Pseudo

Romain Gary

Non, ce n’est pas la page d’un souvenir. Il s’agit de Romain Gary. Ce qui est assez crucial.

Il y a donc très longtemps.

Je me trouvais dans une librairie du quartier latin, là où je travaillais, donc près de la Sorbonne. Évidemment, le désarroi à la frontière de ma peau, prêt à la traverser. Il n’y a que dans cet état, alors qu’on vient pourtant de passer une nuit magnifique dans les bras d’un ange, une femme inouïe, qu’on erre, du moins qu’on errait, dans cette époque sans ligne, ni immatériel, dans les travées d’une librairie. Allez savoir pourquoi. La littérature, l’écriture ne peut se concevoir sans un serrement. Ou sinon, elle est de gare, comme un sandwich.

Je prends un bouquin que le libraire avait mis en évidence, rayon-romans. C’était le Gros-Câlin, signé Émile Ajar.

Je feuillète. Comme tous, bien sûr, je suis accroché par le style, à n’importe quelle page. J’achète, en même temps qu’un bouquin inutile de Nicos Poulantzas, mauvais concurrent marxiste d’Althusser (Nicos, curieusement, s’est suicidé, comme Ajar). Il fallait, certainement, amortir les chocs du sujet du roman, tellement théorisé, géométriquement, par l’antihumanisme philosophique (la négation du sujet que de mauvais lecteurs confondent avec l’individu) lequel ne pouvait tolérer ce type d’égarement subjectif, inutile, désordonné. A cette époque, seule l’analyse barthienne ou foucaldienne, permettait la lecture. La jouissance du texte brut était presque interdite. J’exagère à peine.

Je rentre donc chez moi, un appartement du 13ème qui allait devenir, rapidement, le quartier chinois. La grande tour et son parvis, Porte de Choisy, était en construction.

Et je lis.

Et je me dis que j’aurais aimé écrire ces pages d’éclatement du tout. C’est la seule preuve de l’absolu du texte le regret de ne pas avoir écrit. Je suis, je l’assure, tant la mémoire de cet instant est présente, ébahi, subjugué, presque anéanti par la jalousie devant tant de talent. Oui, jaloux devant la fulgurance. Savez-vous que l’immensité d’un texte, mêlée de la jalousie devant sa fabrication empêche d’écrire ? Vous le savez certainement.

A cette époque, alors que pourtant les WhatsApp et autre messageries instantanées n’existaient pas, l’on communiquait beaucoup, plus que maintenant. Par téléphone. Et on osait demander de venir « dans l’heure » ce qui devient inconcevable, tant la spontanéité devient suspecte (on n’imagine pas la disponibilité immédiate perçue comme concomitante d’un vide social) et inacceptable (nul n’est « libre » pour un verre ou une conversation à l’heure où l’autre appelle. Même s’il l’est. Il n’avait pas « prévu » ou est « fatigué »).

Donc, je téléphone à des amis et nous les invitons, ma compagne et moi, à manger un steak au poivre dans le bistrot en face de chez nous, dont le patron, faux manifestant du Larzac, en avance sur son temps, avait bien concocté, avec beaucoup d’invention, sa publicité des viandes bovines béarnaises qu’il faisait griller, saignantes sinon rien, (le bœuf riait sur l’enseigne, comme la vache du fromage, mais c’était un bœuf sur pieds, musclé comme un taureau, un bœuf de couleur rose, comme un cochon de lait. Et il souriait plus qu’il ne riait. Un sourire avenant).

Ils arrivent immédiatement, évidemment, le restaurateur nous accueillant avec joie (la salle était vide).

On ne me pose même pas la question de cette invitation. La vie est belle. C’était notre slogan puisque nous avions (environ dix ou douze joyeux) créé le club des fans du film de Frank Capra.

Et je raconte ma découverte. Cet Émile Ajar. J’intime, terroriste de service, l’ordre d’acheter immédiatement le bouquin. Mes amis, des vrais, ceux qui m’ont toujours tout pardonné, y compris le terrorisme qui n’est que de pacotille, me charrient et se plaignent déjà de l’année qui vient, emplie de mille commentaires emphatiques ou théoriques sur le nouveau-venu dans la littérature (c’est selon l’humeur du moment disait ma belle compagne).

Je demande à tous de se taire, ce qui faisait rire (mais je n’étais pas le seul terroriste, nous l’étions tous, même si l’on me disait que je l’étais plus que les autres).

Et je dis : « c’est un pseudo ».

Et je dis encore : « c’est Gary ».

Je le jure.

Je raconte, je dis, je raconte encore et je conclus : c’est Gary.

Il faut dire qu’à l’époque, Romain Gary était assez détesté. Trop dans l’image, dans Jean Seberg, dans le dandysme, trop résistant, trop gaulliste, trop beau pour les critiques littéraires qui n’aimaient que les romanciers à cravate, guindés, qui ne s’aventuraient pas dans le scénario et l’amour de belles actrices qui pouvaient avoir une aventure avec un black (un « noir »). Et Gary était peut-être un peu trop juif, même s’il ne le revendiquait jamais.

Moi, je connaissais Gary assez bien, je ne sais pourquoi. J’aimais, en vérité, ses détours du monde, et sa manière de frôler l’irréel, le fantastique. ll ne faisait que le frôler, de peur d’être vilipendé par les grands critiques (ceux du Magazine littéraire et ceux des dernières pages des « Temps modernes » étaient redoutables de méchanceté gratuite).

J’avais tout lu de Gary.

Et j’ai, bien sûr, tout lu d’Émile Ajar.

J’aimerais retrouver ces amis du moment. Pour qu’ils témoignent de ce dont je suis très fier depuis toujours : j’avais deviné Gary et riait aux éclats devant les autres hypothèses.

Bon, je ne vais pas continuer sur le génie de Gary-Ajar. Ou sur la mauvaise prestation de Signoret dans le film tiré de « la Vie devant soi ». Un film qui n’aurait jamais du être réalisé (en réalité, un roman ne devrait jamais être porté au cinoche, il s’agit de  deux champs différentes et il ne faut pas confondre l’historiette avec le style)

Donc, pourquoi écrire ce billet sur une histoire que tous connaissent ?

Pour un mystère.

Oui, je n’avais jamais lu « Pseudo » du même Gary, prétendument écrit par celui (son neveu) qui, dans le stratagème de l’imposture, était présenté comme Ajar.

Ce Gary (« Tonton Macoute ») qui se moque, méchamment, de lui dans ce « pseudo », je ne l’avais jamais lu.

A vrai dire, je sais pourquoi : lorsqu’un auteur s’assassine avant de se suicider, je ne veux le lire. C’est le seul bouquin de Gary que j’avais refusé de lire. Plus dur, me disais-je, que « Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable ».

Je viens de le finir.

Je regrette de l’avoir ouvert sur ma tablette.

J’aimais trop Gary et je maudis ce révolver qui se trouvait dans un coffret en bois précieux, dans son appartement de la rue du Bac et dont il s’est servi pour déchirer sa dernière page.

Romain Gary, Émile Ajar. Des cerfs-volants qui fabriquent, immenses, le ciel des planètes.

PS. C’est un billet sur le serrement.

Magie de la virgule, bonheur du réel, l’exactitude.

Paysage. Michel Béja.

Une de mes filles m’avoue lire encore Flaubert,. Après la Bovary, les « trois contes ». En jurant que ce n’est pas par mimétisme ou course effrénée ou désordonnée après le père qui encense cet écrivain à longueur de vie. Comme Il vante Ian Mac Ewan ou Philip Roth.

Elle me pose la question du fondement de cet engouement. Je lui réponds que l’explication nuirait à la jouissance du texte, que la lecture est comme un plongeon et n’a nul besoin de connaitre le taux d’oxygène dans le sang pour absorber la beauté des fonds.

Elle insiste. Et, emporté par le langage qui, comme on le sait, ne fait que couvrir le vide sidéral et aspirer l’inutile, je réponds. Idiotement. En revenant, comme à mon habitude, mais tellement ancrée dans ma lucidité et si récurrente qu’elle doit avoir une part de vérité, sur une formule sur la structure qui combat le sujet et, dans le roman, l’intentionnalité.

Je lui dis que Balzac, Zola ou les romantiques sont dans le petit sentiment générateur d’une attitude, d’un minuscule comportement, périphérique du réel en marche, lequel n’a nul besoin d’une intention ou d’une prétendue volonté qui n’existe pas. La pierre tombe d’une falaise, sans intention de tomber. Et elle existe cette pierre qui tombe. Je lui dis tout ça à ma fille. J’ajoute que rien ne vaut la description, sans torrents romantiques, sans mots qui dégoulinent sur le front de l’angoisse. Je crois que ce sont les mots que j’ai employés. J’ajoute encore que, cependant, ce dégoulinement des sens, ce sentiment torrentiel, sens en instance constante d’explosion, sont la vie, la jouissance de la vie. Et que là aussi, rien ne vaut quatre yeux qui se fondent dans l’extase de leur union.

Alors, intelligente et surtout fière de contredire le père, sûr de lui et dominateur, elle me rétorque que je suis dans la contradiction : d’un côté la froideur de la structure et de la description géométrique, de l’autre une flambée, presque un cataclysme des sens et des sentiments.

Je sais quoi répondre, tant j’ai entendu, en réalité, très peu dans la bouche d’êtres en quête de moments lisses et profonds, cette remarque, pas anodine, sur le tout et le particulier, sur la figure et son éclatement.

Mais je ne réponds pas comme je sais le faire, par les mots quie j’ai emmagasinés, depuis des siècles, pour ma réponse idoine.

je dis, simplement que Flaubert, en quelques lignes décrit le sentiment, sans s’y arrêter comme les romantiques qui en font une sauce visqueuse et sans fin. Ce qui nous ramène au centre. Comme ici, dans l’extrait des trois contes :  » Elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour ! « . Lisez et arrêtez vous à chaque paragraphe. En quelques lignes, Flaubert concentre l’histoire du monde et de ses écrasements. Je voulais commenter entre chaque ligne. J’ai commencé et abandonné tant la manière est désuète. Lisez, lisez. (« Ce fut un chagrin désordonné. Elle se jeta par terre, poussa des cris, appela le Bon Dieu, et gémit toute seule dans la campagne jusqu’au soleil levant. Puis elle revint à la ferme« )

Je reviendrai plus tard sur le « Samedi » de Ian Mac Ewan et « La tâche » de Philip Roth.

Flaubert, extrait des « Trois contes »:

« Elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour !
Son père, un maçon, s’était tué en tombant d’un échafaudage. Puis sa mère mourut, ses sœurs se dispersèrent, un fermier la recueillit, et l’employa toute petite à garder les vaches dans la campagne. Elle grelottait sous des haillons, buvait à plat ventre l’eau des mares, à propos de rien était battue, et finalement fut chassée pour un vol de trente sols, qu’elle n’avait pas commis. Elle entra dans une autre ferme, y devint fille de basse-cour, et, comme elle plaisait aux patrons, ses camarades la jalousaient.
Un soir du mois d’août (elle avait alors dix-huit ans), ils l’entraînèrent à l’assemblée de Colleville. Tout de suite elle fut étourdie, stupéfaite par le tapage des ménétriers, les lumières dans les arbres, la bigarrure des costumes, les dentelles, les croix d’or, cette masse de monde sautant à la fois. Elle se tenait à l’écart modestement, quand un jeune homme d’apparence cossue, et qui fumait sa pipe les deux coudes sur le timon d’un banneau, vint l’inviter à la danse. Il lui paya du cidre, du café, de la galette, un  foulard, et, s‘imaginant qu’elle le devinait, offrit de la reconduire. Au bord d’un champ d’avoine, il la renversa brutalement. Elle eut peur et se mit à crier. Il s’éloigna.
Un autre soir, sur la route de Beaumont, elle voulut dépasser un grand chariot de foin qui avançait lentement, et en frôlant les roues elle reconnut Théodore.
Il l’aborda d’un air tranquille, disant qu’il fallait tout pardonner, puisque c’était « la faute de la boisson ».

Théodore, si bien que pour le satisfaire (ou naïvement peut-être) il proposa de l’épouser. Elle hésitait à le croire. Il fit de grands serments.
Bientôt il avoua quelque chose de fâcheux : ses parents, l’année dernière, lui avaient acheté un homme ; mais d’un jour à l’autre on pourrait le reprendre ; l’idée de servir l’effrayait. Cette couardise fut pour Félicité une preuve de tendresse ; la sienne en redoubla. Elle s’échappait la nuit, et, parvenue au rendez-vous, Théodore la torturait avec ses inquiétudes et ses instances.
Enfin, il annonça qu’il irait lui-même à la Préfecture prendre des informations, et les apporterait dimanche prochain, entre onze heures et minuit.
Le moment arrivé, elle courut vers l’amoureux.
À sa place, elle trouva un de ses amis. Il lui apprit qu’elle ne devait plus le revoir. Pour se garantir de la conscription, Théodore avait épousé une vieille femme très riche, Mme Lehoussais, de Toucques.
Ce fut un chagrin désordonné. Elle se jeta par terre, poussa des cris, appela le Bon Dieu, et gémit toute seule dans la campagne jusqu’au soleil levant. Puis elle revint à la ferme, déclara son intention d’en partir ; et, au bout du mois, ayant reçu ses comptes, elle enferma tout son petit bagage dans un mouchoir, et se rendit à Pont-l’Évêque. »