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toro, toro ! confessions d’un aficionado

Arènes de Séville. Photo MB.

Il y a quelques années, le discours sur la corrida, celui qu’on peut tenir, un verre de cognac (XO) à la main, dans des fins de soirées embrumées et ouvertes sur l’immensité des sentiments océaniques, des éruptions de sens, pouvaient, non pas fasciner, mais accrocher un regard, une moue, un sursaut.

Je me souviens d’une femme qui m’écoutant citer Michel Leiris ou José Bergamin (« la musica callada del toreo », la musique silencieuse du toreo) ou raconter la fameuse faena de Paco Ojeda, à Nîmes, m’avait sorti, devant tous les convives éberlués, devant mon épouse muette et raide : « M, tu veux me séduire, tu as réussi ».

Il est vrai, à y penser, que lorsque j’évoquais ma passion, aficionado, je ne regardais qu’une seule personne dans l’assistance, pour concentrer mon désir de parler, mon désir tout court peut-être. Et c’était une femme devant moi, ou si elle était plus belle que les autres, celle un peu sur le côté.

L’amour de la corrida, autant sensuelle que théorisée m’est venue dans cette arène de Nîmes, anormale puisqu’ovale (le toro ne doit pas se repérer et seule l’arène ronde permet cet éclatement de l’espace) lorsque ce Paco Ojeda, torero de paradis, a combattu seul, contre six toros un après-midi du 22 Septembre 1984, à Nîmes. Non, non, disais-je, quand je racontais, pas six toros ensemble. Les uns après les autres. Il est sorti des arènes  » a hombros «  (sur les épaules de ses admirateurs) par  » la porte des consuls  » de l’amphithéâtre romain.

Je n’avais, auparavant, jamais assisté à une corrida. Nîmes avait invité des parisiens. Il s’agissait de redorer la ville, autour des arènes, devenus un peu vides, de ses férias de Pentecôte ou des vendanges. Les parisiens, bien placés et leaders d’opinion, sont indispensables dans cette perspective. Ils ont le pouvoir du snobisme. Ils sont donc invités.

J’avais donc eu cette chance de l’invitation, par amis interposés. Et je logeais à l’Impérator, l’hôtel des matadors au patio ocre et lumineux, aux chambres décorées par Soleiado, le faiseur arlésien, aux deux arbres centenaires dont les racines remontaient sur le tronc. Ils nous attiraient dans les mystères de la terre. Racines. Et le vin de Jerez, montant jusque nos fronts envahis de brumes réjouissantes, nous les faisait comparer à des bras qui enlaçaient notre corps chaud, pleins de ce tournis primaire et sidéral. L’arbre est, évidemment désir et Jouissance.

Paco Ojeda avait inventé l’immobilité, pieds joints, une révolution dans le « toréo », le toro tournant dans une danse sacrée autour de l’homme transformé en statue irréelle et cosmique. Pieds joints, buste altier, sans trop d’orgueil suranné, yeux dans les cornes et muleta (le chiffon rouge) basse, trainant sur le sable comme pour le caresser avant de la lever, doucement, devant le front de l’animal, pour l’estocade, la mise à mort qui fait oublier la fin.

Nous étions rentrés des arènes, toute la bande, vers l’hôtel, par ce que nous nommions « le boulevard du Pastis », l’Avenue bordée de dizaines de bars ou nous nous battions pour tenter d’obtenir le Ricard ou le 51. Puis arrivé à l’hôtel, au milieu de la foule immense, nous dégustions, cherchant la femme ou la conversation enjouée, le fino (le vin blanc sec de Jerez) commandé par ceux qui connaissaient. Les autres, c’était le Costières de Nîmes ou, encore le pastis.

Mais ce soir, ce 22 Septembre 1984, rien ne m’intéressait : je ne pensais qu’à la corrida. Je n’en revenais pas, je n’en revenais pas. Je suis donc devenu un aficionado, courant de « place » (plaza) en place. Abonné à toutes les revues, une bibliothèque chargée de livres spécialisés. Technique, histoire, théorie, littérature et poésie)Je ne voyageais qu’au gré des férias. Madrid, Séville, Grenade, Nîmes, Bilbao, Bayonne, Béziers, Dax, Barcelone (avant sa fermeture par les écologistes catalans). Nul, à mes côtés, dans ces voyages sans trêve, ne l’a regretté. Hôtels de rêve et finos d’après-midi inédits, avant finos et cochonillos. Soleil sur le front et nuits offertes à notre vie.

J’étais devenu le conteur de la corrida, le théoricien du spectacle, presque le poète nécessaire. Le spécialiste incontournable, aux yeux bleus qui font tourner les rêves.Tous voulaient une corrida à mes côtés, moi expliquant, tout en demandant le silence, tout en précisant que même l’ennui était délicieux dans la corrida, qu’il ne fallait donc pas s’en faire, que justement l’ennui n’existait que pour laisser la place, désarmé, anéanti, à la minute essentielle qui fait oublier le temps.

J’ai donc accompagné des passions nouvelles. On ne peut rester indifférent au toréo si votre voisin vous parle ou vous sourit, les yeux embués de plaisir par un geste de grâce.

Et je parlais, et je citais, non pour parler, mais presque pour toréer avec des mots qui tournaient autour d’un centre. La vida.

Ici, à cet instant même, je m’arrête. Dois-je continuer, raconter, magnifier, enrouler de phrases les plus sincères de l’univers cet amour du toréo, de la corrida ? Que se passe t-il, ce jour de déconfinement ? Ai-je perdu la mesure qui me fait ne jamais me raconter, du moins dans cet intime, non du corps, mais de l’envie du mot sans réserve, la confession, comme je l’ai écrit dans mon titre ?

Pourquoi la corrida aujourd’hui ? L’air ? Trop facile. La danse ? Ridicule. La confession ? Lisez encore, rien d’intime. Non, je crois avoir trouvé, un tout petit verre de côtes du Rhône devant mon écran :

Dans l’arène explosive, lumineuse de mille étoiles multicolores, de millions de postures magiques, dans le ciel de cette couleur unique qui tombe la fin d’une après-midi, après la fatigue d’une vie dans la journée, les yeux se désillent, le front s’amplifie, les torses s’écartent pour laisser la vie danser sous votre peau en feu. La vida.

MB

DES « PS » D’ECRIVAINS.

PS1. ARENES SANGLANTES de Vicente Blasco Ibáñez.

Dans les regards de ces femmes, son orgueil d’idole des foules croyait deviner des éloges et de flatteuses avances. Sans doute elles le trouvaient élégant et bien fait. Et alors, oubliant ses préoccupations, obéissant à son instinct d’homme qui a coutume de prendre en public une fière attitude, il se redressait, faisait choir, par une chiquenaude, la cendre tombée de son cigare sur la manche de son veston, rajustait la bague qui couvrait toute une phalange de l’un de ses doigts, bague où un diamant énorme s’entourait d’un rayonnement de feux.

Et il promenait sur sa propre personne des regards satisfaits, admirant son « complet » de coupe élégante, la casquette qu’il mettait pour circuler dans l’hôtel et qu’il avait posée sur une chaise voisine, la belle chaîne d’or qui traversait son gilet d’une poche à l’autre, les perles de son plastron qui semblaient éclairer d’une lumière laiteuse la teinte brune de son visage, les chaussures de cuir de Russie qui laissaient voir, entre le cou-de-pied et le bord du pantalon retroussé, des chaussettes de soie brodées à jour comme des bas de cocotte.

Des effluves de parfums anglais, suaves et subtils, répandus avec profusion, émanaient de ses vêtements, de la chevelure noire et lust rée dont il lissait les boucles sur ses tempes ; et, devant la curiosité féminine, il se carrait dans une posture de triomphateur. Non, pour un torero il n’était pas mal. Il se sentait content de lui-même. Un autre qui fût plus distingué, plus capable de plaire aux femmes, on ne l’aurait pas trouvé facilement…

Mais bientôt revenaient les préoccupations ; l’éclat de ses yeux s’éteignait ; son menton se rabaissait entre les paumes de ses mains ; et il tirait plus fort sur son cigare, les yeux perdus dans les nuages de la fumée.

Il songeait avec impatience à l’heure où la nuit tomberait et où il reviendrait des arènes, trempé de sueur et harassé de fatigue, mais avec la joie du péril vaincu, avec les appétits réveillés, avec une folle envie de jouissance et avec la certitude d’avoir plusieurs jours de repos et de sécurité. Si Dieu le protégeait comme les autres fois, il pourrait alors manger avec la voracité des années où il n’était qu’un meurt-de-faim, se griser un peu, se mettre en quête d’une certaine fille qui chantait dans un music-hall et qu’il avait vue à un voyage précédent, mais dont il n’avait pas eu le loisir de cultiver la bienveillance. Cette vie de déplacements continuels, qui l’obligeait à courir sans cesse d’un bout à l’autre de la péninsule, ne lui laissait de temps pour rien.

PS 2. Michel Leiris. MIROIR DE LA TAUROMACHIE

« Donc, le matador se tient debout, les pieds impeccablement joints, rivés par sa peur de déchoir au su du public en même temps que par les bandelettes qui enserrent sa cheville, masquées par le bas rose-vomi et le clinquant des escarpins. Roideur d’homme seul, roideur d’épée. La muleta lentement déployée couvre de sa paupière la tige trop clairement évidente, jet jailli chimérique d’une prunelle d’acier.« 

PS3. LA MUSIQUE SILENCIEUSE DU TOREO. José Bergamin

« Parce qu’elle est émotion et parce qu’elle est torera, l’émotion torera est magique. «  Nous appellerons émotion –  écrivait Sartre dans son admirable Esquisse d’une théorie des émotions précisément  – une chute brusque de la conscience dans le magique. Ou si l’on préfère, il y a émotion quand le monde des ustensiles s’évanouit brusquement et que le monde magique apparaît à sa place.  » Il ajoute qu’il ne faut pas voir dans l’émotion un désordre passager de l’organisme et de l’esprit qui viendrait troubler du dehors la vie psychique. «  C’est au contraire le retour de la conscience à l’attitude magique, une des grandes attitudes qui lui sont essentielles, avec apparition du monde corrélatif, le monde magique. L’émotion n’est pas un accident, c’est un mode d’existence de la conscience, une des façons dont elle comprend son “être-dans-le-monde” […] qui est deux, l’un magique, l’autre déterminé. Il ne faut pas croire que le magique soit une qualité éphémère que nous posons sur le monde au gré de nos humeurs. Il y a une structure existentielle du monde qui est magique. Ainsi y a-t-il deux formes d’émotion, suivant que c’est nous qui constituons la magie du monde pour remplacer une activité déterministe qui ne peut se réaliser, ou que c’est le monde lui-même qui se révèle brusquement comme magique autour de nous. […] Il faut parler d’un monde de l’émotion comme on parle d’un monde du rêve ou des mondes de la folie.  »

Tout ce qui est art, jeu, fête, dans le toreo, appartient au monde magique de l’émotion. Le cercle magique des arènes l’inscrit dans l’ensemble de ses éléments. Les barrières de bois le dessinent sur le sable, la toiture le découpe dans le ciel. Et tout ce qui demeure à l’intérieur de ce rond, dans son espace déterminé, appartient au monde magique de l’émotion, horrible ou merveilleux, selon l’objet qui le motive. De telle sorte que le véritablement horrible ou merveilleux disparaît quand se rompt le cercle magique, soit, comme dirait Sartre : «  Quand nous construisons sur ce monde magique des superstructures rationnelles, car ce sont elles alors qui sont éphémères et sans équilibre, elles qui laborieusement construites par la raison se défont et s’écroulent, laissant l’homme brusquement replongé dans la magie originelle.  »

Pour celui qui contemple le monde magique du toreo existent ces deux formes d’émotion signalées par Sartre : celle que nous construisons et celle qui nous est brusquement révélée. C’est ainsi qu’il arrive, dans le toreo comme dans la danse –  surtout la danse sacrée et cette part de sacré qu’il y a dans le flamenco  –, que l’émotion magique surpasse prodigieusement ou sublime leur réalité vivante. Exemple souvent cité par moi que celui de la danse, et Sartre aussi l’évoque, je crois me souvenir, dans sa Théorie des émotions : quand le symbolisme du sexe pour la danseuse, de la mort pour le torero, transcendant son instinctive motivation, transforme ou transfigure le désir ou la peur. Dans le spectacle magique de la course, la présence de la mort est exclusivement liée au taureau tandis que les lumières de la raison irrationnelle, s’allumant et s’éteignant sur son habit, masquent d’immortalité le torero. Dès qu’un torero nous exprime volontairement ou involontairement sa vaillance ou sa peur, l’émotion magique de son art s’évanouit. Car l’émotion du toreo relève exclusivement de l’art. Le spectateur qui s’émeut d’autre chose le détruit, en lui substituant une sorte de pornographie mortelle qui le transforme lui-même en masochiste suicidaire et en assassin sadique : tendances évidemment imaginaires, ignorées de lui, qui ne sent que plaisir et douleur frustrés, comme dans un inconscient fantasme d’onanisme.

PS 4. MORT DANS L’APRES-MIDI, Hemingway

Le spectateur qui va à une course de taureaux pour la première fois ne peut s’attendre à voir la combinaison du taureau idéal et du torero idéal pour ce taureau; cela n’arrive pas plus de vingt fois dans toute l’Espagne en une saison, et il n’aurait aucun profit à voir cela pour commencer.

Le soleil est très important. Théorie, pratique et mise en scène de la course de taureaux ont été construites sur la supposition de la présence du soleil, et lorsqu’il ne brille pas, un tiers de la corrida manque.

Ce danger que l’homme crée volontairement peut se changer en certitude d’être atteint et frappé par le taureau si l’homme, par ignorance, lenteur, manque de vivacité, folie aveugle ou étourdissement momentané, viole l’une de ces règles fondamentales d’exécution des différentes suertes. Ses pieds de toute évidence, échappaient à son contrôle personnel, c’était très drôle pour l’assistance.

En effet, le plus difficile, quand on a peur du taureau, c’est de maîtriser ses pieds et de laisser le taureau venir. Ce n’était pas de montrer sa nervosité qui était honteux, c’était de l’admettre.La course de taureaux est construite sur cette base fondamentale que c’est la première rencontre entre l’animal sauvage et un homme non monté. C’est la première condition de la corrida moderne.

bullshit jobs

J’ai envoyé, à beaucoup, cet article paru dans les Echos. Lisez-le, par un clic et revenez quelques minutes ici par la flèche de retour…

Le propos est l’un des plus intéressants que j’ai pu lire pendant le Covid. L’inutilité de certaines tâches, le temps perdu en bullshit-calls, en bavasseries, en parlottes inefficaces, dans la réunionite aiguë est l’un des leitmotiv indispensable contre le centre désaxé et l’attente de la reconnaissance de soi qui est l’effet pervers de l’action et la perte du milieu. Le centre est enterré par ces attaques périphériques. Je ne sais plus qui a dit que lorsque le temps est perdu, les hommes se perdent, ou l’inverse, je ne sais plus…

A la théorie des bullshit-jobs, l’inutilité de certains jobs ou de certains moments du job, s’ajoute celle, encore centrale des histoires que les humains se créent dans leurs relations. Toujours en perdant leur temps. Bullshits-acrimonies. Bullshit-colères, bullshit-prurits.

Mais tout n’est pas bullshit dans la colère ou le prurit. Il en existe des indispensables, des inévitables, justement nécessaires, pour revenir à la centralité qui est le seul concept parlant.

Mais je m’égare : le propos sur les bullshit jobs est trop important. L’avenir va faire des tris.

Eduardo Viveiros De Castro, l’animisme des beaux quartiers

« Pour les Indiens, quand un jaguar se voit dans le miroir, il voit un homme”

Dans le dernier numéro de Philomag, un entretien avec une prétendue « grande figure » de l’anthropologie, un « immenses penseur ». Celui qui considère que les indiens cannibales ont une vision du monde (« perspectiviste ») que nous devrions adopter pour sauver le monde de la catastrophe écologique…Bref le discours huilé des catastrophistes qui haïssent l’Occident et considèrent que les tribus amérindiennes sont les seuls humains sur terre à pouvoir être entendus. Type Descola, Pierre Clastres. On notera que le plus grand (Claude Levi-Strauss) ne se terrait pas dans cette posture qui caresse la haine de soi et le désastre du monde qui sonne comme un désastre de soi et de sa classe sociale. De la prétendue grande pensée qui m’énerve. Et pourtant, je crois respecter les penseurs que je préfère aux vendeurs de meubles en plastique. Mais quand l’exotisme et le catastrophisme, encore et toujours, dominent la pensée, je m’ennuie et ne crie même plus comme avant, lorsque je luttais contre l’intrusion exotique dans la pensée occidentale, du type grande sagesse chinoise ou hindoue. Une pensée désormais bien installée, y compris sur « Vente privée » pour les cours de méditation ou de développement de soi oriental, qui rejoint celle de la doxa occidentale sur Facebook et Twitter, celle du Marais écolobobo (un néologisme). Une pensée confuse et donc profuse, sur laquelle dégouline tout ce qui n’est pas l’Occident qui a pourtant inventé les droits de l’homme, la liberté a permis l’émancipation de beaucoup (dont moi).

Donc, j’offre l’entretien, dans son intégralité, sous format PDF, afin que mon lecteur se fasse une idée de la chose pensée (je peux me tromper), en gobant quelques perles du grand philosophe-anthropologue brésilien qui fait jouir les biobos (encore un néologisme). Il faut désormais que l’Occident, sans mettre toujours un genou à terre, même si son histoire n’est pas toujours glorieuse apprenne à dire ce qu’il a pu apporter au monde, sans complexes, ni repentance qui est une sorte cannibalisme de soi et vengeance exacerbée de l’autre, alors que le temps se découpe en passé, présent et futur. Chantal Delsol, je l’ai déjà écrit dans on dernier bouquin (« le crépuscule de l’universel ») s’y essaye. Mais elle ne peut avoir l’oreille de la « pensée-Marais » (un autre néologisme » pour signifier l’idéologie qui massacre les universaux, en accrochant dans le ciel les particularismes, lesquels ne devraient qu’être respectés, sans dominer le Tout. Donc, ci-dessous, l’entretien :

La foudre dans les paupières

« Les autres mettent des semaines et des mois pour arriver à aimer, et à aimer peu, et il leur faut des entretiens et des goûts communs et des cristallisations. Moi, ce fut le temps d’un battement de paupières »[

C’est Solal qui s’exprime dans la chambre d’Ariane, alors que, déguisé en vieillard, il tente de la séduire.

PS. Je donne la suite, moins fulgurante. Une phrase suffit toujours :

Dites moi fou, mais croyez-moi. Un battement de ses paupières, et elle me regarda sans me voir, et ce fut la gloire et le printemps et le soleil et la mer tiède et sa transparence près du rivage et ma jeunesse revenue, et le monde était né, et je sus que personne avant elle, ni Adrienne, ni Aude, ni Isolde, ni les autres de ma splendeur et jeunesse, toutes d’elle annonciatrices et servantes.

Volontaire bannie comme moi, et elle ne savait pas que derrière les rideaux je la regardais. Alors, écoutez, elle s’est approchée de la glace du petit salon, car elle a la manie des glaces comme moi, manie des tristes et des solitaires…..,

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En commun avec Kakfa ?

En 2016, la Cour suprême israélienne a rendu sa décision : les écrits de Kafka rejoindront la Bibliothèque nationale d’Israël.

Qu’en aurait pensé l’écrivain, lui qui écrivait dans son journal : « Qu’ai-je en commun avec les Juifs ? Je n’ai déjà presque rien en commun avec moi-même ».

A vrai dire c’est une amie qui m’a posé la question, pas très intéressante peut-être, de la judéité de Kafka, en me renvoyant à un texte qu’elle avait lu en ligne.

Je n’ai pu lui répondre que par la phrase précitée que je connaissais par coeur, ne m’étant jamais intéressé à cette judéité de l’écrivain, de tous écrivains à vrai dire, seule la judéité de Moise ou celle de Jacob, en ce qu’elle la constitue pouvant m’intéresser. Le reste (le solde dans l’écriture) n’est que succédané et intégration incidente d’un passé, comme tout écrivain maladroitement « adjectivé » par les chercheurs en herbe qui se recherchent… « Adjectivé », comme on dit désormais – ce qui me fait beaucoup rire-« genré »

En écrivant ça, je me fais assassiner par beaucoup. Mais tant pis.

Je me fais pardonner en livrant ci-dessous le texte que mon amie lisait.

Ceux qui s’intéressent aux écrivains « juifs » vont se régaler..

 

Une lecture juive de Kafka

Si nous pouvons lire aujourd’hui l’oeuvre de Kafka c’est grâce à son ami le plus proche, Max Brod. En effet, celui-ci, a sauvé cette oeuvre par deux fois. Kafka n’avait publié que peu de choses de son vivant, et dans ses derniers moments, se sachant atteint d’une tuberculose incurable il avait demandé à Brod, son exécuteur testamentaire, de brûler tout ce qui n’avait pas été édité.

Max Brod, conscient de la valeur des textes de Kafka, a transgressé ses dernières volontés.

De plus, pendant la seconde guerre mondiale, Brod est parti en Palestine en prenant soin d’emporter avec lui tous les manuscrits de Kafka, qui ont donc séjourné à Jérusalem pendant quelques années.

Là ne s’arrêtent pas les péripéties que connut l’oeuvre de Kafka ; après sa publication elle donna lieu à bien des malentendus, elle fut souvent mal comprise, interprétée de façon réductrice ou même totalement défigurée. En France, en particulier, on fit de Kafka, une sorte de philosophe de l’absurde, sous l’influence de Camus (cf. Le mythe de Sisyphe). En effet, on a traduit, tardivement en français son journal et sa correspondance, qui permettent de mieux comprendre ce que Kafka a voulu dire.

Il est vrai que Kafka a voulu faire de ses romans et de ses nouvelles des textes polysémiques, des textes dans lesquels se superposent de multiples couches de sens. 
Ces textes sont souvent des sortes de fables, de contes symboliques. Kafka adorait les contes et en particulier, comme il le dit souvent dans sa correspondance, les contes hassidiques.   »  Ce sont les seules choses juives dans lesquelles […] je me sente aussitôt chez moi « (lettre à Max Brod)

Cette polysémie a aussi brouillé les pistes : on a voulu faire de Kafka un existentialiste un crypto-chrétien, un marxiste, un anti-communiste, et bien d’autres choses encore. (Il existe des milliers de commentaires des textes de Kafka, ce qui constitue un phénomène unique dans le domaine des Lettres)

Mon but ici est donc de tenter de rendre à Kafka son vrai visage : Kafka est avant tout un auteur juif même si le mot  » juif  » n’apparaît pas dans son oeuvre ; (on y reviendra. Si son projet le plus visible, dans une première approche, est la volonté de faire une caricature de l’administration et de la bureaucratie, Kafka se place à l’intérieur d’une problématique juive.

Pour clore ce préambule je voudrais souligner que les questions qu’il pose, à propos de l’existence juive, sont aujourd’hui encore d’une remarquable actualité.

  1. L’enfant de l’assimilationKafka est né en 1883 dans une famille juive en voie d’assimilation. Dans sa prime jeunesse, cela ne lui pose aucun problème, puis, peu à peu, il va se sentir en exil dans cette assimilation et la vivre comme une douloureuse perte d’identité. Ce thème de la perte d’identité hante une très grande partie de son oeuvre, comme nous allons tenter de le voir dans un second temps. Mais en premier lieu voyons qui est cet enfant de l’assimilation.Il vit le jour à Prague, dans une Bohème qui fait alors partie de l’Empire Austro-Hongrois.
    L’émancipation des Juifs est là toute récente, elle date de 1848, durant le règne de François-Joseph. La révolution de 1848 concède aux Juifs les mêmes libertés que celles qui ont été accordées aux Juifs français par la Révolution française. D’où la grande reconnaissance que les Juifs de L’Empire vouaient à François-Joseph, et l’utilisation fréquente du prénom Franz pour nommer leurs fils.

    Kafka va donc assister à une mutation radicale de l’existence juive, et cela à l’intérieur même de sa propre famille : les Juifs qui viennent d’accéder à la citoyenneté s’engouffrent dans l’occidentalisation et l’assimilation, délaissant leur propre culture, leur propre tradition. Certains changent de nom, d’autres se convertissent au christianisme.

    Le tournant de 1848, est en effet, vécu comme une grande libération pour ces Juifs qui avaient été soumis à une réelle discrimination. Depuis longtemps, ils vivaient dans des  zones de résidence (comme c’était aussi le cas dans l’empire des tsars) pour  » ralentir  » la croissance démographique des Juifs, seul le premier né des enfants d’une famille juive pouvait obtenir une licence de mariage (sans le changement de 1848 le grand-père de Kafka n’aurait pas pu se marier.)

    Les parents de Kafka sont donc originaires de zone plus ou moins rurales, de shtetlech où l’on parlait le yiddish, le tchèque et parfois un peu l’allemand.

    Dans ces zones de résidence, l’étude des textes traditionnels et la pratique des mitzvoth restaient le coeur de la vie juive.

    Le grand- père paternel de Kafka avait une boucherie cacher, Hermann le père de Kafka quitta l’école très jeune (dans les écoles juives la scolarité n’était obligatoire que durant six années), pour livrer de la viande, puis il devint colporteur. Dans l’une de ses nouvelles : Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris, Kafka évoque l’enfance de son père, les Juifs sont présentés sous la forme de petites souris persécutées dont les enfants n’ont pas le temps d’être des enfants ; mais Hermann Kafka, le pauvre colporteur, va bientôt changer de situation. Les colporteurs correspondaient à un besoin du capitalisme naissant. Ils deviennent des commerçants et parfois même de riches industriels qui peuvent désormais partir pour la ville. Hermann s’installe à Prague, où peu à peu il se retrouve à la tête d’une entreprise prospère de bonneterie. A Prague, il va rencontrer Julie Löwy, dont la famille a aussi quitté la zone de résidence, c’est une famille aisée de brasseurs.

    Julie Löwy, la mère de Kafka vient d’une famille qui comptait un certain nombre d’érudits juifs. Kafka avoua souvent qu’il se sentait très proche de la lignée maternelle. Il note dans son journal :  »  Je m’appelle Amschel en hébreu, comme le grand-père de ma mère […] Un homme très pieux et très savant. « 1911

    Chez les Kafka, le magasin, la volonté de réussite sociale, ne laisse que peu de place à la pratique du judaïsme. On se contente d’aller à la synagogue pour les grandes fêtes. La famille va à la fois s’assimiler et se germaniser.

    En effet la ville de Prague est faite de trois communautés : la plus importante est la communauté tchèque, mais c’est aussi la plus modeste sur le plan économique ; il y a une communauté allemande plus puissante, et les Juifs, troisième communauté, veulent s’identifier aux allemands et idéalisent la langue allemande qui est la langue du pouvoir.

    Hermann Kafka veut pour son fils une éducation qui lui ouvre les portes de la réussite sociale. Franz fera donc un cursus primaire et secondaire dans des écoles allemandes (il y a tant de Juifs dans le lycée que fréquente Kafka que l’institution admet dans ses murs la présence d’un rabbin chargé de l’éducation religieuse.) Par la suite,

    Kafka, entreprend des études de droit : les étudiants juifs choisissent souvent des professions libérales (avocat ou médecin) dans lesquelles ils risquent moins de se heurter à l’antisémitisme virulent qui continue à exister dans l’empire Austro-Hongrois, en particulier dans les administrations. On retrouve dans bien des textes de Kafka l’empreinte laissée par ses études de droit. Cependant, Kafka décide de ne pas devenir avocat. Il veut un emploi qui lui laisse du temps pour écrire. Finalement il travaillera dans une compagnie d’assurance semi-étatisée. (Il pourra y entrer grâce au soutien d’amis, car, en principe, cette administration n’emploie pas de Juifs).

    A l’époque de ses études, Kafka ne s’intéresse pas au judaïsme : comme il l’écrira plus tard dans la lettre au père, il n’aime pas accompagner ses parents à la synagogue car il ne comprend pas les prières en hébreu. Il voit là, de plus, une sorte de judaïsme mondain.

    Une affaire grave d’antisémitisme se déroule en 1901 : une rumeur de meurtre rituel provoque dans les rues de Prague de violentes manifestations antisémites, dont Kafka ne semble avoir rien dit. Kafka se sent attiré par les courants libertaires de Prague et même l’athéisme

    Mais l’attitude de Kafka vis à vis du judaïsme va se transformer radicalement, peut-être sous l’influence de ses amis les plus proches, (ils sont tous juifs), mais >surtout, grâce à une rencontre : celle d’une troupe de théâtre yiddish venue de Lemberg (1911.) La découverte de cette troupe tient une très grande place dans le journal de Kafka. Le responsable de la troupe, Löwy devient pour Kafka un ami. Ainsi, il fait connaissance avec des Juifs beaucoup moins assimilés que ceux qu’il voit autour de lui, des Juifs qu’il trouve  » authentiques « , car ils ne sont pas encore vraiment éloignés de la Tradition. Grâce à ces comédiens Kafka renoue plus ou moins consciemment des liens avec ses ancêtres maternels.

    Dans les Recherches d’un chien (Pléiade t. II) il raconte sa rencontre avec les hassidim de la troupe de façon très imagée. Tout cela le conduit à remettre en question l’éducation qu’il a reçue. Dans La lettre au père (texte fondamental pour comprendre Kafka) il reproche violemment à son père de ne lui avoir transmis qu’un  » fantôme de Judaïsme « 

    Désormais Kafka oppose les Juifs de l’Est, si mal perçus par les Juifs germanisés, et en particulier par son père, aux Juifs de l’Ouest. Les premiers sont à ses yeux des Juifs  » authentiques  » conscients de leur culture et de leur histoire ; alors que les autres veulent oublier leur identité.

    A partir de 1911, Kafka regarde tout autrement l’assimilation. Et la critique de l’assimilation prend une place centrale dans son oeuvre.

  2. L’assimilation comme perte d’identitéA partir de la rencontre avec la troupe des comédiens de Lemberg ,Kafka s’engage dans un cheminement opposé à celui de ses parents On peut parler d’une sorte de  » désassimilation  » ou selon l’expression de Stéphane Moses, de  » dissimilation « . L’assimilation est désormais vécue par Kafka comme une souffrance. Il se sent à la fois dans et hors du Judaïsme.Dans son cheminement, la première étape est une analyse de ce qu’est l’assimilation et cela, à l’aide de ses romans et de ses nouvelles.

    Quatre thèmes sont au centre de cette analyse :

    • le thème de l’oubli
    • le thème de l’hybridation
    • le thème de l’identité
    • le thème de la culpabilité
    1. L’oubliL’assimilation est d’abord un oubli. Alors que le  » Zahor !  » Souviens toi ! est au coeur du Judaïsme, l’assimilé veut oublier ses racines, oublier la Tradition, C’est à dire l’Etude des textes sacrés, et la pratique des  » mitzvoth « , des commandements. Il veut oublier les langues juives ; il veut parfois oublier jusqu’à son nom. Il dévalorise sa culture d’origine, il la considère comme périmée et survalorise la culture du pays d’accueil.

      Kafka nous a laissé un certain nombre de portraits féroces de l’assimilé.

      Par exemple dans une nouvelle intitulée : Communication à une Académie (Kafka, oeuvres complètes, la Pléiade T II) l’assimilé est présenté sous l’apparence d’un singe (une fois encore Kafka écrit un conte). Ce singe ne veut plus rien savoir de ses origines, il les a oubliées :  » Mes exploits n’auraient pas été possibles, si j’avais voulu m’opiniâtrer à songer à mes origines […] mes souvenirs s’effacèrent de plus en plus « 

      Il se souvient seulement de s’être retrouvé (ou senti ?) dans une cage (le Judaïsme), cage dont il voulait sortir au plus vite. Alors il invente une solution : il imite les humains, il se met à parler, bref il devient un singe savant. On le sort, bien sûr, de sa cage et on l’emploie dans des cabarets. Kafka fait dire au singe :  »  J’ai acquis la culture moyenne d’un Européen […] cela m’a aidé à sortir de la cage « 

    2. L’hybridationL’assimilé ne peut tout effacer, il reste en lui quelque chose de ses origines : il est donc un mixte, un hybride. Le thème de l’hybride tint une grande place dans l’oeuvre de Kafka. Le singe-homme est un hybride, on a déjà rencontré des souris qui sont humanisées, un chien qui s’interroge sur son histoire (cf Les recherches d’un chien in O. Complètes Pléiade T II ).

      Autres exemples très intéressants : le chat-agneau qui apparaît dans  » Un croisement « . La bobine de fil en forme d’étoile, évoquée dans :  » Le souci du père de famille  » (Pléiade t II)

       » Un croisement  » (Pléiade t II)

      Le héros de l’histoire a reçu, en héritage de son père, un étrange animal  » moitié chaton, moitié agneau  » qui  vit en symbiose avec lui ; comment ne pas voir dans cet hybride le  » fantôme de Judaïsme » transmis à Kafka par son père ?

      Cette bête n’est pas un véritable chat, elle ne sait pas miauler ; elle n’est pas un véritable agneau, elle attaque les agneaux. Elle est un mixte, en plus elle voudrait être un chien, et souffre tant de sa condition qu’elle souhaite mourir sous le couteau du boucher.

      Ainsi dans ce conte il y un agneau, un chat, une allusion au chien et au couteau du boucher. On retrouve ici bien des éléments de  » had gadia  » le chant qui est chanté à la fin du Séder (le repas pascal). (Voir M. A. Ouaknin : Et c’est pourquoi on aime les libellules)
      Les enfants Kafka percevaient le rituel du Seder, déformé par leur père, comme une caricature comique.

      Par delà ce conte , Kafka évoque donc ce qu’était devenu le judaïsme dans sa famille, et plus précisément cette  » mixture   » qui tenait lieu de Séder

      Le souci du père de famille

      Un père de famille abrite chez lui un curieux hybride : qui se nomme Odradek. C’est un objet et un être humain. Son nom lui même est étrange, c’est peut-être un mélange de slave et d’allemand ; en réalité on ne sait pas d’où vient ce nom. Odradek est une bobine de fil qui parle, mais surtout c’est une étoile ; les fils qu’elle porte sont cassés et embrouillés. Cette bobine se déplace avec une béquille, si on lui demande  » où habites-tu ?  » Elle répond :  » Pas de domicile fixe « . Le père de famille s’inquiète : que va devenir Odradek ?  » Peut-il donc mourir ? « 
      La nouvelle se termine ainsi.

      L’étoile : c’est bien sûr, le peuple juif ; les fils sont cassés : au fil des génération quelque chose s’est brisé : la transmission ne fonctionne plus comme avant. L’Etat juif n’existe pas à l’époque : Odradek n’a pas de domicile fixe. Le peuple juif perd sa culture, il marche avec une béquille ; est-il en voie de disparition ? s’inquiète Kafka.

    3. L’identitéL’assimilé est donc un hybride, enfoncé dans l’oubli. Il devient ainsi un homme sans qualités. Un homme qui, s’il s’interroge vraiment sur lui-même, comme le fait Kafka

      ne sait plus très bien qui il est. Dans une lettre à sa première fiancée : Félice Bauer

      Kafka écrit : les uns font de moi un écrivain allemand, les autres un écrivain juif ;  « qui  suis-je ? « 

      Kafka se sent lui même un hybride et en souffre. La question : qui suis-je ? traverse toute son oeuvre. Dans son journal il note qu’il manque  » de sol, d’air et de loi « 

      A mesure qu’il avance dans sa réflexion sur l’assimilation, il transforme ses personnages : il perdent leur identité, ce qui se traduit par l’effacement de leur nom.

      Les héros des deux grands romans inachevés et posthumes, Le Procès et Le Château, sont respectivement Joseph K et K- ( Il existe de nombreuses interprétations de cette disparition des noms-… K/Kafka K/le nom juif qu’on cache, à l’époque etc…)

      Pour Marthe Robert le défaut de nom renvoie à un défaut d’être du Juif qui perd son identité.

    4. La culpabilitéLe thème de la culpabilité apparaît dans bien des textes de Kafka : dans La lettre au père, dans bien des nouvelles, mais surtout dans Le Procès.

      Rappel  des grandes lignes de ce roman posthume et inachevé : Joseph K.  » sans avoir rien fait de mal  » est arrêté un matin. De quoi l’accuse -t-on ? Les deux hommes qui viennent l’arrêter ne lui donnent pas la raison de cette arrestation. Commence alors pour ce modeste employé de banque un long périple à travers les méandres de l’administration judiciaire, logée dans des lieux glauques. Joseph K. voudrait savoir de quoi on l’accuse. Il voudrait rencontrer le tribunal suprême, organiser une défense ; mais toutes ses démarches restent vaines. Finalement, il se laisse dévorer par la machine judiciaire, qui le condamne à mort.

      Ce roman contient une superposition de sens : il peut être une critique de la justice, il peut avoir un sens métaphysique (on y reviendra), mais il s’agit aussi là d’une auto-accusation : Kafka s’est toujours senti culpabilisé par son père, il se sens coupable de décevoir Félice Bauer, sa fiancée  (il vient de rompre ses fiançailles). Mais il y a aussi et surtout la culpabilité de qui rêve parfois d’avoir grandi comme un petit juif du shtetel.

      La culpabilité de celui qui ne se sent pas un  » Juif authentique « 

      Pour terminer l’exploration de la méditation de Kafka sur l’assimilation il est indispensable de faire le détour d’un autre roman posthume et inachevé : Le Château. Là aussi il s’agit d’un texte polysémique : Brod lui-même propose au moins deux interprétations de ce roman. Dans l’une de ces deux interprétations il fait du Château le récit d’un voyage juif en terre hostile ; ou encore la quête d’une impossible assimilation. Rappel :K. un étranger a été appelé pour exercer le métier d’arpenteur, dans le domaine du comte west-west. Il arrive dans un étrange village surmonté d’un château. K. veut s’intégrer au village mais n’y parvient pas, il est rejeté. Il voudrait exercer la tâche pour laquelle il a été appelé mais son dossier s’est perdu dans les rouages de l’administration qui siège au château. Il voudrait donc parvenir jusqu’au château, mais c’est pour lui impossible. Il a une liaison avec Frieda, une femme du village ; il pense l’épouser et ainsi s’intégrer plus facilement, mais le projet de mariage échoue. Au contraire de Joseph K. dans le Procès, qui baisse les bras devant l’administration , K. se bat pour son droit à être considéré comme les autres, mais en vain. Dans une des fins possibles (Kafka n’a laissé que des ébauches de fins) K. meurt d’épuisement.

      Kafka semble décrire ici le périple de l’assimilé qui cherche vainement à être totalement intégré (à l’époque de Kafka c’est encore particulièrement difficile). A souligner que le Comte, invisible, qui règne au château s’appelle West-west ou Ouest-ouest, son nom symbolise à lui tout seul l’occidentalisation dont rêve le Juif de l’ouest. La tentative de mariage avec Frieda rappelle que le mariage mixte a été parfois vu par les Juifs d’alors comme une sorte de porte ouverte vers l’assimilation. A l’époque où il écrit Le Château, Kafka est déjà sioniste.

      Ce roman fait d’ailleurs penser à un des premiers textes littéraires de T. Herzl :Le nouveau ghetto où il est dit que l’assimilé se heurte à des murs, comme dans le ghetto, mais cette fois les murs sont des murs invisibles.

    Ainsi une bonne partie de l’oeuvre Kafka peut être interprétée comme l’expression de la souffrance d’un écrivain qui se sent à distance de ce qu’il voudrait être, qui se sent dans un  » entre-deux  » difficile à vivre ; mais il faut aussitôt ajouter que Kafka a trouvé, à sa façon, le chemin du retour vers le Judaïsme.

  3. Le chemin du retour
    1. Intérêt pour la culture juiveDepuis sa rencontre avec la troupe de théâtre yiddish Kafka lit des ouvrages concernant l’histoire et la culture juive. Il lit la Bible en allemand, mais il va bientôt la lire en hébreu. En effet, à partir de 1917 Kafka apprend l’hébreu.
    2. Etude de l’hébreuAu moment de sa Bar-Mitzvah, Kafka n’a pas étudié l’hébreu ; il a simplement appris un texte par coeur. Il commence l’hébreu moderne en autodidacte, puis il prend des leçons avec le fils d’un rabbin de Prague.Par la suite, il travaille avec Jiri Langer, un ami, qui a passé un certain temps en Galicie pour étudier avec le rabbi de Belz ; Langer lui enseigne l’hébreu et lui parle aussi beaucoup du Hassidisme. Son dernier professeur d’hébreu sera une étudiante venue de Jérusalem : Puah Ben, la fille d’un intellectuel, ami de Ben-Yehuda.

      A noter que Félice, sa fiancée berlinoise, lui avait parlé des conférences de G. Scholem qui donnait une grande importance au retour à l’hébreu. L’étude de l’hébreu permet à Kafka de lire des passages de la Torah avec les commentaires de Rachi.

    3. SionismeUne autre raison explique l’intérêt de Kafka pour l’hébreu : il adhère en effet, à l’idéal sioniste en 1917 ; Brod avait tenté, en vain, de le convaincre auparavant ; mais 1917 c’est la date de la déclaration Balfour. Le sionisme ne semble plus une pure utopieKafka voit certains de ses amis partir pour la Palestine. Ces départs lui semblent un vrai miracle ; il écrit à sa soeur Valli :  » C’est déjà quelque chose d’énorme de prendre sa famille sur son dos, et de la transporter en Palestine. Que tant d’hommes le fassent ce n’est pas moins un miracle que celui de la mer rouge. « 

      Il a une vision plus ou moins mystique du sionisme : la  » montée  » en Palestine devrait permettre au peuple juif de reconstruire son identité.

    4. DoraA propos du retour de Kafka vers le judaïsme, il faut aussi évoquer sa rencontre avec Dora Dymant, qui sera sa dernière compagne. Kafka, qui a rompu à plusieurs reprise des fiançailles, rencontre, peu de temps avant sa mort, une jeune femme avec laquelle il s’installe à Berlin. Dora vient de Pologne, c’est une très bonne hébraïsante, elle a grandi dans un milieu hassidique dont elle s’est un peu éloignée ; mais elle connaît parfaitement la tradition juive et apporte beaucoup à Kafka : ensemble ils travaillent des textes traditionnels.A Berlin, Kafka suit des cours de Talmud à l’Académie pour l’étude du judaïsme. Kafka note dans son journal :   » l’Ecole du judaïsme est pour moi un havre de paix dans ce Berlin féroce et dans les féroces contrées de ma vie intérieure. « 

      A Berlin encore, Kafka et Dora forment le projet de partir en Palestine. Mais Kafka est depuis longtemps miné par la tuberculose, il meurt en 1924. Il sera enterré religieusement dans le cimetière juif de Prague.

    Kafka a donc suivi un itinéraire diamétralement opposé à celui de ses parents. Il fait partie de ces enfants de l’assimilation qui ont cherché, parfois de façon pathétique, à retrouver des racines. (cf . :G. Scholem par exemple.) C’est là une démarche qui pour nous garde encore tout son sens.

Conclusion

Deux questions

  • Comment qualifier le judaïsme de Kafka ?
  • Pourquoi dans ses oeuvres de fiction n’a-t-il jamais employé le mot  » juif  » ?
  • Le judaïsme de KafkaKafka est resté un juif atypique : il n’a jamais pratiqué les  » mitzwoth « , les commandements. Dans une nouvelle intitulée Dans notre synagogue il se compare à une petite martre qui n’est ni du côté des hommes ni du côté des femmes, elle se tient à distance accrochée à une grille, vers le balcon des femmes.On a souvent fait de Kafka un athée, le penseur d’un monde sans Dieu. Max Brod a refusé ce point de vue. Pour lui on trouve chez Kafka   »  les prémisses de la foi, conquises sur un scepticisme radical  » (Brod : Kafka)

    Il semble que pour Kafka il existe une transcendance, mais elle est inconnaissable. Plusieurs textes de Kafka peuvent donner lieu à une interprétation théologique. On s’arrêtera simplement à un passage célèbredu Procès :  » Devant la Loi. « 

    Un  » homme de la campagne  » (ou de la terre) veut accéder à La Loi. Il se heurte à un gardien qui lui refuse l’entrée   »  pour le moment « . Le temps passe, l’homme vieillit, au seuil de la mort il demande pourquoi personne d’autre ne tente de franchir cette porte.  » Elle n’était faite que pour toi   » répond le gardien. Mais l’homme a posé cette question trop tard. Il ne pénètrera pas dans la Loi, pourtant avant de mourir il voit luire une lueur du coté de la Loi.

    On peut voir là le portrait d’un  » Ham ha’haretz  » (Kafka ?) d’un ignorant, qui ne pose pas les bonnes questions ; ou bien qui se trouve face à un inconnaissable dont seule se montre la lumière (la  » chéhina  » – présence sur terre de la transcendance ?)

  • Pourquoi Kafka a-t-il  » censuré  » le mot  » juif  » dans ses textes de fiction ?Kafka a voulu donner à ses textes une connotation fantastique ; pour cela il efface presque tous les repères : pas de problématique juive explicite ; la psychologie des personnages est réduite au minimum ; le temps et l’espace sont estompés. Il obtient ainsi une atmosphère énigmatique et étrange.L’absence de repères clairs engendre aussi la polysémie recherchée par Kafka. On peut faire de ses textes une  » lecture infinie « , selon l’expression de D. Banon. Ainsi le lecteur est appelé à faire une exégèse, conformément à la tradition juive de la lecture.

    Enfin, Kafka a voulu aller du particulier à l’universel  : il est passé de la difficulté d’être un Juif à la difficulté d’être un humain.

  • LE TEXTE EST COPIE DU SITE DU CERCLE BERNARD LAZARE DE GRENOBLE. JE N’AI PAS VU LE NOM DE L’AUTEUR
  • https://www.cbl-grenoble.org/3-cbl-grenoble-8-action-7-page-0.html

Sens

Suite de « Structure », billet précédent. La tarte terminée, le disputailleur forcené, au demeurant fort sympathique mais, connaissant, par je ne sais qui, ma propension à la recherche d’une structuration du monde (le rêve de l’intellectuel : un résumé définitif, intangible du monde) a continué à m’houspiller… Gentiment.

Comment disait-il, on me dit que vous vous intéressez à la Cabale, ce qui est, d’ailleurs ajouta-t-il, non sans raison, incompatible avec votre spinozisme notoire (mais qui lui a soufflé des choses de moi ?). Donc il y a du « sens ». Pas celui des relations matérielles dévoilées dans et par le structuralisme, continua-t-il, mais bien un sens caché qui est le « destin du monde ».

Le convive avait du préparer la disputatio. Ça devait être un théologien sans kippa ou soutane, peut-être un lecteur de la revue des jésuites (« Études ») et sûrement, pour enrober le tout, un hegelien.

Et à cet instant, j’ai sorti mon smartphone, ouvert mon application de lecture de livres numériques et j’ai cité Rosset, les autres invités, stupéfaits, maintenant en suspens leur cuillère au-dessus de la tasse de café…

J’ai lu ceci : c’est Clément Rosset (Traité de l’idiotie)

« si le philosophe peut, en toute justice, s’étonner que les choses soient (qu’il y ait de l’être), il ne devrait en revanche nullement s’étonner que les choses soient justement telles qu’elles sont, y subodorant ainsi on ne sait quelle signification occulte. Signification obscure autant que tautologique : si les choses sont justement ce qu’elles sont, ce n’est pas par hasard, décide une certaine raison philosophique (alors que la véritable raison ordonnerait plutôt de penser : si les choses sont ce qu’elles sont, c’est qu’elles ne peuvent échapper à la nécessité d’être quelconques). Le grand philosophe de la signification imaginaire est Hegel : celui qui pense que tout le réel est rationnel, que rien n’arrive au hasard, que tout ce qui se produit est la marque d’un destin secret qu’il appartient au philosophe de comprendre et de dévoiler. À l’envers du déroulement anodin de l’histoire, le philosophe hégélien lit la signification et la nécessité de ce qui se produit, apparemment mais seulement apparemment, sans finalité ni raison ; dès lors toute réalité se double d’une signification imaginaire. Hegel n’admet le réel que pour autant que celui-ci signifie ; c’est pourquoi il méprise profondément les mathématiques dont il sait, avant Russell, qu’elles constituent un langage, clair et précis, mais qui ne parle de rien et ne transmet pas de message. Le véritable réel, pour le philosophe hégélien, est fait d’une autre étoffe.

Et j’ai ajouté que la recherche d’un sens caché était féconde pour celui qui était persuadé qu’il n’y en avait pas et le démontrait autant que pour celui qui, religieusement, dans l’obscurité des signes le trouvait ou, du moins se persuadait de son existence. Et que même Einstein, dans son célèbre texte sur Dieu était persuadé de l’existence d’un sens (un design au sens américain)

Et que cette contradiction, je l’assumais, comme un passage de la pluie au soleil, comme le miel contre le vinaigre. Que c’était ce balancier chaotique qui définissait le monde. Dans sa contradiction qui est aussi une contrariété.

J’ai entendu un cuillère tomber bruyamment dans une tasse….

Structure

Il est très difficile de ne pas être constamment ramené à la volonté, aux destins, à l’homme, empire dans l’empire, au sujet libre, conscient, désirant et encore maître de ses instants, caressant de son pouvoir inextinguible le ciel, près des dieux.

Lorsque l’on se place dans une vision structurale du monde et des relations qui le tissent, nul ne veut sortir de soi. À vrai dire effacer les mots convenus qui ne sont que convenus, sous-tendus par le vide cartésien du penseur qui est.

Le « je » royal, donc facile.

« Mais comment peut-on être structuraliste, un sujet, un homme sans son fabuleux pouvoir ? »

C’est ce que j’ai entendu à l’heure du dessert d’un déjeuner d’aujourd’hui.

J’ai mangé ma tarte, sans répondre. De peur d’être accusé de faiseur, de pédant et, surtout, de chose sans âme agissante.

Alors, pour ceux que ça intéresse, je colle ici, l’introduction aux Cahiers de l’Herne consacré à Claude Lévi-Strauss, un texte, toujours sous la main quand je me perds dans les impérialismes sartriens toujours inconscients et tenaces, écrit par Yves-Jean Harder.

Lisez, ce n’est pas rébarbatif. Et lumineux. Long, mais lumineux. Lisez, il vous en restera quelque « chose ».

Préface Cahiers de l’herbe sur CLS.

L’accès par la distance

Yves-Jean Harder.

Devant une œuvre sans concession, avec elle-même comme avec le lecteur que la curiosité a conduit jusqu’à elle, on doit rappeler l’avertissement de Dante : Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate. N’attendez de Lévi-Strauss aucune consolation à vos souffrances, aucune indulgence ni pour les illusions dont vous vous êtes bercés, aucune complaisance pour les fluctuations de vos états d’âme. Ne cherchez pas un écho à vos problèmes localisés, rétrécis aux dimensions de votre moi ; cessez d’appeler monde l’extension imaginaire de votre chambre, de votre quartier, de votre profession, de votre famille, de vos pratiques sociales, culturelles, affectives, sexuelles, morales, politiques, les vôtres et celles de votre tribu. Ne croyez pas non plus que vous partagerez par sympathie la vie d’hommes qui vous sont étrangers ; vous ne les comprendrez pas plus qu’ils ne vous comprennent. Il ne s’agit pas de comprendre, mais d’apprendre. Pour entrer dans cette œuvre, une seule condition est nécessaire : n’en attendez pas l’édification, renoncez à la piété, à cette tension de l’âme vers une parole qui donne un sens à l’existence, qui conforte le moi dans ce qu’il est, qui le rassure devant l’inéluctable de la perte et de l’insignifiance ; vous ne trouverez rien qui alimente votre indignation ni votre colère et qui vous encourage à vous battre pour de nobles causes. Si on appelle philosophie la tentative renouvelée « d’aménager un refuge où l’identité personnelle, pauvre trésor, soit protégée1 » – il faut abjurer cette version moderne du discours pieux.
Laisser toute espérance ? Pas tout à fait, il en reste une : par-delà l’ascèse de l’étrangeté des objets et des méthodes, celle d’une sagesse désabusée qui correspond au sentiment que rien de ce qu’on vit n’est essentiel, parce que le moi est une illusion, une construction imaginaire nécessaire pour s’adapter à l’environnement social2. Mais le travail de détachement de soi n’est pas le résultat d’une pratique corporelle, ni d’une règle religieuse : elle procède de la connaissance. Tout ce qu’on peut espérer, c’est mieux connaître : mieux connaître son objet, ce qui signifie en même temps mieux se connaître soi-même comme objet, se savoir objet, et par cette objectivation de la subjectivité, gagner en lucidité et en sérénité. C’est du moins ce qu’on découvre au terme d’un processus de connaissance, lorsque vient le moment d’avoir une vue d’ensemble sur le chemin parcouru, et de rassembler en un seul coup d’œil les étapes dispersées de l’enquête – ce que fait Lévi-Strauss dans le chapitre récapitulatif des Mythologiques, le finale de L’Homme nu –, et que l’auteur fait retour sur soi autant que sur son œuvre, pour s’y retrouver, non pas comme le producteur génial, le créateur, d’une série d’inventions conceptuelles ou de découvertes scientifiques, mais comme son objet même, épuré de toutes les croyances auxquelles la première personne était jusqu’ici attachée.
Au moment du détachement, celui où l’auteur abandonne le processus de production du livre pour le donner au lecteur et l’oublier3, l’auteur découvre qu’il n’a pas eu d’autre objet que soi, le savant qu’il n’a pas connu autre chose que lui-même. Il ne le savait pas, parce qu’il continuait à se croire, par une méconnaissance propre au sentiment d’identité personnelle du moi, différent de son objet. La connaissance rend possible, du moins partiellement, une autre identification à l’objet. Le fait que cette connaissance s’appelle anthropologie n’est pas indifférent à ce moment de détachement et d’identification ; mais il faut se garder de raccourcis trompeurs. On dira : cessant de me connaître comme cet individu, avec lequel se confond mon sentiment personnel, je me connais comme homme, je comprends en quoi je n’existe que dans cette relation à l’autre homme. On pourrait appeler cela une identification sociologique : je m’élève de l’ego au socius, de l’individu isolé à l’être avec autrui. Mais celui avec lequel je suis en relation, dont je dépends aussi bien pour ma subsistance que pour le développement de mes facultés proprement humaines, comme le langage, l’adaptation à la vie en commun et les vertus éthiques qui en résultent, est un proche, et la relation augmente en raison de la proximité. Connaître la société, c’est connaître l’ensemble des connexions, le réseau d’interactions qui n’est pas le lieu abstrait des hommes en général entre eux, mais qui constitue le groupe d’hommes auquel j’appartiens, dont je suis un agent. La connaissance sociologique est agissante ; elle vient de la pratique et retourne à la pratique – sous quelque forme que ce soit, conservatrice ou révolutionnaire ; elle n’est pas une connaissance pure, et ne conduit pas au détachement.
C’est pourquoi l’anthropologie est un autre nom de l’ethnologie. Il ne s’agit pas d’une simple question de terminologie associée à celle d’une classification des sciences : la sociologie et l’ethnologie n’appartiennent pas au même genre de connaissance, et ne favorisent pas la même disposition théorique, ni la même sagesse. La voie de l’anthropologie se sépare de la philosophie, mais tout aussi de la sociologie, qui en est d’une certaine manière le prolongement. L’ethnologie appartient aux sciences de la nature, dont elle est une récapitulation ; elle désigne le moment où la connaissance pure fait retour sur soi pour se comprendre comme identique à son objet, où la nature, s’étant déposée dans les cultures les plus diverses, est connue à travers la connaissance de ces cultures ; elle n’est donc pas une science humaine, ni même une science sociale – pour autant que ces termes dénotent une rupture entre l’ordre de la nature et celui de la culture4. Aussi l’ethnologue est-il, en principe sinon en fait, « un minéralogiste, un botaniste et un zoologiste, et même un astronome5 », ce qui n’est pas le cas du sociologue.
Lorsque Lévi-Strauss se dirige vers l’ethnologie, l’enjeu est autant une rupture avec la sociologie qu’avec la philosophie. Il s’est expliqué sur ce dernier point dans des pages célèbres de Tristes tropiques6 : la philosophie désigne, dans la pratique dominante de l’enseignement français telle qu’elle a été définie par Victor Cousin, l’apprentissage d’une rhétorique dont la seule utilité est politique. Lévi-Strauss a été tenté pendant un certain temps par cette voie, qui correspondait à son engagement socialiste7. Une fois qu’il eut prouvé, en réussissant brillamment l’agrégation, qu’il pouvait exceller dans cette gymnastique verbale sans contenu, elle lui est apparue vaine, sans rapport ni avec les progrès scientifiques, ni avec la sagesse. Un philosophe qui voulait travailler dans le champ scientifique se tournait alors vers la sociologie, qui avait sa place à l’Université. Mais la sociologie française, celle de Durkheim et de ses disciples, n’attirait pas plus Lévi-Strauss que le bergsonisme, pour des raisons analogues : il voyait en elle une « tentative d’utiliser la sociologie à des fins métaphysiques8 ».
La sociologie, tout en adoptant une méthode qui traite les faits sociaux comme des choses et rejette toute transcendance, maintient une intention théologico-politique – métaphysique – propre à la philosophie (notamment celle d’Auguste Comte), qui est de poser le primat de l’unité du social non seulement sur les individus qui composent la société, mais sur l’intellect, dont les catégories sont définies à partir du besoin de cohésion du social. Cela revient à traiter la société humaine comme un empire dans un empire, c’est-à-dire comme une unité d’une autre nature que celle d’une société animale, d’un organisme vivant, d’un cristal, d’un paysage ou d’un tas de sable, autrement dit à lui attribuer une âme, une forme substantielle. Si l’on veut au contraire rester fidèle au principe scientifique énoncé par Durkheim, et maintenir la distance entre la sociologie et son objet, considéré comme une chose, il faut que l’intellect connaissant ne soit ni une partie de l’intellect divin – émancipation réalisée par le kantisme – ni un reflet de l’ordre social ; et, par suite, penser une unité qui ne soit ni divine ni spirituelle ni politique. Tel est le procédé de toutes les sciences de la nature ; l’anthropologie est une discipline comparable à la géologie : sa tâche est de trouver un ordre à partir d’un désordre apparent. La psychanalyse a ouvert la voie : « Quand je connus les théories de Freud, elles m’apparurent tout naturellement comme l’application à l’homme individuel d’une méthode dont la géologie représentait le canon9. »
L’objet de la connaissance purifiée des intentions édifiantes (religieuses, morales ou politiques) est toujours le même, quel que soit le domaine dans lequel on le recherche, quelle que soit sa spécification dans les différentes disciplines scientifiques. Cet objet s’appelle une structure. En 1930, Raymond Ruyer écrit : « Il n’y a de réalité que d’une seule sorte : la réalité géométrico-mécanique, la forme, la structure. Toute la diversité du monde réel ne vient que de la diversité des formes10. » La tâche de l’anthropologie, en tant que discipline scientifique, est de considérer les réalités proprement humaines, qui sont faites de signes, comme des structures, de la même façon que le chimiste cherche à établir la structure d’une molécule en expliquant comment les atomes qui la composent se combinent selon les valences de leur propre structure. Cela ne signifie pas que les signifiants – les mots de la langue, les discours, les institutions sociales, les pratiques sociales, les coutumes, les mythes – soient des composés chimiques ; pas plus que la structure de la cellule n’est identique à celle du cristal. Qu’il y ait différentes sortes de structures n’empêche pas que le scientifique ait toujours affaire à des structures. Celles-ci ne sont donc pas des catégories par lesquelles il procéderait à l’analyse d’une réalité qui serait en elle-même sans structure. Ce serait sans doute la thèse à laquelle il faudrait se ranger si on admettait, avec l’idéalisme transcendantal, que l’entendement donne ses lois à la nature11. Mais la structure n’a pas, comme la catégorie kantienne, de statut transcendantal : elle n’est pas une condition générale de l’apparition d’un objet de l’expérience possible ; elle est découverte a posteriori, à partir d’une expérience qui est recueillie par des procédés différents d’investigation et d’enregistrement dans les différents champs du savoir.
Le scientifique, lorsqu’il a affaire à une réalité qui se présente à lui « comme un immense désordre qui laisse libre de choisir le sens qu’on préfère lui donner », dans l’enchevêtrement des « parois abruptes, éboulements, broussailles, cultures12 », ne peut pas être certain par avance qu’il trouvera une structure, une différence dans les roches, révélée par un imperceptible ombrage dans les végétations affleurantes ; il ne peut pas non plus savoir par avance quelle sera la structure qu’il découvrira. L’anthropologue ne sait pas par avance que les règles de la parenté qui ont été relevées par les observateurs en Australie, chez les Kariera, peut s’expliquer par la structure d’un groupe de Klein13. De la même façon, l’étude des mythes n’est pas l’application d’un schème donné par avance – la formule canonique du mythe – à des relevés mythologiques indéfiniment variés. Cet empirisme, qui appartient à toute démarche scientifique, met l’anthropologie sur le même plan que toutes les autres sciences dans l’architectonique que se plaisent à ériger les philosophes pour exercer leur pouvoir souverain. Si l’anthropologie ne prétend pas au statut de science fondamentale – parce qu’une telle prétention est en elle-même invalidée par l’impossibilité où se trouve la science d’établir a priori les catégories universelles et nécessaires de l’entendement humain, que celui-ci ne découvre qu’au cours de l’exploration des structures – elle ne peut pas à l’inverse être reléguée au statut préscientifique d’une description, d’un simple relevé historique.
Le terme de structuralisme désigne la même chose que la science de la nature galiléenne, et l’usage qui le restreint à la science du symbolique – compris comme propriété de l’homme en tant que producteur de signes et soumis à l’ordre du signifiant – est maladroit, voire contradictoire, puisque la véritable nouveauté d’une anthropologie structurale est d’avoir rendu possible une étude de la culture conforme aux règles générales des sciences de la nature modernes. Bien loin d’isoler la culture dans la nature, il s’agissait de remettre la culture dans la nature, et d’abolir le dualisme par lequel la piété, vertu politique de soumission, maintenait l’originalité de la connaissance de l’homme par rapport à la connaissance de la nature. La résistance que le spiritualisme ou le mysticisme, subsistant même sous une forme larvée dans les sciences les plus progressives, opposent à la naturalisation de l’esprit se traduit par le principe herméneutique selon lequel l’homme ne connaît l’homme qu’en le comprenant, qu’en retrouvant dans ses productions signifiantes un sens qu’il saisit parce qu’il s’y retrouve, c’est-à-dire un sens qui renforce le moi dans la jouissance qu’il a de lui-même. La science part du principe opposé : on ne connaît bien que ce à quoi on ne peut pas s’identifier, ce qu’on ne comprend pas, ce qui peut être saisi du dehors – bref, un objet. Expliquer un signe, c’est montrer la cohérence de son association à d’autres signes, ce n’est pas chercher, derrière les signes, un sens qui puisse satisfaire mon « vain espoir qu’un sens caché derrière le sens se révèle14 ».
L’extériorité résulte de la situation d’observation : « Les structures n’apparaissent qu’à une observation pratiquée du dehors15. » Cette évidence de méthode a pour conséquence que l’anthropologie ne peut être structurale que comme ethnologie. La sociologie est au contraire impliquée dans le processus qu’elle étudie. L’ethnologie maintient l’observateur dans la situation de l’étranger : son but, en tant que scientifique, n’est pas de s’intégrer à la communauté dont il relève les usages, ni de mettre en pratique les règles que l’analyse met en lumière. Quel que puisse être le jugement qu’il porte16, dans cette partie de lui-même qui use de la première personne et qu’il doit dissocier de l’observateur, sur ce qu’il observe – et rien ne lui interdit d’éprouver goût ou dégoût, d’approuver ou de désapprouver –, ce jugement ne pourra jamais être confondu avec celui que porte le sujet observé dans les pratiques qui sont les siennes, parce que la différence entre mes pratiques, qui appartiennent à la culture de l’observateur, et leurs pratiques, celles de la culture objet, est irréductible. L’étrangeté de fait, qui est liée à la condition de la culture comme différenciation de l’humanité d’avec elle-même, qu’aucune familiarisation ne peut abroger, préserve l’objectivité méthodique et théorique.
L’objectivité n’est donc obtenue que par un déplacement du sujet connaissant, qui n’a rien à voir avec le voyage ni avec l’exotisme, car ceux-ci ne sont qu’une manière de se retrouver : pour pouvoir rencontrer l’homme comme objet, c’est-à-dire comme autre, il faut quitter le proche, le familier, se quitter soi-même. C’est là le moment décisif, aussi bien pour la connaissance que pour la sagesse. En effet, si je ne peux pas connaître l’autre en le comprenant, c’est-à-dire en ramenant ses pratiques aux critères d’évaluation de ma culture, ou en adoptant les siens, en revanche la connaissance implique que mon esprit découvre dans l’objet une structure, qui, si elle n’est pas identique à la sienne, présente du moins avec elle une analogie.
L’opération par laquelle l’esprit dégage la structure du chaos empirique, l’ordre du désordre, voit apparaître la forme dans les anfractuosités du donné, n’est possible que parce que, dans le même temps, il ramène sa propre confusion initiale à une distinction éclairante. Trouver la structure de l’objet est tout aussi bien donner à son esprit une structure. Si la vérité de l’objet est la structure, il en va de même de la vérité de l’esprit. Il n’y a de connaissance que parce que, derrière l’apparence de consistance du moi, prisonnier de la confusion de ses aspirations contradictoires et de la méconnaissance de soi, une structure s’illumine, qui est celle de l’esprit. Le processus de connaissance est donc tout à la fois pensée de la structure de l’objet et objectivation de la pensée comme structure. Ce n’est pas seulement l’objet qui, comme tel, ne peut être connu que du dehors, mais la pensée elle-même qui se fait objet, tandis que le moi s’abîme dans son irréalité17. Parce que « ma pensée est elle-même un objet18 », c’est la pensée que je contemple, objectivée, sans plus de rapport avec moi, dans les différentes structures que l’intellect connaît.
La structure ouvre un accès entre la pensée dépersonnalisée et la nature objective, entre la logique et le monde, entre la société, la nature et l’esprit. La communication entre ces diverses instances peut se faire dans un sens comme dans l’autre ; de même que les structures de la parenté dans les différentes cultures humaines sont mathématiquement isomorphes à celles des règles logiques19, de même « le fonctionnement de cette chose [qu’est l’esprit] nous instruit sur la nature des choses : même la réflexion pure se résume en une intériorisation du cosmos20 ». Les structures n’étant pas des catégories mentales, mais des choses – seuls objets de la connaissance, elles existent, c’est-à-dire sont matérialisées, aussi bien dans le cerveau humain que dans les symboles déposés dans les diverses cultures. Le sujet connaissant se connaît donc lui-même non pas en s’enfermant dans sa propre subjectivité, mais en laissant se réfléchir en lui le cosmos ; et inversement la connaissance de soi, lorsqu’elle se développe sans le souci du moi, peut retrouver en soi le cosmos. D’où ce paradoxe : même le mysticisme métaphysique, lorsqu’il élargit l’intuition de soi à la dimension du cosmos, retrouve une affinité avec la pensée sauvage et se montre malgré lui plus clairvoyant pour comprendre le totémisme que la sociologie21.
L’ethnologie n’est pas une discipline particulière parmi les sciences de l’homme ; elle est la condition du décentrement nécessaire pour que l’homme, cessant de se préoccuper exclusivement de lui-même, de ce qui fait sa spécificité comme être social ou être culturel, se dissolve à la fois dans l’« architecture de l’esprit22 » et dans la structure de l’Univers. La connaissance pure n’est pas une entreprise qui élève l’homme jusqu’à une unité surhumaine, source de sens et de vie, qu’il s’agisse de Dieu ou de la cité ; elle ouvre un point de vue sur l’homme, qui permette de le contempler, de loin, comme on observe une fourmilière : « Le but dernier des sciences humaines n’est pas de constituer l’homme, mais de le dissoudre23. » « Le constituer » signifierait lui donner une consistance, une autonomie dans la nature, fondée sur la suprématie de droit divin de la culture – c’est la tentative théologico-politique dans laquelle la philosophie a cherché une consolation ; « le dissoudre », c’est au contraire « réintégrer la culture dans la nature, et finalement, la vie dans l’ensemble de ses conditions physico-chimiques24 ».
La connaissance est donc un processus de mort ; elle ne détruit pas l’homme, mais elle accompagne en pensée sa décomposition. C’est aussi, pour celui qui s’engage dans cette voie, une véritable expérience de dépersonnalisation. L’irréalité du moi, projection des valeurs d’une culture sur un individu, n’est pas seulement un motif intellectuel, c’est un « sentiment vécu25 ». L’ethnologue « ne circule pas entre le pays des sauvages et celui des civilisés : dans quelque sens qu’il aille, il retourne d’entre les morts. En soumettant à l’épreuve d’expériences sociales irréductibles à la sienne ses traditions et ses croyances, en autopsiant sa société, il est véritablement mort à son monde26 ». La connaissance pure atteint sa limite dans « l’observation intégrale, celle après quoi il n’y a plus rien, sinon l’absorption définitive – et c’est un risque – de l’observateur par l’objet de son observation27 ».
L’éloignement du regard n’est pas seulement la condition méthodologique de l’observation de l’objet, qui maintient le sujet connaissant dans une position surplombante par rapport à celui-ci, il est une transformation du rapport à soi, une ascèse pratique, un apprentissage dont le terme est atteint lorsque le sujet se voit lui-même comme l’objet le voit28. La connaissance, plus qu’une appropriation de la nature par la pensée et la technique, est une voie, au sens oriental du terme : une pratique dans laquelle on ne peut exceller qu’à la condition d’y consacrer sa vie, et donc d’accepter de se perdre en elle, pratique qui conduit à un point qui aurait pu être atteint autrement, par d’autres voies, point qui est le même pour toutes, la dépossession de soi29. La grandeur de la connaissance vient de ce qu’elle est pure perte.

Yves-Jean Harder

Mario Vargas Llosa

Je vais enfin le dire. C’est le jour. Je ne sais si c’est l’auteur ou le traducteur. Mais le style de Vargas Llosa est lourd,très lourd. Je suis muet lorsque les admirateurs, a vrai dire rares, blablatent sur la prétendue immensité de cet écrivain.

Pourquoi le dire ce soir ? Un lecteur avisé, qui vient de me téléphoner (tard), pour évoquer la beauté des arènes de Séville, comprendra. La lourdeur est lourde, les jours de plomb. Musica callada del toreo.

Lisez, c’est lourd.

Il se leva, murmura « bonne nuit » et sortit, sans lui donner la main, car il craignait que Doña Asunta ne la dédaignât. Il mit son képi n’importe comment. Après avoir fait quelques pas dans la ruelle terreuse de Castilla, sous les étoiles brillantes et innombrables, il retrouva son calme. On n’entendait plus la lointaine guitare ; seulement les cris perçants des gosses, se disputant ou jouant, le bavardage des familles à la porte de leur maison et quelques aboiements. Que t’arrive-t-il ? pensa-t-il. Pourquoi es-tu si impulsif ? Pauvre petit. Il ne serait plus le caïd des Mangaches tant qu’il n’aurait pas compris comment il pouvait y avoir sur terre des gens aussi méchants. Surtout que, selon toute hypothèse, la victime semblait avoir été un bon petit gars, incapable de faire du mal à une mouche.
Il parvint au vieux pont et, au lieu de le traverser, pour revenir en ville, il entra dans le Ríobar, construit en bois sur la structure même du très vieux pont qui unissait les deux rives du Piura. il sentait sa gorge sèche et sa langue râpeuse. Le Ríobar était vide.
Dès qu’il s’assit sur le tabouret, il vit s’approcher de lui Moisés, le patron du bistrot, avec ses grandes oreilles décollées. On l’appelait Jumbo.

Extrait de « Qui a tué Palomino Molero. Mario Vargas Llosa

Georgia

Je ne savais pas que l’écoute du « Georgia » du grand Ray pouvait, à ce point d’exacerbation du sentiment, explosif, dans sa force ineffable, ébouriffante, féérique, miraculeuse, mirifique, amener à faire pleurer ceux qui le peuvent. Plus que la petite nostalgie des moments d’errance ou des slows d’adolescent ébahi par le corps collé d’une fille aux yeux verts. Encore un « serrement. Un « Georgia on my mind » enlaçant, prodigieusement le corps jusqu’à le ligoter dans la vérité profonde de son centre, sans l’étouffer.

Écoutez, écoutez. Et même si c’est la millième fois, vous comprendrez mes mots. Vous serez ébahis par les soubresauts indicibles de votre peau.

Pleurez, si vous le pouvez écoutez, pleurez, seuls ou, mieux avec d’autres.

J’offre ci-dessous la chanson et les paroles.

Pleurez, si vous le voulez, chantez. Et vous dormirez bien.

Georgia, Georgia
The whole day through
Just an old sweet song
Keeps Georgia on my mind (Georgia on my mind)

I said Georgia
Georgia
A song of you
Comes as sweet and clear
As moonlight through the pines

Other arms reach out to me
Other eyes smile tenderly
Still in peaceful dreams I see
The road leads back to you

I said Georgia
Ooh Georgia, no peace I find
Just an old sweet song
Keeps Georgia on my mind (Georgia on my mind)

Other arms reach out to me
Other eyes smile tenderly…

Cavalier

Il y a bien la musique, mais elle collabore : elle aide à vivre. Il y a le rire des enfants mais il déchire le cœur par son ignorance. Il y a partout des signes qui ne trompent pas car c’est bien tel quel.
Des cavaliers immortels passent au galop dans le ciel, mais ce ne sont que des nuages, il n’y a pas mythe. À mes pieds les religions cassées pourrissent, tombées du vieux noyer qui ne sait même pas qu’il ne donne plus que des noix creuses. Il continue, car il a été conçu spécialement et dans ce but. Prémédité, persécuté. Des fumées au-dessus des toits pour rassurer le feu sacré, afin qu’il donne. Des oiseaux, des abeilles et des fleurs, qui banalisent. À l’horizon, pas un chat, car la raison a fait le vide. De nouvelles routes bien tracées, pour aller toujours plus loin nulle part. Des cataclysmes qui se retiennent, pour plus de plaisir.
S’accepter à perte de vue. Acceptation de soi-même jusqu’à la disparition de toute visibilité du monde, de toute souffrance d’autrui.

G

Pseudo

Romain Gary

Non, ce n’est pas la page d’un souvenir. Il s’agit de Romain Gary. Ce qui est assez crucial.

Il y a donc très longtemps.

Je me trouvais dans une librairie du quartier latin, là où je travaillais, donc près de la Sorbonne. Évidemment, le désarroi à la frontière de ma peau, prêt à la traverser. Il n’y a que dans cet état, alors qu’on vient pourtant de passer une nuit magnifique dans les bras d’un ange, une femme inouïe, qu’on erre, du moins qu’on errait, dans cette époque sans ligne, ni immatériel, dans les travées d’une librairie. Allez savoir pourquoi. La littérature, l’écriture ne peut se concevoir sans un serrement. Ou sinon, elle est de gare, comme un sandwich.

Je prends un bouquin que le libraire avait mis en évidence, rayon-romans. C’était le Gros-Câlin, signé Émile Ajar.

Je feuillète. Comme tous, bien sûr, je suis accroché par le style, à n’importe quelle page. J’achète, en même temps qu’un bouquin inutile de Nicos Poulantzas, mauvais concurrent marxiste d’Althusser (Nicos, curieusement, s’est suicidé, comme Ajar). Il fallait, certainement, amortir les chocs du sujet du roman, tellement théorisé, géométriquement, par l’antihumanisme philosophique (la négation du sujet que de mauvais lecteurs confondent avec l’individu) lequel ne pouvait tolérer ce type d’égarement subjectif, inutile, désordonné. A cette époque, seule l’analyse barthienne ou foucaldienne, permettait la lecture. La jouissance du texte brut était presque interdite. J’exagère à peine.

Je rentre donc chez moi, un appartement du 13ème qui allait devenir, rapidement, le quartier chinois. La grande tour et son parvis, Porte de Choisy, était en construction.

Et je lis.

Et je me dis que j’aurais aimé écrire ces pages d’éclatement du tout. C’est la seule preuve de l’absolu du texte le regret de ne pas avoir écrit. Je suis, je l’assure, tant la mémoire de cet instant est présente, ébahi, subjugué, presque anéanti par la jalousie devant tant de talent. Oui, jaloux devant la fulgurance. Savez-vous que l’immensité d’un texte, mêlée de la jalousie devant sa fabrication empêche d’écrire ? Vous le savez certainement.

A cette époque, alors que pourtant les WhatsApp et autre messageries instantanées n’existaient pas, l’on communiquait beaucoup, plus que maintenant. Par téléphone. Et on osait demander de venir « dans l’heure » ce qui devient inconcevable, tant la spontanéité devient suspecte (on n’imagine pas la disponibilité immédiate perçue comme concomitante d’un vide social) et inacceptable (nul n’est « libre » pour un verre ou une conversation à l’heure où l’autre appelle. Même s’il l’est. Il n’avait pas « prévu » ou est « fatigué »).

Donc, je téléphone à des amis et nous les invitons, ma compagne et moi, à manger un steak au poivre dans le bistrot en face de chez nous, dont le patron, faux manifestant du Larzac, en avance sur son temps, avait bien concocté, avec beaucoup d’invention, sa publicité des viandes bovines béarnaises qu’il faisait griller, saignantes sinon rien, (le bœuf riait sur l’enseigne, comme la vache du fromage, mais c’était un bœuf sur pieds, musclé comme un taureau, un bœuf de couleur rose, comme un cochon de lait. Et il souriait plus qu’il ne riait. Un sourire avenant).

Ils arrivent immédiatement, évidemment, le restaurateur nous accueillant avec joie (la salle était vide).

On ne me pose même pas la question de cette invitation. La vie est belle. C’était notre slogan puisque nous avions (environ dix ou douze joyeux) créé le club des fans du film de Frank Capra.

Et je raconte ma découverte. Cet Émile Ajar. J’intime, terroriste de service, l’ordre d’acheter immédiatement le bouquin. Mes amis, des vrais, ceux qui m’ont toujours tout pardonné, y compris le terrorisme qui n’est que de pacotille, me charrient et se plaignent déjà de l’année qui vient, emplie de mille commentaires emphatiques ou théoriques sur le nouveau-venu dans la littérature (c’est selon l’humeur du moment disait ma belle compagne).

Je demande à tous de se taire, ce qui faisait rire (mais je n’étais pas le seul terroriste, nous l’étions tous, même si l’on me disait que je l’étais plus que les autres).

Et je dis : « c’est un pseudo ».

Et je dis encore : « c’est Gary ».

Je le jure.

Je raconte, je dis, je raconte encore et je conclus : c’est Gary.

Il faut dire qu’à l’époque, Romain Gary était assez détesté. Trop dans l’image, dans Jean Seberg, dans le dandysme, trop résistant, trop gaulliste, trop beau pour les critiques littéraires qui n’aimaient que les romanciers à cravate, guindés, qui ne s’aventuraient pas dans le scénario et l’amour de belles actrices qui pouvaient avoir une aventure avec un black (un « noir »). Et Gary était peut-être un peu trop juif, même s’il ne le revendiquait jamais.

Moi, je connaissais Gary assez bien, je ne sais pourquoi. J’aimais, en vérité, ses détours du monde, et sa manière de frôler l’irréel, le fantastique. ll ne faisait que le frôler, de peur d’être vilipendé par les grands critiques (ceux du Magazine littéraire et ceux des dernières pages des « Temps modernes » étaient redoutables de méchanceté gratuite).

J’avais tout lu de Gary.

Et j’ai, bien sûr, tout lu d’Émile Ajar.

J’aimerais retrouver ces amis du moment. Pour qu’ils témoignent de ce dont je suis très fier depuis toujours : j’avais deviné Gary et riait aux éclats devant les autres hypothèses.

Bon, je ne vais pas continuer sur le génie de Gary-Ajar. Ou sur la mauvaise prestation de Signoret dans le film tiré de « la Vie devant soi ». Un film qui n’aurait jamais du être réalisé (en réalité, un roman ne devrait jamais être porté au cinoche, il s’agit de  deux champs différentes et il ne faut pas confondre l’historiette avec le style)

Donc, pourquoi écrire ce billet sur une histoire que tous connaissent ?

Pour un mystère.

Oui, je n’avais jamais lu « Pseudo » du même Gary, prétendument écrit par celui (son neveu) qui, dans le stratagème de l’imposture, était présenté comme Ajar.

Ce Gary (« Tonton Macoute ») qui se moque, méchamment, de lui dans ce « pseudo », je ne l’avais jamais lu.

A vrai dire, je sais pourquoi : lorsqu’un auteur s’assassine avant de se suicider, je ne veux le lire. C’est le seul bouquin de Gary que j’avais refusé de lire. Plus dur, me disais-je, que « Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable ».

Je viens de le finir.

Je regrette de l’avoir ouvert sur ma tablette.

J’aimais trop Gary et je maudis ce révolver qui se trouvait dans un coffret en bois précieux, dans son appartement de la rue du Bac et dont il s’est servi pour déchirer sa dernière page.

Romain Gary, Émile Ajar. Des cerfs-volants qui fabriquent, immenses, le ciel des planètes.

PS. C’est un billet sur le serrement.

Magie de la virgule, bonheur du réel, l’exactitude.

Paysage. Michel Béja.

Une de mes filles m’avoue lire encore Flaubert,. Après la Bovary, les « trois contes ». En jurant que ce n’est pas par mimétisme ou course effrénée ou désordonnée après le père qui encense cet écrivain à longueur de vie. Comme Il vante Ian Mac Ewan ou Philip Roth.

Elle me pose la question du fondement de cet engouement. Je lui réponds que l’explication nuirait à la jouissance du texte, que la lecture est comme un plongeon et n’a nul besoin de connaitre le taux d’oxygène dans le sang pour absorber la beauté des fonds.

Elle insiste. Et, emporté par le langage qui, comme on le sait, ne fait que couvrir le vide sidéral et aspirer l’inutile, je réponds. Idiotement. En revenant, comme à mon habitude, mais tellement ancrée dans ma lucidité et si récurrente qu’elle doit avoir une part de vérité, sur une formule sur la structure qui combat le sujet et, dans le roman, l’intentionnalité.

Je lui dis que Balzac, Zola ou les romantiques sont dans le petit sentiment générateur d’une attitude, d’un minuscule comportement, périphérique du réel en marche, lequel n’a nul besoin d’une intention ou d’une prétendue volonté qui n’existe pas. La pierre tombe d’une falaise, sans intention de tomber. Et elle existe cette pierre qui tombe. Je lui dis tout ça à ma fille. J’ajoute que rien ne vaut la description, sans torrents romantiques, sans mots qui dégoulinent sur le front de l’angoisse. Je crois que ce sont les mots que j’ai employés. J’ajoute encore que, cependant, ce dégoulinement des sens, ce sentiment torrentiel, sens en instance constante d’explosion, sont la vie, la jouissance de la vie. Et que là aussi, rien ne vaut quatre yeux qui se fondent dans l’extase de leur union.

Alors, intelligente et surtout fière de contredire le père, sûr de lui et dominateur, elle me rétorque que je suis dans la contradiction : d’un côté la froideur de la structure et de la description géométrique, de l’autre une flambée, presque un cataclysme des sens et des sentiments.

Je sais quoi répondre, tant j’ai entendu, en réalité, très peu dans la bouche d’êtres en quête de moments lisses et profonds, cette remarque, pas anodine, sur le tout et le particulier, sur la figure et son éclatement.

Mais je ne réponds pas comme je sais le faire, par les mots quie j’ai emmagasinés, depuis des siècles, pour ma réponse idoine.

je dis, simplement que Flaubert, en quelques lignes décrit le sentiment, sans s’y arrêter comme les romantiques qui en font une sauce visqueuse et sans fin. Ce qui nous ramène au centre. Comme ici, dans l’extrait des trois contes :  » Elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour ! « . Lisez et arrêtez vous à chaque paragraphe. En quelques lignes, Flaubert concentre l’histoire du monde et de ses écrasements. Je voulais commenter entre chaque ligne. J’ai commencé et abandonné tant la manière est désuète. Lisez, lisez. (« Ce fut un chagrin désordonné. Elle se jeta par terre, poussa des cris, appela le Bon Dieu, et gémit toute seule dans la campagne jusqu’au soleil levant. Puis elle revint à la ferme« )

Je reviendrai plus tard sur le « Samedi » de Ian Mac Ewan et « La tâche » de Philip Roth.

Flaubert, extrait des « Trois contes »:

« Elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour !
Son père, un maçon, s’était tué en tombant d’un échafaudage. Puis sa mère mourut, ses sœurs se dispersèrent, un fermier la recueillit, et l’employa toute petite à garder les vaches dans la campagne. Elle grelottait sous des haillons, buvait à plat ventre l’eau des mares, à propos de rien était battue, et finalement fut chassée pour un vol de trente sols, qu’elle n’avait pas commis. Elle entra dans une autre ferme, y devint fille de basse-cour, et, comme elle plaisait aux patrons, ses camarades la jalousaient.
Un soir du mois d’août (elle avait alors dix-huit ans), ils l’entraînèrent à l’assemblée de Colleville. Tout de suite elle fut étourdie, stupéfaite par le tapage des ménétriers, les lumières dans les arbres, la bigarrure des costumes, les dentelles, les croix d’or, cette masse de monde sautant à la fois. Elle se tenait à l’écart modestement, quand un jeune homme d’apparence cossue, et qui fumait sa pipe les deux coudes sur le timon d’un banneau, vint l’inviter à la danse. Il lui paya du cidre, du café, de la galette, un  foulard, et, s‘imaginant qu’elle le devinait, offrit de la reconduire. Au bord d’un champ d’avoine, il la renversa brutalement. Elle eut peur et se mit à crier. Il s’éloigna.
Un autre soir, sur la route de Beaumont, elle voulut dépasser un grand chariot de foin qui avançait lentement, et en frôlant les roues elle reconnut Théodore.
Il l’aborda d’un air tranquille, disant qu’il fallait tout pardonner, puisque c’était « la faute de la boisson ».

Théodore, si bien que pour le satisfaire (ou naïvement peut-être) il proposa de l’épouser. Elle hésitait à le croire. Il fit de grands serments.
Bientôt il avoua quelque chose de fâcheux : ses parents, l’année dernière, lui avaient acheté un homme ; mais d’un jour à l’autre on pourrait le reprendre ; l’idée de servir l’effrayait. Cette couardise fut pour Félicité une preuve de tendresse ; la sienne en redoubla. Elle s’échappait la nuit, et, parvenue au rendez-vous, Théodore la torturait avec ses inquiétudes et ses instances.
Enfin, il annonça qu’il irait lui-même à la Préfecture prendre des informations, et les apporterait dimanche prochain, entre onze heures et minuit.
Le moment arrivé, elle courut vers l’amoureux.
À sa place, elle trouva un de ses amis. Il lui apprit qu’elle ne devait plus le revoir. Pour se garantir de la conscription, Théodore avait épousé une vieille femme très riche, Mme Lehoussais, de Toucques.
Ce fut un chagrin désordonné. Elle se jeta par terre, poussa des cris, appela le Bon Dieu, et gémit toute seule dans la campagne jusqu’au soleil levant. Puis elle revint à la ferme, déclara son intention d’en partir ; et, au bout du mois, ayant reçu ses comptes, elle enferma tout son petit bagage dans un mouchoir, et se rendit à Pont-l’Évêque. »

Sonnerie

Les choses durèrent ainsi jusqu’au soir. Volets fermés. Ils ne virent pas l’arc-en -ciel s’effacer, ni le ciel devenir blême et mélancolique. Une faible lumière s’infiltrait dans la chambre, accompagnant la molle langueur. Ils étaient allongés et ne parlaient pas. La tendresse envahissait l’espace, yeux fermés dans un sourire profond.

On sonna à la porte. Inattendu. C’est à cet instant que tout se transforma. Mais ne ne croyez-pas, lecteur, qu’un drame survint, qu’une malédiction tomba, que le bonheur s’affaissait et que les seaux éclatants allaient se dessécher. Cà, c’est dans la littérature de gare, l’événement nécessairement dramatique qui chamboule. Ici, nous sommes dans la réalité. Et quand je dis qu’à cet instant, celui de la sonnerie à la porte, tout allait se transformer, c’est pour dire que le tout allait s’amplifier, pour devenir unique et incroyablement fécond, y compris pour le monde ou l’univers, comme l’on voudra..

passion de l’eau, rêve d’écume

Un proche refait sa belle maison. Il a l’idée, saugrenue s’il en est, de configurer chaque pièce par un thème, par un accrochage aux murs. Il me demande des photos. Je lui dis que je ne prends jamais les champignons dans les bois ou les insectes sur les chaises en teck. Il se fâche, me traite d’idiot et regrette les gestes de barrière qui l’empêchent de me gifler.

Je lui propose l’eau. Il me promet de m’inviter au resto. Sûrement dans quelques mois.

Il a choisi ses photos. J’en donne ici quelques unes, histoire, dans quelques années, de me souvenir de ce choix, quand il aura repeint ses murs et mis à la cave mes belles photographies, joliment encadrées.

L’eau est trop photogénique et les images toujours trop jolies quand on prend l’eau. Seule l’écume tumultueuse, qui nous ramène à nous, peut, éventuellement, se concevoir. J’en ai collé deux ci-dessous.

Les allumettes

RG.

Cette nuit-là, j’ai eu de nouvelles hallucinations : je voyais la réalité, qui est le plus puissant des hallucinogènes. C’était intolérable. J’ai un copain à la clinique qui a de la veine, qui voit des serpents, des rats, des larves, des trucs sympas, quand il halluciné. Moi je vois la réalité. Je me suis levé, j’ai allumé l’espoir, pour faire un peu clair et moins vrai. Une allumette, je veux dire. N’avouez jamais. Je n’ai pas allumé l’électricité, parce que ça reste tout le temps, mais l’allumette, ça s’éteint très vite et on en prend aussitôt une autre, ça donne de l’espoir et ça soulage chaque fois. Il y a cinquante civilisations dans une boîte d’allumettes, ça vous donne cinquante fois plus d’espoir qu’avec une seule électricité.

Un matin bleu pâle

Un matin bleu pâle, un ciel indéfini. Mais de la clarté. Il se tourna vers elle. Elle ne dormait pas. Il lui sourit. C’est comme si elle se trouvait toute entière dans la paume de sa main, indolente, reposée du plaisir d’un réveil idéal.

Elle se leva, et comme la première nuit, leva les bras en signe d’une victoire que seule elle devinait. Il avait renoncé à lui demander d’expliquer la belle posture, pleine d’un espoir toujours renouvelé. Bras vers le ciel et front ouvert.

Il respirait lentement et ferma les yeux.

Ils ne se quittaient plus.

C’est comme s’il pleuvait des seaux de bonheur.

fantomatique

Il eut un sursaut de stupéfaction, mais se ressaisit très rapidement.

Ses collègues, tous un verre de champagne à la main, le dévisageait. Il s’était arrêté de parler, trop brusquement.

Il put sourire et tous furent rassurés.

Il tourna la tête vers le vestiaire, curieusement installé dans la salle de réception.

Elle n’était plus là.

C’était désormais un aiguillon d’inquiétude qui faisait battre, très faiblement, ses tempes.

Non, se disait-il, ce ne pouvait être elle. Non, impossible, impossible.

Une femme s’approcha de lui et lui demanda, avec un large sourire, ce qui le mettait dans cet embarras qui envahissait les airs d’une si belle fête. Elle était belle.

Il lui sourit et ne répondit pas.

Elle lui prit le bras, en lui disant qu’elle l’accompagnait sur la terrasse, qu’il fallait qu’il prenne l’air, que son visage était d’une pâleur innommable. Comme s’il avait vu un fantôme.

C’est tard dans la nuit, presqu’à l’aube, alors que, nue, debout devant le lit, bras levés en signe de l’on ne sait quelle victoire, elle lui demandait où se trouvait ses bouteilles de cognac, qu’il lui dit qu’elle avait vu juste : il avait vu un fantôme.

Elle lui répondit que la stupeur lissait les fronts. Et que de cette ébahissement, la beauté des êtres émergeait, intensément, et que les fantômes de femmes étaient presque inévitables, les hommes célestes ne pouvant se contenter de l’exactitude matérielle.

Il oublia le fantôme au comptoir du vestiaire et tomba amoureux, fou amoureux de cette femme aux bras levés, qui aimait le cognac et disait, d’une voix de rêve, douce et rauque à la fois, les mots du monde qui le faisaient revenir. Homme céleste.

Il devint donc très amoureux. Ils ne se quittèrent plus.

Solarité et totalitarisme. Sur Sartre et Camus.

Introduction. Lorsque deux grands bavards sont ensemble dans un studio radiophonique, s’interrompant, se volant la parole, comme on arrache d’une main fébrile le fruit dans la paume de l’autre, quelquefois dans le brouhaha, presque celui d’une salle de jeux, l’on est souvent irrité, surtout quand on les écoute du fond d’un lit, après une d’insomnie de fatigue, la pire puisqu’elle vous fatigue encore plus pour la journée et vous tire, avec sa corde râpeuse, dans le rond qui casse la géométrie du temps, le cercle vicieux, comme on dit.

Cependant, ici, le bavardage était assez tenable puisqu’aussi bien, c’était vraiment du bavardage littéraire et philosophique mondain, lequel n’est pas le pire et supplante, assez agréablement, celui de la doxa Facebook ou la pire : celle des journaux et émissions de France Inter. Il n’y a que les terroristes et les tristes qui n’aiment pas les bavardages joyeux et inutiles, d’où peuvent sortir quelquefois un mot ou une locution qui changent la face du jour.

Je parle ici d’Alain Finkielkraut et de Raphaël Enthoven dans l’émission du premier (« Répliques », sur France Culture) consacré à la lecture du « Premier homme », roman posthume d’Albert Camus qui l’avait dans sa besace en cuir, le jour de sa mort, à l’âge de 47 ans, en 1960, dans un accident de voiture, sur une petite route, dans l’Yonne, près de Montereau.

Je l’offre ci-dessous :

L’émission me permet de revenir sur Camus que je ne peux, comme beaucoup séparer de Sartre, la prétendue « déchirure » de leur amitié, calée à vrai dire sur leur passion des femmes plutôt faciles, du moins disponibles par l’admiration vouée aux deux intellectuels (une passion des femmes non répréhensible, n’en déplaise aux idéologues du moment qui confondent les campus américains avec le monde réel, mais je m’égare encore). Une « amitié » également, il est vrai, structurée par leur idéologie partagée un temps (le communisme) et l’amour du théâtre (Camus a failli être l’acteur des « Mouches » de Sartre).

Évidemment qu’il faut préférer Camus à Sartre, en réalité la petite liberté, même illusoire, à l’apologie du totalitarisme. Oui, oui, Sartre est un vrai philosophe, pas Camus « philosophe pour classes terminales », selon le titre de l’essai de J.J Brochier, paru en 1970, un sartrien dévot, haineux du « petit Camus ».

Mais je n’aime pas Sartre, héraut très paradoxal, un stalinien existentiel, ce qui est assez martien, quoiqu’en disent les tournoyeurs abrutis de la pensée « complexe », grand faiseur donc de « l’existence » libre qui précède le tout, y compris l’Univers et le Cosmos, un libertaire (pas un libertarien) existentiel qui a donc soutenu d’abord les staliniens de première génération avant, sur un tonneau qui n’était celui de Diogène, d’haranguer les foules en les exhortant à se mettre à genoux devant la deuxième (génération de staliniens) : les maos idiots de Libération qui avaient même investi les « Cahiers du Cinéma », faisant de Godard un petit soldat chinois…

Mais, tout en défendant alors Camus, je n’aimais pas sa prose théâtrale d’apprenti libertaire, faisant, son « marché du petit pauvre », « voyou d’Alger », comme le nommait Sartre, parmi les bourgeois des salons et cafés de Saint-Germain, solaire, comme il disait, au-dessus du monde dans sa volonté impériale qui s’extrayait de l’histoire disait Sartre, de la structure, disais-je, dans mes petits écrits structuralistes du temps assez marqué, des débuts des années 70, foucaldistes, lacaniens, althussériens, poulantzasiens, Levi straussiens, bourdieusiens…

Voilà pour mon introduction à cette incursion du Dimanche dans les idéologies

Sartre, le terroriste. Quelques jours après la mort de Camus, Sartre écrit : « Pour tous ceux qui l’ont aimé, il y a dans cette mort une absurdité insupportable ». Fastoche, dirait une amie anciennement proche. Comme si toute mort n’était pas absurde. Mais c’est du Sartre et il ajoutait : « Nous étions brouillés, lui et moi ».

Camus a connu Sartre par « la Nausée », en en faisant l’apologie dans un journal d’Alger. Le maître a apprécié. Il « rend » par une critique élogieuse de « L’étranger », puis le reçoit à Paris dans les salons mondains et en fait son petit protégé (il a 8 ans de plus). Le grand bourgeois s‘amourache du voyou pauvre, une histoire presque stendhalienne. Mais, pourquoi pas. Ils seront vraiment amis, inséparables, les femmes, le whisky et de temps à autre une petite pensée sur le monde. C’est comme ça que ça se passe partout. Ne crooyez pas qu’un intellectuel intellectualise jour et nuit. Les corps des femmes (l’essentiel pour un homme) l’alcool et la fatigue les en empêchent.

Jusqu’au jour de la brisure. Elle, idéologique, même si je ne suis pas certain que Sartre, un peu vieillissant ne jalousait pas l’ardeur camusienne. Mais j’affabule. Donc, jusqu’au jour où tous les deux se révèlent l’absence radicale de proximité de leur pensée. Camus ne digère pas facilement le marxisme.

Tout part de Koestler (« le Zéro et l’infini »), un bouquin qui m’avait fasciné et dont j’ai regretté de ne pas être le contemporain lorsque je l’ai lu, post-étudiant, chercheur de pensées. Koestler s’en prend au stalinisme de la terreur et Camus le soutient. La brouille s’annonce.

Puis Camus, s’essayant à la philosophie, publie en 1951 « L’homme révolté » dans lequel il oppose révolution et désir, que l’État et les révolutions confisquent, du haut de la soumission. L’État assassine la révolte, la Russie étant ainsi devenue une « terre d’esclaves balisée de miradors ». Il écrit, encore que tout révolutionnaire finit en oppresseur ou en hérétique », et enfin : « Je me révolte, donc nous sommes ».

Sartre n’et pas content du tout. Camus est devenu le « renégat, le traitre » et laisse le soin à l’un de ses dévots (Jeanson) dans la revue sartrienne (« Les temps modernes ») d’assassiner son « ami ». Ils se fâchent., Évidemment puisque Sartre écrit ailleurs que « tout anticommuniste est un chien ».

Puis vient l’épisode de la phrase de Camus à Stockholm, lorsqu’il reçoit. Le Prix Nobel et est interpellé par un algérien alors que les attentats à Alger sont vraiment meurtriers et que sa mère (sourde et illettrée peut se trouver dans un tramway qui explose sous les bombes du FLN. ..)

La Presse rapporte sa réponse : « « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère », citation apocryphe puisqu’en effet, il a dit autre chose :

« J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » 


Le traducteur C.G. Bjurström, lui aussi témoin de l’échange, rapporte beaucoup plus tard une version un peu différente : 

« En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère.» 

C.G. Bjurström, Discours de Suède, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1997.

Et là, Sartre ne peut, si l’on ose dire qu’exploser.

Conclusion. Je constate que je voulais partie d’un paradoxe (je n’aimais ni l’un ni l’autre, mais j’en préfèrais un) et me suis laissé entrainer par la minuscule érudition que j’ai pu emmagasiner sur cette affaire « Camus-Sartre » qui a pris pas mal de nos soirées animées. Et ce alors que les choses étaient vielles. Mais Sartre faisait toujours l’idiot de la famille (ce qu’il a écrit sur Flaubert) en susurrant qu’il ne ‘fallait pas désespérer Billancourt » (ne pas dire toute la vérité sur les camps en URSS afin de ne pas désespérer ceux qui croient dans le progrès historique incarné par la patrie de la révolution. Les ouvriers donc).

En réalité, je voulais faire le point, le mien à vrai dire.

Car, en effet, ma réserve, à l’époque à l’égard de Camus (je n’en avais pas à l’attention de Sartre, traitre à la pensée de la structure qui racontait des balivernes existentialistes, en contradiction avec la globalité diabolique de la totalité stalinienne, entre deux sauteries avec ses étudiantes et admiratrices. Il fallait que je lui torde le cou, à l’aune de quelques décennies de petite réflexion.

Alors, Camus ? Toujours un petit solaire de la petite poésie à quatre sous, magnifiant la nature et le bleu d’une mer, dans des mots de lycéens, au demeurant agréable à entendre l’été avec un pastis dans une main bronzée  ?

Et bien non. Je « travaille » (c’est une plaisanterie) actuellement sur cette locution que je viens d’inventer : « dans le cadre en aluminium ou en bois d’une photographie, il y a un sujet photographié qui a son autonomie au regard de la matière qui l’entoure, mais sans laquelle elle ne serait q’un morceau de papier jeté sur un sol goudronné.

J’en suis là depuis longtemps, donc loin de ma petite presque-détestation de Camus : le mot solaire peut être dit, sans référence à la pensée qui le structure.

Le soleil est autonome, en soi, et les humains peuvent, même dans l’emphase proclamer sa beauté sans que sa lumière ne fléchisse. Les deux champs ne sont pas en concurrence puisqu’en effet le tout universel et immobile, majestueux règne, sans cependant qu’une voix, même solitaire ou « solaire » ne s’interdise de la magnifier.

Tout ça, pour ça. Il faut que je coupe. En l’état, j laisse et m’éloigne de mon texte, vite, très vite, trop vite écrit. Le Dimanche excuse tout.

Le pompon blanc

Oui, c’est le pompon. Lisez cet extrait du Figaro. Je ne commente pas.

L’Oréal supprime les mots «blanc», «blanchissant» et «clair» de ses produits

Cette décision intervient dans un contexte mondial de manifestations anti-racistes.Par Le Figaro avec AFPPublié il y a 10 heures, mis à jour il y a 6 heures

Le groupe L’Oréal a décidé de retirer certains mots, tels que «blanc» ou «blanchissant», de la description de ses produits cosmétiques sur ses emballages, dans un contexte mondial de manifestations anti-racistes.

À lire aussi : Uncle Ben’s, Banania… Quand la peur guide la stratégie marketing des entreprises

«Le groupe L’Oréal a décidé de retirer les mots blanc/blanchissantclair de tous ses produits destinés à uniformiser la peau», indique le géant français des cosmétiques dans un communiqué publié en anglais samedi 27 juin, sans plus de détails, notamment sur un retrait immédiat ou non des rayons.

Cette décision vient après celle de la filiale indienne d’Unilever, qui a choisi de rebaptiser sa crème éclaircissante pour la peau commercialisée sous le nom de «Fair & Lovely». L’entreprise anglo-néerlandaise a promis de ne plus recourir au mot «Fair» («clair») car la marque se dit «engagée à célébrer tous les tons de peau».

Géant américain, Johnson and Johnson a décidé d’aller plus loin, en interdisant cette semaine la vente de substances éclaircissantes conçues pour l’Asie et le Moyen-Orient.

D’autres entreprises font des dons : Apple a lancé une initiative pour «l’équité raciale et la justice» de 100 millions de dollars, pour l’éducation, les associations et entreprises détenues par des personnes noires. PepsiCo, de son côté, a annoncé un plan de 400 millions de dollars sur 5 ans «pour soutenir les communautés noires et augmenter leur représentation» au sein du groupe.À lire aussi : La communication des marques est-elle devenue politique ?

L’ampleur des protestations anti-racistes, déclenchées par la mort de George Floyd, un Afro-Américain asphyxié par un policier blanc à Minneapolis, met la pression sur les entreprises. Plusieurs groupes américains ont annoncé leur intention de modifier leur identité visuelle, tels que Mars, qui dit réfléchir à faire évoluer son célèbre Oncle Ben’s.

Rosenszweig et l’éclat de rire

Comme promis dans le précédent billet. Cette histoire de la décision soudaine de la non-conversion de Franz Rosenzweig, il la racontait presque tous les jours, cet ami, du moins presque. Il ne faut pas expliquer les fondements de cette obsession. Tu laisses ça aux traqueurs de l’angoisse, les compliqués. Rien de grave, et puis l’histoire est belle. C’est ce que je lui disais, lorsque le sang lui montant aux tempes, s’empourprant de colère, il me fixait pour attendre un mot, une accolade, un geste adéquat. Je lui disais qu’il ne fallait pas chercher à expliquer. Calme, calme, reste calme, ami.

Dans sa lettre adressée à Rudolf Ehrenberg, datée du 10 octobre 1913, Rosenzweig écrivait :

« Cher Rudi, je dois te faire part d’une chose qui risque de te chagriner et qui, à tout le moins, te sera incompréhensible. Au terme d’une réflexion longue et, comme je le crois, approfondie, je suis arrivé à la conclusion de devoir revenir sur ma décision. Elle ne me semble plus nécessaire et, pour cette raison, elle devient dans mon cas impossible. Je reste donc juif. » [1]

On rappelle l’histoire. Franz Rosenzweig, l’un des rares philosophes du judaïsme, prit cette décision de ne pas se convertir au christianisme dans lequel il baignait depuis des années. Il entendit, dans cette nuit (c’est sûrement un mythe, il faur plusieurs nuits pour changer les rides d’un front) dans le judaïsme une dimension méta historique et intemporelle et la vocation du peuple juif comme réalité du monde moderne. Stéphane Mosès (lisez son « retour au judaisme » le raconte merveilleusement Donc, une discussion « nocturne » du 7 juillet 1913 avec Eugen Rosenstock, juif converti au protestantisme, qui l’avait poussé dans cette voie de la conversion, le convainquant que le christianisme constituait la nouvelle civilisation, au-delà de la théologie. Franz avait annoncé à ses parents qu’il allait se convertir au christianisme.

Puis, pour une dernière fois, à Berlin, il assista à l’office de Yom Kippour. Et il eut cette révélation, une sorte de frisson. Celle de l’existence du peuple juif et sa particularité dans le monde, par son livre et sa pratique qui, presque seul dans le monde des peuples, tord le cou au paganisme. Parole que les prophètes d’Israël auraient transmise aux générations futures : l’éthique contre le politique et la réalité historique.

Mais je m’étais promis de ne pas, dans mon billet, exposer la pensée et la triturer. Juste évoquer les tempes explosives de mon presque-ami lorsque Rosenzweig et sa presque-conversion était évoquée.

Puis, un jour, je ne sais comment, alors qu’il fermait les yeux, fatigué par une conversation que nous initions à la terrasse d’un café entre plusieurs anciens étudiants, j’ai eu une révélation. Sa fatigue était celle d’une obsession et sa réaction sur Rosenzweig devait avoir un sens.

Alors, rentré chez moi, je lui téléphone, persuadé que c’était le moment, le temps de l’éclaircissement. Et je lui pose , d’emblée la question de l’origine de l’exacerbation de de sa friction précitée.

Et il me dit qu’il a appris que sa mère n’était pas juive, il y a cinq ans, qu’elle avait menti puisque sa mère, donc la grand-mère, n’était pas juive, qu’elle aussi avait menti. Et qu’un juif qui veut se convertir, ça lui fait monter le sang dans les tempes…

Je crois que je n’ai jamais autant, de ma vie, éclaté de rire. Il a d’abord été choqué par ma réaction. Puis les hoquets de mon rire qui n’en finissait pas aidant, il se mit à rire aussi.

Et le lendemain, on s’est rencontré et quand on a prononcé le nom de Rosenzweig, on a encore éclaté de rire. Et puis, dans les petites années qui ont suivi, lorsque l’on écoutait à notre table, un fanfaron ou un idiot, on se regardait, on levait notre verre et on disait « Rosenzweig ! ». Personne ne comprenait notre éclat de rire.

Il ne m’a jamais dit que je l’avais sauvé par mon rire. Il aurait pu.

Chaque fois que je lis le nom de Rosenzweig, je suis ébloui par l’intelligence de ce philosophe. Mais je commence à rire avant de lire. Ce n’est pas sérieux.

étoile

Mon titre est le nom que je donne à Franz Rosenzweig, immense bonhomme. En référence, évidemment, à son ouvrage majeur sur le judaisme qui devrait interpeller le monde et pas seulement les juifs. Même si beaucoup, sont un peu rebutés par l’hégélianisme, de temps à autre « convoqué ». Mais je l’assure, il suffit de choper quelques bribes d’un livre pour l’absorber entièrement et il n’est nul besoin d’érudition radicale pour ce « vol » de l’essentiel. Les mots vrais sont toujours rattrapés par le lecteur.

Dans un prochain billet, je raconterai, en romançant à peine, l’histoire de cet homme que j’ai connu, pas vraiment un ami mais presque, qui était hanté et obsédé par la nuit pendant laquelle après ce qu’il croyait être son ultime office de Yom Kippour avant sa conversion au christianisme, Franz Rosenzweig renonça en écrivant le lendemain « je reste juif ». Je raconterai sans emphase comment, à ce presque-ami, le sang lui montant aux tempes, son visage s’empourprait dès qu’on faisait allusion à cette non conversion subite de l’immense philosophe de la judéité, l’auteur de « l’Etoile de la rédemption ».

En l’état, je fais profiter, à ceux que ça intéresse d’une de ses lettres dans laquelle, l’on décèle, sept ans après la fameuse nuit ce qu’est devenu la personne, dans sa pensée -s’entend.Il est bon de lire de tels textes si bien écrits, au fond de lui.

Cassel, le 30 août 1920.

Très vénéré Professeur,

« Je vous remercie cordialement pour les mots bienveillants que vous avez dits à propos de mon Hegel  [1][1]Il s’agit du premier volume de Hegel et l’État qui avait été,… ; j’espère pouvoir rapidement déposer entre vos mains le second volume ; j’envoie sous huitaine les dernières corrections à Oldenbourg.

Tout récemment, à Berlin, j’ai senti ne pas être capable de vous rendre convaincante la nécessité personnelle de ma démarche. Pourtant, c’est ce à quoi j’aurais bien voulu parvenir. La nécessité seulement personnelle ; l’objective – j’y crois également –, mais je sais qu’alors je puis me fourvoyer, et je n’ai pas assez d’obstination dans ma volonté d’avoir raison pour ne pas y renoncer. Ce fut certes mon erreur à Berlin que d’avoir voulu néanmoins essayer de vous rendre clair ce qui était décisif sur le plan personnel à partir de ce qui était objectif, et qui cependant n’était à mes yeux, dans le meilleur des cas, qu’une confirmation de ce qui, intérieurement, était depuis longtemps conscient, rien de plus. Sans doute me trompé-je dans mon jugement historico-philosophique sur le moment que nous avons vécu ; je suis assez dépendant du monde où j’ai grandi pour justement souhaiter me tromper. Mais c’est tout à fait indépendamment de cela (tout au plus comme un pressentiment personnel, si cela existe, entretient un lien de dépendance avec la catastrophe mondiale qui le suit), indépendamment, donc, de tout optimisme historico-philosophique ou de tout pessimisme, que s’est produit ce qui m’est arrivé et qui, comme vous l’écrivez et comme je dois l’admettre, m’a muré la voie simple et droite « offerte à mon talent ». Il est si difficile d’en parler. Ce fut une sorte de lâcheté qui, à Berlin, me fit tenter de m’expliquer auprès de vous à partir d’un point de vue objectif. Or cela n’est pas praticable. Il me faut donc écarter toute honte et parler de moi, personnellement. Prêtez-moi une oreille amicale.

5En 1913, il m’est arrivé quelque chose qui, si je dois jamais en parler, ne peut être autrement défini que par le terme d’ « effondrement » [2][2]Entre 1910 et 1913, Rosenzweig avait envisagé de se convertir…. Je me suis retrouvé soudain dans un champ de ruines ou, plutôt, je me suis aperçu que le chemin que je suivais conduisait à des irréalités. C’était justement la voie que seul mon talent ou plutôt mes talents m’indiquaient. Je devinais l’absurdité d’une telle main mise du talent et de cet auto-assujettissement. Sous mes yeux, un effroi s’empara de moi, semblable à celui qu’avait pressenti chez moi, un an auparavant à Fribourg, Kähler [3][3]Siegfried Kähler (1885-1967) était un étudiant, ami de…, face à ma faim insatiable, absurde et sans but, de structures, faim dont l’impulsion se nourrissait d’elle-même. Cette soif de formes, ce que je pensais être une insatiable réceptivité, l’étude de l’histoire à laquelle je me consacrais aurait dû la servir ; je me serais certainement contenté d’être l’auxiliaire de cette impulsion. Cet homme que j’étais et face à qui, comme je le constate aujourd’hui, d’autres ressentaient de l’effroi, me faisait peur à cette époque-là. Parmi les lambeaux de mes talents, c’est moi que je cherchais ; parmi toute cette pluralité de personnes, j’en cherchais une. C’est ainsi qu’alors je descendis en moi-même (on ne peut parler de ce genre de choses qu’à travers des métaphores), vers les caves voûtées de ma nature, là où les talents ne pouvaient plus m’accompagner, et je parvins à cette vieille malle dont je n’avais jamais oublié l’existence, car j’étais habitué à descendre dans cette cave à certains moments précis, et à contempler ce qui gisait sur le dessus de cette malle une fois ouverte ; et ce furent toujours les grands moments de mon existence. Je ne pouvais plus alors me borner à cela : j’y plongeai mes mains et me remuai couche après couche jusqu’à parvenir au fond de la malle ; mais je n’atteignis pas ce fond. J’y puisai et me chargeai de tout ce que mes bras purent emporter ; j’oubliai presque que j’étais toujours simplement… dans le sous-sol de mon moi. Je remontai vers les niveaux supérieurs et j’étalai les trésors rapportés ; la lumière du jour ne les priva pas de leur éclat. C’étaient mes trésors, ma propriété la plus intime, mon héritage, rien d’emprunté. En leur possession et pleine jouissance, j’avais désormais ce qui auparavant m’avait manqué : le droit de vivre – et même d’avoir des talents, car c’est alors moi qui les possédais et non pas eux, moi.

6Mais, pour le dire sans métaphores : d’historien (parfaitement digne de l’habilitation), j’étais devenu philosophe (totalement impossible à habiliter), si je veux subsumer cet événement d’alors sous ces notions qui ne sont pas très appropriées. L’essentiel, pourtant, est que, pour moi, la science en général n’avait plus une signification centrale, et que, depuis lors, ma vie est commandée par cet « élan obscur » dont je suis conscient que l’appeler « mon judaïsme » n’est en fin de compte que lui donner seulement un nom. L’aspect scientifique de toute cette démarche, la métamorphose de l’historien en philosophe, n’est qu’un épiphénomène qui m’a cependant apporté cette confirmation toujours bienvenue que « l’esprit que j’ai vu » n’était pas un diable ; je crois avoir aujourd’hui une plus solide assise dans le monde qu’il y a sept ans. L’auteur de L’Étoile de la Rédemption, qui va très bientôt paraître chez Kaufmann à Francfort, est d’un autre calibre que celui de Hegel et l’État. Mais, finalement, ce nouveau livre n’est précisément qu’un… livre. C’est pourquoi je n’y accorde pas trop de valeur. La modeste « exigence quotidienne », souvent très ténue, telles celles auxquelles je fais face dans ma situation francfortoise [4][4]Rosenzweig avait fondé une « maison d’étude » (Lehrhaus) sur… – beaucoup de confrontation personnelle, usante, insignifiante, avec les hommes et les conditions extérieures –, voilà ce qui pour moi est devenu le véritable contenu de ma vie, préféré en dépit de toutes les contrariétés corollaires, et non plus le fait d’écrire des livres. La connaissance n’est plus à mes yeux une fin en soi ; elle est devenue un instrument. Au service d’êtres humains, certes pas au service de « tendances » (ne vous méprenez pas). Ce qui ressortit à des tendances m’est plus que haïssable ; je crois que cela m’est impossible. La connaissance reste en elle-même libre ; elle ne se laisse prescrire ses réponses par personne. Non pas ses réponses, mais ses questions (et c’est ce en quoi consiste mon hérésie par rapport à la loi non écrite de l’Université). Toute question ne vaut pas qu’on la pose. Je ne suis plus désormais plein d’une curiosité scientifique ou d’une soif esthétique de matériaux – c’est la seconde qui, autrefois, m’avait sous sa coupe. Je n’interroge que lorsque je suis interrogé. Interrogé par des hommes, non par des savants, par la « science ». Dans tout savant gît en effet un homme qui interroge, qui a besoin de réponse. Qui interroge en lui l’homme, mais plus la science dans le savant, plus ce spectre insatiablement curieux, dévorant sans répit, ce fantôme qui dépèce celui qu’il possède jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus rien de son humanité. Ce spectre m’est haïssable comme tous les fantômes. Ses questions ne sont pas à mes yeux des interrogations. Mais les questions de l’homme me sont d’autant plus devenues insistantes. Y faire face aussi bien que possible, et y répondre pour autant que je sache le faire – à partir d’un savoir restreint, ce dont je suis bien conscient, et d’une capacité encore plus limitée –, voilà ce que désormais j’ai appelé « connaître au service de ». Et vous-même comprendrez ce qui me tient éloigné de l’Université, et m’oblige à suivre la voie que j’emprunte ; non pas la conscience claire, trop lucide (qui s’éveille en fait seulement quand je suis contraint de me justifier, maintenant précisément, alors que je suis en train d’écrire ces mots), mais l’ « élan obscur », justement celui que vous évoquiez.

7Vous me comprendrez désormais. Je n’espère pas davantage. Et je ne souhaite effectivement pas plus. Je voulais simplement m’ouvrir à vous afin que vous puissiez me voir. Je n’ai donc parlé que de moi et uniquement de moi-même, en sollicitant ainsi votre indulgence de la manière la plus incongrue. Mais je suis à vrai dire soulagé d’un poids ; car, à l’époque, je vous avais quitté non sans une grande tristesse puisque je n’avais pas réussi à déchirer en temps opportun le voile que j’avais moi-même tissé autour d’une conversation sur l’ « époque contemporaine », ni à remplir l’unique obligation effective imposée à l’amitié que voue le cadet à son aîné, l’élève à son maître. L’obligation d’une confession toute respectueuse qui s’impose lorsque les voies de l’élève s’écartent de celles du maître.

8Puis-je espérer que vous me croirez lorsque je vous dirai que je n’ai pas méconnu l’extrême bienveillance qu’expriment vos lignes ? Puis-je espérer que vous croirez précisément en raison de cette réponse que je vous fais ?

9Je suis et reste, en toute reconnaissance, votre obligé,

10(Traduit de l’allemand par Marc de Launay.)

  • [1]Il s’agit du premier volume de Hegel et l’État qui avait été, d’abord, la thèse de Rosenzweig, soutenue en 1912 sous la direction de F. Meinecke. En 1914, Rosenzweig avait presque achevé le livre initialement projeté, et, en 1920, il parut à Berlin en 2 volumes (aujourd’hui, il est publié en un seul volume chez Sciencia Vlg, Aalen, 1962, et il a été traduit en français par G. Bensussan en 1991 aux PUF).
  • [2]Entre 1910 et 1913, Rosenzweig avait envisagé de se convertir au christianisme, ce dont témoignaient la fréquentation de ses cousins, plus spécialement Eugène Rosenstock et les entretiens avec eux. En 1913, au moment même où il envisageait sérieusement cette conversion, il se rendit tout de même à la synagogue pour assister à l’office de Yom kippour. Il éprouva un choc qui le fit renoncer à la conversion et s’orienter plus spécialement vers un retour à son héritage juif. C’est ce dont il s’explique dans cette lettre.
  • [3]Siegfried Kähler (1885-1967) était un étudiant, ami de Rosenzweig à Fribourg. Il se consacra à l’étude de Humboldt, et son livre suivait à peu près des voies similaires à celle de Rosenzweig traitant de Hegel : Wilhelm von Humboldt und der Staat, Göttingen, 1963 (2e éd.).
  • [4]Rosenzweig avait fondé une « maison d’étude » (Lehrhaus) sur des bases qui correspondaient à l’essentiel de ce qu’avait mis au jour L’Étoile de la Rédemption, ainsi qu’à une approche toute nouvelle de la tradition juive.

Avant le campus, l’école primaire

C’est une soirée, rare, de lecture de la Presse, gâcheuse, comme la télé, des lectures vitales ou des rêveries sans fond ni trames.

Suis tombé sur un entretien dans le Figaro de Benjamin Biolay dont la photographie ne me donne pas envie d’écouter ce qu’il fait (terrorisme assumé). Surtout quand je lis son extraordinaire pensée. Il nous dit « je préfère chercher les solutions plutôt que pointer les problèmes ». J’ai cru à une blague ou une erreur d’impression. Ou à une définition de l’eculé. Mais non, mais non, nos élites et nos chanteurs qui se prennent pour des élite pensent. Avant le Campus qu’ils ne connaissent pas, il sont allés à l’Ecole primaire. Ce se lit. Suis méchant quand ça le mérite.

Pour faire rire encore, je livre l’interview. Je ne savais pas que ça existait encore ce genre d’âneries sorties sur un ton sentencieux. Johnny était, en réalité, un « Normale Sup ». Faut dire que le chroniqueur du Figaro n’est pas mal non plus dans l’incroyable bêtise. Je croyais que ça avait disparu. « Salut les copains » était plus digne. Nul ne professait, y compris Dick Rivers, sa vision unique du monde où ne balançait des formules d’estrade écoliere.

On comprend mieux le niveau dominant…

sous l’image

Un empêcheur de rêver au fond d’un fauteuil jaune m’envoie une photo, celle en tête de ce billet et me demande de la commenter. Il ajoute qu’il sait que c’est une de mes spécialités (cf billets « sous les images » et ma petite révolution anodine dans l’approche de la photographie et de son commentaire. Je ne réponds pas et lui demande s’il s’ennuie. Il me répond que oui. Il attend sa femme qui rentre d’Angers, masquée dans le TGV, d’un séminaire pour experts-comptables.n Je ne lui réponds toujours pas. Il « m’embrasse ». Et on raccroche.

Il est vrai que la photo est révélatrice du concept de pouvoir, lequel devient risible dans les yeux délibérément hauts, à hauteur de l’autre en face.

Qui va donc baisser les yeux le premier ? Notre Président, qui s’essaye au défi des yeux fixes ? Poutine, sûr de lui et grand cavalier de la virilité ?

Note première Dame sourit. En réalité, elle veut amadouer, et encombrer la scène d’ondes positives qui empêcheront son époux d’être laminé. C’est un sourire de peur.

Quant aux mains des deux Présidents serrées dans la posture ridicule et adolescente, elle donne la mesure de ce peut être le pouvoir : un enfantillage de de la recherche de la domination. A ce jeu là, Macron est évidemment perdant. Regardez ses yeux. ils sont ceux d’un collégien qui joue une pièce du pouvoir et craint la peur de lui. La fausseté du regard est flagrante, la panique de perdre évidente.

Quant à Poutine, lui, est dans son rôle, celui du dominateur qui impose le geste et la posture. Une caricature de lui.

Entre la peur et la caricature, domine le vide. Celui de l’incongruité d’un monde dominé par la récré.

Une institutrice veille, enveloppant d’un sourire assez vaillant le ridicule. Elle est dans le vrai : elle sourit à Poutine parce qu’elle l’aime. Il est Poutine.

Le pouvoir a ici son image, mirobolante. Et ruisselle dans les yeux et les rides, la nécessaire infantilisation des rapports de force. La récré, donc, avec ses forts, ses faibles, ses pleurs et ses humiliations qui défont des vies.

Macron devrait muscler ses yeux et Poutine arrêter de jouer à lui-même. Ca aiderait le monde dans sa lutte contre l’idiotie (il n’existe q’un seul combat, celui de l’anti-idiotie, l’antiracisme ou l’anti- sexisme n’étant que des succédanés dévoyés du vrai. Du bonheur.

Je n’ajoute pas, comme à l’habitude une de mes photos, publie ce billet très vite écrit et attend le coup de fil de celui qui m’a obligé à l’écrire. Je suis persuadé qu’il va le trouver « génial ». Evidemment.

Boulgakov

Mikhaïl Boulgakov

On m’a demandé, en me téléphonant, alors que je buvais ma bière, ce que racontait ce Mikhaïl Boulgakov dans « Le Maître et Marguerite » (cf mon précédent billet, vite lu par une lectrice que j’aime). J’ai répondu, presque de mauvaise humeur, qu’il fallait aller chercher en ligne et que mon nom n’était pas Michel Google. Je m’en veux un peu, évidemment, j’ai vite rappelé, j’ai envoyé la première page. Et je la redonne ici. Bonne soirée.

CHAPITRE I – Ne parlez jamais à des inconnus 

C’était à Moscou au déclin d’une journée printanière particulièrement chaude. Deux citoyens firent leur apparition sur la promenade de l’étang du Patriarche. Le premier, vêtu d’un léger costume d’été gris clair, était de petite taille, replet, chauve, et le visage soigneusement rasé s’ornait d’une paire de lunettes de dimensions prodigieuses, à monture d’écaille noire. Quant à son chapeau, de qualité fort convenable, il le tenait froissé dans sa main comme un de ces beignets qu’on achète au coin des rues. Son compagnon, un jeune homme de forte carrure dont les cheveux roux s’échappaient en broussaille d’une casquette à carreaux négligemment rejetée sur la nuque, portait une chemise de cow-boy, un pantalon blanc fripé et des espadrilles noires.Le premier n’était autre que Mikhaïl Alexandrovitch Berlioz, rédacteur en chef d’une épaisse revue littéraire et président de l’une des plus considérables associations littéraires de Moscou, appelée en abrégé Massolit. Quant au jeune homme, c’était le poète Ivan Nikolaïevitch Ponyriev, plus connu sous le pseudonyme de Biezdomny.Ayant gagné les ombrages de tilleuls à peine verdissants, les deux écrivains eurent pour premier soin de se précipiter vers une baraque peinturlurée dont le fronton portait l’inscription : « Bière, Eaux minérales. »C’est ici qu’il convient de noter la première étrangeté de cette terrible soirée de mai. Non seulement autour de la baraque, mais tout au long de l’allée parallèle à la rue Malaïa Bronnaïa, il n’y avait absolument personne. À une heure où, semble-t-il, l’air des rues de Moscou surchauffées était devenu irrespirable, où, quelque part au-delà de la ceinture Sadovaïa, le soleil s’enfonçait dans une brume de fournaise, personne ne se promenait sous les tilleuls, personne n’était venu s’asseoir sur les bancs. L’allée était déserte.– Donnez-moi de l’eau de Narzan, demanda Berlioz à la tenancière du kiosque.– Y en a pas, répondit-elle en prenant, on ne sait pourquoi, un air offensé.– Vous avez de la bière ? s’informa Biezdomny d’une voix sifflante.– On la livre ce soir, répondit la femme.– Qu’est-ce que vous avez, alors ? demanda Berlioz.– Du jus d’abricot, mais il est tiède, dit la femme.– Bon, donnez, donnez, donnez !…En coulant dans les verres, le jus d’abricot fournit une abondante mousse jaune, et l’air ambiant se mit à sentir le coiffeur. Dès qu’ils eurent bu, les deux hommes de lettres furent pris de hoquets. Ils payèrent et allèrent s’asseoir sur un banc, le dos tourné à la rue Bronnaïa.C’est alors que survint la seconde étrangeté, concernant d’ailleurs le seul Berlioz. Son hoquet s’arrêta net. Son cœur cogna un grand coup dans sa poitrine, puis, semble-t-il, disparut soudain, envolé on ne sait où. Il revint presque aussitôt, mais Berlioz eut l’impression qu’une aiguille émoussée y était plantée. En même temps, il fut envahi d’une véritable terreur, absolument sans raison, mais si forte qu’il eut envie de fuir à l’instant même, à toutes jambes et sans regarder derrière lui.Très peiné, Berlioz promena ses yeux alentour, ne comprenant pas ce qui avait pu l’effrayer ainsi. Il pâlit, s’épongea le front de son mouchoir et pensa : « Mais qu’ai-je donc ? C’est la première fois que pareille chose m’arrive. Ce doit être mon cœur qui me joue des tours… le surmenage… il faudrait peut-être que j’envoie tout au diable, et que j’aille faire une cure à Kislovodsk… ».À peine achevait-il ces mots que l’air brûlant se condensa devant lui, et prit rapidement la consistance d’un citoyen, transparent et d’un aspect tout à fait singulier. Sa petite tête était coiffée d’une casquette de jockey, et son corps aérien était engoncé dans une mauvaise jaquette à carreaux, aérienne elle aussi. Ledit citoyen était d’une taille gigantesque – près de sept pieds – mais étroit d’épaules et incroyablement maigre. Je vous prie de noter, en outre, que sa physionomie était nettement sarcastique.La vie de Berlioz ne l’avait nullement préparé à des événements aussi extraordinaires. Il devint donc encore plus pâle, et, les yeux exorbités, il se dit avec effarement :« Ce n’est pas possible !… »C’était possible, hélas ! puisque cela était. Sans toucher terre, le long personnage, toujours transparent, se balançait devant lui de droite et de gauche.Berlioz fut alors en proie à une telle épouvante qu’il ferma les yeux… Lorsqu’il les rouvrit, tout était fini : le fantôme s’était dissipé, la jaquette à carreaux avait disparu, et la pointe émoussée qui fouillait le cœur de Berlioz s’était, elle aussi, envolée.– Pfff ! C’est diabolique ! s’écria le rédacteur en chef. Figure-toi, Ivan, que j’ai cru mourir d’une insolation, là, à l’instant. J’ai eu une espèce d’hallucination, pfff !…Il essaya de rire, mais des lueurs d’effroi traversaient encore ses yeux, et ses mains tremblaient. Peu à peu, cependant, il se calma. Il s’éventa avec son mouchoir, puis proféra d’un ton assez ferme : « Bon. Ainsi donc… », reprenant le fil de son discours que le jus d’abricot avait interrompu.Ce discours, comme on le sut par la suite, portait sur Jésus-Christ. Pour tout dire, le rédacteur en chef avait commandé au poète, pour le prochain numéro de la revue, un grand poème antireligieux. Ivan Nikolaïevitch avait donc composé ce poème, en un temps remarquablement bref d’ailleurs, mais malheureusement, le rédacteur en chef s’était montré fort peu satisfait du résultat. Biezdomny avait peint son personnage principal – Jésus-Christ – sous les couleurs les plus sombres, et pourtant, de l’avis du rédacteur en chef, tout le poème était à refaire. Berlioz avait donc entrepris, au bénéfice du poète, une sorte de conférence sur Jésus, afin, disait-il, de lui faire toucher du doigt son erreur fondamentale.Il est difficile de préciser si, en l’occurrence, Ivan Nikolaïevitch avait été victime de la puissance évocatrice de son talent, ou d’une complète ignorance de la question. Toujours est-il que son Jésus semblait, eh bien…, parfaitement vivant. C’était un Jésus qui, incontestablement, avait existé, bien qu’il fût abondamment pourvu des traits les plus défavorables.Berlioz voulait donc montrer au poète que l’essentiel n’était pas de savoir comment était Jésus – bon ou mauvais –, mais de comprendre que Jésus… »

CQFD

J’avoue avoir été étonné du mutisme, ce midi à déjeuner, lorsque j’ai posé la question de savoir ce que voulait dire « CQFD ».

Comme, à l’instant, devant une bière en terrasse, je n’ai pas envie de commenter et d’en faire des kms lus par personne, je ne commente pas et commence un livre époustouflant : « Le maître et Marguerite »de Mikhaïl Boulgakov. Un classique.

Donc : CE QU’IL FALLAIT DÉMONTRER…

Furieux

Comme beaucoup le savent, La tâche » de Philip Roth est l’un de mes livres de chevet. Inutile d’en dire plus. Je suis donc furieux de lire ce chroniqueur stupide, dans le Figaro du jour, s’emparer du roman pour en faire un manifeste de ce je ne sais quoi. Comme si un roman avait autre à dire que son écriture.

Je suis furieux de lire : « Philip Roth, l’un des plus grands romanciers américains du XXe siècle, l’a compris. Mieux que personne, il l’a restitué au monde. À l’heure où la vague « Black Lives Matter » a gagné, tout en mutant, les rives occidentales, son roman La Tache (Gallimard) redouble d’importance.« 

`Je suis furieux de lire : « S’il faut bien entendu se lever pour pointer avec fermeté les violences illégitimes, en rien justifiées par la situation, y compris dans la police, on ne peut, dans un État de droit, en aucune espèce, placer l’émotion au-dessus de la norme. »

Je suis furieux de lire : « Voilà un roman subtil qui aide à comprendre, à faire le tri, à se garder des raccourcis et des jugements au pilori. Tout comme Chien blanc, de Romain Gary, quand il nous parle des États-Unis : « Le signe distinctif par excellence de l’intellectuel américain, c’est la culpabilité. Se sentir personnellement coupable, c’est témoigner d’un haut standing moral et social, prouver que l’on fait partie de l’élite. Avoir “mauvaise conscience”, c’est démontrer que l’on a une bonne conscience en parfait état de marche et, pour commencer, une conscience tout court. »

Pourtant, la chronique peut être entendue dans le délire actuel des manifs « post-confinement » qui bravent plus le virus que le monde et sa pesanteur.

Mais il ne s’agit pas d’émotion, ni de sentiment, ni d’antiracisme compassionnel. La source est ailleurs.

Il ne faut pas, pour tenter (assez mal, mal écrit, mal pensé) de faire comprendre un fait, de brandir un roman. Surtout « la Tâche ». Philip Roth dont on vient de finir les textes sur la littérature (Pourquoi écrit ?), pas toujours bons et souvent ennuyeux, doit, comme on dit bêtement, se retourner dans sa tombe. Lui qui riait ou plutôt souriait (ce n’était pas un grand marrant) quand on essayait de ramener une des pages à une idéologie. Il ne riait, à vrai dire que du monde et des univers, sans jamais vilipender par idéologie.

Ce Matthieu Lainé est un usurpateur.

Lisez, la référence au roman de Roth n’apporte rien, sinon laisser accroire que l’écrivant de la petite chronique a lu un roman, qu’il est donc légitime dans son propos prétendument intellectuel.

Je suis fureiux qu’il faille donc s’adosser à un roman de Roth pour dire la banalité.

C’est mon coup de gueule du soir avant de lire je ne sais quoi. Peut-être Saramago et sa « Lucidité ». Juste pour dire que c’est excellent et non pour en faire un matelas de chronique idiote.

POUR VOUS FIRE UNE IDEE DE L’INFAMIE DE LA CHRONIQUE, JE LA DONNE INTEGRALEMENT CI-DESSOUS. CETTE CHRONIQUE NE VEUT RIEN DIRE, N’OSE PAS ABORDER LE FOND, EST INSIPIDE, INUTILE ET PEDANTE. Mr Laine, laissez Roth tranquille.

« Se garder du piège de l’émotion reine : « La Tache » de Philip Roth

Mathieu Laine

« Nous vivons dans un monde de cycles courts. Une mare aux cygnes noirs dans laquelle nous sommes contraints de nous baigner. Les économistes qualifient de « stochastiques » ces temps où l’on enchaîne les crises inattendues. Devant tant d’instabilité et d’imprévoyance structurelle, alors que nous sommes habités par des sentiments contrariés, la tentation est grande de nous réfugier dans le royaume de l’émotion.

Porté par elle, séparant sans nuance les sujets, les attitudes et les situations, donner un sens à sa vie, à ses élans, paraît plus aisé. L’on fait corps, même dans la solitude de sa chambre, d’un simple hashtag bien envoyé. Cela fait du bien d’être du côté du bien. Comme en ces temps lointains où la faucille et le marteau flottaient aux rues de Saint-Germain-des-Prés.

Ne nous méprenons pas. L’émotion, l’indignation et l’empathie sont essentielles à l’action juste. La froideur désincarnée est le propre de l’inhumanité, le moteur de l’arrogance et de la geste tyrannique. Faire de la bienveillance un axe de société n’est en rien une erreur, surtout au temps de l’intelligence et de la créativité collectives. Les sciences cognitives en attestent.

En revanche, il est un piège dans lequel il ne faut pas sombrer et que l’ironie, le génie sarcastique, en un mot la lucidité des grands romanciers, parviennent à traquer : offrir à l’émotion le sceptre et la couronne. La faire régner sur tout, jusqu’à fragiliser nos digues, alimentant ainsi le feu des brasiers despotiques en pensant, sincèrement, contribuer à les éteindre.

Philip Roth, l’un des plus grands romanciers américains du XXe siècle, l’a compris. Mieux que personne, il l’a restitué au monde. À l’heure où la vague « Black Lives Matter » a gagné, tout en mutant, les rives occidentales, son roman La Tache (Gallimard) redouble d’importance.

En anglais, le titre original de l’œuvre publiée en 2000 est The Human Stain, soit « la tache humaine ». Par l’effet d’une confession rétrospective taillée comme un diamant, il nous plonge dans le berceau du politiquement correct, à l’heure où Bill Clinton s’empêtre dans l’affaire Lewinsky.

La tache, c’est cette souillure qui vous marque, indélébile, aux yeux des regards purs. C’est le mot, le geste, l’image qui vous crucifie au tribunal de la morale publique. Les droits de la défense y sont abolis. Il n’y est de délit que flagrant, si flagrant qu’il vous condamne sans autre forme de procès.

Ici, le personnage central n’est pas Coleman Silk, cet universitaire métisse ayant caché ses origines avant de trébucher d’un mot qu’il pensait anodin. Accusé de racisme pour avoir qualifié de « zombie » des étudiants absents dont il ne savait rien, pas même la couleur de la peau puisqu’ils avaient « séché », « viré d’un claque de Norfolk pour être noir, viré de l’université (…) pour être blanc », Coleman restitue la lumière au vrai héros du livre : l’Amérique et ses anges purificateurs.

Pointant avec une efficacité d’orfèvre ce « nous coercitif, assimilateur, historique, le nous à la morale duquel on n’échappe pas », ce « nous » calomniateur se contentant « d’une étiquette » tenant lieu « de mobile », « de preuve » et « de logique », ce « nous » si confortable qui transforme l’autre en « monstre » et soi en héros, Roth dénonce « ceux qui réécrivent l’histoire pour la cashériser ». Alors que, des deux côtés de l’Atlantique, des statues tombent, la valeur d’une telle prose saisit à chaque page.

En amoureux sincère de la liberté humaine, Roth nous ramène à la complexité des choses. « Notre compréhension d’autrui ne peut être, au mieux, qu’approximative, lit-on dans La Tache. Les détails n’intéressent personne. » Ainsi, Coleman est métisse, mais personne ne le sait : « Il était seul à connaître le secret de son identité. » Tout comme sa jeune maîtresse, femme de ménage et illettrée… du moins en apparence.

Voilà un roman subtil qui aide à comprendre, à faire le tri, à se garder des raccourcis et des jugements au pilori. Tout comme Chien blanc, de Romain Gary, quand il nous parle des États-Unis : « Le signe distinctif par excellence de l’intellectuel américain, c’est la culpabilité. Se sentir personnellement coupable, c’est témoigner d’un haut standing moral et social, prouver que l’on fait partie de l’élite. Avoir “mauvaise conscience”, c’est démontrer que l’on a une bonne conscience en parfait état de marche et, pour commencer, une conscience tout court. »

Nous y sommes. S’il faut bien entendu se lever pour pointer avec fermeté les violences illégitimes, en rien justifiées par la situation, y compris dans la police, on ne peut, dans un État de droit, en aucune espèce, placer l’émotion au-dessus de la norme. Les forces de l’ordre, faut-il le rappeler, ont le monopole de la violence légale. C’est là une base essentielle de notre civilisation car c’est en transférant la violence privée vers la violence légale que l’on a inventé l’État régalien. Contester cela en laissant à croire que la police française serait institutionnellement raciste, c’est non seulement faux, mais c’est fissurer notre sol.

La lecture libérale de la lutte contre le racisme, dans la lignée de la célèbre conférence d’Ayn Rand, ne juge jamais un être à autre chose qu’à l’aune de ce qu’il est et fait lui-même, sans égard à ses origines sociales ou ethniques. C’est elle qui doit triompher des attitudes autoritaires et des menaces émotionnelles faisant levier sur des générations ayant grandi entre les réseaux sociaux et la peur légitime du cyber-harcèlement. Comme l’a révélé la polémique du New York Times sur l’article de Tom Cotton, la mise à mort sociale, l’autoflagellation coupable, l’activisme des vertueux sont tout autant porteurs de dangers que le mal combattu. L’expérience communiste aurait pourtant dû nous vacciner.

À l’ère du retour des tyrannies, magnifiquement pointé par Joseph Macé-Scaron dans un essai brillant, Éloge du libéralisme (Observatoire), il faut nous prémunir contre ces drôles de fièvres.

MATHIEU LAINE

Je ne feins pas d’hypothèses…

Tramway. Lisbonne.

Dans une conversation pourtant banale, je me suis entendu répondre : « je ne feins pas d’hypothèses ». Je ne savais pas que je pouvais encore employer cette formule, désuète et un peu désarmante,  assénée, régulièrement, à l’heure d’une post-adolescence submergée par les concepts mal engrangés et la volonté de se donner à voir ou entendre, jongleur de philosophie alphabétique.

Elle est de Newton : connaître, c’est observer et mesurer. Sans s’interroger sur le « pourquoi » des choses. Seul importe le « comment » et le mesurable. Relations mathématiques du Monde, sans circonvolutions hypothétiques, sans blablas, pour ainsi dire, qui tournent autour des idées qui tournoient dans l’air, sans reposer sur le socle de la certitude finie, observée.

« Je ne feins pas d’hypothèses. » Je ne fais qu’observer et décrire, objectivement, structurellement, y compris ce que je ressens, lucide, sans questionnements autre que ceux qui ont la réponse dans la simple observation et la description froide et entière.

Ce n’est pas exactement ce que disait Newton qui se plaçait dans la science qui combat l’hypothèse et magnifie l’observable, en rejetant la métaphysique, laquelle se p!ace dans ce qui est au-delà de la nature.

Alors, pourquoi ai-je balancé dans la conversation cette citation ?

Pour combattre les sempiternelles locutions de circonstance sur les recherches inutiles, sur le mode langagier des faux poètes qui campent sur l’exacerbation de l’individu qui pense, volontaire et sûr de lui, en clamant qu’il suffit de penser pour comprendre. Et bien non. La pensée est inutile quand on décrit l’observable. Simplement. Peu importe l’emballement de la pensée.

Bref, la lucidité de l’observation, y compris celle de soi.

Mais, évidemment, ce n’est qu’une locution de circonstance, même pas acceptable pour le chercheur du sens (comme je le revendique ailleurs), lequel, évidemment encore, se situe au-delà de l’observation scientifique ou donnée.

Mais ça ne fait aucun mal de temps en temps de rappeler qu’il faut s’éloigner de l’hypothèse, de la « feindre », pour se rapprocher du « réel vrai ». C’est ce qu’on peut se dire lorsque l’hypothèse vous empêche de voir, avec bonheur un simple poivron jaune, dont la couleur se différencie de celui qui le côtoie, le rouge. Avec un verre à la main.

Relisez attentivement, et vous oublierez la divagation.

PS; Il ne me semble pas inutile dans ce billet de revenir sur la photo en tête. C’est une photo que j’ai prise à Lisbonne, moi sur un trottoir et un tramway qui passe. Trois bras accoudés dehors, un graphisme photogénique. Puis, récemment, dans mon mon logiciel de photo, j’éclaircis les ombres et j’aperçois cette femme au visage que je ne veux qualifier tant la formule serait prévisible. Je recadre, rogne,  enlève un bras parmi les trois et propose à l’intersection adéquate (la règle des tiers en peinture et photo) la femme qui vient dévorer l’image, jetant par dessus-bord le graphisme initial des trois bras. L’on pourrait, si l’on était un « circonvoluteur » faire le lien avec Newton. Mais ça serait trop facile. Il faut simplement savoir que de trois bras graphiquement et idéalement posés, une femme est venue les absoudre, en bouleversant la structure de la photographie. Je n’en reviens pas encore. Et ne veux gloser sur les réalités.

Spécisme, antispécisme

Remarquable « Répliques » d’Alain Finkielkraut le 13 Juin sur spécisme et anti-spécisme, idéologies que j’ai pu, souvent, aborder dans mes billets. Je suis spéciste. Evidemment. Et je travaille même, on se demande pourquoi, sur spécisme et judaïsme (je n’ai pu m’empêcher d’écrire mon PS3…

Finkie était très, très en forme.

J’offre le podcast à ceux qui ont la flemme d’aller voir sur le site ou ne savent enregistrer en MP3 sur Itunes.

PS1. Dans les discussions de terrasse, l’ambiguïté s’installe puisqu’en effet le terme de « spécisme » est souvent confondu avec son contraire, les parleurs considérant, à tort que les spécistes considèrent qu’il n’existe qu’une seule espèce englobant les hommes dans l’humanité. C’est le contraire. J’ai proposé, récemment, dans une discussion au téléphone d’employer le terme de spécifisme. Il me semble plus parlant : spécificité de l’homme. N’est-ce-pas plus parlant ?

PS2 Le livre d’Ariane Nicolas : « L’imposture antispéciste »

PS3 Le « Que sais-je » antispéciste de Valérie Giroux

PS3. Un avant-goût du sujet : le christianisme, à l’inverse du judaïsme n’accorde pas d’âme à l’animal. Les dix commandements. Le repos est prévu pour l’animal tout comme l’homme : Six jours tu travailleras… mais le septième jour est chabbath… Tu ne feras aucun travail, ni toi… ni ton bétail .( Exode 20, 10 ). Le chéma, récité deux fois par jour : Je donnerai de l’herbe à tes animaux et tu mangeras et te rassasieras ( Deut. 11, 15 ) commenté par la Loi orale :Tu dois d’abord donner à manger à tes bêtes, ensuite seulement tu peux te mettre à la table toi-même pour manger (Bérakhoth, 40a ). Il ne faut pas atteler ensemble un bœuf et un âne ( Deut. 22.20 ). Pénible. Puis : »Tu ne dois pas voir l’âne de ton frère ou son bœuf s’abattre sur la voie publique et te dérober : tu es tenu de les relever avec lui ( Deut. 22, 4 ). Et dans le livre de l’Exode (23,5) « Si tu vois l’âne de ton ennemi succomber sous la charge, tu n’as pas le droit de l’abandonner, mais il te faut prêter la main pour le décharger . L’amour que tu dois porter aux animaux doit être  plus fort que la haine que tu dois porter à ton ennemi, quand la souffrance d’un animal est en jeu » .  Talmud ( Sanhédrine 38a) : Les animaux on été crées le 5e jour, l’homme le 6e jour seulement, ceci afin qu’il ne puisse pas s’enorgueillir sur ses frères inférieurs qui l’on précédé dans l’œuvre divine. Le midrach : ( chémoth 31,8 ) écrit : »Regardez cette homme il porte une gerbe sur son dot et son âne le suit dans l’espoir de la manger Et voilà que cet homme entre dans l’écurie et dépose la gerbe à un endroit inaccessible à l’animal. N’est-il pas cruel d’agir de la sorte ?d’éveiller un espoir dans le cœur de l’animal et ne pas le satisfaire ? . » Le plus grand Maître de la Michna, Rabbénou Haqadoche , le compilateur de la Michna a été puni par l’Eternel pour ne pas avoir pris en pitié un veau qui s’était échappé de l’abattoir, qui s’était réfugié auprès de lui et qu’il avait renvoyé en disant :Va, tu as été créé dans ce but ( Baba Métsia) Enfin, la chasse est interdite dans le judaisme : « c’est faire souffrir les animaux pour son plaisir » (Avoda zara,18b )

Sauf que le judaïsme est spéciste. Et qu’il n’est pas végan. Et qu’un spéciste ‘comme Finkie et moi qui ne sommes pas végan, respectent l’animal. Ou en tous cas ne lui fait aucun mal. Et que la nourriture est une particularité et que, et que…

Ca mérite plus qu’un PS. Mais je réserve la suite, trop longue, avec références philosophiques kantiennes et hégéliennes. à un article ailleurs. Le lecteur l’a échappé belle.

                                                                                

Mode de travail, la mode.

Le télétravail a fait l’objet Vendredi dernier d’un rapport, sous l’égide d’une enquête de BCG. Encore du discours sur le management.
Très cher payé, ce rapport, pour accoucher d’une souris attendue, dans le moindre de ses poils, qui a peur de Tom et ne sort pas de son trou, vidé des mots vrais.

Oui, le télétravail est une grande idée, à vrai dire banale, tant il est est vrai que depuis deux décennies, la présence dans des murs ne se justifie que pour le lien social autour de la machine à café, la cantine et le pot « after work ». L’entreprise devient, à vrai dire, une clinique de soins sociaux.

La vérité, c’est que tous y trouvent leurs comptes : les entreprises qui ne veulent investir dans les locaux, persuadés au surplus que le tiers d’une journée sert à soigner le mental autour du sourire entrepreneurial, les salariés lesquels, qu’on le veuille ou non, sont ravis d’être chez eux, à travailler avec un verre de bière sur leur bureau de salle à manger et à écouter de la musique. Et qu’il ne faut pas avoir peur des mots : beaucoup téléglandent ». C’est humain, naturel, explicable et même acceptable : chez soi on travaille, certes, mais moins. Et, à l’inverse du discours euphorique, pas toujours de manière plus efficace, la proximité de la cuisine n’étant pas propice à l’abstraction fructueuse.

« Moins » ? A vrai dire, non, le temps du « glandage » au bureau qui est naturel, la pression ne pouvant être continue, sauf à détruire les cellules organiques qui donnent la force, est équivalent au « téléglandage » chez soi. Equivalent et donc sans coût. Le mineur de fond, l’ouvrier sur la chaine qui doit suivre le process ne peut téléglander ou glander tout court…

L’équivalence est donc acceptable. Comme le téléglandage est adéquat, la nature ne pouvant être écrasée par la volonté » éthique. Rarement.

Mais il suffit de dépenser de l’argent et de mobiliser des ingénieurs pour dire la banalité de décroissance de la valeur travail et des comportements (« ways »; of course) utilitaristes dans lesquels tous cherchent à faire fructifier son intérêt. C’est naturel, sauf pour des malades de l’éthique et des chercheurs de la morale. Assez rares, encore une fois, vilipendés, au pilori…Donc ci-dessous, l’article sur le « télé….etc »

Suite : la pensée devient idiote, dès qu’on s’approche d’une autorité religieuse

Je m’arrête au titre et suis assez furieux des positions gnan-gnan de Pascal Bruckner dans son son entretien avec un ecclésiastique. Que lui est-il arrivé ? Il est devenu amoureux de Mère Theresa ? J’avoue être stupéfait par ses propos de supermarché du banal chrétien. Bon encore une désillusion. Personne ne tient le cap. Ca doit être le signaL de la période.

Voilà l’entretien dans le Figaro. Consternant. Pour me consoler j’écoute un morceau de Stevie Wonder.

Dylan, suite et fin

Bon, je vais être franc : je ne comprends pas le Prix Nobel de Dylan. Sûrement comme lui, désemparé par cette ineptie des suédois. Et je ne comprends pas l’engouement sans bornes pour ses « lyrics ». C’est un magnifique chanteur, un merveilleux musicien, un capteur des ondes du temps qu »il vit, un vrai énervé devant la bêtise, un bon penseur de la quotidienneté, un pas trop mauvais guitariste, un râleur comme je les aime, un juif qui ne l’est pas, un homme qui veut être juif, un juif quand ça lui plait, le sourire rare, l’invective toujours en suspens, un homme vrai, avec mille facettes de façade et un vrai talent de profondeur.

Mais, on va pas en faire le Rimbaud du 20 ème siècle ou un génie hors temps.

J’offre ci-dessous 3 chansons de son dernier album, traduites en français. Bon, on ne pas s’arrêter, à la lecture, terrassé par le génie des mots, de boire notre alcool de figues pour arroser notre boutargue « premium » de chez Charles.

Dylan, etc.

Non, non rien a voir avec le dernier album de Léonard Cohen.
Oui, oui, c’est la même source
Non je ne préfère pas obligatoirement Cohen.
Oui,je l’ai écouté et lu les traductions aujourd’hui. Plusieurs fois sur Qobuz
Oui,oui, je trouve un peu facile les formules de collégien échevelé transformés en sommets himalayens de la poésie.
Oui, oui, j’exagère.
Non,non, il faut aussi écouter le guitariste Sexton.
Oui, c’est un bon disque.
Ok, j’avoue avoir aimé, aux larmes, le dernier Cohen.

Donc le dernier disque de Dylan.
Je colle la page du Monde, téléphonée. Le coup du « monologue intérieur » n’est pas digne d’ėtre écrit. Le collège s’installe dans les journaux. Pas bon signe.

Avec « Rough and Rowdy Ways », Bob Dylan en ses multitudes



Bruno Lesprit

Le Monde 21 juin2020

A 79 ans, le chanteur américain publie un nouvel album de chansons originales, marqué par des récitatifs et des tempos lents


Ou que j’aille, je restais un troubadour des sixties, une relique du folk-rock, phraseur des temps anciens, le chef d’Etat fictif d’un pays inconnu. L’enfer sans fin de l’oubli culturel. » Voici ce qu’écrivait Bob Dylan en 2004 dans le premier volume de ses Chroniques – on attend toujours les deux autres annoncés – en se souvenant des années 1980, quand ses albums, médiocres, sortaient dans une relative indifférence. Ce qui n’est pas le cas de Rough and Rowdy Ways, son 39e en studio, dont l’improbable single de dix-sept minutes, Murder Most Foul, exercice de name-dropping autour de l’assassinat de John Kennedy, a permis à son auteur de prendre, à l’approche de son 79e anniversaire, la première place des ventes numériques de « rock » (?) aux Etats-Unis.

Double (Murder Most Foul occupe à lui seul le deuxième CD), ce nouvel album attire la curiosité, car il est le premier de chansons originales (dix) depuis Tempest en 2012, l’oracle ayant, dans l’intervalle, difficilement fait patienter ses fans avec une trilogie (dont un triple album) de standards de jazz popularisés par Frank Sinatra. Entre-temps, Dylan a été surpris d’apprendre, en 2016, qu’on lui décernait le prix Nobel de littérature. Il est douteux que cette récompense ait eu le moindre effet sur son écriture, mais, de fait, Rough and Rowdy Ways privilégie le texte, le récitatif, la psalmodie et le talkin’blues autour d’une musique souvent évanescente, comme contemplative, sur des tempos lents. Fidèle à son orientation depuis Time out of Mind (1997), le chef-d’œuvre qui mit fin à ses errements, il puise dans le vivier de l’americana, ces genres (blues, folk, country) d’avant le rock qui ont décidé du destin de Robert Zimmerman.

Sans rivaliser avec ce sommet, Rough and Rowdy Ways est tout aussi crépusculaire – écrire testamentaire serait bien imprudent –, hanté par la finitude, la mélancolie pour ce qu’on a aimé, en réveillant les fantômes du XXe siècle. Que la pochette reprenne une image du photographe britannique de Magnum Ian Berry, trois danseurs noirs autour d’un juke-box dans une discothèque londonienne en 1964, ne manquera pas d’être interprété comme un hommage à Black Lives Matter, auquel Dylan a apporté son soutien dans une rarissime interview, accordée le 12 juin au New York Times. Le titre, ces « manières abruptes et bruyantes », est un emprunt à l’une de ses très anciennes idoles, le pionnier de la country et roi du yodel Jimmie Rodgers.

Monologue intérieur

Dylan a réuni la garde rapprochée – son directeur musical, le bassiste Tony Garnier, le génial guitariste Charlie Sexton, le batteur Matt Chamberlain, qui a tapissé son instrument de velours – de sa fameuse « Tournée sans fin », que seule l’épidémie aura pu interrompre. Tous plutôt en retrait, au service d’un monologue intérieur qui fournira de quoi s’occuper aux exégètes pour les prochaines années, notamment avec ce vertigineux : « Je ne me souviens plus quand je suis né/J’ai oublié quand je suis mort. »

D’emblée, I Contain Multitudes (formule piquée à Walt Whitman) confirme, si besoin était, que Dylan demeure un des plus éloquents songwriters en activité : « Je vis sur le boulevard du crime/Je conduis des voitures rapides et je mange du fast-food/Je dors avec la vie et la mort dans le même lit. » Et qui d’autre associerait Anne Frank et Indiana Jones dans un même vers ?

Le « je » est en majesté, sachant qu’il a toujours été un autre chez ce collectionneur de masques. Spectrale, proche parfois du murmure, la voix grogne à l’occasion d’un blues rugueux comme sur la confession de False Prophet (« Premier parmi les égaux/Second de personne/Dernier des bons/Vous pouvez brûler le reste »), Goodbye Jimmy Reed, coup de chapeau au bluesman électrique, ou le césarien Crossing the Rubicon.

En ses multitudes, Dylan se transforme en docteur Frankenstein dans My Own Version of You, valse menée par une pedal steel dans la « Taverne du Cheval noir sur la rue Armageddon », devient plus loin ce Cavalier de même couleur qui « souffrira en silence », après s’être laissé bercer dans les eaux du gospel pour I’ve Made Up My Mind to Give Myself to You. La Bible à portée de main, un fusil pas loin, et toujours la route en vue.

Le meilleur est sur la fin, cette ode à Calliope, « Mère des muses », affirmant que les victoires de Joukov et Patton ont permis l’avènement d’Elvis Presley, et surtout ce terminus à Key West, médiation à l’accordéon sur l’immortalité, ses Marquises à lui. Plus tôt, Dylan glisse qu’il laissera le dernier mot aux sonates de Beethoven et aux préludes de Chopin. Quand on s’en remet à ces deux-là, comme il le chantait dans Not Dark Yet, c’est le signe que « La nuit n’est pas encore tombée, mais elle descend. « 

Même les philosophes peuvent être idiots

France Culture, s’intéressant à Bergson nous permet de coller ci-dessous une citation du philosophe. Lisez :

« Si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience et si nous pouvions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois bien que l’art serait inutile, ou plutôt que nous serions tous artistes car notre âme vibrerait alors continuellement à l’unisson de la nature. »

La réflexion est vide de sens. Elle est idiote. Pour un simple motif que je viens d’écrire beaucoup plus longuement, ailleurs, dans une lettre manuscrite, a envoyer sous enveloppe avec timbre. Une pratique ancestrale inutilisée depuis des décennies.

Elle est idiote parce qu’il n’existe aucune différence entre le « regardeur » d’art et la nature. Il est nature et ne peut que s’en extraire et pas « vibrer à l’unisson avec elle ». On ne danse pas avec soi-même, y compris dans une danse solitaire, du jerk par exemple.

Puis l’art est un prolongement de soi et une mer autour de son corps dans lequel l’on plonge. Toujours dans la nature qui n’est pas extérieure et duelle…

Les philosophes dualistes nous encombrent l’esprit. Au moins, la religion, elle, joue franc jeu.


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. Heureusement…

Covid et corrida

Je ne colle pas, un peu triste, une de mes photos de corrida. Je viens de lire un article des « Échos », désespérant. Je n’y crois pas. Il faut que j’aille en Espagne.

Lisez et vous comprendrez.

PS. Je n’ose appeler un très vieil ami, aficionado, que je n’ai pas vu depuis plus de 10 ans, et lui proposer d’écrire ensemble un texte de quelques pages à poser sur les tables des terrasses où « les jeunes » ou les vieux, caressent la buée sur leur verre de bière, yeux dans le vide et coeur sans battements, en s’ennuyant très profondément.

Le coronavirus aura-t-il les oreilles et la queue des matadors espagnols ? Les annulations de corridas dues au contexte sanitaire, ces derniers mois, pourraient porter le coup de grâce à une tradition qui était déjà en perte de vitesse en Espagne avant la pandémie, note le « Wall Street Journal » .

Le nombre d’événements a été divisé par deux depuis 2007, les affluences déclinent inexorablement dans les arènes, qui attirent de moins en moins de jeunes susceptibles de renouveler un public vieillissant, certaines régions, comme la Catalogne, ont fait le choix d’interdire la tauromachie… Le secteur traverse ainsi la plus grave crise de son histoire. Au point que la tradition se retrouve aujourd’hui menacée. Les groupes de défense des animaux, soutenus par un nombre croissant d’élus (principalement de gauche), voient dans la situation actuelle une opportunité pour la bannir définitivement.

« Nous sommes aussi la culture »


Alors, au moment où le sport et la culture espagnols commencent à recevoir le feu vert pour se déconfiner, les matadors et défenseurs de la corrida ont manifesté dans plusieurs villes du pays, samedi dernier, pour réclamer la réouverture des arènes. Avec un slogan : « Nous sommes aussi la culture. »

L’enjeu est également économique. Le « Wall Street Journal » estime que plus d’un tiers des 150.000 emplois du secteur pourraient disparaître pour de bon si les spectacles de tauromachie ne reprennent pas cet été. Les représentants du secteur espèrent pouvoir bénéficier d’une partie des 80 milliards d’euros d’aides mis sur la table par le gouvernement espagnol pour soutenir le secteur culturel.

Par Pierre Demoux

A.I.U

On me demande ce que je lis en ce moment. Je réponds que je viens de le finir,il y quelques jours,ce livre. Et que c’est le seul que tout curieux du monde devrait lire, quelque soit sa religion, ses croyances.

C’est le dernier de Georges Bensoussan. Celui des territoires perdus et des juifs en pays arabes, celui qui a subi un procès infâme.

Son titre :

« L’Alliance israélite universelle, juifs d’Orient, lumières d’Occident. »Ed Albin Michel. C’est une association, l’A.I.U, pour ceux qui ne savent pas. Une merveille d’invention, un flambeau dans les ténèbres.

Rares sont les livres aussi passionnants, aussi intelligents, aussi bien écrits. Je ne peux en livrer un passage,tant toutes les pages sont remarquables.

Vite, courez sur Amazon pour du Kindle ou chez votre libraire, les liseurs de papier qui « adorez son toucher », of course…

La voie habitée

c’est l’information du jour, la seule qui mérite qu’on la prenne au sérieux. Mieux que l’indigénisme raciste, pourfendeur de l’universel. Universel, univers…

La voici : EXTRAIT

Selon une étude, il y aurait 36 civilisations extraterrestres dans la Voie lactée

Selon cette étude, réalisée par une équipe de chercheurs de l’université de Nottingham, la plus proche de ces civilisations se trouverait à 17 000 années-lumière.

« Y a-t-il de la vie ailleurs que sur Terre ? Cela ressemble à de la science-fiction, mais ce pourrait bien être le cas. Selon une étude, réalisée par une équipe de chercheurs de l’université de Nottingham (Royaume-Uni) et publiée le 15 juin dans The Astrophysical Journal, la Voie lactée pourrait en effet abriter « une trentaine de civilisations intelligentes ».

« Le sujet des civilisations extraterrestres intelligentes et communicatives restera entièrement dans le domaine de l’hypothèse jusqu’à ce qu’une détection positive soit faite », préviennent les chercheurs dans l’introduction de l’étude. « Mais cela ne signifie pas nécessairement que nous ne pouvons pas proposer des modèles. »

« Selon ces chercheurs, sur la base de leurs modèles, il y aurait ainsi au moins 36 civilisations extraterrestres dans la Voie lactée. « La plus proche serait à une distance maximale de 17 000 années-lumière, rendant la communication ou même sa détection quasiment impossible avec la technologie actuelle », écrivent-ils »

Pour parvenir à ces résultats, les chercheurs ont pris comme hypothèse que la vie ailleurs que sur Terre se développe de manière similaire, sur une échelle de temps – soit environ 5 milliards d’années. Au final, étant donné la distance à laquelle pourraient se trouver ces civilisations, il faudrait au moins 6120 ans pour établir une communication bidirectionnelle, estiment-ils.

Selon le scénario le plus strict, le nombre minimum de civilisations extraterrestres serait de 8. « La plus proche serait située à une distance maximale de 50 000 années-lumière, ce qui nécessiterait 6300 ans à SETI (Search for Extra-Terrestrial Intelligence, NDLR) pour la détecter ». Et selon le scénario le plus vaste, avec le plus d’incertitude : il y aurait au moins 2900 civilisations extraterrestres.

Fichtre ! 6120 ans pour rencontrer une extra-terrestre et boire une bière avec elle !

Evidemment que dans quelques décennies, on parcourra ces années-lumières en quelques jours. Alors, imaginez : vous téléphonez à votre copine qui habite à 50.000 années-lumière, vous lui proposez un verre sur une terrasse parisienne. Elle refuse, elle est fatiguée et doit se reposer de sa journée de 800 heures. Qu’à cela ne tienne, vous prenez votre scooter sidéral et vous la rejoignez chez elle. Non, non, ce n’est pas une maison irréelle. C’est comme chez nous, chambres, lit et chaine hi-fi. Faut pas exagérer, la science fiction est une bêtise. Le temps est immuable dans le plaisir, il ne change que pour la vitesse, celle qu’on a découverte, pour la casser et nous permettre de rejoindre une femme qui n’a ni grandes oreilles, qui ne mesure pas 4m, qui a, simplement des yeux verts de rêve, une chevelure lissée et une peau accueillante. Comme dans notre arrondissement terrestre. C’est une extra-terrestre, mais dans l’Univers, donc comme nous. Universelle.

C’est ça la définition de l’universel, inventé par la Bible, la philosophie, le sentiment : la chose qui vogue, partout pareil, partout en transe sentimentale et intelligente : beauté du pareil, éclat de l’Univers, vérité de l’universel.

Vivement la cassure du temps… !

PS. Je reviens après avoir publié ce billet : un rapide vient de le lire et m’a téléphoné, en me traitant d’idiot : des femmes comme je les décris existent pas loin de chez toi, et même en Auvergne, me dit-on. Yeux encore plus verts, contrastés par la couleur d’un ciel un peu noir, avant un orage qui l’éclaircira, peau douce après la pluie, cheveux collés sur un sourire d’ange et un front ouvert. J’ai répondu en riant : non, une extra-terrestre doit être « extra ». On m’a encore traité d’idiot. Je crois l’avoir mérité. Mais, bon, vivement la cassure du temps…

revue de sidération

binge-drinking : c’est la locution anglaise pour « cuite exprersse » entrainant un coma éthylique, par consommation rapide et en forte quantité d’alcool.. Il parait que « Un phénomène dont les proportions inquiètent. A Toulouse (Haute-Garonne), qui compte près de 130 000 étudiants, le déconfinement rime avec cuite express ou « binge drinking » et de nombreux jeunes hospitalisés depuis la réouverture des bars pour forte alcoolisation. Si la Ville rose est connue pour ses fêtes, le phénomène s’est amplifié ces quinze derniers jours au point que le Samu de Haute-Garonne tire la sonnette d’alarme.Ce qui est inquiétant, c’est l’âge des jeunes en coma éthylique avancé, qui ont entre 15 et 21 ans, fille ou garçon confondus et de toute classe sociale. Le cocktail à la mode, c’est vodka-whisky en nombre, absorbé en un temps très court. » On ne veut commenter.

Droit de manifester avec barrières. Non, il ne s’agit pas des barrières qui encadrent les manifs, mais ceux, sanitaires, de distanciation physique. Le Conseil d’Etat a suspendu l’interdiction des manifestations. Le communiqué de la haute institution : « Dans un communiqué publié ce samedi vers 19 heures, le Conseil d’État annonce sa décision de suspendre l’exécution de l’article 3. «Alors que la liberté de manifester est une liberté fondamentale, le juge des référés en déduit que, sauf circonstances particulières, l’interdiction des manifestations sur la voie publique n’est justifiée par les risques sanitaires que lorsque les « mesures barrières » ne peuvent être respectées ou que l’événement risque de réunir plus de 5 000 personnes.». On ne commente pas le fondement des manifs. Tellement la bêtise domine : la France n’est pas l’Amérique du Nord et Traoré, s’il a été peut-être malmené et même tué par un policier malade, la France n’est pas un pays de policiers racistes. Ce sont les policiers qui subissent. Et le Conseil d’Etat nous fait bien rire : des « barrières physiques » dans les manifs. Sidéré. Bref, trop facile à commenter. Donc inutile. La manif collée à celle des USA est une idiotie. Sûrement un effet du déconfinement. Il est dommage de voir le racisme conforté par cette idiotie. Etant observé que certains manifestants ont crié « sales juifs » et ont brandi le drapeau palestinien. Là, on ne commente pas . L’article du Fig, ci-dessous est assez pertinent. Un jeune journaliste.

Pour « équilibrer » (ce qui est une ineptie, puisqu’aussi bien l’équilibre est une lâcheté (Pas d’équilibre entre jour et nuit ou bien et mal), on donne un extrait de Libé; Lisez et restez zen après avoir été sidéré…

Japonais racistes. Anti-chinois. « «Rentrez dans votre pays, microbes, ordures» : désertés par les clients depuis des mois, les magasins et restaurants du quartier chinois de Yokohama, en banlieue de Tokyo, sont aussi destinataires de «lettres de haine». « . On ne commente pas.

Ecoféminisme. Extrait de la présentation d’un dernier ouvrage de Françoise d’Eaubonne, »Changement climatique, patriarcat, même combat ? C’est en tout cas la thèse de l’écoféminisme. Né dans les années 70 sous la plume de la féministe française Françoise d’Eaubonne, ce courant de pensée considère que l’ensemble des systèmes de domination – capitalisme, patriarcat, colonialisme… – se combinent et produisent des effets aussi divers que les violences faites aux femmes, les dégradations environnementales, les inégalités de toutes sortes. Un peu oublié depuis la fin du XXe siècle, ce mouvement qui mêle écologie et féminisme fait de nouveau parler de lui, au fur et à mesure que se popularisent les rites de sorcières féministes ou des textes comme ceux de Vandana Shiva. La philosophe Jeanne Burgart-Goutal vient de lui consacrer un livre. A la fois synthèse historique et anthologie de cette mouvance aux formes multiples, Etre écoféministe (éditions l’Echappée) est aussi le récit de son initiation à cette pensée nouvelle, faite de lectures et de rites de pleine Lune. ». On commente : le titre : on est assez sidéré. Le monde s’ennuie. Et les féministes de cet acabit qui désservent leur cause (comme les manifestants du jour le racisme) encore plus.

chouette.  » Le gouvernement espagnol va avancer du 1er juillet au 21 juin le rétablissement de la libre circulation avec tous les pays de l’Union européenne. » J’irai. Même pas peur.

Animaux aux assises

Pangolin


Moutons piétineurs ou truies assassines, de l’art de trouver des boucs émissaires : les procès d’animaux

On colle ci-dessous une introduction à un enteretien avec Eric Baratay sur France Culture, qu’on a écouté

C’était à la mode, une chronique des usages oubliés |Cochons meurtriers ou limaces ravageuses de cultures, au Moyen Âge, on mettait les animaux en procès pour mieux contrôler la cohabitation homme-animal et trouver des boucs émissaires. Comme nous l’explique Eric Baratay, la cohabitation avec les animaux a toujours nécessité des réglementations et a toujours occasionné à intervalles réguliers des zoonoses, alors à quand un procès du pangolin et de la chauve souris?

Le sujet est intéressant dans cette intrusion assez énervante (pour ce qui me concerne) sur les fameux « droits des animaux' » et les pages içnutiles sur « spécisme et anti-spécisme ».

Non pas tant sur l’histoire de la relation homme/animal que, du point de vue biblique notamment, l’on est en droit de convoquer pour une vraie discussion. Mais sur ce qui n’a jamais été dit : si les animaux ont des droits et sont de la même espèce que les hommes, ils méritent donc, comme les hommes le procès. Je n’y avais jamais pensé. Pour une raison insidieuse : les prétendus faibles ont toujours tous les droits. Et rien d’autre.

C’est un joli thème de roman : le procès d’un serpent qui a tué, par son venin, un randonneur de Saint-Jacques, un ami d’enfance qui aimait les animaux. On n’ose commencer l’écriture. C’est Gary qui aurait pu conter.

ciel

Juste une photo, pour le ciel. Demandée par une amie qui m’accompagnait dans ce périple, près de Trieste et qui ne se souvient pas du nom du château, mais hurle au téléphone sur la beauté du ciel, au crépuscule, que j’avais relevé, en déclenchant. Elle s’en souvient encore du ciel et de mon mot que je veux taire tant il était idiot. Cherchez en ligne, un château, près de Trieste et l’histoire d’une femme, peut-être une reine. Voilà, c’est pour toi A… Cadeau. Promis, collé. J’ai retrouvé.

télé….

Je viens d’apprendre un nouveau verbe.

Une professionnelle, de la même spécialité que la mienne, me dit au téléphone :

– Alors, tes collaborateurs, comme les miens, ont téléglandé ?

J’ai, vraiment, vraiment, éclaté de rire.

Le télétravail. Mille choses à en dire…

Je ne m’y mets pas ce soir. Trop long, il faut dormir.

Téléglander…J’en ris encore….

Fil du temps

Retour. Presque forcé par un ami retrouvé après des décennies et qui connaissait mon pseudo. Il suffit de Google pour retrouver ce site et mon numéro de téléphone professionnel quand on connait mon nom.

Donc un coup de fil. Toujours utile et fructueux dans cette période « inédite » de perdition du sentiment et du réel. Tout s’est en effet passé comme si la déviation morale ou sentimentale pouvait être pardonnée par le moment-Covid. A temps incroyable, comportement éclaté, adoubé par le déviant, certain du pardon, heures inouïes obligent. Non, la solidarité et l’empathie peuvent ne pas être concomitants de leur nécessité ponctuelle. Mieux encore, la trahison, l’inconcevable sont venus alimenter ce temps qui a déstructuré l’universel tant il ne pouvait s’y terrer.

Mais, encore une fois, je m’éloigne, happé par une petite colère de rien du tout, de mon propos qui est celui d’une retrouvaille téléphonique.

On discute donc de tout et de rien du tout. Il est géologue. Drôle de métier. J’y reviendrai, tant la chose est sérieuse.

Il me rappelle nos discussions enflammées sur le style. Littéraire s’entend. Pas celui de la démarche ou du juste déhanchement dans la danse de boite de nuit ou la chemise Lacoste que nous portions tous comme des jumeaux infinis.

Moi c’était Flaubert et sa rigueur. Lui les torrents balzaciens. Balzac qui écrivait au kilomètre. Flaubert, lui, restait des jours sur une locution, une virgule ou un mot.

Il m’a répété que cette rigueur était antinomique de mon tempérament et que l’on pouvait douter de ce compagnonnage, peut-être de façade, avec le style flaubertien alors que dans ma quotidienneté, l’exubérance et même la désinvolture désordonnée dominait et écrasait tous les carrés du monde.

Je lui ai rétorqué que l’exacerbation balzacienne était contraire à son esprit géométrique exactement en phase, au demeurant, avec son métier de science.

On a bien ri. Ce à quoi devrait servir la conversation téléphonique avec des êtres non compliqués. Ce n’est pas un compliqué.

Cette conversation, après mille minutes sur nos dragues, nos musiques, l’autre style, celui de la frime sans laquelle l’adulte ne connait pas la lucidité, est, évidemment, venue sur la période dite « inédite ».

Il a lu mes billets, m’avoue qu’il les lit depuis des mois, alerté par une amie commune qui n’est plus une amie ; qu’il n’a jamais voulu me téléphoner, que cela pouvait ne rien vouloir dire après tant d’années, que ce soir il était joyeux, qu’il en avait parlé à son épouse qui est « belle comme le jour », laquelle lui a conseillé de me joindre, qu’on ne savait jamais, que l’amitié pouvait être continue, que j’étais peut-être dans le besoin de rencontres dans cette période « inédite » et que « ça ne mangeait pas de pain ». Cette femme, je l’aime déjà avant de la rencontrer bientôt.

Cet ancien ami est exact, intelligent, clairvoyant. Tous ses mots étaient de la réalité présente.

Alors, il me dit être jaloux de ma plume. Non pas qu’il écrit mal ou ne sait pas écrire. C’est moi qui suis jaloux, tant son talent d’écriture (on ne le perd jamais) était époustouflant. Je lui dis, étonné par ce propos. Il me répond juste qu’il se souvient encore de mes mots lorsque, étudiants et correspondant toujours, je lui disais qu’il ne fallait pas écrire, que tout avait déjà été dit et que l’écrivant était un faiseur qui courait après sa reconnaissance inutile; qu’il fallait sourire devant un vrai texte et fermer les livres désuets et ridicules. Tout avait été dit.

C’est vrai. Je ressassais ce leitmotiv. Allez savoir pourquoi ? Peut-être l’absence de talent qu’on camoufle sous l’impossibilité de l’écriture qui est celle de la sienne, improbable.

Alors il me propose un texte, persuadé que je n’en ferai qu’une bouchée, comme il a dit.

Juste reprendre tous les titres de la Presse, les titres des articles, les résumés du contenu et, juste lâcher, sous leur reproduction, une phrase qu’il sait d’avance « assassine ».

Je lui réponds que ça ne m’intéresse pas et que je sais déjà, avant de lire ce que je vais écrire. Il me dit que c’est exactement ça : mes mots en suspens, derrière d’autres mots creux, « du plomb sur le gaz carbonique ». J’assure que ce sont ses mots.

Mon ancien ami est un être intelligent, qui sait écrire, qui sait parler. Et sa femme, « belle comme le jour », est un ange.

Je lui ai promis de lui répondre par la négative, dès demain. Il a ri. Je n’ai pas changé, a-t-il dit.

Là, il se trompe. Mais peu importe, je vais les rencontrer, lui et sa femme sur une terrasse, pas loin de chez moi. Ils n’ont pas peur des verres potentiellement infectés. Et moi non plus. C’est un géologue et sa femme est, comme vous le savez désormais, « belle comme le jour ».

Cioran dirait que les jours ne sont pas beaux. Dieu qu’il a tort. Ils sont beaux pour le temps qui court après la beauté.

Je vous dirai, peut-être.

La femme invisible

« L’homme invisible » est un film qui a marqué notre jeunesse. Je reçois la newsletter de la Vie des idées ».

Je lis »invisible ». Oeil accroché.

Mais non, c’est une essai sur l’invisibilité des femmes.

Ce type d’article devrait être censuré par un groupe de femmes qui veilleraient a abolir le ridicule qui dessert un discours.

Lisez. C’est fou. De quoi même s’énerver. L’on ne sait où l’on va…

Je ne colle pas tout. C’est fou…

Le prix de l’invisible

Les femmes dans la pandémie


Pourquoi les femmes, omniprésentes dans la lutte contre la pandémie et ses effets, n’obtiennent pas la visibilité qu’elles méritent ? La crise que nous vivons est révélatrice de nos dénis et de notre mépris des activités ordinaires.

La crise sanitaire du Covid-19, si dramatique soit-elle, ressemble aussi àune répétition des catastrophes à venir, sanitaires et écologiques.
Dans cette crise, les femmes sont curieusement omniprésentes… et
absentes. Présentes sur tous les fronts, car on ne cesse de nous les
montrer dans les médias : à la machine à coudre, fabricant bénévolement
des masques « alternatifs » ; au balai, faisant le ménage dans les hôpitaux et magasins encore ouverts ;
au chevet des patients, à la caisse des commerces qui permettent de
poursuivre une vie vivable. Une vague mauvaise conscience collectivesefait jour ; les clients saluent et
remercient les caissières à qui il y a quelques semaines ils
n’accordaient pas un regard, réglant mécaniquement leurs achats tout ens’adressant via leur téléphone portable à une personne à distance,
clairement bien plus importante. Les politiques vantent le travail des
soignants, médecins et infirmières, à qui depuis des années ils refusent
avec mépris la moindre augmentation de moyens, plaçant l’hôpital publicdans une situation de dénuement telle que dans les premières semainesde la crise, ses personnels n’avaient aucun moyen de protection contrel’épidémie.

La pandémie joue comme un dispositif devisibilité pour des pratiques habituellement discrètes, et favorise laprise de conscience de l’importance du care, du travail de femmes et autres « petites mains » dans la vie quotidienne, souvent revenue entre les murs de la vie domestique. C’est bien ce qu’on appelle le travail du care qui assure la continuité de la vie sociale. On redécouvre Joan Tronto pour la version politique du care qu’elle a proposée pour mettre l’accent sur l’activité de care, et ne pas le limiter aux affects ; mais il ne faut pas négliger la définition qu’elle propose :

Au sens le plus général, care désigne
une espèce d’activité qui comprend tout ce que nous faisons pour
maintenir en état, pour préserver et pour réparer notre monde en sorte
que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend
nos corps, ce que nous sommes chacun en tant que personne, notre
environnement, tout ce que nous cherchons à tisser ensemble en un filet
serré et complexe dont la destination est de maintenir la vie

.

« Il faut défendre la société »certes. Mais celles et ceux qui la défendent, ce sont des invisiblesque jusqu’à récemment on tenait pour la face immergée de la société, les« taken for granted »
qui rendent nos vies possibles. Réduits (en totalité ou en partie) à
notre vie domestique, une grande part des citoyens réalisent qu’ils et
elles nous ont constamment beso………..

Etc, etc.

Memmi

Paris, 8 décembre 1982

Il lui a manqué quelques mois pour devenir centenaire. Comme, curieusement Jean Daniel, l’autre séfarade.

Albert Memmi est donc décédé le 22 Mai.

Il nous a accompagné dans nos premières découvertes de l’architecture d’une culture, dans sa place entre France et arabité, dans sa spécificité dans le judaisme.

Même si son esprit sartrien ne pouvait toujlurs me convenir, on ne lui en tenait pas rigueur. Il était, lui, sincère dans la flamme.

Son premier bouquin (« La statue de sel ») qui décrivait, pas toujours avec condescendance, les juifs de Tunisie, nous avait d’abord choqués, nous les proches de la « Nation » française, les intégrés, presque descendants des gaulois. Et ses « portraits du colonisé et du colonisateur » heurtaint quelquefois notre reconnaissance envers la « mère-patrie ».

Puis son humanisme (que tous s’évertuent à qualifier de sartrien) alors qu’il est culturel nous avait fait oublier ces petites crispations post-adolescentes…

Homme intègre, homme sincère. Paix.

On colle l’hommage du Monde, pour mémoire, comme d’habitude. Puis, celui de Claude Nataf, Président de la Société d’histoire des juifs de Tunisie qui a rendu hommage à mon père, devant son corps, en 1999.

LE MONDE

Albert Memmi, écrivain et essayiste, est mort

Français d’origine tunisienne, il a écrit des livres majeurs sur la décolonisation et le racisme, dont « Portrait du colonisé ». Il est mort le 22 mai, à l’âge de 99 ans.

Par Catherine Simon Publié hier à 16h22, mis à jour hier à 16h28

Albert Memmi, le 6 février 2005.
Albert Memmi, le 6 février 2005. BOYAN TOPALOFF / AFP

Auteur de livres majeurs sur la décolonisation et le racisme, le romancier et essayiste Albert Memmi, d’origine tunisienne, est mort le 22 mai, à Paris, à l’âge de 99 ans.

C’est dans la pauvreté du ghetto juif de Tunis, la Hara, qu’est né le 15 décembre 1920 Albert Memmi, l’employé de mairie ayant refusé le prénom hébraïque proposé par le père du nouveau-né. Ainsi vont les rapports de domination dans le système colonial, comme l’analysera plus tard, de manière magistrale, l’auteur de Portrait du colonisé (précédé de Portrait du colonisateur, Corrêa, 1957)…Lire notre article de 2004 : Albert Memmi, marabout sans tribu

Fils de Fraji Memmi, bourrelier, et de Maïra Serfati – une Berbère analphabète, dont il gardera la photo près de lui, encadrée dans le coin bureau de son appartement parisien de la rue Saint-Merri –, le jeune Albert grandit au milieu de ses douze frères et sœurs. Il fréquente l’école rabbinique dès l’âge de 4 ans, apprenant à déchiffrer l’hébreu dans les textes traditionnels. Lui qui a grandi dans la langue arabe (le dialecte tunisien est sa langue maternelle), en apprend très vite une troisième : le français, qu’il découvre en entrant, en 1927, à l’école de l’Alliance israélite universelle, fondée, comme il le note lui-même, « par des philanthropes européens, pour aider les enfants orientaux et propager la langue et la culture françaises ».

Excellent élève, il a la chance « inespérée », souligne-t-il, d’obtenir une bourse du gouvernement tunisien et de la communauté juive, ce qui lui permet d’entrer au lycée Carnot, établissement réputé du Tunis colonial. Plusieurs de ses professeurs apparaissent, sous des noms inventés, à l’instar de l’écrivain Jean Amrouche (alias Marrou) ou d’Aimé Patri (alias Poinsot), dans son premier roman, La Statue de sel (Corrêa, 1953, plusieurs fois réédité, notamment par Gallimard). Autofiction avant la lettre, ce récit offre une description sans fard, pleine de saveur et d’amertume, du ghetto juif de son enfance et d’une Tunisie cosmopolite aujourd’hui disparue.

« Coup de tonnerre »

La Statue de sel fait l’effet d’un « coup de tonnerre » dans la communauté juive, confiera au Monde une amie d’Albert Memmi, l’universitaire Annie Goldman : « Les gens étaient à la fois fiers et choqués. C’était la première fois que quelqu’un de Tunis, juif en plus, était publié à Paris. Mais c’était aussi la première fois qu’on décrivait la pauvreté » du petit peuple tunisois. Le livre, qui assure à l’auteur un début de notoriété, fait partie des classiques de la littérature maghrébine francophone du XXsiècle. Il sera mis au programme de l’Institut supérieur des langues de Tunis, au milieu des années 1990, provoquant de nouveau la surprise – de la part, cette fois-ci, des étudiants tunisiens.Dans nos archives (1977) : Albert Memmi, conteur arabe

La communauté juive, qui comptait encore quelque 150 000 membres durant la jeunesse d’Albert Memmi, en rassemble moins de 1 000 à l’orée des années 2000. Qu’une Tunisie de la « diversité », comme on dit aujourd’hui, ait pu exister, est source d’étonnement pour beaucoup de ces jeunes, nés bien après l’indépendance (1956).

« La nouvelle nation [la Tunisie] sera légitimement mais inévitablement arabe et musulmane », comprend-il très vite. Il prévoit qu’il n’y aura pas sa place.

Un deuxième roman réaliste et en partie autobiographique, Agar (Corrêa, 1955), fait aussi événement. Il raconte le naufrage d’un couple mixte et met en scène certains des thèmes (la dépendance, la domination, etc.) que l’auteur déclinera et analysera dans la plupart de ses nombreux écrits – récits, romans, essais ou articles de presse. Contrairement au destin du couple romancé de Agar, celui que forment Albert Memmi et son épouse, Germaine, une jeune Lorraine, durera jusqu’à la mort de cette dernière, après quelque soixante ans de vie commune et en dépit d’inévitables « secousses », selon ses mots à lui.

L’existence du couple se partage entre Tunis et Paris, où il se fixe définitivement à l’automne 1956. La Tunisie, nouvellement indépendante, célèbre son leader, Habib Bourguiba. Cette « période historique exceptionnelle », ainsi que la qualifie Albert Memmi, est retracée dans Le Pharaon (Julliard, 1988), roman pour lequel l’auteur a largement puisé dans son journal « intime » de l’époque. « La nouvelle nation sera légitimement mais inévitablement arabe et musulmane », comprend-il très vite. Il prévoit qu’il n’y aura pas sa place.

« Nomade immobile »

Son vrai pays, ce sont les Lettres : grand lecteur, passionné de philosophie, il devient « nomade immobile » (titre d’un de ses livres) et, entre deux cours ou séminaires, passe son temps à écrire. Il a participé, à Tunis, au lancement d’Afrique-Action, ancêtre de l’hebdomadaire Jeune Afrique. Il s’exercera, dans les colonnes du Monde, puis du Figaro, à l’art du billet.

Mais ce sont ses livres, en particulier, le Portrait du colonisé, publié en pleine guerre d’Algérie, qui lui valent célébrité… et violentes attaques. Ecrit en deux parties, cet ouvrage met en évidence les mécanismes de l’oppression coloniale et décrit « l’étrange duo » que forment le colonisé et le colonisateur. C’est en philosophe, en sociologue et en psychologue qu’il le fait – mettant ainsi en lumière la « vraie nature de la décolonisation, qui n’est pas seulement d’ordre économique ». Ce maître-livre, d’une actualité étonnante, lui vaut l’admiration de Jean-Paul Sartre, qui en rédige la préface, et les réserves de Raymond Aron et d’Albert Camus, qui a préfacé La Statue de sel.

Laïc convaincu, self-made man acharné, amoureux de la vie et de ses plaisirs, l’érudit de la rue Saint-Merri, a d’abord été, confiait-il peu après la sortie de La Statue de sel, « une sorte de métis de la colonisation, qui comprenait tout le monde, parce qu’il n’était totalement de personne ». Son œuvre a été traduite en plus de vingt langues, et plusieurs dizaines d’ouvrages et de thèses lui ont été consacrés.

Dates

15 décembre 1920 Naissance à Tunis

1953 « La Statue de sel »

1955 Participe à la création du journal « Afrique-Action »

1957 « Le Portrait du colonisé »

1988 « Le Pharaon »

22 mai 2020 Mort à Paris

CLAUDE NATAF

Message du Président de la SHJT

Je viens d’être informé du décès d’Albert Memmi survenu dans la nuit du jeudi au vendredi 22 mai. Une belle plume s’est arrêtée d’écrire, une voix s’est tue, un Maître a cessé d’enseigner, une conscience sévère et attentive ne nous éclairera plus.

L’émotion qui m’étreint au moment où je dois saluer sa mémoire au nom de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie me fait douter de ma capacité à écrire tout ce qui affleure à ma pensée.

Dans les premières années qui ont suivi l’indépendance de la Tunisie, alors que j’achevais mes études secondaires, nous étions un petit groupe d’amis rêvant de gloire littéraire et nous reposant de Tacite et de Xénophon, en traduisant en vers de potaches nos premiers émois. Alain-Gérard Slama notre aîné de deux ans, couronné par le prix de version latine au concours général des lycées et collèges, nous appelait à le suivre sur le chemin de la rue d’Ulm, mais Albert Memmi nous montrait que l’on pouvait être juif, né à Tunis et devenir un écrivain français. La Statue de Sel et surtout Agar ne nous quittaient pas. André Malraux dépoussiérait l’Odéon où Barrault représentait Tête d’Or ; Sartre publiait Les séquestrés d’Altona et Camus, glorieux prix Nobel avait le courage de déclarer que sa mère passait avant la Justice. Mais faisant fi de cette agitation, nous rêvions aux propos d’un camarade de retour de Paris qui avait aperçu Albert Memmi à Saint-Germain des Prés. Nous l’imaginions au Flore déjeunant avec Sartre, prenant un thé au Deux Magots avec Simone de Beauvoir, buvant un punch à la Rhumerie Martiniquaise avec Albert Camus avant d’aller baiser les doigts de quelques duchesses qui avaient les traits d’Oriane de Guermantes. Nous rêvions tous d’être Albert Memmi et nous nous imaginions qu’il était nous. Je me souviens d’avoir écrit un soir de doute en pleine préparation de concours et parodiant Victor Hugo « Je veux être Albert Memmi ou rien ».

Lorsque bien plus tard à Paris débarrassé de mes chimères, je rencontrai Albert Memmi et qu’il me fit l’honneur de me recevoir, de m’écouter, de dialoguer avec moi, de me conseiller, mon admiration ne fut en rien entamée et, plus raisonné plus réfléchie elle ne cessa de monter en puissance.

Profondément enraciné dans notre Tunisie natale, issu d’une famille nourrie par la tradition juive, élève de l’école française, mariée ensuite à une chrétienne, enseignant et vivant en France, lu et traduit dans tous les continents, Albert Memmi se confond avec cette pluralité culturelle qui est la marque de la Tunisie. Cette variété d’expériences et parfois de tribulations avaient aiguisé son regard à la fois inquiet et nuancé et son engagement constant contre la peur et le rejet de l’autre.

Lui qui avait été préfacé à la fois par Sartre et par Camus était dans ce XXI siècle l’un des derniers tenant de la République des Lettres, comme le prouve l’éclectisme de ses admirations littéraires et de ses relations.

Je voudrais surtout souligner ici sa fidélité à l’histoire de la communauté juive de Tunisie au sein de laquelle il était né et qui est présente dans presque toutes ses œuvres.

Lors de la  visite que le regretté Jacques Taieb et moi-même lui rendîmes en 1997, pour lui faire part de notre projet de créer la Société d’histoire des Juifs de Tunisie en vue de favoriser l’éclosion de travaux scientifiques et d’échanges universitaires, il ne se contenta pas de nous encourager mais nous apporta un concours constant et bienveillant en mettant sa notoriété au service de notre toute nouvelle association. Il n’a jamais manqué depuis de souligner la qualité de notre action, la continuité exemplaire de nos travaux et ne manquait pas de rappeler qu’il était membre d’honneur de notre association et qu’il était intervenu en 1999 et en 2003 lors des colloques internationaux que nous avions tenus en Sorbonne. A deux reprises en mars 2000 et en novembre 2003 nous avions organisé des journées d’études autour de son œuvre, dans une perspective plus historique que littéraire avec la participation d’universitaires tunisiens et israéliens.

Mardi dernier, deux jours avant son décès il participait assistait grâce à internet et à l’application zoom à la conférence donnée sous l’égide de notre société par Jean-Marcel Nataf sur les chefs d’œuvre des rabbins tunisiens. J’avais été heureusement surpris de sa présence, de ses traits apaisés et de constater que son sourire si perçant et si expressif de sa personnalité apparaissait de temps à autre sur l’écran tandis qu’il écoutait attentivement un exposé dont le thème ne portait pas un de ses sujets de prédilection.

Dans les jours et semaines qui suivront les hommages se multiplieront sans doute et exprimeront mieux que je ne le fais ici la grandeur de l’œuvre d’Albert Memmi.

Aujourd’hui je pense à l’Homme, à tout ce qu’il a représenté pour beaucoup dont je suis et j’essaye de retrouver les termes de nos multiples échanges.

Son œuvre marquée à la fois par son identité juive, par sa Tunisie natale si chère à son cœur, par la culture française, celle de la France des Droits de l’Homme, de la France de Michelet et de Zola. Elle demeurera pour les historiens la référence de ce qui fut pendant des siècles et des siècles la présence juive en Tunisie.

Les grands travaux de l’esprit ont un précieux privilège. Ils vivent et se prolongent au-delà de leurs auteurs. L’œuvre d’Albert Memmi en fait partie. En ce sens Albert Memmi continuera de vivre.

                                                           Claude Nataf

                               Président de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie 

                                                           25 mai 2020

w.a

Woody Allen :  «  Quand je mourrai, je serai très heureux d’être oublié. »

Dieu que j’aime ses films. Tous. Quand je sors d’une salle après une projection d’un film de Woody Allen, je suis transporté des heures entières et veux errer dans les villes et les bars. Quand je les vois ces films dans un écran domestique, une tablette à vrai dire, je prends un cognac et savoure la déliciosité des heures qui passent sur un fauteuil, transporté encore. Woody Allen est le génie des moments.

Il y a une autobiographie qui sort et Le Figaro nous livre un entretien dans la livraison de ce jour. Lisez. Dieu que Woody est un immense fictif. Dieu qu’il a raison de préférer le fictif au réel. A part qu’il se trompe un peu, j’aurais aimé le lui dire face to face : le réel est fictif. Lisez l’intelligence, même si (chut…!), je ne le trouve pas en forme dans ses réponses et qu’on imagine qu’il aurait pu dire mieux. Ca doit être l’interviewer. Mais c’est Woody.

Mon cadeau du jour. Donc un « collé » du Figaro de ce jour. Fastoche.

LE FIGARO 18 mai 2020

Woody Allen : « je préfère la vie fictive des films à la vie réelle »

Son autobiographie sortira en France Le 3 juin, chez stock. à cette occasion, le cinéaste américain s’exprime avec humour et un brin de désinvolture. Eric Neuhoff

Woody Allen : « Quand je mourrai, je serai très heureux d’être oublié. »Audoin Desforges / Pasco

Voilà des Mémoires qui auront connu des remous. Après avoir accepté de publier l’autobiographie de Woody Allen aux États-Unis, Grand Central Publishing (filiale d’Hachette) avait tout annulé. En cause ? Les accusations de la fille adoptive du réalisateur américain, Dylan Farrow, qui affirme avoir été abusée sexuellement par son père en 1992. Si le cinéaste de 84 ans a toujours réfuté ces accusations et n’a fait l’objet ni de mise en examen ni de jugement, sa réputation a été sérieusement ternie aux États-Unis par cette affaire. Au point que les protestations d’employés de Grand Central Publishing et de Ronan Farrow, le fils de Woody Allen, avaient suffi à empêcher la sortie de son livre. Finalement publié aux États-Unis le 23 mars (chez Arcade Publishing), Soit dit en passant paraîtra en français le 3 juin, chez Stock. En attendant, Woody Allen vous dit tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur lui sans jamais oser le demander…

LE FIGARO. – Avez-vous été surpris quand votre premier éditeur américain a annulé la sortie du livre ?

Woody ALLEN. – Vous savez, je travaille dans l’industrie du cinéma et très souvent les films sont annulés à la dernière minute. J’y ai été habitué toute ma vie. Pour moi, c’est presque de la routine.

À vous lire, il est évident que vous avez écrit le livre vous-même. Pourquoi n’avez-vous pas pris un « nègre », comme tout le monde ?

Oh non, j’aime écrire. Depuis des années, les gens me demandaient d’écrire mes Mémoires, de raconter mes expériences dans le cinéma et à la télévision, de parler du jazz.

Lisez-vous les souvenirs de réalisateurs ?

Non. Je ne suis pas un grand lecteur. Alors, quand je lis, ce sont des choses sérieuses, qui ont du sens. Les livres sur le show-business sont en général superficiels.

Cela vous a-t-il pris longtemps ?

Pas très. C’était assez facile. Environ un an. J’écrivais un peu, puis je passais à autre chose et j’y revenais. Je faisais ça de façon décontractée, comme un hobby.

Avez-vous trouvé cela plus difficile qu’écrire un scénario ?

Non, beaucoup plus facile. Là, je connaissais les détails. J’avais le début, la fin, j’avais toutes les informations, toutes les anecdotes.

Au milieu de cette tourmente, vous avez l’air d’être resté si calme… Comment avez-vous fait ?

C’est dans ma nature. Ma vie me plaît. Je suis quelqu’un de détendu. C’est comme ça.

La première phrase contient une référence à J. D. Salinger…

Bien sûr. L’Attrape-cœurs est un des livres les plus réjouissants à lire. Je l’ai lu dans mon adolescence. Ce n’est pas quelque chose que vous lisez comme un devoir de classe. Ça a plu à tout le monde aux États-Unis. C’était énorme. C’est un des livres que j’ai lus plusieurs fois dans ma vie.

Salinger refusait qu’on en tire un film…

Je peux le comprendre. Il avait écrit son livre. Le livre existait par lui-même. Ça ne l’intéressait pas. Il ne voulait pas participer à cette civilisation commerciale.

Pourriez-vous vivre comme lui, en reclus ?

Ça, non. J’ai besoin de la ville, des cafés, des restaurants, des librairies, des embouteillages, des théâtres, des gens qui marchent autour de moi, qui font du shopping.

Vous devez être malheureux, ces jours-ci…

Oh là là, c’est un cauchemar ! Vous sortez dans Manhattan et les boutiques sont fermées. Les rues sont vides. Ça ressemble à un film de science-fiction. C’est épouvantable, une catastrophe. Un des pires moment de ma vie.

Avez-vous peur ?

Oui. Je reste chez moi la plupart du temps. C’est une affreuse façon de vivre. Les gens se lancent dans des spéculations. Les uns disent que ça va durer six mois, d’autres deux ans, ou cinq. Cette expérience est déprimante.

Vous dites que vous étiez « un petit garçon qui aime le cinéma, les femmes et le sport, qui déteste l’école et rêve d’un martini dry ». Vous n’avez pas changé, si ?

Certains de mes goûts ont changé, mais pas beaucoup. J’aime toujours W. C. Fields, Tennessee Williams. J’ai grandi, mais j’aime toujours les mêmes gens.

Selon vous, votre personnage qui est le plus proche de vous est Cecilia, de La Rose pourpre du Caire. Pourquoi ?

Je suis quelqu’un qui va au cinéma tous les jours, qui est heureux dans l’écran, qui préfère la vie fictive des films, une vie meilleure que la vie réelle.

Quel est le premier et le dernier film que vous avez vu ?

Je ne me souviens pas du premier. Je devais être tout petit. J’en ai vu tellement… Quant au dernier, à part des documentaires, The Irishman, de Scorsese.

Si vous n’aviez pas été réalisateur, vous auriez pu être magicien ou joueur de base-ball…

Joueur de base-ball professionnel, ça non, je n’étais pas assez bon. Mais j’aurais pu être magicien. Je restais seul et je m’entraînais. Sinon, j’aurais pu gagner ma vie au poker. J’étais très doué, à une époque. J’ai même gagné de l’argent pendant des années. Il fallait que je fasse quelque chose de ma vie. Mes amis devenaient médecins, architectes. Je voulais quelque chose d’excitant. Je ­trouvais que détective avait du glamour. J’ai même envisagé de devenir cow-boy. Mais je ne vois  aucun intérêt à tourner des westerns.

Vous refusez le titre d’intellectuel. Ce n’est pourtant pas une insulte ?

Je n’ai jamais été génétiquement un intellectuel. Un intellectuel s’intéresse à la politique, à la philosophie, à la littérature, à la mystique. Moi, en grandissant, je n’avais pas d’intérêt particulier pour la lecture. J’aimais des sujets beaucoup plus communs, comme le base-ball.

Vous listez les chefs-d’œuvre que vous n’avez pas lus (Ulysse, Don Quichotte, Lolita, Dickens), mais vous avez lu Michael, un roman de Joseph Goebbels. Quelle idée !

J’étais éclectique. Je n’avais aucun plan préconçu. Je lisais de façon aléatoire. J’étais curieux. J’allais dans les librairies et je tombais sur des choses étranges. Je lisais selon ma fantaisie.

À propos de curiosité, on apprend que vous avez voulu détruire Manhattan avant sa sortie…

Oui. Ce que j’avais vu me décevait. J’étais prêt à faire un autre film pour rien. J’avais des réserves là-dessus. Les producteurs ont pensé que j’étais fou.

Vous montrez toujours vos films à Diane Keaton. Avez-vous fait la même chose pour le livre ?

Oui. J’ai donné le livre à plusieurs amis. Elle en faisait partie. Je voulais être sûr de ne rien avoir oublié. Je suis très proche d’elle artistiquement.

Mia Farrow a-t-elle lu le livre ?

Je n’en ai aucune idée.

« On ne s’amuse vraiment que dans le travail », dites-vous…

C’est vrai. Quand votre travail touche au domaine artistique, il ne faut pas écouter les amis, les producteurs. Il faut juste travailler. N’écouter que vous.

Vous avez tourné Café Society comme si vous écriviez un roman. Pourquoi ne pas le faire ?

J’ai essayé une fois. J’ai trouvé ça très dur. Il faudrait écrire un vraiment bon roman, sinon ce n’est pas la peine. J’ai échoué à ça, écrire un bon roman selon des critères littéraires. Les gens l’auraient peut-être acheté parce qu’ils connaissent mon nom.

Bergman vous a invité sur son île et vous n’y êtes pas allé…

J’aimais parler avec Ingmar quand il était à New York et on se parlait souvent au téléphone. Mais je ne voulais pas prendre l’avion pour aller dans cette île obscure. Je ne suis pas un grand voyageur, ni quelqu’un de très aventureux. Il y a la fatigue, les contrôles. Je ne suis pas fait pour ça.

Rencontrez-vous d’autres réalisateurs ?

Parfois, oui, s’ils estiment que je peux leur être utile. Je parle avec Steven Spielberg, Coppola, Scorsese. Je ne crois pas que je puisse leur apprendre grand-chose. Je fais juste de petites suggestions. Je donne un avis général, à l’instinct.

Le public américain n’a toujours pas pu voir Un jour de pluie à New York, produit par Amazon…

Aux États-Unis ? Pas possible ! Le film est sorti partout dans le monde, en Asie, au Moyen-Orient. Je l’ai fini il y a longtemps. Ils ne veulent pas le sortir ? Ça ne me concerne pas. Tout cela est derrière moi.

Votre dernier film, Rifkin’s Festival, a été tourné en Espagne. Vous ne trouvez plus de producteur dans votre pays ?

Depuis Match Point, j’ai souvent tourné à l’étranger. Je ne voulais pas que les producteurs américains interviennent sur ce film. Les Européens ont une approche différente. Ils ne se considèrent pas comme des artistes, mais se contentent d’être des banquiers. San Sebastian est un endroit magnifique. Et je tournerai le prochain à Paris.

Vous dites que si vous ne pouviez plus tourner, cela ne vous dérangerait pas…

L’industrie du cinéma vit de tels changements… De plus en plus de films passent directement à la télévision. Les réalisateurs doivent se battre pour que leurs films sortent en salle, même pour trois ou quatre semaines seulement. Quand le virus aura disparu, je ne sais pas si les gens retourneront au cinéma, s’ils voudront encore partager cette expérience fabuleuse avec six cents personnes.

Votre souhait est qu’après votre mort vos cendres soient dispersées pas loin d’une pharmacie. Quelle épitaphe ?

Rien. Quand je mourrai, je serai très heureux d’être oublié. Je n’aurai aucun problème avec ça. Une crémation, aucun héritage, pas de pierre tombale. Rien.

Y aura-t-il une suite à Soit dit en passant ?

Je ne pense pas. Ou alors il faudrait que j’écrive une réfutation !

Vous ne lisez jamais ce qu’on écrit sur vous…

Il ne faut pas être obsédé par soi-même. C’est un piège terrible.

Alors si on écrit n’importe quoi sur vous, ce n’est pas grave ?

Je le saurai ! ■

rpd, blabla bobo

Dans l’EXpress, le philosophe de service du Monde, Roger Pol-Droit nous donne encore la leçon historique de la philosophie. S’il est vrai que la philosophie ne peut être qu’histoire d’elle-même, ce type d’article au titre alléchant est assez exaspérant. Il ne s’agit que de faire croire aux lecteurs qu’ils sont philosophes, intellectuels, intelligents et emploient bien leurs bicyclettes entre le Marais et les Tuileries.

Comme d »habitude, je colle et je reviens. Etant ici précisé que j’ai abandonné, si j’ose dire « l’abandon- » du commentaire sur la période, convaincu par une personne que j’estime plus que quiconque, qu’il fallait y mettre mon grain de sel. Un de plus. Soit.

Roger Pol-Droit : Voltaire contre Rousseau, le duel continue dans le « monde d’après » Paru dans l’Express.

Par Roger-Pol Droit *Par Roger-Pol Droit *

« Virus, progrès technique, écologie, mondialisation, décroissance… L’opposition entre les deux géants des Lumières reste le clivage majeur de notre époque. »

« Ils côtoient, comme nous, de ravageuses épidémies. Voltaire, à 29 ans, contracte la variole et frôle la mort. Le Dr Gervasi, qui a combattu la peste au Gévaudan, lui fait boire en trois semaines… 200 litres de limonade ! Le jeune homme résiste au traitement et au virus. Il a beau être « délicat et faible », son obstination à vivre l’emporte. Elle le sauvegardera jusqu’à 84 ans, soutenue par sa confiance dans la science médicale. Car Voltaire est convaincu que ce savoir progresse sans cesse et améliore la santé de tous. Patriarche, il ne jure que par Tronchin, son Esculape genevois, qui participe aux balbutiements de la vaccination et la défend dans l’Encyclopédie. Rousseau, lui, avait 31 ans quand il fut placé en quarantaine, à Gênes, à cause d’une résurgence de la peste. Plutôt que de rester cloîtré sur le bateau dans la chaleur d’août, il va camper au lazaret désaffecté, dans des conditions spartiates : « Ni fenêtre, ni table, ni lit, ni chaise, pas même un escabeau pour m’asseoir, ni une botte de paille pour me coucher », dit-il dans les Confessions. Mais Jean-Jacques n’est pas vraiment inquiet. Il a foi en la nature plutôt qu’en la médecine, et de plus en plus.

Sur ce registre, les opposent, de façon croissante, confiance et défiance envers les médecins, leurs connaissances et leurs compétences. Voltaire se soigne avec quantité de préparations, expérimente volontiers de nouveaux traitements, consulte souvent, surveille scrupuleusement son corps. Rousseau, qui souffre affreusement de la vessie, finit par envoyer promener la Faculté, rompt avec chirurgiens et apothicaires, et se convainc que la marche lui fait plus de bien que les drogues.

Tous deux, de santé fragile, vivent en un temps où la moindre maladie peut fort mal finir. Mais, pour se soigner, l’un choisit la science, l’autre la nature. Ce clivage, depuis, n’a fait que s’accentuer. Voltaire, aujourd’hui aimerait les scanners, les tests ADN et les traitements de pointe. Rousseau ne jurerait que par les plantes, les médecines douces et les thérapies alternatives.

En fait, ils sont étonnamment proches de nous. Bien sûr, ils s’éclairent à la bougie, ignorent le Web, les antibiotiques, les trains, etc. Pourtant, ils se révèlent plus actuels que jamais. Leurs désaccords habitent toujours nos débats et nos disputes. Voltaire et Rousseau s’affrontent, en permanence, dans les querelles d’aujourd’hui : médecine, mais aussi croissance, consommation, mondialisation, politique… Même quand nous l’ignorons, leur conflit, en secret, est partout présent. Chacun d’entre nous se tient côté Voltaire ou côté Rousseau. Démonstration.

Derrière ces choix médicaux, des décisions philosophiques, des choix fondateurs, à la fois métaphysiques et historiques. Voltaire juge la nature hostile, ingrate et menaçante. L’humanité s’en protège lentement, grâce à sa raison, ses connaissances et son travail. Dans Le Mondain, en 1736, le philosophe imagine Adam et Eve avec ongles noirs et cheveux sales. Baignoires, parfums, carrosses sont des bienfaits, des fruits de l’industrie, des avancées de l’histoire, des indices de civilisation. L’espèce humaine avance en sortant des ténèbres et du malheur, en s’efforçant d’échapper peu à peu au fanatisme et à l’intolérance.

A l’opposé, Rousseau voit la nature douce et sage, généreuse et protectrice. S’en éloigner, c’est se perdre. Se couper de la nature fait entrer dans l’artifice et la méchanceté. Plus se développent techniques et savoirs, moins on entend sa voix première, qui est celle de la vie et de la sagesse. La vision de la marche de l’histoire s’en trouve inversée : un grand déclin conduit de la simplicité vers l’égarement, de l’équilibre au désordre, de la vertu au vice, des vérités simples aux mensonges sophistiqués. Ce que nous appelons progrès serait une régression.

Aujourd’hui, Voltaire inspire, même à leur insu, ceux qui n’oublient pas combien nous vivons mieux qu’hier, cent fois, et disent comment nous devons aux savants, et aux ingénieurs, une existence plus longue, plus confortable, plus diversifiée, finalement plus libre. Au contraire, chez ceux qui dénoncent le bilan négatif du développement, la déshumanisation hypermoderne, le chaos qui guette les sociétés complexes, c’est bien la voix de Jean-Jacques qui s’entend, qu’on le connaisse ou non, qu’on le mentionne ou pas. En rester à ce constat serait trompeur et tronqué. Car leurs visions opposées de la nature, de l’action humaine, du cours de l’histoire ont des quantités d’autres conséquences. Sur la consommation, les relations à l’argent, la mondialisation, et bien sûr la politique. Entre autres.

Voltaire aime l’argent. Non pour l’amasser, mais pour le dépenser. Parti de presque rien, il construit un petit empire financier, de spéculations en placements, d’affaires rondement menées en prêts lucratifs. A sa mort, il détient la 20e fortune du royaume de Louis XVI. Plus que l’appât du gain, c’est le goût du luxe qui le motive. Il aime la soie, les truffes, le champagne et les carrosses.

Rousseau, lui, préfère la laine, les ragoûts, les vins rugueux. Et presque toujours voyage à pied. Le plus simple est toujours le mieux. Il sait évidemment goûter les belles choses, mais ne veut pas en devenir esclave. Jean-Jacques privilégie sa liberté, son indépendance, se méfie des pièges de la propriété comme des addictions du confort.

Goûts personnels ? Sans doute, mais surtout deux visions du monde, qui s’affrontent toujours, et de plus en plus. « Mondialisation » ne se disait pas encore, mais l’auteur de Candide en était déjà fervent partisan, heureux que son café vienne de Saint-Domingue et ses porcelaines de Chine, confiant dans la prospérité qu’engendre à ses yeux le commerce planétaire. Logiquement, le « local » domine la conception de Rousseau, qui pense spontanément en termes de voisinage, de village, de région, d’autosuffisance. D’un côté, les longs trajets, à grande échelle. Sur l’autre versant, la voie directe, la proximité. En fait, il en va de même en politique.

Ami du progrès, de la tolérance, des libertés, le Patriarche de Ferney est ennemi du désordre. Les monarques doivent s’améliorer en devenant philosophes, comme Frédéric II de Prusse ou Catherine de Russie. Mais il n’est pas question de les destituer, et moins encore de défaire hiérarchies, préséances et distinctions. Il faut donner au peuple du travail et du pain, mais aussi des croyances et des craintes, pour qu’il se tienne tranquille.

A l’inverse, l’auteur du Contrat social a toujours fait de l’égalité la règle primordiale, qui doit passer avant toute autre. Dans tous les domaines. Cet égalitarisme l’entraîna d’abord à contester aussi bien les formes de la politesse que les signes de l’arrogance des puissants. Plus radicalement, il fait de l’égalité politique et de la démocratie directe l’idéal théorique et pratique du gouvernement. Si vous défendez avant tout les libertés – d’entreprendre, de circuler, de s’exprimer – Voltaire parle en vous. Si vous prônez partout l’égalité – dans les emplois, les décisions, les pouvoirs – Rousseau vous ventriloque.

Rousseau, aujourd’hui, paraît plus sympathique. Il y a indiscutablement, chez Voltaire, du courtisan, de l’intrigant manipulateur, de l’homme de pouvoir. L’un s’émeut, l’autre se moque. On a souvent cette impression : Rousseau rassure, parce qu’il est plus humain, tandis que Voltaire, caustique, sceptique, met mal à l’aise. Je crois pourtant que cela est faux.

Car tout le mérite de Voltaire est finalement d’être un sceptique. Il prend la mesure de notre ignorance, de notre toute petite existence, perdue dans l’infini, et conseille de cesser de nous entre-tuer pour des bêtises. Mieux vaut nous entraider, à tout le moins coexister. Et, comme tous ceux qui doutent, il est pragmatique : refaire le monde est un rêve, changer l’homme une chimère. Ce n’est peut-être pas glorieux. Mais ce n’est pas dangereux.

Rousseau, en revanche, peut le devenir. Parce qu’il développe un point de vue radical, potentiellement révolutionnaire. Si tous les malheurs des humains viennent d’eux-mêmes et non de la nature, alors on peut refaire, de fond en comble, la société. On le peut, et on le doit. Au nom du bien, de la justice et de la vertu, qui autorisent tout. Chez le doux Jean-Jacques, un fanatique sommeille.

En définitive, à chacun de choisir son camp et son héros. Selon ses convictions et ses perspectives. Mais personne ne pourra soutenir qu’ils sont semblables. Ni même vraiment compatibles, bien qu’une tradition déjà longue ait tout tenté pour gommer leurs divergences. La Révolution française les a fait cohabiter au Panthéon, la IIIe République les a rapprochés comme ses deux pères fondateurs. Le Gavroche de Victor Hugo les a réunis en chantant « la faute à Voltaire, la faute à Rousseau ». Malgré tout, leur combat se poursuit, tous les jours. Sans fin.

* Philosophe, Roger-Pol Droit a publié Monsieur, je ne vous aime point, sur l’amitié impossible entre Voltaire et Rousseau (Albin Michel), livre qui vient de recevoir le prix Montesquieu.

ME REVOILA

Franchement, je suis assez furieux. Furieux de la stupidité d’un tel article. Surtout en sachant que Roger Pol-Droit n’est pas un grand faiseur, même s’il a, inconsciemment, comme tout chroniqueur du Monde (même s’il s’aventure ailleurs) la plume accrocheuse de l’ambiance dominante (ici, l’écologie du Marais, pas le poitevin qui plairait à Rousseau, à le lire, mais celui de Paris. RPD est un homme de qualité, un humaniste, un non-méchant, un homme sympathique et fréquentable. Même si, ici, il « vend » son dernier bouquin, évidemment.

Mais franchement, se servir de la philosophie et de deux philosophes, en tous cas des penseurs, qui attirent toujours le chaland (comme Montaigne que personne ne comprend , mais qui fait très chic dans les pages des revues hebdomadaires) est assez irritant.

Le seul article qui pouvait être intéressant est celui qui critiquait les ramasseurs de l’Ecologie parisienne qui hurlent, de leur balcons confortables que c’est la faute non à Voltaire que le virus est arrivé, mais à celle de ces hommes qui n’ont pas respecté la nature, qui ont laissé se perpétuer les marchés de pangolins et autres animaux à virus dangereux, (cf précédent billet).

Ce n’est pas « la faute à Voltaire », c’est, encore la notre, petits humains devant grands rats des champs et nous devrions (comme toujours) nous flageller.

Mais la nature n’est pas le bel arbre , presque notre frère, qu’on regarde d’une chambre confortable dans sa maison de campagne ou dans une randonnée « de rêve » (« j’ai fait 20 kms de rêve), mais celle que les religieux nomment le maître de l’Univers, dans son injonction, nous demandant de dominer, non pas par bonheur de la domination, mais, plus simplement parce qu’elle peut être dangereuse cette Nature qui n’est pas « nous », dans l’unité matrimoniale (« la mère Nature, Gaia) ce que clame l’écologiste de service. Et qu’il faut la dominer, en réalité l’apprivoiser et ne la laisser recouvrir nos corps et nos cerveaux de son monde, même si le vert est une belle couleur, ne pas se laisser aller à son adoration, laquelle nous met à genoux. Oui, évidemment que l’homme est dans la nature , mais c’est connu depuis que le monde des idées existe (qui n’est pas celui de la Nature qui est existence, action et process, et non un magma immobile et serein) : on est toujours dans la logique et contre.

Pour finir : halte au petit romantisme parisien. Il est temps de ne plus se culpabiliser et revenir à l’humanité. Pas à l’humanisme, qui dévie toujours dans le gnangnan lorsqu’il n’est pas maîtrisé (philosophiquement s’entend), mais, on le répète ; dans l’humanité. En réalité, il faudrait une nouvelle Renaissance. Celle de l’Homme sans idole (ici, la Nature). L’idolâtrie est notre plaie, notre virus de pensée.

destin de la fragilité

Propos d’un médecin brésilien : « Ce qui détermine si une personne va vivre ou mourir face à la contamination par le virus est son immunité ». Ce qui prévaut, ce n’est pas le pouvoir d’agression du virus mais la fragilité des personnes ».

Il a sûrement raison. Et l’on voudrait poursuivre tant l’idée sous-jacente st flagrante. Même Comte-Sponville considère qu’on ne peut ruiner un pays pour protéger des personnes fragiles, pas si nombreuses, en réalité les vieux.

Les Grecs anciens, considéraient que la faiblesse était l’une des essences de la condition humaine et les romains que la fragilité, la brisure potentielle d’un être était le lieu central des hommes. L’un des « existentiaux », comme dirait le pédant qui citerait Heidegger.

L’on sait aussi que « l’évitement » de la fragilité est essentiel dans le comportement humain.

La question se pose donc, sans que l’on ait besoin de citer Sénèque, Kant ou Saint-Augustin, ce qu’on peut retenir du propos du médecin brésilien.

Simplement (je viens de le dire au téléphone) que la fragilité étant un bien commun à l’homme, son succédané (la fragilité physique), certes inégalitaire au regard des âges et des gènes constitue un fait. Et non une action.

Dès lors, l’on se doit de s’interroger sur ce fait inégalitaire. Comme on s’est interrogé sur le rétablissement d’une égalité des chances dans l’avancée politique.

Il n’est pas certain qu’une réponse précise puisse être donnée. Simplement dire que tous sont fragiles sur cette terre et que ceux qui sont fragiles physiquement sont aussi sur cette terre. En clair, la société doit-elle, en admettant la fragilité, comme l’inégalité proclamer que « tous les fragiles sont égaux en droit » ?

Je ne continue pas. Trop délicat. Comme l’histoire que je racontais aux enfants, il y a longtemps, en leur posant la question suivante : un homme est en train de mourir et si mille personnes ne mangent pas leur Mac Do journalier, il survit. Que faire et que disent les mangeurs et l’Entreprise Mac Donald ? Il n’y a pas un seul enfant qui répondait qu’on n’allait pas arrêter le monde pour une personne. Tous hurlaient qu’il fallait arrêter, immédiatement, de manger son hamburger. Mais c’étaient des enfants, qui mangeaient à leur faim.

D’avant…

Il faut que je raconte. Comme je l’ai écrit souvent, pour justifier ces billets, mon site est une de mes mémoires, un bloc-note, pas intime, dont les mots jaillissent au rythme des jours, scansions des temps qui passent, virgules des minutes qui s’accumulent, allègrement ou dans leur poids.

Il faut que je raconte ce qu’il m’est arrivé aujourd’hui. Pas trop personnel. Juste un accrochage aux incroyables comètes des moments qui filent, les jaillissements de l’imprévu, lesquels viennent souvent accompagner les jours inféconds et graves. Ils arrivent ces moments, à point nommé, quand on attend un sursaut bleuté qui chasse le noir. C’est ce qui me fait fait croire aux anges. J’ai même écrit un jour de gloire lumineuse, dans un éclat de l’exclamation surannée, que les anges croyaient en moi. Il faut avoir le front de l’écrire… On ne se refait pas.

Il est 8h. Je suis encore dans le sommeil, digérant, lourdement, les plantes que j’expérimente pour accompagner le sommeil, substitution du somnifère désormais inefficace. Cerveau lourd et paupières hésitantes à affronter la journée. Le téléphone sonne. il est tôt. Peut-être une livraison Amazon ou Franprix. Je ne crois pourtant pas en attendre une. Je décroche. Une voix magnifique, grave et sensuelle, presque celle de Jeanne Moreau.

Elle me demande si je suis bien MB. Je bredouille. Elle poursuit en me demandant si j’ai toujours les yeux bleus (je vous l’assure). Je lui réponds que je ne suis plus un bébé et que la couleur de mes yeux ne peut changer. Elle me répond qu’on ne sait jamais avec moi, qui racontait toutes les heures des histoires de rêve fantastique aux jeunes filles et qui voulait épater les professeurs avec sa maîtrise du langage soutenu. Mais qui êtes-vous, Madame ? Mais d’où tirez-vous ces balivernes ? Elle éclate de rire, me dit que je n’ai pas changé depuis notre rencontre. Je ne comprends pas, je ne connais pas cette femme, cette voix à demi rauque, qui rit aux éclats entre chaque phrase. Elle me dit que je suis un « copain ». Je n’ai jamais, jamais employé cette expression, je la hais. Et obligé les femmes à ne pas l’employer pour décrire une relation. Toutes connaissent cette sottise. Elle continue, en articulant volontairement et me dit « d’avant ». Et elle conclut : « copain d’avant ». Et elle éclate, encore de rire. Je décide d’être de bonne humeur. Je sens une mémoire qui se colle au front. « Copains d’avant », ça me dit quelque chose…Mais oui, bien-sûr, le site ! Impossible, me dis-je, ça fait trop d’années. Il y a très, très longtemps, découvrant les potentialités d’Internet, j’avais découvert un site qui se nomme toujours « Copains d’avant ». Je suis allé voir. Les collégiens, lycéens devenus adultes et presque vieux, qui recherchent leurs copains d’antan, avec lesquels ils ont volé un ou deux flans à la boulangerie devant le Lycée. Je m’étais donc, donc, il y a vraiment longtemps, inscrit, pour rechercher une photo de classe et reconnaitre mes voisins de classe. Juste pour la joie, pas pour la rencontre qui ne voulait rien dire. Chaque temps est son propre temps et l’on n’a sûrement (ce qui n’est pas sûr) rien à se dire lorsque la relation s’est distendue jusqu’à disparaitre;, Sauf à jouer la compassion obligée. Et je comprends, qu’inscrite aussi, elle est sur le site, la voix rauque et sensuelle. Lycée, seconde. Blouses grises, blouses roses…Je lui dis, elle me répond que j’ai trouvé, que je suis comme avant, jamais défait par l’incertitude. Elle me dit, avant que je ne le demande, qu’elle a cherché mon nom, après l’avoir vu sur le site (elle ne s’en souvenait pas) en ligne et qu’elle m’a immédiatement trouvé (profession et photos) et qu’elle a téléphoné et que c’est mon transfert d’appel pendant le Covid qui m’a branché sur mon téléphone portable et qu’elle est ravie, que ma voix est un peu enrouée, ça doit être une petite bronchite et que je dois porter des lunettes, les yeux bleus étant fragiles et que je dois avoir des chemises Lacoste, comme avant, bleu-roi, que je dois jouer au baby-foot dans ma maison de campagne, que je dois avoir un ballon de hand-ball dans mon hangar, que je dois certainement écrire des romans, que je dois faire la cour à des inconnues, que je ne supporte pas le mot de « copains, qu’elle connait mon métier, qu’il suffit de taper mon nom, que mes photos sont géniales sur mon site à mon nom que j’ai du oublié d’effacer puisqu’il a plus de dix ans, que je dois fréquenter des intellectuels, que je dois avoir un pseudo, que je dois faire semblant de draguer, en disant que je drague et en disant que je plaisante, que je suis certainement un bel homme, qu’on oubliait que j’étais petit, que je devais être adorable et qu’elle était ravie de m’avoir retrouvé. Je vous le jure, je vous l’assure, ce sont très exactement ses mots. Je n’ai rien dit. Elle a encore éclaté de rire et m’a simplement dit qu’elle me rappellerait.

Elle doit être belle; On ne peut pas ne pas être belle quand on a cette voix, ce rire et cette capacité de lier les phrases comme on enlace, de mille bras magiques, un corps allongé.

J’attends qu’elle me rappelle. Sûrement demain, j’en suis certain. Je vous dirai. Incroyable. Ca doit être le Covid qui génère ce comportement. Insensé. Je vous dirai.

suite, française, bwv 000

Non, ce n’est pas une suite française de Bach, juste un petit jeu de mots dans le titre, pour fustiger la dégoulinade des penseurs du covid. Encore philomag. Je ne vais pas me débabonner, mais presque. Je soutiens mais du bout des bras…

Mme Francoise Dastur, pour nous dire, entre autres immenses philosophes, « ce qui a changé » nous propose le texte suivant :

Françoise Dastur. “À vivre pleinement dans l’instant”

Philosophe, professeure honoraire des universités, cette spécialiste de pensée allemande et de phénoménologie a publié plusieurs ouvrages sur Husserl, Heidegger et Merleau-Ponty (Chair et langage. Essais sur Merleau-Ponty [Encre marine, nouv. éd., 2016]). À partir de ces auteurs, elle a développé une réflexion sur le temps et la mort (La Mort. Essai sur la finitude, PUF, 2007), mais également sur les rapports entre pensée occidentale et orientale (Figures du néant et de la négation entre Orient et Occident,

« Ce qui est fortement remis en question, c’est la mondialisation. Il est intéressant de relire à cet égard un ouvrage fondateur paru dans les années 1960 : L’Homme unidimensionnel de Herbert Marcuse, ancien élève de Heidegger naturalisé américain. Il critique la réduction de notre humanité à une seule référence – “l’unidimensionnel” – produite par l’industrie libérale, celle du consommateur et des modes de vie standardisés. Notre civilisation a promu le tourisme de masse, la folklorisation des cul­tures, un divertissement homogène (provenant principalement des États-Unis) ou le globish au lieu de la diversité des langues. Or, avec cette culture du divertissement, on essaie d’échapper au souci profond qui devrait être le nôtre : celui de prendre conscience de ce qui est réellement important pour les mortels que nous sommes. Le confinement nous a renvoyés à nous-mêmes, nous invitant à éprouver la longueur du temps, à nous interroger sur la nature de notre rapport à notre environnement immédiat et à vivre vraiment au présent. Car le présent est cette dimension essentielle qui retient en elle tout le passé et anticipe tout l’avenir. C’est ce que ce penseur du temps que fut Husserl nommait “présent vivant” pour le distinguer d’un présent “mort” qui se réduirait à cet atome qu’est l’instant abstraitement découpé sur la ligne du temps. Vivre pleinement dans l’instant, c’est s’ouvrir à la situation que l’on occupe dans le monde et la prendre résolument en charge, comme le soulignait également Heidegger. Pour lui, l’être humain est essentiellement un être “pour” la mort, c’est-à-dire destiné à mourir. Il a appelé par là les hommes à devenir des mortels. Cela voudrait dire pas seulement affronter en pensée la mort et la regarder en face, mais voir en elle davantage qu’une imperfection : le fondement de l’existence humaine. L’angoisse de la mort n’est nullement incompatible avec la joie d’exister. »

Je ne savais pas que de telle pensées existaient encore, je ne savais pas que de telles inepties, tirées d’un résumé de tous les lieux communs qui ont émergé depuis la naissance du monde, pouvaient, encore, hors des amphis d’étudiants en grève et des colloques pour cadres moyens en quête de culture, exister.

On pardonne à Philomag. Faut bien imprimer.

J’arrête de lire et passe aux cahiers de l’Herne qui ont consacré une livraison à Roth (devinez lequel ?)

co-vide, vide.

ACS
Wolff

Aujourd’hui, ma gardienne glisse sous ma porte un nouveau magazine de « Philosophie Magazine ». Je prends avec un Sopalin et range dans un coin. Immédiatement, je vais en ligne, la lecture sur mon écran, la copie de ce qui peut m’intéresser, son partage avec d’éventuels lecteurs, me fournit l’aisance de la copie, du commentaire, du surlignage, de l’apostrophe et de l’offre du texte à mes ami (e)s.

J’ouvre donc la magazine en ligne et lis, dans le sommaire, un entretien entre André Comte-Sponville et Francis Wolff. J’ouvre, copie sur mes archives, et suis hâtif de lire.

ACS est un philosophe spinoziste, qui a accompagné des décennies de lecture philosophique. Il a souvent tort. Il a souvent raison. C’est un ami.

Francis Wolff est un humaniste, plein d’érudition, de coeur et de passion. C’est un ami. Au surplus, amoureux, comme moi, de la Corrida, la défendant, avec de beaux mots dans ses articles et bouquins (à cet égard, il est curieux de constater que le grand humaniste est un aficionado et la matérialiste spinoziste, certainement un anti-corrida. Comme quoi, l’humanisme mène à la corrida. Mais je me m’éloigne du propos. Il me faudrait une âme soeur qui me somme d’arrêter de dévier..).

Donc, je suis certain que je vais, dans la lecture, me délécter de ces esprits assez atttachants.

Et bien non. Du lieu commun, enrobé de chocolat verbeux, qui cherchent leur centre, en frôlant les bords, qui se gavent de leurs locutions, certes, appréciables, mais sans saveur ni odeur du neuf.

J’avais donc, un peu contrit, décidé de critiquer, au fil des phrases, comme je le faisais, assidument, avec ferveur, dans des années de fécondité théorique trop intense pour le repos de la vérité.

J’ai décidé que non.

Je donne le texte, comme à l’habitude et me tais. Les lecteurs peuvent se dire , se faire leur « opinion » (fantôme), sans commentaire (le « commentaire en dessous du billet de ce site étant rare, presque interdit)

les cils de la perle

La science fait parler l’art ( TELERAMA, LE 12/05

Allez comprendre les mystères des hasards. Il y a quelques jours, je publiais un billet sur la Jeune fille à la perle (cf infra).

Etvoilà que je tombe sur un article de Telerama, publié hier 12/05.

Allez comprendre. Je ne sais pas pourquoi Vermeer m’est venu sous la plume l’autre soir…Je ne sombrerai pas dans la philosophie de l’hermétisme qui explique le monde par mille tours de magie…Juste un hasard. Je donne l’article ci-dessous. Il peut intéresser les chercheurs du minuscule (ici les cils)

Découverte : “La Jeune Fille à la perle”, de Vermeer, avait bien des cils

La Jeune Fille à la perle, de Johannes Vermeer de Delft (1632-1675).
Musée Mauritshuis de La Haye.

Le musée Mauritshuis de La Haye a mené de nouvelles analyses sur le tableau le plus célèbre qu’il abrite : “La Jeune Fille à la perle”, de Johannes Vermeer. Motifs, couleurs… autant de révélations sur cette œuvre que sur la manière de travailler du peintre de Delft.

À gauche : une microphotographie 3D de l’oeil droit de La Jeune Fille à la perle. À droite : une analyse Macro-XRF (macro-X-ray fluorescence) montrant que Vermeer a peint des cils.

Peut-on révéler ses secrets et garder son mystère ? Lancé en 2018, le projet de recherche baptisé « The Girl in the Spotlight » a soumis le célèbre tableau de Johannes Vermeer (1632-1675), La Jeune Fille à la perle, à un nouvel examen. Après sa restauration en 1994 et l’étude en profondeur qui l’avait accompagnée, les nouvelles techniques ainsi que la microscopie numérique et l’analyse d’échantillons ont permis de s’approcher un peu plus de cette Joconde du Nord.

Première découverte : comme sa cousine italienne, des cils fins, aujourd’hui invisibles, avaient bien été peints par l’artiste. Et, loin de l’aplat sombre que nous voyons aujourd’hui à l’arrière-plan, la figure se détachait sur un rideau vert foncé dont la couleur et les plis ont eux aussi été effacés par le temps. Mais ce sont surtout les gestes du peintre qui se révèlent : les images infrarouges confirment d’amples et vigoureux coups de pinceau (dont on retrouve quelques poils) pour la sous-couche sombre, marquant par exemple en début de processus l’ombre sur le dos de la jeune fille. Le travail se fait ensuite du fond au premier plan : le visage, la veste jaune, le col blanc, le turban et la perle. Ou plutôt son illusion, car celle-ci se limite à quelques touches de blanc, sans crochet pour la rattacher à l’oreille.

Ce n’est pas un portrait, c’est une trogne !

« Nous n’avons pas découvert qui était cette jeune femme et si elle a vraiment existé. Mais nous nous sommes un peu rapprochés d’elle », confiait Martine Gosselink, directrice du musée Mauritshuis de La Haye où la toile est exposée. Si beaucoup pensent que le modèle est une des deux aînées du peintre, cette information est loin d’être capitale. Car il s’agit là non d’un portrait mais d’une trogne, ou tronie, genre distinctif de l’âge d’or de la peinture néerlandaise (XVIIe siècle), dont l’objet est de représenter une physionomie particulière, parfois parée d’accessoires luxueux ou exotiques, sans que la ressemblance ou l’identité du modèle soit un enjeu particulier.

L’inconnue nous en dit toutefois beaucoup sur son temps et son milieu. Elle a été peinte à partir de matières premières venues du monde entier, du Mexique pour le vermillon à ce qui est aujourd’hui l’Afghanistan pour le bleu outremer obtenu avec le précieux lapis-lazuli. Un témoignage en soi de la prospérité des Provinces-Unies, puissance commerciale dominante de l’Europe du XVIIe siècle. Et de l’âge d’or de leur peinture. Le calvinisme proscrivant la représentation de thèmes religieux (interdite dans les églises, tolérée dans les lieux privés), les peintres réinventent à cette époque leur art, employant leur talent dans les genres picturaux dits mineurs. Prolifèrent paysages, vues urbaines, trognes ou scènes de la vie quotidienne, dans les vapeurs de tavernes ou l’intimité du foyer.

Le mystère Vermeer

Vermeer, qui à la différence de beaucoup ne peint pas pour vivre, est alors un artiste de premier plan. Pourtant, après sa mort, son nom tombe peu à peu dans l’oubli et il faudra attendre le XIXe siècle pour que son œuvre soit redécouvert. Aussi ne sait-on rien sur son apprentissage et bien peu sur sa vie. Né d’un père aubergiste et marchand d’art, il passe toute son existence à Delft, où il épouse en 1653 Catharina Bolnes, issue d’une riche famille catholique. Converti et convaincu, il s’installe chez sa belle-mère où il conçoit une quarantaine de toiles et pas moins de 15 enfants – dont 4 mourront en bas âge.

Le mystère nourrit le mythe et il y a chez Vermeer beaucoup de mystère. Car le peintre a beau être pour Paul Claudel « le plus clair, le plus transparent qui soit au monde », son œuvre est celui du secret : une femme lit attentivement une lettre dont le contenu nous échappe ; une dentellière est toute à un ouvrage invisible ; une autre sourit à l’objet de son attention situé hors champ… Mieux : il y a souvent chez lui un obstacle (table, chaise, rideau) entre le spectateur et la figure principale. Voilà pour l’historien de l’art Daniel Arasse le ressort du mystère Vermeer : « Un secret dont nous sommes les destinataires exclus et dont le dépositaire est le tableau. » “Ces Hollandais-là n’avaient guère de l’imagination ni de la fantaisie, mais énormément de goût et la science d’arrangement.” Vincent Van Gogh

À la différence de La Dentellière ou de La Laitière, La Jeune Fille à la perle relève la tête et nous interpelle presque. Qu’a-t-elle à nous révéler ? De 1665, date de sa création estimée, jusqu’en 1881, on ne sait rien d’elle. La toile refait surface lors d’une vente aux enchères où elle est achetée 2 florins et 30 cents par un collectionneur qui la prête puis la lègue au musée Mauritshuis où elle devient une icône, inspirant romans, films, publicités et fantasmes. Pour Malraux, qui la plaçait au-dessus de tout, elle est pareille à un « galet translucide » où resplendit la palette du peintre. Jaune citron, bleu pâle, gris perle, un accord qui fit dire à Van Gogh dans son journal : « Ces Hollandais-là n’avaient guère de l’imagination ni de la fantaisie, mais énormément de goût et la science d’arrangement. »

« Cet homme qui est le plus grand maître de la matière peinte n’a aucune imagination », renchérissait l’historien de l’art Élie Faure (1873-1937), louant en même temps ses qualités suprêmes. Celles d’un peintre capable de transcender la banalité de ses thèmes en les chargeant de profondeur, de résonance. Un puissant sortilège à la formule encore inconnue, qui mêle science de la composition, art du modelé, traitement prodigieux de la lumière, mais aussi sens du silence et du temps suspendu.

La perle, symbole de pureté

Le charme de cette jeune fille passe par les reflets sur ses yeux de porcelaine, la commissure de ses lèvres et bien sûr la perle, symbole de pureté mais aussi de trésor caché. Ici, sa taille et son éclat démesurés laissent penser qu’il pourrait s’agir d’une fausse. Un simulacre renvoyant à la source de lumière située hors champ, comme ces yeux si vivants qui interrogent notre regard. Et nous laissent entrevoir la part d’invisible qui réside et résiste dans la peinture de celui qui fut surnommé « le sphinx de Delft

Chet sings, again, complete

On m’a demandé de nouveaux titres de Chet Baker chanteur.

Je m’exécute en livrant tout l’album. L’on peut, également la trouver dans la barre latérale (ordi) ou en bas de page défilée (phone). Si l’on veut écouter, tout en parcourant le site, il suffit d »‘ouvrir une nouvelle fenêtre pour aller sur l’accueil, en laissant ouverte celle de l’écoute….

  1. 01 Chet Baker - The Thrill Is Gone (Remastered) 2:51
  2. 02 Chet Baker - But Not for Me (Remastered) 3:04
  3. 03 Chet Baker - Time After Time (Remastered) 2:46
  4. 04 Chet Baker - I Get Along Without You Very Well (Remastered) 2:59
  5. 05 Chet Baker - There Will Never Be Another You (Remastered) 3:00
  6. 06 Chet Baker - Look for the Silver Lining (Remastered) 2:41
  7. 07 Chet Baker - My Funny Valentine (Remastered) 2:20
  8. 08 Chet Baker - I Fall in Love Too Easily (Remastered) 3:20
  9. 09 Chet Baker - Daybreak (Remastered) 2:44
  10. 10 Chet Baker - Just Friends (Remastered) 2:44
  11. 11 Chet Baker - I Remember You (Remastered) 3:16
  12. 12 Chet Baker - Let's Get Lost (Remastered) 3:45
  13. 13 Chet Baker - Long Ago (And Far Away) (Remastered) 4:00
  14. 14 Chet Baker - You Don't Know What Love Is (Remastered) 4:53
  15. 15 Chet Baker - That Old Feeling (Remastered) 3:03
  16. 16 Chet Baker - It's Always You (Remastered) 3:35
  17. 17 Chet Baker - I've Never Been in Love Before (Remastered) 4:29
  18. 18 Chet Baker - My Buddy (Remastered) 3:20
  19. 19 Chet Baker - Like Someone in Love (Remastered) 2:26
  20. 20 Chet Baker - My Ideal (Remastered) 4:21

imitation involontaire

J’ai encore dans la tête le Gros Câlin (cf un précédent billet)

Le Chameau sauvage est le premier roman de Philippe Jaenada paru en août 1997 aux éditions Julliard et ayant obtenu la même année le prix de Flore.

Je ne sais comment « on » a pu me conseiller ce bouquin. Il est vrai que c’est un premier livre. Et tous les premiers livres tentent d’imiter Gary (Ajar). Ça doit être un style qu’on tente d’attraper, comme un papillon, pour donner dans la couleur et le pittoresque direct et un peu drôle.

Mais, n’est pas Ajar qui veut.

Lisez la première page du chameau, j’ai tort ?

« Un jour, ce n’est rien mais je le raconte tout de même, un jour d’hiver je me suis mis en tête de réparer le radiateur de ma salle de bains, un appareil à résistances fixé au-dessus de la porte. Il faisait froid et le radiateur ne fonctionnait plus (ces précisions peuvent paraître superflues: en effet, si le radiateur avait parfaitement fonctionné, un jour de grande chaleur, je ne me serais sans doute pas mis en tête de le réparer – je souligne simplement pour que l’on comprenne bien que ce premier dérapage vers le gouffre épouvantable n’était pas un effet de ma propre volonté, niais de celle, plus vague et pernicieuse, d’éléments extérieurs comme le climat parisien ou l’électroménager moderne: je ne suis pour rien dans le déclenchement de ce cauchemar). Dans le domaine de la réparation électrique, et d’ailleurs de la réparation en général, j’étais tout juste capable de remettre une prise débranchée dans les trous. Pas de prise à ce radiateur, évidemment.
Mais je ne sais pas ce qui m’est passé sous le crâne ce jour-là, je me suis cru l’un de ces magiciens de la vie pour qui tout est facile (il faut dire que jamais encore je n’avais été confronté à de réels obstacles, ni dettes faramineuses, ni chagrins d’amour, ni maladies graves, ni problèmes d’honneur avec la pègre, ni pannes de radiateur, rien, peut-être un ongle cassé – alors naturellement, j’étais naïf).

le miroir

Imaginez-le, imaginez-le. Il est sur un banc, sur le trottoir d’une grande avenue. Il vient de fêter ses 91 ans. Dans un bar, avec les habitués. Pas de champagne. Bière et pâté de campagne. Sur le banc, il vient de se dire qu’il se découvre. Se découvrir. C’est comme si l’Avenue devant lui devenait un miroir. Il se dit que le bruit est un miroir. Il sourit. Devant lui passe une moto de banlieue. Il sourit encore.

perle

Une discussion assez simple (les meilleures) avec un membre de ma famille sur l’incroyable adoration de la Joconde, sur laquelle des milliards de yeux se sont posés et milliers de pages ont été écrites. Rien, à dire, la toile de De Vinci est admirable. On ne va pas tomber dans la sempiternelle critique des japonais au Louvre ou sur l’abrutissement des masses dont l’idiot se délecte, pour faire croire qu’il ne l’est pas.

Alors, on me pose la question, on a lu mon billet sur les femmes prises dans la rue, mon obsession de la prise unique d’un oeil inédit. On me demande s’il existe un tableau concurrent, une femme dans un tableau.

Je n’hésite pas une seconde, je crie presque dans le combiné : « la jeune fille à la perle » de Vermeer (1665). Je suis assez content : elle est allé voir en ligne un musée Vermeer. C’est ma B.A de la journée (il y a un autre mot en hébreu, plus dense)

Arrêtez tout et regardez les yeux de la jeune fille. Et ses lèvres magnifiquement entrouvertes, d’un rouge qui les sublime, sous un turban qui est exact. On ne voit pas la perle. Le titre a été donné pour répertorier.

PS. Je n’ai pas dit, trichant un peu, juste pour ne pas encore nous coller à De Vinci, que certains critiques nomment la jeune fille de Vermeer « la Joconde du Nord ». On m’aurait dit que ma réponse était convenue. Pourtant j’assure que non. Mais, j’ai évité par l’absence de mention de la précision, la déviation de l’essentiel : la jeune fille. A défaut, on aurait sombré dans la « discussion ». Encore. Ca discute, ça discute. Fatigant pour les oreilles qui voudraient se transformer en yeux bleus, pour voir un ciel sans bruit.

la France, c’est l’Amérique

L’Amérique… pour la CGT.

Le titre sonne comme un Tintin en Amérique. Le capteur de jeux du mot se risquerait à écrire « tintamarre ».

Dommage, il faut redevenir sérieux et frôler la tribune politique, exécrable, je la fuis, l’opinion de tous, grands spécialistes de tout partout, n’existant pas. Mais on a lu les mots d’ordre de la CGT, grèves, interdiction d’ouvrir, obtention en justice de la fermeture d’une usine, comportement fustigé par tous, même par les syndicalistes. Beaucoup insultent. Il ne faut pas. C’est une des France.

Comme l’écrit un éditorialiste du Figaro, Elle (la CGT) appelle à paralyser les commerces et tous les services publics. Le secteur automobile agonise ? Elle obtient – temporairement, pour des questions de forme – la fermeture d’une usine Renault. Rêvant d’une France éternellement à l’arrêt, le syndicat pyromane invoquera demain le droit de retrait pour bloquer les transports publics.

J’avais, au grand dam de mes interlocuteurs, dès le début de la crise sanitaire, appelé à une réduction drastique des salaires les plus élevés, pour relancer l’entreprise et l’économie. En aidant, par ailleurs, par une augmentation de l’impôt des plus aisés (non pas les milliardaires, mais juste les cadres moyens et supérieurs) ceux qui allaient subir l’après-Covid, de plein fouet. Des pauvres, beaucoup dans les campagnes, loin des subventions à la culture parisienne accordés par un Président démagogique en bras de chemise..

Les américains, eux ont compris. Pourtant, nous sommes le peuple de l’invention des droits de l’homme et de la redistribution. Il n’y a rien à comprendre. La CGT, pourtant non représentative, à peine quelques adhérents, casse le pays. Je ne commente plus, de peur de tomber dans la diatribe trop facile, je colle l’article. Mais je ne peux m’empêcher de hurler sans bruit devant l’idiotie. La France mérite mieux. Je suis désolé de ce billet, j’avais juré que non.

« ÉTATS-UNIS Les réductions de salaire se révèlent une alternative intéressante pour de nombreuses entreprises américaines depuis deux mois plutôt que des pertes sèches d’emploi. 36 % des patrons de petites sociétés, employant moins de 500 personnes, ont ainsi réduit leur propre rémunération pour limiter leurs coûts, selon le sondage de CNBC/SurveyMonkey réalisé fin avril auprès de 2 220 entreprises. Et 8 % ont aussi diminué les salaires de leurs employés. Rappelons que les petites entreprises représentent plus de 40 % de l’emploi et du produit intérieur brut aux États-Unis. Une étude, réalisée en avril pour le Conference Board, auprès de 3 000 entreprises cotées en Bourse, donc de taille plus grande, montre que plus de 60 % d’entre elles ont réduit les salaires de leurs cadres dirigeants, tandis que 11 % ont également abaissé les rémunérations de l’ensemble des cadres supérieurs.

Ce phénomène s’explique d’abord par la conviction que la crise actuelle, née d’une décision sanitaire de confinement et non pas d’une crise financière, ne va pas se prolonger durablement. L’espoir d’un retour progressif à la normale d’ici quelques mois incite les Américains à consentir ces sacrifices. General Motors par exemple a demandé à ses 69 000 salariés, cols blancs, de réduire temporairement leur salaire de 20 %. Leur manque à gagner leur sera rendu, avec intérêts, au plus tard le 15 mars 2021.

Par ailleurs, les indemnités du chômage partiel sont moins automatiques qu’en France : il appartient aux chômeurs d’en faire la demande, non pas aux entreprises, même dans le cas de « furloughs », c’est-à-dire de mises à pied a priori temporaires, qui concernent la majorité des quelque 30 millions de nouveaux chômeurs. À cela s’ajoute une culture du travail très différente de la France, surtout pour les cadres qui jugent humiliant, voire indigne, de percevoir des subsides de l’État en période de crise.

Plus les entreprises sont grandes, plus la proportion de patrons ayant totalement renoncé à leur salaire est élevée. C’est le cas de firmes aussi différentes que des compagnies aériennes telles Delta, United ou Alaska, le conglomérat General Electric, la chaîne d’hôtels Marriott ou le géant de la restauration Darden Restaurants. Chez Disney, Ralph Lauren, ou encore le géant industriel Cummins, les patrons ont accepté une diminution de 50 %.

Baisse aussi dans la fonction publique 

Les baisses exemplaires des dirigeants sont plus marquées dans les secteurs directement affectés par le confinement, comme le transport aérien, l’hôtellerie, la restauration et les grands magasins. Exemple dans l’automobile, face à la dégringolade des ventes et les fermetures d’usines, les 300 plus hauts salariés de Ford reportent dans le temps le paiement de 20 à 50 % de leur rémunération.

La catastrophe frappe aussi durement des secteurs plus inattendus comme les équipements et services de santé. Les cabinets médicaux et cliniques se sont vidés, soit parce que les patients ne veulent pas courir le risque d’être contaminés, soit parce que les hôpitaux ont reporté de nombreux soins pour faire la place aux malades du Covid-19. Le personnel médical de ces établissements a souvent dû accepter des coupes de salaires. Même chez un géant des équipements radiologiques comme Boston Scientific, les 17 000 employés ont accepté une minoration de 20 % et une réduction du travail à 4 jours par semaine.

Les fonctionnaires des collectivités américaines ne sont pas épargnés. L’effondrement des recettes fiscales des villes, comtés et États déclenchent des coupures immédiates de budget. La ville de Los Angeles a demandé à ses employés de prendre 26 jours de congés sans solde. Le comté de Hamilton, dans l’Ohio, siège de la métropole de Cincinnati, demande par exemple à ses employés d’accepter des baisses de salaires de 10 %. De nombreux États comptent sur des aides massives de l’État fédéral dans les prochaines semaines pour éviter de licencier des fonctionnaires, notamment dans les écoles.

statistique de la méchanceté

J’ai enfin retrouvé, l’entretien accordé en 2013 par Daniel Kahneman à Philomag et son propos sur la méchanceté, entrevue statistiquement. Il faudrait que je finisse, enfin, mon classement des textes, par mot-clef. J’en avais besoin pour un long texte qui n’est pas un billet. Je donne l’extrait.

« J’enseignais alors la statistique et elle s’avérait une matière très difficile à expliquer. C’est que les statistiques sont contre-intuitives : nous ne les prenons spontanément jamais en compte. Par exemple, le phénomène de « régression à la moyenne » qui fait que, dans une série de résultats, on peut observer ponctuellement un écart extrême suivi d’un retour à des résultats de valeurs moyennes. J’expliquais un jour à des officiers qu’il était plus efficace de récompenser une amélioration que de punir une erreur. L’un d’eux me répondit que je me trompais, puisque, lorsqu’il engueulait un aviateur qui avait raté une manoeuvre, celui-ci faisait mieux ensuite. Et qu’inversement, lorsqu’il félicitait une performance brillante, la suivante était moins bonne. Il voyait un lien de cause à effet qui n’existe pas : en réalité, il s’agit d’une simple fluctuation aléatoire de la performance avec régression prévisible à la moyenne. L’aviateur, après avoir commis une faute ou accompli un exploit, revenait ensuite à un résultat plus habituel. La vie nous expose donc à des informations perverses : statistiquement, elle a tendance à nous punir pour notre gentillesse et à nous récompenser pour notre méchanceté !

Bon, je vais pouvoir continuer dans mon texte sur l’intentionnalité. Cette retrouvaille me permet de saluer Daniel Kahneman, un psychologue (non freudien, il se dit empirique) que j’apprécie, Prix Nobel d’économie sans avoir ouvert un bouquin d’économie.

Chet sings. Like his trumpet

On offre ici une de mes chansons préférées, chantée par mille voix de Jazz. It Could Happen To You

Celle de Chet Baker, lequel, comme beaucoup le savent se considérait autant chanteur que trompettiste est remarquable, dans sa partie « impro-chant ». On ne sait plus en écoutant si on préfère sa trompette à sa voix, tant elles sont jumelles et accordées. Attendez patiemment son improvisation à la voix et vous allez comprendre ce qu’est une oreille et la musique dans le coeur.

Un vrai bonheur. Ecoutez, vous avez de la chance. L’impro au chant commence à la minute 1:21

Chet Baker. It could happen to me; (The legendary Riverside albums). Impro à 1:21

Le morceau est tiré de la dernière parution des disques de Chet Baker« The Legendary Riverside Albums, paru à l’automne 2019.

COPIE/ COLLE DU COMMENTAIRE DE QOBUZ (la meilleure application musique en streaming, haute résolution, qu’il faut soutenir en s’abonnant et en achetant des disques digitaux en HiRes) SUR L’ALBUM. En 1954, Chet Baker est élu trompettiste de l’année par la presse jazz américaine. Dans son autobiographie, Miles Davis écrira : « Je crois qu’il savait qu’il ne le méritait pas plus que Dizzy ou beaucoup d’autres… Mais il savait aussi bien que moi qu’il m’avait beaucoup copié. » Quoi que Miles ait pu dire ou écrire, le nom de Chet Baker est bien sur toutes les lèvres au milieu de cette décennie 50. Installé à Los Angeles, le musicien à la gueule d’ange a imposé son style aux côtés des plus grands, jouant notamment avec Charlie Parker, Gerry Mulligan et Russ Freeman. En 1958, il signe un contrat de quatre albums avec Riverside, label new-yorkais fasciné par ce son cool de la côte ouest dont il est alors l’un des artisans. Le coffret The Legendary Riverside Albums, paru à l’automne 2019, zoome sur ces sessions essentielles, montrant un musicien plus versatile qu’il n’y paraît, magnifiant le style cool de Californie mais capable aussi de croiser le fer avec les maîtres du hard bop de la côte est. En plus de ces quatre albums remastérisés en Hi-Res 24-Bit, il réunit sur un cinquième disque de nombreuses prises alternatives de ces sessions.

Premier de ces quatre albums, publié en octobre 1958, (Chet Baker Sings) It Could Happen to You souligne l’originalité de sa démarche qui dépoussière à sa manière des standards comme How Long Has This Been Going On ? ou Old Devil Moon. Contrairement à son associé Bill Grauer, le producteur Orrin Keepnews fut d’abord réticent à accueillir Chet Baker sur son label, et ne produira donc pas ce premier disque. Encadré par Kenny Drew au piano, George Morrow et Sam Jones à la contrebasse et Philly Joe Jones et Dannie Richmond à la batterie, le chant de Chet épatera pourtant Keepnews. Comme le prolongement de son instrument, Chet Baker innove face aux canons vocaux de l’époque. Un style bien à lui qui confirme sa singularité et confirme son statut…

Un mois plus tard, il retourne en studio pour préparer Chet Baker in New York, qui paraîtra en 1959 avec Johnny Griffin au saxophone, Al Haig au piano et Paul Chambers à la contrebasse. Le niveau monte d’un cran et chaque sideman s’applique à dérouler des solos sobres et d’une rare justesse sur des ballades langoureuses comme Polka Dots and Moonbeams ou des thèmes nettement plus uptempo comme le pétillant Hotel 49. Sans doute le plus impressionnant du lot, l’album Chet, enregistré le 30 décembre 1958 et le 19 janvier 1959, réunit cette fois le pianiste Bill Evans, le guitariste Kenny Burrell, le flûtiste Herbie Mann et le saxophoniste Pepper Adams. Le son de Chet atteint un zénith de langueur et son jeu incorpore comme jamais l’espace, donnant une sensation impressionniste inédite. Les phrases merveilleuses d’Evans font corps avec celles de Chet. Dès les premières secondes d’Alone Together, qui ouvre ce chef-d’œuvre à la pochette sublime (Chet avec la mannequin Rosemary « Wally » Coover, photographié par Melvin Sokolsky), ce décor aussi sensuel qu’épuré impose sa modernité. Enregistré en juillet de cette même année 1959, Chet Baker Plays the Best of Lerner & Loewe boucle cette parenthèse Riverside avec des reprises tubes concoctés pour Broadway par le parolier Alan Jay Lerner et le compositeur Frederick Loewe pour des comédies musicales comme My Fair Lady, Gigi, Brigadoon et Paint Your Wagon. Bill Evans, Pepper Adams et Herbie Mann sont à nouveau là, rejoints par le saxophoniste Zoot Sims. Là encore, avec un répertoire très typé, Chet Baker réalise un tour de passe-passe esthétique d’une classe folle, des relectures filtrées par la mélancolie de son phrasé. © Marc Zisman/Qobuz

Flaubert, again.

Une de mes filles lit Flaubert. Après ses migraines et son cervelet qui bat en même temps que sa muse, je livre ci-dessous un nouvel extrait de sa correspondance.

Les gens de talents ont raison de savoir leur talent. Les dégâts sont immenses quand on se noie dans le lieu commun, pour ne pas froisser ou faire semblant de converser.

Lisez, Flaubert traite ses contemporains, prétendument littérateurs (dont on ne connaît à peine, aujourd’hui le nom, il avait donc raison) , de crétins.

Il écrit donc à la femme qui l’inspire, sa « grande muse », comme il disait ( la « muse » était un concept splendide). Louise Colet.

« Mais lis−en donc, du Villemain.

Ses  plus belles pages ( ! ) ne dépassent pas la portée d’un article de journal, et à part une certaine correction grammaticale (et qui n’a rien à démêler avec la vraie correction esthétique), la forme est complètement nulle, oui, nulle. Quant à de l’érudition, aucune.

Mais d’ingénieux aperçus en masse, comme ceux−ci à propos de l’accusation de fratricide portée contre M−J

Chénier : «Non, c’est une calomnie, j’en jure par le coeur de leur mère» ; ou bien en parlant de la  Pucelle : «Le poème qu’il ne faut pas nommer» ; ou encore de Gibbon : «Et il resta muet et ministériel.» Toutes ces belles phrases sont accompagnées, dans les volumes où on les trouve, d’autres phrases imprimées en italiques et ainsi conçues : «Longs applaudissements de l’auditoire, vive émotion», etc. J‘ai passé ma jeunesse à lire tous ces drôles, je les connais ; j’ai frappé depuis longtemps sur les poitrines en tôle de tous ces bustes, et je sais à la place du coeur le vide qu’il y a. Tout ce que j’apprends de leurs actions me paraît donc le corollaire de leurs oeuvres. à la fin de ma troisième, à quinze ans, j’ai lu son  Cours de littérature du moyen âge . J’étais à cet âge en état de l’écrire moi−même, ayant lu les ouvrages de Sismondi et de Fauriel sur les littératures du midi de l’Europe, qui sont les deux sources uniques où ce bon Villemain ait puisé ; les extraits cités dans ces livres sont les mêmes extraits cités dans le sien, etc. ! Et voilà les crétins 1853 T 3

Qu’on nous pose toujours devant les yeux comme des gens forts ! Mais forts en quoi ? Il n’y a du reste que dans notre siècle où l’on soit arrivé ainsi à se faire des réputations avec des oeuvres nulles ou absentes. Le chef de tous ces grands hommes−là était le père Royer−Collard, qui n’avait jamais écrit que quatre−vingts pages en toute sa vie, la préface des oeuvres de Reid. Je crois que Villemain sait bien le latin, si tant est qu’on puisse comprendre toute la portée d’un mot quand on n’a pas le  sens poétique , et qu’il sait faire des vers latins, du grec médiocrement, un tout petit peu d’histoire, beaucoup d’anecdotes, avec cela de l’esprit de société et la réputation d’habile homme : voilà son bagage. Quant à être, je ne dis pas des écrivains, mais même des littérateurs, non, non ! Il leur manque la première condition, le goût ou l’amour, ce qui est tout un.

Tu me dis : «Nous finirons pas valoir mieux qu’eux comme talent.» Ah ! ceci m’ébouriffe, car je crois que c’est déjà fait, et je pense que Villemain peut s’atteler le reste de ses jours avant d’écrire une seule page de la  Bovary , une seule strophe de  Melaenis , un seul paragraphe de la Paysanne . «Que je sois jamais de l’Académie (comme dit Marcillac, l’artiste romantique de Gerfault), si j’arrive au diapason de pareils ânes ! » C’est bien beau, l’idée qui a frappé l’Académie dans le numéro 26 : «Le poète sur  les ruines d’Athènes et  évoquant le passé , le faisant revivre ! »

Flaubert ne fait dans la dentelle, il a, encore une fois raison. Il faut dire la hiérarchie.

Non pas dans la société avec ses milles facettes d’humains, chacun son talent, chacun le possède quelque part. Ce serait vilénie et petite vantardise d’appuyer ou de vilipender..

Mais dans la littérature et les talents d’écriture, Flaubert a raison de traiter de crétin un crétin..

digital is the message

Le titre sera, immédiatement, compris par ceux qui ont lu, il y a fort longtemps Marshall Mac Luhan et sa locution qui faisait tourner, dans les innombrables tentatives d’interprétation, les ronéos de thèse de sociologie. « The médium is the message ».

C’est son invention : « Le média est le message », le support de communication est le message lui-même, le vrai. Ce que le média charrie, son contenu est secondaire dans le révolution. Ce qui importe c’est le « médium », le canal de transmission, pour le dire clairement.

Extrait wiki : »En énonçant l’idée que le média est le message, il affirme entre autres que l’important est la forme prise par le média (l’effet de la technologie), ainsi que sa combinaison avec le message. Selon lui, les exemples se multiplieront naturellement à l’âge électronique et ces structures se révéleront d’elles-mêmes. Cet impact du média, qui prime sur le contenu du message lui-même, explique, selon le théoricien, que les innovations technologiques, en engendrant des modifications du dispositif sensoriel et intellectuel de l’homme, aient bouleversé les civilisations.

Je colle un extrait audio Youtube, pas trop mal dit (l’accent de l’explicateur est intéressant)

LE LIEN 4mn d’écoute

En réalité, si les souvenirs de mes dizaines de pages écrites sur le sujet, inutiles puisque perdues m’ont rattrapé, c’est parce que j’ai lu aujourd’hui un entretien assez intéressant sur le sujet. Mais curieusement, le penseur ne cite pas Mac Luhan qu’il ne connait peut-être pas, ce qui n’a aucune importance.

Il s’agit d’Alessandro Barrico, un homme intelligent qui réfléchit

Je donne ci-dessous l’entretien et reviens plus bas.

« Séparer la réalité virtuelle de la réalité physique n’a plus de sens »

CLAIRE CHARTIER

EST-CE SON TEMPÉRAMENT LATIN ou sa personnalité baroque ? Essayiste, romancier, homme de théâtre, Alessandro Baricco explique mieux que personne ce que la révolution digitale, avec ses ramifications en étoile, est à notre monde d’aujourd’hui. Dans The Game (2018, sorti l’an dernier en France chez Gallimard), il se livrait à une archéologie époustouflante des origines du Web, creusant la portée anthropologique d’une mutation venue depuis lors adoucir notre quotidien collé aux murs par le coronavirus. Télétravail, apéros ou cours de yoga en ligne… Nos nouvelles moeurs confirment les analyses de ce sexagénaire turinois qui, avec ou sans smartphone, attend comme nous tous le retour de la vie sans sauf-conduit.

Le confinement a-t-il accéléré notre conversion à la civilisation digitale ?

Alessandro Baricco J’en suis convaincu. La pandémie a levé une résistance psychologique. Beaucoup pensaient que les technologies numériques avaient fait advenir une seconde réalité, virtuelle, qui menaçait celle du monde physique à laquelle nous sommes habitués. Le Covid-19 nous prouve le contraire. Confinés, sans notre lot habituel de relations sociales, nous nous rendons compte combien nos rapports physiques, humains, restaient nombreux en dépit de ces technologies censées aspirer l’intégralité de nos sentiments. Et combien les outils numériques viennent enrichir notre réalité première.

Qu’est-ce qui, de cette révolution technologique et surtout mentale, nous échappe encore ?

Nous persistons à tracer une ligne de démarcation entre le réel physique et le réel virtuel, alors qu’un tel partage n’a plus de sens. Le génie du digital, c’est d’avoir créé une seule réalité avec deux forces motrices, qui se répondent grâce à la mise en communication des réseaux via le Web. C’est lui qui offre la possibilité de rebondir sans cesse entre notre monde et celui du numérique. Nous vivons avec le Net, où nous laissons des fragments de nous-mêmes, où nous exprimons nos émotions, où nous pensons et où nous emmagasinons sans cesse de l’expérience, qui nous sert en retour dans le réel. Depuis l’apparition du smartphone, notre logo est le triptyque homme-clavier-écran. Le smartphone, extension de nous-mêmes, n’est pas comparable à l’ordinateur, qui n’est qu’une médiation entre l’homme et les choses. Cette matière-là est évidemment complexe à saisir. Les gens de ma génération ont tendance à vivre le numérique comme une sorte de projection un peu artificielle. Un enfant d’aujourd’hui, lui, évolue dans ce système sans jamais se poser la question du réel et du virtuel. De la même manière, se demander si cet entretien que nous sommes en train de réaliser par Skype vous et moi s’inscrit dans la réalité n’a pas de sens. L’important, ce sont les idées que nous échangeons.

Le confinement et la mise à l’arrêt des économies illustrentils ce que vous appelez le « monde d’hier », celui des barrières, de la pensée fermée, par contraste avec le monde du « Game », aux cartographies infinies ?

L’une des caractéristiques premières de la réalité digitale, c’est que le monde entier – sons, images, informations, mots, personnes – devient plus léger. Les données ne pèsent rien. On peut donc faire évoluer ces contenus, et évoluer soi-même à l’intérieur, avec une facilité déconcertante et pour un prix modique. Le Web est comparable à un texte en forme de toile d’araignée. Il n’a ni haut ni bas, il est possible de l’examiner avec toutes sortes de points de vue –, et il n’a ni début ni fin. C’est une véritable révolution mentale. Pendant des siècles, notre civilisation est restée verticale : elle disposait les éléments de haut en bas, en partant du superficiel pour aller vers la profondeur. Le noyau de l’expérience ne semblait accessible que par l’effort et avec l’aide d’un intermédiaire. Contrairement à ce que l’on croit, l’insurrection numérique n’a pas détruit ce noyau, elle l’a ramené à la surface du monde en faisant coïncider l’apparence et l’essence. Là où il n’existait qu’une seule table de jeu pour une infinité de joueurs, il y a maintenant, pour chaque joueur, une infinité de tables de jeu.

Quelles sont les conséquences de cette mutation, dans un moment de crise sanitaire comme celui que nous vivons ?

Aujourd’hui, en Italie, mais aussi en France, visiblement, ceux qui gèrent la situation appartiennent à l’élite intellectuelle dépassée, celle du XXe siècle. Leurs techniques pour faire la « guerre » au coronavirus répondent à une logique datant de la Première Guerre mondiale : donnons-nous quinze jours pour prendre telle mesure. Et puis encore quinze jours pour ajuster, etc. Si le même virus avait été abordé dans l’esprit digital, les autorités auraient réagi dès les premiers signaux, comme l’aurait fait un gamer – figure clef de cette révolution mentale –, qui est capable de gérer une énorme quantité d’informations en un temps record, et de s’adapter dans l’instant. Le gamer sait bien que s’il veut voir l’ennemi, il doit bouger constamment pour multiplier les points de vue. Les comités de crise des gouvernements auraient dû inclure des mathématiciens, des statisticiens, des psychologues, des philosophes…

La pandémie ravive le besoin de frontières et de contrôle. Y voyez-vous la résistance du « vieux monde » du XXe siècle ?

Oui, et je trouve cela surprenant. On a tendance à croire que les machines numériques sont tombées du ciel, envoyées par un dieu vengeur ou par le Satan capitaliste. Au contraire, ce sont nous, les humains – et plus particulièrement les pères de la révolution numérique, les Tim Berners-Lee [l’inventeur du Web] ou Steve Jobs –, qui les avons créées et fabriquées, pour laisser loin derrière nous un siècle particulièrement atroce. Ces pionniers – des ingénieurs, pas des philosophes – fuyaient une civilisation fondée sur le mythe du cloisonnement et de la permanence : celle des frontières, des catégories de pensée – le beau, le vrai, etc. Leur premier objectif a été celui du mouvement : ils ont conçu des outils technologiques capables de fluidifier, de faire sauter les barrières et les intermédiaires. Cette mutation est un pas énorme, comparable au passage de l’Ancien Régime à l’âge des Lumières. Malheureusement, certains, faute d’avoir été accompagnés, sont restés en dehors du « Game ». Parmi eux, il y a ceux qui ont perdu leur statut et leur raison d’être – exemple : la droguerie face à Amazon ; il y a aussi les opportunistes, sans vrai projet d’avenir, et ceux qui demeurent attachés à la civilisation romantique.

Qu’entendez-vous par là ?

Ils avancent avec pour objectif de reproduire une copie améliorée d’un passé auquel ils sont affectivement attachés, et en croyant pouvoir éviter de reproduire les erreurs de leurs prédécesseurs. Pour moi, le retour du nationalisme répond à cette vision-là. Ses partisans assurent qu’il ne ramènera pas la guerre, car nos sociétés auraient retenu les leçons du XXe siècle. Cette évocation de l’identité nationale, de la tradition et de la religion est une position compréhensible. La lutte mondiale contre le coronavirus aidera-t-elle les humains à se penser comme une seule communauté de destin ? Impossible à dire. La défense de l’environnement soulève exactement la même question.

Le numérique permet aussi une surveillance étroite des individus, comme l’illustre le débat sur les applications de traçage destinées à endiguer la pandémie. Votre lecture de la révolution digitale n’est-elle pas excessivement irénique ?

La menace du contrôle social doit être prise très au sérieux, mais la liberté est une chose ; l’intimité – la privacy comme disent les Anglo-Saxons – en est une autre. Dans la civilisation numérique, celle-ci n’a pas de valeur. Lorsque vous n’avez qu’une maison abritant tout ce que vous possédez, il est dramatique que quelqu’un se permette de rentrer chez vous. Mais, dans un jeu avec cinq, six maisons différentes, une telle intrusion n’a plus du tout la même importance. En revanche, si l’intrus vous fait chanter après avoir dérobé certains de vos effets personnels, là, c’est votre liberté qui est en jeu. Or, je vais vous paraître très irénique en effet, je ne vois pas en quoi les menaces pesant aujourd’hui sur les libertés sont plus terribles que celles du passé. Prenez la liberté d’information. Quand j’étais gamin, en Italie, dans les années 1960, il n’y avait qu’un seul quotidien, une seule chaîne de télévision, sur laquelle on évoquait une très lointaine guerre du Vietnam. J’ai dû attendre d’avoir 30 ans pour découvrir que les Viêt-cong n’étaient pas les méchants de l’histoire. Notre système offre bien plus de chances de devenir un citoyen averti qu’il y a un demi-siècle. Le vrai danger, à mes yeux, c’est le numérique d’Etat. Le digital contrôlé par un pouvoir autoritaire me paraît beaucoup plus problématique que la puissance acquise ces dernières années par les Gafam. Au moins, chacun a le choix d’aller chez Google ou Facebook. S’agissant de ces applications anti-Covid-19, je pense qu’on peut parfaitement les adopter à condition de maintenir une vigilance collective. Il faut pouvoir tout connaître de leur fonctionnement, des données qu’elles mémorisent. Et pour cela, l’Etat doit ouvrir le code de l’application à la société civile.

Vous le notez vous-même : le digital, en « augmentant » l’humanité, a aussi hypertrophié l’ego des individus, au risque de les faire tourner à vide. Que faire ?

Nous sommes, c’est vrai, assez démunis face à l’individualisme de masse inédit né de la révolution numérique, dont les partis politiques classiques vont d’ailleurs devoir saisir la logique s’ils ne veulent pas disparaître. Il est sûr aussi que penser rapidement est parfois devenu plus important que penser en profondeur. Mais le numérique n’a pas inventé la superficialité. A l’époque romantique, il suffisait d’aller à l’Opéra pour se donner un vernis de mélomane. Dans la nouvelle élite du « Game » – celle qui sait faire réagir ensemble tous les éléments dispersés du jeu et se servir des machines comme de prothèses –, il y a des gens pathétiques. Mais il y a aussi des intelligences prophétiques qui sauront nous faire progresser.

« Nous vivons avec le Net, où nous laissons des fragments de nous-mêmes, où nous exprimons nos émotions, où nous pensons et où nous emmagasinons sans cesse de l’expérience, qui nous sert en retour dans le réel. »

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Bon, me revoilà. Quand vous lisez, vous saluez l’intelligence de Barrico. Il l’est. Mais la seule question qu’on peut se poser est celle de savoir si, en sortant de la lecture, on a avancé (c’est la seule question qu’on se pose en posant un livre ou une tablette).

Un peu, pas énormément. Mac Luhan nous avait fait bondir d’un siècle.

On relit ensemble, en notant tout d’abord que le terme de « digital » devient un fourre-tout, dans lequel tous, philosophes, joueurs, entrepreneurs, « acteurs » des révolutions, mettent ce qu’ils veulent bien y mettre pour construire son pré-carré. Il faudra un jour sérier, comparer, différencier et ne pas s’embourber dans le mot magique qui sonne comme l’étoile d’une rédemption dans la modernité.

a) d’abord le fossé générationnel (la sorte de naturalité du du digital chez le gamin et moins chez nous, plus vieux, qui le considérons comme « artificiel » : OK. Mais, si l’on employait d’autres mots, moins marqués sociologiquement, ça n’apporte rien. On sait et c’est une donnée qu’on devrait abandonner dans la réflexion. Historique ou comparative mais non efficiente.

b) Les réflexions sur la prétendue « liberté » violée par le numérique et le traçage : il a raison Barrico : notre liberté était moins grande « avant » (justement par l’absence du digital qui nous charrie l’information et, partant, la faculté de comprendre (l’essence de la liberté qui est celle de pouvoir tenter de penser librement, en choisissant, même si c’est les spinozistes vous diront que c’est un leurre, la seule liberte étant celle s-de savoir qu’elle n’existe pas. Mais c’est toujours bon à prendre..

Cependant, rien de transcendant. Juste une intelligence du propos qui n’est pas l’intelligence d’une pensée nouvelle

c) le relativisme du passé et du présent, y compris dans les individus : il y aurait dit-il autant de gens « pathétiques » maintenant qu’avant. Soit, mais c’est presque une lapalissade. Et ce qui est important c’est l’analyse du « média » digital », pas des personnes qui l’utilisent. L’homme de théâtre qu’est Barrico pointe son nez pour revenir aux personnages, ce qui n’est pas intéressant.

Il me faut conclure : j’aime bien les gens qui réfléchissent et tentent de construire les locutions qui peuvent nous faire avancer. Ca s’appelle de la théorie (comme celle que fabriquait Mac Luhan). Mais il ne faut pas absorber des articles sérieux, y compris confidentiels dans leur diffusion, des livres, dans des entretiens brillants qui frôlent le sujet sans le pénétrer.

Bourdieu avait raison, juste sur un point : la pensée journalistique ou celle qui se donne, en faisant l’impasse de l’étude et de la théorisation, cette pensée de revue hebdomadaire ne peut se substituer à la pensée (théorique encore une fois, la seule qui d’éloigne du personnage et de la narration redondante de la réalité, m^me si elle emprunte un langage vénéré par les rédac’chef).

Cela étant, un entretien, un article, quand il nous donne à dire et à critiquer a rempli son office.

La souris portait une robe moulante

Là où je vivais, à l’âge de 12/13 ans, deux types de lectures s’offraient à nous : soit « l’illustré » (on dit BD maintenant), les Blek le Roc et autres Kit Carson ou, je l’assure, les romans policiers, les Chandler, les James Hadley Chgase.

Dans ces romans, le terme de « souris » pour désigner les femmes, au demeurant absolument respectées, même si leurs corps et leurs baisers étaient magnifiées, apparaissait à chaque page. Une « souris ».

Et quand, dans le dernier « Science et Avenir » que j’ouvre immédiatement, dès sa parution, j’ai lu l’article sur les « souris », le policier et les enlacements après le whisky du détective, l’ont emporté sur la science des émotions animales. On ne se refait pas. Heureusement.

Je colle une photo de l’info.

!àà

Deux femmes

Cafeteria, Museo del Prado, Madrid
Arles, boutique, Place des arènes

Deux femmes. L’une qui nous a subjugué par son sourire et sa joie simple. L’autre, dont on est tombé amoureux, au moins quelques heures après le déclenchement. Peut-être même plus longtemps. Les inconnues peuvent peupler un monde. Sauf qu’il ne faut jamais enlacer le fugace. L’éther s’évapore.

télévéto

Sciences et Avenir avec AFP

On livre une info qu’on ne veut commenter. La téléconsultation pour les animaux.

En France, les vétérinaires se mettent à la téléconsultation

EXTRAIT DE Sciences et Avenir

Un décret paru au Journal officiel offre un cadre légal à la téléconsultation par des vétérinaires. Ce dispositif, testé pendant 18 mois, devrait notamment permettre de lutter contre les déserts vétérinaires en zones rurales.

Les animaux malades peuvent désormais être suivis par leur vétérinaire par le biais de la téléconsultation, selon un décret paru le 6 mai au Journal officiel, une possibilité envisagée depuis 2016 par les soignants et dont la mise en place a été accélérée par l’épidémie de coronavirus.

« C’est un sujet qui mûrit doucement depuis 2016. Le conseil national de l’ordre avait, à l’époque, demandé un avis à l’académie vétérinaire de France, sur la possibilité de mettre en place un dispositif similaire à ce qui existait en médecine humaine« , explique à l’AFP Jacques Guérin, président du conseil national de l’ordre des vétérinaires. « L’urgence sanitaire actuelle a relancé l’idée d’accélérer le mouvement. Courant mars, j’avais écrit au ministre de l’Agriculture pour lui demander que la profession vétérinaire puisse, dans un temps plus contraint, recourir à cette forme d’exercice complémentaire qu’est la télémédecine vétérinaire« , indique M. Guérin.

Le choix de l’acte de télémédecine ne devra pas compromettre le pronostic médical de l’animal

Le dispositif, mis en place à titre expérimental pour 18 mois, « permettra aux vétérinaires situés notamment en zone rurale d’assurer un suivi rapproché des animaux en évitant certains déplacements« , a indiqué le ministère de l’Agriculture, dans un communiqué. « La mise en place de la télémédecine relève de la seule responsabilité du vétérinaire, qui doit s’assurer que l’acte de télémédecine ne compromet pas le pronostic médical de l’animal« , est-il précisé dans le décret. Et « les médicaments contenant des substances antibiotiques d’importance critique (..) ne peuvent être prescrits lors d’un acte de télémédecine« .

L’un des objectifs est « de diminuer les contacts inter-personnels dans la journée, de diminuer les déplacements (…) en ne faisant que les actes essentiels, urgents, ceux qui consistent à soigner un animal malade« , insiste M. Guérin. Il prend l’exemple d’un vétérinaire appelé au chevet d’un cheval qui s’est blessé à un antérieur : « Ce qui est indispensable, c’est que le vétérinaire se déplace auprès du cheval et pare la plaie, la désinfecte, éventuellement la suture« , explique M. Guérin, vétérinaire dans le Morbihan. « Jusqu’ici, il venait tous les jours vérifier comment la plaie évoluait. Avec la télémédecine, il va pouvoir disposer d’informations, notamment par l’image« , qui vont lui permettre de dire si la plaie évolue bien ou mal, et s’il est nécessaire de se déplacer.

La télémédecine pour lutter contre les déserts vétérinaires dans les zones rurales

Autre objectif de cette téléconsultation, lutter contre les conséquences des déserts vétérinaires, qui touchent certaines régions rurales au même titre que les déserts médicaux. « Quand vous avez un vétérinaire dans une zone de désertification médicale qui, pour se rendre au chevet de l’animal, doit faire une heure de route, il peut être utile de savoir si ce déplacement est nécessaire ou pas« , a dit M. Guérin à l’AFP. Outre la possibilité de mettre en place la téléconsultation, le décret sécurise d’autres pratiques de télémédecine qui se développaient, en leur apportant un cadre réglementaire. Comme la télésurveillance, qui permet à un vétérinaire de suivre à distance, via des outils dotés de capteurs, l’évolution de l’état sanitaire d’un élevage. Un rapport d’évaluation de cette expérimentation sera produit fin 2021, pour en tirer les enseignements nécessaires avec les professions vétérinaires et agricoles, a indiqué le ministère.

Gauchet, faut lire.

L’entretien de Marcel Gauchet, pourtant pas mon penseur préféré, est assez décapant. Serait-ce que la réalité happe le philosophe ? Work in progress.

On a peut-être un petit souci sur le « Et maintenant, voilà cet événement assez extraordinaire qu’a été la mise à l’arrêt de l’activité économique pour préserver la santé d’un petit nombre, finalement, à l’échelle de la population globale du pays, et, pour le principal, des plus vieux… » C’est d’ailleurs la une de l’Express…

Mais il ne faut jamais s’offusquer devant ce qui offusque. Et d’abord réfléchir. Le « point de vue » n’existe pas. Il n’y a que la réalité, encore. Il a peut-être raison sur les vieux. Mais pas sûr. Comme on n’a pas envie ce soir de débattre, on passe….

Je le colle ci-dessous :

Marcel Gauchet : « La vérité de cette crise, c’est le déclassement français »

Propos recueillis par Anne Rosencher

Déploiement de nos démagogies favorites, judiciarisation à outrance, hypertrophie de la com’ et dialogues de sourds sur la mondialisation… Le philosophe fait le point.

L’Express : La France semble aller au déconfinement « à reculons » : grogne de syndicats, lettre des patrons des transports au Premier ministre, mistigri administratif… De quoi est-ce le symptôme selon vous?

Marcel Gauchet : Cela pourrait se résumer en une phrase : il est très difficile de sortir du gouvernement de la peur. Depuis le début de la crise, l‘exécutif a joué de ce ressort, faire peur aux gens, pour obtenir la discipline, à défaut d’être capable de proposer une attitude individuelle responsable en l’absence de masques et de tests. Ajoutons que les médias ont joué un rôle de renforcement anxiogène. Ils étaient dans leur élément : une cause sensationnelle, émotionnelle et consensuelle… La voie royale ! Ils s’y sont engouffrés, avec un martèlement de chiffres absolus donnant l’impression d’une immense catastrophe en cours, sans fournir les éléments de proportion qui auraient permis de relativiser les choses. Résultat, les gens ont peur, et de façon souvent irrationnelle.

Les parents ont peur pour leurs enfants, alors qu’on sait que ceux-ci ne sont quasiment pas touchés, sauf complications très rares. Les enseignants ont peur, alors qu’on sait que les jeunes actifs, dans leur immense majorité, ont très peu de chance de mourir du Covid-19. Sortir de l’angoisse collective n’est pas chose aisée, d’autant plus que cette crise a amplifié les symptômes d’un mal français qui vient de loin : tous nos démons, un moment mis en sourdine, resurgissent avec vigueur et rendent ce déconfinement plus que compliqué.

Quels sont-ils, ces démons?

Un premier facteur : les Français n’ont plus confiance dans le gouvernement. Dans l’ordinaire des jours, cela n’a pas d’effet concret quotidien. Il y a un gouvernement, une administration et un Etat qui font tourner la boutique. Nous ne voyons que leur rôle fonctionnel. Mais dans les moments de crise, on s’aperçoit que leur mission est en réalité beaucoup plus profonde : ils jouent un rôle de sécurisation par la prévisibilité. Il faudrait faire confiance au gouvernement pour qu’il nous mène vers une issue dans l’ordre et le calme. Or là, la confiance n’est pas au rendez-vous, et la peur s’en trouve aggravée. C’est l’une des grosses différences avec la situation allemande. Manifestement, outre-Rhin, la confiance dans l’autorité – depuis celle des Länder jusqu’à Angela Merkel -, permet de sortir de la crise d’une manière beaucoup plus apaisée.

Deuxième facteur : les démagogies françaises trouvent dans la situation un terrain idéal pour se déployer. D’un côté, il y a la démagogie des libertés, qui voit des attentats aux libertés partout. Jusqu’à interdire aux entreprises de tester leurs employés, contre tout bon sens ! De l’autre côté, il y a la démagogie de la dépense publique, supposée pouvoir tout financer. En forçant le trait, cela donne le nouveau programme de la gauche radicale : « le salaire à vie, sans travail, pour tout le monde ».

Et puis, dernier facteur du malaise, on voit se dessiner en filigrane une opposition entre deux France, celle des gens qui ont peur pour leur emploi – souvent d’ailleurs, peur que cet emploi disparaisse avec leur propre entreprise ; et la France des gens qui savent qu’ils seront payés de toute façon à la fin du mois et pour lesquels rien ne presse. Ne caricaturons pas : il y a bien sûr dans cette seconde catégorie des personnes d’un sentiment différent, mues par le souci civique du sort collectif. Mais il faut bien constater que ce souci n’est pas partagé par tout le monde et que l’argument de « sauver des vies » fournit un alibi commode. Mettez tous ces éléments bout à bout et vous obtenez un climat délétère qui va peser lourd dans l’organisation de l’après-crise.

Ce déconfinement « à reculons » s’explique-t-il aussi par la peur du procès à tous les étages?

Bien sûr, cette peur-là ajoute à l’anxiété générale et représente un facteur de paralysie majeur. La judiciarisation est un épouvantail pour tous les responsables, y compris aux plus petits niveaux, chez les patrons de TPE ou les maires de petites communes. De ce point de vue, je trouve que le Sénat a pris une excellente initiative en renforçant la protection des maires – en première ligne de ce déconfinement – contre les poursuites qui s’annoncent. Car les professionnels du « victimisme » sont déjà sur le coup. Mais encore faut-il que cette disposition aboutisse, car de façon incompréhensible, le gouvernement s’y est jusqu’à maintenant opposé !

La judiciarisation est un autre facteur de pourrissement du climat public français. Elle a fourni à une société vindicative un instrument de contestation indéfini de toute autorité publique par les individus. Compte tenu de la vitesse de la justice en France, nous voilà peut-être partis pour des années de contentieux inextricables. Je crois que tous les contributeurs actifs à l’esprit public dans ce pays seraient bien inspirés d’appeler à se débarrasser une bonne fois de cette ambiance procédurière avant qu’elle ne tourne à la paranoïa collective. C’est fondamental si l’on veut conjurer la menace qui pointe : la société de défiance mutuelle institutionnalisée. « Accusez-vous les uns les autres » et « à chacun son avocat » ne sont pas les formules d’un contrat social vivable.

Beaucoup pensent, néanmoins, que l’absence de procès organiserait l’impunité des politiques et des hauts fonctionnaires…

Ils ont tort ! Il faut cesser de confondre responsabilité politique et faute pénale. D’abord, dans le cas des hauts fonctionnaires, le problème est celui des moeurs d’un milieu qui protège ses membres. Le fait que ceux qui sont pris en flagrant délit de malfaisance ne sont généralement pas sanctionnés mais promus, relève d’une forme de corruption qu’on peut combattre. Car un fonctionnaire, par définition, est sanctionnable et révocable. Et ceux qui se livrent à des infractions pénales sont susceptibles de poursuites comme n’importe quel citoyen. Il n’y a pas d’impunité. On parle de deux choses différentes.

S’agissant d’erreur d’appréciation dans l’exercice de leur fonction, les responsables politiques sont jugés par le suffrage. Ce n’est pas à un magistrat d’estimer si un gouvernant a bien ou mal jugé d’une situation ; c’est aux électeurs d’en tenir compte. Au fond, la société française s’est installée dans un système pervers : au nom de la croyance bien ou mal fondée que les responsables publics bénéficient de l’impunité, on estime avoir le droit de se rattraper sur un plan judiciaire. Mais le remède est pire que le mal.

Dans la période, « l’envie du pénal » – pour reprendre l’expression de Philippe Muray – doit beaucoup aux mensonges répétés sur la nécessité des masques et les tests. Comment expliquez-vous cette faute-là?

Pour moi, c’est l’empreinte du vieux monde sur le faux nouveau monde que Macron voulait incarner. C’est-à-dire la perpétuation d’une démarche de communication politique éculée, datant de l’époque où la population n’était pas aussi informée sur ce qui se passait dans les « hautes sphères » et où, par principe, les pouvoirs voulaient avoir l’air de maîtriser de la situation en se pliant à la maxime : « Celui qui commande est infaillible. » Cela ne marche plus ! Je ne comprends pas que des gens intelligents aient pu recourir à pareille recette – « ces masques ne servent à rien, nous savons très bien ce que nous faisons » -, c’est-à-dire au mensonge, un mensonge qui en entraîne d’autres pour éviter de se contredire grossièrement.

Emmanuel Macron a raté l’occasion d’incarner la nouvelle politique qu’il avait promise en partant d’un état des lieux sans fard, d’un constat franc du manque de moyens à la disposition du gouvernement. Je le comprends d’autant moins que ce constat épargnait en grande partie l’exécutif en place puisqu’il héritait d’une situation dont il n’était que très peu responsable. Je crois, hélas, que l’inertie des recettes de communicants politiques enkystés dans cette vieille philosophie du « n’avoue jamais », a joué à plein.

Des rumeurs de nouveau gouvernement d’union nationale ont circulé. Est-ce chose envisageable dans notre pays?

Sur ce point, il faut distinguer la forme du fond. Concernant la forme, il est toujours possible de rassembler un attelage de vieux chevaux de retour, qui donne à peu de frais l’impression qu’on transcende les clivages traditionnels. Mais du point de vue du fond, l’opération me semble très problématique. Pour une première raison qui est que le macronisme en est venu à représenter le pouvoir le plus clivant qu’il y ait eu en France dans la dernière période. Cela semble aujourd’hui une éternité, mais souvenez-vous qu’avant que le virus ne balaye tout, nous étions dans une ambiance de guerre civile froide, post-gilets jaunes et post-conflit sur les retraites.

Par ailleurs, pour qu’il y ait une union nationale, il faut qu’il y ait un consensus sur le diagnostic. Aux lendemains des deux guerres mondiales, l’évidente nécessité du redressement collectif transcendait les désaccords que les uns et les autres pouvaient avoir. Mais aujourd’hui, le diagnostic sur le déclassement français – qui est la vérité objective de cette crise – est très peu acquis dans l’esprit de la population. Pour l’instant, je ne vois pas quel motif serait assez puissant pour qu’elle s’impose. En revanche, il est possible – cela fait partie des imprévisibles de l’histoire – que la violence et la gravité de la crise économique qui vient imposent un diagnostic commun. Ce dernier justifierait alors un vrai rassemblement des énergies autour de l’objectif d’un redressement national. Mais nous n’y sommes pas.

Emmanuel Macron peut-il se sortir de l’ornière dans laquelle il est aujourd’hui?

La tâche s’annonce difficile. Sa seule possibilité, me semble-t-il, serait de renouer avec l’esprit de son élection, en 2017. Il l’a un peu retrouvé dans le « grand débat » postérieur à la crise des gilets jaunes. Certes, ce grand débat laisse un bilan très mitigé, pour avoir beaucoup trop tourné au one man show obsessionnel… Mais, incontestablement le président a eu des mots, des comportements, des accents qui l’ont relégitimé dans son rôle et qui correspondaient très exactement à ce qu’il avait fait miroiter dans sa brillante campagne de 2017.

Il pourrait le retrouver par un effort de mise à plat méthodique de la situation : un bilan complet, clair, transparent, sans interférences politiciennes de ce qu’il s’est passé et de la situation dans laquelle nous nous sommes trouvés. Il n’y a qu’une telle opération vérité qui pourrait faire oublier les cafouillages sans gloire de cette crise et lui redonner la crédibilité qui lui fait aujourd’hui défaut. Au-delà de son cas particulier, cette exigence de vérité est le point clef, au reste, de l’apaisement des fractures françaises.

Vous dites que le diagnostic commun qu’il conviendrait de faire émerger est celui du « déclassement de la France ». Notre pays va-t-il sortir de la crise en ayant descendu d’une marche?

Oui. L’amour de nos élites dirigeantes pour la comparaison avec l’Allemagne, si on la poursuit honnêtement, ne va pas être à notre avantage, sur aucun plan. Les décalages sont vertigineux. Une donnée simple résume tout : un chômeur à temps partiel sur trois en Europe est français. Cela fournit une indication impressionnante sur la vulnérabilité économique du pays, à côté de bien d’autres données. Nous étions jusque-là à la charnière entre les pays du nord de l’Europe, autour de l’Allemagne, et les pays du Sud méditerranéen, Italie, Espagne, etc..

Au sortir de cette crise, nous aurons basculé « pour de bon » dans le camp des pays du Sud. Cela aura des conséquences européennes très importantes, à commencer par la crédibilité de nos prétentions à changer l’orientation politique de l’Union… Comment cette situation va-t-elle pénétrer dans les esprits et se traduire dans le moral des Français, dont on sait qu’il était déjà très pessimiste, voire dépressif ? C’est l’inconnue majeure des années à venir...

Se prépare-t-on demain à un grand ressentiment générationnel : les moins de 60 ans vont-ils considérer qu’on a obéré leur avenir dans l’affaire?

La fracture générationnelle est une nouvelle fracture à laquelle on n’a pas prêté assez d’attention et dont on peut craindre qu’elle aille en s’accentuant dans la durée. On l’a vue surgir avec le slogan « Ok Boomer » sur les sujets écologiques, ou encore, en France, lors du mouvement de protestation contre la réforme des retraites. La jeunesse en a été largement absente, persuadée que de toute façon, à l’horizon 2060-2070, il ne serait plus question de retraites pour elle, faute de moyens. Et maintenant, voilà cet événement assez extraordinaire qu’a été la mise à l’arrêt de l’activité économique pour préserver la santé d’un petit nombre, finalement, à l’échelle de la population globale du pays, et, pour le principal, des plus vieux…

Il ne va pas rester sans conséquences en profondeur. Pour le moment, on en reste au stade du constat, mais il est imprimé dans la conscience des jeunes générations. L’issue de la crise se jugera en partie là-dessus : a-t-on sacrifié le destin des jeunes, et en particulier des entrants sur le marché du travail, à la survie des vieux, pour le dire brutalement ?

Beaucoup dépendra des conditions de la reprise, mais c’est une question qui va durablement tarauder la société. Ce sera dans l’ambivalence, car les « jeunes » sont bien entendu pour que l’on sauve leurs parents ou leurs grands-parents ! Mais cette crise peut devenir dans l’esprit des futurs « galériens » de la crise économique le symbole d’une prise de pouvoir par les vieux à leur détriment.

La mondialisation a été tout de suite la notion en débat – sans que tout le monde, au reste, y projette la même chose. Cette épidémie la remet-elle en question selon vous?

Il faut bien dire que ce problème de la mondialisation est le lieu d’une confusion maximale ! Il y a deux choses à distinguer dans ce mot : la mondialisation comme fait et l’organisation de ce fait. La mondialisation est d’abord une nouvelle donnée pratique de la coexistence des sociétés à l’échelle du globe, dont le signe le plus tangible est l’existence des réseaux numériques. Je ne sache pas que les démondialisateurs même les plus fous aient l’intention de supprimer leur messagerie électronique, leur compte Facebook et les innombrables facilités qui vont avec ! Ils en sont de grands usagers pour leur propagande ! La mondialisation comme état de fait technique, mentalitaire et politique, ne bougera pas.

Et puis il y a la mondialisation au sens de l’organisation de cet état de fait. Et c’est là que sont les marges de manoeuvre. Par exemple : nous avons besoin des réseaux numériques, mais cela ne signifie pas que nous devons pour autant laisser le champ libre aux grandes sociétés américaines qui ont capturé cet univers technologique ! Ou encore : la politique européenne se veut d’avant-garde sur le plan écologique. Mais il est clair que, tant qu’on n’aura pas établi une taxe carbone sur les productions importées, tout ce qu’on pourra raconter sur notre « verdissement » sera de la foutaise !

Parce qu’évidemment, si nous imposons à nos producteurs des normes très élevées pour, dans le même temps, importer des produits qui n’obéissent absolument pas à ces mêmes normes et défient toute rationalité écologique dans le transport, c’est de la plaisanterie. La question qui nous est posée aujourd’hui et que cette crise ne fait qu’accélérer, c’est celle de l’organisation de la mondialisation et non de son existence. C’est à partir de la distinction des deux plans que le débat politique des années à venir prend sens.

les chemins spinozistes

les malentendus spinozistes

4 émissions des « chemins de la philosophie » (France Culture)

France Culture, les chemins de la philosophie. 4 émissions sur Spinoza, d’inégale valeur , une série intitulé « Quatre malentendus spinozistes« . Mieux que rien.

1 – (1/4) : « La liberté n’est que l’ignorance des causes qui nous déterminent ». Plongeons à Amsterdam au 17ème siècle en compagnie de Spinoza, auteur de l' »Éthique » et penseur novateur du concept de liberté, à l’encontre d’une certaine intuition que nous pourrions avoir de cette dernière. La liberté serait-elle plutôt une libération ? Est-ce la connaissance qui nous libérera ?

« La liberté n’est que l’ignorance des causes qui nous déterminent« 

2 – 2/4 « La vertu de l’Etat, c’est la sécurité ». Spinoza est célèbre pour son « Ethique », pourtant, ses réflexions politiques sur l’Etat sont importantes, près de 3 siècles plus tard. Entre 1670 et 1677, il écrit deux traités soulevant une question cruciale : l’Etat peut-il réconcilier le maintien de la liberté et l’exigence de sécurité ?

« La vertu de l’Etat, c’est la sécurité »

3 – 3/4 « La béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même ». Spinoza le dit dans l’Ethique : ce livre est un manuel de béatitude. À la fin, le lecteur découvre que celle-ci n’est pas une récompense, mais la vertu même… Mais qu’est-ce qu’une vertu quand le bien et le mal n’existent pas. Comment l’obtenir ? Quelle différence entre la béatitude et la joie ?

La béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même »

4 – 4/4 « L’homme n’est pas un empire dans un empire ». Cette citation sonne comme un cri dans une époque cartésienne qui distingue le corps de l’esprit autant que l’homme de la nature. Pour Spinoza, l’homme n’est qu’une modalité parmi bien d’autres de la nature, il n’est qu’interactions. Sa puissance ? Celle d’être affecté.

L’homme n’est pas un empire dans un empire.

Gary, grand.

Ai relu, dans une petite insomnie le « Gros Câlin » de Romain Gary, publié sous le pseudo d’Émile Ajar.

Pas pris une demi-ride. Faut croire que les pythons ont la peau dure.

Je livre un passage :

Ce curé a toujours été pour moi un homme de bon conseil. Il était sensible à mes égards et très touché, parce qu’il avait compris que je ne le recherchais pas pour Dieu, mais pour lui-même. Il était très susceptible là-dessus. Si j’étais curé, j’aurais moi aussi ce problème, je sentirais toujours que ce n’est pas vraiment moi qu’on aime. C’est comme ces maris dont on recherche la compagnie parce qu’ils ont une jolie femme.
L’abbé Joseph me témoignait donc une certaine sympathie au bureau de tabac en face, le Ramsès.
J’ai entendu une fois mon chef de bureau dire à un collègue : « C’est un homme avec personne dedans. » J’en ai été mortifié pendant quinze jours. Même s’il ne parlait pas de moi, le fait que je m’étais senti désemparé par cette remarque prouve qu’elle me visait : il ne faut jamais dire du mal des absents. On ne peut pas être là vraiment et à part entière ; on est en souffrance et cela mérite le respect. Je dis cela à propos, parce qu’il y a toutes sortes de mots comme « pas perdus » qui me font réfléchir. « C’est un homme avec personne dedans… » Je n’ai fait ni une ni deux, j’ai pris la photo de Gros-Câlin que je porte toujours dans mon portefeuille avec mes preuves d’existence, papiers d’identité et assurance tous-risques, et j’ai montré à mon chef de bureau qu’il y avait « quelqu’un dedans », justement, contrairement à ce qu’il disait.
— Oui, je sais, tout le monde ici en parle, fit-il. Peut-on vous demander, Cousin, pourquoi vous avez adopté un python et non une bête plus attachante ?
— Les pythons sont très attachants. Ils sont liants par nature. Ils s’enroulent.

M.

Photo Philip Lorca, un immense photographe

Environ vingt années auparavant. Dans un bar d’une petite rue du sixième arrondissement. 

L’homme est au comptoir et boit un café, entourés d’ouvriers du bâtiment, en bleu de travail recouvert de plâtre et de poussière, tous l’œil rivé sur leur bière, qui ne se parlaient pas, qui caressaient tristement leur verre.  

Le barman s’affaire, un chiffon à la main, astiquant machines et ustensiles. 

Les ouvriers, toujours muets, payent et sortent rapidement. L’un d’eux, alors qu’il atteint la porte d’entrée, heurte une femme qui entre en courant. L’ouvrier s’excuse maladroitement et la femme, essoufflée, rejoint le bar et commande un quart Vittel. Elle reste, d’un calme absolu, au comptoir et l’homme qui boit un café est étonné de cette quiétude subite, en rupture totale avec son comportement de la minute précédente. Elle boit maintenant, très lentement, son eau minérale et regarde alentour. Ses yeux se posent sur l’homme. Ils se sourient, bizarrement complices, longuement. Quelques minutes plus tard, après un manège silencieux fait de signes, de sourires et de hochements de tête, ils se retrouvent, les deux, attablés, au fond de la salle, côte à côte, sans se parler. 

L’homme rompt le silence et se présente : 

– M.P 

La femme ne répond pas et se contente de sourire, intelligemment. 

L’homme poursuit, en riant : 

– Mademoiselle, merci de m’avoir accompagné à cette table. Je n’osais l’espérer. Les rencontres entre inconnus deviennent rares en ces temps de tueurs en série. Je ne vais pas vous dire que je vous ai déjà vue quelque part, ce serait un ignoble mensonge de pêcheurs d’âmes seules. Mais pourquoi couriez-vous ainsi, en entrant ? 

La femme répondit enfin : 

–  Dites-donc, vous parlez comme dans un roman ! Moi, je m’appelle Anne-Laure. J’ai pris l’habitude de toujours entrer dans tous les lieux publics en courant. Allez savoir pourquoi ! Mon frère a une explication que je veux bien vous révéler : j’ai besoin, selon lui, qu’on me voit. Je ne supporterais pas l’anonymat des villes et l’essoufflement attirerait les regards. Il a peut-être raison. La preuve, vous m’avez vue. Vous ne m’aurez pas remarquée si je m’étais simplement, timide et discrète, glissé sur une banquette ? Mais, juré, bel homme, je vous l’assure, je ne m’assois pas, normalement, à la table de ceux qui me regardent. Dir-tes-donc, vous êtes une vraie exception ! Je me demande encore pourquoi. Pour être plus directe, je ne suis pas, comment dire, une dragueuse. Vous êtes rassurant et n’avez pas l’air d’un tueur en série. Mais sait-on jamais ? En tous cas, ne me demandez pas de vous accompagner au cinéma ou je ne sais où. Je refuserais. Je vais parler comme vous : Il me plaît simplement de boire un verre avec vous. J’ai du aimer votre sourire. 

Puis, Ils restent longtemps ensemble, parlant de choses et d’autres, surtout, après la découverte d’une passion commune pour l’art contemporain. C’est dans de grands éclats de rire qu’ils recherchent les jours où ils avaient dû se croiser dans les expositions, dans l’air des cimaises avait-il dit. Elle avait éclaté de rire.

Ils se promettent une exposition ensemble et échangent téléphones et adresses. Ils se quittent joyeux. 

MP, à cette époque, venait de terminer ses études. Il était, facilement devenu docteur ès lettres et passait son temps à écrire, « sur tout ce qui bougeait » disait-il, politique, peinture, théories philosophiques. Sa facilité d’écriture fascinait tous ses amis apprentis-écrivains, journalistes, professeurs qui n’hésitaient pas à faire appel à lui lorsque, leur imagination faisant défaut, ils craignaient le déshonneur ou pire, s’ils rendaient une page mal rédigée. 

Il habitait un studio rue Madame, en précisant toujours que le nom de la rue lui avait plu immédiatement et que, pour rien au monde, il n’aurait logé ailleurs que dans cette rue, si féminine disait-il. Ca agaçait tout le monde ces mots.

Il gagnait sa vie en proposant des services de correction littéraire aux éditeurs, revues et journaux. Et lorsqu’on lui demandait s’il comptait, bientôt, « publier » (un roman, un essai) il répondait de la même phrase, apprise par cœur : « Mes publications futures sont épuisées, comme moi ». Encore ses mots…

Mp était donc un homme brillant et sûr de l’être. 

Sa vie fut bousculée par un événement immense et injuste : sa sœur, qu’il vénérait et qui avait eu un enfant avec un inconnu, juste pour en avoir un, simplement, décéda lors d’un terrible accident de téléphérique, dans une station de sports d’hiver. Elle laissait donc un enfant de deux ans. Et MP l’adopta, s’occupa de lui, aidée par une nourrice du Cap-Vert. 

C’est à cette époque d’apprenti-éducateur qu’il rencontra Anne-Laure. 

C’est elle qui lui donna rendez-vous un dimanche matin au Musée d’art moderne. Une exposition remarquable (Fautrier) qui ne pouvait être manquée. Ils déjeunèrent d’une salade à la cafétéria en pestant, gentiment, contre les adolescents qui faisaient claquer leur roller sur le parvis, par-delà la paroi vitrée. M lui offrit le catalogue de l’exposition et dans la librairie du musée, ils commentèrent activement les ouvrages, n’hésitant pas à décrier tel ou tel critique. La plupart des visiteurs du musée furent jaloux de leur bonheur. M eut d’ailleurs, à ce propos une réflexion qui la ravit (elle était sous le charme). Il considérait, en effet, qu’il fallait être discret dans le bonheur, par mansuétude à l’égard de ses prochains. Le dimanche soir était suffisamment triste dans les appartements et pavillons de banlieue pour ne pas accabler les pseudo-vivants (c’est son mot) du bonheur capté d’amoureux de l’après-midi et provoquer les scènes de femmes délaissées et d’hommes contrits. Le rire pouvait être scandaleux pour les perdus du dimanche. Il lui dit ces mots en la prenant par l’épaule. Leur nuit d’amour, rue Madame, restera inoubliable.  

Elle s’occupa de l’enfant, assidûment. Elle les aima calmement. 

Elle était dotée d’une fortune colossale (un héritage de haute tenue) et empêcha M de perdre son temps dans les emplois alimentaires, le forçant à écrire et à écrire encore. Elle était sûre de son talent. 

L’enfant grandissait dans un bonheur parfait. Dès l’âge de cinq ans, il commença à écrire des petits poèmes. Il faut dire que ses jeux n’étaient qu’intellectuels. M était obsédé par son apprentissage des mots. Tous les soirs, il en écrivait des dizaines sur des bouts de papier qu’il jetait sur le lit. L’enfant devait choisir ceux qui feraient une histoire à raconter.  

Anne-Laure avait trouvé un emploi inutile, à mi-temps, chez un commissaire-priseur et y prenait plaisir. Le travail est toujours agréable quand il n’est pas nécessaire. 

L’enfant (A) avait cinq ans quand le drame survint. 

Ils étaient dans leur nouvel appartement, un trois pièces, toujours rue Madame (une exigence de M). Il écrivait. Elle collait des photos de tableaux sur des cartons et l’enfant, sur le grand lit, classait les mots. 

L’on frappa à la porte. Ils se regardèrent, étonnés. Il était tard et ils n’attendaient personne. Il alla ouvrir. Un homme, d’une terrible laideur se tenait devant lui. Des yeux infiniment petits, comme des boutons de nacre sur la tête d’une poupée de chiffon. Pas de lèvres, un front très bas, et la peau vérolée. Il portait un costume blanc, trop grand, froissé. Il ne dit pas un mot, se contentant de faire un signe à Anne-Laure, par-dessus l’épaule de M. Elle se leva, prit son imperméable, baissa les yeux en passant devant M, sortit et ferma la porte derrière elle. 

Il ne comprenait pas. Il l’attendit toute la nuit mais elle ne revint pas. 

Le lendemain, il téléphona à l’étude du commissaire-priseur. Elle n’était pas venue. 

Les jours qui suivirent, l’on s’en doute, même s’il est difficile de se coller à la douleur des autres, furent atroces. 

 Il ne la revit plus jamais. Jamais.

Black, dark et white is white

Le magazine « Réponses photo » est une revue sérieuse pour un photographe amateur ou professionnel. Ce n’est pas « Photo » qui est presque un « Lui », ni « Chasseurs d’image », un peu rébarbatif dans la technique.

Il allie assez justement la technique photographique, le test de materiel et l’analyse théorique, sans sombrer dans le bouillonnement sémantique charrié par la photographie dite « contemporaine » qui ne peut exister, pour la plupart de ses représentants, que par le discours sur le discours, le métalangage qui oublie promptement son sujet pour se retrouver dans les limbes faussement discursives et prétendument efficientes.

On pourrait peut-être reprocher à ce magazine, justement une absence d’intrusion dans ce qui fait les galeries contemporaines et les « Paris-photo » dans lesquelles sont exposées,pour être vendu à prix extraordinaire, ce qui peut ne pas plaire à l’œil ou au public, qui est loin de la photographie au sens usuel. On peut ignorer mais ce faisant,on crée la distance et les catégories qui ne sont jamais bonnes pour les avancées.

Mais là n’est pas mon propos. Je voulais juste signaler un dossier assez bien fait, dans la dernière livraison du mois d’Avril. Sur le noir et blanc et sa fascination. Ceux qui me connaissent savent ma dévotion devant le monochrome travaillé des heures sur Lightroom, Nik collection, Photoshop, Dxo, Luminar et affinity (avec une préférence pour Nik).

Ça, c’est la technique, fascinante lorsque l’œil, par le logiciel maîtrisé, si j’ose dire, sa vision, sans le trucage facile offert par les smartphones aux compulsifs du déclenchement sans objectif ( si j’ose dire encore).

Donc le Noir et Blanc, le dossier. Une grande expo devait se tenir sur ce thème au Grand Palais. Évidemment reportée.

J’ai bien fait d’ouvrir la revue. J’ai retrouvé la phrase assassine contre le N&B que j’avais oubliée et qui me servait souvent de tremplin pour magnifier, sans s’y attacher exclusivement (j’aime la couleur) ce NB.

Je la donne. Elle est de la photographe Judith Linn laquelle nous dit, non sans intelligence, que « si la photographie avait été inventée en couleurs, qui aurait regretté le noir et blanc ? »

C’est une vraie question. Elle navigue entre la nostalgie ou l’histoire envoûtante qui se substitue à l’esthétique et la simple acceptation de l’existence d’une photo.

Le noir et blanc ne serait qu’une étape dans la photographie et ne se conçoit pas « en soi ».

C’est un point de vue (si j’ose dire encore, décidément).

Il me paraît autant juste qu’erroné.

C’est une étape et, en tant que telle, a forgé des yeux, des visions. Et le passé ne peut être jeté aux orties, sous prétexte de l’horreur de la nostalgie ou, plus drastiquement, de l’obsession de la modernité.

Mais surtout, le noir et blanc, dans l’exacerbation de la lumière contrastée (c’est ce qui fabrique la photographie, juste les nuances dans la lumière), nous donne a voir un fait brut, dans tous les sens du terme. Et, de fait, dramatise la réalité dont nous savons qu’elle est en couleur, mais que nous percevons dans le désarroi du drame. Ce n’est pas par hasard que dans le deuil, c’est du blanc ou du noir. En gardant la métaphore (celle du jeu), on pourrait presque dire, comme un joueur, dans le jeu de mot que le blanc et le noir, les blancs et les noirs sont comme des échecs d’une réalité unique simplement reproduite.

J’ai osé.

Et j’arrête ici, pour ne pas me laisser emporter par les mots . Étant observé que sur les appareils (ordinateur, tablette,phone), j’ai adopté le « dark mode » (mode sombre), lequel fatiguerait moins les yeux. Ce qui est un alibi. Je cherchais sûrement du « black and white »

PS. En tête du billet, une de mes photos en noir et blanc.

PS 2. Je ne sais si je vais garder le jeu de mot du titre, substituant, dans une grosse malice, le Wight is wight de Delpech (j’aime ce chanteur) au white, jumeau du black…

Brève nouvelle incursion

On tente de ne pas consacrer nos billets au Covid et, au risque de la répétition, ne pas transformer ce site en media de la petite doxa. On laisse la petite tâche aux grands penseurs de Facebook et Twitter.

Juste un petit agacement : les écologistes de service qui tirent parti de la catastrophe peuvent encore énerver lorsqu’ils clament que c’est notre irrespect des animaux sauvages vendus dans les « wet markets » (les marchés humides) de Wuhang qui ont causé notre perte.

Ainsi, dans le Monde de ce soir, une tribune d’une écologiste dont l’incongruité en cette période consterne, tant elle est indécente.

je la colle ci-dessous :

Jane Goodall : « Prenons conscience que la pandémie est liée à notre manque de respect pour le monde naturel »

Si l’humanité continue d’ignorer les causes des zoonoses comme le Covid-19, elle risque d’être infectée par des virus encore plus redoutables, explique l’éthologue britannique dans une tribune au « Monde ».

L’éthologue britannique Jane Goodall, à Los Angeles, le 10 juillet 2019.
L’éthologue britannique Jane Goodall, à Los Angeles, le 10 juillet 2019. ROBYN BECK / AFP

Tribune. Le monde est confronté aujourd’hui à des défis sans précédent. Au moment où j’écris, le Covid-19 a infecté plus de 3 millions de personnes à travers le monde, et au 29 avril, 218 386 personnes en sont mortes.

Actuellement, les personnes dans la plupart des pays sont confinées chez elles (seules ou en famille), elles ont adopté des mesures d’éloignement sanitaire et réduisent au minimum leurs sorties. Certaines entreprises ont totalement fermé, d’autres maintiennent leurs activités en télétravail, et tandis que certaines personnes sont en activité partielle, des milliers d’individus à travers le monde ont perdu leur travail. Le coût économique de tout cela est déjà catastrophique.

Nous suivons les actualités et prions pour que le confinement se termine de pays en pays, après que le pic d’infection et de mortalité est atteint et que la courbe épidémique baisse graduellement. Cela s’est déjà produit en Chine, où le coronavirus est apparu, grâce aux mesures strictes prises par le gouvernement chinois. Nous espérons qu’un vaccin sera développé rapidement et que notre vie pourra bientôt redevenir normale. Mais nous ne devons jamais oublier ce que nous avons enduré et ainsi prendre les mesures nécessaires pour empêcher la réapparition future d’une telle pandémie.

Ce qui est tragique, c’est qu’une pandémie de ce genre a depuis longtemps été prédite par les personnes étudiant les zoonoses – ces maladies qui, comme le Covid-19, se transmettent des animaux aux humains. Il est presque certain que cette pandémie a commencé avec ce mode de transmission au sein du marché aux fruits de mer de la ville chinoise de Wuhan, qui vendait aussi des animaux terrestres sauvages comme nourriture…

La suite, pour ceux qui veulent la lire aux abonnés du Monde…

DONC : les humains sont méchants avec les animaux porteurs de virus. Ils ne les respectent pas. Et il ont ce qu’ils méritent…

Les écologistes (deep) s’ils n’étaient idiots, mériteraient une grande claque. Mais comme ils sont idiots, d’une idiotie adolescente, on leur pardonne leur impéritie. Il faut qu’ils grandissent.

On fait preuve, ici, d’humanité.

Méchants hommes, va ! dit-on sur les estrades de collège.

Ce discours est indécent.

PS. Désolé de cette incursion dans le débat, même si je ne débats pas. On ne discute pas avec l’idiotie. On la constate.

Freud, le rabat-joie

Je ne me suis jamais, ici, aventuré dans la psychanalyse, n’ai jamais approché ou convoqué Freud ou Lacan, tellement certain que j’allais, très mal, brouillon dans la hargne ou l’agacement, sans structurer la critique, simplement vilipender et jeter aux orties ce discours dont je disais, déjà très jeune, qu’il était lui-même castrateur, réducteur et anti-« pousse à jouir ».

L’analyse pouvait être juste (ce qui n’est pas sûr) pour décrire le fond, le matelas d’un comportement, mais recouvrait, pour rester dans la métaphore, d’un sombre drap théorique, pas toujours clair, la simple jouissance simple des instants, qui ne faisaient aucun mal à l’autre ou même à soi. Je le disais depuis la nuit des temps, en tous cas depuis le jour où j’ai compris qu’on ne vivait qu’une fois et que les étoiles, par milliards de milliards, n’en finissaient pas de pouvoir être admirées, sans le frein de la culpabilisation de cette volonté ou même celui, prétendument efficient et encore crissant, de ce qui expliquait cette obsession de leur vision.

Certes, plus tard, dans l’étude théorique et philosophique, j’ai du renoncer à me camper dans cette réaction assez adolescente dans la mouvance d’un « carpe diem » de banlieue. Il fallait bien me coltiner avec la théorie. C’était, même, à une époque, mon métier. Et j’ai accepté, dans la période dite « structuraliste », le discours lacanien dont je ne sais si je l’ai bien absorbé ou compris. Mieux, je clamais à qui voulait l’entendre que j’avais découvert la jouissance de la théorisation dans un bouquin d’occasion acheté chez Gibert-Jeune, à l’âge de 14 ans, écrit par un certain Pierre Daco, aux éditions de poche Marabout : « les triomphes de la psychanalyse » qui suivait ceux (les triomphes) de la psychologie.

Vrai, j’avais, mieux que dans la philosophie qu’à cet âge on ne saisit pas vraiment, le sens, le processus de la théorisation. Le lien avec une vie, avec soi et le sentiment, avec l’intuition vitale ne se satisfait pas de la lecture aride de Kant ou de Hegel.

Ainsi, par cette vulgarisation de la psychanalyse, je découvrais « l’explication théorique », l’analyse donc. Je disais donc merci à Pierre Daco de m’avoir initier à la réflexion qui dépassait l’analyse littéraire de texte de collège et révélait, justement le « caché » de la pensée, son point nodal extirpé et non dit. Oui, une initiation à la théorie, disais-je. Naïvement. L’inconscient était théorique, analytique si j’ose dire.

Ce qui aurait du, normalement, me pousser à parfaire la matière, la psychanalyse.

Et bien, non. Une certaine aversion à son endroit s’est installée. Castratrice et trop explicative, trop primaire dans le maniement des quelques concepts de salon qui la gouvernait, avais-je dit jeune et sûrement idiot. Il en resté quelque chose. Le discours lacanien, élitiste et obscur, dont tous, à l’époque, se vantaient de l’appréhender dans sa radicale nouveauté ne m’a jamais accroché. Plutôt le contraire.

Non pas que dans un anti-intellectualisme de circonstance, j’abhorrais le style théorique, non limpide, d’emblée. Non, j’en raffolais. Mais toujours un recul devant la psychanlyse et ses explications, ses Oedipe, ses onanismes, ses actes manqués et ses lapsus qui faisaient mille pages de circonvolutions inutiles.

Evidemment que le psychanalyste de service me servait le discours classique de l’autruche que je pouvais être, en niant l’explication de moi, la « sous-jacence » de mes comportements.

Je provoquais dans la réponse, en rappelant qu’abrogeant, en bon spinoziste, également le sujet, libre, conscient, l’interlocuteur devait être dans le vrai. Je me niais et ne voulais rien savoir de moi qui perturberait ma jouissance des cieux et de la terre. Ca décontenançait, cet aveu. Mais je n’y croyais pas, sans toutefois esquisser un sourire qui pouvait faire sombrer le jeu du don des bâtons contre moi.

Non, la psychanlyse était un espace triste pour des tristes rendus encore plus tristes de l’être et de découvrir les ressorts de leur tristesse.

Mais j’arrête ici cette petite incursion dans cet agacement pour faire lire enfin ce qui m’amène à revenir sur la psychanalyse et à coller en tête de billet une photo de Freud et de Dostoïevski

Ce matin, je prends la décision de « relire » les frères Karamazov de l’immense Dostoievski, longtemps et injustement abandonné dans la lecture.

On connait l’histoire : le père est tué. L’odieux Féodor Karamazov est assassiné. Par qui, par lequel de ses trois fils ? Dimitri le débauché, Ivan le savant ou l’angélique Aliocha ? Tous ont désiré sa mort. Au moins une fois.

Immense livre, immense.

Comme l’introduit Wiki :

Publié sous forme de feuilleton dans Le Messager russe de janvier 1879 à novembre 1880 (la première édition séparée date de 1880), le roman connut un très grand succès public dès sa parution1.

Le roman explore des thèmes philosophiques et existentiels tels que Dieu, le libre arbitre ou la moralité. Il s’agit d’un drame spirituel où s’affrontent différentes visions morales concernant la foi, le doute, la raison et la Russie moderne.

Dostoïevski a composé une grande partie du roman à Staraïa Roussa, qui est aussi le cadre principal du roman (sous le nom de Skotoprigonievsk). Au début de l’année 1881, Dostoïevski songeait à donner une suite au roman, dont l’action se déroulerait vingt ans plus tard

Depuis sa publication, le livre est considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature mondiale et a été acclamé par des écrivains comme Albert Camus, William Faulkner ou Orhan Pamuk et des personnalités comme Sigmund Freud, Albert Einstein ou encore le pape Benoît XVI.

Drame familial, drame de la conscience humaine, interrogations sur la raison d’être de l’homme, tableau de la misère, de l’orgueil, de l’innocence, de la Russie au lendemain des réformes de 1860, orgies, miracles, ce roman de Dostoïevski, son dernier, est donc considéré comme son chef-d’œuvre.

Donc, je veux relire, même si, avec Dostoïevski, j’ai toujours dans la tête un petit pas en arrière, comme le torero devant l’immense toro. Son christianisme, du côté de la flagellation, de la souffrance nécessaire, du pêché originel, et encore de la souffranc e humaine peut désespérer le danseur de boites de nuits…

Mais bon, c’est immense, c’est immense et encore immense que ce roman. Comme mon Moby Dick…

Alors j’ouvre (sur ma tablette) le bouquin, le coeur un peu haletant (je l’assure, comme un rendez-vous impromptu avec son premier amour qu’on n’a pas vu depuis des siècles).

Et je tombe sur l’introduction : c’est le fameux texte de Freud sur le bouquin intitulé « Dostoïevski et le parricide ». Je l’avais oublié ce truc. Je savais qu’à l’époque, encore, j’avais hurlé : comment ce Freud peut–il nous gâcher la lecture ? Comment osait-il, ce briseur de jouissance même littéraire ? Comme si l’on expliquait à celui qui aime le fino, ce vin de Jerez, sec, salé par la mer andalouse, que « c’est le sel ,Monsieur, le sel que vous aimez. Pour rejeter la douceur de la vie ». C’est ce que je sortais, idiotement, je le sais, à l’époque.

Mais les années passant et avec ce passage, la prétendue venue de la réserve et de la sagesse, je m’arrête au texte et m’y plonge. Il a sûrement des choses à nous dire ce Freud.

Dieu, que je ne me trompais pas ! Insipide, prévisible, gâcheur de plaisir, oubliant, malgré son introduction l’écrivain pour ne retenir que le névrosé Dostoïevski, dans son onanisme, dans sa folie rentrée, dans sa haine du père et tutti quanti…

Je cite :

Dans la riche personnalité de Dostoïevski, on pourrait distinguer quatre aspects : l’écrivain, le névrosé, le moraliste et le pécheur. Comment s’orienter dans cette déroutante complexité ?

l’écrivain a fait de son matériel, en privilégiant, parmi tous les autres, des caractères violents, meurtriers, égocentriques ; cela vient aussi de l’existence de telles tendances au sein de lui-même et de certains faits dans sa propre vie, comme sa passion du jeu et, peut-être, l’attentat sexuel commis sur une fillette

le fond pulsionnel pervers qui devait le prédisposer à être un sado-masochiste ou un criminel,

qu’un symptôme de sa névrose, qu’il faudrait alors classer comme hystéroépilepsie, c’est-à-dire comme hystérie grave

l’épilepsie de Dostoïevski

L’hypothèse la plus vraisemblable est que les attaques remontent loin dans l’enfance de Dostoïevski, qu’elles ont été remplacées très tôt par des symptômes assez légers et qu’elles n’ont pas pris une forme épileptique avant le bouleversant événement de sa dix-huitième année, l’assassinat de son père[2].

« Tu voulais tuer le père afin d’être toi-même le père. Maintenant tu es le père mais le père mort. » C’est là le mécanisme habituel du symptôme hystérique. Et en outre : « Maintenant le père est en train de te tuer. » Pour le moi, le symptôme de mort est, dans le fantasme, une satisfaction du désir masculin et en même temps une satisfaction masochique ; pour le surmoi, c’est une satisfaction punitive, à savoir une satisfaction sadique

Bon, j’arrête, je vous donne le texte, dans son intégralité, en lecture et téléchargement et je reviens pour quelques mots.

ICI LE TEXTE DE FREUD SUR DOSTOIEVSKI

Certes, mille bouches vont s’ouvrir pour me blâmer devant cette attaque de l’énorme Freud. En me demandant de ne pas dénier le droit d’analyser les ressorts profonds de l’oeuvre et, partant ceux de son « écrivant ».

Rien de plus faux : lorsqu’on « convoque » le débat entre responsabilité de l’écrivain et l’autonomie de la littérature, on s’attache au fond. Par exemple Céline et son antisémitisme. Pas à la presonne. On dit « c’est un salaud ».

Mais on n’analyse pas la névrose de l’auteur, libre de se révéler, sauf s’il agresse physiquement une personne.Le lecteur n’est pas le médecin de l’auteur, son analyste (de surcroit, assez creux, comme l’est Freud).

Il faut interdire l’introduction de Freud, du moins dans l’édition de l’oeuvre.

Celui qui veut connaitre la biographie névrosée de Dostoïevski peut se la procurer où il veut, se délecter du diagnostic du maître viennois.

Car celui qui lit le Freud avant d’aborder le premier mot de l’immense écrivain (certainement névrosé comme beaucoup de génies) n’a plus envie de lire et ne voit que le parricide expliqué psychanalytiquement.

Freud est un gâcheur de lecture. Freud est un névrosé de la jouissance. Il ne l’aime pas en soi. Car quand on explique une couleur, on ne la voit plus.

La fausse modestie, le vainqueur et le hasard.

Ceux qui gagnent peuvent jouer la modestie, le hasard : je gagne mais j’ai eu de la chance disent-ils, pour amortir le choc du perdant ou tenter de combattre, de biais, contre la jalousie méchante qui fait haïr le talent. Il est difficile, aujourd’hui, de gagner, sans être vilipendé.

On n’ose pas dire avec Nietzsche que  » nul vainqueur ne croit au hasard ».

PS. Il ne faut pas s’inquiéter : le site ne va dégouliner sous les petits aphorismes du Dimanche….Je règle juste un petit compte.

Triche

Les billets de ce site, non « récents » et apparaissant comme tels, enfouis dans les « archives » ne sont pas lus.

On m’a demandé de « faire remonter » ceux que je réécrirerai (c’est le terme employé). En les faisant apparaître dans les « récents « . Je m’exécute. Mais il faut que quelque part, je note la date exacte de sa publication.

À défaut, le temps n’est plus le temps.

Le sujet talmudique

Autour d’une table où le repas était chabbatique, l’un des convives me dit avoir entendu dans la bouche d’un parent que je défendais une thèse assez curieuse selon laquelle le judaïsme avait inventé le monde sans « sujet agissant, libre et conscient ».

Je lui réponds que c’est un peu plus complexe que ça et qu’il est difficile entre le couscous et la pastèque de développer l’idée, l’hypothèse…

Il insiste, en clamant haut et fort que si le tenant d’une thèse ne peut l’exprimer en quelques phrases, c’est un imposteur.

Je lui réponds, à ce terrible débatteur, qu’il a raison. Il sourit, croise les bras, relève le torse et attend mon explication, laissant refroidir les mets délicieux devant lui.

Je réfléchis, il ne faut pas être long et ennuyer la table (comme beaucoup le savent, lorsque l’on prend la parole pour ne pas sortir des lieux communs ou des résultats sportifs, lorsqu’on emploie que quelques secondes quelques concepts, on vous dit, si vous interdisez l’interruption, qu’il s’agit d’un « monologue ». Curieux mais exact, essayez).

Je me lance. Et, table oblige, convoque le Talmud et Moïse.

Tous me regardent. Attention à la critique du monologue !

Je rappelle que pour le judaïsme, l’authentique interprétation de la Bible hébraïque a été déposée dans la Tora orale, complément nécessaire et inévitable de la Tora écrite.

Et c’est un immense « mystère », cet achèvement de la Loi écrite qui n’a été donné qu’aux juifs, la communauté d’Israël, qu’oralement, transmise de la même manière de génération en génération.

J’ajoute que le le Talmud montre le plus grand de tous les prophètes, Moïse, assistant à un cours de l’illustre Rabbi Aqiba. Oui, Moïse élève. Et Aqiba est stupéfait d’entendre dans la bouche de celui qui a conversé avec le maître de l’univers, prétendre qu’il ne connaissait pas les commentaires qu’il avait pourtant lui-même donnés à entendre, sous son propre nom (Moïse)

Et il est dit dans le Talmud que :
« Tout ce qu’un disciple fervent est destiné à apporter de neuf, a été déjà dit à Moïse sur le mont Sinaï. ».

Je m’arrête ( peur de l’accusation de monologue).

L’homme décroise les bras, prend sa fourchette et dit : « j’ai compris »

L’un des convives pose sa cuillère, croise les bras et dit : « pas moi ! « .

L’homme questionneur lui dit :

– Tu ne peux comprendre car il n’y a rien à comprendre puisque nous ne pouvons comprendre, la parole est donnée, les hommes ne l’ont pas fabriquée et la reçoivent en tentant de la structurer. Pas de sujet de parole, pas de sujet.

Je baisse les yeux . Il sourit.

la photographie assassine

Cette photo d’Albert Cohen (jeune) est fascinante.

Je me souviens avoir convaincu une femme très belle, il y a fort longtemps, de lire le gros livre qui a fait la gloire d’AC (« Belle du seigneur »). Je n’ai pas honte de dire qu’il s’agissait, certainement, d’un artifice de séduction, le lecteur et admirateur d’un tel livre, le conseillant dans des mots enflammés, ne pouvant laisser indifférent.

Mais j’ai hésité à lui montrer la photographie de l’auteur qu’on m’avait offerte, en même temps que le livre, bien pliée à la première page, imprimée sur du papier bon marché. Les recherches en ligne pour trouver facilement les images n’existaient pas vraiment encore. Ou on ne savait pas qu’elles existaient.

Je connaissais, d’avance, la teneur du commentaire devant la photo.

Evidemment, cette « belle » (vraiment) avait « adoré » le livre, même si je suis persuadé que comme beaucoup, elle avait sauté plusieurs pages, pour arriver vite à la fin. Les amoureux de la lecture ne sont pas toujours patients et peuvent s’énerver contre la littérature, lorsque le long monologue s’installe en système. C’est encore pire dans le cas où la lecture n’est ni passion, ni désir.

A cet égard, je rappelle à ceux qui me connaissent que lorsque je donnais à lire quelques bouquins, j’envoyais, préalablement des extraits (photos de pages). Les extraits sont comme des perles extraites d’un collier qui peut devenir trop lourd par l’abondance de ses composants. Il fallait, disais-je péremptoirement, ainsi lire « Belle du Seigneur » : par extrait et au hasard de l’ouverture d’une page. Cette manière de procéder, fantasque et fainéante, je l’avoue, aurait déplu à une autre de mes amies qui s’est occupée de la préface du bouquin paru dans la collection prestigieuse de La Pléiade. Elle m’aurait lancé toutes les insultes du monde si elle en avait été capable (mais elle en était incapable, cette disparue trop tôt, trop gentille, admirable Ch.Pe).

Mais je reviens sur la photo et la belle qui avait lu le chef d’oeuvre, presque sur injonction.

Je ne sais ce qui m’a pris. Peut-être de la jalousie lorsque j’ai entendu ses mots sur son rêve de rencontrer un homme comme ce seigneur, roi des amants, prince de l’amour. Oui, comment osait-elle me reléguer au rang du rien devant l’Autre ? C’est ce que je me dis maintenant, certainement en me trompant, la désinvolture étant de mise à l’époque de cette parution. Donc, sans penser, je lui ai montré la photo.

Et la réaction fut, exactement, celle à laquelle je m’attendais : ce Monsieur n’avait pas l’air d’un prince, il était assez moche, autant que sa vilaine calvitie, et tutti quanti…

Mais non, mais non avais-je rétorqué : regarde ses yeux !

La belle m’avoua, alors, spontanément qu’elle n’avait pas du tout aimé ce lourd roman et préférait des textes simples écrits par de bellâtres auteurs.

Elle aurait certainement adoré Musso. Je ne l’ai plus revue.

Je n’ai pas eu besoin d’être consolé. Des mots, un verbe peuvent, vite, éloigner. Surtout dans ce champ de l’intelligence de l’écriture.

Il est vrai que sur la photo Cohen n’est pas à son avantage, presque le juif de service, posture rentrée sur soi et peur de ne pas être beau sur la photo…

C’est vieux qu’il est devenu beau. Comme s’il avait plusieurs fois lu son propre livre, jusqu’à ressembler au Seigneur.

Le temps n’est pas toujours un ennemi.

On colle sa photo de « vieux ». On constate qu’il est seigneur et écrivain…

PS. J’ai juré que ce site ne deviendrait jamais un réceptacle de pensées ou de réflexions intimes. J’ai relu : rien de personnel, que du classique et du prévisible. Les seigneurs sont rares.

Déclenchement

Chinchon, Espagne, 50 km de Madrid

Elle se lève et se dirige vers la grande fenêtre. La pluie est haineuse, des boulets noirs.

Lui est allongé sur le lit. Il connait cette tristesse. Un de ses jours gris, aiguilles serrées dans la poitrine, le souffle en arrêt, qui se cherche entre les sanglots. Il sait sa souffrance.

Elle lui parle, doucement. Elle dit un monde obscurci par des torrents de hargne, des retours, des pluies de haine, l’injustice.
Elle pleure bien sûr, le front collé à la vitre, comme une enfant. Puis, elle se redresse brusquement et se tourne vers lui.

Elle lui dit qu’il faut commencer, le temps est venu. Il ne répond pas.
Il vient vers elle, lui prend les poignets, les caresse, lui tourne le dos, et devant le grand lit défait lève les deux bras, imite les plongeurs de falaises, répète sans cesse, sans se retourner, trop vite, sans articuler, que le danger est grand, que les hommes sont incertains, qu’il ne faut pas ouvrir les blessures secrètes.

Elle lui répond qu’il a peur lui aussi, que c’est bon signe, que comme tous les les hommes, il n’aime pas déménager, que, comme tous, il a peur des cartons. Elle rit maintenant.

Elle prend une pomme dans la corbeille de fruits que, gentiment, l’hôtelier a posé sur la vieille commode, la lance en l’air, la rattrape. Comme une jongleuse. Une jonglerie. Voilà ce qu’elle aurait du lui répondre ! Avec des corps. C’est ça ! Non, pas avec des corps. Avec des passés qui tournent, s’entrechoquent, se cabossent. Des cabrioles de vies, à saute-mouton sur le temps, invisibles dans leurs enlacements.
Elle n’est plus triste et pourtant la pluie tombe toujours et la lumière peine à rejoindre les murs blancs.

Elle est encore debout devant lui qui la regarde, muet, peut-être inquiet. Oui, l’heure est venue, il faut s’y mettre, faire venir le grand tumulte. On verra bien où l’on atterrira. Comme la lumière qui ne sait pas où elle se pose, comme la vitesse qui ne se contrôle pas, comme les couleurs qui se mélangent, sans connaître la dernière qui survient et se croit impériale. On passe la mesure, on surcharge, on écorche. Ca doit bouillir, éclater, ravager, dissoudre, creuser dans la plaine quadrillée.

Mais quand a-t-elle eu cette idée ? Elle va à la fenêtre. Des touristes en
bermuda s’abritent sous un porche. Elle s’en souvient. C’était au cinéma.

Le film l’ennuyait et elle imagina une «tempête». Plein de gens soulevés, emportés, plaqués violemment contre des murs. Par une «tempête de sentiments ».

Les défendre, attaquer leurs heures, déchirer les instanéts inféconds,
prendre un canif, déchiqueter leurs peaux, déterrer les cauchemars,
aspirer leur être. Oui, c’est ça : une aspiration, une absorption des temps.

Elle lui a dit hier, juste avant qu’il ne la prenne, avant qu’il ne l’étouffe de tous ses mots d’amour, des cris de tendresse, des caresses profondes.

Immense, immense amour.

Trop facile, tes mots a-t-il dit. Dans la romance, faussement obscurs. Il n’a rien compris. Pourtant, nul autre que lui, le grand fabricant des phrases dorées, l’inventeur des mots dangereux, définitifs, n’aurait pu mieux comprendre.

Non, non, elle n’exagère pas.

Elle pense au premier. Elle ne le connaît pas. Elle est certaine que le coupva porter, que les chaînes vont se rompre, pour se ressouder,
irrésistiblement.

Elle est maintenant assise au bord du lit, prend sur la table de chevet un petit cahier d’écolier et commence à écrire. Tous les mots qui lui viennent.

Puis, elle déchire la page. Il ne faut pas écrire Ne rien figer. Elle est sûre d’avoir raison. Elle reprend le cahier et note : « On déclenche ». C’est tout ce qu’elle écrit.

Dehors la pluie a cessé de tomber et la chambre, comme un vaisseau transparent, vogue dans la lumière nouvelle.

la tristesse ?

Tolède. Il y a plusieurs années. Une ruelle. Je vois cet homme à sa fenêtre. Je déclenche. Il n’entend pas, ne m’a pas pas vu. Il n’y a pas une semaine où je ne pense à cette photo. Non, rien à voir avec le confinement. Il n’est pas confiné. Il est dehors, devant nous et, évidemment très loin de nous. Dans l’on ne sait où.

Alors, on se dit qu’il est triste, que c’est inouï que d’être à sa fenêtre, sans regarder les passants et rester dans soi. Autant, dans ce cas, se caler dans un fauteuil, à l’intérieur. Et être pénétré par ses pensées.

Non, l’homme a besoin de lumière du dehors et du bruit des passants. Comme une musique de fond. Pas celle des aéroports. Celle d’accrochage au réel qu’on ne veut quitter. Car on ne le peut dans la tristesse, laquelle sombrerait dans la noirceur si elle quittait la terre et ses bruits.

Cet homme n’est pas triste. Il pense avec le monde, en fond. Il a le droit de ne pas nous regarder, ni d’écouter le déclic. Il m’a permis cette photo. Et nos pas, dans leur bruit rapide, notre souffle, dans son irrégularité sifflante, sont avec lui.

Le café prend la pose

Il y a de très nombreuses années, en 2005, pour être précis une amie, Gloria, importatrice de café du Guatemala, elle-même guatelmatèque, m’avait demandé une galerie de photos et une exposition, dans son lieu, une « caféothéque » sur ce thème.

J’avais été très fier de trouver le titre (« Le café prend la pose »). Tous comprennent, sauf les très fatigués.

Et j’ai photographié des milliers de grains de café (c’était le cahier des charges, que du café, hors champs, torréfaction et emballage)

J’ai recherché ce soir ce petit travail, je ne sais pourquoi. Peut-être freudien (la « pause »), trop fastoche.

J’ai retrouvé les photos (des dizaines).

Je colle dessous, à titre anecdotique. Mon vernissage avait été très réussi. Sur les quais de la Seine, beaucoup de champagne, c’était pas l’heure du café. Bref, un souvenir.

PS. J’ai gommé le nom du photographe exposant, moi donc.

Béart, notre sauveuse

Abonné à la newsletter de Télérama, qui a fait les belles lectures de notre post-jeunesse et qui est devenu le journal qu’on sait, succursale de France-Inter, dans le groupe et, partant, la mouvance du Monde, journal qui veut concurrencer Libé dans l’anathème gratuit et anti-tout, j’ai pris connaissance des pensées d’Emmanuelle Béart.

Afin de ne pas tronquer, je colle le contenu ci-dessous in extenso. Et je commente, pour passer un peu le temps, puisqu’aussi bien je m’interroge sur l’intérêt d’un tel billet qui me fait perdre au moins une demi-heure.

“Repensons de fond en comble notre manière de produire et de consommer”, par Emmanuelle Béart

  • Publié le 24/04/2020.
Emmanuelle Beart

Je réapprends à lire, à écrire, par-delà les fenêtres la nature est brutalement belle. La vague est là, le monde retient son souffle.

Nous sommes tous appelés à nous réinventer. Écrire est aussi une possibilité de me relier à vous, vous tous, nous tous, confinés à l’intérieur de nos pays, de nos villes, de nos murs à se taper la tête aussi…

Je sens que quelque chose quitte mon corps, je veux du vide pour pouvoir y mettre ce que je décide, ce que j’aime, ce que je désire.

Ce corps-à-corps imposé, ce corps que je découvre, mon corps, peut être oublié, méprisé, mon corps comme un possible chez moi.

Se sentir chez soi, avant de partir comme des milliers d’autres partent pour le grand voyage, brutalement d’un jour à l’autre, des centaines de milliers de morts.“Des bouches à bout portant comme des monstruosités postillonnantes nous ordonnent de rentrer au-dedans”

Tout va vite, et la mort frappe et cogne. Que deviendront nos larmes d’aujourd’hui, nos sentiments, nos convictions, nos batailles, nos souvenirs ?

Aurons-nous le temps de nous battre (puisque c’est la guerre), allons-nous mourir comme des soldats gradés ou comme des chiens abattus ?

Nos aînés fauchés, arrachés sans un baiser d’adieu. Nous voici apeurés du dehors, des bouches à bout portant comme des monstruosités postillonnantes nous ordonnent de rentrer au-dedans, et nous passons de la peur de l’autre à l’angoisse de soi…

On nous dit c’est la guerre, mais n’est-ce pas en temps de paix que nous avons creusé le fossé où nous enterrons nos condamnés ?

J’ai besoin de prendre l’air. J’arrête d’écrire, je respire quand tant d’autres étouffent. Dans ma tête c’est le grand huit, j’ai besoin de rire et pourtant je pleure, ou bien je ris alors que j’ai envie de pleurer.

J’ouvre la fenêtre, un sentier se fraie un chemin à travers mes neurones, j’entends des voix, des chuchotements, je devine des visages, des oreilles tendues, je ne suis pas seule, je ne suis pas seule, nous sommes des milliards !“Nos priorités se réorganisent, nous devenons, oui, dangereux !”

Le nouveau monde va s’ordonner, par bribes, balbutiements, nous allons tomber et nous relever, mais nous n’enterrerons pas nos espoirs au grand jour !

Nous traversons une sorte de terreur collective, le virus, la maladie, nos emplois, mais ce tragique nous propulse dans une autre dimension, celle de l’utopie.

Nos gouvernants ont du souci à se faire, nous ne partons plus, nous ne consommons plus, et nous réalisons cette nouvelle possibilité sociale, existentielle, cette réflexion profonde du fond de nos entrailles, cet instinct de survie et cette féroce envie de vivre autrement.

Nous apprenons le temps de la réflexion, nos priorités se réorganisent, nous devenons, oui, dangereux !

On ne peut plus nous diviser, nous sommes entrelacés par une douleur commune, et tout notre « moi » se sent profondément lié au destin national et au cataclysme planétaire.

« Gouverner c’est prévoir ; et ne rien prévoir, c’est courir à sa perte », disait Émile de Girardin en 1852 dans La Politique universelle…

Depuis plus de quarante années et l’avènement des politiques ultra-libérales de Reagan et Thatcher, la plupart des pays du monde se sont engouffrés à leur suite et sont depuis trop longtemps dirigés par des administrateurs ou comptables qui ne lisent et décryptent les prévisions que lorsqu’elles sont d’ordre économique, pour ne rien perdre de la course effrénée que se livrent chacun des pays des six continents.

Et ils nous y ont entraînés, car nous aussi, au titre des citoyens que nous sommes, avons notre part de responsabilité.

Fallait-il leur expliquer, fallait-il se répéter à nous-mêmes, comme un mantra, comme on le fait avec un enfant de 3 ans, que le feu ça brûle, et que si on joue trop avec le briquet, on peut mettre le feu à la maison ?“Qu’aurons-nous laissé faire ? Pire, à quoi aurons-nous cédé ?”

Aujourd’hui, il y a épidémie. Il y a crise majeure. Et « notre maison brûle » comme disait l’un de nos anciens administrateurs… Et nos gouvernants comptables de tous les pays jouent désormais aux « super-pompiers ».

Qu’auront-ils prévu ? Comment auront-ils gouverné ? Qu’aurons-nous laissé faire ? Pire, à quoi aurons-nous cédé ?

La réponse en revient à chacun d’entre nous, comme le droit de réfléchir à des solutions – non alternatives, mais désormais principales – de réparation de nos solidarités, nationales comme internationales, de réparation de notre climat, de notre planète. Notre maison commune.

C’est à nous, citoyens, de faire, au moins sur ce point si ce n’est sur d’autres. Arrêtons de déléguer à d’autres notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, réduisons notre dépendance ; il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors de la loi des marchés.

Relocalisons le processus de production, repensons de fond en comble notre manière de produire et de consommer, fuyons cette industrie du jetable.

Portons un autre regard sur tous ceux qui nous aurons sauvé la vie et que nous applaudissons chaque soir, et sur tous ceux essentiels à la viabilité d’un pays en crise sanitaire – agriculteurs, transporteurs, caissières, pompiers, éboueurs, et tant d’autres…

Et pour citer Edgard Morin que j’aime tant, « chacun de nous fait partie de cette aventure humaine inouïe au sein de l’aventure elle-même stupéfiante de l’univers ».

Je pense que sans prise de conscience individuelle et collective, nous ne pourrons pas entraîner nos politiques à changer de cap.

ALORS ?

Rien à dire sur la liberté d’expression : tous peuvent s’exprimer, y compris Emmanuelle Béart. Mieux encore, c’est une nécessité.

Mais, bon, si ma voisine, assez intelligente et perspicace, qui s’éloigne de FaceBook et Instagram-Twitter, en regardant des films de Frank Capra ou de Ernest Lubitsch, avait écrit ce papier, Télérama n’aurait pas publié.

A vrai dire, de la bonne pensée collégienne, comme nous l’avions tous à l’époque du « Mouvement pour la paix » qui camouflait son obédience communiste.

Ce type de pensée est majoritaire dans le groupe Le Monde-Télérama et Libé.

Pour la résumer : tout est de la faute du politique et de « nos gouvernants » et une main noire « invisible » nous fait consommer pour nous éloigner de la vérité de la vie.

Et du « y’a qu’à » et du mot qui veut frôler la poésie, laquelle comme on le sait aussi, n’a rien à dire ou faire avec la quotidienneté, sauf à nous en extraire.

Et l’oubli essentiel dans ces discours moralistes primaires : la production et la consommation sont comme le sang d’un corps humain. Indispensable. On ne pense pas le sang, on l’oublie dans son écoulement, puisqu’il nous fait vivre. Et on arrête de râler contre sa fluidité et sa nécessité.

Puis, on on se plonge dans la structure des choses et on se dit que ce n’est pas elle qui va nous faire sortir du mal.

Ni le politique, ni les politiques, ni la volonté ne peuvent empêcher le monde de « couler » normalement. On fait ce qu’on veut de sa vie propre que les « gouvernants » ne peuvent gouverner ». A vrai dire que personne, peut-être ne peut maîtriser.

Il n’existe que des coups ponctuels de son propre génie qui nous font sortir du « sang ». Rares, sûrement inexistants. Et ça devient de la poésie de soi. Rare,inexistante certainement.

On en a un peu assez du don de ces leçons et de la pitoyable harangue, récurrente et sans souffle, à l’égard des politiques. Ils sont aussi paumés que les gouvernés et ceux qui les critiquent. Le vide ne peut se remplir de creux. Et ceux qui leur font la morale sont des plumes inutiles et vantardes, comme des épées dans l’eau.

Pour finir, je dis à Emmanuelle Béart : rien ne vaut un bon film (où elle jouerait peut-être ou une bonne musique pour nous recentrer dans l’essence de la vitalité. Quant à Edgard Morin, sa citation n’est pas, elle, collégienne ». Elle est primaire et assez ridicule.

Pourrait-on sortir, un jour, de ces mots inutiles qui ne donnent à ne montrer que celui ou celle qui les écrit, dont la notoriété est gage de leur publication ?

Il ne suffit pas de « repenser ». Même nos révolutionnaires français du 18ème siècle n’ont pas « repensé ». Ils n’ont fait que qualifier et mettre en forme ce qui advenait. Nul peuple, nul groupe ne peut « repenser »

Bon, il faut changer la vie. N’est-ce pas, Emmanuelle (Béart) ? C’est ça ? On est OK.

détails, bruits et serpents

a) On sait très bien quel fut le bruit le plus violent jamais perçu par une oreille humaine. Il s’agit, le 27 août 1883, de l’explosion du volcan Krakatoa, situé entre les îles de Sumatra et de Java. On estime que la déflagration fut entendue sur un douzième de la surface terrestre et jusqu’à une distance de cinq mille kilomètres. Elle rendit sourdes pour le restant de leur vie des populations entières.

b) Dans L’homme foudroyé, Blaise Cendrars note que les vingt-six lettres de l’alphabet permettent 620 448 017 332 394 393 360 000 combinaisons différentes. Comme ce nombre est à peu près illisible, Cendrars le traduit à l’aide de l’alphabet et l’arrondit pour ne pas compliquer inutilement la lecture : « des trillions de billions de millions de millions .

c) En Inde, une loi oblige, sous peine d’amende, les charmeurs de serpents à faire opérer l’animal avec lequel ils gagnent leur vie afin de lui implanter une puce électronique sous la peau. En identifiant chaque reptile, la puce a pour objectif de limiter le nombre de cobras amputés de leur poche à venin et de préserver ainsi une espèce en danger d’extinction.

d) Un magazine hebdomadaire remarque que les six chaînes de télévision les plus regardées en France « assassinent en moyenne mille personnes par semaine ». C’est beaucoup plus de meurtres qu’un inspecteur de la Brigade criminelle ne peut espérer en élucider en quarante ans d’une carrière bien remplie.

e) Le philosophe Michel Serres note, pour sa part, qu’aux États-Unis un adolescent de quatorze ans a déjà vu vingt mille meurtres à la télévision. Quelles que soient les mœurs des sociétés disparues, c’est la première fois, dans l’histoire de l’humanité, que la sensibilité de la jeunesse est soumise à un tel traitement, remarque le philosophe.

SANS COMMENTAIRES : EXTRAITS DE « DETAILS » de MARCEL COHEN, Ed Gallimard

Les migraines de Flaubert

« C’est donc pour cela que j’ai été, hier, d’une tristesse funèbre, atroce, démesurée et dont j’étais stupéfait moi−même. Nous ressentons à distance nos contre−coups moraux. Avant−hier, dans la soirée, j’ai été pris d’une douleur aiguë à la tête, à en crier ; et je n’ai pu rien faire.

Je me suis couché à minuit. Je sentais le cervelet qui me battait dans le crâne, comme on se sent sauter le coeur quand on a des palpitations. Si le système de Gall est vrai et que le cervelet soit le siège des affections et des passions, quelle singulière concordance ! Voilà trois jours que j’en ai lâché le grec et le reste. Je ne m’occupe plus que de ma Bovary , désespéré que ça aille si mal. »

Extrait de: Gustave Flaubert. « Correspondance-1581. »

le social-viral

Ci-dessus, le titre des Echos en ligne de ce soir.

Donc, après le déconfinement, la bataille gagnée contre la saloperie, la grande respiration mondiale, l’on pouvait s’attendre à un bouleversement des mentalités, en tous cas à des coudes serrés tant l’économie mondiale en prend un sacré coup et, partant, la survie des salaires et des rémunérations. Et directement, par l’impôt une solidarité maintenue par une redistribution qui a besoin d’aliments. La redistribution est une grande victoire des temps modernes. C’est l’essentiel de la République.

Il semble que non. Les mouvements sociaux revendicatifs vont donc s’amplifier.

On aimerait comprendre.

L’article des Echos nous dit que :

« Troubles sociaux, manifestations violentes, révoltes, voire révolution… Les risques d’effondrement de la société, mis sous le boisseau par les mesures de confinement adoptées dans la majorité des pays du monde, pourraient de nouveau faire irruption dans le paysage. La semaine dernière, à l’occasion des réunions de printemps, virtuelles, du Fonds monétaire international (FMI), l’économiste en chef de l’institution multilatérale, Gita Gopinath, a mis en garde contre les effets de la récession qui se profile :« Si cette crise est mal gérée et que des citoyens estiment que leur gouvernement n’a pas fait assez pour les aider, des troubles sociaux pourraient émerger ».

On aimerait, vraiment comprendre.

Je crois que c’est la première fois ici que j’aborde, très mollement le « politique ».

Mais j’aimerais, encore, comprendre. Que veut dire une « crise mal gérée » ? L’appréciation de la gestion d’une crise n’est pas donnée à tous. Ca fait penser à un sondage dans lequel est posée au peuple la question de savoir « si, selon vous, le PIB va prendre un point de plus cette année ». Quelque chose m’échappe. J’espère, simplement, que la protestation sociale n’est pas virale. On pourrait le croire. Mais j’ai trop confiance dans l’intelligence pour pouvoir croire à cette prévisible « explosion sociale.

Il faut que j’arrête ici, sauf peut-être à suggérer que la seule protestation qui vaille est celle de la gestion de la crise du Covid-19 et l’impéritie de nos gouvernants. Surtout lorsqu’on compare la France à l’Allemagne et surtout au Vietnam. Lisez cet autre article des Echos (par ailleurs, le seul journal lisible)

PS. Je m’étais juré de ne pas transformer ce site en tribune politique. Il faudrait que je me le rappelle…

gentillesse écrasée

Dans le dernier numéro de Philosophie Magazine, dans la rubrique de Charles Pépin, la question est posée de savoir « pourquoi la gentillesse est-elle souvent dévalorisée ? »

Je ne veux pas gloser sur cette affirmation, même si je crois ici avoir mille choses à dire. Juste que je trouve extraordinaire d’intelligence l’illustration en tête de l’article. Et je la colle ci-dessous. L’artiste s’appelle Séverine Scaglia. Bravo, Séverine.

Son site : Séverine SCAGLIA

© Séverine Scaglia

la réalité

Le sujet de la photographie, reproduction de la réalité, celui des trucages dans la photo ou encore la question du droit esthétique à une transformation de l’image par un logiciel adéquat sont souvent exténuants de mots étouffants.

On va ici faire une petite expérience de que peut être la perception de l’image, son goût, entremêlé de changements dans l’image photographique.

On colle ci-dessous l’image. Juste une plage.

Elle a été un peu retouchée. Le ciel est vraiment vénitien. Pas sûr.

On colle ci-dessous un « retouchée » (pas de trucage, juste comme les films argentiques qui avaient leurs couleurs…

LA , ON VOIT LA RETOUCHE. ON AIME OU ON N’AIME PAS. MOI JE NE L’AIME PAS
ICI, ON PEUT AIMER, UN TRAVAIL SUR L’AMBIANCE ET LA COULEUR
ET LA, LE TRUCAGE. SI ON CONSIDERE QUE LA REALITE N’EXISTE PAS EN SOI, ON NE DEVRAIT PAS ETRE GENE

En ces temps de confinement, la relativité de la réalité peut inspirer beaucoup.

On leur donne ici de quoi commenter.

18 op 62 n2

Ce matin, très tôt (le confinement casse les scansions d’avant) un coup de téléphone assez curieux d’une amie, d’une relation du moins que je n’avais pas entendue depuis longtemps : discussion sur le virus, les journées, les lectures, on parle, on râle, on rit.

Puis soudain (comme si c’était pour ça qu’elle m’appelait et j’en étais un peu contrit) :

« Dis M, quel est le nocturne de Chopin que tu écoutais tous les jours et que tu voulais absolument mettre en fin de soirée chez toi ? »

Je lui ai répondu. Et le donne évidemment ici :

Chopin Nocturne No. 18 – E-dur Op.62 No.2 (Claudio Arrau)

PS. Je rappelle que vous voulez un peu de musique, il y a sur ce site un lecteur et une playlist que j’ai fabriquée (dans le menu)

cavatina

Dans un de mes précédents billets (« saccades du chagrin », j’ai collé un texte écrit il y quelques années sur le chagrin sans cause, juste le poids. J’écrivais que : « Il tombe sur vous, sec et râpeux sans s’annoncer, souvent lorsqu’une musique surgit alors que votre pensée a quitté le sol dans l’on ne sait quoi. Moi, par exemple, c’est en écoutant celle du générique de « Deer Hunter », le « voyage au bout de l’enfer » de Cimino. A côté de moi, la femme que j’aime. Je devrais lui prendre la main, danser dans les étoiles, jongler avec tous les sentiments du cosmos, mais non, je pleure en silence et tombe dans ce foutu chagrin.

L’un de mes lecteurs m’a demandé de quelle musique il s’agissait. Je lui ai répondu qu’il était fainéant, qu’il y en avait mille versions en ligne, que c’était « Catavina », à la guitare composé par Stanley Myers, que cette musique était simple et serrait les corps. J’ai regretté immédiatement mon propos. J’ai compris qu’il voulait que la donne à écouter dans un billet et que c’était à moi de choisir la version…

Je propose d’abord l’originale sous les photos du film qui défilent :

LE LIEN

Puis une autre, ci-dessous par deux guitaristes en concert.

CAVATINA

PS1. Je n’aurais pas du écrire ce billet et écouter. Je suis idiot. Les saccades. Inutile en confinement.

PS2. Dans ma page d’accueil, j’ai précisé que les commentaires sur les billets n’étaient ni obligatoires ni désirés. Pour une fois, je me départis de cette règle. N’hésitez pas, si vous en trouvez une version magnifique.

Cohen, Solal, Mangeclous

Le confinement nous permet de faire des tris. Notamment dans la littérature, les essais. On s’y est essayé par un petit jeu : retrouver dans sa bibliothèque numérique, les bouquins essentiels, en tous cas non quelconques.

Évidemment qu’on est passé par Albert Cohen. Tous disent de lui que c’est un grand. Moi aussi. Mais, curieusement, peu de diseurs ne viennent le relire. Moi non plus.

Je me suis donc arrêté à Solal. Et je livre la première description par A.C de Mangeclous. Je ne commente pas. Je suis cependant un peu surpris de la couverture du livre de poche. Châle de prière. Juif. J’avais raison. Ce n’est plus la même aujourd’hui dans la collection Folio…

On pourrait écrire toute une histoire sur ce changement de couverture. Entre le châle (le talith) et l’uniforme, en passant par le costume occidental. Des idéologies, des philosophies, des géo-politiques, des peurs, des convenances, mille passages ont fabriqué la différence de couverture. Je pourrais l’écrire. Ça serait passionnant (Solal folio, du Talith à l’uniforme). Mais trop long, je dois chercher en ligne une musique de film (voir le billet suivant). Un autre jour.

Voir images de couverture en tête de billet

Le long et décharné Mangeclous, dit aussi le Bey des Menteurs et le Père de la Crasse, était un homme habile et miséreux, pourvu d’une faim et d’une soif célèbres dans tous les ports méditerranéens. Les gens de Céphalonie le surnommaient encore le Capitaine des Vents, faisant ainsi allusion à une particularité physiologique dont Mangeclous était assez vain. Il possédait une culture juridique réelle mais les négociants craignaient d’avoir recours à ses talents car il se plaisait trop, pour l’amour de l’art, à compliquer les procès. Il était affligé de nombreuses filles que, par jalousie, il ne laissait jamais sortir, et d’une femme qu’il battait de confiance tous les vendredis matin afin de la punir des infractions qu’elle avait dû commettre en cachette ou qu’elle commettrait dans les années à venir. (« J’aime la justice », avait-il coutume de dire à l’issue de cette cérémonie hebdomadaire.)
Mangeclous avait d’innombrables métiers. Il s’était acquis une brillante réputation de médecin et avait mis en vers les propriétés médicinales de la plupart des légumes et des fruits. (« L’oignon accroît le sperme, apaise la colique – Pour la dent ébranlée est un bon spécifique. ») Des végétaux sur lesquels il n’avait pas de lumières spéciales, il disait invariablement : « Apaise les vents et provoque l’urine. » Il était, de plus, oculiste, savetier, guide, portefaix, pâtissier, gérant d’immeubles, professeur de provençal et de danse, guitariste, interprète, expert, rempailleur, tailleur, vitrier, changeur, témoin d’accidents, fripier, précepteur, spécialiste, peintre, vétérinaire, pressureur universel, médecin de chiens, improvisateur, poseur de ventouses terribles, chantre à la synagogue, péritomiste, perforeur de pain azyme, cartomancien, pilote, failli, intermédiaire après coup, prestidigitateur, mendiant plein de superbe, dentiste, organisateur de sérénades et d’enlèvements amoureux, fifre, fossoyeur, ramasseur de mégots, percepteur de fausses taxes militaires sur de diaphanes et ahuris nonagénaires, détective privé, pamphlétaire, répétiteur de Talmud, tondeur, vidangeur, inscrit à divers fonds de secours, hannetonnier, annonceur de décès, pêcheur à la dynamite, créancier de négociants en faillite, courtier en véritables faux bijoux et en mariages, truqueur de chevaux, destructeur de mites et raconteur stipendié d’histoires joyeuses. Excellent homme d’ailleurs et fort charitable lorsqu’il le pouvait.

Just do it, y’a bon Banania

Slogans publicitaires, en titre.

Juste pour les comparer à ceux que les journalistes de Libé qui passent leurs nuits à chercher le jeu de mots « slogan de titre » qui fonctionne comme de la publicité accrocheuse et aux politiques qui, désormais persuadés que le buzz passe par la phrase à consonance publicitaire, embauchent des hypokhagnes adolescents.

Ainsi, aujourd’hui :

1 – LIBE, POUR ASSASSINER AMAZON AUQUEL ON (UN TRIBUNAL A NANTERRE) INTERDIT DESORMAIS DE VENDRE DES PRODUITS NON ESSENTIELS, SES SALARIES ETANT PRETENDUMENT, SELON LES SYNDICATS QUI JOUENT INCROYABLEMENT LA SURVIE DES ENTREPOTS EN FRANCE, MAL PROTEGES CONTRE LE VIRUS, (CE QUE JE NE CROIS PAS)

LIBE A TROUVE SON TITRE QUI VA FAIRE PLAISIR AUX ANTI-TOUT (cf PS) LE SLOGAN CONTRE LE MECHANT PATRON CAPITALISTE JEFF BEZOS QUI PROFITERAIT, JUSTE EN VENDANT CE QUE TOUS VEULENT ACHETER QUI NE SONT PAS DES CAROTTES. LE VOICI: « AVIDE DE COVID »

2 – BENOIT HAMON DANS UN ENTRETIEN AU MONDE SUR LA CRISE SANITAIRE :

« NOTRE SOCIETE S’EST LOURDEMENT TROMPEE EN PREFERANT LES BIENS AUX LIENS« 

Décidément, le vide est concomitant de la déshérence.

PS. Peut-être pourrions-nous nommer ces jouisseurs de l’exacerbation du malheur, ces râleurs impénitents qui voient la main invisible noire (souvent juive, selon beaucoup) absolument partout des « ANTI-TOUX ». Leur discours étant du « sirop » inefficient.

Les bras

Tramway de Lisbonne. Par cette image, on revient à un thème récurrent, celui de la différenciation dans la perception. Ou, pour mieux le dire, frontalement, l’inégalité de l’oeil.
Michel Poivert, historien d’art et professeur d’histoire de la photographie, spécialiste de la photo dite plasticienne ou contemporaine a pu écrire dans l’un de ses ouvrages ( » Brève histoire de la photographie » – Ed Hazan) que : » la photographie contemporaine se trouve exonérée des grandes valeurs modernes de la démocratie (l’image pour tous) et de l’objectivité (l’enregistrement comme garantie du réel) qui ne sont pas précisément des valeurs attachées à l’art et qui, dans une certaine mesure, y sont même opposées : l’art, c’est l’élite et l’imagination…La photographie contemporaine, c’est le moment historique du trouble éthique de l’image consacré comme art ».
On se demande ce que vient faire cette citation sur le statut de la photographie dite contemporaine sous mon image des trois bras accoudés sur les fenêtres du tramway de Lisbonne.
Elle est pourtant emblématique de la question posée qui est celle de la perception artistique de ce qui peut se constituer en art.
D’un côté, il y a ceux qui ne voient que trois bras et renvoient dans leur oeil la banalité du sujet, une simple représentation de la réalité « enregistrée ». De l’autre, ceux qui, oeil prétendument aiguisé, éduqué, perçoivent le graphisme dans la répétition des formes et des couleurs organisées dans l’espace.
En réalité, dirait l’historien de l’art, la vision « graphique » est élitiste, générée par l’imagination « cultivée ». Le même débat s’initie dans tous les domaines, notamment dans la musique et celle, classique, qui peut d’ailleurs constituer la distance culturelle volontairement désirée et le placement de « l’écouteur » dans l’élite.
Mais ce vieux débat, même s’il est nouveau dans la photographie, en émergeant concomitamment à la photographie dite contemporaine ne trouve jamais sa sortie tant l’antithèse est facile. Le seul intérêt est historique : comment est-on passé de la photographie « art moyen » , décrite par Pierre Bourdieu et la « photographie-art » instituée, à grands coup s médiatiques par les tenants (qui sont aussi tenanciers de galeries) de la photographie plasticienne ou contemporaine.
Et la vraie question qui peut se poser concerne les élites ou les connaisseurs, les imaginatifs à l’oeil éduqué, qui ne goûtent pas cette nouvelle photographie. Pourtant « contemporaine » et « plasticienne ». Faut croire que la duperie ne passe pas toujours…

Virgule mortelle

Dieu que les règles de la ponctuation française sont difficiles, surtout dans l’usage de la virgule, m’a dit un ami féru de littérature et qui s’y essayait depuis peu.. Je me suis souvenu d’un mot de Jean-Francois Revel sur le sujet. Je l’ai retrouvé.

Je ne résiste pas à reproduire ici sa petite plaisanterie grammaticale.

« Je connais des simplificateurs qui voudraient supprimer toutes les virgules. Mais prenons la phrase suivante : « Untel n’est pas mort comme on l’a dit » ; et celle-ci : « Untel n’est pas mort, comme on l’a dit. » La première signifie : « Untel est mort, mais pas comme on l’a dit » ; la seconde : « On a dit qu’un tel était mort, mais c’est faux. » La virgule est une question de vie ou de mort. »

J-F. R

Bansky, rat-le-bol

Bansky. Qui ne le connait pas ?. Artiste adulé pour sa critique radicale libertaire, anticapitaliste, intervenant dans les lieux publics, les zoos, dénonçant tout, dont le système qui le fait vivre et se vendre; C’est un pseudo. on allait écrire un « pseudo-artiste », de ceux qui nous donnent la leçon, comme beaucoup de contemporains. Mais des amis pourraient être choqués : l’art contemporain est contemporain.

Bon fabricant, néanmoins de trompe-l’œil et marrant interventionniste dans l’urbain Voir son traîneau de Père Noël arrimé à un banc (contre le mal-logement ou encore son diptyque dénonçant la pollution sur deux murs), Banksy a mis en scène les rongeurs en action avec ce qu’il avait sous la main.

Là, il est confiné et ne peut intervenir dans la rue. Ne lui reste que ses murs, sa salle de et bien sûr son compte Instagram, sur lequel il a publié sa dernière oeuvre : des rats qui envahisseurs de salle de bains.

Banksy a de l’humour et nous dit pour cette création de confinement : « Ma femme déteste quand je travaille depuis la maison. » 

Si vous dessinez dans votre cuisine des demi-pression ou des paillons bleus, vous n’aurez aucune chance de fait-re le buzz.

Il faut s’appeler Bansky.

C’est le secret de l’art contemporain. Mais on va pas se plaindre. Faut bien travailler, faut bien vivre. Télétravail de l’artiste…

Son « travail » ci-dessous :

saccades du chagrin

Ce texte est d’un ami. Je l’ai inséré, sans commentaires, ni ratures dans mon petit site.

« Que ceux qui n’ont pas connu le chagrin lâchent ces lignes.

Les chagrins. Pas ceux éternels, nécessaires, qui suivent la perte d’un proche, ou, pire, d’un grand amour (assurément très douloureux), non, non, l’insurmontable, le pire, celui de rien du tout, le chagrin sans cause immédiate, l’insidieux, l’injuste, l’inhumain.

Dans ce chagrin, les pleurs viennent de très loin, d’un magma lointain, noir, boueux, méchant, et nul ne peut les sécher, y compris la femme qui vous aime lorsque, les sentant poindre, bruyants sous votre poitrine, elle tente de vous prendre la main pour la caresser, la serrer mais ne peut comprendre, amoureuse, ce désarroi sans place, ou atteindre, pour le briser, le centre vide d’une âme qui tombe, extirper le caillot noir d’une douleur incassable, immonde. Injuste.

Il tombe sur vous, sec et râpeux sans s’annoncer, souvent lorsqu’une musique surgit alors que votre pensée a quitté le sol dans l’on ne sait quoi. Moi, par exemple, c’est en écoutant celle du générique de « Deer Hunter », le « voyage au bout de l’enfer » de Cimino. A côté de moi, la femme que j’aime. Je devrais lui prendre la main, danser dans les étoiles, jongler avec tous les sentiments du cosmos, mais non, je pleure en silence et tombe dans ce foutu chagrin.

Solitude ignoble, détresse de malheur, saloperie du néant qui s’arrime à votre gorge comme un boulet, en une seconde, sans qu’on s’y attend, pour vous enlacer par mille tentacules, des outils de l’effroi, qui jaillissent d’entrailles souterraines, visqueuses, hors des bleus horizons limpides, et fait s’abattre sur votre corps ces grands chagrins, ces ennemis, comme des squelettes vivants qui bougent bruyamment, comme des milliers de tenailles d’un plomb méchamment durci pour démolir les corps et les êtres. Saloperie.

A vrai dire, j’en suis sûr, nul n’a pu quitter ma page, puisque tous ont connu le chagrin. Il commence à l’heure où l’on pleure sans blessure physique, sans être tombé d’un vélo sur une route de campagne. Il arrive lorsque, enfant, pour une séparation souvent, pour un mot peut-être, les sanglots vous prennent, en saccades comme un moteur froid et vous imposent la solitude qui va alors courir, jusqu’à la grande fin, sur une chair de poule qui ne cesse de vieillir.

Vous acquiescez au propos, j’en suis sûr : il faut débarrasser le monde du chagrin, c’est une plaie. Il faut la panser, j’allais dire la « réparer ». Mais là je me risque ailleurs ».

Le style contre l’instinct

Dans son « dictionnaire amoureux de l’Espagne, Michel del Castillo, consacre un très bel article à la tauromachie.

J’en extrait quelques brèves lignes que je colle :

« Exaltation des facultés intellectuelles et affectives de l’homme, poème charnel de sa supériorité sur l’instinct, la tauromachie est le théâtre où les Espagnols vivent leurs croyances, non par l’abstraction, aussi brillante soit-elle, mais par le style. Se penser homme, c’est agir en homme. On juge de la pertinence des idées face à la mort »

Del Castillo nous donne des mots d’une vérité implacable. L’instinct, l’abstraction, le style, trois champs dans des cercles qui se cognent. Et qui, tous caressent, frôlent la mort, glissent sur elle, sans s’y coller frontalement, de peur qu’elle ne vous attrape.

Le style est tout.

PS. C’est un vrai mystère. Chaque fois que je sors cette photo en tête de billet, que j’ai prise dans les arènes de Séville, il y a Assez longtemps, je me demande comment j’ai pu la prendre. Presque parfaite. Et je n’étais pas en mode « rafale ». Des nuits d’insomnie, je me dis que des anges de la photographie déclenchent à votre place et rient, rient et rient encore. Puis le matin, devant un mauvais café, je me dis que c’est de la « chance ». On devrait rester dans la nuit pour saisir les mystères. Mais elle est trop longue pour les insomniaques.

Elisa

Elisa

Je n’ai jamais su s’il fallait dire « texto » ou « sms » ou je ne sais quoi encore. Mais, peu importe, chaque fois que je vois Elisa, lorsque j’entends sa voix au téléphone, lorsqu’elle m’envoie ses longs, trop longs e-mails, je me souviens toujours de ces messages et de cette photo, elle envoyée par « mms » par laquelle j’ai découvert son visage malicieux, des grands yeux en amande, comme on dit.

C’était le temps où ils apparaissaient, difficiles à écrire, trois lettres sur chaque touche du téléphone et taper une, deux ou trois fois pour trouver la lettre. Je ne sais plus comment s’appelait cette méthode d’écriture dans la préhistoire de la communication électronique.

C’était une fin d’après-midi d’un dimanche débordant d’angoisse, la pire, sans cause, lorsque toutes les musiques deviennent trop tristes, vous plaquent dans la nostalgie, lorsque ne reste que le silence lourd, gris, étouffant et rien pour vous consoler, puisqu’il n’y rien à consoler. Simplement du poids.

J’entends le petit bip. Et je lis : « J’écris plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever »

Un numéro de téléphone qui n’est pas dans mon répertoire. Pas envie de chercher, je retourne dans mes pensées noires, affalé sur canapé, la télécommande de la chaine hifi dans la main, comme en instance de mon retour qui me fera allumer et jouir de ma musique. Et puis ce maudit mémoire à terminer, vivement la vie active ! Et Geneviève qui ne répond pas, elle doit me tromper !

Nouveau bip, nouveau message, même numéro : « Plume abattue, comme moi, à abattre »

Je laisse encore, faussement excédé. Mais, curieusement, je ne sais si c’est ce message ou une nouvelle onde pointue qui traverse allègrement mon petit salon, je reviens et allume la chaine, source « CD » (j’ai laissé tomber les vinyles), le dernier que j’ai inséré, le premier disque de Stacey Kent, voix de rêve, légère qui vous remet d’aplomb quand vous en avez envie.

Je me lève, prends mon téléphone et relis le « texto ». « Plume abattue » ? Je connais cette expression, je connais. Je trouve, c’est Gide, dans son Journal, lorsqu’il est persuadé qu’il entame sa fin. Il faut faire vite. Je prends le livre dans ma petite bibliothèque. Je retrouve le passage, j’avais souligné. Journal. 8 Juin 1948.

« …Sans cesse j’entends la Parque, la vieille, murmurer à mon oreille : tu n’en as plus pour longtemps. Si je n’étais constamment et absurdement dérangé, il me semble que je pourrais écrire des merveilles, la tiédeur aidant. Je reprends goût à la vie. J’écris tout ceci plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever, mais avec la constante préoccupation des choses beaucoup plus intéressantes que je voudrais dire… »

Nouveau bip, je lis : « Plus de goût à la vie, rien d’intéressant. Il me faut m’abattre »

Je m’assieds. Je réfléchis. Me viennent d’emblée, je ne sais pourquoi, le visage d’Ingrid Bergman et d’Anthony Perkins.

Je tape : « Aimez-vous Gide ? Et Brahms ? Sûrement. Appelez-moi et écoutez ».

Puis, vite, je trouve le disque : Brahms, 3ème symphonie (poco allegretto). J’attends.

Le téléphone sonne, j’en étais sûr, je décroche, je fais démarrer le morceau et colle le combiné sur l’enceinte droite. Près de cinq minutes. Je mets sur « pause », et je dis :

– Alors ?

J’entends Geneviève qui me demande si je ne suis pas devenu fou, si je m’amuse à briser les oreilles des femmes qui appellent pour dire qu’elles ont envie du corps de celui qui colle du Schuman ou du Beethoven, l’on ne sait trop, au lieu de répondre qu’il prépare un whisky et un lit accueillant !

Je deviens rouge. Je lui dis que je suis fatigué, que la nuit alcoolisée et les bras accueillants, je les préférerais le lendemain.

Elle raccroche, peut-être furieuse. Et je retourne dans le vide gris, chaine éteinte. Et là, le téléphone sonne.

Une voix rauque, presque Marlène Dietrich, avec un petit accent, espagnol, j’en suis sûr :

– Quel est votre nom ?

J’étais stupéfait ; Une femme donc, en suspens de suicide, plagiaire de Gide, adressant un texto à un inconnu et qui me somme de prononcer mon nom !

Je ne savais quoi répondre et me contentais d’un faible :

– Quoi ?

Elle dit alors :

– Moi, c’est Elisa, espagnole, Doctorante, locataire d’un studio rue des Ecoles ; Mes SMS vous ont plu ? Bravo. Vous êtes le seul à avoir trouvé pour Gide. Le seul sur environ une vingtaine. Je vais tout vous dire : je m’ennuie les dimanches et j’envoie des textos en inventant des numéros. Quelquefois ils sont bons, actifs. D’une manière générale, on me répond que j’ai dû me tromper de destinataire et je réponds en m’excusant. Puis d’autres, en quête d’aventure me propose immédiatement un rendez-vous et j’insulte très fort. Et ils ne rappellent pas. Alors, celui qui reconnaît Gide et me propose du Brahms, alors là, chapeau !

Je n’ai pas répondu. Et elle m’a sorti :

– Dans une demi-heure au Balzar, OK ? Je vous reconnaitrai, j’en suis certaine. En attendant, je vous envoie ma photo. 

J’ai mis mon beau col roulé bleu marine, celui dont tous me disent qu’il me va très bien, et je suis allé au Balzar.

La femme sur la photo était très belle, mais bizarrement, je n’étais pas « en quête d’une aventure », juste le Balzar et la tuerie du gris, la chasse contre le grand chagrin. Le pire, celui sans cause.

Elle était assise sur une banquette, au fond de la salle et m’a fait un petit signe quand je suis rentré. Etais-je si reconnaissable ? Les lecteurs de Gide ou les fans de Brahms étaient-ils flagrants ? Je me suis assis devant elle qui, évidemment, souriait. Décidément les femmes sourient toujours. Puis, en levant son verre, elle m’a dit :

– de l’Amontillado. Ce qui n’est pas si mal pour la France. Ils n’ont pas de Fino ici.

Là, je crois avoir été fulgurant, elle ne s’attendait pas à ce que je réponde :

– Il fallait m’inviter au bar des Ecoles, là ils ont du fino. Tio Pepe, muy secco.

Elle a éclaté de rire en disant :

– Brahms, Gide, connaisseur de vins de Jerez. Je suis tombé sur la perle. Mais vous ne m’avez toujours pas dit votre nom.

Je lui dis.

Et elle part dans une tirade, sans s’arrêter, pour me dire encore qu’elle s’appelle Elisa, qu’elle s’amuse beaucoup avec les hommes, mais qu’il n’est pas question d’entrevoir une aventure avec elle, elle est très amoureuse d’un homme qui est parti trois ans sur la banquise, au Pôle Nord, photographier le blanc, toutes les heures, qu’il lui envoie, par satellite, un message tous les jours, qu’ils sont très, très amoureux et qu’il doit revenir l’année prochaine, que ce n’est donc pas la peine de draguer, minauder, tenter, caresser, ca ne servira à rien et que si je n’étais pas content, ce serait le même prix et puis qu’elle adore Gide et sa tristesse et Brahms aussi et qu’elle ne savait pas qu’il avait du fino au Bar des Ecoles et qu’avez-vous pensé de ma photo, et que faites-vous à part draguer les jolies espagnoles ?

Je ne sais ce qui m’a pris, je lui ai demandé :

– vous êtes formidable, voulez-vous être ma sœur ?

Elle m’a pris le visage entre ses belles mains à la peau dorée, très dorée, cette peau de paradis, cette peau du ciel, et m’a embrassé le front. Puis les lèvres.

Elle n’est pas devenue ma soeur.

l’ange et la règle

Une amie a été très gentille, aujourd’hui. Au téléphone. Elle a, par une autre amie, appris l’existence de ce site, me dit qu’elle y a passé la nuit. Et me rappelle les années post-université pendant lesquelles je hurlais qu’il ne fallait rien publier, tant tout avait déjà été dit et qu’au surplus, l’ouvrage supposait la perfection. Elle me rappelle encore (là, elle est presque méchante) que j’étais un idiot que de sombrer dans la nécessaire perfection, sans laquelle, rien ne valait. Un idiot, a – t-elle répété. Elle me dit de ne pas bouger, qu’elle m’envoyait par un couper/coller Whatsapp un extrait d’un bouquin de Schiller (allez en ligne, on dit qu’il est presque antisémite, ce qui est faux). Je le livre ci-dessous :

« Le vrai génie est nécessairement naïf, ou il n’est pas le génie. […] Il ne connaît point les règles, ces béquilles de la faiblesse, ces pédagogues qui redressent les esprits faussés : il n’est guidé que par la nature ou par l’instinct, son ange gardien  » Schiller. De la poésie naïve et sentimentale.

Je ne sais comment prendre cet envoi (je lui téléphone ce soir).

Est-ce à dire que la règle, la perfection presque géométrique de l’idée et du style qui la propulse est antinomique de la production ? Et qu’il fallait que je sois naïf ?

Elle me fait trop d’honneur car à vrai dire, tous les anges gardiens éclatent de rire quand celui qu’ils gardent les imite, en étant sans règles, virevoltant dans les airs profonds, enlaçant l’infini, écrasant les pédagogies, en se plaçant dans les ondes cristallines.

Il n’y a que les anges qui peuvent dire sans règles. Ce pourquoi, ils sont des anges.

PS. Flaubert, que j’ai convoqué plus haut, a raison quand il énonce que : « Si vous vous acharnez à une tournure ou à une expression qui n’arrive pas, c’est que vous n’avez pas l’idée. L’image ou le sentiment bien net dans la tête, amène le mot sur le papier. L’un coule de l’autre. « Ce que l’on conçoit bien, etc. »  »

Le seul problème, c’est que l’assertion vaut pour le roman. Pas pour les idées. Sa propre idée ne fait pas une idée. Sauf sur Facebook ou avec celles et ceux qui croient penser en sortant des lapalissades. Relisez. Et vous comprendrez pourquoi tout n’est pas publiable. Heureusement qu’il existe des sites en ligne, comme celui-ci, pour le dire…

Ce qui est un comble.

l’art de l’esbroufe

 
 

Où il est question d’art contemporain. L’artiste Ad Reinhardt, connu pour ses Black Paintings, évidemment, comme tout artiste contemporains, donneur de leçons philosophiques pour adolescents de la banlieue de New-York disait  :

« Tout doit être irréductibilité, irreproductibilité, imperceptibilité. Rien ne doit être “utilisable”, “manipulable”, “vendable”, “marchandable”, “collectionnable” ou “saisissable”. »

Avant-garde de pacotille, discours creux et faussement rebelle, dans l’imitation sémantique d’un Rimbaud qui écrivait sans gloser. Bref du petit baudrillardisme (Baudrillard), du moyen situationnisme, un succédané de marxisme de bar du quartier latin en 1970.

L’art contemporain s’est souvent construit et fondé sur la propos de la petite rébellion, d’abord contre celle de l’esthétique (ce qui n’a rien à voir avec le figuratif)

Digestion. Je ne sais plus qui affirmait que nous vivons, en dans cette matière dans la « digestion ». Celle qui suit la consommation. Ainsi, une production de produits digérables.

Et le discours sur l’art contemporain, anti-consommation, marcusien, nous donne, très exactement, le plus souvent à « digérer » des oeuvres indigestes. On se souvient de la « merde d’artiste » de Piero Manzoni.

En s’affirmant lui-même, dans une prétendue philosophie de l’existence qui nie plaisir et beauté (un canon traditionnel, mais une perception réelle), comme « indigeste » ; les artistes contemporains, souvent pour éviter la comparaison artistique et, surtout, une mise en cause de l’absence de maitrise de la technique, sont fiers de rendre leurs « oeuvres » indigestes, en se mettant, en réalité, en dehors du « regard ». Les « regardeurs » ne peuvent être que ceux dont l’intellectualité de la perception admet la mise au rancart du « beau » et la pose de l’intellectualité de l’acceptation du rien, du néant artistique qui devient « art ». Par ce vide esthétique. La non-beauté est art. Sûr.

« L’irregardable » devient donc une oeuvre par son « irregardabilité ».

Et pourtant. Oui, on peut se planter devant une oeuvre d’art contemporain et être happé par le « je-ne-sais-quoi » (Jankélévitch) qui vous retient et vous plaque dans l’art.

Alors ? Qu’est-ce que ce billet veut donner à entendre ou à lire ?

Juste une réponse à une amie que je n’avais eu au téléphone depuis un demi-siècle et qui me posait la question de savoir si je courais toujours les salles de vente à la recherche de l’oeuvre contemporaine essentielle (je lui ai répondu que non, c’était « terminé »), en ajoutant qu’elle en était, elle, revenue et préférait devant ses yeux des reproductions de Rembrandt. En posant encore la question de ce qui était selon moi « l’art contemporain ».

Je lui ai répondu : une oeuvre sans accompagnement du discours, comme celle du Greco, qui n’a pas besoin de mots pour la faire « digérer ». Et que ça pouvait arriver dans l’art contemporain. 

Dès que le discours sur l’oeuvre pointe son esbrouffe, (je l’écris ici avec deux f, les deux orthographes sont tolérées),  dans le discursif, elle se perd dans l’indigeste. Et, y en a marre des jeunes artistes qui se prennent pour Nietzsche, en montant une installation où se croisent un mouton et un ordinateur, pour nous faire comprendre les « ruptures de la modernité »

Je crois qu’elle était ravie de ma réponse qui la confortait dans ses convictions. C’est ce à quoi sert la conversation téléphonique.  La « discussion » est surannée.

les confinements de la politique

On aura remarqué que dans cette période, je n’ai rien écrit sur la période. La doxa, sur les réseaux sociaux, s’en charge. Et je n’ai rien à dire. En réalité, it il y aurait tellement à dire que ça tournerait au billet pamphlétaire que je tente d’exclure ici.

Je me faufile donc dans l’exception. Pour maudire le politique et le pouvoir.

Je n’ai pas vu notre Président ce soir débiter son discours prévisible. Je ne regarde pas une seconde la TV, dont je crois avoir perdu la télécommande et qui ne peut s’allumer autrement.

On m’a dit au téléphone, malgré le deal du discours du non-désespoir que j’ai imposé à tous (il est inutile de se faire du mal, en alimentant BFM, un leitmotiv, juste entendre une douce voix, sans acrimonie que le moment propulse) : 11Mai, écoles de classes de 20m2 rouvertes, restaurants et bars fermés. Et je ne sais pas trop sur des tests, du traçage, de l’incertitude et beaucoup de vide discursif et, surtout, scientifique.

Je constate – c’est mon seul propos, très bref, ici- que le politique ou plutôt la politique (ceux qui savent connaissent la différence), elle, a horreur du vide. Même si ce trop-plein est concomitant de la mort des non-réanimés.

L’épisode « Municipales » organisées malgré ce que l’OMS disait depuis deux mois, la visite à Marseille, clownesque, chez Raoult, un médecin infectiologue sur lequel je n’ai rien à dire, n’étant pas infectiologue, alors qu’un coup de téléphone suffisait, dans un bureau, loin de la foule, sont suffisamment parlants.

Je crois, ,assez sincèrement que certains de nos politiques, Président, Premiers et ministres, méritent la Haute Cour de Justice. Mais la violence de ce type de propos me range du côté du discours non maitrisé des réseaux sociaux. Et je mets un point d’honneur à l’éviter ou même à discuter du monde, sûrement un peu certain des hiérarchies dans les analyses. Toutes ne se valent pas et la discussion criarde (à laquelle je participe, juste pour le ton) n’est pas efficiente. La seule efficience est celle de la sortie de la crise. Et je ne la connais pas.

Je préfère donner à lire un article d’un chercheur du CNRS, concret et sans fioritures. Qui dit tout, sans hurler.

Quant à mon titre, il veut simplement signifier que le pouvoir et la politique ne peuvent se mettre en branle sans un confinement qui est un enfermement. Celui dans la sphère (politique) dans laquelle on ne connait que soi et son image et où on applaudit à 20h lorsque la côte de popularité est grimpante.

Je colle ci-dessus, c’est assez signifiant, une défintion trouvée en ligne, du « confinement » :

« Correspond à confiner2]A.−Vieilli. Isolement (d’un prisonnier) :1. Les quatre familles intéressées écrivirent à la cour pour solliciter la déposition, le confinement dans une forteresse, de l’homme convaincu de tant de désordres. Gobineau, Les Pléiades,1874, p. 219.B.− Fait d’être retiré; action d’enfermer, fait d’être enfermé (dans des limites étroites). Ma pensée reste captive entre Claire et moi, (…) et je vais dans le jardin pour échapper à ce confinement de la tendresse (Chardonne, Claire,1931, p. 203):2. Jean-Jacques et Thérèse [logeaient] au quatrième. Il se trouva heureux. Il avait le goût du confinement. Il y avait en lui aussi, entre tant de personnages, un petit bourgeois rêveur et gourmand qui aimait ses pantoufles et les petits plats. Guéhenno, Jean-Jacques,En marge des « Confessions », 1948, p. 294.− Spéc. ,,Interdiction faite à un malade de quitter la chambre«  (Méd. Biol. t. 1 1970). Le confinement à la chambre (A. Arnoux, Zulma l’infidèle,1960, p. 11).C.−BIOL. Maintien d’un être vivant (animal ou plante) dans un milieu de volume restreint et clos.Prononc. et Orth. : [kɔ ̃finmɑ ̃]. Ds Ac. 1878. Étymol. et Hist. 1. 1481 « terrain confiné » (Ordonnance, XVIII, 630 ds Bartzsch, p. 34), attest. isolée; 2. 1579 « emprisonnement » (Fauchet, Antiquitez, IV, 11 ds Hug.) − début xviies., ibid., repris au xixes. comme terme de dr. pénal (Besch. 1845 : Confinement […] Peine de l’isolement en grand usage dans les États-Unis). Dér. de confiner2*; suff. -ment1*; le terme de dr. pénal, peut-être sous l’infl. de l’anglo-amér. (solitary) confinement (cf. 1801, Crèvecœur, Voyage dans la Haute Pensylvanie, t. 3, p. 53, 237, 238). Fréq. abs. littér. : 11. »

PS. On peut adorer le « Ma pensée reste captive entre Claire et moi, (…) et je vais dans le jardin pour échapper à ce confinement de la tendresse (Chardonne, Claire,1931, p. 203″

Dévoiler

J’ai, depuis des années, malgré des convictions politiques affirmėes, juré que mon mini-site, que très peu, de par une volonté inextinguible qui trouve sa source dans ce que, justement, peu savent, n’est pas notoire, presque clandestin et confidentiel, bien que rien d’occulte ou de malsėant ne vient s’y loger. Ce n’est pas une mini-tribune politique. Ils sont pléthore. Nul besoin, dans tous les sens, d’en rajouter.

Je ne participerai donc pas ici au débat confus, diffus, évasif, sur le port du voile.

Juste lancer un mot, peut-être un jeu de mots, puisque c’est dans ce jeu que le centre surgit, que les vérités caressent le réel.

Le voile dévoile ce qui devient visible.

A se rendre invisible, on fabrique la visibilité.

Dans le billet précédent, j’avais écrit ou cité que la simulation était une stimulation.

C’est dans le même ordre sémantique du jeu nodal que le billet ci-dessus s’insère. Le jeu s’amuse.

L’enfermement pascalien

France Culture, dans ses newsletters, travaille assez bien. Mieux que Philosophie Magazine dans ses chroniques de guerre du confinement, dont nous recevons aussi les billets, par mail quotidien. Ils sont lamentables. Normal, on laisse la parole à toute le monde.

Et tout le monde, désolé de le rappeler, ne sait pas penser. Y compris les assistantes ou collaboratrices en CDI de Philomag qui peuvent ne pas savoir penser.

Cette manière de considérer que « donner la parole » qui est toujours intéressante, est une forme inévitable de la démocratie, est assez désespérante pour la qualité, juste la qualité. Les assistantes peuvent penser mille fois mieux que les philosophes, leurs patrons, j’en connais des dizaines. Mais ce n’est pas obligatoire et acquis. Je précise ici que penser n’est pas « connaitre » tous les penseurs du monde (même si ça peut quand même à bien réfléchir). Penser, c’est simplement savoir qu’il n’existe pas de pensée définitive puisqu’aussi bien, nul ne connait l’origine du monde et son devenir et ne peut asséner sa vérité. Les vérités sont non pas « relatives » mais en concurrence, dans un jeu un peu vain, mais autant stimulant que pétillant. Et qu’il ne faut pas confondre démocratie et républicanisme, comme nous l’apprennent les grecs qui, qu’on le veuille ou n on, qiu’on crie au dédain du peuple (faux), tous ne peuvent, par l’ouverture automatique du drapeau de la »démocratie » se constituer « penseurs ». Et ce malgré leurs « like » dans FaceBook.

La doxa terroriste doit donc être dénoncée, comme d’ailleurs les effets pervers de la démocratie de comptoir.

France Culture, elle, assume. On est dans la culture (même si un de ses pans politiques est privilégié). Et tant pis si les autres ne suivent pas. Il y a mille autres espaces. Il est vrai qu’en écrivant ça, ce qui me reste d’amis vont hurler. Mais l’on sait que je suis plus républicain que démocrate et non relativiste, les idées de tous, y compris des ignorants, ne se valant pas sans hiérarchie. C’est dit (et jamais répété).

Donc, France culture. J’ai reçu aujourd’hui leur lettre intitulée : « Penser l’enfermement avec 5 grands philosophes » (Pascal, Sénèque, Rousseau, Schopenhauer, Foucault). Excellent chois, excellents extraits.

Je voudrais retenir ici le passage sur Pascal. Je colle et reviens :

« Du malheur de ne pas savoir rester chez soi, avec Blaise Pascal
Le texte de Pascal

« Divertissement. Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place, (…) et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. Mais (…) après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir les raisons, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près. Sans cela nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir, mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort. » Blaise Pascal, Pensées, B 139, (1670) ».

Le commentaire de Philomag :

« Tout le malheur des hommes, écrit Blaise Pascal, vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». Il est parfois en effet bien difficile de rester cloîtré sans rien faire, et de voir alors surgir des pensées qui ne nous auraient sûrement pas traversé l’esprit si nous avions pu nous affairer dehors, dans le monde… Pour éviter cela, nous tentons de nous divertir : toute distraction, futile ou sérieuse, est bienvenue.

Lorsque Pascal parle de divertissement, il ne s’agit pas de simples loisirs de temps libre, mais d’une forme d’esquive : se divertir, conformément à son étymologie latine divertere, signifie « se détourner ». Le divertissement désigne ces occupations qui nous permettent d’ignorer ce qui nous afflige, de détourner le regard des problèmes de l’existence. « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, écrit Pascal, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser«  ! En s’agitant ainsi, on s’expose à des tourments qu’on pourrait éviter si l’on était capable de « demeurer au repos dans une chambre »… Mais le confinement entre quatre murs n’est d’aucun secours, « on ne peut demeurer chez soi avec plaisir », souligne Pascal. L’inaction, loin de nous apaiser, nous révèle notre insuffisance : « rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application ». Car telle est la véritable condition de l’homme : à la fois « faible« , « misérable » et « mortelle » écrit Pascal, si bien que « rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près« . En cela, le divertissement n’est qu’un moyen pour nous de fuir notre condition.

Cette attitude est-elle condamnable ? Pas forcément, car elle a la vertu de nous protéger du désespoir : « L’homme quelque plein de tristesse qu’il soit, si on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement le voilà heureux pendant ce temps-là« . En revanche, il faut se garder de penser que le bonheur viendra du seul divertissement, car en le poursuivant inlassablement, nous oublions de vivre le temps présent. Tout cela est bien ironique : le divertissement a pour origine l’incapacité de l’homme de remédier à la mort, mais le remède pour éviter d’y penser est aussi le meilleur moyen d’y arriver sans nous en rendre compte ! C’est tout le paradoxe du divertissement pascalien qui nous enferme doublement : « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement » écrit encore le philosophe.

Mon commentaire

Le commentateur de FC est assez faible. Pas de critique, pas de violence contre le mot, pas d’approbation, pas d’humour. C’est sans saveur et on ressort de la lecture un peu asséché.

Il n’y a qu’un seul commentaire possible.

D’abord rappeler que Pascal est un satané pessimiste, même si on l’adore lorsqu’il nous parle de l’infini et de sa crainte devant l’espace profond.

Mais enfin, l’homme est-il si misérable que ça « en soi » ? Ne vit-il que dans le malheur de son existence ?

Et ce divertissement (le grand détournement », le bonheur et la jouissance) ,ne serait-il que la dérivation, le dérivatif au malheur intrinsèque des humains ?

Le postulat du malheur de l’homme, assez chrétien s’il en est, constitue pour notre ami Pascal, un postulat. Condition écrasée.

Et si le divertissement était la source ou même, agrémentée de croyance, le principe actif de condition humaine ? Et le malheur intrinsèque, sa tare ?

Lisez Pascal sans le poids du pêché, sans inévitabilité du malheur et vous comprendrez qu’il exagère (comme ceux qui se flagellent dans la condition malheureuse de l’homme, dans laquelle il se répand, comme un virus de l’esprit religieux, celui généré par l’abominable pêché originel, invention de la tristesse, que l’homme, miséreux, malheureux, interdit de jouissance, doit payer.

Dommage, Pascal est un génie. Mais c’est aussi un flagellant.

Pour conclure : vivement la fin du confinement et les plaisirs du dehors embrassés et fortement enlacés (pour celles et ceux qui embrassent et enlacent le plaisir qui n’est pas un détournement, juste une vérité et, d’abord un hommage à la jouissance).

Séder, II. La cigarette et le vin

Deuxième soir de Pessah, deuxième Séder.

Un membre de ma famille, le seul qui connaisse ce site, me demande de continuer. « Il y a deux soirs de Séder, donc deux billets. Ou sinon, c’est pas du jeu… ». Vous avez bien lu. « Du jeu ».

Donc, je continue, en espérant que demain, je n’entendrai pas dans sa bouche me dire « Pessah dure 8 jours, donc tu continues… »

Et, ce soir, devant un « Msoki », livré à domicile, par un autre membre de la famille, je m’y attèle.

Extrait de Wikipédia : « Le msoki ou msouki (hébreu : מסוקי) est un plat traditionnellement préparé par les Juifs originaires d’Algérie et de Tunisie pour le séder de Pessa’h ou pour le septième jour de cette fête, mais il peut être consommé pendant la fête. Il s’agit d’un ragoût d’agneau et/ou de bœuf contenant plusieurs variétés de légumes (généralement de saison). Certains ajoutent des morceaux de matza afin de pouvoir comparer le plat aux trois éléments essentiels de la nuit de Pessa’h — pessa’h, matza ou maror (« agneau pascal, pain azyme et herbes amères »). Comme les galettes azymes cuites en Tunisie étaient extrêmement dures et épaisses et que les Juifs tunisiens autorisaient la consommation de matza trempée, il était de coutume de les plonger dans le fond du plat pendant sa cuisson afin de les ramollir ».

Hier, j’avais raconté « l’extra » après les dix plaies.

Ce soir, toujours dans le souvenir anthropologique, culturel, laissant de côté la théorisation sur l’invention de la liberté (par le judaïsme, dans la sortie d’Egypte, et non pas dans la chrétienté, dans la constitution de l’individu contre la Loi, comme pourrait le clamer un auteur de la revue « Etudes » qu’au demeurant j’apprécie énormément), je me plante dans l’anecdote. Qui, en réalité n’en est pas une.

Le soir de Pessah, le vin est donc présent, dans les prières, entre les prières, dans le repas final. Les juifs séfarades, du moins avant leur départ pour la France, n’étaient pas de grand buveurs de vin. Ni, en général d’alcool. De temps à autre, peut-être – et encore- des rasades de boukha (l’alcool de figue frappé, conservé, en France dans le congélateur inconnu dans les terres africaines (étant observé que beaucoup de connaisseurs considèrent cette pratique de la boukha congelée comme une infamie, le goût de la figue étant « écrasé » par cette pratique inepte. Mais je m’éloigne du sujet).

Donc, le vin le soir du Séder, indispensable à l’ordonnancement du récit, entrecoupé de gorgées du liquide, qu’on boit, au demeurant, accoudé à gauche (mais, là encore, je n’explique pas, le billet n’étant pas encyclopédique)

Les enfants sont, ce soir, rois de la table, les questionneurs de la source de la tablée magique du Séder (« Pourquoi ce soir n’est pas comme les autres ? ») peuvent tremper leurs lèvres dans la coupe de vin. Les enfants peuvent boire du vin…!

Et beaucoup d’adolescents se souviennent de cet instant magique pendant lequel, comme les adultes, l’on pouvait boire du vin; que, mieux encore l’enivrement n’étant pas interdit par les sages commentateurs du Séder, ils pouvaient avoir le droit de subir une tête qui tourne, sous les effets d’une lampée du liquide des dieux…

Gueule de bois de Pessah…

M’est alors venu, à cet instant où je riais de ces jeunes enivrés, un autre écart, à l’oeuvre dans une vie de jeune juif : la cigarette aux lèvres, le jour de la Bar-Mitsva, à 13 ans.

Ce jour là, le « communiant » (la France chrétienne est passée par les mots) avait le droit d’avoir dans sa poche un paquet de cigarette et, ostensiblement, devant des parents assez gênés, des oncles rieurs, et des copains ravis de partager les bouffées, laissait pendre dans des lèvres maladroites, une cigarette, sorti de ce paquet acquis sur un trottoir, quelques mois avant le grand jour…

Le bar-mitsva devenait un homme, pouvait participer, désormais à l’assemblée des dix requis pour prier (le « minian »:  il ne faut pas d’Eglise chez les juifs, juste une communauté de 10). Il pouvait donc fumer.

Un verre de vin à la main, cigarette dans la bouche, l’homme s’imagine homme. Il n’en faut pas plus pour faire des bonds.

 

 

Qui dit mieux ? Qui écrit mieux ?

Au téléphone, dans cette période inqualifiable, on pose toujours la question du remplissage de son temps. Alors on répond souvent qu’on écrit, qu’on lit. Les moins avares des formules toutes faites s’arrêtent une seconde et vous demandent ce que vous lisez. On répond, en évitant de citer un bouquin un peu difficile, de peur d’être entrevu comme un snob, un esbroufeur. Il ne faut jamais dire qu’on lit ce que l’autre ne veut ou ne peut lire. Question tant de politesse que d’armure un peu idiote contre l’attaque imméritée.

Hier (après le Séder, un peu spécial cette année), un téléphone du type de ce que je viens de décrire. Et là, on ne me demande pas ce que je lis. On m’annonce d’emblée, presque un peu fier, qu’on lit du Flaubert. Au bout du fil, l’interlocuteur, très vieil ami, sait parfaitement mes goûts littéraires. Et dans ma jeunesse, et même beaucoup plus tard, j’ai gâché des soirées amicales et chaleureuses en ressassant mon admiration du style de Flaubert, toujours sur la tâche, l’anti-Balzac.

Je demande : Bovary ? Encore ?

On me répond : non « Un coeur simple ».

J’ai vite raccroché pour aller voir. Il y a très longtemps que je ne l’avais pas ouvert ce livre.

Qui écrit mieux que Flaubert  ?

EXTRAIT D' »UN COEUR SIMPLE » DE GUSTAVE FLAUBERT

« La mère Liébard, en apercevant sa maîtresse, prodigua les démonstrations de joie. Elle lui servit un déjeuner où il y avait un aloyau, des tripes, du boudin, une fricassée de poulet, du cidre mousseux, une tarte aux compotes et des prunes à l’eau-de-vie, accompagnant le tout de politesses à Madame qui paraissait en meilleure santé, à Mademoiselle devenue « magnifique », à M. Paul singulièrement « forci », sans oublier leurs grands-parents défunts que les Liébard avaient connus, étant au service de la famille depuis plusieurs générations. La ferme avait, comme eux, un caractère d’ancienneté. Les poutrelles du plafond étaient vermoulues, les murailles noires de fumée, les carreaux gris de poussière. Un dressoir en chêne supportait toutes sortes d’ustensiles, des brocs, des assiettes, des écuelles d’étain, des pièges à loup, des forces pour les moutons; une seringue énorme fit rire les enfants. Pas un arbre des trois cours qui n’eût des champignons à sa base, ou dans ses rameaux une touffe de gui.

Le vent en avait jeté bas plusieurs. Ils avaient repris par le milieu; et tous fléchissaient sous la quantité de leurs pommes. Les toits de paille, pareils à du velours brun et inégaux d’épaisseur, résistaient aux plus fortes bourrasques. Cependant la charreterie tombait en ruines. Mme Aubain dit qu’elle aviserait, et commanda de reharnacher les bêtes.

On dit que Kafka, fatigué du style lourd de l’allemand de Prague ou peut-être même de l’allemand tout-court, allait chercher chez Flaubert « le style de la phrase définitive ».

Il n’a pas eu tort.

Extra…!

Extrait de la Haggadah de Pessah : Nous étions esclaves du Pharaon en Égypte, et l’Éternel, notre Dieu, nous a faits sortir de là d’une main forte et d’un bras étendu. Si le Saint, Béni soit-Il, n’avait pas sorti nos pères d’Égypte, alors nous, nos enfants et nos petits-enfants serions restés asservis au Pharaon en Égypte. Aussi, même si nous sommes tous sages, tous comprenant, tous connaissant la Torah, nous serions encore obligés de discuter de la Sortie d’Égypte ; et celui qui fait la narration de la Sortie d’Égypte plus longuement est digne de louanges.

On aura compris que je suis un peu juif. Et rien de ce qui est de cette religion, de ses coutumes, de son architecture éthique ne peut m’être indifférent. Non pas que je fréquente assidument les synagogues. Mais, très simplement, parce que je suis né juif.

Ce soir, 8 Avril, c’est le rituel du séder (l’ordre, en hébreu).

C’est le premier soir de la fête de Pessah (la Pâque juive), laquelle, autour d’une table familiale animée, permet de rappeler, dans le récit ordonné, surtout aux enfants, la conquête de la liberté des juifs (les enfants d’Israël), sortis d’Égypte, après des années d’esclavage.

Hymne à la liberté conquise dans la sortie d’Égypte, imposée par Moïse, « main du Maître de l’Univers » puis surtout dans le désert, pendant 40 ans, l’Éternel faisant don de la Torah (le Pentateuque, les 5 premiers livres de la Bible nommée « Ancien testament » par les chrétiens) sur le Mont Sinaï (Voir « Les dix commandements » de Cecil B. De Mille, avec un Charlston Heston dans le rôle de Moïse, éblouissant).

Il n’est un juif, même les moins religieux, qui ne se souvienne de cette soirée. Sur la table, déjà emplie de mets qui sont autant de symboles printaniers à bénir, est posée devant chaque convive la Haggadah de Pessah. Le livre du récit.

Les grands religieux ne la lisent qu’en hébreu. D’autres, oublieux de la langue apprise pour leur Bar-Mitsva, lisent (on lit à tour de rôle) en phonétique. Les plus modernes, les plus libéraux lisent en français. On peut alterner.

Entre les lectures, tout un rituel donc, autour du vin et des aliments (céleri, herbes amères qui rappellent les misères endurées par les hébreux, trempées dans une confiture de dattes, œuf, pied d’animal, et plein d’autres choses encore, mon propos n’étant pas encyclopédique…)

Extrait de la Haggadah de Pessah :« Les Égyptiens nous traitèrent avec méchanceté , comme il est dit : Allons, agissons avec ruse envers lui (Israël) de peur qu’il se multiplie et que, s’il y avait une guerre, il se joigne à nos ennemis, se batte contre nous et quitte le pays. Ils nous firent souffrir , comme il est dit : « Ils mirent des surveillants sur (le peuple d’Israël) pour le faire souffrir de leurs fardeaux ; et il construisit des villes d’entrepôts pour le Pharaon, Pitom et Ramsès. Et ils nous imposèrent un dur travail », comme il est dit : « Les Égyptiens firent travailler les Enfants d’Israël avec dureté. Et ils rendirent leur vie amère par le dur travail, avec le mortier et avec les briques et toutes les sortes de travail dans le champ, tout leur travail qu’ils leur imposèrent avec dureté. » Et nous avons crié vers l’Éternel, le Dieu de nos pères. Et l’Éternel entendit notre voix et vit notre souffrance, notre labeur et notre oppression. Et nous avons crié vers l’Éternel, le Dieu de nos pères », comme il est dit : « Pendant cette longue période, le roi d’Égypte mourut ; et les Enfants d’Israël gémirent à cause de la servitude et ils crièrent. Et leur appel au secours monta vers Dieu, depuis la servitude. Et Dieu entendit notre voix », comme il est dit : « Et Dieu entendit leur gémissement, et Dieu Se rappela Son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob. »

Et on chante et on récite les dix plaies d’Égypte, infligées aux égyptiens pour contraindre leur Pharaon à laisser, sous l’égide de Moïse, envoyé du Maître de l’Univers, faiseur de miracles qui ont peine à emporter la conviction du souverain qui ne veut laisser partir le peuple des Hébreux.

C’est ici que je reviens à mon titre. Donc, pendant le repas, programmée depuis des siècles, la récitation, l’une après l’autre, des dix plaies subies par les égyptiens, pour contraindre Pharaon à se défaire des juifs.

Terribles. Sang.Grenouilles.Vermine.Bêtes sauvages.Peste.Ulcères.Grêle.Sauterelles.Obscurité.Extermination des premiers-nés.

Entre chaque plaie, le maître de maison, maître des prières, verse dans un récipient un peu de vin et les convives disent, à chaque geste de versement du liquide, « Que l’Éternel nous en préserve ». En judéo-arabe « Simassilinou ».

Puis, la maîtresse de maison, la mère pour tout dire, prend le récipient, empli de vin, et tous se taisent dans un silence absolu, un des rares respectés chez les juifs, grand moment silencieux de l’année.

La mère va vers les toilettes. Le silence s’amplifie, malgré les petits sourires entendus de quelques uns, certains de la suite, de l’épilogue. On entend le bruit de la chasse d’eau. La mère vient de déverser le vin des dix plaies dans la cuvette des WC…

Et tous, silencieux, attendent. Ils attendent un mot.

La mère le clame : « EXTRA ! » (Ca peut être aussi « super » ou « génial », chez les plus modernes).

Et tous applaudissent. Des 4 mains, dans la joie et la vraie allégresse.

Quand on invite un non-juif ou même un non-sépharade ou, plutôt un non judéo-arabe, peut-être même un non judéo-tunisien, il faut expliquer:

Les dix plaies sont donc concentrées, au fil de leur versement, dans le récipient, le vin allant être jeté dans la cuvette.

Et là, de deux choses l’une :

– soit après le, tirage de la chasse, l’eau est encore tumultueuse. Et ici, les convives n’ont peut-être pas bien récité ou, pire, ne sont pas méritants d’une absolution divine.

– soit l’eau est limpide, calme, ayant absorbé les plaies, hors de la demeure.

Et c’est ici que la mère crie : « Extra ! »

On imagine que personne, dans toutes les demeures juives d’Afrique du Nord, le soir de Pessah, n’a entendu « Pas extra« .

La mère le crie, certainement, cet « extra ! », sans même regarder l’eau. Le tumulte ne peut être dans l’eau.

On pourrait, dans un souci anthropologique rechercher l’origine de cette curieuse coutume qui dévore la superstition. On préfère en rester là. Le mystère de la coutume se suffit à lui-même, frôlant la beauté universelle, extra « en soi ».

Shakespeare, for ever

Pour un motif qu’il est inutile de relater, j’ai relu Hamlet, du moins je l’ai feuilleté rapidement. Et je me suis souvenu que j’avais copié dans un fichier quelques vers de l’immense, pour me les redonner un jour de confinement.

J’ai retrouvé le fichier (numérique). J’en donne quelques uns. En rappelant que sous format numérique, l’oeuvre entière de Shakespeare est gratuite.

Donc :

« Doutez que les étoiles ne soient de flamme. Doutez que le soleil n’accomplisse son tour. Doutez que la vérité soit menteuse infâme. Mais ne doutez jamais de mon amour ». Hamlet

L’enfer est vide, tous les démons sont ici. « La tempête »

La vérité a un cœur tranquille.Richard II

Les poignards qui ne sont pas dans les mains peuvent être dans les paroles. Le Conte d’hiver 

Plutôt ne pas en avoir, que d’avoir deux paroles dont une est de trop. Les Deux Gentilshommes de Vérone

J’arrête. Je hais, en effet, les dictionnaires de citations. Celles que je viens de coller ont été le support d’un bouquin sur « La vérité » que j’envisageais d’écrire et, évidemment, jamais terminé.

raison suffisante, la preuve.

Certains connaissent la formule de Leibniz, dite du « principe de raison suffisante ». Je la redonne ici :

« Aucun fait ne saurait se trouver vrai ou existant, aucune énonciation ne saurait se trouver véritable, sans qu’il y ait une raison suffisante, pourquoi il en soit ainsi et non pas autrement. »

Tout s’explique, même si nous sommes incapables d’expliquer. C’est simple et définitif.

Leibniz applique ce principe au monde lui-même : il existe, non sans raison suffisante qui est sa cause, étant observé que la cause de la cause (question dans l’infini, comme nous le savons) est aussi raison suffisante, s’expliquant par une autre, bref une série sans limites de raisons suffisantes, qui restent, s’agissant du monde, inexpliquées.

Dès lors, pour expliquer les êtres et le monde, il faut bien s’arrêter, en supposant un être absolument nécessaire.

C’est que nous dit Leibniz.

Leibniz continue et nous dit que : « La dernière raison des choses, doit être dans une substance nécessaire, dans laquelle le détail des changements ne soit qu’éminemment, comme dans la source ; et c’est ce que nous appelons Dieu. »

J’ai gardé dans mes carnets cette formule et ne sais plus de qui elle est : Si le monde, alors Dieu ; or le monde, donc Dieu.

Cette preuve de la preuve de Dieu est solide, parce que, justement logique dans l’illogique.

Le fond et la cause sont nécessaires. Ou sinon, pas de monde.

Cependant, tous les philosophes vous diront qu’on ne peut expliquer le conceptuel par le concept. Une tautologie théorique. La preuve suppose l’expérimentation. Ou sinon, elle tombe dans les limbes du vide de la raison. Dans le concept en suspens, pour le dire plus juste.

Leibniz tente de nous prouver l’existence d’un être nécessaire. Le maître de l’Univers.

Une fois cette preuve apportée, resterait à approcher l’être nécessaire. A comprendre sa nécessité.

Et là, on plonge dans des souterrains dans lesquels coulent des laves d’or et de soufre. La foi les départage. C’est un sentiment et non une preuve d’une existence. Mais qui démontre, dit le croyant. Comme une foi sans raison suffisante.

PS1. Pour ceux qui se demandent comment ce billet « tombe » ici, je peux donner la réponse : il est le résumé d’une lettre que j’ai écrite il y a quelques mois à une amie qui s’interrogeait sur l’explosion, sans cause, d’un sentiment. Il a fallu que je relise Leibniz. Aujourd’hui, la question du principe de raison suffisante m’a ceinturée, au réveil. Allez savoir pourquoi.

PS2. Ce billet qui est proche de l’avant-dernier (sur Moïse) pourrait fire accroire à une concentration momentanée sur les « mondes supérieurs ». D’autres diraient même qu’en ces temps inqualifiables, la dérive est de mise. J’assure qu’il n’en est rien, même si la chose ne serait pas honteuse. Juste que dans l’incursion dans les concepts, on frôle toujours la même question de la cause, laquelle, comme on le sait, n’est pas un concept acceptable puisqu’elle est infinie et, dès lors, dans les nuages du haut qui enveloppent la question. Puisqu’aussi bien : comment concevoir l’infini ?

Work in progress, cartographie des idées

C’est dans le titre : c’est une annonce, encore une qui ne changera pas la face du monde. Qui, très simplement est un immense projet que j’entreprends, pour le décoller de sa potentialité, souvent abordée avec des proches : les explications du monde par les hommes. Un exposé panoramique des idées (les philosophies, les croyances, les affirmations, les théories) des humains (la pensée philosophique les distinguant des animaux, voyez, je commence…). Et ce depuis l’invention de la pensée.

Une sorte de cartographie de la pensée humaine. Très court, par mots clefs, comme un nuage de mots qui, dans son éclatement, vient inonder la réflexion.

Évidemment que je suis, moi-même, abasourdi. Nul, sauf les dictionnaires ou les ouvrages de Terminale, rébarbatifs et sans saveur, ne s’y essaient, tant la tâche est impossible.

La philosophie ne peut être que son histoire. Exposée chronologiquement ou par sphère de pensée (idéalisme, matérialisme, monisme, dualisme, déterminisme, et tout le reste). Donc un énième ouvrage-dico-précis.

Mais, peut-être que non, il faudrait pour s’assurer de l’efficience du projet, commencer à l’écrire. Cest dans les premiers mots (c’est un leitmotiv), que l’on sent poindre ce qui peut être inédit ou central.

L’idée m’a été soufflée cet après-midi, par un « ami » qui a osé dire que tous devraient profiter du grand enfermement pour distiller son talent; que parait-il (je n’ose l’écrire, mais y suis contraint par l’absence de dialogue qui altère toujours le propos, en le faisant passer, je devrais donc profiter de ce temps mort (le mot est mal choisi, mais il esr basketteur et les temps morts dans le basket sont très forts)  pour tirer par ses cheveux,  mon « talent », le sortir de son enfouissement quotidien et, en quelques pages, résumer ce que les humains ont pensé du monde dans lequel ils ont été posés. Le mien, de talent, étant celui du « résumé » , de la « synthèse ». Ce qui, au demeurant me place dans la répétition. Plus que dans l’invention; que, dès lors, la prétention qui peut jaillir de cette affirmation, qui n’est pas la mienne (mon talent) est altérée. Et que, mieux encore, je suis insulté…

C’est ce que j’ai dit, en riant, à mon interlocuteur, un homme plus vieux que moi, en pleine forme intellectuelle. Je lui ai répété à l’envi que des milliers ont ce « talent » et qu’il faisait de moi un « répétiteur ». Alors que, prétentieux comme pas deux, je m’estimais « chercheur ». Que le seul que je revendiquais était celui de la conscience de l’intellectualité (la perception de ce qui la distingue de son versant contraire). Celui-ci, n’en déplaise aux coincés, je le revendique.

Il m’a répondu qu’en ces temps spéciaux, il convient de jeter par-dessus bord modestie et salamalecs. Chacun son talent, « répétant » que le mien étant celui de la synthèse, comme le sien est celui de la persuasion. Comme celui de son voisin, celui de savoir aimer les chanteuses de Jazz (savoir aimer est le talent qui est le plus envié, celui qui ouvre les portes de la respiration limpide. ajouta-t-il. Mon ami est un exagérateur, c’est un oriental)

Je reviens à l’essentiel.

A la question de savoir si le monde peut être résumé dans une idée, un mot, une locution (le rêve de celui qui cherche la synthèse de tout, du tout), ou plutôt si l’on peut résumer par quelques mots la pensée humaine, diversifiée et brouillonne (par essence même puisque l’on ne saura jamais), l’on ne peut malheureusement répondre que par la négative.

Cependant dans la profusion des prétendues idées, prétendument novatrices, l’on peut, éventuellement, exposer celles (les idées) qui, comme des perles d’un collier au ras du cou, tiennent dans le fil de la pensée, depuis son immersion dans le cerveau humain.
Confiné, je m’exécute, étant précisé que l’essentiel est dans la synthèse des titres plus que dans le fond. Comme disait le seul professeur que j’ai respecté « si le titre ne dit pas tout, le sujet n’en vaut pas peine ».

Il était dur avec les lecteurs minutieux et férus de  démonstration logique, presque mathématique. C’était un spinoziste qui n’aimait pas le style du maitre et la philosophie exposée comme une géométrie. Un comble.

Je commence demain, dans un format que j’affectionne (pagexl), comme celui de la première page (voir le menu de ce site)

La querelle de Meriba

(Liminaire, réponse. Oui, j’ai effacé un billet écrit hier sur la canine blessée d’un veau-offrande et, partant impur, qui serait à l’origine de la destruction du Temple de Jérusalem par l’Empereur des romains qui n’avait pas apprécié le refus de son cadeau par ces juifs qui se rebellent. On m’a demandé de le remettre. Non, non. Pas assez développé dans « l’orthopraxie » et la Loi, ici, celle alimentaire de la pureté).

Mais puisqu’il s’agissait d’une discussion sur la fête de Pessah, la Pâque juive, qui fait se souvenir les juifs de leur sortie d’Égypte, sous l’égide de Moise, leur errance dans le désert, le don de la Torah sur le mont Sinaï , la lutte fondamentale contre l’idolâtrie et l’entrée dans la Terre sainte, la Promise, la question que, provocateur, je posais à la table du Seder lorsque j’étais jeune, aux lieu et place des fameuses questions posées par les enfants à qui l’on raconte l’épopée, me revient chaque année.

Lisez mon titre, ça sonne comme « la controverse de Valladolid ».

Mais c’est une question sur « le maître de l’Univers » et sa relation à Moïse, puni. Puni, mon idole de jeune, de ma jeunesse.

La question : pourquoi l’Éternel a-t-il interdit à Moise, l’entrée dans la Terre promise ?

Les interprétations sont diverses. Et dans cette interrogation, se terre toutes celles sur le monde et l’absurdité qui peut le gouverner.

Rappelons la scène biblique (Nombres 20- 8-12)

Et le peuple chercha querelle à Moïse, et ils parlèrent ainsi: « Ah! Que ne sommes-nous morts quand sont morts nos frères devant l’Éternel!
4 Et pourquoi avez-vous conduit le peuple de Dieu dans ce désert, pour y périr, nous et notre bétail?
5 Et pourquoi nous avez-vous fait quitter l’Egypte pour nous amener en ce méchant pays, qui n’est pas un pays de culture, où il n’y a ni figuiers, ni vignes, ni grenadiers, ni eau à boire! »
6 Moïse et Aaron, assaillis par la multitude, se dirigèrent vers l’entrée de la tente d’assignation et se jetèrent sur leur face; et la majesté divine leur apparut.
7 Et l’Éternel parla ainsi à Moïse:
8 « Prends la verge et assemble la communauté, toi ainsi qu’Aaron ton frère, et dites au rocher, en leur présence, de donner ses eaux: tu feras couler, pour eux, de l’eau de ce rocher, et tu désaltéreras la communauté et son bétail. »
9 Moïse prit la verge de devant l’Éternel, comme il le lui avait ordonné.
10 Puis Moïse et Aaron convoquèrent l’assemblée devant le rocher, et il leur dit: »Or, écoutez, ô rebelles! Est-ce que de ce rocher nous pouvons faire sortir de l’eau pour vous? »
11 Et Moïse leva la main, et il frappa le rocher de sa verge par deux fois; il en sortit de l’eau en abondance, et la communauté et ses bêtes en burent.
12 Mais l’Éternel dit à Moïse et à Aaron: « Puisque vous n’avez pas assez cru en moi pour me sanctifier aux yeux des enfants d’Israël, aussi ne conduirez-vous point ce peuple dans le pays que je leur ai donné. »
13 Ce sont là les eaux de Meriba, parce que les enfants d’Israël contestèrent contre le Seigneur, qui fit éclater sa sainteté par elles

Le Maître de l’Univers punit donc Moïse.

On cherche. Même jeune, je cherchais. Et je n’avais pas trouvé la désobéissance. Puis, si : Moïse n’avait pas « parlé au rocher », il avait « frappé » la pierre.

Horeb. Moise avait déjà fait jaillir de l’eau d’un rocher en frappant Il savait que « le coup du bâton » marchait. Il l’avait déjà fait au rocher d’Horeb (Exode 17 : 5-6 : « …prends aussi dans ta main ton bâton, avec lequel tu as frappé le Nil, et tu t’avanceras. Me voici, je me tiens là devant toi, sur le rocher en Horeb, tu frapperas le rocher, il en sortira de l’eau, et le peuple boira »

A Horeb, il devait frapper. A Meriba, il était certain qu’il devait « parler » en frappant. Alors pourquoi ne pas recommencer ? Mais non, non, pas à Meriba. Et pourquoi, si le Seigneur lui avait déjà commandé de frapper le rocher d’Horeb, était-ce si grave de frapper à nouveau un rocher à Meriba ?

l’Éternel lui avait pourtant demander de « prendre sa verge », son bâton

Donc, une désobéissance. Il fallait parler.

Cependant persuadés que le geste de Moïse n’était pas concomitant d’une « volonté » de désobéir, plus une répétition qu’une rébellion, les rabbins commentateurs (allez-voir en ligne) assimilent la « frappe » de Moïse à de la colère. Il suffisait disent-ils d’être calme et doux avec l’eau douce qui sortirait par la parole conférée à Moïse par l’Éternel.

L’interprétation court dans tous les esprits : Moïse s’est mis en colère. Or, l’on cherche sans trouver dans le texte le moindre embryon de colère chez Moïse…

Et lorsque je disais à mes oncles, mon père, le soir du Seder, que c’était une injustice, j’étais accusé de blasphémateur, même si l’on me caressait les cheveux, les interlocuteurs étant un peu fiers du jeune rebelle, de l’enfant qui ne pose pas les questions de la Haggadah et s’en prend un peu à D…

Mais, plus sérieusement, je ne comprends toujours pas pourquoi Moïse ne voit la terre promise que du haut d’un mont, comme dans une scène hollywoodienne. Au mont Nébo : là, l’Éternel lui enjoint de gravir cette montagne et de contempler le pays. Puis d’y mourir, à cause de l’épisode de Mériba : « Le pays, tu ne le verras que de loin : mais tu n’entreras pas dans ce pays que je donne aux enfants d’Israël.

J’ai alors repris, aujourd’hui Dimanche, le merveilleux, vraiment merveilleux bouquin de Jean-Luc Allouche. « Le Roman de Moïse » (déja convoqué dans mes billets, il existe une fonction « recherche : Dieu n’a pas d’associé) et colle ci-dessous son « récit » et ses commentaires sur Meriba et le rocher

« La « faute » de Moïse

« Dès lors qu’ils ne disposent plus d’eau grâce à Myriam, comme ils en avaient bénéficié pendant quarante ans(330), les enfants d’Israël se tournent vers Moïse et Aaron. Et leur cherchent querelle : « Ah, si nous avions péri comme nos frères ont péri devant l’Éternel ! Car la peste est préférable à la soif(331) ! »

Et, cette fois encore, la foule turbulente déroule ses griefs : pourquoi nous avoir amenés dans ce désert, pourquoi nous avoir fait quitter l’Égypte pour cette « mauvaise contrée », cette terre infertile où ne poussent ni figuiers, ni vignes, ni grenadiers ? Et où il n’y a rien à boire(332)…

Et, de nouveau, devant les assauts du peuple, Moïse et Aaron se jettent face contre terre, et, derechef, la majesté divine leur apparaît. L’Éternel ordonne à Moïse : « Prends ton bâton et convoque tout le peuple, toi et ton frère Aaron. Vous parlerez en leur présence au rocher. Et tu feras jaillir pour eux de l’eau pour les abreuver, eux et leurs troupeaux(333). »

La foule rameutée devant le rocher, Moïse harangue l’assistance : « Écoutez-moi bien, bande de rebelles, ignares qui voulez surpasser vos maîtres : vous vous demandez si nous pouvons faire jaillir de l’eau de ce rocher ? »

Sur ce, Moïse lève son bâton et frappe à deux reprises le rocher ; l’eau s’échappe à flots, et tous d’étancher leur soif.

Allons, encore une révolte d’étouffée, soupirent Moïse et son frère…

La sentence s’abat sur leurs têtes : « Puisque vous n’avez pas cru en moi et ne m’avez pas sanctifié aux yeux des enfants d’Israël, eh bien, vous ne conduirez pas ce peuple dans ce pays que je lui ai donné »

La Torah a retenu le nom de ce lieu tragique : les Eaux-de-Mériba – la « Querelle ». »

« Voilà donc l’épisode par lequel se noue le destin injuste de Moïse – et, accessoirement, celui de son frère. N’a-t-il pas obéi à l’injonction de l’Éternel et fait jaillir l’eau du rocher ? Pourquoi cette condamnation qui semble relever du pur caprice ?

« Au fil des générations, les exégètes de la Torah se sont perdus en conjectures au sujet de cet arbitraire divin. Les hypothèses, ratiocinations et justifications sont si nombreuses que Samuel, David Luzzatto (1800-1865), philosophe et commentateur biblique italien, raille ces vénérables exégètes dans sa glose sur Nombres, XX, 12 :

« Moïse notre maître n’a commis qu’une seule faute, et les Sages, eux, l’ont chargé de treize fautes, voire davantage, chacun inventant de son chef un nouveau péché… Et peut-être existe-t-il d’autres opinions, mais je ne les connais pas.

Mais Dieu − n’est-ce pas ? − ne peut pas être injustifiable aux yeux de ses fidèles.

Et donc les commentaires abondent autant que les Eaux-de-Mériba : celui-ci rejette la faute sur Moïse – aveuglé par la colère, il aurait frappé par deux fois le rocher, au lieu de parler, comme le voulait l’injonction divine.

Celui-là condamne le caractère public de la harangue de Moïse à l’encontre d’Israël, voire son insolence, ce que l’Éternel ne pouvait laisser passer. Cet autre, Maïmonide, fustige son caractère : Moïse n’a pas compris l’état d’esprit de ces assoiffés, accablés par la détresse de leurs familles et épuisés par les épreuves du désert. Selon lui, contrairement à leur mutinerie dans l’épisode des douze explorateurs, leurs protestations, ici, étaient de bonne foi. Encore que Maïmonide ne soit pas tout à fait satisfait par sa propre explication : étant donné que « Moïse est très modeste, plus qu’aucun autre homme sur la terre » (Nombres, XII, 3) et « le plus fidèle des serviteurs de Dieu » (Nombres, XII, 7), se peut-il qu’il n’eût pas été capable de reconnaître sa propre faiblesse ?

À vrai dire, cette « faute » de Moïse paraît bien vénielle. Et sa punition, disproportionnée.

De son côté, écrit Yeshayahu Leibowitz,

« à chaque fois qu’il est accusé de quoi que ce soit, Moïse ne reconnaît jamais sa faute et n’accepte pas de se soumettre à la sentence divine, en respectant l’adage biblique “Juste est l’Éternel, car je fus rebelle à ses ordres” [Lamentations, I, 18], comme l’ont admis d’autres justes et pieux quand ils se trouvaient en proie aux châtiments divins(340) ».

Après avoir passé en revue de nombreux commentateurs traditionnels, Leibowitz s’attarde sur l’un de ses préférés, Rabbi Meïr-Simha Hacohen (1843-1926), l’auteur de Méchekh ‘Hokhma, dont il aime à citer les commentaires souvent peu conformistes, voire audacieux : »

« La sentence frappant Moïse – l’interdiction d’entrer en Terre promise et sa mort dans le désert − n’est pas du tout due à cet acte, mais c’était là sa destinée : l’homme Moïse n’aurait pas le mérite de parachever l’entreprise prodigieuse de délivrance d’Israël et de l’amener en terre d’Israël. Comme dit le Rav Hacohen : “Il était impossible que Moïse les acheminât en Terre promise car, alors, les masses l’eussent considéré comme une divinité et eussent passé pour adorer un homme, et le dommage l’aurait emporté sur les bénéfices”(341). »

D’ailleurs, Rav Hacohen note qu’en fait, dès la faute du Veau d’or, le sort de Moïse avait été scellé, car le peuple, désemparé par son absence et le tenant déjà pour une figure quasi divine, voire divine, demande un substitut à Moïse, qui soit, lui aussi, divin :

« C’est pourquoi, écrit Leibowitz, Moïse devait mourir dans le désert aux yeux de tout le peuple pour que ce dernier constate, sans l’ombre d’un doute, que Moïse n’est pas un être tout-puissant, mais un mortel comme chaque humain, et que la délivrance absolue repose entre les mains de l’Éternel. »

« Rabbi Haïm ben Attar (1696-1743), dans son Or Ha’haïm, s’emploie à passer en revue les commentaires de tous ses prédécesseurs pour conclure ainsi :

« N’aie aucune crainte de dire que Moïse n’a pas compris véritablement les intentions divines car la prophétie ne vient pas spontanément au juste, sinon par la réflexion. C’est la thèse de nos Sages : “Le sage est préférable au prophète” [Baba batra, 12, a]. Moïse n’a pas ignoré le sens des intentions divines, sinon qu’il a éprouvé un doute, et, par respect pour la dignité divine, a fait ce qu’il a fait [frapper le rocher] … En effet, par crainte que le rocher ne donne pas d’eau et que l’Éternel soit “humilié”, Moïse a donc frappé, alors qu’il aurait pu sanctifier l’Éternel en laissant éclater la toute-puissance de la parole divine et, ce faisant, conjurer la crainte que le miracle ne se produise pas(343). »

Autrement dit, si grand prophète que fût Moïse, il n’était pas quitte d’utiliser son intelligence pour comprendre les intentions divines. Nul n’est prophète dans sa maison… sans sa raison. »

« Yeshayahu Leibowitz, à la fois savant profane (professeur de biochimie, entre autres), philosophe et érudit de la Torah, esprit anticonformiste par excellence et véritable « prophète de la colère » contemporain, insiste souvent dans ses commentaires sur les leçons modernes à tirer de la Torah. Sur la « faute de Moïse », il remarque :

« Moïse notre maître n’a pas mené sa mission à bonne fin non à cause d’une imperfection, révérence garder, dans sa personnalité ou sa conduite du peuple, mais le vice était au cœur de sa génération [“Génération corrompue et tortueuse”, Deutéronome, XXXII, 5], “des enfants sans loyauté” [Deutéronome, XXXII, 5], une génération pervertie et rebelle, qui n’obéissait pas à son guide et s’est même rebellée contre lui. […] Malgré ses dons de guide et sa loyauté insignes, Moïse n’a pas réussi à laver le peuple de la souillure de l’esclavage en Égypte et à le rendre digne de pénétrer en Terre promise. D’où le fait que cette impossibilité lui ait été imputée comme son échec personnel le « plus cuisant, s’agirait-il d’un chef de la stature de Moïse, notre maître, l’homme de Dieu, le serviteur fidèle de sa maison »

Si, souvent, les peuples ont les dirigeants qu’ils méritent, parfois, les dirigeants n’ont pas le peuple digne d’eux.

Dès lors, désavoué en quelque sorte devant son peuple, trahi même, pourquoi Moïse continuerait-il à supporter ce fardeau ? D’autant que s’ajoute la mort de son frère, Aaron. Avant que ce dernier ne « retourne vers ses pères », l’Éternel charge Moïse de le dépouiller de ses vêtements sacerdotaux pour les remettre à son fils, Éléazar.

Le Midrach décrit ainsi la scène :

« Aborde Aaron par des paroles consolatrices. “N’es-tu pas heureux de voir ta couronne du sacerdoce donnée à ton fils ? Alors que moi-même je n’aurai pas ce mérite !”»

Après lui avoir ôté ses vêtements sacramentels, Moïse accompagne son frère au lieu de sa sépulture sur le mont Hor. Là encore, le Midrach livre cette image saisissante :

« Moïse dit à son frère : “Entre dans cette grotte.” Aaron entre et découvre un lit préparé et une lumière allumée. Il lui dit : “Monte sur ce lit.” Aaron monte sur le lit. Moïse lui dit : “Écarte les bras.” Aaron écarte ses bras. “Ferme la bouche.” Il la ferme. “Clos tes yeux.” Il les clôt.

Aussitôt, Moïse se prend à souhaiter une mort semblable – comme il est écrit : “comme est mort ton frère, Aaron” [Deutéronome, XXXII, 50 »

Après le deuil de trente jours, le peuple doit reprendre la route. Une immense lassitude gagne Moïse. »

« Aussitôt, Moïse se prend à souhaiter une mort semblable – comme il est écrit : “comme est mort ton frère, Aaron” [Deutéronome, XXXII, 50»

Après le deuil de trente jours, le peuple doit reprendre la route. Une immense lassitude gagne Moïse. »

Je reviens : j’ai relu : le bouquin de JL. Allouche est merveilleux.

J’avais oublié son introduction. Lisez. J’affirme que je l’avais oublié en commençant ce billet. Après avoir lu cette introduction que je colle ci-dessous, vous pouvez vous dire que tous les enfants pensent la même chose…

 » Après de si nombreux ouvrages sur Moïse sous la plume d’auteurs prestigieux, ou moindres, voilà que je me décide à livrer « mon » Moïse, comme tant d’autres ont donné leur vision de leur Moïse. Car, décrit de manière laconique, pour ne pas dire lacunaire, dans la Bible, Moïse est propre à fouetter toutes les imaginations.
Le « mien », c’est un Moïse abandonné. Un Moïse à la parole blessée. Un « hors-venu », la figure si chère au poète Supervielle. À la vie sacrifiée. Je le veux tel, surtout pour « régler mes comptes » avec l’épisode suivant de son existence que j’ai toujours eu le plus grand mal à accepter.
En effet, au cours de sa longue vie, cent vingt ans – longévité idéale, synonyme de vie accomplie aux yeux du judaïsme –, recru d’épreuves, l’homme Moïse aura été, à maintes reprises, sauvé. Au dernier moment. Sauvé (plus exactement : « retiré », « extrait », voire « rattrapé ») des eaux du Nil. Sauvé de la main de Pharaon comme, à l’occasion, des foudres de Dieu ou des révoltes de son troupeau indocile. Lors même qu’il aura été le sauveteur de son peuple. Cependant, une unique fois, le sort se montrera peu clément à son égard. L’ultime fois, au mont Nébo : là, l’Éternel lui enjoint de gravir cette montagne et de contempler le pays. Puis d’y mourir, à cause de l’épisode de Mériba : « Le pays, tu ne le verras que de loin : mais tu n’entreras pas dans ce pays que je donne aux enfants d’Israël(1). »

Et Allouche d’écrire :

Enfant, cet épisode me révoltait. À mes yeux, malgré ses hauts faits et ses souffrances, l’existence de Moïse était tout sauf accomplie. Non que je fusse un mécréant – du moins, pas encore –, mais cette ingratitude divine me scandalisait.

Lorsque des enfants (ici, au moins deux, pensent la même chose, on n’est pas très loin de la vérité…

les pages et les jours

Je reviens sur le style, celui de l’écriture. Voici bien des années, j’avais osé prétendre que dans un livre, l’on pouvait ressentir la fatigue de l’écrivain, pas en forme, pas en verve, qui écrivait « parce qu’il fallait faire sa page » et qu’il aurait mieux valu, ce jour d’extinction de l’allégresse efficiente de sa plume, faire son ménage ou regarder les nuages défiler. En cherchant leurs formes.

Je prenais, présomptueux, sûr de moi et dominateur, un livre au hasard, en lisais un petit paragraphe à haute voix, pour l’assemblée, puis en cherchais un autre, en clamant : « écoutez, ici, il est mauvais, fatigué, il fait juste sa page ».

Une amie, très rieuse, m’a rappelé cette facétie, au téléphone.

Et comme je parcourais sur mon écran un livre que je n’avais pas ouvert depuis longtemps, pour vérifier s’il n’avait pas vieilli, si je l’aimais autant qu’avant, j’ai tenté de reprendre le petit jeu de la recherche du jour infécond, où le style et l’intérêt s’échappent ppour laisser la place à la presque-médiocrité.

Francis Carco. « Brumes. »

Lisez d’abord cet extrait.

« La première impression de Poop, en se rendant le lendemain soir rue des Bouchers, fut de trouver aux femmes un air d’inexplicable désenchantement. Elles étaient pourtant installées derrière leurs petites vitrines et souriaient aux passants, mais certaines de ces dames cousaient ou retapaient de vieux chapeaux en se servant de garnitures ; quelques-unes confectionnaient même des robes de deuil. Il y avait beaucoup de monde sur les trottoirs. Les lumières des boutiques rayonnaient à travers l’atmosphère brumeuse qui prêtait à chaque forme une apparence feutrée, confuse, d’apparition. Après le froid des précédentes semaines, la douceur de la température laissait presque croire au printemps. »

La phrase est claire, les scansions sont exactes et les mots tombent bien, enfermés joyeusement dans des phrases courtes et rythmées.

Lisez maintenant cet autre extrait, assez loin du premier dans le temps du livre.

« Huit jours plus tard, en une simple matinée, la rue qui paraissait dormir sous son enveloppe de glace se réveilla. Il avait fait soleil. Des nuages d’une éclatante blancheur voguaient avec la majestueuse et harmonieuse découpure d’une goélette, toutes voiles dehors, par l’azur lumineux. Le vent avait tourné. Sur la pente des toits exposés au soleil, la neige commença de mollir, puis elle fondit presque aussitôt et un bruit d’eau dégorgeant des chanlates ou ruisselant des tuiles sur la chaussée, annonça le dégel. Vers midi, les lourdes aiguilles coagulées aux angles des gouttières se détachèrent d’elles-mêmes : elles frappaient, en touchant le trottoir, des coups retentissants et parfois d’épaisses charges de neige dégringolaient des toits et s’écrasaient au sol avec des glissements d’avalanche et des grondements. Dans toute son étendue, la rue offrait l’aspect d’un chantier marécageux semé de blocs qui n’avaient pas eu le temps de se liquéfier, de tas de cendres et d’ordures ménagères, de papiers gras, de vieux journaux. »

Ne trouvez-vous pas que le texte est lourd, comme si Carco, sans y arriver s’essayait à faire du Proust, phrases longues, ponctuation insolite, mots alambiquès et métaphores de bon élève ?

N’ai-je pas raison de dire qu’il « faisait sa page », fatigué ?

 

Calvino, première

Ceux qui viennent fureter par ici, encore une fois, par ma volonté, très rares auront peut-être remarqué un changement dans la structure (du site s’entend). Dans le « menu ».

J’ai supprimé des entrées et en ai rajouté deux dont celle sur « la première page ».

Allez voir.

Des premières pages de roman. 30.

J’en « livre » une ci-dessous.

Italo Calvino « Si par une nuit d’hiver un voyageur ». Lisez, c’est Calvino qui écrit. Ce n’est pas une présentation de son roman.. ‘

Tu vas commencer le nouveau roman d’Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur. Détends-toi. Concentre-toi. Ecarte de toi toute autre pensée. Laisse le monde qui t’entoure s’estomper dans le vague. La porte, il vaut mieux la fermer ; de l’autre côté, la télévision est toujours allumée. Dis-le tout de suite aux autres : « Non, je ne veux pas regarder la télévision ! » Parle plus fort s’ils ne t’entendent pas : « Je lis ! Je ne veux pas être dérangé. » Avec tout ce chahut, ils ne t’ont peut-être pas entendu : dis-le plus fort, crie : « Je commence le nouveau roman d’Italo Calvino ! » Ou, si tu préfères, ne dis rien ; espérons qu’ils te laisseront en paix.
Prends la position la plus confortable : assis, étendu, pelotonné, couché. Couché sur le dos, sur un côté, sur le ventre. Dans un fauteuil, un sofa, un fauteuil à bascule, une chaise longue, un pouf. Ou dans un hamac, si tu en as un. Sur ton lit naturellement, ou dedans. Tu peux aussi te mettre la tête en bas, en position de yoga. En tenant le livre à l’envers, évidemment.
Il n’est pas facile de trouver la position idéale pour lire, c’est vrai. Autrefois, on lisait debout devant un lutrin. Se tenir debout, c’était l’habitude. C’est ainsi qu’on se reposait quand on était fatigué d’aller à cheval. Personne n’a jamais eu l’idée de lire à cheval ; et pourtant, lire bien droit sur ses étriers, le livre posé sur la crinière du cheval ou même fixé à ses oreilles par un harnachement spécial, l’idée te paraît plaisante. On devrait être très bien pour lire, les pieds dans des étriers ; avoir les pieds levés est la première condition pour jouir d’une lecture.
Bien, qu’est-ce que tu attends ? Allonge les jambes, pose les pieds sur un coussin, sur deux coussins, sur les bras du canapé, sur les oreilles du fauteuil, sur la table à thé, sur le bureau, le piano, la mappemonde. Mais, d’abord, ôte tes chaussures si tu veux rester les pieds levés ; sinon, remets-les. Mais ne reste pas là, tes chaussures dans une main et le livre dans l’autre.
Règle la lumière de façon à ne pas te fatiguer la vue. Fais-le tout de suite, car dès que tu seras plongé dans la lecture, il n’y aura plus moyen de te faire bouger. Arrange-toi pour que la page ne reste pas dans l’ombre : un amas de lettres noires sur fond gris, uniforme comme une armée de souris ; mais veille bien à ce qu’il ne tombe pas dessus une lumière trop forte qui, en se reflétant sur la blancheur crue du papier, y ronge l’ombre des caractères, comme sur une façade le soleil du sud, à midi. Essaie de prévoir dès maintenant tout ce qui peut t’éviter d’interrompre ta lecture. Si tu fumes : les cigarettes, le cendrier, à portée de main. Qu’est-ce qu’il y a encore ? Tu as envie de faire pipi ? À toi de voir.

4 gouttes

On a déjà écrit sur Marcel Cohen, écrivain de la minutie, du détail et des « faits ».

On ne résiste pas à reproduire ce qu’on vient de lire de lui :

« À Pleucadeuc, dans le Morbihan, où chaque année, au mois d’août, se réunissent des centaines de jumeaux venus du monde entier, un homme explique avoir fait la connaissance d’une famille constituée de deux jumeaux ayant épousé deux jumelles et qui, par extraordinaire, avaient donné naissance à deux paires de vrais jumeaux de même sexe qui, dit-il, « se ressemblaient comme quatre gouttes d’eau ».

Marcel Cohen. « Faits, III Suite et fin.« 

PS. En photo d’entrée : des jumeaux éléphants : fait rare, sinon unique.

« ça ne fait pas de mal ? »

Je m’étais juré de ne jamais écrire, ni sur le Covid-19, ni sur la prétendue impéritie de nos gouvernants, tant il est facile de manier la critique, collé aux messages Whatsapp lesquels, désormais, gouvernent la pensée. Tous sont devenus, entre deux vidéos ou photos  humoristiques, (essentiels, salvateurs, dans la nécessité) scientifiques, politiques, analystes, polémistes, grands manitous de la vérité.

Le peuple se déchaine. C’est normal, disait Spartacus, lorsque l’on est enchainé.

Il y a sûrement du vrai dans la doxa, l’opinion Facebook. Comme il y a sûrement du faux. Je ne peux, une seconde, croire que nos experts soient des assassins, soucieux du profit des grands laboratoires. Ça sent, ça pue trop le complotisme, ce discours majoritaire.

Tout le monde y va de sa pensée définitive dans cette affaire Raoult. Y compris, désormais, Raphaël Enthoven qui contribue à l’abonnement de l’Express pour 2 euros par mois, sans engagement. Je ne sais pas ce qu’il dit puisqu’aussi bien ça ne m’intéresse pas, même s’il a raison.

Le centre de ma pensée se plante sur les malades, les solitaires, les malheureux. Et sur le bleu du ciel, qu’il faudra bien retrouver et bénir, à la fin du confinement, en applaudissant, à heure fixe, donc à l’aube, lorsque le soleil se lèvera sur un jour non-viral.

A vrai dire, si je viens ici titiller le sujet, c’est pour gloser sur une expression, alors, qu’encore une fois mon opinion me semble aussi vaine que celle de la doxa précitée, y compris la doxa scientifique qui n’aime pas les cheveux longs, qui serait concomitants d’une hérésie. Un peu un « Antoine » de la Science, ce Raoult que je ne veux ni défendre ni vilipender. Ma voix n’étant rien, sauf si elle vient se ternir, rauque, grasse et métallique, par un mauvais virus…

L’expression est celle de mon titre.

La chloroquine, d’après ce que j’ai lu (je ne regarde pas la TV, ni le lis la Presse, mais suis assailli de mails publicitaires qui donnent à lire les titres d’articles pour aller appâter le manant et provoquer les abonnements, à bas prix, à des revues auxquelles je suis déjà abonné…), donc la Chloroquine serait de la Nivaquine. Je viens de l’apprendre. Celle que j’ai pris, pendant plus de 4 mois pour prévenir le paludisme lors d’un long séjour en Asie du Sud-Est, en Malaisie essentiellement.

Elle a des effets secondaires (yeux et cœur). On le sait, on le crie presque. Sans parler des attaques ponctuelles de l’oreille interne pour ceux qui ont cet organe « sensible ». Elle provoque acouphènes et vertiges. Ici, je ne dis que ce qu’on sait.

Donc, attention aux cardiaques et aux glaucomiques. Et, moins grave, aux acouphéniques.

Mais, j’ai cherché en ligne. Est-elle nocive pour les autres ? Je n’ai pas trouvé.

C’est idiot, c’est bête ce que j’écris et ne sais si je vais « publier » mais si « si ça ne fait pas de bien, ça ne fait pas de mal », on devrait essayer, non ?

Ce que les marseillais font, parait-il…

L’intérêt de cette incursion dans le Covid, malgré ma promesse est de réfléchir à cette expression.

Le bien qui ne fait pas du mal. C’est mon leitmotiv.

Il n’y a que ceux qui se flagellent, dont la peau est incrustée par le péché originel et qui détestent le bien, le bon, la jouissance, le bonheur simple, la caresse, la joie des corps, celle des âmes, le frôlement des airs supérieurs, cosmiques et doux ,qui pensent le contraire. Des malfaisants du monde. Des amoureux de la souffrance.

Donc, ça ne fait pas de mal ? Allons-y.

Simple et non intellectuel, non ?

PS. J’aurais pu gloser sur la pensée de Nietzsche, de celle de Heine ou Schopenhauer sur le mal, le bien, la souffrance, l’origine du monde et les nécessités de l’homme.  Ca aurait été plus sérieux. Mais j’ai préféré l’affirmation simple. En m’en tenant là.

Ça fait du bien…

Je clique pour publier ce billet écrit en quelques minutes,sans véritable réflexion ?

Oui.

 

 

 

Roth, again

Presque obsessionnellement, je reviens à Joseph Roth (voir un précédent billet).

Je colle ci-dessous l’introduction à la nouvelle traduction de ce qui était « le poids de la grace » et qui est devenu « Job, roman d’un homme simple », il est vrai, titre qu’avait choisi Roth lui-même…

(Roman eines einfachen Mannes de Joseph Roth précédemment paru en
1965 aux éditions Calmann-Lévy (puis repris au Livre de Poche) sous
le titre Le Poids de la grâce dans la traduction de Paule Hofer-Bury. Titre original : Hiob. Roman eines einfachen Mannes (1930) Texte extrait de Joseph Roth, Werke 5,
Romane und Erzählungen 1930-1936
édité par Fritz Hackert Éditeur original : Verlag Kiepenheuer & Witsch, Cologne,
et Allert de Lange, Amsterdam, 1990 ISBN original : 3-462-01993-7 ISBN : 978-2-02-107566-3 © Février 2012, Éditions du Seuil
pour la traduction française et la présente édition www.seuil.com)

PRÉSENTATION

« Il est, dans la littérature d’expression allemande, un petit livre encore trop méconnu, mais important – et attachant – à plus d’un égard : il s’agit du fragment narratif intitulé Le Rabbin de Bacharach, écrit en 1824-1825 par l’un des représentants les plus éminents de ce que l’on a pu appeler la symbiose judéo-allemande, le prosateur et poète Heinrich Heine. Envisagé à l’origine comme un grand roman historique sur le ghetto médiéval allemand et sur l’épanouissement culturel du judaïsme espagnol avant l’expulsion des juifs, l’œuvre nous est parvenue sous une forme très lacunaire et imparfaite : pour des raisons qui tiennent tout autant au rapport complexe qu’entretenait l’écrivain avec sa judéité qu’à un contexte social et historique (celui de l’Allemagne du Vormärz – les années 1815-1848) décidément peu favorable aux juifs, Heine abandonna la rédaction de son roman pour se tourner vers d’autres projets, notamment ses Tableaux de voyage et son Livre des chants. On sait qu’il revint dans les dernières années de sa vie aux thématiques juives et qu’il poursuivit, dans sa production poétique postérieure à 1848, les réflexions qu’il avait pu entamer dans Le Rabbin de Bacharach : on pensera aux célèbres Mélodies hébraïques du Romancero et à toutes les « lamentations » dans lesquelles le poète accablé par la maladie se représente sous les traits conjugués de Job et de Lazare. Ce qui, parmi tant d’autres choses, fait le prix du roman inachevé de 1824-1825, c’est le désir manifeste qui anime son auteur de faire entrer le monde traditionnel juif dans la littérature allemande, de le faire exister, par le biais de la langue allemande, comme une réalité digne d’intérêt au sein d’une grande œuvre littéraire. On doit à ce petit livre des pages saisissantes sur la précarité de l’existence des communautés juives dans l’Allemagne rhénane du Moyen Âge, et des pages émouvantes sur le déroulement des fêtes juives. Un siècle plus tard, c’est un autre représentant illustre de la culture judéo-allemande qui entreprend à son tour de représenter dans un roman le mode de vie des communautés juives traditionnelles : Joseph Roth, qui avec Job. Roman d’un homme simple (publié en 1930 aux éditions Gustav Kiepenheuer à Berlin) va connaître un grand succès littéraire et s’affirmer comme l’un des plus remarquables prosateurs de la langue allemande. Roth n’est certes pas un débutant, il a précédemment déjà publié six romans consacrés aux équilibres instables et aux symptômes de crise d’une Europe que la Grande Guerre a bouleversée dans sa substance, et par ailleurs il jouit d’une réputation de journaliste et de reporter de talent – les textes qu’il écrit pour le compte de la prestigieuse Frankfurter Zeitung n’ont objectivement pas à rougir de la confrontation avec ses œuvres narratives. Mais on est fondé à considérer que Job représente un tournant décisif dans la carrière d’écrivain et dans la physionomie de l’œuvre de Joseph Roth. Dès les premières lignes, qui font ostensiblement écho à celles du Livre de Job (« Il y avait jadis, au pays d’Uç, un homme appelé Job : un homme intègre et droit qui craignait Dieu et se gardait du mal »), il y apparaît comme un vrai conteur, héritier de la tradition narrative juive, mais aussi des grands romanciers du XIXe siècle européen. À une époque où le roman se fait de plus en plus le véhicule de la réflexion philosophique, ou bien se mêle à l’essai, Roth réaffirme la dignité et le primat de la narration. Les romans et récits écrits à partir de Job seront tous des manifestes en faveur du plaisir de raconter. Et surtout l’on voit Roth se tourner dorénavant vers l’évocation de réalités fragilisées, voire détruites par l’agir des hommes : en l’occurrence le monde du judaïsme d’Europe centrale et orientale, et celui de l’Autriche-Hongrie de François-Joseph. Deux ans après Job, Roth donnera en effet son grand roman sur l’effondrement de la double monarchie, La Marche de Radetzky, publié lui aussi aux éditions Gustav Kiepenheuer. La représentation sensible et souvent poétique de ces deux univers constituera dès lors la dominante de l’écriture narrative de Roth, ce qui lui valut d’être considéré de manière quelque peu réductrice comme le chantre nostalgique d’un monde disparu. C’est oublier que, tant dans le tableau qu’il brosse des communautés juives d’Europe centrale et orientale que dans les pages qu’il consacre à l’empire des Habsbourg, Roth fait preuve d’une clairvoyance et d’une justesse d’analyse parfaitement intransigeantes. La phase de rédaction de Job. Roman d’un homme simple se situe à un moment de la création rothienne où l’écrivain décide d’affirmer sa singularité, sa voix propre : il n’a plus à prouver son talent littéraire, pas davantage qu’il n’a besoin de s’agréger aux rangs de quelque école ou de quelque mouvement que ce soit. C’est ainsi que, dans un essai publié en janvier 1930 dans la revue Die Literarische Welt, il tourne résolument le dos à la « Nouvelle Objectivité », courant avec lequel il avait au demeurant entretenu des rapports assez distants. Et c’est ainsi qu’il choisit de porter désormais son regard de romancier sur des thèmes et des univers qui l’habitent depuis longtemps. Il semble prendre conscience de l’urgence qu’il y a pour lui à écrire sur ces communautés juives d’Europe centrale et orientale qu’il connaît depuis l’enfance sans leur avoir pleinement appartenu, et qu’il sait menacées dans leur existence par l’exode vers les grandes métropoles d’Europe occidentale (Vienne, Berlin, Paris), par l’émigration économique vers les États-Unis, ou par le départ pour Eretz Israel dans le sillage du mouvement sioniste. Tout cela, il l’a exposé et analysé avec précision dans son essai Juifs en errance, publié en 1927, qui peut se lire d’une certaine manière comme une étude préparatoire à Job. Là encore, la sympathie qu’il éprouve pour le monde traditionnel juif n’interdit pas la lucidité : pas plus dans l’essai Juifs en errance que dans le roman Job Roth ne passe sous silence l’exiguïté de la bourgade juive (le shtetl) – qui s’oppose dialectiquement à la vastitude des paysages galiciens ou ukrainiens –, la misère des conditions de vie, les formes de promiscuité sociale, les dérives d’une orthodoxie religieuse qui parfois confine à l’obscurantisme, les menaces permanentes venues de l’extérieur (épidémies et pogromes). Mais ce qui ressort plus que tout de ce tableau du monde juif de l’Est, c’est la proclamation de la dignité et de la noblesse de ces hommes et femmes avec lesquels l’écrivain se sent si intimement lié. L’attachement sentimental de Roth au monde de l’Ostjudentum est toutefois mêlé de distance : l’éloignement est tout d’abord d’ordre spatial et chronologique, puisque l’écrivain se penche sur cet univers alors qu’il a quitté les confins galiciens de l’ancienne monarchie austro-hongroise depuis bien longtemps et qu’il exerce son métier de journaliste et de romancier dans de grandes villes européennes comme Vienne, Berlin, Francfort ou Paris ; mais il est également d’ordre culturel, puisque Roth n’est pas à proprement parler issu du monde du shtetl. À Brody, sa ville d’origine, il lui arrive certes, dans son enfance et son adolescence, de côtoyer des juifs hassidiques et d’entendre parler yiddish, polonais ou ruthène, mais il est scolarisé dans des établissements où la langue de travail est l’allemand. Il fréquente le lycée impérial et royal de Brody et y obtient en 1913 le baccalauréat avec la mention d’excellence « sub auspiciis imperatoris », avant d’entamer des études de littérature allemande à Lemberg, qu’il poursuivra à Vienne. Son éducation fait de lui un représentant de la minorité culturelle germanophone de Brody, de la même façon que Kafka appartenait à la minorité culturelle allemande de Prague. Et il y a, dans le regard porté par Roth sur les communautés juives traditionnelles, quelque chose de Kafka découvrant avec un émerveillement nostalgique le théâtre yiddish. Mais si Roth n’est pas directement issu de l’univers du judaïsme traditionnel d’Europe centrale et orientale, encore qu’il le connaisse très bien, il n’appartient pas non plus pleinement au monde des grandes métropoles occidentales dans lesquelles il s’établit successivement. Sa position est plutôt celle d’un entre-deux, et il y a peut-être là une explication au déracinement de l’auteur, à son impossibilité à se fixer, à sa prédilection pour les lieux associés à l’errance, gares et hôtels. La poésie mélancolique des paysages connus pendant l’enfance et l’adolescence ne cessera jamais de l’habiter (en témoignent les nombreuses descriptions des contrées galiciennes ou volhyniennes dans Job, La Marche de Radetzky ou Les Fausses Mesures, en témoigne aussi le récit inachevé intitulé Fraises sauvages), les visages des juifs de l’Est lui reviendront souvent en mémoire (là encore il n’est que de penser à des œuvres comme Job, Tarabas ou Le Marchand de corail – et peut-être également à cette photographie de son grand-père maternel, patriarche à la longue barbe et au regard doux, que l’on voit dans la biographie écrite par David Bronsen), et il aura plaisir à évoquer leur apparence vestimentaire, leurs coutumes, leur mode de vie et leurs langues (le yiddish et l’hébreu). Arrivé à Vienne en 1913 pour y poursuivre les études universitaires entamées à Lemberg, Joseph Roth semble avoir été frappé par le regard condescendant, voire hostile qu’on jetait sur ces juifs de l’Est qui avaient quitté leur shtetl essentiellement pour des raisons économiques et qui se regroupaient dans certains quartiers de la ville comme ceux de Brigittenau ou de Leopoldstadt. Ils y importaient leur mode de vie traditionnel et continuaient d’y porter le caftan qui les distinguait du reste de la population. On trouve dans le livre de Rachel Salamander Le Monde juif d’hier (1860-1938), ainsi que dans la remarquable édition illustrée de Juifs en errance publiée à Vienne par Christian Brandstätter, de beaux témoignages photographiques de cette présence exotique des Ostjuden dans les rues de Vienne (ou de Berlin). Les hostilités déclenchées en 1914 par l’attentat de Sarajevo provoquèrent à Vienne un afflux massif de juifs de l’Est originaires notamment de Galicie, territoire limitrophe de la Russie des tsars et théâtre de nombreux combats de la Première Guerre mondiale, ce qui n’alla pas sans accentuer les tensions entre les Viennois « autochtones » et ces nouveaux arrivants. Il est à noter que les juifs viennois assimilés regardaient souvent eux aussi les juifs de l’Est avec une certaine incompréhension. C’est ce mélange de condescendance, d’hostilité et de méconnaissance vis-à-vis des juifs de l’Est que Joseph Roth a voulu combattre, des années plus tard, en écrivant son essai Juifs en errance. En véritable passeur de culture, il s’adresse à ses lecteurs allemands et autrichiens, et tente de leur expliquer qui sont ces juifs à l’idiome étrange, vêtus de caftans, que l’on croise dans certains quartiers de Vienne, de Berlin ou de Paris. Il est mû en cela par l’idée qu’une meilleure connaissance de l’autre est la seule manière de venir à bout des préjugés. C’est en ce sens aussi qu’il déclara un jour : « Dans mes romans, je traduis les juifs à l’attention de mes lecteurs. » L’entreprise de « traduction » dont il est ici question est à entendre tout autant dans une acception métaphorique (l’écriture romanesque étant envisagée comme une démarche pédagogique visant à mettre à la portée du lecteur des contenus qui lui étaient inconnus, à rapprocher de lui un monde étranger dont il ne soupçonnait pas la richesse) que dans un sens plus strictement linguistique. Car c’est dans la langue littéraire allemande qui constitue l’horizon de référence de ses lecteurs et qu’il a lui-même appris à manier grâce à la fréquentation des grands prosateurs, dans une langue qu’il maîtrise souverainement tout en lui donnant des inflexions, un rythme et une mélodie qui lui appartiennent en propre, que Roth entreprend de dire le monde juif d’Europe centrale et orientale. Cette démarche traductive se caractérise par une grande rigueur dans sa mise en œuvre : afin de ne pas dérouter son lecteur, l’écrivain emploie des termes allemands immédiatement parlants ou suggestifs pour désigner les réalités de l’univers ostjüdisch. Il est aidé en cela par cet outil précieux qu’est en allemand la possibilité de créer des mots composés facilement compréhensibles parce que fondés sur la mise en relation sémantique de racines simples. En véritable « traducteur » – et il nous semble qu’il faille prendre le terme au sérieux –, Roth s’interdit les deux écueils qui menacent la qualité de toute traduction : celui qui consisterait à parsemer le texte de termes techniques empruntés à d’autres langues (en l’occurrence il se fût agi du yiddish ou de l’hébreu) et celui qui consisterait à expliquer certaines réalités par des périphrases (voire des notes de bas de page) qui alourdiraient la narration et contreviendraient à cette exigence de concision qui est la marque de son style. C’est ainsi que Roth s’emploie à trouver des équivalents allemands pour tout ce qui renvoie aux aspects vestimentaires ou rituels du monde juif : il ne sera ainsi jamais question du tallit, des tefillin ou des matsot, mais de Gebetmantel (« manteau de prière » ou plus usuellement en français « châle de prière »), Gebetriemen (« phylactères », littéralement « lacets de prière » ou « lanières de prière ») et d’Osterbrote (« pains de la Pâque »), le sofer sera nommé Bibelschreiber (« scribe de la Torah »), la fête de Pessah sera retranscrite par Ostern (« la Pâque ») et celle de Shavouot (fête du « Don de la Torah ») par Pfingsten (« la Pentecôte ») ; et quant aux fêtes du mois de Tishri, qui englobent et encadrent Yom Kippour (le « Grand Pardon »), elles seront sobrement appelées Hohe Feiertage (les « Grandes Fêtes »). Le protagoniste du roman, Mendel Singer, dont la fonction sociale et religieuse est de transmettre à de jeunes garçons la connaissance des Écritures, ne sera jamais qualifié de melamed, ce qui eût été la dénomination la plus appropriée du point de vue de la réalité sociologique, mais plus simplement de Lehrer (« maître d’école »). Le terme shtetl enfin, qui renvoie à la bourgade juive d’Europe centrale et orientale magistralement étudiée par Rachel Ertel, ne sera pas davantage employé (alors qu’il eût été aisément compréhensible au sein d’un texte rédigé en langue allemande), Roth lui préférant la transcription Städtchen (« petite ville »). Et pourtant, malgré (à moins qu’il ne faille au contraire dire par le biais de ?) tout ce travail d’homogénéisation et de retranscription linguistiques, la matière textuelle de Job. Roman d’un homme simple est indéniablement pétrie de toute la substance de l’univers de l’Ostjudentum. Dans la droite lignée du Rabbin de Bacharach (il n’est d’ailleurs pas interdit de déceler dans les évocations du shabbat et de la fête de Pessah qu’on trouve respectivement aux chapitres I et XV de Job une manière d’hommage rendu à la langue de Heine), Roth parvient à écrire un véritable roman judéo-allemand qui, en s’appuyant sur tout un travail de transcodage culturel et linguistique qu’ont étudié Gershon Shaked et Sidney Rosenfeld, s’écarte tout autant de la tentation du folklorisme souriant que de celle du didactisme pesant. Job. Roman d’un homme simple ne se réduit bien entendu pas à être le tableau d’un univers méconnu et à ce titre profondément exotique, c’est aussi et avant tout un récit qui retrace le destin tout à la fois singulier et exemplaire d’un homme et d’une famille. Un livre qui fait droit à la singularité des êtres parce que Roth, dont on connaît le talent d’observateur et la sympathie innée pour les existences modestes dont il sait mettre au jour, comme nul autre, la richesse insoupçonnée, se révèle encore une fois un maître pour ce qui est de la caractérisation et de l’individualisation de ses personnages. Le roman le conduit à montrer de quelle manière un homme que rien ne distinguait a priori des stéréotypes sociaux du shtetl, un modeste melamed de Volhynie, province de l’empire des tsars limitrophe de la Galicie austro-hongroise, va se hisser, à la suite des épreuves qui s’abattent sur lui, à la grandeur tragique d’un Job des temps modernes. Et c’est en même temps un récit qui a valeur d’exemplarité : l’histoire de la famille Singer, qui abandonne l’univers misérable de sa bourgade volhynienne pour émigrer à New York, est celle de l’émigration juive du début du XXe siècle. Tout ce que Roth nous dit de la misère humaine, des filières de l’émigration, des passeurs et des compagnies transatlantiques est corroboré par un très bel ouvrage de Martin Pollack tout récemment paru aux éditions Zsolnay (Vienne) sous le titre L’Empereur d’Amérique. Le grand exode galicien. À l’instar de Kafka qui écrivit son roman Amerika/Le Disparu sans jamais avoir mis les pieds aux États-Unis, Roth (qui ne traversa pas davantage l’Atlantique) décrit avec une justesse stupéfiante le déracinement de ses personnages et imagine leur difficile acclimatation dans leur nouveau pays. La tension entre singularité et exemplarité se double dans le roman d’une autre tension, celle entre l’histoire du présent et un récit venu du fond des âges : tandis qu’aux marges de la destinée emblématique et singulière de la famille Singer résonnent les coups de tonnerre de l’histoire (le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la révolution russe, l’entrée en guerre des États-Unis), le texte est parcouru par la référence sous-jacente au personnage biblique de Job, dont on sait à quel point il a pu nourrir l’imaginaire des écrivains et des peintres, et à quel point aussi il a pu être interprété comme un personnage emblématique de la destinée du peuple juif. Ainsi que le suggère le titre même du roman, Roth entend proposer ici une variation littéraire moderne sur l’histoire de Job : le destin tragique des enfants et de la femme de Mendel Singer confronte un homme profondément religieux à l’expérience de la souffrance et l’amène à une interrogation douloureuse sur la justification théologique des épreuves qui s’abattent sur l’homme. Roth nous montre Mendel comme un homme tâtonnant dans l’obscurité, à la recherche de la faute qui est à l’origine de tous ses maux, un homme poussé à réexaminer la validité de toutes ses certitudes. Cette faute réside-t-elle (seulement) dans l’abandon – contraint par les circonstances économiques et les dispositions légales de l’émigration en Amérique – du plus jeune fils de Mendel Singer, Menuchim, un enfant épileptique dont viendra finalement le salut ? Comme tous les chefs-d’œuvre, le Job de Roth a suscité une littérature critique abondante et des interprétations parfois divergentes, sur lesquelles il n’y a pas lieu de s’étendre ici. Disons juste que l’interprétation de ce roman est fréquemment fonction de l’importance qu’on accorde à la présence de la référence au Job biblique dans la trame du récit. Tandis que certains exégètes invitent à considérer le roman comme un palimpseste et à le lire comme le récit d’une quête religieuse qui retravaille le texte biblique, d’autres estiment au contraire que Roth joue de manière ironique et déceptive avec cette référence pour mieux représenter le désarroi de l’homme moderne. Qu’il nous soit simplement permis de renvoyer le lecteur aux développements lumineux que Claudio Magris consacre à Job. Roman d’un homme simple dans son livre Loin d’où ? Joseph Roth et la tradition juive orientale. Avec une érudition qui s’allie à une grande élégance de plume, l’auteur triestin resitue l’œuvre narrative de Roth dans le contexte culturel et spirituel de l’Ostjudentum, et s’intéresse tout particulièrement au dialogue qu’elle peut entretenir d’une part avec la littérature yiddish et d’autre part avec la pensée du hassidisme, courant religieux étudié entre autres par Jean Baumgarten. Du roman ici présenté il a existé précédemment deux traductions françaises : la première, due à Charles Reber, publiée en 1931 sous le titre Job. Roman d’un simple juif par la Librairie Valois à Paris, sombra rapidement dans l’oubli ; la seconde, réalisée par Paule Hofer-Bury, parut en 1965 aux éditions Calmann-Lévy à Paris sous le titre Le Poids de la grâce avant d’être reprise au catalogue du Livre de poche. C’est grâce à cette seconde traduction que bien des lecteurs français ont découvert et appris à aimer le chef-d’œuvre de Roth. La traduction mise en chantier par Blanche Gidon, amie et confidente de l’écrivain que l’on connaît notamment pour la version française qu’elle donna de La Marche de Radetzky, aboutit quant à elle seulement à la publication de quelques pages isolées. Erika Tunner, éminente spécialiste de littérature allemande et autrichienne, qui, à l’occasion du colloque parisien de 2009 consacré à « Joseph Roth en exil à Paris », s’est penchée sur l’histoire de la traduction de Job, s’exprimait dans les termes suivants sur les pages laissées par Blanche Gidon : « En dépit de quelques réserves qui concernent surtout le choix de termes parfois inadéquats, les omissions ou bien, par endroits, la prosodie du texte, il faut dire que sa traduction, moins exubérante que les deux autres, correspond au fond assez bien à la tonalité du texte original. » À n’en pas douter, le roman ostjüdisch de Roth méritait d’être retraduit »

Le cela du zen

Pour ceux qui ne le savent pas, la revue « Philosophie Magazine » (Philomag) héberge quelques « blogs » (je hais ce mot). Dont celui d’un certain Laurent Ledoux, que je viens de découvrir. Le lien :

Philosophie et entreprise

Un article m’a « interpellé », comme on dit dans les couloirs des grandes entreprises.

Il s’intitule « Qu’est-ce qu’un manager zen »

Je colle un extrait :

Pour mieux comprendre, observons un maître zen. Voici donc le grand maître Anzawa, qui s’apprête à tirer à l’arc, tel que le décrit Michel Random dans son magnifique livre, « Les arts martiaux ou l’esprit des budô » : « Le maître a fait le silence en lui. Avec des gestes où souffle et lenteur s’harmonisent, il saisit l’arc et l’élève lentement à hauteur de tête et se tourne vers la cible. L’unité de la tension de l’arc et de la concentration intérieure s’est mûrie dans un véritable accomplissement, la flèche s’échappe comme une éclosion accompagnée d’un cri bref et puissant : le Kiaï. Un instant, le regard du maître reste encore fixé sur la cible, car spirituellement la flèche continue, elle est le symbole de l’énergie même, rien ne l’arrête. « Une flèche, une vie. Engagez tout votre vie au tir d’une flèche », dit le maître. Entre le moment où il a pris son arc et celui où il a tiré sa première flèche, un long moment s’est écoulé. Durant ce temps, le maître s’est rendu étranger à tout ce qui n’était pas la pensée du tir, la concentration intérieure a opéré l’alchimie de l’unité : l’homme, l’arc, la flèche et la cible ne font plus qu’un. L’efficacité du tire et sa fonction spirituelle résident dans l’acquisition de cette parfaite unité. C’est au plus haut degré de concentration que la flèche jaillit spontanément comme un enfant laisse échapper quelque chose de ses doigts, avec innocence et oubli : c’est le parfait non-vouloir qui a réalisé le tir, le but lui-même est atteint de surcroît. Tirer à la cible c’est avant tout atteindre l’harmonie du tir, plutôt que la précision du tir qui est atteinte de surcroît.

« Ne pensez jamais à la cible quand vous tirez la flèche » dit le maître. Ou encore « Ne tirez pas ; Laissez ‘cela’ tirer. » ‘Cela’, c’est l’être essentiel qui est au fond de chacun de nous, qui nous relie à tout. »

Ainsi, par une pratique répétée, le maître a atteint un niveau de maîtrise parfaite du tir à l’arc où l’action s’est émancipée du contrôle de la conscience ordinaire, de l’ego. Lorsque le maître tire, l’action engagée semble ne plus obéir qu’à elle-même »

 

Je relis. Je n’en crois pas mes yeux. Je ne savais pas que ça existait encore ce type de « leçon de zen », ces mots creux, autant que le vide entre l’arc et sa corde.

Je suis persuadé que « les apprentis-experts-en-entreprise-performante-conseils-d’entreprises-performantes-au top-de-la-réflexion » s’emparent de ce vocabulaire pour en faire des congrès dans des hôtels de luxe. Très facile, entre deux repas gargantuesques et la recherche d’une collègue pour la nuit.

L’Occident se fait toujours avoir par le prétendu mystère de la philosophie asiatique dont l’on connait pourtant le caractère primaire et presque fasciste, enterrant la liberté de l’individu sous les fourches fourbes de la pensée du Centre, du Milieu, du Zen, quoi…

Le Zen qui est de la roupie de sansonnet devant le souci de soi grec.

Il ne faut pas s’énerver et sourire, simplement. Étant observé que le « cela » (attention, je fais pas de faute d’orthographe) est un concept très intéressant que les occidentaux ont manié plus intelligemment dans la science et la philosophie, qu’elle soit humaniste ou structuraliste. Mais l’Occident n’est pas chic. L’Occident n’est pas, malgré les grecs et l’invention de la liberté, pas assez mystérieux, dans la « lenteur » asiatique (un mythe éhonté, le peuple est très nerveux et Confucius n’y peut rien) inventée par les peureux de soi, qui ont jeté par-dessus bord la merveilleuse pensée du soi (qui n’est pas celle du sujet conscient, juste de l’individu qui se déplace) . La posture de karaté, en suspens, comme dans Matrix, va finir par devenir, comme on le savait dans les années 70, un geste de haute philosophie.

Je viens de relire l’extrait : on rêve…

PS. Il s-est dommage que Philomag, pour vendre, s’enfonce dans les méandres inutiles de la philosophie managériale, notamment par la création de sa nouvelle revue (Philonomist, un titre idiot, vulgaire, qui n’aurait pas du passe rentre les mailles des publicitaires). Ne pas confondre force, pensée, objectif avec philosophie.

Quant à François Ledoux, je viens de voir en ligne :

« A 49 ans, Laurent Ledoux est un économiste atypique. Adepte de la philo et des spiritualités, il a présidé jusqu’au 13 avril dernier le SPF Mobilité. Une organisation de 1 100 personnes où il a entrepris une petite révolution en instaurant des bureaux partagés, le télétravail généralisé, la suppression de l’obligation de pointage, un programme de méditation, etc. Rencontre avec un manager zen qui aspire à « libérer les entreprises » pour « changer le monde ». »

OK, OK…

Dieu que c’est révolutionnaire. Vous vous rendez compte : du télétravail et pas de pointage. Mais c’est un immense révolutionnaire..!

L’autre Roth

Dans cette période qu’il serait idiot de qualifier, les conversations téléphoniques vont bon train. Ce qui est une excellente chose. Il ne faut les écourter, pour gagner sur le le temps d’avant.Et l’on m’a demandé ce que je lisais. J’ai répondu longuement. Il s’agit d’un fait qui m’a empêché de dormir.Joseph Roth ( donc pas Philip) est un immense écrivain, mort dans une chambre parisienne au-dessus du Café de Tournon, du nom de la rue, où il s’enivrait pour oublier misère et souffrances.Il a écrit un chef-d’œuvre, un des plus beaux livres, presque toujours a portée de ma main :  » Le poids de la grâce ». Immense. C’est son chef-d’œuvre et pas l’autre (La marche de Radesky)En 2013, une nouvelle traduction fut publiée intitulée «  Job, roman d’un homme simple « A l’époque, pourtant très proche, les humains s’intéressaient aux mots. La profusion des idées a changé la donne, par ce trop-plein. Juste en 7 ans…Donc, j’avais passé des soirées à faire subir a des amis, du moins des personnes, de vaines envolées : cette nouvelle traduction ne me convenait pas. Elle était moins puissante, trop sèche au regard de la première, peut-être un peu dans l’enjolivure, maïs, justement, elle est vitale. (Livre de poche).Je lisais des paragraphes et comparais les deux textes. Je devais ennuyer les convives. Sûrement. Il était déjà tard. Et ils devaient rentrer chez eux.J’ai relu aujourd’hui, avant de dormir.Je crois que j’avais raison. Mais je n’en suis plus sûr.J’attend un interlocuteur intéressé au téléphone, pour en discuter sérieusement.Lisez ce « Poids de la grâce ». Votre vie en sera bouleversée tant la beauté se terre sous les mots et le récit de Roth. Joseph…Allez en ligne pour le résumé…Job ou le poids ?Je reviens dire.

PS. Dans mon précédent billet, je m’en prenais un peu (juste sur le style) à Zweig. Je ne devrais pas. C’est lui qui a aidé financièrement Roth, a la fin de sa vie…

PS2. Extrait de wiki :il est inhumé au cimetière parisien de Thiais. L’enterrement a lieu suivant le rite « catholique-modéré » car aucun justificatif de baptême de Roth ne put être fourni. À l’occasion de l’enterrement, des groupes hétérogènes entrèrent en conflit : les légitimistes autrichiens, les communistes et les Juifs réclamèrent le défunt comme l’un des leurs.PS3. Les grands érudits pourront vous dire que Simone Weil, la philosophe catholique, a écrit un bouquin intitulé « La pesanteur et la grâce »…PS3

PS3. Je laisse juger. Première page des deux éditions

LA PREMIÈRE : « il y a de nombreuses années…… »

LA DEUXIÈME : « voici déjà bien des années…. »

Zweig

Les souvenirs, en cette période, reviennent, désordonnés et brouillons, à des moments improbables, l’on ne sait pourquoi. Mystère de la mémoire et de ses profondeurs glissantes.

Aujourd’hui, exactement à 18:12, je me suis souvenu d’une âpre discussion, à l’occasion de laquelle, brusquement et hors du propos central, j’avais, comme happé par cette nécessité de le dire, clamé : Stefan Zweig est ennuyeux, il écrit mal et s’il n’était son train de dandy, il n’aurait pas émergé des hôtels où il se terrait pour tenter de croire qu’il était unique dans ses bars et restaurants. Quelque chose comme ça, du moins. Je m’en souviens très bien puisqu’on me le rappelle toujours, nul ne pouvant imaginer cette déclamation inopportune, alors qu’il ne s’agissait pas d’une discussion sur cet écrivain.

Qu’est-ce qui m’avait pris ? Seul le mystère le sait.

Alors, immédiatement, à 18:13, je suis allé voir et lire. Je devais me tromper.

Je donne ici un extrait de son fameux « 24h etc… »

« Pendant la nuit, il pouvait être onze heures, j’étais assis dans ma chambre en train de finir la lecture d’un livre, lorsque j’entendis tout à coup par la fenêtre ouverte, des cris et des appels inquiets dans le jardin, qui témoignaient d’une agitation certaine dans l’hôtel d’à côté. Plutôt par inquiétude que par curiosité, je descendis aussitôt, et en cinquante pas je m’y rendis, pour trouver les clients et le personnel dans un état de grand trouble et d’émotion. Mme Henriette, dont le mari, avec sa ponctualité coutumière, jouait aux dominos avec son ami de Namur, n’était pas rentrée de la promenade qu’elle faisait tous les soirs sur le front de mer, et l’on craignait un accident. Comme un taureau, cet homme corpulent, d’habitude si pesant, se précipitait continuellement vers le littoral, et quand sa voix altérée par l’émotion criait dans la nuit : « Henriette ! Henriette ! », ce son avait quelque chose d’aussi terrifiant et de primitif que le cri d’une bête gigantesque, frappée à mort. » Extrait de: Stefan Zweig. « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme. » .

Désolé, je ne m’étais pas trompé. L’essai de la phrase longue, ponctuée et rythmée est vain. Vous ne trouvez pas ? Relisez. Oui, j’avais raison. Je ne sais quel esprit souterrain me l’avait soufflé.

Mais je devais, encore, avoir tort.

Alors, j’ai cherché en ligne et suis tombé sur un entretien de Jean-Pierre Lefèbvre, qui a dirigé l’édition des œuvres de l’écrivain autrichien de langue allemande dans la Pléiade. (Fichtre, le méritait-il ?). On lui pose une question sur Zweig et Kafka, de la même époque, de la même langue d’écriture. Il répond :

Question: « Vous préparez une traduction de Kafka, toujours dans la Pléiade – est-ce un allemand plus moderne ?

« Sans aucun doute. Kafka est un Pragois familiarisé avec l’allemand sans fioriture de l’administration austro-hongroise. Il a aussi des modèles, notamment Flaubert, qui le pousse à la sobriété stylistique. Contrairement à Zweig, Kafka ne charge pas en amont sa syntaxe. Il cultive une brièveté des phrases qui préfigure ce qui va devenir la langue moderne. Mais bien sûr, c’est aussi parce qu’il a profondément influencé les écrivains du vingtième siècle qu’on considère qu’il anticipe sur eux ! »

J’assure qu’avant d’écrire ce que j’ai pu écrire plus haut sur les phrases de Zweig, je n’avais pas lu.

Mais je dois, comme à l’habitude, me tromper.

Je ne sais pas ce qui m’a pris, il y a plusieurs années et ce qui me prend maintenant de relater le souvenir et l’attaque frontale de Zweig. Toujours un mystère de la mémoire qui se prend, prétentieuse, pour l’écume tumultueuse des mers. Prétentieuse.

PS. Heureusement que peu connaissent ce site, j’aurais pris des volées de bois vert en guise de commentaire, vous savez ceux qu’on propose aux lecteurs des sites WordPress, plus bas et que je n’ai pas réussi à effacer du mien. En effet, les commentateurs, nombreux, dans toutes les langues me proposent mille et un produits pour mille et une actions. Des spams, quoi. Il existe un anti-spam WordPress, mais je ne l’utilise pas, de peur qu’il ne soit un spam ou un phishing…

post-confinement

Le très respectable dictionnaire d’Oxford avait choisi comme  mot de l’année 2016 l’adjectif « post-truth » – en français, « post-vérité ». Ce qui signifierait : « relatif aux circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence sur la formation de l’opinion que l’appel aux émotions et aux croyances personnelles ».

Trump et le Brexit en seraient la démonstration.

Dans cette ère, également nommée « post-faits », la vérité n’est plus toujours la valeur de base. Les faits ne sont plus fondamentaux. Les fausses infos seraient aussi source de bénéfice politique.

Trump disait : Barack Obama, n’était pas né aux Etats-Unis mais au Kenya, pays de son père, ce qui l’aurait juridiquement disqualifié. Ce qui était une contrevérité plus tard avérée.

Donc, des faits avancés délibérément faux, qui s’imposent dans le discours public et ont leur effet immédiat.

Actuellement, beaucoup nous surinent « l’avant et l’après Covid 19 ».

Oui, le « post-confinement » est un grand récit à écrire immédiatement.

Je ne comprends ps que les grands écrivains, qui sont aussi confinés et qui ont du temps, ne l’aient pas encore écrit, en quelques jours. Les maisons d’édition l’attendent. Je verrai bien Ian Mc Ewan l’écrire.

Ça serait un best-seller et personne n’y a pensé.

Je m’y mets, en faisant le lien avec la post-vérité qui est son contraire car, sauf erreur, actuellement, nous ne sommes pas dans le mensonge. Sauf celui du nombre de décédés. Mais c’est une autre histoire.

Donc, je m’y mets.

Jouissance de la faim

Dans mes « cahiers numériques », faits de copies, de photos de pages de livres, de commentaires au stylo feutre « Pilot », que j’ai retrouvé récemment, que j’ai feuilletés, évidemment abondamment depuis quelques jours, je tombe sur une page de Kafka que j’avais photographié (à l’époque de l’argentique, c’était assez curieux, mais j’étais certain qu’il fallait le faire, la photographie ne pouvant que se figer er revenir, le carnet écrit étant trop collégien. Je n’ai pas eu tort).

Je la donne (j’ai du retaper, ce qui à l’époque du numérique, est fastidieux quand l’on sait qu’il est des choses plus faciles à faire que de recopier et de retaper) :

C’est un extrait de « Un champion de jeûne  » de Franz Kafka

(«Un champion de jeûne», «Joséphine la cantatrice») sont les derniers textes écrits par Kafka (1923). Il en corrigeait encore les épreuves la veille de sa mort, le 2 juin 1924.)

« — Je voulais toujours vous faire admirer mon jeûne, dit le jeûneur.

— Nous l’admirons, dit l’inspecteur affable.
— Vous ne devriez pourtant pas l’admirer, dit le jeûneur.
— Eh bien, soit ! nous ne l’admirons pas, dit l’inspecteur. Et pourquoi ne devons-nous donc pas l’admirer ?
— Parce que je suis obligé de jeûner, je ne saurais faire autrement, dit le jeûneur.
— Voyez-moi ça ! dit l’inspecteur, pourquoi ne peux-tu faire autrement ?
— Parce que, répondit le jeûneur (en relevant un peu sa tête minuscule et en parlant avec la bouche en o, comme pour donner un baiser, dans l’oreille de l’inspecteur, afin que rien ne se perdît), parce que je ne peux pas trouver d’aliments qui me plaisent. Si j’en avais trouvé un, crois-m’en, je n’aurais pas fait de façons et je me serais rempli le ventre comme toi et comme tous les autres.
Ce furent là ses derniers mots, mais dans ses yeux mourants brillait la conviction, ferme encore, malgré sa fierté disparue, qu’il continuait à jeûner.

J’avais, d’une plume assez ridicule noté qu’il fallait écrire sur le « bonheur de la faim, le bonheur de la fin« .

Oui, le ridicule ne tue pas.

Je raille souvent l’écriture ou l’exposé collégiens.

J’ai tort.

 

 

idiote

France Culture nous envoie, quotidiennement sa newsletter de laquelle je retire cet article de Géraldine Mosna-Savoye (Extrait de sa bio : Géraldine Mosna-Savoye est la productrice de l’émission le « Journal de la philo », qui revient chaque jour sur l’actualité de la philosophie sous toutes ses formes, dans « Les Chemins de la philosophie ». Elle anime également des conférences au Forum des images de Paris.)

Je vous le livre ci-dessous. C’est assez effarant de penser si mal. Elle devrait créer un club des idiots confinés. Je commente un peu après votre lecture de cette idiotie.

Donc : D’abord la présentation de FC :

« Malgré le confinement, avez-vous, comme Géraldine Mosna-Savoye, l’impression de n’avoir jamais été autant en contact avec les autres ? Messages, écrans… « les autres » sont omniprésents et leurs paroles nous assaillent. Pourquoi ne peut-on pas se passer des autres et de leur dispenser notre présence ?

Ensuite, une image très chic :

L'enfer, c'est (vraiment) les autres

 

Puis le texte de Géraldine :

« Je suis ravie de vous retrouver, loin d’un studio mais tout près quand même grâce à ce médium formidable qu’est la radio, et dont le principe prend tout son sens aujourd’hui : pas besoin de se voir pour écouter et se faire entendre.
En cette période de confinement, c’est en effet un peu ce que l’on tente de faire : on garde le lien chacun de son côté, par téléphone, messages ou écrans interposés. Au point qu’on puisse faire ce constat : le confinement est loin de nous avoir mis à distance les uns des autres. Heureusement d’ailleurs. Ou pas… Malgré les gestes barrières et les mesures de quarantaine, jamais je n’ai eu autant l’impression d’être en contact avec d’autres que moi. Collègues, parents, amis ou même inconnus sur les réseaux sociaux, impossible de leur échapper… et la phrase de Sartre de tourner en boucle dans ma tête : l’enfer, c’est vraiment les autres.

« Les autres »

Depuis l’intervention d’Emmanuel Macron lundi dernier, les autres, tous ces gens qu’on voyait au travail, aux soirées, nos amis, collègues, ou même tous ces inconnus qu’on croisait dans les transports ou la rue sans même les regarder, sont devenus au pire des ennemis, vecteurs de contagion, au mieux : des images, des souvenirs, voire de vagues fantasmes. 

Hormis les quelques voisins de la maison d’à côté ou de l’immeuble d’en face, hormis les quelques passants qu’on voit à travers nos fenêtres, « les autres » relèvent plus du lointain que du quotidien. Pourtant, force est de reconnaître : depuis plus d’une semaine, je n’entends parler que de ces autres… je n’entends parler que ces autres ! 

Des conseils qui disent de nous laver tous les matins aux recommandations de films gratuits sur Netflix, des journaux de confinement, concerts aux fenêtres aux fils de discussions, nous voici assaillis, contaminés si j’ose dire, par la parole des autres, chacun ayant son mot à dire sur la situation actuelle, son analyse, son pas de côté, sa préconisation, son indignation ou son incompréhension… 

J’avais peur de me sentir seule, j’angoisse à la perspective inverse : le confinement total, aux confins du monde et des autres, serait-il devenu impossible ? On pourra me dire d’éteindre mon téléphone, ma télé, mon ordinateur… c’est une option, mais restera quand même cette question : pourquoi les autres sont-ils d’autant plus envahissants qu’ils ne sont plus présents ? 

De la présence à l’omniprésence

Dans cette affaire de confinement, de distance et d’isolement, je ne suis pas mieux que les autres : moi aussi, j’envoie des photos, je prends des nouvelles, je réponds et je relance diverses discussions virtuelles, j’écoute et je suis les différentes initiatives, j’y prends part même, je les approuve ou pas, et puis je fais bien cette chronique même loin de tout… 

Moi aussi, je suis devenue une de ces autres, présente sans être vue, absente sans être là. Omniprésente. Voilà la chose qui me frappe : cette substitution de l’omniprésence à la présence. Comme si l’absence qu’implique le confinement, des uns et des autres, et surtout de soi, était insupportable et qu’il fallait à tout prix la remplir, la renchérir, de mots, d’images, de projets ou de conseils absurdes…  

Le problème est là, je crois : pas forcément dans le fait que le confinement soit totalement impossible, mais dans le fait qu’il soit impensable, pas même une possibilité, une toute petite possibilité.
Mais pourquoi ? Pourquoi être toujours là ? Pourquoi ne pas pouvoir se passer des autres et les dispenser de nous ?
On me dira par humanité, soutien, aide, empathie, importance du lien, ou que sais-je… Mais s’agit-il de ça quand tout le monde dit la même chose en ne pensant faire entendre que lui ?  

Dans sa pièce Huis-clos, Sartre fait dire au personnage Garcin que « l’enfer, c’est les Autres » (avec un grand A), les spécialistes prennent soin de nous dire que Sartre n’a pas voulu dire que les autres étaient foncièrement néfastes (mais qu’ils nous aliénaient)…
Je crois, pourtant, que tout est vrai avec ce confinement : les Autres (et la majuscule n’est pas là pour rien), quand ils deviennent cette masse informe, indistincte, oppressante, bruyante, quand ils ne sont plus des personnes singulières, réussissent le coup de force de non seulement nous aliéner, comme d’habitude, mais deviennent, en plus, foncièrement hostiles, et cela, sans même être contagieux.    
Je ne désespère pourtant pas : il nous reste encore quelques temps pour que tout cela change. « 

Puis mon commentaire, avant l’apéritif :

Cette femme n’est pas un monstre, un « autre monstre ». Les monstres sont intéressants. C’est une idiote, encore une fois. Et il est dommage que le confinement m’empêche d’aller la gifler (juste le geste, sans la toucher évidemment, non pas de peur d’attraper le virus mais parce qu’on ne gifle personne).

Comment, alors que des personnes crèvent autant de solitude que de peur, les veufs, les malades, les hospitalisés, tous ceux qui par un mot des « autres » survivent et tiennent leur vie, oser un jeu de « mots » (c’est le cas de le dire, l’autre pièce de Sartre, un autre idiot de la famille) sur l’enfer sartrien qui est une pièce, un concept de collégien d’estrade, d’exposé pour obtenir un 14/20, avec un sourire à la Gérard Philipe…

Quand cette Géraldine mérite la gifle lorsqu’elle nous dit :

« Cette masse informe, indistincte, oppressante, bruyante, quand ils ne sont plus des personnes singulières, réussissent le coup de force de non seulement nous aliéner, comme d’habitude, mais deviennent, en plus, foncièrement hostiles, et cela, sans même être contagieux ».

Lorsque le confinement sera terminé, on libérera tous les occupants des EPAHD, les personnes seules, les pauvres hères de l’isolement, pour, ensemble, les faire marcher jusqu’au domicile de Géraldine (sûrement un quartier bobo et crier sous sa fenêtre que c’est une idiote.

On ne joue pas avec la philosophie pour faire de bons mots, en allant à contresens, pour faire son intéressante.

La philosophie mérite mieux que Sartre et, évidemment, Géraldine.

Nul besoin de plus commenter.

J’ai trouvé en ligne sa photo, ça correspond.:

 

PS. Je n’ai jamais été aussi virulent contre une personne. Mais trop, c’est trop. C’est une idiote.

 

 

la mémoire est belle

 

Je viens de dire à une confinée que l’oubli était une infamie; que celui qui n’a pas la mémoire de sa vie, de ses instants prodigieux ou communs, éblouissants ou primaires, anciens ou récents, sombres ou fulgurants ne mérite pas l’instant que l’air cosmique lui offre, à la seconde même de sa mémoire non reconnaissante du temps, des temps. du moment de son oubli.  Que celle ou celui qui effacent les « marques » n’est pas dans l’ordre des humains, peut-être même du monde, puisqu’aussi bien les végétaux, les minéraux ont cette mémoire. Même l’eau selon les homéopathes.

M’est alors venu le dialogue du Don Quijote, que j’avais commenté toute une nuit lorsqu’une femme m’avait déclaré qu’elle avait oublié la précédente passée avec moi.

J’étais jeune et présomptueux. Ce qu’il faut toujours être pour remettre les oublieux à leur place, presque méchamment.

L’oubli, disais-je, est une infamie. Pire, c’est une insulte. Une tare, un trou dans l’espace, plus que dans le temps.

Je le donne ci-dessous, le dialogue, je l’ai retrouvé dans ma bibli numérique

Extrait de: Miguel de Cervantes  « L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche »

« — Vous êtes railleur, Sancho, reprit don Quichotte, et, par ma foi, la mémoire ne vous manque pas, quand vous voulez l’avoir bonne.

— Et quand je voudrais oublier les coups de gourdin que j’ai reçus, reprit Sancho, comment y consentiraient les marques noires qui sont encore toutes fraîches sur mes côtes? »

 

PS. Ce billet est écrit à un instant où je me laisse aller. Et pour ne pas l’oublier, je l’écris, ce moment. Mais je ne transformerai pas ce mini-site en traité du développement de soi et vendeur de soupe de petits états d’âme. Juré.

 

Multiple, multiple.

Presque une suite du précédent billet (sur le temps et l’ondulation)

La mécanique quantique nous affirme, même si ce n’est pas frontalement, comme pourrait le faire un alchimiste, un partisan de l’hermétisme (la pensée) que la réalité est multiple.

C’est clair : les particules ne sont pas figées précisément dans un espace donné mais occupent plusieurs positions. On dit de leur nature qu’elle est ondulatoire. C’est donc le « flou quantique » que tous les physiciens, à l’époque de la découverte de la non-position des particules, de leur non-fixité considéraient comme intrinsèque aux seules particules et disparaissait au niveau (macroscopique) de la réalité observable sans appareil.

Le chat de Schrödinger (1935), la fameuse expérience de pensée (cliquer ici et revenir par flèche de retour du navigateur) allait bouleverser la donne, en démontrant qu’un système quantique peut engendrer à un niveau macroscopique des situations, en apparence absurdes, où un chat est à la fois mort et vivant. Si l’animal du départ est décrit par une onde, alors on se retrouve à l’arrivée avec une « superposition » de deux ondes : l’une décrivant le chat vivant et l’autre le chat mort. Le formalisme mathématique de la physique quantique impliquait donc bien une réalité multiple.

Tous les physiciens s’accordent désormais à le dire.

Pourquoi ce billet en forme de mauvaise vulgarisation de la physique quantique ?

Il part d’un étonnement;

Imaginez que l’on découvre que le cercle est carré.

Le monde s’arrêterait de penser à autre chose, y compris sur BFM TV. Même le Covid 19 passerait au second plan.

Alors, l’on ne comprend pas : on sait qu’il existe des mondes multiples qui coexistent et bougent ensemble.

Et on ne s’arrête pas la-dessus ?

C’est assez fou. Les hommes ont besoin de linéarité finie. Comme disent les cabalistes, nul ne peut concevoir l’infini (sauf l’infini lui-même qui pourrait s’interroger sur cause infinie de lui-même…

L’on ne peut donc concevoir des mondes multiples, une réalité multiple. Pourtant facile à imaginer. C’est même évident. Il suffit de se dire que si l’on passe d’un point dans l’espace à un autre point (du canapé au frigidaire) on occupe deux espaces successivement, mais uniques dans la pensée du « chez moi ».

Oui la réalité est multiple. Et nous sommes partout. C’est très simple.

Il n’est nul besoin de magie, d’alchimie, d’hermétisme (Hermès).

Il faut en faire quelque chose dans notre pensée quotidienne.

Imaginez que votre réalité multiple (non paranoïaque évidemment, mais le monde). Vos « expériences de pensée » se multiplient à la mesure de la multiplicité du réel.

On rêve nulle part et partout, vient de me souffler une amie…

Twist and bio

Saint-Augustin : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me pose la question, je sais ; si quelqu’un pose la question et que je veuille l’expliquer, je ne sais plus »

Non, il ne s’agit pas de compter les durs jours du confinement Covid-19.

Juste s’interroger sur la possibilité d’une autobiographie. Laquelle passe nécessairement par le temps. Les temps, si l’on préfère.

Différentes manières d’envisager de type de narration après avoir décidé si elle est « possible ». Question, au demeurant, assez creuse et certainement orgueilleuse. Celui qui la pose est, justement un poseur, un fanfaron, l’insignifiance de soi étant absolument une fanfaronnade, pour attirer le manant, et lui signifier sa faculté de dédain de soi, lequel, comme on le sait, est une manigance de faiseur.

Donc, on saute par-dessus la question de la possibilité, pour revenir à notre interrogation sur la manière et l’appréhension du temps.

Il y a d’abord le temps chronologique. Dit « diachronique » par les faux intellectuels. Pourquoi pas ? Mais assez ennuyeux. Le contraire de Woody Allen dirait une amie lointaine qui m’a appris, un soir où elle était très éméchée comment ce génie jonglait avec les moments pour les magnifier dans la cassure du temps linéaire, de la succession minutée. Je lui en sais gré, mais je ne sais plus où elle se trouve pour le lui dire. (Je reviendrai ici commenter le merveilleux « A rainy day in New York » qui met en joie les plus réticents aux bonds vitaux, mais je m’éloigne de mon propos sur le temps et la biographie)

Puis le temps multiple et simultané. Synchronique, dirait l’apprenti structuraliste. Concomitant d’un autre, parallèle et concurrent, mélangé sans être brouillon.

Des temps en bagarre contre celui unique et rond, « téléphoné », prévisible, m^me dans l’anecdote la plus folle.

Un exemple : le mélange narratif d’un Twist sur Chubby Checker, le jour d’une Bar Mitsva, première cigarette entre les lèvres, pour imiter Gabin, et une nuit avec une femme qu’on aime trop, dont on pleure le départ à l’heure du petit-déjeuner. Deux forces, les yeux clairs et les sens dans le frôlement, l’ondulation.

C’est ça : trouver un mot. Ici l’ondulation, pour faire venir les temps.

 

Je ne m’y mettrai pas avant longtemps. Je dois finir de m’interroger sur la possibilité d’une autobiographie, pourtant persuadé qu’elle mérite d’éclore sous la plume. Comme tous les mots qui viennent sans qu’on ne les attende

Individualisme/holisme

Les très-bien-pensants sortent presque leurs revolvers lorsque le nom de Chantal Delsol apparait quelque part.

Rangée d’emblée dans la « bande à Finkielkraut », ses contributions dans le Figaro et « Valeurs actuelles » la classent dans la famille des penseurs de droite qui osent dire presque l’infamie. Même si, on l’aura remarqué, depuis un certain temps, pas plus d’un an selon moi, les penseurs à la mode, prennent leur propre contrepied, tant par honnêteté que par stratégie (c’est selon),  pour s’approcher  ou revenir à des valeurs universelles et s’éloigner des poncifs éculés qui font des titres et rien d’autre. Ne restent, à vrai dire, que les tenants du paradigme « animaliste » (l’animal serait un « sujet de droit » et le droit des animaux un fondamental terrestre, une philosophie d’âne) pour tenter de refondre le dit universel dans un magma qui se dilate dans le vide de la pensée. Mais c’est une autre histoire, pas un billet. Plus.

Il est vrai que Chantal Delsol s’est définie, il y a longtemps, comme une « anticommuniste primaire », ajoutant « depuis toujours »

S’affirmant, par ailleurs, « anti-Mai 68 », « « libérale-conservatrice » C’est beaucoup et presque trop pour qui l’on sait. Directrice du  Centre d’études européennes, devenu Institut Hannah Arendt, qu’elle a fondé en 1993. C’est une européenne plus que convaincue, qui tente de trouver « l’esprit de l’Europe » partisane du fédéralisme.

C’est dans la défense de l’Universel qu’elle se révèle le mieux. Dans son livre « La nature du populisme ou les figures de l’idiot ! », elle écrit que « le populisme serait le révélateur des carences des démocraties occidentales à prétention universaliste et à visée émancipatrice qui tendent à mépriser l’enracinement dans le particulier (« idios », en grec ancien) ».

Ainsi, une femme de droite, l’assumant, catholique, disant ce qu’elle a à dire sur l’islamisme ou le PACS ou le mariage homosexuel. Fichtre !

Persuadé, à cette heure précise,  que la pensée à la mode est tenue par des gredins, faiseurs du rien, effaceurs des vérités (et du sentiment qui l’accompagne), on a voulu aller voir son dernier bouquin. Sans dire, pour laisser venir le lecteur, qu’il ne s’agissant pas de ma « tasse de thé ». On assume. Etant observé que, comme à l’habitude, de telles pensées (certainement dite « de droite », clament ce que la bien-pensance ne veut plus aborder, tout en le pensant en arrière mais peureuse de se voir vilipender par Libé et le Nouvel Obs qui pourtant ne se vendent plus.

Son dernier bouquin : « Le crépuscule de l’universel «  (Ed du Cerf);

Je colle un extrait de l’introduction :

« La nouveauté est celle-ci : nous trouvons en face de nous, pour la première fois, des cultures extérieures qui s’opposent ouvertement à notre modèle, le récusent par des arguments et légitiment un autre type de société que le nôtre. Autrement dit, elles nient le caractère universel des principes que nous avons voulu apporter au monde et les considèrent éventuellement comme les attendus d’une idéologie. Cette récusation, non pas dans la lettre mais dans son ampleur, est nouvelle. Elle bouleverse la compréhension de l’universalisme dont nous pensons être les détenteurs. Elle change la donne géopolitique. La nature idéologique de la fracture ne fait guère de doute : comme on le verra plus loin, c’est notre individualisme qui est en cause, avec l’ensemble de son paysage. »

Le sujet libre et conscient, autonome, fondement de notre philosophie du monde est ainsi renié, au profit du holisme, société du groupe, de la totalité hors de l’individu.

On cite encore :

« Dans toutes les sociétés, à la seule exception de celles occidentales modernes, les grands ou petits ensembles symboliques (familles, lignages, corporations, paroisses) détiennent autorité et pouvoir sur les individus. Ce sont ces corps qui font sens : et non les individus qui en font partie. Un individu fait sens à travers son appartenance à plusieurs corps intermédiaires. Dans une société holiste, c’est-à-dire dans toutes les sociétés humaines depuis le commencement des temps, les corps intermédiaires, quels que soient leur nom et leur origine, ne sont pas de simples agrégats d’individus. Mais des ensembles organiques, dotés de significations qui débordent le présent vers le passé et l’avenir, dotés de rôles et de responsabilités, et surtout, dotés d’autorité sur les individus. Un individu séparé de ses corps intermédiaires, « sans feu ni lieu » (comme on disait au Moyen Âge), ne peut pas, alors, revendiquer davantage d’existence qu’une bête. Car l’individu n’existe que par le rôle à lui dévolu dans les groupes. C’est son appartenance qui seule le dote d’un rang, d’un pouvoir, d’une reconnaissance, d’une responsabilité, bref de tout ce dont un humain a besoin pour exister. Il n’existe que parce qu’il se réfère à : il est référé au nom de : »

J’ai presque fini le livre et y reviendrai ^lus longuement, notamment, dans la concordance entre l’Occident et le sujet, puis la fameuse « mort de l’homme » le reniement du sujet dans la mouvance structuraliste qui a peut-être à voir avec une volonté, pour certains de revenir vers un passé holiste. Ce qui, c’est mon hypothèse, expliquerait l’article dithyrambique de Michel Foucault lorsque la « révolution des mollahs » en Iran a bouleversé la société.

Il ne faudra pas confondre la vision des Etats et leurs idéologues avec les paradigmes structuralistes ou justement holistes de la domination de la structure et  l’inclusion du sujet, au sens philosophique et ontologique (l’absence de sujet ici).

On méditera sur Sollers et Foucault, premiers holistes anti-sujets (Chine et Iran), curieusement ( ce n’est pas un hasard) assez libertins, (tout à leur honneur, comme s’ils voulaient faire oublier leur « propre sujet ». Mais psycho primaire pourrait-on dire. On réfléchit.).

La lecture attentive du bouquin de Delsol nous a fait revenir à celui de Jean François Billeter, lequel, dans son dernier livre « Pourquoi l’Europe. Réflexions d’un sinologue », met en lumière la « tradition politique chinoise » et le contraste qu’elle forme avec la conception de la liberté et de l’autonomie du sujet qui s’est développée en Europe.le sinologue défend les idéaux européens d’autonomie du sujet et de liberté politique. A l’échelle de l’histoire, c’est en Europe qu’est née l’idée de sujet autonome. » Voir Entretien : https://www.nonfiction.fr/article-10198-leurope-au-regard-de-la-chine.htm

Il précise dans cet entretien (le lien)  que « la Chine traditionnelle n’a pas connu l’idée du sujet autonome qui s’est affirmée progressivement en Europe moderne. Il y a eu des esprits autonomes en réalité, mais ils ont été considérés comme des êtres différents du commun des mortels et révérés comme des Sages »]. Le besoin de liberté est universel (là-dessus je rejoins Simon Leys, bien entendu), mais l’idée de liberté, essentiellement politique, est européenne. On ne peut donc pas dire que certaines figures chinoises ont « œuvré pour la liberté » – avant le 20e siècle. Depuis lors, il y en a eu, bien sûr, et il y en a aujourd’hui. Je ne dirai jamais que le désir de liberté est le transfert d’une idée européenne – puisque je considère ce désir comme universel. L’idée (politique) de liberté, par contre, est venue d’Europe. Toute l’histoire contemporaine de la Chine l’atteste. »

C’est donc bien dans la concordance entre Occident et individu (qui n’est pas un sujet au sens philosophique, Madame Delsol, Monsieur Billeter) qu’il, faut aller, magnifiquement, chercher la faille. Classique, mais enfin sur le tapis.

On revient, évidemment, très bientôt sur le « sujet ». La réflexion la plus urgente à mener.

 

Paradoxal, insolubilita…

Je ne connaissais pas le concept. Et venant de l’apprendre, je le livre ici

Le paradoxe de Moore, du nom de son inventeur,George Edward Moore.

« It’s raining outside but I don’t believe that it is » (Il pleut dehors, mais je ne crois pas qu’il pleuve).

Ou encore : « Je suis allé au cinéma mardi dernier, mais je ne crois pas y avoir été. »

Donc, un défaut logique de la construction de l’énoncé. Etrange et inutile. Contradictoire. Paradoxal, à vrai dire, du point de vue de la logique.

Une insolubilia que les philosophes et les logiciens et même les mathématiciens adorent pour éprouver leur capacités de raisonnement, d’analyse.

Comme celui du menteur dans le paradoxe d’Epiménide. Le menteur dit-il la vérité lorsqu’il dit « je mens » ?

Si vous cherchez en ligne, vous trouverez des centaines de pages sur le paradoxe de Moore, du point de vue analytique.

Mais relisez et tentez, comme j’ai tenté, de vous en tenir au mystère de la phrase qui vous laisse pantois. J’ai réussi.

Une jouissance brute du texte absurde qui se substitue à la froide analyse mathématique…

La jouissance est, proprement, reposante.

Renan, vilaine langue. Et les autres.

Le Samedi matin, c’et donc Finkielkraut. Et Finkielkraut, comme beaucoup, dès qu’il s’agit de rappeler ce qu’est une identité, une nation pour dire juste, convoque Ernest Renan ((1823-1892).

Comme tous le savent, puisqu’il s’agit de son texte le plus connu, Ernest Renan a écrit ou du moins a prononcé (c’est le texte d’une conférence) son fameux « Qu’est-ce qu’une nation » ? Un beau texte.

Son texte le plus élaboré. C’est lui-même qui le dit qui le clame en 1887   « J’en ai pesé chaque mot avec le plus grand soin. C’est ma profession de foi en ce qui touche les choses humaines, et, quand la civilisation moderne aura sombré par suite de l’équivoque funeste de ces mots : nation, nationalité, race, je désire qu’on se souvienne de ces vingt pages-là »;

De fait, il fait un sacré éloge, magnifiquement écrit de la Nation.

On peut citer un extrait (que beaucoup citent dans notre débat essentiel, il est vrai, de notre temps :

« La nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. […] Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. […] Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagne. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. »

Dans les débats actuels sur le communautarisme et l’identité française (on n’épilogue pas puisqu’on s’est juré il y a quelques années que ce site ne serait pas une tribune politique, même de mauvaise humeur), le texte vient et revient. Soit.
Mais beaucoup oublient que Renan, comme d’autres, ne faisait pas dans la dentelle, comme dit mon frère, lorsqu’il écrivait sur le peuple « juif », « sémite » comme il disait.
On cite encore :  Un extrait de son  Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, 1855 : « Je suis donc le premier à reconnaître que la race sémitique, comparée à la race indo-européenne, représente réellement une combinaison inférieure de la nature humaine. ».
Des mot qui ont donc sidéré les intellectuels juifs de l’époque.
Mais, tous, désormais, s’accordent à dire qu’il ne s’agissait que « langue », de comparer deux types de langues. Encore, soit.
On oublie, néanmoins de rappeler qu’à l’époque, la confusion a été de mise chez les antisémites et que certains considèrent même que le mot « antisémite » venir de là.
Puis on crie que Renan a été renvoyé du Collège de France après avoir publié  » La vie de Jésus « . Professeur au Collège de France, il a été suspendu  quelques jours après avoir donné son premier cours, jugé « offensant pour la foi chrétienne ».

Et que le même Renan, après s’être « libéré de son racisme » (je ne trouve plus la référence, celui qui l’a dit, c’est dans mes notes), avait affirmé que :  Le juif des Gaules… n’était, le plus souvent, qu’un Gaulois professant la religion israélite. », rangeant ainsi les juifs dans la normalité, et, partant, dans l’acceptable dirait une mauvaise « langue ».

On oublie encore que Renan, dans sa « Réforme intellectuelle et morale « (1871) avait considéré que : « La conquête d’un pays de race inférieure par une race supérieure qui s’y établit pour le gouverner n’a rien de choquant.

Long PS. Absolution de Renan. Il n’est pas le seul, Renan, à avoir « dit », étant précisé qu’en l’écrivant, je prends le risque de banaliser les mots qui ne seraient  rien devant le reste, grandiose. Ce que je ne crois qu’à moitié, du côté du plein et non du vide.

Voltaire « Vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition » (Dictionnaire philosophique). Ce n’est pas le-a seule attaque contre les juifs mais je n’alourdis pas le billet

Même si je ne peux m’empêcher de citer  encore :« C’est à regret que je parle des juifs : cette nation est, à bien des égards, la plus détestable qui ait jamais souillé la terre. » dans ce même Dictionnaire.

Notez que Voltaire ne déteste pas uniquement les juifs : ailleurs, dans Essai sur les moeurs et l’esprit des nations (1756) : « Les albinos sont au-dessous des Nègres pour la force du corps et de l’entendement, et la nature les a peut-être placés après les Nègres et les Hottentots au-dessus des singes, comme un des degrés qui descendent de l’homme à l’animal », « la race des Nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre ». Et dans son Traité de métaphysique : « Les Blancs sont supérieurs à ces Nègres, comme les Nègres le sont aux singes, et comme les singes le sont aux huîtres. »

Diderot : « Quoiqu’en général les Nègres aient peu d’esprit, ils ne manquent pas de sentiment. » (Encyclopédie, 1772.).
Jules Ferry. Le président du Conseil des ministres français déclare lors dans un discours, le 28 juillet 1885 : « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. […] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »

 

Léon Blum. Un discours à la Chambre des députés, le 9 juillet 1925; Il se déclare adversaire « du colonialisme en tant qu’il est la forme moderne de cet impérialisme », il ajoute cependant qu’il « peut y avoir un […] devoir de ce qu’on appelle les races supérieures, revendiquant quelques fois pour elles un privilège un peu indu, d’attirer à elles les races qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de civilisation ».  

Victor HugoDiscours sur l’Afrique (mai 1879) : « Que serait l’Afrique sans les Blancs ? Rien, un bloc de sable, la nuit, la paralysie, des paysages lunaires. L’Afrique n’existe que parce que l’homme blanc l’a touchée. »

Jean Jaurès. Discours à la Chambre des députés, le 20 novembre 1903 : « La civilisation qu’elle représente en Afrique auprès des indigènes est certainement supérieure à l’état présent du régime marocain. »  Mais attention, il veut une une colonisation « humaine « . Mais les juifs reviennent (encore eux) lorsqu’il dit à Tivoli, en 1898,  : « Nous savons bien que la race juive, concentrée, passionnée, subtile, toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n’est pas par la force du prophétisme, nous savons bien qu’elle manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corset, d’extorsion »

Gandhi :  « Les Européens veulent nous ravaler au rang des Nègres dont la seule ambition est d’avoir assez de vaches pour s’acheter une femme, et passer leur vie avec, dans l’indolence et la nudité » Les “kaffirs” (terme sud-africain nommant les Africains à la peau noire) :  peuple paresseux avec lequel il était désagréable de cohabiter : « À propos du mélange des Kaffirs avec les Indiens, je dois avouer que je le ressens très fortement. Je pense qu’il est très injuste pour la population indienne et que c’est même une taxe indue sur la patience proverbiale de mes compatriotes. » (15 février 1904.).

De quoi être à « CRAN »…

Non ?

K, le procés

Ceux, rares, qui, par ma volonté, s’aventurent ici, connaissent mon auteur préféré. Les amis et les femmes qui ont subi, à une époque, la dithyrambe exacerbée, le cri d’admiration devant le génie, sourient tant ils savent ce que veut dire l’exagération (la seule attitude humaine acceptable devant l’interrogation sur l’existence du monde, à la mesure de cet avènement).

Kafka, avant tous. Mille à nommer après lui.

Hier, j’ai un peu vilipendé un « recenseur » de livres (ceux sur Levinas)

Je m’en veux. Nul ne mérite l’opprobre. Ce n’est pas de notre fait si nous sommes nés et si nous pensons, bien ou mal, selon les autres qui pensent bien ou mal.

Alors, je suis retourné sur le site, cherchant, pour compenser et me déculpabiliser, un article qui serait le « pendant », et partant l’oubli d’une petite méchanceté sur celui qui a écrit. Il suffit d’écrire pour ne pas être effacé.

J’ai trouvé celui sur Kafka.

L’histoire de l’héritage de ses manuscrits, légués à Max Brod, son ami (Kafka ne publiait rien) est assez hallucinante.

Non pas tant sur le fait de savoir si ce qui est juif doit revenir à l’Etat d’Israel (c’est un débat tellement absurde qu’il ne mérite pas le questionnement ou l’analyse) mais sur la petitesse de la guerre autour de ces manuscrits.

Oui, une bibliothèque universelle construite sur la Lune ou Mars, les deux seuls planètes que l’homme peut atteindre en l’état, devrait exister.

Il est aussi vrai que la revendication de l’Allemagne sur les manuscrits de Kafka est assez incorrecte, presque malsaine. La langue d’écriture ne peut effacer une histoire. Les allemands ne peuvent s’en tirer à aussi bon compte.

Ainsi, au-delà de l’illégitimité philosophique ou ontologique de l’attribution des manuscrits à l’Etat d’Israel, je préfère cette solution. Absurde certes mais moins impérialiste et immorale au sens historique et hégélien que la remise à une bibliothèque allemande.

Je colle l’article, sans commentaire, y compris celui sur la locution presque perfide, de biais, à propos du sionisme. Il faut bien du grain (noir) à moudre aux ecrivants…

Vous pouvez revenir à cette introduction après la lecture de l’article. Vous comprendrez mieux ce que j’y écris.

« À qui appartiennent les manuscrits de Kafka ?

  • Date de publication • 08 février 2020

« Le devenir des manuscrits de Kafka après son décès éclaire ses sentiments et ses ambitions et, plus dramatiquement, des conflits de destination entre Israël et l’Allemagne.

Il est des manuscrits dont la circulation ne relève pas seulement d’une simple succession familiale délicate. Elle renvoie à des enjeux moraux, culturels et internationaux, quand ce n’est pas à un pan entier de notre histoire au XXe siècle. Bien sûr, on peut résumer ce genre d’affaire au problème du contrôle privé ou public d’une succession. Et on en connait beaucoup de ce type. Mais, s’agissant de manuscrits littéraires d’une grand valeur intellectuelle, d’écrivains clefs, dans le cadre d’une histoire mondiale dramatique, le commentaire ne peut se résoudre à de tels résumés. D’ailleurs, les faits l’interdisent souvent. Tel est le cas que nous soumet Benjamin Balint, écrivain, auquel on doit ce récit concernant le dernier procès de Kafka : plus précisément, le destin judiciaire des manuscrits légués par Kafka à son ami Max Brod.

Au-delà des détails de l’affaire, la question centrale posée par cet ouvrage est celle du devenir des archives d’un écrivain, qui plus est dépositaire des archives d’un autre écrivain célèbre. Faut-il, compte tenu de leur importance et des impératifs de la recherche , faire préempter ces manuscrits par une bibliothèque en mesure d’assurer leur conservation et leur exploitation à l’encontre des légataires, contre une famille expressément héritière ? Seule une bibliothèque, il est vrai, peut les mettre à la disposition du public. Mais dans la mesure où il n’existe pas (encore) de bibliothèque universelle, les envoyer dans une bibliothèque nationale, cela ne revient-il pas à nationaliser une propriété privée ? Pour autant, laissera-t-on les légataires vendre les manuscrits à titre privé, au risque de les voir partir chez des collectionneurs qui les enfermeront dans des coffres ?

Comment oublier, de toute manière, quel sentiment une littérature procure à une nation vis-à-vis d’elle-même ? On le sait aussi, les dépôts d’État des manuscrits sont investis d’une signification symbolique pour une collectivité. On y décide quoi archiver, comment trier, qui y aura accès. Et c’est par là que se renforce la vénération. Mais dans l’histoire que nous raconte Balint, une double difficulté survient : la littérature allemande précède l’État allemand, comme la littérature juive précède l’État juif. Il faut retenir cela pour aller plus avant.

Les pièces du dossier

– 27 juin 2016 : Eva Hoffe, 82 ans, fille d’Ester Hoffe, vit en Israël, où elle est prise pour une vieille folle et une opportuniste par la presse ; elle assiste à la fin d’une bataille légale, commencée 8 ans plus tôt.

– De quoi s’agit-il ? De la succession Max Brod (1884-1968), gardien, éditeur et maître d’œuvre des écrits de Franz Kafka ; il est lui aussi écrivain pragois, de langue allemande, ami de Franz, et héritier de ce dernier depuis 1924 (mort de Kafka).

– La question posée au tribunal : après le décès de Brod, sa succession, qui contient les manuscrits de Kafka, revient-elle à Eva Hoffe, par l’intermédiaire de sa mère Ester, elle aussi décédée, secrétaire et confidente de Brod, ou aux Archives littéraires de Marbach en Allemagne, qui souhaite les conserver, ou à l’État d’Israël, qui entend bien les prendre en mains ?

– Il y a longtemps, Brod, par ailleurs installé à Jérusalem, avait transmis son héritage à sa « Chère Ester, en 1945, je vous donne tous les manuscrits et les lettres de Kafka en ma possession ». Le legs avait été renouvelé en 1961 et homologué en 1969 ; car selon la loi d’Israël, les dernières volontés d’une personne doivent faire l’objet d’une ordonnance du tribunal des affaires successorales.

– Mais que contient véritablement le legs ? Les manuscrits propres de Brod, certes, mais aussi des manuscrits de Kafka ? Laisse-t-il à Ester le droit de décider ce qu’il en adviendrait après sa mort et dans quelles conditions ?

– En 1973, l’État d’Israël, préoccupé par la perspective qu’Ester vende les manuscrits de Kafka à l’étranger, intente un procès pour se les approprier. La demande est rejetée, et l’État ne fait pas appel.

– En 1988, Ester Hoffe met en vente des pièces originales : le manuscrit du Procès est acheté pour la bibliothèque de Marbach (Allemagne). Mais elle meurt en 2007, à Jérusalem, en léguant tout à ses filles, les manuscrits de Kafka et ceux de Brod.

– C’est donc maintenant dans les mains de Eva Hoffe que se trouve ce legs, et c’est sur elle que se concentrent les problèmes y afférents : à commencer par un nouveau procès autour de trois nouveaux juges et une poursuite de l’État d’Israël contre Eva pour détention des manuscrits de Kafka (et absence d’entretien). La bibliothèque de Marbach postule aussi.

– Pour l’État d’Israël, les manuscrits dont sa mère (Ester) a hérité appartiennent de droit à la Bibliothèque nationale de Jérusalem. La raison invoquée est qu’un auteur juif, même écrivant dans une langue non juive, appartient à l’État juif ; et que ces oeuvres ne sont surtout pas un trésor national allemand.

– Réponse de la bibliothèque de Marbach : Kafka est un auteur universel, et tous les auteurs juifs n’ont pas vocation à déposer leurs manuscrits en Israël.

– L’affaire prend fin le 7 août 2016 : Eva doit remettre la totalité de la succession Brod à la bibliothèque nationale d’Israël.

Un trophée historique ?

Évitons de rendre compte des arcanes judiciaires particulières de cette affaire. Elles sont précisées avec pertinence par l’auteur au cours de l’ouvrage. De ce point de vue, il est effectivement important de statuer avec précision sur les termes de la succession. Brod a certes donné, légué expressément, ses archives de son vivant à Ester, mais il a assorti son legs d’une précision, celle d’avoir à remettre les manuscrits de Kafka à des archives publiques. Cela entraîne, bien sûr, la contestation possible des dernières volontés d’Ester (le legs à ses filles), d’autant qu’elle s’est contentée d’entasser les archives (dans des coffres en banque, dans un frigidaire, sur un buffet sur lequel se pavanent ses chats, etc.). Était-elle simplement exécutrice testamentaire ou bénéficiaire du legs ?

N’insistons pas. Venons-en plutôt aux différents débats de fond qui ceinturent cette affaire, les procès, et surtout les enjeux d’une telle donation.

La Cour suprême d’Israël déclare que certains biens culturels sont si importants que même leur propriétaire légal n’a pas le droit d’en disposer à sa guise. Soit. Pour autant, Israël doit-elle posséder tous les artefacts culturels juifs préexistant à sa création, comme si tout ce qui est juif trouvait son aboutissement logique dans l’État juif. Et comme si la culture juive avait toujours été motivée par un élan concret vers Jérusalem.

La question est posée durant le procès, en tout premier lieu par la presse israélienne et par la presse internationale. Elle l’est d’autant plus que la postérité de Kafka en Israël est misérable, moins par fait de germanité que par fait d’aversion envers la culture diasporique préétatique. Effectivement, commente l’auteur, Kafka pouvait être l’exemple aux yeux de certains israëliens de l’impuissance et de la passivité politiques que les sionistes ont vigoureusement rejetées dans une partie de la diaspora. Il faut d’ailleurs attendre des temps relativement récents pour que des conférences, des cours, des noms de rue même, soient consacrés à Kafka.

Sionisme ou littérature ?

Que pouvait en penser Kafka ? Quel fut son rapport à Israël ? L’auteur reprend ce dossier en produisant les pièces nécessaires. Il retrace l’amitié entre lui et Brod. Brod fut, aussi, le premier lecteur des écrits de Kafka, et l’a promu auprès d’éditeurs, puisque Kafka fut toujours incapable d’assurer sa promotion. Il a fait jouer ses réseaux en sa faveur. Ils ont même projeté d’écrire de concert.

Il montre aussi comment l’un et l’autre ont été inquiétés par l’antisémitisme. Kafka relève que les Juifs sont considérés comme des Allemands par les Tchèques mais comme des Juifs par les Allemands. Il lit les articles antijiufs haineux des journaux tchèques, le cœur serré. Il a par ailleurs été témoin, jeune, de synagogues vandalisées (1897).

Mais les deux amis se sont orientés différemment à l’égard d’un potentiel État juif. Il fut bien un temps où la place du peuple juif et les aspirations politiques de Kafka comme de Brod allaient occuper une place centrale. Mais Kafka est toujours demeuré ambivalent envers le sionisme. « J’admire le sionisme et il me donne envie de vomir », écrit-il en 1913, tout en assistant à des réunions autour de ce problème. Il en débat, tout en restant en marge, il contacte des partisans, il apprend l’hébreu, discute avec Brod, fait des dons, des legs. Mais ne va pas plus loin. Peut-être faut-il, comme le fait l’auteur, mettre en parallèle la complexité de ses relations avec le sionisme et les tentatives échouées de mariage. Sans doute, deux manières jumelles de dire « nous », auxquelles Kafka se refusait.

La langue allemande

Sur ce plan, Kafka a fait l’expérience d’appartenir à une minorité (de langue allemande) dans une majorité tchèque au sein d’un Empire autro-hongrois hétérogène écartelé par les forces centrifuges des nationalismes rivaux, puis démembré, au profit de la création de la Tchécoslovaquie (Mazaryck). Gilles Deleuze a, sur ce fait d’un écrivain allemand de la Prague tchèque, des commentaires qu’il convient de relire (sur l’anomal notamment et sur le phénomène « minoritaire »).

Certes, sa rencontre troublante avec le Yiddish a transformé la relation entretenue par Kafka avec l’Allemand, sa langue maternelle, et l’a mis au défi de savoir s’il appartenait à cette langue, ou si cette langue lui appartenait. La langue allemande l’a-t-elle empêché d’aimer sa mère qui, mère juive, ne pouvait être une « Mutter » ? De toute manière, la montée du nazisme devait entériner la fin de la riche symbiose littéraire juive allemande qui avait sans conteste modelé les deux cultures, et de la longue histoire d’amour juive avec la langue allemande.

Il reste que le canon culturel de Kafka est entièrement immergé dans la littérature allemande (Goethe, Schiller…). Aussi pour les avocats de la bibliothèque de Marbach, Kafka était « allemand » parce que sa langue était allemande et que son art ne pouvait s’exprimer que dans cette langue. Sans doute. Mais peut-on être Allemand avant et après la guerre, de la même manière ? Après guerre d’ailleurs, dans l’ombre des ruines, des écrivains allemands voulaient repartir à zéro. Pour le Groupe 47 (dont Günter Grass), on ne peut plus écrire comme si rien ne s’était passé, et les écrits de Kafka devaient aider à ce recommencement. Mais Marbach ne voulait pas non plus paraître confisquer cet héritage. Kafka écrivait bien en Allemand, mais peu après l’Allemand devenait la langue des assassins. Reste à savoir si la culture juive allemande peut être extraite du contexte dans lequel elle a été produite. Et à Marbach se trouve le centre des archives de la littérature allemande, le plus gros fonds d’archives mondiales de cette littérature (dont 200 auteurs persécutés par les nazis, Hannah Arendt, Heinrich Mann, Stefan Zweig, etc.). La bibliothèque en question ne demandait pas la propriété légale des manuscrits, mais le droit de faire une offre, afin de conserver les manuscrits et de les transmettre au grand public.

L’ouvrage détaille avantageusement de très nombreuses questions centrales pour la vie littéraire internationale. Certes, Ester Hoffe abusait de son pouvoir sur les chercheurs et les biographes. Certes, il était possible de jouer sur le sentiment de culpabilité des Allemands. Mais Brod voulait déposer ses archives à Marbach. Et, à l’inverse, Israël voulait prouver que la vie juive pouvait se prolonger là et que le futur juif devait partir de là. Comment mieux dire qu’un tel héritage est devenu un instrument au service de diverses causes. Mais l’affaire est close, du moins sait-on désormais où se trouvent les manuscrits de Kafka récoltés par Brod ».

Levinas, encore Levinas

Dans toutes les pages en ligne, dès qu’il s’agit de tout et de rien, un peu dans l’intellectualité tout de même, vous trouvez du Levinas. Nom magique, s’il en est, pour les philosophes, les psychologues, les développeurs du moi, les psychanalystes, les courriers des lecteurs et les dossiers du mois.

Une pensée que tous trouvent « réjouissante » et surtout « ouverte », au sens où l’entendait Umberto Eco, susceptible donc d’être entendue différemment selon le lecteur, à compréhension « multiple », mais évidemment ancrée dans sa « vérité » intangible.

La publication en trois tomes de ses Œuvres complètes aux éditions Grasset (2009-2013) est absolument étrangère à cet engouement puisqu’aussi bien- je l’affirme, sans ambages- très peu le lisent et préfèrent le commentaire, tant il est vrai que, souvent ses pages tombent des mains, d’incompréhension ou de migraine  à l’oeuvre.

On peut  citer, entre mille, pléthoriques, adorés des lecteurs du Point, ceux qui nous aident « à comprendre » Emmanuel Levinas : Rodolphe Calin, Levinas et l’exception du soi, Dider Franck, L’un-pour-l’autre. Levinas et la signification, Raoul Moati, Événements nocturnes. Essai sur Totalité et infini , David Brezis, Levinas et le tournant sacrificiel.

Voilà qu’aujourd’hui, tard dans la nuit, j’ouvre l’excellentissime site « Nonfiction » qui nous présente, mieux que la « Vie des idées » les bouquins de philo ou d’histoire ou de littérature qui sortent, deux « recensements » de livres sur le Maître.

D’abord Sophie Galabru (une parente de l’acteur, on le signale pour éviter la recherche en ligne) qui affirme que « tout le discours philosophique de Levinas, depuis De l’existence à l’existant (1947) jusqu’à Autrement qu’être ou au-delà de l’essence (1974) et Altérité et transcendance (1995), se déploie dans le registre de la temporalité, comme son lexique en témoigne abondamment : l’instant (de 1934 à 1947), le temps et l’avenir (dès 1947), la diachronie (dès 1948), la fécondité (de 1948 à 1961), la passivité (dès 1948), la vieillesse (dès 1961), la patience et le passé immémorial (dès 1963), etc.

Le temps, donc une obsession de Levinas  comme le confirmerait Jacques Rolland qui rapporte que « tous les familiers de Levinas témoigneront que la thématique du temps était devenue sa question dans les dernières années, au point que certains ont pu supposer qu’un livre organique était en préparation » .

L’auteur de l’article devait être très fatigué lorsqu’il a « recensé » cet ouvrage. Je n’ai rien compris à ce qu’il écrivait. Ou ça devait être moi qui était épuisé d’une journée à trop lire…

Notez que l’auteur de l’article lui-même précise que :

« Le lecteur qui nous aura suivi jusque-là aura deviné que l’ouvrage que nous nous efforçons de présenter en termes aussi accessibles que possible n’est pas de lecture commode et qu’il s’adresse incontestablement à des connaisseurs chevronnés de Levinas, capables d’apprécier les avancées que constitue l’interprétation ici proposée. ».

On est stupéfait et on ne veut commenter de peur d’assassiner. On ne commente pas un livre incompréhensible de manière incompréhensible.

Le « recenseur » continue, en nous présentant une autre bouquin sur Emmanuel, celui de Corine Pelluchon (« Pour comprendre Levinas »), une philosophe  dont l’on s’est vite écarté dans nos lectures, rebuté et exaspéré par sa défense exacerbée de la « cause animale », insupportable dans ses paradigmes, y compris pour ceux qui aiment les animaux, mais qui n’en font pas des sujets de droit inaliénable. Autre débat.

Corine Pelluchon, elle serait plus « compréhensible (ce qui me semble normal pour celle qui veut nous aider « à comprendre »)

Des « termes simples et intelligibles de tous la pensée de Levinas ». Presque de la « vulgarisation »

Pour l’auteur de l’article (on a oublié de citer son nom, on le donne : Hicham-Stéphane Afeissa) , il s’agirait de « la meilleure introduction à la pensée de ce philosophe difficile ».

On attend donc après cette dithyrambe, un aperçu du bouquin, en espérant de la clarté et une étincelle qui nous amènerait à l’acheter (improbable).

Et bien non, on se cabre sur la contradiction entre la nourriture (une obsession de Pelluchon) et l’Ethique de Levinas.

Et on ne comprend toujours rien.

Alors on se dit que décidément, Levinas peut être illisible (pas toujours), que ses lecteurs ne l’ont pas lu ou  ne l’ont pas compris puisqu’en effet les commentaires sur le contenu sont imbitables.

On se calme et on lit du Chandler (Raymond).

On a un problème avec Levinas. Il faudra qu’on s’y mette pour expliquer le motif. On n’ose pas. Trop obscur le motif.

Je colle le lien. L’article s’intitule « Levinas et le temps de la réflexion » Dites-moi si vous saisissez. Pourtant quel bonheur que cette revue en ligne « non-fiction » !

Allez-y, vous ne le regretterez pas.

https://www.nonfiction.fr/article-10190-emmanuel-levinas-et-le-temps-de-la-reflexion.htm

PS. Certains, j’en suis certain, quand ils finissent de lire ce billet se demandent, lorsqu’ils n’ont jamais lu, qui est ce Levinas dont ils connaissent le nom et ce qu’il nous dit. Un commentaire d’humeur sur un commentaire creux ne peut les aider. Je reviendrai sur Levinas. Quand je serai très, très en forme.

 

 

 

Et maintenant…

Nouvelle conversation toujours téléphonique.

Cette fois-ci, après le langage, le style. Et, notamment, le style romanesque.Je dis que j’aime les romanciers qui prennent le lecteur par la main (si j’avais dit « par les yeux », ça aurait été lourd et faiseur). Ceux qui font toujours comprendre que nous lisons une histoire et que l’auteur nous la raconte d’emblée, frontalement.

On me demande un exemple. Je promets que j’y reviens par un mail. Et nous parlons de tout, sauf du coronavirus.

Eurêka ! Je me souviens.

Jean Rolin écrit comme ça. Je cherche, tombe sur ce roman si bien écrit (« Ormuz ») et suis encore subjugué par ce « Et maintenant…  » Le « si vous le voulez bien » m’avait épaté et m’épate toujours.

Pourtant ce n’est rien.Mais c’est tout. Le style et le sourire de la plume.Je colle un extrait. Du vrai texte.

« Et maintenant, si vous le voulez bien, nous allons nous rapprocher de la fenêtre, masquée jusqu’à présent par une double épaisseur de rideaux, à travers lesquels la fournaise du dehors parvient à irradier dans un rayon de plusieurs mètres à l’intérieur de la pièce climatisée. Si je les écarte, ces rideaux, une fois surmonté le choc – chaleur et lumière également implacables – causé par la mise à nu de la fenêtre, je découvre peu à peu, au fur et à mesure que mes yeux s’accoutument à cette lumière, et le reste de mon corps à cette chaleur, une vue assez vaste sur la partie de la ville qui s’étend le long du rivage. Au premier plan, des immeubles moins élevés que celui de l’hôtel Atilar dominent l’intersection de l’avenue Imam-Khomeiny et de la rue 17-Shahrivar, animées l’une et l’autre par une circulation incessante dont la densité varie selon les heures de la journée et connaît un pic en début de soirée. Un peu plus loin, sur la gauche, à la limite de ce qu’on peut voir par la fenêtre à moins de se pencher au-dehors, une mosquée inachevée, mais déjà de proportions imposantes, dresse ses deux minarets, hauts et grêles, au-dessus des allées couvertes du bazar. Sur la droite, la jetée de l’embarcadère – embarcadère d’où émanent, ou vers lequel convergent, à intervalles irréguliers, des vedettes assurant le transport des passagers entre Bandar Abbas et les îles de Qeshm ou d’Hormoz –, la jetée se divise en plusieurs branches dont la plus longue s’avance loin en mer. Celle-ci, presque toujours brillant d’un éclat qui fatigue la vue, est couverte de navires au mouillage, désarmés pour la plupart, le nez au vent, parmi lesquels un observateur averti pourrait s’étonner de découvrir deux cargos de marchandises diverses immatriculés respectivement à La Paz et à Oulan-Bator, deux capitales dont les ressources maritimes ou portuaires sont généralement ignorées.

Le son du sens

Une histoire m’est revenue alors qu’au téléphone, l’on discutait du langage et sa relation au réel.

Je me suis lancé dans une longue envolée sur le nominalisme, sur l’origine du mot et sa relation aux choses, convoquant Aristote et d’Ockham. Bref, classique et assez rébarbatif, même si mon interlocutrice, pourtant très savante, une intellectuelle presque de renom, semblait intéressée par ma réponse.

Elle est polie.

Puis, soudainement, j’ai évoqué la musique des mots qui pouvait autant avoir du sens que leur contenu, le ton étant un langage (je ne parlais pas de poésie. Trop facile).

Et, encore plus soudainement, m’est revenu l’histoire de ce juif très pieux, orthodoxe, priant plusieurs fois par jour à la synagogue et qui avoua un jour qu’il ne connaissait pas l’hébreu. Pas un demi-mot.

On lui posa alors la question de savoir comment il pouvait prier sans comprendre ce qu’il disait ou chantait.

Il répondit : « si je comprenais ce que je dis, je ne prierais probablement plus ».

C’est une merveilleuse réponse.

Je me suis entendu dire, avant, vite, de raccrocher qu’il s’agissait du choc de l’infini contre la nature finie du mot compris ou saisi, que la compréhension ne pouvait être « sublime », qu’elle abrogeait le mystère, seule manière, pascalienne, donc paradoxalement insensée, de lire ou voir le monde…

Vous comprenez pourquoi j’ai vite raccroché ? L’emphase m’avait rattrapé. Je l’aime et la fuis.

PS. Le propos ici n’est pas défendre la prière en hébreu ou en latin (bien que : la traduction d’une prière en français dégénère sa construction et son efficience, surtout pour l’hébreu). Juste dire l’immense importance de la musique et du mystère qui l’enlace, qui met les mots en suspens, comme les anneaux de Saturne autour de la vérité. Un sens hors du sens. Désolé pour le titre à la « Libé ». Je le garde.

Kairos d’occasion

Le titre est curieux. On dirait une annonce de vente d’une automobile de marque Renault, aux noms compliqués, choisis par des publicitaires savants et accrocheurs..

Mais non, c’est juste un rappel, pour un adolescent , de ma famille, qui ne connaissait pas Kairos, que dans une envolée de fin de soirée, j’ai été amené à prononcer, en ajoutant « l’occasion ».

« L’Occasion » est effectivement une divinité allégorique.
Kairos est le dieu de l’à-propos, qui préside au moment le plus favorable pour réussir dans les entreprises.
On la représente, très bizarrement, comme un jeune homme qui a une touffe de cheveux sur le devant de la tête, mais chauve par derrière. Un de ses pieds repose sur une roue rapide, l’autre est en l’air. Sa main droite tient un rasoir.

Symboles du « fugitif », l’occasion étant fugitive, il faut la saisir dès qu’elle s’offre à nous, et « trancher » tous les obstacles. »

Non, ces billets ne vont pas se transformer en leçons de mythologie grecque.

Mais le rasoir qui tranche les obstacles mérite qu’on s’y arrête. C’était l’occasion de s’y référer.

Pluralité des vérités

Personne ne va me croire. Et pourtant j’affirme (c’est le cas de le dire) que c’est la pure vérité.

J’ai reçu un message d’un numéro inconnu, qui ne figure pas dans les contacts, et  que je reproduis ci-dessous :

«  Il est difficile de dire la vérité, car il n’y en a qu’une, mais
elle est vivante, et a par conséquent un visage changeant. »
Franz Kafka, Lettres à Milena »

Et aucun commentaire. Je l’affirme encore.

Alors, je relis. Qu’a-t-on pu vouloir me dire ? Et qui ?

Un membre de ma famille, fine connaisseuse des mystères des âmes, m’affirme que ça ne peut être qu’une femme. Et, certainement, a-t-elle ajouté, une femme qui veut me dire quelque chose.

Je l’ai traité de Madame Lapalisse.

Moi, je crois que c’est une erreur de transmission. Certainement un féru de citations qui les envoie à ses amis.

A ce propos, il faut dire qu’il est difficile de citer. Car il faut commenter. Et la partie est dure si on ne veut paraphraser.

Ici, je ne commente pas, s’agissant d’une erreur numérique.

Mais j’aurais pu dire que Kafka, pourtant génial est, ici, un peu faible.

Il n’y a pas qu’une vérité. Il est donc normal que son visage change…

Ce relativisme est exécrable.

 

 

 

Singer, libre-arbitre, humain, trop humain…

J’ai pu retrouver l’entretien paru dans les Cahiers de l’Herne consacré à Isaac Bashevis Singer.

Il s’agit, encore du libre arbitre, sujet récurrent, s’il en est, ici.

À vrai dire le sujet est venu dans une discussion élémentaire hier et je faisais référence à l’écrivain, à sa vision que je qualifiais de « simpliste » de la notion.

Je n’ai pu, sur le moment, retrouver le texte de IBS.

Évidemment, IBS est tout sauf simpliste. Sauf que seule, désormais, la minuscule provocation permet l’écoute ou la colère féconde.

N’empêche que la vision « tautologique » de IBS de ce qu’il nomme l’humain règle le problème par une pirouette que les adorateurs du « moi » glorifient. Une pirouette trop facile que de dire « j’en parle, donc ça existe ». Ou encore « je parle donc je suis ». Et enfin « je parle, donc je suis ».

Je commenterai plus longuement dans un vrai billet.

Mais, soit. L’humain est unique.

Vous aurez noté que je fournis ici les armes aux pourfendeurs de Spinoza.

Maso…

Mais relisez le billet sur Rosensweig et les deux chemins, le doute.

Il est inutile de se braquer sur une idéologie…

I.B.S. : D’après Spinoza, dans l’univers, il n’y a pas d’erreurs. Elles n’existent que du point de vue de l’homme. Vous ne diriez jamais, par exemple, qu’un animal en a commis une.
C’est un concept humain, uniquement humain. Nous ne dirions sûrement pas qu’une pierre fait une erreur en tombant d’un toit. Parce que nous supposons que l’homme dispose de son libre arbitre, nous pouvons dire : « Ici, il s’est trompé. » La vérité, c’est que croire au libre arbitre est un impératif absolu. On ne peut pas vivre sans y croire. Bien sûr, rien ne nous empêche de dire cent fois qu’il n’existe pas, tout comme nous pouvons dire que la gravité n’existe pas. Or nous marchons quand même sur la terre, nous ne nous envolons pas dans le ciel. Le simple fait de parler des erreurs humaines est la preuve que nous croyons à la liberté de choix chez l’homme.
R.B. : En rapport avec la notion du libre arbitre, vous citez souvent Schopenhauer qui croyait en une volonté aveugle qui serait le « moteur » de la Nature. Si je ne me trompe, pour Schopenhauer, génie équivalait à « objectivité », ou capacité à ne pas subir les effets de cette volonté.

I.B.S. : Schopenhauer est plein de contradictions, mais il est quand même merveilleux. C’est un génie. Je ne suis pas d’accord avec lui quand il dit que la volonté est aveugle. Je pourrais l’être sur la « chose en soi » qui serait volonté mais je ne crois pas un seul instant qu’une puissance aveugle pourrait créer une amibe, une fleur, ou un homme. Ce que j’admire chez Schopenhauer, c’est son courage à être pessimiste. Presque tous les philosophes ont essayé d’une façon ou d’une autre de peindre un univers merveilleux et de donner aux humains des espérances qui n’étaient rien d’autre que des vœux pieux. Lui a eu le courage de dire que nous vivons dans un monde où règne le mal. En ce sens, il ressemble aux kabbalistes. Eux aussi parlent de l’univers comme d’un repaire de démons, le plus bas de tous les mondes. La seule différence, c’est qu’eux disent qu’il est le maillon le plus faible de la chaîne divine, sauf si nous faisons un effort pour vivre dignement. Les kabbalistes croyaient au libre arbitre quand ils disaient que si les hommes se conduisaient bien, la chaîne de la création se maintiendrait. Mais Schopenhauer n’a jamais pris cette direction-là. D’après la Kabbale, Dieu en donnant à l’homme le libre arbitre compensait le fait de l’avoir créé dans le plus bas de tous les mondes. Schopenhauer est un fataliste. Malgré tout, il affirme que l’intelligence peut illuminer la liberté de choisir, la tempérer, et même en inverser le cours. Cela peut sembler être un compromis tortueux mais il prouve une grande compréhension de la condition humaine.
Ce que j’aime aussi, chez lui, c’est qu’il était un merveilleux écrivain, un observateur avisé des affaires des hommes, un grand psychologue. Il connaissait admirablement les passions humaines. Ceux qui croient en Hegel détestent Schopenhauer, tout comme Hegel l’aurait haï s’il l’avait connu. Schopenhauer méprisait Hegel parce qu’il donnait de faux espoirs à l’humanité. Son Zeitgeist n’était rien d’autre qu’une idole, une phrase, la croyance que les rois et les politiciens peuvent venir à bout de tous les maux. Et n’oubliez pas que c’est sur le terrain de Hegel que Marx a poussé. Schopenhauer n’avait pas de disciples, sauf peut-être Hartmann, qui mériterait un chapitre à lui tout seul.

La bévue de la nostalgie de Kundera

Dans L’Art du roman, Milan Kundera écrit:

« Au Moyen Âge, l’unité européenne reposait sur la religion commune; à l’époque des temps modernes, elle céda la place à la culture (art, littérature, philosophie). Or, aujourd’hui, la culture cède à son tour la place. Mais à quoi et à qui ? Quel est le domaine où se réaliseront des valeurs suprêmes susceptibles d’unir l’Europe ? Les exploits techniques ? Le marché ? La politique avec l’idéal de démocratie, avec le principe de tolérance? Mais cette tolérance, si elle ne protège plus aucune création riche ni aucune pensée forte, ne devient-elle pas vide et inutile? L’image de l’identité européenne s’éloigne dans le passé. Européen: celui qui a la nostalgie de l’Europe. »

Kundera a, en réalité, inventé le « nostalgisme« . 

Il n’a pas tort. Sans nostalgie, le sentiment ne laisse rien passer dans l’écorce du cuir de rhinocéros que doivent se fabriquer, constamment, les humains d’un monde désincarné. A vrai dire une écorce qui ne laisse rien passer et qui laisse corps et cerveaux dans le vide, le sport, le fait divers.

La valeurs d’unité de l’Europe ? Justement la nostalgie.

L’Européen n’est pas celui qui a la nostalgie de l’Europe. L’Européen est un nostalgique tout court. Sa force. Ce qui est autre chose que la « nostalgie de l’Europe », concept creux et vain.

 

Romains, pas grecs. On se moque de la philosophie.

Dans son excellent ouvrage sur l’immense Lucrèce que nous citons souvent ici (Lucrèce. Archéologie d’un classique européen, Fayard), Pierre Vesperini affirme que les Romains d’une manière générale étaient réfractaires à la philosophie. Ils n’y croyaient pas (p. 106), s’en moquaient allègrement (p. 107), n’avaient pas de convictions philosophiques (p. 108). Or Lucrèce, l’inventeur, dans la lignée d’Epicure, du matérialisme philosophique, est romain
Mieux. Si les Romains, soutient l’auteur, n’avaient pas besoin de philosophie, c’est qu’ils ne craignaient nullement ce dont Lucrèce enseignait qu’il n’y avait rien à craindre. Leur loisir était de s’amuser à étudier des questions savantes, et c’est cela, rien d’autre, qu’ils demandaient aux philosophes. Mais la philosophie au sens propre, ils s’en moquaient, pour la bonne raison qu’ils ne craignaient pas la mort ni les dieux, et vivaient dans le plaisir. Des épicuriens naturels. Heureux Romains ! Les dieux ? Les Romains savaient très bien qu’ils ne se soucient pas de nous (p. 177). La mort ? Matérialistes, ils tenaient tous l’Achéron pour une fable.
En réalité, des bobos, ces romains qui trompaient leur ennui en s’amusant avec la question philosophique, hors des réflexions doctrinales, qu’ils considéraient avec méfiance ou ironie. Pierre Vesperini replaceLucrèce dans cet espace sans philosophie.Mais ce n’est pas notre propos ici.On se pose juste la question de savoir si la philosophie n’est pas plus une jouissance de la question posée qu’une discipline de la recherche d’une solution ou d’une prétendue sagesse.La réponse à cette question banale, peut défaire les noeuds inutiles et les affres, les tourments des idées qui cabriolent dans tous les sens, pour tomber dans des flaques sans fond ni fin.Jouissance de la théorie ? Sans solution ? Un peu comme l’idée de l’infini, inconcevable, ou de l’origine du Monde, dans une causalité de la causalité impossible à imaginer dans les canons humains ?Et si l’on affirmait, pour en finir avec le tout, que seul le plaisir intense du massage des idées, leur trituration jouissive, entre les autres plaisirs matériels ou charnels, suffit à remplir une case qui rstera toujours vide ?On arrête. On va désespérer les déprimés.