Valérie, mon amour

J’avais, dans un billet ancien, titré “Olivia, mon amour“, proclamé, évidemment pour m’amuser, mon amour pour Olivia Gesbert, animatrice de la “Grande Table” sur France Culture. C’était le 5 Octobre 2018. Le lendemain de la mort de la seule idole que j’ai pu vénérer dans ma vie : Aznavour. Je l’aurais tuée mon amour d’Olivia si elle n’avait pas consacré une émission à Aznavour.

J’avoue ici que j’ai failli écrire “Olivia, Valérie, mes amours. Puisqu’en effet, dans un article du Point, Valérie Toranian, directrice d’une revue, la plus vieille du monde, à laquelle je suis abonné, entre autres, que j’aime aussi, avait écrit dans Le Point qu’Aznav était son “autre nom”. Un extrait :

Valérie Toranian, directrice de la rédaction de la « Revue des deux mondes », rend un hommage très personnel à ce grand « frère » de la communauté arménienne.

Petite, quand on me demandait la signification de mon nom de famille imprononçable (Couyoumdjian), je répondais que j’étais arménienne. Dans les années 1970, cela n’évoquait rien à personne. Devant l’air circonspect de mon interlocuteur, j’ajoutais alors crânement : « Comme Aznavour… » Et le visage en face de moi s’éclairait. Pour les milliers d’Arméniens exilés, Aznavour fut d’abord cela : notre carte d’identité, le sésame de la reconnaissance, la preuve que nous existions et que nous étions des gens bien. Comme lui. De la même souche irréductible. Du même lignage. Aznavour, mon autre nom…

Aujourd’hui, on m’a encore appelé. On m’a encore reproché mon silence devant la décapitation. Et juste à cet instant, je lisais l’édito de l’arménienne Valérie que j’aime (Aznav, son autre nom). Je vous l’offre. Inutile d’écrire autre chose. Je vais chanter au téléphone, pour une très proche, comme je viens de le lui promettre, les “Deux guitares”. Elle ne croit pas que je chantais Aznavour. Les voisins sont absents.

REVUE DES DEUX MONDES

Edito

Valérie Toranian

« Ils ne passeront pas », a déclaré Emmanuel Macron après la décapitation de Samuel Paty par un islamiste. Monsieur le président, vous avez une guerre de retard. Ils sont passés. Depuis longtemps. La République devait être le socle qui protège, émancipe, instruit chaque citoyen, elle est devenue un navire à la dérive, incapable de fixer le cap. Ses enseignants sont exécutés, ses quartiers sont des territoires de non-droit, ses pompiers sont caillassés. Pire, au lieu de neutraliser ceux qui fendent sa coque pour la faire couler, la République leur offre asile, les tolère, les excuse, les couvre. Vous-même avez mis trois ans à aborder la question du séparatisme islamique. Trois ans qui s’ajoutent à plusieurs décennies de capitulation, résignation, lâcheté, aveuglement. Et aucun président, aucun gouvernement, ne peut s’absoudre de ses responsabilités.

Un islam de conquête totalitaire est à l’assaut de notre monde. Il se propose de changer notre mode de vie, notre histoire, nos mœurs, nos libertés, de le faire par tous les moyens possibles, des plus légaux aux plus violents. Son agenda est mondial. En ce moment, Erdogan et l’Azerbaïdjan tentent d’éliminer les Arméniens de l’Artsakh, une des dernières poches chrétiennes en Orient, au nom du djihad. L’Europe continent de culture latine, grecque, judéo-chrétienne est l’autre terre de conquête. Surtout la France, berceau du rationalisme des Lumières et de la laïcité que l’islamisme ne saurait tolérer.

Le post-modernisme de notre société biberonnée aux principes de la déconstruction, pétrie de culpabilité post-coloniale, a permis à cet islam totalitaire de se déployer comme jamais il n’aurait osé l’espérer, trouvant des alliés dans la culture et les médias gauchistes, jusque dans les quotidiens « de référence », et bien sûr l’intelligentsia décoloniale et racialiste qui développe un discours de guerre contre l’État, la République et ses valeurs.

La décapitation de Samuel Paty est la preuve qu’entre les militants de l’islam politique, la radicalisation et le terrorisme, il existe une chaîne de continuité. C’est la chronique d’une mort annoncée. Elle débute avec la mobilisation de parents contre le professeur, l’instrumentalisation de l’incident par Abdelhakim Sefrioui, un islamiste radicalisé fiché S qui appelle à « stopper » le professeur « voyou » sur les réseaux sociaux en donnant ses coordonnées. Elle s’achève devant le corps mutilé de Samuel Paty quatre jours après que les services de renseignement ont envoyé une note faisant état de l’incident à leur hiérarchie. C’est tout un écosystème qui façonne, féconde, nourrit le geste d’un ultra-radicalisé. Abdoulakh Anzorov est tchétchène, il pratique un islam littéral. Pour lui, être musulman c’est appliquer à la lettre les préconisations du Coran envers les mécréants. Lorsqu’on attise les braises en déformant un incident, en mentant, en calomniant un enseignant « coupable » d’avoir délivré un cours sur la liberté d’expression, on ne fait rien d’autre que désigner à la meute une cible. Et on se lave les mains des conséquences.

L’exécution de Samuel Paty est un crime collectif. Nombreux sont ceux qui ont du sang sur les mains.

Ceux qui ont méprisé les lanceurs d’alerte sur l’état de l’enseignement scolaire. On ne peut plus enseigner librement la Shoah, la liberté d’expression, la colonisation, l’éducation sexuelle, la condition des femmes. Même Madame Bovary pose problème ! Des élèves trouvent naturel que le blasphème soit inscrit dans la loi. Sans parler des problèmes de hallal à la cantine, de refus de participer à certains cours, à la piscine pour les filles, etc. Le rapport Obin qui faisait l’état des lieux, lui valut d’être taxé d’islamophobe. Le rapport fut enterré par François Fillon. Georges Bensoussan auteur des Territoires perdus de la République en 2002, fut accusé d’extrémisme, de racisme, et boycotté par les médias. Les ouvrages de Bernard Rougier, Hugo Micheron, et le courageux François Pupponi, ex-maire de Sarcelles, n’ont cessé de souligner le dangereux basculement de notre société. Pourquoi avoir attendu qu’un fou d’Allah fende en deux le corps d’un professeur pour qu’enfin on ouvre les yeux ?

L’institution scolaire qui a encouragé les professeurs (pour « ne pas faire le jeu de l’extrême droite » ?) à ne pas faire de vagues. Pire, à capituler. Michaël Prazan, cinéaste et ancien enseignant, raconte : « On a servi aux élèves – à l’initiative de nos pédagogues – ce qu’on croyait qu’ils réclamaient : clouer au pilori l’Occident coupable, la domination de l’homme blanc. Nous en avons fait des “indigènes de la République”. Il n’y a qu’à consulter les ouvrages d’histoire et d’éducation civique – particulièrement dans les classes pro et techno – pour s’en rendre compte. » Jean-Michel Blanquer se bat contre ces dérives. Il a promis de le faire encore plus. Mais comment combattre les membres du corps enseignant qui sont idéologiquement convaincus de la nécessité de ne pas faire de vagues ? Ou bien qui se sont accommodés de tous ces arrangements avec l’islamisme et ne les signalent même plus ?

Les syndicats qui n’ont cessé pour la plupart de demander à leurs enseignants de ne pas faire de vagues et qui, ce weekend encore, étaient incapables de nommer le danger.

Tous ceux qui ont légitimé la haine anti-Charlie. Ces médias qui offraient leurs colonnes aux tribunes des pseudo sociologues et universitaires défendant le relativisme culturel, faisant la révérence envers l’islam jamais coupable. Tant pis pour les homosexuels, les apostats et toutes celles qui sont pourchassées dans le monde, parce qu’elles refusent de porter un voile. Edwy Plenel expliquant que Charlie était en guerre contre les musulmans : exactement ce que veulent entendre les islamistes pour liquider les journalistes. Rokhaya Diallo, icône indigéniste néo-féministe, portant plainte contre Charlie, hebdomadaire raciste, selon elle. L’UNEF, qui fut un grand syndicat de gauche et féministe, représenté par une femme voilée prônant la soumission au patriarcat musulman. SOS-Racisme, qui a transformé son combat antiraciste en combat contre l’islamophobie.

Ces souffleurs de braise ne cessent de présenter aux musulmans un discours victimaire qui fait d’eux les cibles d’une islamophobie d’État. En voir certains Place de la République manifester « contre la haine » et allumer des bougies en l’honneur de Samuel Paty est proprement écœurant. Ainsi Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise qui avaient bruyamment appelé à la manifestation du 10 novembre 2019 contre l’islamophobie, cautionnant ainsi que l’islamophobie, c’est-à-dire la critique de l’islam, était un crime raciste. Cette victoire est celle du CCIF qui a réussi à imposer cette nouvelle sémantique victimaire désormais banalisée. Et même si Gérald Darmanin réussit à dissoudre l’association (elle crie à la victimisation et va tout faire pour invalider la décision auprès de la justice), le mal est là. Une journée d’hommage national n’y changera rien. Il faut poursuivre en justice, interdire (enfin) les mosquées salafistes et toutes les associations islamistes, et se poser la question très sensible, du droit d’asile et du contrôle de l’immigration. Pourquoi encore tant de fichés S étrangers sont-ils toujours en France ?

le sentiment suspect

photo Michel BEJA

Comme il est curieux de constater combien la spécialité crée l’effacement du réel et du sentiment humain, lequel est son grand acolyte !

Comme il est stupéfiant d’entendre, dans la bouche des prétendus « sachants » d’une petite discipline, une théorisation inféconde et inutile de ce qui n’est qu’une minuscule réaction humaine !

La spécialité est une plaie, le nominalisme théorique ou scientifique un assassinat, la connaissance primaire, dans le champ investi (souvent dans les sciences dites molles, y compris la médecine qui s’avère comme telle à l’ère d’un virus non maîtrisé), un poignard pour l’humanité et ses grands et sublimes sentiments.

Prenez, par exemple le simple chagrin : les « spécialistes » de pacotille vous diront qu’il faut chercher son origine dans « l’abandonnisme », dans un traumatisme d’enfant, dans sa relation de rupture, déstructurée, avec ses géniteurs.

Prenez la déception, souvent de mise : les grands connaisseurs de la psycho-sociologie iront vous faire chercher du côté de l’attente exacerbée, dans le calque de l’ego recherché.

Prenez la colère. Les immenses penseurs vous liront les pages kantiennes sur les impératifs catégoriques ou les lamentations nietzschéennes sur la petite faiblesse des hommes.

Prenez encore la tristesse : les « spécialistes » la réduiront à une petite dépression qu’un médicament pourra altérer.

Prenez la joie de vivre : les grands manitous du développement de soi seront dubitatifs devant tant d’explosion, la rangeant dans un mime d’une profonde angoisse camouflée dans le grand rire.

Prenez l’amour : les immenses connaisseurs n’y verront, comme les bouddhistes parisiens qu’égocentrisme, de passion de soi dans le regard des autres

Prenez, enfin, le soleil et le bleu du ciel qui écarte votre front ou étire vos poumons, qui respirent comme sans scaphandre dans un espace inconnu : les connaisseurs vous tireront vers la détresse pascalienne des infinis improbables.

La spécialité enterre le sens et la respiration humaine, la petite connaissance blesse ce réel pourtant très simple :  humain, trop humain : juste le sentiment. Sans y ajouter le commentaire ou la connaissance petite. La jouissance initiale avant que les humains ne tentent de se mal comprendre.

PS. J’ai abandonné, certain de l’incompréhension, mon chef-d’œuvre sur le « romantica ». Je crois avoir effacé quelques 200 pages, un soir de rage. Les « sachants » pourraient clamer que je me suis « effacé ». Et donc détruit. Je suis pourtant, rieur un verre de fino à la main. Certainement suspect, ce verre et ce rire…

Compilation

Je livre, la nuque un peu rentrée,, en rasant les murs, je l’assure, ce qu’on m’a demandé de fabriquer. Une compilation en PDF et en EPUB de mes petits billets avec table des matières-signets (un clic sur le titre et on arrive au billet). Le format PDF, on connait. Le format “epub” est celui des livres numériques qu’on ouvre sur Apple avec “Livres” et ailleurs (Windows ou Android) sur les logiciels de lecture de livres “epub’ (pléthore). Evidemment ce format est plus agréable, à lire, comme un livre qu’on feuillette.

Intégrés désormais dans le menu et par un clic ci-dessous.

le théâtre, même pas en songe

“La vie est un songe”, Calderon. Mise en scène Clément Poirée.

J’ai, ici, dans un autre billet, vanté l’extraordinaire pièce de Calderon, « la vie est un songe ». (“La vida es sueno, y los suenos suonos son. La vie est un songe et les songes sont des songes”).

Immense Calderon, beauté pure des mots

On m’a demandé, au téléphone, dans quel théâtre je l’avais vu pour la dernière fois et quel était le metteur en scène.

Je n’ai pas répondu, prétextant, pour vite raccrocher, un autre appel entrant, professionnel.

Il est assez rare que dans ces billets, je livre une minuscule conviction profonde « personnelle », d’un état d’âme, m’en tenant, sûr de moi et dominateur, à l’affirmation d’une « pensée » philosophique ou théorique. Du moins de son exposé puisque rien ne peut venir de moi, même la plume qui m’a été juste donnée, dans l’histoire structurée de son apprentissage, à la mesure de sa possibilité future qui n’était pas une nécessité. J’approuve ou désapprouve. Ce qui n’est rien.

A vrai dire, ce mutisme du soi est général et il n’est d’autre espace d’écriture dans lequel j’exprime un soupçon de « for intérieur », le journal intime étant un genre que j’abhorre, la mise en scène policée dans la belle écriture graphique qui accompagne l’exacerbation de la confidence me paraissant suranné ou ridicule. Je l’ai répété un million de fois et un beau stylo qu’on a pu m’offrir ne sert qu’à noter dans un cahier quelque extraits que je pourrais tout aussi bien taper dans mon bloc-notes. Mais je fais honneur au stylo, rien qu’au stylo, dans sa beauté intrinsèque, pour qu’il vive, et non au « cahier » et à son contenu. Il pourrait d’ailleurs, juste trôner sur un bureau. D’autant plus que je ne sais plus écrire, le clavier ayant balayé pleins et déliés, enfouis dans un beau passé romancé, du côté de l’École primaire. Elle est un bonheur dans les souvenirs de plume sergent-major ou d’odeur de craie blanche, même si la cour de récréation n’est pas toujours le lieu du souvenir joyeux. Beaucoup y ont subi leurs premières déceptions sur la relation aux êtres.

Quant au cahier, nécessairement beau, sur lequel on peut écrire, il ne devrait qu’être que comme le puits dans lequel le regard se fixe, sans y plonger. L’objet et sa potentialité, sa virginité presque, valent mieux que la déchirure de sa fonction, celle pourquoi il sert (à écrire). Comme un diamant qu’on taille pour une reine, qui ne supporte pas le sacrilège de son être flamboyant. Stylo et cahier comme des papillons au-dessus de vous, qui ne viennent jamais se poser. Pour ne pas abimer leurs ailes dont on sait qu’un simple toucher vient massacrer leur porteur.

On pourrait, ici, me dire que dans ces lignes, je me confie et frôle les contours de l’écriture d’enlacement. Rien ne serait moins vrai. Relisez : je dis que je ne me confie pas. Il est vrai que c’est personnel, mais sans sonde du grand « moi » qui transperce la poitrine. J’ai aussi répété un milliard de fois que rien ne vaut le testament de trois pages, mon invention, que je conseille à tous, dans lequel on résume, dans une synthèse finale, sa vie, ses joies et ses désillusions, en vilipendant ceux qui vous ont fait du mal, en employant le dithyrambe à l’endroit de ceux qui vous ont aidé à bien vivre. Un testament sur les êtres, le reste n’ayant aucune importance. On peut le réécrire toutes les semaines. Trois pages à remanier sans cesse. Trois pages réelles jusqu’au dernier instant. Ceux qui nous ont fait du mal pourraient le recevoir, le jour de notre disparition, par un clic, avant le grand départ. S’il nous reste cette force.

Mais, en levant les yeux, plus haut dans le texte, en me relisant, je suis certain que ceux qui ont commencé à me lire se demandent que viennent faire ces digressions qui tombent sur la page alors que je ne faisais que narrer une conversation téléphonique sur Calderon.

J’y viens. Il s’agit de théâtre.

Mais, soucieux de la documentation, s’accompagnant ici de l’extase devant le texte et le propos du grand dramaturge madrilène, de la période baroque, il faut quand même puisque je cite Calderon d’y revenir avant de, vous l’aurez compris, asséner une confidence que l’on peut attendre lorsque l’écrivant commence à dire « je n’ai jamais… »

Donc Pedro Calderón de la Barca (1600-1681, est un poète et dramaturge espagnol, madrilène, auteur prolixe. Mais son chef-d’œuvre est une pièce de théâtre dénommée « la vie est un songe »

L’action se déroule en trois journées, trois bouleversements, qui vont de la soumission à la révolte et de l’apologie du plaisir à la volonté de bannissement de la jouissance. Trois journées métaphysiques.

L’histoire : Basile, roi de Pologne féru d’astrologie, est certain que son fils, à naitre, sera un tyran. Sa femme meurt d’ailleurs en couches avant de mettre au monde Sigismond. Il le cache, l’enferme, et personne ne connait son existence. Plusieurs années plus tard, dans le repentir, le Roi Basile décide de lui redonner son rang de prince, mais juste pour une journée. On verra, se dit-il, si la prédiction se réalise (le mal et la tyrannie), le prince sera endormi et renvoyé dans son cachot. On lui dira alors que tout ceci n’était qu’un rêve…

Mais comment peut-on imaginer que cet enfnt enfermé, comme un animal, ne se révèle pas animal. Tout se passe comme si le Roi avait configuré ce destin

Sigismond est dans la rage, par ses désirs, par ses pulsions, dans l’instinct, dans la violence, le meurtre, presque le parricide. Les personnages de la pièce qu’il serait ennuyeux de nommer et décrire analysent, comprennent, doutent. Rosaura, Clothalde, Astolphe et les autres.

Trois journées, trois hallucinations, dans le fantastique absolu. Je donnerai plus bas le synopsis.

Ce texte, cette invention de l’esprit qui se fond dans une pièce de théâtre m’a fasciné, presque terrorisé dans sa vérité, celle du songe de la vie.

Mais, encore, quel rapport avec un raccrochage intempestif ?

Je le dis enfin : je n’ai jamais vu la pièce. Ce qui est anodin et peut se concevoir, le texte étant disponible. Mais, ce que je n’ai pu avouer à l’interlocuteur, en raccrochant pour ne pas entamer une longue conversation et le désoler, c’est que je n’aime pas le théâtre, n’y vais jamais, que la dernière fois que j’y suis allé, il y a un siècle, invité, placé au premier rang, c’est pour, honteux, au bout d’un quart d’heure, partir subrepticement. Ce que je n’ai pu faire, le bruit du dossier se rabattant lorsque je me suis levé, presque à genoux, a fait un bruit fracassant qui a envahi la scène, suspendant la parole des acteurs et sidérant la salle, par cette outrecuidance. Je suis parti en courant, suis entré dans le premier café, essoufflé, pour commander, au bar, un verre de Crozes-Hermitage.

Je pourrais – ça serait la moindre des choses- expliquer pourquoi je n’aime pas le théâtre. Et ce alors que j’étais le premier des abonnés au théâtre municipal, dans la capitale de mon pays natal, à faire la queue pour jouir de Racine et Molière dans un fauteuil de velours rouge, dans des rangées vides.

Mais ici, la désuétude, comme à l’Opéra l’emportait. Je puis, simplement dire que les acteurs sur scène de théâtre me dérangent, qu’ils ne sont justement pas dans la désuétude et qu’ils jouent, comme le garçon de café de Sartre (mais, oui, vous connaissez ou allez voir en ligne), à jouer à être acteur et j’en suis gêné plus pour eux que pour moi.

Je me dois d’écrire plus longuement sur le sujet. Je le promets. Sans jouer à celui qui écrit.

PS. La pièce de Calderon

1er jour

Rosaure se dirige vers la cour royale de Pologne pour se venger du duc Astolphe qui lui a fait une promesse de mariage, puis l’a abandonnée. Déguisée en homme, elle est accompagnée de son valet Clairon. Elle aperçoit une forteresse où elle trouve un prisonnier enchaîné, Sigismond. Elle apprend qu’il est encore plus malheureux qu’elle : il n’a jamais quitté sa tour et la seule personne qu’il voit est Clothalde, qui l’éduque et le garde. Celui-ci revient et remarque les intrus. Mais, grâce à l’épée que porte Rosaure, il se rend compte que ce jeune homme (Rosaure est déguisée) est son fils (en réalité, sa fille, mais il est trompé par le déguisement) et décide de demander au Roi ce qu’il faut faire.

Pendant ce temps, à la Cour, le Roi Basile entre et révèle un secret à Astolphe et Étoile, ses neveu et nièce, héritiers de la Couronne. Il est grand astrologue, et il a lu dans les étoiles que son fils serait un tyran. Alors, il l’a fait enfermer dans une prison. Il propose de l’asseoir sur le trône le temps d’une journée. S’il est bon Roi, il sera l’héritier de la Couronne sinon il retournera dans son isolement en croyant que la journée passée n’a été qu’un “songe”, et Astolphe et Étoile se marieront et prendront le pouvoir. Le secret divulgué, les intrus ne seront pas punis. Clothalde retourne auprès de Rosaure ravi, et lui apprend qu’elle est sauvée, mais ne lui révèle pas qu’il est son père.

2e jour

Rosaure reprend son habit de femme et entre au service d’Étoile. Sigismond se réveille dans le lit royal, Roi pour un jour. Il menace immédiatement de mort Clothalde, les domestiques et manque de respect à Astolphe venu le saluer. Il courtise Étoile comme un rustre ; un domestique, en essayant de l’empêcher, fâche Sigismond, qui le jette par la fenêtre. Sigismond insulte le Roi et au lieu de reconnaissance, il éprouve de la haine pour lui. Puis, il aperçoit Rosaure et veut la violer. Clothalde la défend et entame un combat à l’épée et Astolphe intervient à temps pour le sauver. Puis, Sigismond menace le Roi, qui décide sa réincarcération. Astolphe courtise Étoile, qui lui reproche d’être amoureux de la femme du portrait qui pend à son cou (Rosaure). Celui-ci promet de le lui donner. Mais, Rosaure veut aussi le récupérer, et elle y réussit grâce à l’entrée d’Étoile. Astolphe ne peut plus le lui donner, et elle le rabaisse. Sigismond retourne en captivité, accompagné de Clairon qui connaît trop de secrets, et il raconte son « rêve » à Clothalde.

3e jour

Le peuple veut faire de Sigismond le nouveau Roi, pour éviter un roi étranger (Astolphe). Il est donc libéré et conduit, à l’assaut du château de son père. Clothalde le rencontre, et Sigismond lui accorde sa grâce. Clothalde refusant de se battre pour lui, Sigismond lui permet d’aller aider son Roi qui se dirige vers le champ de bataille. Rosaure retient Clothalde pour lui demander de tuer Astolphe en son honneur. Il refuse car celui-ci lui a sauvé la vie. Elle décide donc de le tuer elle-même, et rejoint Sigismond qui est amoureux d’elle. Clairon meurt, le Roi refuse de fuir et Sigismond l’épargne. Son père reconnaît qu’il n’a pas été juste, et lui demande pardon. Sigismond accepte ses excuses et gagne le trône. Il décide ensuite le mariage de Rosaure et d’Astolphe, ainsi que le sien avec Étoile.

Sagan, for ever

Billet “remonté”

Qui parle encore de Françoise Sagan ? Qui aime sa phrase, ses nerfs, sa langueur bégayante et rapide ? Ses mots vite avalés de peur d’être entendus, ancrés et immuables ?

Ses yeux constamment baissés sur ses lèvres fines qui rêvent d’être pulpeuses et embrasser, dans une fougue inédite l’être à ses côtés dans une décapotable aux ailes un peu froissées par une conduite d’un zigzag éthylique ?

Personne ne parle plus de Sagan qu’on laisse, statufiée, dans son adolescente de ce “Bonjour tristesse “.

On a tort. Il faut l’aimer Sagan.

Cette femme est un personnage. Ce qui devient rare, tant la femme ne veut plus l’être, de peur d’être nommée.

Certes, diront les faux proustiens qui sont de vrais faiseurs, ce n’est pas de la grande littérature, même si elle n’est peut-être pas de gare…

Ils ont tort. Lorsque Sagan plonge dans la solitude, le seul vrai sujet de l’écrivain, elle est sublime, d’une plume fulgurante, de celle qui arrache les cœurs et ligote les plexus.

J’aime Sagan, n’en déplaise aux faux stendhaliens, aux vrais escrocs du mot.

J’ai repris, récemment, pour tester ma fidélité, son petit essai, vite écrit vers Deauville (“Des bleus à l’âme “).Je n’ai pas été déçu.

Alors, immédiatement, j’ai pris mon téléphone et j’ai appelé une nièce liseuse des Musso et autres Levy, en lui conseillant du Sagan.

J’ai, d’emblée, regretté la démarche, un réflexe idiot que je combattais (Sagan pour les jeunes filles).

Je viens à l’instant même de recevoir un coup de fil du compagnon de ma nièce qui a suivi le conseil. Il me dit être bouleversé par cette écriture vitaliste (son mot).

Sagan est un écrivain . Une écrivaine si vous voulez, une auteure.

Ci-dessous un extrait des”bleus”

P.S. j’ai failli, emporté par la facilité, intituler mon billet “Aimez-vous Sagan ? “. En référence å son roman d’où est tiré le film avec Ingrid Bergman et Anthony Perkins (“Aimez vous Brahms ?”) et sa musique qui fait pleurer les adolescents sentimentaux. Trop facile.

C’est un sujet un peu trop à la mode mais néanmoins fascinant que celui de la dépression. J’ai commencé ce roman-essai ainsi, par une description de cet état. J’ai rencontré quinze cas similaires depuis et je ne m’en suis tirée moi-même que grâce à cette bizarre manie d’aligner des mots les uns après les autres, des mots qui recommençaient tout à coup à jaillir en fleurs à mes yeux et echos dans ma tête. Et chaque fois que je la rencontrais chez quelqu’un, cette dépression, cette catastrophe – car il n’y a pas à plaisanter là-dessus ni à parler d’oisiveté ou de laisser-aller –, chaque fois, cette maladie m’accablait de tendresse. D’ailleurs, en y pensant, pourquoi écrirait-on, sinon pour expliquer aux « autres » qu’ils peuvent y échapper, à cette maladie, ou, en tout cas, s’en remettre ? La raison d’être, absurde, naïve de tout texte, que ce soit un roman ou un essai ou même une thèse, c’est toujours cette main tendue, ce désir effréné de prouver bêtement qu’il y a quelque chose à prouver. C’est cette façon comique de vouloir démontrer qu’il y a des forces, des courants de force, des courants de faiblesse, mais que dans la mesure où tout cela est formulable, c’est donc relativement inoffensif. Quant aux poètes, mes préférés, ceux qui font joujou avec leur mort, leur sens des mots et leur santé morale, quant aux poètes, ils prennent peut-être plus de risques que nous, les « romanciers ». Il faut un joli toupet pour écrire : « La terre est bleue comme une orange » et il faut une gigantesque audace pour écrire : « Les aubes sont navrantes, toute lune est atroce et tout soleil amer. » Parce que c’est jouer avec la seule chose qui nous appartienne à nous, les fonctionnaires de la plume, les mots, leur sens, et c’est quasiment abandonner ses armes à l’entrée de la guerre ou décider de les tenir à l’envers en attendant, les yeux déjà éblouis, demi-éteints, qu’elles vous sautent au visage. C’est bien ce que je reproche aux gens du nouveau roman. Ils jouent avec des balles à blanc, des grenades sans goupille, laissant le soin à ceux qui les lisent de créer eux-mêmes des personnages non dessinés entre des mots neutres, et qu’ils s’en lavent ostensiblement les mains. Dieu sait que l’ellipse est séduisante. J’ignore quel plaisir certains auteurs ressentent en l’utilisant à ce point, mais c’est vraiment un petit peu trop aisé, peut-être même malsain, de faire rêver des gens sur des obscurités dont rien ne prouve qu’elles ont réellement fait souffrir l’auteur lui-même. Vive Balzac qui pleurait sur ses héroïnes, ses larmes tombant dans son café, vive Proust qui dans sa maniaquerie ne donne champ à aucun développement…
Après ce petit cours de littérature française, je vais revenir à mes Suédois ou, plus précisément, à ma Suédoise qui arpente de ses grandes jambes le pavé parisien et matinal, rentrant elle ne sait où, à ce « chez elle » qui ne veut rien dire dans sa tête, rentrant plutôt à ce « chez eux » qui veut dire : son frère. J’ignore encore pourquoi j’ai jeté Éléonore dans les bras de ce galopin. (C’est que, sans doute, j’ai du mal à imaginer les conséquences de cette péripétie.) C’était peut-être parce que j’aime étirer mon histoire ou que, mue par une jalousie exotique chez moi, je commence à être légèrement énervée par son intégrité et sa manière de se défendre en amour, usant d’une technique aussi implacable et souveraine que celle du « close-combat » chez Modesty Blaise. On n’admire pas ses héros ni ses héroïnes, on ne les envie même pas, car ce serait une opération complètement masochiste et le masochisme n’est pas mon fort. Ni mon faible. Néanmoins, Éléonore me snobe. C’est vrai, à la fin : je voudrais qu’elle morde la poussière, qu’elle se roule dans un lit, transpire en se rongeant les poings, je voudrais qu’elle attende des heures près du téléphone que ce petit Bruno veuille bien l’appeler, mais sincèrement je ne vois pas comment faire pour l’amener là. La sensualité, chez elle, est maîtrisée dans la mesure où elle se permet tout, et la solitude neutralisée par la présence de son frère. Et son ambition est nulle. Je finirai par être du côté de Bruno Raffet qui, étant ce qu’il est, reste vulnérable. Il m’est souvent arrivé, d’ailleurs, de préférer des gens médiocres à des gens dits supérieurs, uniquement à cause de cette fatalité qui les faisait se cogner comme des lucioles ou des papillons nocturnes aux quatre coins de ce grand abat-jour que peut être la vie. Et mes essais désespérés pour les attraper au vol sans leur faire mal, sans friper leurs ailes, pas plus que mes tentatives grotesques pour éteindre l’ampoule à temps n’ont jamais servi à grand-chose. Et un peu plus tard, que ce soit une heure, dans le cas des insectes, ou un an, dans le cas des humains, je les retrouvais collés à l’intérieur de ce même abat-jour, aussi avides de s’étourdir, de souffrir, de se cogner que lorsque j’avais essayé d’arrêter leur misérable carrousel. J’ai l’air peut-être résignée mais je ne le suis pas, ce sont les autres : les journaux, la télévision, qui le sont. « Oyez, oyez, bonnes gens. Tant pour cent de vous vont mourir en voiture bientôt, tant pour cent d’un cancer à la gorge, tant pour cent de l’alcoolisme, tant pour cent d’une vieillesse minable. Et ça, on peut vous le dire, les gazettes vous auront bien prévenus. » Seulement, pour moi, je crois que le proverbe est faux et que prévenir, ce n’est pas guérir. Je crois le contraire : « Oyez, oyez, bonnes gens, c’est moi qui vous le dis, tant pour cent de vous vont connaître un grand amour, tant pour cent vont comprendre quelque chose à leur vie, tant pour cent vont être à même d’aider quelqu’un, tant pour cent mourront (et bien sûr, cent pour cent mourront), mais il y en aura tant pour cent avec le regard et les larmes de quelqu’un à leur chevet. » C’est là, le sel de la terre et de cette fichue existence. Ce ne sont pas les plages qui se dévident dans des décors de rêve, ce n’est pas le Club Méditerranée, ce ne sont pas les copains, c’est quelque chose de fragile, de précieux que l’on saccage délibérément ces temps-ci et que les chrétiens appellent « l’âme ». (Les athées aussi, d’ailleurs, sans employer le même terme.) Et cette âme, si nous n’y prenons pas garde, nous la retrouverons un jour devant nous, essoufflée, demandant grâce et pleine de bleus… Et ces bleus, sans doute, nous ne les aurons pas volés

Le pack de mots

Le Président Macron dans le sud, aux victimes des inondations :

1-L’Etat mettra sur la table « à coup sûr plusieurs centaines de millions d’euros

2-Enumérant les nombreux chantiers qui attendent ce territoire, il a évoqué un « pack » qu’il faudra mettre en œuvre pour « reconstruire de manière résiliente et durable

La table est tellement pleine qu’elle s’est transformée en planche (à billets, bien sûr)

Le “pack” est un mot de supermarché et notre Président un VRP de lui. La résilience est un mot tellement à la mode (qui a curieusement traîné dans revues et journaux ces derniers jours, les scribes de l’Élysée sont fainéants) qu’il en devient ridicule. A l’origine, résilience-résistance contre le “bobo “qui fait mal. Désormais un mot de bobo du Marais parisien. Notre Président devient assez clownesque. Dommage pour le pays. Il faut qu’il se calme. Notre résilience pourrait s’effriter.

un commentaire

Comme tous (…) le savent, peu de personnes connaissent mon site puisque je n’en donne jamais l’adresse. Non par crainte du commentaire ou du succédané classique du dévoilement de soi, puisque rien n’y est intime. Simplement par oubli et, je l’assure, malgré ce qu’on peut croire, par une minuscule modestie.

C’est donc avec une certaine surprise que je viens de recevoir un “commentaire” curieux (je ne peux dans WordPress, supprimer l’espace “commentaire” en bas d’article) d’une inconnue qui ne devrait pas me connaitre, me disant me “connaitre” et me clamant que mon billet intitulé “micro-réalité”, écrit il y a bien longtemps l’a “enchanté” dans sa “navigation” entre le correct et le désir” (ce sont ses mots)

Je colle, ci-dessous, le lien vers mon billet que j’ai donc relu (le clavier, hormis le centre de la théorie du monde qui nous accompagne, qui traverse les mots, est toujours ponctuel et on peut oublier l’humeur de sa frappe)

On peut le lire par un clic et revenir ici par la flèche de retour pour mes derniers mots conclusifs.

http://michelbeja.com/micro-creature

Je viens donc de me relire. La relecture de soi est toujours acrobatique. On s’aime ou on s’aime pas, on se trouve mauvais ou on retient une grande forme intellectuelle du soir de la frappe.

Ici, dans ce billet de circonstance, j’hésite entre rire et sourire. Pourquoi avais-je écrit ce billet ?

Merci à la personne qui a commenté de me dire qui elle est et d’où elle parle. Son verbe me fait croire qu’elle est est dans les mots de jonglerie. Les meilleurs.

Titres du Monde, bis

Je l’ai déjà dit, on devrait vendre le journal “Le Monde” avec pilule anti-dépresseur. Vous savez, comme les échantillons de parfums collés sur les pages des magazines au papier glacé.

L’amertume des électeurs latinos d’Arizona”

En Russie, un suicide révélateur du harcèlement des journalistes”

Réanimation : une promesse intenable

Les universités d’Ile­de­France dans le collimateur
Les établissements situés à Paris et en petite couronne ne peuvent plus accueillir que la moitié de leurs étudiants

Un million de nouveaux
pauvres d’ici à fin 2020
Aide alimentaire, RSA, impayés de loyers…
Les recours en forte hausse à certaines aides
inquiètent de nombreux acteurs, qui voient
arriver de nouveaux publics touchés par
la crise économique en raison du Covid­1

Terre promise, terre brûlée
Jean­Pierre Lledo, élevé en Algérie dans le rejet d’Israël, explore le pays dans un documentaire en quatre parties

Afrique de l’Ouest : la démocratisation en péril

Les vallées inondées s’interrogent sur leur avenir
Habitués aux pluies diluviennes, les territoires vulnérables doivent faire face à de nouveaux risques climati

La traite négrière, oubliée
de l’histoire économique

Tous des roitelets, petits empereurs

Une de mes minuscules attaques, assumées dans sa récurrence, contre les philosophies du sujet conscient, libre, agissant, maître de lui et de son destin, est passée, dans l’un de mes derniers billets, par une critique “sous-jacente”, m’a-t-on dit, de ce que j’ai nommé, paraît-il, le “marché sartrien”. L’expression a du tomber sous ma plume, en pensant à de la soupe. Les mots ne viennent jamais par hasard.

Évidemment que l’existentialisme sartrien ne constitue pas l’un des socles fragiles sur lesquels je peux me planter pour lutter contre le vide, seul fondement de la recherche philosophique qu’il ne faut confondre, comme le fait la doxa adolescente, avec la recherche de la sagesse. Grecque, bien sûr, comme on le pense dans les hors-séries des revues hebdomadaires..

Beaucoup ont pu tordre le cou à cette philosophie sartrienne du sujet, roi de tout et de lui, dans sa volonté miraculeuse. Notamment avant que Sartre n’apparaisse à Saint-Germain des Prés, le maître Spinoza. Et l’autre maître , Claude Levi-Strauss. Mais on m’a demandé d’écrire ma critique de la philosophie sartrienne (pas celle de Sartre et de sa compagne dans la mise en œuvre de l’attribut (le tribut ?) de leur pouvoir dans leur relations avec leur jeunes étudiantes. Ca serait trop facile et “Facebookien” dans la culture du “cancel “, le nouveau “truc” à la mode )

Si on veut aborder sérieusement le sujet (…), il faut plonger dans le texte. Sartre, pour être bien compris avait donc écrit un court résumé de la philosophie existentialiste qu’on peut facilement trouver en ligne, mais que je donne ci-dessous dans sa version intégrale en PDF.

J’extrais, désormais le passage central et souligne en gras :

L’existentialisme athée, que je représente, est plus cohérent. Il déclare que si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme ou, comme dit Heidegger, la réalité-humaine. Qu’est-ce que signifie ici que l‘existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. L’homme est non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence, l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Tel est le premier principe de l’existentialisme. C’est aussi ce qu’on appelle la subjectivité, et que l’on nous reproche sous ce nom même. Mais que voulons-nous dire par là, sinon que l’homme a une plus grande dignité que la pierre ou que la table ? Car nous voulons dire que l’homme existe d’abord, c’est-à-dire que l’homme est d’abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l’avenir. L’homme est d’abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d’être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur ; rien n’existe préalablement à ce projet ; rien n’est au ciel intelligible, et l’homme sera d’abord ce qu’il aura projeté d’être. Non pas ce qu’il voudra être. Car ce que nous entendons ordinairement par vouloir, c’est une décision consciente, et qui est pour la plupart d’entre nous postérieure à ce qu’il s’est fait lui-même. Je peux vouloir adhérer à un parti, écrire un livre, me marier, tout cela n’est qu’une manifestation d’un choix plus originel, plus spontané que ce qu’on appelle volonté. Mais si vraiment l’existence précède l’essence, l’homme est responsable de ce qu’il est. Ainsi, la première démarche de l’existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu’il est et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence. Et, quand nous disons que l’homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l’homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu’il est responsable de tous les hommes. Il y a deux sens au mot subjectivisme, et nos adversaires jouent sur ces deux sens. Subjectivisme veut dire d’une part choix du sujet individuel par lui-même, et, d’autre part, impossibilité pour l’homme de dépasser la subjectivité humaine. C’est le second sens qui est le sens profond de l’existentialisme. Quand nous disons que l’homme se choisit, nous entendons que chacun d’entre nous se choisit, mais par là nous voulons dire aussi qu’en se choisissant il choisit tous les hommes. En effet, il n’est pas un de nos actes qui, en créant l’homme que nous voulons être, ne crée en même temps une image de l’homme tel que nous estimons qu’il doit être.

La lecture finie, le lecteur s’attend à une analyse fouillée et démonstrative, une construction exemplaire d’une critique philosophique de haut vol.

Pour tout dire, je m’y étais attelé, étant observé que le sujet (…) étant assez maîtrisé depuis des décennies, la chose s’avérait assez facile. Au-delà même de la guerre théorique entre structuralisme et spinozisme contre l’existentialisme sartrien (des milliers de pages en ligne, dont les miennes), l’adolescence des propos de Sartre dans le texte précité est assez patent. J’ai écrit des milliers de fois qu’il s’agissait d’un texte adolescent, la volonté et la possession de soi étant ses caractéristiques (“l’homme est responsable de ce qu’il est”, le pauvre de sa pauvreté, l’ouvrier de sa condition, le désespéré de son inaction, le suicidé de sa mollesse. Ici, je fais dans la facilité car dans le texte que j’aurais du écrire, je me devais de convoquer Spinoza et son immense réflexion sur le fait que “l’homme n’est pas un empire dans un empire” ou encore Lévi-Strauss sur la magnifique raclée qu’il donne à Sartre dans le dernier chapitre de la “Pensée sauvage”, par le biais de l’histoire et sa fin au regard de l’événement sartrien.

Je ne peux m’empêcher néanmoins, trop avide de rappeler l’essentiel (qui n’est pas l’essence) de citer Baruch Spinoza et un extrait de sa lette à Schuler

Une pierre reçoit d’une cause extérieure qui la pousse une certaine quantité de mouvement, par laquelle elle continuera nécessairement de se mouvoir après l’arrêt de l’impulsion externe. Cette permanence de la pierre dans son mouvement est une contrainte, non pas parce qu’elle est nécessaire, mais parce qu’elle doit être définie par l’impulsion des causes externes ; et ce qui est vrai de la pierre, l’est aussi de tout objet singulier, quelle qu’en soit la complexité, et quel que soit le nombre de ses possibilités : tout objet singulier, en effet, est nécessairement déterminé par quelque cause extérieure à exister et à agir selon une loi précise et déterminée.
Concevez maintenant, si vous le voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, sache et pense qu’elle fait tout l’effort possible pour continuer de se mouvoir. Cette pierre, assurément, puisqu’elle n’est consciente que de son effort, croira être libre et ne persévérer dans son mouvement que par la seule raison qu’elle le désire. Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d’avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. Un enfant croit librement appéter le lait, un jeune garçon irrité vouloir se venger et, s’il est poltron, vouloir fuir. Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu’ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire.

Et ainsi : “l’homme n’est pas un empire dans un empire”. L’homme peut avoir conscience de son acte, de ce qu’il fait, de ce qu’il veut. Mais il n’est pas la cause initiale de son action. Son action lui est extérieure. Il a l’illusion d’agir par lui-même mais il ne sait pas la cause derrière son action. Pour illustrer cela, Spinoza prend l’exemple précité d’une pierre qui tombe. Cette pierre a reçu son impulsion extérieure à elle-même, et chute, chute…

Et elle se croit libre de chuter, dans un mouvement magnifique et sublime qu’elle maitrise, dans ce mouvement qu’elle croit avoir généré et qui dépend d’elle.

Je m’arrête ici et constate que je viens de me laisser entrainer dans la démonstration de l’illusion de la liberté alors que je voulais m’arrêter et juste faire lire Sartre dont tous (sans liberté de pensée) peuvent constater l’inanité de cette pensée produite au Flore ou sur un bureau de style Louis XV, sur lequel trône une plume d’encre violette et chic.

Tant pis, je n’efface pas.

J’aurais pu citer Levi-Strauss et la structure, dans laquelle le sujet, “l’homme” se fond, sans en être malheureux, peut-être même au contraire, Sartre ayant bien vu, dans son bureau, entre deux relations avec ses fans, un peu jaloux de la vigueur et de la beauté de Camus, la relation entre responsabilité , liberté et “angoisse”. Mais c’était pour le roman- photo de la théorie. L’angoisse de la liberté n’existe qu’à Saint-Germain- des près. Et, encore, dirait Gréco, qui vient de mourir, c’est jouissif sur une musique de Miles Davis. L’angoisse n’a pas besoin de liberté et peut être même un “invariant’-“ (un concept structuraliste) de l’humain, dans le processus de son insertion dans le monde

Je vais donc arrêter ici, l’ennui étant en train de poindre. Et je ne colle même pas, comme à l’habitude, des textes sur le sujet qui sont dans mon ordi.

Je pose simplement la question au lecteur. Encore une fois, celui de son “placement”, comme je l’ai écrit dans un précédent billet. Où êtes vous, lecteur ? d’où parlez-vous, lecteur ? de la volonté suprême en vous, de votre maitrise du temps, de votre envol inespéré non pensé? Que dites-vous ? “je crois que” ou “Où puis-je me situer dans les théories du monde ? Suis-je dans l’idéalisme du sujet ? Dans le process de la structure qui n’exclut pas son détail immense (l’homme) ?

Placement donc., encore. Ce qui sauve et nous éloigne du charabia ou de la croyance en l’extraordinaire pensée que l’on possède “personnellement” (moi, “personnellement, je pense que …”

La question sartrienne a le mérite, au moins, de nous faire nous interroger sur une croyance en une essence (Dieu, peut-être), en sa responsabilité, en la détermination de nos actes qui n’est pas une plaie si on le sait, pour pouvoir (encore) jouir de la connaissance du vide. Ou du plein, c’est comme l’on voudra, en fonction de son humeur , laquelle n’est pas une liberté.

PS. Je reviendrai, encore plus sérieusement, sur la question. Certain qu’on attendait plus. Mais j’ai (un peu) évité la critique de la théorisation à outrance. La fatigue de la nuit a vaincu.

PS2. Je promets de coller dans un prochain billet ce qui a pu être écrit de plus pertinent sur ladite question. Juste pour se placer.

Le placement

Retour à la théorie, par nécessité. Il s’agit de faire comprendre ce que j’ai voulu dire hier soir lorsque j’ai, très calmement, pour la millionième fois, affirmé que « l’opinion n’existait pas », en ajoutant que je ne voulais pas vexer ou être sourd à ce qu’on me racontait. Puis j’ai répondu à celui qui, dans la vérité, me posait la question de savoir ce qu’on en faisait de nos « idées », nos « réflexions . J’ai, frontalement dit qu’il fallait simplement savoir où elles se plaçaient. En ajoutant, je l’assure sans aucune pédanterie, je l’assure encore, que savoir si la prétendue proposition de pensée se plaçait ou non dans « l’essentialisme » était le grand pas, l’immense avancée. Celle qu’un maitre m’avait apprise, il y a bien longtemps.

Donc (encore) une injonction de l’explication. Je tente, ici,  de dire, en essayant de ne pas sombrer dans l’exposé conférencier.

Allez, on va partir de Platon. Ca accroche. Tous connaissent, en tous cas beaucoup, sa philosophie de la « forme » de « l’idée ». Toute chose a son « essence », sa forme. La table n’est pas du bois assemblé. C’est une idée de table, sa forme, son essence, qui se donne à voir dans l’illusion de son concret. Et Platon nous donnait à penser le « monde des formes », le vrai, ailleurs, loin de l’illusions concrète de la réalité qui n’existe pas.

L’essentialisme, c’est ça : une essence immuable, certainement venue d’ailleurs, qui n’est pas la réalité ou un mot. Une essence qui préexiste à la chose, qui n’est pas dite par les humains, qui existe en dehors de leur nom donné par les humains.

Aristote suit avec sa théorie des « espèces ». Il existe une jument, une vache, pas une jument-vache. Il y a toujours une essence d’une espèce.

Pour, encore tenter d’être un peu plus clair, je vais dans la comparaison (c’est en comparant qu’on comprend ce qu’on comprend) avec une autre théorie qui construit la réflexion. Ici l’essentialisme qui s’oppose au nominalisme.

Les espèces donc. En biologie, l’on classe les diverses espèces animales et végétales. En quoi diffèrent-t-elles ? Soit je dis, qu’elles ont chacune leur essence, je suis dans l’essentialisme, la catégorie nommée étant le succédané de leur essence qui vient d’ailleurs (Dieu, pour ne pas le nommer). Soit je dis non, non, ce ne sont que des catégories que l’homme a inventé pour mieux s’y retrouver. Il n’a fait que nommer divers objets qui n’ont aucune essence en elle, des réalités tangibles. L’homme a construit ces catégories. Il les a nommés : c’est le nominalisme.

On va croire que tout ceci n’est que bavardage. Et bien non. Cette distinction, ce « placement idéologique » dans l’essence des choses, domine toutes les pensées, toutes les controverses. Comme par exemple le féminisme qui ne peut accepter l’essence de l’homme ou celui de la femme. Essentialisme du genre traditionnel contre le constructivisme sociétal qui clame l’inexistence des natures (des essences) féminine et masculine, qui lutte contre cette différence, cette ségrégation que pose d’emblée l’essentialisme. Tout est construit socialement et nommé par les humains, nous disent-elles, peut-être un peu rapidement. Mais je ne veux ici dans cette injonction de l’explication initier ici la controverse. Homme, femme « on ne nait pas femme, on le devient », comme le disait De Beauvoir), étoile ou cheval, sans aucune essence.

Mme De Beauvoir se « plaçait » en vérité dans une minime contradiction. Contre son compagnon, l’existentialisme philosophique supposant, en effet, que l’essence d’une chose précède son existence. Sauf pour les hommes.

il existe bien, nous dit Sartre une « essence » du canif : celle d’avoir un manche et une lame qui permettent de couper, bien en main. L’essence du canif est sa finalité matérielle.

L’homme, lui se construit par son histoire, sa géographie, sa culture. L’humain, lui, se construit principalement par l’histoire, la culture.

Et donc “l’Existence précède l’essence”, formule du marché sartrien. Pas de nature humaine. Pas d’essence humaine.

Bon j’arrête, je vais ennuyer. Merci à ceux qui ont eu le courage de me lire jusque-là. Et j’espère que celui qui m’a enjoint de clarifier s’y retrouve un peu dans cette histoire du “placement” du “dire” (pas l’opinion)

Je voulais donc juste dire que « l’opinion n’existe pas » et que l’intelligence est celle qui le sait et va chercher où se “place” ce qu’on vient de dire. Ça éviterait les milliards de redites sur Facebook. Lorsque l’on sait où l’on se terre et d’où l’on crie (ce qui n’a aucune importance si on ne fait de mal à personne), ça rend un peu modeste. On sait que ça déjà été dit ce qu’on veut dire. Et, peut-être, on se tait, en sachant que l’opinion n’existe pas. Juste celle de savoir si on n’est pas dans un « entre-deux » qui serait une contradiction. Ce qui, donc, permettrait une discussion assez acceptable.

Un « Ou suis-je ? » vaut mieux que « Je crois que ».

Spinoza nous a appris que la véritable liberté est celle qui sait qu’elle n’existe pas.

Ce billet n’est pas « essentiel ».

Les liens de la danse

Le titre est un mauvais jeu de mots du Dimanche. Je ne vais pas me lancer sur les liens dans la caresse ou la sensualité dans le boléro ou le tango, ou le slow primaire, même si j’aurais du.

Juste des amis qui savent qu’il existe un bouton “recherche” sur mon site, assez efficace, mais qui ne retrouvent pas les deux vidéos fantastiques de danse /vieux film (c’est leur mot) que j’avais casées pendant le confinement, après les avoir envoyés abondamment sur WhatsApp.

Le voici le billet dans lequel elles se trouvent ces vidéos. Il fallait juste taper “dance “

Dance, dance, 1 et 2

Marcel Cohen, le détail.

Reécriture.

En Mai 2017, j’avais proclamé dans le billet, que, très exactement, j’avait écrit 418 pages ailleurs. Ce qui expliquait l’abandon temporaire de ce site. Non, non, pas un roman. J’avais décidé qu’il s’agissait d’un genre dépassé, désuet. Marcel Cohen, un immense, que je ne connaissais pas, m’en avait convaincu. Mais je le savais déjà. La conviction n’est qu’une redondance, un confortement.

Marcel Cohen, donc.

Il me semble toujours inopportun et prétentieux de conseiller la lecture d’un bouquin. C’est une mise scène de soi, dans les plis lourds de l’orgueil, une démonstration de la fulgurance de ses choix, évidemment confortée par le geste exclamatif et prétendument désolé qui accompagne le “Comment ? tu n’as pas lu ?”

C’est aussi une affirmation de son intellectualité, une manière de construire une hiérarchie dans laquelle le magnifique conseiller s’installe très haut, dominateur, écrasant les frêles épaules de ceux qui ont le front d’avouer (le conseiller jouit de cet aveu) qu’ils n’ont pas lu ce qu’il propose à la lecture.

De fait, il ne conseille jamais la lecture d’un livre dont il imagine qu’il a pu être lu, en subissant l’affront du “j’ai déjà lu, il y a longtemps”. Sont, ainsi, souvent, conseillés des livres illisibles que le conseiller n’a peut-être pas lus. Les pires sont ceux qui, certains de l’emporter finalement, commentent doucereusement à une jolie femme qui a d’autres talents que celui de lectrice assidue (toutes les femmes ne sont pas des lectrices) un livre dont elle ne pouvait imaginer l’existence, pour, ensuite lui prendre la main, intellectuellement s’entend, avant de conclure, souvent sans grand talent, dans le sexe.

La littérature impressionne et séduit lorsqu’elle est commentée avec emphase, encore plus quand elle est marginale. Le séducteur ne sort donc jamais dans le monde sans avoir lu rapidement les notes de lecture des critiques littéraires mécaniques qui hantent les dernières pages de son hebdomadaire favori. Méfiez-vous de ces imposteurs de la littérature qui sévissent toujours à l’heure du dessert !

Mais ce n’est pas toujours vrai.

Je dois dire que, très sincèrement, sans fioritures et uniquement à de vrais amis, j’ai pu conseiller ou, mieux, offrir subrepticement par Amazon, en espérant la lecture, le “Samedi” de Ian Mac Ewan et “La tâche”de Philip Roth.

S’agissant de Marcel Cohen que j’ai donc découvert tardivement, je n’ai pas de scrupules : presque autoritairement, comme un Torquemada, j’enjoins le proche à le lire. En ajoutant – ce qui est vrai- que c’est ce que “j’aurais aimé écrire sans jamais n’y parvenir.” Je sais qu’en le disant, je m’aventure dans des contrées, celles de la littérature, que je m’approprie, conquérant, vantard et faiseur, en osant m’imaginer, aux côtés des écrivains, acteur ou fabricant d’une écriture singulière.

Dire qu’on aurait aimé écrire les lignes qu’on vient de lire participe aussi de cette fatuité, de cette immodestie que j’attribuais plus haut aux conseillers de lecture. C’est dire, en effet, que la chose aurait été possible, en se gratifiant d’un potentiel talent. Il est difficile de sortir de la forfanterie

Mais le cabotinage, dans son expansion illimitée, ne constituait pas l’objet du propos de ce qui vient après des textes dans lesquels, l’un à l’occasion d’un voyage raté au Japon, l’autre dans la contemplation du bleu dans un appartement boursouflé sur le Lac de Garde, j’ai pu esquisser, rapidement, pour ne pas trop ennuyer le lecteur, la grande distinction entre les deux visions du monde. Vision au sens organique, corporelle, quotidienne du terme. Même si elle peut rejoindre la vision entendue comme philosophie ou principe comportemental.

Je disais, en substance que les humains, dans le regard qu’ils portent sur un paysage, une scène, se divisaient entre d’une part les impressionnistes qui ne voient que le tout, en délaissant le détail et ceux qui préféraient s’attacher justement à un élément de la composition de la scène ou du paysage.

Même si je me range, spontanément dans les premiers (les regardeurs du tout, myopes pour les détails), je comprends parfaitement les seconds, ceux qui savent se planter dans le détail, le décrire, le nommer, le commenter. Et, peut-être, suis-je d’ailleurs un peu jaloux de ceux qui dans un parterre coloré qui s’offre, ensoleillé, à la vue de tous, savent détecter une fleur, la nommer, une fleur sans laquelle le tout ne serait pas ce qu’il est. Moi, je ne vois qu’un amas de couleurs, en jouis et ne veut même pas savoir le nom des éléments qui composent ce tout dont les épistémologues savent qu’il est différent de la simple addition des détails qui le structurent.

Longtemps, je me suis vanté de ne pas connaître le nom de fleurs ou des arbres. Longtemps, j’ai glorifié, en appelant à la rescousse les Turner et autres Manet, les visions totalisatrices, sans détails, époustouflantes, exacerbées, confuses et touffues du monde et de son paysage.
Mais, comme toujours, on est rattrapé par l’intelligence, du moins celle qui est patente.
Marcel Cohen est venu, non pas écraser cette apologie du tout que je crois toujours chérir, mais démontrer – ce que je savais déjà sans le dire , de peur d’affaiblir le dithyrambe- que le détail et sa description est tout aussi magique et que, mieux que le tout qui génère un discours malencontreusement emphatique, il révèle le monde d’une manière brute, presque brutale, en phase avec cette objectivité dont la beauté s’apparente à elle d’une équation. Au sens où le clamait Einstein d’une équation, laquelle lorsqu’elle est belle est nécessairement vraie.

Marcel Cohen, lequel, avec une pertinence qui peut effrayer, nous dit que le genre du roman est “périmé”.

UN EXTRAIT DE “DETAILS”

LES AUTRES BILLETS SUR MC

Misère de la moralité

Quand j’ai hier, en riant, avoué avoir, à 14 ans, volé un flan dans une boulangerie, du moins être parti sans payer, la file d’attente étant exténuante, j’ai ajouté qu’après de nombreuses années, je m’étais convaincu que le gâteau était rassis et qu’il allait être mis a la poubelle une minute avant que je ne m’en empare sur l’étal. Ça m’a rassuré, ai-je affirmé. En ajoutant que ça m’avait aussi evité d’être toute ma vie comme la pauvre Mathilde Loisel, vous savez, celle de la nouvelle de Maupassant (La parure) que je cite souvent lorsque je vais à l’abordage des destins. Et des malheurs idiots. Et du déterminisme.

Il a fallu que je raconte.

Mathilde Loisel vient donc d’un milieu modeste et veut “s’élever” dans la société. Epouse d’un petit employé, mari modèle et attentionné, elle rêve de richesse, de cercles, de bals fastueux.

Un jour, son époux est invité à un grand bal donné par le Ministère qui l’emploie.

Mathilde n’a pas de bijoux, ni de collier à porter sur sa poitrine nécessairement dénudée, le décolleté étant de mise au bal. Elle en emprunte un très beau (la parure) à une amie (Jeanne Forestier), dame du monde qu’elle rêve de fréquenter.

Le bal, la perte. Elle rentre après un grand bonheur de proximité de ses désirs mondains. Et patatrac ! Elle constate qu’elle a perdu le collier. N’osant pas l’avouer à Madame Forestier, elle emprunte une immense somme (40.000 francs) pour en racheter un autre, identique, et le lui rendre, sans conter la mésaventure.

La dette du ménage est colossale. Ils doivent vendre leurs meubles, se séparer d’une domestique et elle « connut la vie horrible des nécessiteux » le mari se tue au travail et elle fait des ménages.

Dix années de galère avant de rencontrer par hasard Mme Forestier, “toujours jeune, toujours belle” qui ne reconnait pas Mathilde, tant la misère est passée sur son corps et son visage. Elle lui avoue la vérité sur le collier avant d’entendre :

Oh ! ma pauvre Mathilde ! Mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs ! »

Le livre fut adaptée une dizaine de fois ou plus au cinéma et à la télévision (“le collier de perles”). Même par Chabrol.

Il y a longtemps, dans la lignée des études de Bourdieu sur le déterminisme qui peut rattraper les envols, je me suis servi souvent, avec succès, de cette nouvelle. Sûrement par dandysme théorique, la littérature à l’époque était désemparée par le structuralisme. Et il n’était bon de s’y référer que dans la théorie. Mais c’est une autre histoire. L’histoire contée ici est celle de mon flan volé.

Elle m’a sauvé. Je vous assure que mon flan était bon pour la poubelle et ne valait pas un sou. Croyez-moi.

POUR ME FAIRE PARDONNER, JE LIVRE QUELQUES EXTRAITS DE LA NOUVELLE /

MATHILDE. « C’était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille d’employés. Elle n’avait pas de dot, pas d’espérances, aucun moyen d’être connue, comprise, aimée, épousée par un homme riche et distingué ; et elle se laissa marier avec un petit commis du ministère de l’Instruction publique.  

Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu’elle ne voulait plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de détresse. »

MATHILDE AU BAL.  Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle était plus jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le Ministre la remarqua. »

L’ARGENT, LA PERTE. « Il emprunta, demandant mille francs à l’un, cinq cents à l’autre, cinq louis par-ci, trois louis par-là. Il fit des billets, prit des engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, à toutes les races de prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa signature sans savoir même s’il pourrait y faire honneur, et, épouvanté par les angoisses de l’avenir, par la noire misère qui allait s’abattre sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle, en déposant sur le comptoir du marchand trente-six mille francs. »

LA RENCONTRE AVEC Mme FORESTIER.

“Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs-Élysées pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup une femme qui promenait un enfant. C’était Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours séduisante.

Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle lui parler ? Oui, certes. Et maintenant qu’elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas ?

Elle s’approcha.

– Bonjour, Jeanne.

L’autre ne la reconnaissait point, s’étonnant d’être appelée ainsi familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia :

– Mais… madame !… Je ne sais… Vous devez vous tromper.

Non. Je suis Mathilde Loisel.

Son amie poussa un cri :

– Oh !… ma pauvre Mathilde, comme tu es changée !…

– Oui, j’ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t’ai vue ; et bien des misères… et cela à cause de toi !…

– De moi… Comment ça ?

– Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m’as prêtée pour aller à la fête du Ministère.

– Oui. Eh bien ?

– Eh bien, je l’ai perdue.

– Comment ! puisque tu me l’as rapportée.

– Je t’en ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que nous la payons. Tu comprends que ça n’était pas aisé pour nous, qui n’avions rien… Enfin c’est fini, et je suis rudement contente.

Mme Forestier s’était arrêtée.

Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la mienne ?

– Oui… Tu ne t’en étais pas aperçue, hein ? Elles étaient bien pareilles.

Et elle souriait d’une joie orgueilleuse et naïve.

Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains.

– Oh ! ma pauvre Mathilde ! Mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs !…

PUIS, POUR VOUS FAIRE LIRE DES NOUVELLES DE MAUPASSANT, TOUJOURS JUSTES, J’OFFRE SOUS FORMAT PDF LES “CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT”, LA OU SE TROUVE “la parure”. TOUTES LES NOUVELLES SONT BONNES…UN PETIT BONHEUR DE LECTURE, JUSTE QUELQUES DIZAINES DE MINUTES AVEC UN VERRE DE RIBERA DEL DUERO A LA MAIN

Le creux en verve

Dans un précédent billet, je disais, avant d’écrire ma déception sur une philosophe et ses petits écrits, à la mesure gentille du temps, celui d’un courrier de lecteurs de magazine, que nous avions de la chance, en France. Nous tentions de penser et nous avions des penseurs. Je précisais que le remplissage des rayons de bibliothèque numérique par des prétendus philosophes étrangers, d’un exotisme chic, même s’ils n’étaient pas trop loin, était exaspérant. Je voulais même ajouter, mais je ne l’ai pas fait, de crainte d’être vilipendé, que le nom même du “penseur”, s’il était un peu étranger, peut-être à consonance anglo-saxonne ou moldave, faisait déjà sa publicité.

Je ne crois pas me tromper et vous livre ici un exemple. J’y suis tombé par hasard en ligne, à l’occasion d’un petite recherche sur “la confiance”.

L’immense penseur s’appelle Mark Hunyadi. C’est un suisse, d’origine hongroise.

Son dernier livre : “Au début est la confiance”.

Le titre est ridicule, mais on lui fait “confiance”, si j’ose dire, c’est un “philosophe”. Et je lis un peu un entretien de promotion du bouquin. Il répond à cette question : “Au début de votre livre, vous dites que le confinement nous a transformés en pilotes d’avion enfermés dans leur cockpit.

Sa réponse :

Oui, j’emploie cette expression d’« individualisme du cockpit » pour parler d’une tendance profonde de nos sociétés. Depuis le début de notre modernité, le rationalisme, la pensée économique n’ont cessé de présenter le sujet humain comme un individu enfermé dans sa bulle, calculateur, opportuniste, cherchant à maximiser son bien-être. Ce que cette tradition modélise, aussi bien en philosophie qu’en sciences sociales, c’est l’isolement. Eh bien, le confinement a eu cela d’extraordinaire qu’il nous a permis d’aller jusqu’au bout de cette logique. Chacun s’est effectivement retrouvé bouclé chez lui, comme un pilote d’avion qui s’informe sur l’état du monde extérieur grâce à des écrans. Le pilote fait des choix pour s’orienter seul dans le monde d’après des informations qui lui sont fournies par des artefacts. Et nous nous sommes rendu compte combien cette situation était insupportable. Nous avons compris l’enfer que c’était de vivre sans les autres. L’individualisme du cockpit n’est pas une option tenable…

Je crois que j’avais raison de l’écrire. C’est donc la pensée contemporaine. Je ne redonne pas le titre de ce billet. Je n’en reviens pas de ce vide qui croit remplir des airs lourds, pourtant en attente du mot exact, avides d’une cassure du rien. Je n’en reviens pas. L’individualisme du cockpit. Je n’en reviens pas.

Juste la photo d’un enfant

Ez

Une injonction de publier. Je ne peux faire autrement. Mais j’ai refusé le commentaire : sur un nom, une histoire de scribe, la théorisation sur les désacralisation des textes. Et ce alors qu’il ne s’agissait que de ça. C’est ce qu’on m’a demandé : commenter et, encore écrire. Et non coller une simple photo. La demanderesse va être déçue…

La déception

Remarquable penseuse, extraordinaire analyste, toujours dans le mot adéquat, que cette   philosophe Laurence Devillairs que je découvre dans le dernier numéro de Philomag, par ses commentaires sur La Rochefoucauld et ses maximes.  Époustouflé par la justesse de ses propos, le style exact de la paraphrase, au centre de qu’il faut écrire pour dire encore l’exactitude et le centre de celui qu’on donne à lire, ici notre grand moraliste français. Et je me dis que nous avons la chance en France de posséder de tels penseurs, loin des tergiversations creuses et primaires allemandes ou américaines qui font du lieu commun enjolivé une pensée qui n’est accueillie que parce qu’elle vient d’ailleurs, joliment titrée par les traducteurs.

Lisez, par exemple un extrait de son entretien et son commentaire sur l’immense distance entre Descartes et La Rochefoucauld :

Laurence Devillairs.  Descartes dit : Quand je pense, je sais que je suis et qui je suis : un être capable, à travers tous les changements et tous ses actes, de dire “je suis, j’existe”.

 La Rochefoucauld taille cette idée en pièces ; sa philosophie sabre, tranche, donne l’estocade. C’est le paradoxe du langage du XVIIe siècle d’être très feutré mais d’une violence inouïe. Il éviscère pour ainsi dire le cogito cartésien pour montrer qu’on ne s’appartient pas, que la maîtrise de soi est une illusion coupable et ridicule. Même le caractère réflexif, qui caractériserait le sujet – s’appartenir, se connaître, se vouloir, se penser –, n’est qu’illusion. Le moi n’est qu’un mot, le pur produit des passions, et de la première d’entre elles : l’amour-propre. Nous ne sommes que le théâtre où viennent se jouer nos intérêts, nos envies changeantes et nos vanités. Il n’y a pas de connaissance de soi. Il n’y a pas même de soi. La pensée ne donne aucun accès à quoi que ce soit, ni à nous-mêmes ni au réel. Les Maximes ne cessent de parler de ce qui est invisible, caché, inconnu. La fameuse maxime (supprimée) sur l’amour-propre en donne un parfait exemple : “Rien n’est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins […]. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants ; il y fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent invisible à lui-même […]. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même, n’empêche pas qu’il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont aveugles seulement pour eux-mêmes.” Pour La Rochefoucauld, je suis et j’existe toujours ailleurs qu’en moi-même : dans les mensonges – et principalement le mensonge à soi – dans les passions, les vices, l’orgueil et les ambitions. L’amour même est une illusion : on tombe amoureux parce qu’on a entendu parler de l’amour, parce qu’on aime aimer, sans vraiment savoir pourquoi. »

Je reviens : tellement juste, admirablement dit. On se dit donc qu’on va aller voir ses bouquins et relire La Rochefoucauld. Chic !

On va en ligne voir un peu ce qu’elle a pu écrire cette philosophe. Et on tombe sur ces titres :

“Guérir la vie par la philosophie”, “Un bonheur sans mesure”, “Être quelqu’un de bien”.

On se dit que non, non et non : encore ce que l’on combat, à longueur de billet ici : de la recette de développement personnel, du soi, le cabinet de philosophie pour être heureux. Ce qu’on peut honnir.

On relit plus haut et on comprend mieux le propos sur le concept de singularité de l’homme (non « général ») qu’elle extrait du propos de La Rochefoucauld. Qui peut la servir dans ses leçons de développement harmonieux de l’être qui se cherche.

Bref, la bouillie visqueuse qui inonde le tout. Et on se dit encore que c’est dommage de ne pas relire un moraliste immense (on n’en a plus envie) et de n’avoir pas découvert une philosophe qui se concentre, dans l’air du temps, dans la maxime personnelle du grand bonheur à apprendre.

Dommage, dommage…

Le soutien

Bruno Le Maire : « Nous continuerons de soutenir massivement ceux qui en ont besoin »

Extrait d’une déclaration de Bruno Le maire, hier (CLUB DE L’ÉCONOMIE DU « MONDE », JEUDI 1ER OCTOBRE)

L’on m’a posé la question de savoir quel serait le motif qui amènerait à soutenir ceux qui n’en ont nul besoin.

Le rire m’a empêché de répondre immédiatement.

Mais on va y réfléchir…