Ovide, la curieuse stratégie amoureuse

D’abord, lisez .

C’est Ovide qui écrit :

“Ne soumets pas ta langue à la loi du poète,
Pour peu que tu le désires, tu seras de toi-même éloquent.
À toi revient de jouer le rôle de l’amant,
Contrefais par tes mots un amour qui te ronge,
À tout prix tu dois faire qu’elle ait foi en cela.
[…]
Souvent qui simule l’amour se met à l’éprouver vraiment
Et devient celui qu’il faisait semblant d’être.
Voilà pourquoi, jeunes filles, restez ouvertes à ceux qui feignent :
L’amour deviendra vrai qui naguère était faux”.

Assez rare dans l’appréhension des postures langagières et des stratégies amoureuses, des buts qui se renversent.

La simulation stimule, le fictif forge ce qu’il voulait feindre, la tromperie de l’Autre devient un bien commun , qui surgit, “en passant”, l’hypocrisie, le sourire infatuė devient, même s’il ne le veut pas, un passage du sentiment qui vient, à l’Insu du faiseur se propager chez les autres, puis chez lui, puis ensemble, l’effort d’être se transforme en climat. Et le climat, comme une danse, en un accord.

La simulation devient, comme l’a dit plus haut stimulation féconde.

Comme quoi la vérité jouissive d’une fin, un état final et entouré du Tout idéal peut passer par la simulation.

Les lignes ne sont ni droites, ni courbes,elles effacent leurs départ, leurs lancées.

Derrière mon dos, une femme qui vient de lire me dit :

– “un faux sourire devient vrai après un baiser fougueux. Et sans ce sourire, pas de baiser, pas de fougue. La simulation stimule “

Elle dit mieux que moi, je suis jaloux. Je simule une mine renfrognée, elle m’embrasse et…devinez…

PS. Ce billet a ėte écrit la nuit tombante, quand les mots, dans le crépuscule, hésitent entre clarté et ombre, jusqu’à devenir du clair-obscur, une peinture de Zurbaran.

Effet Dunning-Kruger

Dans le maniement ironique et clairvoyant du “marteau théorique”, je me suis entendu, aujourd’hui, rappeler à un interlocuteur qui se plaignait de la radicale arrogance des incompétents, lesquels, comme le dit mon amie, imaginent pouvoir être à la hauteur de l’enjeu discursif, que « c’est l’effet Dunning-Kruger ».

Je n’en revenais pas d’avoir sorti ce mot. Je l’avais rangé. J’aurais du l’employer plus souvent.

Evidemment, celui qui se plaignait de l’incompétence, l’inculture, la non-pensée de l’Autre, subissait, lui aussi, très incompétent, cet “effet”.

J’avoue avoir été assez heureux de ma réplique, en tous cas de m’être souvenu de cette théorie, que j’avais exposé, il y a donc longtemps, en prônant l’étude et la plongée dans le sujet avant de débattre, l’opinion n’étant pas “innée” et toutes ne se valant pas.

Heureux donc de ce souvenir, le trop-plein, dans la théorisation et l’appel aux concepts, pouvant être concomitant de l’écart de l’essentiel, de la pensée centrale ou décisive.  Le ventre trop plein ne se souvient plus ce qu’il a pu ingurgiter…

Donc « Dunning-Kruger ». Ce sont deux noms de psychologues américains (David Dunning  et Justin Kruger), découvreurs, en 1999, de l’effet de « surconfiance » des incompétents.

En bref : les plus incompétents, les moins qualifiés, les ignorants si l’on veut, surestiment leur compétence.

Les personnes non qualifiées possèdent cette non-qualification qui les empêchent de constater leur incompétence. Ils se glorifient de leurs capacités pourtant limitées. Etant observé que l’effet inverse est induit : les personnes les plus compétentes, les plus qualifiées, sous-estiment leurs facultés.

Darwin le disait déjà  « l’ignorance engendre plus fréquemment la confiance en soi que ne le fait la connaissance ». Ainsi (je cite) :

  •   la personne incompétente tend à surestimer son niveau de compétence ;
  • la personne incompétente ne parvient pas à reconnaître la compétence de ceux qui la possèdent véritablement ;
  • la personne incompétente ne parvient pas à se rendre compte de son degré d’incompétence ;

Il faut, à cet égard nuancer et donner une mesure. En effet, l’étude n’a pu révéler cet effet que chez les occidentaux. Une étude sur des asiatiques aboutit à un effet contraire : on se sous-estime et on veut s’améliorer. Ce qui ne rend pas, au demeurant compétent, la volonté étant chose difficile et souvent un simple mot vain et inutile, lancé par les incompétents du sentiment. Les asiatiques sont peut-être “survolontaires”. Ce qui n’est peut-être que rien du tout.

Il faut faire très attention dans le maniement de cet “effet” assez décelable, visible et flagrant. Il m’a valu quelques fâcheries et autres ruptures lorsque j’ai osé dire que les opinions n’existaient pas et que comme dit mon amie du marteau (cf un précédent billet sur la “réprimande”), il faut d’abord connaitre le titre su sujet avant de l’aborder avec celui qui est passé à la troisième ligne.

A force de se terrer dans la modestie, on finit par tout accepter, y compris l’effet “Dunning-Kruger”. Le pire : faire semblant. Et ne pas asséner une théorie difficile, pour tenter de convaincre, la peur au ventre de la prétendue immodestie. C’est à ce stade qu’on devient plat. Vaut mieux se poser la question de savoir si, dans une conversation, l’on est dans l’effet Dunnin et son effet contraire. Puis, c’est selon, dire qu’on sait mieux que d’autres. Moi, par exemple, je dis toujours que je ne sais pas jouer aux échecs. C’est parfaitement vrai. Et ça rassure ceux qui imaginent que je dis que je sais un peu autre chose…

On aura compris qu’il devient lassant de voir la parole du monde volée par l’ignorant. Tant pis pour la modestie. C’est une fausse soeur.

PS. Un effet DK : La chloroquine guérit les cancers et Einstein s’est trompé. Je ne suis pas médecin ou physicien, mais je le sais. Je vous l’ai écrit sur Facebook, vous savez…

Arendt, l’amitié

Je l’ai dit ici. Il est dommage que l’Été se termine, du moins pour le Journal « Le Monde ». Il excelle dans ses « séries », comme celle sur Belmondo ou Deneuve. Dommage, il va bientôt revenir dans la bien-pensance, sans respiration intellectuelle assez délicieuse, quand il se met à vagabonder dans le réel qui n’est rien d’autre que la traversée légère. Ou concentrée.

Ici, c’est la série du Monde des Livres, animée par l’excellent Jean Birnbaum qui n’est pas que le fils de son père, sociologue de grande estime, que j’ai pu, avec bonheur, dans un lointain passé, côtoyer, en contribuant à l’une de ses études.

Elle commence aujourd’hui, daté du 25 Août par Hannah Arendt, avant Aron.

Il s’agit de voyager dans les pensées de « certaines figures du XXe siècle qui ont incarné l’audace de l’incertitude. »

Le titre : Hannah Arendt, le génie de l’amitié

Le texte de Jean Birnbaum est excellent. Je le «colle» et ne commente pas (ce site est un bloc-notes).

Sauf pour dire, simplement, que cette histoire de la « banalisation du mal » qu’on a reprochée à Arendt, dans son bouquin sur le Procès Eichmann, était vraiment une médiocre attaque par ceux qui ne peuvent penser la Shoah, sans la penser, juste dans l’horreur. L’horreur est plus qu’un fait, un souterrain noir ; La pensée sur l’horreur, se doit de marcher sur ces terres sanglantes, pour extraire, pour la donner à comprendre, ce qui a pu faire couler le sang. Y compris l’idiotie bureaucrate.

Lisez. Birnbaum a raison.

On peut juste ajouter qu’il aurait pu ajouter, sans trop commenter, la relation d’Hannah avec Heidegger (et le nazisme sous le manteau long de la philosophie géniale ?). Mais dira-t-on, ce n’était pas le « sujet »…

Pour la philosophe, la bêtise se combat par le dialogue sincère, où se déploie « l’antique vertu de modération »

« Lors d’une visite sur le front de la Grande Guerre, l’empereur allemand, Guillaume II, aurait fait cette déclaration, au milieu des cadavres : « Je n’ai pas voulu cela. » Trente ans plus tard, en 1945, commentant ces mots avec, à l’esprit, un autre carnage mondial, la philosophe Hannah Arendt écrivait : « Ce qu’il y a d’effroyablement comique, c’est que c’est vrai. » Encore vingt ans plus tard, à l’occasion d’un entretien à la télévision, elle trouvera le même effet comique chez d’autres « responsables irresponsables » qui ont provoqué des massacres, à commencer par le criminel de guerre nazi Adolf Eichmann. « J’ai lu son interrogatoire de police, soit 3 600 pages, de très près, et je ne saurais dire combien de fois j’ai ri, ri aux éclats ! », confiait-elle.

Ce rire-là est resté en travers de quelques gorges. Il ne fut pas pour rien dans la vaste controverse qui suivit la parution d’Eichmann à Jérusalem (1963 ; Gallimard, 1966), réflexion en forme de reportage pour le magazine américain The New Yorker, qui avait envoyé Arendt suivre le procès. Rédigé d’une plume sardonique, ce texte dépeint Eichmann non pas comme un monstre sanguinaire, mais comme un clown grotesque. Tout en regrettant que ce ton narquois ait pu blesser certains lecteurs, Arendt n’en revendiquera pas moins la nécessité. « Je continue à penser qu’on doit pouvoir rire, parce que c’est en cela que consiste la souveraineté, et que toutes ces objections contre l’ironie me sont d’une certaine manière très désagréable, au sens du goût, c’est un fait », précisera-t-elle à la radio.

La pensée, un héroïsme ordinaire

Afin d’expliquer ce goût tenace, on peut mentionner une sentence du dramaturge allemand Bertolt Brecht, qu’Arendt aimait citer : « Il faut écraser les grands criminels politiques : et les écraser sous le ridicule. » Mais, aux yeux de la philosophe, ce parti pris constitue bien plus qu’une arme politique. Il engage tout un rapport à la liberté de juger. L’ironie introduit du jeu là où la pensée étouffe, elle remet le langage en mouvement. Or, pour l’autrice des Origines du totalitarisme (1951 ; Gallimard, 2002), l’expérience totalitaire est d’abord celle d’une langue vitrifiée. La « banalité du mal », cette formule d’Arendt qui a provoqué tant de polémiques, concerne moins les individus que leur discours. L’homme du mal ne dit que des banalités ; Eichmann est « incapable de prononcer une seule phrase qui ne fût pas un cliché ». Peu importe qu’il soit ou non un pauvre type, l’essentiel est qu’il débite de misérables stéréotypes.

A ceux qui l’accusent d’avoir relativisé l’horreur en affirmant que chacun de nous cache un génocidaire, Arendt répond ceci : « Eichmann n’était pas stupide. C’est la pure absence de pensée – ce qui n’est pas du tout la même chose – qui lui a permis de devenir un des plus grands criminels de son époque. Cela est “banal” et même comique : avec la meilleure volonté du monde, on ne parvient pas à découvrir en Eichmann la moindre profondeur diabolique ou démoniaque. Mais cela ne revient pas à en faire un phénomène ordinaire. Il n’est pas donné à tout le monde de ne pouvoir évoquer, en montant sur l’échafaud, que les phrases toutes faites que l’on prononce à tous les enterrements. »

On l’aura compris, Arendt ne confond pas l’intelligence avec l’érudition, ni l’audace avec la culture – elle connaît assez d’intellectuels pour savoir que beaucoup d’entre eux, y compris parmi les plus prestigieux, sont aussi médiocres que dociles. « Je pouvais constater que suivre le mouvement était pour ainsi dire la règle parmi les intellectuels, alors que ce n’était pas le cas dans les autres milieux. Et je n’ai jamais pu oublier cela », se souvient cette juive allemande qui avait dû fuir son pays après la prise du pouvoir par Hitler.

Pour elle, la « bêtise » désigne plutôt un certain rapport à soi, une manière de coller à ses propres préjugés, jusqu’à devenir sourd aux vues d’autrui. Vous vous adressez à quelqu’un et vous avez l’impression de parler à un mur ? A coup sûr, vous touchez du doigt la bêtise. Celle qui permet à un homme de faire fonctionner une immense machine de mort sans éprouver le moindre scrupule, parce que son entendement tourne à vide, et que ce pur fonctionnement le comble.

En cela, Arendt s’enracine profondément dans la philosophie antique, et d’abord dans l’héritage socratique. Si son ironie déstabilise ses interlocuteurs, ce n’est pas pour les paralyser, mais au contraire pour les obliger à s’arrêter une seconde, à faire un retour sur eux-mêmes, à renouer avec la liberté. Pas de pensée sans dialogue, avec les autres et, pour commencer, avec soi. « Parler avec soi-même, c’est déjà, au fond, la pensée », souligne-t-elle. Avoir une conscience aux aguets, se montrer capable d’entrer dans une dissidence intérieure, voilà le contraire du mal dans sa banalité : pour Arendt, la pensée est un héroïsme ordinaire. D’où son insistance sur le « manque d’imagination » d’Eichmann, l’impossibilité qui était la sienne de se mettre à la place des autres.

C’est aussi la raison pour laquelle cet héroïsme de la pensée se confond largement, chez elle, avec le génie de l’amitié : « C’est seulement parce que je peux parler avec les autres que je peux également parler avec moi-même, c’est-à-dire penser. » Le parcours intellectuel de la philosophe est structuré par cet idéal de l’amitié, à la fois explication avec l’autre et élucidation de soi.

Toute jeune déjà, la petite Hannah, qui est née à Hanovre, en 1906, de parents socialistes et cultivés, se montre sans cesse avide de rencontres. A 6 mois, « elle est en très bons termes avec n’importe qui, à quelques exceptions près, et adore l’effervescence », note sa mère, Martha, dans le journal quotidien qu’elle tient sous le titre Unser Kind (« Notre enfant »), publié dans A travers le mur. Un conte et trois paraboles, d’Hannah Arendt (Payot, 2017). A 3 ans, tout en manifestant le désir de se forger une langue à soi, Hannah apparaît « extrêmement vive, toujours impétueuse ; et très chaleureuse avec les étrangers ».

Une prudence tout sauf théorique

Plus tard, elle gardera ces traits de caractère : parfois cassante et même vacharde, elle ancrera son impatience dans une générosité exigeante. En 1914, alors que son père vient d’être emporté par la maladie, la fille de 7 ans console sa mère à la manière d’une vieille camarade : « Tu sais, maman, cela arrive à beaucoup de femmes. » Dès lors, elle qui n’aura jamais d’enfant s’adressera toujours en amie à ses proches, parents, maris, amants ou même présumés ennemis.

En 1933, après avoir été arrêtée à Berlin pour « propagande mensongère », Arendt tombe sur un policier apparemment mal à l’aise avec le nouveau pouvoir nazi, et qui lui inspire d’emblée confiance. De fait, il lui permettra de sortir et donc de quitter le pays : « Cet homme qui m’avait arrêtée avait un visage si ouvert, si honnête », se souviendra Arendt. Au même moment, elle verra se fermer bien d’autres faces, et cette déception orientera désormais son rapport au monde : « Vous savez ce que c’est qu’une mise au pas. Cela signifiait que les amis aussi s’alignaient ! Le problème, le problème personnel n’était donc pas tant ce que faisaient nos ennemis que ce que faisaient nos amis », se souvenait cette réfugiée qui avait gagné la France, où elle fut internée au camp de Gurs, dans les Pyrénées, avant de s’évader et de s’exiler aux Etats-Unis, en 1941. Dès lors, à travers les années de précarité matérielle, morale et juridique (elle reste apatride pendant dix ans), Arendt va envisager l’amitié comme l’unique espace où peut se déployer « l’antique vertu de modération », le seul lieu qui fait droit à cette pluralité où elle discerne le cœur de notre condition humaine : « Exercer une influence, moi ? Non, ce que je veux, c’est comprendre, et lorsque d’autres gens comprennent eux aussi, je ressens alors une satisfaction comparable au sentiment que l’on éprouve lorsqu’on se retrouve en terrain familier », dit-elle.

Arendt refuse de se dire philosophe, préférant se présenter comme « écrivain politique ». Et de même que sa prudence est tout sauf théorique, puisqu’elle s’enracine dans les années de fuite et la « patience active » des parias, de même son effort d’imagination se porte moins sur les idées que sur les personnes, leur honneur vulnérable, leur dignité possible.

En ce sens, quiconque voudrait découvrir l’œuvre d’Arendt devrait commencer non par tel ou tel volume théorique, mais par la correspondance si sensible, si complice, avec Heinrich Blücher, son second mari, ou par le recueil d’hommages émus intitulé Men in Dark Times (« Des hommes dans les temps sombres ») et traduit en français sous le titre Vies politiques (Gallimard, 1974). On y trouve notamment des textes magnifiques consacrés à la « politesse du cœur » qui distinguait le romancier Hermann Broch, à la bouleversante solitude du critique Walter Benjamin, qui s’est donné la mort, en 1940, à Port-Bou (Pyrénées), pour échapper à l’arrestation, ou encore au politologue Waldemar Gurian, à propos duquel Arendt écrit : « Il avait accompli ce qui est notre tâche à tous : établir sa demeure en ce monde et la bâtir sur la terre grâce à l’amitié. »

Même quand elle semblera péremptoire, comme elle le fut parfois dans sa manière de prendre position contre la guerre du Vietnam ou pour les droits civiques aux Etats-Unis, Arendt restera fidèle à cette conception de l’amitié comme désir de la confrontation sincère. Opposer l’idéologie à l’idéologie et les slogans aux slogans, lui apparaîtra toujours comme un signe de lâcheté. A ses yeux, les certitudes des « sectes » intellectuelles seront bien moins éclairantes que la « lumière incertaine, vacillante et souvent faible » des êtres chers. Lire ses textes, en hériter aujourd’hui, c’est relancer un art de la nuance qui se confond avec la revendication de l’ironie et l’exigence de l’amitié.

Prochain article Raymond Aron

Lenoir, non

Frédéric Lenoir est un sociologue, un peu, très peu philosophe, qui écrit au kilomètre tant il n’a rien à dire. Des dizaines de bouquins et des encarts de lui un peu partout. Très aimé des férus de vélos suédois. On sait que seuls ceux qui n’ont rien à dire écrivent au kilomètre. L’abondance et la grande distance ont toujours effacé le goût et la synthèse.

C’est, dès lors assez sidéré que dans les “Cahiers de l’Herne” consacrés à André Comte-Sponville, qu’on vient de m’offrir sous format Kindle aujourd’hui (merci) que j’ai pu lire, le texte de Lenoir en hommage à ACS (qui a fait scandale en considérant que des jeunes avait été sacrifiés sur l’autel du Covid). Je le livre dessous. ACS a laissé dire. Ce n’est pas bien. On devrait interdire de telles âneries sur la philosophie et son fondement.

C’est incontestablement un des principaux apports d’André Comte-Sponville à la pensée contemporaine d’avoir su faire renaître la grande question de la sagesse, celle d’une vie bonne et heureuse, telle qu’elle a été élaborée par les penseurs de l’Antiquité avant d’être délaissée par la plupart des Modernes. Lorsque j’ai fait mes études de philosophie, au début des années 1980, la mode était à Kant et à Hegel, et la philosophie antique était le parent pauvre de l’enseignement universitaire. Quelle aberration quand on sait que ce même Hegel disait que « toute l’histoire de la philosophie occidentale n’est qu’une glose de Platon et d’Aristote » ! Le mérite d’André Comte-Sponville est d’avoir remis au goût du jour la doctrine des grandes écoles de l’Antiquité, qui considèrent la philosophie non pas simplement comme une théorie sur le monde, mais aussi comme une sagesse pratique qui nous aide à vivre.

C’est exactement ce que ne dit pas ACS, c’est exactement le contraire de l’histoire de la philosophie, prétendument structuré par les grecs qui ont certes inventé l’Occident mais ne pouvaient penser le monde post-galiléen. Donc, la sempiternelle grande sagesse de grecs, discours de collégien sur son estrade d’exposé, sous les sourires de ses copains. Et tous les philosophies ont eu du mal à s’en défaire, à faire décoller la philosophie hors de ses terres ancrées sur la “sagesse”, antique, en flirtant (je le redis) avec le “développement personnel et de soi”. Je n’arrête pass de le dire dans ce site. Mais la répétition peut être salutaire.

Lenoir, chroniqueur à quatre sous, confond Le concept de joie spinoziste, parfaitement maitrisé par ACS, avec la bouillie collégienne du “Carpe diem” ou “connais toi toi-même” ou mieux “je sais que je ne sais rien”. Seul le scepticisme a pu l’emporter dans ce caramel de la pensée.

Il faudrait faire la part des choses dans l’appréhension du monde, même sur “le souci de soi”, découvert tardivement par Michel Foucault peut y avoir sa place. Souci de soi qui n’est pas “sagesse”, mais relation au monde matériel.

PS2. Même Maimonide, qui a pourtant voulu apporter un peu d’Aristote dans la pensée juive n’est ps tombé dans ce travers de la “grande sagesse”, qui sonne comme Spirou chez les grands maîtres…

Même Marcel Conche, maître d’ACS et grand connaisseur de la pensée grecque a pu éviter ces balivernes pour séries Netflix dans lesquelles le maitre de philo révèle la lourdeur adolescente, nécessairement mielleuse et sans intérêt, sauf celui du passage à l’âge adulte et les arcanes des cheminements. Hollywood enlace désormais la formule béate. Capra n’avait pas besoin de cette mélasse pour faire un film.

PS2. Pour faire savourer l’immensité de la pensée-Lenoir, je colle, sans commentaires ce que j’ai trouvé en ligne. Je ne ris même pas :

Citations célèbres, courtes, longues et belles de Frédéric Lenoir

  • ➤ Quelle est la citation la plus célèbre de Frédéric Lenoir ?
    • La plus célèbre citation de Frédéric Lenoir est :  La morale est la loi de la raison, l’amour est la loi du coeur. .
  • ➤ Quelle est la citation la plus courte de Frédéric Lenoir ?
    • La plus courte citation de Frédéric Lenoir est :  L’amour nous fait désirer sans posséder. .
  • ➤ Quelle est la citation la plus longue de Frédéric Lenoir ?
    • La plus longue citation de Frédéric Lenoir est :  Lorsque l’on est déstabilisé, que l’on sort de sa zone de confort, de ses habitudes, ce peut être l’occasion de prendre du recul, d’avoir un peu plus de distance. On peut profiter de ce temps de confinement pour réfléchir à sa vie, s’introspecter, savourer ses états d’âme. Si on lit un livre, essayons de méditer sur ce qu’il nous apporte et d’identifier quelles émotions et pensées nouvelles il suscite. On a rarement le temps de faire ça. C’est important de vivre ces moments de ralentissement.
  • ➤ Quelle est la citation la plus belle de Frédéric Lenoir ?
    • La plus belle citation de Frédéric Lenoir est :  Il craignait que l’homme n’en vienne progressivement à ne plus savoir savourer les plaisirs humbles et profonds de l’existence pour devenir un perpétuel insatisfait, toujours en quête de nouvelles possessions.

PS3. je ne ris toujours pas.

Hutcheson, sans raison, le sens moral.

le

Ce soir, a l’instant même, au téléphone, un peu remonté par des idioties en cabrioles que j’ai pu lire sur la compassion ou l’empathie de bon aloi, la fausse, venues de la vulgate qui imagine ne pas l’être, j’invoquais, encore la relation entre morale et raison, en rappelant que certains, comme Hutcheson (1694- 1746), un irlandais-écossais, maître de Locke et Adam Smith, auteur d’un Système de philosophie morale, défenseur du concept de « sens moral », affirmait l’existence d’un sens naturel capable de saisir les propriétés morales, au-delà de l’apprentissage de la morale ou du bien par un rationalisme. Une idée de la naturalité d’un tel sens.

La preuve : la bienveillance est une notion universelle. Sans volonté de la mettre en œuvre. Sans raison qui constituerait le jugement moral.

Le bien, contrairement au vrai, ne s’apprend pas …

Juste un instinct naturel qui nous apparaît, nous gouverne, qui commande bienveillance et droiture. Naturellement les humains jouiraient de cette faculté innėe du sens moral...

J’ai vite raccroché, prétextant un appel entrant urgent quand on m’a demandé si cet innéisme du sens moral était neuronal ou offert aux humains par un monde supérieur…

PS. Relisez : ” le bien, contrairement au vrai, ne s’apprend pas...”

A vérifier, dans l’empirisme.

le sens dans tous ses états

Dans mon abonnement illimité à toutes les revues, magazines, presse, je suis tombé sur une revue que je ne connaissais pas. Elle se nomme “Question de Philo”. C’est une sorte de concurrent de Philosophie Magazine (Philomag) dont je vante toujours l’effort qui est celui de ne pas sombrer dans la philosophie assimilée au “développement de soi”, dans le “Cabinet philosophique” psychophilo, revue dont j’admire la ténacité et l’intelligence discrète de son directeur (Alexandre Lacroix). Bien que les derniers numéros, sur les joies et autres bonheurs personnels post-covid, commencent à frôler ce type de philosophie pour psychologues de quartier (vous savez “être heureux avec Spinoza, avec Nietzsche”). Mais bon, tout n’est pas parfait.

Ce numéro de Juin de ce “Question de philosophie” est assez curieux: une interview de Raphael Enthoven sur son Proust de 2013 et des photos qui datent d’une décennie…

Et un dossier du mois : Evidemment : “la joie de vivre”.

J’avais décidé, un peu tancé et chauffé par mon amie du “marteau théorique” qui me somme donc de le reprendre, de démolir, insulter presque (même si je ne le fais que théoriquement alors que je devrais être plus direct avec l’infamie). Convoquant tous les amis philosophes, les vrais, pour dénoncer cette entourloupe dans la philosophie, encore l’esbroufe. A force de le répéter, je vais ennuyer : il ne faut pas confondre la philosophie avec la sagesse ou la conduite, nonobstant l’étymologie. Elle a à faire avec le réel et sa proximité avec un sens ou un non-sens. Les grecs sont des sauveurs d’âmes perdues et non des philosophes. Autant chercher sagesse et bonheur dans ce qui est constitué à cette fin, malgré la déviation chrétienne : la religion (je vais me faire assassiner, pour avoir écrit que les grecs ne sont pas des philosophes. Il faudra que j’y revienne sérieusement).

J’ai décidé que non. Je perdrai mon temps.

J’ai quand même collé, par capture d’écran en tête de billet deux extraits d’entretien avec deux philosophes médiatiques (Ferry, l’anti-spinozien d’obédience humaniste et idéaliste-religieux et Comte-Sponville, spinoziste, matérialiste et athée). Leurs photos sont, aussi, assez vieilles. Je vais élucider ce mystère. Juin 2010 ?

Remontez et lisez (en agrandissant) : les deux considèrent que la philo c’est la recherche du “sens de la vie”. Mais les discours sont radicalement différent : d’un côté Ferry qui tombe dans la recherche de la sagesse devant la peur, presque psy. De l’autre Comte-Sponville qui clame l’absence de sens pour le profit de là où nous sommes, conscients, simplement de la dimension tragique de la vie et du néant qui est son bout.

Le rédacteur en chef de la revue aurait pu changer les titres et surtout exposer l’immense différence. Ce que je ne ferai pas. Trop facile. Aux lieu et place de mon marteau théorique que je tiens en suspens, je propose un petit chef-d’oeuvre, à écouter, seul ou avec l’aimé (e) :

Chet Baker chantant “I’m old fashioned”
I’m old fashioned. Chet Baker. Au piano, l’immense Kenny Drew.

L’enfermement pascalien

France Culture, dans ses newsletters, travaille assez bien. Mieux que Philosophie Magazine dans ses chroniques de guerre du confinement, dont nous recevions aussi les billets, par mail quotidien, lorsque nous étions enfermés. J’ai relu. Ils étaient lamentables. Normal, on laissait la parole à toute le monde.

Et tout le monde, désolé de le rappeler, ne sait pas penser. Y compris les assistants ou collaborateurs en CDI de Philomag, à qui l’on demandait de nous envoyer la lamentation d’un temps. Tous peuvent ne pas savoir penser.

Cette manière de considérer que “donner la parole” qui est toujours intéressante, est une forme inévitable de la démocratie, est assez désespérante pour la qualité, juste la qualité. Les assistants, les assistantes peuvent penser mille fois mieux que les philosophes, leurs patrons, j’en connais des dizaines. Mais ce n’est pas obligatoire et acquis. Je précise ici que penser n’est pas “connaitre” tous les penseurs du monde (même si ça peut quand même aider à bien réfléchir). Penser, c’est simplement savoir qu’il n’existe pas de pensée définitive puisqu’aussi bien, nul ne connait l’origine du monde et son devenir et ne peut asséner sa vérité. Les vérités ne sont donc pas “relatives” mais en concurrence, dans un jeu un peu vain, mais autant stimulant que pétillant. Il ne faut donc pas confondre démocratie et républicanisme, comme nous l’apprennent les grecs qui, qu’on le veuille ou non, qu’on hurle contre cette parole qui sonne comme un dédain du peuple (faux), tous ne peuvent, par l’ouverture automatique du drapeau de la”démocratie” se constituer “penseurs”. Et ce malgré leurs “like” dans FaceBook.

La doxa terroriste doit donc être dénoncée, comme d’ailleurs les effets pervers de la démocratie de comptoir.

France Culture, elle, assume. On est dans la culture (même si un de ses pans politiques est privilégié). Et tant pis si les autres ne suivent pas. Il y a mille autres espaces. Il est vrai qu’en écrivant ça, ce qui me reste d’amis vont hurler. Mais l’on sait que je suis plus républicain que démocrate et non relativiste, les idées de tous, y compris des ignorants, ne se valant pas sans hiérarchie. C’est dit (et jamais répété).

Donc, France culture. J’ai reçu, en son temps, leur lettre intitulée : “Penser l’enfermement avec 5 grands philosophes” (Pascal, Sénèque, Rousseau, Schopenhauer, Foucault). Excellent chois, excellents extraits.

Je voudrais retenir ici le passage sur Pascal. Je colle et reviens :

“Du malheur de ne pas savoir rester chez soi, avec Blaise Pascal
Le texte de Pascal

“Divertissement. Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place, (…) et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. Mais (…) après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir les raisons, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près. Sans cela nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir, mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort.” Blaise Pascal, Pensées, B 139, (1670)”.

Le commentaire :

Tout le malheur des hommes, écrit Blaise Pascal, vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre”. Il est parfois en effet bien difficile de rester cloîtré sans rien faire, et de voir alors surgir des pensées qui ne nous auraient sûrement pas traversé l’esprit si nous avions pu nous affairer dehors, dans le monde… Pour éviter cela, nous tentons de nous divertir : toute distraction, futile ou sérieuse, est bienvenue.

Lorsque Pascal parle de divertissement, il ne s’agit pas de simples loisirs de temps libre, mais d’une forme d’esquive : se divertir, conformément à son étymologie latine divertere, signifie “se détourner”. Le divertissement désigne ces occupations qui nous permettent d’ignorer ce qui nous afflige, de détourner le regard des problèmes de l’existence. Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, écrit Pascal, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser ! En s’agitant ainsi, on s’expose à des tourments qu’on pourrait éviter si l’on était capable de “demeurer au repos dans une chambre”… Mais le confinement entre quatre murs n’est d’aucun secours, on ne peut demeurer chez soi avec plaisir”, souligne Pascal. L’inaction, loin de nous apaiser, nous révèle notre insuffisance : “rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application”. Car telle est la véritable condition de l’homme : à la fois “faible“, “misérable” et “mortelle” écrit Pascal, si bien que “rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près“. En cela, le divertissement n’est qu’un moyen pour nous de fuir notre condition.

Cette attitude est-elle condamnable ? Pas forcément, car elle a la vertu de nous protéger du désespoir : L’homme quelque plein de tristesse qu’il soit, si on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement le voilà heureux pendant ce temps-là. En revanche, il faut se garder de penser que le bonheur viendra du seul divertissement, car en le poursuivant inlassablement, nous oublions de vivre le temps présent. Tout cela est bien ironique : le divertissement a pour origine l’incapacité de l’homme de remédier à la mort, mais le remède pour éviter d’y penser est aussi le meilleur moyen d’y arriver sans nous en rendre compte ! C’est tout le paradoxe du divertissement pascalien qui nous enferme doublement : “La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement” écrit encore le philosophe.

Mon commentaire

Le commentateur de FC est assez faible. Pas de critique, pas de violence contre le mot, pas d’approbation, pas d’humour. C’est sans saveur et on ressort de la lecture un peu asséché.

Il n’y a qu’un seul commentaire possible.

D’abord rappeler que Pascal est un satané pessimiste, même si on l’adore lorsqu’il nous parle de l’infini et de sa crainte devant l’espace profond.

Mais enfin, l’homme est-il si misérable que ça “en soi” ? Ne vit-il que dans le malheur de son existence ?

Et ce divertissement (le grand détournement”, le bonheur et la jouissance) ,ne serait-il que la dérivation, le dérivatif au malheur intrinsèque des humains ?

Le postulat du malheur de l’homme, assez chrétien s’il en est, constitue pour notre ami Pascal, un postulat. Condition écrasée.

Et si le divertissement était la source ou même, agrémentée de croyance, le principe actif de condition humaine ? Et le malheur intrinsèque, sa tare ?

Lisez Pascal sans le poids du pêché, sans l’inévitabilité du malheur et vous comprendrez qu’il exagère (comme ceux qui se flagellent dans la condition malheureuse de l’homme, dans laquelle il se répand, comme un virus de l’esprit religieux, celui généré par l’abominable pêché originel, invention de la tristesse, que l’homme, miséreux, malheureux, interdit de jouissance, doit payer.

Dommage, Pascal est un génie. Mais c’est aussi un flagellant.

Vivement la fin du virus et les plaisirs embrassés et enlacés dans la rue, pour un hommage à la jouissance).

Levinas, pas ma tasse de thé.

– Regarde-moi dans les yeux et dis-moi, pourquoi tu me dis que Levinas est un grand philosophe. Surtout, regarde-moi dans les yeux. Ils sont bleus. »

C’est ce que j’ai pu dire aujourd’hui. C’est ce que je disais souvent, il y a longtemps, moi qui ne goûte  pas vraiment Levinas, nom magique, pour beaucoup, presque de l’herméneutique, par redondance enfermée dans un patronyme.

Si je dis « dans les yeux », c’est pour mesurer autant l’humour que la connaissance de celui où celle qui va me répondre.

Car, en effet, Emmanuel Levinas nous dit à propos du visage (l’Autre) “Je pense plutôt que l’accès au visage est d’emblée éthique. C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux ! Quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui. La relation avec le visage peut certes être dominée par la perception, mais ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas. Il y a d’abord la droiture même du visage, son expression droite, sans défense. La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d’une nudité décente. La plus dénuée aussi : il y a dans le visage une pauvreté essentielle. La preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps le visage est ce qui nous interdit de tuer. Éthique et Infini (entretiens de février-mars 1981), VII, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1982, pp.79-80.

On comprend donc que je provoque lorsque je dis « dans les yeux ».

Il y a ceux qui ne savent pas et ne connaissent de Levinas que le nom et la notion d’Autre, un peu dans la bouillie. Ceux-là ne comprennent pas. Puis d’autres qui savent et sourient. On les préfère, mais ils sont rares.

Et j’’attends la réponse à la question que je répète, en prenant mon verre de vin : « Regarde-moi dans les yeux et dis-moi, pourquoi tu me dis que Levinas est un grand philosophe. Surtout, regarde-moi dans les yeux. Ils sont bleus. »

Tous, absolument tous me sortent l’Autrui, l’Autre. Et le visage, évidemment. Celui de l’Autre.

Alors je dis : tu veux dire qu’il faut être « altruiste », ne pas regarder son nombril et s’intéresser à l’entourage, à celle ou celui qui est devant toi ou ailleurs, sans égoïsme forcené ? Que tu ne peux exister que dans le regard, (que tu ne dois voir, selon Emmanuel) de l’autre ? C’est ça ? Dis-moi ? Je sais que je provoque avec ces mots trop simples pour la philosophie.

Alors mon interlocuteur se met un peu en rogne, en me répondant toujours : « mais non, mais non, c’est plus complexe, ne fais pas l’idiot ! »

Alors, je réponds, inlassablement : « Explique, explique ! ». Personne ne peut ou n’ose. Ils savent, presque inconsciemment, que tout ceci est creux. Et qu’on peut faire, lorsqu’on est en forme, qu’une bouchée de ces balivernes fumeuses. Mais il est vrai qu’il est difficile d’exposer Levinas. Du moins verbalement, tant le vide est difficile à dire.

On aura compris que je n’adore pas trop Levinas, du moins sa philosophie, même si je peux (pas toujours) apprécier, par ci, par-là, une vérité dans ses commentaires talmudiques. J’aime le bonhomme, sa culture,son parcours, mais ça ne suffit pas. Comme j’aime la couleur bleue, mais ça ne suffit pas pour aimer le monde.

Levinas, c’est donc la notion d’Autre. Et j’affirme que ses admirateurs, souvent faiseurs, s’en contrefoutent de votre existence. Et campent sur une position presque snob, chic. Levinas est un sésame de l’esbroufe. Celui qui prononce son nom est, d’emblée, croit-il, un lettré et un grand connaisseur, encore plus qu’avec Jankélévitch. Et ce même s’il ne connait rien de son maître, sinon, deux ou trois petites phrases dithyrambiques, entendus dans les couloirs d’un colloque sur les intellectuels juifs.

Donc, une réception superficielle de l’œuvre (celle qui ne garde que l’éloge de l’ouverture à l’autre, du visage, etc.), peut-être à la mesure du superficiel de la pensée. Mais là, j’exagère sûrement.

Car enfin, que nous dit Emmanuel Levinas, platonicien (l’Idee de l’Autre) qui ne le dit pas frontalement ?

Je résume et j’assure que je ne falsifie pas : son bouquin de base (hors les commentaires talmudiques, souvent ennuyeux,sauf quelques pépites), c’est Éthique et infini d’où est donc extrait ma citation sur les « non-yeux ».

La rencontre avec autrui est donc le fondement du monde. Cette relation, nous dit-il est « éthique », au-delà de la réalité (je ne reviens pas ici sur Rosset, trop facile).

Le visage, explique Levinas, interdit de tuer. Levinas remet ainsi en cause le visage réduit à une matière, une tête.

On est, encore une fois, dans le platonisme (l’Idée de la chose qui n’est pas la chose, son apparence, Idée qui dans sa substitution au réel l’anéantit, pour le refaçonner dans une pureté presque originelle). Soit. Jusque-là, rien de dramatique, la métaphysique doit fonctionner et l’abstraction n’est pas criminelle. Même la sempiternelle affirmation de l’illusion ou l’artifice du monde. On peut lire. Même si on peut être déconcerté lorsque dans un lit avec la femme qu’on aime, on lui dit que ses yeux n’existent pas, ou, plus ridicule, qu’elle est l’Autre dans laquelle je me fonds éthiquement, sans regard.

Je sais qu’il ne faut pas ironiser devant le visage et l’Ethique. Mais lisez, je vous en supplie, lisez, comme je l’ai fait des centaines d’heures entières, Levinas et ses commentateurs. Vous ne ferez que nager dans les mots, sans le réel, y compris théorique.

Il faut donc se tourner vers autrui « comme vers un objet, en l’objectivant, en niant même l’identité, la singularité (ce qui paradoxalement peut convenir à pu Clément Rosset, pourtant pourfendeur de ce petit idealisme d’une métaphysique qui ne se cogne pas au reel. Et pourtant, nous dit Levinas, regarder un visage, cela ne revient pas à regarder un objet. Pourquoi ? D’abord, très simplement, autrui n’est pas un objet, mais il est un sujetAutrui est un moi – et en cela il est identique à ce que je suis, puisque je suis un moi – mais il est un moi qui n’est pas moi. L’autre n’est donc pas objet, mais sujetet, parce qu’il n’est pas moi, il est un sujet absolument étranger au sujet que moi je suis. 

Et c’est parti, immédiatement sur « l’énigme de l’autre” , dont l’altérité m’échappe. En raison de son altérité même, car il est mystère, dirait le professeur de Lycée.

Mais non, mais non, lis Michel, ces phrases de Levinas : « Le visage d’autrui est sens à lui seul. » « Toi, c’est toi. C’est simple, non Michel ?

Oui, trop simple. La réalité qui sonne comme un tambour dans vos tempes qui veulent absorber une réalité théorique est plus complexe.

Je m’en vais boire un verre avec autrui, au café du coin.

PS. Je ne sais ce qui m’a pris d’écrire ce billet. Il y a longtemps que je voulais dire que Lévinas n’était pas ma tasse de thé. Mais le terrorisme ambiant, dans les cercles d’études, les associations de toutes sortes, dans les bouquins théoriques m’en empêchaient. Trop difficile de critiquer celui qui est encensé (pas un seul article critique en ligne). A être seul dans la critique, c’est risquer d’être vilipendé par autrui. Et je voulais éviter. Pour la paix. La mienne, pas celle des autres qui hurlent. Pour garder mon visage lisse, prêt, immédiatement prêt à être absorbé par l’Autre…

Mais, évidemment, il me faudra revenir plus sérieusement sur ce « dialogisme » et écrire plus sérieusement sur l’esbroufe Levinas. Ils ne vont pas être contents, les Autres. Tant pis.

Détresse pascalienne

C’est Valéry qui a raison. La détresse, qui serait la perte d’un prétendu soi, est incompatible avec l’écriture ordonnée dans le sens. C’est a propos de Pascal dont les Voltaire et autre Châteaubriand vilipendaientt la tristesse folle qui l’aurait égaré de son intelligence première, qui le dit dans ces termes :

« Je ne puis m’empêcher de penser qu’il y a du système et du travail dans cette attitude parfaitement triste et dans cet absolu de dégoût. Une phrase bien accordée exclut la renonciation totale. Une détresse qui écrit bien n’est pas si achevée qu’elle n’ait sauvé du naufrage quelque liberté de l’esprit. » Variation sur une pensée. 1923.

Ce billet, pour simplement répondre à celui qui, aujourd’hui, prétend que son immense tristesse l’empêcherait de finir son roman. Les lignes qu’il m’a envoyées témoignent qu’il y a du travail et que ses phrases sont bien accordées…

Puis-je ajouter que la tristesse n’est qu’une joie en attente ?

Tout va bien, ami. Le blues est également bleu.

La souris portait une robe moulante

Là où je vivais, à l’âge de 12/13 ans, deux types de lectures s’offraient à nous : soit “l’illustré” (on dit BD maintenant), les Blek le Roc et autres Kit Carson ou, je l’assure, les romans policiers, les Chandler, les James Hadley Chgase.

Dans ces romans, le terme de “souris” pour désigner les femmes, au demeurant absolument respectées, même si leurs corps et leurs baisers étaient magnifiées, apparaissait à chaque page. Une “souris”.

Et quand, dans le dernier “Science et Avenir” que j’ouvre immédiatement, dès sa parution, j’ai lu l’article sur les “souris”, le policier et les enlacements après le whisky du détective, l’ont emporté sur la science des émotions animales. On ne se refait pas. Heureusement.

Je colle une photo de l’info.

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Hodja, Jha

Ceux qui ont un peu vécu ailleurs qu’en France, peut-être dans des pays orientaux, connaissent Hodja. Ou “Jha” (prononcez avec la jota, un h aspiré et rugueux)

Nasr Eddin (ou Nasrudin) Hodja, est un personnage mythique, d’origine turque, né en 1208 et mort en 1284. Un précurseur de l’absurde mis en forme. ,Il est connu partout, de la Mongolie, à la Turquie, en passant par la Russie et l’Afrique du Nord.

Aujourd’hui, on m’a raconté une histoire de “Jha”” ou C’ha”,comme l’on préfère. C’est son nom en Tunisie. Je livre quelques unes de ses historiettes qui naviguent dans un vide abyssal du sens. Kafka,j’en suis persuadé, devait connaître. Donc, “juste” nostalgique, diraient certains. Beaucoup plus, je crois.

LE DEUXIÈME MOIS

Il y a profit à apprendre quelque chose de nouveau », se dit Nasrudin.
Il va trouver un maître de musique :
« Je veux apprendre à jouer du luth. Combien cela me coûtera-t-il ?
— Pour le premier mois, trois pièces d’argent. Ensuite, une pièce d’argent par mois.
— Parfait ! Je commencerai le deuxième mois. »

LA HONTE DU VOLÉ

Un voleur s’est introduit chez Djeha-Hodja Nasreddin. Il fouilla partout sans rien trouver, jusqu’au moment où il ouvrit l’armoire de la chambre et y trouva Hodja.
– Que fais-tu là, lui demanda t-il, je te croyais au marché ! Tu vois, j’avais soif et je suis entré juste pour me désaltérer
– Je sais que tu es un voleur, lui dit Hodja. Dès que je t’ai entendu, je me suis caché, tellement j’avais honte.
– Honte de quoi ?
– Honte … qu’il n’y ait rien à voler chez moi

LA STUPIDE LUMIERE DANS LE JOUR

On n’aimait bien embarrasser Nasreddin Hodja avec des questions oiseuses ou carrément impossibles à résoudre. Un jour, on lui demande :
– Nasreddin, toi qui es versé dans les sciences et les mystères, dis-nous quel est le plus utile du soleil ou de la lune
– La lune sans aucun doute. Elle éclaire quand il fait nuit, alors que ce stupide soleil luit quand il fait jour.

Voilà.

Pour ceux que ça intéresse, je colle le lien d’un très bel article théorique sur le personnage en Tunisie. Bon, ça théorise. Enfants, on riait. Un clic sur le titre pour y accéder.

Pour le mutisme des écrivains

Salman Rushdie

On sait qu’il s’agit d’un mes romanciers préférés, même si ce n’est celui en tête, pas celui dont un livre est planqué sous mon lit, à portée de main de la nuit insomniaque. Mais son ‘”Furie”, plus que les autres, est remarquable, prodigieux. Tous, malheureusement, ne retiennent que la Fatwa. Alors que c’est un vrai grand.

Voilà que j’apprends qu’il sort un nouveau bouquin sur les traces de Cervantès, d’après le titre “Quichotte”. Parution en Septembre. Et je sui ravi. Peut-ėtre quelques nouvelles heures de jouissance littéraire. Rushdie n’est jamais mauvais.

Ce soir, affalé, j’ouvre “Le Point” sur ma tablette. Et je tombe, justement, sur un entretien de l’indo-anglo-saxon. Je n’aurais pas du lire. Je le sais, les écrivains disent mal. Ils feraient mieux d’écrire. Je l’avais aussi constaté avec Philip Roth. En réalité, un artiste ne devrait jamais parler et se contenter de peindre, écrire, dessiner. Et sourire.

C’est terrible cette manière, pour ceux qui ont du talent dans leur discipline de vouloir, au surplus “s’engager”.

Tiens, je cite encore Rosset, puisqu’il est dans le vent actuel de ce site :

A. L. :Vous n’avez adhéré à aucun parti ? C. R. : Jamais. Je n’ai rien signé non plus. Quand je lis les journaux et les magazines, je suis surpris de voir qu’on y présente sans cesse des portraits de gens « engagés ». Cela me fait sourire. Être architecte ou pianiste ne suffit pas. Il faudrait de plus être engagé. Moi, j’aimerais bien qu’on m’explique ce que c’est qu’une chanteuse engagée. Cette survalorisation de l’engagement est absurde : nous voilà donc en compagnie de cuisiniers engagés, de sportifs engagés…

Donc l’entretien de Rushdie dans le Point. Je le donne ci-dessous et reviens après la lecture.

DON QUICHOTTE EN AMÉRIQUE

SALMAN RUSHDIE EST DE RETOUR, ET IL EST TRÈS EN FORME. AU POINT DE RÉCRIRE LE CHEF-D’ŒUVRE DE CERVANTÈS ! MAIS LES MENACES SUR LA LIBERTÉ D’EXPRESSION L’INQUIÈTENT DANS NOTRE ÉPOQUE DU « TOUT-PEUT-ARRIVER » .

IL S’EST CONFIÉ AU POINT.PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTOPHE ONO-DIT-BIOT

Uroad trip en Chevrolet dans toute l’Amérique, des canyons aux gratte-ciel. À bord, un représentant en médicaments amoureux fou de sa dulcinée, une sublime star de la télé-réalité, « l’obsession des gauchos de la pampa argentine comme des chanteurs de reggaeton de Porto Rico » . A priori inaccessible, mais pourquoi ne pas croire en la puissance de l’amour ? Il s’appelle Ismail Smile, il est d’origine indienne, il rêve et, au fil des pages, de plus en plus. Dans la « Chevy », il parle en effet avec le fils qu’il n’a pas eu, installé à la place du mort sous la forme d’un hologramme en noir et blanc qu’une sorte de Gemini Cricket va, comme dans Pinocchio , colorer et rendre vivant. Mais ce n’est pas tout : on croise, dans Quichotte, un clone d’Elon Musk qui, sous le nom d’Evel Cent, prétend « sauver une grande partie de l’espèce humaine en la transportant sur une Terre parallèle », des racistes en costume et collier de chien qui font la loi à Manhattan et un trafic de médicaments tueurs, les fameux opioïdes qui ont fait une telle hécatombe dans l’Amérique de Trump… Salman Rushdie, remis d’un coronavirus attrapé en mars, est de retour et il est en très grande forme. Bien décidé, avec son Quichotte , réécriture contemporaine du chef-d’œuvre de Cervantès, à charger les moulins à vent d’une époque où « ce qui est normal ne paraît pas très normal », avec toutes les armes de la fiction. Il est en forme, aussi, parce que l’heure est grave. Avec JK Rowling, la créatrice de la saga Harry Potter , Margaret Atwood, celle de La Servante écarlate , et 150 autres intellectuels, il a signé la tribune du Harper’s Magazine qui a fait grand bruit aux États-Unis et dans toute l’Europe. Ils y déplorent « un ensemble de postures morales […] qui risquent d’affaiblir les règles du débat public et l’acceptation des différences au profit d’un conformisme idéologique », « un goût pour l’humiliation publique et l’ostracisme », et lâchent même le mot « censure » . À l’heure où sort en France son roman fou, fou, fou, labyrinthe d’intrigues aussi touffu que passionnant, multipliant les échos avec la tradition picaresque et le Rhinocéros de Ionesco, voici donc l’occasion de converser avec celui qui s’y connaît en menaces sur la liberté d’expression. Et en liberté d’invention.

Le Point :Alors, remis du virus ?

Salman Rushdie : Oui. Grosse fièvre, toux et incroyable faiblesse. Incapable d’écrire, aussi, parce que devant ce qui se passait dans le monde, cette humanité entière confinée, il fallait simplement se taire, écouter et observer. Impossible de rien imaginer, du reste, devant ça.

« SI VOUS EXIGEZ QUE N’IMPORTE QUI, SUR N’IMPORTE QUOI, NE DISE, OU N’AIT DIT, AU COURS DE SA VIE QUE DES CHOSES QUE PERSONNE NE PUISSE JAMAIS “DÉSAPPROUVER”, ALORS OUI, TOUT LE MONDE EST EN DANGER. »

On aurait pu penser, pourtant, que vous étiez mieux préparé que nous tous au confinement. Après tout, l’ayatollah Khomeyni vous avait forcé à rester enfermé pendant des années… Avoir une épée de Damoclès sur la tête est désagréable, mais c’est sans commune mesure avec l’avalanche de morts qui s’est abattue sur mes amis. C’est une calamité globale, j’y ai survécu, j’en suis heureux.

« AUJOURD’HUI, LE DANGER, C’EST CETTE SOUS-CULTURE AGRESSIVE ET AMNÉSIQUE QUI EST EN TRAIN DE MANGER LE CERVEAU DE TOUT LE MONDE. » SALMAN RUSHDIE

Pourquoi avoir signé la lettre du « Harper’s Magazine » ?

Comme vous le savez, j’ai passé une grande partie de ma vie à me battre au nom de la liberté d’expression, et je ne vais pas m’arrêter maintenant. Une démocratie, pour moi, c’est comme la place du village : tout le monde avance ses idées, parfois on se dispute, mais la discussion ne s’arrête jamais. Dans les régimes autoritaires, au contraire, on vide la place du village en déclarant à travers un haut-parleur : « Fini de discuter, on va vous dire ce qu’il faut penser. » Je vis encore dans une démocratie, l’Amérique. Où des pulsions de censure, certes, sont à l’œuvre. Traditionnellement, elles venaient de l’aile droite, des forces politiques conservatrices, des anciennes générations qui résistent au changement. Mais voilà qu’on voit apparaître de nouvelles pulsions de censure : venant de la gauche, de la part de gens qui, se présentant pourtant comme « progressistes », osent vous dire : « On ne peut pas dire ça. » Et entre ces deux pressions, la liberté est comme un citron dont on est en train d’exprimer le jus… C’est pour ça que j’ai signé cette lettre, dont les signataires dessinent un large spectre : des Blancs, des Noirs, des « Bruns » comme moi, des féministes, des homosexuels, des hétérosexuels… Je précise, pour faire comprendre qu’on ne défend pas un point de vue étroit. J’ai signé, aussi, parce que c’est désormais un enjeu de pouvoir : si on ne fait rien, q ui aura, désormais, le droit de s’exprimer dans les journaux ? Et qui n’aura pas le droit ? Quels livres seront publiés ? Quels films seront diffusés ? C’est crucial, ce qui est en train de se passer aujourd’hui, en termes de liberté.

« IL FAUDRAIT ARRÊTER DE DIRE “AVANT JÉSUS-CHRIST” OU “APRÈS JÉSUS-CHRIST”, ET DIRE PLUTÔT “AVANT GOOGLE” ET “APRÈS GOOGLE”. GOOGLE, C’EST LA GRANDE CÉSURE HISTORIQUE À PARTIR DE LAQUELLE L’HYSTÉRIE S’EST PROPAGÉE PAR VOIE ÉLECTRONIQUE. »

Êtes-vous inquiet ?

Oui. Des gens sont attaqués dans les facs, d’autres, pour une phrase, perdent leur boulot. Le problème de cette gauche-là, et je suis loin d’être un conservateur, c’est qu’elle produit une idéologie de la pureté absolue. Si vous n’êtes pas pur à 100 %, alors vous êtes le mal. Mais l’être humain n’est pas comme ça ! Il peut être à 100 % un trou du cul, mais jamais à 100 % un être parfait. Si vous exigez que n’importe qui, sur n’importe quoi, ne dise ou n’ait dit, au cours de sa vie que des choses que personne ne puisse jamais « désapprouver », alors oui, tout le monde est en danger. Notamment face à cette cancel culture que véhiculent les réseaux sociaux. On se met à plusieurs et on règle ses comptes. Comme je dis dans le livre : « La meute règne et le smartphone dirige la meute. » Tout a changé depuis Google. Il faudrait d’ailleurs arrêter de dire « avant Jésus-Christ » ou « après Jésus-Christ », et dire plutôt « avant Google » et « après Google ». Google, c’est la grande césure historique à partir de laquelle l’hystérie s’est propagée par voie électronique. L’instrument idéal pour vous chercher des poux. Aujourd’hui, les mots sont devenus des bombes qui pulvérisent leurs utilisateurs. Même des années après. Et faire la moindre apparition publique revient à s’exposer à une série d’explosions de ce genre.

Vous avez signé la tribune, mais votre « Quichotte » reste une charge contre le racisme aux États-Unis.

Bien sûr, et ce n’est pas contradictoire. Je ne voulais pas faire un livre sur le racisme, mais je ne peux pas faire comme si ça n’existait pas. Surtout dans la mesure où je raconte l’histoire d’un homme « brun » qui fait traverser l’Amérique à son fils « brun ». Dans ce pays, tel qu’il est devenu, un pays où règne ce que j’appelle l’« errorisme », où l’on entend qu’il nous faut une force spatiale pour combattre Daech, que Barack Obama n’est pas né en Amérique ou que la Terre est plate, il est impossible que ces deux-là ne rencontrent pas d’hostilité… J’ai repris « Don Quichotte » parce que j’avais envie d’écrire un grand roman picaresque sur l’Amérique d’aujourd’hui, et parce que ce roman génial est une critique en règle de la culture de son époque, qui ne jurait que par les chevaliers en armure qui allaient sauver des demoiselles sans défense et que Cervantès jugeait débile. Aujourd’hui, où verrait-il le danger culturel ? Certainement dans cette sous-culture, à base de talk shows , de réseaux sociaux, de débats sommaires et de tribunaux d’opinion, absolument abrutissante et amnésique, agressive et dépourvue de tout sens historique, et qui est en train de manger le cerveau de tout le monde. C’est ma cible.

Dans votre livre, le président des États-Unis « a l’air d’un jambon de Noël et il parle comme Chucky ». Mais c’est aussi un super « fabuliste ».

N’avez-vous pas peur que Trump pique le boulot des romanciers ?

Non, parce qu’il est mauvais. Quelqu’un qui dit que, pour vaincre un cyclone, il faut balancer une bombe nucléaire au milieu n’est pas crédible, même dans un roman. Ce qui est crédible, en revanche, et même avéré, c’est l’effondrement de la confiance en la vérité. Et cet effondrement n’a pas lieu qu’en Amérique.

Pensez-vous qu’il sera réélu ?

Si l’élection avait lieu demain il perdrait. Mais c’est dans plusieurs mois, alors qui sait ? Nous sommes dans l’« ère du Tout-Peut-Arriver » comme j’écris dans le roman, et il en est l’incarnation. La vérité est devenue un mensonge, le haut est le bas… Ce qui joue contre lui, c’est qu’il n’est plus le « new guy ». En tout cas, j’ai 73 ans, et si les élections vont dans le mauvais sens, je ne sais pas si je pourrai en prendre quatre de plus dans le monde de Trump. Les institutions de ce pays ont déjà tellement souffert. Ça pourrait signer sa destruction.

Au fait, dans votre roman, les protagonistes sont d’origine indienne. Aurait-il pu être écrit par quelqu’un qui ne soit pas d’origine indienne ?

Allons ! Si tout le monde ne peut pas écrire sur n’importe quoi, alors personne ne pourra plus écrire sur rien ! Mais attention, il faut le faire bien. Quand John Updike a écrit Le Putsch , en 1978, franchement, son narrateur africain n’était pas du tout convaincant. Je ne suis pas transsexuel mais, dans La Maison Golden , je fais parler un transsexuel. Je suis donc allé enquêter, une partie du travail de romancier étant un travail de reportage. Mais encore une fois, il faut le faire bien, sinon on a parfaitement le droit de vous critiquer, même, d’ailleurs, si vous avez écrit sur des gens qui ont la même identité que la vôtre. Ce n’est pas un problème d’identité, en fait : c’est un problème de talent. Ou de travail !. Quichotte , de Salman Rushdie. Traduit de l’anglais par Gérard Meudal (Actes Sud, 480 p., 23 €). En librairie le 2 septembre.

BON, BON…JE SUIS REVENU.

Relisez, relisez, que nous dit Salman ? Rien, rien et encore rien. Du lieu commun, de la purée pour chiens enragés, du vide, du creux qui se bagarre avec le néant.

Le coup du Smartphone, de Google, du travail de reportage du romancier, l’Amérique ignare, le coup de Trump (pourquoi saurait-il mieux que les autres, Mr l’intervieweur ?), celui de la démocratie place du village et tout le reste, c’est Mr Rushdie, du bullshit, à la mesure de ce que vous vilipendez. Du rien, de l’air brassé.

Ecrivez, Salman, écrivez.

Vous avez ce talent, Salman. Ne vous aventurez nulle part ailleurs que dans votre talent et n’acceptez pas pour la promo de vos bouquins de vous exposer à la découverte par vos lecteurs de ce que vous n’avez rien à dire. Comme presque tous, sauf les génies, ceux qui n’osent dire leur intelligence. D’où parlez-vous ?De votre réputation ? Laissez-nous lire vos romans, Rushdie ! Écrivez et taisez-vous…

Huawei, la dérive occidentale

Ceux qui vont lire ce billet ne vont pas en revenir. Du smartphone de geek après du Rosset ou du Pascal. J’assume. Certes, j’avais juré que je ne n’écrirai rien, du moins ici, sur un sujet technologique, même en convoquant, pour l’illusion, théorie ou philosophie (cf mon billet, justement sur Rosset : la philo n’est pas l’amour de la sagesse collégienne, ne devant pas s’occuper du bonheur et du quotidien. Elle ne peut se concentrer que sur les armatures, pour tenter de comprendre le principe de l’Univers, en tentant de ne pas trop s’éloigner du réel, il est vrai complexe dans son apparence qui est sa seule réalité.

Donc, pas de blog politique ou d’humeur du type “populaire”. J’assume l’élitisme et son éloignement. Il faut aller voir ailleurs, il y en a des millions des blogs de doxeurs (j’ai inventé le mot)

Mais, aujourd’hui, je vais faillir à la règle et dire que les Etats-Unis exagèrent et que Google devient mussolinien, presque fasciste.

Huawei. Une marque chinoise. Au top, meilleure que les Apple et Samsung, pour ce qui est du smartphone fluide et de la photo, associé avec Leica, pour nous offrir un petit bijou de téléphone qui peut égaler nos réflex et derniers hybrides et tellement souple et facile.

Les Etats-Unis, du moins ceux de Trump, ont considéré, il y a 13 mois, que par la mise à disposition de sa technologie du 5G, de ses équipements (pas les smartphones, le matériel électronique, ils sont également au top dans cette industrie) ce chinois espionnait les USA.

Le dirigeant américain a donc demandé à Google, entreprise américaine, de cesser d’accorder ses licences à Huawei, pour ses téléphones à venir.

L’on sait que sans Google et les développeurs d’applications, les Maps, les liens avec le géant, le téléphone est difficilement utilisable. Les applications sont “Google”, sur Apple ou Android.

Huawei a tenté, après cette décision de développer ses propres applications, mais la route est longue, à vrai dire impossible pour venir au niveau de Google.

Ainsi, un possesseur d’un Huawei P30 a encore Google et peut commander un Uber (qui a besoin de Maps Google). Qobuz ou Deezer sont indisponibles sur les nouveaux Huawei. Et tout à l’avenant. Celui qui a un Huawei P40, le nouveau, génial téléphone à tous les niveaux de Huawei ne peut plus utiliser normalement son a^parei.

Le 13 Août, Google a enlevé toutes les licences, y compris pour les anciens phones qui ne pourront obtenir de mises à jour Android (Android, système d’exploitation des smartphones appartient à Google) et deviendront ainsi obsolètes dans peu de temps.

Huawei va rester chinois et ne pourra concurrencer Apple ou Android, Samsung et Iphones.

C’est ici que je commente:

J’ai deux solutions :

– soit faire l’histoire des libertés, des embargos, des blocus, citer Ricardo ou Adam Smith, citer Guy Debord, revenir sur la mondialisation, la concurrence et les frontières. Là, je serai dans le style de ce site : une tentative d’analyse macro-philosophique, macro-économ-nomique, objective et s’arrêtant sur les fondamentaux

-soit dire et m’énerver. Ce que je choisis : comment peut-on interdire la technologie, sous couvert de guerre économique, prétendument protectrice. C’est comme si l’Occident refusait aux africains l’Electricité inventée en Europe. Ou les chinois interdisant l’acupuncture à Limoges ou Rome.

Ceete dérive me semble d’une gravité inégalée, extrême, dans l’histoire des cin)vilisations.

Il est curieux que personne ne s’en soit emparé pour décrire l’impéritie de certains dirigeants. L’Occident, ma région d’adoption, n’en sort pas grandi. Et aucun européen n’aurait osé de penser même ce blocus technologique.

On est tous OK : la Chine n’est pas un exemple de démocratie, notamment pour le Net. Un terrorisme d’Etat.

Mais cette décision est un affront à la liberté.Celle de la concurrence d’abord. Et de la liberté tout court.

Apple va en souffrir en Chine. Dommage. On a besoin de cette concurrence.

On ne peut créer des mondes séparés. La technologie est justement unificatrice.

J’ai l’impression, en écrivant cette banalité de revenir à mon adolescence et ses cris pour la Paix et contre la Faim.

Je vais m’attaquer au sujet, un jour. Aujourd’hui, je ne fais que dire ma sidération.

J’arrête et ne sais si j’y reviendrai ici. On va se concentrer sur l’anti-poncif. Désolé de la parenthèse sir ce sujet. Relisez. Comment peut-on interdire Google ? Le seul moyen du combat contre le totalitarisme est celui de la liberté, c’est pourtant évident.

raison suffisante, la preuve.

Certains connaissent la formule de Leibniz, dite du « principe de raison suffisante ». Je la redonne ici :

« Aucun fait ne saurait se trouver vrai ou existant, aucune énonciation ne saurait se trouver véritable, sans qu’il y ait une raison suffisante, pourquoi il en soit ainsi et non pas autrement. »

Tout s’explique, même si nous sommes incapables d’expliquer. C’est simple et définitif.

Leibniz applique ce principe au monde lui-même : il existe, non sans raison suffisante qui est sa cause, étant observé que la cause de la cause (question dans l’infini, comme nous le savons) est aussi raison suffisante, s’expliquant par une autre, bref une série sans limites de raisons suffisantes, qui restent, s’agissant du monde, inexpliquées.

Dès lors, pour expliquer les êtres et le monde, il faut bien s’arrêter, en supposant un être absolument nécessaire.

C’est que nous dit Leibniz.

Leibniz continue et nous dit que : « La dernière raison des choses, doit être dans une substance nécessaire, dans laquelle le détail des changements ne soit qu’éminemment, comme dans la source ; et c’est ce que nous appelons Dieu. »

J’ai gardé dans mes carnets cette formule et ne sais plus de qui elle est : Si le monde, alors Dieu ; or le monde, donc Dieu.

Cette preuve de la preuve de Dieu est solide, parce que, justement logique dans l’illogique.

Le fond et la cause sont nécessaires. Ou sinon, pas de monde.

Cependant, tous les philosophes vous diront qu’on ne peut expliquer le conceptuel par le concept. Une tautologie théorique. La preuve suppose l’expérimentation. Ou sinon, elle tombe dans les limbes du vide de la raison. Dans le concept en suspens, pour le dire plus juste.

Leibniz tente de nous prouver l’existence d’un être nécessaire. Le maître de l’Univers.

Une fois cette preuve apportée, resterait à approcher l’être nécessaire. A comprendre sa nécessité.

Et là, on plonge dans des souterrains dans lesquels coulent des laves d’or et de soufre. La foi les départage. C’est un sentiment et non une preuve d’une existence. Mais qui démontre, dit le croyant. Comme une foi sans raison suffisante.

PS1. Pour ceux qui se demandent comment ce billet “tombe” ici, je peux donner la réponse : il est le résumé d’une lettre que j’ai écrite il y a quelques mois à une amie qui s’interrogeait sur l’explosion, sans cause, d’un sentiment. Il a fallu que je relise Leibniz. Aujourd’hui, la question du principe de raison suffisante m’a ceinturée, au réveil. Allez savoir pourquoi.

PS2. Ce billet qui est proche d’un autre sur Moïse pourrait faire accroire à une concentration momentanée sur les “mondes supérieurs”. D’autres diraient même qu’en ces temps inqualifiables, la dérive est de mise. J’assure qu’il n’en est rien, même si la chose ne serait pas honteuse. Juste que dans l’incursion dans les concepts, on frôle toujours la même question de la cause, laquelle, comme on le sait, n’est pas un concept acceptable puisqu’elle est infinie et, dès lors, dans les nuages du haut qui enveloppent la question. Puisqu’aussi bien : comment concevoir l’infini ?

Rosset, again

Suite de mon billet précédent. “On” m’a demandé de “préciser” et “dire”.

Je donne à lire ce qui peut enchanter. En copiant, collant et quelquefois, commentant.

Espagne.“L’allégresse et le sentiment tragique de la vie sont indissociables”

« C. R. : Ma famille, avant ma naissance, a passé quinze ans en Espagne, jusqu’à la guerre civile. Mon père est tombé amoureux de l’île de Majorque et y a acheté une petite maison, baptisée Ca’n Cunieta, dont j’ai hérité. J’y vais souvent. Pour moi, Majorque est une sorte de paradis sur terre, un pays de cocagne où l’on trouve à la fois une cuisine délicieuse, des eaux bleues, Chopin, le folklore et les danses espagnols. Mon éducation sentimentale s’est déroulée là-bas. Je sais bien qu’il est un peu idiot de parler d’un tempérament espagnol. Mieux vaut éviter de raisonner comme cet Anglais qui, débarqué à Calais, conclut que toutes les femmes françaises sont rousses après avoir vu une passante rousse dans la rue. Mais il y a quand même certains traits nationaux marquants. Ce que j’aime en Espagne, c’est la gaieté, le sens de la fête, le goût de la vie qui s’exprime dans la musique et dans les danses – notamment celles qui viennent de l’Aragon, les boléros, les jotas, que je préfère aux danses andalouses plus austères. Avec cette nuance que l’Espagne est aussi le pays de la tragédie. J’ai beaucoup écrit sur le fait que l’allégresse et le sentiment tragique de la vie sont indissociables. C’est le cas en Espagne : voilà une population chez laquelle le sens de ce qui existe, de ce qui est – la dimension ontologique –, est complètement absent. Seul le paraître a de la consistance. Le monde est une porte merveilleuse, somptueuse, qui n’ouvre sur rien. Contrairement à certaines idées reçues, « les Espagnols ne prennent rien au sérieux. Chez eux, tout est factice, en carton-pâte. Pour employer le jargon philosophique, l’Espagne est le pays par excellence du phénoménisme. Ce n’est pas un hasard si l’un des plus grands philosophes espagnols, Baltasar Gracián, décrit le monde comme une apparence et affirme que « ce qui ne se voit point est comme s’il n’était point ». En Espagne, ces deux idées, « rien ne vaut rien » et « la joie de vivre est infinie », sont alliées. Tout est foutu, soyons joyeux. Rassurons-nous, tout va mal : c’est l’une de mes devises préférées. Une telle conception du monde imprègne la culture de cette nation, du don Quichotte de Cervantès aux compositions de Manuel de Falla. Il n’y a que le réel, mais le réel est dispensateur de joie. »

Extrait de: Clément Rosset. « La joie est plus profonde que la tristesse : Entretiens avec Alexandre Lacroix

Que dire de plus que ce que dit Rosset ? Oui, l’alliance entre le drame et la joie, le tragique et la danse légère, le boléro enlacé, les corps dans a caresse divine.

Dans une relation, quelqu’elle soit, sans la dimension du tragique, tout part en quenouille, à-vau-l’eau. Non pas le drame grec, juste un coeur explosé.

Lorsque j’ai écrit à mon premier amour, qu’il fallait qu’elle pleure lorsqu’elle me revoyait après quelques heures de séparation, elle n’a compris que quelques minutes plus tard, lorsque j’ai souri et qu’elle m’a pris la main.

L’Espagne est un pays en suspens de tout, accroché à rien, enlaçant le drame, époustouflant dans son éclatement des sens, pourtant quotidiens, jamais exceptionnels. Il n’y a que dans les pays du Nord qu’on sort un bon vin ou un bon jambon pour un évènement. En Espagne, c’est toujours, à l’heure de l’apéritif du jour. La quotidienneté est est sacrée.

La philosophie, jamais dans la quotidienneté ou la sagesse de l’action.

« C. R. : Oui, sans aucun doute, et cela tient à ma propre conception du travail philosophique. Je ne traite jamais, dans mes ouvrages, du moment présent. Selon moi, la philosophie, depuis ses origines chinoise, hindoue et grecque, n’est pas en rapport avec les enjeux politiques ou d’actualité, pas plus qu’elle ne permet de vivre plus sagement le quotidien. Elle entend traiter de problèmes qui ne sont pas liés aux circonstances, mais à des enjeux plus profonds, concernant la condition humaine ou l’être des choses en général. Mes livres abordent ces questions, qui relèvent de ce qu’on appelle la « philosophie première ». Fort bien, me direz-vous, mais à quoi cela sert-il ? Le seul bénéfice à attendre d’une telle manière de pratiquer la philosophie ne réside pas dans des progrès matériels rapides, mais dans une augmentation de lumière, une meilleure connaissance de l’homme et des choses. »

Extrait de: Clément Rosset. « La joie est plus profonde que la tristesse : Entretiens avec Alexandre Lacroix

Oui, La philosophie n’est pas le politique, l’idée, l’opinion, ni la sagesse qui permet de mieux vivre, avec sérénité. Ca c’est de la bouillie de chat pour apprentis penseurs et cadres de grandes entreprises. Rosset le dit mieux que moi, simplement, dans le “réel”

L’invisibilité, celle de soi aussi.

« C. R. : Quand je me regarde dans le miroir, ce n’est pas moi que je vois, et certainement pas non plus celui que voient les autres. D’abord, parce que mon image est inversée. Ensuite, parce qu’elle est réduite à une surface plane, alors que ma tête réelle est en trois dimensions. Lorsque Narcisse fait la première expérience du miroir que nous rapporte la mythologie grecque, et qu’il contemple son visage dans l’eau d’une source, il ne se reconnaît pas ; il croit en voir un autre, dont il s’éprend. Mon visage dans le miroir de la salle de bains me surprend toujours, comme s’il s’agissait de celui d’un étranger. Cette difficulté que nous avons à identifier notre reflet confirme que le moi est invisible. »

« David Hume soutient que l’identité personnelle n’existe pas, qu’elle est une illusion, et c’est en effet cette thèse que je défends à mon tour dans Loin de moi. L’objection de Hume quant à l’existence du moi, de l’antique et fameux « je », est si puissante qu’elle a tout simplement empêché Emmanuel Kant de dormir. Elle l’a tiré de son sommeil dogmatique, et c’est en partie en réaction à ces arguments que Kant a écrit la Critique de la raison pure (1781). Dans cette œuvre, Kant essaie de recoller les morceaux du vase cassé. Il reconnaît qu’on ne peut rien affirmer de certain quant à Dieu, au monde et au moi. Cependant, il maintient que, même inconnaissable, le moi existe. Pour lui, le moi n’est pas l’objet d’un savoir, mais d’une foi. En termes plus philosophiques, il explique que nous nous appréhendons sous la forme de phénomènes morcelés, discontinus, comme l’avait effectivement prévu Hume, et que, cependant, nous avons une essence, ce qu’il appelle le « noumène », qui nous reste cachée car nous ne pouvons sortir de nous-mêmes  pour la contempler. De la part de Kant, c’est là une hypothèse non justifiée, un rafistolage. Mais pourquoi Kant veut-il à tout prix maintenir que le moi existe ? Parce qu’il craint que la morale ne soit balayée s’il n’y a plus de sujet de l’action. Si « je » est une fiction, suis-je encore responsable de mes actes ? Il semble, au contraire, que je puisse faire n’importe quoi. Si je n’existe pas, alors tout est permis ! La réfutation de l’existence de l’identité personnelle heurte en Kant le philosophe qui se préoccupe hautement de la moralité humaine. »

Extrait de: Clément Rosset. « La joie est plus profonde que la tristesse : Entretiens avec Alexandre Lacroix

J’arrête sur Rosset, je passe à autre chose. Ne lâchez pas le fil.

Mais Dieu, que la pensée du réel est essentielle …!

poncif et pardon.

Persuadé que la personne qui, au téléphone, me l’a sorti, ne connait pas mon pseudo, je peux donc écrire, dans le style offensif, injonction d’une amie( cf précédent billet) : je préfère celui de Pascal que murmure, théâtralement, dans la fausse nonchalance de l’été, le faiseur, bravant le virus sur une terrasse de café bondée.

Il s’agit des poncifs qui donnent a ceux qui les clament leur propre conviction d’un enlacement époustouflant de la culture. Qui est donc celle de ‘Telépoche” (ça existe encore ?)

Celui qu’on m’a sorti aujourd’hui et que je croyais enfoui, remisé sous les estrades de bois vermoulu des collèges, c’est “carpe diem”. Je n’en revenais pas.

Et quand je dis que je préfère celui de Pascal, c’est pour tenter d’être sociable, évitant le “marteau théorique” qu’on veut me faire reprendre. C’est Pascal qui écrit dans ses pensées que :

le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie”.

Là, on pardonne. Bien que…

PS. Il faut m’extraire de cette acharnement de mon amie qui vit dans un pays où il fait très chaud et où le ciel n’est jamais bleu. Ça doit être ça : le bleu nous ramène aux caresses. Et sans lui, il fait trop chaud…

réprimande

Avant d’aborder une chose sérieuse, il me semble assez utile, pour continuer dans la mouvance du billet précédent où il est question de Gödel et de la mathématique, de livrer in extenso le msg whatsapp d’une amie retrouvée (elle m’a retrouvé par ce site Béja que j’ai malheureusement référencé sur Google et mon pseudo), avec laquelle nous avions fait les 400 coups philosophiques, nous chamaillant sans cesse, à l’envi si j’ose dire, et qui, malheureusement vit désormais à l’étranger, hors de l’Europe, ce qui m’empêche d’arpenter avec elle les allées du Jardin du Luxembourg, comme nous le faisions jadis, nous asseyant quelquefois sur les chaises en métal, à l’époque payantes moyennant le ticket rose obligatoire, demandé par des préposées souvent hargneuses.

« M, ton billet n’est pas digne de ce que je connaissais de ta témérité théorique. Tu fais dans l’exégèse, le commentaire, tu ne nous donnes presque rien de toi. Et ce n’est pas ta petite intuition de « l’au-delà de la logique » dans des « espaces supérieurs » qui pourront me convaincre de ta franchise, du « marteau théorique », comme tu disais autrefois, qu’il fallait toujours sortir devant les prétendues opinions et autres points de vue, apanages des ignorants qui croyaient pouvoir penser, à égalité avec nous qui avions lu et pensé. Je me souviens encore de ta furie lorsqu’un liseur de BD, presque du « Parisien Libéré » osait t’interrompre dans tes démonstrations improbables, pour te dire, : « c’est ton point de vue, pas le mien ». Je me souviens de tes yeux bleus qui devenaient gris et de ta voix qui devenait rauque, comme celle d’Aznavour pour répondre au petit ou à la petite : « ce n’est pas un point de vue. Et si les points de vue, les opinions si tu veux, existaient, tu ne pourrais en avoir, tu n’as rien lu, tu n’as pas théorisé, tu n’as pas comparé, tu n’es qu’un âne qui marmonne de la bouillie de doxa. Donc, merci de ne pas comparer l’ânerie à la théorie, laquelle peut, éventuellement être fausse mais qui n’est pas un point de vue. Lis et reviens me voir. Et en chemin, ne t’arrête pas pour dire à Einstein que E= MC2 est un point de vue, même si c’est relatif. Maintenant, tu te tais et tu me laisses fini, d’abord mon exposé, puis ma bière »

Je t’assure, M, tu répondais comme ça, tu parlais comme ça et j’en jouissais car tu avais raison. C’était l’amorce de la doxa des réseaux sociaux, des opinions de ceux qui sont certains de pouvoir discuter de Platon ou de Marcuse avec toi ou moi (plus fort que toi, t‘en souviens-tu ?), certains que les points de vue (même sans savoir de quoi on parle, se valent. J’étais fier de ton agressivité bien placée, M, j’adorais quand tu clouais le bec à ces ignorants, quand tu disais : « merci de ne pas m’interrompre quand je parle,  vous aurez la parole si vous avez quelque chose à dire ». J’aimais ta vérité M, fascinée par ton culot qui pouvait exister parce qu’il était juste. Moi, à l’époque, comme toutes les femmes, je n’osais pas asséner le marteau.

Mais M, qu’as-tu fait de ton talent, comme dit la Bible ?

Tu fais dans l’ombrelle, sans sortir tes haches. Tu donnes à lire aux lecteurs des hebdos, comme dans un petit article d’un minuscule hors-série.

Donc, ton « au-delà de la logique » et tes « espaces supérieurs », tu évites et tu cries ce que tu as toujours crié : un monde qui ne peut percevoir l’infini et la cause de la cause infinie est un monde qui ne sait rein, l’Esprit étant ailleurs. Tu le criais au Luxembourg, tu le hurlais aux staliniens, tu l’écrivais dans tes cahiers « Conquérant » que je volais dans ton appart.

Alors, merci de reprendre ta plume de béton et affirmer que tu sais plus que les autres, quand tu as lu et relu, pendant que ceux qui ont une « opinion » s’escriment à tenter de trouver ue phrase entre deux balbutiements, camouflant la grimace de la bêtise par un faux sourire qui ne plait qu’aux idiots, qu’aux idiotes

M, reviens à ta hardiesse, dont je sais, moi, qui ait passé des nuits à tes côtés qu’elle incrédule et jamais fanfaronne.

Ainsi, dans ton billet au titre prétendument énigmatique, tu aurais mieux fait de glisser du Leibniz, tu sais, mon auteur que tu n’as jamais détesté quand je le mêlais à la Cabale.

Celui qui rappelait que Dieu est d’abord arithméticien, géomètre et logicien. Et qu’il a choisi parmi l’infinité des combinaisons et des séries possibles, celle qui existe qui est celle la plus parfaite pour l’existence. Leibniz nous le proclamait « Dieu a choisi celui des mondes possibles qui est le plus parfait, c’est-à-dire celui qui est en même temps le plus simple en hypothèses et le plus riche en phénomènes comme pourrait être une ligne de géométrie dont la construction serait aisée et les propriétés et effets fort admirables et d’une grande étendue ».

Alors, M, tu ne t’es pas énervé dns ton billet en criant que Gödel ne pouvait pas avoir tort dans sa preuve ontologique : La création est une prévision mathématique et le monde tel qu’il est la « meilleure combinatoire possible ». L’ordonnancement du monde est le produit d’une harmonie préétablie.

Et c’est donc par la logique et la mathématique que l’on démontre Dieu, et sa logique mathématique. L’équation enlace l’équation.

Alors, remue-toi, comme avant M, et affirme et sois présomptueux, sûr de toi, écrasant l’opinion, empêchant de parler celui qui veut te donner la sienne. Fermant la bouche à ceux qui ne croient pas aux espaces supérieurs, comme toi, comme moi. Te souviens-tu, M ? OK ?

Je jure que c’est le message de mon amie.

J’en suis tellement abasourdi que j’ai oublié la chose sérieuse qui m’avait amené à ouvrir un billet. Je me suis laissé emporter a le coller. Elle va être contente, mon amie aux mille nuits, celle qui vit dans un pays que je connais où il fait très chaud alors que le ciel n’est jamais bleu

PS. Je reviens : je me souviens, à l’instant même, le motif de l’ouverture d’un billet. Il s’agissait de résumer l’introduction au travail du moment celui dans lequel je dois écrire assez longuement, pour ne pas décevoir mon amie que “l’opinion n’existe pas”. A vrai dire, l’inconscient m’a joué un bon tour : son msg whatsapp est comme une introduction à l’introduction. On n’écrit jamais par hasard.

Est-ce soi ?

Minuscule retour.

La seule question de la philosophie est, évidemment le problème “corps/esprit” ( dualisme cartésien ou monisme spinoziste). Et, partant, le seul problème qui mérite une réflexion, hors du tapage d’un bruit et de la circonvolution, est celui du sujet et du libre-arbitre.

Tout le reste n’est que passe-temps ou poésie du monde (évidemment appréciables).

Cependant, les affirmations péremptoires précitées ne peuvent faire l’impasse sur les neurosciences. On ne peut aborder le sujet du”sujet” sans leur apport pour la connaissance….

Au beau milieu d’une contribution un peu fouillis que je m’efforce de mettre en forme sur cette question, j’offre un texte paru dans la revue en ligne “La vie des idées”.

Sa clarté introductive est assez remarquable.

L’auteure se nomme Vanessa Wisnia-Weill

Le lien :

https://laviedesidees.fr/Pouvoir-d-agir-et-neurosciences.html

Je reviendrai trop longuement sur ce … Sujet.

D’avant…

Il faut que je raconte. Comme je l’ai écrit souvent, pour justifier ces billets, mon site est une de mes mémoires, un bloc-note, pas intime, dont les mots jaillissent au rythme des jours, scansions des temps qui passent, virgules des minutes qui s’accumulent, allègrement ou dans leur poids.

Il faut que je raconte ce qu’il m’est arrivé aujourd’hui. Pas trop personnel. Juste un accrochage aux incroyables comètes des moments qui filent, les jaillissements de l’imprévu, lesquels viennent souvent accompagner les jours inféconds et graves. Ils arrivent ces moments, à point nommé, quand on attend un sursaut bleuté qui chasse le noir. C’est ce qui me fait fait croire aux anges. J’ai même écrit un jour de gloire lumineuse, dans un éclat de l’exclamation surannée, que les anges croyaient en moi. Il faut avoir le front de l’écrire… On ne se refait pas.

Il est 8h. Je suis encore dans le sommeil, digérant, lourdement, les plantes que j’expérimente pour accompagner le sommeil, substitution du somnifère désormais inefficace. Cerveau lourd et paupières hésitantes à affronter la journée. Le téléphone sonne. il est tôt. Peut-être une livraison Amazon ou Franprix. Je ne crois pourtant pas en attendre une. Je décroche. Une voix magnifique, grave et sensuelle, presque celle de Jeanne Moreau.

Elle me demande si je suis bien MB. Je bredouille. Elle poursuit en me demandant si j’ai toujours les yeux bleus (je vous l’assure). Je lui réponds que je ne suis plus un bébé et que la couleur de mes yeux ne peut changer. Elle me répond qu’on ne sait jamais avec moi, qui racontait toutes les heures des histoires de rêve fantastique aux jeunes filles et qui voulait épater les professeurs avec sa maîtrise du langage soutenu. Mais qui êtes-vous, Madame ? Mais d’où tirez-vous ces balivernes ? Elle éclate de rire, me dit que je n’ai pas changé depuis notre rencontre. Je ne comprends pas, je ne connais pas cette femme, cette voix à demi rauque, qui rit aux éclats entre chaque phrase. Elle me dit que je suis un “copain”. Je n’ai jamais, jamais employé cette expression, je la hais. Et obligé les femmes à ne pas l’employer pour décrire une relation. Toutes connaissent cette sottise. Elle continue, en articulant volontairement et me dit “d’avant”. Et elle conclut : “copain d’avant”. Et elle éclate, encore de rire. Je décide d’être de bonne humeur. Je sens une mémoire qui se colle au front. “Copains d’avant”, ça me dit quelque chose…Mais oui, bien-sûr, le site ! Impossible, me dis-je, ça fait trop d’années. Il y a très, très longtemps, découvrant les potentialités d’Internet, j’avais découvert un site qui se nomme toujours “Copains d’avant”. Je suis allé voir. Les collégiens, lycéens devenus adultes et presque vieux, qui recherchent leurs copains d’antan, avec lesquels ils ont volé un ou deux flans à la boulangerie devant le Lycée. Je m’étais donc, donc, il y a vraiment longtemps, inscrit, pour rechercher une photo de classe et reconnaitre mes voisins de classe. Juste pour la joie, pas pour la rencontre qui ne voulait rien dire. Chaque temps est son propre temps et l’on n’a sûrement (ce qui n’est pas sûr) rien à se dire lorsque la relation s’est distendue jusqu’à disparaitre;, Sauf à jouer la compassion obligée. Et je comprends, qu’inscrite aussi, elle est sur le site, la voix rauque et sensuelle. Lycée, seconde. Blouses grises, blouses roses…Je lui dis, elle me répond que j’ai trouvé, que je suis comme avant, jamais défait par l’incertitude. Elle me dit, avant que je ne le demande, qu’elle a cherché mon nom, après l’avoir vu sur le site (elle ne s’en souvenait pas) en ligne et qu’elle m’a immédiatement trouvé (profession et photos) et qu’elle a téléphoné et que c’est mon transfert d’appel pendant le Covid qui m’a branché sur mon téléphone portable et qu’elle est ravie, que ma voix est un peu enrouée, ça doit être une petite bronchite et que je dois porter des lunettes, les yeux bleus étant fragiles et que je dois avoir des chemises Lacoste, comme avant, bleu-roi, que je dois jouer au baby-foot dans ma maison de campagne, que je dois avoir un ballon de hand-ball dans mon hangar, que je dois certainement écrire des romans, que je dois faire la cour à des inconnues, que je ne supporte pas le mot de “copains, qu’elle connait mon métier, qu’il suffit de taper mon nom, que mes photos sont géniales sur mon site à mon nom que j’ai du oublié d’effacer puisqu’il a plus de dix ans, que je dois fréquenter des intellectuels, que je dois avoir un pseudo, que je dois faire semblant de draguer, en disant que je drague et en disant que je plaisante, que je suis certainement un bel homme, qu’on oubliait que j’étais petit, que je devais être adorable et qu’elle était ravie de m’avoir retrouvé. Je vous le jure, je vous l’assure, ce sont très exactement ses mots. Je n’ai rien dit. Elle a encore éclaté de rire et m’a simplement dit qu’elle me rappellerait.

Elle doit être belle; On ne peut pas ne pas être belle quand on a cette voix, ce rire et cette capacité de lier les phrases comme on enlace, de mille bras magiques, un corps allongé.

J’attends qu’elle me rappelle. Sûrement demain, j’en suis certain. Je vous dirai. Incroyable. Ca doit être le Covid qui génère ce comportement. Insensé. Je vous dirai.

Logique de l’Éternel

Einstein et le jeune Godel

Le titre n’est, évidemment pas explicite. Il s’agit, ni plus ni moins, de la preuve mathématique ou logique de l’existence de D.ieu (la césure dans le nom est un signe de respect pour les potentiels lecteurs juifs religieux, le maître de l’Univers étant indicible, et, partant non écrit, sauf dans le texte sacré, même si le sujet est controversé. Les juifs Massorti ont, eux, adopté la règle de l’entièreté. Mais ce n’est pas l’objet de ce billet)

Dans un numéro de Juillet/Août de Science et Vie, un dossier intitulé « Pourquoi on croit en D.ieu ? ».

A vrai dire, le titre ne reflète pas vraiment l’essentiel du dossier. Il laisse entendre qu’il faut donner une explication scientifique de la croyance alors qu’il s’agit, ce qui est plus intéressant, de savoir si la preuve de l’existence du Maître peut être apportée scientifiquement, à l’aide d’algorithmes et de logiciels qui absorbent équations et hypothèses…

Le dossier est assez inégal dans ses différentes parties, pas toujours très clair. Cependant, la complexité du sujet nous fait pardonner l’imperfection.

Je connaissais, pas trop mal, Godel et sa preuve ontologique, pour avoir un peu joué sur ses mots et, très jeune, persuadé du génie de ma trouvaille, m’être essayé, appuyé sur ce travail scientifique, à la nouvelle, genre littéraire trop délaissée en France.

Il s’agissait de raconter l’histoire d’un homme, devenu par magie presque luciférienne une formule mathématique, qui se débattait jusqu’à l’épuisement, dans ladite ontologie et tentait, devenu formule donc, de pénétrer dans celles de Godel qui démontraient l’existence de D.ieu. Il lui fallait démonter le théorème, faux selon lui, et par l’intrusion de lui-même, déstructurer cette démonstration. Une immixtion méchante. Des cerbères encore plus mathématiciens que lui, l’empêchaient de pénétrer dans les arcanes des axiomes et autres théorèmes. Il ne pouvait entrer mais ne renonçait pas, une formule étant têtue. Il y est, ainsi, parvenu. Mais il ne put réussir, sortit du fonds Godel, redevint homme et prit la soutane, en ruminant son échec, même s’il finit par devenir Pape.

Il faut le faire d’inventer de telles sornettes, mais, jeune, on ne peut que se croire Kafka ou Ionesco, le fantastique camouflant la recherche du style. J’ai perdu ces pages. Dommage, j’aurais bien ri dans leur lecture a voix haute avec une ou un ami a l’heure d’un Minuty frais, apéritif de l’Eté qui peut allègement remplacer l’alcool de figue ou le Picon-bière..

Vous connaissez Godel, bien sûr. Mais je rafraîchis les mémoires. Le trop-plein qui nous est donné dans la connaissance est de nature à le confondre avec Turing ou Fermat.

Kurt Godel est un mathématicien, logicien (1906-1978), autrichien devenu américain, connu de tous par son fameux théorème de l’incomplétude qui a généré des milliers de pages d’interprétation. Évidemment, même pour un écrivain ou un apprenti philosophe, la notion d’incomplétude est féconde. Tout autant, justement, que la perfection finie (laquelle, selon la majorité, ne peut être que D.ieu.

Godel était donc un obsédé de la logique, qui le menait à tout ( y compris a ses immenses troubles psychiques).

A 70 ans, son grand mysticisme l’amène a proposer une preuve ontologique de l’existence de Dieu, inspirée de l’argument d’Anselme Cantorbéry et de travaux de Leibniz et connue aujourd’hui sous le nom de « preuve ontologique de Gödel ». 

J’avoue que j’en étais là. Et n’ai pas continué de suivre l’épopée mystico-logique.

Et voilà que je tombe sur la revue « Science et Vie » sur D.ieu et sa preuve mathématique, du moins logique.

Je vais, comme a l’habitude, plus bas, donner à lire tout le dossier, sous format pdf.

Mais j’en cité ci-dessous un extrait sur Godel sur lequel on ne pouvait faire l’impasse. Lisez, je reviens plus bas, si vous le voulez bien

UNE QUÊTE PHILOSOPHIQUE. Cela fait plus de mille ans que cette nécessité de l’existence divine est pressentie. Si les prémisses en sont attribuées au philosophe latin Boèce, c’est la formulation du moine bénédictin du XIe siècle Anselme de Cantorbéry qui rend l’entreprise célèbre (voir p. 72-73). Que d’encre elle a fait couler ! Elle a été retravaillée par Descartes, Hegel et Leibniz, débattue par Pascal, Kant et Spinoza, mais elle a toujours tourné autour d’un argument à la simplicité déconcertante : “Dieu a toutes les perfections, or l’existence est une perfection, donc Dieu existe.”

Plus littéraires que logiques, de tels arguments peuvent sembler du domaine de la discussion philosophique, bien loin d’une approche logico-mathématique. C’est sans compter Kurt Gödel. Ce pur logicien est célèbre pour avoir prouvé, au début des années 1930, qu’il existe des vérités mathématiques non démontrables. Jusqu’alors, on pouvait croire que toute difficulté était surmontable. Eh bien non ! En s’appuyant sur le langage formel de la logique moderne, le mathématicien autrichien démontre que certaines vérités ne peuvent être atteintes. Auréolé d’un prestige inégalable, Kurt Gödel commence à travailler sur la fameuse preuve ontologique à partir des années 1940, d’abord à Vienne, puis à Princeton, aux États-Unis.

Car contrairement à ce prédisait Kant, qui déclarait “close et achevée” la logique philosophique traditionnelle, celle-ci n’a en fait jamais cessé d’évoluer et s’est même métamorphosée à la fin du XIXe siècle, après son union avec les mathématiques formelles. Le mathématicien allemand Gottlob Frege a notamment conçu, en 1879, un des premiers langages formalisés qui permettent de vérifier un raisonnement philosophique de la même manière qu’un calcul arithmétique. Suivi, en 1910, par le logicien américain Clarence Lewis, dont la logique modale explose au cours des décennies suivantes. “Des concepts tels que ‘nécessité’ ou ‘possibilité’, utilisés en théologie et en logique, acquièrent alors la respectabilité attachée à la calculabilité ou à tous les objets calculables, qui font autorité dans le milieu des sciences”, commente le philosophe Frédéric Nef. Kurt Gödel s’attache donc à traduire Dieu dans ce langage de la logique modale, suivant les règles du système logique K.

“En termes de rigueur, ce sont les moins suspectes car elles répondent au plus grand nombre de contraintes logiques”, souligne Baptiste Mélès. Gödel s’inspire des raisonnements théologiques de Leibniz, précurseur de ces langages modernes, notamment de son concept de “perfections”, qu’il transforme en “propriétés positives” – Dieu est alors défini comme celui qui les possède toutes. Il cherche les meilleurs axiomes, les postulats les plus minimalistes et féconds. Et, après des décennies de travail solitaire, il finit par être satisfait de son résultat.

Sa preuve ontologique circule pour la première fois en 1970 dans les couloirs de son université : 12 lignes cabalistiques contenant 5 axiomes, 3 définitions, 3 théorèmes et 1 corollaire (voir p. 71), menant à la conclusion que le mathématicien, selon la légende, aurait résumée à sa mère avec ces quelques mots tendres sur une carte postale : “Maman, tu vas être contente, Dieu existe !” Cette démonstration sera publiée officiellement en 1987, neuf ans après sa mort.

Me revoilà. Juste pour deux observations.

D’abord sur les espaces supérieurs et l’au-delà de la logique. Il faut, en premier lieu, savoir que la voie pessimiste (la mort du libre-arbitre, spinoziste s’il en est, est concomitante de la preuve de l’existence de D.ieu). L’on ne pouvait, dans la ligné-e de Godel démontrer, mathématiquement, logiquement, l’existence de Dieu que si l’on abandonnait ce mythe du “libre-arbitre”. Lisez le dossier.

Mais un spécialiste en la matière a pu démontrer que rien n’était moins vrai et que le “libre-arbitre”-” était compatible avec l’existence de D.ieu. Ce que je n’aurais noté si j’avais été de mauvaise foi en laissant s’installer un vide qui confortait ma conviction (le caractère mythique du libre-arbitre (que je ne confonds pas avec le choix ponctuel parmi les choix possibles et limités)

Ce qui est terrible, c’est que ma conviction me semble au demeurant plus forte que la mathématique. Il y a, nécessairement, un dépassement de la logique, dans des espaces supérieurs. A défaut, l’on ne comprendrait pas d’où vient le monde puisqu’à l’infini, on chercherait son début, sans succès dans cette causalité. Il doit donc bien exister une pensée qui sort de la logique commune, de la mathématique causale.

Sans cette croyance d’un au-delà de la logique, la seule question de l’existence de D.ieu ne surgirait pas. C’est le paradoxe qu’intuitivement, je soutiens ( dans la logique et contre et nécessairement au-delà, qui est une autre logique qui peut d’ailleurs subir le même raisonnement à l’infini, ce qui démontrerait même l’existence de D.ieu.

Désolé de vous infliger l’intuition non démontrée du dépassement spatial, sûrement cabalistique, de la logique mathématique. Je devrais plus la travailler et je crains le questionnement de deux de mes nouveaux lecteurs, proches, à la grande intelligence taquine. Il faudrait que je passe la fin de l’été à structurer cette intuition. Elle est réelle, comme une pierre qui roule..

Puis un regret des papiers perdus. Je regrette d’avoir déchiré ou perdu ma petite et très mauvaise nouvelle sur l’intrusion dans les formules de Godel par l’homme devenu lui-même formule. En effet, si vous lisez le dossier, vous constaterez que les équations de Godel étaient fausses ou incomplètes et remettaient en cause sa démonstration.

Une femme mathématicienne les a reprises, a rectifié une erreur de Godel, pour le faire retomber sur ses pattes. Il avait raison (mathématiquement, s’entend).

C’est le pendant en miroir inversé de ma nouvelle improbable de jeune apprenti écrivain. Elle, la logicienne, elle est entrée pour sauver.

Mon personnage, lui, voulait forcer les barrières pour casser la démonstration.

Elle ne l’avait pas encore fait lorsque j’ai écrit. Ou sinon, imaginez le beau roman qui aurait pu être écrit, de la lutte entre deux humains-formules. Ils seraient devenus après la bataille perdue par l’au-delà de la logique, dans l’emportement des mots et des situations que je me connais dans ce genre, les plus grands amoureux de l’Univers. Presque l’éclatement des équations sous la canicule de Vérone.

LE DOSSIER DE SCIENCE ET VIE

Éruption

L’on remarquera vite que, reprenant ce site, je suis dans les “brèves”, sûrement pour m’échauffer…

La canicule. Pour une première fois, j’ai décidé de ne pas sortir, confiné, volets clos, pénombre goyesque, bouteille d’eau a portée de main,rarement prise, et lectures intensives sur fond de musique (chanteurs de jazz et suites françaises). Jamais fermés ces volets. Curieux la pénombre. Elle rappelle une enfance, !es parents fermaient les volets. Les gens du Sud font de la mer et du soleil leurs ennemis et de la sieste leur sauveuse obligée, le martinet ( le fouet), toujours menaçant, pour les enfants criards qui l’empecheraient. Mais jamais utilisé.

Donc, c’est volets clos que je lis dans un fauteuil jaune. C’est fou ce qu’il y a à lire. Le jour où ce plaisir disparaît, on est mort.

Donc je viens de lire dans une revue scientifique que ” le soleil se réveille” après des milliard de milliards d’années. On vient, en effet, de déceler une éruption de je ne sais quoi.

J’avoue ma stupéfaction. Comme un volcan dans le soleil. Comme si l’on me disait qu’on vient de déceler une fuite d’eau dans l’océan…

La transpiration du chien

Je ne peux pas m’empêcher, depuis que mon instituteur, Mr Truchy, nous l’a appris, de rappeler l’origine du mot “canicule”. Le mot vient de l’italien canicula, qui signifie petite chienne (du latin canis, chien). Ce nom a été donné à Sirius, l’étoile la plus brillante de la constellation du Grand Chien…

PS. Quand j’étais adolescent, pour faire mon drôle,je disais, dans mon pays natal, où la canicule sévissait autant que les boums à twist : ” chienne de chaleur”.

Beaucoup entendaient une autre expression sur chienne et chaleur et se demandaient si “je n’avais pas disjoncté” avec cette “canicule”.

L’écriture et le plaisir d’exister

Je colle ci-dessous “l’instantané pdf” (agrandissez sur votre écran) du “Magazine littéraire” qui m’a incité à acheter et lire ce petit livre. “Un automne de Flaubert”. Alexandre Postel.

Je viens de le terminer.

Deux commentaires sont possibles :

  • soit, immergé dans la tristesse de Flaubert, vous en chopez un peu et finissez triste en fermant le bouquin
  • Soit vous admirez encore plus l’immense écrivain qui ne revient au monde que par l’exactitude d’un mot au milieu d’autres tout aussi exacts.

A vrai dire, l’alternative est assez saugrenue : la tristesse, lorsqu’elle est flaubertienne, est acceptable. Peut-être même essentielle.

EXTRAIT DU “MAGAZINE LITTERAIRE3

Ecosophique.

Retour, après une suspension involontaire qui m’a permis de lire. Et même, sur ma tablette, le journal « Le Monde », dont tous savent le sentiment que je lui porte et sur lequel il serait vain et inutile de s’appesantir. Sauf à ressasser mon propos millénaire sur sa course effrénée après la bien-pensance, confinée dans certains quartiers parisiens.

N’empêche. Il faut être honnête et fair-play. Après avoir passé les premières pages (politique-mélénchoniste, international-anti israélien, société-anticapitaliste-primaire, art-dans la-mouvance-contemporaine, spectacles et musiques-Avignon-off, on peut, quelquefois trouver des articles intéressants, que l’on ne trouve nulle part ailleurs (je parle de la presse quotidienne et non des revues spécialisées). Dommage que « le Monde » cherche des lecteurs dans le Marais ou le Lubéron, beaucoup de ses journalistes pouvant avoir du talent. Dommage, à, vrai dire, que « Le Monde » s’escrime à courir après Libé. Comme un mulet après un âne.

« Le Monde », je le sais depuis longtemps, est souvent excellent dans ses numéros d’Été, ses « séries ».

La « série » sur Belmondo (Bebel) est excellente. Je l’ai mise en forme sous format pdf (ce qui n’est pas rien) et vous l’offre ici, même si ce n’est pas le propos de ce billet qui veut se concentrer sur une autre « série », celle de Nicolas Truong sur la nouvelle « french theory ».

Nicolas Truong est, comme, Roger Pol-Droit, un chroniqueur de la philosophie. Je ne veux les comparer ici, mais juste affirmer que Truong pense, sans simplement compiler. Je l’aime beaucoup Truong. Allez en ligne sur son wiki ou ses dernières contributions. Toujours intéressant. Et puis avec lui, une certaine proximité dans l’amour du Cosmos.

Le titre de ces 6 numéros : « les penseurs écopolitiques du nouveau monde ».

Je cite plutôt que de paraphraser :

« De la catastrophe nucléaire de Fukushima à la fonte du permafrost de l’Alaska, des espoirs déçus de la COP21 à la crise inattendue liée au Covid-19, la pensée s’est décentrée, renouvelée, régénérée afin de relever le défi de penser dans un monde abîmé. Une nouvelle génération d’auteurs est en train d’éclore sur la crise du capitalisme, les décombres du soviétisme et les impasses du productivisme. Des intellectuels de terrain, souvent, qui se sont frottés à l’ethnologie et formés à l’anthropologie. Ancrés dans des territoires – ou reliés à ceux-ci – qu’ils défendent à l’aide de nouveaux concepts ».

Et donc :

« Armée de ces nouvelles ontologies, toute la génération écosophique plaide pour l’élargissement du politique « aux bêtes, aux fleuves, aux landes, aux océans, qui peuvent eux aussi porter plainte, se faire entendre, donner leurs idées », comme l’affirme l’écrivaine Marielle Macé, autrice de Nos cabanes (Verdier, 2019), avec « ce sentiment que nous vivons dans un âge où toutes les entités qui peuplent le monde réclament attention et patience ». Car le tournant écopolitique de la pensée contemporaine repose sur une conversion de l’attention. Puisque la crise écologique est « une crise de la sensibilité », assure Baptiste Morizot, c’est-à-dire un appauvrissement, voire « une extinction de l’expérience de la nature », comme le déplore l’écrivain et lépidoptériste américain Robert Pyle, il importe de retrouver les voies de l’attention aux êtres vivants, qu’ils soient humains ou non. »

Et que :

« Une nouvelle ontologie, une conversion de l’attention, une fréquente inscription territoriale de la pensée et une envie d’élargir la démocratie réunissent cette galaxie. Mais gare aux mauvaises lectures comme au simplisme des exégètes. Comme le risque de tomber dans un catéchisme écologique, avec son « culte de la Nature », mené par des « animistes illuminés », s’agace Régis Debray dans Le Siècle vert (Gallimard, 56 p., 4,90 euros). Comme la tentation de céder au « règne de l’indistinction » entre les animaux et les plantes qui, selon la philosophe Florence Burgat, ne résiste pas à une véritable phénoménologie de la vie végétale (Qu’est-ce qu’une plante ?, Seuil, 208 p., 20 euros). Ou bien encore de verser dans un zoocentrisme à l’égalitarisme déplacé, explique le philosophe Etienne Bimbenet dans Le Complexe des trois singes (Seuil, 2017).

Mais rien n’y fait. La nouvelle vague écopolitique est en train de déplacer les lignes idéologiques et de s’imposer dans l’espace politique et médiatique.

Désolé d’imposer cette introduction, qui est donc celle de Truong à sa série. Mais il faut comprendre : la Nature, l’Ecologie, la plante, l’animal, la Terre Gaia se sont introduit dans la philosophie et la nouvelle « bande » française flirte ou enlace animisme et totémisme, pour les fondre dans un nouveau discours qui n‘a plus d’autres référents que ceux scotchés à la mère Nature.

Puis 5 numéros du « Monde », pour 5 « penseurs ».

J’affirme que, malgré une certaine détestation de la « deep écologie », de la pensée à la mode, de l’intégration de l’homme dans un monde d’insectes, ses égaux, de mon « spécisme » affirmé, de mon agacement contre une petite pensée de hangar de ferme dans la permaculture, de l’irritation contre ces prétendus philosophes ou anthropologues (la fonction, qui ne veut rien dire est à la mode) qui se déplacent à la Campagne, sans baby-foot, comme dans un nouveau Larzac, de cette infatuation terroriste, de l’oubli, par haine anti-biblique ou psychanalytique de l’homme, de la certitude (la mienne) d’un futur sans catastrophe, de l’adaptabilité de l’être humain, de la concrétude d’une ère anthropocène pas si mal fagotée, avec ses assises, de la puérilité des pensées orientales de quartier au m2 horriblement cher, malgré tout ceci, j’ai abordé la lecture (notamment pour des motifs de nécessaire sérénité) très « zen », me promettant de ne pas, d’emblée la jeter aux orties, écrivant, énervé, son inutilité et son infécondité théorique ou son ridicule.

Je me l’étais juré.

Et bien non, je n’ai pu me tenir à ma promesse, tant la lecture de ces âneries m’a énervé. Ce qui est peut-être excellent pour faire vibrer un corps.

C’est dans un prochain billet, sérieux, que je vais décortiquer la malfaisance, l’adolescence, l’incongruité de cette pseudo-pensée.

J’ai d’ailleurs remarqué que Truong ne l’encense pas vraiment. Je vais lui téléphoner. Je sais qu’il aime l’Entrecôte « Marchand de vin ». On en dégustera une ensemble. Comme au bon vieux temps. Celui de la pensée. Jamais dite à table où il faut rire. Écrite.

Donc à un prochain-n billet.

En l’état, je livre la série (en PDF)

A bientôt pour le texte sur les « nouveaux penseurs écosophiques ». Il est quasiment prêt, comme un autre sur la question qu’un juif religieux, d’une intelligence prodigieuse, m’a posée sur le goût d’une huitre et sa salinité qu’il ne peut gober, sauf à détruire son orthopraxie. Mon texte en réponse est prêt. J’hésite à le mettre en ligne. On verra demain.

PS. Ce que je viens à l’instant, très, très vite, sur les écopolitiques de service je l’assure, est un peu, mais pas complètement, destiné à un ami, que je ne vois plus beaucoup mais qui m’a demandé ce que je pensais de Vinciane Despret et de ses oiseaux. C’était une manière, pour lui, de me provoquer, pour que je reprenne la plume. Juste au moment où je la reprenais. Gentil.

Freud, le rabat-joie

Je ne me suis jamais, ici, aventuré dans la psychanalyse, n’ai jamais approché ou convoqué Freud ou Lacan, tellement certain que j’allais, très mal, brouillon dans la hargne ou l’agacement, sans structurer la critique, simplement vilipender et jeter aux orties ce discours dont je disais, déjà très jeune, qu’il était lui-même castrateur, réducteur et anti-“pousse à jouir”.

L’analyse pouvait être juste (ce qui n’est pas sûr) pour décrire le fond, le matelas d’un comportement, mais recouvrait, pour rester dans la métaphore, d’un sombre drap théorique, pas toujours clair, la simple jouissance simple des instants, qui ne faisaient aucun mal à l’autre ou même à soi. Je le disais depuis la nuit des temps, en tous cas depuis le jour où j’ai compris qu’on ne vivait qu’une fois et que les étoiles, par milliards de milliards, n’en finissaient pas de pouvoir être admirées, sans le frein de la culpabilisation de cette volonté ou même celui, prétendument efficient et encore crissant, de ce qui expliquait cette obsession de leur vision.

Certes, plus tard, dans l’étude théorique et philosophique, j’ai du renoncer à me camper dans cette réaction assez adolescente dans la mouvance d’un “carpe diem” de banlieue. Il fallait bien me coltiner avec la théorie. C’était, même, à une époque, mon métier. Et j’ai accepté, dans la période dite “structuraliste”, le discours lacanien dont je ne sais si je l’ai bien absorbé ou compris. Mieux, je clamais à qui voulait l’entendre que j’avais découvert la jouissance de la théorisation dans un bouquin d’occasion acheté chez Gibert-Jeune, à l’âge de 14 ans, écrit par un certain Pierre Daco, aux éditions de poche Marabout : “les triomphes de la psychanalyse” qui suivait ceux (les triomphes) de la psychologie.

Vrai, j’avais, mieux que dans la philosophie qu’à cet âge on ne saisit pas vraiment, le sens, le processus de la théorisation. Le lien avec une vie, avec soi et le sentiment, avec l’intuition vitale ne se satisfait pas de la lecture aride de Kant ou de Hegel.

Ainsi, par cette vulgarisation de la psychanalyse, je découvrais “l’explication théorique”, l’analyse donc. Je disais donc merci à Pierre Daco de m’avoir initier à la réflexion qui dépassait l’analyse littéraire de texte de collège et révélait, justement le “caché” de la pensée, son point nodal extirpé et non dit. Oui, une initiation à la théorie, disais-je. Naïvement. L’inconscient était théorique, analytique si j’ose dire.

Ce qui aurait du, normalement, me pousser à parfaire la matière, la psychanalyse.

Et bien, non. Une certaine aversion à son endroit s’est installée. Castratrice et trop explicative, trop primaire dans le maniement des quelques concepts de salon qui la gouvernait, avais-je dit jeune et sûrement idiot. Il en resté quelque chose. Le discours lacanien, élitiste et obscur, dont tous, à l’époque, se vantaient de l’appréhender dans sa radicale nouveauté ne m’a jamais accroché. Plutôt le contraire.

Non pas que dans un anti-intellectualisme de circonstance, j’abhorrais le style théorique, non limpide, d’emblée. Non, j’en raffolais. Mais toujours un recul devant la psychanlyse et ses explications, ses Oedipe, ses onanismes, ses actes manqués et ses lapsus qui faisaient mille pages de circonvolutions inutiles.

Evidemment que le psychanalyste de service me servait le discours classique de l’autruche que je pouvais être, en niant l’explication de moi, la “sous-jacence” de mes comportements.

Je provoquais dans la réponse, en rappelant qu’abrogeant, en bon spinoziste, également le sujet, libre, conscient, l’interlocuteur devait être dans le vrai. Je me niais et ne voulais rien savoir de moi qui perturberait ma jouissance des cieux et de la terre. Ca décontenançait, cet aveu. Mais je n’y croyais pas, sans toutefois esquisser un sourire qui pouvait faire sombrer le jeu du don des bâtons contre moi.

Non, la psychanlyse était un espace triste pour des tristes rendus encore plus tristes de l’être et de découvrir les ressorts de leur tristesse.

Mais j’arrête ici cette petite incursion dans cet agacement pour faire lire enfin ce qui m’amène à revenir sur la psychanalyse et à coller en tête de billet une photo de Freud et de Dostoïevski

Ce matin, je prends la décision de “relire” les frères Karamazov de l’immense Dostoievski, longtemps et injustement abandonné dans la lecture.

On connait l’histoire : le père est tué. L’odieux Féodor Karamazov est assassiné. Par qui, par lequel de ses trois fils ? Dimitri le débauché, Ivan le savant ou l’angélique Aliocha ? Tous ont désiré sa mort. Au moins une fois.

Immense livre, immense.

Comme l’introduit Wiki :

Publié sous forme de feuilleton dans Le Messager russe de janvier 1879 à novembre 1880 (la première édition séparée date de 1880), le roman connut un très grand succès public dès sa parution1.

Le roman explore des thèmes philosophiques et existentiels tels que Dieu, le libre arbitre ou la moralité. Il s’agit d’un drame spirituel où s’affrontent différentes visions morales concernant la foi, le doute, la raison et la Russie moderne.

Dostoïevski a composé une grande partie du roman à Staraïa Roussa, qui est aussi le cadre principal du roman (sous le nom de Skotoprigonievsk). Au début de l’année 1881, Dostoïevski songeait à donner une suite au roman, dont l’action se déroulerait vingt ans plus tard

Depuis sa publication, le livre est considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature mondiale et a été acclamé par des écrivains comme Albert Camus, William Faulkner ou Orhan Pamuk et des personnalités comme Sigmund Freud, Albert Einstein ou encore le pape Benoît XVI.

Drame familial, drame de la conscience humaine, interrogations sur la raison d’être de l’homme, tableau de la misère, de l’orgueil, de l’innocence, de la Russie au lendemain des réformes de 1860, orgies, miracles, ce roman de Dostoïevski, son dernier, est donc considéré comme son chef-d’œuvre.

Donc, je veux relire, même si, avec Dostoïevski, j’ai toujours dans la tête un petit pas en arrière, comme le torero devant l’immense toro. Son christianisme, du côté de la flagellation, de la souffrance nécessaire, du pêché originel, et encore de la souffranc e humaine peut désespérer le danseur de boites de nuits…

Mais bon, c’est immense, c’est immense et encore immense que ce roman. Comme mon Moby Dick…

Alors j’ouvre (sur ma tablette) le bouquin, le coeur un peu haletant (je l’assure, comme un rendez-vous impromptu avec son premier amour qu’on n’a pas vu depuis des siècles).

Et je tombe sur l’introduction : c’est le fameux texte de Freud sur le bouquin intitulé “Dostoïevski et le parricide”. Je l’avais oublié ce truc. Je savais qu’à l’époque, encore, j’avais hurlé : comment ce Freud peut–il nous gâcher la lecture ? Comment osait-il, ce briseur de jouissance même littéraire ? Comme si l’on expliquait à celui qui aime le fino, ce vin de Jerez, sec, salé par la mer andalouse, que “c’est le sel ,Monsieur, le sel que vous aimez. Pour rejeter la douceur de la vie”. C’est ce que je sortais, idiotement, je le sais, à l’époque.

Mais les années passant et avec ce passage, la prétendue venue de la réserve et de la sagesse, je m’arrête au texte et m’y plonge. Il a sûrement des choses à nous dire ce Freud.

Dieu, que je ne me trompais pas ! Insipide, prévisible, gâcheur de plaisir, oubliant, malgré son introduction l’écrivain pour ne retenir que le névrosé Dostoïevski, dans son onanisme, dans sa folie rentrée, dans sa haine du père et tutti quanti…

Je cite :

Dans la riche personnalité de Dostoïevski, on pourrait distinguer quatre aspects : l’écrivain, le névrosé, le moraliste et le pécheur. Comment s’orienter dans cette déroutante complexité ?

l’écrivain a fait de son matériel, en privilégiant, parmi tous les autres, des caractères violents, meurtriers, égocentriques ; cela vient aussi de l’existence de telles tendances au sein de lui-même et de certains faits dans sa propre vie, comme sa passion du jeu et, peut-être, l’attentat sexuel commis sur une fillette

le fond pulsionnel pervers qui devait le prédisposer à être un sado-masochiste ou un criminel,

qu’un symptôme de sa névrose, qu’il faudrait alors classer comme hystéroépilepsie, c’est-à-dire comme hystérie grave

l’épilepsie de Dostoïevski

L’hypothèse la plus vraisemblable est que les attaques remontent loin dans l’enfance de Dostoïevski, qu’elles ont été remplacées très tôt par des symptômes assez légers et qu’elles n’ont pas pris une forme épileptique avant le bouleversant événement de sa dix-huitième année, l’assassinat de son père[2].

« Tu voulais tuer le père afin d’être toi-même le père. Maintenant tu es le père mais le père mort. » C’est là le mécanisme habituel du symptôme hystérique. Et en outre : « Maintenant le père est en train de te tuer. » Pour le moi, le symptôme de mort est, dans le fantasme, une satisfaction du désir masculin et en même temps une satisfaction masochique ; pour le surmoi, c’est une satisfaction punitive, à savoir une satisfaction sadique

Bon, j’arrête, je vous donne le texte, dans son intégralité, en lecture et téléchargement et je reviens pour quelques mots.

ICI LE TEXTE DE FREUD SUR DOSTOIEVSKI

Certes, mille bouches vont s’ouvrir pour me blâmer devant cette attaque de l’énorme Freud. En me demandant de ne pas dénier le droit d’analyser les ressorts profonds de l’oeuvre et, partant ceux de son “écrivant”.

Rien de plus faux : lorsqu’on “convoque” le débat entre responsabilité de l’écrivain et l’autonomie de la littérature, on s’attache au fond. Par exemple Céline et son antisémitisme. Pas à la presonne. On dit “c’est un salaud”.

Mais on n’analyse pas la névrose de l’auteur, libre de se révéler, sauf s’il agresse physiquement une personne.Le lecteur n’est pas le médecin de l’auteur, son analyste (de surcroit, assez creux, comme l’est Freud).

Il faut interdire l’introduction de Freud, du moins dans l’édition de l’oeuvre.

Celui qui veut connaitre la biographie névrosée de Dostoïevski peut se la procurer où il veut, se délecter du diagnostic du maître viennois.

Car celui qui lit le Freud avant d’aborder le premier mot de l’immense écrivain (certainement névrosé comme beaucoup de génies) n’a plus envie de lire et ne voit que le parricide expliqué psychanalytiquement.

Freud est un gâcheur de lecture. Freud est un névrosé de la jouissance. Il ne l’aime pas en soi. Car quand on explique une couleur, on ne la voit plus.

les chemins spinozistes

les malentendus spinozistes

4 émissions des “chemins de la philosophie” (France Culture)

France Culture, les chemins de la philosophie. 4 émissions sur Spinoza, d’inégale valeur , une série intitulé “Quatre malentendus spinozistes“. Mieux que rien.

1 – (1/4) : “La liberté n’est que l’ignorance des causes qui nous déterminent”. Plongeons à Amsterdam au 17ème siècle en compagnie de Spinoza, auteur de l'”Éthique” et penseur novateur du concept de liberté, à l’encontre d’une certaine intuition que nous pourrions avoir de cette dernière. La liberté serait-elle plutôt une libération ? Est-ce la connaissance qui nous libérera ?

“La liberté n’est que l’ignorance des causes qui nous déterminent

2 – 2/4 “La vertu de l’Etat, c’est la sécurité”. Spinoza est célèbre pour son “Ethique”, pourtant, ses réflexions politiques sur l’Etat sont importantes, près de 3 siècles plus tard. Entre 1670 et 1677, il écrit deux traités soulevant une question cruciale : l’Etat peut-il réconcilier le maintien de la liberté et l’exigence de sécurité ?

“La vertu de l’Etat, c’est la sécurité”

3 – 3/4 “La béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même”. Spinoza le dit dans l’Ethique : ce livre est un manuel de béatitude. À la fin, le lecteur découvre que celle-ci n’est pas une récompense, mais la vertu même… Mais qu’est-ce qu’une vertu quand le bien et le mal n’existent pas. Comment l’obtenir ? Quelle différence entre la béatitude et la joie ?

La béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même”

4 – 4/4 “L’homme n’est pas un empire dans un empire”. Cette citation sonne comme un cri dans une époque cartésienne qui distingue le corps de l’esprit autant que l’homme de la nature. Pour Spinoza, l’homme n’est qu’une modalité parmi bien d’autres de la nature, il n’est qu’interactions. Sa puissance ? Celle d’être affecté.

L’homme n’est pas un empire dans un empire.