

Pourtant Antigone, etc..etc…

Le sujet talmudique

Autour d’une table où le repas était chabbatique, l’un des convives me dit avoir entendu dans la bouche d’un parent que je défendais une thèse assez curieuse selon laquelle le judaïsme avait inventé le monde sans « sujet agissant, libre et conscient ».

Je lui réponds que c’est un peu plus complexe que ça et qu’il est difficile entre le couscous et la pastèque de développer l’idée, l’hypothèse…

Il insiste, en clamant haut et fort que si le tenant d’une thèse ne peut l’exprimer en quelques phrases, c’est un imposteur.

Je lui réponds, à ce terrible débatteur, qu’il a raison. Il sourit, croise les bras, relève le torse et attend mon explication, laissant refroidir les mets devant lui.

Je réfléchis, il ne faut pas être long et ennuyer la table (comme beaucoup le savent, lorsque l’on prend la parole pour ne pas sortir des lieux communs ou des résultats sportifs, lorsqu’on emploie que quelques secondes quelques concepts, on vous dit, si vous interdisez l’interruption, qu’il s’agit d’un « monologue ». Curieux mais exact, essayez).

Je me lance. Et, table oblige, convoque le Talmud et Moïse.

Tous me regardent. Attention à la critique du monologue !

Je rappelle que pour le judaïsme, l’authentique interprétation de la Bible hébraïque a été déposée dans la Tora orale, complément nécessaire et inévitable de la Tora écrite.

Et c’est un immense « mystère », cet achèvement de la Loi écrite qui n’a été donné qu’au juifs, la communauté d’Israël, qu’oralement, transmise de la même manière de génération en génération.

J’ajoute que le le Talmud montre le plus grand de tous les prophètes, Moïse, assistant à un cours de l’illustre Rabbi Aqiba, stupéfait de l’entendre énoncer, sous son propre nom (Moïse), des
commentaires que lui-même, immense maître dépositaire, ne connaissait même pas.

Il est dit dans le Talmud que :
« Tout ce qu’un disciple fervent est destiné à apporter de neuf, a été déjà dit à Moïse sur le mont Sinaï. ».

Je m’arrête ( peur de l’accusation de monologue).

L’homme décroise les bras, prend sa fourchette et dit : « j’ai compris »

L’un des convives pose sa cuillère, croise les bras et dit : « pas moi ! « .

L’homme questionneur lui dit :

– Tu ne peux comprendre car il n’y a rien à comprendre puisque nous ne pouvons comprendre, la parole est donnée, les hommes ne l’ont pas fabriquée et la reçoivent en tentant de la structurer. Pas de sujet de parole, pas de sujet.

Je baisse les yeux . Il sourit.