Atome et intentionalité, Lucrėce

J’avais dans un précédent billet loué le chef-d’oeuvre de Lucrèce ( « Rerum natura », De la nature des choses), à la gloire d’Epicure et qui inaugurait une vision matérialiste de l’Univers, hors de la superstition…

D’abord très beau, dans son organisation sémantique.

Mais surtout un des résumés le plus lumineux d’une philosophie, tellement en avance sur son temps, eu égard aux connaissances scientifiques de l’époque, qu’elle laisse pantois (Des siècles avant que Robert Boyle ne fasse la suggestion radicale que les blocs constituants de la matière n’étaient pas l’air, le feu, l’eau et la terre, mais les atomes)

Épicure (341-270 av. J. C.) affirmait, en effet, que tout était composé de minuscules atomes indestructibles se bousculant dans l’espace vide.(Atomisme)

Lucrèce va plus loin, en adoptant une conception exclusivement naturaliste des choses, un monde radicalement mécanique et sans but. Ce que l’on nomme une non-intentionnalité.

Les hommes ne sont pas le jouet de l’humeur des dieux, le destin n’existant pas. Sans surnaturel, sans puérilité.

Une conviction philosophique. Hors de la superstition..

Mais pourquoi revenir sur Lucrėce ?

Simplement pour compléter mon billet sur les grecs et les émotions contre la raison. Ici, un « poème  » nous donne une « vision du monde » qui ne se concentre que sur le monde et non un sentiment ( la rationalité)

Ce que nous disions : une conviction qui est une théorie, au sens kantien, qui vaut mieux que l’injonction à la raison et les impostures subjectivistes de la concentration autour du « moi ». Lequel, inéluctable pour exprimer, a besoin de respirer dans les grands airs, loin des pores de sa propre peau.

Merveilleux Lucrèce. Et que vive la Théorie !

Le genre personnel

La parution prochaine du bouquin d’Alain Finkielkraut (« A la première personne » Editions Gallimard) nous a fait sortir un texte de 1905 que j’avais en magasin, écrit dan la revue littéraire de la Revue des deux mondes, sur le « personnel » et le « je ».

Je l’offre ici. Lisez, c’est époustouflant, de tous les côtés où l’on se place.

 

René Doumic
Revue des Deux Mondes, 5e période, tome 27, (p. 926936).
 

 

« Revue littéraire – Le roman personnel

Naguère, dans leur course éperdue à la recherche de la meilleure définition du romantisme, Dupuis et Cotonet rencontrèrent sur leur chemin le genre intime. Cette découverte les occupa pendant toute l’année 1831. Par malheur, et comme ils s’en plaignaient au directeur de cette Revue, ils ne parvinrent jamais à (distinguer nettement les romans intimes des autres romans. « Ils ont deux volumes in-octavo, beaucoup de blanc, il y est question d’adultères, de marasme, de suicides, avec force archaïsmes et néologismes ; ils ont une couverture jaune et ils coûtent quinze francs ; nous n’y avons trouvé aucun signe particulier qui les distinguât. » Le « roman personnel » est proche parent du roman intime, et M. Joachim Merlant, qui vient de lui consacrer une étude assez superficielle [1], a noté quelques-uns de ces « signes particuliers » que n’avaient pas aperçus ses deux notoires devanciers. Il est fâcheux qu’il manque à ce livre un certain degré de clarté ; l’idée directrice s’en dégage mal ; le point de vue auquel s’est placé l’auteur ne laisse pas apercevoir l’intérêt historique de la question. « Le roman autobiographique, écrit-il, nous apparaît comme une variété du roman moral ; il s’est développé en même temps que le roman d’éducation ; il n’est pas étranger au roman de mœurs, il en dérive, il en est la forme la plus vivante et la plus concentrée. » Et ailleurs : « Le roman autobiographique n’a pas été autant un genre littéraire qu’il n’a été une manière de moraliser. » Le fait est que, dans son examen de chacun des exemplaires fameux du roman personnel, M. Merlant s’efforce surtout d’en développer le contenu moral. Et cela n’est pas sans surprendre un peu dans une étude qui devait être avant tout un chapitre d’histoire littéraire. Toutefois, en réunissant un certain nombre d’utiles indications éparses dans ce livre, en profitant aussi des fines analyses que contient l’ouvrage bien connu de M. André Le Breton sur le Roman au XIXe siècle, nous pourrons esquisser la solution de quelques-uns des problèmes que soulève ce sujet. Quelle place occupe le roman personnel dans l’histoire du genre ? A quelle date et dans quelques circonstances le voit-on apparaître ? Quelles formes différentes a-t-il revêtues ? Quels rapports soutient-il avec la poésie lyrique ou les autres variétés de la littérature romanesque ? Sous quelles influences a-t-il succombé ? D’où vient qu’à plus d’une reprise on l’ait vu renaître ? Ce sont là autant de questions dont on aperçoit aisément l’intérêt.

Le roman personnel est essentiellement celui où l’écrivain se confond avec son personnage principal. Soit qu’il emprunte aux souvenirs de sa propre existence un épisode dont il se borne à mettre sous nos yeux le récit, soit qu’il imagine une aventure fictive pour y encadrer son être moral, c’est toujours lui qui est en scène. Il fait au public les honneurs de sa vie intérieure. Il se raconte. Il se confesse. Ce parti pris de concentrer sur lui seul toute l’attention a pour conséquence que l’ordonnance générale du récit en soit toute modifiée. Les autres personnages admis à y figurer n’ont de rôle que par rapport à lui ; au surplus, il les élimine autant que possible, en sorte qu’on aura des romans à deux personnages, comme Adolphe, et même des romans où le héros reste tout seul en face de lui-même, ce qui est le cas d’Oberman et de René. L’écrivain n’aperçoit l’humanité tout entière qu’à travers son humeur et ses dispositions actuelles, et ses jugements ne sont que l’écho et le prolongement de ses émotions. Ce genre, — consacré par des chefs-d’œuvre, — s’est développé chez nous dans les premières années du XIXe siècle. La période la plus brillante de son histoire est celle qui va de 1802 à 1816, et qui commence avec Delphine pour aboutir à Adolphe, en passant par Oberman et René. Après 1830, il trouve un regain de faveur ; c’est le temps de Volupté, d’Indiana, de la Confession d’un enfant du siècle. Mais déjà dans la littérature romanesque d’autres tendances prévalent, qui l’emporteront sur la tendance personnelle. Ou, pour mieux dire, le roman, après cette excursion sur des terres qui ne sont pas les siennes, prend conscience de lui-même, et revient à sa destination naturelle.

Il est aisé de voir en effet que, pour devenir personnel, le roman est obligé de dévier et de s’écarter de sa définition. Car on a coutume de dire que le roman est le genre le plus souple, qu’on y peut faire tout entrer, et qu’il admet tous les sujets comme toutes les manières de les traiter. C’est une théorie commode et qui est assurée de recueillir le suffrage de tous les romanciers. Combien sont-ils qui ne se sont faits romanciers que pour être libres de suivre leur seule fantaisie ! Mais il y a quelque chose de supérieur à la fantaisie de chaque écrivain, si grand qu’il puisse être, et c’est la loi du genre, c’est l’idée qui tend à s’y réaliser et qui par sa permanence fait l’unité de son développement et rend compte de ses modifications, de ses progrès ou de sa décomposition. Le roman dérive de l’épopée, il confine à l’histoire : c’est dire qu’il est, de sa nature, impersonnel. C’est le caractère que M. Brunetière déterminait justement, lorsqu’il écrivait, à propos des romans de Mme de Staël : « Le roman est avant tout l’imitation de la vie moyenne ; la vérité en est faite surtout de l’intelligence des intérêts ou des sentimens des autres, et on n’y atteint, comme en tout, le premier rang, qu’à la condition de savoir- s’aliéner soi-même. » Pendant tout le XVIIe et le XVIIIe siècle, le roman, quelles que fussent d’ailleurs ses imperfections au temps de Mlle de Scudéry, et quelle que fût la part de lui-même qu’engageât dans son œuvre l’auteur de la Nouvelle Héloïse ou celui de Manon Lescaut, s’était, d’une façon générale, conformé à cette loi. Sous quelle pression et par quels degrés va-t-on le voir s’en écarter ?

Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, et à l’appel de Rousseau, l’orientation de la littérature avait changé. De classique, c’est-à-dire d’impersonnelle qu’elle avait été, elle devenait personnelle et romantique. Le Moi qu’on avait si longtemps caché, contraint, étouffé, réclamait sa revanche. Le lyrisme était dans les cœurs et dans les esprits. Il était en quête de ses moyens d’expression. Il cherchait un genre propre à le recevoir. La poésie n’était pas encore en possession de sa langue et de son rythme. Le théâtre, même anémié, n’avait pas cessé d’être sous la discipline ou sous le joug de la tragédie. Seul le roman offrait un terrain favorable. Il s’y était produit une nouveauté qui ne modifiait encore que la forme, mais qui pouvait servir de préface à une modification plus profonde. Depuis que Courtils de Sandras avait publié de prétendus Mémoires de M. d’Artagnan, le roman affectait volontiers la forme des Mémoires, du récit personnel. C’était pour l’auteur non pas une occasion de se confesser au public, mais un procédé en vue de donner l’illusion de la réalité. Le « je » apparaît dans Gil Blas, dans Manon Lescaut, dans la Vie de Marianne, dans le Paysan parvenu. Le succès de Clarisse Harlowe et de la Nouvelle Héloïse met à la mode le roman par lettres. Ajoutez qu’un goût essentiel à notre race réclamait de nouveau satisfaction. Nous sommes, nous autres Français, curieux de l’intérieur des âmes : nous voulons savoir ce qui s’abrite dans les replis de la conscience et ce qui se dérobe au plus profond des cœurs. Cette analyse psychologique, dont avait vécu notre tragédie, comme les livres de nos moralistes, avait été négligée par la littérature du XVIIIe siècle. Elle faisait sa rentrée dans le roman. Mais si l’on recommence à sonder les cœurs, sur qui, mieux que sur nous-mêmes, pourrions-nous faire ce travail d’analyse ? « Connais-je quelqu’un aussi bien que je me connais ? demande Restif de la Bretonne. Si je veux anatomiser le cœur humain, n’est-ce pas le mien que je dois prendre ? » Enfin l’avènement d’une société qui ignore les scrupules d’antan permet bien des nouveautés qui jusqu’alors étaient tenues pour impossibles. Jadis on eût trouvé du plus mauvais goût d’entretenir le public de ses affaires privées et de l’initier à ses misères intimes. Mais le goût, les convenances, la politesse sont autant de conventions qui ont craqué avec l’ancien ordre social. — Ainsi par l’emploi du récit à la première personne et du roman épistolaire, par le retour à l’analyse morale, par la rupture des entraves traditionnelles, les voies étaient préparées. Le sillon était tracé : le Moi s’y est précipité. Et la vogue du roman personnel s’est déchaînée.

A vrai dire, ce qu’on entend désormais par psychologie est exactement le contraire de ce qu’on avait jusque-là désigné de ce nom. Nos moralistes s’étaient efforcés de donner du monde et de la vie une interprétation valable pour tous, de démêler à travers les variétés individuelles les traits communs, et d’atteindre, suivant le mot de Montaigne, à la « forme de l’humaine condition. » Maintenant au contraire, on néglige tout ce fonds commun, pour ne s’attacher qu’aux singularités. Ce sont elles qui intéressent. On ne veut pas être confondu avec la foule : ce qui nous en tire, mérite seul l’attention : « Personne n’a souffert comme toi, » dit Charlotte à Werther. « Peut-être nul homme n’a-t-il éprouvé tout ce que j’ai senti, » dit Oberman, et il s’en sait gré. Pour se déterminer et se poser, le Moi estime que le seul moyen est de se séparer de la communauté, et de s’en distinguer. Tel est justement le premier caractère des romans personnels : on ne nous y présente qu’une humanité en dehors des voies communes, que des types d’exception.

Toute singularité est une monstruosité. Tout écart de la règle crée un danger de maladie. Il serait aisé de montrer que les héros du roman personnel, à quelque titre que ce soit, sont tous des malades. Ils ont d’abord la maladie de l’orgueil, l’hypertrophie du Moi. Delphine brave l’opinion ; c’est dire qu’elle a assez confiance en elle-même, en sa valeur morale et en la fermeté de son jugement, pour s’opposer au sentiment de tous et pour s’affranchir de règles qui ont été lentement élaborées pendant des siècles par le travail de la conscience universelle. Corinne ne cesse de se décerner à elle-même le titre de femme supérieure ; et non seulement elle ne doute pas un instant de cette supériorité, non seulement aucun instinct ne l’avertit que cette supériorité, fût-elle réelle, se réduirait encore à de bien minces avantages, mais elle croit que cette supériorité l’élève au-dessus des règles de vie usitées pour le commun des mortels. Lélia aura même admiration pour son propre génie, et même confiance en soi. Oberman, c’est, à prendre le mot dans son sens littéral, l’homme supérieur, le surhomme. Toute la doctrine du surhomme est déjà en germe dans les romans personnels, et Nietzsche a pu l’y aller reprendre. Si René, par apitoiement sur ses maux, se qualifie d’enfant débile, il a soin de se faire décerner par Chactas l’épithète de « grande âme. » Et si Adolphe s’accuse de faiblesse, il garde à part lui la conviction que c’est une faiblesse distinguée dont peu d’hommes seraient capables. L’orgueil est le mal initial qui domine toute la psychologie de ces héros drapés dans l’admiration d’eux-mêmes.

Et la maladie chez eux prend toutes sortes d’autres formes. Werther finit par le suicide. Or on souffre d’aimer et on se désespère d’avoir perdu celle qu’on aime : on ne se tue pas par amour. Les amoureux qui se tuent, c’est qu’ils portaient en eux et mûrissaient depuis leur naissance ce dégoût ou cette horreur de la vie pour laquelle le dépit amoureux a seulement été une occasion de se manifester. Oberman est la confession d’un homme qui, physiquement, était un infirme. Cette infirmité se traduit dans l’ordre moral par les hésitations, les incertitudes, l’impuissance à fixer sa propre pensée, à retenir sa propre personnalité qui sans cesse se dissout et lui échappe. C’est par ce côté morbide qu’Oberman, trente ans après l’apparition du livre de Senancour, continuait de séduire une génération pour laquelle Sainte-Beuve portait la parole. Le critique notait, dans la Préface de l’édition de 1833, cette disposition mélancolique et souffrante du pauvre héros, l’effort fatigué de ses facultés sans but, son étreinte de l’impossible, son ennui. « Ce mot d’ennui, pris dans l’acception la plus générale et la plus philosophique, est le trait distinctif et le mal d’Oberman : ç’a été en partie le mal du siècle, et Oberman se trouve ainsi l’un des livres les plus vrais du siècle, l’un des plus sincères témoignages dans lesquels bien des âmes peuvent se reconnaître. » Sainte-Beuve voit en lui le type de ces sourds génies qui avortent, de ces existences retranchées, nous dirions : de ces ratés. « J’en appelle à vous tous qui l’avez déterré solitairement, depuis ces trente années, dans la poussière où il gisait, qui l’avez conquis comme votre bien, qui l’avez souvent visité comme une source à vous seuls connue, où vous vous abreuviez de vos propres douleurs, hommes sensibles et enthousiastes, ou méconnus et ulcérés, génies gauches, malencontreux, amers ; poètes sans nom, amans sans amour ou défigurés. » Le cas de René est tout au moins une « crise, » une exaspération delà sensibilité sous l’aiguillon du désir. « J’étais accablé d’une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d’une lave ardente ; quelquefois je poussais des cris involontaires et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles… Je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur. »

Il y a un mal créé par l’abus de l’observation intérieure et l’habitude du repliement sur soi. Ce mal de l’analyse est celui dont souffre Adolphe. Parce que ce monde est imparfait et que c’est le règne des apparences, toute action suppose une part d’illusion et de duperie : Adolphe est victime de son impitoyable clairvoyance. Comment goûter les prémisses d’un sentiment dont on escompte déjà la fin ? Comment savourer un plaisir, dont on sent déjà le regret au cœur et l’amertume aux lèvres ? Entre toutes les opinions dont chacune lui présente un point faible, entre tous les partis dont chacun le frappe par ce qu’il a de désavantageux, Adolphe est incapable de choisir. Il craint de ne pas obtenir ce qu’il demande et se repent de l’avoir demandé. Il délibère quand il faudrait se décider, il se juge quand il faudrait agir ; en perpétuel désaccord avec lui-même, il se sent misérable dans sa faiblesse. Ainsi il se torture et il fait souffrir les autres. Ironie, timidité, débilité, mots presque synonymes. S’il fallait maintenant recueillir la confession d’Amaury ou celle d’Octave, ce que leurs aveux nous dévoileraient, ce seraient des tares d’un ordre singulièrement plus bas et plus déplaisant. La sensualité, une sensualité tour à tour grossière ou perverse, voilà la bête qui ronge les entrailles d’Amaury. Et on ne sait ce qu’il y a de plus désobligeant, ou les vulgaires jouissances par lesquelles il nous donne à savoir qu’il apaise les exigences de ses sens, ou les satisfactions incomplètes dont l’approche de Mme de Couaen, de Mme R…, de Mlle de Liniers, lui procure le plaisir décevant. Quant à Octave, c’est le débauché, prisonnier de son vice, chez qui, à des intervalles réguliers, remonte la boue de ses expériences ignobles, tandis que l’épuisement nerveux se traduit par des colères qui sont un commencement de folie.

Ces orgueilleux et ces malades sont des tristes. Ils ne cessent d’étaler leur mélancolie, et leur plus grande jouissance vient de s’y complaire. Ils se remettent sans cesse sous les yeux les raisons qu’ils ont de se plaindre et de souffrir, et ils en viennent à tirer vanité d’être des privilégiés de la souffrance : « une grande âme doit contenir plus de douleurs qu’une petite. » De l’un à l’autre, on peut voir différer l’espèce de la souffrance. René aspire aux orages de la passion : « levez-vous vite, orages désirés ! » et c’est l’attente qui en est pour lui douloureuse et pénible. Chez Oberman, comme chez Werther, c’est le tourment de l’infini dont l’âme est tout accablée : ils se désespèrent de ne pouvoir échapper aux conditions mêmes de la vie, comme le prisonnier qui se heurte et se meurtrit aux murs de sa prison. Mais, chez tous, il y a une même raison profonde, une même cause initiale d’où procède leur inguérissable souffrance. Parce qu’ils se croient des êtres exceptionnels, ils prétendaient à une destinée d’exception. Ils refusent de s’incliner devant la loi. Hypnotisés dans la contemplation d’eux-mêmes, ils ont cru naïvement que tout devait se plier à leur caprice, et ils ne se résignent pas à se soumettre aux choses. Éperdus d’égoïsme, ils ont commis une double erreur ; car d’abord ils se sont assigné, comme but de la vie, le bonheur ; et ensuite ce bonheur ils n’ont pas compris, qu’à moins d’être un mot vide de sens, il ne peut signifier que l’harmonie de l’individu avec l’ensemble, et la conformité à l’intérêt général.

Leurs souffrances les mènent tout droit à la révolte. Car ils ne songent pas un instant à s’accuser eux-mêmes des tourments imaginaires qu’ils se créent ; mais ils s’empressent d’en faire le crime de la société. C’est elle qui ne leur a pas réservé la place à laquelle ils avaient droit : elle ne les a pas compris, elle ne leur a pas rendu justice, étant, par définition, sotte, ignorante et hypocrite. De là à déclarer que la société est mal faite et que la nécessité s’impose d’en réformer les institutions fondamentales, il n’y a qu’un pas. René, Oberman, Adolphe, Octave, évitent, de le franchir, parce qu’ils sont surtout des rêveurs absorbés dans la contemplation de leur chimère. Peut-être aussi est-ce parce qu’ils sont des hommes et qu’ils ont un esprit muni de culture : l’habitude de la réflexion, la connaissance de l’histoire leur ont appris qu’un bouleversement social est parfaitement inefficace pour amener le bonheur de l’individu. Les femmes ignorent ce genre de scrupules. Elles vont jusqu’au bout de leurs théories ou de leurs passions. Et c’est pourquoi les héroïnes du roman personnel, une Delphine et une Corinne, et plus encore une Indiana, une Valentine réclament bien haut une refonte sociale. La réclamation est plus voilée chez Mme de Staël, parce que celle-ci est une grande dame, qu’elle a connu l’ancienne hiérarchie sociale, et qu’elle a trop souffert par la Révolution pour ne pas comprendre que ces grands changements ont leurs dangers. George Sand, qui par sa mère est tout près du peuple, donne à ses revendications tout l’emportement et toute la violence plébéienne. C’est ainsi que notre « féminisme » est sorti tout armé du roman personnel.

Isolement, souffrances et révoltes de l’orgueil, tristesse maladive, réclamations passionnées, manie anti-sociale, c’est tout le romantisme et tout le lyrisme. Aussi serait-il aisé de découvrir à travers les pages, souvent troublantes des plus fameux romans personnels, tous les thèmes que nous retrouverons dans la poésie lyrique à partir de 1820, les plus nobles, ceux par exemple qui proviennent du tourment métaphysique, comme les plus médiocres aussi et ceux qui ne sont que déclamation toute pure. Le morne, l’ennuyé, l’ennuyeux Oberman est, par instants, un paysagiste exquis ; et elle est du sec et sceptique Adolphe, la page si tendre : « Charme de l’amour, qui pourrait vous peindre ?… » Mais il suffit de relire René : on constate à chaque développement que pour en faire une Méditation, une Harmonie, une Rêverie, il n’y manque vraiment que la cadence du vers et la rime. C’est le goût de la rêverie qui s’éveille à tout propos. « Qu’il fallait peu de chose à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s’élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du Nord sur le tronc d’un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait. » C’est le sentiment des harmonies de la nature et de l’accord secret qui apparie ses tristesses aux nôtres. « Tantôt nous marchions en silence, prêtant l’oreille au sourd mugissement de l’automne… » Voici la poésie des ruines. « Je m’en allai m’asseyant sur les débris de Rome et de la Grèce… Souvent j’ai cru voir le Génie des souvenirs assis tout pensif à mes côtés. » La poésie du christianisme, de son culte, de ses monastères et de ses cloches : « J’ai souvent entendu dans les grands bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine… J’erre encore, au déclin du jour, dans les cloîtres retentis-sans et solitaires. » Pour René comme pour les romantiques, le poète est un inspiré, l’artiste est un être à part. Tout à la fois il goûte la douceur de la solitude et il ressent l’âpre douleur de l’isolement. Il médite sur la mort, et la leçon qu’il en tire est celle de l’immortalité. » Il aspire à une félicité qui n’a pas de nom au terrestre séjour : « Hélas ! je cherche seulement un bien inconnu dont l’instinct me poursuit. » Mais à quoi bon poursuivre ? Il faudrait tout citer. C’est déjà toute la matière des chants de nos grands lyriques. C’est la poésie de demain qui s’annonce, et qui s’essaie dans un langage à peine moins harmonieux, dans cette prose dont la musique éveille en nous tout un monde d’émotions mystérieuses.

On voit ainsi quel a été le rôle du roman personnel dans l’histoire de notre littérature contemporaine : ç’a été de donner au lyrisme, déjà tout prêt à éclater, une expression, telle quelle, en attendant que le langage poétique, définitivement organisé, fût en mesure de lui apporter sa forme définitive et sa séduction souveraine. Il a précédé et préparé l’éclosion du lyrisme. Et c’est bien pourquoi nous voyons que son grand moment est entre 1800 et 1820. Du jour où la poésie lyrique est constituée, il n’a plus sa raison d’être : et nous voyons en effet que, pendant les dix années qui suivent, sa vogue a diminué, et que le genre bat en retraite deux fois vaincu par le succès de la poésie lyrique et par celui du roman historique. Si l’on veut se convaincre d’ailleurs à quel point la matière du roman personnel est plus lyrique que romanesque, et mieux en accord avec la loi du poème qu’avec celle du roman, il n’est que de voir ce que devient un même sujet traité par les moyens de la poésie lyrique ou par ceux du roman personnel. A côté du Lac et du Crucifix, qu’est-ce que Raphaël ? Et qui se plaindrait qu’on eût perdu la Confession d’un enfant du siècle, à condition qu’on eût conservé les Nuits ? Après la Révolution de 1830, dans la fièvre universelle qui s’est emparée des esprits, et alors que le lyrisme s’est insinué dans tous les genres, il pénétrera le roman comme le drame ; le roman personnel qui s’appelle maintenant tantôt le roman intime, tantôt le roman byronien, va retrouver une faveur de quelques années. Pourtant, et dans cette dernière phase de sa carrière, on se rend compte qu’il n’a plus la même confiance que jadis en sa propre vertu, qu’il ne se suffit plus à lui-même, et qu’à l’attrait de la confidence les écrivains éprouvent le besoin de joindre un autre genre d’intérêt. L’auteur de Volupté cherche à tirer de l’observation intérieure quelque chose qui la dépasse. Celui de la Confession d’un enfant du siècle n’a pas osé nous présenter son récit comme ayant seulement la valeur d’une aventure personnelle : il a prétendu en rattacher le souvenir à des influences qui dominent tout le siècle, lui prêter une portée générale. Le bien est des plus factices ; mais cela même est significatif. Pour ce qui est de George Sand, dès ses premiers romans, les souvenirs personnels se sont accompagnés de revendications et complétés par l’appareil de la thèse sociale.

Désormais le roman personnel a terminé son développement et achevé sa carrière : il va céder la place au roman impersonnel qui est le roman de mœurs. La transition de l’un à l’autre sera faite par le roman historique d’abord. Car, si la grande vogue du roman historique est antérieure à 1830, nous ne saurions oublier que le roman de Walter Scott a mis Balzac sur la voie qu’il avait auparavant vainement cherchée, et que le roman historique se continue donc par le roman réaliste. Balzac lui-même l’a reconnu hautement et n’a pas ménagé à Walter Scott l’expression de sa reconnaissance. C’est en 1829 que commencent à paraître les romans dont l’ensemble formera la Comédie humaine. Vers le même temps, Stendhal en publiant le Rouge et le Noir, montrera comment on peut utiliser la psychologie, non pas seulement pour initier le public à ses propres misères, mais pour représenter par un type vivant d’une vie indépendante un certain aspect de l’âme d’une génération. D’autre part, le service qu’a rendu à Balzac le roman historique, le roman socialiste l’a rendu à George Sand. Et si le Meunier d’Angibault et les Compagnon du Tour de France sont aujourd’hui complètement illisibles, du moins leur sommes-nous redevables d’avoir fait oublier à George Sand les souffrances de la baronne Dudevant, d’avoir appelé sa sympathie sur d’autres misères, d’avoir élargi et rasséréné son âme.

Le roman personnel a eu une brillante fortune. A vrai dire ce qui en a fait le succès auprès des contemporains est aujourd’hui ce qui nous laisse le plus indifférents. L’intérêt de curiosité et d’actualité en a disparu ; et noua ne reconnaissons plus en nous les états d’âme si particuliers, si spéciaux à un moment, dans la peinture desquels il s’est confiné. Mais son intervention n’a pas été inutile aux progrès de l’art même du roman, et il a contribué pour sa part à faciliter l’avènement du roman de mœurs. Pour pouvoir raconter ses propres aventures et se mettre lui-même en scène, le romancier a dû rapprocher le récit de la réalité et renoncer aux fictions trop invraisemblables. En outre, le roman personnel a réconcilié la littérature avec le goût de l’analyse intérieure, il a fait entrer dans le roman les préoccupations supérieures de l’ordre métaphysique et la discussion des problèmes sociaux. Ajoutons qu’il s’en faut que ce genre soit un genre mort. D’abord aux époques où la tendance lyrique prédominera en littérature, il n’est pas impossible qu’il reprenne une vitalité nouvelle. Ensuite, et à l’état isolé, le roman personnel restera toujours la forme à laquelle auront recours ceux qui éprouveront, pour une fois, le besoin d’adresser au public une confidence légèrement voilée et romancée. Il n’est personne qui, à condition d’avoir un certain talent, ne puisse écrire un bon roman ; la difficulté commence au second. C’est la remarque que faisait Sainte-Beuve alors que le caractère trop personnel du premier roman de George Sand lui inspirait de prudentes inquiétudes. « Toute personne qui dans sa jeunesse a vécu d’une vie d’émotions et d’orages et qui oserait écrire simplement ce qu’elle a éprouvé est capable d’un roman, d’un bon roman… Mais de là au don créateur et magique des Lesage, des Fielding, des Prévost, des Walter Scott, il y a évidemment une distance infinie. » Sainte-Beuve s’était un peu trop hâté de s’inquiéter. Il se trouvera que George Sand avait le don créateur ; aussi a-t-elle bientôt renoncé au roman personnel. Mais, en aucun temps, il ne manquera de gens soucieux de faire un jour leur examen de conscience et de le faire en public, de prolonger par le récit le souvenir d’un épisode qui a marqué dans leur vie, ou de dessiner d’eux-mêmes un portrait idéal. Ce sont eux qui continueront de recourir au genre personnel et intime. Plus lyrique que romanesque, voisin du poème sans en avoir la valeur d’art, et du roman de mœurs sans en avoir la signification objective, le roman personnel est la forme de roman à l’usage des écrivains qui ne sont pas romanciers.

RENE DOUMIC.

  1. Le Roman personnel, de Rousseau à Fromentin, par M. J. Merlant, 1 vol. in-16 (Hachette). — Le Roman français au XIXe siècle avant Balzac, par M. A. Le Breton, 1 vol. in-16 (Lecène et Oudin).
 

Cartographie raisonnée des idées, projet.

Il serait trop facile d’écrire que « ça parle », la locution étant, justement, marquée. Marque d’un discours que l’on n’ose qualifier d’éculé tant il est vrai qu’ils le deviennent tous, l’originalité n’étant dans le corpus contemporain que ponctuelle et insérée dans le titre journalistique, vendeur et vite désuet.
Il est superflu, tant la chose est entendue de dire, par ailleurs, que la parole devient abondante et pléthorique à l’heure des reseaux sociaux et autres émissions non-stop.
Les débats, discussions, analyses, commentaires, chroniques, billets d’humeur, critiques,comme d’ailleurs les notres, envahissent donc un air qui devient assez étouffant, chacun y allant de sa propre « pensée », évidemment unique.
Les livres paraissent, aussi, à une vitesse hallucinante, même ceux, sérieux, à vocation scientifique.
Ca dit, donc. Ca discute ferme.
Devant cette profusion de discours, on peut adopter plusieurs attitudes :
soit écouter et se lamenter. Ce qui est facile et orgueilleux.
soit éteindre radios, TV et ordinateurs. Ce qui est de l’élitisme de circonstance.
soit analyser ladite logorrhée dans le cadre de l’extension finale de la doxa (l’opinion) qui envahit la scène idéologique. Ce qui est plus intéressant, l’analyse ne pouvant en rester à la lamentation prévisible et tout aussi pléthorique que ce sur quoi l’on se lamente.
Alors, il nous faut un projet. Comme le disait La Boétie, l’idée en germe est déjà sa conclusion.

Donc se situer hors du champ de ce que l’on veut analyser (le discours critique) et tenter de rechercher le lieu originel du discours pour essayer de le placer dans les espaces, en vérité peu nombreux des idées, dans une cartographie épistémologique des tenants de la parole donnée. Analyse topographique de la doxa, analyse factorielle.
C’est un ami, grand synthétiseur, qui nous en a donné l’idée, lorsqu’après trois heures de discussion sur les méfaits du colonialisme et les valeurs occidentales perfides et tueuses de culture (discours sempiternel qui tue le temps et l’originalité qui ne peut jaillir du thème convenu, il nous a asséné une phrase rédhibitoire : D’où parlez-vous ? du champ du relativisme ?

Oui, il faut savoir d’où l’on parle et situer son discours, très exactement, comme un lieu-dit sur une carte.

« Refuser le brouillage des frontières « 

J’avais dans un précédent billet précisé, ce qui peut parfaitement n’intéresser personne, que je m’étais attelé à la lecture d’un vrai bouquin, loin des billevesées d’apprentis écologistes écrit par le grand Alain Prochianz, neurobiologiste et Professeur au Collège de France, dont j’avais dit combien son livre intitulé « Qu’est-ce que le vivant « m’avait marqué. Par la clarté de l’exposé et la saveur de la connaissance qu’il portait.

Son dernier ouvrage s’intitule « Singe toi-même «  (Éditions Odile Jacob).

Il veut, sérieusement, s’attaquer au débat « SPECISME ou ANTISPECISME qui hante les petites discussions initiés par des petits écologistes sans réflexion structurante qui veulent donner des droits aux animaux, les considérant comme des sapiens.

L’on connait la définition de l’antispėcisme (ici celle de Wikipedia):

« L’antispécisme est un courant de pensée philosophique et moral, formalisé dans les années 1970, qui considère que l’espèce à laquelle appartient un animal n’est pas un critère pertinent pour décider de la manière dont on doit le traiter et de la considération morale qu’on doit lui accorder.
L’antispécisme s’oppose au spécisme (concept forgé par les antispécistes sur le modèle du racisme), qui place l’espèce humaine au-dessus de toutes les autres. L’antispécisme ne préconise pas de donner exactement les mêmes droits aux animaux et aux êtres humains, mais plutôt de leur accorder une considération morale fondée sur le critère de différences de capacités et non plus sur celui d’espèce’.

Prochianz s’attaque donc scientifiquement à cette question pour ne pas la laisser errer dans les volutes sans réflexion des tables parisiennes et les cafés à proximité des marchés bios où s’installent les terroristes de la sacralisation de la Nature et de la Terre (Gaïa )

Je n’ai jamais voulu discuter ou rompre des lances avec ces idéologues ( je ne parle pas des v2gans ou végétariens qui réalisent leur liberté mais des terroristes qui frôlent tous les complotisme du monde et caressent un chat en ricanant devant les spėcistes et les humains)

En effet, il n’y a de discussion possible, hors de la doxa facebookienne, tweeterienne (tiens, la terre est dans le tweet dans ce néologisme) que si la connaissance, la science s’en mêle.

Donc Prochianz vient, en scientifique, aborder le sujet.

Je cite des passages de son introduction :

Le présent ouvrage aborde la question importante de la place des humains dans l’histoire des espèces animales et, particulièrement, de leur parenté avec les autres primates. Il s’agit d’une question qui agite fortement la sphère sociétale, ce que reflètent les discussions sur le statut des animaux, qu’ils soient de compagnie, d’élevage ou sauvages. Ce statut varie selon les cultures et avec les époques, ce qui indique évidemment son caractère contingent. S’installent donc des débats sociétaux sur la question des rapports entre les humains et les animaux. (….)

Certains aujourd’hui mènent donc un combat idéologique sur la question animale, y compris à travers des positions antispécistes qui, sans nier forcément les distinctions entre espèces, attribueraient à toutes les espèces une sorte d’égalité ou de « droit à la parole ». On peut en prendre acte, mais on peut aussi considérer, c’est mon cas, que de refuser que soient infligées des souffrances gratuites aux animaux ne met pas ceux-ci au même rang que les humains victimes de préjugés et discriminations dont chacun sait les niveaux d’horreur auxquels ils peuvent mener.
(….). Pour le dire le plus clairement possible, oui nous sommes des primates, mais nous sommes différents des primates non humains et c’est à cette proximité évolutive en même temps qu’à cette distance, elle aussi évolutive, que j’ai décidé de consacrer ce livre.

mesurer la distance qui sépare les différentes espèces de primates, pour ne rien dire des autres espèces, puisque les liens de parenté entre vivants remontent aux origines de la vie sur terre. Mesurer une distance, cela veut dire s’intéresser à la notion de temps en biologie.
…J’espère, à travers ces pages consacrées pour beaucoup aux primates, donner aux lecteurs les moyens de contourner le débat idéologique, ou d’y participer, en leur fournissant les faits qui permettront à chacun de comprendre ce qui nous rapproche, mais aussi ce qui nous sépare, de nos cousins, puis de se forger sa propre opinion.
Si ce qui est proposé ici est bien, j’insiste, de mettre à la disposition du lecteur un certain nombre de faits à partir desquels il pourra penser par lui-même, je n’en défendrai pas moins évidemment la conception qui me semble juste, et que j’ai déjà souvent exposée, de la position singulière de sapiens dans l’histoire des espèces. Position résultant d’un cerveau monstrueux qui l’a poussé, pour ainsi dire, hors de la nature, l’en a comme privé, tout en lui conférant un pouvoir sans précédent sur la nature à laquelle il ne cesse d’appartenir puisqu’il en est le produit évolutif. « Anature » par nature ou encore « être ET ne pas être un animal », deux façons identiques d’énoncer la conception que j’ai de sapiens, et il va sans dire qu’elle ne va pas sans exiger de notre espèce une responsabilité particulière vis-à-vis de cette nature et de tous ses composants, vivants et non vivants.

JE LIVRE DESORMAIS, IN EXTENSO SA CONCLUSION APRES 370 pages qui ont accompagné une insomnie.

Désormais, on peut donc « débattre « , même si j’avoue mon hypocrisie en l’écrivant, tant il est vrai que le « débat « est un vrai leurre. Vérité ou affabulations du temps du dessert. Pas d’autre alternative. Le « débat  » nous fait perdre du temps pour agir, de la discutaillerie pour remplir, justement, le temps de ceux qui cherchent ce vain remplissage..

J’accepte, ici, la critique de « terrorisme » intellectuel, facile. Je l’accepte car je laisse parler ceux qui croient savoir et écoutent ceux qui savent…

CONCLUSION PROCHIANZ

‘Nous voici donc au terme de ces réflexions consacrées aux phénomènes qui distinguent massivement les animaux sapiens des autres primates. Je ne mentionne évidemment pas les autres animaux qui sont évolutivement encore plus loin de nous que les grands singes. J’ai voulu rendre compte par un examen parfois difficile mais néanmoins indispensable de plusieurs des mécanismes génétiques et cellulaires qui sont à l’origine des spécificités de notre espèce et sont encore à l’œuvre dans sa physiologie. De toute évidence, il y a un abîme entre le 1,23 % de mutations ponctuelles qui sépare les humains des chimpanzés et les 400 % de différence dans la taille globale du cerveau, et beaucoup plus encore que 400 % pour les régions impliquées dans les tâches cognitives. Les artefacts culturels témoignent de cette distinction et ce n’est pas nier l’existence des cultures animales que de ne pas mettre au même niveau la brindille à termites des chimpanzés et la chapelle Sixtine. Ce n’est donc qu’en entrant, avec l’effort indispensable, dans les détails de la structure et de l’évolution des génomes, sans oublier les conséquences de ces évolutions génétiques sur la physiologie, l’anatomie et le comportement, qu’on peut rendre compte de l’exception humaine et répondre sérieusement à la question de notre place dans l’évolution et de ce qu’elle signifie en termes de proximité, mais aussi de distance, avec les autres espèces.
C’est à partir de cette étrangeté qui est la nôtre, d’être des singes chez lesquels un petit nombre de mutations en 7 millions d’années, une broutille au regard des 3 milliards d’années de l’évolution du monde vivant, a permis un destin cognitif monstrueux, qu’il nous faut maintenant réfléchir à ce que cela implique quand on se met dans la perspective d’une « politique de la nature ». Car notre place dans la nature, à la fois dehors et dedans, « anatures par nature» ne peut pas se traduire en termes des droits que les uns ou les autres, humains et non-humains, vivants et inertes, peuvent avoir. Il n’y a pas de droits dans la nature, sinon les lois sans pitié de la lutte pour la vie, mais plutôt des devoirs que pourrait, si nous en décidions ainsi, nous imposer notre nature humaine ; vis-à-vis de nous-mêmes, on peut l’espérer, mais aussi vis-à-vis de la Terre et de ses autres habitants, pour nous limiter égoïstement à notre petite planète.
Si nous revenons un instant sur les prétendues lois de la nature et adoptons un point de vue matérialiste, il est important de préciser qu’en dehors de la lutte entre individus qui est au cœur de l’œuvre de Darwin, et de celle qui oppose les espèces, il ne saurait y avoir de loi de la nature autre que transcendantale et à laquelle seuls les croyants peuvent se référer, même si cette transcendance, depuis le siècle des Lumières, avance masquée, la nature s’étant, pour ainsi dire, substituée à Dieu. C’est donc là une mascarade, au sens littéral du terme, dont les premiers jalons ont été posés par Galilée qui a au moins eu le mérite, en croyant sincère, de ne pas tricher puisque c’est bien Dieu qui, pour lui, a écrit le grand livre de la nature, en termes mathématiques qui plus est, grand livre qu’il appartiendrait désormais aux savants de déchiffrer.
On me permettra donc de ne pas adhérer à cette religion de la nature qui se manifeste de façon insistante et prend des formes politiques qui peuvent sembler sympathiques mais peuvent aussi inquiéter dès lors qu’elles se présentent comme salvatrices d’une nature sacralisée. Si on refuse d’adhérer à des sociétés fondées sur la lutte sans pitié entre individus et entre espèces, alors il faut se débarrasser de cette mythologie naturaliste et assumer la place qui est la nôtre dans l’histoire de l’évolution, cette rupture qui résulte de cette monstruosité cérébrale dont je me suis efforcé d’expliquer l’origine biologique tout au long des pages qui précèdent. Toutes les espèces étant mortelles, quand sapiens aura disparu, la nature sans ses éléments humains continuera son évolution, et on peut être certain que nous serons loin des visions idylliques d’un parc de loisirs, même s’il n’y aura plus personne pour raconter la suite de l’histoire.
En attendant, sapiens est encore présent même si tout indique qu’il travaille à l’accélération de sa perte, pas à celle d’une nature qui, pour ce qui concerne la planète Terre, continuera son existence aveugle pendant quelques milliards d’années, jusqu’à l’explosion prévue du système solaire. Nous sommes donc en charge de nous-mêmes et du milieu, pas du tout naturel, qui est le nôtre et il nous appartient d’œuvrer pour prolonger l’aventure humaine aussi longtemps que possible, même si on aura compris qu’aux yeux de l’histoire de notre univers, voire de tous les univers, cela ne représente en rien une nécessité, juste notre désir de rester les gagnants de l’évolution sur Terre et de voir pousser nos rejetons et les rejetons de nos rejetons, sur le plus grand nombre de générations possibles. Ce n’est donc pas de la nature qu’il s’agit, mais bien de l’espèce humaine. Ayons donc la franchise d’assumer notre égoïsme puisque, de toute façon, la nature s’est débrouillée avant nous et n’a pas besoin de nous pour poursuivre son évolution aveugle, sans fin et sans finalité, sinon la fin calculée par les astrophysiciens.
Pour continuer sur le thème de la survie de l’espèce, la nôtre, le cerveau humain, qui n’a pas d’équivalent, nous donne la possibilité de nous projeter dans le futur et d’anticiper. Nous savons aujourd’hui, et les scientifiques jouent dans cette prise de conscience un rôle décisif, que notre mode de développement et les structures sociales et géopolitiques actuellement dominantes mettent la survie de notre espèce en danger et ce à court terme. Il faudra donc, si on veut prolonger un peu l’aventure, modifier notre façon d’habiter la Terre. Cela demandera une sortie du darwinisme social et des égoïsmes nationaux et individuels, mais aussi le développement des outils technologiques qui permettraient, par exemple, de modifier les modes de production et de stockage (pour leur réutilisation) des énergies. Cette adaptation est en accord avec le destin de sapiens qui sans une organisation sociale et le développement des outils, et des armes, n’aurait jamais pu survivre. Le petit humain en effet, cela a été expliqué dans cet essai, est d’une très grande vulnérabilité à la naissance et les adultes ne sont pas non plus, question force physique, des foudres de guerre. Théorie de l’esprit et technique ont permis le succès sans équivalent de notre espèce, et peuvent seules permettre de survivre aux conséquences des choix politiques et économiques encore dominants.
C’est la raison pour laquelle l’obsession du retour à une nature mythique constitue, à mes yeux en tout cas, une impasse intellectuelle, voire un cul-de-sac existentiel. Que l’on prenne par exemple la question des génomes et des organismes génétiquement modifiés (OGM), chacun doit avoir compris que le génome n’est pas un texte sacré, qu’il se casse, se répare, est modifié en permanence par des mutations ou l’insertion d’éléments mobiles. Le modifier n’est donc pas un crime de lèse-nature. On peut néanmoins comprendre, voire soutenir le refus de la production et de la mise sur le marché d’OGM dès lors que les intentions sont purement commerciales et que cette technologie se révèle, entre certaines mains, un vecteur d’assujettissement des agriculteurs ou des éleveurs. Cela ne doit pas nous faire oublier que les espèces actuellement cultivées ou élevées ne sont pas naturelles, mais le résultat d’un processus de sélection exercé par les agriculteurs eux-mêmes depuis plusieurs générations. Mieux, il se pourrait que si nous ne sommes pas en mesure de contrôler à temps et suffisamment les modifications de la biosphère, en premier lieu les changements climatiques, alors le recours aux OGM s’avère alors indispensable pour accélérer un processus d’adaptation génétique des plantes et des animaux, l’évolution naturelle étant trop lente au regard de la rapidité de l’évolution climatique, même si nous changeons notre façon d’habiter la Terre. Il en ira peut-être de la survie de notre espèce, et très certainement de celle des populations qui se retrouveront les otages de ces conditions extrêmes et qui n’auront pas la possibilité, ou l’envie, d’engager une migration vers des contrées plus hospitalières. Je parle là de l’hospitalité climatique, pas de celle des habitants, dont les événements récents en Europe peuvent nous faire douter.
Pour revenir à la question animale et éviter toute confusion, ce livre dit bien que nous sommes des animaux et nous ne pouvons pas ignorer cette animalité qui est en nous, même s’il nous appartient par les lois contingentes que nous prenons, de contrôler les formes les plus détestables de notre animalité, je parle ici de la sauvagerie que nul ne peut ignorer à qui s’adonne, non sans jouissance perverse parfois, à la lecture des faits divers les plus violents. Les lois humaines sont faites pour permettre la vie en société et maîtriser la « bête dans la jungle » qui – évolution oblige – niche en nous, parfois à notre insu. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut refuser tous les plaisirs de l’animalité au nom d’une morale transcendantale qui se traduit, souvent avec violence, dans les organisations sociales. Il en est des inoffensifs et parfaitement plaisants que je ne crois pas nécessaire de détailler ici, chacun ira puiser dans sa propre expérience ou, à défaut, dans son imagination. Il reste que ces lois sont des lois humaines, ce qui veut dire pensées par des humains, variables au travers des époques et possiblement distinctes selon les cultures. Par exemple, si la souffrance animale nous apparaît aujourd’hui généralement inacceptable et si nous édictons, dans certaines sociétés, des lois pour les limiter, ce n’est pas par un effet de proximité, voire de solidarité vis-à-vis de nos « frères en évolution », mais justement par un effet de distance cérébrale qui nous permet d’édicter des lois nous imposant des devoirs vis-à-vis des animaux. Ce qu’aucune autre bête ne ferait, qu’on aille faire un tour sans artefacts humains, vêtements, médicaments et armes, dans les jungles qui nous restent. Je souhaite sincèrement bonne chance à ceux qui seraient tentés par cette expérience.
Mais voilà, ce n’est pas parce que nous sommes culturellement à des années-lumière du primate non humain le plus évolué que nous ne pouvons pas, en même temps, être troublés par notre proximité avec les autres animaux. Ce rapport de fascination existe, probablement parce que, si j’ose dire, il s’en est fallu d’un poil, d’une plume ou d’une écaille. Et ce n’est pas l’étude de l’évolution cérébrale à laquelle nous nous sommes livrés ici qui pourra infirmer cette étrange attirance, parfois mêlée de répulsion, pour un monde animal si proche et si éloigné. À quoi pensent-ils ces cousins animaux et si nous leur donnions la parole – simple expérience par la pensée – qu’auraient-ils à nous dire ? La littérature est pleine de cette interrogation, depuis Ovide jusqu’à Franz Kafka. Dans Les Métamorphoses, c’est la privation de parole qui marque le passage de l’humain au non-humain (animal, végétal ou minéral) et dans le Rapport pour une académie, le primate non humain prend la parole pour expliquer comment il a traversé la frontière qui le séparait de l’humanité. On ne devra donc pas s’étonner si ce livre s’est longuement attardé sur la question du langage, de sa possibilité mécanique et de son contenu intellectuel. Pour aller plus loin, être animal, c’est être à la fois mort et vivant, conséquence de la privation de parole. La démence qui accompagne parfois le vieillissement, cette forme retrouvée d’animalité pure, nous horrifie et c’est lucidement que nous préférerions, tant que nous pouvons encore penser, être vraiment morts et ne pas vivre sans notre raison humaine, comme le font les autres bêtes.
On l’aura sans doute compris, cette question du rapport entre les humains et les autres animaux m’a, je l’avoue aisément, occupé pendant de nombreuses années et je suis arrivé à la conclusion que le danger auquel nous sommes confrontés est d’abord celui de l’anthropomorphisme. Ce n’est pas respecter les animaux que de les humaniser et de les priver de leur animalité, chaque espèce ayant la sienne propre, comme nous avons la nôtre qu’on appellera humanité. Un danger extrême de l’anthropomorphisme, de ce brouillage des frontières entre humains et non-humains, est qu’il joue dans les deux sens. À travers, l’histoire, y compris l’histoire très récente, la cruauté extrême d’humains pour d’autres humains a été facilitée par la déshumanisation des victimes, qu’elle porte le nom de racisme, d’antisémitisme ou de misogynie. Au risque de me répéter, mais l’enjeu est ici de taille, seuls les humains peuvent écrire le droit, sauf à en référer à des droits de la nature, dans une conception religieuse de la nature. Tout le contraire d’une empathie dictée par un fantasme de proximité : une raison née de la distance qui nous sépare. Contrairement à ce que pensait Darwin, oui l’évolution fait des sauts et sapiens est le résultat d’un de ces sauts évolutifs, un bond qui le fait comme « sorti de la nature ». Il est ironique de constater que ce saut évolutif est lui-même en grande partie lié à l’activité des gènes sauteurs.
Cela me permet, pour conclure ce bref essai, de revenir sur son titre Singe toi-même dont le sens est évidemment double. S’adressant à lui-même, sapiens doit reconnaître qu’il est un singe, sauf à nier le processus évolutif. Cela a été le cas de savants aussi prestigieux et créatifs que Wallace qui signa avec Darwin une première ébauche de la théorie de l’évolution présentée en 1857 à la Société linnéenne, ou encore du grand géologue Lyell. Tous deux acceptaient la théorie de l’évolution, mais en excluaient sapiens. Ils nous en excluaient, un peu comme les idéologues et politiciens pour qui le nuage radioactif de Tchernobyl s’était arrêté, par miracle aux frontières orientales de l’Hexagone. En même temps, l’expression « singe toi-même » est une façon lapidaire de refuser ce brouillage des frontières dont je viens de dénoncer les possibles conséquences désastreuses. Un autre titre de l’essai eût donc pu être Être ET ne pas être un singe, le ET majuscule soulignant que nous sommes ET à la fois ne sommes pas des singes. »

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