la proximité

Retour, une suspension ailleurs.

Sauf le mot « résilience », à la mode dans toutes les bouches qui le découvrent, l’on est submergé, à longueur de lecture de presse ou de revue par les slogans et les invectives sur la défense du « commerce de proximité », en particulier les libraires. Et la haine d‘Amazon et l’injonction faite aux grandes surfaces de fermer leur rayon de « librairie » physique.

Ce sont les mêmes qui depuis des lustres, après un après-midi chez le coiffeur, pour camoufler de beaux cheveux blancs, nous surinent avec la sensation magique du papier, en le mimant, par des peaux de doigts qui se frôlent, comme ceux qui parlent, dans le geste adéquat, de billets de banque. Qui sont aussi de papier.

On va ici, tenter de ne pas être trop méchants avec ceux -c’est leur droit- qui ont loupé un temps qui s’impose et contre lequel ils luttent, dans un petit désespoir. Ce sont des totalitaires, plus en tous cas que d’autres, leur totalité étant celle de leur propre temps. L’on sait combien la nostalgie et le retour du passé ont pu nourrir tous les totalitarismes du monde.

Je ne hais pas les libraires et ne les vilipende pas. Mais je ne les défends pas. Comme je ne défends pas le papier et les doigts qui le caressent, comme on caresse un objet dans un souk.

C’est de l’esbroufe.

1 – Le libraire. Le libraire est un commerçant. Et il peut ne pas avoir le temps, c’est encore son droit, étouffé par sa comptabilité ou ses relations avec ses fournisseurs de cahiers, gommes et crayons, sa deuxième activité obligée, de lire et surtout de bien lire.

Non, le petit libraire qui « conseille » d’une voix enjouée ou enrouée dans sa grosse écharpe en laine est un mythe.

D’abord, il n’existe pas, du moins plus. Le libraire est un commerçant et je défie (même si les exceptions peuvent être légion) ceux qui vantent le petit libraire qui les a conseillés de lire le chef-d’œuvre de me décrire d’abord la scène, ensuite de me donner le titre du bouquin rare que « Le Monde des Livres » dirigé par l’excellent Jean Birnbaum ou le chroniqueur du Point n’aurait pas déniché pour nous le « livrer » avant notre commerçant.

Dois-je, par contre conter les innombrables dégringolades des illusions de ce type lorsque, entrant d’un pas allègre et décidé dans la boutique d’un libraire de proximité, de quartier, de petite ville de campagne, je demandais au libraire ou à sa stagiaire s’ils étaient en possession de tel ou tel bouquin, en entendant qu’ils ne le connaissaient pas, qu’ils ne pouvaient le commander, environ 8 pours, après avoir cherché sur un vieil ordinateur qui avait remplacé leur minitel, le titre, ne le trouvaient pas, en me demandant si « Casanova » dont je demandais les Mémoires en 4 volumes, était un auteur espagnol.

A ceux qui, parisiens, me rappellent que je passais des heures chez Maspero ou, plutôt à « La Hune », je réponds que d’abord, c’était dans un autre temps, justement, celui d’une ère matérielle qui a disparu, que par ailleurs, justement encore, ils ont fermé boutique. Et que, surtout, il s’agissait de grandes, très grandes librairies, comme celles de la Fnac ou des supermarchés actuels et que nul vendeur ne conseillait (tous à la caisse ou rangement) que l’on passait dans les rayons, s’arrêtant effectivement sur tel ou tel bouquin et ressortant sans rien acheter, sans un conseil ou, plus souvent avec un bouquin qu’on n’aurait pas acquis s’il n’avait pas une belle couverture, qu’on a rangé très vite, on ne souvient pas où exactement.

Non, le libraire ne conseille pas, le libraire vend, comme un mercier ou un droguiste. Même s’il est peut être un commerce « essentiel » pour ceux qui ne savent pas acheter en ligne. Comme pour ceux qui vont acheter leurs packs d’eau minérale chez l’épicier ou à la superette du coin, sans savoir ou vouloir le commander en ligne.

2 – le papier. Et sa sensualité. C’est le droit de tous que de préférer le papier. « J’adore le papier, le toucher » répètent à l’envi ceux qui, avec de bons yeux, ne connaissent pas les joies de la tablette, de la lecture numérique, de ses soulignements, de ses notes avec plein d’espace pour les écrire, du partage par un clic avec un ami, une amie, un amour d’un extrait. Et des livres toujours à portée de mains, dans un hôtel lointain, au bord d’une mer de rêve, qui ferait s’envoler les feuilles des livres lesquelles, parait-il, détruisent les forêts.

Et mieux encore, lorsqu’avec une tablette qui n’est pas à quatre sous, fluide, rapide, lisse, la sensualité, qui passe aussi par la maitrise de l’objet est aussi, sinon plus accrochée aux doigts que le papier jauni ou de vélin, aux caractères tellement petits qu’ils contribuent au remplissage des salles d’attente des ophtalmos. Je ne veux ici aborder, ce non-papier qui, permet, pour les aveugles ou non-voyants d’entendre, même par une vilaine voix robotisée, la lecture vocale étant généralisée dans le livre numérique. Ou, encore rappeler que de grands myopes, les yeux esquintés par un glaucome, peuvent agrandir le beau texte, en rappelant aussi que la lecture sur écran, foi de savants dans tous les congrès, n’a jamais abîmé les mêmes yeux

Ici, j’entrerai dans l’utilité alors qu’il s’agit de disserter sur la proximité (et la sensualité)

La tablette est sensuelle. Une autre sensualité certes. Mais il n’y a que les totalitaires (encore une fois, toujours eux, des vieux comme moi, ou des jeunes imitateurs, j’ose l’écrire) qui ne savent jouir que du même.

3 – En ligne. J’ai failli écrire « à la ligne », non pas en référence à une dictée littéraire, ce qui aurait pu être de mise, eu égard au sujet abordé, mais en pensant à la pêche.

Car, en effet, lorsque l’on « navigue » (encore de l’eau qui surgit sous le clavier) « en ligne », sur Amazon, notamment, divers choix s’offrent à nous :

-D’abord, après avoir lu (dans la presse numérique, pour quelques euros par mois, toute la presse, toutes les revues, sans se salir les doigts et se trainer au kiosque pittoresque du coin de la rue) les critiques, souvent excellentes de tel ou tel bouquin, le chercher, le trouver en quelques millièmes de secondes et se le faire livrer, gratuitement, le soir même ou le lendemain chez soi, dans un petit emballage que le livreur peut poser sur votre paillasson. Mieux que la commande chez le libraire, non ? Tant pis pour lui, j’assure que je plains sa fermeture, mais on ne peut comme disait Raymond Barre, passer un siècle à soutenir des « canards boiteux ». Il parlait des usines non rentables. Ce qui n’est pas du même ressort, certes, mais si la rentabilité n’est pas là, il n’est nul besoin de vilipender le consommateur. Et d’attaquer Amazon, comme les libraires et petits ministres ont pu le faire, pour s’opposer à la livraison gratuite, contre lesdits consommateurs peut-être pauvres donc, pratiquée par Amazon. Car 8 euros de livraison ou un peu moins, ça peut être cher, à l’ère ou les ronds-points le clament. Ce qui est une vérité pour beaucoup.

Il est vrai que l’on peut « commander » chez son libraire, attendre des jours et ne pas jouir de l’immédiateté du plaisir, laquelle n’en déplaise aux proverbes est autant une jouissance que, l’attente.

-Ensuite, et surtout pour moi, l’acquérir, sous son format numérique (Kindle, epub et autres formats), le télécharger en trois secondes sur sa tablette ou son ordinateur et lire, surligner, copier, partager, assembler, glisser, comparer, lire et lire encore. Et, vous savez quoi ? Lire encore.

4- la proximité. C’est par là que j’aurais du commencer. La proximité, c’est non pas le toucher d’un papier, la sensation du matériel granuleux ou lisse, c’est le toucher tout court. La proximité, c’est pouvoir toucher, immédiatement, sans délai, dans le délice si j’ose dire.

Et chez Amazon ou ailleurs, peu importe, l’objet du désir est à portée de nous, j’allais écrire à portée de main.

La proximité est immédiate. A toute heure, tout instant Un enlacement immédiat, pulsion de rêve atteint immédiatement.

J’ai encore failli écrire que le seul « commerce », au sens où l’entendaient nos anciens écrivains, le seul commerce de proximité est celui qui est du type de l’amour. Donc ici et ailleurs, sans murs. Loin de la poussière, celle du temps d’abord. Celui en ligne est infini, lisse et fluide.

Désolé, les libraires (voir mon faux PS). Mais il fallait que je l’écrive.

PS. J’avais écrit un long « P.S » dans lequel je collais une page publicitaire assez obscène achetée par « Intermarché » dans Le Monde qui titrait « Désolé Amazon », prétendant, ces mousquetaires de grand commerce, aider les libraires, en leur offrant leur « drive » (le ramassage de l’objet acquis en ligne, dans un entrepôt derrière la grande surface). Mais mon propos était tellement énervé que j’ai préféré le couper.