Marianne

Michel Béja

L’homme était allongé sur le grand lit. Il prit les photographies, les rangea dans leur étui et relut : 

Marianne. A nouveau. Vous souvenez-vous ? C’était un jour vulnérable, de vacillement. Les invités étaient à l’heure. L’espace exact, pensa la femme. Elle souriait. Maintenant, se dit-elle, il le fallait. Elle s’approcha de chacun, tour à tour, les mains sur la poitrine, dans une posture excessive, illimitée, regardant immensément. Chacun, tour à tour. Le silence fut prostré, prégnant. Elle quitta le salon, droite, belle, le front imposant. Dans la chambre du fond, les enfants jouaient. Elle revint, quelques minutes plus tard, pour rire, avec tout le monde. L’on avait presque oublié ce qui ne devait être qu’un abîme passager, creusé dans le temps, un écart irréel. La soirée continuait, retranchée, à son endroit. Elle se leva. Ils la regardaient… Elle ne disait rien, immense dans sa beauté. La mémoire des mêmes est, inexorablement, hantée par ce geste indicible, indéfectible, couvrant l’air de sa plénitude, dans un ballet fantasque. Elle écarta les bras, des secondes, les baissa  pour effleurer ses jambes et se dirigea, glissante et lisse vers l’entrée. Là, sur un portemanteau encombré, elle trouva son ciré, noir et brillant. Elle noua les manches autour de sa taille et sortit. Les invités étaient rendus aux rires et au bruit. Elle entra, la joie sur la peau, vibratoire, unique. Par son regard, constamment appuyé, elle donna, dans ce moment, si largement, si prodigieusement, qu’ils disent encore qu’ils ont, eux, eu la rare chance d’approcher ce qui pouvait être une vie. Et que depuis ce jour, ils ne sont plus les mêmes. 

Dois-je m’arrêter là, dans leurs instants suspendus ? Si vous pouviez me répondre, vous me diriez que l’important est évidemment ce qui n’est pas dit et que je prends des risques à m’approcher, pour vous, de certains mots. Oui. Je les désire, pour vous, qui s’étirent, absorbants et voluptueux, à votre corps, par leur objet implacable qui les rend à ce qui les soutiennent. L’écriture imparfaite que je tente, par vous depuis des mois, se veut flagrante, qu’elle se cabre, s’allonge, s’étend, se repose, se glisse, s’éveille, s’invente et dorme dans ses reflets tremblants. Par la courte évidence ou la longueur d’une volupté merveilleusement conquise, lumineuse traînée dans ce jour retrouvé, scansion à la claire surface. L’éclatement arraché, comme pour mieux revenir et se poser. En bref, des cercles concentriques qui s’emparent amoureusement, du centre d’où ils sont nés. Pour chercher la haute mer. 

Je vous ai déjà dit, même si ce n’était frontal que vous étiez trajectoire et tintement, que les mots que vous m’offrez pour vous les restituer ne sont que pores de votre peau, odorants comme la terre après une pluie récente. Je n’ai qu’à capter le souvenir d’un mot et d’un toucher pour prendre et vous refaire. Vous attrapez, peut-être, au fil de ma brouillonne assiduité, ce que je vole de vous et qui nous sera restitué. Ce qui, dans un dépassement à votre hauteur, se fond dans l’exigence, pour devenir le rythme qui nous caresse. 

Mais, il me faut revenir à mon récit et à l’interrogation qui le finit. Et vous dire que personne, absolument personne, sauf moi, n’a su ce que la femme avait pu faire pendant ces deux heures. C’est évidemment faux et vous ne me poserez pas la question dans le proche moment de notre réunion. Vous savez. Je sais ni comment ni pourquoi et ne connais ce djinn qui a pu vous le dire, et qui, dans sa contiguïté et son effleurement de vous, seul me rend féroce. Mais vous savez les heures. 

Il ne corrigea pas un demi-mot, se contentant d’ajouter des virgules, ici et là. Il prit l’une des enveloppes déjà préparées. Il n’en restait que deux. Il y glissa la lettre, la numérota, la posa sur la table de chevet.  Il s’allongea sur le grand lit et s’obligea à fermer les yeux car il fallait désormais dormir. La journée, demain, était cruciale.

Les lettres

Je m’appelle Paul, je suis marié sans enfants. Mon meilleur ami se prénomme Étienne. 

C’était l’été. Le soir tombait et l’heure était douce. J’étais plongé dans un dossier (une aile d’Airbus qui, par une erreur de montage, avait atterri sur les pieds d’ouvriers qualifiés) lorsqu’il m’a téléphoné  pour me poser une question, comme toujours saugrenue : 

–  Comment vas-tu ? J’espère aussi bien que moi. As-tu remarqué le regard particulier et pénétrant que posent les femmes, dans la rue, les gares, les brasseries, sur les hommes dont elles devinent qu’ils sont amoureux ? Elles donneraient tout pour qu’ils les accostent. Elles perdraient leur âme pour une minute de ce bonheur. As-tu remarqué ? Tu dois sûrement, comme toujours, avoir une explication. 

J’ai raccroché, sans répondre, comme je le fais toujours. Il a immédiatement rappelé. 

Le lendemain, à l’occasion d’une soirée où nous étions invités et à l’écart de tous, il m’avoua qu’il était très amoureux, d’une femme «belle comme le jour » ajouta-t-il, mais que, comme d’habitude, «ça lui passerait sûrement ».  

Mon ami est capable quand même de mots mieux choisis et il peut faire autre chose que de jongler avec ces platitudes. Mais il se croit sans cesse amoureux et dans ce cas, l’on épuise les formules. 

Je ne répondis pas et me contentai, par un soupir entendu et une politesse distraite, de le laisser dans sa déchirure. Ce qui faillit le faire hurler et m’étrangler, mais il y avait trop de monde autour de nous. 

Quelques jours plus tard, l’épouse de mon ami m’appela ; 

– Qui est la femme ? 

– Quelle femme ? 

Elle me traita d’idiot. Je ne pus lui mentir. Je ne savais pas. 

J’arrive à l’essentiel. Le lundi suivant, j’avais évidemment oublié cette ordinaire histoire et travaillais encore (des bouchons de bouteille de vin obstinément collés à leur goulot, sans que les experts ne parviennent à expliquer cette curiosité physico-chimique).  

J’entendis des cris dans le couloir. Je sortis de mon bureau. L’on hurlait sur ma secrétaire qui était sur le point de s’emporter et de devenir grossière. 

L’individu était planté au milieu de l’entrée, grand, impeccablement habillé, un costume haute couture, des lunettes sur les cheveux, retenant une mèche couleur bronze. Les bras hargneusement croisés, il ne cessait de répéter : «Où est-il ? Où est-il ?». Le regard terrorisé que ma secrétaire me lança me rendit à l’évidence qu’il cherchait à me rencontrer. 

Je m’approchai, non sans crainte, et prit la décision de parler, très calmement : 

– Monsieur, si c’est moi que vous cherchez, je suis ici à votre disposition. Entrez donc dans mon bureau. 

Les yeux hostiles, les sourcils amèrement froncés, il me devança. Je fermai la porte, ce qui déclencha de nouvelles vociférations. Je pus, dans cette fulguration déconcertante, comprendre péniblement qu’il s’agissait de «lettres». C’était le seul mot audible et il revenait sans cesse. Je ne comprenais absolument rien et pensai, un moment, faire appel aux forces de l’ordre. Mais le côté idéologique, «au carré du sentiment», comme le dit si joliment la femme d’Etienne, m’en empêcha. J’osai encore dire : 

– Je ne comprends pas. 

Ce mot pourtant banal, posé et articulé, eut, curieusement, un effet inattendu puisqu’il déchaîna un plus grand courroux. Il commençait à se montrer vraiment menaçant. 

Ma secrétaire me sauva par un de ses coups de génie. Elle ouvrit brusquement la porte et dit, brutalement, en s’adressant au forcené : 

– Monsieur, on vous demande au téléphone. 

Il en fût, évidemment interloqué et hésita quelques secondes avant de prendre (sans me demander l’autorisation) l’appareil. 

Il n’y avait personne à l’autre bout du fil et il raccrocha, pensif. 

Je profitai de cette accalmie inespérée pour, hardiment, poser une autre question : 

– Quelle lettres ? 

Là, il se leva immédiatement pour faire, toujours en braillant, le tour de la pièce. Il devait être à la recherche de l’objet qui me fracasserait le crâne. C’en était trop. Il fallait trouver autre chose. Entre deux insultes, que je n’avais jusqu’à ce jour jamais entendues, je tentai encore, certain du génie de ma trouvaille : 

– Parlons en des lettres ! 

J’eus l’agréable surprise de constater qu’il me prenait enfin au mot. Il parla d’une voix rapide et essoufflée. En bref : j’étais l’auteur de lettres  «enflammées et assidues» que son épouse recevait chaque jour depuis des mois. Et elle en avait été très perturbée. Comment avais-je osé ? J’avais même, comme pour le narguer, et alors qu’elles étaient adressées au domicile conjugal, l’insigne culot de les signer, de porter sur le dos de l’enveloppe mon adresse, sans oublier le numéro de mon téléphone portable ! Sa femme «retournée» s’était enfin décidée à lui avouer l’objet de ses récentes «tourmentes». Je résume :  

Elle ne me connaissait pas («disait-elle», ajouta-t-il). Je lui déclarais un amour dont elle avait toujours rêvé, allant même imaginer qu’elle était devenue amnésique ; que nous nous étions (elle et moi) toujours aimé. Et le comble pour notre furibond : elle avait fini par ne plus supporter son époux qu’elle croyait fermement incapable d’une telle «beauté dans le langage extrême du bonheur illimité». Ce sont bien ses mots. 

Il ajouta encore que je pouvais mieux comprendre, maintenant, pourquoi elle avait «disparu», un soir, sans mot dire et sans bagages, pourquoi il passait, désormais, des journées entières dans les secrétariats de centre de repos et de cliniques psychiatriques demander s’ils ne l’hébergeaient pas, persuadé qu’elle ne pouvait finir, dans son grand désarroi, que dans ces «lieux de naufrages des drames». 

Il avait dit tout cela dans une grande précipitation, ce qui dut le calmer, puisque tout en défaisant, d’un geste rageur, mais convenu, le nœud de sa cravate, il me posa, en me fixant parfaitement, une question qui me laissa absolument pantois : 

Que proposez-vous ? 

J’étais atterré.  Je ne connais pas cette femme et il y a belle lurette que je n’ai pas écrit de lettres d’amour.  

Je lui répondis d’un trait, pour le lui dire, en ajoutant que j’avais toujours été incapable d’écrire une lettre «enflammée», peut-être par pudeur. 

J’ajoutais que étais aussi  furieux que lui et, que , comme lui , je n’aurai de cesse de débusquer cet imposteur, ce maquilleur, cet escroc. 

Il me regarda interminablement (ce qu’il n’avait, en fait, jamais cessé de faire) et réfléchit (je le pense, du moins, car il ne parla plus). 

Avant de pleurer, de larmes honteuses, il me dit qu’il ne comprenait plus rien, absolument plus rien et je ne pus que lui répondre qu’il en était de même pour moi. Je lui proposai de réfléchir, ensemble, à cette extravagance, de laisser passer une nuit «comme les sages», et de nous rappeler, s’il le voulait bien, pour faire le point ; qu’il devait me laisser sa carte. Ce qu’il fit, avant de repartir, menton sur la poitrine, yeux embués et veste froissée. 

Je rentrai chez moi et réfléchis, évidemment, toute la nuit. Ce qui intrigua mon épouse, inquiète de ma nervosité nocturne. Mais j’ai toujours dans ces cas là l’excuse de l’affaire du lendemain,  importante et périlleuse. 

Je sortis brusquement de mon lit, sous le prétexte d’une gorgée d’eau fraîche. Je pris la carte dans mon veston. J’allai dans la cuisine, toujours éclairée par la lumière blafarde de ces maudites chambres de service, prit une chaise et relus :  «Jean-Charles Ducouraud, professeur des Universités. Psychanalyste. 233, rue de l’Université 75007 Paris». 

Je réfléchis en tentant de rassembler mes souvenirs, ce qui est fort difficile à cette heure de la nuit. Ce nom me disait quelque chose. Après quelques minutes, j’y étais. Jean-Charles Ducouraud. Bien sûr ! C’était le fameux théoricien de la «thérapie du malheur» dont les revues hebdomadaires et les émissions télévisées d’après-minuit se vantaient de pouvoir obtenir, en exclusivité, les grandes théories, dont le style et la force étaient à la mesure d’un véritable «bouleversement épistémologique». 

Il me semblait bien l’avoir déjà rencontré. Mais ce n’était, en fait, qu’une des images qui peuplent et encombrent notre courte mémoire. Je  l’avais aperçu une de ces nuits d’insomnie qui me font errer dans le salon et allumer la télévision. 

Il y avait longuement développé ses théories. Je me souviens encore de son expression hautaine lorsqu’il infligea une terrible réprimande à la jeune animatrice. Il lui reprochait l’inconsistance de ses questions et j’ai cru qu’elle allait se mettre à pleurer. 

Si je me souviens bien, c’est à peu près  ça : l’homme était nécessairement son propre péché. Et seul le malheur «inventé» construisait (ou «déconstruisait», je ne sais plus), la pesanteur de sa «fibre » (concept qu’il ne fallait pas confondre avec ceux freudiens ou lacaniens, dépassés, rangés dans un précédent «epistémé». Il fallait donc «inventer » son malheur pour se guérir définitivement de «l’âpreté existentielle» et du sentiment suranné. C’est, bien sûr, par là, par cette «invention positive» que l’absolu du quotidien était atteint, que la «concrétude fibrale» s’exacerbait et qu’enfin le sujet s’objectivait dans l’extériorité de la puissance du malheur, enfin dévoilé. Enfin quelque chose d’approchant.  

Je lui téléphonai, très tôt le lendemain. Le répondeur téléphonique était branché et une voix ébranlée grésillait : «si c’est toi, Marianne, dis-moi vite où tu te trouves. Je suis très inquiet. Je t’aime. Si c’est quelqu’un d’autre, qu’il aille se faire voir ailleurs ! Je n’ai rien à lui dire !» Ce ton m’étonna, pour un professeur d’Université. Je laissais mon message : 

– C’est moi, il faut m’appeler de toute urgence, je crois avoir trouvé. 

Je n’eus pas à attendre plus d’une minute. Il rappelait. 

– L’avez-vous trouvée ? 

Je répondis : 

– Non, je vous ai dit avoir trouvé. Je n’ai pas à la trouver. Ce n’est pas mon affaire. J’ai autre chose à faire que de chercher des femmes que je ne connais pas et qui disparaissent à la première lettre d’amour reçue. 

Il ne raccrocha pas et je pris mon souffle pour, doucement, sûr de moi, dire : 

– Monsieur Ducouraud, s’agit-il d’une expérimentation ? Ne construisez-vous pas un «malheur inventé», un torpillage en règle ? Votre femme n’est-elle pas, tout bonnement, dans votre chambre, devant son miroir, avant d’aller (dit-elle..) faire du shopping avec l’une de ses amies ? 

Là, il raccrocha mais me rappela dans l’heure suivante. Et je me dois, objectivement, même si ses mots ne m’avantagent pas, de les rapporter ici. Il me dit donc, à peu près : 

– Monsieur, sachez que si ma colère vous a donné une piètre opinion de ma personne, je ne peux qu’en être navré. Vous avez du certainement lire quelque part que l’emportement est le mal suprême et je regrette de m’être écarté, momentanément de cette vérité. Mais la bassesse de votre réaction m’a en fait, bien soulagé : vous ne pouvez pas être l’auteur de ces lettres. J’espère ne plus vous avoir à vous rencontrer et vous prie d’oublier mon irruption. Je ne crois pas cependant devoir m’excuser. Seuls ceux qui ne nagent pas dans la bêtise peuvent le mériter. 

Il ajouta, avant de me laisser : 

– Je m’en vais de ce pas choisir les plus belles fleurs pour votre secrétaire, tout en me demandant ce qu’elle fait avec un idiot. 

Il raccrocha et j’appelai mon ami Etienne, pour prendre de ses nouvelles. Je fus bien triste lorsqu’on me répondit qu’il n’était pas là. 

J’en étais à penser sans travailler quand ma secrétaire entra dans mon bureau. J’ai vu à sa pâleur qu’elle ne se sentait pas très bien. Elle était effectivement blanche – comment dites-vous,, amie  ? – «comme un pied de lavabo». Bref, comme l’albâtre. Sans pouvoir sortir le moindre mot. Manifestement, elle n’arrivait pas à me dire ce qui, j’en étais certain, devait être terriblement important. J’ai, immédiatement, pensé, je ne sais pourquoi, aux fleurs de Ducouraud qu’il n’avait pas pu pourtant, à cet instant, déposer. J’eus soudain très peur et sur un ton doux et protecteur malgré l’effroi provoqué par son visage décomposé, je questionnai : 

– Alors, Hélène, qu’est-ce qui ne va pas ? 

PS. EXTRAIT DE “LA PIEUVRE”.