Furieux

Comme beaucoup le savent, La tâche » de Philip Roth est l’un de mes livres de chevet. Inutile d’en dire plus. Je suis donc furieux de lire ce chroniqueur stupide, dans le Figaro du jour, s’emparer du roman pour en faire un manifeste de ce je ne sais quoi. Comme si un roman avait autre à dire que son écriture.

Je suis furieux de lire : « Philip Roth, l’un des plus grands romanciers américains du XXe siècle, l’a compris. Mieux que personne, il l’a restitué au monde. À l’heure où la vague « Black Lives Matter » a gagné, tout en mutant, les rives occidentales, son roman La Tache (Gallimard) redouble d’importance.« 

`Je suis furieux de lire : « S’il faut bien entendu se lever pour pointer avec fermeté les violences illégitimes, en rien justifiées par la situation, y compris dans la police, on ne peut, dans un État de droit, en aucune espèce, placer l’émotion au-dessus de la norme. »

Je suis furieux de lire : « Voilà un roman subtil qui aide à comprendre, à faire le tri, à se garder des raccourcis et des jugements au pilori. Tout comme Chien blanc, de Romain Gary, quand il nous parle des États-Unis : « Le signe distinctif par excellence de l’intellectuel américain, c’est la culpabilité. Se sentir personnellement coupable, c’est témoigner d’un haut standing moral et social, prouver que l’on fait partie de l’élite. Avoir “mauvaise conscience”, c’est démontrer que l’on a une bonne conscience en parfait état de marche et, pour commencer, une conscience tout court. »

Pourtant, la chronique peut être entendue dans le délire actuel des manifs « post-confinement » qui bravent plus le virus que le monde et sa pesanteur.

Mais il ne s’agit pas d’émotion, ni de sentiment, ni d’antiracisme compassionnel. La source est ailleurs.

Il ne faut pas, pour tenter (assez mal, mal écrit, mal pensé) de faire comprendre un fait, de brandir un roman. Surtout « la Tâche ». Philip Roth dont on vient de finir les textes sur la littérature (Pourquoi écrit ?), pas toujours bons et souvent ennuyeux, doit, comme on dit bêtement, se retourner dans sa tombe. Lui qui riait ou plutôt souriait (ce n’était pas un grand marrant) quand on essayait de ramener une des pages à une idéologie. Il ne riait, à vrai dire que du monde et des univers, sans jamais vilipender par idéologie.

Ce Matthieu Lainé est un usurpateur.

Lisez, la référence au roman de Roth n’apporte rien, sinon laisser accroire que l’écrivant de la petite chronique a lu un roman, qu’il est donc légitime dans son propos prétendument intellectuel.

Je suis fureiux qu’il faille donc s’adosser à un roman de Roth pour dire la banalité.

C’est mon coup de gueule du soir avant de lire je ne sais quoi. Peut-être Saramago et sa « Lucidité ». Juste pour dire que c’est excellent et non pour en faire un matelas de chronique idiote.

POUR VOUS FIRE UNE IDEE DE L’INFAMIE DE LA CHRONIQUE, JE LA DONNE INTEGRALEMENT CI-DESSOUS. CETTE CHRONIQUE NE VEUT RIEN DIRE, N’OSE PAS ABORDER LE FOND, EST INSIPIDE, INUTILE ET PEDANTE. Mr Laine, laissez Roth tranquille.

« Se garder du piège de l’émotion reine : « La Tache » de Philip Roth

Mathieu Laine

« Nous vivons dans un monde de cycles courts. Une mare aux cygnes noirs dans laquelle nous sommes contraints de nous baigner. Les économistes qualifient de « stochastiques » ces temps où l’on enchaîne les crises inattendues. Devant tant d’instabilité et d’imprévoyance structurelle, alors que nous sommes habités par des sentiments contrariés, la tentation est grande de nous réfugier dans le royaume de l’émotion.

Porté par elle, séparant sans nuance les sujets, les attitudes et les situations, donner un sens à sa vie, à ses élans, paraît plus aisé. L’on fait corps, même dans la solitude de sa chambre, d’un simple hashtag bien envoyé. Cela fait du bien d’être du côté du bien. Comme en ces temps lointains où la faucille et le marteau flottaient aux rues de Saint-Germain-des-Prés.

Ne nous méprenons pas. L’émotion, l’indignation et l’empathie sont essentielles à l’action juste. La froideur désincarnée est le propre de l’inhumanité, le moteur de l’arrogance et de la geste tyrannique. Faire de la bienveillance un axe de société n’est en rien une erreur, surtout au temps de l’intelligence et de la créativité collectives. Les sciences cognitives en attestent.

En revanche, il est un piège dans lequel il ne faut pas sombrer et que l’ironie, le génie sarcastique, en un mot la lucidité des grands romanciers, parviennent à traquer : offrir à l’émotion le sceptre et la couronne. La faire régner sur tout, jusqu’à fragiliser nos digues, alimentant ainsi le feu des brasiers despotiques en pensant, sincèrement, contribuer à les éteindre.

Philip Roth, l’un des plus grands romanciers américains du XXe siècle, l’a compris. Mieux que personne, il l’a restitué au monde. À l’heure où la vague « Black Lives Matter » a gagné, tout en mutant, les rives occidentales, son roman La Tache (Gallimard) redouble d’importance.

En anglais, le titre original de l’œuvre publiée en 2000 est The Human Stain, soit « la tache humaine ». Par l’effet d’une confession rétrospective taillée comme un diamant, il nous plonge dans le berceau du politiquement correct, à l’heure où Bill Clinton s’empêtre dans l’affaire Lewinsky.

La tache, c’est cette souillure qui vous marque, indélébile, aux yeux des regards purs. C’est le mot, le geste, l’image qui vous crucifie au tribunal de la morale publique. Les droits de la défense y sont abolis. Il n’y est de délit que flagrant, si flagrant qu’il vous condamne sans autre forme de procès.

Ici, le personnage central n’est pas Coleman Silk, cet universitaire métisse ayant caché ses origines avant de trébucher d’un mot qu’il pensait anodin. Accusé de racisme pour avoir qualifié de « zombie » des étudiants absents dont il ne savait rien, pas même la couleur de la peau puisqu’ils avaient « séché », « viré d’un claque de Norfolk pour être noir, viré de l’université (…) pour être blanc », Coleman restitue la lumière au vrai héros du livre : l’Amérique et ses anges purificateurs.

Pointant avec une efficacité d’orfèvre ce « nous coercitif, assimilateur, historique, le nous à la morale duquel on n’échappe pas », ce « nous » calomniateur se contentant « d’une étiquette » tenant lieu « de mobile », « de preuve » et « de logique », ce « nous » si confortable qui transforme l’autre en « monstre » et soi en héros, Roth dénonce « ceux qui réécrivent l’histoire pour la cashériser ». Alors que, des deux côtés de l’Atlantique, des statues tombent, la valeur d’une telle prose saisit à chaque page.

En amoureux sincère de la liberté humaine, Roth nous ramène à la complexité des choses. « Notre compréhension d’autrui ne peut être, au mieux, qu’approximative, lit-on dans La Tache. Les détails n’intéressent personne. » Ainsi, Coleman est métisse, mais personne ne le sait : « Il était seul à connaître le secret de son identité. » Tout comme sa jeune maîtresse, femme de ménage et illettrée… du moins en apparence.

Voilà un roman subtil qui aide à comprendre, à faire le tri, à se garder des raccourcis et des jugements au pilori. Tout comme Chien blanc, de Romain Gary, quand il nous parle des États-Unis : « Le signe distinctif par excellence de l’intellectuel américain, c’est la culpabilité. Se sentir personnellement coupable, c’est témoigner d’un haut standing moral et social, prouver que l’on fait partie de l’élite. Avoir “mauvaise conscience”, c’est démontrer que l’on a une bonne conscience en parfait état de marche et, pour commencer, une conscience tout court. »

Nous y sommes. S’il faut bien entendu se lever pour pointer avec fermeté les violences illégitimes, en rien justifiées par la situation, y compris dans la police, on ne peut, dans un État de droit, en aucune espèce, placer l’émotion au-dessus de la norme. Les forces de l’ordre, faut-il le rappeler, ont le monopole de la violence légale. C’est là une base essentielle de notre civilisation car c’est en transférant la violence privée vers la violence légale que l’on a inventé l’État régalien. Contester cela en laissant à croire que la police française serait institutionnellement raciste, c’est non seulement faux, mais c’est fissurer notre sol.

La lecture libérale de la lutte contre le racisme, dans la lignée de la célèbre conférence d’Ayn Rand, ne juge jamais un être à autre chose qu’à l’aune de ce qu’il est et fait lui-même, sans égard à ses origines sociales ou ethniques. C’est elle qui doit triompher des attitudes autoritaires et des menaces émotionnelles faisant levier sur des générations ayant grandi entre les réseaux sociaux et la peur légitime du cyber-harcèlement. Comme l’a révélé la polémique du New York Times sur l’article de Tom Cotton, la mise à mort sociale, l’autoflagellation coupable, l’activisme des vertueux sont tout autant porteurs de dangers que le mal combattu. L’expérience communiste aurait pourtant dû nous vacciner.

À l’ère du retour des tyrannies, magnifiquement pointé par Joseph Macé-Scaron dans un essai brillant, Éloge du libéralisme (Observatoire), il faut nous prémunir contre ces drôles de fièvres.

MATHIEU LAINE

Je ne feins pas d’hypothèses…

Tramway. Lisbonne.

Dans une conversation pourtant banale, je me suis entendu répondre : « je ne feins pas d’hypothèses ». Je ne savais pas que je pouvais encore employer cette formule, désuète et un peu désarmante,  assénée, régulièrement, à l’heure d’une post-adolescence submergée par les concepts mal engrangés et la volonté de se donner à voir ou entendre, jongleur de philosophie alphabétique.

Elle est de Newton : connaître, c’est observer et mesurer. Sans s’interroger sur le « pourquoi » des choses. Seul importe le « comment » et le mesurable. Relations mathématiques du Monde, sans circonvolutions hypothétiques, sans blablas, pour ainsi dire, qui tournent autour des idées qui tournoient dans l’air, sans reposer sur le socle de la certitude finie, observée.

« Je ne feins pas d’hypothèses. » Je ne fais qu’observer et décrire, objectivement, structurellement, y compris ce que je ressens, lucide, sans questionnements autre que ceux qui ont la réponse dans la simple observation et la description froide et entière.

Ce n’est pas exactement ce que disait Newton qui se plaçait dans la science qui combat l’hypothèse et magnifie l’observable, en rejetant la métaphysique, laquelle se p!ace dans ce qui est au-delà de la nature.

Alors, pourquoi ai-je balancé dans la conversation cette citation ?

Pour combattre les sempiternelles locutions de circonstance sur les recherches inutiles, sur le mode langagier des faux poètes qui campent sur l’exacerbation de l’individu qui pense, volontaire et sûr de lui, en clamant qu’il suffit de penser pour comprendre. Et bien non. La pensée est inutile quand on décrit l’observable. Simplement. Peu importe l’emballement de la pensée.

Bref, la lucidité de l’observation, y compris celle de soi.

Mais, évidemment, ce n’est qu’une locution de circonstance, même pas acceptable pour le chercheur du sens (comme je le revendique ailleurs), lequel, évidemment encore, se situe au-delà de l’observation scientifique ou donnée.

Mais ça ne fait aucun mal de temps en temps de rappeler qu’il faut s’éloigner de l’hypothèse, de la « feindre », pour se rapprocher du « réel vrai ». C’est ce qu’on peut se dire lorsque l’hypothèse vous empêche de voir, avec bonheur un simple poivron jaune, dont la couleur se différencie de celui qui le côtoie, le rouge. Avec un verre à la main.

Relisez attentivement, et vous oublierez la divagation.

PS; Il ne me semble pas inutile dans ce billet de revenir sur la photo en tête. C’est une photo que j’ai prise à Lisbonne, moi sur un trottoir et un tramway qui passe. Trois bras accoudés dehors, un graphisme photogénique. Puis, récemment, dans mon mon logiciel de photo, j’éclaircis les ombres et j’aperçois cette femme au visage que je ne veux qualifier tant la formule serait prévisible. Je recadre, rogne,  enlève un bras parmi les trois et propose à l’intersection adéquate (la règle des tiers en peinture et photo) la femme qui vient dévorer l’image, jetant par dessus-bord le graphisme initial des trois bras. L’on pourrait, si l’on était un « circonvoluteur » faire le lien avec Newton. Mais ça serait trop facile. Il faut simplement savoir que de trois bras graphiquement et idéalement posés, une femme est venue les absoudre, en bouleversant la structure de la photographie. Je n’en reviens pas encore. Et ne veux gloser sur les réalités.