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Woody Allen :  «  Quand je mourrai, je serai très heureux d’être oublié. »

Dieu que j’aime ses films. Tous. Quand je sors d’une salle après une projection d’un film de Woody Allen, je suis transporté des heures entières et veux errer dans les villes et les bars. Quand je les vois ces films dans un écran domestique, une tablette à vrai dire, je prends un cognac et savoure la déliciosité des heures qui passent sur un fauteuil, transporté encore. Woody Allen est le génie des moments.

Il y a une autobiographie qui sort et Le Figaro nous livre un entretien dans la livraison de ce jour. Lisez. Dieu que Woody est un immense fictif. Dieu qu’il a raison de préférer le fictif au réel. A part qu’il se trompe un peu, j’aurais aimé le lui dire face to face : le réel est fictif. Lisez l’intelligence, même si (chut…!), je ne le trouve pas en forme dans ses réponses et qu’on imagine qu’il aurait pu dire mieux. Ca doit être l’interviewer. Mais c’est Woody.

Mon cadeau du jour. Donc un « collé » du Figaro de ce jour. Fastoche.

LE FIGARO 18 mai 2020

Woody Allen : « je préfère la vie fictive des films à la vie réelle »

Son autobiographie sortira en France Le 3 juin, chez stock. à cette occasion, le cinéaste américain s’exprime avec humour et un brin de désinvolture. Eric Neuhoff

Woody Allen : « Quand je mourrai, je serai très heureux d’être oublié. »Audoin Desforges / Pasco

Voilà des Mémoires qui auront connu des remous. Après avoir accepté de publier l’autobiographie de Woody Allen aux États-Unis, Grand Central Publishing (filiale d’Hachette) avait tout annulé. En cause ? Les accusations de la fille adoptive du réalisateur américain, Dylan Farrow, qui affirme avoir été abusée sexuellement par son père en 1992. Si le cinéaste de 84 ans a toujours réfuté ces accusations et n’a fait l’objet ni de mise en examen ni de jugement, sa réputation a été sérieusement ternie aux États-Unis par cette affaire. Au point que les protestations d’employés de Grand Central Publishing et de Ronan Farrow, le fils de Woody Allen, avaient suffi à empêcher la sortie de son livre. Finalement publié aux États-Unis le 23 mars (chez Arcade Publishing), Soit dit en passant paraîtra en français le 3 juin, chez Stock. En attendant, Woody Allen vous dit tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur lui sans jamais oser le demander…

LE FIGARO. – Avez-vous été surpris quand votre premier éditeur américain a annulé la sortie du livre ?

Woody ALLEN. – Vous savez, je travaille dans l’industrie du cinéma et très souvent les films sont annulés à la dernière minute. J’y ai été habitué toute ma vie. Pour moi, c’est presque de la routine.

À vous lire, il est évident que vous avez écrit le livre vous-même. Pourquoi n’avez-vous pas pris un « nègre », comme tout le monde ?

Oh non, j’aime écrire. Depuis des années, les gens me demandaient d’écrire mes Mémoires, de raconter mes expériences dans le cinéma et à la télévision, de parler du jazz.

Lisez-vous les souvenirs de réalisateurs ?

Non. Je ne suis pas un grand lecteur. Alors, quand je lis, ce sont des choses sérieuses, qui ont du sens. Les livres sur le show-business sont en général superficiels.

Cela vous a-t-il pris longtemps ?

Pas très. C’était assez facile. Environ un an. J’écrivais un peu, puis je passais à autre chose et j’y revenais. Je faisais ça de façon décontractée, comme un hobby.

Avez-vous trouvé cela plus difficile qu’écrire un scénario ?

Non, beaucoup plus facile. Là, je connaissais les détails. J’avais le début, la fin, j’avais toutes les informations, toutes les anecdotes.

Au milieu de cette tourmente, vous avez l’air d’être resté si calme… Comment avez-vous fait ?

C’est dans ma nature. Ma vie me plaît. Je suis quelqu’un de détendu. C’est comme ça.

La première phrase contient une référence à J. D. Salinger…

Bien sûr. L’Attrape-cœurs est un des livres les plus réjouissants à lire. Je l’ai lu dans mon adolescence. Ce n’est pas quelque chose que vous lisez comme un devoir de classe. Ça a plu à tout le monde aux États-Unis. C’était énorme. C’est un des livres que j’ai lus plusieurs fois dans ma vie.

Salinger refusait qu’on en tire un film…

Je peux le comprendre. Il avait écrit son livre. Le livre existait par lui-même. Ça ne l’intéressait pas. Il ne voulait pas participer à cette civilisation commerciale.

Pourriez-vous vivre comme lui, en reclus ?

Ça, non. J’ai besoin de la ville, des cafés, des restaurants, des librairies, des embouteillages, des théâtres, des gens qui marchent autour de moi, qui font du shopping.

Vous devez être malheureux, ces jours-ci…

Oh là là, c’est un cauchemar ! Vous sortez dans Manhattan et les boutiques sont fermées. Les rues sont vides. Ça ressemble à un film de science-fiction. C’est épouvantable, une catastrophe. Un des pires moment de ma vie.

Avez-vous peur ?

Oui. Je reste chez moi la plupart du temps. C’est une affreuse façon de vivre. Les gens se lancent dans des spéculations. Les uns disent que ça va durer six mois, d’autres deux ans, ou cinq. Cette expérience est déprimante.

Vous dites que vous étiez « un petit garçon qui aime le cinéma, les femmes et le sport, qui déteste l’école et rêve d’un martini dry ». Vous n’avez pas changé, si ?

Certains de mes goûts ont changé, mais pas beaucoup. J’aime toujours W. C. Fields, Tennessee Williams. J’ai grandi, mais j’aime toujours les mêmes gens.

Selon vous, votre personnage qui est le plus proche de vous est Cecilia, de La Rose pourpre du Caire. Pourquoi ?

Je suis quelqu’un qui va au cinéma tous les jours, qui est heureux dans l’écran, qui préfère la vie fictive des films, une vie meilleure que la vie réelle.

Quel est le premier et le dernier film que vous avez vu ?

Je ne me souviens pas du premier. Je devais être tout petit. J’en ai vu tellement… Quant au dernier, à part des documentaires, The Irishman, de Scorsese.

Si vous n’aviez pas été réalisateur, vous auriez pu être magicien ou joueur de base-ball…

Joueur de base-ball professionnel, ça non, je n’étais pas assez bon. Mais j’aurais pu être magicien. Je restais seul et je m’entraînais. Sinon, j’aurais pu gagner ma vie au poker. J’étais très doué, à une époque. J’ai même gagné de l’argent pendant des années. Il fallait que je fasse quelque chose de ma vie. Mes amis devenaient médecins, architectes. Je voulais quelque chose d’excitant. Je ­trouvais que détective avait du glamour. J’ai même envisagé de devenir cow-boy. Mais je ne vois  aucun intérêt à tourner des westerns.

Vous refusez le titre d’intellectuel. Ce n’est pourtant pas une insulte ?

Je n’ai jamais été génétiquement un intellectuel. Un intellectuel s’intéresse à la politique, à la philosophie, à la littérature, à la mystique. Moi, en grandissant, je n’avais pas d’intérêt particulier pour la lecture. J’aimais des sujets beaucoup plus communs, comme le base-ball.

Vous listez les chefs-d’œuvre que vous n’avez pas lus (Ulysse, Don Quichotte, Lolita, Dickens), mais vous avez lu Michael, un roman de Joseph Goebbels. Quelle idée !

J’étais éclectique. Je n’avais aucun plan préconçu. Je lisais de façon aléatoire. J’étais curieux. J’allais dans les librairies et je tombais sur des choses étranges. Je lisais selon ma fantaisie.

À propos de curiosité, on apprend que vous avez voulu détruire Manhattan avant sa sortie…

Oui. Ce que j’avais vu me décevait. J’étais prêt à faire un autre film pour rien. J’avais des réserves là-dessus. Les producteurs ont pensé que j’étais fou.

Vous montrez toujours vos films à Diane Keaton. Avez-vous fait la même chose pour le livre ?

Oui. J’ai donné le livre à plusieurs amis. Elle en faisait partie. Je voulais être sûr de ne rien avoir oublié. Je suis très proche d’elle artistiquement.

Mia Farrow a-t-elle lu le livre ?

Je n’en ai aucune idée.

« On ne s’amuse vraiment que dans le travail », dites-vous…

C’est vrai. Quand votre travail touche au domaine artistique, il ne faut pas écouter les amis, les producteurs. Il faut juste travailler. N’écouter que vous.

Vous avez tourné Café Society comme si vous écriviez un roman. Pourquoi ne pas le faire ?

J’ai essayé une fois. J’ai trouvé ça très dur. Il faudrait écrire un vraiment bon roman, sinon ce n’est pas la peine. J’ai échoué à ça, écrire un bon roman selon des critères littéraires. Les gens l’auraient peut-être acheté parce qu’ils connaissent mon nom.

Bergman vous a invité sur son île et vous n’y êtes pas allé…

J’aimais parler avec Ingmar quand il était à New York et on se parlait souvent au téléphone. Mais je ne voulais pas prendre l’avion pour aller dans cette île obscure. Je ne suis pas un grand voyageur, ni quelqu’un de très aventureux. Il y a la fatigue, les contrôles. Je ne suis pas fait pour ça.

Rencontrez-vous d’autres réalisateurs ?

Parfois, oui, s’ils estiment que je peux leur être utile. Je parle avec Steven Spielberg, Coppola, Scorsese. Je ne crois pas que je puisse leur apprendre grand-chose. Je fais juste de petites suggestions. Je donne un avis général, à l’instinct.

Le public américain n’a toujours pas pu voir Un jour de pluie à New York, produit par Amazon…

Aux États-Unis ? Pas possible ! Le film est sorti partout dans le monde, en Asie, au Moyen-Orient. Je l’ai fini il y a longtemps. Ils ne veulent pas le sortir ? Ça ne me concerne pas. Tout cela est derrière moi.

Votre dernier film, Rifkin’s Festival, a été tourné en Espagne. Vous ne trouvez plus de producteur dans votre pays ?

Depuis Match Point, j’ai souvent tourné à l’étranger. Je ne voulais pas que les producteurs américains interviennent sur ce film. Les Européens ont une approche différente. Ils ne se considèrent pas comme des artistes, mais se contentent d’être des banquiers. San Sebastian est un endroit magnifique. Et je tournerai le prochain à Paris.

Vous dites que si vous ne pouviez plus tourner, cela ne vous dérangerait pas…

L’industrie du cinéma vit de tels changements… De plus en plus de films passent directement à la télévision. Les réalisateurs doivent se battre pour que leurs films sortent en salle, même pour trois ou quatre semaines seulement. Quand le virus aura disparu, je ne sais pas si les gens retourneront au cinéma, s’ils voudront encore partager cette expérience fabuleuse avec six cents personnes.

Votre souhait est qu’après votre mort vos cendres soient dispersées pas loin d’une pharmacie. Quelle épitaphe ?

Rien. Quand je mourrai, je serai très heureux d’être oublié. Je n’aurai aucun problème avec ça. Une crémation, aucun héritage, pas de pierre tombale. Rien.

Y aura-t-il une suite à Soit dit en passant ?

Je ne pense pas. Ou alors il faudrait que j’écrive une réfutation !

Vous ne lisez jamais ce qu’on écrit sur vous…

Il ne faut pas être obsédé par soi-même. C’est un piège terrible.

Alors si on écrit n’importe quoi sur vous, ce n’est pas grave ?

Je le saurai ! ■

bullshit jobs

J’ai envoyé, à beaucoup, cet article paru dans les Echos. Lisez-le, par un clic et revenez quelques minutes ici par la flèche de retour…

Le propos est l’un des plus intéressants que j’ai pu lire pendant le Covid. L’inutilité de certaines tâches, le temps perdu en bullshit-calls, en bavasseries, en parlottes inefficaces, dans la réunionite aiguë est l’un des leitmotiv indispensable contre le centre désaxé et l’attente de la reconnaissance de soi qui est l’effet pervers de l’action et la perte du milieu. Le centre est enterré par ces attaques périphériques. Je ne sais plus qui a dit que lorsque le temps est perdu, les hommes se perdent, ou l’inverse, je ne sais plus…

A la théorie des bullshit-jobs, l’inutilité de certains jobs ou de certains moments du job, s’ajoute celle, encore centrale des histoires que les humains se créent dans leurs relations. Toujours en perdant leur temps. Bullshits-acrimonies. Bullshit-colères, bullshit-prurits.

Mais tout n’est pas bullshit dans la colère ou le prurit. Il en existe des indispensables, des inévitables, justement nécessaires, pour revenir à la centralité qui est le seul concept parlant.

Mais je m’égare : le propos sur les bullshit jobs est trop important. L’avenir va faire des tris.