la caresse poétique de la philosophie

A une relation amicale qui m’a posé aujourd’hui, au téléphone, la question de savoir d’où venait mon engouement pour la philosophie qu’il confondait par ailleurs avec la théorie, j’ai répondu, classiquement, en rappelant la notion “d’étonnement”. Classique.

Et quand j’ai employé quelques autres mots sur le corps, la caresse, les dessous de la peau, les incursions dans les couleurs du temps et de l’espace, mon interlocuteur, visiblement désoeuvré ce jour, avide de discuter et même d’en découdre m’a répondu qu’il fallait mieux que j’écrive de la poésie, que mon écart de ce mode d’écriture ou d’être, comme on voudra, toujours revendiqué, est une posture , juste une posture et peut-être, a-t-il ajouté, une imposture.

Je lui ai répondu que la poésie (Oui, je n’écris pas de poésie, je le dis souvent, trop souvent, et je peux la détester quand elle est donnée à lire par des apprentis insomniaques ou de gris humains) ne fait que, souvent, m’exaspérer et ceux qui s’y plongent sont souvent des faiseurs qui font de l’obscurité un obscurantisme que seuls, avec de rares autres, ils prétendent appréhender pleinement, que c’est une supercherie ou un subterfuge lorsqu’elle ne trouve sa source que dans le mot désordonné, prétendument anobli par une exacerbation presque tellurique. Et qui trouver sa source dans des tréfonds désincarnés et inaccessibles. Ouf…

Sa noblesse ne peut être qu’ontologique. comme l’on compris les non-apprentis-poètes.

J’ai ajouté que la poésie achève, au sens noble, la philosophie lorsqu’elle trouve l’être et ne s’égare pas dans la versification collégienne des poètes et poétesses de dimanches pluvieux.

Les grands poètes, les immenses poésies sont aussi rares que les grandes philosophies. Pour une raison simple : il s’agit entre les deux d’un couple en fusion qui combattent pour la forme du “Dire”, lequel est, encore une fois, toujours ontologique lorsqu’il caresse pour le prendre violemment l’être et encore l’être.

J’ai ajouté que j’allais lui envoyer un mail, pour lui expliquer, qu’il fallait que je retrouve mes notes et notamment les textes du numéro spécial d’une revue dont je ne me souvenais plus du nom qui avait publié, sous la direction de Jean-François MATTEI, magnifique érudit, spécialiste de Platon qui nous a quitté, que j’aimais lire, un numéro sur le sujet.

Et j’ai raccroché en priant le ciel afin qu’il m’aide, lorsque je serai rentré, dans mes recherches sur les différents disques durs et autres clefs USB le texte numérique de la revue édité numériquement par le site formidable dénommé “revues.org” qui les rassemble, ces revues extraordinaires.

Je viens donc de rentrer et j’ai trouvé.

La revue s’appelle “Noésis”

Le numéro s’intitule : « La philosophie du XXe siècle et le défi poétique”, accessible par « http://noesis.revues.org/index45.html »

Il s’agit, en réalité des actes d’un colloque qui s’est tenu les 20 et 21 mars 2000 à l’université Nice Sophia-Antipolis dans le cadre d’une rencontre entre le Centre transdisciplinaire d’épistémologie de la littérature (Axe Poiéma) et du Centre de recherches d’histoire des idées (CRHI), rencontre “qui a cherché à reposer de manière neuve la question des rapports de la poésie et de la philosophie sans les réduire à une figure de spécularité” (extrait de la présentation)

Je suis absolument ravi de cette conversation qui m’a fait retrouver ces textes.

Je livre ci-dessous un extrait de la forte préface, écrite par Béatrice Bonhomme :
« Octavio Paz déclare qu’il faut derrière chaque poésie une philosophie : « Poète, il te faut une philosophie forte ! » Philosophie, certes, mais invisible et sous-jacente qui ne saurait être une philosophie didactique. La philosophie, dans son rapport à la poésie, écrit le poète Salah Stétié, est comme le squelette dans son rapport au corps : « La poésie maintient l’homme dans la complexité de sa relation la plus aiguë avec ce que les philosophes appellent l’ontologie, porteuse simultanément du secret de l’homme et du secret de l’univers. » La poésie est la philosophie achevée, dit encore Novalis. Comment l’entendre ? L’objet mathématique est concept construit. L’objet physique est un type idéal qui ne vaut que par son rapport à la légalité. Seuls la philosophie et l’art évoquent le monde fini. Seul ce qui est déjà mort peut échapper à la mort, mais qui ne voit que poésie, peinture, philosophie, c’est la mort s’approchant et toutes les manoeuvres de vie qu’on lui oppose en face à face pour tenter de la confondre. En cela, la poésie et la philosophie, c’est de la peau à vif, c’est de l’écorché, la poésie apportant son corps, sa forme charnelle. On voudrait sans doute faire oublier cette fragilité de l’une et de l’autre, car rien ne dérange plus les finalités sociales que ce qui s’obstine à penser la mort (jeter un coup d’oeil dans le chaos) pour devenir grand détecteur de vie. Mais c’est aussi de cette fragilité que naît la puissance de déplacement et de création. »

Carole Talon-Hugon, dans la même revue, dans son article sur« L’émotion poétique”, écrit :

« Pour une large part de l’esthétique contemporaine, l’émotion est suspecte d’hypersubjectivité. Selon Schaeffer par exemple, l’émotion qui résulte de l’expérience d’une œuvre d’art, est à chercher du côté des stimuli, du système limbique et du cheminement neuronal de l’information. Émotion et satisfaction esthétique sont remplissage d’un désir, et ce désir puise ses racines dans l’idiosyncrasie. À la question : « qui éprouve ces émotions ? », il faut alors répondre : l’individualité psycho-physiologique. S’il en est ainsi, l’enquête de l’esthétique est condamnée à s’interrompre, ou à céder la place à l’investigation de la neurophysiologie, de la psychanalyse ou de la sociologie. Car l’émotion ainsi comprise, renvoie au purement subjectif, à l’absolument particulier, bref, à ce que Schaeffer nomme « “la boîte noire” des états subjectifs non Intentionnels [5] ». L’émotion ne serait pas une piste pour l’esthétique. Inféconde, elle s’abîmerait dans le mouvement infini des déterminations singulières.

Or, l’émotion esthétique en général, et poétique en particulier, n’est-elle que cela ?
Cette croyance repose sur la partition de l’esprit en deux régions : la raison et la sensibilité, de laquelle relève la vie émotionnelle et sentimentale. D’une part l’universel, de l’autre le sujet singulier engagé dans l’ici et le maintenant, au croisement de l’histoire, de la sociologie, de la biologie et de la psychanalyse. Je défendrai ici la thèse que cette partition, entre cognitif et universel d’une part, sensibilité et idiosyncrasie de l’autre, repose sur un préjugé. Et que l’on peut par conséquent refuser l’alternative entre une esthétique qui serait rationnelle et apriorique, et une autre, relative et émotionnelle.

Voilà donc ce qu’il convient de se demander : ne peut-il y avoir une esthétique à la fois apriorique et émotionnelle ? Pour répondre à cette question, je considérerai précisément l’émotion poétique. Car elle détient une des clés de la réponse à ce problème : si l’émotion poétique n’est pas une émotion ordinaire, cela nous obligera à reconsidérer les divisions convenues de l’esprit, et à reconnaître à l’affectivité une place dans les territoires de l’âme. Si l’émotion poétique ne relève que de la psychologie, Schaeffer a raison, l’esthétique doit abandonner à la psychologie l’émotion esthétique en général et l’émotion poétique en particulier. Si non, l’émotion est un sujet légitime de l’esthétique. »

Lisez, relisez. On avance ici.

Les caresses entre la grande poésie et la philosophie sont éclatantes de désir en mouvement.

On y reviendra, j’ai préféré juste donné à lire. L’écriture est aussi un petit don qui n’est pas toujours de soi, mais qui passe par un texte, encore une fois “donné à lire”…

Le concept de chien n’aboie pas

Le titre, tirée, d’une locution de Spinoza est l’expression que je crois avoir beaucoup employée lorsqu’il s’agissait de dire ce que pouvait être l’abstraction théorique, celle qui permet de penser et, partant de se fatiguer tant il est vrai que (je ne sais plus qui le disait) que “le réel est inépuisable mais la pensée épuise”.

Le concept de chien n’aboie donc pas et l’idée de cercle n’est pas ronde, l’idée de couleur n’est pas colorée et celle du rouge n’est pas rouge.

Il s’agissait de définir l’abstraction, celle qui dissout la singularité, le petit médor, le bon toutou, petit, grand, poils ras ou non dans un mot général (le chien), abstrait, qui se “détache” de l’existence particulière.

Donc, le mot n’est pas la chose.

Et alors, nous dira-t-on ? Mais rien d’autre, pourrait-on répondre.

Cependant cette phrase est centrale dans la compréhension du monde.

Je vous la redonne :
LE CONCEPT DE CHIEN N’ABOIE PAS.

sous les images

Les rares personnes qui connaissent ce que je peux écrire ici ou ailleurs ont eu en mains mes carnets intitulés “sous les images”.

Un membre de ma famille ayant appris leur existence, et un peu vexé par cette désobligeance du silence a exigé leur envoi par Chronopost.

Je n’en ai plus sous la main et n’ai pas vraiment envie de lancer une nouvelle impression.

Je livre donc ici l’introduction (remaniée) et la fameuse image qui m’a amené à commenter “sous les images”.

On verra plus tard pour l’impression. Je refais le tout et change les mots. La relecture est une respiration après la plongée.

Donc :

Michel BEJA

SOUS LES IMAGES, Liminaires.

“Pendant des années, je suis resté en lutte contre la pléthore des commentaires qui s’installaient dans tous les domaines. Profus et diffus, ils sonnaient creux et, sous couvert de complexité du monde ou de sa théorisation, ils tarissaient, en les encombrant, les quelques vérités simples qui pouvaient encore fonctionner dans un discours construit.

Dans une tentative de recherche synthétique de quelques affirmations inébranlables, une sorte de table des essentiels, le commentaire superflu d’une image photographique me semblait ressortir d’une imposture alimentée par de multiples théories configurées laborieusement par les nouveaux théoriciens de l’image (Barthes, Deleuze, Sartre), lesquels érigeaient souvent en analyse indépassable le lieu commun et la tautologie.

J’affirmais que la lecture commentée d’une image ne pouvait générer une valeur, une plus-value à sa propre existence. L’image se suffisait à elle-même. Elle « persévérait dans son être », dans son intériorité, fabricante potentielle d’une émotion. Un peu précieux par provocation, j’affirmais lutter contre “l’ekphrasis”, le terme grec signifiant « l’explication jusqu’au bout », presque jusqu’auboutisme. Et ici, dans le domaine de l’image un commentaire discursif seyait éventuellement au critique d’art qui analysait l’œuvre, de manière linéaire, temporelle, technique ou historique mais certainement pas au “regardeur” qui, trop bavard, prétendait chercher une lisibilité, en soi, d’un objet (ici une représentation de la réalité par un déclenchement photographique). Et si l’émotion émergeait, elle n’avait aucunement besoin d’un discours qui la soutenait, la lecture ou le commentaire ne pouvant se substituer au regard et à la production du sens.

J’avouais, par ailleurs, un certain agacement à l’endroit de la prétention discursive et théorique, boursouflée et souvent ridicule des analystes de la photographie dite contemporaine (souvent les photographes eux-mêmes brassant de l’air autour de leur travail), discours qui se substituait à son objet (l’image). Ce charabia sur la contemporanéité dans la photographie (mise en scène, hors des canons du “beau” et de sa technique, intimisme, dérangement, par la provocation dans l’image dudit regardeur, recherche du sublime) me confortait dans cette affirmation : le regard était, sauf dans la critique ou la technique, exclusif d’un discours sur ce qu’il fixait. L’invention de la contemporanéité fournissait aux esbroufeurs les armes sémantiques d’une démolition surannée et inutile de l’esthétique, de la “mélodie de l’image”. Dans un mouvement où la prise de pouvoir intellectuel l’emportait sur la centralité de la considération artistique. Juste du pouvoir par l’enfermement dans la théorie

Ainsi, dans une sorte de terrorisme parfaitement assumé et clamé, je bannissais, honnissais le commentaire sur l’image, y compris par ceux qui vantaient la fécondité de la recherche de son « dehors » nécessairement discursif.

Puis un jour, je me suis surpris à chercher une légende, un titre pour l’une de mes photos. Et ce alors que, dans la même logique de l’abolition du langage autre que celui autonome et exclusif de l’image, je prenais à mon compte la volonté de ne pas dire, nommer et sous-titrer.

Silence de l’image, silence sous l’image, disais-je encore.

C’est cette photographie dans le hall de l’hôtel Gellert, à Budapest reproduite plus loin. J’ai trouvé une légende (“le frisson”). Et l’on m’a demandé d’expliquer. Je l’ai, idiot, écrit.

L’enchainement a été, naturellement, de mise. On n’échappe jamais à un début.

Désormais, peut-être un peu confus, dans tous les sens du terme, je commente, m’abritant, théoriquement, derrière Bataille, Michaux, Baudelaire. Et l’affirmation d’une « poétique de l’image”, adhérant au mot de Georges Bataille qui avait le front de clamer qu’une image devait nous faire “saigner intérieurement”. En expliquant ce saignement, cette coulure du sens. Mots-larmes.

Je suis donc (en l’état) convaincu qu’on peut aller chercher dans l’image le “dehors” qui fait corps avec elle, puiser son illisibilité primaire, rechercher sa dicibilité intrinsèque. Et qu’il s’agit d’un acte (le discours ou l’écriture qui a sa part de fécondité dans l’accompagnement d’un regard.

MB

L’image qui a “déclenché” et le commentaire

Budapest. Hôtel Gellert. L’on était debout, regardant le plafond du hall, suspendu comme une coupole, presque une soucoupe, tentant avec l’appareil de capter un détail, une courbure esthétique, juste une forme, la courbe du haut en suspens, sa prétendue essence.

On revient à l’image. Donc on était rivé vers le haut, on baisse les yeux et cette femme passe, vite. Le flou, encore de l’esthétique, est assuré par le mouvement rapide et les hommes sont exactement placés.

On déclenche, on a chopé le flou de la vitesse, toujours fantasque. On est assez satisfait du cadrage et de la configuration, un triangle, trois têtes, dont deux comme des piliers dans l’espace et une femme en blanc qui passe, poussant du blanc. Puis par l’ambiance, un peu mystérieuse, vitesse et obscurité mordorée. L’image est un peu améliorée, à peine recadrée et rangée dans les collections. Ici Budapest. C’était dans le hall de l’hôtel Gellert, là où se trouvent les fameux bains qui font la réputation de la ville, hôtel désormais désuet mais toujours et justement photogénique.

Plusieurs fois, on y est revenu à la photo, cherchant, sans le savoir, ce qui nous attirait.

C’est bien plus tard, quelques années plus tard, que l’on a peut-être compris. On livre ici cette petite compréhension.

Cette femme en blanc, c’est peut-être la mort qui passe entre deux hommes, chauves, absorbés à oublier le monde, l’un dans son livre, l’autre dans son smartphone. Chacun son monde d’absorption. Non, nous ne sommes pas dans un hôpital, mais bien dans un hôtel, encombré de piscines et de bains publics.

Mais la femme est vêtue comme une infirmière, dans ce blanc gériatrique, presque décisif et final. Et les hommes vont bientôt mourir.

Ce commentaire n’est pas triste, le sublime ne l’est jamais triste. On rappelle ici, pour ceux qui l’avaient oublié, qu’il ne s’agit pas, lorsqu’on place le mot dans le concept esthétique, du beau puisqu’il le transcende, le détrône, y compris dans l’horreur qui soulève un sentiment, pour le figer dans un grandiose qui peut ne pas être beau. Mais qui “soulève” le regardeur.

L’image dans ce hall est ailleurs, elle fait passer, flou et obscur dans ce blanc maléfique, le frisson.

Lieu

La beauté d’un lieu n’existe pas en soi, si tant est que la beauté existe en soi. Ce qui est loin d’être certain. La beauté du lieu est toujours fabriquée par du sentiment. L’euphorie ou le blues génèrent le lieu, d’abord neutre, en suspens, dans l’attente de sa construction. Puis le sentiment caresse le paysage pour en faire un parmi les beaux ou un trou gris de tristesse. Aznavour a raison avec son Venise. Il faut aller dans un lieu quand on veut l’embellir et rester chez-soi si l’on n’est pas sûr de jouir de l’endroit”

C’est le texte du mail que je viens d’envoyer à une amie qui me demandait si une petite ville d’un pays du Sud, dont j’avais vanté “la beauté ” valait le coup pour une escapade amoureuse.

Elle doit être très amoureuse et a peur d’une évaporation de son sentiment dans un lieu triste.

Elle m’a envoyé dix mails pour d’abord me l’avouer et me remercier.

Pour me dire aussi qu’elle aimerait bien que le lieu du voyage entrevu avec je ne sais qui, soit laid, “pour fabriquer sa beauté “. Elle en est sûre. C’est cette certitude qui construit tous les instants à venir. Le futur embelli vaut tous les présents déjà ensevelis. Elle est en forme. Amoureuse.

C’est ma B.A du jour.

La question

Il y a quelques années, je voulais régler un compte avec Sartre et sa “question juive” texte que je trouvais assez idiot, Et dangereux. Presque antisémite…

J’avais ecrit des pages et des pages sur cette idiotie. Mais ma modestie (qu’à vrai dire, désormais, je regrette, quitte à paraître immodeste par cette observation) m’avait empêché de publier quelque part.

En résumé,je vilipendais ce faiseur de Sartre (un faiseur peut être talentueux, intelligent et lisible) qui niait l’existence même du peuple juif lequel, à le lire, n’existait pas en soi, mais n’était qu’une création de l’antisémite. Ici, si l’on veut jouer avec les mots de l’existentialisme, l’essence de l’antisémite précédait l’existence du peuple, en le laissant loin derrière, effacé.

J’ai abandonné les feuillets géniaux contenant ma pensée unique quelque part, je ne sais où. Sûrement sur un banc, ou plutôt une chaise, à l’époque payante du Jardin du Luxembourg.

Je suis tombé il n’y pas longtemps sur celui, sur le même thème qu’a écrit Comte-Sponville dans son bouquin “Le goût de vivre” paru en 2010.

Je trouvais ce texte assez spécieux, inégal, obscur, presque idiot.

J’avais aussi écrit et jeté.

J’ai retrouvé le texte de Comte-Sponville.

Je le colle ici.

Et je vais tenter de me souvenir de ce que j’avais, magnifiquement écrit à l’époque, il y a neuf ans.

Si ça ne me revient pas, c’est que je n’ai rien à dire. Ce qui m’étonnerait. Je suis dans des jours d’immodestie. Je teste la posture. Et j’avoue que ça fait un peu de bien. Une amie m’a soufflé la tare de l’effacement par principe. Je réfléchis à son effet. Elle doit avoir raison de dire que ma modestie est trop tenace. Et ce même si je lui réponds qu’il s’agit de politesse. Elle me répond immédiatement que c’est se moquer du monde et des autres qu’on trouve un peu bête. Le modeste dit-elle est un grand orgueilleux. Je laisse dire…

Donc le texte et je reviens plus tard.

“La question juive

André Comte-Sponville

La recrudescence de l’antisémitisme, en France comme en Allemagne ou en Italie, est un phénomène, pour quelqu’un de ma génération, aussi étonnant qu’inquiétant. Dans les années soixante ou soixante-dix, on pouvait croire ce danger-là, au moins, éliminé. Il n’y avait plus que les vieux cons pour être antisémites, et encore l’étaient-ils en cachette, presque honteusement. De toute ma jeunesse, je n’ai pas le souvenir d’avoir rencontré un seul antisémite, ni d’avoir entendu mes amis juifs, à quelques très rares exceptions près, se plaindre d’en avoir eux-mêmes été victimes. L’antisémitisme semblait ne concerner que leurs parents, ou les nôtres. Pour les jeunes, ce n’était qu’un objet historique, qu’il importait certes de ne pas oublier, mais dont on n’envisageait guère qu’il puisse renaître et se développer. Il y avait plus urgent à combattre, plus faible à défendre. Les vraies victimes du racisme, toutes ces années, et encore aujourd’hui, c’étaient d’abord les immigrés, surtout maghrébins ou africains. Les pogroms n’étaient plus un danger ; les ratonnades, si.
Il va de soi que la montée de l’antisémitisme, dans la dernière période, n’entraîne aucun recul, tant s’en faut, des autres formes de racisme. La haine nourrit la haine, et les bêtises s’additionnent. L’antisémitisme, dans ce concert atroce, reste pourtant singulier et mystérieux. Pourquoi haïr à ce point des gens qui nous ressemblent tellement ? L’étranger fait toujours peur, et d’autant plus qu’il est plus différent. Comment peut-on être Persan ou Malien ? Mais ce que montre l’antisémitisme, c’est que cette peur de la différence n’explique pas tout. Les Juifs français, dans leur très grande majorité, sont intégrés depuis des générations, autant qu’on peut l’être. Physiquement, socialement, ils ressemblent à n’importe lequel de nos concitoyens. Ils parlent la même langue, ils vivent la même vie, ils ont les mêmes métiers, les mêmes loisirs, les mêmes soucis, souvent la même irréligion… Il n’y a plus guère qu’eux et les antisémites pour savoir qu’ils sont juifs, ou pour s’en préoccuper. De là d’ailleurs la tentation d’expliquer ceci (leur être-juif) par cela (l’antisémitisme). C’était, on s’en souvient, la position de Sartre, dans ses Réflexions sur la question juive : « Le Juif est un homme que les autres hommes tiennent pour Juif. » Ce n’est pas parce qu’il y a des Juifs qu’il y a des antisémites, affirmait Sartre, c’est au contraire parce qu’il y a des antisémites qu’il y a des Juifs, ou qu’ils se considèrent comme tels : « C’est l’antisémite qui fait le Juif. »
Je ne m’arrête pas sur ce qu’il y avait là de proprement paradoxal. C’était faire naître l’antisémitisme du néant (si c’est l’antisémite qui fait le Juif, qu’est-ce qui fait l’antisémite?), et si Sartre est coutumier du fait (c’est à quoi se ramène aussi sa théorie de la liberté) cela ne rend pas l’explication plus satisfaisante… Je m’arrête davantage sur un point plus délicat. Sartre reprend, certes pour les
combattre, certains des préjugés traditionnels de l’antisémitisme, dont il semble accepter la vérité au moins factuelle et provisoire. C’est ainsi qu’il disserte assez longuement sur « le goût du Juif pour l’argent », qu’il explique, avec son talent habituel, par une réaction de défense contre l’antisémitisme. Mais le fait est-il avéré ? Pour ma part, je n’ai jamais rien remarqué de tel : ni une cupidité propre aux Juifs, ni (encore moins !) un désintéressement propre aux non-Juifs. Mais passons. L’essentiel, me semble-t-il, est ailleurs. Ce qu’il y a de plus dangereux, dans la position de Sartre, et quelque généreuse qu’en ait été l’inspiration, c’est qu’à force d’expliquer la judéité par l’antisémitisme, on aboutit intellectuellement, et avec les meilleures intentions du monde, au but même que vise l’antisémitisme : à la négation de la judéité ! Si « c’est l’antisémite qui fait le Juif », il n’y a plus de Juifs, ou il n’y en aura plus dès lors que l’antisémitisme aura disparu. L’antisémitisme ne peut donc au bout du compte que l’emporter : qu’il vainque ou qu’il perde, la judéité, elle, est appelée à disparaître, soit physiquement (« solution finale », si l’antisémitisme l’emporte), soit spirituellement (ce qu’on pourrait appeler la « dissolution finale », si l’antisémitisme disparaît et avec lui la judéité). Mais alors, combattre l’antisémitisme, et quand bien même on en est soi-même exempt, n’est-ce pas une façon encore de lui donner raison ?
En vérité, c’est le principe même de l’analyse sartrienne qui me paraît discutable. Je ne crois pas du tout que ce soit l’antisémitisme qui fasse le Juif. Je crois tout le contraire : que le peuple juif, de son propre fait, a introduit dans l’histoire humaine, ou en tout cas occidentale, une discontinuité radicale, ce que Nietzsche, pour le lui reprocher, avait bien vu, et dont nous devons au contraire, me semble-t-il, lui être infiniment reconnaissants. C’est avec les Juifs, explique Nietzsche, que « commence le soulèvement des esclaves dans la morale » et, par là, « la dénaturation de toutes les valeurs naturelles ». Le peuple juif ne se soumet plus à « son instinct vital », comme les autres peuples, mais à « une chose abstraite, contraire à la vie – la morale », non plus à la Nature, comme les Grecs, mais à la Loi. Si l’on ajoute à cela que, pour des raisons historiques, les Juifs, pendant des siècles, vivront étrangers en tous pays (peuple sans terre, peuple sans État, peuple sans autre patrie que de fidélité et d’espérance), et soumis en effet, même quand ils voudront s’intégrer ou rêveront de se dissoudre, à la menace toujours renaissante de l’antisémitisme, on comprend ce que les nationalistes de tous poils peuvent leur reprocher : d’être inassimilables, même parfaitement intégrés, même parfaitement ressemblants, tant qu’ils resteront fidèles, fût-ce de loin, fût-ce sans la pratiquer, à cette Loi qui se prétend absurdement au-dessus des peuples, au-dessus des nations, et même, Nietzsche a raison sur ce point, au-dessus de la vie. Car enfin la vie n’est pas morale (la vie dévore, la vie tue), et c’est pourquoi la morale, en effet, n’est pas naturelle.
Nietzsche reproche aux Juifs d’avoir introduit, dans l’histoire humaine, le poison de la mauvaise conscience. Mais c’est la conscience même, et le seul poison qui interdise de tuer.
La vie serait plus facile, penseront certains, sans les Juifs. Peut-être : parce qu’elle serait moins humaine, et que l’humanité toujours est difficile. C’est à cette difficulté-là que les antisémites s’en prennent. L’antisémitisme est une solution de facilité et de barbarie.
En ce sens, et y compris pour ceux comme moi qui ne sont pas juifs ni n’envisagent de le devenir, la question juive est bien une question, en effet, ou plusieurs, mais qui n’en font qu’une : à quoi es-tu fidèle ? À la nature ou à la culture ? À la force ou à l’esprit ? À la nation ou à l’universel ? À l’instinct, comme dit Nietzsche, ou à la Loi ?
À ces questions, chacun répondra comme il l’entend. Le judaïsme n’est qu’une réponse parmi d’autres, qui n’est pas la mienne. Mais les antisémites voudraient supprimer la question.

Naohiro Maeda

J’ai, sur mon flipboard découvert ce photographe

Je ne sais encore si j’apprécie.

Je colle et je reviens demain. Après une nuit. Comme les sages.

L’ARTICLE COPIÉ

Série photographique « Blink » par l’artiste japonais Naohiro Maeda

Le photographe japonais Naohiro Maeda a révélé sa dernière série de photographies baptisée « Blink », un ensemble d’images juxtaposant des paysages à des éléments de bâtiments, explorant les émotions associées au déménagement.

Il y a quelques années, Naohiro Maeda a déménagé de Tokyo au Massachusetts, dans le nord-est des États-Unis, pour étudier la photographie. Cette expérience de vie sur un nouveau continent est un passage difficile qui suscite des émotions mitigées pour de nombreuses personnes. À certains moments, il y a de l’exaltation; se sentir embrassé par un lieu ou par un profond sentiment d’accomplissement personnel, à d’autres moments, il y a la solitude, associée à un sentiment d’isolement.

Depuis que j’ai déménagé dans le Massachusetts, la lumière et les couleurs de cet état, qui présentent des qualités différentes de celles de Tokyo, m’intriguent. La série est une méditation sur la similitude et l’altérité entre la patrie et un nouveau lieu de vie.

Le lien

http://www.journal-du-design.fr/art/serie-photographique-blink-par-lartiste-japonais-naohiro-maeda-122775/

D’autres images, anciennes, semble t-il…

Noir destin, Parques cruelles

J’ai toujours l’appréhension d’être pris pour le pédant de service lorsque je rappelle ce que j’ai, simplement, pu apprendre sur des bancs ou dans des livres.

M’est cependant revenu, alors que je lisais quelques lignes d’un roman et que je suis tombé sur le mot “destin”, ce qu’il me reste de l’étude (elle embrasse tout le monde) de la mythologie grecque et romaine.

Je me suis souvenu que le Destin (avec une majuscule) est une divinité, un Dieu grec, au demeurant aveugle, fils du Chaos et de la Nuit.

Ce qui n’est pas peu dire…
On le connait, imagé, tenant sous ses pieds le globe terrestre, et dans ses mains une coupelle, une urne diabolique dans laquelle se trouvent  les sorts de tous les humains, les mortels. 

J’avais, très jeune et idiot dans l’interrogation posé la question à mon prof d’histoire : pourquoi le Destin est-il aveugle ? Ca devrait être le contraire. Il connait, sait et ne peut être que voyant sur le destin (sans majuscules) des hommes. Sauf, avais-je ajouté, si, justement, notre sort se jouait à la roulette russe, sans visée, sans sens. Un sort aveugle.

Je n’ai pas eu la réponse du prof qui m’a regardé comme si j’avais perdu la tête et s’en est allé, me tournant le dos, vers d’autres élèves moins questionneurs.

Je n’ai toujours pas la réponse. Il faut que je cherche en ligne.

Puis, en évoquant le Destin, donc aveugle, je me suis souvenu des Parques qui exécutent ses ordres. Elles étaient : Clotho, Lachésis et Atropos, et habitaient ensemble le royaume de Hadès.

Dans les tableaux les représentant, ce sont des femmes maigres et assez laides, qui filent en silence à la lueur d’une lampe.

Clotho, la plus jeune, tient une quenouille avec des fils de toutes les couleurs, de toutes les qualités dit-on, : or et soie pour les hommes dont l’existence sera heureuse; laine et de chanvre pour la foule dont la destinée est d’être pauvre et malheureux.

Lachésis, elle,  tourne une pièce où vient s’enrouler le fil que lui a transmis sa sœur Atropos. Elle c’est la vieille, l’œil assez méchant qui veille au travail des deux autres, et attentif, qui tient des ciseaux dans ses mains rugueuses et, au hasard du temps, tranche et tranche encore, à l’improviste et quand ca lui plait, le tissu de la fatalité. Celles des hommes. Et nul n’échappe à ces coupes.

Quand on vous disait que tout se trouve dans cette mythologie.

Mais, à force de figer le monde, elle en devient lassante. Sauf pour ceux qui veulent ébahir leur dulcinée (cf précédent billet).

Très chic de nommer les Parques. Non ?

Je n’en évoque ici l’existence pour juste revenir à ma question : pourquoi le Destin est aveugle ?

 

Diogène, pour les faiseurs

Dans un café, j’entends une conversation. Ils parlaient vraiment fort. Et c’est assez gênant, sans le vouloir, d’être presque invité à une table trop proche de la votre.

L’homme faisait la leçon à une assez jolie femme, laquelle, je crois, l’écoutait sans plus. Sûr qu’elle n’était pas amoureuse. Mais là n’est pas l’objet de ce billet.

Il s’agit de Diogène le cynique dont tous les wikipédiens raffolent. Ses mots sont adorés par ceux qui n’ont rien à dire et jouissent simplement de la provocation, laquelle, comme on le sait, peut être le début d’une réflexion, mais qui ne peut en tenir.

Je n’aime pas Diogène ((413-323 av. J.-C.). Il est sale et sans intérêt.

On connait ses prétendus bons mots, toujours méchants (un bon mot peut être méchant, évidemment)

Ainsi, à Alexandre qui lui demandait ce qu’il désirait, il répondit : « Ôte-toi de mon soleil ! »

Pour contredire Platon et sa vision du monde, après avoir hurlé qu’il s’agissait d’un « animal à deux pieds sans plumes », il jeta au milieu du cercle des auditeurs un coq plumé et s’écria : «Voici l’homme de Platon. »

En plein jour, il se promenait une lanterne à la main et répondait à ceux qui s’étonnaient  : « Je cherche un homme. »

Ceux qui aiment ou citent Diogène sont des collégiens de bar à bières, des apprentis dragueurs. D’ailleurs, le cynisme est terrifiant de bêtise.

J’aurais aimé le dire à l’homme qui brillait devant la jolie éperdue. Mais j’ai eu très peur. Un homme qui cite Diogène peut être violent. Puis, je l’assure, comme si elle lisait dans mes pensées, la belle femme, alors que, subrepticement je jetais un oeil sur son beau front, m’a souri.

J’ai demandé l’addition.
 
  

 

Matière

Il y a des milliers d’idées, de théories de l’être ou du monde qui fusent et, encore une fois, le rêve, dans l’intellectualité en marche, est de “choper “, un millième de seconde, le résumé de l’Univers. La recherche du verbe initial.

Ce matin, j’ai trouvé dans un vieux bouquin une phrase que j’avais souligné, à une époque où je demandais à mon papetier des crayons à la mine la plus grasse possible.

Un bouquin de Herder, un auteur inconnu.

Johann Gottfried von Herder est un philosophe, théologien, poète allemand, disciple de Kant.

Dans son maître-livre paru en 1827 ( Idées sur la philosophie de l’histoire) Tome I, p143, il écrit :

« Le cristal se développe avec plus d’habileté et de régularité que n’en peut montrer l’abeille dans la construction de sa cellule, ou l’araignée dans le tissu de sa toile. Il n’y a dans la matière brute qu’un instinct aveugle, mais infaillible. »

On a le droit de s’arrêter sur cette proposition.

Vide

C’est évidemment après une ou deux pages que l’on décèle la qualité du bouquin qu’on vient d’acheter (pour ce qui me concerne, sauf indisponibilité sous le format numérique, pour mille motifs).

On est un peu fébrile et on espère, on espère.

On espère que, comme pour la plupart des livres contemporains de l’époque (les classiques, eux, sont des classiques et l’on sait que ce sont des classiques qu’on peut relire), on ne va s’arrêter de lire après quelques pages, dépité ou furieux de s’être encore laissé avoir par une critique mal placée, une quatrième de couverture alléchante, un lecteur d’Amazon qui se trompe, un titre assez accrocheur.

On a envie de jeter le livre contre le mur de sa chambre, mais ça serait la tablette, laquelle a un certain prix (étant observé, au surplus, qu’il est honteux de jeter un livre, même mauvais, qu’il faut juste le ranger loin des tables de chevet, en espérant qu’il disparaisse, par la magie d’un bon djinn, ami des lecteurs nerveux).

Quelle ne fut donc ma joie, presque perçue par la serveuse de mon bar favori qui, en me servant ma bière, m’a fait remarquer que “ça devait être un sacré bon bouquin que je lisais là, tant mon sourire était enchanté”).

Je venais, par un clic, d’acquérir “L’usage du vide” par Romain Graziani, publié dans la prestigieuse collection “idées” de Gallimard, laquelle, comme “la blanche” pour la littérature recèle les chefs-d’oeuvre, en tout cas la crème de la pensée.

Donc :L’Usage du vide. Essai sur l’intelligence de l’action, de l’Europe à la Chine (Bibliothèque des idées)

Puis, je m’étais renseigné sur Graziani dont je livre ci-dessous l’extrait de sa présentation par l’ENS de Lyon où il enseigne :

“Romain Graziani est professeur en études chinoises à l’École normale supérieure de Lyon.

Initialement versé dans les lettres classiques (latin et grec) puis la littérature anglaise, ancien élève de la rue d’Ulm (1992-96), il étudie la philosophie et la logique à la Sorbonne (Paris 1), passe l’agrégation de philosophie (1995) et son DEA (1996) en philosophie analytique sous la direction de Claudine Engel-Tiercelin, puis se consacre au perfectionnement de son niveau de chinois, commencé dès 1992, à l’université de Cambridge (1996-98).

Il entreprend l’année suivante une thèse de doctorat consacrée à la genèse des pratiques méditatives et des techniques de domination politique dans les premiers textes du taoïsme antique, sous la direction du professeur Mark Edward Lewis. Elu maître de conférences en 2003, Romain Graziani assure un enseignement partagé entre l’université Paris-Diderot (Langues et Civilisations d’Asie Orientale), l’école normale supérieure de la rue d’Ulm, Sciences-Po Paris et l’université de Genève. Romain Graziani passe sa thèse d’habilitation en 2007 et est élu professeur à l’ENS lettres et sciences humaines en 2009. Il est la même année élu à l’Institut Universitaire de France (membre junior).

Ses recherches les plus récentes au sein de l’IAO ont porté sur les penseurs taoïstes de la Chine ancienne (Les Corps dans le taoïsme ancien, 2011) , les usages et manipulations du corps humain dans la société chinoise (Ecrits de Maître Guan), les textes du Tchouang-tseu (Fictions philosophiques du Tchouang-tseu) les relations entre les rites et les lois en Chine ancienne, le développement de l’écriture de soi à l’époque médiévale (Une voix pour l’évasion, 2015), la nature et le rôle des Esprits en Chine (Of Self and Spirits), les liens entre le pouvoir politique et les lettrés à l’époque des Trois Royaumes (3e siècle), la figure du père dans la Chine classique (Père institué, père questionné). Ses dernières recherches ont porté sur le développement de la spéculation économique et des méthodes d’exploitation fiscale en Chine ancienne (4e siècle avant notre ère), qui préludent à la naissance de la bureaucratie et du capitalisme de l’époque moderne.  
Romain Graziani prépare actuellement un essai général sur les paradoxes de l’action volontaire à partir de textes des traditions littéraires européenne et chinoise ; une monographie sur Han Fei-tseu (mort en -233)  le concepteur de la monarchie totalitaire et de la domination absolue, enfin, un recueil de traductions de poésie chinoise contemporaine.

Fichtre ! me disais-je, voilà un jeune qui va nous faire avancer dans la réflexion !

Puis la 4 ème de couverture de son bouquin qui vient donc de paraitre :

“Il semble que les états les plus désirables, à l’image du sommeil, ne puissent survenir qu’à condition de n’être pas recherchés, le simple fait de les convoiter pouvant suffire à les mettre en déroute. Or ce paradoxe de l’action volontaire, mal élucidé et jamais résolu dans la philosophie occidentale, est au centre de la pensée taoïste. L’auteur explore dans cette double lumière, à partir de diverses sphères d’expérience, de la pratique d’un sport à la création artistique, de la recherche du sommeil à la remémoration d’un nom oublié, ou encore de la séduction amoureuse à l’invention mathématique, les mécanismes de ces états qui se dérobent à toute tentative de les faire advenir de façon délibérée. Une telle approche, qui requiert une observation patiente des dynamiques du corps et des différents registres de conscience, permet de comprendre pour quelles raisons, et au terme de quelles expériences, les penseurs taoïstes de l’antiquité chinoise ont formulé les concepts si déroutants de non-agir ou de vide. Elle permet par la même occasion de démonter les erreurs et les leurres sur le pouvoir et la volonté qui sont à la base des représentations occidentales de l’action efficace. Mobilisant, sans les opposer, les ressources de la pensée chinoise et de la pensée européenne, l’ouvrage apporte ainsi une contribution originale à l’intelligence de l’action.”

Et enfin, le début de l’article Roger Pol-Droit dans “Le Monde”

« L’Usage du vide. Essai sur l’intelligence de l’action, de l’Europe à la Chine », de Romain Graziani, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 270 p., 21 €.PLUS TU VEUX TRIOMPHER, PLUS TU RATES…Meilleure façon de ne plus parvenir à fermer l’œil ? Vouloir s’endormir, et ne penser qu’à ça. Tout le monde, un jour ou l’autre, en a fait l’expérience : plus on cherche le sommeil, moins on le trouve. Or la situation est loin d’être unique. Se conduire de manière naturelle et spontanée, se mouvoir avec grâce, jouer de la musique avec allégresse… autant de comportements qu’un volontarisme appliqué ne manque pas de faire échouer. Il en est de même quand il s’agit d’admirer, d’éprouver étonnement, surprise, délectation ou même simple amusement. Ces états nous tombent dessus, nous envahissent, nous submergent, mais toujours à cette condition : que nous évitions de les produire. L’amour, la création, le bonheur même appartiennent en grande partie à ce registre. Voilà donc des actions courantes, essentielles et vitales, mais éminemment paradoxales. Car elles veulent produire ce qui ne peut arriver qu’à l’improviste, sans que personne y soit pour rien, et notre volonté consciente non plus. Pire : ce qu’on tente de maîtriser pour atteindre le but désiré l’empêche d’advenir. En voulant l’agripper, nous provoquons sa fuite. En revanche, il peut suffire de regarder ailleurs, de penser à autre chose, pour que s’offre soudain ce qu’on travaillait vainement à traquer. Le résultat recherché arrive par surprise – par surcroît. Ainsi le bonheur, l’aisance des gestes et celle du style ne sont-ils jamais, pas plus que le sommeil, des ­conséquences directes de nos efforts pour les obtenir. Fréquentation du taoïsme antique, Sinologue et philosophe, Romain Graziani consacre à ces processus paradoxaux un essai incisif et subtil, L’Usage du vide. Ce normalien, passé par la philosophie analytique avant une thèse à Harvard inspirée par sa fréquentation du taoïsme antique, a visiblement beaucoup lu, assimilé, médité, décanté. Son texte est sans gras, et le trajet sans pesanteur. Sa réflexion s’inspire de ce que lui ont enseigné Tchouang-Tseu (369 av. J.-C.-286 av. J.-C.) et Lie-Tseu (450 av. J.-C.-375 av. J.-C.), dont il a traduit des textes fondateurs. Car les maîtres chinois sont comme poissons dans l’eau au milieu de ces questions. L’efficacité souveraine du non-agir, la nécessité de laisser faire le vide sont au cœur de leurs doctrines.

Lire aussi  Ce qu’a dit Tchouang-tseu

Toutefois, on ne confondra pas ces formes d’action indirectes, passives plutôt qu’actives, semi-volontaires plutôt que maîtrisées de bout en bout, avec le « lâcher-prise », devenu tarte à la crème des gourous de bazar. S’il s’agissait seulement de ne rien faire, on serait dans l’absurdité ou dans la pensée magique : moins j’agis, mieux ça va… Romain Graziani a raison de souligner que cet abandon idiot est un leurre et un piège.

Donc, tout y était, j’allais enfin lire un bon bouquin, désirant même l’insomnie pour m’y plonger et me délecter de cette comparaison entre pensées d’ailleurs (le taoïsme, tout en concret, plein de conduites et sans embrassade poétique du monde n’est pas une pensée mystique, comme l’hindouisme ou le bouddhisme).

Puis, les critiques, la personnalité de l’auteur, un philosophe, un lettré (au sens chinois) étaient un gage de la perle de lecture.

J’ai donc commencé.

Style clair, parfait même, sans ellipses de circonstances, sans forfanterie sémantique et des bas de page utiles et non savantes.

Ca commençait bien :

Jugez-en : « certains états hautement désirables tels que l’aisance gracieuse dans les mouvements, un sommeil rapide et profond, ou une conduite parfaitement naturelle et sans affectation, font partie de ces états réfractaires au vouloir, qui ont pour propriété d’être rendus impossibles du seul fait d’être poursuivis. Nous avons affaire en ce cas à des états réfractaires qui font aussi partie de ce que l’on peut appeler la classe des états optimaux, dans la mesure où de tels états — physiques, politiques, ou simplement psychologiques — sont perçus comme des fins, comme des états qui comblent, qui se suffisent à eux-mêmes, et que nous cherchons plus ou moins activement à susciter. Au moment où nous en faisons l’expérience, il nous semble qu’il eût été impossible de les créer de manière délibérée, et qu’aucun calcul ni aucun effort n’aurait pu nous y acheminer volontairement. »

Ou encore :

« C’est en lisant, en traduisant, en approfondissant certains textes de Chine ancienne1, en particulier des penseurs taoïstes, que j’ai commencé à me formuler l’idée que souvent, lorsque les choses ne se déroulent pas comme nous l’avions prévu et voulu, c’est précisément en raison du plan d’action que nous avons formé, et même en raison du simple fait que nous avons un plan. »

Ou : « Je me suis alors mis à réfléchir sur les méfaits de la volonté, sur les nuisances de la tension présente dans toute intention lorsque nous poursuivons certaines fins qui ne s’atteignent que par des voies non directement prévisibles, encore moins contrôlables. Je me suis aperçu que la plupart des états, physiques ou mentaux, que nous associons de près ou de loin à l’idée de bonheur, comme l’état d’aisance dans la danse, d’exécution souple et allègre d’un air de musique, de transport euphorique, de ravissement poétique, de grâce agissante, de gaieté, d’enjouement, d’hilarité, d’exaltation, etc., ont justement en commun cette propriété redoutable d’être mis en déroute par la simple tentative de les faire advenir de façon volontaire. »

Si vous avez lu attentivement ce qui précède, vous avez tout compris : par des oscillations entre pensée cho$inoise et occidentale, l’auteur s’en prend, à chaque page, presque à chaque paragraphe, à la volonté, toujours néfaste, lorsqu’on veut la mettre en oeuvre pour “tordre le cou” à un problème, peut-être son problème du moment.

C’est “en passant” que le noeud se défait, jamais en le voulant. En “passant”, c’est à dire, sans s’y attacher, en laissant venir, sans y penser, et surtout pas en y pensant sans cesse. Celui qui veut le sommeil ne le trouve jamais.

J’avais donc la certitude qu’une étude comparative entre Occident et Chine sur l’appréhension de la notion de sujet libre, conscient, volontaire, allait, brillamment être exposée.

Les 50 premières pages me l’ont fait croire.

J’ai lu tout le livre.

Je n’ai pas trouvé, sauf dans quelques passages, cette comparaison, cette théorisation.

Le bouquin, dans la collection vénérable de Gallimard (“Idées”) penche, certes, sans tomber dans un manuel de développement personnel, même pas utile aux insomniaques, lesquels lorsqu’ils vont penser que l’on ne doit pas vouloir dormir pour dormir, vont s’installer dans cette pensées du non-vouloir qui est une volonté et ne dormiront pas.

Ce n’est donc pas le bouquin que j’attendais. Je le range, surtout loin de ma table de chevet, moi, insomniaque presque volontaire.

Dommage que la philosophie s’éloigne de la théorie et du grand récit du monde, pour s’atteler aux choses du souci de soi ou au développement de son être. Ca doit être, aussi un effet pervers de la concrétude du taoïsme.

J’arrête de commenter ce bouquin : je ne lui “veux” aucun mal. ma“non-volonté” (la cessation du commentaire) suffit.

 

Zurbaran

Juste une peinture de Zurbaran (j’ai reçu un coup de fil après publication de mon billet sur le dévoilement…)

PS. C’est(encore) une vierge à l’enfant, mais le sujet se fond dans la peinture. Comme toujours dans les chefs-d’oeuvre.

Image de l’âme

Il est assez rare de couper court à une conversation très tardive sur WhatsApp en écrivant : “bon ça m’énerve, j’ėteins”. Ce n’est pas mon habitude.

Et pourtant je viens de le faire après avoir lu dans le message de mon interlocuteur (il s’agissait d’une discussion sur la beauté) que “le visage est l’image de l’âme”.

C’est un mot de Cicéron.

Il est tellement facile qu’il énerve. C’est un mot d’écolier, une contrevérité, une idiotie.

Inutile d’épiloguer tant c’est flagrant et réservé aux wikipėdiens de service qui substituent l’anonnement à une minuscule réflexion.

Regardez bien les visages où que vous soyez. Et vous comprendrez.

Belles âmes, beaux visages.

Facile, imbécillité.

Les démons ne sont pas en enfer

Retour. Conversation hier avec un “ami” de très longue date que j’ai retrouvé après des décennies. Joyeux de ces retrouvailles et pourtant la discussion a porté sur la “méchanceté”.

Il faisait le tour des personnes qui ont pu, dans sa vie, comme il le dit simplement, “lui faire du mal”. En m’assurant, je le crois, qu’il ne s’agissait pas de moi, ni de ceux qui, frontalement s’en s’ont pris à lui. Ceux-là disait-il ne sont pas à considérer, déjà enterrés. Mais les autres, ceux qui ne le savent pas, la primarité de leur réflexion les empêchant de savoir qu’ils peuvent “faire mal”.

Vaste sujet, ai-je répondu, très vaste, puisqu’il faut aller chercher du côté de l’illusion perdue ou, plutôt de la désillusion permanente. Le mieux, disais-je (c’était un de mes jours de bonne humeur) est de s’étonner du bien qui vous est fait, par une image, une musique, un visage, un mot et le bénir.En maudissant le temps inéluctable qui effacera le moment fécond.

Puis, conscient du caractère assez simpliste de la réflexion et désirant l’emballer dans une pensée plus acceptable, enrobée de littérature ou de philosophie (ce qui, effectivement rend acceptable l’évidence), je me suis souvenu du mot de Shakespeare dans sa “Tempête” :

L’enfer est vide, tous les démons sont ici”.

Nous disions, adolescents, déformant le vers que “les démons ne sont pas en enfer”.

S’en est suivi une autre discussion sur l’antisémitisme notoire de Shakespeare, laquelle, à vrai dire, n’était pas d’un grand intérêt. C’est, en effet, une autre question, laquelle, elle, peut mettre de mauvaise humeur. Ce qui est inutile.