incursion, CLS

Ciel, nuit, D….y. Photo Michel Béja

Une femme, que je ne connais pas, a, dans un message, fait allusion à l’un de mes billets sur Claude Lévi-Strauss, presque mon maître. 4 lignes, dit-elle, d’un de ses textes que j’ai collé, où “tout serait dit.

J’ai recherché, ai trouvé, mais suis, également tombé sur ce que j’avais écrit sur “Race et histoire” et la rupture de “Race et culture” que rares, englués dans le prêt-à-dire, avaient relevée, alors qu’elle était flagrante. Un peu dérangeant. Un billet de Janvier 2017.

Je le redonne, ce billet, par un “ping”, un clic sur le titre :

PS. Photo du ciel, à 55 kms de Paris, retrouvée.

Titres du Monde

Devant une bière, sur une chaise assez inconfortable d’une terrasse néanmoins agréable, sur ma tablette, je lis, calmement, après une journée de travail harassante, le Monde. Je colle les titres. Et ne commente pas. J’hésite a commander un nouveau demi. Ça gonfle le ventre, paraît-il.

“Chaque année est pire que la précédente”. Dans le nord de la Suède, les éleveurs de rennes sami subissent de plein fouet les effets du dérèglement climatique

“Intégration des réfugiés : la France peut mieux faire”

“A Béthune, l’angoisse et l’espoir
des salariés
de Bridgestone”

“Le spectacle musical, rongé par le désarroi, nourrit des craintes pour sa survie

“Argent sale : les grandes
banques ferment les yeux

La nouvelle enquête conduite par le Consortium international des journalistes
d’investigation et 108 médias montre que de célèbres établissements restent poreux au blanchiment d’argent et peinent à lutter contre la fraude”

une histoire d’un soir

C’était un soir de Roch Hachana, le réveillon de la nouvelle année juive. Toute une famille, dans le salon, bougies déjà allumées, l’attendait. Elle était en retard. Eva, c’est son nom. Elle raconte toujours qu’elle aime son nom. Et qu’elle a échappé à « Fortunée », nom que voulait lui donner sa mère, en l’honneur d’une vieille tante qui avait trop souffert dans sa vie. Elle s’était ravisée au dernier moment, l’un de ses cousins l’ayant convaincu que le prénom, même dans une charmante désuétude, devait être lourd à porter.

On sonne à la porte. On va lui ouvrir. Mais ce n’est pas elle, c’est un homme. Il demande très poliment, mains croisées derrière le dos, la permission d’entrer, il se dit ami d’Eva et doit dire.

La mère est sur ses gardes, le père l’invite à entrer.

Il enlève son imperméable, le pose sur un fauteuil, reste debout quelques minutes, sans parler. Tous, dans la salle à manger ne comprennent pas.

L’homme dit qu’Eva ne pourra venir, un souci de dernière minute. Mais qu’elle lui a demandé de la remplacer dans la tablée. Il ajoute que ses cousins sont fâchés. Il devait être à cet instant chez eux.

Personne ne comprend, personne.

Le père lui demande de s’asseoir, la cérémonie commence, grenade et miel.

Personne ne parle. Tous regardent l’homme.

C’est à cet instant qu’il se lève et leur dit qu’il cherche des parents adoptifs. Et leur demande s’ils veulent bien l’adopter.

L’histoire est vraie.

PS. J’avais dit que je « reviendrai sur Roch Hachana. Pour le concept. Mais je n’ai pu m’empêcher de raconter une histoire vraie. Je reviendrai pour le concept de « commencement » et de « tête ».

lien one drive

Juste un lien, dans un message, en réalité de “service”, le demandeur perdant tout dans son ordi et assure qu’en le “publiant”, il l’aurait donc toujours sur la main. Ce qui est gentil en même temps que pratique. Surtout pour sa commande pour ” ses murs”, dans sa nouvelle maison. Y compris pour moi, au demeurant. Sauf que ça change, au fil des ajouts et des prises du jour ou de la semaine.

Je lui rappelle qu’il n’est nul besoin de télécharger Onedrive, même si on peut, ça marche bien. Y compris le diaporama, dans le menu 3 petits points…

LE LIEN

https://1drv.ms/u/s!AsmfR9ikt8Aig_5w_P5SdBV0oHN6Gg?e=fFhwKV

Roi…

Roi. De “pique”, évidemment.

Étudiant, d’abord rue d’Assas avant d’être sorbonnard, du moins géographiquement, je souriais lorsqu’à l’entrée de la Faculté, un « monarchiste » nous donnait, très poliment, nous offrait presque, l’un de leurs tracts. Cravate toujours ajustée, quelquefois veste en tweed sous un imperméable en vraie gabardine « Burberry’s » (désormais l’apostrophe a disparu, c’est dommage, c’était très chic, à la mesure de la marque).

Caricature d’eux-mêmes, me disais-je, oubliant allègrement mon polo Lacoste et ma veste en cuir « Mac Douglas ». Mais Ils étaient charmants, ce qui me faisait leur pardonner leur impéritie, leur extraordinaire bévue, juste dans l’époque post-soixante-huitarde, la pire dans les diktats, les théorisations terroristes. Que j’ai maniées aussi, mais plus dans une salle de recherche, sorbonnarde donc, haut perchée dans l’immeuble de la rue Victor Cousin, avec vue sur les PUF, que dans la rue ou les manifs dans lesquelles je ne suis jamais, jamais allé, prétextant toujours une agoraphobie, manigance qui me permettait de rester au chaud, dans mes livres, mes draps, mes aventures sous les draps pendant que mes amis allaient du côté de la République, de la Bastille.

Je prenais donc leurs tracts, aux monarchistes d’Assas, tout en jetant (on ne le ferait plus aujourd’hui, on ne jette plus, heureusement sur les trottoirs) ceux des petits fascistes du Gud et Unidroit, également à l’entrée de la Fac. Toujours à deux doigts d’en découdre physiquement. Ce qui est d’ailleurs arrivé.

On se demande, à la lecture de ces premières lignes qui frôlent la confession alors qu’il n’y en a aucune dans ce site (sauf celle sur « la pasión » de la tauromachie, dans un billet qui m’a valu plusieurs cris de joie ou de terreur) ce que je veux raconter, en revenant sur les monarchistes d’Assas.

Je conte, à vrai dire, au fil des heures passées, très exactement, le retour de ce souvenir.

Je lis donc souvent la « Revue des deux mondes », la plus vieille des revues mensuelles française, certes dans la mouvance libérale, exécrée donc par les lecteurs exclusifs du Monde, de Libé, des Inrockuptibles, du Nouvel Obs. De Télérama aussi.

Comme beaucoup le savent (je suis obligé ici de rappeler ce que je veux toujours éviter, s’agissant d’une « pensée personnelle » qui frôle la petite description de soi, sauf par le biais des idées ou des concepts qui révèlent ceux qui les manient), que je n’aime pas cette pensée formatée, même si elle contient des vérités théoriques ou sociales incontournables. Mais l’ancrage dans ce prêt-à-penser est trop réducteur. Tous (dont moi) sont capables de prédire, une seconde avant la prise de parole de l’un d’eux, ce qui va être dit. Formaté, téléphoné.

Donc la revue des deux-mondes, vilipendé par les éditorialistes des revues et journaux précités( Extraits de presse : Le Monde : « Drôle de tournant à la « Revue des deux mondes »Il y a quelques mois, la vénérable revue a changé de direction – et de ligne éditoriale. Au risque de perdre son âme ? Par Edouard Launet Publié le 07 juillet 2015 », Les Inrocks « La Revue des Deux Mondes est-elle devenue franchement réac ?)

Il est vrai que l’affaire Fillon a assassiné cette revue qui versait une mensualité de 5000 € à Pénélope.

Mais non, ni Pénélope, ni le reste n’étant ma tasse de thé, je lis cette revue, pour tenter, comme ailleurs, y compris dans les journaux qui m’exaspèrent, un article marquant, une écriture joyeuse, une pensée plaisante. Le numéro sur Kundera, le dernier article de Fumaroli sur Chateaubriand et Tocqueville sont remarquables.

Parmi les membres de cette revue, se trouve un certain Marin de Viry.

Je trouve qu’il écrit bien, même si à l’évidence la gauche n’est pas son côté préféré. Mais soit, ce n’est ni un fasciste, ni un terroriste, comme peut l’être un « écrivant » de Libé ou du Monde (pas tous, lisez les séries d’Été du Monde, il n’y a pas mieux sur terre, dommage que l’Été soit fini). Il écrit bien et sa pensée, certes plus proche de celle de Finkielkraut que de celle de Badiou ou Mélenchon, n’est pas inacceptable (je suis prudent avec les mots, les terroristes veillant, toujours le fusil en bandoulière))

Je suis allé donc voir en ligne qui était ce Marin de Viry. Et c’est là que j’ai découvert qu’il était monarchiste ! Républicain, évidemment. Un monarchiste républicain. Et qu’il avait écrit un bouquin sur le sujet.

Non, je n’achèterai pas le bouquin. Je sais d’avance ce qui y est dit.

Mais je donne à lire l’interview qu’il a donné au Figaro, à l’occasion de la sortie de son livre en 2017. Lisez, tout n’est pas faux ;

Il est dommage qu’il faille passer par le concept de royauté pour revenir à la République française et ses valeurs immuables et extraordinaires, bien loin de celle des campus américains, ou des pseudos intellectuels de l’Est américain, qu’on veut nous impose.

Oui, l’Amérique devient un problème pour la pensée du monde, qu’il s’agisse de celle, surréaliste, des Trump, mais aussi celle indigéniste, genrienne, féministe sans clairvoyance qui, sans passeport, illégalement (illégitimement) est entrée en France. Pensée sans papiers de référence sauf celle des petites pensées dans les allées de leur chères (…) universités (celle des valeurs que la France a porté, loin de l’idiotie par ses grands hommes qui ne sont pas tous au Panthéon. Je viens de déraper, De Viry ne parle pas des States. C’est moi qui suis furieux de constater qu’un aussi grand pays, empli de combattants, inventeur de mille choses, qui sait nous sauver sur les côtes de Normandie, qui a mille défauts comme l’Europe se laisse embringuer, encore une fois par la pensée de Campus ou de bande dessinée au héros à la mèche rousse ou blonde l’on ne sait pas…

PS. Je ne sais ce que me prend de finir dans la diatribe, un Dimanche pourtant calme. Ça doit être mon nouveau café, pas suffisamment fort. Et il me faut me réveiller. Ce que je dois faire par la plume acerbe

Donc le texte, curieusement inséré ici. Tous savent que je ne suis pas monarchiste. Mais, républicain et anti-fasciste, évidemment.

Marin de Viry : «Après trente ans d’antifascisme, Le Pen aux portes du pouvoir. Bravo les gars !»

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – A l’occasion de la sortie d’Un Roi immédiatement, Marin de Viry a accordé un entretien fleuve au FigaroVox. L’écrivain et critique littéraire revient sur la crise politique qui traverse le pays et son attachement à une monarchie qui ne serait pas anti-républicaine.

Par Vincent Trémolet de Villers

Publié le 24 février 2017 à 19:24, mis à jour le 25 février 2017 à 17:53

Marin de Viry est un écrivain et critique littéraire français, membre du comité de direction de la Revue des deux Mondes. Il enseigne à Sciences Po Paris, dont il a été diplômé en 1988, et a été le conseiller en communication de Dominique de Villepin durant sa campagne pour l’élection présidentielle de 2012. Auteur du Matin des abrutis (éd. J.C. Lattès, 2008) et de Mémoires d’un snobé (éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2012), il vient de publier Un Roi immédiatement (éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2017).

FIGAROVOX. – Votre livre pose un regard cruel sur le quinquennat Hollande. Vous l’avez vécu comme une épreuve?

Marin de VIRY. – Comme une épreuve pour l’amour que je porte à mon pays, certainement. Cette épreuve a commencé depuis longtemps, et au fond elle est arrivée à son terme avec ce quinquennat: le pouvoir n’est plus capable de faire souffrir le pays, il a donné tout ce qu’il pouvait sur ce plan-là. Quand j’étais à Sciences Po au milieu des années 1980, on m’expliquait doctement que le meilleur régime possible, c’était la Cinquième République (avec des majuscules), pour les raisons historico-politiques que l’on sait, à laquelle il fallait nécessairement rajouter une couche de technocrates ayant intériorisé l’intérêt général, l’édifice étant complété par les partis politiques, qui avaient vocation à s’occuper de l’alternance. Laquelle consistait à mettre en œuvre une politique rocardo-barriste ou barro-rocardienne, suivant que le pays voulait plutôt un peu de mouvement ou un peu d’ordre. Cet immobilisme à trois têtes – institutions, partis, technocratie -, légèrement animé par l’alternance, ces moments d’effusion populaire, d’oscillations autorisées sous contrôle du système, nous a conduit dans le mur, dont je vous fais grâce de la description.

C’est la confusion des esprits sur fond de déroute morale, intellectuelle, économique et sociale, qui a régné pendant bientôt quarante ans.

Alors que ce bel édifice rationnel aurait dû nous conduire vers l’idéal d’une économie sociale de marché où tout aurait été à sa place dans une perspective de progrès continu, c’est la confusion des esprits sur fond de déroute morale, intellectuelle, économique et sociale, qui a régné pendant bientôt quarante ans. Sous François Hollande, il faut ajouter à cette confusion un facteur «de gauche» qui – je crains de le dire en raison de l’amour sincère que je porte à l’idée socialiste que je ne partage pas -, aggrave le tableau.

C’est donc non seulement une épreuve patriotique, mais aussi une épreuve intellectuelle et politique. Intellectuelle, parce que le faux prétexte idiot du combat contre le fascisme – c’est-à-dire contre le Front National – a commencé en 1981 et que ça suffit, trente-cinq ans plus tard, de voir encore à l’œuvre cette procédure de mise en accusation automatique, que les «jeunes» appellent le «point Godwin» (si tu dis le premier le mot «facho» à ton adversaire, tu as gagné) qui a permis à la gauche de remplacer le principe de réalité par l’invective, et a substitué à la responsabilité une sorte de droit à faire n’importe quoi pourvu que l’intention soit sentimentalement correcte. Si je pleurniche au nom des plus hautes valeurs de l’homme, je suis exempté d’action et encore plus de résultat. A contrecourant des intérêts profonds de la société, une certaine gauche – pas la bonne, qui existe et que je vénère – a lutté de toutes ses forces contre l’intelligence, et donc l’altruisme véritable, avec probablement une forme de bonne conscience qui aggrave son cas. Résultat: Marine Le Pen est à nos portes. Bravo les gars!

Vous considérez que plusieurs centaines milliers de Français ont le niveau pour remplacer nos actuels ministres. C’est le gouvernement pour tous?

La société civile, si riche, est complètement laissée de côté.

Prenez un des trente ou quarante ministres du gouvernement actuel, homme ou femme. Faites abstraction de son brushing, de sa tenue lookée, de son chauffeur, de son inoxydable confiance en lui-même, de sa science du tweet qui clashe, du fait qu’il a été nommé parce qu’il apporte au gouvernement le soutien théorique d’un sous-courant d’une coquille partisane désertée par l’esprit et par les militants depuis longtemps, et concentrez-vous sur sa contribution à l’intérêt général. Deux points: d’abord, elle est souvent objectivement très faible (quand elle n’est pas négative), et elle ne justifie pas cette débauche de moyens que l’on met à la disposition d’un ministre ; ensuite, vous vous demandez souvent pourquoi lui, ou pourquoi elle? Vous connaissez forcément deux ou trois personnes qui feraient mieux le travail, pour plusieurs raisons: ils ou elles ne connaissent pas seulement le monde à travers la vie d’un parti, laquelle est une vie tronquée, ratatinée, obscure, minuscule, avec quelque chose d’ingrat et d’hostile qui, à la longue, dissout les qualités et l’énergie de celui ou celle qui y fait carrière. Vos amis la connaissent mieux, la vie. Ils connaissent le risque, le vrai travail, l’art de prendre les décisions. Ils parlent et écrivent en français, pas dans cette espèce de volapuk qui déclasse tout le monde: celui qui parle et celles et ceux à qui il s’adresse. Bref, la société civile, si riche, est complètement laissée de côté.

Emmanuel Macron avait souligné l’incomplétude du pouvoir. Diriez-vous que la politique souffre d’un manque d’incarnation?

Comme dans un vieux film au ressort comique naïf, Emmanuel Macron lance une formule juste qui lui revient en boomerang.

Comme dans un vieux film au ressort comique naïf, Emmanuel Macron lance une formule juste qui lui revient en boomerang. L’incomplétude, ça fait savant: nous sommes en terre d’épistémologie et de métaphysique. Dans sa version plus accessible, cette formule veut dire que le pouvoir n’épuise jamais les aspirations que les hommes mettent dans le pouvoir. C’est vrai. Et Macron, au fond, nous dit qu’il aspire à devenir cette frustration. Pour que le pouvoir soit complet, il lui faut un rapport à l’invisible. Le président d’une république laïque aura beau faire tout ce qu’il voudra, aller à la messe par exemple, il ne peut prétendre à incarner, justement, ce rapport.

Quant à l’incarnation, ce n’est pas l’idée qui me vient à l’esprit quand je pense à Emmanuel Macron. Je pense plutôt à quelque chose de numérique, de codé, à des automatismes. Quand je l’écoute et le vois, je pense à Heidegger et à Bernanos: il y a chez lui quelque chose du robot, de l’âme de la technique. «C’est la technique qui se fait homme, par une sorte d’inversion du mystère de l’incarnation»… De mémoire, c’est de Bernanos.

Nous vivons tous sous la dictature de la distraction pascalienne : toujours en dehors de nous-mêmes.

Vous décrivez une vie schizophrène entre business international et méditation historique. Est-ce à dire que nos existences recherchent l’unité?

Nous vivons tous sous la dictature de la distraction pascalienne: toujours en dehors de nous-mêmes. Soit nous sommes devenus des athlètes du rassemblement de notre personne dans la vie intérieure, malgré les forces immenses qui cherchent à nous arracher définitivement à la réflexion, soit nous assumons d’être abrutis, stimulés de l’extérieur en permanence, sans jamais aucun rapport à soi. L’unité, c’est tout simplement le rapport à soi. Beaucoup s’éclatent, renoncent au rapport à soi. Le choix qui s’offre à nous est entre choisir la réalité enrichie par des écrans qui se mêlent de plus en plus à la trame même de notre activité psychique, et la vie intérieure.

La monarchie est souvent considérée comme anachronique, tyrannique et vaguement ridicule. Vous assumez?

Elle n’est pas anachronique par construction, selon moi, parce que j’associe la figure du roi à une nécessité permanente de la dimension politique de l’homme : faire communauté, et même assez mystérieusement faire éternité. Le roi, incarne la communauté «telle que l’éternité l’a conçue». L’éternité n’est jamais anachronique.

Ma conception de la monarchie est compatible avec la République, surtout en France, et même compatible avec un surcroît de démocratie.

Tyrannique : non, parce que ma conception de la monarchie est compatible avec la République, surtout en France, et même compatible avec un surcroît de démocratie. Plus il sacré, plus il est symbolique, c’est-à-dire qu’il assemble les deux morceaux – l’un visible, l’autre invisible – d’une même pièce, moins il est tyrannique.

Ridicule… Si vous pensez aux manteaux de velours et aux visages bouffis des portraits officiels de la monarchie finissante, oui… Mais au fond des choses, le genre d’homme que la monarchie a en tête, c’est un mélange fait de chevaleresque et d’humanisme. Bayard et Montaigne. Lisez Romain Gary, et vous aurez un peu l’idéal-type de cet homme. La loyauté, mais l’indépendance, le courage mais l’humilité, l’amour du grand dans le sentiment de sa petitesse, et par-dessus tout, un homme qui se laisse guider par les puissances de la sympathie, qui élèvent toujours. Et non par celle de la haine pleine de bonne conscience, dont la fréquentation des médias nous donne l’exemple.

Votre appel au roi est-il une esthétique, une nostalgie ou le fruit d’un raisonnement abouti?

J’ai beaucoup étudié, admiré, intégré, compris l’idéal républicain. Je le trouve toujours aussi admirable.

Je suis parti d’une expérience personnelle. Lors de mes études, à la demande de mes professeurs – notamment à Sciences Po – et d’une certaine partie de mon entourage, j’ai beaucoup étudié, admiré, intégré, compris l’idéal républicain. Je le trouve toujours aussi admirable. Simplement, je trouve plus complet et plus haut, en définitive, l’idéal monarchiste que j’avais en tête, dans ma prime jeunesse, par transmission et par ambiance familiales. La monarchie est associée dans mon esprit à ce qui était valorisé chez les hommes et les femmes dans une certaine conception de la société. La politesse, une forme de curiosité, une tournure d’esprit, une différenciation sexuelle qui favorise l’altérité sans attenter à l’égalité en dignité des deux genres, l’amour du bien commun, et la préférence pour l’harmonie, dont Balzac disait qu’elle était la poésie de l’ordre. Ces impressions ont repris le dessus. Je les crois humaines plus que personnelles. Je ne crois pas exprimer une différence, en préférant la monarchie, mais une forme d’évidence de la complétude, justement, d’une société qui a à sa tête un roi couronné, et un roi sacré.

Avoir un roi catholique, c’est dire à nouveau que le pouvoir est fait pour ça : pour que chacun apporte sa pierre visible à un édifice invisible : la Jérusalem Céleste.

Je n’ai jamais compris – sauf quand j’avais affaire à des imbéciles, auquel cas l’explication venait de la déficience de mes interlocuteurs -, pourquoi la monarchie et la république étaient présentées comme émanant de principes opposés. Une des tentatives touchantes du règne de Louis-Philippe, pour lequel je n’ai aucune tendresse par ailleurs, mais aussi de la Troisième République, aura été de les réconcilier.

Pourquoi le roi serait-il forcément catholique?

Il existe une raison négative et des dizaines de raison positives pour que le roi de France soit catholique. La raison négative, c’est qu’il ne peut pas être autre chose, ou alors c’est un roi qui fait table rase de notre histoire et de notre culture, ce qui n’a aucun sens. Et les raisons positives peuvent tout simplement se déduire du constat que le catholicisme a opéré dans les esprits français, au cours des siècles, un miracle: transcender la violence aveugle, et prendre patiemment l’homme pour ce qu’il est – un être intelligent tenté de sacrifier des innocents – pour l’amener à construire la civilisation de l’amour. Ce projet a globalement réussi, mais le chef-d’œuvre est en péril. Avoir un roi catholique, c’est dire à nouveau que le pouvoir est fait pour ça: pour que chacun apporte sa pierre visible à un édifice invisible: la Jérusalem Céleste. Naturellement, cela n’empêche nullement la liberté de religion absolue, ni que les règles de neutralité dans l’espace public soient respectées.

Bouillonnement

Santa Monica, Californie. Est-ce l’Amérique totale qui se terre, violente et brute, dans cette photo ? Est-ce la modernité, tout aussi violente ?
Cette photo dérange, elle est donc acceptable, photographiquement s’entend.
Mais englué dans le commentaire, je me dois de chercher la cause, le motif de ce « dérangement ».
Il existe une méthode, pour analyser une photographie, je crois l’avoir inventée : il suffit d’imaginer l’effacement de l’un des éléments qui la composent, pour vérifier sa « dicibilité intrinsèque ».
Alors ici, je commence, j’enlève la femme : la photo, certes moins enlevée par la chevelure et le corps félin fonctionne encore dans son dérangement. Ce n’est donc pas la fille.
Je gomme les deux à gauche, le latino et le noir : la photo perd un peu de sa force, le « groupe » étant un peu dissolu et, consécutivement, le rythme. Mais elle est est toujours interessante dans son décalage.
Alors on se dit que ce qui génère la perturbation, c’est, évidemment le faux Hemingway dans son fauteuil roulant qui nous traine jusque dans les arcanes les plus sombres, les plus tenaces de la littérature et de l’exacerbation des personnages : mine résolue, désillusion en marche, moue structurelle. Lui, au milieu du groupe, pour le placer dans l’âpreté, la virulence, le déni d’une société sereine. Ce n’est pas son handicap qui configure. Même sur une chaise non roulante, il serait identique.
Puis on s’intéresse à l’homme torse nu et on se dit qu’il est absolument impossible de l’effacer. Sans lui et sa bandoulière, les autres, y compris le vieil homme à la casquette ne peuvent se « placer ».
Il est donc celui qui, contre l’analyse primaire, structure la photo. Brut, pas brutal, la nudité zébrée par l’anse de la modernité en marche, comme un guerrier “vidéo” derrière l’officier assis. Sans lui et la boucle sur sa poitrine, l’image ne fonctionne pas.
Cet homme est une figure du bouillonnement virulent. Comme du contemporain plaqué sur du corps, dirait H.Bergson. Pas post-moderne, contemporain.

La France s’en fiche…

Fin de la trilogie. Après « La France s’ennuie », « La France a peur ».

La France s’en fiche. De tout ce qui fait les unes des journaux investis par des journalistes qui s’ennuient, ont peur, et nous donnent à lire les fadaises du temps sur les Black matters, la théorie du genre, le post-colonialisme et indigénisme, des LGBT, de me-too. La France n’en a cure, demandez autour de vous. Personne ne vous en parlera, personne ne sera outré par je ne sais quoi, tant la liberté n’est jamais bafouée ici, dans notre pays de rêve. Et les inégalités, à l’inverse de ce que clament des pigistes au SMIC, n’ont absolument pas augmenté. Elles se sont, énormément, estompées, pas complètement évidemment, sauf si l’on se concentre sur les 0,1% des grands riches, qui sont encore plus riches. Et qui ne devraient pas figurer dans le tableau. Comme on s’en fichait d’Onassis, du temps des films de Truffaut.

Comparer les années 70 et 2020, l’échelle des salaires, comme in disait est passée de 1/10 à 1/6 ; Et (ce dont se plaignent les accros aux hiérarchies visibles, la rue devient indifférenciéé, le riche ou le pauvre n’étant plus « visibles ». Ce qui est donc une excellente chose, sauf pour les photographes de rue (dont je suis, vous le savez) qui recherchent les dissemblances et les marquages.

Donc, la France s’en fiche.

Les nouvelles idéologies peuvent louer le Palais des Congrès ou la Salle de la Mutualité, lieu de nos rassemblements militants d’antan, elles en ont le doit, elles peuvent piaffer, hurler, mentir (sur le prétendu racisme français, sur la répression ou les bavures policières rarissimes). Elles en ont le droit.

Mais la France s’en fout. La France, celle de la rue, des terrasses, des amis vrais, des cercles de pensée, sait ce que sont balivernes et billevesées.

Je travaille, assidument, sérieusement, au centre de concepts philosophiques, ,sur « l’Invention du monde », celle des idéologies du temps, l’invention de petits groupes très minoritaires qui veulent imposer une vision du monde, maniant des concepts mal maitrisés (demandez à un manifestant ce que peut être l’histoire, le concept, il sera muet, sous le masque qu’il ne met pas pour protéger les autres.

Donc, lisez les titres des journalistes en mal de détresse, en manque de vision sereine, lisez et demandez : tout le monde s’en fiche. Ça se passe entre « eux et eux », comme je le disais un million de fois auparavant.

Mais il est vrai – petit pardon- que seul le drame dans la plume peut l’embellir.

La dramaturgie idéologique est bien un écart productif de celui qui ne produit que pour lui-même. Ou pour ceux qui, s’ennuyant, ont besoin de cette manif de la désespérance, une manif de rue qui s’en fiche.

Les cartes de Roch Hachana

Ce soir, c’est le premier soir de Roch Hachana (les séfarades écrivent « ch », les ashkénazes « sh ».

C’est, pour faire bref, le « nouvel an juif ». Et le repas doit être de fête.

On va éviter ici le sempiternel rappel de la nécessité de l’absence de mets aigres, amers, sur la table, l’abondance du sucré et du doux, à la mesure de l’année nouvelle, souhaitée de miel. Beaucoup, en tous cas ici, connaissent.

Donc Chana tova ! Bonne année ! lit-on dans les messages Whatsapp qui affluent, images et petites vidéos en verve, avant la soirée.

On peut, cependant, s’agissant des mets, et même s’il ne s’agit pas de l’objet de ce billet, pour ceux qui ne le savent pas, raconter le jeu de mot d’Outre-Atlantique. Je l’ai appris, il y a longtemps et l’ai noté dans un carnet, lors d’un repas mémorable à Orange (Connecticut) : Les américains doivent mettre sur la table laitue, demi-grain de raisin et céleri (Lettuce, half a raisin, celery). Et que cette coutume a à voir avec son salaire. En effet, l’assemblage peut se lire « Let us have a raise in salary) ». Donc une augmentation de salaire. Souhaitée pour la nouvelle année.

Quand je raconte, tous les ans, après les prières bien sûr, au moment du repas, cette petite anecdote, la table est hilare. Et la conversation, inexorablement, glisse sur l’argent et l’Amérique. Je suis toujours heureux d’initier ces joutes. La droite et la gauche, autour de la table peuvent s’exacerber et le bruit des emballements idéologiques est salutaire pour une soirée de fête.

Mais ce n’est pas l’objet principal de ce billet.

C’est une amie, qui pourtant sait écrire mieux que quiconque, qui me l’a soufflé : des catholiques éditent des cartes pour Roch Hachana… Elle m’a donné l’adresse du site, sérieux s’il en est, s’agissant de « L’Eglise catholique de Paris ».

L’on peut aller voir : https://www.paris.catholique.fr/nouvel-an-juif-roch-hachana-5781.html

Je copie et colle :

La foi chrétienne trouve son enracinement dans l’élection du peuple juif. Cette année, le week-end des 19 et 20 septembre a été choisi pour sensibiliser l’assemblée dominicale à l’importance des liens personnels entre Juifs et Chrétiens, de connaissance et d’estime mutuelles.

À l’approche de la fête de Rosh Hashana (19-20 septembre), une intention de prière universelle est proposée pour le dimanche 20 septembre, 27 septembre ou 4 octobre : « En cette période des fêtes juives d’automne, prions pour nos frères aînés dans la foi. Pour qu’ensemble, juifs et chrétiens, nous prenions davantage conscience des liens particuliers qui nous unissent. Pour que nous sachions faire fructifier, au service de la paix, la mission commune reçue de notre Créateur, prions le Seigneur. » Des cartes de vœux sont aussi proposées. Vous pouvez vous procurer des cartes postales et des affiches : 0,30 € par carte et 0,50 € par affiche.

Mon amie me demande de commenter, persuadée, dit-elle, que je vais “les exploser”. J’ai du mal entendre, elle a du dire “exploser de joie” devant cette immense mansuétude de l’Eglise catholique à l’égard des juifs de Roch Hachana.

J’ai deux solutions :

Soit entrer dans ce qu’elle attend : une diatribe dans un style polémique de bon niveau, pour vilipender des chrétiens qui prétendent avoir dépassé “l’Ancien testament” et font des courbettes de moines à l’oeil perfide, pour prétendre à la fraternité, en triturant le mot, amadouant ceux qui sont leurs pères “enracinés”, sûrement englués dans “l’avant “et l’Ancien. Insister sur l’incompatibilité entre judaisme et christianisme, lorsque ce dernier s’érige en “nouvelle ère”, écraser les comportements de flagellation dans le péché originel, me moquer, sur le mode flaubertien de l’idolâtrie devant la statue de vierge ou les “clair-obscur” du génial Zurbaran. Bref du ressassé, toujours nouveau quand c’est bien écrit. Ce que m’avait dit un jésuite de la revue “Etudes” (le christianisme serait parallèle, sans concurrence, dans la non-violence du Dire), un jésuite adorable qui se trompait très souvent. C’est ce qu’elle attend, mon amie qui vit loin.

Soit rire bruyamment, devant ces locutions, comme j’ai pu le faire souvent, sans commenter. Comme elle le sait, cette amie, retrouvée de mille ans, qui habite dans un pays sans soleil bleu où il fait très chaud, qui est respectueuse du temps, qu’elle n’oublie jamais. Surtout le soir de Roch Hachana.

Je choisis le sourire.

Mais je reviendrai sur Roch Hachana, en réalité sur le “commencement”, la “tête” de tout, comme dirait le magnifique André Chouraqui.

Noir

La mariée est très malheureuse. Le photographe le sait. Le marié sait que le photographe le sait. Il est prêt à bondir, mais le photographe s’approche et lui serre la main pour le féliciter, se tourne vers la mariée pour, respectueusement, lui offrir un sourire. Il ne leur montre pas la photo qu’il vient de prendre.

Le ciel était gris. Le noir et blanc peut être trompeur.

Chère amie,

“Chère amie,
Décidément la réputation de la Normandie n’est pas usurpée. Il pleut et il pleut encore. Je vous imagine dans votre belle maison, à chercher de l’ombre et à fermer les jalousies. En fait, j’aurais du venir vous voir, à Nîmes, dans le soleil, plutôt que de plaquer la grisaille pluvieuse sur une angoisse absurde.
Je rentre demain chez moi. Stupide escapade ! J’en avais sûrement besoin. Il faut vite rentrer.
Je pense trop pourtant – je ne sais pourquoi, peut-être comme vous – et constamment, à nos égarements passés, ceux des vies salement confisquées aux inconnus. « Dépositaire des feuillets vitaux », l’expression est de vous. Les histoires sont dans une armoire de mon bureau, dans deux chemises, l’une de couleur rouge pour les femmes, l’autre jaune pour les hommes, bêtement, cartonnées et bien fermées, glissées entre mes dossiers.
Je ne les ai pas relues depuis le jour où elles m’ont été «confiées», comme si j’en avais honte. Il est vrai qu’un couteau nous a – si j’ose dire – refroidi.
Mes vingt-quatre vies, les vingt–quatre secrets que j’ai sordidement extirpés m’obsèdent toujours dans ces époques de désarroi. Vous souvenez-vous des vôtres ?
Nous étions donc des voleurs, des malfaiteurs, presque des assassins. Comment avons-nous pu oser ? J’ai fait, cette nuit, un horrible cauchemar, de ceux qui ne vous quittent pas une seconde, vous chamboulent les sens et vous font hurler dans votre lit pour supplier, l’on ne sait qui, d’y mettre fin. Tous «nos» hommes, toutes nos femmes étaient là, le visage blafard, comme des morts-vivants. Une foule. Ils me regardaient et riaient très fort en s’approchant de moi, menaçants. Leurs bras étaient tendus, comme s’ils voulaient m’étrangler. Et quand j’étais à leur portée et que, terrifié, j’attendais les violences, ils m’embrassaient, toujours en hurlant de rire.
Quelle banalité ! J’ai subi cette scène de film de seconde zone des milliers de fois et ce matin, dans la salle du déjeuner, il m’a semblé que tout le monde me scrutait, en s’interrogeant sûrement sur la maladie qui décomposait mon visage. C’est peu dire que suis épuisé par tout ceci. Il faut, bien sûr, que je me repose. Je vous écris et cela me fait énormément de bien.
Mais je reviens au cauchemar idiot. Il y avait un «meneur», un homme qui riait plus fort que les autres et se tenait en première ligne : Christophe Lafagette. Vous souvenez-vous ? Sûrement pas. Ce temps est si loin et nous avons tous voulu, sans y parvenir, pour ce qui me concerne, éteindre cette mémoire. Je vous raconte encore.
Je sortais de la faculté et traversais les jardins, perdu dans mes pensées lorsque j’entendis une conversation entre un homme assis sur l’une des chaises en métal vert alignées autour du bassin et une préposée du parc.
Elle se tenait debout devant lui et brandissait un carnet de tickets. Vous vous souvenez de ce qu’à l’époque les chaises du jardin étaient payantes.
Et de nombreuses femmes, en uniforme, vendaient le droit de s’asseoir et traquaient les resquilleurs. L’homme souriait, sans répondre.
Manifestement, il ne voulait pas payer. La fonctionnaire commençait à s’énerver et menaçait de faire appel à la police qui n’était pas très loin.
Tout à coup, l’homme se leva, prit son portefeuille, y retira un gros billet, le remit à la dame, s’empara de l’entier carnet et lui demanda de rentrer chez elle. Il précisa qu’il avait payé pour tout le monde, pour tous ceux qui s’assiéraient dans la journée et qu’elle devait désormais le laisser tranquille. Il se rassit et ne répondit plus aux hurlements de la préposée aux chaises qui ne savait que faire. Elle partit en courant, je ne sais pourquoi, peut-être pour aller effectivement chercher la police, le billet à la main et manifestement affolée. J’avais trouvé, à l’évidence une proie, un homme à secrets et m’approchai de lui. Je lançai une plaisanterie sur sa générosité qui me permettait de jouir gratuitement de la chaise sur laquelle j’allais m’asseoir. Il ne me répondit pas.
Je tentai, à nouveau d’engager la conversation, sans succès. Il ne répondait toujours pas. J’étais sur le point de partir quand il me demanda brusquement « quel était le livre que je lisais en ce moment » et attendit ma réponse. Avouez qu’il y avait de quoi être étonné ! Un inconnu, pourvoyeur de chaises vides, bon sujet choisi de secret à conter, que j’abordais pour les besoins de nos incartades éhontées, et qui m’interrogeait sur mes lectures du temps. Bizarrement, j’eus l’impression que les rôles étaient inversés (vous savez, qu’en fait, je ne me trompais pas) et j’étais furieux. Tout aussi curieusement, je me prêtai au jeu et sortis de mon cartable un livre (un Nietzche) que je lui tendis. Il le prit, le feuilleta et entreprit pendant dix bonnes minutes de critiquer «la prose du nihilisme de quartier» (ce furent ses mots). Pour le cas où je n’avais pas saisi l’allusion il précisa qu’il s’agissait du «quartier latin, bien sûr». Il me proposa d’en parler plus longuement le lendemain, à la même heure, au même endroit, sur une chaise payante. Je ne savais plus quoi penser.
Je fus au rendez-vous le lendemain, l’esprit vengeur et décidé à le remettre à sa place. Il allait très bientôt me livrer ce qu’il devait cacher et ses secrets allaient contribuer à la réussite d’une de nos soirées. Pas question de répondre à des questions saugrenues sur ma personne et mes lectures ! C’était à lui de dire !
Je revins donc le lendemain au même endroit. Il était «ravi de me voir» me dit-il d’emblée, en ajoutant qu’il «adorait discuter », que «les vies devaient se raconter». Incroyable ! Tout se passait comme si j’étais un gibier rêvé !
Je m’énervai et partis. Vous connaissez la suite. Vous avez tous bien ri quand nous nous sommes, à nouveau, rencontrés le soir même, à l’une de nos réunions secrètes. Une nouvelle recrue dans la bande, inconnu de moi ! Et il voulait me faire «cracher» ma vérité. Il nous a démontré, par la suite, qu’il avait du talent et a déniché des vies sublimes mais je l’ai toujours détesté. Je ne sais ce qu’il a pu devenir. Mais il est revenu dans mon cauchemar.
Il paraît que des mots nous éloignent de l’animal. C’est ce que disent les philosophes et les biologistes : l’on ne peut, en effet, comme les matérialistes, asséner la thèse de la continuité entre l’homme et l’animal si l’on pense une seule minute à l’art et à l’imagination. La «transcendance» de l’homme devient patente. La rupture est donc dans le pouvoir du récit et l’appropriation de la sensibilité. Ca rassure.
Je vous écris et ça me fait du bien. Vous voyez, je ne change pas, toujours la digression.
Au fait, avez-vous lu le roman qui fait grand bruit, un pseudonyme ? Une histoire de vies éclatées et d’éparpillement des corps, si j’ai bien compris. Mille et une vies, si j’ose le mot facile. Pour ma part, j’attends de rentrer pour retrouver mon calme et la lecture. Je ne sais dans quelle catégorie de lectrice, vous vous rangez. Emportée ou distante ?
C’est ma tante qui me le faisait remarquer il y a bien longtemps. Il y ceux qui, malheureux, d’un chagrin d’amour, de la mort d’un proche (les seuls vrais malheurs) se plongent dans les livres pour «voir ailleurs», sans prostration et sans assemblage entre leur grande tristesse et l’histoire ou les mots qu’ils lisent. Les distancés donc. Autonomie de la lecture ici. Et puis ceux (comme moi) qui collent leur temps, leurs moments noirs sur leurs lectures, les rattachant à leur malheur, jaloux des joies décrites, pleurant sur les phrases sombres. Il vaut mieux, ceux-là, qu’ils ne lisent pas, qu’ils n’aillent pas au cinéma et se terrent dans les heures noires qui s’effacent toujours.
Vous voyez bien que je vais mieux ! Je ne changerai jamais.
Pour revenir aux choses que j’estimai sérieuses (mes dernières lettres), je vous ai dit, je crois, dans la dernière que j’attendais un «dénouement». Balivernes, propos de dramatiseur du dimanche ! Le seul – «dénouement» est celui de l’oubli et du rire.
P.S. Tendresse, tendresse, je vous enlace.

EXTRAIT DE “L’EXILE”.

basculement

Voici le passage du livre épuisé que la secrétaire générale de la maison d’édition lisait dans son petit bureau.

« Imaginons un homme, honnête, d’une quarantaine d’années, exerçant une profession libérale. Il aime la théorie et veut devenir connaisseur de philosophie, dans le but de comprendre les grands systèmes et adopter scientifiquement, de manière raisonnée, l’un d’eux. Pour se fixer, dit-il. L’inflation des pensées l’exaspère et il a l’intuition de l’imposture des mots. Il croit aussi savoir l’absurde des modes et des stratégies d’édition et sourit à chaque lancement d’un auteur lors des rentrées automnales. 

Cet homme n’est pas inintelligent. Il sait vaguement l’importance des penseurs grecs, il a lu Marx, par commentateurs interposés, à une époque de son engagement exclusivement théorique, il a tenté à de nombreuses reprises, tout au long de sa vie, de comprendre l’apport de Descartes, Spinoza, Kant, Hegel, Nietsche, Heidegger. Il se croit matérialiste et structuraliste. Il a choisi, lui semble t-il, son camp : il ne croit pas au sujet libre et agissant. 

 Il hait les traités du bonheur périodiquement publiés par les philosophes hâbleurs qui font de la conduite de vie philosophe à l’usage de cadres stressés un fonds de commerce lucratif. 

Il déteste la discussion, (les opinions étant ridicules) et s’énerve de la mode des cafés où elle s’exerce. 

Il se dit dans la nature nécessaire et fermée et a du mal à se faire comprendre dans les rares confrontations dans des dîners en ville de plus en plus espacés. Il a, du reste, abandonné le dialogue et se contente de donner de lui l’image d’un déridé jovial et sans soucis. 

Dans cette tentative de fixation salutaire, d’un ancrage dont il sent qu’il devient indispensable à ce moment de sa vie, il s’est, à nouveau, procuré de nombreux ouvrages de vulgarisation au rayon spécialisé d’une grande librairie. 

Cet été, dans sa maison du Périgord, entre deux cris d’enfants, sous un catalpa et sur une table en teck il a, méthodiquement souligné, surligné, pris des notes. 

Il se sent, pour la première fois perdu et ne comprend plus. Pour la première fois, dans ses lectures philosophiques (de seconde main), il s’ennuie et commence à s’interroger sur l’inutilité des grandes théories mal écrites et, en tous cas, incompréhensibles.  

Après un millier d’heures de lecture et une quinzaine de livres hargneusement jetés sur l’herbe mouillée (et que le chien dévore), il réfléchit, tout en se disant qu’émettre une opinion, une pensée, ne peut être que futile, éphémère et tout aussi inutile. 

Il en arrive à cette conclusion : les grands systèmes philosophiques sont nécessairement datés. Traitant de l’homme dans l’univers, elles ont été produites à des époques où la terre, plate, laissait harmonieusement le soleil tourner autour d’elle. Ou, lorqu’elle sont plus récentes, dans des moments ou la science en était, comme elle l’est d’ailleurs encore, à ses balbutiements. 

En outre, les concepts élaborés par ces grands penseurs assénés aux étudiants de terminale, pour la plupart férus de jeux vidéo, ne veulent rien dire dans un monde dominé par les valeurs de la consommation. 

Il se dit (il faut ici abréger) que la consommation de théorie est du même type et décide d’abandonner, pour la vie, de telles lectures. Pour venir à autre chose. Il est, en effet persuadé qu’il ne peut s’abandonner dans ce désolement dont il sent, au surplus, intuitivement, qu’il constitue une pensée philosophique.  

Il décide de passer à la lecture de romans contemporains, en étant persuadé qu’il a sûrement raté, par son rejet du sujet, les vrais nœuds de la vie, qui se trouvent peut-être dans les affres de l’individu. Les auteurs du jour donnent sûrement à voir et à penser dans le futile, l’instantané, l’évanescent, seuls remparts contre la folie et la dépression. Il n’est pas convaincu et reste dans le vide de sa recherche (pour des raisons qu’il serait trop long ici d’expliquer). 

Il décide une chose insensée : il va prendre un dictionnaire, fermer les yeux, écarter les pages, pointer un doigt, toujours les yeux fermés, sur un mot. Et s’en tenir, pour la vie. S’en tenir en l’approfondissant, en faire l’unique objet de ses préoccupations futures, quoiqu’il arrive. 

Le doigt est tombé pile sur un mot : Disparition. 

Il prend un cahier d’écolier et sur la première page écrit : Disparition, disparitions. 

Sa vie a basculé.  

Marianne

Michel Béja

L’homme était allongé sur le grand lit. Il prit les photographies, les rangea dans leur étui et relut : 

Marianne. A nouveau. Vous souvenez-vous ? C’était un jour vulnérable, de vacillement. Les invités étaient à l’heure. L’espace exact, pensa la femme. Elle souriait. Maintenant, se dit-elle, il le fallait. Elle s’approcha de chacun, tour à tour, les mains sur la poitrine, dans une posture excessive, illimitée, regardant immensément. Chacun, tour à tour. Le silence fut prostré, prégnant. Elle quitta le salon, droite, belle, le front imposant. Dans la chambre du fond, les enfants jouaient. Elle revint, quelques minutes plus tard, pour rire, avec tout le monde. L’on avait presque oublié ce qui ne devait être qu’un abîme passager, creusé dans le temps, un écart irréel. La soirée continuait, retranchée, à son endroit. Elle se leva. Ils la regardaient… Elle ne disait rien, immense dans sa beauté. La mémoire des mêmes est, inexorablement, hantée par ce geste indicible, indéfectible, couvrant l’air de sa plénitude, dans un ballet fantasque. Elle écarta les bras, des secondes, les baissa  pour effleurer ses jambes et se dirigea, glissante et lisse vers l’entrée. Là, sur un portemanteau encombré, elle trouva son ciré, noir et brillant. Elle noua les manches autour de sa taille et sortit. Les invités étaient rendus aux rires et au bruit. Elle entra, la joie sur la peau, vibratoire, unique. Par son regard, constamment appuyé, elle donna, dans ce moment, si largement, si prodigieusement, qu’ils disent encore qu’ils ont, eux, eu la rare chance d’approcher ce qui pouvait être une vie. Et que depuis ce jour, ils ne sont plus les mêmes. 

Dois-je m’arrêter là, dans leurs instants suspendus ? Si vous pouviez me répondre, vous me diriez que l’important est évidemment ce qui n’est pas dit et que je prends des risques à m’approcher, pour vous, de certains mots. Oui. Je les désire, pour vous, qui s’étirent, absorbants et voluptueux, à votre corps, par leur objet implacable qui les rend à ce qui les soutiennent. L’écriture imparfaite que je tente, par vous depuis des mois, se veut flagrante, qu’elle se cabre, s’allonge, s’étend, se repose, se glisse, s’éveille, s’invente et dorme dans ses reflets tremblants. Par la courte évidence ou la longueur d’une volupté merveilleusement conquise, lumineuse traînée dans ce jour retrouvé, scansion à la claire surface. L’éclatement arraché, comme pour mieux revenir et se poser. En bref, des cercles concentriques qui s’emparent amoureusement, du centre d’où ils sont nés. Pour chercher la haute mer. 

Je vous ai déjà dit, même si ce n’était frontal que vous étiez trajectoire et tintement, que les mots que vous m’offrez pour vous les restituer ne sont que pores de votre peau, odorants comme la terre après une pluie récente. Je n’ai qu’à capter le souvenir d’un mot et d’un toucher pour prendre et vous refaire. Vous attrapez, peut-être, au fil de ma brouillonne assiduité, ce que je vole de vous et qui nous sera restitué. Ce qui, dans un dépassement à votre hauteur, se fond dans l’exigence, pour devenir le rythme qui nous caresse. 

Mais, il me faut revenir à mon récit et à l’interrogation qui le finit. Et vous dire que personne, absolument personne, sauf moi, n’a su ce que la femme avait pu faire pendant ces deux heures. C’est évidemment faux et vous ne me poserez pas la question dans le proche moment de notre réunion. Vous savez. Je sais ni comment ni pourquoi et ne connais ce djinn qui a pu vous le dire, et qui, dans sa contiguïté et son effleurement de vous, seul me rend féroce. Mais vous savez les heures. 

Il ne corrigea pas un demi-mot, se contentant d’ajouter des virgules, ici et là. Il prit l’une des enveloppes déjà préparées. Il n’en restait que deux. Il y glissa la lettre, la numérota, la posa sur la table de chevet.  Il s’allongea sur le grand lit et s’obligea à fermer les yeux car il fallait désormais dormir. La journée, demain, était cruciale.

Les lettres

Je m’appelle Paul, je suis marié sans enfants. Mon meilleur ami se prénomme Étienne. 

C’était l’été. Le soir tombait et l’heure était douce. J’étais plongé dans un dossier (une aile d’Airbus qui, par une erreur de montage, avait atterri sur les pieds d’ouvriers qualifiés) lorsqu’il m’a téléphoné  pour me poser une question, comme toujours saugrenue : 

–  Comment vas-tu ? J’espère aussi bien que moi. As-tu remarqué le regard particulier et pénétrant que posent les femmes, dans la rue, les gares, les brasseries, sur les hommes dont elles devinent qu’ils sont amoureux ? Elles donneraient tout pour qu’ils les accostent. Elles perdraient leur âme pour une minute de ce bonheur. As-tu remarqué ? Tu dois sûrement, comme toujours, avoir une explication. 

J’ai raccroché, sans répondre, comme je le fais toujours. Il a immédiatement rappelé. 

Le lendemain, à l’occasion d’une soirée où nous étions invités et à l’écart de tous, il m’avoua qu’il était très amoureux, d’une femme «belle comme le jour » ajouta-t-il, mais que, comme d’habitude, «ça lui passerait sûrement ».  

Mon ami est capable quand même de mots mieux choisis et il peut faire autre chose que de jongler avec ces platitudes. Mais il se croit sans cesse amoureux et dans ce cas, l’on épuise les formules. 

Je ne répondis pas et me contentai, par un soupir entendu et une politesse distraite, de le laisser dans sa déchirure. Ce qui faillit le faire hurler et m’étrangler, mais il y avait trop de monde autour de nous. 

Quelques jours plus tard, l’épouse de mon ami m’appela ; 

– Qui est la femme ? 

– Quelle femme ? 

Elle me traita d’idiot. Je ne pus lui mentir. Je ne savais pas. 

J’arrive à l’essentiel. Le lundi suivant, j’avais évidemment oublié cette ordinaire histoire et travaillais encore (des bouchons de bouteille de vin obstinément collés à leur goulot, sans que les experts ne parviennent à expliquer cette curiosité physico-chimique).  

J’entendis des cris dans le couloir. Je sortis de mon bureau. L’on hurlait sur ma secrétaire qui était sur le point de s’emporter et de devenir grossière. 

L’individu était planté au milieu de l’entrée, grand, impeccablement habillé, un costume haute couture, des lunettes sur les cheveux, retenant une mèche couleur bronze. Les bras hargneusement croisés, il ne cessait de répéter : «Où est-il ? Où est-il ?». Le regard terrorisé que ma secrétaire me lança me rendit à l’évidence qu’il cherchait à me rencontrer. 

Je m’approchai, non sans crainte, et prit la décision de parler, très calmement : 

– Monsieur, si c’est moi que vous cherchez, je suis ici à votre disposition. Entrez donc dans mon bureau. 

Les yeux hostiles, les sourcils amèrement froncés, il me devança. Je fermai la porte, ce qui déclencha de nouvelles vociférations. Je pus, dans cette fulguration déconcertante, comprendre péniblement qu’il s’agissait de «lettres». C’était le seul mot audible et il revenait sans cesse. Je ne comprenais absolument rien et pensai, un moment, faire appel aux forces de l’ordre. Mais le côté idéologique, «au carré du sentiment», comme le dit si joliment la femme d’Etienne, m’en empêcha. J’osai encore dire : 

– Je ne comprends pas. 

Ce mot pourtant banal, posé et articulé, eut, curieusement, un effet inattendu puisqu’il déchaîna un plus grand courroux. Il commençait à se montrer vraiment menaçant. 

Ma secrétaire me sauva par un de ses coups de génie. Elle ouvrit brusquement la porte et dit, brutalement, en s’adressant au forcené : 

– Monsieur, on vous demande au téléphone. 

Il en fût, évidemment interloqué et hésita quelques secondes avant de prendre (sans me demander l’autorisation) l’appareil. 

Il n’y avait personne à l’autre bout du fil et il raccrocha, pensif. 

Je profitai de cette accalmie inespérée pour, hardiment, poser une autre question : 

– Quelle lettres ? 

Là, il se leva immédiatement pour faire, toujours en braillant, le tour de la pièce. Il devait être à la recherche de l’objet qui me fracasserait le crâne. C’en était trop. Il fallait trouver autre chose. Entre deux insultes, que je n’avais jusqu’à ce jour jamais entendues, je tentai encore, certain du génie de ma trouvaille : 

– Parlons en des lettres ! 

J’eus l’agréable surprise de constater qu’il me prenait enfin au mot. Il parla d’une voix rapide et essoufflée. En bref : j’étais l’auteur de lettres  «enflammées et assidues» que son épouse recevait chaque jour depuis des mois. Et elle en avait été très perturbée. Comment avais-je osé ? J’avais même, comme pour le narguer, et alors qu’elles étaient adressées au domicile conjugal, l’insigne culot de les signer, de porter sur le dos de l’enveloppe mon adresse, sans oublier le numéro de mon téléphone portable ! Sa femme «retournée» s’était enfin décidée à lui avouer l’objet de ses récentes «tourmentes». Je résume :  

Elle ne me connaissait pas («disait-elle», ajouta-t-il). Je lui déclarais un amour dont elle avait toujours rêvé, allant même imaginer qu’elle était devenue amnésique ; que nous nous étions (elle et moi) toujours aimé. Et le comble pour notre furibond : elle avait fini par ne plus supporter son époux qu’elle croyait fermement incapable d’une telle «beauté dans le langage extrême du bonheur illimité». Ce sont bien ses mots. 

Il ajouta encore que je pouvais mieux comprendre, maintenant, pourquoi elle avait «disparu», un soir, sans mot dire et sans bagages, pourquoi il passait, désormais, des journées entières dans les secrétariats de centre de repos et de cliniques psychiatriques demander s’ils ne l’hébergeaient pas, persuadé qu’elle ne pouvait finir, dans son grand désarroi, que dans ces «lieux de naufrages des drames». 

Il avait dit tout cela dans une grande précipitation, ce qui dut le calmer, puisque tout en défaisant, d’un geste rageur, mais convenu, le nœud de sa cravate, il me posa, en me fixant parfaitement, une question qui me laissa absolument pantois : 

Que proposez-vous ? 

J’étais atterré.  Je ne connais pas cette femme et il y a belle lurette que je n’ai pas écrit de lettres d’amour.  

Je lui répondis d’un trait, pour le lui dire, en ajoutant que j’avais toujours été incapable d’écrire une lettre «enflammée», peut-être par pudeur. 

J’ajoutais que étais aussi  furieux que lui et, que , comme lui , je n’aurai de cesse de débusquer cet imposteur, ce maquilleur, cet escroc. 

Il me regarda interminablement (ce qu’il n’avait, en fait, jamais cessé de faire) et réfléchit (je le pense, du moins, car il ne parla plus). 

Avant de pleurer, de larmes honteuses, il me dit qu’il ne comprenait plus rien, absolument plus rien et je ne pus que lui répondre qu’il en était de même pour moi. Je lui proposai de réfléchir, ensemble, à cette extravagance, de laisser passer une nuit «comme les sages», et de nous rappeler, s’il le voulait bien, pour faire le point ; qu’il devait me laisser sa carte. Ce qu’il fit, avant de repartir, menton sur la poitrine, yeux embués et veste froissée. 

Je rentrai chez moi et réfléchis, évidemment, toute la nuit. Ce qui intrigua mon épouse, inquiète de ma nervosité nocturne. Mais j’ai toujours dans ces cas là l’excuse de l’affaire du lendemain,  importante et périlleuse. 

Je sortis brusquement de mon lit, sous le prétexte d’une gorgée d’eau fraîche. Je pris la carte dans mon veston. J’allai dans la cuisine, toujours éclairée par la lumière blafarde de ces maudites chambres de service, prit une chaise et relus :  «Jean-Charles Ducouraud, professeur des Universités. Psychanalyste. 233, rue de l’Université 75007 Paris». 

Je réfléchis en tentant de rassembler mes souvenirs, ce qui est fort difficile à cette heure de la nuit. Ce nom me disait quelque chose. Après quelques minutes, j’y étais. Jean-Charles Ducouraud. Bien sûr ! C’était le fameux théoricien de la «thérapie du malheur» dont les revues hebdomadaires et les émissions télévisées d’après-minuit se vantaient de pouvoir obtenir, en exclusivité, les grandes théories, dont le style et la force étaient à la mesure d’un véritable «bouleversement épistémologique». 

Il me semblait bien l’avoir déjà rencontré. Mais ce n’était, en fait, qu’une des images qui peuplent et encombrent notre courte mémoire. Je  l’avais aperçu une de ces nuits d’insomnie qui me font errer dans le salon et allumer la télévision. 

Il y avait longuement développé ses théories. Je me souviens encore de son expression hautaine lorsqu’il infligea une terrible réprimande à la jeune animatrice. Il lui reprochait l’inconsistance de ses questions et j’ai cru qu’elle allait se mettre à pleurer. 

Si je me souviens bien, c’est à peu près  ça : l’homme était nécessairement son propre péché. Et seul le malheur «inventé» construisait (ou «déconstruisait», je ne sais plus), la pesanteur de sa «fibre » (concept qu’il ne fallait pas confondre avec ceux freudiens ou lacaniens, dépassés, rangés dans un précédent «epistémé». Il fallait donc «inventer » son malheur pour se guérir définitivement de «l’âpreté existentielle» et du sentiment suranné. C’est, bien sûr, par là, par cette «invention positive» que l’absolu du quotidien était atteint, que la «concrétude fibrale» s’exacerbait et qu’enfin le sujet s’objectivait dans l’extériorité de la puissance du malheur, enfin dévoilé. Enfin quelque chose d’approchant.  

Je lui téléphonai, très tôt le lendemain. Le répondeur téléphonique était branché et une voix ébranlée grésillait : «si c’est toi, Marianne, dis-moi vite où tu te trouves. Je suis très inquiet. Je t’aime. Si c’est quelqu’un d’autre, qu’il aille se faire voir ailleurs ! Je n’ai rien à lui dire !» Ce ton m’étonna, pour un professeur d’Université. Je laissais mon message : 

– C’est moi, il faut m’appeler de toute urgence, je crois avoir trouvé. 

Je n’eus pas à attendre plus d’une minute. Il rappelait. 

– L’avez-vous trouvée ? 

Je répondis : 

– Non, je vous ai dit avoir trouvé. Je n’ai pas à la trouver. Ce n’est pas mon affaire. J’ai autre chose à faire que de chercher des femmes que je ne connais pas et qui disparaissent à la première lettre d’amour reçue. 

Il ne raccrocha pas et je pris mon souffle pour, doucement, sûr de moi, dire : 

– Monsieur Ducouraud, s’agit-il d’une expérimentation ? Ne construisez-vous pas un «malheur inventé», un torpillage en règle ? Votre femme n’est-elle pas, tout bonnement, dans votre chambre, devant son miroir, avant d’aller (dit-elle..) faire du shopping avec l’une de ses amies ? 

Là, il raccrocha mais me rappela dans l’heure suivante. Et je me dois, objectivement, même si ses mots ne m’avantagent pas, de les rapporter ici. Il me dit donc, à peu près : 

– Monsieur, sachez que si ma colère vous a donné une piètre opinion de ma personne, je ne peux qu’en être navré. Vous avez du certainement lire quelque part que l’emportement est le mal suprême et je regrette de m’être écarté, momentanément de cette vérité. Mais la bassesse de votre réaction m’a en fait, bien soulagé : vous ne pouvez pas être l’auteur de ces lettres. J’espère ne plus vous avoir à vous rencontrer et vous prie d’oublier mon irruption. Je ne crois pas cependant devoir m’excuser. Seuls ceux qui ne nagent pas dans la bêtise peuvent le mériter. 

Il ajouta, avant de me laisser : 

– Je m’en vais de ce pas choisir les plus belles fleurs pour votre secrétaire, tout en me demandant ce qu’elle fait avec un idiot. 

Il raccrocha et j’appelai mon ami Etienne, pour prendre de ses nouvelles. Je fus bien triste lorsqu’on me répondit qu’il n’était pas là. 

J’en étais à penser sans travailler quand ma secrétaire entra dans mon bureau. J’ai vu à sa pâleur qu’elle ne se sentait pas très bien. Elle était effectivement blanche – comment dites-vous,, amie  ? – «comme un pied de lavabo». Bref, comme l’albâtre. Sans pouvoir sortir le moindre mot. Manifestement, elle n’arrivait pas à me dire ce qui, j’en étais certain, devait être terriblement important. J’ai, immédiatement, pensé, je ne sais pourquoi, aux fleurs de Ducouraud qu’il n’avait pas pu pourtant, à cet instant, déposer. J’eus soudain très peur et sur un ton doux et protecteur malgré l’effroi provoqué par son visage décomposé, je questionnai : 

– Alors, Hélène, qu’est-ce qui ne va pas ? 

PS. EXTRAIT DE “LA PIEUVRE”.

La France a peur …

COVID. Après avoir lu (cherchez en ligne) que le Conseil Scientifique français prédit que “Même si le nombre de cas est très inférieur à celui qu’on avait en mars et que le rythme d’augmentation n’est pas le même, la trajectoire montre qu’on va dans le mur” (propos de lépidémiologiste Arnaud Fontanet, membre du conseil scientifique, il y a quatre jours), on tombe, si l’on ne cherche pas sa force (l’essentiel nécessaire de l’activité quotidienne) dans l’immense déprime.

Et si, devant une bière, à une terrasse, là où je suis à l’instant, on lit le dernier article du “Monde” sur le sujet, on regrette que le bouquin “Suicide, mode d’emploi”, justement interdit dans les années 80, à juste titre au demeurant ( on a passé des heures inutiles à débattre, il y a longtemps, de ce livre malfaisant) ne soit pas réédité.

J’avais titré, dans un de mes précédents billets, plagiant le titre clairvoyant de Pierre Viansson-Ponté paru dans les colonnes du « Monde » du 15 mars 1968, que “la France s’ennuie”.

Désormais, je copie l’autre parole : “La France a peur », phrase d’ouverture du journal télévisé de TF1 du 18 février 1976, prononcée par le présentateur Roger Gicquel le lendemain de l’arrestation du meurtrier de Philippe Bertrand dans l’affaire Patrick Henry.

Sombres pensées, anxiété, nervosité sociale. Les ingrédients du rien. 

Je ne bois pas ma bière et vais boire un “fino”, vin de Jerez, blanc, sec, salé, joyeux, que la complication ne peut goûter. Tio Pepe. C’est la marque. Une dans mon frigo.

Le monde (“Le Monde”?) se love dans le noir.

L’article de ce soir :

Un paysage national de plus en plus sombre

L’angoisse face à l’épidémie de Covid-19 s’est ajoutée à une situation déjà incertaine et au déclinisme persistant d’une grande partie de la population

Installée depuis longtemps sur des sommets de défiance à l’endroit de ses dirigeants et de scepticisme envers la mondialisation, connaissant des pics d’anxiété quant à son avenir, l’opinion française s’est cette année retrouvée face à un gouffre : celui de l’épidémie de Covid-19. Une période où l’incertitude s’est ajoutée aux angoisses et au déclinisme persistant d’une grande partie de la population. Difficile pour le pouvoir exécutif de préparer « la France de 2030 », l’ambition du plan de relance annoncé le 3 septembre, alors que les citoyens ont à nouveau les yeux rivés sur les courbes des cas de contamination ou sur un premier ministre obligé, vendredi 11 septembre, de lancer un appel « solennel » au « sens des responsabilités » face à la « dégradation manifeste » de la situation.

 

L’enquête annuelle « Fractures françaises », réalisée depuis 2013 pour Le Monde par Ipsos-Sopra Steria, en partenariat avec le Centre d’études de la vie politique française (Cevipof), la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut Montaigne, décrit donc un paysage national de plus en plus sombre. Le coronavirus a fait irruption dans la réalité quotidienne des Français et l’obsession liée à sa propagation renforce le besoin d’autorité et de protection vis-à-vis de l’extérieur, et la méfiance à l’encontre de la mondialisation.

Paradoxalement, cette situation rapproche les Français de certains échelons. « Depuis plusieurs années, il y a une petite musique sur la défiance de plus en plus grande des Français, et c’est un constat juste, analyse Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos. Mais, plus la crise est forte, plus l’angoisse est importante, plus les Français demandent de la protection et se raccrochent à des institutions dont ils estiment qu’elles ont dernièrement tenu le choc, joué un rôle positif et les ont protégés. C’est le cas des grandes entreprises, de l’Union européenne dans une moindre mesure et, même, du monde politique au niveau national. »

Après une baisse enregistrée en 2017, dans la foulée de l’élection d’Emmanuel Macron, le sentiment de déclin national est en nette hausse. Ainsi, 78 % des Français pensent que leur pays est sur une pente descendante (+ 5 points par rapport à 2019). Un sentiment sans doute renforcé par la situation épidémique, puisque 49 % des sondés placent le Covid-19 parmi leurs trois préoccupations majeures, devant le pouvoir d’achat (39 %), l’avenir du système social (37 %), la protection de l’environnement (36 %).

Contexte anxiogène

En cette rentrée, malgré la multiplication du nombre de nouveaux cas de contamination, ce sont les conséquences économiques qui inquiètent le plus (66 %, contre 34 % pour les conséquences sanitaires), et les sondés font plutôt confiance à l’exécutif pour gérer une éventuelle « deuxième vague » (52 % estiment qu’elle sera mieux gérée, 9 % moins bien gérée, 39 % ni l’un ni l’autre.) Malgré l’activisme d’une frange complotiste, les Français sont en demande d’annonces fortes : 45 % des personnes interrogées jugent que les mesures mises en place sont « insuffisantes » (40 % « au bon niveau », 15 % « excessives ») et 80 % sont favorables au port du masque « dans tous les espaces publics ».

Dans ce contexte hautement anxiogène, le niveau de confiance envers certaines institutions se maintient (les PME à 81 %, l’armée à 80 %, l’école à 76 %, les scientifiques à 75 %). Fait inédit et plus étonnant, l’appréciation de certains acteurs plutôt décriés remonte (les grandes entreprises à 47 %, + 13 points ; l’Union européenne 42 %, + 6 ; les banques 40 %, + 10 ; la présidence de la République 36 %, + 6). Près de 74 % des sondés disent aussi s’inspirer des valeurs du passé (+ 5 points) et 82 % estiment qu’« on a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre » (+ 3), tout en ne remettant pas en cause la démocratie (67 % pensent qu’il s’agit du « meilleur système possible », en augmentation de 3 points).

Cette nostalgie et ce recentrage s’accompagnent d’une inquiétude de plus en plus grande à l’égard de ce qui semble loin ou plus flou. Une tendance majeure depuis quelques années, mais sans doute amplifiée par une épidémie qui a provoqué la fermeture des frontières. Ainsi, 60 % des personnes interrogées considèrent-elles que « la mondialisation est une menace pour la France » (+ 3) et 65 % que le pays « doit se protéger davantage du monde d’aujourd’hui » (+ 4).

Une inquiétude qui renforce les attentes envers l’Etat, en première ligne depuis le début de la crise. Dans l’enquête, 55 % des sondés estiment que « pour relancer la croissance, il faut renforcer le rôle de l’Etat dans certains secteurs jugés porteurs ou stratégiques » (+ 7 points) et 61 % qu’il faut « aller vers plus de protectionnisme pour protéger les entreprises françaises » (+ 6). Une demande à laquelle tentent de répondre l’Elysée et Matignon. Après avoir soutenu les entreprises en difficulté à travers son plan de soutien économique d’urgence, le gouvernement a prévu dans le plan de relance d’investir 3 milliards d’euros pour consolider le capital des TPE et PME.

Ces sujets économiques très clivants s’accompagnent de nombreuses ambiguïtés très françaises. Si 60 % du panel considère qu’il « faudrait prendre aux riches pour donner aux pauvres » (+ 3), 46 % approuve dans le même temps l’idée que « plus il y a de riches, plus cela profite à l’ensemble de la société », validant ainsi la théorie très macroniste du « ruissellement » et des « premiers de cordée ». Une opinion en augmentation de 6 points.

Au milieu de ces débats fortement marqués par la crise sanitaire et économique, d’autres préoccupations tiraillent la société et ressurgissent dans les indicateurs. Certains faits divers ont marqué la période estivale, et le ministre de l’intérieur a évoqué un « ensauvagement » de la société, provoquant une polémique jusque dans les rangs du gouvernement.

Nervosité sociale

Pour pouvoir faire des comparaisons avec 2019, une moitié du panel a été interrogée sur ses préoccupations sans tenir compte du Covid-19. Dans cette configuration, 49 % de ces sondés placent « la montée de la délinquance » dans leurs trois premiers motifs d’inquiétude (36 % si l’on ajoute le Covid-19 dans les items), soit une augmentation de 18 points. Un sentiment très fort chez les plus de 60 ans (57 %) et très faible chez moins de 35 ans (31 %). Cette nervosité sociale se traduit par une poussée inédite en faveur de la peine de mort (55 %, + 11).

Mais la question environnementale est également très haute. 77 % des sondés se disent ainsi prêts à accepter des changements dans leur « mode de vie » si le gouvernement l’exige. Un taux qui chute à 57 % lorsque l’on évoque d’éventuels « sacrifices financiers » pour les citoyens et les entreprises. Là aussi, cette préoccupation majeure est diversement appréciée selon les catégories (70 % des moins de 35 ans sont prêts à des sacrifices, seulement 50 % des plus de 60 ans ; 65 % pour les urbains, 49 % pour les ruraux).

Trois ans après l’émergence du mouvement féministe #metoo et la montée du débat sur les inégalités entre hommes et femmes, les Français sont convaincus à 69 % de « vivre dans une société patriarcale » (31 % pensent l’inverse). Ils se divisent en revanche sur le mode d’action des mouvements féministes (34 % estiment qu’ils ont trouvé une position équilibrée, 29 % qu’ils ne vont pas assez loin, et 37 % qu’ils vont trop loin).

Même paradoxe sur la question des discriminations raciales. Si 82 % des sondés estiment que le racisme est aujourd’hui présent en France – 57 % qu’il est en augmentation –, 66 % ont dans le même temps le sentiment qu’il y a trop d’étrangers en France (+ 3) et 47 % qu’il faut « réduire le nombre d’immigrés pour réduire le nombre de chômeurs » (+ 9), une antienne de l’extrême droite en temps de crise économique.

Au moment des procès des attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo et contre le supermarché Hyper Cacher en 2015, la vision de l’islam semble stabilisée. Pour 42 % des sondés, cette religion est « compatible avec les valeurs de la République » (+ 1) et pour 50 %, le djihadisme n’est qu’une perversion de cette religion (en baisse de 4 points). Un débat que le gouvernement a pourtant décidé de relancer avec son projet de loi sur les « séparatismes » qui sera présenté à l’automne.”

Compagnon de Pascal

Un lourd jeu de mots, dans le titre.
Je viens de finir le bouquin d’Antoine Compagnon, dans la collection “un été avec…”
Ici donc un Été avec Pascal.
À lire, mais j’avoue que je m’attendais à beaucoup mieux, à la mesure du génie pascalien. Mais agréable à lire.
Dans l’excellente, excellente revue en ligne dont j’ai déjà donné les références, “NON FICTION”, un bon article sur le bouquin. Je colle. Je reviendrai sur Pascal et son infinie intelligence du monde.

préci-sion

Je reviens vite, en écrivant encore devant le plateau, à l’Auberge, nappe blanche non souillée par un crustacé, devant une personne hilare. On m’a téléphoné. Certains ne connaissent pas le “Protocole des sages de Sion” qui a initié ma plaisanterie de titre et mon ‘”protocole sanitaire” dans le texte.

Donc, je donne le dernier article en la matière /

https://www.lemonde.fr/livres/article/2005/11/17/genealogie-d-un-faux_711030_3260.html

Bonne nuit.

L’huître de Sion

Le rire remplace le magnésium. Le sourire, la vitamine C.

Le journal “Le Monde”, après nous avoir alerté, il y a quelques jours (cherchez en ligne) que les vertébrés étaient en voie de disparition, nous gâche notre soirée en nous fournissant l’information selon laquelle les huîtres sont attaquées par les micro-plastiques…

Je viens à l’instant de finir d’éclater de rire.

Une amie, une juive, rappelant l’interdiction de manger des crustacés dans le judaïsme, vient d’imaginer que les juifs vont être considérés comme les aspergeurs de plastique…

Un protocole sanitaire…

C’est le type de conversation téléphonique qui permet d’aborder d’excellente humeur le week-end…

Je l’ai invitée à l’Auberge Dab, ce soir. Leur plateau est divin.

L’article du Monde :

LES MICRO-PLASTIQUES AFFECTENT LA REPRODUCTION DES HUÎTRES

Le mollusque, espèce indicatrice de l’état de santé des océans, est particulièrement sensible aux perturbations environnementales

Au sein du site expérimental du Laboratoire des sciences de l’environnement marin (LEMA) à Argenton, dans le Finistère, l’huître creuse est l’animal le plus étudié. Sa capacité à filtrer une grande quantité d’eau de mer, et donc d’accumuler toutes sortes de polluants, en fait une espèce sentinelle qui intéresse depuis longtemps les scientifiques. Dans le registre des fléaux durables, la contamination au plastique mérite une place de choix. Douze chercheurs de l’Institut français de recherches pour l’exploitation de la mer (Ifremer) et de l’université de Bretagne occidentale-CNRS réunis autour du doctorant Kévin Tallec se sont penchés sur la façon dont la Crassostrea gigas réagit aux particules de plastique générées par la fragmentation de la masse de déchets qui finissent dans l’océan.

Pour évaluer les effets de ces nanoplastiques – inférieurs à 100 nanomètres et provenant par exemple des cosmétiques, d’abrasifs industriels ou de l’utilisation d’imprimantes 3D –, ils se sont penchés sur la reproduction de l’huître creuse. Chez ce bivalve, cette fonction est particulièrement sensible aux perturbations environnementales, car sa fécondation se produit en externe, en expulsant ses gamètes dans l’eau de mer. Les résultats de l’étude publiée cet été dans le Journal Nanotoxicology ne laissent aucun doute sur la toxicité de ce type de pollution qui interagit directement avec l’animal.

Mis en présence de quatre doses plus ou moins concentrées de billes de polystyrène de 50 nanomètres pendant une heure, le mollusque perd plus de la moitié de ses chances de se reproduire. Chez les mâles étudiés, la chute du nombre de spermatozoïdes mobiles peut atteindre 79 %, et ceux qui restent subissent alors une diminution de leur vitesse de nage de 62 %. Sans doute leur mobilité est-elle gênée par les nanosphères qui viennent adhérer à leur membrane externe, comme le montrent les observations réalisées par microscopie électronique à balayage.

« En 2018, j’avais travaillé sur une précédente étude qui analysait l’impact de nanosphères et de microsphères (inférieures à 1 micromètre) de plastique sur la fécondation et l’embryon d’huître, rapporte Kévin Tallec. Elle montrait déjà que les particules les plus petites sont les plus dommageables. Cependant j’ai été surpris cette fois par l’importance de la réduction de la mobilité. Nous avons utilisé deux sortes de billes de 50 nanomètres en polystyrène : les premières ont une interaction forte avec la membrane des gamètes, tandis que les autres, qui ont une charge négative, forment plutôt des agrégats dans l’eau de mer et se révèlent donc moins dangereuses. »

Alerte générale

Kévin Tallec souligne qu’il s’agit de conditions de laboratoire et qu’il n’y a sans doute pas de concentrations de polystyrène aussi fortes dans l’environnement. « Il faudrait, à l’avenir, réaliser des expériences avec de vrais fragments de déchets plastiques et étudier leurs impacts en fonction de leurs formes, de leur composition chimique, de leur concentration, estime-t-il. Quoique le plus important aujourd’hui est de trouver des solutions contre la contamination de l’environnement marin ! »

En 2018, 359 millions de tonnes de plastique ont été produites par les activités humaines dans le monde. Les outils manquent pour mesurer les quantités astronomiques de ces microdébris qui se retrouvent dans l’océan, mais plusieurs équipes de chercheurs y travaillent. En attendant, leur toxicité observée sur les huîtres creuses sonne déjà comme une alerte générale pour le reste du monde marin vivant.

La France s’ennuie…

Si l’on a lu mon précédent billet, on aura vite compris que la soirée est consacrée à la lecture des lettres émanant des revues ou des institutions. Ici, après Philomag, celle de France Culture, exceptionnelle radio, unique au monde, critiquée par des idiots qui n’ont pas la faculté de faire le tri et de laisser sur le trottoir son côté “Libé”, son obsession d’un socialisme adolescent, pourfendeur du libéralisme pas méchant. Quand on fait ce tri, en réalité quand on sourit, on aime cette radio.

Dans sa “newsletter”, FC donne d’abord à lire, puis à écouter les podcasts.

Ce soir, Bachelot, Rimbaud, Verlaine.

Je colle et, comme d’habitude, reviens plus bas. Je ne peux m’empêcher de commenter.

Donc, la lettre de FC :

Rimbaud et Verlaine : une pétition soutenue par Roselyne Bachelot demande leur entrée au Panthéon

Par Pierre Ropert

Une pétition, soutenue par la ministre de la Culture, demande à ce qu’Arthur Rimbaud et Paul Verlaine fassent leur entrée au Panthéon. La pétition fait “appel au président de la République”, seul habilité à décider de ce transfert.

27/09/1954 : fragment du tableau de Fantin-Latour "Le coin de table" représentant les poètes Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, exposé au musée d'Orsay à Paris.
27/09/1954 : fragment du tableau de Fantin-Latour “Le coin de table” représentant les poètes Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, exposé au musée d’Orsay à Paris.• Crédits : AFP

“Est-ce ainsi que la France honore ses plus grands poètes ?” interroge la pétition lancée par un groupe d’intellectuels, académiciens et universitaires passionnés de Rimbaud et Verlaine, qui souhaitent faire entrer le couple de poètes au Panthéon. Soutenue par Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, ainsi que neuf de ses prédécesseurs, dont Jack Lang ou François Nyssen, la pétition précise :

Arthur Rimbaud et Paul Verlaine sont deux poètes majeurs de notre langue. Ils ont enrichi par leur génie notre patrimoine. Ils sont aussi deux symboles de la diversité. Ils durent endurer “l’homophobie” implacable de leur époque. Ils sont les Oscar Wilde français. Ce ne serait que justice de célébrer aujourd’hui leur mémoire en les faisant entrer conjointement au Panthéon, aux côtés d’autres grandes figures littéraires : Voltaire, Rousseau, Dumas, Hugo, Malraux.

Les signataires de l’appel soulignent ainsi que Rimbaud (1854-1891) est non seulement enterré à Charleville-Mézières, une ville qu’il détestait, mais surtout dans le caveau familial aux côtés de Paterne Berrichon, “son ennemi et usurpateur”, poète qui épousa sa sœur et tenta de lisser l’image de Rimbaud à titre posthume, en prétendant que ce dernier avait retrouvé la foi catholique sur son lit de mort et en faisant passer sa relation homosexuelle avec Verlaine pour une relation plus chaste qu’elle ne l’était.

Verlaine (1844-1896), de son côté, repose au cimetière des Batignolles à Paris, “près du périphérique, sous d’affreuses fleurs en plastique” assène la pétition. 

Les signataires ne manquent pas d’appuyer le caractère patrimonial des œuvres respectives des deux poètes : 

C’est dans l’œuvre de Verlaine que l’on a puisé en 1944 le message annonçant le débarquement en Normandie à l’intention de la résistance intérieure – le vers célèbre “Les sanglots longs des violons de l’automne/ Bercent mon cœur d’une langueur monotone”. C’est vers la figure emblématique de Rimbaud que l’on se tourne dès qu’une révolte éclate, surréaliste ou étudiante, comme en mai 68, ou lorsqu’il est question de « Changer la vie », le slogan de la gauche des années 1970.

Arthur Rimbaud et Paul Verlaine ont pourtant longtemps été considérés comme des amants scandaleux, et à ce titre punis. Les signataires de l’appel estiment ainsi que les panthéoniser reviendrait à leur rendre justice, deux siècles après la condamnation de Verlaine à deux ans de prison. 

L’histoire sulfureuse des deux poètes débute à la fin de l’été 1871. Arthur Rimbaud, après une brève correspondance dans laquelle il a donné à lire quelques uns de ses poèmes, débarque à Paris, dans le cercle littéraire de Verlaine. Celui-ci, âgé de 27 ans, s’éprend du jeune Ardennais, de 10 ans son cadet. Ensemble, ils vivent un amour passionné et tumultueux.

Deux ans plus tard, en 1873, lors d’une énième dispute à Bruxelles où ils se sont réfugiés, Rimbaud annonce son désir de repartir à Paris.  Verlaine explose, descend acheter un revolver, puis remonte à l’hôtel. Ivre mort, à trois mètres de distance, il parvient à toucher Rimbaud au poignet ; le second coup se fiche dans le plancher.

Verlaine est arrêté. Mais c’est davantage pour son homosexualité et son passé de communard que pour les violences faites à Arthur Rimbaud qu’il sera condamné, ce que ne manque pas de rappeler la pétition : 

Paul Verlaine a été condamné à deux ans de prison pour avoir tiré deux coups de revolver sur Rimbaud. Ce dernier, dont la blessure était légère, s’est désisté de toute action en justice. Mais le parquet belge et la police française ont monté un dossier à charge, dont les archives prouvent désormais qu’il fut lié à son rôle dans la Commune et à son homosexualité. Il est resté 555 jours en prison, quand il aurait dû n’y passer que quelques semaines. Et on sait aussi que la Préfecture de police de Paris a favorisé l’aggravation de sa peine en raison, précisément, de ce “drôle de ménage “.

Les signataires de la pétition font ainsi “appel au président de la République”, seul habilité à décider d’un transfert ou non au Panthéon. Sous son mandat, Emmanuel Macron a déjà transféré deux personnes au Panthéon : la résistante et ministre Simone Veil, avec son mari Antoine, en juillet 2018.

Précision de FC à 18h07 : Roselyne Bachelot n’a pas signé directement la pétition mais la soutient publiquement.

Je reviens :

Pour de brèves observations, comme dirait un notaire ou, plutôt un avocat :

1 – L’auteur de l’article ne s’intéresse, à vrai dire, qu’à l’homosexualité réprimée. Leger et dans le vent. La sexualité de Verlaine, sa répression, ne fonde ni la sympathie, ni le Panthéon. Elle est périphérique et sans intérêt. Dommage que “L’homophobie”, évidemment réelle, absorbe le tout, pour réduire le talent à une pensée de “campus américain”. Le “genre” ou la posture sexuelle ne peut, sauf à voguer dans l’air new-yorkais ou californien, alimenter la proclamation, certainement légitime, du génie. Le verbe exact, production de l’esprit, n’a aucunement besoin de ces billevesées pour être vénéré.

2 – La pétition est adolescente, comme Rimbaud au demeurant, sauf que lui, son adolescence était étoilée., loin du tract pétitionnaire. Les Lang et autres Nyssen nourrissent leur vieillesse de sanglots autant monotones que désespérants. Comment, en effet, justifier le Panthéon par le “changer la vie” ou lesdits “sanglots”. L’allusion à Mai 68 est ridicule, malsaine, incroyablement creuse. Des dizaines d’écrivains français le méritent ce Panthéon, autant que les deux amants maudits. Et des milliers de phrases et de mots aussi magnifiques ont jailli de ces centaines de génies du verbe français.

3 – La prison de Verlaine, comme d’ailleurs celle de Sade, ne peut, non plus justifier un Panthéon, sauf, dans un mouvement psychanalytique assez fantasque, même pas énigmatique, le remettre dans une prison de pierre, Place du Panthéon.

4 – Quant au lieu de sépulture des deux poètes, l’un près de son ennemi, l’autre aux côtés du plastique, lequel justifierait également le déplacement des cendres, on s’interroge sur le fait de savoir si les pétitionnaires ne plaisantent pas. Ou s’ils ne sont pas un peu séniles ou délirants. Le poète ne peut être dans un cimetière, qui n’est qu’un rien, comme le rien des corps ? Lang et Nyssen, dans leurs testaments ont-ils exigé les grands peupliers qui donnent de l’ombre à leurs tombes ? Le ridicule ne tue pas, si j’ose dire, s’agissant de mort.

5 – A vrai dire, il ne faut retenir de cette pétition que deux faits :

Bachelot construit, dans son ministère le scénario de son émission de télé-culture. Du slogan et de la posture. Attention, elle n’a pas signé, juste soutenu, comme elle soutient la culture. L’essentiel pour un ministre de la Culture. Elle est, encore dans l’image, celle de l’écran de télévision

Quant aux deux poètes, ils sont déjà au Panthéon et cette pétition est grotesque, absurde, bouffonne. Si tous les génies français – il y en a des centaines- devaint se trouver au Panthéon, il faudrait en construire des dizaines. Ce qui réglerait le problème de la circulation et de la pollution. Paris serait détruite pour construire des Panthéons pour nos génies. Ils sont, je le pense, plus qu’ailleurs, légion.

Les deux poètes sont, je le répète, déjà au Panthéon.

Désabonné d’une newsletter

Victorine de Oliveira

Entre mille propositions d’achat de brosses à dents électriques et de voyages dans des hôtels merveilleux, on reçoit quelques newletters de magazines et revues dites “intellectuelles” (celle de la revue de Pierre Nora et Gauchet, “Le débat” vient d’annoncer sa fin et je ne veux commenter).

Pendant le confinement, on recevait tous les jours celle de “Philosophie Magazine”, titrée idiotement, “En temps de guerre”.

J’ai écrit au rédac-chef que j’apprécie, pour lui demander de s’interroger sur l’opportunité de l’envoi d’inepties dont les salariés et autres chroniqueurs de la revue, nous abreuvaient. Inintéressant et creux, dans la mouvance de la petite angoisse de quartier ou, pire, celle des grandes entreprises qui ont peur du vide et le fabriquent.

Là, depuis quelques jours, je lis leurs nouvelles “lettres”.

Je me suis désabonné.

Lisez celle que je viens de recevoir. Elle est signée de Victorine de Oliveira, magnifique nom.

Lisez et dites-moi si j’ai eu tort de me désabonner. Je me trompe peut-être. Victorine, que je ne connais pas, ne devait pas être en forme. Et je pardonne toujours les succédanés de la fatigue ponctuelle. Les autres, je ne pardonne pas.

Il est vrai, comme le clamait Clément Rosset qu’il suffit d’une pincée de Derrida pour attirer le petit chaland…

Je vais encore écrire à Alexandre Lacroix. Dommage, c’est un type vrai.

En l’état, je clique sur “Désabonnement”. Et suis pourtant d’excellente, excellente humeur.

Donc, Victorine :

“Bonjour,

« Allez, il est pénible là, mets-lui un “vu’’ », me conseillait une amie l’autre soir, alors que je ne savais plus quoi répondre à ce type à qui j’essayais de faire comprendre gentiment et subtilement (trop sans doute) que je n’avais pas l’intention de prendre un verre en tête-à-tête avec lui. Honnêtement, j’ai été tentée de l’écouter : rien de plus simple, après tout, que de laisser une conversation en plan. Un tout petit « Vu à 02h34 » après un « Bah, si t’es trop occupée maintenant, on pourra prendre un verre quand t’auras plus de temps » est une façon d’exprimer « tu ne m’intéresses pas » puissance mille. C’est toute la cruauté de cette fonctionnalité des messageries privées. On a lu, pris connaissance d’une attente de la part de notre interlocuteur, puis décidé de faire comme si elle n’existait pas, qu’elle comptait pour rien. La personne lit un « vu » sous son message, sans parler du petit point vert qui signale votre connexion et le fait que vous vous baladez toujours sur ce réseau prétendument social, que vous y « likez » des publications, y postez des commentaires, répondez à d’autres personnes, voire nouez de nouveaux contacts, tout en ayant délibérément choisi de la voir sans lui accorder le moindre regard.

Si je rechigne tant à céder à cette facilité, c’est qu’on m’en a aussi pas mal lâché, des « vu ». Et franchement, il y a de quoi rendre fou. Quand une personne s’abstient de vous répondre, vous pouvez toujours inventer mille scénarii pour justifier le silence : le téléphone a dû tomber dans les toilettes juste après qu’elle a reçu votre message, elle vient tout juste d’être transportée aux urgences, ou des extra-terrestres ont pile à cet instant jeté leur dévolu sur votre plan du moment pour faire d’atroces expériences sur un corps qu’ils seront les seuls, désormais, à voir nu, les petits veinards. Après tout, ce sont des choses qui arrivent, n’est-ce pas ? Le « vu », quant à lui, ne laisse planer aucun doute. On vous laisse sur le bas-côté – ne vous reste plus qu’à remballer vos espoirs et poursuivre votre chemin le dos courbé sous le soleil cuisant de votre échec.

À croire que les concepteurs des messageries privées d’Instagram et Facebook ont lu Derrida. Dans Marges de la philosophie (1972), le philosophe remarque que la vue, contrairement au regard, « suspend le désir, laisse être les choses, en réserve ou interdit la consommation ». En cela, elle est un « sens idéel », c’est-à-dire qui a trait à l’idée des choses, pas à leur matérialité. Le regard est au contraire désirant, il instaure une relation dynamique entre le voyant et l’objet vu. « Vu » : d’un simple participe passé, on éradique toute possibilité d’avenir – Derrida savait l’importance de la grammaire.

Pour être tout à fait honnête, si je n’avais plus tellement envie de poursuivre la conversation avec ce type, c’est que, la vie étant mal faite, j’ai plutôt des vues, justement, sur l’un de ses amis. Pas sûre toutefois que l’ami en question ait remarqué. Mais sait-on jamais : cet édito sera peut-être vu, voire lu, voire…”

 

Elisa

Elisa

Je n’ai jamais su s’il fallait dire « texto » ou « sms » ou je ne sais quoi encore. Mais, peu importe, chaque fois que je vois Elisa, lorsque j’entends sa voix au téléphone, lorsqu’elle m’envoie ses longs, trop longs e-mails, je me souviens toujours de ces messages et de cette photo, elle envoyée par « mms » par laquelle j’ai découvert son visage malicieux, des grands yeux en amande, comme on dit.

C’était le temps où ils apparaissaient, difficiles à écrire, trois lettres sur chaque touche du téléphone et taper une, deux ou trois fois pour trouver la lettre. Je ne sais plus comment s’appelait cette méthode d’écriture dans la préhistoire de la communication électronique.

C’était une fin d’après-midi d’un dimanche débordant d’angoisse, la pire, sans cause, lorsque toutes les musiques deviennent trop tristes, vous plaquent dans la nostalgie, lorsque ne reste que le silence lourd, gris, étouffant et rien pour vous consoler, puisqu’il n’y rien à consoler. Simplement du poids.

J’entends le petit bip. Et je lis : « J’écris plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever »

Un numéro de téléphone qui n’est pas dans mon répertoire. Pas envie de chercher, je retourne dans mes pensées noires, affalé sur canapé, la télécommande de la chaine hifi dans la main, comme en instance de mon retour qui me fera allumer et jouir de ma musique. Et puis ce maudit mémoire à terminer, vivement la vie active ! Et Geneviève qui ne répond pas, elle doit me tromper !

Nouveau bip, nouveau message, même numéro : « Plume abattue, comme moi, à abattre »

Je laisse encore, faussement excédé. Mais, curieusement, je ne sais si c’est ce message ou une nouvelle onde pointue qui traverse allègrement mon petit salon, je reviens et allume la chaine, source « CD » (j’ai laissé tomber les vinyles), le dernier que j’ai inséré, le premier disque de Stacey Kent, voix de rêve, légère qui vous remet d’aplomb quand vous en avez envie.

Je me lève, prends mon téléphone et relis le « texto ». « Plume abattue » ? Je connais cette expression, je connais. Je trouve, c’est Gide, dans son Journal, lorsqu’il est persuadé qu’il entame sa fin. Il faut faire vite. Je prends le livre dans ma petite bibliothèque. Je retrouve le passage, j’avais souligné. Journal. 8 Juin 1948.

« …Sans cesse j’entends la Parque, la vieille, murmurer à mon oreille : tu n’en as plus pour longtemps. Si je n’étais constamment et absurdement dérangé, il me semble que je pourrais écrire des merveilles, la tiédeur aidant. Je reprends goût à la vie. J’écris tout ceci plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever, mais avec la constante préoccupation des choses beaucoup plus intéressantes que je voudrais dire… »

Nouveau bip, je lis : « Plus de goût à la vie, rien d’intéressant. Il me faut m’abattre »

Je m’assieds. Je réfléchis. Me viennent d’emblée, je ne sais pourquoi, le visage d’Ingrid Bergman et d’Anthony Perkins.

Je tape : « Aimez-vous Gide ? Et Brahms ? Sûrement. Appelez-moi et écoutez ».

Puis, vite, je trouve le disque : Brahms, 3ème symphonie (poco allegretto). J’attends.

Le téléphone sonne, j’en étais sûr, je décroche, je fais démarrer le morceau et colle le combiné sur l’enceinte droite. Près de cinq minutes. Je mets sur « pause », et je dis :

– Alors ?

J’entends Geneviève qui me demande si je ne suis pas devenu fou, si je m’amuse à briser les oreilles des femmes qui appellent pour dire qu’elles ont envie du corps de celui qui colle du Schuman ou du Beethoven, l’on ne sait trop, au lieu de répondre qu’il prépare un whisky et un lit accueillant !

Je deviens rouge. Je lui dis que je suis fatigué, que la nuit alcoolisée et les bras accueillants, je les préférerais le lendemain.

Elle raccroche, peut-être furieuse. Et je retourne dans le vide gris, chaine éteinte. Et là, le téléphone sonne.

Une voix rauque, presque Marlène Dietrich, avec un petit accent, espagnol, j’en suis sûr :

– Quel est votre nom ?

J’étais stupéfait ; Une femme donc, en suspens de suicide, plagiaire de Gide, adressant un texto à un inconnu et qui me somme de prononcer mon nom !

Je ne savais quoi répondre et me contentais d’un faible :

– Quoi ?

Elle dit alors :

– Moi, c’est Elisa, espagnole, Doctorante, locataire d’un studio rue des Ecoles ; Mes SMS vous ont plu ? Bravo. Vous êtes le seul à avoir trouvé pour Gide. Le seul sur environ une vingtaine. Je vais tout vous dire : je m’ennuie les dimanches et j’envoie des textos en inventant des numéros. Quelquefois ils sont bons, actifs. D’une manière générale, on me répond que j’ai dû me tromper de destinataire et je réponds en m’excusant. Puis d’autres, en quête d’aventure me propose immédiatement un rendez-vous et j’insulte très fort. Et ils ne rappellent pas. Alors, celui qui reconnaît Gide et me propose du Brahms, alors là, chapeau !

Je n’ai pas répondu. Et elle m’a sorti :

– Dans une demi-heure au Balzar, OK ? Je vous reconnaitrai, j’en suis certaine. En attendant, je vous envoie ma photo. 

J’ai mis mon beau col roulé bleu marine, celui dont tous me disent qu’il me va très bien, et je suis allé au Balzar.

La femme sur la photo était très belle, mais bizarrement, je n’étais pas « en quête d’une aventure », juste le Balzar et la tuerie du gris, la chasse contre le grand chagrin. Le pire, celui sans cause.

Elle était assise sur une banquette, au fond de la salle et m’a fait un petit signe quand je suis rentré. Etais-je si reconnaissable ? Les lecteurs de Gide ou les fans de Brahms étaient-ils flagrants ? Je me suis assis devant elle qui, évidemment, souriait. Décidément les femmes sourient toujours. Puis, en levant son verre, elle m’a dit :

– de l’Amontillado. Ce qui n’est pas si mal pour la France. Ils n’ont pas de Fino ici.

Là, je crois avoir été fulgurant, elle ne s’attendait pas à ce que je réponde :

– Il fallait m’inviter au bar des Ecoles, là ils ont du fino. Tio Pepe, muy secco.

Elle a éclaté de rire en disant :

– Brahms, Gide, connaisseur de vins de Jerez. Je suis tombé sur la perle. Mais vous ne m’avez toujours pas dit votre nom.

Je lui dis.

Et elle part dans une tirade, sans s’arrêter, pour me dire encore qu’elle s’appelle Elisa, qu’elle s’amuse beaucoup avec les hommes, mais qu’il n’est pas question d’entrevoir une aventure avec elle, elle est très amoureuse d’un homme qui est parti trois ans sur la banquise, au Pôle Nord, photographier le blanc, toutes les heures, qu’il lui envoie, par satellite, un message tous les jours, qu’ils sont très, très amoureux et qu’il doit revenir l’année prochaine, que ce n’est donc pas la peine de draguer, minauder, tenter, caresser, ca ne servira à rien et que si je n’étais pas content, ce serait le même prix et puis qu’elle adore Gide et sa tristesse et Brahms aussi et qu’elle ne savait pas qu’il avait du fino au Bar des Ecoles et qu’avez-vous pensé de ma photo, et que faites-vous à part draguer les jolies espagnoles ?

Je ne sais ce qui m’a pris, je lui ai demandé :

– vous êtes formidable, voulez-vous être ma sœur ?

Elle m’a pris le visage entre ses belles mains à la peau dorée, très dorée, cette peau de paradis, cette peau du ciel, et m’a embrassé le front. Puis les lèvres.

Elle n’est pas devenue ma soeur.

Nietzche, lenteur, inaction et charlatanisme.

Les imposteurs du “développement personnel”, ceux qui prétendent apprendre le bonheur aux autres, se sont donc mis, il y a longtemps, à la philosophie.

Pour apprendre à être heureux grâce à Spinoza, Kant, évidemment Levinas et autres Benjamin…

La dernière trouvaille est “la lenteur” magnifiée par Nietzche, lequel, beaucoup souffreteux et sûr de lui affirmait, assez bêtement, ‘lorsque comme à son habitude perverse, à vrai dire idiote, loin de sa philosophie, comme pour se revigorer, il vilipendait les faibles, ce que retiennent de lui les idiots méchants que :

« Comment devenir plus fort : se décider lentement, et se tenir obstinément à ce qu’on a décidé. Tout le reste s’ensuit. Les soudains et les changeants : les deux espèces de faibles. Ne pas se confondre avec eux, sentir la distance – à temps ! » (Fragment posthume de 1888, 15 [98]).

Bref du charabia entre deux toux et deux coups de génie, qui accompagnait le fameux “Les faibles et les ratés doivent périr : premier principe de notre philanthropie. Et on doit même encore les y aider. » (L’Antéchrist, 2).

Et mieux que la lenteur, l’inaction, le fort étant celui qui sait ne rien faire :

« À propos de l’hygiène des faibles – Tout ce qui est fait dans la faiblesse est raté.Moralité : ne rien faire. Seulement, le problème est que c’est précisément la force de suspendre l’action, de ne pas réagir, qui est la plus fortement atteinte sous l’influence de la faiblesse : on ne réagit jamais plus rapidement, plus aveuglément que quand on ne devrait pas réagir du tout…
« La force d’une nature se montre dans l’attente et la remise au lendemain de la réaction » (Fragment posthume de 1888, 14 [102]).

Il faudrait donc apprendre lenteur et inaction ou action en suspens pour être un “fort”…

Différer l’action. Ça fait chic de le dire ou l’écrire…
Et ce, y compris dans la perception d’une oeuvre d’art. Ne pas hurler c’est nul » ou « c’est génial”. Prendre de la distance. Très chic aussi. Il faut apprendre à voir..

« Apprendre à voir – habituer l’oeil au calme, à la patience, au laisser-venir-à-soi ; différer le jugement, apprendre à faire le tour du cas particulier et à le saisir de tous les côtés. Telle est la préparation à la vie de l’esprit : ne pas réagir d’emblée à une excitation, mais au contraire contrôler les instincts qui entravent, qui isolent. Apprendre à voir, comme je l’entends, est presque ce que la manière non philosophique de parler appelle la volonté forte : son trait essentiel est justement de ne pas vouloir, de pouvoir suspendre la décision. Toute absence d’esprit, tout ce qui est commun repose sur l’inaptitude à opposer une résistance à une excitation – on doit réagir de toute nécessité, on suit chaque impulsion. Dans bien des cas, une telle nécessité est déjà disposition maladive, déclin, symptôme d’épuisement – presque tout ce que la grossièreté non philosophique désigne du nom de “vice” est purement et simplement cette incapacité physiologique à ne pas réagir » (Le Crépuscule des idoles, « Ce qui abandonne les Allemands », 6).

Et encore :

« Méfiez-vous des demi-vouloirs : soyez décidés, pour la paresse comme pour l’acte. Et qui veut être éclair doit rester longtemps nuage » (Fragment posthume de 1883, 17 [58]).

Et :
Trop agir, et trop vite, peut justement nous amener à avorter notre acte.
« Raisons de l’infertilité. – Il y a des esprits aux dons éminents qui sont stériles à jamais parce qu’une faiblesse de leur tempérament les rend trop impatients pour attendre le terme de leur grossesse» (Humain, trop humain, II, 1, 216).

Ok, être comme une femme enceinte et attendre. Là, c’est plus que chic, c’est féministe et donc inattaquable.

À vrai dire, ce billet est vraiment d’humeur.

Elle est massacrante lorsque l’on lit trop Nietzche, souvent ennuyeux et donneur de leçons qu’il aurait dû se donner à lui-même, lorsque l’on sait comment il a vécu et fini. Mais on pardonne toujours au fatigué. C’est un impératif catégorique. Le fatigué a droit à la bêtise. C’est sa manière de dire qu’il est fatigué.

Nietzche n’est donc certainement pas un petit philosophe. Et il a contribué à la constitution de la modernité dans son piétinement des superstitions (après, de loin, Spinoza).

Mais il peut énerver ce grand philosophe car, en effet, beaucoup prennent de lui l’affirmation de la haine du “faible” pour se constituer en “fort” qu’il n’est pas (nul ne l’est, même Dieu qui affirme lui-même ses faiblesses.

Et ses éloges de la lenteur, de l’inaction ressemblent trop aux leçons de morale de cours primaires.

D’où la pêche à ses citations des escrocs patentés du “développement personnel harmonieux”, l’apologie du “souci de soi”, désormais dans les premières pages des magazines “People” et qui a remplacé le “courrier des lecteurs”…

Nietzche doit rester dans la philosophie, même pamphlétaire. Et ne pas côtoyer les charlatans du “moi”. Et réciproquement.

Ni lenteur ni inactivité dans la critique.

Le principe immuable est haïssable.

On lui préfère passages, balancements et même la contradiction.

Alors, va pour …

L’odeur de la lavande et le camembert de Rosset

Curieux, mais c’est comme ça : il suffit de parler d’un individu, d’un être, d’une chose, d’un paysage, d’un goût, pour que, immédiatement, ou le lendemain, l’on s’accroche, presque inconsciemment à cette parole, ce souvenir, cette locution, pour avancer dans un mot ou une solution.

Un nom, un verbe, un mot qui est dit comme un accélérateur de la pensée. Hasard ou mémoire ? Peu importe.

Dites « violet », dites « chêne », dites « « Lafayette », dites « Platon » ou encore « oreiller » ou “pastèque”. Et dans les heures ou les jours qui suivent, ce mot vient vous soutenir dans une conversation.

Encore énigmatique, dirait mon amie qui habite sous un ciel chaud qui n’est pas bleu.

Pas du tout.

Hier soir, dans une brasserie connue du Boulevard Montparnasse, j’ai pu évoquer, dans une conversation enjouée, la pertinence simple et en même temps complexe de Clément Rosset. En offrant, immédiatement, provoquant toujours le même étonnement qui me fait sourire, la dizaine de bouquins emmagasinés dans ma tablette. Par « fichier partagé ».

Ceux qui s’aventurent ici connaissent mon admiration pour ce philosophe, malheureusement disparu, il y a peu de temps. Même si beaucoup me disent que sa « concrétude » ne fait pas bon ménage avec ma propension à la théorisation globale et abstraite qui sous-tend, presque toujours, ma petite analyse du monde. Je ne réponds pas à cet argument.

Donc, hier Rosset. Je disais et commentais.

Et aujourd’hui, voilà qu’au téléphone, une personne (qui ne peut imaginer ce site, donc je conte) me dit :

« M, il faut que je définisse l’odeur de la lavande. C’est pour un bouquin sur la Provence. Tu peux m’aider ? »

C’est une relation de travail, un randonneur qui participe à l’élaboration de bouquins sur les randonnées.

Je lui réponds que non, il est impossible de définir l’odeur de la lavande, c’est comme si l’on demandait de décrire l’odeur de la pluie. Elle ne se définit pas. Elle est.

Il me répond que non, les œnologues décrivent bien le goût du vin.

Je lui réponds que le goût n’est pas l’odeur, non physiologiquement s’entend.  Et que les grandes métaphores des prétendus connaisseurs de vin (souvent des escrocs), c’est du pipeau, pour épater le petit-bourgeois et les acheteurs de vins rouges chez Leclerc.

Et juste au moment où il allait se fâcher, persuadé que je me moquais de lui et que je ne faisais pas l’effort de l’aider, je me suis souvenu du nom de Rosset que j’avais évoqué la veille dans cette grande brasserie assez ringarde du boulevard Montparnasse, tellement ringardisée, qu’elle en devenait agréable, par recul et désuétude (j’y retournerai avec qui comprend la jouissance de la désuétude).

Et je lui ai demandé d’attendre quelques secondes.

J’ai sorti ma tablette, mon application préférée de lecture sur « Android » (« Moon Reader ») et j’ai trouvé l’entretien de Rosset avec Alexandre Lacroix de Philomag que j’aime beaucoup (un vrai humain, près de ses sensations qu’il fait jongler avec la théorie)

Et j’ai dit à mon interlocuteur :

« Tu écris que l’odeur de la lavande n’est pas définissable. Comme le Camembert de Rosset. Et tu t’en sors, en ajoutant que cette impossibilité de la description d’une odeur est ce qui fait jaillir le mystère provençal.

Je ne suis pas revenu au texte original de Rosset mais lui ai livré son résumé, exposé par lui avec Lacroix. La voici :

« Mon argument à propos du camembert est le suivant : chaque objet est singulier et il est impossible d’en décrire la singularité. Toutes les descriptions que nous pouvons donner d’un objet procèdent par voie de comparaison avec un étalon, un autre objet servant de référence. Ainsi, je peux comparer le camembert et le livarot ou le pont-l’évêque, mais dire ce qu’il est en lui-même, décrire sa saveur particulière, surtout quand il est bon, j’en suis incapable. Le camembert est à lui-même son propre patron, au sens que prend ce terme en couture. Un courtisan prétendait qu’il était difficile de louer Louis XIV, puisque celui-ci rayonnait de si merveilleuses qualités qu’il était à nul autre semblable, comparable seulement à lui-même. Cette propriété du Roi-Soleil est aussi celle du morceau de camembert, comme d’ailleurs de tout objet réel. »

Il m’a envoyé un mail dans la journée pour me remercier : le commentaire avait fait sensation chez l’éditeur du bouquin.

Il y a certainement un mot qsue j’ai engrangé aujourd’hui qui me fera accélérer une pensée demain. J’ai hâte de savoir (demain, donc) quel est ce mot.

PS. La citation de Rosset est tirée du livre d’entretien avec Lacroix intitulé « la joie est plus profonde que la tristesse ». Ed Stock-Philomag. J’ai mis en tête de billet la photo de couverture.

Écrivains, l’engagement.

Discussion assez intéressante sur l’engagement politique de l’écrivain, sa responsabilité dans l’espace public de la morale et de l’idéologie.

J’ai découvert,au fil de la conversation ce que je n’avais jamais perçu immédiatement. Comme quoi il faut discuter au téléphone.

En effet,on peut constater qu’avant la fin de le deuxième guerre, les écrivains de droite mettent en avant la responsabilité morale de l’écrivain, s’opposant aux écrivains de gauche qui la réfutent au nom de l’autonomie du champ littéraire.
A l’inverse, dans le contexte de guerre froide, les écrivains engagés à gauche s’en réclameront – suivant le modèle sartrien de l’engagement – alors que les écrivains de droite, dont plusieurs sont discrédités par leur participation à la Collaboration, défendront l’autonomie du champ littéraire.

Le temps des écrivains est, évidemment, fantasque.

La vanité de l’homme, CLS

J’avais publié ici,il y a longtemps, un extrait des Tropiques de Lévi-Strauss. J’avais effacé. On me l’a demandé. J’ai retrouvé. Je livre. Ceux qui n’ont pas lu devraient lire. Dans”Tristes tropiques”, que tous vantent, prétendent avoir lu, tout n’est pas génial. Et même souvent ennuyeux. C’est un livre que beaucoup citent, pour se “marquer”. Un peu le”Belle du seigneur” de l’anthropologie. Et tous, au moment du passage au dessert la fameuse première phrase (“je hais etc.”)

Mais bon,la page qui suit, d’un autre style que celui décrivant les couchers de soleil vus du bateau qui l’emmenait vers les tropiques, est assez remarquable. Même si elle est facilement récupérable par les biobos…

Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. Les institutions, les mœurs et les coutumes, que j’aurai passé ma vie à inventorier et à comprendre, sont une efflorescence passagère d’une création par rapport à laquelle elles ne possèdent aucun sens, sinon peut-être celui d’y jouer son rôle. Loin que ce rôle lui marque une place indépendante et que l’effort de l’homme – même condamné – soit de s’opposer vainement à une déchéance universelle, il apparaît lui-même comme une machine, peut-être plus perfectionnée que les autres, travaillant à la désagrégation d’un ordre originel et précipitant une matière puissamment organisée vers une inertie toujours plus grande et qui sera un jour définitive. Depuis qu’il a commencé à respirer et à se nourrir jusqu’à l’invention des engins atomiques et thermonucléaires, en passant par la découverte du feu – et sauf quand il se reproduit lui-même – l’homme n’a rien fait d’autre qu’allégrement dissocier des milliards de structures pour les réduire à un état où elles ne sont plus susceptibles d’intégration. Sans doute a-t-il construit des villes et cultivé des champs ; mais, quand on y songe, ces objets sont eux-mêmes des machines à produire de l’inertie à un rythme et dans une proportion infiniment plus élevée que la quantité d’organisation qu’ils impliquent. Quant aux créations de l’esprit humain, leur sens n’existe que par rapport à lui et elles se confondront au désordre dès qu’il aura disparu. Si bien que la civilisation, prise dans son ensemble, peut être décrite comme un mécanisme prodigieusement complexe où nous serions tentés de voir la chance qu’a notre univers de survivre si sa fonction n’était de fabriquer ce que les physiciens appellent entropie, c’est-à-dire de l’inertie. Chaque parole échangée, chaque ligne imprimée établit une communication entre deux interlocuteurs, rendant étale un niveau qui se caractérisait auparavant par un écart d’information, donc une organisation plus grande. Plutôt qu’anthropologie, il faudrait écrire « entropologie » le nom d’une discipline vouée à étudier dans ses manifestations les plus hautes ce processus de désintégration.
Pourtant, j’existe. Non point, certes comme individu ; car que suis-je, sous ce rapport, sinon l’enjeu à chaque instant remis en cause de la lutte entre une autre société, formée de quelques milliards de cellules nerveuses abritées sous la termitière du crâne, et mon corps, qui lui sert de robot ? Ni la psychologie, ni la métaphysique, ni l’art ne peuvent me servir de refuge, mythes désormais passibles, aussi par l’intérieur, d’une sociologie d’un nouveau genre qui naîtra un jour et ne leur sera pas plus bienveillante que l’autre. Le moi n’est pas seulement haïssable : il n’a pas de place entre un nous et un rien. Et si c’est pour ce nous que finalement j’opte, bien qu’il se réduise à une apparence, c’est qu’à moins de me détruire – acte qui supprimerait les conditions de l’option – je n’ai qu’un choix possible entre cette apparence et rien. Or, il suffit que je choisisse pour que, par ce choix même, j’assume sans réserve ma condition d’homme : me libérant par là d’un orgueil intellectuel dont je mesure la vanité à celle de son objet, j’accepte aussi de subordonner ses prétentions aux exigences objectives de l’affranchissement d’une multitude à qui les moyens d’un tel choix sont toujours déniés.
Pas plus qu’un individu n’est seul dans le groupe et que chaque société n’est seule parmi les autres, l’homme n’est seul dans l’Univers. Lorsque l’arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur ; tant que nous serons là et qu’il existera un monde – cette arche ténue qui nous relie à l’inaccessible demeurera, montrant la voie inverse de celle de notre esclavage et dont, à défaut de la parcourir, la contemplation procure à l’homme l’unique faveur qu’il sache mériter : suspendre la marche, retenir l’impulsion qui l’astreint à obturer l’une après l’autre les fissures ouvertes au mur de la nécessité et à parachever son œuvre en même temps qu’il clôt sa prison ; cette faveur que toute société convoite, quels que soient ses croyances, son régime politique et son niveau de civilisation ; où elle place son loisir, son plaisir, son repos et sa liberté ; chance, vitale pour la vie, de se déprendre et qui consiste – adieu sauvages ! adieu voyages ! – pendant les brefs intervalles où notre espèce supporte d’interrompre son labeur de ruche, à saisir l’essence de ce qu’elle fut et continue d’être, en deçà de la pensée et au-delà de la société : dans la contemplation d’un minéral plus beau que toutes nos œuvres ; dans le parfum, plus savant que nos livres, respiré au creux d’un lis ; ou dans le clin d’œil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un chat.

Claude Lévi-Strauss

Destruction, stupide.

Extrait du Monde de ce jour :

La France a déjà détruit 715 000 emplois depuis janvier

L’Insee continue de tabler sur un recul du PIB de 9 % pour l’ensemble de 2020

L’épidémie de Covid-19 a entraîné la perte de 715 000 emplois en France au premier semestre 2020, soit un recul de 2,3 % en glissement annuel, à mettre en regard d’une baisse du produit intérieur brut (PIB) de 18,9 % sur la même période, selon les chiffres définitifs publiés par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), mardi 8 septembre. Un fort décalage qui s’explique par les mesures d’urgence prises dès le début de la crise sanitaire pour protéger les salariés, dont le chômage partiel.

Ce n’est pas la situation qu’il faut relever. On connaissait les effets de cette situation improbable. Et les hommes, comme toujours avec leurs facultés inébranlables et sans limites trouveront les sorties.

C’est le terme de ” destruction” qui génère l’agacement (on n’a plus le droit de s’énerver).

La charge sémantique est immense. Une “destruction” est toujours soit volontaire (la bombe détruit, l’enfant détruit le château de sable).

La France ne détruit pas ses emplois. Elle subit la perte.

À lire le Monde, un méchant pays “détruit” sa richesse.

La journaliste lit trop les journaux financiers anglo-saxons, gavés de mots simplistes et traduits bêtement.

Mais qui donc a détruit Rome ?

Aimez-vous Hume ?

Retour. Déjeuner avec une philosophe presque connue. Curieuse rencontre, générée par ce site. Et l’un de ses billets. Celui sur Hutcheson. Elle a été brève. Un call pro à 14h.

A vrai dire, il ne s’agissait que de me poser qu’une question : « Aimez-vous Hume ? ». Comme un « Aimez-vous Brahms ? ».

Je n’ai su que répondre que « bien évidemment », en ajoutant  que son empirisme écossais me déplait, qu’il était, cependant, curieux de voir un empiriste tant théoriser.

Oui, David Hume est un empiriste (seules l’expérience et la perception simple forgent la pensée) et pourtant il n’y a pas plus grand théoricien dans l’abstraction.

Alors, certain de perdre sur le terrain de l’empirisme (il faut du temps pour démonter les suites en démontrant leur unité), j’ai concentré ma réponse sur le moi et l’identité. Là, on peut concentrer.

Hume nous dit la « fiction » du moi. Contre Descartes, inventeur de l’âme, fabricant de la foi, luttant, paradoxalement, contre la raison et l’expérience, constructeur de l’Esprit.

Hume nous répète que le moi est inexistant, qu’il n’existe que par ses sentiments, ses impressions, ses idées, du moment et, surtout, variables. Un « agrégat de perceptions », en réalité un « fonctionnement », un processus, jamais stable, jamais unifié, jamais structuré.

Ce n’est pas le « moi haïssable » de Pascal, c’est le « moi » fluctuant, donc sans centre fédérateur.

Je crois que c’est exactement ce que ce cette dame voulait entendre : du structuralisme contre la structure, l’agglomérat du « moi » contre son conglomérat, du relatif historique contre la froide géométrie d’un moi qui serait, cartésien, comme un caillou lisse, du marbre.

Je crois qu’elle était assez satisfaite de ma réponse. J’étais pressé, donc en forme.

PS. La dame, d’un certain âge, m’a dit avoir bien connu Jankélévitch. Je la remercie, puisqu’elle va lire ce soir ce billet, pour ce retour ici.

Paradoxal, insolubilita…

Je ne connaissais pas le concept. Et venant de l’apprendre, je le livre ici

Le paradoxe de Moore, du nom de son inventeur,George Edward Moore.

“It’s raining outside but I don’t believe that it is” (Il pleut dehors, mais je ne crois pas qu’il pleuve).

Ou encore : « Je suis allé au cinéma mardi dernier, mais je ne crois pas y avoir été. »

Donc, un défaut logique de la construction de l’énoncé. Etrange et inutile. Contradictoire. Paradoxal, à vrai dire, du point de vue de la logique.

Une insolubilia que les philosophes et les logiciens et même les mathématiciens adorent pour éprouver leur capacités de raisonnement, d’analyse.

Comme celui du menteur dans le paradoxe d’Epiménide. Le menteur dit-il la vérité lorsqu’il dit « je mens » ?

Si vous cherchez en ligne, vous trouverez des centaines de pages sur le paradoxe de Moore, du point de vue analytique.

Mais relisez et tentez, comme j’ai tenté, de vous en tenir au mystère de la phrase qui vous laisse pantois. J’ai réussi.

Une jouissance brute du texte absurde qui se substitue à la froide analyse mathématique…

La jouissance est, proprement, reposante.