Aleph

A l’heure où l’on s’abandonne, l’on peut tomber sur ce qui accompagne votre abandon.

Comme par exemple Borgès. Enfoui dans ma bibliothèque, parmi des milliers d’autres, dans ma tablette. Plus lisible, parce que moins planté que dans les petits caractères chics des feuilles trop fines de la Pléiade. On peut souligner sans déchirer. Ravi de l’avoir retrouvé, ravi.

Un extrait, celui qui fait comprendre la magie de l’écriture. C’est Borgès :

« Les nuits du désert peuvent être froides, mais celle-ci avait été un brasier. Je rêvai qu’un fleuve de Thessalie (aux eaux duquel j’avais restitué un poisson d’or) venait me racheter. Sur le sable rouge et la pierre noire, je l’entendais s’approcher ; la fraîcheur de l’air et le bruit affairé de la pluie me réveillèrent. Je courus, nu, la recevoir. La nuit tirait à sa fin ; sous les nuages dorés, la tribu, aussi heureuse que moi, s’offrait à l’averse vivifiante avec une sorte d’extase. On aurait dit des corybantes possédés par le dieu. Argos, les yeux fixés sur le firmament, gémissait. Des ruisseaux lui coulaient sur le visage, non seulement de pluie (je l’appris par la suite), mais de larmes. « Argos, criai-je, Argos. »
Alors, avec étonnement, comme s’il découvrait une chose perdue et oubliée depuis longtemps, Argos bégaya ces mots : « Argos, chien d’Ulysse. » Puis, toujours sans me regarder : « Ce chien couché sur le fumier. »
Nous accueillons facilement la réalité, peut-être parce que nous soupçonnons que rien n’est réel. Je lui demandai ce qu’il savait de L’Odyssée. L’usage du grec lui était pénible ; je dus répéter ma question.
« Très peu, dit-il, moins que le dernier rhapsode. Il[…] »

Extrait de: Jorge Luis Borges. « L’Aleph »

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