la mort et le feu

C’est dans la cour de la maison que se trouve le récipient. Une construction de briques, cylindrique, à peu près un mètre de hauteur, recouverte d’une sorte de ciment gris, forcément sale. Sur le dessus, un couvercle amovible en ferraille, peut-être du laiton.

C’est là que le rabbin jette la volaille après lui avoir strictement tailladé le cou, par une lame de rasoir ficelée à un manche d’un bois rugueux.

Le religieux repose le couvercle et dit au petit garçon d’attendre.

Lui est debout et tend l’oreille. Le poulet se débat encore. Puis plus aucun bruit. Il n’ose avertir le rabbin qui est entré dans sa maison.

La chaleur est étouffante. Les météorologues parisiens ont évoqué à la radio un été « douloureux » pour les nord-africains. Le mot l’a enchanté.

Il s’assied sous l’arbre. Le rabbin doit être debout, au milieu d’une chambre, volets baissés, à psalmodier une prière. Puis, en pouffant de rire, il l’imagine, caressant les jambes d’une jeune domestique alors que son épouse dort dans la chambre à côté. Il exagère.

Pas moins de vingt minutes à attendre. Mais peu importe, tous savent qu’il est chez le rabbin. Le village est sûr et les enfants libres.

Le rabbin est revenu, a soulevé le couvercle, s’est emparé du volatile, l’a essuyé, lui a ligoté les pattes avant de le tendre au garçon qui lui sert la monnaie. Toujours deux pièces.

Le poulet est désormais dans un couffin, chaud et parfaitement mort.

La tante le pose sur la table de la cuisine. Lui est debout, les bras croisés.

Elle lui caresse les cheveux. Il sourit. Elle lui rappelle que le lendemain, c’est un jour de boulanger. Il doit venir vers 10 heures. La pâte aura levé.

Les poulets tués par le rabbin et les pains à cuire dans le petit four du boulanger.

C’était l’enfer, lui a dit un jour Anna, la Mort et le Feu.

Non, lui a-t-il répondu. La joie, la joie…

Atome et intentionalité, Lucrėce

J’avais dans un précédent billet loué le chef-d’oeuvre de Lucrèce ( « Rerum natura », De la nature des choses), à la gloire d’Epicure et qui inaugurait une vision matérialiste de l’Univers, hors de la superstition…

D’abord très beau, dans son organisation sémantique.

Mais surtout un des résumés le plus lumineux d’une philosophie, tellement en avance sur son temps, eu égard aux connaissances scientifiques de l’époque, qu’elle laisse pantois (Des siècles avant que Robert Boyle ne fasse la suggestion radicale que les blocs constituants de la matière n’étaient pas l’air, le feu, l’eau et la terre, mais les atomes)

Épicure (341-270 av. J. C.) affirmait, en effet, que tout était composé de minuscules atomes indestructibles se bousculant dans l’espace vide.(Atomisme)

Lucrèce va plus loin, en adoptant une conception exclusivement naturaliste des choses, un monde radicalement mécanique et sans but. Ce que l’on nomme une non-intentionnalité.

Les hommes ne sont pas le jouet de l’humeur des dieux, le destin n’existant pas. Sans surnaturel, sans puérilité.

Une conviction philosophique. Hors de la superstition..

Mais pourquoi revenir sur Lucrėce ?

Simplement pour compléter mon billet sur les grecs et les émotions contre la raison. Ici, un « poème  » nous donne une « vision du monde » qui ne se concentre que sur le monde et non un sentiment ( la rationalité)

Ce que nous disions : une conviction qui est une théorie, au sens kantien, qui vaut mieux que l’injonction à la raison et les impostures subjectivistes de la concentration autour du « moi ». Lequel, inéluctable pour exprimer, a besoin de respirer dans les grands airs, loin des pores de sa propre peau.

Merveilleux Lucrèce. Et que vive la Théorie !

Le genre personnel

La parution prochaine du bouquin d’Alain Finkielkraut (« A la première personne » Editions Gallimard) nous a fait sortir un texte de 1905 que j’avais en magasin, écrit dan la revue littéraire de la Revue des deux mondes, sur le « personnel » et le « je ».

Je l’offre ici. Lisez, c’est époustouflant, de tous les côtés où l’on se place.

 

René Doumic
Revue des Deux Mondes, 5e période, tome 27, (p. 926936).
 

 

« Revue littéraire – Le roman personnel

Naguère, dans leur course éperdue à la recherche de la meilleure définition du romantisme, Dupuis et Cotonet rencontrèrent sur leur chemin le genre intime. Cette découverte les occupa pendant toute l’année 1831. Par malheur, et comme ils s’en plaignaient au directeur de cette Revue, ils ne parvinrent jamais à (distinguer nettement les romans intimes des autres romans. « Ils ont deux volumes in-octavo, beaucoup de blanc, il y est question d’adultères, de marasme, de suicides, avec force archaïsmes et néologismes ; ils ont une couverture jaune et ils coûtent quinze francs ; nous n’y avons trouvé aucun signe particulier qui les distinguât. » Le « roman personnel » est proche parent du roman intime, et M. Joachim Merlant, qui vient de lui consacrer une étude assez superficielle [1], a noté quelques-uns de ces « signes particuliers » que n’avaient pas aperçus ses deux notoires devanciers. Il est fâcheux qu’il manque à ce livre un certain degré de clarté ; l’idée directrice s’en dégage mal ; le point de vue auquel s’est placé l’auteur ne laisse pas apercevoir l’intérêt historique de la question. « Le roman autobiographique, écrit-il, nous apparaît comme une variété du roman moral ; il s’est développé en même temps que le roman d’éducation ; il n’est pas étranger au roman de mœurs, il en dérive, il en est la forme la plus vivante et la plus concentrée. » Et ailleurs : « Le roman autobiographique n’a pas été autant un genre littéraire qu’il n’a été une manière de moraliser. » Le fait est que, dans son examen de chacun des exemplaires fameux du roman personnel, M. Merlant s’efforce surtout d’en développer le contenu moral. Et cela n’est pas sans surprendre un peu dans une étude qui devait être avant tout un chapitre d’histoire littéraire. Toutefois, en réunissant un certain nombre d’utiles indications éparses dans ce livre, en profitant aussi des fines analyses que contient l’ouvrage bien connu de M. André Le Breton sur le Roman au XIXe siècle, nous pourrons esquisser la solution de quelques-uns des problèmes que soulève ce sujet. Quelle place occupe le roman personnel dans l’histoire du genre ? A quelle date et dans quelques circonstances le voit-on apparaître ? Quelles formes différentes a-t-il revêtues ? Quels rapports soutient-il avec la poésie lyrique ou les autres variétés de la littérature romanesque ? Sous quelles influences a-t-il succombé ? D’où vient qu’à plus d’une reprise on l’ait vu renaître ? Ce sont là autant de questions dont on aperçoit aisément l’intérêt.

Le roman personnel est essentiellement celui où l’écrivain se confond avec son personnage principal. Soit qu’il emprunte aux souvenirs de sa propre existence un épisode dont il se borne à mettre sous nos yeux le récit, soit qu’il imagine une aventure fictive pour y encadrer son être moral, c’est toujours lui qui est en scène. Il fait au public les honneurs de sa vie intérieure. Il se raconte. Il se confesse. Ce parti pris de concentrer sur lui seul toute l’attention a pour conséquence que l’ordonnance générale du récit en soit toute modifiée. Les autres personnages admis à y figurer n’ont de rôle que par rapport à lui ; au surplus, il les élimine autant que possible, en sorte qu’on aura des romans à deux personnages, comme Adolphe, et même des romans où le héros reste tout seul en face de lui-même, ce qui est le cas d’Oberman et de René. L’écrivain n’aperçoit l’humanité tout entière qu’à travers son humeur et ses dispositions actuelles, et ses jugements ne sont que l’écho et le prolongement de ses émotions. Ce genre, — consacré par des chefs-d’œuvre, — s’est développé chez nous dans les premières années du XIXe siècle. La période la plus brillante de son histoire est celle qui va de 1802 à 1816, et qui commence avec Delphine pour aboutir à Adolphe, en passant par Oberman et René. Après 1830, il trouve un regain de faveur ; c’est le temps de Volupté, d’Indiana, de la Confession d’un enfant du siècle. Mais déjà dans la littérature romanesque d’autres tendances prévalent, qui l’emporteront sur la tendance personnelle. Ou, pour mieux dire, le roman, après cette excursion sur des terres qui ne sont pas les siennes, prend conscience de lui-même, et revient à sa destination naturelle.

Il est aisé de voir en effet que, pour devenir personnel, le roman est obligé de dévier et de s’écarter de sa définition. Car on a coutume de dire que le roman est le genre le plus souple, qu’on y peut faire tout entrer, et qu’il admet tous les sujets comme toutes les manières de les traiter. C’est une théorie commode et qui est assurée de recueillir le suffrage de tous les romanciers. Combien sont-ils qui ne se sont faits romanciers que pour être libres de suivre leur seule fantaisie ! Mais il y a quelque chose de supérieur à la fantaisie de chaque écrivain, si grand qu’il puisse être, et c’est la loi du genre, c’est l’idée qui tend à s’y réaliser et qui par sa permanence fait l’unité de son développement et rend compte de ses modifications, de ses progrès ou de sa décomposition. Le roman dérive de l’épopée, il confine à l’histoire : c’est dire qu’il est, de sa nature, impersonnel. C’est le caractère que M. Brunetière déterminait justement, lorsqu’il écrivait, à propos des romans de Mme de Staël : « Le roman est avant tout l’imitation de la vie moyenne ; la vérité en est faite surtout de l’intelligence des intérêts ou des sentimens des autres, et on n’y atteint, comme en tout, le premier rang, qu’à la condition de savoir- s’aliéner soi-même. » Pendant tout le XVIIe et le XVIIIe siècle, le roman, quelles que fussent d’ailleurs ses imperfections au temps de Mlle de Scudéry, et quelle que fût la part de lui-même qu’engageât dans son œuvre l’auteur de la Nouvelle Héloïse ou celui de Manon Lescaut, s’était, d’une façon générale, conformé à cette loi. Sous quelle pression et par quels degrés va-t-on le voir s’en écarter ?

Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, et à l’appel de Rousseau, l’orientation de la littérature avait changé. De classique, c’est-à-dire d’impersonnelle qu’elle avait été, elle devenait personnelle et romantique. Le Moi qu’on avait si longtemps caché, contraint, étouffé, réclamait sa revanche. Le lyrisme était dans les cœurs et dans les esprits. Il était en quête de ses moyens d’expression. Il cherchait un genre propre à le recevoir. La poésie n’était pas encore en possession de sa langue et de son rythme. Le théâtre, même anémié, n’avait pas cessé d’être sous la discipline ou sous le joug de la tragédie. Seul le roman offrait un terrain favorable. Il s’y était produit une nouveauté qui ne modifiait encore que la forme, mais qui pouvait servir de préface à une modification plus profonde. Depuis que Courtils de Sandras avait publié de prétendus Mémoires de M. d’Artagnan, le roman affectait volontiers la forme des Mémoires, du récit personnel. C’était pour l’auteur non pas une occasion de se confesser au public, mais un procédé en vue de donner l’illusion de la réalité. Le « je » apparaît dans Gil Blas, dans Manon Lescaut, dans la Vie de Marianne, dans le Paysan parvenu. Le succès de Clarisse Harlowe et de la Nouvelle Héloïse met à la mode le roman par lettres. Ajoutez qu’un goût essentiel à notre race réclamait de nouveau satisfaction. Nous sommes, nous autres Français, curieux de l’intérieur des âmes : nous voulons savoir ce qui s’abrite dans les replis de la conscience et ce qui se dérobe au plus profond des cœurs. Cette analyse psychologique, dont avait vécu notre tragédie, comme les livres de nos moralistes, avait été négligée par la littérature du XVIIIe siècle. Elle faisait sa rentrée dans le roman. Mais si l’on recommence à sonder les cœurs, sur qui, mieux que sur nous-mêmes, pourrions-nous faire ce travail d’analyse ? « Connais-je quelqu’un aussi bien que je me connais ? demande Restif de la Bretonne. Si je veux anatomiser le cœur humain, n’est-ce pas le mien que je dois prendre ? » Enfin l’avènement d’une société qui ignore les scrupules d’antan permet bien des nouveautés qui jusqu’alors étaient tenues pour impossibles. Jadis on eût trouvé du plus mauvais goût d’entretenir le public de ses affaires privées et de l’initier à ses misères intimes. Mais le goût, les convenances, la politesse sont autant de conventions qui ont craqué avec l’ancien ordre social. — Ainsi par l’emploi du récit à la première personne et du roman épistolaire, par le retour à l’analyse morale, par la rupture des entraves traditionnelles, les voies étaient préparées. Le sillon était tracé : le Moi s’y est précipité. Et la vogue du roman personnel s’est déchaînée.

A vrai dire, ce qu’on entend désormais par psychologie est exactement le contraire de ce qu’on avait jusque-là désigné de ce nom. Nos moralistes s’étaient efforcés de donner du monde et de la vie une interprétation valable pour tous, de démêler à travers les variétés individuelles les traits communs, et d’atteindre, suivant le mot de Montaigne, à la « forme de l’humaine condition. » Maintenant au contraire, on néglige tout ce fonds commun, pour ne s’attacher qu’aux singularités. Ce sont elles qui intéressent. On ne veut pas être confondu avec la foule : ce qui nous en tire, mérite seul l’attention : « Personne n’a souffert comme toi, » dit Charlotte à Werther. « Peut-être nul homme n’a-t-il éprouvé tout ce que j’ai senti, » dit Oberman, et il s’en sait gré. Pour se déterminer et se poser, le Moi estime que le seul moyen est de se séparer de la communauté, et de s’en distinguer. Tel est justement le premier caractère des romans personnels : on ne nous y présente qu’une humanité en dehors des voies communes, que des types d’exception.

Toute singularité est une monstruosité. Tout écart de la règle crée un danger de maladie. Il serait aisé de montrer que les héros du roman personnel, à quelque titre que ce soit, sont tous des malades. Ils ont d’abord la maladie de l’orgueil, l’hypertrophie du Moi. Delphine brave l’opinion ; c’est dire qu’elle a assez confiance en elle-même, en sa valeur morale et en la fermeté de son jugement, pour s’opposer au sentiment de tous et pour s’affranchir de règles qui ont été lentement élaborées pendant des siècles par le travail de la conscience universelle. Corinne ne cesse de se décerner à elle-même le titre de femme supérieure ; et non seulement elle ne doute pas un instant de cette supériorité, non seulement aucun instinct ne l’avertit que cette supériorité, fût-elle réelle, se réduirait encore à de bien minces avantages, mais elle croit que cette supériorité l’élève au-dessus des règles de vie usitées pour le commun des mortels. Lélia aura même admiration pour son propre génie, et même confiance en soi. Oberman, c’est, à prendre le mot dans son sens littéral, l’homme supérieur, le surhomme. Toute la doctrine du surhomme est déjà en germe dans les romans personnels, et Nietzsche a pu l’y aller reprendre. Si René, par apitoiement sur ses maux, se qualifie d’enfant débile, il a soin de se faire décerner par Chactas l’épithète de « grande âme. » Et si Adolphe s’accuse de faiblesse, il garde à part lui la conviction que c’est une faiblesse distinguée dont peu d’hommes seraient capables. L’orgueil est le mal initial qui domine toute la psychologie de ces héros drapés dans l’admiration d’eux-mêmes.

Et la maladie chez eux prend toutes sortes d’autres formes. Werther finit par le suicide. Or on souffre d’aimer et on se désespère d’avoir perdu celle qu’on aime : on ne se tue pas par amour. Les amoureux qui se tuent, c’est qu’ils portaient en eux et mûrissaient depuis leur naissance ce dégoût ou cette horreur de la vie pour laquelle le dépit amoureux a seulement été une occasion de se manifester. Oberman est la confession d’un homme qui, physiquement, était un infirme. Cette infirmité se traduit dans l’ordre moral par les hésitations, les incertitudes, l’impuissance à fixer sa propre pensée, à retenir sa propre personnalité qui sans cesse se dissout et lui échappe. C’est par ce côté morbide qu’Oberman, trente ans après l’apparition du livre de Senancour, continuait de séduire une génération pour laquelle Sainte-Beuve portait la parole. Le critique notait, dans la Préface de l’édition de 1833, cette disposition mélancolique et souffrante du pauvre héros, l’effort fatigué de ses facultés sans but, son étreinte de l’impossible, son ennui. « Ce mot d’ennui, pris dans l’acception la plus générale et la plus philosophique, est le trait distinctif et le mal d’Oberman : ç’a été en partie le mal du siècle, et Oberman se trouve ainsi l’un des livres les plus vrais du siècle, l’un des plus sincères témoignages dans lesquels bien des âmes peuvent se reconnaître. » Sainte-Beuve voit en lui le type de ces sourds génies qui avortent, de ces existences retranchées, nous dirions : de ces ratés. « J’en appelle à vous tous qui l’avez déterré solitairement, depuis ces trente années, dans la poussière où il gisait, qui l’avez conquis comme votre bien, qui l’avez souvent visité comme une source à vous seuls connue, où vous vous abreuviez de vos propres douleurs, hommes sensibles et enthousiastes, ou méconnus et ulcérés, génies gauches, malencontreux, amers ; poètes sans nom, amans sans amour ou défigurés. » Le cas de René est tout au moins une « crise, » une exaspération delà sensibilité sous l’aiguillon du désir. « J’étais accablé d’une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d’une lave ardente ; quelquefois je poussais des cris involontaires et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles… Je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur. »

Il y a un mal créé par l’abus de l’observation intérieure et l’habitude du repliement sur soi. Ce mal de l’analyse est celui dont souffre Adolphe. Parce que ce monde est imparfait et que c’est le règne des apparences, toute action suppose une part d’illusion et de duperie : Adolphe est victime de son impitoyable clairvoyance. Comment goûter les prémisses d’un sentiment dont on escompte déjà la fin ? Comment savourer un plaisir, dont on sent déjà le regret au cœur et l’amertume aux lèvres ? Entre toutes les opinions dont chacune lui présente un point faible, entre tous les partis dont chacun le frappe par ce qu’il a de désavantageux, Adolphe est incapable de choisir. Il craint de ne pas obtenir ce qu’il demande et se repent de l’avoir demandé. Il délibère quand il faudrait se décider, il se juge quand il faudrait agir ; en perpétuel désaccord avec lui-même, il se sent misérable dans sa faiblesse. Ainsi il se torture et il fait souffrir les autres. Ironie, timidité, débilité, mots presque synonymes. S’il fallait maintenant recueillir la confession d’Amaury ou celle d’Octave, ce que leurs aveux nous dévoileraient, ce seraient des tares d’un ordre singulièrement plus bas et plus déplaisant. La sensualité, une sensualité tour à tour grossière ou perverse, voilà la bête qui ronge les entrailles d’Amaury. Et on ne sait ce qu’il y a de plus désobligeant, ou les vulgaires jouissances par lesquelles il nous donne à savoir qu’il apaise les exigences de ses sens, ou les satisfactions incomplètes dont l’approche de Mme de Couaen, de Mme R…, de Mlle de Liniers, lui procure le plaisir décevant. Quant à Octave, c’est le débauché, prisonnier de son vice, chez qui, à des intervalles réguliers, remonte la boue de ses expériences ignobles, tandis que l’épuisement nerveux se traduit par des colères qui sont un commencement de folie.

Ces orgueilleux et ces malades sont des tristes. Ils ne cessent d’étaler leur mélancolie, et leur plus grande jouissance vient de s’y complaire. Ils se remettent sans cesse sous les yeux les raisons qu’ils ont de se plaindre et de souffrir, et ils en viennent à tirer vanité d’être des privilégiés de la souffrance : « une grande âme doit contenir plus de douleurs qu’une petite. » De l’un à l’autre, on peut voir différer l’espèce de la souffrance. René aspire aux orages de la passion : « levez-vous vite, orages désirés ! » et c’est l’attente qui en est pour lui douloureuse et pénible. Chez Oberman, comme chez Werther, c’est le tourment de l’infini dont l’âme est tout accablée : ils se désespèrent de ne pouvoir échapper aux conditions mêmes de la vie, comme le prisonnier qui se heurte et se meurtrit aux murs de sa prison. Mais, chez tous, il y a une même raison profonde, une même cause initiale d’où procède leur inguérissable souffrance. Parce qu’ils se croient des êtres exceptionnels, ils prétendaient à une destinée d’exception. Ils refusent de s’incliner devant la loi. Hypnotisés dans la contemplation d’eux-mêmes, ils ont cru naïvement que tout devait se plier à leur caprice, et ils ne se résignent pas à se soumettre aux choses. Éperdus d’égoïsme, ils ont commis une double erreur ; car d’abord ils se sont assigné, comme but de la vie, le bonheur ; et ensuite ce bonheur ils n’ont pas compris, qu’à moins d’être un mot vide de sens, il ne peut signifier que l’harmonie de l’individu avec l’ensemble, et la conformité à l’intérêt général.

Leurs souffrances les mènent tout droit à la révolte. Car ils ne songent pas un instant à s’accuser eux-mêmes des tourments imaginaires qu’ils se créent ; mais ils s’empressent d’en faire le crime de la société. C’est elle qui ne leur a pas réservé la place à laquelle ils avaient droit : elle ne les a pas compris, elle ne leur a pas rendu justice, étant, par définition, sotte, ignorante et hypocrite. De là à déclarer que la société est mal faite et que la nécessité s’impose d’en réformer les institutions fondamentales, il n’y a qu’un pas. René, Oberman, Adolphe, Octave, évitent, de le franchir, parce qu’ils sont surtout des rêveurs absorbés dans la contemplation de leur chimère. Peut-être aussi est-ce parce qu’ils sont des hommes et qu’ils ont un esprit muni de culture : l’habitude de la réflexion, la connaissance de l’histoire leur ont appris qu’un bouleversement social est parfaitement inefficace pour amener le bonheur de l’individu. Les femmes ignorent ce genre de scrupules. Elles vont jusqu’au bout de leurs théories ou de leurs passions. Et c’est pourquoi les héroïnes du roman personnel, une Delphine et une Corinne, et plus encore une Indiana, une Valentine réclament bien haut une refonte sociale. La réclamation est plus voilée chez Mme de Staël, parce que celle-ci est une grande dame, qu’elle a connu l’ancienne hiérarchie sociale, et qu’elle a trop souffert par la Révolution pour ne pas comprendre que ces grands changements ont leurs dangers. George Sand, qui par sa mère est tout près du peuple, donne à ses revendications tout l’emportement et toute la violence plébéienne. C’est ainsi que notre « féminisme » est sorti tout armé du roman personnel.

Isolement, souffrances et révoltes de l’orgueil, tristesse maladive, réclamations passionnées, manie anti-sociale, c’est tout le romantisme et tout le lyrisme. Aussi serait-il aisé de découvrir à travers les pages, souvent troublantes des plus fameux romans personnels, tous les thèmes que nous retrouverons dans la poésie lyrique à partir de 1820, les plus nobles, ceux par exemple qui proviennent du tourment métaphysique, comme les plus médiocres aussi et ceux qui ne sont que déclamation toute pure. Le morne, l’ennuyé, l’ennuyeux Oberman est, par instants, un paysagiste exquis ; et elle est du sec et sceptique Adolphe, la page si tendre : « Charme de l’amour, qui pourrait vous peindre ?… » Mais il suffit de relire René : on constate à chaque développement que pour en faire une Méditation, une Harmonie, une Rêverie, il n’y manque vraiment que la cadence du vers et la rime. C’est le goût de la rêverie qui s’éveille à tout propos. « Qu’il fallait peu de chose à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s’élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du Nord sur le tronc d’un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait. » C’est le sentiment des harmonies de la nature et de l’accord secret qui apparie ses tristesses aux nôtres. « Tantôt nous marchions en silence, prêtant l’oreille au sourd mugissement de l’automne… » Voici la poésie des ruines. « Je m’en allai m’asseyant sur les débris de Rome et de la Grèce… Souvent j’ai cru voir le Génie des souvenirs assis tout pensif à mes côtés. » La poésie du christianisme, de son culte, de ses monastères et de ses cloches : « J’ai souvent entendu dans les grands bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine… J’erre encore, au déclin du jour, dans les cloîtres retentis-sans et solitaires. » Pour René comme pour les romantiques, le poète est un inspiré, l’artiste est un être à part. Tout à la fois il goûte la douceur de la solitude et il ressent l’âpre douleur de l’isolement. Il médite sur la mort, et la leçon qu’il en tire est celle de l’immortalité. » Il aspire à une félicité qui n’a pas de nom au terrestre séjour : « Hélas ! je cherche seulement un bien inconnu dont l’instinct me poursuit. » Mais à quoi bon poursuivre ? Il faudrait tout citer. C’est déjà toute la matière des chants de nos grands lyriques. C’est la poésie de demain qui s’annonce, et qui s’essaie dans un langage à peine moins harmonieux, dans cette prose dont la musique éveille en nous tout un monde d’émotions mystérieuses.

On voit ainsi quel a été le rôle du roman personnel dans l’histoire de notre littérature contemporaine : ç’a été de donner au lyrisme, déjà tout prêt à éclater, une expression, telle quelle, en attendant que le langage poétique, définitivement organisé, fût en mesure de lui apporter sa forme définitive et sa séduction souveraine. Il a précédé et préparé l’éclosion du lyrisme. Et c’est bien pourquoi nous voyons que son grand moment est entre 1800 et 1820. Du jour où la poésie lyrique est constituée, il n’a plus sa raison d’être : et nous voyons en effet que, pendant les dix années qui suivent, sa vogue a diminué, et que le genre bat en retraite deux fois vaincu par le succès de la poésie lyrique et par celui du roman historique. Si l’on veut se convaincre d’ailleurs à quel point la matière du roman personnel est plus lyrique que romanesque, et mieux en accord avec la loi du poème qu’avec celle du roman, il n’est que de voir ce que devient un même sujet traité par les moyens de la poésie lyrique ou par ceux du roman personnel. A côté du Lac et du Crucifix, qu’est-ce que Raphaël ? Et qui se plaindrait qu’on eût perdu la Confession d’un enfant du siècle, à condition qu’on eût conservé les Nuits ? Après la Révolution de 1830, dans la fièvre universelle qui s’est emparée des esprits, et alors que le lyrisme s’est insinué dans tous les genres, il pénétrera le roman comme le drame ; le roman personnel qui s’appelle maintenant tantôt le roman intime, tantôt le roman byronien, va retrouver une faveur de quelques années. Pourtant, et dans cette dernière phase de sa carrière, on se rend compte qu’il n’a plus la même confiance que jadis en sa propre vertu, qu’il ne se suffit plus à lui-même, et qu’à l’attrait de la confidence les écrivains éprouvent le besoin de joindre un autre genre d’intérêt. L’auteur de Volupté cherche à tirer de l’observation intérieure quelque chose qui la dépasse. Celui de la Confession d’un enfant du siècle n’a pas osé nous présenter son récit comme ayant seulement la valeur d’une aventure personnelle : il a prétendu en rattacher le souvenir à des influences qui dominent tout le siècle, lui prêter une portée générale. Le bien est des plus factices ; mais cela même est significatif. Pour ce qui est de George Sand, dès ses premiers romans, les souvenirs personnels se sont accompagnés de revendications et complétés par l’appareil de la thèse sociale.

Désormais le roman personnel a terminé son développement et achevé sa carrière : il va céder la place au roman impersonnel qui est le roman de mœurs. La transition de l’un à l’autre sera faite par le roman historique d’abord. Car, si la grande vogue du roman historique est antérieure à 1830, nous ne saurions oublier que le roman de Walter Scott a mis Balzac sur la voie qu’il avait auparavant vainement cherchée, et que le roman historique se continue donc par le roman réaliste. Balzac lui-même l’a reconnu hautement et n’a pas ménagé à Walter Scott l’expression de sa reconnaissance. C’est en 1829 que commencent à paraître les romans dont l’ensemble formera la Comédie humaine. Vers le même temps, Stendhal en publiant le Rouge et le Noir, montrera comment on peut utiliser la psychologie, non pas seulement pour initier le public à ses propres misères, mais pour représenter par un type vivant d’une vie indépendante un certain aspect de l’âme d’une génération. D’autre part, le service qu’a rendu à Balzac le roman historique, le roman socialiste l’a rendu à George Sand. Et si le Meunier d’Angibault et les Compagnon du Tour de France sont aujourd’hui complètement illisibles, du moins leur sommes-nous redevables d’avoir fait oublier à George Sand les souffrances de la baronne Dudevant, d’avoir appelé sa sympathie sur d’autres misères, d’avoir élargi et rasséréné son âme.

Le roman personnel a eu une brillante fortune. A vrai dire ce qui en a fait le succès auprès des contemporains est aujourd’hui ce qui nous laisse le plus indifférents. L’intérêt de curiosité et d’actualité en a disparu ; et noua ne reconnaissons plus en nous les états d’âme si particuliers, si spéciaux à un moment, dans la peinture desquels il s’est confiné. Mais son intervention n’a pas été inutile aux progrès de l’art même du roman, et il a contribué pour sa part à faciliter l’avènement du roman de mœurs. Pour pouvoir raconter ses propres aventures et se mettre lui-même en scène, le romancier a dû rapprocher le récit de la réalité et renoncer aux fictions trop invraisemblables. En outre, le roman personnel a réconcilié la littérature avec le goût de l’analyse intérieure, il a fait entrer dans le roman les préoccupations supérieures de l’ordre métaphysique et la discussion des problèmes sociaux. Ajoutons qu’il s’en faut que ce genre soit un genre mort. D’abord aux époques où la tendance lyrique prédominera en littérature, il n’est pas impossible qu’il reprenne une vitalité nouvelle. Ensuite, et à l’état isolé, le roman personnel restera toujours la forme à laquelle auront recours ceux qui éprouveront, pour une fois, le besoin d’adresser au public une confidence légèrement voilée et romancée. Il n’est personne qui, à condition d’avoir un certain talent, ne puisse écrire un bon roman ; la difficulté commence au second. C’est la remarque que faisait Sainte-Beuve alors que le caractère trop personnel du premier roman de George Sand lui inspirait de prudentes inquiétudes. « Toute personne qui dans sa jeunesse a vécu d’une vie d’émotions et d’orages et qui oserait écrire simplement ce qu’elle a éprouvé est capable d’un roman, d’un bon roman… Mais de là au don créateur et magique des Lesage, des Fielding, des Prévost, des Walter Scott, il y a évidemment une distance infinie. » Sainte-Beuve s’était un peu trop hâté de s’inquiéter. Il se trouvera que George Sand avait le don créateur ; aussi a-t-elle bientôt renoncé au roman personnel. Mais, en aucun temps, il ne manquera de gens soucieux de faire un jour leur examen de conscience et de le faire en public, de prolonger par le récit le souvenir d’un épisode qui a marqué dans leur vie, ou de dessiner d’eux-mêmes un portrait idéal. Ce sont eux qui continueront de recourir au genre personnel et intime. Plus lyrique que romanesque, voisin du poème sans en avoir la valeur d’art, et du roman de mœurs sans en avoir la signification objective, le roman personnel est la forme de roman à l’usage des écrivains qui ne sont pas romanciers.

RENE DOUMIC.

  1. Le Roman personnel, de Rousseau à Fromentin, par M. J. Merlant, 1 vol. in-16 (Hachette). — Le Roman français au XIXe siècle avant Balzac, par M. A. Le Breton, 1 vol. in-16 (Lecène et Oudin).
 

Cartographie raisonnée des idées, projet.

Il serait trop facile d’écrire que « ça parle », la locution étant, justement, marquée. Marque d’un discours que l’on n’ose qualifier d’éculé tant il est vrai qu’ils le deviennent tous, l’originalité n’étant dans le corpus contemporain que ponctuelle et insérée dans le titre journalistique, vendeur et vite désuet.
Il est superflu, tant la chose est entendue de dire, par ailleurs, que la parole devient abondante et pléthorique à l’heure des reseaux sociaux et autres émissions non-stop.
Les débats, discussions, analyses, commentaires, chroniques, billets d’humeur, critiques,comme d’ailleurs les notres, envahissent donc un air qui devient assez étouffant, chacun y allant de sa propre « pensée », évidemment unique.
Les livres paraissent, aussi, à une vitesse hallucinante, même ceux, sérieux, à vocation scientifique.
Ca dit, donc. Ca discute ferme.
Devant cette profusion de discours, on peut adopter plusieurs attitudes :
soit écouter et se lamenter. Ce qui est facile et orgueilleux.
soit éteindre radios, TV et ordinateurs. Ce qui est de l’élitisme de circonstance.
soit analyser ladite logorrhée dans le cadre de l’extension finale de la doxa (l’opinion) qui envahit la scène idéologique. Ce qui est plus intéressant, l’analyse ne pouvant en rester à la lamentation prévisible et tout aussi pléthorique que ce sur quoi l’on se lamente.
Alors, il nous faut un projet. Comme le disait La Boétie, l’idée en germe est déjà sa conclusion.

Donc se situer hors du champ de ce que l’on veut analyser (le discours critique) et tenter de rechercher le lieu originel du discours pour essayer de le placer dans les espaces, en vérité peu nombreux des idées, dans une cartographie épistémologique des tenants de la parole donnée. Analyse topographique de la doxa, analyse factorielle.
C’est un ami, grand synthétiseur, qui nous en a donné l’idée, lorsqu’après trois heures de discussion sur les méfaits du colonialisme et les valeurs occidentales perfides et tueuses de culture (discours sempiternel qui tue le temps et l’originalité qui ne peut jaillir du thème convenu, il nous a asséné une phrase rédhibitoire : D’où parlez-vous ? du champ du relativisme ?

Oui, il faut savoir d’où l’on parle et situer son discours, très exactement, comme un lieu-dit sur une carte.

« Refuser le brouillage des frontières « 

J’avais dans un précédent billet précisé, ce qui peut parfaitement n’intéresser personne, que je m’étais attelé à la lecture d’un vrai bouquin, loin des billevesées d’apprentis écologistes écrit par le grand Alain Prochianz, neurobiologiste et Professeur au Collège de France, dont j’avais dit combien son livre intitulé « Qu’est-ce que le vivant « m’avait marqué. Par la clarté de l’exposé et la saveur de la connaissance qu’il portait.

Son dernier ouvrage s’intitule « Singe toi-même «  (Éditions Odile Jacob).

Il veut, sérieusement, s’attaquer au débat « SPECISME ou ANTISPECISME qui hante les petites discussions initiés par des petits écologistes sans réflexion structurante qui veulent donner des droits aux animaux, les considérant comme des sapiens.

L’on connait la définition de l’antispėcisme (ici celle de Wikipedia):

« L’antispécisme est un courant de pensée philosophique et moral, formalisé dans les années 1970, qui considère que l’espèce à laquelle appartient un animal n’est pas un critère pertinent pour décider de la manière dont on doit le traiter et de la considération morale qu’on doit lui accorder.
L’antispécisme s’oppose au spécisme (concept forgé par les antispécistes sur le modèle du racisme), qui place l’espèce humaine au-dessus de toutes les autres. L’antispécisme ne préconise pas de donner exactement les mêmes droits aux animaux et aux êtres humains, mais plutôt de leur accorder une considération morale fondée sur le critère de différences de capacités et non plus sur celui d’espèce’.

Prochianz s’attaque donc scientifiquement à cette question pour ne pas la laisser errer dans les volutes sans réflexion des tables parisiennes et les cafés à proximité des marchés bios où s’installent les terroristes de la sacralisation de la Nature et de la Terre (Gaïa )

Je n’ai jamais voulu discuter ou rompre des lances avec ces idéologues ( je ne parle pas des v2gans ou végétariens qui réalisent leur liberté mais des terroristes qui frôlent tous les complotisme du monde et caressent un chat en ricanant devant les spėcistes et les humains)

En effet, il n’y a de discussion possible, hors de la doxa facebookienne, tweeterienne (tiens, la terre est dans le tweet dans ce néologisme) que si la connaissance, la science s’en mêle.

Donc Prochianz vient, en scientifique, aborder le sujet.

Je cite des passages de son introduction :

Le présent ouvrage aborde la question importante de la place des humains dans l’histoire des espèces animales et, particulièrement, de leur parenté avec les autres primates. Il s’agit d’une question qui agite fortement la sphère sociétale, ce que reflètent les discussions sur le statut des animaux, qu’ils soient de compagnie, d’élevage ou sauvages. Ce statut varie selon les cultures et avec les époques, ce qui indique évidemment son caractère contingent. S’installent donc des débats sociétaux sur la question des rapports entre les humains et les animaux. (….)

Certains aujourd’hui mènent donc un combat idéologique sur la question animale, y compris à travers des positions antispécistes qui, sans nier forcément les distinctions entre espèces, attribueraient à toutes les espèces une sorte d’égalité ou de « droit à la parole ». On peut en prendre acte, mais on peut aussi considérer, c’est mon cas, que de refuser que soient infligées des souffrances gratuites aux animaux ne met pas ceux-ci au même rang que les humains victimes de préjugés et discriminations dont chacun sait les niveaux d’horreur auxquels ils peuvent mener.
(….). Pour le dire le plus clairement possible, oui nous sommes des primates, mais nous sommes différents des primates non humains et c’est à cette proximité évolutive en même temps qu’à cette distance, elle aussi évolutive, que j’ai décidé de consacrer ce livre.

mesurer la distance qui sépare les différentes espèces de primates, pour ne rien dire des autres espèces, puisque les liens de parenté entre vivants remontent aux origines de la vie sur terre. Mesurer une distance, cela veut dire s’intéresser à la notion de temps en biologie.
…J’espère, à travers ces pages consacrées pour beaucoup aux primates, donner aux lecteurs les moyens de contourner le débat idéologique, ou d’y participer, en leur fournissant les faits qui permettront à chacun de comprendre ce qui nous rapproche, mais aussi ce qui nous sépare, de nos cousins, puis de se forger sa propre opinion.
Si ce qui est proposé ici est bien, j’insiste, de mettre à la disposition du lecteur un certain nombre de faits à partir desquels il pourra penser par lui-même, je n’en défendrai pas moins évidemment la conception qui me semble juste, et que j’ai déjà souvent exposée, de la position singulière de sapiens dans l’histoire des espèces. Position résultant d’un cerveau monstrueux qui l’a poussé, pour ainsi dire, hors de la nature, l’en a comme privé, tout en lui conférant un pouvoir sans précédent sur la nature à laquelle il ne cesse d’appartenir puisqu’il en est le produit évolutif. « Anature » par nature ou encore « être ET ne pas être un animal », deux façons identiques d’énoncer la conception que j’ai de sapiens, et il va sans dire qu’elle ne va pas sans exiger de notre espèce une responsabilité particulière vis-à-vis de cette nature et de tous ses composants, vivants et non vivants.

JE LIVRE DESORMAIS, IN EXTENSO SA CONCLUSION APRES 370 pages qui ont accompagné une insomnie.

Désormais, on peut donc « débattre « , même si j’avoue mon hypocrisie en l’écrivant, tant il est vrai que le « débat « est un vrai leurre. Vérité ou affabulations du temps du dessert. Pas d’autre alternative. Le « débat  » nous fait perdre du temps pour agir, de la discutaillerie pour remplir, justement, le temps de ceux qui cherchent ce vain remplissage..

J’accepte, ici, la critique de « terrorisme » intellectuel, facile. Je l’accepte car je laisse parler ceux qui croient savoir et écoutent ceux qui savent…

CONCLUSION PROCHIANZ

‘Nous voici donc au terme de ces réflexions consacrées aux phénomènes qui distinguent massivement les animaux sapiens des autres primates. Je ne mentionne évidemment pas les autres animaux qui sont évolutivement encore plus loin de nous que les grands singes. J’ai voulu rendre compte par un examen parfois difficile mais néanmoins indispensable de plusieurs des mécanismes génétiques et cellulaires qui sont à l’origine des spécificités de notre espèce et sont encore à l’œuvre dans sa physiologie. De toute évidence, il y a un abîme entre le 1,23 % de mutations ponctuelles qui sépare les humains des chimpanzés et les 400 % de différence dans la taille globale du cerveau, et beaucoup plus encore que 400 % pour les régions impliquées dans les tâches cognitives. Les artefacts culturels témoignent de cette distinction et ce n’est pas nier l’existence des cultures animales que de ne pas mettre au même niveau la brindille à termites des chimpanzés et la chapelle Sixtine. Ce n’est donc qu’en entrant, avec l’effort indispensable, dans les détails de la structure et de l’évolution des génomes, sans oublier les conséquences de ces évolutions génétiques sur la physiologie, l’anatomie et le comportement, qu’on peut rendre compte de l’exception humaine et répondre sérieusement à la question de notre place dans l’évolution et de ce qu’elle signifie en termes de proximité, mais aussi de distance, avec les autres espèces.
C’est à partir de cette étrangeté qui est la nôtre, d’être des singes chez lesquels un petit nombre de mutations en 7 millions d’années, une broutille au regard des 3 milliards d’années de l’évolution du monde vivant, a permis un destin cognitif monstrueux, qu’il nous faut maintenant réfléchir à ce que cela implique quand on se met dans la perspective d’une « politique de la nature ». Car notre place dans la nature, à la fois dehors et dedans, « anatures par nature» ne peut pas se traduire en termes des droits que les uns ou les autres, humains et non-humains, vivants et inertes, peuvent avoir. Il n’y a pas de droits dans la nature, sinon les lois sans pitié de la lutte pour la vie, mais plutôt des devoirs que pourrait, si nous en décidions ainsi, nous imposer notre nature humaine ; vis-à-vis de nous-mêmes, on peut l’espérer, mais aussi vis-à-vis de la Terre et de ses autres habitants, pour nous limiter égoïstement à notre petite planète.
Si nous revenons un instant sur les prétendues lois de la nature et adoptons un point de vue matérialiste, il est important de préciser qu’en dehors de la lutte entre individus qui est au cœur de l’œuvre de Darwin, et de celle qui oppose les espèces, il ne saurait y avoir de loi de la nature autre que transcendantale et à laquelle seuls les croyants peuvent se référer, même si cette transcendance, depuis le siècle des Lumières, avance masquée, la nature s’étant, pour ainsi dire, substituée à Dieu. C’est donc là une mascarade, au sens littéral du terme, dont les premiers jalons ont été posés par Galilée qui a au moins eu le mérite, en croyant sincère, de ne pas tricher puisque c’est bien Dieu qui, pour lui, a écrit le grand livre de la nature, en termes mathématiques qui plus est, grand livre qu’il appartiendrait désormais aux savants de déchiffrer.
On me permettra donc de ne pas adhérer à cette religion de la nature qui se manifeste de façon insistante et prend des formes politiques qui peuvent sembler sympathiques mais peuvent aussi inquiéter dès lors qu’elles se présentent comme salvatrices d’une nature sacralisée. Si on refuse d’adhérer à des sociétés fondées sur la lutte sans pitié entre individus et entre espèces, alors il faut se débarrasser de cette mythologie naturaliste et assumer la place qui est la nôtre dans l’histoire de l’évolution, cette rupture qui résulte de cette monstruosité cérébrale dont je me suis efforcé d’expliquer l’origine biologique tout au long des pages qui précèdent. Toutes les espèces étant mortelles, quand sapiens aura disparu, la nature sans ses éléments humains continuera son évolution, et on peut être certain que nous serons loin des visions idylliques d’un parc de loisirs, même s’il n’y aura plus personne pour raconter la suite de l’histoire.
En attendant, sapiens est encore présent même si tout indique qu’il travaille à l’accélération de sa perte, pas à celle d’une nature qui, pour ce qui concerne la planète Terre, continuera son existence aveugle pendant quelques milliards d’années, jusqu’à l’explosion prévue du système solaire. Nous sommes donc en charge de nous-mêmes et du milieu, pas du tout naturel, qui est le nôtre et il nous appartient d’œuvrer pour prolonger l’aventure humaine aussi longtemps que possible, même si on aura compris qu’aux yeux de l’histoire de notre univers, voire de tous les univers, cela ne représente en rien une nécessité, juste notre désir de rester les gagnants de l’évolution sur Terre et de voir pousser nos rejetons et les rejetons de nos rejetons, sur le plus grand nombre de générations possibles. Ce n’est donc pas de la nature qu’il s’agit, mais bien de l’espèce humaine. Ayons donc la franchise d’assumer notre égoïsme puisque, de toute façon, la nature s’est débrouillée avant nous et n’a pas besoin de nous pour poursuivre son évolution aveugle, sans fin et sans finalité, sinon la fin calculée par les astrophysiciens.
Pour continuer sur le thème de la survie de l’espèce, la nôtre, le cerveau humain, qui n’a pas d’équivalent, nous donne la possibilité de nous projeter dans le futur et d’anticiper. Nous savons aujourd’hui, et les scientifiques jouent dans cette prise de conscience un rôle décisif, que notre mode de développement et les structures sociales et géopolitiques actuellement dominantes mettent la survie de notre espèce en danger et ce à court terme. Il faudra donc, si on veut prolonger un peu l’aventure, modifier notre façon d’habiter la Terre. Cela demandera une sortie du darwinisme social et des égoïsmes nationaux et individuels, mais aussi le développement des outils technologiques qui permettraient, par exemple, de modifier les modes de production et de stockage (pour leur réutilisation) des énergies. Cette adaptation est en accord avec le destin de sapiens qui sans une organisation sociale et le développement des outils, et des armes, n’aurait jamais pu survivre. Le petit humain en effet, cela a été expliqué dans cet essai, est d’une très grande vulnérabilité à la naissance et les adultes ne sont pas non plus, question force physique, des foudres de guerre. Théorie de l’esprit et technique ont permis le succès sans équivalent de notre espèce, et peuvent seules permettre de survivre aux conséquences des choix politiques et économiques encore dominants.
C’est la raison pour laquelle l’obsession du retour à une nature mythique constitue, à mes yeux en tout cas, une impasse intellectuelle, voire un cul-de-sac existentiel. Que l’on prenne par exemple la question des génomes et des organismes génétiquement modifiés (OGM), chacun doit avoir compris que le génome n’est pas un texte sacré, qu’il se casse, se répare, est modifié en permanence par des mutations ou l’insertion d’éléments mobiles. Le modifier n’est donc pas un crime de lèse-nature. On peut néanmoins comprendre, voire soutenir le refus de la production et de la mise sur le marché d’OGM dès lors que les intentions sont purement commerciales et que cette technologie se révèle, entre certaines mains, un vecteur d’assujettissement des agriculteurs ou des éleveurs. Cela ne doit pas nous faire oublier que les espèces actuellement cultivées ou élevées ne sont pas naturelles, mais le résultat d’un processus de sélection exercé par les agriculteurs eux-mêmes depuis plusieurs générations. Mieux, il se pourrait que si nous ne sommes pas en mesure de contrôler à temps et suffisamment les modifications de la biosphère, en premier lieu les changements climatiques, alors le recours aux OGM s’avère alors indispensable pour accélérer un processus d’adaptation génétique des plantes et des animaux, l’évolution naturelle étant trop lente au regard de la rapidité de l’évolution climatique, même si nous changeons notre façon d’habiter la Terre. Il en ira peut-être de la survie de notre espèce, et très certainement de celle des populations qui se retrouveront les otages de ces conditions extrêmes et qui n’auront pas la possibilité, ou l’envie, d’engager une migration vers des contrées plus hospitalières. Je parle là de l’hospitalité climatique, pas de celle des habitants, dont les événements récents en Europe peuvent nous faire douter.
Pour revenir à la question animale et éviter toute confusion, ce livre dit bien que nous sommes des animaux et nous ne pouvons pas ignorer cette animalité qui est en nous, même s’il nous appartient par les lois contingentes que nous prenons, de contrôler les formes les plus détestables de notre animalité, je parle ici de la sauvagerie que nul ne peut ignorer à qui s’adonne, non sans jouissance perverse parfois, à la lecture des faits divers les plus violents. Les lois humaines sont faites pour permettre la vie en société et maîtriser la « bête dans la jungle » qui – évolution oblige – niche en nous, parfois à notre insu. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut refuser tous les plaisirs de l’animalité au nom d’une morale transcendantale qui se traduit, souvent avec violence, dans les organisations sociales. Il en est des inoffensifs et parfaitement plaisants que je ne crois pas nécessaire de détailler ici, chacun ira puiser dans sa propre expérience ou, à défaut, dans son imagination. Il reste que ces lois sont des lois humaines, ce qui veut dire pensées par des humains, variables au travers des époques et possiblement distinctes selon les cultures. Par exemple, si la souffrance animale nous apparaît aujourd’hui généralement inacceptable et si nous édictons, dans certaines sociétés, des lois pour les limiter, ce n’est pas par un effet de proximité, voire de solidarité vis-à-vis de nos « frères en évolution », mais justement par un effet de distance cérébrale qui nous permet d’édicter des lois nous imposant des devoirs vis-à-vis des animaux. Ce qu’aucune autre bête ne ferait, qu’on aille faire un tour sans artefacts humains, vêtements, médicaments et armes, dans les jungles qui nous restent. Je souhaite sincèrement bonne chance à ceux qui seraient tentés par cette expérience.
Mais voilà, ce n’est pas parce que nous sommes culturellement à des années-lumière du primate non humain le plus évolué que nous ne pouvons pas, en même temps, être troublés par notre proximité avec les autres animaux. Ce rapport de fascination existe, probablement parce que, si j’ose dire, il s’en est fallu d’un poil, d’une plume ou d’une écaille. Et ce n’est pas l’étude de l’évolution cérébrale à laquelle nous nous sommes livrés ici qui pourra infirmer cette étrange attirance, parfois mêlée de répulsion, pour un monde animal si proche et si éloigné. À quoi pensent-ils ces cousins animaux et si nous leur donnions la parole – simple expérience par la pensée – qu’auraient-ils à nous dire ? La littérature est pleine de cette interrogation, depuis Ovide jusqu’à Franz Kafka. Dans Les Métamorphoses, c’est la privation de parole qui marque le passage de l’humain au non-humain (animal, végétal ou minéral) et dans le Rapport pour une académie, le primate non humain prend la parole pour expliquer comment il a traversé la frontière qui le séparait de l’humanité. On ne devra donc pas s’étonner si ce livre s’est longuement attardé sur la question du langage, de sa possibilité mécanique et de son contenu intellectuel. Pour aller plus loin, être animal, c’est être à la fois mort et vivant, conséquence de la privation de parole. La démence qui accompagne parfois le vieillissement, cette forme retrouvée d’animalité pure, nous horrifie et c’est lucidement que nous préférerions, tant que nous pouvons encore penser, être vraiment morts et ne pas vivre sans notre raison humaine, comme le font les autres bêtes.
On l’aura sans doute compris, cette question du rapport entre les humains et les autres animaux m’a, je l’avoue aisément, occupé pendant de nombreuses années et je suis arrivé à la conclusion que le danger auquel nous sommes confrontés est d’abord celui de l’anthropomorphisme. Ce n’est pas respecter les animaux que de les humaniser et de les priver de leur animalité, chaque espèce ayant la sienne propre, comme nous avons la nôtre qu’on appellera humanité. Un danger extrême de l’anthropomorphisme, de ce brouillage des frontières entre humains et non-humains, est qu’il joue dans les deux sens. À travers, l’histoire, y compris l’histoire très récente, la cruauté extrême d’humains pour d’autres humains a été facilitée par la déshumanisation des victimes, qu’elle porte le nom de racisme, d’antisémitisme ou de misogynie. Au risque de me répéter, mais l’enjeu est ici de taille, seuls les humains peuvent écrire le droit, sauf à en référer à des droits de la nature, dans une conception religieuse de la nature. Tout le contraire d’une empathie dictée par un fantasme de proximité : une raison née de la distance qui nous sépare. Contrairement à ce que pensait Darwin, oui l’évolution fait des sauts et sapiens est le résultat d’un de ces sauts évolutifs, un bond qui le fait comme « sorti de la nature ». Il est ironique de constater que ce saut évolutif est lui-même en grande partie lié à l’activité des gènes sauteurs.
Cela me permet, pour conclure ce bref essai, de revenir sur son titre Singe toi-même dont le sens est évidemment double. S’adressant à lui-même, sapiens doit reconnaître qu’il est un singe, sauf à nier le processus évolutif. Cela a été le cas de savants aussi prestigieux et créatifs que Wallace qui signa avec Darwin une première ébauche de la théorie de l’évolution présentée en 1857 à la Société linnéenne, ou encore du grand géologue Lyell. Tous deux acceptaient la théorie de l’évolution, mais en excluaient sapiens. Ils nous en excluaient, un peu comme les idéologues et politiciens pour qui le nuage radioactif de Tchernobyl s’était arrêté, par miracle aux frontières orientales de l’Hexagone. En même temps, l’expression « singe toi-même » est une façon lapidaire de refuser ce brouillage des frontières dont je viens de dénoncer les possibles conséquences désastreuses. Un autre titre de l’essai eût donc pu être Être ET ne pas être un singe, le ET majuscule soulignant que nous sommes ET à la fois ne sommes pas des singes. »

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Etoile jaune, lettre d’un ami

Je reproduis ci-dessous la lettre que j’ai reçu d’un ami en 2011. Je viens de la retrouver en cherchant dans mes archives.

Il faudrait m’atteler à leur classement…

C’est ici (cf billet sur « l’incursion « ) que je retrouve ces lettres. D’une époque où les claviers crépitaient sans esbroufe, avant d’invasion des réseaux sociaux qui ont transformé le peuple en immense Penseur du Tout…

Il venait cet ami de voir chez moi la photo d’un gosse portant l’étoile jaune…

« La modération, la compréhension de bon aloi, le consensus gélatineux ne peuvent être de mise lorsque l’image brute d’une étoile jaune cousue sur le revers d’une veste vient frapper nos neurones endormis.

L’oubli, le pardon, concomitants de l’analyse historique ou géopolitique sont, par ailleurs autant d’injures à la constitution de l’humanité dont le tribut, à l’égard de ses composantes doit rester éternel.

Le monde des hommes auquel la pensée a été donnée est, dans sa totalité, débiteur de ce tribut, pas seulement les allemands ou les français à képi.

Les arabes aussi, sauf à considérer que l’humanité est fractionnable, relative, morcelée.

Le discours iranien ou arabe sur l’injustice d’un paiement dont seul l’Occident barbare en uniforme serait seul débiteur ne peut dès lors convenir, tout comme celui, mou et infame de l’effacement de l’histoire au profit d’une paix adulte et responsable.

Si j’étais né arabe ou même « palestinien », ce qui, au demeurant, n’est pas très loin de ma réalité, j’aurais tenu le discours simple suivant :

« Je suis là parmi les hommes qui ont commis ce forfait, solidairement responsable de l’infamie. Et ce bout de terre sans Etat considéré comme sacré par les victimes leur revient. L’honneur m’oblige à les laisser en paix, et à trouver avec eux des solutions économiques et viables pour ceux (les réfugiés palestiniens constitués par les états pour dramatiser les guerres et les discours) qui sont parmi les hommes sans porter d’étoile, mais simplement leur misère. »

Je regrette de ne pas avoir consacré ma vie à lutter pour empêcher l’ignominie de « l’étoile jaune invisible » que les nations et les journalistes font encore porter à mes frères.

Je suis furieux de ne pas voir, tous les jours, l’image de l’étoile jaune, au fronton de tous les édifices, pour rappeler ce qui ne peut être qu’un épisode historique et doit marquer, jusqu’à la fin des temps l’humanité.

Je suis confus de ne pas avoir été plus froid, plus intransigeant, plus violent dans le discours lorsque les minuscules insectes gauchistes, aidés par les microscopiques journalistes névrosés et hargneux osent, encore, continuer dans l’horreur, enrobant leurs discours d’un zeste d’humanitaire plongé dans le bouillon psychotique de l’antisémitisme.

Je suis encore furieux de ne pas avoir accroché sur un grand mur blanc du salon la photo d’une étoile jaune. Tous les discours historiques, révisionnistes, germanophobes ne valent rien devant cette image. L’étoile a précédé les camps et l’image de cette étoile est, mieux que celle des corps entassés qui peine les âmes christiques et les amoureux des chiens, la marque de la barbarie.

Je prends donc, à compter de ce jour le parti de l’intransigeance.

le chien et la fleur

On sait, comme le rappelle Spinoza que le « concept de chien n’aboie pas » (voir par recherche, un billet sur ce thème)

L’dée nous catapulte dans l’image produite par le photographe.

Le photographe, le vrai, pas l’accumulateur d’images ni cadrées, ni pensées envoyés, toutes les minutes à ses amis de Facebook, cherche à abstraire la réalité, en trouvant son noeud, son centre, presque son nombril.

Comme le mot, la photographie réussie est un concept inventé de la réalité laquelle, écrasée par l’image n’est donc plus elle même, simplement reproductible.

C’est la définition de l’art.

Chercher l’essence de la réalité devant notre objectif, en faire un mot imagé, un concept est le travail, j’allais dire facilement « l’objectif » du photographe. Sans cette recherche du « centre » du concept de la réalité, la photographie n’est qu’une reproduction documentaire.

Il y parvient quelquefois.

Il y parvient encore mieux lorsque l’image ne correspond plus à ce qu’elle donne à voir, par le passage au noir et blanc, par exemple.

Ici, dans le noir et blanc, la réalité et transformée. Et si le travail est réussi, l’image devient ce concept éblouissant rempli de tous les mystères de la création.

Ma fleur en noir et blanc en tête de ce billet est presque réussie dans cette recherche.

Ce n’est plus une fleur, c’est son concept. Celui qui nous entraine dans la beauté pure, presque lemonde intelligible platonicien, qui se détache du monde sensible du vivant visible et donné à voir.

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Incursion dans les pâtures du vent.

Devant une bière, une amie a évoqué quelques « incursions  » fructueuses dans le judaïsme, fabricant du concept autant que de la joie.

Le mot employé m’a interpellé. J’ai cherché et trouvé.

Un ami proche m’avait, il y longtemps, envoyé le texte qu’il avait vite et fébrilement écrit à la mort du père.

Je l’ai retrouvé et le colle ici (avec son autorisation acquise à l’instant, sans cependant mentionner son nom)

Bonne lecture !

« L2e 24 Avril 2009

Incursion dans les « pâtures du vent »

1 – Chaque homme est comptable de ce qu’il a reçu et qu’il doit transmettre. Mon père a observé la règle.
Je m’interroge sur ce que j’ai pu transmettre. En réalité, ce questionnement est récent puisqu’en effet, une obstination à nier l’existence même d’un sujet libre et conscient, à affirmer le déterminisme des trajectoires, m’en a écarté.
Cette conviction définitive m’a éloigné de la parole et du dialogue, auxquels j’ai substitué le travail du concept et de l’outil théorique. J’ai détesté Levinas et l’appropriation idyllique de « l’autre ». J’ai haï les psychologues, psychanalystes, les poètes de l’âme, les intimistes de service. J’ai encensé la pudeur, ri à la lecture du récit du « moi », raillé la confidentialité, écarté l’intériorité.
La contiguïté faisant défaut, je ne pouvais donc m’insérer ou m’immiscer dans les destins. Mon monde était donc impeuplé.
2 – Et la mort est arrivée, la première, couchant le corps du père à même le sol. Ma chemise a été lacérée par le rabbin, j’ai récité plusieurs fois par jour le kaddish des orphelins. Je me suis déchaussé devant des inconnus priant sur notre tristesse. J’ai dormi dans la maison du mort.
Le sujet m’a rattrapé, la question m’a soulevé. A trop rechercher, obsessionnellement, la querelle théorique, je m’étais figé dans une froidure inféconde.
4- Mon retour au judaïsme est, évidemment, convenu et je ne peux blâmer l’entourage qui sourit devant ma nouvelle obsession.
Je leur dis que je ne suis pas figé, béat, devant l’impénétrable ou cadenassé dans la piété. Je ne m’agenouille pas et n’implore rien. J’honore le père et, par le texte, concentre la révérence.
La mort du père est le prétexte d’un déplacement, à l’évidence annoncé.
5 – J’ai donc, déterrant la parole, lu tout ce qu’il était possible de lire dans ce laps de temps, vite, très vite. Il me fallait rapidement écrire.
J’ai retiré de cette brasse nerveuse énormément de plaisirs. Même si c’était à la hâte, sans rigueur ni approfondissement, même si l’identification d’une obsession m’a gâché, quelquefois, la découverte.
Cette pulsion et ses succédanés (l’isolement dans la lecture et l’embrasement littéraire) sont guettés, reprochés par mes proches qui doivent craindre je ne sais quelle catastrophe.
6 – Donc un plaisir. Plaisir de retrouvailles avec les principes fondateurs, plaisir de la mise à l’écart du concept qui me permet de briller en fabriquant ma différence et ma reconnaissance.
Je connais mes travers. Je sais qu’il me faut toujours, dans ma relation aux autres, souligner l’intensité, la fulgurance de l’idée exposée, la difficulté du concept dont je suis le maître, en les sommant de m’admirer. Je le sais. L’incursion dans cette contrée inconnue m’aura sûrement appris une modestie.
4 – J’ai donc tenté de faire le vide et remiser ma prétendue connaissance.
Le texte d’un rabbin, parait-il fort connu, m’a conforté dans cet effacement radical.
Nahman de Braslav, commentant la nécessité radicale de l’innovation (conceptuelle) tient ce propos :
« les maîtres sont dans l’incapacité d’innover car ils sont trop savants…son savoir (celui du maître) gigantesque le trouble et l’enferme ; il commence à formuler de nombreux préliminaires et à faire le résumé de la synthèse de ses connaissances sur le sujet et, de ce fait ses propres paroles s’embrouillent et il ne peut produire aucune parole nouvelle intéressante….lorsque quelqu’un désire innover des sens nouveaux, il doit restreindre son savoir (faire le « tsimtsoum », la « contraction » de son esprit) , faire le vide….il doit faire comme quelqu’un qui ne sait pas et, seulement alors, il peut innover des sens nouveaux en ordre …»
Ce texte simple m’a paru lumineux. Il s’adresse bien sûr aux maîtres et ne saurait me concerner.
Mais, encore une fois, la crainte de la plate redondance, d’une redite mal exprimée de ce qui a été mille fois répété, m’a toujours empêché de, simplement, recevoir une pensée qui ne soit pas estampillée.
Comme je le crois toujours, mais peut-être un peu moins, l’approche dite « existentielle » de la connaissance m’a toujours paru suspecte. L’invention est rare et seul le style diffère. C’est ce que j’affirmais.
J’ai, d’ailleurs, présomptueux, prisonnier de ce qui me reste d’orgueil, imaginé, dans un premier temps, que mon texte synthétique sur le judaïsme allait confronter magistralement concept philosophique et religion, analyse du texte et inscription dans l’histoire de la pensée.
Je convoquai dans mon esprit tous les philosophes du monde, dérangeant l’ordre de ma bibliothèque, fabriquant les plans les plus audacieux. J’allai produire ce que tous attendaient : une synthèse du tout, de la pensée des hommes.
J’ai vite compris l’inconséquence de cette prétention, de cette arrogance. Et ce pour deux motifs :
Tout d’abord, le premier, rédhibitoire : ma connaissance, ma culture philosophique, partielle et brouillonne ne le permettaient pas.
Ensuite, la « contraction » du judaïsme dans l’analyse me faisait perdre le fil, « m’embrouillait » comme le rappelle le rabbin de Braslav.
J’ai donc, dans cette approche, cette « caresse des textes », retenu l’impératif catégorique de la vacuité, détruit les préliminaires épistémologiques, les références automatisées, démoli le socle des convictions théoriques, organisées autour d’un matérialisme confus.
Il est vrai que ce rabbin de Braslav, si l’on cherche, comme toujours, le lieu commun, ne dit rien d’autre que le devoir du doute méthodique, mille fois rabâché.
Mais dit par un rabbin, avant de plonger dans le judaïsme, cela est mieux dit.
5- Pour finir, je voudrais ajouter quelques mots sur le « style », le mien. Je fais preuve, à nouveau, d’immodestie outrecuidante en abordant ce thème. Comme si je prétendais à une signature, un style. Je jure qu’il n’en est rien.
Cependant, dans mes tentatives passées de coucher des idées, d’écrire un roman, il semble que l’ornement, l’enjolivure, l’emportaient sur la clarté. On m’a toujours reproché l’emphase et l’inutile flamboyance.
Je me suis essayé, dans cette introduction, à la concision et le mot simple, effaçant mille fioritures. En me relisant, je regrette l’absence, ici et là, d’une virgule, d’une parenthèse, d’un embellissement.
J’ai pu lire que la Michna (recueil de la législation civile et religieuse qui forme avec la Guemara qui en est le commentaire, le Talmud) se présente dans un style simple et concis, mais souvent « obscur à force de concision ». Je ne commente pas, pour ne pas tomber dans mon travers.
5 -J’écris, assez serein, en ayant à l’esprit les fêtes dénommées « Hakhnassat Sefer Torah » à l’occasion desquelles une famille offre la Torah à ses convives qui sont invités à écrire les dernières phrases, les dernières lettres du Livre. Pour rappeler l’obligation pour chaque être humain d’écrire un livre. Rien de plus sublime que cet impératif.
J’ai donc lu et livre ici, imparfaitement, sans relecture, ce que j’ai pu retenir.
Je prie, très sincèrement, ceux qui me lisent de m’accorder leurs excuses devant cette vanité. Je les supplie de croire en cette sincérité.

Judaïsme.
« S’il y a un monde où, cherchant la vérité et les règles de vie, ce que l’on rencontre, ce n’est pas le monde, c’est un Livre, c’est bien le judaïsme, là où s’affirme, au commencement de tout, la puissance de la parole et de l’exégèse, où tout part d’un texte et tout y revient, livre unique, dans lequel s’enroule une suite prodigieuse de livres, bibliothèque non seulement universelle, mais qui tient lieu de l’univers et plus vaste, plus énigmatique que lui » Maurice Blanchot.

1 – Je ramasse donc ce que j’ai retenu de cette courte incursion dans les textes qui m’a permis d’approcher la nature spécifique du judaïsme.
Comme tout novice, je réfute la critique attendue. Celle émise par ceux qui, immédiatement, s’empresseront d’affirmer qu’il ne s’agit là que de notions ou principes qui fondent tous les monothéismes, nonobstant le parement, la chamarrure dans l’exposé.
Je ne l’accepte pas. D’abord par parti pris, ensuite parce qu’elle n’est pas pertinente.
Si j’échoue dans cette tentative d’isolement d’une particularité, c’est, certainement, du fait de mon incompétence à la traduire, de mon ignorance des mots qui la révèlent.
Je suis convaincu de la justesse de la proposition quand j’affirme la singularité du judaïsme et, partant, paradoxalement, son universalisme. Une telle affirmation à l’heure du relativisme ambiant peut paraître ancrée dans la terreur théorique.
Mais, tout ne se vaut pas. Et il nous faudra encore quelques siècles pour revenir à la limpidité jouissive des universaux, inventés par une poignée d’irréductibles. Rappelés par Dieu, pourrait-on dire.
En réalité, cette sensation du « déjà-lu » n’est que la confortation de l’universalisme et des valeurs séculaires que, curieusement, l’on n’attribue pas au judaïsme, gommant la caractère fondateur de sa doctrine, sauf pour le noyer dans le « judéo-chrétien », expression désormais remplacée par « l’Occident ».
Je reviendrai, plus loin, sur la catastrophe qu’a représentée, du point de vue de l’intelligence, l’idolâtrie chrétienne.
Je revendiquerai donc, malgré toutes les réprobations, l’originalité, au sens premier du terme, du judaïsme qui se gausse d’agenouillements béats, de vitraux magnifiques, de divin incarné dans le sang, de tragique théâtral et qui préfère la pratique de l’Ethique, dans la recherche de la Lettre. Celle de la Torah.
2 – La violence de l’annonce de mon parti pris m’étonne moi-même.
Mais j’ai, enfin, décidé de remiser « la neutralité objective » dans les placards de la politesse. Je sors donc des oripeaux du « gentil » juif.
Juif gentil et acceptable par son dénigrement de la religion et d’abord la sienne et qui fabrique la bienveillance de l’accueil parmi les tenants de la liberté, des Lumières, de la Raison . Flagrant « recul » théorique du juif libéral que l’on constitue athée et donc fréquentable. Recul de soi et éloignement des siens, pour intégrer le clan des relativistes bon teint ou des antisémites culturels.
A dire vrai, je ne risque rien, dans l’élaboration de ce texte, dans l’affirmation du judaïsme (même si, encore frileux et lâche, je n’écris pas « mon judaïsme »). Je ne serai même pas exclu du monde des « Gentils ». Ils adorent le juif critique et provocateur, et s’extasient même, en le ramenant à lui, sur cette particularité séculaire.
Le format de leur « pensée » est donc parfaitement compatible avec mes affirmations rageuses et conforteront la conviction ou la certitude de leur intelligence. Elle trouvera son compte dans cette contigüité merveilleuse et féconde avec un juif qui « pense », s’interroge, revient et anime la discussion arrosée et tardive. Exotisme délicieux, sourire entendu.

3 – Il est temps, désormais, de s’atteler à la tâche de la répétition et prie mon lecteur, à nouveau, d’excuser mon culot.
Dans ce qui suit, l’on ne repérera aucune construction, s’agissant de mots, noms et principes jetés pêle-mêle, même si j’ai tenté d’éviter la débandade. Il ne s’agit ni d’un dictionnaire, les entrées s’organisant au gré de je ne sais quoi, ni, bien sûr, d’un exposé didactique. Simplement d’une incursion légère, comme je dis dans le titre.
Ce titre est tiré du Qotelet, l’Ecclésiaste si on préfère. (« J’ai donc observé toutes les œuvres qui s’accomplissent sous le soleil: Eh bien! Tout est vanité et pâture de vent »).
Je livre donc.

YHWH. On ne peut que commencer par l’imprononçable (premier interdit) du nom de Dieu, tétragramme constituant une « flexion verbale artificielle de la racine trilitère היה, HYH(« être » ou « devenir ») et dont certains affirment qu’il pourrait s’énoncer ainsi : « Il se prépare (à être) en étant », ou « en étant Il devient ». Le rejet de la forme accomplie hâyâh pourrait signifier : « Il n’a jamais fini d’être. » mais les philologues modernes le traduisent par « Je suis celui qui suis » (Ehyeh acher ehyeh », ou par la locution l’Éternel.
Fabuleuse abstraction ravalée dans la personnification, et donc l’idolâtrie, par les traducteurs chrétiens inventant « Jéhovah » ou Yahvé pour donner au peuple, dans une traduction infantile, de quoi s’y reconnaitre. Nominalisme réducteur qui nous ramène au visible et au fini, alors que l’imprononçable est déjà théorie du Tout. Le Nom est exclusif de l’infini, impensable.
Rien de plus faux, rien de plus traître que cette prononciation, cette traduction. Car ce tétragramme, imprononçable, ineffable, est l’idée la plus féconde, la plus géniale du judaïsme qui convoque, par une sorte de jeu mouvementé, l’intelligence des hommes et la met au travail. Ce travail de « charge » de l’imprononçable, est cependant concret. Il n’est pas discours conceptuel.
Dieu, dans la religion juive n’est pas le fruit de spéculations philosophiques ou d’intuitions mystiques, de la mise en œuvre d’une « béatitude », de la croyance en un Dieu statutaire ou de son fils qui sonne comme une flagellation de l’esprit vif des hommes.
Ce « silence » de l’imprononçable, donné comme une sorte de réceptacle vide dans laquelle la pensée va se ramasser est l’essentiel du judaïsme.
L’imprononçable est, en effet, exclusif de l’idéologie ou, encore une fois, de l’idolâtrie, le nom appelant l’image et la représentation.
Incroyable jeu du remplissage abstrait et non imagée de l’espace ouvert, non définitif, « attrape-esprit », « attrape-intellect » que nous permet cette invention du judaïsme.
Le judaïsme qui ne permet pas la vulgaire traduction chrétienne du tétragramme a mille fois raison. Dieu, en ce qu’il ne se prononce pas est « impiégeable » (François Angelier).
Il est dommage qu’il n’existe aucun concept imprononçable, l’esprit aurait, déjà fait un bond immense. Mais les hommes ont besoin de béquilles, même si elles se substituent au vrai, c’est-à-dire à la recherche. Il faudra faire avec le nominalisme. Einstein lui-même le rappellera en énonçant sa « religion cosmique ».
Il faut rappeler, cependant que, dans le judaïsme, Dieu a d’autres noms : Elohim, Adonaï. Autres noms qui ouvrent d’autres portes pour la convocation de l’intelligence. On est invité à les ouvrir. Mais jamais devant l’image d’un barbu.
Le commandement, adjacent à l’imprononçabilité, selon lequel « tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain » est, aussi, un des traits du génie du Judaïsme.
Liberté de l’interprétation mais absence de l’automatisme. Incroyable religion du concret (le judaïsme est une pratique, plus qu’une croyance) qui le fait cependant voyager dans l’intelligence, pour atteindre l’enveloppe diaphane qu’il faut remplir…
On pourrait dire aussi que le juif ne fait rien en vain. Sa vie est une recherche. Il faut être, affirme t-il, toujours vigilant dans le recherche de « qui est Dieu » et ne pas se contenter du texte, serait-celui de la Torah du Talmud, ou d’une conviction.
Le philosophe (Alain) nous rappelle «qu’une idée même vraie devient fausse à partir du moment ou l’on s’en contente ».
On en arrive au comble lorsque rejetant l’idolâtrie à l’endroit d’un « gouvernement d’en haut » Marc-Alain Ouaknin « rabbin et philosophe » ose clamer, vilipendé, non sans motifs, par l’orthodoxie, et maniant la provocation, le jeu de mots et, sûrement, la phrase vaine et vide, qu’il est un « un rabbin athée, Dieu merci ! « , en martelant qu’il « revendique  » l’athéisme métaphysique  » dont parle le philosophe Lévinas, dans “Totalité et infini” (2) : une forme de relation à Dieu qui n’est ni la voie mystique dans laquelle l’homme  » monte  » tellement vers Dieu qu’il s’annule dans le  » Grand tout « , ni l’idolâtrie qui fait tellement  » descendre  » Dieu dans le monde des hommes que celui-ci devient une idole. Je propose une relation qui maintient une distance entre Dieu et l’Homme. Le texte, et l’interprétation des Textes, est justement le tiers grâce auquel on évite collusion et confusion ».
En ajoutant que :
« Le mot « foi » en hébreu renvoie essentiellement à la notion de fidélité. Ni religieux, ni laïc, je me situe dans la lignée de ceux pour qui la spiritualité est une recherche, un questionnement et une fidélité à ce qui leur a été transmis. Une référence pour moi reste Albert Cohen qui écrivait, à plus de 80 ans, dans ses “Carnets 1978” (3) : « Dès que je crois, je trébuche et je ne crois plus. Dès que je ne crois plus, je me relève et je veux croire. »
Il expliquera, ce téméraire, plus loin, que vivre sa spiritualité au quotidien, pour un juif, consiste simplement à faire preuve de « bonté » au sens de « petits gestes », ceux qui constituent l’amour, au sens juif. Bien loin de la vision chrétienne de la joue tendue que l’on lacère sous les couteaux de Torquemada…
On était parti de l’imprononçable YHWH, pour arriver aux « petits gestes ».
Le judaïsme nous fait monter et descendre des collines spirituelles pleines d’embûches, de bruit sans fureur.
En écrivant ces derniers mots, je pense, bien sûr, à Shakespeare et sa définition de la vie, du monde (« c’est un récit (ou une fable) conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien »). On est loin de là.
Dans le judaïsme, me semble t-il (mais je m’aventure peut-être dans mon ignorance), Dieu, évidemment pas idiot, ne « conte » pas. Il laisse les hommes «le » conter, par ce qu’il leur a donné (Torah). C’est, comme on le verra plus loin leur seule mission, leur responsabilité : créer Dieu qui les a créés, justement pour le conter et, dans le récit du Divin, s’attaquer au bruit inutile et à la fureur vaine. Homme, auto-outil de Dieu. Divine responsabilité des hommes. Ni divine comédie, ni destin tragique.
Je reviens au nom imprononçable. En réalité, il est dit dans des franges (tisitt), celles du Talit (châle de prière). Le Tétragramme YHVH correspond, dans sa valeur numérique (voir guématria et assignation des mots à leur valeur, chaque lettre hébraïque correspondant à un nombre) au chiffre 26. Le nombre des nœuds, tours, fils, dans leur organisation pour confectionner les franges aux 4 coins du Talit est bien de 26. Le nom de Dieu est à la frange.

Livre. Evidemment. Beaucoup de textes dans le judaïsme affirment l’existence de la Torah (le pentateuque) au ciel, avant même la création du monde. Comme dans cet extrait des « Proverbes » : « L’Eternel m’a créé (Torah ou sagesse), principe de sa voie, antérieurement à ses œuvres, depuis toujours ; dès l’éternité j’ai été formée, dès le début, antérieurement à la terre ». Entité métaphysique préexistante qui sert de « modèle spirituel à l’Univers », ai-je lu.
Et les juifs en sont les dépositaires, distingués parmi d’autres pour recevoir le « schéma ».
On peut donc admettre les poncifs qui pullulent (« Peuple du Livre …). Le lieu commun me semble vrai et faux.
1 – Vrai car le judaïsme s’incarne, se révèle, se constitue dans ce Livre qui lui a été donné sur le Mont Sinaï.
Le juif ne se pose d’ailleurs pas la question de « Qui est Dieu ?» laquelle est inutile puisqu’ il « est ce qu’il est », réceptacle imprononçable que j’ai déjà évoqué.
Il ne cherche pas la nature de Dieu. Il ne s’interroge, en réalité, que sur la manière avec laquelle il s’est révélé, comment l’infini (le divin) a choisi de rencontrer « le fini » (l’homme). Sa réponse est claire : dans un texte qui se confond avec celui (Dieu) qui le lui a donné.
Le premier avènement de Dieu, c’est, clairement, concrètement sa révélation. Elle se constitue, se fabrique (au sens de la création) dans la Torah. Il est donc la Torah elle-même. Il n’est d’ailleurs pas inutile de préciser que la mystique juive dit : « Le Saint Béni soit-il et sa torah ne font qu’un ». Et Levinas le répète : « Dieu, c’est la Torah et la Torah, c’est Dieu ».Dieu serait ainsi un Livre. J’aime cette idée géniale selon laquelle Dieu est dans des lettres.
Une certaine mystique juive va même décrire la naissance du Monde par la lumière pénétrant l’espace vide sous la forme des 22 lettres de l’alphabet hébraïque, chevaux de feu !!
Bien sûr, le niveau d’appréhension de Dieu est, par cette réponse, métaphorique ou poétique, comme on voudra.
Nul juif, même si à l’office il embrasse les rouleaux du Pentateuque, n’imagine, une seconde, trouver Dieu sous le parchemin. Mais la Torah est sacrée puisqu’elle renferme un don de Dieu et donc une partie (qui n’est pas son fils) de « lui ». La métaphore est pleine d’enseignements.
On voit ici que le raccourci entre Dieu et le texte évite, peut-être rapidement, la question de la consistance de Dieu, en entrainant le juif dans « ce qui est » : des lettres gravées.
On peut adhérer au lieu commun en affirmant, avec tous, que le peuple juif est bien le peuple du Livre, son Dieu étant Lettre.
On comprendra mieux cette proposition lorsque l’on abordera la passion des juifs pour la « guematria » (géométrie et valeur numérique des mots qui renvoient à l’essence qui se trouve dans les lettres).
L’identification de Dieu, la recherche de sa nature lui semble étrangère car elle le placerait dans une métaphysique transcendantale construite autour de la piété absolue et du mystère de Dieu, comme le fait le chrétien. Ce dernier s’est tellement interrogé sur le fait de savoir « Qui est Dieu ?» qu’il en a créé plusieurs pour répondre à l’angoisse terrestre que l’idolâtrie guérit : fils de Dieu et vierge Marie.
On peut constater que le christianisme a, définitivement, du moins dans son discours quotidien, écarté le nom de Dieu, au profit de Jésus. J’ai toujours été frappé par cette absence sémantique qui veut dire beaucoup. Le nom de Dieu, sans son fils, n’apparait qu’épisodiquement, notamment dans la lecture du Pater Noster lequel est, faut-il le rappeler, une prière juive.
La chrétienté, pour s’affirmer dans la concurrence a donc renié, en le jetant dans la chronologie, le génie du judaïsme et son « ancien » testament en interdisant à ses adeptes de continuer l’aventure de l’ineffable.
Tout s’est passé comme si l’infini, invention nodale des hommes ou réalité immatérielle, comme l’on voudra, avait été gommé, lapidé. Sur la croix. Jésus, corps fini, corps certain l’a effacé. Dommage pour les hommes lesquels, responsables de l’Univers et devant eux-mêmes, méritaient mieux que ce galimatias de l’idolâtrie.
Je ne peux m’empêcher, s’agissant d’un texte « personnel », de dire que je ne cesse de pester lorsque le Dimanche matin, j’écoute les inepties proférées sur un ton plaintif et pleureur, à l’œuvre dans les émissions religieuses chrétiennes. Je ne veux insister, de peur de tomber dans le jugement et l’ironie faciles. Mais je plains, sincèrement, mes semblables catholiques et protestants.
2 – Mais, comme je le disais plus haut, ce n’est pas tout à fait vrai : le juif n’est pas le peuple du Livre, entendu comme immuable. On pourrait même affirmer qu’il est celui qui doit s’en détacher. Paradoxe que je découvre, même s’il est un peu forcé sous la plume de penseurs qui manient bien l’emphase.
Je cite le rabbin Ouaknin :
« Les lettres sont des étincelles de sainteté de l’Être divin, qui s’est éclaté, déployé, finitisé dans la Torah, qui est le Tsimtsoum, la contraction de l’infini divin dans la finitude des lettres. Donc le rapport à la Torah est un rapport à la Kénose, c’est-à-dire à l’acceptation par l’infini divin d’être assez humble pour s’enfermer dans la finitude des lettres de l’alphabet. D’où la responsabilité des hommes, par rapport à Dieu, de lui redonner son statut d’infini en interprétant le texte de la Torah, non pas en le lisant platement, ce qui maintiendrait le divin prisonnier de la finitude, mais en interprétant le texte sans relâche, de manière infinie, de façon à lui rendre son statut d’infini. J’interprète, donc Dieu est. Car Dieu retrouve alors le souffle d’infini qui était prisonnier dans les lettres de l’alphabet. Et Levinas le dit clairement, dans Nouvelles Lectures talmudiques (en cela il est kabbaliste lituanien, comme il l’affirme, mais aussi kabbaliste hassidique, sans le savoir) : “Dans chaque mot et chaque lettre, il y a un oiseau aux ailes repliées, qui attend le souffle du lecteur. Et lorsque le lecteur interprète, l’oiseau déploie ses ailes, et il ne faut pas oublier de sauter sur son dos, pour monter vers l’infini.” Que voudriez-vous de plus mystique que cette image ?! »
Le peuple juif s’il n’était que le peuple d’un Livre, ne ferait que lire ce qu’il a reçu en transformant le texte en un objet fini devant lequel l’on ne peut que se prosterner. On nomme cette posture idolâtrie.
Or, et c’est la richesse incroyable du judaïsme, le Livre, à l’inverse de ceux qui le proclament, y compris parmi les juifs pratiquants, est tout sauf un corps de lettres ou de mots finis. Bien au contraire a-t-on lu plus haut : si Dieu s’est fait livre en se « contractant » (Tsimtsoum), on doit le « libérer » pour qu’il revienne dans l’infini.
D’où l’obligation de ne pas se prosterner devant le Livre, l’interpréter, pour lui donner sa richesse, le rendre à Dieu pour l’aider à retrouver l’infini. Le peuple, juif ne fait que ça depuis des siècles. Le Talmud est, j’ose l’écrire, une démolition magnifique du Texte, jamais figé comme l’idole au milieu d’un peuple qui erre dans le désert.
Le peuple juif est donc le peuple d’un Livre qu’il effrite pour le rendre léger. Et cette légèreté construite pourra, seule, lui permettre de s’envoler vers sa cause : Dieu, cause de lui-même.
Les lignes qui précèdent, je l’affirme, même si je n’ai pu m’empêcher de tomber dans le travers du lyrisme que je découvre dans la poétique juive correspondent, très exactement à ce que j’ai pu comprendre.
Il faudra, mais c’est un tout autre sujet, expliquer la compatibilité entre cette « dé-sidolâtrie » du Livre et l’injonction de son respect, à la lettre, pourrait-on dire, qui domine dans le judaïsme majoritaire.
Il est vrai, et je leur donne raison, que le judaïsme ne peut être simplement métaphorique. Le mysticisme et ses images de rêve ne peuvent fonder une religion, surtout quand elle se veut pratique et concrète. C’est le piège dans lequel est tombé le christianisme intellectuel. Ce qui n’a pas empêché cette chrétienté, direz-vous, d’être très pratique dans ses assassinats, ses pogroms. En devenant, contre toute attente, le peuple du Livre qu’on brule au nom d’un rabbin exécuté.
J’aime cette idée que tout est dans la Torah. J’aime cette foi dans la lettre, dans les lettres. J’aime cette idée qu’à l’inverse des autres religions l’infini (Dieu) ne s’est pas incarné dans l’homme mais dans un texte : la Torah qui est Dieu.

Distinction, élection, mission. Pour amortir le choc, certains opèrent une distinction entre « peuple élu » et peuple « distingué », ce dernier adjectif semblant moins provocateur. Un peuple a donc été distingué entre tous, pour accomplir une mission (celle, on y reviendra, de justice sociale, Tsedaka, fondement réparateur du Monde).
L’affirmation de ce statut singulier a fait couler beaucoup d’encre et souvent beaucoup de sang. Quelques mots sur cette alliance :
D’abord, j’aime l’idée, présentée par Maimonide selon laquelle il ne s’agirait pas d’une élection conférant des droits ou des privilèges, mais des devoirs. Certains prétendent que sans l’accomplissement desdits devoirs, l’alliance serait rompue. D’où le rappel de la stricte observance des règles édictées. D’autres y voient plutôt un aspect messianique : le peuple juif a le devoir d’enseigner au monde la Justice tirée du modèle de la Torah.
J’aime, évidemment cette seconde proposition, même si elle conforte l’antisémitisme. Non seulement élu mais, au surplus donneur de leçons de justice. Le juif se prend pour Dieu, il faut l’anéantir…
Et pourtant, c’est bien cette conception transformée de l’élection qui domine dans le judaïsme moderne, et notamment dans celui qui est considéré comme son chef de file. Je veux parler de Moïse Mendelssohn qui a fait entrer les Lumières, la Raison dans le judaïsme.
A la question « Pourquoi rester juif ? », il répondait qu’ils avaient été « singularisés » dans l’histoire par la révélation sur le Mont Sinaï et que leur devoir était de demeurer les détenteurs de cette révélation ; qu’ils leur incombaient de d’accomplir leur mission de transmission universelle du message divin.
L’on se doit néanmoins d’ajouter que l’orthodoxie exige que soit proclamé, notamment dans certaines prières de fête (« amidah ») le « tu nous a choisi ».
Si je suis revenu sur cette notion d’élection, c’est en réalité pour dire ce qui m’a toujours frappé : le peuple juif ne l’a jamais transformé en ethnocentrisme, ne l’a jamais utilisé pour s’ériger dans la distinction absolue. Bien au contraire, quand on rappelle ce qu’il a pu subir des « goys », mot que je ne connaissais pas avant ma venue en France, et qui se range selon moi plus dans la taxinomie, la classification sans idéologie que dans le rejet ou le mépris des « non-élus ». La fierté d’être juif n’a jamais dépassé le clan ou le village. Il a fallu attendre le mot de Gaulle pour imaginer son caractère « dominateur » (peuple fier de lui et dominateur »). Irruption d’un mot lorsque le juif ne se plie pas. A la chrétienté semble t-il.

Juif athée. La notion de juif athée, l’attachement à un peuple, à une histoire, sans foi et qui témoigne, plus qu’ailleurs puisque sans nationalisme (l’attachement de la diaspora à Israël n’en est pas un) de la vivacité de la notion de communauté entre des hommes, d’abord celle la plus proche, mais ensuite (c’est même la mission conférée à Abraham) celle du monde qu’il faut « réparer » me fascine.
On peut ajouter, mais le débat est vain et fatigant, que la question de savoir qui est juif me concerne, évidemment, mes enfants n’étant pas de mère juive. Je ne l’alimente pas.
Mais il faut savoir qu’un juif athée me semble plus croyant que son homologue chrétien puisqu’il intègre (voir YHWH) la pensée immédiate de la non-idolâtrie.
Cette perception séculaire de l’accueil de l’imprononçable et du vide abstrait, dans lequel il peut mettre le concentré d’une pensée, même en confondant énergie et Dieu, même lorsqu’il se dit adepte de la religion cosmique de l’ordre universel range le juif athée dans un autre athéisme.
Il n’existe pas de chrétien athée. Il n’est qu’athée. Toute la différence est là. C’est tout ce que j’ai à dire sur ce vaste sujet.

Synagogue. J’ai connu la synagogue dans ma jeunesse et ne m’y suis jamais ennuyé. Je l’ai délaissée jusqu’à la mort de mon père. Je le regrette. Je pourrais ici, dans des envolées lyriques, décrire un peuple au travail (celui de sa perpétuation matérielle et de « l’aspiration » immatérielle de ce qui est le maître des concepts, puisqu’imprononçable). J’aimerai raconter un office et louer cette communion sans béatitude ni paraître.
Mais je ne veux pas entrer dans cet exercice facile qui me placerait à l’extérieur, dans la vacuité anthropologique, comme je l’ai toujours fait. Il me faut apprendre à m’insérer et les autres sont aussi moi. Ce biais du regard sociologique, cette apologie de l’œil neutre et compétent m’a joué les pires tours dans mon exclusion.
Ce qui nous reste de l’assistance à un office religieux, dans une synagogue dépouillée de l’inutile, est indescriptible, imprononçable, ineffable.

Concentration. La magnifique invention de l’exigence d’un Dieu unique, concentré des forces de l’Univers qui n’est d’ailleurs pas l’apanage du peuple « distingué » mais se retrouve, presque à la même époque (avant même) dans le Paramata des Upanishad indien et dans le sans-nom, toujours indien de la Bhagarad-Gita. Je viens de l’apprendre et me plongerai, très bientôt dans cet univers, obsessionnellement. Abraham = Brahmane ?
Magnifique disais-je. Je suis, en effet, ébloui par cette faculté de penser l’infini et ramasser l’abstrait. Exception humaine ?

Codes, lettres, géométries. L’amour des codes et des secrets à aller chercher au-delà du visible n’est pas le propre du judaïsme, même si l’on peut être tenté par la proposition, en pensant, immédiatement à la Kabbale.
Mais peut-être doit-on trouver assigner une singularité à cette recherche des principes cachés de l’Univers dans la géométrie et le secret des lettres. Ce qui est logique pour le peuple de la Torah, ordonnancement de lettres et mots préexistants à la création du « fini », des hommes.
La création étant construite sur un principe unique, elle ne peut, évidemment qu’initier la recherche.
J’ai découvert, bien sûr dans une lecture indirecte l’énigmatique livre dénommé « Sepher Yetsirah », de chevet pour ceux qui affirment, dans le judaïsme souterrain (toujours en action) qu’un Golem (homme inachevé cependant), donc la vie, peut être créée en manipulant, très exactement et selon un ordre qui est le secret, argile et lettres hébraïques…
J’ai été « invité » (je remercie Ouaknin, Hansel, les auteurs de l’Encyclopédie du judaïsme et bien d’autres encore) à comprendre ce que pouvait être la Kabbale et son premier texte européen, le Zohar sur lesquels l’on reviendra lorsqu’il sera question de réparation du monde imparfait par négligence de Dieu (un comble !)
J’ai été stupéfait par la pratique de la « Guematria » (géométrie) qui s’amuse ( ?) à comparer les mots à leur valeur numérique (chaque lettre de l’alphabet hébraïque a une valeur numérique), de gloser sur la calligraphie desdites lettres. Pages interminables, par exemple sur la lettre « Beth », première de la Torah (première du mot « Béréchit » traduit par « Au commencement… ». Lettre fermée de tous côtés et ouverte seulement par devant pour nous rappeler, disent les guématriens qu’il s’agit de la « maison du monde ». Cette même lettre « Beth » qui peut aussi être traduite comme « En tête » ou mieux « dans la tête » : Dieu avait donc « en tête », dans la tête la création de l’Univers, d’abord pensé. Ce qui devient essentiel dans le faux débat sur l’avant et l’après, sur l’idée et la matière et les primautés originelles. A cet égard, même s’il s’agit d’une déviation dans la logique du propos, j’ai pu découvrir que les traductions peuvent bouleverser un monde. Un exemple : il est dit, après une traduction admise, que Dieu a créé la femme en prenant une « côte » d’Adam. Je viens de lire que rien n’est plus faux. La traduction adéquate est non pas « côte » mais « côté ». Le côté féminin de l’homme.
Si j’ai ajouté cette entrée dans mon petit lexique en vrac, c’est, à dire vrai, pour m’interroger sur l’absence tout aussi énigmatique de procès en sorcellerie intentés à l’endroit de ceux qui s’adonnent à ce travail mystique. Mais peut-être s’agit-il d’une erreur et il faudra me documenter.
Il me semble que les autres religions n’auraient pas admis cette déviation dans la foi agenouillée. Le kabbaliste goy est un sorcier. Obligatoirement puisqu’il ne contemple pas l’image de Marie en se flagellant et ose s’éloigner de sa faute et son péché originel, en arpentant le domaine de Dieu. Sacrilège.
C’est, encore du parti pris que je freine, au risque de provoquer la critique convenue : mon texte s’organiserait autour de l’obsession de l’anti-christianisme.
Mais je préfère la Kabbale à l’Inquisition, l’attaque lettrée du monde à la contemplation, la vaine recherche des principes à celle du « sens » ou de « la spiritualité ».
Et si, dans la même veine, je me permets les comparaisons, ici avec l’hindouisme, comment ne pas évoquer, dans ce paragraphe sur les « secrets » la fameuse « Merkava ».
Il s’agit d’exercices cabalistiques destinés à construire, en faisant tourner les lettres de l’alphabet un « char » céleste qui permettra à Ezéchiel d’atteindre le ciel.
Dans l’Échelle de Jacob, il est affirmé que “les Anges montent et descendent”. Et les “roues de méditation” qui le construisent sont effectivement le maniement des lettres selon un certain ordre et suivant un certain rythme, de plus en plus rapidement, ce qui fait entrer en transe. Plusieurs “roues” permettent de construire un “Merkava”, ce fameux char céleste. J’ai été sidéré d’apprendre que certains y ont vu un ensemble sophistiqué d’exercices respiratoires que les indiens connaissent exactement.
Les religions millénaires se rejoignent dans la modernité.
A cet égard, j’ai appris, dans mes lectures que les américains, férus de bouddhisme, comme chacun sait et de mystique à la chlorophylle ont inventé le mot de « jewbou » pour ramasser les deux postures. On voit qu’il faut se méfier de ces mysticismes.
Mais, je le dis encore, j’aime ces hommes qui, comme des poissons savants, nagent entre les lettres, pour se poser, au fond de la mer, sur le grand rocher de la pensée universelle.

13, 7. La découverte d’un chiffre : 13,7 Millions de Juifs sur la terre. 2/1000 de la population mondiale. On ne commente pas bien sûr. Non pour faire comme si l’on savait, mais simplement parce que la tâche est trop ardue et nous entrainerait dans le politiquement incorrect et un ethnocentrisme dont l’on a déjà dit qu’il ne caractérisait pas le peuple juif.

Israël. Cette entrée n’a pas pour fonction d’exposer mes convictions sur l’histoire du peuple juif et de son Etat. Je veux, simplement dire que je ne connaissais pas l’origine du nom.
Il a donc été donné à Jacob après son combat avec un ange : « tu t’appelleras Israël car tu as combattu avec Elohim, comme avec des hommes ». Et ses enfants furent donc baptisés « enfant d’Israël ». J’avoue n’avoir pas compris ce changement de nom et je retiens simplement, peut-être un peu vite, qu’il suffit de combattre Dieu pour en être honoré.
Israël est donc celui qui se bat contre Dieu. Je m’étonne que les intégristes des autres religions n’en aient pas fait une parabole satanique.

Le dessus du soleil. J’ai recherché quelle était la réponse du judaïsme à la question légitime que se posent tout homme sur l’absence de Dieu et ses conséquences métaphysiques (« si Dieu n’a pu empêcher le Mal, il est impuissant, s’il l’a pu mais ne l’a pas fait, il est barbare »).
Interrogation obligatoire. Mille réponses ont été données par les penseurs juifs et que je ne peux, faute de les avoir bien comprises, répertorier ici. Elles sont, à coup sûr intéressantes et qui convoquent l’homme, sa liberté, sa solitude,.
Il faut, disent maladroitement et du bout des lèvres certains auteurs, aller chercher la réponse «au- dessus du Soleil », par référence au texte du Qotelet (Ecclésiaste). L’action humaine doit lutter contre son inaction, sa répétition, son endormissement au-dessous du soleil où rien de nouveau ne surgit. Et la volonté des hommes est la seule réponse.
Je n’ai pas bien compris.

Homme, Nature, culture. Point nodal des préoccupations humaines, philosophiques si l’on veut. Seule question qui enchaine toutes les autres. Je pars d’une interrogation d’enfant. Lors de mes premières lectures de la Bible, j’avais été stupéfait par le nombre de sacrifices dont la Torah regorgeait, si j’ose dire.
J’avais, comme tous, été choqué par un Dieu qui imposait des sacrifices en son honneur, d’abord celui d’animaux, exactement, géométriquement mis en pièces, puis celui du fils d’Abraham, consenti, mais refusé au dernier moment.
J’ai, sur ce dernier sacrifice été rassuré en apprenant, beaucoup plus tard que par ce refus, Dieu avait, en réalité, consacré l’humain, l’humanité, différente des animaux dont le sacrifice sera, toujours requis. J’avais applaudi à la constitution historique de l’exception humaine.
Je ne savais si l’agneau pascal, abattu, sous mes yeux, dans le garage de la maison de mon oncle, participait de l’exigence d’un sacrifice. Nos trempions nos paumes dans le sang qui s’écoulait sur le sol pour, immédiatement, les plaquer sur le mur d’entrée de la maison.
Je connaissais la signification de cette pratique, rappelée lors de la soirée du « Seder », pendant laquelle nous lisions l’Haggadah (récit de la sortie des juifs d’Egypte). La maison du juif était identifiée par la marque de la paume de sang et Dieu évitait de frapper d’une plaie définitive la demeure de ses protégés, en ne s’attaquant qu’à celle des méchants (les égyptiens).
Tout ceci sonnait, néanmoins, assez faux. Et je préférais éviter le débat sur ce que je considérais comme un récit procédant de l’idolâtrie, de la barbarie, indigne de l’humanité, du judaïsme (que j’ai toujours loué). Je mettais, à cette époque de ma Bar-mitsva, les giclées de sang dans l’histoire révolue. La Bible était datée.
Plus tard, j’applaudissais encore à la nécessité, affirmée dans ma religion, de la domination de la Nature par l’homme. Nature, devant laquelle il ne pouvait, simplement se prosterner. Tout ceci concordait parfaitement avec l’appropriation théorique d’un matérialisme philosophique mal digéré, concomitant, souvent, des premières aventures dans le territoire du concept.
Dans mes premières incursions dans la Théorie, j’ai même tenté d’organiser une « pensée » sur le judaïsme et la Nature, en affirmant l’anti-romantisme des juifs qui préféraient l’action à la fixation sur la beauté. Je crois, sans en être tout à fait sûr, qu’il s’agissait du premier texte auquel je me suis essayé. Je ne l’ai pas gardé et le regrette. C’était, à l’évidence, un tissu d’âneries, mâtiné de matérialisme marxiste naissant. Je magnifiais, dans cette perspective le génie du judaïsme, fondateur de l’exigence de lutte contre la Nature, jamais déifiée. J’insiste : je constate, qu’à aucun moment, dans mes pérégrinations conceptuelles, je n’ai banni le judaïsme, et le convoquais même pour aligner le propos. S’agissant d’un texte où il s’agit aussi de moi, je me devais de m’arrêter sur cette évidence : j’opère bien un retour et non un commencement. On ne commence jamais dans le judaïsme lorsqu’on est juif. Evident.
Donc, la relation du judaïsme à la Nature m’a, toujours interpellé.
Cette notion (la Nature) est floue, eu égard à son acception plurielle. Nature verte, naturante, Nature du monde, Nature spinozienne, Nature romantique, amour de la Nature …
Le mot ne recouvre pas le même signifié, même s’il part de la même réalité.
On peut, sans faire preuve d’invention, dire que deux notions, floues dans notre esprit, s’en dégagent. Ce qui trouble toujours la réflexion non construite et provoque les quiproquos dans les discussions animées sur ce thème.
Celle, philosophique, de la Nature, entendue comme l’étant écologique, structurée, immuable, selon certains, confrontée à la Culture des hommes, exception dans ce que cette Nature donne. A partir de laquelle se fondent le matérialisme des premiers grecs, le panthéisme plus tard, spinoziste, si l’on veut. Nature entendue donc philosophiquement.
L’autre, subjective, dans le champ de l’émotion, de la poésie, de la sensation circonscrite dans le concept de beauté.
Dans cette confusion sur la Nature et sa définition, Je me demandais d’où venait cette indifférence patente de mes parents, oncles, cousins, à ce qui les entourait, et d’abord à la nature éclatante, cette même indifférence à l’animal sauvage ou domestique.
Ne comptaient, en effet, que les hommes. Même les lieux d’une enfance ne comptaient pas. Comme si l’environnement naturel (et même matériel) n’étant qu’un terrain sur lequel l’on joue, l’on souffre, l’on rit. Et j’affirmais que pas un joueur, sauf celui qui est ailleurs, et joue donc mal, ne s’intéresse au terrain de jeu. La philosophie juive de la Nature, celle qui l’exclut pour se concentrer sur les hommes, me convenait parfaitement.
J’ai par la suite tenté de structurer une pensée.

Immense débat qui ramène à Philippe Descola, à Nature /Culture, à la nature de l’homme, à « l’exception humaine ».
Serait-ce que le Judaïsme (Dieu) n’aime pas la nature qu’il doit (c’est un commandement) dominer ?
Serait-ce le succédané de l’interdiction de reproduction (« Tu ne referas aucune image sculptée rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux, là-haut, ou sur la terre ici-bas, ou sous les eaux, ou au-dessous de la terre » Exode XX, 1-4), la beauté non reproductible étant délaissée et remisée dans l’inessentiel ?
Il me semble aussi que la poésie juive n’est jamais (mais je me trompe peut-être, n’étant pas féru de poésie et à fortiori de poésie juive) romantique (au sens de la glorification de la Nature naturante). La fleur embellit et produit des parfums (je viens d’apprendre qu’il existe des prières juives sur les parfums comme sur le vin). Mais la fleur n’est pas autonome et glorifiée dans l’alexandrin. Il ne s’agit que d’un succédané du Monde des hommes, destinée à les servir, pour se souvenir de la beauté du Monde ou satisfaire la jouissance humaine de son parfum et de sa couleur. Ni fleurs du Mal, ni fleurs du Beau (abstrait), le Beau ne pouvant être apprécié que dans sa connivence avec l’action humaine. Et puis le Beau ne se concrétise que dans la réparation du Monde, dans l’action accomplie, conférée disent les exégètes au peuple juif : celle consistant à installer la Justice. Plus belle que la Nature avant de la faire apprécier, le pauvre et l’esclave ne pouvant se contenter de la poésie.
Et pourtant, dira-t-on, le judaïsme célèbre la nature.
Trois grandes fêtes peuvent être reliées à la nature :
Chavouoth : ou la fête des prémices. C’était une fête agricole qui est devenue celle du don de la Torah.
Rosh Adesh : fête de la nouvelle lune qui a disparu jusqu’au XVIIIè siècle où les mouvements hassidiques la tirent de l’oubli.
Chevath : le nouvel an des arbres. On fête le démarrage de la végétation. Elle se situe en général juste au moment de la floraison de l’amandier.
Mais aucune vénération de sa beauté. Plutôt de ses bienfaits. Moïse conduisit le peuple juif dans ce « pays où coulent le lait et le miel ».
De fait, La nature, dans le judaïsme, n’est pas considérée comme bonne en soi. Il y aurait, nous dit-on, désaccord avec la conception grecque de l’humanité en communion avec la nature. On pourrait résumer ce qui précède ainsi : le sage grec cherche la communion avec la nature, tandis que le sage juif cherche ce qu’il y a d’humain dans l’homme.
Dans le genre du mélange (confusion entre Nature, beauté de la Nature et action humaine la désertant, il nous faudra nous intéresser la notion d’exception humaine dans la Torah, manifestement en phase avec « la Thèse », dirait Pierre Schaeffer, c’est certain. Mais sans en rester là : il me faut comprendre la fonction de l’exception humaine, même si elle est construite et sa relation avec l’histoire générale et particulières des juifs. Et, bien sûr sur cette particularité du rapport du même juif à l’art (quasi-absent de son univers, sauf lorsqu’il s’agit d’interpréter l’ouvre du grand musicien rarement juif.). Tout ceci me semble découler d’un même principe que je ne veux ni ne peux ici développer, au risque de me faire traiter par ma femme, toujours en alerte sur mes facilités d’écriture, de rapide théoricien.
Mais je ne peux m’empêcher d’ajouter, puisqu’il s’agit d’exception humaine, quelques mots sur la notion d’homme dans le Judaïsme.
Tout d’abord, l’homme est « incomplet » et doit se réaliser, dans sa personne. C’est ce que rappellent les exégètes en se référant au texte de la genèse. Lorsqu’il crée les êtres non humains, Dieu trouve cela très bien. Il est satisfait de sa production. Mais lorsqu’il crée l’homme, la phrase répétée pour les autres créations (« Dieu vit que cela était bon ») ne vient pas. L’absence de cette locution est cruciale selon les sages : l’homme est inachevé, comme un golem et doit lui-même se parfaire pour se créer complètement. Et c’est sa liberté et son action propre, son « exception ». J’aime cette explication.
Et puis, la Thèse que Pierre Schaeffer démonte dans son grand livre (l’Exception humaine) en unifiant nature et culture ou plutôt en allant au-delà de la dichotomie est au fondement même du judaïsme et il est difficile de s’en extraire, malgré tous nos efforts scientistes. On s’attarde donc, un peu sur le dualisme historico-religieux. En effet, la Bible, à l’inverse de ce que l’on proclame, nie toute dualité entre âme et corps ; L’homme est une synthèse indissociable de l’âme et du corps. Les mots nèfech (âme) et rouah (esprit) désignent la réalité globale de l’être plutôt qu’une partie distincte. Spinoza ne dit pas autre chose, contre Descartes. Le dualisme a, en réalité, été inventé par les rabbins d’ailleurs en contradiction avec eux-mêmes lorsqu’ils affirment que l’homme est un microcosme reflétant la structure entière de l’Univers (« Tout ce Dieu a créé dans le monde, il l’a créé en l’homme »). Matière de la matière pourrait-on dire. La contradiction est flagrante. Mais l’immatériel guette. Ce qui est normal, Dieu étant immatériel. Cependant, s’agissant d’un tout, la distinction matériel/immatériel ne veut plus rien dire comme celle qui dissocié l’âme et le corps ; Et ce d’autant plus que créés à l’image de Dieu, nous ne pouvons être qu’immatériels, comme lui. Il suffirait donc de revenir au Tout (nèfech) pour réconcilier les concepts. Nominalisme encore. Sartre, dans une envolée stupide, comme il en a le secret, aurait pu dire que l’immatériel précède la matière qui est elle-même immatérielle. Et le tour serait joué.
Et si nous faisions un tour de côté de la Kabbale, on découvrirait que la « nature » n’existe pas véritablement ; ce qui existe vraiment, c’est la « hiyout », la vitalité qui anime la nature de l’intérieur. Le but de l’homme dans le monde est de découvrir la « pnimiout », l’intériorité des choses et leur sens véritable. Mais il est ici question de nature, semble-t-il, et non de nature naturante.
Mais abandonnons ces vaines digressions oiseuses et fumeuses, buées de fumées, et tournons la tête pour regarder notre chat sans âme et pourtant bien beau, même s’il vient de voler une cuisse de poulet sur la table, ce qui mérite la lapidation (cf Tsedaka).

Métaphores de construction. Une réponse à l’interprétation primaire et créationniste et aux interrogations légitimes sur l’incompatibilité entre Science et récit biblique (genèse) de la création de l’Univers et de l’homme. Je viens, en effet, dans mes lectures récentes de découvrir une réponse juive, fondée, comme nous y invite d’ailleurs, toujours, Maimonide pour la lecture de la Torah, sur la métaphore. Certes, tous savent qu’il ne s’agit que d’une métaphore, sauf les intégristes et les idiots. Mais des scientifiques (juifs semble t-il) rappellent que ce dit la Bible est parfaitement exact. Six jours pour faire le Monde. En réalité six époques et qui coïncident parfaitement, dans leur chronologie, avec ce que nous dit la science : l’homme est apparu le « sixième jour » après la lumière, le ciel, la terre, les étoiles, les animaux. Comme décrit dans la genèse biblique. Faux débat au demeurant si l’on considère que le vrai n’a rien avoir avec la religion, que la métaphore dont l’expression la plus achevée est celle d’un Dieu abstrait et non représentable l’emporte sur la littéralité des écrits (Notons ici, pour ceux qui l’auraient oublié qu’il existe quatre niveaux de lisibilité des textes biblique : littéral, symbolique, interprétatif, mystique. Je renvoie le lecteur à une recherche de la signification desdits niveaux).
Je ne peux, dans ce bavardage, m’empêcher ici de faire allusion à cette fascinante théorie mise en forme au XVIème siècle par le kabbaliste Isaac Luria (dit « Le Lion »), théoricien du retrait de Dieu et de la solitude de l’homme et qui nous a écrit « le Livre du Secret », résumé par MA Ouaknin, (Le Livre Brûlé, Editions du Seuil 1994, Collection sagesse, pages 391 et 382) dans ces termes
« Après le Tsimtsoum, la lumière divine jaillit dans l’espace vide sous forme de rayon en ligne droite. Cette lumière se nomme Adam Kadmon, c’est-à-dire, l’Homme primordial ».
Adam Kadmon n’est rien d’autre qu’une première figure de la lumière divine qui vient de l’essence de l’En-Sof (in-fini) dans l’espace du premier Tsimtsoum, non pas de tous côtés, mais comme un rayon dans une seule direction. Au départ, les lumières émanées étaient équilibrées (Or vachar veor hozère), puis les lumières qui jaillirent des yeux de l' »Homme Primordial » émanèrent selon un principe de séparation, atomisées ou punctiformes (olam hanequoudim). Ces lumières furent contenues dans des vases solides. Quand ces lumières émanèrent par la suite, leur impact se révéla trop fort pour leurs récipients qui ne purent les contenir et, de ce fait, éclatèrent. La majeure partie de la lumière libérée remonta à sa source supérieure, mais un certain nombre d’étincelles demeurèrent collées aux fragments des récipients brisés. Ces fragments, de même que les étincelles divines qui y adhéraient, « tombèrent » dans l’espace vide. Ils y donnèrent naissance à une moment donné au domaine de la Qlipa que la terminologie cabaliste nomme l' »autre côté ».
La brisure des vases introduit dans la création un déplacement. Avant la brisure, chaque élément du monde occupait une place adéquate et réservée; avec la brisure, tout est désarticulé. Même les Sephiroth, dont les récipients auraient dû recevoir l’influx supérieur de lumière et transmettre – selon les lois de l’émanation – aux niveaux d’êtres inférieurs, ne se trouvèrent plus à leur place. Tout est désormais imparfait et déficient, en un sens « cassé » ou « tombé ». Toutes les choses sont « ailleurs », écartées de leur place propre, en exil…
On comprend alors le sens du troisième moment du processus lourianique : le Tiqqun; il s’agit de restaurer, de réparer la brisure, d’une certaine manière de retrouver et de situer toute chose à sa place : c’est le rôle de l’homme; là est son histoire. »

Tikkun Olam. Réparation du monde. Pour ceux qui s’en souviennent, j’en avais fait un roman, mauvais, non publié, partant de la métaphore pour la plaquer bêtement sur des « rencontres réparatrices ». Tellement mauvais que, depuis, j’ai du mal à me remettre à l’écriture. Ce qui se lit.
Une formidable et énigmatique approche de la création du monde (vases qui structurent l’Univers, métaphore incroyable de l’espace- courbe d’Einstein, contraction de l’univers…)
On s’intéressera plus tard à cette vision de « la Kabbale lourianique » (retrait de Dieu, étincelles, traces qui en se regroupant constituent « le Mal » lequel empêche les autres étincelles libres de rejoindre la lumière divine dont elles font parties, dérèglement, travail de réparation à accomplir, aide de Dieu, par les hommes à réparer sa négligence ou son erreur dans le processus de création par la lutte contre le Mal, choix du peuple juif par Dieu pour l’aider à réparer, commandements destinés à réparer, actions des plus modestes dans cette réparation, et réunion de l’ensemble des actions pour la réparation finale. Chaque homme est une étincelle de Dieu et l’action collective est la seule qui vaille nous dit-on, somme des petites qui la dépasse, en se constituant en force cosmique). Ouf…
Construction éblouissante qui, en l’état, nous fait nous interroger sur ce qui était notre propos : la métaphore et la science. Facile de trouver les convergences mais l’homme a certainement besoin de cette science poétique (ou de cette poésie scientifique, comme on voudra) pour avancer, dans la certitude que le grand principe est à découvrir..

Lettre de la Loi. Il serait vain et idiot de commenter le mot, tant il est au fondement de ce qui se trame dans le Judaïsme. Je note, ici, simplement, que les sages ajoutent qu’il « faut aller au-delà de la lettre de la Loi » (lifrim mi-chourat ha-din). Justice tempérée par la miséricorde, vérité par la bonté, rigueur de la Loi par la compassion. On ne saurait mieux dire. Sauf à ajouter, que miséricorde, bonté et compassion font partie de la Loi. Ou plutôt de l’Universel. Et qu’Antigone est biblique.

Electron libre créateur. L’hésitation de Dieu à créer Adam. Il consulte les anges. Son inquiétude après ce travail. Homme libre, électron libre, qui, dans sa liberté peut ne plus le satisfaire. Dieu quantique. Homme à l’image de Dieu, créateur, comme Dieu. Qui se crée lui-même et qui peut donc se transformer…
Ici, j’introduis ce qui est violence à l’égard de tout ce que j’ai crié, dès la première découverte d’une pensée et tout au long de ma tentative de manier l’outil philosophique, entrainé d’abord par un Spinoza, certainement mal lu, puis par les Foucault, Althusser et autres assassins du sujet : il n’existe pas, au sens ontologique du terme (dans sa plénitude, sa prétendue conscience libre, faiseuse d’Histoire.
Le judaïsme est à l’opposé, semble-t-il de cette homme ravalé à son mécanisme sans volonté. Le judaïsme est autant une croyance en l’homme, créateur à l’image de Dieu qu’un anti-platonisme qui fait la part entre l’essence divine et l’illusion terrestre, entre « l’en-haut » qui gouverne et « l’en-bas » des hommes qui subissent, tragiquement.
C’est Levinas qui nous rappelle ce qui constitue une véritable inversion : Dieu, dans son histoire, et même son « destin » dépend des hommes ! Il les a fait à son image pour qu’ils puissent arriver à cette perfection dans l’élan permanent de leur création continuelle, hommes non parfaits (on se rappelle que Dieu n’était pas satisfait de la création ce cet humain, comme il l’a été des cieux et de la lumière).
Responsabilité lourde, très lourde des humains, à l’égard de l’Histoire du monde qui inclut Dieu. Et donc, ici, l’instauration d’un sujet même pas transcendantal, simplement comptable de ses actions dans la fabrication du monde ‘ou sa réparation selon Louria. (Cf kabbale lourianique et lien entre le divin et le terrestre dans le mouvement cabalistique des sephirot.)

Transgression initiale. Le couple, essentiel et récurrent, dans le Judaïsme entre transgression et repentance. D’abord transgresser (c’est un quasi-commandement puisque Dieu admet cette déviation) et la repentance, qui le met parmi les hommes. En hébreu : Ever et Techouva. L’action n’est faite que de cela. Loin des limbes de la contemplation. Loin de la terreur, loin du péché. A des années lumière des agenouillements.

Première sortie avant celle d’Egypte. La bonne nouvelle pour Dieu, selon les exégètes hardis, lorsqu’Adam croque le fruit défendu. Il s’évade du vide, de l’ennui (Jardin d’Eden, enfer de l’ennui), de la répétition, entre dans le temps, travaille et rencontre les autres, et peut ainsi « réparer » le monde, en aidant les mêmes. Bien vrai. Si Adam n’avait pas croqué la pomme, nous serions des légumes. La femme nous a sauvés, mais Dieu l’avait déjà « en tête », cette sortie dans l’histoire. En réalité, et la chose revient toujours : comment peut-il juger ce qui était en germe, qui est de l’histoire qu’il génère. La liberté de l’homme est celle de Dieu.

La terre ferme, en-deçà. L’absence de théorie unifiée sur l’au-delà, loin de la terreur, certains théologiens juifs le niant absolument, d’autres confinant les âmes dans une simple « demeure des morts » pas très gaie et sans attrait, d’autres, encore (Talmud), plus proches du classicisme ambiant, affirmant l’existence pour les Justes d’une vie dans l’Eden et son jardin, loin des méchants qui n’y accèdent pas (« le monde terrestre est comme un vestibule menant au monde à venir, prépares- toi dans ce vestibule afin de pouvoir entrer dans la salle du Banquet ». Rabbi Yaacov. Avot 4, 16).Et le Kaddish, celui que je récite désormais régulièrement pour honorer mon père qui aide les morts à entrer dans ce paradis, en araméen, pour piéger les mauvais anges qui ne le comprennent pas…
D’autres croient à la réincarnation (« Gilgoul »), proches des indiens (Inde). Mais il ne s’agit pas d’une doctrine officielle. Et pour cause, ce peuple de l’unité concentrée ne s’est pas donné une papauté unificatrice du dogme. Ce qui est un comble.

Synthèse. On a pu dire que le juif « aimant à voyager léger adore la synthèse ». Etant observé que l’on pourrait tout aussi bien dire que le juif étant simple, lorsqu’il n’est pas kabbaliste ne peut entendre que la simplicité, à la limite de la banalité érigée en principe, à l’usage des simples d’esprit (n’a-t-on pas entendu dans la bouche des grands antisémites que si Dieu avait choisi le peuple juif, c’est uniquement parce qu’il était le seul à pouvoir entendre et se conformer aux inepties ?). Faux, absolument et évidemment faux, jaloux et antisémite. Malgré les dénégations de certains proches sur ce que j’affirme depuis qu’il m’a été donné de penser, le juif est le maître de l’abstraction, de la pensée ramassée, sans images ni béquilles, celle qu’il ne faut pas confondre avec son succédané qu’est la théorie, rebondissant sur ce sol élastique de l’abstraction, pour se perdre dans l’inutile.
Le juif adore, ainsi, le résumé (Dieu est un résumé des forces et la Torah un résumé de Dieu). Et j’ai pu être frappé par les formules définitives qui ramasse des milliards de mots et des millions de pages qui scandent les textes sacrés (« Pour exister, le monde a besoin de la Loi, de la pratique, de la Justice »).

Corps en émoi. Cantique des cantiques. Hymne à la sexualité, malgré ses traductions éthérées, glorification de l’amour physique, sans procréation obligée. Vie qui se doit d’être vécue radicalement, don qu’il serait indigne de ne pas profiter. Ici, l’on pourrait cependant s’interroger sur la pudeur du juif (la vision de la nudité du père ou du fils étant sacrilège) et cette affirmation de la sexualité. On ne le fait pas, pour les mêmes raisons (la glose facile et l’enterrement de la notion sous les oripeaux théoriques. On y reviendra plus tard, lorsque les démons de l’analyse se rappelleront à mon souvenir, inéluctablement.

Tsedaka, rectitude. Justice. Ou encore « rectitude ». Traduction plus conforme, la Loi ne pouvant être, comme dans les Lumières, générale et abstraite, mais concrète, en action, au travail. Et la rectitude d’un homme veut dire mieux ce que peut être la Tsedaka.
Concept central, merveilleux à qui s’y réfère dans son quotidien. Justice au profit de ceux qui souffrent, sans que la souffrance ne soit pas magnifiée, le scandale étant la pauvreté et non la richesse. Aide qui ne peut se contenter de charité et de compassion mais qui doit se poursuivre jusqu’à l’autonomie de celui que l’on aide. Tsedaka indigne lorsque l’on ne fait que donner, chose facile, une partie infime de son patrimoine pour prétendre au sommeil sans cauchemars. Balivernes de village. Tsedaka qui est accomplir lorsque le pauvre ou le chômeur pourra assumer sa vie. Ne pas simplement donner mais organiser l’environnement. Banalité s’il en est mais bonne à rappeler. Rien ne se passe à la sortie de l’Eglise, la sébille étant un leurre. Imaginons, enfin, que l’on se rende à la cinquième chambre du « Palais de la Rectitude ». La nuque serait roide. Les mots, encore les mots.
Mais, il nous faut nous éloigner de la vision idyllique de la Justice dans le Judaïsme, même si la prononciation du mot « Tsedaka » donne une toute autre allure, par sa magie de l’étrange, à la rectitude obligée car, comme on le sait, les textes bibliques contiennent des « commandements » cruels qui se doivent d’être rappelés, même si le contexte historique peut les justifier, que les sages ont vite expliqué, pour les remiser rapidement dans le champ de la métaphore ou de la parabole. Il en est un qui m’a frappé : celui du « fils rebelle » qui non seulement conteste l’autorité paternelle mais le vole. Il est dit qu’il faut le mettre à mort après lapidation. Et la disproportion de la peine interpelle nos âmes sensibles. On va chercher dans les textes et l’on découvre que la Loi énonce « Faites le mourir innocent et non mourir coupable ». Ce fils rebelle qui a osé voler son père pourrait, en effet, devenir un bandit de grand chemin ou un criminel tant ses premières déviations sont gravissimes. Et il vaut mieux, immédiatement, arrêter son périple infâme…Il est vrai que cette jurisprudence a été écartée et que l’on s’en remet désormais, dans un Tribunal rabbinique, à la discrétion des juges, étant observé que cette règle n’a jamais fait partie des 613 commandements que le juif doit respecter.
Je regrette, à vrai dire d’avoir ajouté cette anecdote dans la rectitude et être passé du général au particulier. Oubliez-la et prononcez le mot « Tsedaka » qui sonne dur et doux.
Pour finir sur cette rectitude, je ne résiste pas (encore…) à insérer une petite histoire qui est autant un jeu de mots que le rappel de la rectitude (tout le judaïsme):
C’est l’histoire de David et Moshe, deux cousins très liés. Au moment de mourir, David appelle son cher cousin à son chevet et lui lègue sa fortune.  » Cependant, lui annonce-t-il, je te demande une chose : va voir ma pauvre femme, donne-lui l’argent que tu veux et garde le reste pour toi.  » Moshe exécute ses dernières volontés : il garde 3 millions de dollars et donne 30 000 dollars à la veuve. Mais, quelque temps après, celle-ci va voir le rabbin et se plaint du peu d’argent reçu. Le rabbin va parler à Moshe :  » Moshe, qu’as-tu fait de la fortune de David ?
— J’ai fait comme il m’a dit, répond Moshe. David m’a dit : “Donne ce que tu veux et garde le reste pour toi.”
— Ce que tu veux ! s’exclame le rabbin. Qu’est-ce que tu veux, Moshe ?
— Eh bien, 3 millions de dollars !
— Alors, “ce que tu veux”, 3 millions de dollars, donne-le à la veuve… et garde “le reste”, 30 000 dollars, pour toi, dit le rabbin. Voilà ce qui est juste.  »

Chekina, présence du tout. Encore de l’abstrait. Présence abstraite, immanente, « halo de lumière » selon Maimonide. Dieu est partout (même si le proverbe yiddish prétend que ne pouvant être partout, Dieu a créé les mères…). Partie féminine de Dieu, selon le Zohar. Présence qui suit le juif partout, envahissante, exigeante. Absolu présent dans le quotidien et lutte contre la solitude de l’homme. Toutes les religions, évidemment, s’en emparent, pour la qualifier de foi ou pour, encore, magnifier la présence mystérieuse de Dieu, brume du merveilleux. Le judaïsme ne la conçoit cependant que comme une extériorité, en dehors de la communion et de la prostration béate. Extérieur qui enveloppe, au-delà de la pensée de son existence ou de son enveloppement et qui devient inhérente. Et Spinoza, comme les indiens nous l’exposent. (On sera obligé de revenir sur Spinoza et le Judaïsme, objet d’une autre « obsession ». On comprend et on ne comprend pas, tant Spinoza que le Tribunal rabbinique qui l’a exclu et non répudié. Mais je crois que je confonds Chekina et panthéisme de foire…)

Ecoute ! C’est le premier mot du Chema : « Ecoute Israël, le seigneur est notre Dieu, le seigneur est Un ». D’abord écouter. Difficile, nous dira-t-on dans son interprétation primaire (le mot d’esprit du Dimanche). En réalité, un rappel à l’ordre pour ne jamais se perdre. Ecoute comme tu es vivant. Rien d’autre.

Devant du désert. Extraordinaire que ce concept de désert dans lequel errent les juifs avant de trouver la terre promise. Dans lequel, malgré sa beauté, malgré le repos de la parenthèse, il ne faut pas se complaire. Désert temporaire qu’il faut absolument quitter, pour échapper à la répétition, le vide, l’inaction, la contemplation, ennemie des hommes et de leur mission. Avancer, avancer…

Tolérance. Ici, on est en droit de crier à l’imposture. Comment affirmer l’esprit de tolérance dans le Judaïsme alors qu’il exclut les « gentils » et exige des règles de vie contraignantes, exclusives de toute interprétation subjective. On fait. Point, c’est tout. On comprend après, si on le veut, par l’Etude. Totalitarisme diront la majorité, absorption de la liberté dans la norme rigide et absolue, loin de la tolérance, synonyme de liberté. Première approche qui fût la mienne.
Pourtant inexacte épistémologiquement. En effet, et tout d’abord, le choix est donné, sans anathème, ni procès de Torquemada (ce qui est déjà énorme).
Ensuite, il faut, parait-il, lire le Talmud : l’opinion des minoritaires y est exposée et la dernière interprétation ne vaut que pour celle qui suit ou suivra. Le « dernier mot » n’appartient à personne, même si pour des besoins compréhensibles (la loi de la majorité), la règle est édictée. Je ne crois pas que les chrétiens, au 12ème siècle, auraient pu tolérer un théologien comme Ibn Ezra qui remettait radicalement en cause le dogme, allant jusqu’à crier que la Torah était l’œuvre des hommes et pas de Dieu, abstraction qui n’écrit pas et dont Maimonide disait qu’il fallait le respecter cet Ezra, parce qu’il pensait sans complaisance. Les juifs ne connaissent pas le bûcher, sauf lorsqu’ils y sont jetés. Et la guerre de religion ne les concerne pas.
Il n’est pas inutile, ici de faire référence à l’Ecclésiaste (Qohelet). J’avoue avoir été fasciné par ce texte d’un pessimisme exacerbé et dont l’on se demande comment les théologiens juifs l’ont admis dans le corpus des textes sacrés. Tout se passe comme s’il s’agissait d’une contre-torah. Incroyance latente. Tout est vain, tout n’est que « pâture de vent, buée, fumées ». Rien de nouveau sous le soleil. Et donc, jouissance de l’instant glorifiée. Consommation de plaisir exigée. Les rabbins ont donc intégré dans la Bible ce texte nietzschéen, ce tract soixante-huit-art. Tolérance, certes. Mais, selon d’autres rabbis, un rappel de l’exigence d’aller, justement « au-dessus du soleil », par la brisure de la routine et le changement de son monde. Et, partant, du monde. Mission confiée aux « distingués ».

Credo. Je dois à Georges Hansel (De la Bible au Talmud. Ed Odile Jacob) de merveilleuses heures de lecture. Je donne ici une bribe de son apport. Analysant la différence entre les trois monothéismes, il rappelle qu’à l’inverse de la doxa, Abraham n’est aucunement le père des trois religions, le père des croyants, comme le proclame d’abord chrétiens et musulmans. Car, dit-il, de manière lumineuse, « conditionner le divin par le prononcé d’un credo, d’une profession de foi ou d’un dogme n’est rien d’autre qu’un détournement de l’héritage d’Abraham, détournement opéré aussi bien par le christianisme que par l’Islam, convergents sur ce point. Les conséquences de cette convergence, nous les connaissons bien : ce sont les guerres de religion……Abraham est le père de ceux qui refusent les mystifications….le père d’une pensée rationnelle, il est le père des savants et non un fondateur de religion…le père de ceux qui aspirent à la Justice… »
C’est par là que je conclus. Et confirme mon parti pris.

Père et emphase
Je termine ce texte, imparfait et naïf, en pensant à mon père, dans une salve emphatique que, décidément, je ne peux remiser. Mon père à qui je dois ce bref plongeon dans ce qui fût les fondements de son action, apnée qui se veut l’honorer. J’aurais aimé lui adresser ces lignes, vite jetées sur un écran, certainement billevesées de celui qui découvre ou commence. J’aurais aimé parler avec lui, ce que je n’ai jamais fait, certain de la justesse d’une pudeur obligée. Je le regrette quand je pense à ses yeux envahis par mille soleils, dès qu’il s’agissait de penser et chercher, jusque sur son lit d’hôpital, lorsque nous entamions une discussion. Mille étincelles au milieu de celles qui réparent le monde. Père, laisse-moi te remercier.

Pardonne Moix…

Mauvais jeu de mots dans le titre, mais je le garde, pour rester dans la lourdeur glauque et lugubre de la fameuse affaire Moix (Yann) qui hante les pages de tous les journaux et revues et se plante, sordidement, dans les moquettes sales des émissions des rez-de chaussée des immeubles radiophoniques et télévisuels.

Donc, Moix, que j’ai un peu lu, (un voisin parisien à une époque), aurait écrit un beau livre (que je n’ai pas acquis et donc lu) sur son enfance martyre, accusant son père de véritable tyrannie. Soit. Certains lui accorderaient le Goncourt prochain. Je ne doute pas de la qualité du bouquin, même si j’ai pu émettre, ici et là, quelques réserves sur le caractère, assez proche de la logorrhée, de son écriture qui me semble enfouir sous les mots en rafale, en trombe presque, l’idée qui configure le propos.

Mais, à l’occasion de la sortie de ce bouquin d’un écrivain qui est aussi chroniqueur dans une émission TV de Laurent Ruquier que je n’ai jamais regardée, son passé d’antisémite, de négationniste violent a été dévoilé (dessins et écrits).

Il n’a pas nié, a demandé pardon, a rappelé que depuis des années il étudie l’hébreu, défend (c’est vrai) le judaïsme et l’Etat d’Israel (c’est aussi vrai).

Deux thèses s’affrontent ici, ancrées sur la notion et la pratique du « pardon ».

Bernard-Henri Lévy, qui l’avait pris, il y a longtemps, sous son aile élégante et protectrice lui accorde le pardon , certain de sa sincérité, écrivant dans une Tribune croire au « repentir » de Yann Moix : « Je crois au repentir. Je crois à la réparation », écrit-il, ajoutant : « Quand un homme, tout homme et donc aussi un écrivain, donne les preuves de sa volonté de rédemption, quand il s’engage, avec probité, dans le corps à corps avec ses démons, je pense qu’il est juste de lui en donner acte, de lui tendre loyalement la main et, si on le peut, de l’accompagner. »

D’autres, pourtant amis de BHL et membres du comité de rédaction de la revue intellectuelle créée par BHL ne lui pardonnent pas. Notamment Laurent Samama, titulaire d’une émission sur France-Culture, dont l’on colle ci-dessous le tweet :

Ajoutant, le même, dans un entretien au Monde, :

« Si je m’exprime si vite, c’est qu’il faut adopter une position intransigeante contre l’antisémitisme et le racisme, jamais excusables. Je conçois mal qu’on ferme les yeux là-dessus, surtout quand l’antisémitisme vient de nos propres rangs. »

« On peut difficilement quantifier la véracité du pardon de Yann Moix. Je m’en fiche un peu du reste. C’est son affaire. Je suis d’autant plus tranquille avec cette prise de position que j’ai publié une belle critique de son livre, Orléans, qui de mon point de vue vaut le Goncourt. A La Règle du jeu, BHL a toujours aimé et encouragé le débat. Notre revue est ouverte, et le seul qui nous trahit c’est Yann Moix. »

Alors pour Moix, le pardon ou une solitude avec ses diables ?

Mon opinion ne vaut évidemment pas grand chose, ne s’agissant que d’une opinion, du type de celles qui coulent dans les flots souvent nauséabonds des océans noirs de la doxa. Et ce d’autant plus que ma volonté sans cesse exprimée d’échapper à toute participation affichée au débat public et d’accepter des places de pouvoir (médiatique)qui légitiment toute proposition même idiote, devrait m’interdire de la donner à lire.

Mais il me semble que la chose est trop sérieuse pour la laisser se fondre dans le lieu commun et le remplissage du vide encore médiatique.

Je veux juste rappeler ici la position de Vladimir Jankélévitch qui, non seulement n’accordait aucun pardon aux nazis mais refusait tout contact avec l’Allemagne (cf un billet ici, en tapant dans la case recherche).

Il me semble également opportun de rappeler que certains considèrent que l’étude de l’hébreu ou du judaïsme, un petit philosémitisme peut être suspect s’il survient concomitamment ou après une période de violence antisémite, en rappelant la fameuse phrase de Céline, grand pourfendeur admiré des juifs s’il en est selon laquelle il faut « toujours suivre les juifs, ce sont des guides, ils sont aux commandes partout ».

On serait donc tenté de ne pas pardonner, dirait la personne qui, de manière impolie, lit au-dessus de mon épaule ce que je suis en train décrire.

Je reste silencieux et continue d’écrire, en posant la question de la comparaison, de celle de différence entre nature et degré.

Il y a, en effet, loin entre le tueur nazi de juifs qui demande le pardon refusé par Wiesenthal et le frimeur de province qui erre dans les beaux quartiers de Paris à la recherche d’une minuscule gloire littéraire aux côtés des grand faiseurs de célébrité.

Doit-on pardonner Moix ?

Je vais me faire assassiner par beaucoup de proches : je réponds oui. Il faut toujours pardonner l’erreur lorsqu’elle n’a pas de conséquences physiques ou morales. Moix, par ses petites bassesses de négationniste, erreur de jeunesse et de volonté de gloire violemment lancée sur la Terre n’a pas généré mort ou souffrance ou même douleur. Sauf, peut-être (on lui accorde la sincérité) à lui-même qui se débat avec ses démons, même si le pardon lui est accordé.

Un « pardonné » ne perd jamais sa mémoire et ne se libère pas de ses djinns bruns.

Pascal,suite, rock’n’roll…

Curieux, étonnant. Je constate que plongé dans Pascal et ses pensées depuis quelques mois, ayant colle récemment des fragments de ses  » Pensées », le magazine Philomag, excellente revue que les petits philosophes de service dénigrent, pour configurer l’élitisme dans lequel ils aimeraient se mouvoir, sort un « Hors-sėrie » consacré à Pascal.

Recu un mail cet après-midi pour le signaler aux abonnés (dont je suis) et « offrir  » un article,

Je colle donc, sans autre commentaires le texte offert. Sans copyright donc. Et pour faire un peu la pub de cette revue qui la mérite amplement, ayant trouvé le juste milieu entre vulgarisation et analyse sérieuse.

« Monstre inncompréhensible”, l’homme est sans cesse tiraillé entre l’ange et la bête, le désespoir et l’espérance, la foi en sa grandeur et la conscience de sa misère, l’élan vers l’infini et la chute dans le néant.
“Renversement continuel du pour et du contre”, les “Pensées” sont pour le philosophe Denis Moreau un livre rock’n’roll au rythme binaire qui secoue.

Article offert, issu du hors-série Blaise Pascal. L’homme face à l’infini, en kisoques jusqu’au 27 septembre

« Allez viens, baby, ça secoue pas mal par ici», chantait Jerry Lee Lewis. Cette invitation pourrait introduire à ce fragment des Pensées évidemment rédigé en référence aux Évangiles («Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé»: Matthieu 23, 12) et qui donne d’emblée le ton de l’ouvrage: les Pensées sont
Un texte destiné à secouer le lecteur. Vous croyez-vous au centre du
monde, ou à tout le moins situé en un lieu du cosmos aux coordonnées
assignables ? Le fragment dit des « deux infinis » [Pensées, 185] vous donne le tournis, puis le vertige: «qu’est-ce
que l’homme dans la nature? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à
l’égard du néant, un milieu entre rien et tout » [ibid.]. Résolu alors à assumer gaillardement votre finitude cosmique ? «
Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que
ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que
l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien» [186]. Décidé alors à vous reposer sur une morale ferme et bien assurée ? Là, tout est branlant, précaire, instable: «on
ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en
changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute
la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité. En peu d’années de
possession les lois fondamentales changent. […] Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà» [56]. Vous vous pen- sez ange ? Mais vous faites la bête ! Bête, alors ? Mais vous êtes un ange ! 1Et Pascal excelle, à la façon de son idole Augustin dans ses Confessions, à exhiber nos tourments, déchirements, «guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions» [528] et «contrariétés» (c’est-à-dire contradictions) existentiels, ceux d’un être oscillant sans cesse entre grandeur et misère. Oui, «quelle
chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel
chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige ? Juge de toutes
choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque
d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers. Qui démêlera
cet embrouillement ? » [122]. À vue humaine, personne ne le débrouillera: à «monstre incompréhensible » [121], anthropologie introuvable, c’est la leçon des Pensées. Elle est rude.

La croix du Christ ou les montagnes russes

Mais
pourquoi toutes ces secousses ? Dans l’optique de Pascal, il s’agit de
pousser son lecteur déstabilisé à se tourner vers le seul principe
explicatif qui rende compte de ce chaos – le péché originel – et à se
raccrocher à ce qui représente l’unique point fixe dans ce branle
universel: la croix du Christ. Mais pour nous, modernes, qui sommes
majoritairement devenus rétifs à de telles et pieuses opérations, seule
demeure désormais à la lecture des Pensées cette sévère série de
montagnes russes. Certains préféreront se tranquilliser en se tournant
(illusoirement, dirait Pascal, qui ne mange pas de ce trop facile
pain-là) vers des philosophies plus reposantes. D’autres accepteront, de
façon à la fois plus courageuse et lucide, de se laisser secouer sans
apaisement religieux à l’horizon. Et cela constitue les Pensées ainsi laïquement considérées en un des livres les plus rock’n’roll qui soient. Shake it, baby.

1. Pensées, 112 : «
Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes, ni aux
anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il sache l’un et
l’autre. »

Antigone, juste un nom télévisuel

Il est des noms qui traversent l’humanité et ses structures inconscientes. Tous les connaissent mais peu peuvent dire de quoi il s’agit. Par exemple en philosophie les termes de spécisme et anti-spėcisme, de transhumanisme, en religion celui d’illuminisme et, évidemment en sciences celui de physique quantique….

Il en est un dont presque personne ne connaît le destin, la force, le mythe, alors que tous connaissent son nom : Antigone, celle de la pièce de Sophocle.

Faites l’expérience. Vous saurez que j’ai raison.

C’était un soir et j’avais évoqué les lois universelles que nul ne pouvait méconnaître et même transgresser.

En faisant attention à ne pas être accusé de tenant d’un monologue (cf précédent billet), j’avais dit : « comme l’affirme Antigone … »

Emporte par un verre d’alcool de figue de trop j’avais même cité la réplique célèbre d’Antigone au tyran Creon lequel considerait que

Le bon et le méchant ne sont pas égaux en matière de droits »,

Il refuse, en effet au traître le droit d’être enterré,et ce au nom de la raison d’État.

Et Antigone réplique :

Je ne pense pas que tes décrets soient assez forts / pour que toi, mortel, tu puisses passer outre / aux lois non écrites et immuables des dieux. »

La pièce de Sophocle est bâtie sur ce conflit, Antigone étant, jusqu’à nos jours, comme le symbole de la résistance contre tyrannie et arbitraire des imposteurs du monde.

C’est curieux. Comme on le disait, tous connaissent le nom d’Antigone et peu peuvent y accoler un contenu ou un symbole.

La question doit certainement émerger dans les jeux télévisés que je ne connais pas…

Pourtant Antigone, etc..etc…

Le sujet talmudique

Autour d’une table où le repas était chabbatique, l’un des convives me dit avoir entendu dans la bouche d’un parent que je défendais une thèse assez curieuse selon laquelle le judaïsme avait inventé le monde sans « sujet agissant, libre et conscient ».

Je lui réponds que c’est un peu plus complexe que ça et qu’il est difficile entre le couscous et la pastèque de développer l’idée, l’hypothèse…

Il insiste, en clamant haut et fort que si le tenant d’une thèse ne peut l’exprimer en quelques phrases, c’est un imposteur.

Je lui réponds, à ce terrible débatteur, qu’il a raison. Il sourit, croise les bras, relève le torse et attend mon explication, laissant refroidir les mets devant lui.

Je réfléchis, il ne faut pas être long et ennuyer la table (comme beaucoup le savent, lorsque l’on prend la parole pour ne pas sortir des lieux communs ou des résultats sportifs, lorsqu’on emploie que quelques secondes quelques concepts, on vous dit, si vous interdisez l’interruption, qu’il s’agit d’un « monologue ». Curieux mais exact, essayez).

Je me lance. Et, table oblige, convoque le Talmud et Moïse.

Tous me regardent. Attention à la critique du monologue !

Je rappelle que pour le judaïsme, l’authentique interprétation de la Bible hébraïque a été déposée dans la Tora orale, complément nécessaire et inévitable de la Tora écrite.

Et c’est un immense « mystère », cet achèvement de la Loi écrite qui n’a été donné qu’au juifs, la communauté d’Israël, qu’oralement, transmise de la même manière de génération en génération.

J’ajoute que le le Talmud montre le plus grand de tous les prophètes, Moïse, assistant à un cours de l’illustre Rabbi Aqiba, stupéfait de l’entendre énoncer, sous son propre nom (Moïse), des
commentaires que lui-même, immense maître dépositaire, ne connaissait même pas.

Il est dit dans le Talmud que :
« Tout ce qu’un disciple fervent est destiné à apporter de neuf, a été déjà dit à Moïse sur le mont Sinaï. ».

Je m’arrête ( peur de l’accusation de monologue).

L’homme décroise les bras, prend sa fourchette et dit : « j’ai compris »

L’un des convives pose sa cuillère, croise les bras et dit : « pas moi ! « .

L’homme questionneur lui dit :

– Tu ne peux comprendre car il n’y a rien à comprendre puisque nous ne pouvons comprendre, la parole est donnée, les hommes ne l’ont pas fabriquée et la reçoivent en tentant de la structurer. Pas de sujet de parole, pas de sujet.

Je baisse les yeux . Il sourit.

cru, cruel cruauté

Discussion mythologique aujourd’hui avec des amis. Levi-Strauss, Nature et culture, cru , cuit, cruauté. 

Le cru s’oppose donc au cuit, comme le rappelle Claude Lévi-Strauss lorsqu’il aborde dans « Mythologiques » le passage de la nature à la culture par la cuisson des aliments.

L’on s’est, donc, spécialement aujourd’hui, interrogé aujourd’hui sur la relation, nécessairement existante puisque étymologique, entre le cru et cruauté.

En effet, le terme de cruauté vient du latin crudelitas, lui-même issu de crudelis (cruel, méchant, atroce) et crudus (cru, sanglant).

La réponse est peut-être donnée par le sociologue Michel Wieworka qui voit dans l’acte de cruauté une volonté de déshumanisation de celui qui la subit.

On connaît la thèse : la victime, avilie dans sa dignité, aide le cruel à s’affranchir de toute culpabilité à son égard et de manière générale à s’affranchir dune faute.. En abolissant une humanité par la cruauté, en constituant l’autre en objet, le cruel peut ainsi se déculpabiliser et imaginer qu’il ne commet aucune « faute » à l’égard de l’autre et, partant, à l’égard du monde. Le cruel se blanchit. 

La cruauté d’accompagne ainsi de la brutalité presque animale et du mot avilissant, concomitant de la déshumanisation précitée.

Ainsi la cruauté qui expulse, absout les fautes, déculpabilise, a besoin d’être « sanglante », comme dans une chasse.

C’est donc ici qu’il faut chercher le lien non explicite entre le cru et la cruauté. Le sang et la faute.

L’idée de Saint-Anselme.

Il est une proposition philosophique qui peut laisser pantois mais qui m’a toujours aidé à clore une discussion inutile ou fatigante. Et ce alors, qu’en aucune manière je n’adhère à son contenu, assez médiéval, du moins dans l’approche des idées qui ont traversé le monde et le traversent encore.

C’est celle de Saint-Anselme (1033-1109) qui prétend que LE SEUL FAIT QUE NOUS AYONS L’IDÉE DE DIEU NOUS PROUVE QU’IL EXISTE..

Changez « Dieu  » par ce que vous voulez et votre interlocuteur est bloqué. Et l’on peut, vite, passer à autre chose si la conversation est ennuyeuse.

La dernière fois, c’était à propos du bonheur. Le discoureur développait, orgueil démesuré dans son affirmation, que ce type de fadaises, populaires et idiotes l’énervait.

Certes, mais c’est le genre de discussion qui peut énerver.

Je lui ai donc sorti l’idée de Saint-Anselme.

Il n’a pas su répondre alors que c’est vraiment facile de contrer cette pensée, assez dépassée.

Essayez avec tout ce que vous voulez (amour, ange, démon, baleine rouge ou singe jaune), ça marche…

Mais vous savez, évidemment comment répondre si on vous assène du Saint-Anselme.

Ne répondez pas que VOUS N’EN AVEZ AUCUNE IDEE.

Car on poutait vous répondre que le seul fait que vous ayez l’idée que vous n’en avez pas démontre que vous en avez.

Les mots s’amusent.

Moby Dick, le chef-d’oeuvre

Lisez les extraits et vous comprendrez le titre.

Il est des moments et des circonstances dans cette affaire étrange et trouble que nous appelons la vie où l’univers apparaît à l’homme comme une farce monstrueuse dont il ne devinerait que confusément l’esprit tout en ayant la forte présomption que la plaisanterie se fait à ses dépens et à ceux de nul autre. Pourtant, rien ne l’abat, comme rien ne lui paraît valoir la peine de combattre. Il avale tous les événements, tous les credo, toutes les croyances, toutes les opinions, toutes les choses visibles et invisibles les plus indigestes, si coriaces soient-elles comme l’autruche à la puissante digestion engloutit les balles et les pierres à fusil. Car les petites difficultés et les soucis, les présages d’un proche désastre ne lui semblent que des traits sarcastiques décrochés par la bonne humeur, des bourrades joviales dans les côtes expédiées par un farceur invisible et énigmatique. Cette humeur insolite et fantasque ne s’empare d’un homme qu’au paroxysme de l’épreuve ; ce qui, l’instant d’avant, dans sa ferveur lui apparaissait si grave, ne lui semble plus qu’une scène de la farce universelle. Rien de tel que les dangers de la chasse à la baleine pour développer cette libre et insouciante cordialité, cette philosophie désespérée ! C’est sous ce jour que désormais, je vis la croisière du Péquod et son but : la grande Baleine blanche.

« Toutes les baleinières, hormis celle de Starbuck, furent bientôt à la mer, les voiles établies, toutes les pagaies maniées vigoureusement, soulevant des ondulations rapides, elles se ruaient sous le vent, celle d’Achab en tête. Dans les yeux caves de Fedallah s’alluma une pâle lueur de mort, un rictus hideux tordit sa bouche.
Telles de silencieuses coquilles de nautiles, leurs proues légères fendaient la mer, mais elles ne purent approcher leur ennemi que lentement, car à mesure qu’elles avançaient, l’Océan se fit plus calme encore, il paraissait étaler un tapis sur les vagues et sa sérénité en faisait une prairie matinale. Enfin le chasseur haletant fut si près de sa proie, apparemment sans méfiance, que sa bosse éblouissante fut tout entière visible, glissant comme une île solitaire sans cesse sertie de l’anneau mouvant d’une écume verdâtre, légère et floconneuse. Il vit les grandes rides indiquées qui barraient son front soulevé hors de l’eau à l’avant et, projetée loin en avant sur le moelleux tapis d’Orient des eaux, la chatoyante ombre blanche de ce large front laiteux qu’accompagnait, joueuse, la musique des vaguelettes, cependant que, derrière lui, la mer bleue roulait dans la vallée mouvante de son sillage, et que de part et d’autre de ses flancs des bulles brillantes jaillissaient en dansant. Les pattes légères de centaines d’oiseaux joyeux les faisaient aussitôt éclater, dont les plumes posaient leur douceur sur la mer au gré de leur vol capricieux. Pareil au mât de pavillon d’une caraque dressé sur sa coque peinte, la haute hampe brisée d’une lance, récemment reçue, se dressait sur le dos blanc de la baleine. Par moments, s’isolant du dais léger tendu par le nuage des oiseaux qui planaient au-dessus du poisson, l’un d’eux se perchait et se balançait sur la hampe, les longues plumes de sa queue flottant comme des banderoles.
Une joie paisible, une souveraine sérénité dans l’élan même enveloppaient le glissement de la baleine. Jupiter, taureau blanc emportant à la nage Europe accrochée à ses cornes gracieuses, coulant ses beaux yeux malicieux vers la jeune fille, filant, avec une vitesse ensorcelante, vers la demeure nuptiale de Crète, Jupiter ne surpassait pas, en sa majesté suprême, la glorieuse Baleine blanche en sa nage divine.
De chaque côté de son flanc éclatant, le flot partagé s’évasait largement, et la baleine soulevait une vague de séduction. Il n’est pas étonnant, dès lors, que certains chasseurs, indiciblement transportés et attirés par tant de sérénité se soient aventurés à l’attaquer, découvrant pour leur malheur que cette quiétude n’était qu’apparence et cachait des ouragans. Ainsi tu voguais, ô baleine, calme si calme aux yeux de ceux qui te voyaient pour la première fois, sans souci de tous ceux que tu avais déjà pris à ce piège pour les tromper et les détruire.
Ainsi à travers la tranquillité de la mer tropicale dont les vagues, au comble de l’extase, taisaient leurs applaudissements, Moby Dick avançait, cachant encore l’épouvante détenue par son corps, et dissimulant la hideur de sa mâchoire torve. Mais bientôt il se leva sur l’eau, et pendant un instant le marbre de son corps s’arqua, pareil au pont naturel de Virginie, il agita, en signe d’avertissement, l’étendard de sa queue, et le dieu révéla en entier sa grandeur, sonda et disparut. Les oiseaux blancs planèrent et plongèrent, puis s’attardèrent longuement sur le lac agité qu’il avait laissé.
Les avirons matés, les pagaies baissées, leurs écoutes choquées, les trois baleinières flottaient en silence, attendant que réapparût Moby Dick.

Au coucher du soleil
(La cabine ; Achab, seul, est assis et regarde au-dehors par les fenêtres donnant vers l’arrière.)
Quel sillage blanc et trouble je laisse sur mon passage, de pâles eaux, de plus pâles joues. Les lames envieuses s’enflent derrière moi pour effacer ma trace. Qu’elles la fassent disparaître, j’aurai néanmoins passé le premier.
Là-bas déborde la coupe toujours pleine, la vague chaude rougit comme un vin. Le fil à plomb d’or sonde la mer. Le soleil qui, lentement, décline depuis le matin achève sa courbe plongeante, il descend cependant que s’élève mon âme ! Elle peine à cette montée sans fin. Serait-elle trop lourde, la couronne que je porte ? Cette couronne de fer des rois lombards ? Elle est pourtant sertie de pierres précieuses et moi qui la porte je ne puis voir l’éclat qu’elles jettent au loin, mais je sens obscurément que cet éblouissement engendre la confusion. C’est du fer – je le sais – non de l’or. Elle est brisée – je le sens. Ses bords déchirés me blessent si profond que mon cerveau semble palpiter dans un étau de métal. Oui, mon crâne est d’acier, point n’est besoin de casque dans cette lutte où la charge est lancée contre mon esprit !
La fièvre brûle mon front. Oh ! il fut un temps où le soleil levant m’était un noble aiguillon et un apaisement le soleil du soir. Rien ne m’est plus. Cette lumière adorable ne m’éclaire pas, toute beauté m’est une angoisse dont je ne peux tirer nulle joie. S’il m’est accordé de la percevoir à l’extrême, je suis privé de l’humble pouvoir d’y prendre plaisir. Je suis damné de la plus subtile, de la plus perverse façon ! Damné au cœur du paradis ! Bonne nuit… bonne nuit ! (Il agite la main et s’écarte de la fenêtre.)
Ce ne fut pas tâche si ardue. J’aurais cru trouver du moins un rebelle, mais ma roue dentée s’adapte à tous leurs engrenages et ils tournent. Ou bien, si l’on préfère, ils sont devant moi comme des tas de poudre et je suis l’étincelle. Mais le pire c’est qu’il faille consumer l’allumette pour communiquer aux autres la flamme ! Ce que j’ai osé, je l’ai voulu, ce que j’ai voulu, je le ferai ! Ils me croient fou – Starbuck le croit. Mais je suis satanique, je suis la folie elle-même déchaînée ! Cette folie furieuse qui n’a de lucidité que pour se comprendre elle-même ! La prophétie veut que je sois déchiqueté, eh… oui ! J’ai perdu cette jambe. Je prédis à présent que je démembrerai qui m’a démembré. Sois maintenant et le prophète et l’exécuteur. C’est plus que vous ne fûtes jamais, Dieux Grands. Je me ris de vous et je vous conspue, vous les joueurs de cricket, les pugilistes, les Burke sourds et les Bendigoe aveugles ! Je ne dirai pas ce que disent les écoliers aux brutes : « Trouvez quelqu’un à votre taille, ne me rossez pas ! » Non, vous m’avez abattu et je me suis relevé, mais vous vous êtes enfuis et cachés. Sortez de derrière vos ballots de coton ! Je n’ai pas de fusil pour vous atteindre. Venez, Achab vous présente ses compliments, venez voir si vous pouvez me détourner. Me détourner ? Vous ne le pouvez sans dévier vous-mêmes ! C’est là que je vous tiens ! M’écarter de ma voie, quand la route qui mène à mon but immuable est faite de rails d’acier et que les roues de mon âme sont creusées pour la suivre. Au-dessus de l’abîme des gorges, à travers le cœur transpercé des montagnes, sous le lit des torrents, je me rue tout droit devant moi ! Ni obstacle ni tournant à ma voie ferrée !

Les ronchons de la raison. Éloge de l’humain ému.

Lorsque, très humblement, vous précisez vous intéresser à la philosophie, beaucoup (à vrai dire presque tous) vous envient de connaître les principes de la sagesse, en ajoutant (c’est à la mode) que les penseurs ou sages orientaux ont, c’est dommage, été beaucoup ignorés avant que des intellectuels ou journalistes de renom ne viennent aider à leur réhabilitation.

Puis, beaucoup (là encore, presque tous) rappellent que « Philosophie » signifie « étude ou amour de la sagesse » et vous envient (encore) de connaître les penseurs grecs, inventeurs de ladite philosophie. Vous êtes donc un « sage » …

Puis, quand le « philosophe » s’énerve, lance un mot un peu vif, dénigre, pleure, est triste, réagit mal, tous (sans exception ici, sauf les vrais philosophes) s’étonnent de cette dichotomie, de cette non-coïncidence entre la philosophie maîtrisėe entendue donc comme sagesse et recherche de la rationalité et ce comportement non idoine, inadéquat au regard du couple conceptuel idéal initié par les grecs (raison et sagesse)

Le philosophe étant un sage devrait ainsi le rester toujours, sa connaissance philosophique devant configurer son cerveau et ses actes. Et la sagesse acquise par la philosophie s’incruste dans le corps du « philosophe »…

Rien n’est plus énervant (…) que cette conviction assez primaire qui ignore ce qu’est la philosophie. Rien n’est plus crispant que celui ou celle qui vous dit : »mais à quoi servent tes lectures philosophiques ?  »

C’est, d’abord, en effet, confondre philosophie et sagesse, puis philosophie et pensée grecque, philosophie et développement personnel, et, enfin, philosophie et raison.

Bref, une définition scolaire de la philosophie à l’attention des lecteurs de bords de piscines débordantes…

Or, nul n’ose le dire ouvertement, de peur de subir la critique, que « la raison » à laquelle les grecs (nos amis dans leur majorité) nous convient de manière récurrente, n’aide pas toujours à rassembler nos forces. Au contraire souvent et nécessairement, elle provoque le désarroi devant l’impuissance à la trouver, confortant l’impuissance dans la prétendue sortie nécessaire du sentiment (ou du romantica).

Et ce alors qu’il s’agit aussi d’une force vitale humaine, ce sentiment qui passe par l’exacerbation d’une émotion éclatée, assumée dans un langage explosif.

Elle aide les humains qui ne peuvent s’entendre dire constamment que la raison doit l’emporter. L’homme doit sûrement chercher à devenir « l’être de raison ». Mais c’est aussi un jongleur du sentiment qui peut louper une exhibition, sans que la raison ne l’aide à rétablir une passe. Laquelle, jonglerie merveilleuse avec l’air du monde, peut devenir, y compris dans la tristesse ponctuelle, un atout pour rester un humain et revenir non pas nécessairement à la raison, mais, plus simplement à la joie.

Puis, la philosophie ne peut se résumer à une technique ou à la sagesse. Il ne peut s’agir que d’une tentative de compréhension (non scientifique et conceptuelle) du monde, de ses ressorts, des idées qui peuvent, même fausses, le gouverner.

Donc, pour revenir à notre propos initial, la philosophie ne peut se limiter à un apprentissage, une recherche de la sagesse et un objectif (la raison).

Ce type de définition ne peut concerner que la pensée grecque, au demeurant post-socratique. Le philosophe peut parfaitement ne pas être un sage. Sauf (et c’est ici que se trouve le point nodal) si la maîtrise des concepts, alliée à une volonté de synthèse, bref la connaissance se transforme en génératrice de sagesse. À vrai dire de vérité, si l’on ose dire…

Il faut, au surplus, au risque de la répétition, les penseurs grecs ne nous aident pas toujours, carrés et donneur de leçons du raisonnable, lequel n’est pas nécessairement jouissif.

Ainsi, dans le livre IV de la République de Platon, Socrate établit une distinction dans l’âme humaine qui posséderait trois parties : le « principe désirant », (appétit, le désir), l’« ardeur morale », ou thymos (colère, le courage, irascibilité) et enfin le « principe rationnel » ( pensée, accès au divin).

L’émotion, elle, attachée donc au « thymotique », aux humeurs, au cœur, situées entre le bas-ventre et la tête, doit absolument être « maitrisée » par le principe de raison (« le principe rationnel doit commander et les principes dirigés n’entrent pas en conflit avec lui ».

Cette triple distinction, selon certains, sont en réalité celle entre le ça, le moi et le surmoi proposé par Sigmund Freud.

Aucune émotion, et statufiés…

Or c’est tant la connaissance du monde que la capacité émotive qui sauvent les humains.

Et peu d’humains peuvent suivre Épictète (v. 50-v. 125), lequel nous intime l’ordre de dominer nos passions en distinguant ce qui « dépend de nous » (nos « représentations ») et « ce qui ne dépend pas de nous » (les événements). Les armes du stoicisme.

Ainsi, devant un danger, de mort, j’ai peur. Or, stoïque, je dois me dire que la mort n’est pas si terrible, qu’elle n’est qu’un retour à la matière ; et qu’il ne dépend pas de moi que ce qui va éventuellement me faire mourir. Je suis devenu un héros. Même pas peur! Et ce avec la « bonne » représentation de la mort , « compréhensive » disent les stoïciens. Prêt à mourir, sans peur. Epictète, dans cette froide et prétendue utile rationalité la pousse assez loin.

Il dit : « Ton enfant est mort ? Il a été rendu. Ta femme est morte ? Elle a été rendue » (Manuel). Le deuil est ainsi rejetė puisque nous n’avons aucune prise sur la vie et la mort de nos proches,

Rendus, comme des objets prêtés…

Ces stoïciens pourtant admirés (y compris par moi),impassibles devant tout (destin, amor fati) nous transforment, loin de l’humain dans une mécanique qui oublie notre chair, notre sang…

Ils font des hommes des pierres sans sentiment qui tombent ou s’effritent…

Difficile de combattre le stoïcisme. Mais difficile de l’aimer quand on jouit du sentiment ou même dune jolie émotion…Celle de l’amour, par exemple. Qui nous ramène toujours à l’humain dont la faiblesse est aussi la force, la belle force du sentiment.

En réalité, c’est Kant qui a raison lorsqu’il propose les quatre questions qui couvrent le champ de la philosophie : Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Qu’est-ce que l’homme ?

Et celui qui connaît quelques réponses documentées à ces questions peut, parfaitement ne pas être un sage. Et, pourtant, un vrai philosophe (cf supra, sur la définition dépassée de la philosophie).

Étant, au surplus observé que lorsqu’il s’agit de la première des réactions humaines constituée toujours par une émotion, elle n’intéresse la philosophie traditionnelle (grecque) que pour, encore, la détruire par la Raison.

Donc la philosophie, telle que la comprennent beaucoup n’aident pas beaucoup celui qui peut attendre du concept philosophique un accompagnent de l’émotion. Trop facile cette soumission à la raison, laquelle peut, au demeurant, si l’on lit entre les lignes de Damasio, être aussi une émotion…

Dès lors, la définition kantienne de la philosophie, post-inaugurale, après les grecs, peut, elle, nous aider, en comprenant le Monde et l’une de ses parties (nous). Et l’impassibilité du sage rationnel peut être ennuyeuse, non humaine à vrai dire…

La philosophie, entendue comme la sagesse grecque peut donc être une imposture, fondant les ouvertures de cabinet de développement personnel, qui, prétendant faire appel aux sages philosophes façonnent l’entourloupette dans la relation au « patient » que serait le chercheur de raison…

La philosophie, dans sa compréhension du monde, qui englobe aussi l’étude de la raison dominante est la seule qui vaille.

Il faut donc tenter de ne pas être trop « chic » en convoquant constamment la philosophie grecque, et le rationalisme stoïque, en les réduisant rapidement à la philosophie.

Il vaut quelquefois mieux « connaître » que dompter l’émotion par la raison. Et être ému, ce qui peut- être assez ancré dans une jouissance de l’humanité.

C’est ce que nous pouvons aimer, sentir notre spécificité humaine : la submersion jouissive dans l’émotion

Comme le disait, Spinoza, il faut juste savoir qu’on n’est pas libre pour jouir de sa liberté.

Long PS. Pascal, Pensées (encore). Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore par le cœur, c’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaie de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison ; cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent.

Car la connaissance des premiers principes, comme qu’il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent et c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours […]. Les principes se sentent, les propositions se concluent et le tout avec certitude quoique par différentes voies – et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu’il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle démontre pour vouloir les recevoir.

Cette impuissance ne doit donc servir qu’à humilier la raison, qui voudrait juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire ; plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin et que nous connaissions toutes choses par instinct et par sentiment, mais la nature nous a refusé ce bien ; elle ne nous a au contraire donné que très peu de connaissances de cette sorte, toutes les autres ne peuvent être acquises que par raisonnement.”

_Pascal, Pensées

Presque une imposture

C’est à l’arrêt, devant un feu rouge trop long qu’on m’a posé la question de savoir où trouver un résumé clair et fécond de la pensée de Spinoza.

La questionneuse (une vraie curieuse) me demande si le texte qu’elle vient de lire dans l’encyclopédie Universalis, signé par Robert Misrahi, est suffisant pour une première appréhension de la pensée du philosophe qui a inventé la modernité.

Je m’énerve un peu, pas trop (c’est fatigant) et lui réponds que je n’arrive toujours pas à comprendre comment ce Misrahi, certainement intelligent, lettré, cultivé, interessant (je ne plaisante pas ) a pu se voir confier, au lieu et place de Henri Atlan, un exposé sur la pensées de Spinoza.

On me demande pourquoi et je réponds immédiatement que je ne vois pas comment un sartrien (JP Sartre) notoire peut comprendre, en tous cas entrer dans la pensée de Spinoza à l’opposé du sujet existentiel sartrien. Mieux encore, son antinomie.

Je suis retourné voir le texte de Misrahi qui m’avait déjà choqué il y a quelques années lorsque j’ai décidé de me consacrer sérieusement à l’étude du Maitre;

Je colle ici un extrait :

Lisez, c’est presque Sartre, de la psychologie de très bas étage. De la transformation d’une structure en sujet, pour faire court.

Dommage, Misrahi  n’est pas un homme vain. Mais infesté par l’existentialisme, il détruit ses vertèbres..

Lisez.

Dans un prochain billet, j’écrirai, très sérieusement, à quel point cette vision du sujet joyeux inc-vent »é par Misrahi dans la pensée de Spinoza est une erreur, à la limite de l’imposture.

« L’homme libre et la joie

Souvenons-nous d’abord de la nature de la servitude : elle ne consiste pas dans la causalité stricte qui lie les idées aux idées et les événements matériels (ou corporels) aux événements matériels. Le déterminisme de la nature (si fortement affirmé par Spinoza) n’est jamais posé comme servitude : celle-ci n’est au contraire que l’ignorance des déterminismes et la soumission à des déterminations externes.

Il n’y aura donc pas contradiction entre déterminisme et liberté si celle-ci est définie non pas comme l’absence de cause et comme l’inintelligible libre arbitre, mais comme la connaissance réflexive de l’affect qui, dissolvant les images et les faux biens, transforme l’affect passif (hétéronome et aveugle) en affect actif (autonome et éclairé). La libération n’est pas la suppression du désir, mais sa transmutation par la réflexion : or cette réflexion sur le désir est toujours possible puisque l’affect est précisément l’idée d’une affection du corps, et que nous sommes toujours conscients de nos idées. Quand nous sommes « inconscients » (l’appétit remplaçant le désir), c’est que nous n’avons que des idées confuses et tronquées sur nous-mêmes et le monde où nous agissons.

Par la connaissance réflexive de la nature et de nous-mêmes, nous pouvons donc transformer le désir passif en désir actif, passant de la dépendance par rapport aux causes externes à l’autonomie qui nous réalise selon notre propre désir et notre propre causalité. Le pouvoir de l’individu se déploie alors effectivement ; son essence singulière se réalise alors authentiquement dans la joie et l’indépendance.

La liberté n’est donc pas la fuite hors de la nature ni la négation du corps, mais bien au contraire la réalisation, dans cette nature et selon ses lois, des puissances conjointes du corps et de l’esprit. Le spinozisme est le contraire d’un ascétisme. Libéré des valeurs transcendantes et objectives, libéré de la peur de la mort et de l’angoisse métaphysique (puisqu’un seul monde est donné, qui est le nôtre), l’homme devient effectivement ce qu’il désire être, et déployant son pouvoir, il accède à la joie.

Ce pouvoir, il est clair qu’il dépend de la connaissance adéquate (réflexive et totalisatrice), puisqu’elle seule peut rendre le désir à lui-même et l’homme à sa causalité immanente. C’est pourquoi la connaissance du troisième genre (qui est la philosophie même) sera la plus haute « vertu «  : la vertu, c’est-à-dire la perfection, n’est rien d’autre pour Spinoza que la réalité. Puissance, réalité, perfection sont identiques. Or seule la connaissance peut conduire le désir à sa plus haute réalité et à sa plus haute perfection. Seule elle est capable de définir, pour chacun, l’« utile propre », c’est-à-dire un bien qui soit à la fois spécifique et réel : seule, par conséquent, elle peut mener le désir à la plus haute joie, qui est de puissance, d’indépendance et de sérénité. La liberté n’est rien d’autre.

On le voit, elle est fondée sur la réflexion, seule capable de réaliser authentiquement le désir par la cohérence des buts finaux et des moyens termes. Et cette liberté réflexive, inséparable d’un authentique pouvoir, a pour contenu la joie même.

C’est pourquoi il n’y a pas de différence entre liberté et béatitude. La liberté comme joie et perfection souveraine est béatitude parce que, ainsi que le recherchait le Traité de la réforme de l’entendement, elle est permanente et continue. La béatitude est donc, comme liberté et joie, le salut même : c’est la plus haute perfection, la plus haute joie et la plus solide des réalités. C’est pourquoi elle est le plus haut contentement de l’esprit et du désir : l’acquiescientia in se ipso, à la fois satisfaction de soi, accord avec soi-même et le monde, et repos actif en soi-même.

Cette joie et cette liberté découlent, on l’a vu, de la connaissance du troisième genre, c’est-à-dire d’une « science intuitive » et rationnelle qui est la philosophie même. Elles découlent donc de la connaissance de l’unité de la Nature, ou Dieu. Comme elle est une joie, on peut la considérer comme un amour : l’amour n’est rien d’autre que la joie accompagnée de l’idée de sa cause. Le suprême pouvoir et la suprême vertu conduisent à l’« amour intellectuel de Dieu «  : relation réflexive au tout de l’Être, qui confère joie et satisfaction, indépendance et liberté.

Par-là, la conscience accède à une certaine espèce d’éternité : non pas l’immortalité empirique et imaginative (il n’y a pas d’âme), mais une manière d’être et de vivre selon la vérité des déterminations essentielles, détachée des contingences empiriques liées au temps ordinaire. Certes, cette « éternité » appartient à l’esprit par essence et par nature. Cependant, puisqu’au terme du long itinéraire que constitue L’Éthique la conscience accède à une joie et à une permanence qu’elle n’avait jamais éprouvées, tout se passe comme si « l’esprit commençait seulement à être » (Éth., V, 31, sc.) et commençait seulement à comprendre les choses sous l’aspect de l’éternité.

Il s’agit en fait d’une « seconde naissance » (comme le disait déjà le Court Traité) : cet amour intellectuel de Dieu, quoique éternel, « a toutes les perfections de l’Amour, comme s’il avait pris naissance » (Éth., V, 33, sc.).

Il s’agit (puisque Dieu, Nature, Vérité sont identiques) d’une naissance à soi, d’une entrée dans la liberté et la joie, et non pas d’une entrée ou d’un voyage dans un autre monde. Le langage même de Spinoza oblige à faire cette précision : c’est que l’allusion aux valeurs mystiques est seulement destinée à suggérer que l’enjeu existentiel du spinozisme (joie, liberté, repos actif en soi-même) est aussi important que l’enjeu métaphysique des mystiques ; la béatitude éternelle n’a, en fait, qu’un sens recevable et c’est, croyons-nous, le sens spinoziste, purement immanent, mais suprêmement exigeant, totalement réflexif et totalement existentiel à la fois.

Donc, lisez, je reviens donc bientôt, étant précisé qu’il y a des bribes de Spinoza dans ce texte, mais mâtiné de psychologisme, on écrase, sous le sujet, la pensée du Maitre. 

Pascal, infini

On ne lasse pas de lire les pensées de Pascal et sa page tirée du fond d’une écriture presque divine sur l’homme dans l’infini.

Donc, on colle et on relit :

“Que l’homme, étant revenu à soi, considère ce qu’il est au prix de ce qui est; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix.

Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ? 

Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu’il recherche dans ce qu’il connaît les choses les plus délicates. Qu’un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours; il pensera peut-être que c’est là l’extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non seulement l’univers visible, mais l’immensité qu’on peut concevoir de la nature, dans l’enceinte de ce raccourci d’atome. Qu’il y voie une infinité d’univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible […].

Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti.

Puis la plus connue, en conclusion de ceux qui la précèdent.:

«88-. Quand je considère la petite durée de la vie, absorbée dans l’éternité précédente et suivante, le petit espace que je remplis, et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ? Memoria hospitis unius diei praetereuntis (*).

«89-. Pourquoi ma connaissance est-elle bornée ? Ma taille ? Ma durée à cent ans plutôt qu’à mille ? Quelle raison a eue la nature de me la donner telle, et de choisir ce nombre plutôt qu’un autre, dans l’infinité desquels il n’y a pas plus de raison de choisir l’un que l’autre, rien ne tentant plus que l’autre ?

90-. Combien de royaumes nous ignorent !

91-. Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie»

Pascal, Pensées.

Trois mousquetaires sous le crâne.

Paul MacLean est un neurobiologiste américain.

En 1969, il a exposé la structure du cerveau humain, la réaction des humains aux diverses situations.

Et les 3 cerveaux qui déterminent le processus de conviction et des réactions.

1. le cerveau reptilien

C’est le plus ancien de nos cerveaux et aussi celui que nous partageons avec les animaux. Il gère tout. Tous nos désirs et se déclenche sans cesse et nous rend impulsif, ne réfléchit pas et se cale dans le présent. C’est le premier cerveau à se déclencher quand nous sommes confrontés à quelque chose de nouveau. Par exemple, si vous essayez de convaincre ou de persuader quelqu’un , c’est d’abord son cerveau reptilien qui réagira. Il fuit (on verra… ) , attaque (pas OK, nul !) , ou paralyse (le OK, Ok… ).

2. le cerveau limbique

C’est le cerveau des ÉMOTIONS et des jugements de valeur. Possible, pas possible ? Il est créatif et accompagne, dans sa plasticité le positif, la bonne réaction, .

3. le néocortex

C’est le cerveau évolué, spécifique aux humains. RÉFLEXION, raisonnement, logique et de la mise en mouvement. C’est avec ce cerveau que NOUS décidons de nos actions (vacances, inaction dépense) Avec ses deux hémisphères cérébraux, c’est celui qui prend le plus de place. Il est à l’origine du langage et de l’imagination. Il peut analyser, faire des comparaisons et maîtriser les notions de distance et de temps (passé, présent, futur). Il a des capacités d’apprentissage infinies et évolue sans cesse.

Alors ? Grâce à cette découverte des trois cerveaux de McLean, nous pouvons enfin comprendre pourquoi, lorsque nous nous acharnons à vouloir faire raisonner et à mettre en mouvement nos interlocuteurs, nous n’y arrivons pas. C’est impossible si nous ne les avons pas rassurés (cerveau reptilien) et touchés (cerveau limbique) avec des émotions positives avant. décision tout seul ! Grâce à cette théorie et les derniers travaux des neurosciences, nous savons comment agir.

Mais n’y arrivons jamais parfaitement.

Vous savez pourquoi ?

Parce que les trois cerveaux nous noient dans leur gélatine.

Il faut, je le crois, fabriquer, pour mieux vivre un quatrième cerveau :

Celui qui repose les cerveaux.

Mais les trois autres qui veulent exister se rebelleraient. Tous contre un.

Le repos est un ennemi du cerveau.

Dommage.

Un demi !

Rien ne vaut un bonne bière friche. Et l’on constate, aux terrasses de café qu’il s’agit (à par l’idiot cocktail Pritz à la mode et mauvais) qu’il s’agit de la boisson la plus consommée.

Je n’hésite donc pas à coller ci-)dessous un article de mon « Flipboard » qui m’a assez enchanté, ma consommation de cette boisson étant presque quotidienne.

« Les 6 bonnes raisons de boire de la bière selon la science !

 

De nombreuses études ont prouvé que la bière, à l’instar du vin, pouvait avoir des effets bénéfiques sur la santé, à condition d’une consommation modérée. Voici notre top 6 des effets positifs de la bière sur la santé selon la science. 

Boire de la bière, c’est bien. Mais que ça soit validé par la science, c’est mieux ! Non, vous ne rêvez pas, boire de la bière, d’après la science, c’est bon pour la santé. On savait déjà que boire un verre de vin rouge par jour était bon pour le coeur, mais on imaginait pas tous les effets bénéfiques de la bière sur la santé. Voici le top 6 des meilleures raisons de boire de la bière cet été, selon la science ! 

1. Les os 

Ne culpabilisez plus, après le boulot, pendant une partie de pétanque ou même en vous prélassant à la plage, vous pouvez boire une bière, c’est bon pour votre santé. À commencer par vos os ! La bière contient une importante quantité de silicium, qui permet le développement des tissus osseux. Grâce à une consommation modérée, la bière va donc prévenir l’ostéoporose. En 2009, une étude a démontré que les personnes s’autorisant un à deux verres de bière par jour avaient une densité osseuse plus élevée que les autres.

2. Le coeur  

Une petite mousse, à l’instar du vin rouge, c’est aussi bon pour le coeur. De très nombreuses études montrent l’importance de la consommation quotidienne de bière afin de prévenir des maladies cardio-vasculaires. Les chiffres sont impressionnants, puisqu’il s’agit d’une réduction de 20 à 40% des risques de subir une crise cardiaque. La bière contient également du « bon cholestérol » le HDL, qui va aider à prévenir l’obstruction des artères. 

3. Les reins 

En plus des os et du coeur, la bière serait également bénéfique pour les reins. Eh oui, on savait déjà que l’eau est importante pour permettre aux reins de bien fonctionner et que la bière est composée à 95% d’eau (en moyenne). Mais c’est grâce au houblon de la boisson que l’on va empêcher la formation des calculs rénaux. Pour les consommateurs réguliers, le risque de développer des calculs peut chuter de près de 40%.

4. Le cerveau 

Bien que pour certains, une bonne consommation de bière ne vous rend pas plus intelligents, cette dernière a tout de même des effets bénéfiques sur le cerveau. Oui, oui, sur le cerveau. D’après une étude, la bière réduirait les propensions à développer la maladie d’Alzheimer et les autres maladies neurodégénératives

5. Diabète et AVC.  

Diabète et AVC, vous pouvez lutter contre ces deux fléaux avec de la bière. En effet la bière va contribuer à augmenter votre sensibilité à l’insuline, ce qui aider à vous protéger du diabète. La bière va également diminuer les risques de formations de caillots sanguins.Ces derniers ne vont donc pas obstruer les flux sanguins vers le coeur et le cerveau, ce qui aidera grandement à réduire les risques d’AVC (accident cardio-vasculaire).

 
6. Les vitamines 

Enfin, si vous en doutiez, la bière, c’est plein de vitamines. Les consommateurs réguliers de bière ont un taux de vitamines B6 30% plus élevé que la moyenne, et une petite mousse contient également de la vitamine B12 et B9

 
 

Le corps et le monde

 

 

Conversation téléphonique avec une personne curieuse et honnête (de celles, simples et rares qui ne connaissent pas la fourberie, ou la trahison).

Conversation autour de la sensibilité. Il s’agissait, pour ce qui me concerne, de la sensibilité concrète, émotive, émotionnelle, du côté du sentiment, de la plénitude des instants. Des gens de cœur, des gens « sensibles », pour faire court. Rien ne vaut la sensibilité disais-je, elle empêche, par un cœur qui se transporte dans l’espace et les autres, la vilénie et le blues. Une sensibilité joyeuse contre la sensibilité génératrice du désespoir et du spleen. Accompagnatrice des moments grandement perçus et vécus, qui s’ordonnaient en cercle autour d’un sens et générait joie ou tristesse. En tous cas une émotion. Donc pas la sensiblerie, mais la sensibilité presque romanesque.

Et rien à voir avec un concept philosophique. J’attendais donc une conversation enjouée sur « le cœur » et ceux qui le possédaient.

Mais voilà que je suis rattrapé par une réputation de petit connaisseur de la philosophie et l’interlocuteur me pose la question de la sensibilité chez Kant. En insistant sur le fait que chaque fois qu’il lit un texte où il est question de ce philosophe, l’on tombe toujours sur le terme de « sensible », opposé, me dit-il à « il-ne-sait-pas ».

Il me demande si je peux expliquer.

Je m’énerve un peu, précise à nouveau que je n’étais pas dans le concept mais dans le sens (la sensibilité du sens). Et le coeur, au sens du sentiment.

L’interlocuteur insiste.

Je tente donc, un peu excédé, d’expliquer. Du moins, je fais appel à mes souvenirs sur la distinction entre le monde perçu et le monde tel qu’il est vraiment ( en soi).

Et je me souviens de la citation de base du kantisme selon laquelle « il existe deux mondes : notre corpset le monde extérieur ».

Je sors donc la base explicative d’une simplicité scolaire :

Notre sensibilité qui est notre pouvoir (inné et non conceptualisé) de percevoir un monde s’oppose à la connaissanclaquelle est conceptuelle (ou intuitive).

Notre sensibilité fait apparaitre le monde et ses choses dans l’espace et le temps et notre connaissance conceptualise les choses.

D’un côté, une apparition, de l’autre, une construction.

Dès lors qu’est donc la chose ? dis-je, comme un professeur socratique au téléphone (je me laisse donc, idiotement entrainer dans le petit cours). Simple : celle qui existe « en soi », le réel tel qu’il est lui-même, radicalement indépendant de l’idée qu’on peut en avoir, de la connaissance intuitive et sensible. La « chose en soi ».

Ces choses « en soi » ne sont pas perceptibles et sont hors de la connaissance première.

« Il existe donc deux mondes : le monde sensible perçu par notre corpset le monde tel qu’il est en lui-même. » (Kant)

J’entends un long silence au bout du fil.

Je questionne : pas clair ?

On me répond : tout ceci pour dire la différence entre la vision du carré et ses propriétés géométriques ?

Et c’est là que je me surprends à répondre : Absolument pas : la différence entre la caresse d’un bras et l’idée de l’amour.

Je ne sais ce qui m’a pris, tant la comparaison est idiote, même si elle est un peu kantienne.

L’interlocuteur me répond :

 – Ah, je comprends, je vais, de ce pas caresser le bras de ma femme, et si elle a l’idée de l’amour, nous le ferons.

Nous avons ri. C’était sympa. Il en faut peu pour retourner un instant.

 

23 euros pour mendier

Je colle ci-dessous une nouvelle dont le commentaire est inutile. Sauf pour dire que la Suède, depuis quelques années, y compris sur son antisémitisme, est sur la voie de la disjonction…

« Depuis le 1er août, les mendiants de la ville d’Eskilstuna, non loin de Stockholm, doivent acheter un permis pour être autorisés à faire la manche.

C’est une mesure qui fait parler d’elle en Suède comme à l’étranger. À Eskilstuna, une ville de 100.000 habitants à l’ouest de Stockholm, un permis tout à fait nouveau est expérimenté depuis le 1er août 2019: celui de faire la manche. Facturé 250 couronnes, soit environ 23 euros, et valable trois mois, il est désormais nécessaire pour avoir le droit de mendier dans les rues de la ville. »

(Le Figaro.fr. 08/08/2019)

Doisneau, le baiser non volé.

Tout le monde s’est extasié devant cette magnifique « photo de rue », intitulée Baiser de l’hôtel de ville, prise en 1950 par Doisneau. Et tout le monde sait depuis longtemps qu’il s’agissait d’une mise en scène.

Beau couple, amour, passion, Paris. Photo mythique, collée par milliers dans les chambres d’étudiants.

On connait donc l’histoire de cette photo censée avoir prise dans la spontanéité : une commande du magazine Life, mise en scène avec des étudiants en théâtre au cours Simon, que Doisneau a vu s’embrasser à une terrasse de café et à qui il a demandé de refaire le même baiser debout au, milieu de la place de l’Hôtel de Ville.

On sait aussi que la jeune femme s’appelle Françoise Bornet, laquelle a intenté un procès à Doisneau pour encaisser des droits d’auteur. Elle a perdu ce procès parce que pas identifiable. Doisneau a aussi perdu moralement, certains considérant qu’il s’agissait donc d’une filouterie.

L’on connaît ma passion pour les photos dites « de rue ». Mais, ici, je ne donnerai pas mon avis et laisse le lecteur le deviner.

Je colle néanmoins ci-dessous, une « vraie » photos d’un vrai baiser de rue. Madrid.

Assombrie à outrance, pour ne pas risqué le procès : non identifiables. Ils sont très beaux.

Savoir du savoir

Le « je sais que je ne sais rien », la citation la plus connue de Socrate est assez exaspérante, puisqu’aussi bien, il y des choses que je sais, que nous savons.

C’est ce que j’ai dit hier à une personne qui avait osé la sortir cette citation (il s’agit aussi, évidemment d’une chanson de Jean Gabin), sans ajouter, pour ne pas la vexer, que beaucoup la sortent de leur besace pour, sous couvert du sésame que représente le nom même de Socrate, mettre sous le boisseau et camoufler leur vraie ignorance…

Pour faire bonne figure, ou plutôt bonne parole et ne pas rester dans la simple exaspération, j’ai ajouté que s’il s’agissait de rechercher la meilleure citation sur le savoir, autant prendre celle de Confucius, philosophe chinois que je n’aime pas du tout pour mille raisons, mais qui a peut-être dit une chose plus vraie lorsqu’il écrit que :

« Ce qu’on sait, savoir qu’on le sait ; ce que l’on ne sait pas, savoir qu’on ne le sait pas. Voilà le vrai savoir ».

Il est vrai que beaucoup ne savent pas qu’ils ne savent pas, ce qui est radicalement plus juste que le « je ne sais rien », un peu idiot…

J’avoue avoir été gêné par cette sortie tant le choix-de celle de Confucius est patent, malgré la pauvreté de cette pensée (je vais me faire assassiner par les sinologues, mais aucun ne m’a convaincu sur le dépassement par Confucius de la pensée (élitiste au demeurant) du sens commun…

Il faut savoir passer…

Du coté des singes

Lecture assidue avec surlignage jaune du dernier bouquin d’Alain Prochianz, neurobiologiste, Professeur au Collège de France dont le livre intitulé « Qu’est-ce que le vivant  » m’avait plus que marqué.

Son dernier donc est titré  » Singe toi-même  »

J’offre ci-dessous l’intégralité de l’introduction.

Il ne faut pas confondre spécisme et anti-spėcisme. Tous inversent. Le spėciste (dont je suis) différencient les humains des autres espèces.

Je reviendrai longuement sur le sujet.

En l’état, je colle :

« Le présent ouvrage aborde la question importante de la place des humains dans l’histoire des espèces animales et, tout particulièrement, de leur parenté avec les autres primates. Il s’agit d’une question qui agite fortement la sphère sociétale, ce que reflètent les discussions sur le statut des animaux, qu’ils soient de compagnie, d’élevage ou sauvages. Ce statut varie selon les cultures et avec les époques, ce qui indique évidemment son caractère contingent. S’installent donc des débats sociétaux sur la question des rapports entre les humains et les animaux. Dans la mesure où ces débats reflètent l’idée que nous nous en faisons, il est normal que ces rapports se modifient et que ces modifications s’inscrivent, si nécessaire, dans un corpus juridique et dans nos habitudes de vie1. Certains aujourd’hui mènent donc un combat idéologique sur la question animale, y compris à travers des positions antispécistes qui, sans nier forcément les distinctions entre espèces, attribueraient à toutes les espèces une sorte d’égalité ou de « droit à la parole ». On peut en prendre acte, mais on peut aussi considérer, c’est mon cas, que de refuser que soient infligées des souffrances gratuites aux animaux ne met pas ceux-ci au même rang que les humains victimes de préjugés et discriminations dont chacun sait les niveaux d’horreur auxquels ils peuvent mener.
Ces considérations sur une nécessaire distinction entre les humains et les autres animaux n’abolissent pas le fait que l’animal sapiens est le résultat d’une évolution sans fin et sans finalité et qu’il entretient un lien de parenté avec tous les êtres vivants, lien particulièrement proche quand il s’agit des autres primates, tout particulièrement les deux espèces Pan troglodytes (les chimpanzés) et Pan paniscus (les bonobos), puisque ce sont bien là deux espèces différentes. Il faut se rendre à l’évidence et prendre en compte les considérations idéologiques, toujours très présentes quand on aborde ce thème de la distinction entre l’homme et les animaux non humains. Les uns faisant des humains une espèce complètement à part, voire divine, les autres répétant à l’envi que les chimpanzés, terme utilisé mal à propos pour englober les deux espèces de Pan, sont si proches de nous qu’on devrait les considérer comme des humains avec tout ce que cela implique d’un point de vue éthique. Pour le dire le plus clairement possible, oui nous sommes des primates, mais nous sommes différents des primates non humains et c’est à cette proximité évolutive en même temps qu’à cette distance, elle aussi évolutive, que j’ai décidé de consacrer ce livre.
Pour ce qui est de la nature divine de l’homme, je renvoie à la lecture de The Descent of Man, texte de 1871 où Charles Darwin nous assigne une place dans l’évolution des espèces, sans intervention divine, puisque le naturaliste a alors définitivement rompu avec toute croyance en un être divin. Cela distingue l’auteur de The Origin of Species publié en 1859, d’Alfred Russell Wallace qui signa avec lui le premier rapport sur la théorie de l’évolution envoyé en juillet 1858 à la Linnean Society. Cela le distingue aussi du géologue Charles Lyell. Pour Wallace comme pour Lyell, pour d’autres aussi sans doute nombreux à l’époque, l’évolution par sélection naturelle était valide pour tous les êtres vivants, mais pas pour sapiens qui restait une création divine.
Aujourd’hui la discussion s’est déplacée et il ne s’agit plus de mettre en cause le fait reconnu, en tout cas par tous ceux qui acceptent l’évolutionnisme (pour les autres, on ne peut rien), que sapiens et les autres primates partagent un ancêtre commun, mais de mesurer la distance qui sépare les différentes espèces de primates, pour ne rien dire des autres espèces, puisque les liens de parenté entre vivants remontent aux origines de la vie sur terre. Mesurer une distance, cela veut dire s’intéresser à la notion de temps en biologie. J’y reviendrai, mais le temps biologique et le temps physique ne sont pas superposables, même s’ils sont évidemment en rapport. En effet, sur une même durée physique, le nombre de changements, plus ou moins dramatiques dans leurs conséquences, qui affectent les génomes peut varier considérablement inscrivant dans une durée physique fixe, une distance biologique variable.
J’espère, à travers ces pages consacrées pour beaucoup aux primates, donner aux lecteurs les moyens de contourner le débat idéologique, ou d’y participer, en leur fournissant les faits qui permettront à chacun de comprendre ce qui nous rapproche, mais aussi ce qui nous sépare, de nos cousins, puis de se forger sa propre opinion. On constatera rapidement qu’il s’agit d’une affaire très compliquée, que nos connaissances restent parcellaires et que, comme toujours en science, il n’y a pas de vérité absolue ni d’espace pour des positions caricaturales. Par exemple, il n’existe pas de critère simple qui pourrait nous permettre de calculer de façon exacte une distance entre deux espèces. Pour ne revenir qu’aux prétendus 1,23 % de différence entre génomes d’humains et de chimpanzés, même si ce chiffre était exact, et nous sommes là loin du compte, on ne pourrait en inférer que nous sommes chimpanzés à 98,77 % ou, et selon les mêmes critères purement quantitatifs et génétiques, souris à 80 %. Heureusement, nous sommes plus que nos gènes.
Pour illustrer ce point très simplement, même si nous savons que l’ancêtre commun entre les espèces Pan et la nôtre a vécu il y a entre 6 et 8 millions d’années, ce qui fait entre 12 et 16 millions d’années de différence, puisqu’il faut additionner les deux branches qui de l’ancêtre commun vont, l’une vers sapiens et l’autre vers Pan, cela ne dit rien du temps biologique qui se mesure en nombre de mutations accumulées le long des 2 lignages, mais aussi par la nature des sites mutés et, surtout, par celle des mutations, puisque le changement ponctuel d’une base ne peut être de même ordre que la délétion ou la duplication de plusieurs milliers de bases. Il faudra, de surcroît, distinguer les régions régulatrices, 98 % du génome probablement, de celles qui codent pour des protéines, seulement 2 % du génome. Et, pour les régions codantes, même en se limitant aux mutations ponctuelles, on comprendra rapidement, qu’au sein d’une protéine, remplacer un acide aminé par autre synonyme (par exemple, un résidu hydrophile par un autre résidu hydrophile) aura moins d’effet sur la structure et l’activité de la protéine que si le remplaçant n’est pas synonyme (par exemple, hydrophobe et non hydrophile). Bref, c’est une évidence, le temps physique et le temps biologique ne recouvrent pas les mêmes réalités.
Si ce qui est proposé ici est bien, j’insiste, de mettre à la disposition du lecteur un certain nombre de faits à partir desquels il pourra penser par lui-même, je n’en défendrai pas moins évidemment la conception qui me semble juste, et que j’ai déjà souvent exposée, de la position singulière de sapiens dans l’histoire des espèces. Position résultant d’un cerveau monstrueux qui l’a poussé, pour ainsi dire, hors de la nature, l’en a comme privé, tout en lui conférant un pouvoir sans précédent sur la nature à laquelle il ne cesse d’appartenir puisqu’il en est le produit évolutif. « Anature2 » par nature ou encore « être ET ne pas être un animal », deux façons identiques d’énoncer la conception que j’ai de sapiens, et il va sans dire qu’elle ne va pas sans exiger de notre espèce une responsabilité particulière vis-à-vis de cette nature et de tous ses composants, vivants et non vivants.
Avant de plonger, un mot sur la structure du livre. Je n’ai pas voulu le construire par tranches de complexité, allant de la molécule au comportement (ou l’inverse), ce qui aurait été une option. Il m’a paru plus intéressant de jouer sur la répétition en passant entre les différents niveaux tout au long des chapitres. Il ne faudra donc pas s’étonner si un thème abordé ici, réapparaît là, mais dans un contexte distinct. Il s’agit bien de variations, avec répétitions mais jamais totalement à l’identique. J’espère que le tout sera suffisamment harmonieux pour que le lecteur prenne du plaisir à se perdre et à se retrouver au fil de la lecture. »

Du côté des anges

Nous étions très nombreux dans le petit appartement. Il regardait le corps emmailloté posé, très raide, sur le parquet vitrifié. Il n’en revenait pas.

Une femme que nous ne connaissions pas l’a pris par le bras et lui a posé la question de savoir s’il était bien le fils dont elle avait entendu parler et avant qu’il ne réponde lui a précisé, d’un ton ferme, qu’il lui revenait de travailler immédiatement au texte de l’oraison funèbre. En ajoutant qu’elle savait qu’il « était l’intellectuel de la famille «  et « qu’il avait intérêt à produire un texte inoubliable, eu égard à la foule, nombreuse et de qualité, qui sera là, demain au cimetière ».

Nous avons su, plus tard, qu’elle était l’amie d’une de ses cousines, qu’elle était sociologue et avait travaillé avec Jeanne Favret-Saada sur un bouquin sur « le Christianisme et ses juifs ». Elle aimait se trouver dans les familles juives séfarades, pendant la semaine de deuil. Ils se sont revus mais sont désormais, pour un seul motif, à vrai dire pour un seul mot mauvais qu’il a entendu, assez fâchés. Son intransigeance.

Il s’est donc attelé à la tâche, en s’isolant dans la chambre du fond. Il m’a appelé pour me dire que la chose n’était pas facile, non pas tant pour aligner les phrases, mais pour éviter le style et l’emphase pesante, la grandiloquence qui va, naturellement, de pair avec la mort en scène, qu’il devait, simplement raconter l’intelligence du père, sa gentillesse, son sens aigu de la tolérance, et inviter sur sa tombe ses philosophes préférés, rappeler son combat contre toutes les haines.

Il a donc écrit l’hommage et l’a soumis, à ses frères et sœurs, à sa mère.

Son texte était, je l’assure, admirable et tous dans la petite chambre, en l’entendant dans la bouche du frère ainé, pleuraient. Les mots étaient définitifs. Quelques phrases furent cependant remplacées, les quelques bribes de théorisation inévitable effacées, et ils tombèrent enfin d’accord, même si une discussion assez vive s’est instaurée sur le fait de savoir s’il fallait ajouter la passion du père pour les beignets au miel et celle, plus acceptable, pour les belles femmes.

Le stylo à la main, au milieu de tous, il acquiesçait, raturait, obéissait, rentrait les épaules, devenu automate par cette mort qui le plaquait dans le vide, ébranlé par l’inconcevable.

Lorsque quelques mois plus tard, je lui ai rappelé la scène, son hébétude, sa magnifique docilité, son acquiescement aux changements de certains mots, en m’étonnant que, pour une fois, son despotisme s’était assoupi, en le félicitant de cette belle sagesse, presque grecque, il m’a ri au nez. Il ne s’agissait, me dit-il, en s’esclaffant, que de donner l’illusion du travail collectif, indispensable à la cohésion familiale et aux palpitations des poitrines de ceux qui ne savaient écrire et se laissaient prendre par une embellie langagière. Il ment.

Les feuillets furent confiés à une sœur et ils revinrent dans le salon, là ou gisait le père.

Toujours le même vacarme, des voix très hautes, la sonnette de la porte d’entrée toujours en action, comme une vrille infernale qui vous transperce la peau. La foule venait, sortait, revenait, pleurait, criait, Nous ne pouvions nous asseoir. Les chaises, le canapé étaient occupés par les anciens, vieux amis, vieux cousins, vieux voisins. Il faisait chaud. Pas un seul brin d’air, à la limite de l’étouffement.

Il m’a invité à fumer une cigarette dans la cuisine, devant la fenêtre ouverte. Une cousine est venue nous rejoindre. Il lui a fait comprendre, pas très gentiment, qu’il n’était pas disposé à entrer dans la conversation qu’elle avait initiée sur la différence entre les rites de deuil tunisiens et marocains. Elle a compris. Les endeuillés sont toujours excusés et il en profitait.

Soudain, nous entendîmes des cris et nous nous sommes précipités vers le petit salon. Son frère ainé était assis dans un grand fauteuil et racontait une histoire drôle. Il tenait le calepin dans lequel il les note dans une main et mimait son récit par de grands gestes désordonnés. Tous étaient autour de lui. Les cris étaient des grands éclats de rire.

Un nouvel intrus fit son apparition, un homme à kippa noire. Il l’entreprit, lui aussi sur le deuil dans le judaïsme. Il devait connaitre son ignorance, flagrante en réalité dans son combat du jour avec les premiers kaddishs phonétiques. L’exposé sur les jours des morts était, en effet, complet, didactique. Il l’écoutait. Il n’avait jamais vu un mort.

Dans un instant crucial, le religieux, tout en caressant sa barbe, précisa que le Kaddish, la prière en honneur des morts que les endeuillés devaient réciter tous les jours pendant une année complète dans les synagogues, était écrite en langue araméenne, et non en hébreu.

J’ai sursauté, pensant à une plaisanterie lorsque je l’ai entendu, d’un ton docte et concentré, affirmer que le choix de cette langue n’était pas fortuit. En effet, les anges dont certains étaient malins et radicalement opposés à l’élévation des âmes qui ne le méritaient pas, ne comprenaient que l’hébreu. Employer l’araméen était ainsi une feinte, une ruse à l’œuvre dans tous les temples du monde, pour contourner la sévérité des anges.

Certains théologiens, peut-être un peu à la marge, ont pu me confirmer l’exactitude de l’affirmation même si une recherche rapide en ligne ne m’a pas permis de la retrouver, y compris dans les récits des déviations populaires de la pratique religieuse.

Près d’un père mort, étendu sur un parquet, dans une cuisine, un brave monsieur barbu dissertait sur des manigances et des spirales sémantiques contre de méchants anges devenus dragons infernaux, même pas polyglottes et qui n’aimaient pas les simples humains, y compris les croyants !

Il s’est précipité vers le frigo. Il avait soif. Le religieux, tout sourire, se planta devant lui, en croisant les bras, l’empêchant d’ouvrir la porte. Non, il devait être servi ! les endeuillés sont servis pendant les sept jours de deuil premier (la shiv’ah qui veut dire sept).

Il lui proposa un coca-cola « zéro », en ajoutant que cette boisson, dont il buvait des litres tous les jours, l’avait empêché de grossir. Il était pourtant assez enrobé mais je n’ai pas relevé. Il l’a servi, a redressé mécaniquement sa kippa et est reparti vers le salon.

Il revint sur les anges et me dit qu’il avait prêté le sien à une femme qui en profitait et qu’il ne savait si elle le lui rendrait un jour.

Son discours récurrent, presque sérieux sur les anges, je les connaissais. Quand je lui rappelais qu’il se disait pourfendeur de tous les dualismes métaphysiques et que s’aventurer dans de tels univers éthérés, quelquefois sans le moindre recul, pouvait sembler suspect, et même assez malhonnête, il me répondait toujours que  » je ferais bien de mieux regarder les étoiles ». On pardonne à un vrai ami l’esbroufe et je laissais dire.

Et puis l’immixtion des sens, du désir, dans le champ même du mysticisme est un jeu nécessaire pour le prétendu rationaliste. Jeu de l’enfance contre l’aridité des grands, drapés dans le sérieux. « Le ciel et les nuages n’appartiennent pas à la foi !  » C’est ce qu’il clame, après avoir bu un verre d’eau de vie de figues .

Toujours la foule, cette fois plus silencieuse puisqu’un homme avait cru devoir raconter, pour l’interpréter de manière assez pauvre, sans intérêt me suis-je dit, en tous cas sans un verbe accrocheur ni le moindre appui conceptuel, je ne sais plus quel épisode biblique.

L’assemblée écoutait attentivement et a même applaudi lorsque, fier de lui, il a précisé qu’il avait terminé et que le mort ne l’avait cependant pas entendu, puisqu’en effet, il se trouvait dans une contrée entre ciel et terre, dans son élévation, que dans cet « entre-deux », les morts ne pouvaient que tenter, aidé par les kaddishs, à faire élever leurs âmes, sans pouvoir écouter ceux d’en-bas dont les mots araméens, comme des rayons horizontaux, des glaives impérieux, le soutenaient, pour aller encore plus haut.

Le ciel était bleu et un pigeon s’est posé sur la rambarde du balcon.

Nous avons commencé une prière.

Le kaddish en transcription phonétique figure sur les petits opuscules publicitaires offerts par les maisons de pompes funèbres qui, évidemment, trainent sur les tables de la maison d’un mort.

Il a donc encore récité le kaddish, en phonétique. C’était son troisième. Il m’a dit plus tard qu’il avait dû torturer le texte.

Il était vraiment fatigué et l’enterrement proche le terrifiait. Il ne cessait de répéter que « tout ceci était injuste ».

Il faut qu’il récupère son ange. Il faut qu’il revienne et l’empêcher de dire ces balivernes. Il n’a peut-être pas tort. Injuste. Oui, des anges. Vite.

Hėtéronymie, Pessoa.

On dit de Fernando Pessoa qu’il a concentré dans son œuvre, avant tous, les « problématiques du XX e siècle » qui seraient, selon des analystes rapides et répétiteurs, beaucoup sartriens, le moi, la conscience et la solitude; que tous ses écrits les « affrontent ».

Et il le fait grace à ses auteurs fictifs, inventeur donc, en, littérature, de l’hétéronymie, des hétéronymes.

On le laisse expliquer lui-même :

Enfant, j’ai eu tendance à créer autour de moi un monde fictif, à m’entourer d’amis et de connaissances qui n’ont jamais existé. (Bien entendu, je ne sais si réellement ils n’ont pas existé ou si c’est moi qui n’existe pas. En ces choses, comme en tout, il faut se garder d’être dogmatique). Depuis que je me connais comme étant ce que j’appelle moi, je me souviens d’avoir défini dans mon esprit l’aspect, les gestes, le caractère et l’histoire de plusieurs personnages irréels, qui étaient pour moi aussi visibles et m’appartenaient autant que les objets de ce que nous appelons, peut-être abusivement, la vie réelle. Cette tendance […] m’a toujours suivi, modifiant quelque peu le genre de musique dont elle me charme, mais jamais sa façon de charmer. […] Un jour […] –c’était le 8 mars 1914 – je m’approchai d’une haute commode et, prenant une feuille de papier, je me mis à écrire, debout, comme je le fais chaque fois que je le peux. Et j’ai écrit trente et quelques poèmes d’affilée, dans une sorte d’extase dont je ne saurais définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie et je ne pourrai en connaître d’autres comme celui-là. Je débutai par un titre : O Guardador de Rebanhos (Le gardien de troupeaux). Et ce qui suivit ce fut l’apparition en moi de quelqu’un, à qui j’ai tout de suite donné le nom d’Alberto Caeiro. Excusez l’absurdité de la phrase : mon maître avait surgi en moi. J’en eus immédiatement la sensation. À tel point que, une fois écrits ces trente et quelques poèmes, je pris une autre feuille et j’écrivis, d’affilée également, les six poèmes que constituent la Chuva Oblíqua (Pluie oblique) de Fernando Pessoa. Immédiatement et en entier… Ce fut le retour de Fernando Pessoa – Alberto Caeiro à Fernando Pessoa lui seul. Ou mieux ce fut la réaction de Fernando Pessoa contre son inexistence en tant qu’ Alberto Caeiro.
Alberto Caeiro ainsi apparu, je me mis en devoir – instinctivement et subconsciemment – de lui donner des disciples. J’arrachai à son faux paganisme Ricardo Reis latent, je lui trouvai un nom que j’ajustai à sa mesure, car alors je le voyais déjà. Et soudain, dérivant en sens contraire à Ricardo Reis, un nouvel individu surgit impétueusement. D’un jet, et à la machine à écrire, sans interruption ni correction, jaillit l’Ode triunfal (Ode triomphale) d’Álvaro de Campos – l’Ode qui porte ce titre et l’homme avec le nom qu’il a…

(Lettre de Fernando Pessoa à Adolfo Casais Monteiro, du 13 janvier 1935, dans Pessoa en personne, Lettres et documents, Paris, La Différence, 1986, p. 300-303.

Hétéronymes, auteurs fictifs, inventés pour exprimer sa pensée…

On connaît les esbroufeurs qui produisent, laborieusement, une minuscule pensée, en l’attribuant d’abord à un grand auteur connu. Puis, si elle attire un membre d’une assemblée molle, sourit, et, fièrement, « avoue » qu’elle est de lui…

On connaît aussi les « wikipediens », maîtres « es citations » et dotés d’une culture quantitative…

On connaît aussi les pseudonymes, utilisés soit par snobisme du genre, pour donner à lire, dans un écart, ou les sincères, comme Romain Gary qui avec Emile Ajar est allé plus loin que lui-même.

Les homonymes, en littérature, n’existent pas. Impossible. Question de droits d’auteur et de confusion vite abrogée par le plus rentable.

Alors les hétéronymes, comme les fictifs, de vrais auteurs inventés par Pessoa ?

Wiki en donne une mauvaise défintion en les asimilant presque à des pseudos :

« Pour Fernando Pessoa ce concept correspond à une personnalité différente de celle de l’écrivain orthonyme (c’est-à-dire Pessoa lui-même) à laquelle il crée une vie en soi en plus d’une œuvre. On recense plus de 70 hétéronymes possibles (recensés par Teresa Rita Lopes) dans l’œuvre de Pessoa, même si les trois principaux sont Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos ainsi qu’un « semi-hétéronyme », Bernardo Soares, l’auteur du Livre de l’intranquillité. Pessoa précise à propos des métamorphoses hétéronymiques : « Je ne change pas, je voyage » (seconde lettre à Casais Montero). WIKIPEDIA

C’est, pourtant exactement ici que la littérature naît, par cet éclatement de soi en un autre qui n’est pas une facette, mais un Autre. Lequel vient à faire douter de ce que nous sommes. Jusque dans le nom. (« Bien entendu, je ne sais si réellement ils n’ont pas existé ou si c’est moi qui n’existe pas »)

Non, non, pas une schizophrénie à l’œuvre, mais un dédoublement prolifique jusqu’à l’affrontement, non entre les personnages, mais entre des auteurs.

« Âme errante », selon ses propres termes, c’est par l’écriture des autres lui-mêmes que Pessoa a voyagé de personne en personne, vivant de multiples vies par le biais de la construction de ce spectacle en lui et « hors de lui » : « Je dépose mon âme à l’extérieur de moi », dit le poète, qui s’était imposé comme devise de « tout sentir,
de toutes les manières ». Toutefois, il savait également qu’« il manque toujours une chose, un verre, une brise, une phrase, et plus on jouit de la vie et plus on l’invente, plus elle fait mal». (Passage des heures », traduction de « Passagem das Horas », dans Œuvres poétiques d’Álvaro de Campos, dans Œuvres complètes de Fernando Pessoa, t. IV, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1988.)

Pas inutile de repérer les principaux hétéronymes de F.P, avant de dire l’idée nodale.

Alberto Caeiro. « Maître » de Fernando Pessoa et d’Álvaro de Campos, il est mort tuberculeux comme le père de Pessoa. Il est né à Lisbonne mais a vécu toute sa brève existence dans un village de campagne dans la région du Ribatejo (au centre du Portugal), chez une grand-tante auprès de laquelle sa santé fragile l’avait contraint de se retirer. C’est à la campagne qu’il a écrit presque toute son œuvre, du Gardeur de troupeaux (O Guardador de rebanhos) au bref journal du Berger.
Homme solitaire et discret, farouche et contemplatif a passé ses jours loin de tout tapage, sans liens affectifs ni sentimentaux.

Álvaro de Campos. Il est né en Algarve, province du sud du Portugal, le 15 octobre 1890, et a reçu à Glasgow le diplôme d’ingénieur naval. Il a vécu à Lisbonne sans y exercer sa profession. Grand, les cheveux noirs et lisses, séparés par une raie sur le côté, toujours impeccable et un peu snob, portant monocle, Campos aura incarné la figure typique de l’avant-gardiste, à la fois bourgeois et anti-bourgeois, provocateur et raffiné, impulsif,névrotique et rongé par l’inquiétude.

F.P : « J’ai mis […] dans Álvaro de Campos toute l’émotion que je ne donne ni à moi-même, ni à la vie. » Campos fait siennes les douleurs que Pessoa éprouve réellement mais aussi les joies dont il rêvait.

Une vie qui flirte avec l’élégance, mais aussi sa vie, moderniste, dépressif par la suite. Il collabore avec discrétion et réserve à la revue Presença, représentative de la deuxième avant-garde portugaise (alimentée par l’introspection proustienne  en publiant ses grands poèmes de l’absence et du nihilisme : « Annotation » (1929), « Anniversaire »
Campos incarne, fondamentalement, la conscience de l’échec, le refus de l’illusion,

Álvaro de Campos est décédé à Lisbonne le 30 novembre 1935, le même jour et la même année que Pessoa. C’est le seul qui l’a accompagné jusqu’au bout.

Ricardo Reis Il est né à Porto le 19 septembre 1887 et a reçu une formation grecque et latine dans un collège de jésuites. Il est médecin, s’est volontairement exilé au Brésil, d’où il ne reviendra pas. Ricardo Reis est un poète matérialiste et néoclassique, ses choix étant marqués par le renoncement sentimental.

L’idéal de Reis est un temps immobile, un monde immobile, qui ne se détériore pas. Reis choisit de ne pas choisir, en se soumettant à la volonté des forces inconnues.

Bernardo Soares .Nous ne connaissons ni sa date de naissance ni celle de sa mort. Il a mené une vie très modeste, qui peut sembler le pâle reflet de celle de son créateur. Il est « aide-comptable » dans la ville de Lisbonne, dans une maison d’import-export de tissus. Il y a tout lieu de penser qu’un Pessoa sans raisonnement et sans affectivité, comme le caractérise son auteur, va se définir avant tout dans l’activité d’observation. Pessoa installe Bernardo Soares près d’une fenêtre afin qu’il regarde.
Son « Livre de l’intranquillité ou Livre de l’inquiétude, écrit entre 1913 et 1935, sous forme de pensées, de maximes, d’aphorismes, est un journal de ce qu’il a appelé « la maladie du mystère de la vie ».  Perception du regard et altération des données de l’expérience : et ce qui réside en dehors du moi et que le moi fait sien n’est autre que le monde extérieur qui se métamorphose en moi. Incapable de vivre la quotidienneté, le livre de Soares emprunte le ton humble et le chuchotement.

On conclut : les hétéronymes de Pessoa ont été fabriqués par un génie que Pessoa aurait pu d’ailleurs générer, nommer, faire jaillir par le Nom.

Encore une fois, il ne s’agit ni de pseudos, ni de personnages. Mais des Autres qui sont « soi et un autre » (loin de Lévinas et sa conceptualisation souvent inféconde et fumeuse) en étant intrinsèque et extrinséque au propre corps qui les « modèlent ».

C’est plus que le génie de la littérature.

C’est le génie tout court : celui qui va chercher là où il n’est censé n’y avoir rien.

Ménile

Une amie arménienne s’appelle Méline.

Elle m’a raconté le « phantasme sémantique » de sa prime enfance.

Tous en ont un.

Elle, c’était Ménilmontant.

Quand elle « remontait » , assez péniblement, cette rue parisienne en hauteur et en pente, pour rentrer chez elle après l’école (primaire), elle trouvait très gentil que le maire de Paris ait donné à la dite rue son prénom et son action.

Elle lisait « Mélinemontant« …

On en rit encore. Ce genre d’histoire est vital.

Dostoïevskien

Une amie (si l’on veut) férue d’auteures anglaises et tenant Jane Austen pour plus grande que Virginia Woolf m’a entrepris aujourd’hui sur la souffrance et la douleur. Thème assez récurrent chez ces écrivaines.

Souffrance et douleur. Celles que tous les humains subissent inexorablement, injuste, immorale, cruelle (ce sont ses mots) et qui ne devraient pas exister (toujours son affirmation), qui détruisent le sens de la vie. Injuste a- t-elle répété.

Elle a ajouté que personne n’y échappait, ne pouvait s’y soustraire, notamment dans la perte d’un être cher, dans un chagrin, dans un bouleversement sentimental.

Elle attendait mon acquiescement, persuadée de ma complicité dans ce credo presque christique, en tous cas exacerbé, proche de l’exagération à l’oeuvre dans l’affirmation. 

Elle a ajouté que, par ailleurs, dans mon ouvrage, désormais terminé, sur le « romantica », je devais sûrement avoir consacré un chapitre sur la souffrance romantique, confondant, comme tous ou beaucoup, mon romantica avec le romantisme…

Je lui ai répondu qu‘elle se trompait : d’abord la joie l’emportait sur la souffrance ou la douleur lorsqu’on dansait à une bonne place, avec les sentiments. Comme dans nos boums d’adolescent où on dansait avec une fille qui « serrait » (c’était le terme employé lorsque la fille, dans un slow ne s’éloignait pas trop de notre ventre. On souriait, joue presque collée à la « serreuse ». Le sentiment de la plénitude, corps contre corps gagnait contre toutes les souffrances d’adolescent (les premières, les primordiales pour la suite). Et qu’il n’y avait donc dans mon bouquin que ça. Et aucune description d’une souffrance, le sentiment, à l’inverse de ce qui se dit, étant trop intime pour se montrer sans ambages et la souffrance engendrée par l’on ne sait quoi étant balayée par la décence. On ne pouvait qu’être furieux, soit contre soi soit l’injustice. 

Mais il y avait plus, mieux à dire que ça

Il y avait à dire que la souffrance n’était pas « offerte » à tous…

C’est donc sidérée qu’elle m’a entendu dire que tous les humains n’étaient pas capables de souffrance ou de douleur. Qu’il fallait lire, sur le sujet, Dostoïevski. J’ai balbutié des mots de l’auteur dont je me souvenais vaguement la teneur, en lui promettant de lui donner la citation exacte tirée de l’immense « Crime et Châtiment ».

J’ai retrouvé et la donne à tous ici :

« la souffrance et la douleur sont toujours le corollaire d’une conscience large et d’un cœur profond »

Tous n’ont pas cette conscience. Tous n’ont pas ce cœur. Tout Dostoïevski dans cette phrase.

Je l’ai donc rappelée pour lui livrer la citation.

Elle m’a répondu qu’elle rêvait d’écraser sa conscience et de détruire son cœur.

Faudra que je boive un verre avec elle pour lui dire ce qu’était l’humanité : conscience et coeur. Justement. Juste du coeur et de la conscience.

Je l’appelle demain.

 

Debray, Valéry

Rien n’est plus facile, autour d’une table envahie par les commentateurs de service, teneurs inutiles de discours médiocres sur ce qu’ils n’ont pas lu, assez incultes, qui agitent leur verre de vin qui vient tâcher une chemise en lin, savamment froissée, que de critiquer Régis Debray.

Il me faut chaque fois le défendre et me retenir dans l’insulte directe et franche à l’endroit de ces esbroufeurs qui ne peuvent, dans leur inculture déjà dénoncée, que manier le propos de l’invective, organisée autour du creux d’une parole prévisible, tirée d’un automatisme du vide.

Je dois donc encore défendre Debray contre ces jaloux de l’écriture, ces clients de l’onomatopée, ces crieurs du néant.

Je dois le défendre Debray après avoir lu son dernier petit bouquin sur Paul Valéry, dans la belle petite collection « un Eté avec… ».

L’on y découvre ou redécouvre ce grand auteur et Debray, dans son écriture que les jaloux (je me répète) exècrent, faute de savoir écrire autre chose que des réclamations fiscales, est, ici, en très grande forme.

J’ai, comme le savent les lecteurs de mes billets, l’habitude de « copier/coller » des extraits.

Je l’aurais fait si j’avais sur ma tablette, le format numérique de l’ouvrage. Il n’existe pas encore. Et je ne vais pas passer ma soirée à taper des pages.

Je reviendrai, après une seconde lecture, sur Valéry après avoir relu (on prétend toujours « relire ») son « Cimetière marin ».

En l’état, je rappelle qu’il est né à Sète comme Brassens, lequel, justement dans son immense chanson que j’ai pu chanter, guitare sur une cuisse (« Supplique pour être enterré à la place de Sète), s’agenouille devant le maitre :

« Déférence gardée envers Paul Valéry
Moi l’humble troubadour sur lui je renchéris
Le bon maître me le pardonne
Et qu’au moins si ses vers valent mieux que les miens
Mon cimetière soit plus marin que le sien
Et n’en déplaise aux autochtones »

PS1. Je reviendrai donc, bientôt, sur Valéry. Je n’ai pas osé dire « non, ce n’est pas moi », en disant « sétois », la blague étant éculée, même si les bancs des écoliers n’abiment jamais les mots qui sortent des  cartables très usés.

PS2. Un « retour » ici, après une période de vide. Mais j’étais ailleurs, dans la terminaison du gros bouquin annoncé de manière récurrente dans ces billets (sur le romantica). Je l’ai terminé. Enfin…

 

 

impudeur et désolation de l’intimité

L’autre soir, devant une eau-de- vie de figues de premier choix (carte noire) une amie, écrivaine, ce qui est donc plus qu’un écrivant, a conseillé à un attablé d’écrire son moment présent assez inédit, presque époustouflant, improbable. Vantant sa plume qu’elle qualifiait de « force sidérale »; elle affirmait que « son temps » actuel, relaté dans son talent,  ferait un roman presque du siècle.

Je suis intervenu, un peu fâché par une telle proposition tant son ineptie était patente. En m’énervant un peu, juste pour éviter l’ennui de la plate conversation inutile et sans saveur.

On m’a demandé d’expliquer. Et certains ont même, wikipédiens de service, convoqué les grands écrivains, grandioses et ultimes dans leur journal intime ou leur correspondance dramatique à l’endroit d’eux-mêmes, prétendument donnée à lire à d’autres.

Je n’ai fait que sourire, sincèrement.

On s’est servi un deuxième verre, en s’interrogeant sue le marketing de l’étiquette noire.

Comment peut-on imaginer que la mise en scène dramatique de soi dans l’écriture puisse être une écriture ?

Lorsqu’elle s’installe dans son intimité, en se nichant dans soi-même, en instituant celui qui écrit comme sujet d’elle-même, l’écriture  devient rédactionnelle, primaire, inintéressante. Inutile, ennuyeuse. Désolante.

Elle ne peut trouver son existence qu’hors du soi intimiste que la pudeur interdit de donner à voir.

Le journal intime n’est pas publiable. L’on devrait, au surplus se l’interdire, tant la désuétude l’emporte sur le réel.

C’est hors du sujet prétendument libre, conscient et volontaire, dans la matière vraie ou surabondante, que l’écriture trouve sa place.

L’écrivant se raconte, l’écrivain raconte.

Comment ne peut-on pas comprendre, d’emblée, immédiatement,  une telle vérité ?

Faut-il en arriver au 4ème verre de boukha pour la comprendre ?

 

 

 

Carrément

Une amie, pas vraiment proche, qui a obtenu, je ne sais comment, l’adresse de mon site, m’a envoyé un email, avec l’ objet suivant : « CARRÉMENT ‘!

Puis son mot :

« Ai lu ton carnet « traces » du billet précédent. Tu mens, c’est toi qui a écrit’. Pas carrément mėchant, toujours content. Le contraire de la chanson de Souchon. Tu devrais ajouter des personnages méchants. Le méchant est celui qui fait du mal en ayant conscience qu’il fait le mal, en le voulant. Toi, carrément pas méchant. Donc trop bleu, comme les photos qui entourent le texte. Lis les carnets souterrains de Dostoïevski et ajoute des « traces grises « .

Je n’ai rien compris. Et pourtant je connais la chanson de Souchon et Dostoïevski.

J’affirme que c’est vrai.

Je réfléchis et reviens demain.

Traces

Un ami très proche m’envoie un petit carnet. Une mémoire de faits insignifiants, prėtend-il. Il est question de jeunesse, de pères, de religion, d’aventures…

Il me donne l’autorisation de le publier ici. Il n’a pas d’espace en ligne. Je lu prête le mien. Il exige l’anonymat. Je lui prête aussi mon nom.

Un clic sur le lien-titre ci-dessous, format pdf.

Traces

Bonne lecture.

idiotie

Dans la série des expressions qui reviennent en boucle sur les ondes ou dans les petits textes, on avait déjà repéré le « vivre ensemble » et le très vieux « dans ce pays »…

Il en existe une autre qui apparait, de manière récurrente, un peu plus « intellectuelle », puisqu’aussi bien à l’entendre, on s’y arrête et on tente de comprendre. Ce qui, dans le marketing du langage est une clef de la réussite idéologique.

« IDIOT UTILE »

Tous s’accordent, du moins dans le milieu adéquat, pour affirmer que l’expression viendrait de  Lénine. Mais il n’a jamais employé la locution, même si elle aurait pu tomber sur ses lèvres lorsqu’il évoque des imbéciles qui peuvent le servir ou servir la cause..

 Il écrit dans une lettre datée de 1922 adressée au commissaire soviétique des affaires étrangères, en mission,  à une Conférence internationale  à Gênes

« Henderson est aussi stupide que Kerensky, et pour cette raison il nous aide. […] 
En outre. C’est ultrasecret. Il nous convient que la Conférence de Gênes soit un fiasco, […] mais pas par notre faute, bien sûr. Réfléchissez-y bien avec Litvinov et Joffe et faites-moi une note. Bien sûr, cela ne doit pas être mentionné, même dans des documents secrets. Rendez-moi cette lettre et je la brûlerai. Nous obtiendrons un meilleur prêt en dehors des accords de Gênes, si nous ne sommes pas de ceux qui coulent Gênes. Nous devons mettre au point des manœuvres plus intelligentes pour que nous ne soyons pas de ceux-là. Par exemple, l’imbécile Henderson et Co. nous aidera beaucoup si nous les poussons intelligemment […]

Donc un imbécile (on ne dit pas encore « idiot ») qui peut aider…

Les soviétiques sont, décidément, les maitres de la propagande, pensée, structurée, sans cris ni salut léniniste.

En effet, on retrouve, dans l’histoire de ces « imbéciles qui servent », de grands philosophes,  lorsqu’il s’agit de vanter le régime par des intellectuels reconnus, comme par exemple notre inégalé Jean-Paul Sartre, allié des communistes et du régime soviétique, là où l’on mangeait plus qu’à sa fin et ou la liberté était totale (« dans ce pays »).

Il est acquis que Sartre déclara à ses proches qu’il ne fallait pas dire la vérité sur l’URSS pour « ne pas désespérer Billancourt », les ouvriers français et communistes de la CGT.

Sartre était ainsi un « idiot utile » de l’URSS (sans jeu de mots avec son ouvrage pas si majeur sur Flaubert intitulé « l’idiot de la famille »), un imbécile utilisé par le régime, un « idiot utile donc, lorsqu’il clame ainsi  :

« La liberté de critique est totale en URSS […] Et le citoyen soviétique améliore sans cesse sa condition au sein d’une société en progression continuelle. ». Sartre, de retour d’URSS, Libération, 15 juillet 1954.

Gide, lui, de retour d’URSS, n’a pas pu être l’imbécile de service.

Aujourd’hui, l’expression découverte par les petits chroniqueurs de Marianne, de Libé, dans les sous-directions des partis ou mouvements politiques fait florès.

Elle est mystérieuse et assassine l’individu, sans le traiter directement d’imbécile, même s’il est idiot, mais pas tout court, ce qui « amortit » l’invective, l’insulte en vérité.

Lisez, vous trouverez.

On donne ci-dessous quelques exemples :

  • « Loiseau accuse Mediapart d’être «l’idiot utile» du RN »

  • Michel Onfray : « Eric Drouet est l’idiot utile de Mélenchon, idiot utile de l’islamo-gauchisme… »

  • Jérôme Gleizes (EELV) : « Macron est l’idiot utile du fascisme »

  • Le Pape, idiot utile de l’islam ! (riposte laïque)

  • « Trump idiot utile de Daech » (BHL)
  • « Zemmour est un petit peu l’idiot utile de Marine Le Pen », selon Mamère

Bon, on aura compris l’utilité de la formule. A vrai dire, son inutilité, ne s’agissant que d’une formule.

Jankėlėvitch et Raveling, suite

Dans un billet relativement ancien (voir note plus bas, je le redonne ici), dénommé « Jankėlėvitch et l’allemand « , j’avais relaté la correspondance et la rencontre entre Jankélėvitch qui avait « effacé  » l’Allemagne dans son cerveau et ce professeur allemand de français, Wiard Raveling.

Une amie m’a demandé de lui envoyer cette correspondance que je n’avais pas reproduite intégralement, alors que je l’avais promis…

Ce que j’ai fait, tout en les insérant ici

Lettre de Wiard Raveling écrite en français, juin 1980

« Cher Monsieur Jankélévitch,

« Ils ont tué six millions de Juifs
Mais ils dorment bien
Ils mangent bien
Et le mark se porte bien. »

Moi, je n’ai pas tué de Juifs. Que je sois né allemand, ce n’est pas ma faute ni mon mérite. On ne m’en a pas donné permission. Je suis tout à fait innocent des crimes nazis ; mais cela ne me console guère. Je n’ai pas la conscience tranquille. J’ai une mauvaise conscience et j’éprouve un mélange de honte, de pitié, de résignation, de tristesse, d’incrédulité, de révolte.
Je ne dors pas toujours bien.
Souvent je reste éveillé pendant la nuit, et je réfléchis et j’imagine. J’ai des cauchemars dont je ne peux pas me débarrasser. Je pense à ANNE FRANK, et à AUSCHWITZ et à la TODESFUGE et à NUIT ET BROUILLARD :

DER TOD IST EIN MEISTER AUS DEUTSCHLAND
« La mort est un maître venu d’Allemagne »

Je me rappelle exactement la nuit où j’ai vu NUIT ET BROUILLARD. Quelqu’un m’avait signalé qu’on donnerait le film à la télévision. J’ai voulu le voir. Mais il ne fallait rien dire à mes parents, parce que c’était trop tard pour un lycéen qui devait se lever de bonne heure dans toute la fraîcheur du corps et de l’esprit. Quand mes parents s’étaient couchés, je me suis relevé clandestinement, le cœur battant. Quand je suis passé devant leur porte, mon père ronflait comme d’habitude, et ma mère dormait paisiblement sans doute. Et moi, j’ai allumé la télévision et j’ai mis le son tout bas pour ne déranger personne, et je fus le témoin de cette nuit de l’humanité. Je vis ces montagnes de cadavres, ce mélange absurde et obscène de chair, de boue, d’os, d’excréments, de cheveux. Je vis ces cadavres entrelacés dans un commun destin, poussé dans le fossé par un bulldozer impassible, dans l’étreinte secouée par la mort. Et tout se passait sous les yeux impassibles de mes compatriotes en uniforme, qui selon toute apparence, ne furent pas attendris même par le plus petit des corps. Ces choses inanimées avaient été des êtres humains mis au monde par des mères, des êtres humains pleins d’espoir et de crainte, de joie et de tristesse. Et pleins de talents. Combien de talents.
Et après je me suis recouché dans un état peu préparé au sommeil. Quand je suis passé par la porte de mes parents, mon père ronflait toujours et ma mère dormait toujours paisiblement, sans doute. Et je fus seul toute la nuit, seul avec les impressions que je ne pouvais pas digérer. J’étais dans un âge impressionnable, qui n’a pas encore beaucoup de défenses intellectuelles, qui n’a pas encore les callosités du cœur indispensables pour l’âge adulte. Et Dieu était mort définitivement.

Je n’ai jamais parlé de cette nuit à mes parents ni à personne. C’est sans doute pourquoi elle ne m’a plus jamais relâché.

DER TOD IST EIN MEISTER AUS DEUTSCHLAND

Est-ce que j’ai le droit de me plaindre ? Tout le monde comprend que la victime se plaigne, et le fils de la victime. Mais le fils du bourreau ?
Comment jamais venir à bout d’AUSCHWITZ ? Comment surmonter ces montagnes, comment combler ces fossés, comment éteindre ces fours, comment disperser cette puanteur, comment calmer ces gémissements, comment calmer ces cris de désespoir ?

GRAB MIR EIN GRAB IN DEN LÜFTEN DA LIEGT MAN NICHT ENG
« Creuse-moi une tombe dans les airs on n’y est pas à l’étroit »

Il y en a chez nous qui ont trop vite oublié. Il y a parmi nous beaucoup de coupables qui vont bien.
Je mange bien, merci, quand ma femme est en forme, et surtout quand je suis en France.
Je n’ai pas de difficultés financières. Je gagne plus que mes collègues français, polonais, russes et israéliens.
Mais je souffre de mon pays, redevenu en apparence si fort et si plein d’assurance. Je souffre de mon pays qui est en réalité plein de complexes et d’incertitude, qui cherche sa place et son identité, qui est plein de coupables et d’innocents, d’arrogants et d’humbles, d’opportunistes et de gens engagés et de jeunes ingénus qui portent la lourde charge que l’histoire leur a mise sur le dos. Ils ont besoin de la sympathie et de l’aide des autres peuples.
Un Français peut souffrir de la Majorité ou de l’Opposition, ou des patrons ou des syndicats ; mais est-ce qu’il peut souffrir de la France ? Moi, je souffre de l’Allemagne. C’est une plaie dans mon cœur qui ne se ferme pas. Quelqu’un a dit que, sans les nazis, ce siècle aurait pu être le siècle de l’Allemagne au sens positif.

Mes parents n’ont pas tué de Juifs. Ils ne dorment pas toujours bien. Ma mère est souffrante. Mon père s’endort vite et profondément. Mais il ne peut pas dormir longtemps. Il se lève toujours très tôt. Il est revenu mutilé de Russie, et son corps lui fait toujours mal. Depuis bientôt quarante ans. Cela remonte déjà à 1941 lorsqu’un soldat anonyme de Russie lui a fracassé la hanche. Donc je peux être certain qu’il n’a pas participé à AUSCHWITZ, à Babi Yar [village d’Ukraine où 40 000 personnes furent tuées par balle, NDLR], à Varsovie. Peut-être ou même probablement, il a tué quelques soldats russes. C’était normal pour le dire cyniquement. Mon père porte son souvenir douloureux toujours avec lui. Il ne se plaint jamais. Est-ce que son cœur est aussi atteint ? Est-ce que son âme est aussi mutilée ? Je n’ose pas y regarder de trop près. Lui, il n’aime pas parler de ce temps-là.
Mes parents n’ont pas voté pour Hitler avant 1933. Mais après ses « grands succès », ils se sont convertis. Convertis à cet homme qui pourtant avait des cornes pleines le visage et sentait le soufre de loin et n’était guère parfumé ni plein de distinction. Même dans leur région rurale, ils ont dû remarquer que les Juifs disparaissaient un peu partout. Beaucoup partout. Cela n’a pas dû les troubler outre mesure.
Je ne les méprise pas. Est-ce que moi, à leur place, je n’aurais pas agi comme eux ? Cette question m’inquiète et je n’ose pas y donner une réponse rapide et négative.
Responsables ou innocents résultats ?
Est-ce que je les aime ? Est-ce que j’ai le droit de les aimer ? Peut-être que moi aussi, dans un certain sens, j’ai perdu mes parents. Mes parents et mon pays.
Pendant toute mon enfance, pendant toute ma jeunesse, mon père claudiquant m’a rappelé chaque jour que nous avions été du mauvais côté. Nous ?
Mes parents mangent assez, merci. Même trop. Mais pas très bien, à mon goût. C’est à cause d’un manque de culture culinaire. Leur pension est assurée et assez élevée. Ils ont plus de moyens que de besoins.
L’autre jour, un ancien camarade de classe de mon père, un Juif qui avait émigré aux États-Unis, lui a rendu visite. Aux dires de mon père, ils se sont très bien entendus. Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que c’est un miracle ? Est-ce que c’est normal ?
Mes grands-parents n’ont pas tué de Juifs, eux non plus. Ils ont toujours été contre les nazis, même pendant leur époque « glorieuse ». Mais ils ne sont pas distingués comme résistants. À vrai dire, ils n’ont pas résisté. « L’individu ne peut pas faire grand-chose en politique. » Ils n’ont pas assassiné Hitler. Ils ont passé leur temps à travailler et à espérer pour le mieux. Mais qui s’intéressera à mes grands-parents ? Ils n’ont rien fait d’important, ni de bien ni de mal. Avec eux, on ne peut rien prouver.
Mes enfants ne connaissent pas de Juifs. Dans notre région, il n’y en a presque plus. Mes enfants dorment bien, merci. À moins qu’ils n’aient la grippe ou qu’une dent ne leur fasse mal. C’est tout comme chez les petits Français ou Polonais ou Russes ou Israéliens. Qu’ils soient nés allemands, cela ne leur pose pas encore de problèmes. Pas encore. Ce n’est pas de leur faute, mais la mienne et celle de ma femme.
Mes enfants peuvent manger bien et beaucoup, s’ils le veulent. Mais ils ne le veulent pas toujours. Mon garçon mange comme un moineau. Les autres, ça va mieux. J’espère qu’ils auront toujours assez à manger. Et j’espère que le mark, leur mark, se portera toujours bien, tout comme le franc et le zloty. Mais, bien sûr, mes vœux ne changeront guère le cours de l’histoire.
Mes trois enfants sont blonds, Blond germanique. Blond Brigitte Bardot.

DEIN BLONDES HAAR MARGARETHE
DEIN ASCHENES HAAR SULAMITH
« Tes cheveux blonds Margarethe
Tes cheveux de cendre Sulamith »

Je leur parle d’ANNE FRANK. Je leur parlerai de NUIT ET BROUILLARD. Je leur parlerai de notre histoire pas très réussie. Je leur parlerai du mal que des Allemands ont infligé à tant de gens et de peuples. Je leur parlerai de notre lourd héritage, qui est aussi le leur. J’essaierai de les informer, de les intéresser, d’éveiller leur sympathie pour ceux qui ont souffert et pour ceux qui souffrent encore. Je chercherai à éviter de leur léguer mes cauchemars et ma mauvaise conscience, ce qui ne sera pas très facile. Ils apprendront des langues étrangères. Ma fille aînée apprend déjà le français et l’anglais. Ils voyageront dans des pays étrangers et rencontreront des gens de tous les pays. Je suis sûr qu’ils n’auront pas beaucoup de préjugés. J’espère qu’ils n’auront pas trop de complexes.
Si jamais, cher Monsieur Jankélévitch, vous passez par ici, sonnez à notre porte et entrez. Vous serez le bienvenu. Et soyez rassuré. Mes parents ne seront pas là. On ne vous parlera ni de Hegel, ni de Nietzsche, ni de Jaspers, ni de Heidegger, ni de tous les autres maîtres penseurs teutoniques. Je vous interrogerai sur Descartes et sur Sartre. J’aime la musique de Schubert et de Schumann. Mais, je mettrai un disque de Chopin, si vous le préférez, de Fauré et de Debussy. Je suis sûr que vous ne serez pas fâché si ma fille aînée joue du Schumann au piano et si les petits chantent des chansons allemandes. Soit dit en passant : j’admire et je respecte Rubinstein ; j’aime Menuhin.
On vous fera grâce de notre choucroute et de notre bière. On vous préparera une quiche lorraine ou une soupe russe. On vous donnera du vin français. Si vous ne pouvez pas dormir sur nos édredons, on vous donnera une couverture aussi française que possible. Si, un matin, vous êtes réveillé par une voix allemande, ce ne sera que mon fils qui jouera avec son train électrique.
Peut-être, s’il fait beau, vous irez faire une petite promenade avec nos enfants. Et, si la plus petite trébuche ou tombe, vous la relèverez. Et elle vous sourira avec ses jolis yeux bleus. Et peut-être caresserez-vous ses jolis cheveux blonds.

Je vous prie de croire, cher Monsieur Jankélévitch, à l’assurance de mes sentiments respectueux.
W.R.

Lettre de Vladimir Jankélévitch, 5 juillet 1980

« Cher Monsieur,

Je suis ému par votre lettre. J’ai attendu cette lettre pendant trente-cinq ans. Je veux dire une lettre dans laquelle l’abomination est complètement assumée et par quelqu’un qui n’y est pour rien. C’est la première fois que je reçois une lettre d’Allemand, une lettre qui ne soit pas une lettre d’autojustification plus ou moins déguisée. Apparemment, les philosophes allemands, « mes collègues » (si j’ose employer ce terme), n’avaient rien à me dire, rien à expliquer. Leur bonne conscience était imperturbable. Et de fait il n’y a plus rien à dire dans cette horrible chose. Je n’ai donc pas eu de grands efforts à faire pour m’abstenir de tous rapports avec ces éminents métaphysiciens. Vous seul, vous le premier et sans doute le dernier, avez trouvé les mots nécessaires en dehors de rabotages politiques et de pieuses formules toutes faites. Il est rare que la générosité, que la spontanéité, qu’une vive sensibilité ne trouvent pas leur langage dans les mots dont on se sert. Et c’est votre cas. Cela ne trompe pas. Merci.

Non, je n’irai pas vous voir en Allemagne. Je n’irai pas jusque-là. Je suis trop vieux pour inaugurer cette ère nouvelle. Car c’est tout de même pour moi une ère nouvelle. Trop longtemps attendue. Mais vous qui êtes jeune, vous n’avez pas les mêmes raisons que moi. Vous n’avez pas cette barrière infranchissable à franchir. À mon tour de vous dire : quand vous viendrez à Paris, comme tout le monde, sonnez chez moi, 1, quai aux Fleurs, près de Notre-Dame. Vous serez reçu avec émotion et gratitude comme le messager du printemps. J’espère que ma fille (26 ans) sera là. Elle sait tout ce qu’il y a à savoir sur l’horreur sans nom ; mais elle est de son temps, et elle n’a pas connu l’accablement. Son mari est comme elle. Nous faisons tous le même métier (tous trois professeurs de philosophie). Nous ne parlerons pas de l’horreur. Nous nous mettrons au piano : il y en a trois (deux grands pour moi, un pour ma Sophie).

À vous en toute sympathie.

Vladimir Jankélévitch, 1, quai aux Fleurs, 75004 Paris

NOTE DE MB AUX LECTEURS.

CERTAINS AYANT PRECISE QU’ILS NE RETROUVAIENT PAS MON PREMIER TEXTE, LE BOUTON DE RECHERCHE AYANT DISPARU (JE TENTE DE REPARER) JE LE COLLE CI-DESSOUS….

Jankélévitch et l’allemand 

C’est un Vendredi, mon jour préféré, celui qui attend un week-end. On le préfère au week-end lequel, lui, est acquis, établi, structuré. Le Vendredi est le jour d’une sorte de vacance volée, cadres idiotement sans cravate, sortie prématurée des bureaux, apéritifs et diners organisés avec des amis, remise au lendemain. Bref, un jour comme sur une balançoire brouillonne.

Et, souvent, le Vendredi au bureau, tôt, on fait comme Boris Vian, on ne travaille pas, on est ailleurs. On écrit autre chose. Ce, notamment, qu’on n’a pu écrire au petit matin.

C’est aujourd’hui le cas.

Je ne sais pas pourquoi ce matin, j’ai pensé à l’allemand de Jankélévitch. Allez savoir pourquoi. Curieux.

Vous connaissez, évidemment, mais je rappelle (en m’aidant de Philomag).

Jankélévitch ne pouvait pardonner l’holocauste.

Je cite un de ses textes

« Les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent être purgés ; le temps n’a pas d’influence sur eux. Non pas parce qu’une prolongation de dix ans serait utile pour punir les derniers coupables. C’est un non-sens complet que le temps, un processus naturel sans valeur normative, puisse exercer un effet lénifiant sur l’horreur insupportable d’Auschwitz. »

Le plus grand crime de l’humanité, « le mal ontologique» comme Jankélévitch l’appelle, est impardonnable parce qu’il se dirige contre l’humanité même.

Et Jankélévitch en tire les conséquences. Lui, adorateur de l’Allemagne une thèse sur Schelling, un amour des compositeurs allemands, le fait que son père ait, le premier, traduit Freud en français : rien n’y fait : il rompt avec l’Allemagne, n’y veut plus y mettre un pied, ne veut plus le parler ou entendre un début de commencement de ce qui a trait à ce pays.

L’Allemagne, les allemands sont « effacés ».

Un jour, il reçoit une lettre, en français, d’un allemand, un certain Wiard Raveling, lequel, comme il dira plus tard, est absolument certain de ne pas recevoir de réponse. Et ce d’autant plus que la lettre est assez provocante, presque dithyrambique de la culture allemande, citant des vers issus du poème Todesfuge (« Fugue de mort ») du poète juif allemand Paul Celan (Pavot et Mémoire) En lettres capitales. LA MORT EST UN MAÎTRE VENU D’ALLEMAGNE… TES CHEVEUX DE CENDRE…

Comme le dira Raveling par la suite « Je voulais attirer l’attention de Jankélévitch sur le fait que la langue qu’il hait n’est pas seulement la langue des meurtriers mais aussi celle de nombreuses victimes. »

Raveling invite le philosophe à venir chez lui comme une vieille connaissance : « Si jamais, cher Monsieur Jankélévitch, vous passez par ici, sonnez à notre porte et entrez. »

Quelques semaines plus tard, Raveling reçoit une réponse : « Je suis ému par votre lettre. J’ai attendu cette lettre pendant trente cinq ans. » Non, il ne viendra pas en Allemagne. « Je suis trop vieux pour inaugurer cette ère nouvelle. » Mais lui, Raveling, devrait, s’il vient à Paris, sonner au 1, quai aux Fleurs. « Vous serez reçu comme le messager du printemps. »

Vladimir Jankélévitch avait répondu à l’Allemand. Un événement qui suscita quelques réactions en France. « Cet échange de lettres […] hors norme […] ouvre et ferme une blessure que l’on tenait pour incurable », écrit l’écrivain français – et ancienne assistante de Jankélévitch – Catherine Clément, dans Le Magazine littéraire. « L’imprescriptible a trouvé sa prescription. »

Et Jacques Derrida commenta cet échange de lettres en détail dans son dernier livre et téléphona même sur son lit de mort à Raveling.

L’allemand vient en avril 1981 à Paris. Jankelevitch le reçoit dans son antre (grande salle de séjour qui est aussi une salle de musique, trois pianos dans la pièce, étagères remplis de livres, partout des partitions, des notes, des feuilles).

« Nous avons d’abord parlé de choses anodines, puis de questions d’éthique, de différents compositeurs, de nos enfants… Je suis resté tout l’après-midi, c’était une conversation stimulante. » Mais ils ne parlent pas du thème originel – du Sujet.

Wiard Raveling, dira encore « Il a persisté dans son refus de parler de philosophes, d’écrivains ou de musiciens allemands. Il n’empêche qu’il m’a répondu et même invité. Peut-être n’a-t-il toutIl a persisté dans son refus de parler de philosophes, d’écrivains ou de musiciens allemands. Il n’empêche qu’il m’a répondu et même invité. Peut-être n’a-t-il tout simplement pas eu le temps d’opérer un véritable changement d’attitude. »

En 1984, Jankélévitch tombe gravement malade. Wiard Raveling ne l’a jamais revu. Mais ils sont restés en contact jusqu’à la fin. Dans l’une de ses dernières lettres, Wiard Raveling hasarde une nouvelle tentative. « Quand un homme qui s’occupe de philosophie et de musique – et aime les deux – et qu’il ne veut pas avoir affaire (ou à peine) à la contribution de l’Allemagne dans ces domaines, c’est un triomphe posthume du national-socialisme. »

Jankelevitch dira encore : « Je n’ai en effet aucune envie de remâcher une fois de plus mes griefs. À quoi bon insister ? Et pourquoi écrire toutes ces choses ? La moitié du genre humain est composé de sourds. Je revisserai soigneusement mon stylo et le passerai à ma fille, qui sera certainement plus écoutée que moi. »

Raveling dira enfin que Jankelevitch avait « un nœud dans son âme ». Et il n’a pas voulu le dénouer.

Jankélévitch est mort en 1985

PS. Je publierai le texte complet des lettres plus tard. Le week-end est arrivé.

Temps balzacien

A une amie qui se lamentait sur son besoin de sommeil trop tôt, pas dans la nuit, à l’heure où elle était invitée à une joyeuse soirée, refusant l’invitation de crainte de dormir à table, j’ai envoyé l’extrait d’une correspondance de Balzac que je reproduis ci-dessous :

« je me couche à six heures du soir ou à sept heures comme les poules ; on me réveille à une heure du matin et je travaille jusqu’à huit heures ; à huit heures, je dors encore une heure et demie ; puis je prends quelque chose de peu substantiel, une tasse de café pur et je m’attelle à mon fiacre jusqu’à quatre heures ; je reçois, je prends un bain < ne pas se laver avant d’aller travailler >, ou je sors, et après dîner, je me couche »

Elle m’a répondu qu’elle ne comprenait pas comment « après diner », il se couchait « comme les poules  » à 6h du soir…

Il dînait à quatre heures ? Non, il reçoit et prend son bain, ou il sort…

Je n’ai pas su répondre.

En tous cas, ça ne l’a pas aidée, mon amie…

Faudra que je cherche.

P.S. Ce billet n’est pas si anodin qu’on pourrait le croire. Notamment pour l’histoire des comportements et de l’inclusion dans le temps. Flaubert ou De Maupassant, je ne sais plus, relatent des diners à 9 plats, durant 5 h. Sûr que Balzac, une poule, n’y aurait pas été convié…

idiorythmie

« Vivre ensemble ». On entend cette expression un peu énervante toutes les minutes dans nos postes. Elle est aussi énervante que la formule récurrente dans la bouche des membres du Parti communiste et du syndicat affilié le fameux « …dans ce pays… »

La locution préférée des multiculturalistes ou des politiciens de préau, en formation accélérée du discours radiophonique, trouve peut-être son origine dans la leçon inaugurale de Roland Barthes au College de France en 1977,  » « Comment vivre ensemble « , sous-titrée « Simulations romanesques de quelques espaces quotidiens ».

Même si le propos n’était pas le même.

c’est le concept d’idiorythmie, terme emprunté au langage monastique qui intéresse Barthes. Très chic à énoncer…

Dans sa définition originelle, c’est « le rythme propre » à une personne«  (« Appartenant au vocabulaire religieux, ce mot désigne précisément une autre organisation monacale, largement minorisée et radicalement critiquée en Occident. Il renvoie au mode de vie de moines orientaux vivant au mont Athos, chacun selon son rythme propre. Wiktionnaire)

Chez Barthes, il s’agit de littérature et des formes relatées des réunions entre individus, la quête d’une « solitude interrompue de façon réglée », dans une réunion qui n’est pas un groupe.

La collectivité est un fantasme selon Barthes, lequel, souvent, selon l’expression de Schopenhauer à l’endroit de Hegel, mettait les mots et le lecteur y mettait le sens…

Il faut quand même avouer que la posture ou l’énonciation de l’interruption de la solitude, programmée dans sa vie, sonne assez bien dans un dîner mondain.

Il faudra dans ce type de réunion autour d’une table, réglée par des hôtes empressés, éviter de lâcher l’expression d’idiorythmie.

Là, ce serait pédant. L’interruption de sa solitude n’autorise pas cet excès.

P.S Celui ou celle qui considérerait que l’idiorythmie serait un concept idiot ferait un jeu de mots assez  » téléphoné ». L’on rappelle la signification du préfixe selon le Littrė : idio(s). Préfixe qui signifie propre, spécial, et qui vient du grec ἴδιος.

Barthes, dans ses tentatives de se distinguer des autres, fait, ici, preuve d’une idiosyncrasie patente.

Photographies, cinématographe

La réflexion m’est venue à la lecture des menus des sites en ligne. Dont le mien.

On aura remarqué que c’est le terme « photographie » qui est employé et non pas celui de « photo ».

On s’interroge alors sur la différence, même si on l’appréhende intuitivement.

A l’évidence, il s’agit de se différencier. La photographie, par la complétude du mot, n’est pas la photo. Inutile ici de gloser, tant la chose est evidente, qu’elle passe nécessairement par la distinction, au sens bourdieusien ou plutôt par le maintien dans le mot du « graphe » qui est une écriture, la photo sans la graphie ne pouvant l’etre ou, du moins, donner à l’entendre (un paradoxe s’agissant d’un autre « sens » parmi les cinq).

Je me suis alors souvenu de la lecture d’un des premiers textes théoriques que j’ai lu sur l’image.

Le fameux texte de Robert Bresson écrit en 1975, grande époque par ailleurs des Cahiers du Cinema, avant qu’ils ne sombrent un temps dans la maoïsme de Sollers.

Donc les « Notes sur le cinématographe » de Bresson. Une réflexion sur l’art de filmer, par aphorismes et formules.

Le « graphe » dėmarquerait donc.

Bresson fait une différence entre le cinéma et le cinématographe . Il englobe, sous l’appellation de cinéma ce qui de près ou de loin se rapproche du théâtre filmé. Ce qui le différencie, le démarque du cinématographe, art à part dans la création.

Alors on est allé revoir le texte et on cite :

(…) La substance d’un film peut être ces choses que provoquent les gestes et les paroles et qui se produisent d’une façon obscure chez tes modèles. Ta caméra les voit et les enregistre. On échappe ainsi à la reproduction photographique d’acteurs jouant la comédie et le cinématographe, écriture neuve, devient conjointement méthode et découverte.?

On relit et on se dit qu’on se trompe puisqu’en effet, Bresson considère que la « photographie » est une reproduction de la réalité et donc, à bien le comprendre, même pas une possibilité d’ėcriture.

Pourtant le langage bressonien, dans l’emploi du mot de « cinematographe » est toujours considéré comme une démarcation du « cinema ». Ce que nous-mêmes écrivions plus haut. Le graphe dans son maintien ne veut signifier qu’écrire dans le cinoche, la photographie n’ayant pas accès à ce statut créatif, n’étant qu’une reproduction…

Conclusion: il faut toujours se méfier des certitudes, notamment théoriques puisées dans d’anciennes lectures mal digérées et certainement convoquées trop rapidement et peut-être un peu forcées par l’exigence de la référence.

Reste qu’il existe une démarcation entre photo et photographie.

L’on n’ose citer Bergson ou Wittgenstein sur l’intuition.

Puisqu’en réalité la différence est entendue intuitivement, sans qu’il ne soit besoin de gloser. Et il s’agit bien d’une impression qui frôle l’écriture, la graphie. Tous,ici, comprennent.

Retour urgent à la rationalité

Je colle ci-dessous un entretien paru dans la dernière livraison de l’Express. Et qui mérite d’être lu et commenté (plus tard).

Vaste sujet. Surtout celui de la compatibilité, l’enlacement entre le discours de la raison et celui du grand récits échevelés, nécessaires l’un autant que l’autre, pour ne pas transformer les humains en robots raisonnables ou en petits docteurs Folamour du Dimanche.

Entre raison et rêve, Il y a mille chemins lumineux. Et l’irrationalité est un besoin. Elle est donc rationnelle….

EXTRAIT DE L’EXPRESS

Et si l’on retrouvait le chemin de la rationalité ? Le sociologue Gérald Bronner prône un nouveau discours de la méthode afin de contrer les obscurantismes contemporains.

Plus de deux siècles après les Lumières, l’obscurantisme regagne du terrain, jusqu’à ébranler nos démocraties. A l’heure des vérités frelatées, des manipulations de l’information et de la tyrannie des opinions personnelles, Gérald Bronner sonne l’heure de la contre-attaque. Le sociologue, connu pour ses travaux sur les mécanismes de la croyance, prône un nouveau discours de la méthode.

L’EXPRESS. Le philosophe des sciences Karl Popper s’étonnait déjà, au début du siècle dernier, de la profusion de « théories nouvelles souvent échevelées ». Sommes-nous vraiment plus irrationnels aujourd’hui ?

Gérald Bronner. Les flambées d’irrationalité ne sont évidemment pas nouvelles. Le combat rationaliste pouvait même sembler d’arrière-garde avec la sécularisation, l’augmentation du niveau d’études… Mais la dérégulation du marché de l’information est arrivée. Ce phénomène historique majeur a donné un avantage systématique à la crédulité sur la rationalité. Dans notre temps d’occupation de cerveau, cette dernière a perdu beaucoup de ses parts de marché. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que toutes les propositions intellectuelles sur le réel, toutes les représentations du monde, se trouvent en concurrence frontale. Aujourd’hui, le détenteur d’un compte Facebook peut contredire un membre de l’Académie de médecine. Certes, on fait encore la différence entre un expert et un internaute lambda, mais cette concurrence engendre une baisse de notre vigilance intellectuelle.

Qu’entendez-vous par là ?

L’être humain peut croire une information parce qu’il a envie qu’elle soit vraie. S’il a à portée de main des arguments qui vont dans son sens, ce que lui offre Internet, il ne va pas chercher plus loin. Je pense que les vaccins sont dangereux ? Je vais aller lire des textes techniques sur les adjuvants à l’aluminium qui resteraient stockés dans le cerveau – thèse totalement réfutée par les études scientifiques. Les intuitions fautives de notre cerveau peuvent ainsi butiner sans hiérarchie dans toutes les propositions mises en concurrence.

En somme, nous avons été trop rationnels en pensant que la masse d’informations fournie par le Web permettrait de nous rapprocher de la vérité des faits ?

Ce ne sont pas les propositions les mieux argumentées qui l’emportent, en effet, mais celles qui sont les plus subjectivement satisfaisantes.

L’internaute va vers les informations qui confortent ses croyances, comme les consommateurs vont vers les produits sucrés et gras du fait de la mondialisation de l’offre.

Le vrai, on l’avait oublié, suppose un effort psychologique. Penser que la Terre est ronde ou qu’elle tourne autour du soleil à une vitesse moyenne de 106 000 kilomètres/heure est parfaitement contre-intuitif. De même, l’idée du grand remplacement de la population européenne par les immigrés a beau être contredite par les données démographiques, certains Français se fondent sur des segments d’observation – leur quartier, la place du marché – ou sur leur peur pour soutenir le contraire. Des milliers de gens font désormais sécession avec la raison et produisent leurs propres données en vue de créer une autre réalité. Ce phénomène est un défi qui traverse les démocraties.

Est-ce la raison pour laquelle le « ressenti » des populations occupe une telle place dans le débat public, au détriment d’arguments objectifs ?

Pour ne pas trahir ce qu’elles croient être le peuple, les élites en viennent à nier ce qui constitue le fondement même de la démocratie, la poursuite de la vérité, sans laquelle la délibération est impossible. Or la connaissance a des droits que la croyance ne peut pas revendiquer. Et chacun a droit à la rationalité. Il y a une forme de mépris social à enfermer les gens dans leurs erreurs en considérant qu’ils ont un « ressenti » à prendre en compte tel quel. La dérégulation du marché de l’information place nos démocraties à un moment carrefour de leur histoire : elles doivent faire des choix intellectuels, qui conditionneront leur nature. Ce n’est pas une coïncidence si les discours anti-vaccin ou climatosceptiques trouvent un écho particulier dans les pays populistes comme les Etats-Unis, le Brésil, l’Italie…

Quelle forme peut prendre la contre-attaque rationaliste?

Le monde rationaliste est en plein renouveau, mais il doit se coordonner et ne pas verser dans l’idéologie. A côté des associations historiques, on trouve aujourd’hui une foule de chaînes YouTube, de qualité inégale. Nous organiserons en novembre prochain avec l’Académie des sciences morales et politiques un colloque de trois jours. Je crois aussi qu’il faut aider les journalistes à s’adresser aux vrais experts. Contraints par l’urgence, les médias contactent des interlocuteurs pas toujours compétents. Certains « bons clients » – tel président d’association, tel représentant d’ONG – racontent n’importe quoi sur toute une série de sujets, comme la santé ou l’environnement. Quand on parle du boson de Higgs, on va chercher un vrai physicien !

La pensée méthodique est-elle si simple à pratiquer?

La première chose à faire est de s’interroger soi-même : pourquoi a-t-on envie que telle information soit vraie ? A-t-on utilisé les bonnes sources, a-t-on conservé sa vigilance intellectuelle ? Quels sont les arguments contradictoires ? Et, face à autrui, on doit partir du principe de la « charité interprétative » – la formule est du philosophe américain Donald Davidson : considérer que l’autre croit ce qu’il croit non parce qu’il est bête, mais parce qu’il a des raisons de le faire. On demande à son interlocuteur d’exposer ses arguments pour y déceler d’éventuelles erreurs. On ne discute pas sur le fond, mais du processus de raisonnement. C’est la démarche que j’ai appliquée avec les jeunes radicalisés du centre de Pontourny, en Indre-et-Loire, racontée dans mon dernier livre*.

Pratiquer le doute systématique, n’est-ce pas ce à quoi s’adonnent avec zèle les complotistes ?

Il ne s’agit là que de « pseudo-scepticisme ». Une approche vraiment rationnelle du réel aboutit à des explications multifactorielles, alors que les conclusions des complotistes sont toujours monocausales et refusent le hasard. C’est tout l’héroïsme de la rationalité que d’affronter ce qui paraît non intentionnel.

Le jugement rationnel n’est pas seulement ardu à appliquer. Il évoque aussi un monde froid, sans poésie, dont on n’a pas forcément envie dans notre époque cafardeuse…

Le rationalisme n’interdit nullement de porter un regard poétique sur le monde. Il propose de libérer l’individu de toute aliénation mentale. Mais vous avez raison, il manque à la rationalité une narration qui lui donne un souffle. Je prépare justement un spectacle, avec mon ami comédien Samir Bouadi, qui mettra en scène une histoire postapocalyptique où les rationalistes apparaîtront comme les derniers résistants. Pour moi, la défense de la rationalité est la grande aventure intellectuelle de notre temps.

Voyance des artistes ?

Peut-on, ici, encore, à nouveau, passer à un aveu ?

Je m’y autorise : j’avoue ne pas supporter le discours des artistes qui se croient « uniques« , en réalité qui se croient « artistes« …

Je ne provoque pas.

Surtout dans l’art contemporain, champ privilégié du discours de jeunes talentueux ou exécrables créateurs qui croient nous aider à comprendre le monde par la « voyance » extraordinaire, venue d’ailleurs, de leur geste, toujours enveloppé d’un charabia prétendument théorico-artististique assez risible, marmonné dans des micros tendus par des galeristes new-yorkais et endettés ou des critiques d’art en mal de notoriété.

Ils se voient voyants les artistes. Comme dirait Bergson qui affirmait que :

« Il y a, en effet, depuis des siècles, des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n’apercevons pas naturellement. Ce sont les artistes »

Le propos (comme beaucoup d’ailleurs dans ceux de Bergson) me semble assez idiot. Mais il est assez présent dans la doxa. Surtout lorsqu’il s’agit de musique, champ dans lequel l’assertion passe beaucoup mieux. En effet, lorsqu’il s’agit non pas de donner à voir mais de composer, dans la musique donc, elle semble moins énervante.

En effet, l’extraordinaire beauté d’une musique de Bach ou de Mozart fait sortir le mortel de ses gonds de la raison, jusqu’a le faire clamer que ces musiciens là n’ont pu que recueillir que ce qui est existe au-delà de la terre, la musique leur ayant été donnée pour être offerte aux humains, d’une sphère nécessairement déiste, sans d’ailleurs assimiler cet espace au cosmos ou à la nature, comme le ferait un vil matérialiste un peu panthéiste, lecteur rapide de Spinoza.

Et même si le moniste bon teint sourit un peu, il baisse les yeux, sans s’esclaffer.

Combien de fois ai-je entendu dans la bouche d’un athée qui se dit vrai, que s’il s’avérait qu’un jour (sûrement à la fin de sa vie) il pouvait imaginer que Dieu peut exister, c’est après l’écoute de sa « voix » dans celle de Bach ?

On croit avoir la réponse dans cette distinction et l’adhésion conséquente à la voyance nécessairement dans le champ du dualisme, entre l’artiste qui voit et celui qui compose. Elle est simple : tout le monde (sauf l’aveugle) voit et tout le monde n’est pas « solfègien  » ou compositeur.

Ainsi, sans paradoxe, le voyeur n’est pas un voyant…

Ici, on peut insérer la distinction entre « regardeur  » et « voyeur « . Au sens de Marcel Duchamp s’entend quand il affirmait du haut d’une intellectualité parfaitement maîtrisée que « ce sont les regardeurs qui font les tableaux « .

Mais je reviens vite à mon propos sur les artistes et leur « voyance ».

De l’escroquerie. Certes, on peut avoir ce qu’on appelle un « bon oeil » absolument pas surréaliste ou mystérieux dans sa survenance (juste un bon oeil, comme d’autres ont une bonne plume ou un don du bricolage). Certes, on peut avoir du talent dans le coup de pinceau ou l’imagination créatrice. Mais il ne faut pas confondre le don (qui n’est pas surnaturel mais résultant d’une histoire et d’un processus ancré dans une vie) ou encore le talent (qui au demeurent s’apprend souvent) avec la « voyance » de ces extra-terrestres que seraient les artistes.

Le sens de la beauté est chose assez partagée, sauf que certains ont pu le donner à voir ou à écouter.

Ce sont les artistes. Ils ne sont pas « voyants ».

Juste bourrés de talent qui ne vient ni d’ici, ni d’ailleurs.

On arrête ici, sauf à théoriser avec Burke par exemple, sur l’esthétique et transformer un billet d’humeur en théorie de l’Art.

P.S. A la relecture du lendemain, je considère qu’il fallait quand même ajouter que la beauté de l’œuvre d’art transporte dans une couche du monde qui se situe hors de la quotidienneté. Certains nomment cette sorte de nuage éthéré le sacré et les artistes seraient ses convoyeurs…On peut le dire comme ça. Ça ne mange aucun pain et ça peut faire du bien, l’extraction du lourd réel étant toujours bénéfique. C’est ici que les hommes se sont inventés de belles histoires. De celles qu’on raconte aux enfants pour les endormir.

Ça ne pose problème que si la violence (religieuse ou idéologique) s’en mêle. Le nazi qui écoute du Mozart ou Torquemada du Rodrigo…

Aveu

Je tombe en visitant le site du Métropolitan Museum of Art de New-York sur ce tableau de Paul Gauguin (« Deux femmes »).

Ce qui me permet de dire,encore, au risque d’une sévère réprimande quand je l’affirme (souvent) que je n’aime pas Gauguin. Ce qui, d’ailleurs, devrait vous indiffèrer. ..

PS. Avouez tout de même en regardant le tableau. Ce peintre est un enlaidisseur. Il est vrai que le laid peut atteindre le sublime et donc la beauté (Goya). Mais ici le laid côtoie le laid. J’espère que les deux femmes peintes (belles, j’en suis certain) lui ont envoyé son tableau à la figure.

Ce peintre est un imposteur de la modernité s’emparant de l’intellectualité du travestissement naïf.

16847

Il est un genre littéraire qui se perd ou, peut-être, ne s’avoue plus : le journal intime. Une perdition concomitante de celle de l’intimité désormais donnée à lire sur les réseaux sociaux. Dommage. Même si le modèle se fondait,souvent, dans la fleur bleue des cahiers roses…

Le titre de ce mini billet fait référence au nombre de pages du journal de Henri-Fredėric Amiel (1821-1881), écrivain suisse. Photo en tête de billet.

1647 pages. Du volume donc mais, surtout, comme il le revendiquait lui-même, 1647 pages de relation du vide, de « monument de vide absolu, recopiage effréné du néant puisque chaque jour s’y caractérise par le fait qu’il ne s’y passe rien » (Pascal Bruckner. Sur Kierkegaard).

Si je rappelle ce chiffre, c’est qu’à l’instant même, une relation, à qui je rends un petit service d’écriture et de mise en ligne d’un de ses projets, m’a curieusement demandé de « ne pas faire court ». Rare injonction, s’il en est….

Je lui ai répondu, la mémoire aidant, que ce sera donc du Amiel.

Il m’a rappelé après avoir cherché sur Wikipedia. Pour me supplier d’être sérieux…

Il faudrait réhabiliter le journal intime. Ça réduirait les connexions en ligne, en permettant le petit arrêt sur soi qui repose.

L’intime, qui peut même se concevoir à deux, diraient les romanticas, est fécond s’il ne tombe pas dans l’exacerbation de soi et dans le vide sidéral qu’il peut générer si l’on s’imagine unique.

En réalité, l’unique et son intime est exécrable. C’est Pascal qui a raison…

Mais quand même, l’intimité peut être belle.

Je viens de faire court…

Sagan, for ever

Qui parle encore de Françoise Sagan ? Qui aime sa phrase, ses nerfs, sa langueur bégayante et rapide ? Ses mots vite avalés de peur d’être entendus, ancrés et immuables ?

Ses yeux constamment baissés sur ses lèvres fines qui rêvent d’être pulpeuses et embrasser, dans une fougue inédite l’être à ses côtés dans une décapotable aux ailes un peu froissées par une conduite d’un zigzag éthylique ?

Personne ne parle plus de Sagan qu’on laisse, statufiée, dans son adolescente de ce « Bonjour tristesse « .

Je crois qu’on a tort et qu’il faut l’aimer Sagan.

Une femme et un personnage. Ce qui devient rare, tant la femme ne veut plus l’être.

Certes, diront de faux proustiens et de vrais faiseurs, ce n’est pas de la grande littérature, même si elle n’est peut-être pas de gare…

Ils ont tort. Lorsque Sagan plonge dans la solitude, le seul vrai sujet de l’écrivain, elle est sublime, d’une plume fulgurante…

J’aime Sagan, n’en déplaise aux faux stendhaliens et aux vrais escrocs du mot.

J’ai repris, récemment, pour tester ma fidélité son petit essai, vite écrit vers Deauville (« Des bleus à l’âme « ).Je n’ai pas été déçu.

Alors, j’ai immédiatement, j’ai pris mon téléphone et j’ai appelé une nièce liseuse des Musso et autres Levy, en lui conseillant du Sagan.

J’ai, d’emblée, regretter la démarche qui s’inscrivait dans un réflexe idiot que je combattais (Sagan pour les jeunes filles).

Je viens à l’instant même de recevoir un coup de fil du compagnon de ma nièce qui a suivi le conseil. Il me dit être bouleversé par cette écriture vitaliste (son mot).

Sagan est un écrivain . Une écrivaine si vous voulez, une auteure.

Ci-dessous un extrait des »bleus »

P.S. j’ai failli, emporté par la facilité, intituler mon billet « Aimez-vous Sagan ? « . En référence å son roman d’où est tiré le film avec Ingrid Bergman et Anthony Perkins (« Aimez vous Brahms ? ») et sa musique qui fait pleurer les adolescents sentimentaux. Trop facile.

C’est un sujet un peu trop à la mode mais néanmoins fascinant que celui de la dépression. J’ai commencé ce roman-essai ainsi, par une description de cet état. J’ai rencontré quinze cas similaires depuis et je ne m’en suis tirée moi-même que grâce à cette bizarre manie d’aligner des mots les uns après les autres, des mots qui recommençaient tout à coup à jaillir en fleurs à mes yeux et echos dans ma tête. Et chaque fois que je la rencontrais chez quelqu’un, cette dépression, cette catastrophe – car il n’y a pas à plaisanter là-dessus ni à parler d’oisiveté ou de laisser-aller –, chaque fois, cette maladie m’accablait de tendresse. D’ailleurs, en y pensant, pourquoi écrirait-on, sinon pour expliquer aux « autres » qu’ils peuvent y échapper, à cette maladie, ou, en tout cas, s’en remettre ? La raison d’être, absurde, naïve de tout texte, que ce soit un roman ou un essai ou même une thèse, c’est toujours cette main tendue, ce désir effréné de prouver bêtement qu’il y a quelque chose à prouver. C’est cette façon comique de vouloir démontrer qu’il y a des forces, des courants de force, des courants de faiblesse, mais que dans la mesure où tout cela est formulable, c’est donc relativement inoffensif. Quant aux poètes, mes préférés, ceux qui font joujou avec leur mort, leur sens des mots et leur santé morale, quant aux poètes, ils prennent peut-être plus de risques que nous, les « romanciers ». Il faut un joli toupet pour écrire : « La terre est bleue comme une orange » et il faut une gigantesque audace pour écrire : « Les aubes sont navrantes, toute lune est atroce et tout soleil amer. » Parce que c’est jouer avec la seule chose qui nous appartienne à nous, les fonctionnaires de la plume, les mots, leur sens, et c’est quasiment abandonner ses armes à l’entrée de la guerre ou décider de les tenir à l’envers en attendant, les yeux déjà éblouis, demi-éteints, qu’elles vous sautent au visage. C’est bien ce que je reproche aux gens du nouveau roman. Ils jouent avec des balles à blanc, des grenades sans goupille, laissant le soin à ceux qui les lisent de créer eux-mêmes des personnages non dessinés entre des mots neutres, et qu’ils s’en lavent ostensiblement les mains. Dieu sait que l’ellipse est séduisante. J’ignore quel plaisir certains auteurs ressentent en l’utilisant à ce point, mais c’est vraiment un petit peu trop aisé, peut-être même malsain, de faire rêver des gens sur des obscurités dont rien ne prouve qu’elles ont réellement fait souffrir l’auteur lui-même. Vive Balzac qui pleurait sur ses héroïnes, ses larmes tombant dans son café, vive Proust qui dans sa maniaquerie ne donne champ à aucun développement…
Après ce petit cours de littérature française, je vais revenir à mes Suédois ou, plus précisément, à ma Suédoise qui arpente de ses grandes jambes le pavé parisien et matinal, rentrant elle ne sait où, à ce « chez elle » qui ne veut rien dire dans sa tête, rentrant plutôt à ce « chez eux » qui veut dire : son frère. J’ignore encore pourquoi j’ai jeté Éléonore dans les bras de ce galopin. (C’est que, sans doute, j’ai du mal à imaginer les conséquences de cette péripétie.) C’était peut-être parce que j’aime étirer mon histoire ou que, mue par une jalousie exotique chez moi, je commence à être légèrement énervée par son intégrité et sa manière de se défendre en amour, usant d’une technique aussi implacable et souveraine que celle du « close-combat » chez Modesty Blaise. On n’admire pas ses héros ni ses héroïnes, on ne les envie même pas, car ce serait une opération complètement masochiste et le masochisme n’est pas mon fort. Ni mon faible. Néanmoins, Éléonore me snobe. C’est vrai, à la fin : je voudrais qu’elle morde la poussière, qu’elle se roule dans un lit, transpire en se rongeant les poings, je voudrais qu’elle attende des heures près du téléphone que ce petit Bruno veuille bien l’appeler, mais sincèrement je ne vois pas comment faire pour l’amener là. La sensualité, chez elle, est maîtrisée dans la mesure où elle se permet tout, et la solitude neutralisée par la présence de son frère. Et son ambition est nulle. Je finirai par être du côté de Bruno Raffet qui, étant ce qu’il est, reste vulnérable. Il m’est souvent arrivé, d’ailleurs, de préférer des gens médiocres à des gens dits supérieurs, uniquement à cause de cette fatalité qui les faisait se cogner comme des lucioles ou des papillons nocturnes aux quatre coins de ce grand abat-jour que peut être la vie. Et mes essais désespérés pour les attraper au vol sans leur faire mal, sans friper leurs ailes, pas plus que mes tentatives grotesques pour éteindre l’ampoule à temps n’ont jamais servi à grand-chose. Et un peu plus tard, que ce soit une heure, dans le cas des insectes, ou un an, dans le cas des humains, je les retrouvais collés à l’intérieur de ce même abat-jour, aussi avides de s’étourdir, de souffrir, de se cogner que lorsque j’avais essayé d’arrêter leur misérable carrousel. J’ai l’air peut-être résignée mais je ne le suis pas, ce sont les autres : les journaux, la télévision, qui le sont. « Oyez, oyez, bonnes gens. Tant pour cent de vous vont mourir en voiture bientôt, tant pour cent d’un cancer à la gorge, tant pour cent de l’alcoolisme, tant pour cent d’une vieillesse minable. Et ça, on peut vous le dire, les gazettes vous auront bien prévenus. » Seulement, pour moi, je crois que le proverbe est faux et que prévenir, ce n’est pas guérir. Je crois le contraire : « Oyez, oyez, bonnes gens, c’est moi qui vous le dis, tant pour cent de vous vont connaître un grand amour, tant pour cent vont comprendre quelque chose à leur vie, tant pour cent vont être à même d’aider quelqu’un, tant pour cent mourront (et bien sûr, cent pour cent mourront), mais il y en aura tant pour cent avec le regard et les larmes de quelqu’un à leur chevet. » C’est là, le sel de la terre et de cette fichue existence. Ce ne sont pas les plages qui se dévident dans des décors de rêve, ce n’est pas le Club Méditerranée, ce ne sont pas les copains, c’est quelque chose de fragile, de précieux que l’on saccage délibérément ces temps-ci et que les chrétiens appellent « l’âme ». (Les athées aussi, d’ailleurs, sans employer le même terme.) Et cette âme, si nous n’y prenons pas garde, nous la retrouverons un jour devant nous, essoufflée, demandant grâce et pleine de bleus… Et ces bleus, sans doute, nous ne les aurons pas volés

L’essentiel écrasé

Qui n’a pas rêvé de résumer le monde et les humains en une seule phrase décisive ?

Qui n’a pas considéré, un jour de petit blues secondaire, que l’acharnement des hommes à s’attacher à du rien, des riens, de l’insignigiant, était à la mesure de la petitesse des pensées qui errent dans des cerveaux rapiéciés et inféconds ? Que seule la synthèse pouvait, comme une fleur unique, au milieu d’un bouquet, provoquer une jouissance intellectuelle concomitante de la jouissance tout court. Du plaisir, pour faire bref. La synthèse.

Alors, je ne sais pas ce qui m’attire dans les écrits de Marcel Cohen dont j’ai vanté, ici et ailleurs, la luminosité des mots.

C’est curieux comme un « aficionado du holisme », dont je suis, selon de vieux amis rapides, revient sur les textes des amoureux des « détails », titre du bouquin de M. Cohen que je revisite sans cesse.

Comme si la vérité simple de l’essentiel, du monde synthétisé par une unique locution avait besoin de la prétendue complexité de l’empirisme, du détail détaillant. Comme si E=MC2 avait besoin d’un roman-fleuve d’un Balzac, pour pouvoir émerger.

Mais, là, je sais que j’exagère un peu.

Ci-dessous un extrait de « Détails » de M. Cohen.

« En fin de compte, l’homme se demandait si son intérêt pour d’aussi minces détails ne relevait pas d’une incapacité à aller à l’essentiel. Mais, en quête de l’essentiel, bien des hommes sérieux semblent s’acharner à vider des malles entières à la recherche de quelque chose que personne n’y a jamais mis. Et l’homme trouvait toujours de grands esprits pour abonder dans son sens : ils sont beaucoup trop heureux d’avoir agrippé un petit pan de réalité pour le lâcher au profit d’une totalité insaisissable.
Georg Christoph Lichtenberg avait remarqué que Mississipi, un mot de dix lettres, ne comporte en réalité que quatre lettres différentes : quatre s, quatre i, un p, un m. Encore l’illustre professeur de physique de l’université de Göttingen faisait-il une faute puisque Mississippi s’écrit en réalité avec deux p. On ne peut pas sérieusement penser que l’un des esprits les plus brillants de son temps n’ait vu là qu’une bizarrerie orthographique. Lichtenberg était visiblement très heureux de s’accrocher à cette évidence. Aurait-il noté, par exemple, qu’il ait fallu attendre l’année 2008 pour remettre à sa place, à Leipzig, la statue de Felix Mendelssohn abattue par les nazis en 1936 ? Ou que le magazine américain Life n’ait montré pour la première fois à ses lecteurs des cadavres de GI qu’en 1943, alors que les États-Unis étaient en guerre depuis plus d’un an déjà ? Trois fantassins, en l’occurrence, tués sur une plage du Pacifique. Peut-être Lichtenberg aurait-il préféré ironiser sur le cerveau humain, d’une telle complexité que les évidences les mieux établies peuvent s’y perdre comme dans un labyrinthe. Et Blaise Cendrars est-il un imbécile pour avoir noté que les roues des trains martèlent un rythme à quatre temps en Europe, mais à cinq ou sept temps en Asie ?
L’homme avait arrêté un jour sa voiture en rase campagne pour observer le compteur kilométrique indiquer 77 777,77. Voilà le type d’événement qui n’avait aucune chance de passer inaperçu à ses yeux. Il s’était félicité d’avoir pu se garer sur le bas-côté juste avant l’apparition du 8 intempestif. Le contact coupé, l’homme s’était demandé ce qu’il pouvait bien célébrer ainsi, seul derrière son volant. Les sept 7, en dépit des apparences, n’avaient aucune consistance et ne disaient que son étonnement. Cependant, il n’en restait pas moins qu’une limite venait d’être atteinte, qu’un nouvel espace s’ouvrait. L’homme ne se souvenait pas d’avoir eu, par le passé, une conscience aussi vive des minutes qui s’écoulaient. Il aurait été bien en peine de dire où il allait ce jour-là. Des années plus tard, il revoyait pourtant le gros chêne au pied duquel il avait coupé le contact, l’angle du champ de blé, le vert fragile des jeunes pousses qui levaient, droites sur la terre noire. Dans le silence, il entendait le vent et les craquements du métal qui refroidissait sous le capot. L’homme s’était demandé si une attention et une conscience à ce point dénuées de tout objet n’étaient pas l’expression d’une petite détresse congénitale que nous traînerions depuis l’enfance sans jamais l’avouer, pas même aux êtres chers, parce qu’elle glisse toujours entre les mots. »

« Ex nihilo nihil »

« Rien ne vient de rien ».

C’est la traduction du titre (« ex nihilo nihil »).

Un ami m’a raconté, en riant très fortement dans le combiné du téléphone, sa soirée très parisienne à l’occasion de laquelle il vantait l’extraordinaire pensée du poète latin Lucrèce, matérialiste, atomiste, né une centaine d’années avant notre ère, rédacteur du fameux « De natura rerum« , un hommage fabuleux à son maître grec Épicure.

L’un des invités, pourtant énarque ou conseiller d’Etat, a-t-il précisé, lui a sorti « Ah oui, Lucrèce Borgia, quel grand philosophe ! ».

Magnanime, il n’a fait que sourire et n’a pu me dire si autour de la table, les invités avaient relevé l’ânerie qui est plus qu’une bévue lorsqu’elle se plante dans les milieux censés être des lettrés…

Lucrèce Borgia. Quand j’entends le nom de cette femme du 15ème siècle, amoureuse d’art et de poésie, membre d’une famille honnie par l’Eglise, je pense immédiatement au tableau de Bartoloméo Veneto censé la représenter. Son sein nu est inouï de beauté.

Victor Hugo lui a rendu hommage par la pièce portant son nom. Je suis certain qu’en l’écrivant, il avait sur son bureau une reproduction du tableau que j’ai collé en tête de billet.

Je dis à mon ami au téléphone qu’il devrait envoyer à tous les invités de la soirée une carte reproduisant le tableau en inscrivant au dos « rien ne vient de rien, même un sein ».

Rien ne naît de rien, rien n’a jamais été créé, tout ce qui existe existait déjà et existera toujours. C’est la locution sur laquelle on peut s’appesantir toute une vie et même plus.

C’est le grand credo, le principe fondateur de la philosophie matérialiste un peu inventé par l’atomiste Epicure.

Mon ami a encore hurlé, cette fois-ci de joie. Il tenait sa revanche. Tout ça, évidemment pour « rien »

PS. La peinture donc : Portrait de femme par Bartolemeo Veneto (1502)

La course

« Tant qu’il restera un Espagnol vraiment vivant, c’est-à-dire animé de la passion la plus sauvage, de la fureur de dépasser la réalité médiocre, un Espagnol habité d’une folie superbe – tant que cet homme existera, l’Espagne vivra« 

Ce sont des mots de Miguel del Castillo dans son « Dictionnaire amoureux de l’Espagne ».

Lorsqu’en Espagne, entrant dans un bar, un restaurant, un palais, une maison modeste, ébahi par la luxuriance qui rivalise avec l’exacerbation, laquelle curieusement, enlace la quiétude qui se terre dans une beauté ordonnée, lumineuse et obscure, on cherche le verbe adéquat, ces mots précités s’imposent.

L’Espagne est une fausse modeste. Sa fierté est folle. Elle habite tout l’espace, sans répit, dans une course folle contre la mort toujours présente et que, seule, elle donne à voir dans la corrida.

Là sobriété, la normalité, l’exagération se retrouvent absolument dans tout, y compris dans la nourriture entendue et conçue comme une lutte contre l’ennui et la mort du plaisir. Tapas, media-racion, racion. Crescendo en musique…

Richesse de la pauvre photographie

Travaillant sur un texte, difficile à ecrire, sur la photographie, à insérer sur mon site photos, sur « photographie, peinture et contemporanéité » je suis allé puiser pour mes « bas-de-pages » (on apprend à l’université que sans bas de pages ordonnés et savants, le texte an’est pas sérieux) dans mes vieux disques durs, un peu encombrés par la manie de l’archivage et celle de la procrastination.

J’y ai retrouvé un texte de Comte-Sponville, le philosophe que j’apprécie dans son matérialisme et son spinozisme, un peu de façade, tant l’on sent la belle inquiétude cosmique sous sa plume (il faudra bien qu’un jour, quelqu’un écrive la fonction du matérialisme, au sens philosophique s’entend, en opposition avec l’idéalisme, bref Spinoza versus Kant, une fonction certes ponctuelle et partielle du camouflage du sujet dans les arcanes de son rejet, manifestement thérapeutiquement efficient dans la lutte contre les petites angoisses des insomniaques.)

Je me suis donc encore éloigné du sujet (mais les détours comme cette parenthèse sont des respirations, la ligne droite étant exténuante) et j’y reviens. Donc la photographie. Et le texte de C-S dans on bouquin « Le goût de vivre et cent autres propos » Éd Denoel. 2010). Je le colle ci-dessous et commente brièvement ensuite, après le texte en italique que je souligne, au gré de l’importance, en gras.

LA PHOTOGRAPHIE. Si tout le monde écrivait, demandait Paul Valéry, qu’en serait-il des valeurs littéraires ? Son idée était qu’il n’en resterait à peu près rien : plus personne ne pouvant se retrouver dans ces milliards de livres publiés chaque année, les grands écrivains disparaîtraient dans la masse, les vedettes dans l’anonymat, il n’y aurait plus ni best-sellers ni gloires, et la littérature elle-même s’effondrerait sous son propre poids, comme dévorée de l’intérieur par ce cancer d’écrire et de publier… Point de valeur sans rareté : l’art n’est possible, peut-être, qu’autant que tout le monde n’est pas artiste. Cela n’est guère démocratique ? En effet. Mais la démocratie n’est pas non plus une œuvre d’art.
On devine où je veux en venir. Tout le monde fait des photos, bien ou mal. Qu’en est-il des valeurs photographiques ?
L’intéressant, qui donne peut-être tort à Valéry, ou qui relativise son propos, c’est qu’il n’en reste pas rien. La photographie a ses hiérarchies, ses célébrités, ses écoles – ses valeurs. Dans certaines limites pourtant, qui me paraissent strictes. Nul n’est porté à admirer beaucoup ce qu’il sait faire à peu près, et qu’il ferait encore mieux avec un peu plus d’études, de technique, d’outillage, de métier. Il m’est arrivé de voir travailler des photographes professionnels. Sur ces centaines de clichés qu’ils prennent chaque jour, comment n’en réussiraient-ils pas quelques-uns de forts, de rares, de précieux ? Il arrive à n’importe qui, sur trente-six vues, d’en réussir à peu près deux ou trois, parfois par hasard, parfois par sensibilité ou calcul. Qui s’est cru artiste pour autant ?Les beaux-arts sont les arts du génie, disait Kant. Or, du génie, je n’ai jamais imaginé qu’un photographe pût en avoir. Du talent, du métier, du goût, de la sensibilité, oui, bien sûr, comme n’importe quel créateur. Mais quel photographe oserait se comparer à Rembrandt ou à Beethoven, à Shakespeare ou à Michel-Ange ? Les quelques photographes que j’ai écoutés ou lus, parmi les plus célèbres, m’ont toujours paru, au contraire, d’une grande humilité, qui d’ailleurs disait quelque chose d’essentiel sur leur art, et sur leur talent. C’est le cas en particulier d’Henri Cartier-Bresson. Je me souviens d’une longue conversation avec lui : la peinture seule, m’expliquait-il, l’intéressait vraiment ; et nous étions d’accord, lui et moi, pour mettre Degas à une hauteur qu’aucun photographe jamais ne pourrait atteindre.
La photographie est-elle une image pauvre ? Oui, bien sûr, comparée à la peinture, du moins quand le peintre a du génie. Quelle nature morte, en photo, peut se comparer à Chardin ? Quel portrait, à Champaigne ou Titien ? Quel paysage, à Ruysdael ou Corot ? Ce n’est pas la faute des photographes, ni donc d’abord une question de génie. C’est la faute de la photo. C’est d’abord une question de technique. Comment une machine, entre l’œil et le monde, pourrait-elle remplacer la main, le geste, le travail ? Ses performances même la desservent. Comment pourrait-on créer la même richesse en un centième de seconde qu’en dix jours, vingt jours, cent jours d’un labeur acharné ou paisible ? En un clic, qu’en des milliers de coups de pinceau ? Le temps ne fait rien à l’affaire ? Disons qu’il ne suffit pas, puisque rien ne suffit, puisque l’art n’existe que par cette insuffisance même. Mais que le temps ne suffise pas, cela ne veut pas dire qu’il ne joue aucun rôle. S’agissant de la peinture, puisque c’est évidemment à elle que l’on songe lorsqu’on pense à la photographie et à son éventuelle pauvreté, s’agissant de la peinture, donc, j’ai toujours pensé que quelque chose d’essentiel se jouait dans la confrontation entre le long temps laborieux de la création et l’instant fasciné du regard. Une éternité naît, dans ce contraste, comme saisie entre deux durées, comme un présent distendu, qui n’en finirait pas. L’éternité de la photographie, car elle a aussi la sienne, est plutôt dans la rencontre de deux instants : c’est le plus petit présent possible, comme attrapé au vol, comme fixé sur place, comme le minimum d’éternité disponible. Un instantané, dit-on, et toute photographie, même posée, en est un. La pauvreté est son lot, comme il est le nôtre. La grandeur de la photographie est là, qui peut-être a tué la peinture. Le réel est plus important que l’art. Le vrai, plus précieux que le beau. Tant pis pour les peintres qui l’ont oublié. Tant mieux pour les photographes, s’ils s’en souviennent. La photo donne tort aux esthètes ; c’est par quoi elle touche à l’art.
La pauvreté de la photo est sa grandeur, son humilité, sa vertu propre. C’est parce qu’elle est un art mineur qu’elle est un art. Pauvre comme la vérité. Pauvre comme notre vie. Pauvre comme les pauvres, qui n’ont qu’elle souvent pour se voir ou être vus. Et dans cette pauvreté pourtant, l’infinie richesse du réel, l’infinie solitude d’exister, l’infinie douleur ou douceur du monde…
La beauté vient par surcroît, quand elle vient. Les grands photographes sont ceux qui la font venir, qui la font voir, au creux du quotidien ou de l’horreur, parmi l’encombrement des images et des discours, et cela fait comme un silence soudain, comme une pauvreté soudain, comme une vérité soudain, dans le brouhaha mensonger du monde, cela nous réconcilie un peu avec le réel, cela nous rend l’éternité de l’éphémère à nouveau sensible et bouleversante…
Par les temps qui courent, c’est précieux. La plus pauvre des photographies le sera toujours moins que la plupart des toiles qu’on voyait à Beaubourg, lors de la dernière exposition d’art contemporain… Mieux vaut une pauvreté vraie qu’un pauvre mensonge.

Suis dans un avion. On atterrit. La 4g s’est enclenché sur ma tablette, dans le ciel. Je peux donc « publier » ce post. A la réflexion, je ne commente pas et publie. Le data qui apparaît entre les nuages ne peut être fortuit…

rapides de l’amour

Ceux qui s’aventurent ici savent que je considère Francis Wolf, philosophe qui n’erre pas trop sur les plateaux comme un excellent homme, un bon penseur et un vrai amoureux de l’amour et de la musique.

Ses bouquins, qu’il s’agisse de l’histoire de la philo, celui sur la musique, sont remarquables. J’aime donc beaucoup ce bonhomme, au-delà même de notre intérêt commun pour la corrida et l’anti-animalisme béat (on aime énormément les animaux, pas tous, pas les méchants et on n’en fait pas des sujets de droit comme les humains. Et oui, on est spéciste. Déjà dit ici.

Son dernier bouquin traite de l’amour (il n’y pas d’amour parfait. Éd Fayard) . Je le lisais au gré de ma propre écriture, par soubresauts, sur le romantica.

Je viens de le terminer.

Je me demande ce qu’il lui a pris d’écrire ce bouquin. Sûrement un besoin de dire son désarroi devant ce qu’il n’imaginait pas. C’est dans cet état qu’on peut écrire rapidement.

Car, à l’évidence, ce bouquin a été écrit très vite. Curieux car il est aussi intéressant que quelconque. Quelques pages émergent. L’idée est de faire tourner ensemble désir, passion, amitié, trois états qui dans une bonne soupe chaude, définiraient l’amour.

Mais je ne regrette pas de l’avoir lu et le conseille entre deux bouquins plus consistants, par exemple de Calderon et de Philip Roth.

Il dit, parfois, ce que nous n’avions pas encore pensé. Ce qui fait un bouquin. Il dit aussi que la philosophie n’a rien à dire sur le sujet. C’est même sa conclusion que je livre ci-dessous.

Mon professeur de gymnastique disait entre deux engueulades sur les dribbles inefficaces au hand-ball que comme on dit que la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires, l’amour est un sentiment trop sérieux pour être dit par un amoureux.

C’était la seule phrase qu’il sortait entre ses hurlements. Il faudra qu’un jour je réfléchisse vraiment pour trouver le lien entre le dribble et l’amour. Ça doit exister.

Voici donc la fin du bouquin de mon ami Wolf. Vous pouvez acheter le bouquin. Il se lit vite, comme il a été écrit…

Les rapides du titre sont ceux de la turbulence des flots…

« Le désir ressortit à l’homme comme vivant. La passion à l’homme comme agent. L’amitié à l’homme comme être social.
L’amour proprement humain est autre chose. Il est un peu moins que le désir, la passion ou l’amitié, et plus que leur simple mélange, toujours imparfait. L’amour « pur », celui qui n’est ni sexe, ni passion, ni amitié parce qu’il est au-delà d’eux, est donc « impur » parce qu’il est fait de ces trois ingrédients, dont chacun renvoie à une certaine idée de l’humanité. Même « complet », il est imparfait. L’amour se nourrit de ces trois substances, différemment à chaque rencontre et à chaque moment, et différemment pour chacun ou pour chacune.
Il n’empêche. Les trois composantes immiscibles de l’amour sont aussi les sources des plus grands plaisirs. L’amitié apporte la joie ; la passion l’allégresse ; et le désir ses jouissances. L’amour peut donner tout cela, selon les cas, selon les jours. Il est parfois porteur de joies plus grandes encore que celles de l’amitié parce qu’elles sont magnifiées par le désir ou exaltées par la passion. Et la solidité de l’amitié ou la légèreté du désir le délestent souvent du poids de la passion.
C’est parce qu’il est de nature hétérogène, donc instable, qu’il est le moteur tout-puissant de tant de vies ordinaires et le motif de tant d’histoires, grandioses ou banales, dans les littératures universelles : chants déchirants, comédies irrésistibles, tragédies bouleversantes.
Et de toutes ces histoires réelles ou imaginaires, la philosophie n’a rien à dire. »

one page

Les dernières études comportementales, très sérieuses, prétendent que les connectés ne veulent plus faire l’effort, lorsqu’ils sont sur un site, de la recherche du contenu par le traditionnel »menu ».

Il devient donc très « hype » de fabriquer des sites d’une seule page, sans menu, en naviguant par le jeu de la molette de la souris, du trackpad, ou des flèches vers le bas. Ce type de site sert également de support à la présentation dynamique d’évènements.

On a essayé avec quelques photos.

L’immédiateté devient encore plus immédiate. Et bientôt le temps va s’évanouir dans sa vitesse…

Ci-dessous, un clic pour l’exemple, aussi très rapidement construit.

https://michelbeja.pagexl.com/

Spinoza à toutes les sauces

Dans le dernier numéro de Philosophie Magazine, Miguel Benassayag, s’instituant spécialiste de Spinoza, nous livre ses interprétations. En relation avec ses expériences…

Je viens de finir.

Il se trompe beaucoup et confond l’état d’esprit avec l’affirmation péremptoire et ramène Spinoza à un charlatan du développement personnel.

Je colle ci-dessous l’article (en vous conseillant de vous abonner à la revue)

Je reviendrai très bientôt pour écrire pourquoi il se trompe lourdement sur le maître.

Il s’agit, en vérité, de la question de l’approche philosophique et ses succédanés. Miguel, tout en critiquant les grecs, se place dans la « philosophie-sagesse » qui est au fondement de cette déviation thérapeutique.

Spinoza n’est ni un marchand de bonheur, ni un précurseur de la psychanalyse et, encore moins, un sage. C’est juste un philosophe….

Et l’expérience est antinomique d’une théorie philosophique, sauf à redevenir le collégien qui clame « carpe diem » entre deux parties de baby-foot.

Miguel fait état de « supermarché ». Il se peut qu’il y trouve une bonne place dans celui de la pensée.

En l’état je laisse lire et, éventuellement, apprécier…

Je perturbe un peu la lecture en soulignant ce que dois commenter….

Spinoza vu par Miguel Benasayag
Miguel Benasayag : “Spinoza m’a fait comprendre que le corps est indissociable de la pensée”

Spinoza est le compagnon de route de Miguel Benasayag. Aussi bien dans son engagement contre la dictature militaire en Argentine que dans sa pratique de psychanalyste ou dans sa position contre la conception du vivant du transhumanisme et des neurosciences, il s’inspire de l’auteur de l’“Éthique” et dénonce le retour du dualisme qui isole l’esprit.
Miguel Benasayag

Philosophe et psychanalyste, il est l’auteur, entre autres, de Passions tristes. Souffrance psychique et crise sociale (avec Gérard Schmit, La Découverte, 2003), d’un Abécédaire de l’engagement (Bayard, 2004), d’un Éloge du conflit (avec Angélique Del Rey, La Découverte, 2007) et de plusieurs ouvrages consacrés à la bioéthique : Cerveau augmenté, homme diminué (La Découverte, 2016), La Singularité du vivant (Le Pommier, 2017), Fonctionner ou Exister ? (Le Pommier, 2018).

« Il me paraît essentiel de revenir à Spinoza et à sa pensée du corps, car nous glissons aujourd’hui sur une pente dangereuse. Contrairement à toute une tradition philosophique qui va de Platon à Descartes, Spinoza ne sépare pas l’âme du corps mais en fait une seule et même chose, il s’agit pour lui des deux attributs d’une même substance. “L’Âme et le Corps sont une seule et même chose qui est conçue tantôt sous l’attribut de la Pensée, tantôt sous celui de l’Étendue”, écrit-il dans l’Éthique. Or, depuis une trentaine d’années, on a tendance, en biologie et en robotique, à revenir au dualisme platonicien. Dans la recherche scientifique, tout s’oriente désormais vers le dépassement du corps comme s’il n’était qu’un simple support matériel. Le transhumanisme n’est qu’une version du platonisme, sans le génie de Platon, avec cette idée que le corps est un simulacre, que la vraie vie est celle des idées, des archétypes, et que le monde physique est une prison, la caverne, dont on doit s’échapper. Dans le langage scientifique, cela se traduit par l’idée que la vérité se trouve dans l’algorithme, que tout n’est qu’information. Le transhumanisme promet une augmentation du corps, mais il s’appuie surtout sur l’idée de la singularité, du pivot à partir duquel la vie n’aura plus besoin d’un corps biologique. On en vient à ignorer certains invariants corporels, biologiques, ce qui risque de mettre en danger la vie, le vivant. L’un de ces invariants tient aux limites que les transhumanistes considèrent comme des bornes à dépasser. Or les corps existent uniquement parce qu’ils sont limités. La singularité du vivant repose sur la contingence, le non-savoir, le non-prédictible, et sur une dimension de négativité irréductible à l’utilité, au fonctionnement et à la calculabilité.

Le modèle du vivant, de la vie artificielle aujourd’hui dominant, considère que la modélisation numérique peut épuiser l’ensemble du réel. La numérisation suppose que le réel puisse être modélisé comme un ensemble de points. C’est ce qu’on appelle l’arrondi digital : je considère comme un point ce qui existe en réalité comme intervalle. La modélisation numérique est intéressante si on la conçoit seulement comme une autre dimension de la vie, qui peut s’articuler, sans les écraser, avec les processus organiques. Depuis l’affirmation du biologiste Jean-Pierre Changeux selon laquelle “on peut abolir la frontière entre le mental et le neural”, on considère en France que le cerveau fonctionne comme une machine. Changeux ajoute à cela que le neural fonctionne comme une chaîne algorithmique, qu’on peut tout réduire à des algorithmes. Spinoza constate, lui, qu’“on ne peut pas savoir ce que peut un corps”. Ce non-savoir marque la non-réduction d’un attribut à l’autre, de l’étendue à la pensée, il implique qu’il n’est pas possible de réduire l’un à l’autre. Pour parler en termes spinozistes, nous dirons ainsi qu’il ne peut y avoir de distinction numérique dans la substance.

En quoi ce réductionnisme est-il dangereux ? Parce qu’il conduit, par exemple, à traiter le corps, le cerveau des enfants, comme s’ils étaient des machines dans lesquelles on peut implanter ou enlever un certain nombre de logiciels. Un exemple très clair de ce raisonnement a été mis en évidence par Angélique Del Rey dans son travail sur la pédagogie des compétences qui se concentre sur les formes de l’apprentissage, et non sur les contenus – il s’agit en quelque sorte d’apprendre à apprendre. Les neuroscientifiques présents dans le Conseil scientifique mis en place par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer vont à mon avis dans ce sens. Ils visent d’abord le “disque dur”, le cerveau de l’enfant, et, pour les “logiciels”, on verra après. Comme pour une machine numérique, on veille à son bon fonctionnement. Mais les apprentissages en deviennent secondaires. Cela implique une dichotomie cartésienne entre corps et esprit. Mais si nous pensons en termes monistes spinozistes, nous voyons bien que le contenu ne peut pas être séparé du fonctionnement du cerveau.

Cette idée de traiter le vivant comme une table rase que l’on module à l’envi est très dangereuse. D’ailleurs, elle est constamment mise en échec. Si le vivant n’était qu’information modélisable numériquement, cela fait longtemps que nous serions parvenus à fabriquer une véritable intelligence artificielle. On peut envoyer un homme sur la Lune, mais on n’arrive pas à éliminer la grippe ! Le vivant et la culture ont une complexité non réductible au symbolique. Le problème vient surtout de l’idéologie qui sous-tend la possibilité de numériser tout le vivant. N’importe quel scientifique sait que c’est un échec, mais cette idéologie a des conséquences concrètes, pratiques. On traite l’éducation, la société, l’économie, comme si le réel pouvait se réduire à des unités discontinues modélisables. Cet objectif est non seulement inatteignable, mais aussi dangereux pour le vivant. »

« Ma sensibilité au rapport entre le corps et l’esprit tient à mon parcours et à mon expérience des chambres de tortures pendant la dictature militaire en Argentine dans les années 1970. J’ai eu la chance – je dis bien la chance – de ne pas parler sous la torture. C’est de la chance, parce que si mes tortionnaires avaient continué un jour de plus, j’aurais peut-être craqué. Tenir n’est pas du tout une question de courage ou de morale. Une fois en prison, j’ai décidé de m’occuper des camarades qui, eux, avaient tout balancé, leurs amis, leur copine, et qui, de ce fait, étaient démolis, rendus presque fous. Ceux-là arrivaient comme mentalement démembrés, c’était horrible à voir. Ils ne pouvaient plus parler, plus penser. Avant de passer par la torture et les aveux, ils avaient leur opinion sur les choses. Mais une fois leur corps brisé par la douleur, ils ne pouvaient plus rien affirmer, ils étaient incapables d’être clairs politiquement et philosophiquement. Ils ne pouvaient même plus dire : “Je suis contre la dictature.” S’occuper de ces camarades pouvait s’avérer très dangereux : après tout, ils pouvaient très bien balancer ce que nous faisions en prison, nos plans d’évasion ou ma véritable identité que j’étais parvenu à cacher. Mais je refusais la moralisation de tout cela. Le bien et le mal ne sont pas des catégories absolues chez Spinoza : cela m’a permis de voir que ces camarades méritaient de l’attention, bien qu’ils aient flanché. Parmi eux, je me souviens de deux médecins à qui je demandais parfois conseil : même sur un plan strictement médical, ils étaient incapables de mobiliser leurs connaissances. Tout était anéanti, y compris leur savoir technique. C’est là, en prison, que j’ai vraiment interrogé ce rapport entre le corps en situation et la pensée, qui fait qu’on ne pense pas de la même manière selon que notre corps va bien ou est détruit. Spinoza m’a beaucoup aidé à comprendre pourquoi ces corps détruits ne pouvaient plus produire certaines idées, ne pouvaient plus s’exprimer : tout simplement parce qu’il existe une correspondance entre le corps et la pensée.

Dans ma pratique actuelle de clinicien et de psychanalyste, j’essaie de prendre en compte cela en orientant la thérapie vers l’exploration des possibles du corps du patient. “Quels sont mes possibles ?”, doit se demander le patient, et non pas “Quels sont tous les possibles ?”, comme s’il s’agissait de choisir une vie parmi d’autres dans les rayons d’un supermarché. Certains patients vivent dans l’idée qu’ils pourraient être autres : c’est le cas de celui ou celle qui continue de dire, même à 40 ou à 50 ans passés, “ma mère est comme ci, mon père comme ça, je ne peux donc pas faire autrement”, supposant ainsi qu’une cause extérieure l’empêche soi-disant d’être lui ou elle-même. Avec cette idée de cause extérieure, ce patient garde l’illusion d’une liberté qui pourrait mener à une vie autre. Là encore Spinoza est pertinent lorsqu’il nous invite à agir sur nos passions, à connaître ce qui nous détermine. Il ne s’agit pas toutefois pour lui de nous rendre libres, mais seulement d’augmenter notre puissance d’agir par la connaissance des causes qui nous déterminent et ainsi de développer la joie plutôt que la tristesse.

Je me souviens d’une patiente issue d’une prestigieuse école de commerce, major de promotion, devenue cadre supérieure dans une grande entreprise pharmaceutique. Cela ne l’empêchait pas d’aller très mal. Dans un premier temps, elle me demandait comment faire pour être ce cadre sup parfait, sans souffrir. À ce moment de la thérapie, elle se plaignait beaucoup de ce qui la constituait, de sa famille, de sa mère, de son père. Elle vivait dans l’illusion qu’être libre revenait à devenir autre. Par un long travail, elle est finalement parvenue à se demander quel désir se cachait sous ce désir d’être autre, quels étaient ses possibles à elle. Il y a eu comme un atterrissage en elle. Certes, l’insatisfaction était toujours présente, mais ce n’était plus une insatisfaction qui conduit à dire : “Je pourrais être un Martien si je le voulais.” Étant donné ce que je suis, quels sont mes possibles ? Voilà la vraie question. Nous vivons dans un exosquelette constitué par les attentes de notre milieu social, de notre famille, mais il faut développer son endosquelette et, avant cela, apprendre à le connaître. Un jour de bascule de sa thérapie dont je me souviens encore, la jeune femme m’a dit : “Miguel, et si mon endosquelette n’en vaut pas la peine, ne vaut rien ?” Je lui ai répondu que c’était possible, mais qu’il y avait seulement deux solutions : “Soit on cherche cet endosquelette pour que vous puissiez vivre votre vie, soit vous restez à souffrir dans une vie qui n’est pas la vôtre.” Elle a eu le courage de partir à la découverte de cet endosquelette, ce qui l’a menée à s’inscrire en fac de lettres, puis en médecine et en psychiatrie, et elle est en train de terminer ses études. Elle, située d’une certaine façon, dans un certain milieu, la fille de ses parents, s’est mise à explorer, avec son corps à elle, ce qui faisait partie de ses possibles.

Cette exploration demande d’autant plus de courage que nous vivons dans un monde globalement dominé par ce que Spinoza nomme les “passions tristes”, soit la haine, l’envie, la colère, la peur, la honte. “Avoir quelqu’un en haine, c’est imaginer quelqu’un comme cause de Tristesse ; et par suite qui a quelqu’un en haine s’efforcera de l’éloigner ou de le détruire”, écrit-il. Difficile de ne pas penser au sort que nous réservons aux étrangers et aux migrants. Pour Spinoza, la Tristesse diminue notre puissance d’agir, elle est le signe d’une moins grande perfection. Elle alimente pourtant la plupart des programmes politiques qui l’emportent actuellement à travers le monde. Résultat : nous sommes de plus en plus disloqués, entre nous et à l’intérieur de nous-mêmes. Les candidats aux élections ne parlent plus du commun mais s’adressent à des individus sérialisés : “Tu paieras moins d’impôts, tu auras ceci, et toi cela.” Nous vivons dans une société dans laquelle, le lien se délitant, on ne peut que pâtir. Partout dans le monde, la droite dure l’emporte, y compris dernièrement au Brésil, ce qui est un événement historique fondamental. De même, en Argentine, depuis l’instauration des élections libres, jamais la droite n’avait gagné. La peur du futur, la fin du mythe du progrès, de l’idée que nous poursuivons un but qui nous rendra forcément meilleurs, ont opéré un changement énorme : nous sommes passés d’un futur-promesse à un futur-menace. Il y a cinquante ans, on croyait encore que futur rimait avec promesse, que tout irait mieux demain. Mais aujourd’hui, le futur apparaît comme une menace, il n’y a plus cette idée téléologique du progrès. Au lieu de l’idéal d’un progrès commun, désormais prime plutôt le désir de jouir de sa propre identité. Tout se recentre sur la notion d’identité fermée, saturée, qui nous dissout – “moi je suis blanc, toi tu es noir”. Tant que n’émerge pas un autre imaginaire, on peut toujours résister, il le faut, mais nous sommes dans une période obscure qui n’a pas encore touché le fond. Pour le moment, nous n’avons pas d’imaginaire alternatif qui nous dise comment envisager l’avenir autrement que saturé de menaces et d’angoisses. »

Découvrir la joie de l’agir

« Je ne crois pas toutefois qu’il faille se laisser contaminer par cette négativité. Permettez-moi de revenir à mes histoires d’ancien combattant : quand je suis entré dans la résistance, si j’avais pensé à la torture, à la disparition, à la mort, je n’aurais rien fait ! Il faut donc pouvoir mettre de côté la question : “Vers où tout cela nous mène-t-il ?” Avec Spinoza, il faut être plus immanentiste et se demander ce qu’il faut faire ici et maintenant. Spinoza nous invite à nous méfier d’un certain type de raisonnement, celui qui consiste à dire “cela s’est produit en vue de telle chose”. Pour lui, les causes finales sont des “fictions humaines” qui “renversent la nature” : si nous disons par exemple d’une tuile qui tombe d’un toit qu’elle le fait en vue de blesser la personne qui passe en dessous, nous négligeons les facteurs de gravité et de hasard. S’en remettre aux causes finales revient à se réfugier dans “l’asile de l’ignorance”, quand les idées adéquates peuvent guider notre action de façon non certaine, mais plus juste. Dans mon cas, j’ai donc refusé de penser à la menace pour déployer la joie de l’agir.

Spinoza ne nous facilite cependant pas la tâche en refusant d’essentialiser les catégories de bien et de mal : il définit le bien comme ce que nous considérons comme bon et le mal comme ce que nous considérons comme mauvais non pas de façon subjective mais pour et par des situations concrètes. “Bon et mauvais se disent en un sens purement relatif, une seule et même chose pouvant être appelée bonne et mauvaise suivant l’aspect sous lequel on la considère”, écrit-il dans le Traité de la réforme de l’entendement. Cela ne signifie pas que le bien et le mal sont inopérants, seulement qu’ils ne sont pas absolus. Cela marque le besoin d’une certaine prudence dans l’agir : il faut agir, mais en conformité avec l’idée adéquate, qui contient une prudence liée à un non-savoir. Pour mon groupe de résistance, j’ai écrit un document qui m’a valu sanction : je défendais l’idée qu’il fallait résister, nous révolter, prendre les armes, mais sans y croire. J’étais un peu anarchiste, un peu hippie, je n’aimais pas particulièrement les armes, et je me retrouvais avec tout un tas de personnes assez enclines à la violence. C’est par ailleurs le propre de tous les partis marxistes-léninistes de croire qu’ils possèdent une vérité qui éliminerait l’aléatoire. Je voulais seulement rappeler qu’il faut agir, mais sans la croyance absolue et certaine de faire le bien. Car on n’a jamais une certitude finie des conséquences de nos actes.

Longtemps après avoir écrit ce texte j’ai finalement trouvé chez Spinoza l’explication théorique de ce qui restait alors pour moi une intuition. Spinoza établit une différence entre l’expression et la révélation. La substance s’exprime à travers les modes. Ainsi Dieu n’interdit pas à Adam de manger la pomme mais lui donne la possibilité de comprendre que celle-ci composera mal avec son corps. Au cœur de l’expression se trouve un principe d’immanence. En revanche, dans la révélation, un leader, un chef charismatique, une avant-garde, relèveront le bien et le mal, le juste et l’injuste, les bonnes causes et les ennemis à abattre. À nous d’obéir ou non en cédant alors à une pure dynamique de transcendance, au-delà de toute situation concrète. Nous n’avons nul besoin pour agir d’attendre le maître libérateur ou l’homme providentiel qui prétendraient nous révéler le chemin téléologique de la vérité et de la justice avec un programme et un monde à la clé. Dans une époque obscure, l’engagement immanent apparaît plus que jamais comme une proposition d’émancipation. »
Propos recueillis par Victorine de Oliveira

Téléphoné…

‘Téléphoné » est un mot que j’emploie souvent dans son sens que tous ne connaissent pas. A vrai dire, une action, un comportement, un mot prévisible.

Le grand Larousse donne cette définition

  •  » En parlant d’un tir, d’une passe, d’un coup, être trop prévisibles ou exécutés trop lentement pour surprendre l’adversaire ; en parlant d’une action, d’un mot d’esprit, ne pas créer l’effet de surprise attendu.

Mon précédent billet sur Calderon que j’ai pu, sans hésiter, comparer à Shakespeare, m’a valu, un coup de téléphone (sic) d’un ami de longue date. Il me dit qu’il est, justement, dans Shakespeare. Qu’il le « relit » (on sait que beaucoup de relecteurs n’ont pas déjà lu, mais ce n’est pas mon sujet du billet).

Soit.

Je crains le pire. (Sans jeu de mots de son).

J’espère qu’il ne va pas me sortir le « bruit et la fureur » et la phrase pour collégiens du grand auteur sur la non-signification de la vie…

Phrase un peu facile, tout ayant le sens ou la signification qu’on construit dans l’instant qui, lui a un sens. Mais j’abrège, ne voulant ennuyer.

Et bien oui, il me l’a sortie la fadaise shakespearienne…

Je la donne ici dans son intégralité.

‘La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. »

J’ai dit à mon ami :  » téléphoné…  »

Il a compris que qu’on se téléphonait demain pour continuer la conversation.

Soit.

PS. Sur la partie droite de la photo en tête du billet, c’est un miroir qui reflète un dehors et non une fenêtre qui le donne à voir directement. Ce n’est pas sans lien avec la fadaise précitée…

Immense Calderon, beauté pure des mots

Il faut, si vous êtes sur une terrasse, un lit, un fauteuil lire Pedro Calderón de la Barca, poète et dramartuge espagnol (1600-1681).

Et commencer par « La vida es sueño » (1636). La vie est un songe.

Cherchez en ligne ce qu’il a pu être et faire cet auteur prolixe et géant, à côté de Shakespeare… .

Je colle un extrait de sa pièce précitée

CLOTALDE .

Et la vie est un songe trompeur.

La Vertu seule est constante et réelle.

Le vrai bonheur est dans le bien ;

Tout le reste est compté pour rien.

SIGISMOND

Ce discours me remplit d’une clarté nouvelle.

J’en sens toute la force et la sublimité ;

Mon esprit qui n’est plus séduit par l’apparence,

Des humaines grandeurs connaît la vanité.

Pour elles il n’a plus que de l’indifférence,

L’amour, le seul amour dont il est agité,

Lui fait sentir sa véhémence,

Il entraîne ma volonté.

Et quoique d’un vain songe il tienne la naissance,

J’éprouve que sa flamme est une vérité.

CLOTALDE .

Sortez d’erreur, ces feux remplis de violence,

À vos sens abusés doivent tout leur pouvoir ;

Ils n’offrent à vos yeux qu’un objet chimérique ;

Comme tous ces honneurs, cette Cour magnifique

Et tous ces vains trésors que vous avez cru voir ;

À la traîne

D’abord une info :

« Grâce à une expérience fondée sur l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, des chercheurs ont pu déterminer que le cerveau humain prenait sa décision en moyenne onze secondes avant que l’individu luimême s’en rende compte. De quoi s’interroger sur la possibilité de lire dans les pensées ou encore sur la façon dont le cerveau fait ses propres choix. Ce que l’étude suggère également, c’est que le cerveau aurait une forte tendance à choisir ce qu’il a déjà choisi auparavant (Scientific Reports). »

Puis une conclusion même pas hâtive :

Nous sommes donc à la traîne de nous-même. Comme l’enfant qui croit croquer une pomme qu’il a déjà avalé.

Tous les inventeurs du » moi « , un peu sartriens, se retournent dans leur tombe. L’essence, hors du sujet précéderait l’acte qui existe.

Qui est donc celui qui » se rend compte  » de la décision du cerveau. Et qui est ce cerveau qui décide avant ?

Il paraît que la volonté existe…

Ça doit faire rire les machines IRM…

On reviendra, plus sérieusement sur le » sujet « 

billet fainéant, Gini, Dubet.

Je viens de finir à l’instant même l’excellent bouquin de François Dubet (Le temps des passions tristes. Inégalités et populisme » Seuil/La République des idées), et comptais donc ici, en faire une critique plus qu’elogieuse.

J’ouvre Le Point (numérique, n’en déplaise aux prétendus sensuels du papier) et, comme d’habitude après les saines colères de FOG, vais directement à l’edito économique de Delhommais, toujours un bonheur de lecture.

Il me permet de dormir plus tôt tant il dit tout à ma place.

Je ne fais donc que coller. Bonne lecture.

Si les Français connaissaient l’indice Gini…
PIERRE-ANTOINE DELHOMMAIS
En plaçant au tout premier rang de ses revendications la lutte contre les inégalités, le mouvement des gilets jaunes a au moins comme vertu d’inciter à relire Tocqueville, pionnier, bien avant Eric Drouet et Maxime Nicolle, de la réflexion sur ce thème. Dans « De la démocratie en Amérique », il écrivait : « Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’oeil ; quand tout est à peu près de ce niveau, les moindres le blessent. C’est pour cela que le désir d’égalité devient toujours insatiable à mesure que l’égalité est plus grande. » Autrement dit : moins il y a d’inégalités dans une société, plus celles-ci sont jugées insupportables. Cette remarque de Tocqueville trouve de nos jours de nouvelles preuves de sa pertinence. Des comparaisons internationales montrent ainsi que la proportion de citoyens qui estiment que « les inégalités sont trop grandes » dans leur pays est beaucoup plus élevée en Suède et en Norvège, où elles sont pourtant très faibles, qu’aux Etats-Unis, où elles sont très fortes.

Ceci vaut aussi pour la France. Quitte à se répéter, il convient de rappeler que, contrairement à ce que l’on entend à longueur de journée, non seulement la France est l’un des pays les moins inégalitaires du monde, mais il est aussi « factuellement » faux de dire que les inégalités ne cessent de s’y creuser. L’indice de Gini, qui sert à les mesurer avec précision et varie de zéro à un (plus il est proche de zéro, plus une société est égalitaire, plus il tend vers un, plus un pays est inégalitaire), s’est établi à 0,289 en 2017, quasiment au même niveau qu’en 1990 (0,283), soit nettement au-dessous des 0,337 observés en 1970, au sortir des Trente Glorieuses. Cela n’empêche pas que la dénonciation des inégalités est bien plus virulente aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Cela n’empêche pas une écrasante majorité de Français de penser que la mondialisation a fait exploser les inégalités à des niveaux intolérables.

Dans son essai « Le temps des passions tristes. Inégalités et populisme » (Seuil/La République des idées), le sociologue François Dubet avance des explications originales et passionnantes à ce « ressenti » particulier des Français à l’égard des inégalités. A ses yeux, « c’est moins l’ampleur des inégalités que la transformation du régime des inégalités qui explique les colères, les ressentiments et les indignations d’aujourd’hui ». Depuis la révolution industrielle et pendant près de deux siècles, explique-t-il, les inégalités avaient été structurées, de façon simple et stable, par les classes sociales, opposant possédants et exploités, bourgeois et ouvriers. Le combat contre les inégalités s’y inscrivait dans des luttes collectives portées par les syndicats, tout en régissant la vie politique entre droite et gauche. Les mutations récentes du capitalisme et de la mondialisation ont fait éclater ce régime de classes. « A la dualité des prolétaires et des capitalistes, à la tripartition des classes supérieures, moyennes et inférieures, se sont ajoutés de nouveaux groupes : les cadres et les créatifs, les cosmopolites mobiles et les locaux immobiles, les inclus et les exclus, les stables et les précaires, les urbains et les ruraux, les classes populaires et l’underclass. »

Dès lors, ce n’est plus comme membre d’une classe sociale qu’un citoyen fait l’expérience des inégalités mais en tant qu’individu, avec pour résultat d’augmenter les types d’inégalités, qui ne sont plus seulement de revenus, mais aussi fonction du sexe, du lieu de résidence, de l’âge, etc. Avec pour autre résultat de multiplier les raisons d’éprouver ces « passions tristes » dont parle Spinoza, telles la colère et la haine. François Dubet relève d’ailleurs que celles-ci sont au moins autant provoquées par la comparaison de sa situation personnelle avec des proches que par la comparaison avec les hyper-riches : la fortune d’un milliardaire, parce qu’elle est tellement immense qu’elle en devient abstraite, est moins à même de déclencher un sentiment d’inégalité que la belle voiture achetée par le voisin du dessous qui travaille pourtant beaucoup moins dur que vous.

Une autre conséquence de cette individualisation des inégalités est qu’elles sont plus difficiles à vivre dans la … mesure où elles mettent directement en cause la personne elle-même, sa propre valeur. Quant aux colères qui en découlent, elles se donnent libre cours sur Internet, sans plus avoir besoin d’être portées, comme auparavant, par un syndicat ou un parti politique. « La capacité de dire publiquement ses émotions et ses opinions, écrit François Dubet, fait de chacun de nous un militant de sa propre cause, un quasi-mouvement social à soi tout seul. » Devant son ordinateur, « l’on ne dénonce pas seulement l’évolution du monde, les patrons, les hommes politiques, les élites, mais aussi son chef, son voisin, son fasciste, son gauchiste, son immigré, son maire, son prof, son médecin – et l’autre internaute qui n’a pas dénoncé les mêmes ». Le mouvement des gilets jaunes apporte une preuve supplémentaire, voire définitive, que nous sommes bien entrés dans le temps de passions tristes …

Les passions tristes sont souvent provoquées par la comparaison de sa situation personnelle avec des proches.

Séville, en suspens

Arènes de Séville, il y a fort longtemps.

La fille était juste à côté de moi. Trop proche pour la photo. Me suis levé, me suis éloigné, ai déclenché.

Quand je pense aux villages blancs, à 60 kms de Séville, à Huelva, à Jerez de la Frontera, aux ruelles juives de Seville, aux paradores enfouis sous les ravins ou dominant de vieilles places, là ou le paysage est d’une beauté douce et brute à la fois, là où le vin de Jerez (Tio Pepe, muy seco) coule à flots et requiert, vite et finement coupé, les tranches de Manchego et de Serrano, posés sur le bois vieilli d’un bar-taverne aux murs encombrés d’affiches multicolores et délavées, de lampions inutiles aux plafonds, je pense à cette fille. 

J’aurais du prendre son adresse. Elle doit, désormais, avoir beaucoup d’enfants. Je suis certain qu’elle se souvient de moi. Je lui ai montré la photo, elle m’a caressé la main. Comme si elle voulait connaitre la peau de celui qui avait déclenché. Mon épouse a cru qu’il s’agissait d’une tentative de chercher le franc par l’exposé du futur par une diseuse de bonne aventure. J’ai laissé pensé. Non, elle voulait toucher la peau du déclencheur. J’aurais du prendre son adresse. Elle m’aurait présenté mari et enfants. 

Là, elle était en suspens de sa vie, regardant le matador porter l’estocade, entre gravité et indifférence, le meilleur de la posture du regardeur.

 

l’indignation en dessert

L’heure est à la compassion, à l’empathie, et donc, à l’indignation. Les conflits entre clans politiques ont été relégués aux oubliettes car tous s’indignent et se retrouvent dans l’indignation.

C’est ce que j’ai pu constater hier, lors d’un diner, en souriant devant l’unanimité désormais acquise, sans que ne surgissent, comme toujours, du fond des histoires politiques de chacun et des combats souvent inutiles de jeunesse, les hargnes et autres luttes sociales configurées par  les classes (dominants/dominés) martelées, pour la forme, entre la poire et le fromage.

Les postures de droite et de gauche n’existent plus. Mon voisin de gauche, fervent lecteur de Libé et celui de droite abonné au Figaro, presque ennemis il y a quelques semaines, et sauvés par une amitié ancienne, s’accordaient gentiment pour compatir à ce qui a pu être « révélé » lors du Grand débat National : de la misère, des inégalités frappantes et une disponibilité disparate en fonction du lieu géographique aux services publics, notamment de santé.

Dorénavant, plaindre la personne qui, faute de loger près d’un grand CHU meurt plus facilement d’un AVC devient le ciment des « gens » (terme qui ne veut, évidemment, rien dire), bannissant toute réflexion divergente ou du moins argumentée sur le sujet qui se suffirait à lui-même. 

Mieux encore, celui qui ( par exemple moi)  ose considérer comme douteuse cette nouvelle appropriation unanime du réel misérable, en ajoutant qu’il peut aussi s’agir du côté du politique de démagogie surannée et qu’en réalité, c’est plus la plainte personnelle qu’il faut entrevoir dans sa nouvelle mise en scène (le moi écrasé plutôt que la lutte collective contre les inégalités sociales) se fait vite traiter de réactionnaire, peut-être même de riche-qui- ne- sait- pas, puisqu’aussi bien à entendre les nouveaux indignados, le Grand Débat a pu révéler l’ultime, la honte, la vilénie.

Je crois que je ne vais plus inviter chez moi puisqu’en effet, la bienséance et l’hospitalité m’empêchent de m’énerver, de quitter la table ou de faire semblant de la quitter…

J’attends donc un prochain diner ailleurs, pour m’exprimer vigoureusement, notamment sur le champ désormais séparé de la redistribution fiscale et la parole individuelle du lésé.

En attendant, je livre à la lecture attentive un mail que j’ai envoyé à un couple invité hier chez moi, comportant des extraits du dernier bouquin d’un sociologue assez intéressant même s’il est derrière Rosanvallon, ce dernier ne faisant que ramer dans sa réputation.

Je reviendrai, plus tard, dans la semaine pour proposer une analyse du Grand débat, documentée et truffée de références universitaires qui ont, souvent, pour objet de faire taire les diseurs de bonne aventure pendant les desserts autour de tables parisiennes.

VOICI MON MAIL 

« Chers A & P

Le temps nous a manqué hier pour, véritablement, aborder une discussion qui ne s’en tenait pas au constat et ne se cambrait pas exclusivement dans l’indignation, la morale, la souffrance individuelle dont nul ne méconnait l’existence.

Ici, dans ce champ que par provocation sémantique, j’ai assimilé à celui de Zola, l’accord autour d’une table ou même sous un préau d’école est d’une facilité justement douteuse. nos convives d’hier lisent Le Figaro et Libé, votent Fillon, Macron ou Mélenchon et l’unanimité sur le thème abordée est justement problématique;

C’est au prisme non de l’indignation presque « Hesselienne » ou primaire (Mélenchon et les casseurs « e pouvoir), mais de l’analyse sociologique que le débat doit trouver son centre.

A défaut, encore une fois, on s’en tient au constat de la misère ponctuelle, dans l’espace (la proximité difficile au service public) ou dans l’espace (celui des classes sociales et des inégalités de fait). Et à s’en tenir là, sauf à adopter un posture quasi-christique de la compassion, le débat ne peut avancer.

Il faut donc tenter de comprendre quelles sont les forces en jeu et, peut-être d’entrevoir les remèdes qui s’imposent.

Je n’ai pas voulu hier, de peur d’être accusé de pédantisme ou de faiseur, d’esbroufeur, entrer dans ladite analyse que je tente, en ce moment de mener, en solitaire s’entend.

A cet égard la critique d’Habermas et l’appel aux penseurs grecs peut constituer une bonne introduction dans le spectre redoutable de la démagogie bien ordonnée, en bras de chemises dans les salles des fêtes dont les occupants ne sont pas, certainement, toujours initeressants.

Mais je préfère, depuis toujours l’analyse au conte empirique de l’existant (ici la plainte des déshérités, encore une fois entendue par tous et que seul ne renie)

A cet égard, ma lecture actuelle du sociologue Francois Dubet et de son dernier bouquin, écrit avant l’épisode des « giles jaunes » (« Le temps des passions tristes ». Coédition Seuil-La République des idées), entendu par ailleurs ce matin même sur France Culture chez Erner est assez fructueuse dans la recherche de ce qui advient dans le temps du débat national.

Je le cite :

« Cet essai vise à comprendre le rôle des inégalités sociales dans le déploiement de ces passions tristes. Mon hypothèse est la suivante : c’est moins l’ampleur des inégalités que la transformation du régime des inégalités qui explique les colères, les ressentiments et les indignations d’aujourd’hui. Alors que les inégalités paraissaient enchâssées dans la structure sociale, dans un système perçu comme injuste mais relativement stable et lisible, elles se diversifient et s’individualisent aujourd’hui. Avec le déclin des sociétés industrielles, elles se multiplient, changent de nature, transformant profondément l’expérience que nous en avons. La structure des inégalités de classe se diffracte en une somme d’épreuves individuelles et de souffrances intimes qui nous remplissent de colère et nous indignent, sans avoir – pour le moment – d’autre expression politique que le populisme ».

Pas trop loin de ce que j’ai tenté d’exprimer hier soir, sans vouloir avoir l’air d’en remontrer, ce qui m’arrive malencontreusement assez souvent, eu égard à la place d’où je peux parler, qui n’est plus celle d’un analyste ou d’un sociologue.

Je veux encore citer, avant, dans quelques jours contribuer pleinement à ce débat sur le débat et son émergence assez nouvelle, d’une manière plus structurée et lisible (dans tous ls sens du terme)

« Depuis près de trente ans, environ 80 % des Français pensent que les inégalités s’accroissent, même dans les périodes où ce n’est pas le cas. Elles sont perçues comme se renforçant parce que nous sortons de la longue période où il semblait aller de soi que les inégalités sociales se réduiraient continûment, ne serait-ce que par l’élévation du niveau de vie. En définitive, beaucoup d’inégalités s’accroissent, tandis que quelques autres diminuent. Dès lors, il serait erroné d’établir une corrélation mécanique entre l’amplitude des inégalités et la façon dont les individus les perçoivent, les justifient ou s’en indignent.

Ou encore, je cite toujours Dubet, décidément assez pertinent :

« la multiplication des critères d’inégalité est relativement peu congruente ou « intégrée », dès que l’on s’éloigne des groupes qui accumulent tous les avantages ou tous les handicaps. Il y a beaucoup de monde entre les familles Groseille et les familles Le Quesnoy. D’ailleurs, notre vocabulaire social a de plus en plus de mal à nommer les ensembles sociaux pertinents. Aux classes sociales et aux strates qui dominaient le vocabulaire des sociologues s’ajoutent sans arrêt des notions mettant au jour de nouveaux critères d’inégalité et de nouveaux groupes : les classes créatives et les immobiles, les inclus et les exclus, les stables et les précaires, les gagnants et les perdants, les minoritaires stigmatisés et les majoritaires stigmatisants, etc. Par surcroît, chacun de ces ensembles est lui-même traversé par une multitude de critères et de clivages, en fonction desquels on est plus ou moins égal (ou inégal) aux autres. Cette représentation et cette expérience des inégalités s’éloignent progressivement de celles qui dominaient la société industrielle, à une époque où la position de classe paraissait associée à un mode de vie, à un destin et à une conscience. »

Le bouquin de Dubet est assez remarquable pour l’analyse qui dépasse le politique, lequel inclut nécessairement l’indignation et ouvre grande la porte du populisme.

C’est dans cet esprit, au-delà de l’écoute d’une parole qui ne peut laisser, évidemment, indifférent (la reflexion du coeur), les analystes que vous êtes ne peuvent s’en tenir au constat et à l’empathie, sans aller chercher la rupture dans la mise en place de ces discours, rupture de nature à entrevoir les solutions qui peuvent ne plus être collectives, en s’éloignant de la pensée primaire de l’appel à l’Etat-Providence général et abstrait qui pourrait, par déblocage de fonds et prise en compte d’une demande qui est perçue comme collective alors qu’elle ne l’est plus, résoudre les maux ou le mal.

C’est justement, me semble-t-il (et personne, sauf erreur ne l’a relevé) l’échec des 10 milliards « pour rien » de Macron.

Bon, j’arrête; je voulais simplement ponctuer le débat d’hier et continue à lire et à écouter, sans uniquement entendre. Comme vous, je le suppose.

Je vous embrasse.

FIN DU MAIL

Puis ne pouvant m’empêcher d’enfoncer le clou, presque pour une estocade, je leur ai adressé un autre extrait du bouquin précité sur l’indignation :

« La routinisation de l’indignation

Il serait absurde d’expliquer toute la vie politique par les inégalités sociales et l’expérience des inégalités. Mais on doit s’interroger sur l’offre politique et sur la vie intellectuelle qui peuvent relayer cette expérience ; on doit construire des récits s’efforçant de mobiliser les individus, afin de leur expliquer ce qui leur arrive et d’ouvrir l’horizon d’un monde plus juste. Quelles sont les formes collectives de la colère et du ressentiment ? « Indignez-vous ! » écrivait Stéphane Hessel en 2010. Un million d’exemplaires vendus, des traductions dans toutes les langues. Des mouvements d’indignation contre les inégalités sociales et les politiques d’austérité aux États-Unis, en Espagne, en France. Nous vivons le temps des indignations. L’indignation est une émotion positive. Elle est l’un des ressorts essentiels des mobilisations ; chacun de nous est indigné, le sera ou l’a été, par des injustices insupportables, par les inégalités obscènes, par la manière dont sont traités les réfugiés, par la violence des États, par la destruction de la nature. À présent comme hier, l’indignation est l’ingrédient de base des protestations, des mouvements sociaux et des soulèvements moraux. Nous sommes indignés parce que nous sommes solidaires, touchés par des souffrances qui nous concernent sans nous affecter personnellement. Il ne convient donc pas de condamner l’indignation comme telle, mais de s’interroger sur les relations entre l’indignation et l’action. Toute la question est de savoir si les indignations se transforment en programmes d’action, en programmes politiques, en stratégies susceptibles d’agir sur les problèmes qui ont suscité l’indignation. Dans le cas contraire, l’indignation tourne à vide ; elle devient une colère sans objet, une posture parfois, une énergie qui s’épuise sans influer sur les causes de l’indignation. La question n’est pas nouvelle. Max Weber l’avait formulée dans l’opposition entre l’« éthique de conviction » et l’« éthique de responsabilité ». Avec la première, on ne rend de comptes qu’à ses principes et à ses convictions. Avec la seconde, on entre dans l’action et on se sent responsable des conséquences de cette action ; l’action juste n’est pas la plus pure, mais la plus efficace et celle qui provoque le moins de dégâts collatéraux. Avec l’éthique de responsabilité, on accepte d’agir dans des conditions imposées, dans le monde tel qu’il est. C’est ce qu’on appelle la politique : il faut que l’indignation engendre un programme politique, un mouvement syndical, une organisation, un ensemble de pratiques individuelles et collectives capables de transformer, même timidement, la vie sociale. Sans insinuer le moindre soupçon à l’égard de la sincérité des indignations soulevées par les inégalités sociales, on peut avoir le sentiment que, sans relais politiques, associatifs et syndicaux, l’indignation fonctionne comme un exutoire, un lynchage : « Tous nuls, tous pourris ! »28 Alors que l’action politique exige la prudence, la compétence et une conscience des aspects « tragiques » de la politique (puisqu’on ne peut pas gagner sur tous les tableaux, vendre à l’étranger et ne pas acheter, baisser le prix des matières premières et lutter contre le réchauffement climatique), l’indignation postule que le peuple est toujours meilleur que ses représentants. Sans offre politique rationnelle, on peut s’indigner de tout et de son contraire : de la hausse des impôts et de l’affaiblissement des services publics et de l’État-providence, des inégalités scolaires et de la mise en cause des filières sélectives et des classes européennes pour ses propres enfants, de l’absence de mixité sociale et de la promiscuité dans les transports en commun, des embouteillages urbains et des restrictions à la circulation, de la présence policière et de l’insécurité. À terme, on s’indignera des inégalités sociales et de l’affaiblissement des hiérarchies traditionnelles. La tendance à l’indignation tous azimuts procède sans doute de la distance croissante entre les passions et les intérêts, entre les valeurs sociales et les marchés, mais elle est surtout alimentée par la faiblesse de l’offre politique. La démocratie des publics nous éloigne des « partis programmes », c’est-à-dire des partis tenus de construire des programmes cohérents et réalistes. « Nos rêves ne peuvent entrer dans vos urnes », disaient les Indignados espagnols. On aboutit à une radicalité révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, sans révolution, sans partis révolutionnaires ni forces révolutionnaires. On est d’autant plus indigné que l’action semble impossible et, dans ce cas, l’indignation exonère de toute responsabilité. Sans programme politique, l’indignation risque de souder l’alliance du néolibéralisme et de la démocratie radicale sur les ruines des partis politiques et des syndicats. Il ne reste qu’un face-à-face entre une technocratie libérale, arc-boutée sur la gestion des contraintes et l’éthique de responsabilité (« nous sommes sérieux, raisonnables et compétents, car le monde s’impose à nous »), et les colères indignées qui refusent de se compromettre et de se refroidir dans la construction d’alternatives politiques. Comment passer des Indignados, nés de la crise de 2008, au parti Podemos ? De l’indignation à la force politique ? Aujourd’hui, Podemos s’y essaie, au risque de devenir un parti comme les autres, avec ses tendances, ses querelles de chefs, ses désaccords sur la Catalogne et sur l’Europe, ses alliances avec les partis traditionnels. De la même façon que l’on parlait de la routinisation du charisme, passage du prophétisme à la religion instituée, on assiste à la routinisation de l’indignation. La politique est pourtant la seule manière de transformer l’indignation en force sociale. Sans cela, le populisme s’installe. »

 Dubet, François. Le temps des passions tristes (Coédition Seuil-La République des idées) (French Edition) (pp.

FIN DU DEUXIEME MAIL

l’amour capital

Je suis assez satisfait du titre que j’ai pu trouver, s’agissant ici de commenter avant de le livrer in extenso un entretien, des propos d’Eva Illouz, femme d’une extrême intelligence, dont j’ai, par ailleurs, pu à apprécier la voix ferme, en même temps que douce et convaincante dans un des matins de France Culture, animés par Guillaume Erner, celui dont l’on se demande s’il ne prend pas de la cocaine dans le métro avant de rejoindre son studio, tant l’excitation contre lui-même est assez dérangeante le matin qui devrait être caressé par le calme.  Je lui conseille le décaféiné et la concentration sur des observations intéressantes.
Mais, je me laisse emporter et reviens à Eva Illouz.
 
Eva Illouz, Professeure de sociologie à l’Université hébraïque de Jérusalem et directrice d’études à l’EHESS de Paris, s’attache  à démontrer « comment le capitalisme et la société de consommation ont fait main basse sur nos vies psychiques et affectives ».
Elle publie Happycratie. (Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies) avec E. Cabanas, Premier Parallèle.
 
Mon titre (un amour capital) est donc à la mesure de l’approche (anticapitaliste, au sens méthodologique du terme).
Eva Illouz est dans une posture marxiste, (même si elle ne s’en vante pas) et met sur le dos du capitalisme, vous savez, cette main invisible qui vous mène là où vous ne voulez pas aller, ici dans les travers de l’amour, de sa mise en scène, de l’exacerbation de la subjectivité construite dans un intérêt mercantile (« Mon travail essaie de redonner la dimension collective de nos vies psychiques : par exemple, la souffrance amoureuse tient autant à un ordre social qu’à une psyché défaillante. »….En l’occurrence, ce qui m’a frappée, c’est que la marchandisation de la rencontre allait de pair avec une forme de ritualisation du sentiment amoureux. Par exemple, le dîner romantique est une pratique de consommation, dont les objets et lieux marchands (bougies, nappes blanches, violons, nourritures luxueuses…) sont resacralisés.).
 
Mon problème avec Eva Illouz, c’est que je suis assez d’accord avec elle, même si j’ai du mal à asséner ce type de phrases (d’accord, pas d’accord), s’agissant d’une opinion, laquelle même si elle est mienne, se trouve autant détestable que toutes celles qui courent sur terre. Les opinions n’existent pas, il n’y a que des faits interprétables et toutes les opinions, à fortiori ne se valent pas).
Ce qui me sépare un peu d’elle tient à l’objet même de sa recherche (l’amour) que je n’ai jamais voulu (hypocritement et comme une autruche)  faire entrer dans une théorisation à outrance. Un chien n’est pas qu’un vertébré (son statut objectif), il peut mordre et faire mal (sa réalité quotidienne). Comme l’amour qui peut ne pas être simplement un objet d’étude et auquel il faut accorder, même si l’on plonge dans une fantasmagorie de circonstance, au gré d’un besoin sentimental ou d’une histoire ponctuelle, sa part de mystère qui ouvre les portes de l’enlacement magnifié.
 
En réalité, la constitution même bancale dudit mystère (ici, celui de l’amour) dans l’Esprit quotidien qui n’est pas l’analyse sociologique est absolument indispensable pour ne pas sombrer dans la grise réalité des origines de l’action qui efface la pulsion imaginaire, même si l’on perçoit la cambrure de son illusion.
 
Oui, le sujet n’existe pas, il est porté par une société et une économie, oui l’amour peut être entrevu « sociologiquement », dans sa fonctionnalité en dehors des errances du discours des sujets dont l’on sait qu’ils ne font que dévoiler, dans une approche matérialiste, les forces à l’oeuvre sur les les territoires.
 
Cependant les visions quasi-marxistes sur l’amour, autre opium des individus, devraient rester dans la sphère du savoir, dont l’on sait qu’il peut être antinomique du sentiment.
En bref, idiotement alors que je devrais faire mien cet objectivation du comportement amoureux, j’ai toujours mis un cerbère devant la porte du romantica, pour le laisser aller et errer dans sa bienfaisante illusion. 
 
J’ai tort, je le sais, mais c’est comme ça. Et c’est ici que l’on perçoit les limites de la sociologie qui peut faire frôler des murailles grises en les substituant aux paniers dorés, éventuellement illusoires mais beaux et bons, qui recueillent tous les amours du monde.
La poésie est une anti-sociologie, dit-on. Mais l’on sait que l’étude objective du discours poétique nous amènerait, là encore dans le sujet illusoire qui ne fait que répéter ce qu’on veut bien qu’il répète. Comme l’amour.
Voilà, une tare de la pensée vient d’être édictée : il existe des discours qu’on ne veut entendre, même s’ils ont vrais, à vrai dire trop exacts.
 
Ce qui précède n’est qu’une manière de différencier les genres, non pas ceux du masculin ou du féminin, ensemble dans le sentiment, mais ceux du récit : romanesque, poétique, philosophique, sociologique. En tentant l’oubli des forces qui nous gouvernent, sauf celles sentimentales et amoureuses. Ouf…
 
 
ON LIVRE DONC CI-DESSOUS POUR CEUX QUI NE SONT PAS ABONNES A PHILOSOPHIE MAGAZINE (pourtant excellente revue et abonnement peu onéreux que je conseille fortement) d’abord la présentation d’Eva Illouz puis l’Entretien que l’on peut lire ou non au prisme de l’idiotie ce que je viens, maladroitement, de proférer.
 
« L’amour, la sexualité, les relations hommes/femmes, le bonheur, la connaissance de soi, les émotions… Sur ces sujets, habituellement pris en charge par la philosophie ou la psychologie, Eva Illouz fait entendre, de livre en livre, une voix singulière. L’amour ? Peut-être que c’est fini. Le bonheur ? Une industrie juteuse pour les psys, aux effets délétères. La libération sexuelle ? Pas sûr qu’elle ait été profitable aux femmes. L’émotion ? Un grand marché de l’authenticité. C’est toujours un peu désenchanteur, la sociologie, mais ça remet aussi nos ego flageolants dans l’histoire commune. On se sent moins seuls ! Eva Illouz, donc, est sociologue des émotions, une spécialité encore peu développée en France. L’on commence seulement à prendre ici la mesure d’une œuvre déjà reconnue aux États-Unis et surtout en Allemagne, où le journal Die Zeit a classée dès 2009 cette inclassable parmi les « douze penseurs de demain ». Ce mois-ci, elle livre les résultats de son groupe de recherche sur les « marchandises émotionnelles », qui font marché de nos affects en même temps qu’ils les font marcher. Et, en avant-première (dans un livre qui paraîtra au Seuil fin 2019), elle nous explique « pourquoi l’amour finit », pourquoi ce moteur de nos vies, qu’a promu le capitalisme, soutenu la société de consommation, accompagné la libération sexuelle, eh bien nous n’y croyons plus vraiment.Eva Illouz est sociologue avec la rigueur scientifique qui lui importe ; elle est aussi sociologue à la manière de la romancière qu’elle n’est pas : intuitive, lucide et un peu cruelle, mais empathique pour les contradictions de ses contemporains. Les hasards de la vie l’ont faite étrangère, dit-elle. Née au Maroc dans une famille juive, elle arrive à Sarcelles à l’âge de 10 ans, grandit dans les lycées de la République, soutient sa thèse de sociologie en Pennsylvanie, s’installe à Jérusalem en 1991, devient l’une des intellectuelles de gauche les plus critiques du gouvernement israélien, enseigne en Allemagne, en France ou aux États-Unis. Si le français est sa langue maternelle, elle pense en anglais et engueule ses enfants en hébreu. Académiquement inclassable, elle navigue hors des écoles et coteries, et des obligations qu’elles créent. Politiquement, elle a choisi le camp des droits de l’homme et de la critique du capitalisme. Difficile d’attraper Eva Illouz, de la fixer et d’imaginer qu’elle ne biffera pas le point final au bout de la phrase qu’elle vient de dire. On l’a attrapée au vol, un dimanche matin parisien, au bord du canal…

L’entretien 

On commentera ensuite, vous le voulez bien.

« Les choix de recherche résultent d’une suite de hasards auxquels on trouve une justification théorique a posteriori. Mais, au fil de la vie, on comprend souvent que ces hasards sont déterminés par ce qui fait problème pour soi. J’ai eu très tôt l’intuition, sans vraiment la théoriser, d’abord que l’amour et la société de consommation étaient liées, ensuite que la position des femmes dans la relation amoureuse ne « fonctionnait » pas. J’avais été marquée par la lecture de Madame Bovary, et surtout par celle de Belle du Seigneur, deux romans qui proposent déjà une sociologie de l’amour. Les sentiments d’Emma sont déterminés par la culture de masse (son indigestion de romans « à l’eau de rose » et sa consommation des belles robes et colifichets) et par sa dépendance économique, qui est celle des femmes au XIXe siècle. L’amour chez Emma, c’est l’espoir d’échapper à la soumission abjecte de sa condition. Belle du Seigneur, d’Albert Cohen, est un roman sur le rôle fondamental du pouvoir dans l’attirance amoureuse que les femmes ont pour les hommes. Ces romans m’ont rendue sociologue. Ils ont changé mon imaginaire.

Comment la littérature demeure-t-elle pour vous une source ?

Les émotions contiennent toujours des amorces d’histoires. Les romans et le cinéma contribuent à les codifier. Mais surtout, la littérature s’est voulue psychologue en nous donnant à voir les motivations des personnages. C’est une mine d’or pour une sociologue des émotions, puisque, à travers ces motivations, Jane Austen, Balzac ou Houellebecq, par exemple, dévoilent les univers moraux de la société dont ils parlent. Ils les mettent en scène par l’imagination de façon plus dense que ne peut le faire la sociologie. J’ajoute qu’il faut lire la littérature avec les historiens, c’est-à-dire ne jamais penser que les romans reflètent la réalité. En croisant littérature et histoire, je tente d’extraire une sorte de cartographie de la vie émotionnelle.

Lorsque vous étudiez aux États-Unis dans les années 1980, les travaux féministes sont flamboyants sur les campus. Et pourtant, ils vous inspirent peu à cette époque. Pourquoi ?

C’est la vie qui m’a rendue féministe, pas la théorie. Quand je suis arrivée aux États-Unis, j’étais politiquement trop profondément universaliste pour comprendre pourquoi les femmes avaient besoin d’un projet d’émancipation à elles. J’en étais encore au caractère révolutionnaire de l’universalisme. Mais j’ai rencontré la domination masculine si souvent et de façons si multiples que le féminisme m’est devenu nécessaire pour comprendre mon expérience. Aujourd’hui, ces travaux font partie de ma boîte à outils. Lorsque j’ai commencé l’étude des émotions, c’était un terrain neuf exploré surtout par l’anthropologie et l’histoire. J’ai été très influencée par l’anthropologie de Clifford Geertz [1926-2006], pour qui dans le « moi » ou la psyché se superposent des couches de textes culturels, d’interprétations et de significations collectives. C’est un changement radical dans la pensée de ce qui constitue un moi. Le « moi » n’est plus une entité psychologique, mais une performance publique. Michel Foucault, en venant d’un horizon intellectuel très différent, a travaillé dans le même sens. Geertz et lui ont en commun une approche antipsychologique du sujet.

Que reprochez-vous à la psychologie ?

Soyons clairs : je ne nie pas l’efficacité de la psychologie en tant que pratique individuelle. Mais elle est devenue un vaste système culturel, qui a des effets collectifs, en particulier celui de privatiser la souffrance sociale, de la réduire en pathologies personnelles : si vous avez des difficultés au travail, par exemple, c’est que vous ne savez pas gérer vos affects. Les psychologues travaillent ainsi à nous rendre adaptés et performants pour bien fonctionner dans des institutions parfois folles, comme certaines grandes entreprises ou certaines familles. Je n’écris pas du tout contre la psychologie en tant que connaissance – j’admire Freud –, mais contre son intégration si parfaite dans le marché. Mon travail essaie de redonner la dimension collective de nos vies psychiques : par exemple, la souffrance amoureuse tient autant à un ordre social qu’à une psyché défaillante.

 

Entre votre premier ouvrage en 1997, Consuming the Romantic Utopia, et Pourquoi l’amour finit, qui vient de paraître en Allemagne, quelle est votre évolution à propos de l’amour ?

Mon premier travail montrait comment le sentiment amoureux avait été un axe essentiel de l’avènement de la modernité, en affinité avec le développement du capitalisme. Dès le XIXe siècle, la valorisation du sentiment a permis de diminuer l’emprise des familles et des communautés sur les individus. À partir du début du XXe siècle, l’amour joue un rôle fondamental dans les modèles de la vie bonne promus par la culture de la consommation de masse. Les jeunes gens se rencontrent désormais en dehors des foyers, pour aller danser, voir un film, dîner. La possibilité de partager un bien de loisir devient essentielle à l’imaginaire amoureux. J’ajoute que la consommation et l’amour ont tout deux une vocation universelle : ils intègrent et unifient toutes les classes sociales et donnent le sentiment que démocratie, bonheur, émotions et consommation sont tous un même projet. Mais contre une critique trop normative de la culture de masse, qui était celle de l’École de Francfort, et notamment d’Adorno, j’ai voulu observer les pratiques concrètes de rencontre amoureuse, y compris dans leurs contradictions. En l’occurrence, ce qui m’a frappée, c’est que la marchandisation de la rencontre allait de pair avec une forme de ritualisation du sentiment amoureux. Par exemple, le dîner romantique est une pratique de consommation, dont les objets et lieux marchands (bougies, nappes blanches, violons, nourritures luxueuses…) sont resacralisés.

Votre livre à paraître Pourquoi l’amour finit donne une vision beaucoup moins enchantée de l’amour…

Trente ans plus tard, je n’ai plus la même évaluation historique des effets du capitalisme sur les formes de vie. Nous pouvions voir encore dans les années 1980 les effets libérateurs de la destruction des modèles anciens. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Pour ce dernier livre, j’ai plutôt relu le Durkheim qui a étudié le suicide, qu’il attribue notamment à l’anomie (le manque de règles et de normes). Il le définit comme un « mal de l’infini ». J’ai trouvé chez lui des pages étonnantes sur l’homme célibataire – notez qu’il ne parle pas de la célibataire – où il décrit ce qui va devenir à partir des années 1960-1970 le modèle d’une masculinité définie essentiellement par le désir sexuel, l’accumulation des partenaires, ce que les sociologues vont appeler le « capital érotique ». Durkheim voit déjà dans ce comportement un exemple d’anomie. On vise à l’infini, mais on ne trouve que la monotonie de son désir. C’est l’un des grands thèmes de Michel Houellebecq. Il s’intéresse aux hommes, qu’il voit comme les grands perdants de ce néolibéralisme sexuel. C’est faux : ce sont les femmes qui sont les perdantes, car la liberté sexuelle donne en réalité le pouvoir affectif aux hommes.


Eva Illouz en 2019 © Matthieu Zazzo

Pourquoi ?

Après Mai-68, trois régimes d’action en matière amoureuse émergent – matrimonial, sentimental, sexuel – et ils deviennent légitimement dissociés. Mais, chez les femmes, l’autonomie du régime sexuel est plus confuse, elles louvoient en permanence entre les trois plans. Même sur Tinder, un site destiné prioritairement à des rencontres sexuelles, elles n’excluent pas de trouver l’homme de leur vie, alors que les hommes utilisent la sexualité dans une compétition généralisée avec les autres hommes.

Vous avez vu dans l’affaire Weinstein et le mouvement #metoo un tournant historique dans les relations hommes/femmes. Dix-huit mois plus tard, sur quoi a débouché ce tournant ?

Remettons les chose à leur place : la publication du Deuxième Sexe de Beauvoir demeure un tournant plus décisif ! Si cette affaire a fait bouger les consciences et révélé l’existence d’un sort commun des femmes internationalement, son impact profond demeure encore limité. Je ne crois pas que le problème de l’inégalité se règlera par des politiques de la sexualité qui consistent à codifier le consentement, la rencontre, les paroles et les actes. Tant que l’essentiel du pouvoir politique, économique, militaire et social mondial reste concentré entre les mains des hommes, on va changer la cosmétique mais pas la profondeur de l’inégalité. Obtenons la parité en politique, l’égalité devant le travail, la santé, la richesse… La sexualité suivra. Par ailleurs, il faut prendre garde à ce que le féminisme ne devienne pas un mouvement de vendetta. Il est le mouvement social le plus important du XXe siècle qui a entraîné des changements massifs. Il faut en conserver tout l’aspect révolutionnaire.

La « fin de l’amour » que vous étudiez, est-ce la fin de l’amour qui dure, ou bien la fin de l’amour comme socle social ?

Pour que quelque chose perdure, il faut y croire. Je pense que nous croyons à l’amour sans vraiment y croire. Le mythe romantique – qui faisait de l’amour le sentiment organisateur de toute une vie – est en train de se défaire comme les croyances en Dieu ou dans le communisme se sont défaites. Nos histoires d’amour sont plus brèves, mais, au-delà de ce fait statistique, c’est l’idée même de l’amour qui décline. J’y vois l’épuisement de l’individualisme sexualisé tel qu’il a été promu dans nos sociétés. Ce modèle a eu un immense pouvoir émancipateur (qu’il a encore dans les sociétés traditionnelles). C’est dans le domaine amoureux et sexuel que la liberté s’est le plus affirmée, mais il semblerait que cette liberté n’ait pas favorisé la relation.

À quoi le mesurez-vous ?

Philosophiquement et politiquement, il y a toujours eu une tension entre liberté et égalité. La liberté sexuelle revendiquée par le féminisme et le mouvement gay est devenue une façon de resexualiser les corps féminins à travers ce que j’appelle le « capitalisme scopique », celui qui exploite les corps par le regard. L’apparence physique (surtout celle de femmes) est devenue obsessionnellement codifiée, avec des vignettes mentales strictes sur les critères de la séduction (jeune, mince, lisse, sexy…). Or le paradoxe de cinquante ans de liberté sexuelle, c’est qu’aujourd’hui en Occident, on a moins de rapports sexuels que deux générations auparavant, bien que les normes sexuelles soient beaucoup plus permissives et variées. Le mariage ou la vie en couple commencent plus tard et n’occupent plus la totalité de la vie adulte. Le nombre de personnes vivant seules ne cesse d’augmenter…

Vous développez la notion de « relations négatives ». Pouvez-vous l’expliquer ?

Le désir contemporain, s’exerçant dans un univers technologique de consommation, est devenu indéterminé, sans attribut fixe (en quoi il est « négatif »). Une relation négative, dans l’intimité comme dans le travail, on y entre et on en sort très vite. Il faut que quelque chose circule, mais c’est une relation où l’on pratique le non-choix, c’est-à-dire le désengagement potentiel, parce que, au fond, on ne sait pas ce que qu’on veut. La passion et le désir au XIXe siècle avaient un objet beaucoup plus clair. Mais négatif, c’est aussi ce qui se produit quand les relations ne marchent pas. Je reprends là la métaphore du marteau chez Heidegger. Enfoncer un clou dans un mur est une action non problématique jusqu’à ce que quelque chose bloque : le clou se tord, le mur s’effrite… Alors, on va commencer à faire attention au marteau, à notre geste, etc. On pense négativement, à partir de ce qui ne marche pas. Aujourd’hui, parce que les relations ne fonctionnent pas, on est obligé d’y faire attention. J’ajoute que les relations négatives sont très productives, de liens, de travail, d’activités : les cabinets de psychologues, l’industrie du développement personnel, les lieux de consommation, de culture, de tourisme, de loisirs.

Est-ce cela que vous appelez « marchandises émotionnelles » ?

Avec ce concept, je ne désigne pas seulement les connotations affectives associées à certains produits, ainsi que Jean Baudrillard l’a théorisé. Cette vision ne permet pas de voir comment nos émotions elles-mêmes créent le marché. La valeur de la « marchandise émotionnelle » ne dépend ni de ses conditions de production, ni de sa rareté, ni de son utilité, mais de l’expérience émotionnelle qu’elle procure effectivement : le camp de vacances, la compilation musicale qui accompagne nos humeurs du jour, l’industrie du petit cadeau, le stage de méditation… Je propose une typologie de ces marchandises selon qu’elles ont trait aux atmosphères, aux relations, ou à la connaissance de soi. Par exemple, depuis les années 1980 ont émergé ces boutiques qui vendent des tasses, des photos, des peluches, sur lesquelles sont inscrits des messages adaptés à tous les affects (joie, chagrin, amour, déprime, bonheur évidemment…). Ces bazars d’objets vont de pair avec l’accentuation des célébrations familiales, amoureuses et amicales : les anniversaires, la fête des mères, la Saint-Valentin, les mariages… Loin de les menacer, la consommation les intensifie.

Quel est le rôle des technologies numériques dans ce marché ?

Ce chapitre manque en effet dans ma typologie parce qu’il mériterait sans doute un ouvrage à lui seul. L’Internet est bien sûr l’outil essentiel de production et de circulation des marchandises émotionnelles. Mais il n’est pas qu’un outil. Avec des moyens propres, il façonne fortement ce qu’on pourrait appeler la « subjectivité capitaliste ». Ce qui m’intéresse est de voir comment il fait de l’argent en attelant nos émotions. Nous les exprimons d’abord comme des objets étiquetés par des emojis, des Like, des # sur Twitter, lesquels sont vendus ensuite comme des données virales.

L’ambivalence, l’ambiguïté, le paradoxe sont des termes que vous utilisez fréquemment. Est-ce chez vous un goût pour la contradiction ou bien ce qui caractérise l’univers moral contemporain ?

C’est l’essence même de ma réflexion : la réalité sociale est intrinsèquement ambivalente et ma propre approche du réel l’est tout autant. Car nos sociétés néolibérales produisent des champs magnétiques d’idéaux qui agissent simultanément vers des pôles opposés : autonomie et protection, authenticité et conformité, contrôle de soi-même et expression de soi-même, etc. Mais l’intéressant est que l’individu moderne ne le vit pas du tout comme une contradiction. En effet, aujourd’hui, la définition de soi passe par une fusion du sujet et de l’objet. Le sujet ne peut plus se concevoir sans objets… au point de se prendre lui-même comme objet de consommation : le développement personnel repose sur une culture du moi « amélioré », dans laquelle le moi se produit et se consomme.

Risque-t-on de découvrir que, finalement, le moi n’existe pas ou que nos quêtes d’authenticité sont vouées à l’échec ?

En tout cas, les algorithmes sont un bon exemple de ce que serait une subjectivité vide ! Ils parviennent par le calcul à anticiper nos comportements sans avoir aucun élément sur ce que nous sommes psychologiquement. Nous assistons à une nouvelle façon d’imaginer le consommateur qui ne passe plus par la psychologie. Quant à l’authenticité, elle est effectivement au cœur de la crise actuelle du sujet, souvent traduite par la crise des identités. Mais elle est un vecteur très important de l’univers moral des modernes. L’idée de l’individu authentique naît avec Rousseau au XVIIIe siècle : il existe un soi authentique « à l’état naturel », subverti par la société et enfoui en-dessous d’elle. Plus tard, l’authenticité va devenir non plus la voix de la conscience morale mais l’expression de la vérité du moi – c’est le « moi véritable » théorisé par le psychanalyste Donald Winnicott. Le reconquérir est un signe de santé mentale. D’où l’énorme marché thérapeutique des marchandises émotionnelles dont nous venons de parler, qui est structuré autour de cette idée motrice. L’authenticité est devenue aussi une expérience performative. Par exemple, une rave techno où l’on se déchaîne sera vécue comme plus authentique qu’un concert classique écouté dans la concentration. L’idéal d’authenticité est un code qui organise nos décisions de vie et nos pratiques de consommation. C’est bien pourquoi le capitalisme donne le sentiment d’être indépassable, car il a su redéfinir la subjectivité elle-même, non pas en en dessinant autoritairement les normes, mais en s’insérant dans ce qui lui est le plus essentiel.

Faut-il alors dénoncer le discours sur l’authenticité comme… inauthentique ?

Je suis partagée là-dessus. L’authenticité est à la fois une valeur économique (les légumes bio, le diamant brut, le sac Prada, le Picasso authentiques sont plus chers) et une valeur morale (pouvoir nous définir nous-mêmes au-delà des définitions institutionnelles). C’est pour cela qu’elle est difficile à discuter. Lorsqu’il s’agit d’expériences émotionnelles, je crois que toute critique normative est inefficace : qui es-tu toi, le critique, pour me dire que mon projet de réa­lisation de moi-même est inauthentique s’il passe par des objets de consommation ? Car l’authenticité elle-même n’est pas une illusion. C’est une fiction sociale très puissante. C’est elle qui nous fait quitter un mariage pour une vie où on est plus soi-même, ou un travail dans lequel on joue un rôle – récemment, des salariés ont dénoncé dans leur entreprise le mensonge de la culture positive qui consiste à se montrer toujours motivé, heureux, souriant !

Que doivent vos travaux à votre navigation entre des identités multiples : française, juive, écrivant en anglais, vivant entre Israël, les États-Unis et la France… ?

Quoi qu’il en soit de leur biographie, les sociologues doivent assumer une position d’étrangeté à leur société. Mais si elle devient une pose, elle fait aussi dire des bêtises ! Les hasards de ma vie ont fait que j’ai toujours été étrangère, partout. Ma mobilité m’oblige à rendre explicites les « savoirs tacites » des sociétés que je traverse avec plus ou moins de familiarité. Ayant vécu et vivant dans plusieurs pays, je me suis souvent demandé où j’habitais. J’ai renoncé à choisir. Je fais travailler une culture contre l’autre, une identité contre l’autre. J’adore les kaléidoscopes parce qu’il suffit d’un tout petit mouvement pour qu’apparaisse une image différente. Penser, pour moi, consiste à donner ces petits mouvements pour déplacer les certitudes, pour voir de nouvelles images. À chaque fois que je change de pays, je modifie mon kaléidoscope intérieur.

Propos recueillis par CATHERINE PORTEVIN

Mon petit commentaire :

 

 

Miss Blandish

Le temps est donc, comme souvent lorsque le dernier bouquin vous tombe des mains,  à la relecture. Il faut toujours relire. Ca nous fait voyager dans une vie. La sienne évidemment. La bibliothèque dans sa liseuse ou sa tablette est, pour ce faire, prodigieusement au point.

Mais ce soir, on m’a posé une question très curieuse, absolument lumineuse.

Celle de savoir quel était le premier bouquin « que j’avais prêté ».

C’est vrai, la joie de prêter un livre qui vous a enchanté est déjà dans la lecture qui vous prend.

J’ai su répondre. J’étais très jeune et ce genre de bouquin avec quelques scènes presque osées pour l’époque, nous en raffolions. Avant même l’adolescence.

C’est un polar, le premier bouquin écrit par James Hadley Chase « Pas d’orchidées pour Miss Blandish ».

J’ai vérifié. Je l’ai dans ma bibliothèque numérique. Je relirai des passages demain et en donnerai, éventuellement,  des extraits. 

Magnifique question que celle du premier prêt. Je la poserai souvent

 

Chochana

Je me demande pourquoi je n’ai jamais vanté ici l’écriture de mon amie Chochana Boukhobza, romancière et cinéaste, auteure de magnifiques romans.

Ce soir, j’ai parcouru son premier (Un été à Jérusalem. Éd Balland), que j’avais lu, il y assez longtemps. Elle avait obtenu pour ce bouquin le prix « Méditerranée ».

J’ai voulu relire son premier texte, pour mille raisons. Je lui dirai demain comment ma lecture de son texte a pu varier. La variation des impressions et des sentiments au fil des temps constitue un trésor de la pensée joyeuse.

J’offre un extrait. Lisez Chochana. Achetez ses bouquins.

« J’ai vidé le fond de ma tasse et je suis sortie retrouver Jérusalem.
L’air est étouffant. Le goudron de la chaussée fond sous le soleil et mes spartiates de cuir collent au bitume. Des essaims noirs de grosses mouches vrombissantes tournoient au-dessus des poubelles renversées dont le contenu se décompose dans une chaleur terrible. Parmi les détritus, des chats gras jouent à se poursuivre. Sous l’auvent de l’autobus, une vieille, osseuse, la bouche barrée de deux plis profonds, un sac de plastique marron posé sur les genoux, lorgne avec inquiétude vers le haut de la rue où doit apparaître la silhouette massive de l’autobus.
Les jeunes préfèrent en général descendre en ville en arrêtant un stop. J’avance sur un kilomètre de route poussiéreuse cernée de chaque côté par des immeubles de pierre dont l’architecture imite le style des forteresses avec des tours et des arcades, jusqu’au carrefour de Bethléem. Là, brusquement, le terrain se dénude. Une terre rouge, craquelée, se déploie jusqu’aux montagnes de Jordanie. On aperçoit, à perte de vue, des champs d’oliviers ou des vignes, et dans le creux des collines, des villages arabes.
Villas blanches aux toits plats surmontés par des bidons en zinc qui rouillent. Pointe légère, gracile, d’un minaret d’où vibre à la nuit l’appel rauque d’un muezzin.
Je reste longtemps sur le bord de la route à regarder le flot des voitures qui abordent le tournant dans un crissement des pneus pour n’avoir pas à ralentir. Ainsi avais-je attendu, trois années durant, chaque matin, un véhicule, avec des sourires encourageants à l’adresse des conducteurs, gaspillant un peu de ma gaieté pour des inconnus qui m’escortaient, bavards, vers mes destinations et que j’interrogeais sans répit de peur d’avoir à leur répondre. Souvent ici, le sentiment d’une fugitive innocence dans cet air embrasé, m’avait permis de reculer l’échéance d’un départ vers la France. Car ce ciel, certains matins, devient mer. On y entend, porté par un écho lointain, le bruit des marteaux, des tracteurs, des pelleteuses, tout ce qui fait une vie d’homme paisible, tout ce qui vous donne l’illusion d’une harmonie, et la force d’avancer vers demain. »

Louis Beauregard

J’ai hésité avant de la coller ici, l’histoire de Louis. C’est une histoire vraie.

J’ai rencontré Louis Beauregard (je change le nom) à la faculté. Il travaillait sur un sujet assez curieux, pour l’époque du moins : la relation entre les comportements alimentaires et les modes de pensées. En bref, si je me souviens bien, Louis considérait que le fait d’ingurgiter depuis la prime enfance des hamburgers ou du riz biriani déterminait le mode de perception du monde, et partant, le type d’action culturelle sur son environnement.

Quand certains lui rétorquaient que la proposition inverse était peut-être plus pertinente, que le comportement alimentaire n’était qu’un succédané de la culture d’un peuple, un fait sans vecteur causal, il prenait un air très sérieux, regardaient les contradicteurs fixement avant de lâcher d’un air faussement contrit :

– Vous êtes un petit con.

Là, ça dépendait des interlocuteurs. La majorité, ne pouvant imaginer la vérité de l’insulte, le prenait pour un fou et tournait le dos pour s’enfuir.

D’autres, plus rares, riaient et discutaient. Enfin, les derniers s’emportaient et devenaient même violents.

Je l’ai justement connu lors de l’emportement, peut-être légitime, d’un malheureux questionneur.

Nous étions, tous, dans le couloir à attendre la venue du Professeur Didier, titulaire de la Chaire d’épistémologie, lorsque j’ai entendu des éclats de voix assez violents. C’était Louis qui se faisait empoigner le collet par un étudiant, assez grand, certainement basketteur, et qui exigeait des excuses après avoir entendu la petite phrase assassine, en réponse à sa question, pourtant posée calmement.

Louis le regardait sans broncher, ce qui provoquait un redoublement des cris.

Je m’approchai, et malgré mon ignorance de l’origine de la dispute, je fis remarquer au géant que le lieu ne pouvait se prêter à un tel comportement, indigne de la sérénité qui devait régner dans cet espace où les plus grands esprits, depuis des siècles, opéraient.

Le violent me traita d’imbécile et me demanda de m’occuper de mes affaires, en ajoutant je ne sais quelle insulte intolérable. Et alors que je ne connaissais pas encore l’ignoble répartie régulière de Louis, je répondis au malotru :

– Vous êtes un petit con.

Il en a été stupéfait puisqu’aussi bien il lâché Louis qui se tordait de rire, m’a regardé, a hésité pour l’uppercut, avant, je ne sais pourquoi, de partir en courant vers les toilettes.

Louis est, évidemment, devenu un ami, du moins un proche de Faculté.

Il a, très vite, abandonné son sujet pour s’intéresser au fait religieux et plus précisément à ce qu’il nommait lui-même « l’ultime preuve négative ».

Il s’agissait de démontrer qu’eu égard à la conservation des documents historiques et des récits de l’époque, à la connaissance parfaite des évènements majeurs dans les siècles, à leur restitution par les chroniqueurs, il était impossible de démontrer l’existence de Jésus qui, en réalité constituait une invention magistrale, l’homme ou le Dieu, comme l’on voudra n’ayant jamais mis les pieds sur terre. Nul document sérieux
n’en faisait état.

Son travail intéressait nos professeurs puisqu’en effet il permettait de répertorier le matériau historique de l’ère préchrétienne, d’en disséquer le contenu. Et même si le but de telles investigations était curieux, la démarche pouvait faire « avancer la recherche ». C’est ce que nous disait le Professeur Chesneau, celui dont l’on sait qu’il n’a pas supporté l’apologie par Michel Foucault du régime islamiste iranien et qui s’est suicidé en plein cours, en avalant du cyanure.

Les travaux de Louis ne m’intéressaient guère, mais j’avais toujours plaisir à le rencontrer, pour discuter de tout et de rien.

Puis, un jour d’été, Louis m’appela et demanda à me voir sur le champ.
Je m’en souviens parfaitement. Il me dit :

– Tu te souviens que tu es juif ?

Et avant que je ne m’emporte il m’annonça la nouvelle :
– Je me convertis au judaïsme.

J’aurais dû immédiatement, lui poser la question du pourquoi. Mais, curieusement, je n’ai pu dire qu’une seule phrase :
– Vas-tu porter la kippa et le petit talith ?

Il m’a souvent dit par la suite combien cette réaction l’avait étonné. Il. s’attendait à mille questions, à la stupeur, à la joie, bref à un sentiment.

Je crois que ma réaction l’a un peu peiné, mais je n’y pouvais rien.
Il n’a pas porté la kippa et le petit talith et n’a pas laissé pousser sa barbe. mais il est devenu, je l’assure, l’un des plus éminents spécialistes du judaïsme que certains n’ont pas hésité à comparer au mystérieux Monsieur Chouchani, maître de tous les grands, y compris de Lévinas ou de Wiesel.

On affirmait de Louis qu’il n’existait pas un texte biblique, de la kabbale,
du Zohar, de la Michna qu’il ne pouvait citer de mémoire et pas un seul des milliers de commentaires talmudiques qu’il ne pouvait, lui-même critiquer. Je pense que c’était, peut-être un peu exagéré.

Il avait, par ailleurs refusé de devenir rabbin, malgré les offres mirobolantes des plus grandes métropoles. Il n’avait qu’un seul but, répondait-il aux nombreux journalistes qui venaient l’interroger sur ses travaux : démontrer la concordance parfaite entre modernité et judaïsme qui n’existait que nous donner à voir la « contemporanéité ».

Louis n’écrivait que très rarement, prétendant que le caractère sacré des
mots était exclusif du petit exposé d’une pensée ou d’un commentaire. Si l’on écrivait, c’était pour dire une vérité, laquelle ne pouvait s’encombrer
d’à-peu-près et d’imperfections sémantiques.

Un texte devait donc être court et essentiel, rare ou, mieux encore, brûlé comme le soutenait le rabbin Nahman de Braslav, pour laisser les mots s’envoler dans le vent du ciel et trouver leur destination authentique.

Seul le roman, la littérature, si l’on veut, pouvait se laisser aller, ne pas rechercher la perfection puisque par essence même, elle la fuyait « trouvant dans les mensonges la vérité de son existence ».

Je me souviens l’avoir appelé lorsque j’ai lu ces mots dans une revue hebdomadaire, dans un entretien qu’il accordait au rédacteur en chef, en réponse à une question sur la relation entre littérature et religion.

Je connaissais bien Louis et sans mettre en doute ses nouvelles convictions religieuses, je savais trop qu’il s’agissait de mots de faiseur, de charlatan de pure race, pour épater, dans le sillage de Kundera, les lecteurs du Dimanche.

On ne se refait pas, même dans l’érudition.

Lorsque je l’ai appelé, après la lecture de ces mots pompeux, il y a très longtemps, pour le traiter gentiment d’escroc, il m’a simplement répondu :

– je préfère faire le pitre plutôt que de m’assoupir, comme toi, dans un spinozisme inutile, primaire et résigné.

J’avoue avoir été un peu vexé, mais nous nous sommes rencontrés très souvent. Cependant, j’avais exigé l’exclusion radicale de toute discussion théorique entre nous, peut-être par crainte de ne pas suivre, sauf celles, futiles, sur la cuisine, et l’art contemporain qu’il vomissait.

Pas un seul mot de philosophie, de politique et encore moins de religion. Le pari a été tenu pendant de longues années.

Cinq, le tout et le relatif

 

Non, il ne s’agit pas (je crois l’avoir déjà fait ici) de raconter l’histoire du « 5 » en Afrique du Nord, synonyme de bon ou de mauvais oeil…

« Cinq noms propres et juifs », c’est l’objet du mail que je viens de recevoir. S’agissant d’un ami, j’ai accepté l’envoi que je reproduis ici :

« Moïse, qui enseigne que la Loi est tout

`Jésus, qui enseigne que l’amour est tout

Marx, qui enseigne que l’argent est tout

Freud, qui enseigne que le sexe est tout

Einstein, qui enseigne… que tout est relatif. »

Assez risible. C’est le week-end

le chêne et le tilleul

Discussion mythologique. Dans notre salle à manger, sur le mur de gauche, une toile, assez ancienne, dont nous ne connaissons pas l’auteur.

Elle représente Philémon et Beaucis. Curieusement, rares sont ceux qui connaissent l’histoire. Juste quelques souvenirs. Et, certainement, si je n’avais pas possédé ce tableau, j’aurais été comme beaucoup, dans les limbes de la mémoire écolière. Mais, à l’évidence, je ne peux être muet lorsque mes invités, devant notre tableau, posent la question…

Je connais dons, assez bien, l’histoire et la raconte toujours, je l’assure assez simplement, sans enjoliver.

Mais, il y a quelques jours, une lettrée, assez imbue de ses connaissances et désirant les donner à entendre et en découdre avec moi, je ne sais pourquoi, m’a repris lorsque, comme à mon habitude, et en réponse à une question d’un invité, j’ai très rapidement raconté l’histoire.

Je l’écris ici, et profite , pour ceux qui voudraient toucher légèrement les débuts de la vraie littérature, de se procurer Les Métamorphoses d’Ovide, là où nous est contée la belle histoire de Philémon et Beaucis.

Donc, deux dieux ( Zeus et Hermès chez les grecs, Jupiter et Mercure chez les romains), se déguisent en simples mortels et, comme l’écrit Ovide  « frappent à mille portes, demandant partout l’hospitalité ; et partout l’hospitalité leur est refusée. Une seule maison leur offre un asile ; c’était une cabane, humble assemblage de chaume et de roseaux. Là, Philémon et la pieuse Baucis, unis par un chaste hymen, ont vu s’écouler leurs plus beaux jours ; là, ils ont vieilli ensemble, supportant la pauvreté, et par leurs tendres soins, la rendant plus douce et plus légère1. »

Le vieux couple accueille chaleureusement les deux voyageurs et leur offre même leurs dernières victuailles, (des oies).

Les dieux sont comblés et veulent les récompenser. Ils leur intiment l’ordre de se rendre sur une montagne de laquelle, seuls survivants d’un déluge provoqué par Zeus, ils voient périr, sous leurs yeux, les habitants inhospitaliers de la vallée.

Puis, les dieux transforment leur cabane en temple. Philémon et Baucis leur demande une ultime faveur : être les gardiens du temple et ne jamais être séparés, y compris dans leur mort.

Souhait exaucé: ils vivent ainsi dans le temple jusqu’à leur ultime vieillesse et, à leur mort, ils sont changés en arbres qui mêlent leur feuillage, Philémon en chêne et Baucis en tilleul. 

L’histoire est belle, comme leur amour.

Les gorges sont sincèrement serrées lorsqu’on la raconte. C’est notre désir d’adulte, en marche.

Mais je reviens à l’intruse lettrée. Je finissais de raconter en ponctuant sur l’entrelacement des feuillages dans leur transformation en arbres, en précisant, juste pour l’amusement, que décidément, les arbres avaient partie liés avec l’histoire des hommes, tant il est vrai que pullulent actuellement d’innombrables articles, bouquins, essais sur la preuve de la communication des arbres entres eux. Ils se parlent, s’avertissent réciproquement des dangers. Bref, de vrais grands hommes verts vénérés par les grands et petits écologistes. 

Mais, il ne faut jamais rire avec ceux qui ne comprennent pas la vitalité de cet écart de soi.

Car, en effet, voilà la jeune dame (assez jolie au demeurant, malgré son désir agressif à mon endroit) partir dans un discours sur l’inutilité de l’humour lorsque la chose est sérieuse, ici la pérennité de la nature et l’amour des arbres qui sont, a-t-elle dit, nos « dieux plantés »; que par ailleurs, je m’étais trompé, que Beaucis avait été transformée en pommier (ce qui, selon elle n’était pas étranger à Eve et la genèse de notre Bible).

Google étant à portée de smartphone, j’ai pu démontrer que je m’étais pas trompé. En ajoutant, très calmement (c’était mon invitée) que j’aimais les arbres, dont j’avais fait dans ma maison de vrais amis, et que j’aimais aussi tenter de rire ou, du moins, de sourire…

A partir de cet instant, elle s’est approchée de moi, ne m’a plus quitté des yeux pendant toute la soirée et m’a même envoyé, dans la nuit, un message assez très gentil. Pour se faire pardonner.

Je lui ai pardonné sa mauvaise humeur qui a failli gâcher notre soirée. On ne peut pas toujours être de bonne humeur, ça serait lassant. Et, tous connaissent ma faiblesse : je pardonne toujours.

Je lui pardonne d’autant plus qu’elle m’a donné l’occasion d’écrire ici la merveilleuse histoire. Ce qui aura un bel effet lors de mon prochain diner, où j’aurais invité des personnes jamais venus et qui, s’ils lisent mes billets, pourront, immédiatement me demander où se trouve donc mon tableau. Ce qui nous mettra, tous, de bonne humeur.

Le tableau sur mon mur, je le reproduis ci-dessous.

Celui, en tête du billet est d’un peintre allemand (1600), Adam Elsheimer (très cher). Le mien est nettement plus beau. Jugez :

Marcel Cohen

J’ai déjà eu l’occasion, dans mes billets, de dire mon admiration pour Marcel Cohen, l’homme des « faits », l’écrivain des « détails ».

Un jour qui ne ressemblait à aucun autre, j’ai même pu écrire que quand je lisais Marcel Cohen, j’étais furieux de jalousie tant j’aurais voulu écrire exactement comme lui. Évidemment, comme toujours dans de tels jours rares qui ne ressemblent pas au précédent ni au suivant, j’exagère, j’exagère. Ce qui n’est pas le cas de Marcel Cohen, conteur du détail, du fait brut sans exacerbation.

Le époques dans lesquelles je ne me replonge pas dans quelques pages de cet auteur sont rares. Comme un besoin peut-être de larguer le trop, le gras, l’inutile, le cri ou l’enflure des sens sans laquelle pourtant l’ennui s’insinuerait tristement et diaboliquement dans nos veines bleues.

J’ai donc relu des extraits de « Détails » et de « faits », sa trilogie éditée dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard.

Puis, cherchant en ligne d’éventuelles actualités de l’auteur, je suis tombé sur un papier le présentant, assez sobrement écrit.

Je le livre ci-dessous. Il s’agit d’une critique ancienne de ses « faits »

Et si vous le lisez jusqu’à sa fin, un petit cadeau : un extrait (court) de ses « faits »

Vite, lisez Cohen. Il n’y a pas qu’Albert.

« Marcel Cohen est l’auteur d’une trilogie aux éditions Gallimard : Faits, Faits II, Faits III. Mais en vérité tous ses livres se rangent sous ce genre des « faits », que ce soit Sur la scène intérieure (collection L’un et l’autre, 2013) ou aujourd’hui Détails, qui sont en effet tous les deux sous-titrés « Faits », comme on indiquerait « roman », « essai », « poésie », « biographie ». Marcel Cohen a inventé pour son compte ce genre littéraire des « faits », qui sont comme des « dépôts de savoir… » si l’on en croit ce qu’il en dit lui-même dans l’avertissement qui figure au tout début de Sur la scène intérieure où il cite ouvertement le dernier livre du poète Denis Roche, Dépôts de savoir & de technique, que celui-ci avait publié en 1980 dans sa propre collection Fiction & Cie des éditions du Seuil, et dont le titre résume tout à la fois le caractère volontaire et incertain de la propre entreprise de Marcel Cohen, qui est autant une entreprise de remémoration que d’oubli – de silence, de lacunes et d’oubli.

Dans Faits III, il citait par exemple un autre poète qui disait quant à lui que « les faits sont impénétrables ». Marcel Cohen raconte ici ce qui est arrivé à Joë Bousquet, le 27 mai 1918, quand le lieutenant qu’il était alors est monté au front avec le 156e corps d’attaque, mais en commettant le geste insensé de chausser ses bottes en cuir rouge (quand ses hommes, au contraire, prenaient soin de troquer leurs meilleures chaussures de marche contre les souliers plus modestes qu’ils portaient au repos). Le 156e corps d’attaque était à peine sorti des tranchées que Joë Bousquet était touché en pleine poitrine par une balle qui lui sectionnait la moelle épinière entre la quatrième et cinquième vertèbre. Joë Bousquet passera le restant de sa vie dans son lit, à Carcassonne, les membres inférieurs paralysés, et persuadé que le tireur allemand convoitait ses bottes en cuir rouge… Il racontera que ses bottes rouges avaient décidé de son sort : « J’ai été un assez solide officier, mais je ne dois cette grâce qu’à l’incompréhensible soin que j’avais à me bien chausser », dira-t-il.

« Le monde est tout ce qui arrive », écrivait au même moment, sur des carnets de campagne pendant cette Première Guerre mondiale, le philosophe Ludwig Wittgenstein, en précisant que « le monde est l’ensemble des faits, non des choses ». Marcel Cohen ne parle pas vraiment du célèbre tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein, et, qui plus est, il est surtout marqué par la Seconde Guerre mondiale durant laquelle – à Auschwitz – son père, sa mère, sa sœur, ses grands-parents paternels, deux oncles et une grand-tante ont disparu. Les faits de ses livres laissent entendre que l’absence et le vide peuvent être exprimés. « Des faits et non les motifs de mes carences », dit-il aussi en citant la poétesse Alejandra Pizarnik. Marcel Cohen lui-même écrit des textes qui s’apparentent à de la poésie. Mais il est surtout l’écrivain qui n’a pas l’ambition d’imposer quoi que ce soit à ses lecteurs ; il est même comme ces artistes que sont Jochen Gerz et Emmanuel Saulnier, qui dressent des monuments invisibles pour montrer que si les cimetières juifs ont disparu de l’Allemagne, si le village de Vassieux-en-Vercors a été rasé par la 157e division de la Wehrmacht, « un monument disparu dont on parle a plus de réalité qu’un monument existant qu’on ne regarde plus »…

Dans Le Grand Paon-de-Nuit, qu’il avait publié en 2014, Marcel Cohen parlait d’un entomologiste convaincu que ce grand paon-de-nuit, vieux de trente millions d’années, « survivra presque seul au dernier papillon diurne ». Dans ce livre, il décrivait un personnage (ce quelqu’un que l’on retrouve dans tous ses textes) dépossédé de sa propre biographie, dont la vie ressemble « à son effort de nageur immobile luttant, par d’imperceptibles mouvements, pour empêcher son corps de recouvrir son ombre ». L’œuvre de Marcel Cohen, traduite en huit langues, est celle d’un grand observateur se livrant à l’expérience directe de l’entour de l’homme, « sans que cet homme puisse se prévaloir d’une psychologie, d’une métaphysique ou d’une psychanalyse ».

Roland Barthes employait ces mots pour parler du Nouveau Roman selon Robbe-Grillet, pour dire que ce roman n’est plus d’ordre chtonien, infernal, mais terrestre : il enseigne à regarder le monde avec les yeux d’un homme qui marche dans la ville, sans d’autre horizon que le spectacle, sans d’autre pouvoir que celui-là même de ses yeux (disait-il) ; et c’est un fait que Marcel Cohen lui-même se promène beaucoup dans la ville, à pied, en métro où il s’interroge par exemple sur l’agilité avec laquelle les femmes agrafent leur soutien-gorge… C’est un sujet en effet très sérieux, qui n’a rien de grivois sous la plume de Marcel Cohen ; tout comme il est intéressant de regarder s’engouffrer dans le métro des jeunes cadres engoncés dans le même costume noir si serré qu’ils peuvent à peine bouger… Oui, c’est le genre de détail qui raconte bien toute une époque, et qui va à l’essentiel. Marcel Cohen est précisément l’écrivain qui a cette capacité d’aller à l’essentiel, livre après livre, en toute objectivité.

Didier Pinaud

Détails, de Marcel Cohen
Gallimard, 208 pages, 18,50 euros
Ce contenu a été publié dans Lettres par les lettres francaises, et marqué avec Détails, Faits, Gallimard, Marcel Cohen.

UN EXTRAIT

« Aussi loin qu’il se souvienne, c’est à lui et à personne d’autre que les clés des chambres d’hôtel refusent d’ouvrir sa porte, que les couvercles des bocaux de petits pois résistent anormalement, que les lacets de ses chaussures restent entre les mains quand il est en retard pour se rendre à son travail,que les mines des crayons se brisent au moment de noter un numéro de téléphone important.
De même, il sent bien que ce sont des détails infimes qui, depuis toujours, l’empêchent de plonger à la piscine ou d’être plus assuré avec les femmes. Une question d’intonation de voix peut-être, de gaucherie dans la façon de leur adresser la parole ou de choisir le moment opportun, bien qu’il ne se souvienne d’aucune rebuffade particulière.
S’agissant des plongeons, il a depuis longtemps compris qu’il suffirait d’incliner un peu plus le buste au bord du bassin, modifiant ainsi l’angle d’attaque au moment d’entrer dans l’eau. Mais il n’a jamais oublié pour autant la classe se tordant de rire, à l’école communale, lorsque le professeur de natation lui avait demandé de recommencer un plongeon qu’il venait de rater lamentablement. C’est assez pour qu’il n’ait pas la moindre envie de s’y exercer à nouveau. Combien d’années se sont écoulées depuis ?
Pour le reste, il ne s’est jamais vu ni beau ni laid, il ne s’est jamais senti ni plus bête ni plus intelligent qu’un autre, si bien qu’il a toujours eu l’impression qu’il s’en fallait d’un cheveu qu’il ne finisse par se rejoindre, comme il suffit de quelques centimètres pour se trouver à l’aplomb exact d’un réverbère et rattraper ainsi notre ombre sur le trottoir. »

UN AUTRE

Une femme se souvient comment, jeune fille, on ne manquait pas une occasion de lui rappeler l’étrange comportement de sa grand-mère pendant la Première Guerre mondiale.
À la ferme, lorsqu’elle recevait des nouvelles de son mari, et contrairement à toutes les femmes de soldats, la jeune épouse — elle était mariée depuis deux ans à peine — commençait par poser le courrier sur la grande table de la cuisine. Elle s’asseyait alors sur la première chaise, dans la rangée de six — destinées aux journaliers et alignées contre le mur —, avant de sortir son chapelet de sa poche de tablier. Elle le passait autour de son poignet et priait sans quitter la lettre des yeux. On n’entendait plus que les mouches, le tic-tac de la petite horloge noire au-dessus des chaises et un chuintement de lèvres.
Quand la femme se dirigeait vers la table, c’était sans hâte et avec un soupir : pour elle, l’important n’était pas du tout ce que dirait la lettre, moins encore la carte postale reconnaissable aux petits drapeaux tricolores de la Poste aux armées. Elle savait que la carte avait été rédigée à la hâte dans les tranchées. Et il se passait plusieurs semaines, parfois beaucoup plus, entre la collecte du courrier par le vaguemestre et la remise au destinataire. Quelle qu’en soit la teneur, le courrier ne prouvait donc rien. Tout au plus s’agissait-il de fantômes dont l’unique vocation semblait être de semer le trouble dans les esprits.

À cet égard, les longues lettres étaient de beaucoup les plus fallacieuses : n’étaient-elles pas toujours rédigées à l’arrière, quand le régiment était au repos ? Le pire était donc à venir et c’est la confiance sans mesure des soldats qui faisait le plus mal. Croyaient-ils vraiment à ce qu’ils affirmaient avec tant d’assurance ? Quand ils envoyaient des photos, on les voyait qui riaient avec leurs camarades, la pipe aux lèvres, levant en chœur leur quart d’aluminium, le petit chien servant de mascotte à la compagnie allongé à leurs pieds. À la santé de qui trinquaient-ils ainsi ? Dans un coin de la photo, il était rare qu’on n’aperçût pas le linge qui séchait sur une corde et, pendu à son trépied, le chaudron d’eau chaude destiné à laver les gamelles. À l’arrière, les femmes de soldats paraissaient à tous égards beaucoup plus avisées.
En deux ans, la jeune femme, en tout cas, avait entendu trop de voisines se réjouir de ce qu’un père, un mari ou un fils était en bonne santé au moment même où les gendarmes, parfois le maire, posaient leur bicyclette dans la cour de la ferme pour annoncer sa mort. Le facteur lui-même se disait honteux de devoir remettre tout un paquet de lettres à une famille en deuil depuis des mois. Dans ses prières, comment être certain que la jeune femme n’implorait pas le ciel d’accorder à son mari la grâce d’une blessure, voire une amputation pure et simple, plutôt que d’apprendre une fois encore qu’il était en excellente santé et, comme tous ses camarades, qu’il avait un excellent moral ? Dans ses lettres, elle cachait à peine sa jalousie lorsqu’elle apprenait qu’un ami de son mari avait été évacué et qu’il était soigné dans un hôpital de l’arrière. Sans doute lui faudrait-il beaucoup de repos, expliquait-elle, mais du moins avait-il la chance d’être « intact », selon sa propre expression.
Les choses arrivèrent exactement comme la jeune femme le redoutait. En août 1916, le maire venait de lui remettre une convocation l’invitant à se présenter sans tarder à l’état-major du régiment, à Verdun, afin de reconnaître le corps de son mari, quand elle reçut une carte postale. Ce ne fut pas la dernière et, dans celle-ci comme dans les suivantes, elle ne fut pas étonnée d’apprendre que le moral était « au beau fixe ».
La jeune femme revint au village avec, dans le fourgon du train, un cercueil en bois blanc et un corps dont seule la couleur des cheveux rappelait son mari. Des années durant, elle expliqua que c’est pour ne pas importuner inutilement le médecin major qu’elle avait accepté de reconnaître ce corps plutôt qu’un autre..

Le Monde devient fou

Le déficit commercial du journal « Le Monde » fabrique, au fil des jours qui lui sont comptés, faute de lecteurs, sa propre folie qui devient dangereuse.

Il est vrai que malgré les énormes subventions qu’il reçoit, in fine payées par les contribuables français, il ne peut redresser ses comptes tant ses lecteurs, constatant l’inanité de sa ligne (rouge délabrée) et la plume nauséabonde de ses journalistes, l’ont abandonné.

Alors, ce journal tente de vendre ses exemplaires toujours en rade par des Unes qui imitent les journaux d’extrême-droite d’avant-guerre, en courant après Mediapart ou Rivarol.

La Une de ce jour est assez significative de ce mauvais tournant brun du Monde. Elle nous laisse pantois.

Je cite :

« COMMENT DES MILLIARDAIRES AMÉRICAINS TENTENT DE DÉSTABILISER L’EUROPE

« Des grandes fortunes liées à l’extrême droite et à Donald Trump investissent massivement dans des campagnes de dénigrement au sein de l’UE
Comme Robert Mercer ou Robert Shillman, ces magnats salarient les auteurs d’infox qui dénoncent Bruxelles, l’islamisme et l’immigration
Ils soutiennent des entreprises comme Rebel Media ou Harris Media, qui déversent leurs thèses conspirationnistes par le biais de multiples sites.
Déjà actifs lors de la présidentielle, ces groupes d’influence ont profité de la crise des « gilets jaunes » pour se renforcer en France« .

On se croit chez Drumont mâtiné de Céline. C’est du Monde à la Minute.

On lit et on espère que « la juiverie mondiale », que les complotistes patentés dénoncent ne va pas se nicher dans l’article.

On espère mal. Ezra et Rebeka (avec un h) sont bien là.

Les noms :

Robert Mercer et sa fille Rebekah (…)

Ezra Levant,

Robert Shillman

On se demande vraiment à quoi joue Le Monde et s’il ne s’agit pas d’un article destiné à la frange antisémite des gilets jaunes.

L’article, on en est certain, va faire déferler de nouvelles haines s’autorisant leurs saillies, confortées par la « documentation » d’un journal sérieux qui n’est pas entre les mains d’ islamistes…

Et quand on lit, on constate qu’il ne s’agit que de broutilles et d’opinions publiques peut-être mauvaises ou sales mais tellement dérisoires qu’on s’interroge sur la santé mentale du rédac-chef du Monde qui confond une doxa d’extrême droite classique et publique sur Facebook au demeurant noyée au demeurant sous celle, dominante que Le Monde lance à boulets rouges dans la figure citoyenne, avec une conspiration de milliardaires américains, presque des « sages de Sion »…

Oui, Le Monde devient complotiste, idiot, dangereux. Le Monde devient fou.

Je colle in extenso l’article pour faire frotter les yeux du lecteur.

Doit-on désormais avoir honte de la Presse française ?

Un petit groupe de milliardaires contribue à la diffusion au sein de l’Union européenne d’idées défendues par les partis d’extrême droite. Certains d’entre eux, comme Robert Mercer, ont financé l’ascension de Donald Trump

ENQUÊTE

Il n’y a pas que les Etats qui mènent des opérations de désinformation. Depuis plusieurs années, un petit groupe de milliardaires américains, qui financent dans leur pays l’aile droite du Parti républicain, ont aussi soutenu des campagnes de diffusion de fausses informations dans plusieurs pays de l’Union européenne.

Contrairement aux agents de l’Internet Research Agency – l’organisation russe de propagande en ligne –, ces hommes d’affaires ne disposent pas d’équipes nombreuses, ni d’armées de faux comptes sur Twitter ou Facebook. Mais leur argent leur permet de financer de petits groupes d’activistes et des entreprises de communication politique spécialisées, dont l’action est ensuite démultipliée en ligne par l’achat de publicités sur les réseaux sociaux pour diffuser leur message.

Au cœur du dispositif se trouve notamment Robert Mercer, le codirigeant du puissant fonds d’investissement Renaissance Technologies, et sa fille Rebekah, qui ont financé le lancement de Breitbart News, le site conspirationniste fer de lance de l’alt right (« droite alternative », mouvance d’extrême droite) et de la campagne de Donald Trump. Steve Bannon, l’ancien conseiller du président, en était le rédacteur en chef. « Ce sont les Mercer qui ont posé les bases de la révolution Trump, expliquait M. Bannon en 2018 dans un entretien au Washington Post. Si vous regardez qui sont les donateurs politiques de ces quatre dernières années, ce sont eux qui ont eu le plus grand impact. »

Mais la générosité des Mercer ne s’arrête pas aux frontières des Etats-Unis. Ils financent également l’institut Gatestone, un think tank néoconservateur orienté vers l’Europe, qui publie des articles dans de nombreuses langues, dont le français. Mais aussi le média canadien The Rebel, qui s’intéresse beaucoup à l’actualité du Vieux Continent.

Vidéos des « gilets jaunes »

En 2017, l’un de ses salariés, Jack Posobiec, avait très largement contribué à la diffusion des « MacronLeaks », ces e-mails volés à plusieurs membres de l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron publiés en ligne deux jours avant le deuxième tour de l’élection présidentielle française. Jack Posobiec avait été l’un des premiers à évoquer la publication des documents, et permis leur diffusion très rapide dans les sphères de la droite américaine.

La longue traîne des activités de Rebel Media Group, l’éditeur de The Rebel, s’étend sur plusieurs pays. En France, récemment, le site a envoyé son correspondant à Londres, Jack Buckby, et l’une de ses collaboratrices, Martina Markota, pour filmer des vidéos sensationnalistes des manifestations des « gilets jaunes ». Martina Markota, qui est Américano-Croate, mène aussi d’autres projets en Europe pour Rebel Media, comme ces vidéos consacrées à la « résistance culturelle » en Pologne ou sur les « mensonges des médias sur la patriotique Croatie ».

La ligne du site et de ses différentes filiales est proche de celle de Breitbart News : ses articles dénoncent pêle-mêle l’immigration, l’islamisme, les gauches américaines, canadiennes, européennes… Le site dépeint une Europe au bord de l’effondrement, notamment à cause de l’immigration, et a fait campagne pour le Brexit.

Sollicité par Le Monde, Ezra Levant, le fondateur de Rebel Media, n’a pas répondu à nos questions. Dans un courriel, il a estimé que « Le Monde qui fait un article sur l’ingérence étrangère, c’est comme si Harvey Weinstein dirigeait une enquête sur le harcèlement sexuel ». Il a par ailleurs demandé s’il devait transmettre ses réponses « à votre agent traitant à l’ambassade de Russie » – référence à une supposée instrumentalisation du Monde par le KGB pendant la guerre froide.

« Haine et désinformation »

Rebel Media bénéficie d’un autre soutien financier de poids. Le milliardaire Robert Shillman, qui a fait fortune dans les machines-outils avec sa société Cognex, a contribué à payer les salaires de journalistes du site. M. Shillman finance de très nombreux projets anti-islam, dont le centre Horowitz, décrit par l’organisation de lutte contre la haine SPLA comme la source « d’un réseau de projets donnant aux voix antimusulmanes et aux idéologies les plus radicales une plate-forme pour diffuser la haine et la désinformation ».

Si l’investissement détaillé de M. Shillman dans Rebel Media n’est pas connu, en revanche, il est public que le milliardaire a financé les salaires de plusieurs « Shillman Fellows », qui travaillent ou ont travaillé pour Rebel Media. Par ses différentes fondations et des attributions de bourses (« fellowships »), M. Shillman a ainsi financé plusieurs groupes et militants d’extrême droite en Europe. Aux Pays-Bas, il est un important soutien du chef de file d’extrême droite Geert Wilders, qui reçoit depuis des années des aides par le biais de la fondation Horowitz. L’extrême droite américaine, qui admire M. Wilders et voit dans les Pays-Bas un terrain de lutte privilégié, y finance divers canaux de propagande politique.

L’institut Gatestone, par exemple, qui a financé la production de vidéos dans le pays par Rebel Media, et notamment Gangster Islam,un petit film anti-immigration du journaliste Timon Dias, « fellow » rémunéré de l’institut. M. Dias a depuis lancé un projet de site anglophone d’actualité « branchée » et très à droite, The Old Continent, et travaille en parallèle pour Geenstijl (« aucun style », en néerlandais), un blog « politiquement incorrect » régulièrement accusé de sexisme et de racisme.

Mais le rôle de Rebel Media et de ses généreux donateurs est encore plus surprenant dans les pays anglophones d’Europe. Fin 2018, The Times révélait que quatre militants de l’extrême droite britannique avaient bénéficié d’une bourse financée par Robert Shillman, et avaient été salariés par Rebel Media avec un financement du milliardaire américain. Ce petit groupe était dirigé par Tommy Robinson, fondateur du groupuscule d’extrême droite English Defense League et proche du parti UKIP et de son ex-chef Nigel Farage.

Publicité anti-IVG

Le groupe écrivait des articles et des vidéos anti-immigration et pro-Brexit. Le projet a tourné court en mai 2018, quand M. Robinson a été arrêté et condamné à treize mois de prison pour un reportage provocateur et islamophobe.

Après son arrestation, Tommy Robinson a été l’objet d’articles prenant sa défense dans l’ensemble des médias financés par Robert Shillman ; le think tank Middle East Forum, qui compte parmi ses principaux contributeurs les frères Charles et David Koch, des milliardaires américains ultraconservateurs, a financé ses frais de justice, comme il l’avait fait en 2009 pour ceux de Geert Wilders.

Le 26 février, Facebook a annoncé avoir supprimé les comptes de M. Robinson sur Facebook et sur Instagram, en raison de « violations répétées de nos règles, de la publication de contenus déshumanisants et d’appels à la violence contre les musulmans ». La mesure est exceptionnelle pour une figure politique connue ; son compte Facebook comptait plus d’un million d’abonnés ; il ne conserve que sa chaîne YouTube.

Un autre compte Facebook a été brièvement inaccessible ce 26 février, géré par un homme qui apparaissait souvent dans les vidéos de M. Robinson et faisait partie du petit groupe financé par M. Shillman : Caolan Robertson. Cet ancien salarié de Rebel Media, qui a depuis claqué la porte avec fracas en accusant son ex-employeur de malversations financières, est un jeune militant de l’alt-right, coutumier des coups d’éclat en ligne. En avril 2018, alors que l’Irlande s’apprête à voter pour le référendum sur le droit à l’avortement, sa silhouette apparaît subitement dans les fils Facebook de milliers d’internautes. Dans une vidéo publicitaire, on voit le jeune homme interpeller des femmes qui manifestent en faveur du droit à l’IVG ; le montage est conçu pour leur donner l’air ridicule.

En quelques semaines, la vidéo a été vue plus d’un million de fois – dans un pays de 4 millions d’habitants. Qui a financé cette publicité ? M. Robertson a affirmé qu’elle avait été payée par « une entreprise américaine ». Quelques semaines avant le vote, face au tollé suscité en Irlande par les nombreuses campagnes financées par des groupes étrangers et notamment américains, Facebook avait annoncé bloquer toutes les « publicités étrangères » et promis de publier les données liées à ces publicités. Près d’un an plus tard, les données sont toujours en cours de compilation, explique Facebook au Monde, mais devraient être mises en ligne « dans les prochaines semaines ». La vidéo où apparaît Caolan Robertston, elle, est toujours en ligne.

Aimez-vous Ren Hang ?

Actuellement, tous parlent de l’Expo de Ren Hang, photographe chinois, assez connu qui vient de disparaitre. Maison européenne de la photographie, à Paris.

Je colle quelques unes de ses oeuvres.

Aimez-vous ? 

Je ne commente pas.

Le nouveau Directeur de la Maison européenne de la photographie, à Paris le présente dans l’Express, dans ces termes:

« Il y a deux aspects fondamentaux dans l’oeuvre de Ren Hang : son extraordinaire talent pour la performance et la poésie qu’il insuffle dans le quotidien. Il vivait à Pékin dans un petit appartement ; c’est là, dans cet intérieur confiné, qu’il a photographié ses amis et modèles sur les toits des gratte-ciel, ou en extérieur nuit… Des images clandestines prises en vitesse pour ne pas se faire attraper par la police. Ces jeux interdits ont créé un langage visuel sur la liberté de la jeunesse, ses espérances, le sexe, la vie dans les mégalopoles. Les jeunes Chinois sont souvent considérés comme un bloc homogène, discipliné, travailleur, asexué, et, là, on assiste à une pure désobéissance et à une jouissance des corps. Dans un pays au régime autoritaire, on est plus vrai quand on joue !  

« Je ne programme rien. Mes idées surviennent quand je shoote? », disait Ren Hang. Son oeuvre est instinctive, immédiate, réalisée avec des moyens dérisoires, c’est fascinant. Malgré la dépression dont il souffrait, son travail n’était pas autocentré. Au contraire, il essayait de donner quelque chose à ses contemporains, à la jeunesse, à ses proches. Ces images ne sont pas tristes ou désenchantées, elles sont extrêmement intelligentes, créatives, subtiles et d’une grande énergie, ce qui en fait l’un des photographes préférés des jeunes générations et artistes du monde entier. Pour moi, c’était vraiment un génie. » 

Je ne commente toujours pas…

REN HANG, LOVE. Jusqu’au 26 mai. 

léthé

La soirée s’annonçait bien, tous souriaient, allez savoir pourquoi. De fait la soirée se déroulait bien. L’un des invités proposa un jeu. Il s’agissait, pour chacun, de raconter sa « vie antérieure ». C’était,avait-il dit, une manière de raconter son humeur. Soit une vie atroce dont on s’était libéré par une vie présente extraordinaire. Soit une vie de rêve comparée à celle que le narrateur subit.

Evidemment, nul n’a osé raconté une vie antérieure merveilleuse qui s’opposerait à celle, atroce, que l’on vivait en ce moment précis de la narration. L’orgueil humain ne supporte pas que l’on puisse considérer que le malheur est présent. Il est enfoui, dépassé, enterré. A défaut, on nous plaint et personne, sauf celui qui ne parle pas, celui peut-être un peu déprimé, n’aime être plaint. Le bonheur est obligatoire et il faut le dire et le montrer. La tristesse est faible et les romantiques auraient été s’ils avaient vécu notre temps, vilipendés tant l’injonction à la joie et la chasse contre le spleen est l’un des principes qui fait encore vendre les magazines à papier glacé.

Vient mon tour. Je dis que je n’ai pas trouvé le contre-poison de Léthé et passe la parole au suivant. A vrai dire, le jeu m’énervait. Et j’étais certain que par ce mot, une discussion sur sa signification allait s’enclencher et faire donc remiser dans ses buts, le satané jeu idiot.

De fait, c’est ce qui se produisit.

J’ai donc du préciser que dans la mythologie grecque, les Enfers avaient un rôle essentiel. Et après un grand nombre de siècles passés aux Enfers, les âmes des justes et celles des méchants qui avaient expié leurs fautes réclamaient aux dieux un retour sur terre, en habitant un corps.

Cependant, si l’on accédait à cette demande, une condition devait être remplie : on devait perdre le souvenir de sa vie antérieure.

Pour ce faire, on buvait les eaux du Léthé, fleuve de l’Oubli, l‘un des cinq fleuves de l’Enfer. Ce qui permettait d’effacer de la mémoire toute trace du passé. Pas complètement, on n’en gardait que de vagues réminiscences (notre impression de « déjà-vécu »).

Donc, comme dans le bouddhisme, une nouvelle incarnation et l’oubli grace à ces eaux de tout d’avant.

Le Léthé coulait avec lenteur et silence : c’était, disent les poètes, « le fleuve d’huile dont le cours paisible ne faisait entendre aucun murmure ». Ce fleuve est quelquefois représenté sous la figure d’un vieillard qui d’une main tient une urne, et de l’autre la coupe de l’Oubli.

J’ai donc raconté tout ça, ce qui a eu l’effet escompté : un abandon du jeu et une discussion joyeuse sur les représentations dans les tableaux des musées de la mythologie grecque.

A cet égard, la discussion est aussi venue sur la peinture italienne que j’ai pu comparer à la peinture espagnole, pour, encore louer Ribera, Velasquez, El Greco et Goya. On ne se refait pas.

PS1. La gravure en tête du billet est de Gustave Doré (évidemment) et représente Dante devant le fleuve Léthé, buvant avidement ses eaux.

PS2. Un lecteur (une lectrice ?) assidu (e) et anonyme de mes petits billets, immédiatement après la lecture de celui-ci, m’a envoyé un poème de Charles Baudelaire, extrait des Fleurs du Mal. Je le colle.

Pour engloutir mes sanglots apaisés
Rien ne me vaut l’abîme de ta couche ;
L’oubli puissant habite sur ta bouche,
Et le Léthé coule dans tes baisers.

la méchanceté

La question que je pose ici est d’une simplicité presque désolante, désarmante.

Peut-on être intelligent, cultivé et être méchant ? Peut-on avoir lu toute la philosophie du monde et sombrer dans la méchanceté ?

Non, il ne s’agit pas de s’intéresser à la différence entre l’oeuvre magistrale et l’auteur minable, biographiquement s’entend, le roman de Céline et le salaud de Céline.

Non, non, c’est sur tout autre chose que je m’arrête, en l’affirmant : entre eux, même les grands sont des petits hargneux.

J’ai eu du mal à écrire et publier ce billet, tant il est vrai que s’agissant de Clément Rosset (on sait que je travaille sur une longue étude sur son concept de réel), je peux craindre l’éloignement par le lecteur de l’approche de ce philosophe que j’aime beaucoup, même si quelquefois il m’énerve beaucoup.

Attention, attention, il ne s’agit pas de dire encore, idiotement me semble-t-il, que la philosophie est génératrice de sagesse et fabricante de morale. Je laisse cette réflexion à ceux qui confondent la sagesse socratique ou grecque avec la philosophie, en mêlant l’avènement de la philosophie occidentale (en Grèce) avec la philosophie tout court. La philosophie n’est pas une morale grecque, même si elle peut puiser dans l’armature de ce qui la constitue.

Rien donc que de plus faux que cette posture intellectuelle de la philosophie comme sagesse. La philosophie est une tentative, évidemment vaine (mais la tentative est bonne), d’embrasser le réel, de le « dévoiler ». Par le concept et l’idée. Et non pas d’être un « sage » stoïque, sceptique ou épicurien.

Justement ce que condamne Clément Rosset (c’est ici qu’il peut énerver beaucoup dans sa leçon lorsqu’il dit « Ajoutons, dit le philosophe, de la valeur aux choses : nous les rendrons ainsi signifiantes. Toute réalité est ainsi susceptible de s’enrichir d’une valeur ajoutée qui, sans rien changer à la chose, la rend néanmoins autre, disponible, capable de s’intégrer aussi bien dans Il me semble qu’avec Derrida les rapports étaient moins cordiaux…….Car si le philosophe peut, en toute justice, s’étonner que les choses soient (qu’il y ait de l’être), il ne devrait en revanche nullement s’étonner que les choses soient justement telles qu’elles sont, y subodorant ainsi on ne sait quelle signification occulte. Signification obscure autant que tautologique : si les choses sont justement ce qu’elles sont, ce n’est pas par hasard, décide une certaine raison philosophique (alors que la véritable raison ordonnerait plutôt de penser : si les choses sont ce qu’elles sont, c’est qu’elles ne peuvent échapper à la nécessité d’être quelconques). Le grand philosophe de la signification imaginaire est Hegel : celui qui pense que tout le réel est rationnel, que rien n’arrive au hasard, que tout ce qui se produit est la marque d’un destin secret qu’il appartient au philosophe de comprendre et de dévoiler ».

Certes, Rosset a raison : le philosophe, à force de vouloir chercher l’invisible, le réel qui ne se voit pas, l’harmonie qui ne se donne à voir et tutti quanti, s’éloigne assurément dudit réel et, mieux de la réalité.

Notons, à cet égard, que s’en tenir à la réalité, c’est aussi ajouter (en diminuant et en proposant), en faisant oeuvre de philosophie. Affirmer que le réel n’est que le réel, c’est aussi donner de quoi penser à la pensée.

Je regrette que Rosset (sur lequel je travaille en ce moment, vous l’aurez à nouveau compris) nous ait quitté, j’aurais pu l’inviter à boire une bière avant des tripes à la mode de Caen que ce cotentinois ne pouvait pas ne pas aimer, et lui expliquer que rien n’est plus complexe que la prétendue simplicité du réel…

Mais revenons donc à l’objet de ce billet (la méchanceté). C’est justement de Rosset et de ses commentaires périphériques dont il s’agit. Je vais citer quelques unes de ses flèches quelquefois dures (notamment celle décochées au pauvre Derrida)
SUR DERRIDA. CLÉMENT ROSSET ‒ Oui, c’est grâce à Althusser que j’ai eu les premiers contacts avec lui, précisément à l’occasion de ces nombreux pots que nous prenions dans les environs de l’École normale, car un petit homme que je prenais pour un « sioux » (terme qui signifie à l’École « balayeurs ») ‒ j’avais pris Derrida pour un sioux et j’ai gardé toujours un peu cette idée ‒ avait l’habitude de se hisser sur ses pieds pour entendre ce qu’on disait et apprendre la philosophie avec Althusser et Rosset. « Mais tu n’as pas reconnu Derrida ? » me disait Althusser. C’est donc grâce à lui que je l’ai connu. Et après mon Discours sur l’écrithure, on ne s’est plus jamais parlé. Derrida serait-il indéridable… ? Jamais je n’ai vu l’ombre d’un sourire sur son visage. Les gens qui ne sourient jamais me font peur.

Pour ceux qui l’auraient oublié, Derrida en voulait à mort à Rosset pour l’avoir ridiculisé avec son « Discours sur l’écrithure » avec un h pour se moquer du Derrida écrivant la différance avec un a qui est le signe d’un concept de la « déconstruction », mot-valise, s’il en est…
SUR DELEUZE. Quand Deleuze voulut me rencontrer, après avoir lu La Philosophie tragique, c’était pour m’inviter à un colloque sur Nietzsche à Royaumont qui devait opposer le clan Deleuze au clan Derrida. Je suis donc allé le rencontrer dans un café où j’ai fait la bêtise de lui dire que je n’étais pas fanatique des « philosophes » des Lumières et qu’en particulier la lecture de Rousseau provoquait en moi des crises d’urticaire. « Mais alors, m’objecta Deleuze, comment expliquez-vous que Nietzsche ne tarisse pas d’éloges sur Rousseau ? » J’ai réfléchi un instant puis répondu : « Je me trompe peut-être, mais je ne me rappelle pas avoir lu chez Nietzsche une seule ligne consacrée à Rousseau. » Deleuze demeure coi, puis réplique enfin : « Ah, je comprends. Vous êtes un jeune homme de droite. » Et pendant la suite de l’entretien il ne cessa de m’affubler de ce nom : « Qu’en pensez-vous, jeune homme de droite ? », « Vous avez lu ce livre, jeune homme de droite ? », « Vous voulez reprendre un café, jeune homme de droite ? » Vous imaginez mon agacement. Heureusement, cette manie cessa peu après. Inutile cependant de vous dire que je ne fus pas invité au colloque de Royaumont.
SUR FOUCAULT J’ai profité de cette occasion pour demander un conseil à Foucault. Je me faisais harceler à cette époque par une fille qui était anesthésiste en chef dans un grand hôpital parisien. Et comme je voulais m’en débarrasser, je raconte à Foucault que depuis six mois cette fille me persécute et qu’elle m’a avoué l’avoir persécuté lui-même les mois d’avant. Je voulais donc m’éclairer de la manière dont lui-même s’en était débarrassé. Alors il me répond : « Les flics, que voulez-vous. » L’hypocrisie et la mauvaise foi avaient ainsi vu le jour.

L’on sait combien, par centaines de pages, Foucault, maitre de l’anti-répression s’en est pris à la Police. Tout était police dans notre société….

Rosset ajoute, mais là on entre dans l’oeuvre et on délaisse la personne, quoique…

On peut lui reprocher une écriture un peu bavarde et délayée : il lui faut souvent trois pages pour écrire ce qu’il aurait pu dire en trois lignes. Quant à sa pensée, elle est très claire aussi : supprimons les asiles et il n’y aura plus de fous, supprimons les médecins et il n’y aura plus de malades, supprimons les prisons et il n’y aura plus de délinquants. Bref, l’institution sociale est la cause de tous les maux, comme le pensaient les philosophes se recommandant du cynisme grec. Cette démagogie simpliste a toujours eu du succès et ne date pas d’hier, puisque la démagogie consiste à alimenter le ressentiment des gens.

Bon j’arrête.

Rosset est un gentil méchant.

flatus vocis

Je continue dans les billets courts, comme des mémos.

A l’occasion d’une longue conversation qui commençait sérieusement à m’ennuyer, le locuteur n’arrêtant pas de sortir, à grands coups de mains sur le front, de sourcils froncés et de lunettes savamment enlevées quelques secondes piur être remises exactement, m’est revenu une expression latine que j’employais souvent dans les discussions houleuses que j’avais à subir dans des bars près de la Sorbonne ou des diners près de l’Etoile.
« FLATUS VOCIS »

J’avais appris la formule, non pas dans mes maigres cours de latin, malheureusement bâclés, mais d’un assistant de la Faculté, aux yeux rieurs qui n’arrêtait pas de nous la sortir. Ce qui avait, au demeurant l’avantage de faire taire les grands causeurs qui faisaient semblant de connaitre l’expression mais dont l’élan discursif était rompu par l’interrogation (un excellent piège pour les esbroufeurs) soit pour, plus moralement, solliciter une traduction immédiate.

L’expression signifie littéralement : « un souffle de voix » (flatus qui veut dire souffle, respiration, haleine et vox, génitif vocis) = voix.

Elle est donc employé pour se moquer et tourner en dérision un propos inutile, superflu, sans importance. Seul le souffle est perceptible, les mots étant sans grand intérêt pour celui qui les entend et qui les écoute à peine. Souvent une abstraction creuse simplement destinée à masquer une ignorance du sujet abordé.

Certains parlent aussi d’un « ébranlement de l’air », donc encore insignifiant.

Belle expression pour faire la guerre aux concepts creux ou aux pseudo-concepts. Spinoza en fait une vie.

Voilà. Rien d’autre. Ne pas hésiter à employer l’expression. Essayez et vous constaterez son effet. Elle fait réfléchir pendant des semaines et les vrais humains se posent la question (comme moi à cet instant même ou je l’écris) de savoir si ce qu’on profère ou clame ,n’est pas un flatus vocis.

Et n’oubliez pas d’ajouter, lorsque vous sortez l’expression, de préciser que c’est la seule locution latine que vous connaissez. Ca amortit la critique anti-faiseur, anti-pédant.

Je suis ravi d’avoir retrouvé cette expression. Ravi. Allez savoir pourquoi.

PS. Je viens, à l’ instant même je l’affirme, de me souvenir de l’expression « du vent du vent », pour signifier le creux de ce qu’on entend. Évidemment que ça vient de là…! On devrait plus souvent s’interroger sur le langage et sa mécanique crissante.

La poussière et l’espace.

Zola fait dire à Claude Lantier, dans « L’œuvre » :

« Quand la terre claquera dans l’espace comme une noix sèche, nos œuvres n’ajouteront pas un atome à sa poussière. »

Pas de quoi nous inciter à écrire.

Mais, peu importe, il restera du vide, ce qui, sauf erreur, est ce qui définit géométriquement l’espace. Et l’on peut préférer la beauté de l’espace désencombré à la saleté de la poussière des restes.

C’était juste un billet sans importance, ceux auxquels l’on tient…

no es nadie, señor, soy yo

Plutôt que d’ajouter un PS à mon billet précédent, et le noyer ainsi sous les mots, je fais un mini-texte de ce que j’avais omis de mentionner dans cette petite démonstration de l’inexistence de l’identité personnelle, d’un moi pré-identitaire qui serait profondément ancré dans chaque personne du monde et qui ne serait pas celui, social, qui se suffit à lui-même et encombre, adroitement, sans lamentations faussement poétiques, le moi tout court (ou tout long, comme l’on voudra).

J’ai en effet omis de citer l’anecdote dans le bouquin Octavio Paz intitulé « Le Labyrinthe de la solitude ». Elle est significative, drôle et embrasse le sujet (le sujet ?)

Une nouvelle servante se présente au domicile de son patron, lequel fait la sieste et ne l’entend pas arriver. Soudain il se réveille et sursaute : « Qui va là ? » Réponse de la servante : « No es nadie, señor, soy yo » – ce n’est personne, monsieur, c’est moi.

Tout est dit ici. Et je ne commente pas.

Loin de moi, contre le mythe de l’identité personnelle

Encore Clément Rosset

CR dont l’on ne peut se défaire, même si son approche du réel, par petites touches non fortement théorisées, peut, souvent, heurter une conviction holiste, globale et structurale si l’on préfère.

Ces « touches » sont autant de piqures de rappel à la réalité. Comme un fleuret qui viendrait, régulièrement, piquer votre buste pour vous dire

– Mais, où vas-tu ? les choses sont nettement plus simples, plus vraies, en réalité « plus réelles ». Il suffit d’appréhender la joie de l’existence, la sentir en ce qu’elle est, sans mots, la prendre entièrement, même si son côté dramatique vous aide dans cette tâche essentielle. Juste « déguster » l’existence, laquelle est bonne sans raison, une existence incompréhensible mais merveilleuse qui, est comme ça, qui accompagne sa joie, une euphorie d’être sans pourquoi.

Rosset est le fou de notre pensée. Comme le fou du Roi, ici d’une reine (la joie) et il s’attache à relativiser la fonction et le sérieux de la chose, en la simplifiant.

Cependant, il ne s’agit que d’une illusion : cette simplification est un leurre tant elle recèle des invariants complexes. Rosset est donc un manipulateur, un faux naif, un menteur de la simplicité.

C’est ce qu’on s’est dit, immédiatement, en posant, presque essoufflé, à force de l’avoir lu sans pause, son bouquin, écrit en 2008, qu’on n’avait pas encore lu, intitulé :

« Loin de moi, étude sur l’identité ». Editions de Minuit.

Il reprend le débat sur l’identité, celle du moi profond qui existerait en soi alors qu’il n’est que le succédané de perceptions autour de soi, au regard du moi « social », débat déjà initié par David Hume dans le fameux questionnement qu’on colle ci-dessous :

« Pour ma part, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi, je bute toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment, sans une perception et je ne peux rien observer que la perception. Quand mes perceptions sont écartées pour un temps, comme par un sommeil tranquille, aussi longtemps je n’ai plus conscience de moi et on peut dire vraiment que je n’existe pas. Si toutes mes perceptions étaient supprimées par la mort et que je ne puisse ni penser, ni sentir, ni voir, ni aimer, ni haïr après la dissolution de mon corps, je serais entièrement annihilé et je ne conçois pas ce qu’il faudrait de plus pour faire de moi un parfait mort. Si quelqu’un pense, après une réflexion sérieuse et impartiale, qu’il a, de lui-même, une connaissance différente, il me faut l’avouer, je ne peux raisonner plus longtemps avec lui. Tout ce que je peux lui accorder, c’est qu’il peut être dans le vrai aussi bien que moi et que nous différons essentiellement sur ce point. Peut-être peut-il percevoir quelque chose de simple et de certain qu’il appelle lui : et pourtant je suis sûr qu’il n’y a pas en moi de pareil principe. » David Hume. Traité de la nature humaine.

Ainsi, pour Hume, il ne peut y avoir de perception du moi – comme il peut y avoir perception d’une chaise ou d’une table. Il ne peut y avoir que de vagues perceptions de qualités, ou d’états psychologiques, à un moment donné.

Ce que disait, au demeurant Pascal, dans ses pensées avant Hume :

« Qu’est-ce que le moi ? Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.

Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges ou des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées. »

Cette dernière phrase est capitale : non pas que Pascal nous intime l’ordre d’aimer les grands mais, plu simplement,  » il s’agit aussi de dire cette vérité philosophique et autrement grave qu’en dehors des signes et des actes qui émanent de moi et me font reconnaître comme étant qui je suis, il n’est rien qui soit à moi ni de moi. »

Rosset, comme Pascal et Hume s’attaque à cette affirmation d’un moi préexistant à moi et qui se perpétue à moi, pensée majoritairement ou même unanimement à l’oeuvre dans la littérature, qu’elle soit théorique ou, à fortiori romanesque, elle qui va d’ailleurs à l’encontre de l’affirmation de Rimbaud, lequel dans sa saison en Enfer affirmait que « je est autre ».

Alors sommes-nous moi de la naissance à la mort, sans changement, sans effacement déstructurant de ce moi indestructible, notre marque de fabrique, les seuls changement s’opérant dans le moi « social » qui lui, au fil du temps, des postes, des honneurs, de l’âge, peut « changer.

C’est la question de cette identité immuable, de ce moi transcendental qui constitue donc l’objet du magnifique petit livre de Rosset. Il veut, en réalité, démontrer la « suprématie du moi social sur le moi « privé » inexistant.

On va donc essayer – ce qui est le plus difficile, croyez-le, – d’exposer une pensée prétendument simple. Et, comme je l’ai déjà dit coller la bonne locution ^plutôt que de mal paraphraser

D’emblée l’affirmation de Clément Rosset :  »

« j’ai toujours tenu l’identité sociale pour la seule identité réelle ; et l’autre, la prétendue identité personnelle, pour une illusion totale autant que tenace »…

La preuve par le Quichote :

« Dans Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard a été l’un des rares, parmi les auteurs modernes, à remettre en cause l’autonomie du moi, qu’il juge illusoire et d’origine cartésienne (et constitue à ses yeux l’essence du « mensonge romantique »), et à affirmer son affiliation constante à l’autonomie supposée d’une autre personne (affiliation révélée par la « vérité romanesque »). Cette négation de l’autonomie du moi est illustrée, chez René Girard, par l’impossibilité de désirer sinon par l’intermédiaire des désirs d’un autre que René Girard appelle le « médiateur du désir », que le « je » admire au point d’en adopter les choix et les désirs. Je ne peux désirer que ce que désire un autre prestigieux, comme Don Quichotte qui ne peut admirer que ce qu’admire Amadis de Gaule, dans le roman de Cervantès. Ce manque d’autonomie du désir recouvre bien évidemment un manque d’autonomie tout court : si le moi est incapable de désirer par lui-même, c’est tout simplement qu’il n’y a pas de moi, c’est-à-dire un être libre de ses choix, de ses décisions et de ses désirs. René Girard écrit justement que « Don Quichotte a renoncé, en faveur d’Amadis, à la prérogative fondamentale de l’individu2 ». Je dirais plus brutalement, pour ma part, que Don Quichotte a renoncé à l’illusion de l’individualité et de l’identité personnelle. Et je remarque au passage que Don Quichotte justifie ainsi la série de ses folies par une intuition qui, à la bien analyser, se révélerait aussi profonde que pertinente. L’influence de l’enchanteur Merlin, invoqué par Don Quichotte pour expliquer après coup chacun de ses faux exploits, ainsi que les véritables dégâts qu’ils occasionnent, ne constitue en définitive qu’une force d’appoint »

A vrai dire, par ce biais de « l’identité », Clément Rosset s’en prend frontalement, curieusement sans nommer son sujet (c’est bien le cas de le dire) à l’individu libre et conscient, à l’autonomie agissante du « sujet ».

Il le dit du bout de sa plume, vers la fin du bouquin en précisant que :

« Le credo du libre arbitre, c’est-à-dire le dogme d’une identité personnelle responsable non seulement de ses actes mais aussi – et surtout – des intentions présumées qui en seraient l’origine : tels Kant, Sartre, ou encore Paul Ricœur qui, dans un livre relativement récent, s’est proposé de défendre ce qu’il appelle, de manière délicieusement polysémique, le « maintien de soi ». Ne pas oublier qu’on est une personne responsable, – ne pas oublier non plus de se tenir droit.

A l’opposé de ces conceptions utopiques, – mais je pourrais ici en appeler aussi bien à Hobbes ou à Spinoza –, j’invoquerai l’épitaphe de Martinus von Biberach que j’ai déjà citée à la fin de La force majeure :

Je viens je ne sais d’où,

Je suis je ne sais qui

Je meurs je ne sais quand,

Je vais je ne sais où,

Je m’étonne d’être aussi joyeux »

Le moi pré-identitaire, ce moi profond qui fait les délices des auteurs à la petite semaine n’existe pas. Il n’y a donc que de moi social. Et Rosset n’y va pas par quatre chemins, appelant Proust à la rescousse (« comme l’exprime justement Proust, à propos de Swann, au tout début de la Recherche du temps perdu : « Nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un cahier des charges ou d’un testament ; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres »), un peu Lacan (« Le « je » tire toute sa substance du « tu » qui la lui alloue. Lacan décrit cette dépendance lorsqu’il dit que la formule par laquelle l’homme s’assure de son identité n’est pas Je suis ton mari mais Tu es ma femme »).

Et surtout le CAMEMBERT

(c’est par ce Camembert philosophique que Rosset a attiré les petits journalistes vers lui. Je reprends sa démonstration en collant :

« Comme le pense justement Aristote, il n’y a de science que du général et pas de connaissance du particulier, même dans le cas où ce particulier est spécifique et peut ainsi se prévaloir d’une certaine généralité : ainsi est-il impossible de décrire la saveur d’un camembert, bien qu’il existe des quantités de camemberts, dans la mesure où cette saveur est singulière et diffère de celle de tout autre fromage. En tant qu’objet existant et consommable, le camembert possède si l’on veut une certaine « identité personnelle » que perçoivent et apprécient ses amateurs (identité il est vrai plus reconnaissable que connaissable et descriptible). Mais cette particularité ne fournit aucun argument valable en faveur de son identité personnelle qui suppose une perception de son propre moi et de sa propre singularité qui manque évidemment au camembert. Imaginons pourtant un instant que le camembert, par une métamorphose prodigieuse, devienne un camembert savant, doté de pensée et de sensibilité à l’instar de l’homme. Il serait alors sans doute capable d’identifier la saveur des autres fromages, il sentirait aussi la dureté des dents qui le dévorent. Mais il n’en saurait pas plus long sur son identité personnelle, incapable qu’il serait de reconnaître sa propre saveur. Il serait à la rigueur capable de reconnaître (pas de connaître) la saveur de ses congénères camemberts, comme la mère phoque reconnaît son bébé phoque, ou un loup un loup de sa horde – à leur odeur particulière et singulière. De même ne trompe-t-on pas la vache,chez Lucrèce, sur l’identité du veau qu’elle a perdu : « Ni les tendres pousses des saules, ni les herbes vivifiées par la rosée, ni les vastes fleuves coulant à pleins bords ne peuvent divertir son esprit et détourner le soin qui l’occupe ; et la vue des autres veaux dans les gras pâturages ne sauraient la distraire et l’alléger de sa peine : tant il est vrai que c’est un objet particulier, bien connu, qu’elle recherche2. » Mais nous retombons toujours sur la même difficulté : notre camembert savant, telle la vache décrite par Lucrèce, acquerrait sans doute une identité sociale – ou « clanique » –, pas une identité personnelle. »

Alors, où se niche l’intérêt de cette affirmation de Rosset qui est plus qu’une pensée, mais un vrai système philosophique qui se double, comme tout système de celui « moral » qui peut gouverner une vie.

D’abord, un rejet presque une règle de vie, du narcissisme qui passe par la prétendue boursouflure de « l’introspection de soi » / le moi social qui se donne à voir et dans lequel s’enfouit le tout de moi suffit, sans qu’il ne faille hausser sa propre mesure pour se hisser jusqu’aux cieux ou se terrent les petits ou demi-dieux qui se veulent les miroirs des hommes libres et hautains..

Oui, le moi est non seulement « haïssable » mais néfaste dans l’avancée du monde et même, de soi. Oui au moi social, celui du réel hors des limbes de moi profond, délices des développeurs personnels et escrocs de civilisation du « moi ». Ce « moi social suffit. Comme le dit Rosset :

« Pour en venir maintenant à cette inutilité biologique du sentiment d’identité personnelle que j’évoquais au début de ce chapitre, je la définirai par le fait que selon moi le sentiment d’identité personnelle, même à supposer que celui-ci existe et ne soit pas un pur fantasme, serait de toute façon inutile à l’exercice de la vie non seulement pour les espèces d’animaux socialement organisés chez lesquelles l’identité ou le rôle sociaux suffisent manifestement, mais également pour l’homme, espèce animale qui se distingue de toutes les autres espèces connues par sa faculté de conscience, notamment conscience du temps, de mémorisation et, de manière générale, de pensée. Je veux dire par là que les renseignements que l’individu humain possède sur lui-même par l’intermédiaire de son identité sociale suffisent amplement à la conduite de sa vie personnelle, tant publique que privée.

Et l’on n’a pas besoin de cette invention de l’homme « introspecté, abyssal » pour penser et agir :

`Je n’ai pas besoin d’en appeler à un sentiment d’identité personnelle pour penser et agir de manière particulière et personnelle, toutes choses qui, si je puis dire, s’accomplissent d’elles-mêmes. Je pense même que le souci ou l’inquiétude qui portent à s’interroger sur sa propre personne et sur ce que celle-ci aurait d’inaliénable joue un rôle plutôt inhibiteur dans l’accomplissement de sa personnalité.

Et si je nage, je n’ai pas à me demander en quoi consiste la natation …
Si je danse et me demande en quoi consiste la danse, je tombe par terre.

Quant aux questions qui font les titres qui encombrent les rayons des librairies, elles sont inutiles, fallacieuses et néfastes :

« Les questions du type « qui suis-je réellement ? » ou « que fais-je exactement ? » ont toujours été un frein tant à l’existence qu’à l’activité. Le fait me semble patent et intéresser d’ailleurs à peu près toutes les formes d’existence et d’action. Je ne suis Napoléon que dans la mesure où je prends bien garde de ne jamais me demander qui est ce Napoléon que je suis. De même, si je nage et me demande tout à coup en quoi consiste la natation, je coule à pic. Si je danse et me demande en quoi consiste la danse, je tombe par terre. Si je suis Stravinsky au travail et me demande qui est Stravinsky et en quoi consiste son style, ma partition en cours d’élaboration s’interrompt aussitôt. En bref, l’exercice de la vie implique une certaine inconscience qu’on pourrait définir comme une insouciance du « quant à soi ».

Au fait si j’écris un billet en me demandant qui je suis, il est certain que mon verre de vin va chuter sur mon clavier. Et que je ne pourrais le finir.

PS. Cioran dans je ne sais plus quel bouquin a pu écrire que Dieu est infiniment reconnaissant à Bach de l’avoir rendu crédible. En écrivant les mots que je viens de relire plus haut sur la joie de l’existence incompréhensible qui est le leitmotiv de Rosset, la mémoire m’a, curieusement, redonné cet aphorisme.

le bon beurre

J’ai toujours considéré, certainement à tort que les végétariens, les végans plutôt, donnaient, souvent, le coup de pied de l’âne au plaisir, pour se terrer dans la santé qui pourrait (ce n’est pas certain) être, malheureusement, ajoutent-ils pour désarmer la critique, antinomique du bon plaisir (la graisse, la viande, le sucre)

J’en ai aujourd’hui la conviction puisqu’aussi bien, j’ai appris d’où venait l’expression « mettre du beurre dans les épinards », (améliorer ses conditions de vie, gagner plus).

C’est simple : sans beurre, les épinards, diététiques à souhait sont évidemment moins bon dans nos bouches qu’avec du beurre !

Dès lors, mettre du beurre dans les épinards, c’est agrémenter le goût, la vie, la rendre plus attrayante; Une métaphore de l’amélioration d’une vie rendue plus agréable..

Le beurre, toujours. C’est quoi « être beurré » qui signifie être saoul ? Etre mieux ? Non, on affabule. L’adjectif «beurré» est la déformation de l’argot «bourré», étant cependant observé que la personne ivre, comme le beurre est  « molle » et parle ‘‘gras »»

Notez que les « Petit-Lu » (leur première publicité) sont «bourrés de beurre».

On l’avait bien dit : le beurre est bon. Y compris pour le cholestérol.

PS. Ce billet ne fait « qu’étaler », « tartiner » des mots. Ce qui est bon pour l’hypertension.

Dieu n’a pas d’associé

Ancien rédacteur en chef à Libération et correspondant de ce journal à Jérusalem, Jean-Luc Allouche a un vrai culot.

Avoir du culot, ce n’est pas entrer sans frapper dans le bureau du patron pour obtenir une augmentation ou se planter tous les soirs devant la porte de la femme qu’on désire pour, sans un mot, lui offrir des fleurs, ou encore se permettre de s’inviter à la soirée magnifique de laquelle l’on est chassé, du fait de son trop grand toupet.

Non, avoir du culot, c’est, au crépuscule d’une vie, s’attaquer à Dieu lequel (l’on ne sait jamais) peut se tapir dans un coin du ciel le jour où (l’on ne sait toujours pas) il cueillera votre âme. Surtout quand on le dit (c’est le cas d’Allouche) presque sans pitié et imbu de lui.

Donc, Allouche a un vrai culot lorsqu’il nous décrit, dans son dernier bouquin (Le roman de Moïse. Albin Michel. 2018) un Dieu irritable, colérique, injuste, caractériel. Il avoue, au demeurant que « ce Dieu de la Bible n’est pas à mon goût ».

Ce Dieu, sans figure en prend plein la sienne, si la matière se prêtait à un mauvais jeu de mots.

Allouche a donc écrit un « roman de Moïse », en collant au texte biblique, l’agrémentant des commentaires du Talmud du Midrach, des grands commentateurs et pas seulement Rachi ou Maimonide…

Le bouquin est passionnant, magnifiquement écrit, documenté. Et l’on sent, sous la plume, des vibrations pas toujours positives, qui vont de la colère envers ce Dieu querelleur jusqu’à la caresse sur les lèvres bégayantes de Moïse.

On ne peut raconter, il faut lire ce long bouquin qui a accompagné plusieurs nuits, transformant l’épisode biblique en un roman qui est celui de la guerre (le mot n’est pas trop fort) entre Dieu et le peuple qu’il a fait sortit d’Egypte pendant ces quarante années d’errance dans la colère des deux (le peuple et Dieu s’affrontant), entre Dieu et Moïse qui implore le pardon pour ledit peuple et la vie pour lui, pour lui permettre d’entrer dans le pays promis, terre de lait et de miel.

Dieu, malgré les supplications de tous ses anges, de tous ses cieux ne fléchira pas.

Je colle ici le dernier paragraphe du bouquin :

« Allons, une ultime pirouette inspirée par ce merveilleux magicien de l’hébreu, et longtemps homme politique courageux, feu Yossi Sarid, à qui j’emprunte cette citation :

« Moïse n’aurait pas dû mourir. Sa santé était relativement bonne, compte tenu de son âge : “Son regard ne s’était point terni, et sa vigueur n’était point épuisée.” Mais Dieu, lui aussi, se préoccupe de son statut et n’est pas du tout disposé à partager le crédit de ses actes avec d’autres : c’est lui qui nous a fait sortir d’Égypte, qui a fendu la mer en deux pour nous, et a couvert tous nos besoins dans le désert. Dieu n’a pas d’associé.

Allouche a du culot ?

A vrai dire, pas vraiment. C’est Dieu qui en a, en ne sombrant pas dans l’amour et le bon sentiment, affirmant sa prééminence, sans se départir de la parole première.

Si Dieu n’avait pas eu ce culot, l’on aurait basculé dans une autre religion, celle de notre ère.

Je vais le dire à Allouche, pour le consoler : son culot est à la mesure de celui de Dieu.

 

le chaud, le froid, l’hypolepse et le commentaire

Quelquefois les archives nous aident à revenir à l’essentiel. Nous voilà, dans un vieux disque dur, à la recherche d’un texte paru dans le Monde des Livres, à l’époque où je lisais encore ce journal, version papier, que mon ami le kioskiste déposait, dès son arrivée, vers 13:35 au pied de ma porte.

Je ne trouve pas mais m’arrête sur un article du Monde des Livres, rédigé par Maurice Sartre datant du 07/10/2010, donc pas encore dirigé par Jean Birnbaum (un homme, comme son père, intelligent et juste), que j’avais copié/collé (une manie) sur du PDF.

Il s’agissait de relater la sortie en français d’un bouquin d’un grand égyptologue allemand qui  selon le chroniqueur « montre le rôle décisif de la discussion des textes sacrés dans la mémoire culturelle des civilisations. »

Le bouquin : LA MÉMOIRE CULTURELLE. ECRITURE, SOUVENIR ET IMAGINAIRE POLITIQUE DANS LES CIVILISATIONS ANTIQUES (DAS KULTURELLE GEDÄCHTNIS) de Jan Assmann. Traduit de l’allemand par Diane Meur. Aubier, « Collection historique », 372 p

La question posée était la suivante :

« Pourquoi les cultures de la Grèce antique ou de l’ancien Israël continuent-elles d’irriguer la pensée contemporaine alors que les civilisations de l’Egypte (ou de la Mésopotamie) nous paraissent comme mortes, en tout cas étrangères et sans incidence réelle sur notre propre culture ? »

L’égyptologue allemand Jan Assmann, s’inspirant de Maurice Halbwachs fait appel aux  notions de « mémoire collective » et de « construction sociale du passé ».

Assmann, invente, à partir des notions précitées, celles de « figures-souvenirs », de « mémoire communicationnelle » ou de « mémoire culturelle ».

Puis, il s’arrête à Lévi-Strauss (en réalité c’est pour un travail sur CLS que j’avais copié l’article). Il fait, en effet appel à la fameuse opposition entre sociétés « froides », qui annulent « de façon quasi automatique l’effet que les facteurs historiques pourraient avoir sur leur équilibre et leur continuité », et les sociétés « chaudes », qui manifestent un « besoin irrépressible de changement ».

Assmann s’intéresse aux  trois cultures dites « livresques »: la Grèce, Israël, l’Egypte (même si son écriture est restée indéchiffrable pendant quatorze siècles, jusqu’à la découverte de Champollion en 1822).

Ces trois cultures « canonisaient » leur littérature. Mais l’Egypte, elle, la « pétrifiait »

On cite Maurice Sartre :

« A la mémoire chaude des juifs ou des Grecs, pour qui l’injonction « souviens-toi »constitue à la fois un impératif de l’identité collective (sans mémoire, les juifs en exil à Babylone se seraient fondus dans les populations indigènes) et un point de départ pour une compréhension du passé et du présent, Assmann oppose la mémoire froide de l’Egypte, qui se borne à consigner. La mémoire chaude, qui est à l’origine de l’histoire, repose sur un lien indissoluble entre l’explication des événements et la notion de justice et de faute : la faute justifie le malheur, le succès découle du respect du contrat avec Dieu. Cette mémoire chaude n’a donc rien à voir avec les annales royales, égyptiennes ou assyriennes, qui enregistrent une chronologie pour établir des généalogies, non pour donner un sens à une histoire en mouvement.

Ainsi, nous dit Assmann, « l’Egypte a canonisé ses arts figuratifs et leur grammaire « au service de la répétabilité, non de la prolongeabilité (c’est-à-dire de la variation maîtrisée des règles) ». C’est ainsi que « tous les grands temples construits durant la période gréco-romaine peuvent être vus comme les variantes d’un type unique dont le temple d’Horus à Edfou serait la réalisation la plus complète ».

Or, comme l’indique Maurice Sartre,  » le plan de ces temples traduit un profond sentiment de menace, qui s’exprime ailleurs, dans les textes tardifs, par une xénophobie exacerbée. Dans le même temps, l’écriture hiéroglyphique, écriture sacerdotale aussi ésotérique que le savoir qu’elle codifie, conduit à une cléricalisation de la culture, à sa sacralisation. C’est certes par ce moyen que l’Egypte, seule région du Proche-Orient hellénisée, a pu survivre à la « rupture culturelle majeure provoquée par l’hellénisation », mais elle n’a pas su fonder sur cette tradition canonisée une culture exégétique qui aurait permis de lui conserver un sens jusqu’à aujourd’hui.

Tout le contraire pour Israël et la Grèce.

Israël a créé « la religion au sens fort », qui devient « résistance », et le passé, réel ou supposé – ce qu’Assmann nomme une « figure-souvenir » – fonde la mémoire collective.  Mieux, « Les événements sont des manifestations de la puissance divine », qui peut se traduire aussi bien par le châtiment que par le salut. C’est de cette façon que naît en Israël une histoire charismatique, où tout ce qui advient « devient lisible à la lumière de (…) l’alliance » conclue entre Dieu et son peuple. L’histoire n’est pas simple curiosité, elle « relève du travail civilisateur opéré sur l’homme ». Un souvenir « sémiotisé » nous dit Maurice Sartre.

Quant aux grecs, s’ils veulent aussi canoniser et stabiliser les textes, ils innovent. Point d’écritures saintes : comme l’observait déjà Flavius Josèphe au Ier siècle de notre ère, alors que les juifs se contentent de 22 livres « qui contiennent les annales de tous les temps » et sont cohérents entre eux (du moins le croit-il), les Grecs disposent d’innombrables livres qui se contredisent. 

Maurice Sartre fait état ainsi d’une  « polyphonie discordante ».

C’est ici qu’Assmann nous dit la condition qui permet à une culture de rester vivante :  c’est l’hypolepse.

De quoi s’agit-il ?

On laisse Maurice Sartre expliquer :

Sur un corpus de textes stabilisés (chaque lecteur a sous les yeux le même texte d’Homère, de Platon ou d’Euripide), chacun introduit le doute que lui inspire sa propre recherche de la vérité. Les textes, contradictoires, invitent en quelque sorte à la joute, à l’agôn, notion centrale dans l’hellénisme : on entre dans une culture du conflit, une « intertextualité agonistique » pour reprendre une expression d’Heinrich von Staden. En ce sens, le discours « hypoleptique » consiste à repartir de ce qu’ont dit les prédécesseurs afin d’approcher la vérité, avec la conscience de l’impossibilité de pouvoir jamais y parvenir. 

Ce qui est  aux antipodes de la conception égyptienne, où l’écrit est ancré « dans les institutions de la cohérence rituelle, dont le principe est la répétition, non la variation disciplinée ». A partir de la tradition canonique, Israël et les Grecs ont fondé le commentaire, l’Egypte la vénération rituelle. C’est toute la différence.

Cette recherche est passionnante.

Elle nous permet de considérer à sa juste mesure « l’éthique de la discussion » (concept d’Habermas, loin du débat national, mais que par bonté l’on jette dans la besace des théoriciens de la démocratie directe ou délibérative pour permettre sa continuation cathartique).

A sa juste mesure, c’est à dire toujours convenir que la joute, la disputatio, le commentaire, la guerre du sens, sans violence, le conflit textuel sont concomitants de l’histoire et de l’avancée.

Chaud devant ! crie le garçon de café qui n’a rien de sartrien, qui ne joue aucun rôle puisqu’il rappelle une vérité : chaud devant !!!

 

l’isme, pas l’ishtme

J’avais écrit que j’arrêtais sur l’antisémitisme.

Je suis cependant rattrapé par la lecture d’un édito du Point, à vrai dire la seule revue (de par la présence de Giesbert) lisible, avec les Echos.

L’Express vend du boniment, à la petite semaine, Valeurs actuelles est trop idéologique, d’un seul tenant et même Paris-Match, que j’ai essayé pour m’amuser une fois, vend du pleur empaqueté dans un papier doré. Quant au Nouvel Obs, le France-inter en revue, la prévisibilité de ses articles anti-tout dès qu’il s’agit de piquer les lecteurs de Libé qui ne peuvent plus plonger dans les Inrocks est risible, la navigation entre le beau (la belle BMW dans ses publicités et l’ignoble (le libéralisme français) assez hilarante. On se demande qui peut encore lire cette bonne conscience consommée abondamment, comme les produits de luxe qui l’accompagnent. Mais on aime les malheureux, il le faut.  Un mot sur les Inrocks, la revue du cadre sur Harley-Davidson. Elle est malmenée par une méchante affaire (ligue du lol) laquelle, au demeurant donne la mesure de l’intelligence de ces « journalistes » qui rêvent de Libé, mais ont raté leur entretien d’embauche et qui ont donné, en pérorant, pendant des années, sous couvert de déhanchement rockeur, la leçon de la démocratie qu’ils foulaient au pied. Enfin, Médiapart. Le pompom, à vrai dire un torchon qui ne brûle même pas, tant ses articles sont comme de la cendre, déjà remisés avant d’être lus et son directeur (Edwy Plenel) un violeur des libertés qui fait mettre en taule des individus, en leur volant leurs conversations privées (Benalla que je n’ai jamais défendu dans ce site, très loin de là, mais qui devrait chercher un bon avocat parmi mes amis pour mettre à terre, idéologiquement s’entend, le Plenel, fraudeur du fisc et haineux de service. Etant observé que républicain sans failles j’en chercherai un meilleur (avocat) pour Edwy, non pas qu’il mérite mais sa cause est bien difficile. On défend les âmes qui ne se croient pas perdues).

Je ne crois pas avoir été aussi violent dans un billet, mais aujourd’hui, le ciel bleu aidant et le Printemps donnant des ailes qui sont de désir et de fougue, je n’hésite pas. Faudra que je revienne à plus de sérénité, mais que voulez-vous ces esbroufeurs m’énervent…

Donc un article, édito du Point écrit par Etienne Gernelle. Juste (je hais ce mot qui vient des USA) juste (j’aurais pu écrire exact, mais la redondance du juste est plaisante).

Suggestions compassionnelles à l’usage des « antisionistes » français

ETIENNE GERNELLE

« Qu’est-ce qui fait courir nos « antisionistes » ? Des conflits territoriaux, des guerres d’indépendance, des disputes pour des terres et des capitales, il en existe des dizaines dans le monde. Pourtant, rares sont les gens qui ont une opinion réfléchie et des convictions ancrées sur les cas de l’Abkhazie (Géorgie), du Sahara occidental (Maroc), de la Casamance (Sénégal) ou du Haut-Karabakh (revendiqué par l’Azerbaïdjan). Même si l’on restreint la recherche à des événements où des musulmans souffrent particulièrement, on ne constate pas beaucoup de mobilisation à propos du Xinjiang (Chine), de la région séparatiste de Pattani, dans le sud de la Thaïlande, ou encore du Jammu-et-Cachemire, que le Pakistan dispute à l’Inde. Assiste-t-on souvent à des manifestations dans les rues de Paris où l’on professe son « cachemirisme » ou son « pattanisme » ? Même si au centre du conflit israélo-palestinien se trouve Jérusalem – dont personne ne peut nier l’effet de loupe –, les « antisionistes » sont visiblement moins motivés sur d’autres sujets.

Par ailleurs, il est étonnant de voir autant de belles âmes ressentir le besoin de se déclarer « antisionistes » pour exprimer leur désaccord avec la politique du gouvernement israélien en Cisjordanie et à Gaza. Proclamer son attachement aux accords d’Oslo (1993) ou aux pourparlers de Taba (2001) pourrait se matérialiser par une étiquette d’« osloïste » ou de « tabiste ». On peut aussi être favorable au rétablissement des frontières de 1967 en se disant « soixante-septiste ». Pourquoi alors porter cette bannière de l’« antisionisme » et donc laisser planer le doute sur son désir de réduire à néant Israël ? Curieux. Il est également surprenant de voir nos « antisionistes » français brandir régulièrement comme caution une poignée de juifs orthodoxes dont la lecture très particulière – et marginale – des textes sacrés les conduit à refuser la création d’Israël tant que le Messie n’est pas arrivé. Incroyable, ces gens qui se découvrent épris de théologie…

Ou comment, avec un intérêt profond pour la géopolitique, une compassion débordante et à peine sélective, ainsi qu’une pincée d’exégèse biblique minoritaire, certains en arrivent à cette conclusion : ils sont passionnément « antisionistes ». Mais circulez, cela ne saurait avoir un rapport avec l’antisémitisme... »

PS1. Le titre, un très mauvais jeu de mots comme dans les titres de Libé qui s’essaye depuis des décennies à l’humour à quatre sous pour faire croire à ses lecteurs qu’ils sont intelligents, peut cependant, même sans humour trouver sa place dans le sujet de ce billet qui gravite autour d’Israel. En effet un isthme, comme celui de Panama est une « bande de terre resserrée entre deux mers ou deux golfes et réunissant deux terres ». Mais Israel, même s’il s’agit d’une minuscule bande de terre n’est pas un isthme. Suez est un isthme. Etant observé qu’Israel est bien « une bande terre resserrée ». Mais pas entre deux mers. Simplement entre des pays hostiles. A vrai dire, lorsque l’on parle de « vague d’antisémitisme », l’inconscient entend des vagues de mer (toujours la mer, et la mère nous dirait Lacan) déferlant sur une terre à bannir. Mais cette incursion dans les mots nous amène trop loin, nous empêche même de respirer, tant le terrain est nauséabond. Ce qui ferait dire à Julia Kristeva qu’on passe de l’isthme à l’asthme…Ouf !

PS2. Les « isme » que j’ai trouvé en ligne sont des abréviations d’organismes s’occupant de microbes ou de microbiologie. On n’est pas loin des antisémites, mais je dois, très vite,  revenir à du « moins-polémisme »…

Le ciel introuvable

Le ciel est donc devenu bleu, après, comme disent les météorologues, dissipation des brumes matinales..

Cependant, certains ne le voient pas.

Ce sont les alités, les handicapés, les impotents, les malades qui ne peuvent sortir de chez eux ou d’une chambre d’hôpital dans les étages inférieurs. Ce qui est injuste.

A vrai dire, tout dépend du lieu où ils se trouvent. Et là encore, l’injustice est de mise.

En effet, rares sont ceux qui, dans les villes (à la campagne, la chose est plus facile, bien que…) peuvent, de leur lit ou de la cuisine où ils se trainent, la chance de voir le bleu du ciel. Rares, car en effet l’immeuble d’en face, l’étage inférieur, la vue grise sur cour les en empêchent.

Curieusement, nul ne peut imaginer que le manque de ciel bleu constitue un problème. Et, pourtant même s’il n’est pas social, il est humain.

A côté de l’aide sociale, on devrait créer un bureau d’aide humaine et débloquer des fonds pour faire venir le ciel bleu (on pourra se passer du gris- bien qu’au dessus des nuages le ciel est toujours bleu- pour comprimer les coûts) aux alités.

Drôle de billet…

Fin de l’incursion

L’épisode anti antisémite nous aura occupé deux billets. Ce qui est beaucoup pour un site qui se vante de ne pas être une tribune polémiste ou politique.

Evidemment qu’on aurait pu faire plus que de s’en prendre au journal Le Monde et mieux analyser, revenir sur l’histoire des antisemitismes. On ne le regrette pas. Ailleurs, et plus efficacement, les plumes ont fonctionné.

J’ai employé le pluriel car, en réalité, à ce jour, ils trouvent leurs sources dans deux terreaux distincts :

– d’abord l’ antisémitisme chrétien (les juifs ont tué le Christ) devenu marginal qui s’est transformé en antisémitisme anticapitaliste (un juif est un exploiteur ou un financier qui suce l’argent du monde). On est ici à droite chez les électeurs de feu Fillon et, évidemment chez les Le Pen, même si, au risque de déplaire à mes amis et à moi-même, je distingue père et fille, sans évidemment encenser cette dernière. Un humain ne fait pas un parti. C’est le parti qui fait son chef.

– ensuite l’antisémitisme islamo-gauchiste que l’on connaît désormais assez bien, dont l’existence et la doctrine sont alimentés par nos partis staliniens et melenchonistes, qui court dans les esprits de notre périphérie nationale, mais pas que là. Il va de pair avec la négation d’Israël. On est ici à gauche ou dans les mosquées et leurs bars à limonade environnants.

Il faut cependant noter que les choses ne sont pas si simples.

En effet, à gauche les choses se compliquent et se redoublent. A l’islamo-gauchisme qui est le succédané de la recherche de la victime nodale (le palestinien a remplacé le prolétaire dans l’imagerie constituante), s’ajoute une haine non christique, non bourgeoise (celle de Drieu, Céline, Morand) qui est anticapitaliste et ouvrière. Et ici, l’on est dans l’antisémitisme prolétarien.

Et quand l’on sait que la classe dite ouvrière s’est déplacée vers le RN de Le Pen, les choses deviennent plus claires. En réalité (je reviens sur ma première affirmation) il y a trois antisémitismes : l’islamiste et ses compagnons de route, celui de la moyenne bourgeoisie, celui du prolétaire.

On comprend mieux à travers cette grille pourquoi les gilets jaunes accueillent de l’extrême droite et de l’extrême gauche : le prolétariat (pas peur des mots) tête à l’antisémitisme islamo-gauchiste et anti capitaliste. Dans le premier cas, on est « a gauche ». Dans le deuxième (nécessairement anti islam, puisqu’anti-immigration) « à droite » (anti capitaliste). Et, sûr : le gilet jaune est un prolétaire.

On ne résiste pas dans cet embryon d’analyse de coller sans commentaire l’article de P. A Delhommais dans la dernière livraison du Point, revue hebdomadaire.

Connaissez-vous le Jaurès, le Proudhon, le Fourier, le Blanqui antisémite ?

Bonne lecture.

L’anticapitalisme nourrit l’antisémitisme
PIERRE-ANTOINE DELHOMMAIS

Si le mouvement des gilets jaunes continue d’inspirer de la sympathie à de nombreux Français, il suscite chez beaucoup d’autres une hostilité et une inquiétude croissantes. Bien sûr à cause des violences des manifestations et des dommages infligés aux commerces des centres-villes, mais aussi peut-être en raison des interrogations sur la santé mentale de ceux qui s’en revendiquent et qui adhèrent visiblement à des thèses conspirationnistes.

Selon une enquête de l’Ifop pour la fondation Jean-Jaurès, 57 % des personnes se définissant comme « gilets jaunes » sont ainsi persuadées que l’accident de voiture au cours duquel Lady Di a perdu la vie était en fait un « assassinat maquillé », ce qui est anecdotique, ou, ce qui l’est beaucoup moins, 44 % d’entre elles sont convaincues qu’« il existe un complot sioniste à l’échelle mondiale ».

La haine du capitalisme, partagée par l’ultragauche et la droite extrême, nourrit cet antisémitisme des ronds-points de la même façon qu’elle avait déjà, au XIXe siècle, alimenté les dérives antisémites de plusieurs grandes figures du socialisme français ayant directement contribué à la diffusion, dans l’opinion publique, de la figure du juif banquier, parasite et oppresseur du peuple.

Comme l’a écrit l’historien Serge Berstein, « avec la révolution industrielle et la naissance de la question ouvrière, l’antisémitisme trouve un nouveau fondement : l’anticapitalisme. D’abord parce que les juifs sont assimilés aux Rothschild et considérés comme capitalistes par essence, bien que la grande majorité d’entre eux appartiennent à la petite bourgeoisie ou aux classes moyennes et qu’à Paris on compte un quart d’indigents dans la communauté juive ».

S’ajoute à cela, selon Berstein, la participation enthousiaste de plusieurs personnalités juives (Léon Halévy, Olinde Rodrigues, les frères Pereire) au mouvement saint-simonien qui fait l’éloge de l’industrie. « Du même coup, les juifs servent de boucs émissaires aux socialistes utopistes qui rejettent la révolution industrielle avec ses injustices sociales. »

Promoteur du socialisme collectiviste des phalanstères, Charles Fourier décrit, dès 1829, une « nation juive » qui « s’adonne exclusivement au trafic, à l’usure et aux dépravations mercantiles ». En 1843, l’inventeur du mot « socialisme », Pierre Leroux, présente, dans « De la ploutocratie ou du gouvernement des riches », « les plus grands capitalistes de France » comme « des juifs qui ne sont pas des citoyens français mais des agioteurs de tous les pays ». Il évoque l’«Hébreu capitaliste », s’en prend « à l’esprit juif, c’est-à-dire à l’esprit de gain, de lucre, de bénéfice, à l’esprit de négoce et d’agio ». Deux ans plus tard, Alphonse Toussenel, disciple de Fourier, publie « Les juifs, rois de l’époque », un article dans lequel il dénonce la mainmise de la haute banque juive – des Rothschild en particulier – sur l’économie, mais aussi sur la presse et la politique françaises. « J’appelle, comme le peuple, de ce nom méprisé de juif tout trafiquant d’espèces, tout parasite improductif vivant de la substance et du travail d’autrui. Juif, usurier, trafiquant sont pour moi synonymes. »

Le socialiste révolutionnaire Auguste Blanqui, de son côté, n’hésite pas à écrire : « La Bourse est en rut (…), l’agiotage, l’industrialisme, la juiverie sont en liesse. » Quant à Pierre Joseph Proudhon, théoricien du socialisme libertaire, il va plus loin encore dans sa haine du juif : « Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie ou l’exterminer. »

Le grand Jaurès lui-même n’échappe pas à cet antisémitisme de nature anticapitaliste : dans un article de 1889 en faveur du protectionnisme, il explique que le libre-échange « sacrifie les producteurs aux échangeurs, aux transporteurs, aux manieurs d’argent, à la banque cosmopolite. Il livre aux frelons juifs le miel des abeilles françaises »….

Ce rappel historique nauséabond aide du moins à mieux comprendre pourquoi s’entremêlent de nos jours, sur les ronds-points, la haine du « capitalisme mondialisé et libre-échangiste » avec la croyance en un complot juif international. Il explique l’omniprésence, dans les défilés du samedi, d’amateurs de « quenelles » et de casseurs d’agences bancaires, unis dans l’hystérie et l’abjection pour insulter Alain Finkielkraut et le traiter de « sale sioniste de merde ».

Il explique que lors d’un débat public Emmanuel Macron se soit fait interpeller d’un ton fielleux sur son passé professionnel chez Rothschild.« Il y a dans votre réflexion des relents de choses que je n’aime pas beaucoup, parce que derrière, elle s’appellerait la banque Dupont, il y aurait certainement moins d’arguments », avait répondu le chef de l’Etat.

De fait, ce n’est pas seulement l’odeur des gaz lacrymogènes et des scooters brûlés qui se dégage des manifestations des gilets jaunes, mais aussi celle, particulièrement infecte et persistante, de l’antisémitisme.

FIN.

PS. (MB). Une amie que je viens d’avoir longuement au téléphone (elle avait lu le billet sur la « dilution du Monde ») m’a posé « la seule question qui vaille d’être posée » (ses mots) : un juif peut-il défendre, sous le drapeau du geste humanitaire l’immigration de musulmans antisémites ? Si un bateau interdit d’accostage sur une de nos côtes était rempli de personnes hurlant « mort aux juifs », pourrait-il ce juif bienveillant oeuvrer pour leur débarquement ? Et me connaissant trop bien, elle a ajouté « ne réponds pas qu’il faut distinguer théorie et pratique, idéologie et quotidienneté, que c’est selon, qu’il faut voir, réfléchir à l’anéantissement de la pensée des peuples qui ne peuvent que répéter des slogans et autres foutaises. Tu réponds oui ou non ».

Je n’ai pas répondu. Elle me connaît vraiment trop bien. C’est frustrant.

La dilution du Monde

Dans un billet précédent et récent (Le retournement du Monde) on avait constaté les manipulations exécrables, nauséabondes, du journal Le Monde.

Ça continue. Ce journal ne peut s’empêcher de, comme nous le disions, se faire le complice documentaliste de l’instauration d’une concurrence victimaire que, pendant cette période, l’islam ou le Cran n’ont pas osé mettre en œuvre, laissant en paix les juifs et ceux qui ne tolèrent pas l’antisémitisme organiser la mini-défense. Chacun son temps et sa solution.

Dans un article consacré à la soirée du Crif du 20/02/2019, il nous renvoie à un « décryptage » titré ACTES ANTISÉMITES ET ISLAMOPHOBES. UN DECOMPTE DÉLICAT À ÉTABLIR.

La typologie (antisémitisme et islamophopbie) est un avatar de l’antisémitisme. Ou, pour faire œuvre de petite sociologie et être moins saillant et catégorique, un succédané de la tactique dite de la DILUTION d’un fait ou d’une notion dans un magma prétendument unificateur pour lui ôter sa spécificité. Comme l’a si bien compris Mr Melenchon, lequel dans sa déclaration qui se devait de plaire à ses affidés, ses partisans, décoloniaux, genristes, islamo-gauchistes et, disons le sans ambages, vrais antisémites, a donc rangé dans le même sac du Mal (comme un américain) racisme, homophopie, islamophopbie, antisémitisme, sexisme, pour justifier sa présence près de rabbins ou citoyens qui défendent l’existence (rien de plus) de l’état d’Israël, des sionistes donc dans leur vocabulaire de haine puisé dans Libération (même si ce journal s’offre sa Une avec une femme rabbin Horvilleur, très chic, pendant 24 h, le juste temps de la bonne conscience pour les haineux d’Israël et des non-chômeurs riches en général.

Donc Le Monde récidive et dilue encore avec ses « pour aller plus loin ».

L’on ne veut insister sur l’instillation du doute sur l’augmentation des actes antisémites fabriquée par la locution du « décompte délicat », lequel ne peut être placé aux frontières de l’antisémitisme, eu égard à l’insidieuse égalité de traitement entre les deux « faits (antisémitisme et islamophopie) considérés, ici aussi par dilution, comme historiquement équivalents…

Ce journal devrait changer son titre. Je n’ose le proposer ici. Mais pas la typographie dudit titre. Je n’ose en indiquer le motif. De peur de remonter d’un Anschluss à Torquemada.

Beuve-Mery, un géant, doit se retourner dans sa tombe.

Ci-dessous la capture d’écran, vite stockée avant qu’elle ne disparaisse (cf « le retournement du Monde »)

PS1. Il est fait état dans l’article pour tablette et smartphone du « raout » annuel du Crif, objet de l’article. Disparu sur version ordi. Tout comme le « décryptage » en capture ci-dessus également absent de la version ordi… J’ai la chance d’avoir une tablette pour apprécier Le Monde.

PS2. La photo en tête du billet a été prise à Grenade. Le boutiquier se vante (« ici, on a tout, presque », clame t-il). Comme le Monde pendant 24 h. En réalité, le boutiquier n’a pas grand-chose. Comme Le Monde. Rien à part une minuscule idée, toujours la même, qui tourne en rond, pour des lecteurs rassurés par un manège grinçant, donc veritablement plein qui a de tout dans ses creux, presque…

PS3. En racontant les histoires de retournement et de dilution du Monde, j’ai bien ri en apprenant dans la bouche d’un ami qu’il était surnommé depuis longtemps par des gens intelligents « L’immonde »

PS4. Ci-dessous une caricature, un dessin de Willem à qui je boxerai bien le nez-non-juif qu’a osé publier Libé le 16/08/2018. Il a été transformé en tract par les islamistes…

Dans la haine d’Israël et la défense de l’Iran, sans mentionner que ce grand pays démocratique a juré de rayer le petit état qui ne doit pas être démocratique de la carte du monde, Libé a publié en Mai 2018 le dessin collé ci-dessous.

Les dessins de Willem sont très prisés par les islamistes qui ont, à bons frais, les supports médiatiques de l’antisémitisme. Comment ne pas être antisémite lorsqu’on sait qu’Israel est un état juif ? Libé est complice de la haine antisémite. Comme Le Monde.

Ce dessin (plus bas) me fait penser à une histoire de table du dimanche.

Je dis, lors d’un déjeuner presque campagnard, calmement, qu’un juif orthodoxe , à l’inverse d’un islamiste engagé, ne commet jamais un attentat au couteau ou la ceinture d’explosifs ou tout autre moyen. Bref, qu’un juif ne tue pas, sauf lorsqu’il est, comme des individus dans tous les peuples, meurtrier de droit commun. Et encore : c’est un meurtrier et pas « un meurtrier juif ». On ne dit pas un meurtrier « chrétien »

J’entends un silence et aperçoit quelques moues dubitatives. Je ne comprends que quelques secondes plus tard. Mes amis (oui, mes amis) considérant que, lors d’une marche de palestiniens vers la frontière israélienne l’armée (Tsahal) avait tiré, ne pouvaient donc pas entendre qu’un juif ne tue pas. Tous les israéliens (sauf les 23% d’arabes israéliens) sont juifs. Tous les juifs sont israéliens. On se croirait chez Aristote.

Je regarde les convives silencieux, lèvres en cul-de-poule et leur demande, fermement, s’ils sont sérieux dans ce doute, esquissant, théâtralement un geste de sortie de table. Je les vois baisser les yeux. Je me consacre, ébranlé, mais conforté dans ma conviction sur l’idéologie à l’œuvre qui transpire sur la peau des liseurs de Libé, à mon délicieux Coulommiers, celui qui fait oublier la bêtise qui ne dépasse pas les nappes des tables des bourgeois antisémites qui ne sont plus « vieille France » mais, désormais vieux gaucho-bobos…

Le voici enfin le dessin annoncé plus haut. Je me suis laissé entraîné par moi.

Les mots et le tableau

Discussion avec un ami. Il me raconte que les touristes visiteurs de Paris, s’arrêtent au Louvre, s’agglutinent devant La Joconde et s’en vont vite vers la Tour Eiffel. Je lui dis l’épopée des touristes japonais à Madrid qui vont à la corrida assister à la mise à mort d’un seul toro sur les six au programme (le tour operator leur dit que c’est comme les films permanents au cinéma, une répétition, qu’il est inutile de rester) et qui s’en vont vite au Prado envahir la salle où se trouve Les Ménines de Velasquez, en se marchant sur les pieds.

Il me voit faire la moue et me demande la raison de ma réserve : n’aimerais-je pas cette merveille ?

Évidemment que non, c’est un de mes tableaux préférés. Cependant, je lui dis, un peu honteux, qu’il m’a fallu choisir entre Velasquez et Foucault. J’explique.

Michel Foucault (1926-1984), dans son ouvrage phare (« Les mots et les choses) décrit, dans son introduction, dans un style et une hauteur théorique exceptionnels, le tableau de Velasquez, « Les Ménines ». Certains considèrent que ces pages sont un modèle, en rupture, de l’analyse picturale.

Le tableau donne à voir l’infante Marguerite d’Espagne, entourée de demoiselles d’honneur, de courtisans et de nains. Au fond, sur la gauche, le peintre est là devant une grande toile dont on ne voit que le châssis de dos. A l’arrière-plan, sur le mur du fond, un tableau, note Foucault, « brille d’un éclat singulier », dans lequel apparaissent deux silhouettes. Il s’agit, en réalité d’un miroir. Qui reflète les souverains, à l’extérieur du tableau, « retirés en une invisibilité essentielle », « qui ordonnent autour d’eux toute la représentation ».

Sans eux, le tableau n’est pas possible.

Et Foucault d’ajouter que « Peut-être y a-t-il, dans ce tableau de Vélasquez, comme la représentation de la représentation classique », qu’il s’agit aussi de « la disparition nécessaire de ce qui la fonde ». Il conclut en indiquant que « Libre enfin de ce rapport qui l’enchaînait, la représentation peut se donner comme pure représentation. »

Il s’agirait donc du principe qui organise les savoirs à l’âge classique. Chaque époque se caractérise par un « champ épistémologique » particulier, qui constitue le « socle » des diverses connaissances et structure leur apparition. Ce que Foucault appelle « épistémê » cet « a priori historique » constitutif des sciences de la période considérée avec une théorie propre de la représentation.

La Renaissance, elle, était fondée sur la ressemblance. « Le monde s’enroulait sur lui-même », écrit Foucault. Don Quichotte en apparaît, sur le mode de la dérision, comme l’incarnation. « Tout son chemin est une quête aux similitudes », mais celles-ci tournent au délire.

Au XIXe siècle vient l’âge de l’histoire, qui devient « le mode d’être fondamental des empiricités » et qui introduit dans la pensée moderne « cette étrange figure du savoir qu’on appelle l’homme ». Voici l’homme « au fondement de toutes les positivités », en cette place du roi « que lui assignaient par avance Les Ménines, mais d’où pendant longtemps sa présence réelle fut exclue ».

Mais cette époque se finit et l’homme, une « invention récente », est  en voie de disparition. La nouvelle « épistémê » devrait être concomitante de la mort de l’homme (« alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable »). C’est la dernière phrase du livre.

Le livre a fait jaser (fin de l’humanisme, existence douteuse de l(homme, mort de l’homme, antihumanisme théorique, structuralisme exacerbé qui fait passer les structures avant les sujets, etc.

Mais je reviens à la discussion avec mon ami et à ma moue.

Il est vrai que je m’arrête plus devant les Ménines (« les suivantes », traduction de Foucault ou Las Meninas en VO.

Car, en effet, je ne peux plus goûter le tableau sans me référer à l’analyse de Foucault, ce qui me place dans l’analyse et non dans l’art.

Or, le musée ne peut que servir d’accrochage de l’œil et non du cerveau pensant; Lequel œil, peut, comme dans l’amour s’éloigner de la pensée pour approcher les rivages du sens. Rimbaud contre Platon en quelque sorte.

Ce qui me fait donc regretter d’avoir lu le Foucault des Ménines qui a brisé l’approche non pas « pure » (elle n’existe pas mais expurgée de la théorisation. D’où ma moue.

Elle est d’autant plus flagrante que je ne suis plus certain de la pertinence du propos de Foucault. Et, mieux encore de l’avoir bien compris.

Il serait donc dommage de gâcher un plaisir par des mots (éventuellement creux qui éloigneraient de l’éventuelle belle chose.

Je préfère ne pas y penser, Ce qui fabrique une nouvelle grimace que je cache à mon ami.

Le retournement du Monde

Non, il ne s’agit pas d’une nouvelle conséquence des comportements erratiques des humains qui génèrent l’inversion des pôles et les basculements écologiques.

C’est du Monde, notre grand journal national dont il est question.

Faisons bref :

Alain Finkielkraut se fait agresser verbalement en pleine rue par des gilets jaunes éructant de haine contre ce « sale sioniste » qui doit « finir en enfer », « parole de peuple que nous sommes », qu’il « doit partir en Israel ».

Le Monde.fr (le journal gratuit en ligne) diffuse la vidéo, expose les premières réactions de soutien. Au milieu de l’article, comme c’est l’usage « pour aller plus loin » dans tous les articles de tous les journaux, Le Monde sous-titre « LIRE AUSSI LA TRIBUNE DE DOMINIQUE VIDAL : NON L’ANTISIONISME N’EST PAS UN ANTISEMiTISME »

Quelques heures plus tard, je recherche le lien. Simplement pour me démontrer qu’en toutes occasions, insidieusement, comme par ce « lire aussi », Le Monde tombe dans les travers sans nuances, de la défense de la cause palestinienne, de l’antisionisme, de biais dans la haine d’Israël, fournissant aux extrémistes qui nient son existence leurs cautions intellectuelles. Le monde nourrit l’antisémitisme qui est presque toujours, désormais couvert par celui de l’antisionisme. En tous cas dans ce qui l’alimente, du côté de l’islamisme raciste. Et les cris d’orfraie de ses journalistes qui s’en défendent, ne peuvent rien y changer. Oui, Le Monde, comme Libération au demeurant est depuis si longtemps le complice de l’antisémitisme.

Son lectorat juif a d’ailleurs, majoritairement, pour ce motif, quitté ses colonnes.

Le parti pris de ce journal qui regrette le temps de sa morale à quatre sous, est donc patent, insupportable, même pour ceux qui, comme moi, ne tombent pas dans la caricature idéologique et le soutien à tous crins à une cause, en faisant la part des choses, osant critiquer les gouvernements israéliens, à partir du moment ou l’existence du pays (Israel) n’est pas déniée.

Donc je cherche et cherche encore le « lire aussi ». Il avait disparu, remplacé par un article sur la montée « insidieuse (sic) de l’antisémitisme en France ».

Ca a du chauffer: la peur de la perte de quelques milliers de lecteurs a du l’emporter sur la ligne éditoriale habituelle.

Je ne veux insister, sauf à tomber dans la lourdeur de l’attaque alors qu’il ne s’agissait que de montrer l’insidiosité (je reprends le mot) qui frôle la lâcheté. J’aurais préféré, sincèrement, le maintien, droit dans la conviction première (et dernière s’agissant du Monde).

PS1. Capture d’écran de l’article en ligne (le deuxième), où l’on peut lire l’opportun « lire aussi »

L’article originel, lui a disparu.

Sauf dans le titre d’un historique de recherche Google.

Cependant dans le résumé, Google fait apparaître le début du « lire aussi » sur l’anti etc… On n’a donc pas rêvé. Ci-dessous la recherche Google :

«  Alain Finkielkraut sifflé et insulté par des « gilets jaunes » à Paris – Le Mondehttps://www.lemonde.fr/…/16/alain-... il y a 1 jour … Alain Finkielkraut a été pris à partie par des manifestants, le 16 février, à Paris, avant que les forces de l’ordre ne … Lire aussi la tribune de Dominique Vidal : « Non, l’antisionisme n’est pas un ... »

Mais si l’on clique sur le lien, on se retrouve sur le deuxième « lire aussi » (l’insidieux antisémitisme) et non sur l’originel avec « I’antisionisme n’est pas un antisémitisme »

Ps2. L’antisionisme est un antisémitisme. Du moins il le camoufle d’un manteau honorablement politique. Il devrait être interdit (un projet critiqué par Le Monde) puisqu’aussi bien on nie à un État constitué et membre des Nations-unies le droit d’exister. Imagine-t-on dans les banlieues un « antifrancisme »? Ce n’est pas un « antifranquisme qui, lui, est ideologiquement et ontopolitiquement acceptable…

épigénèse


Débat, débats. Le débat national, (instauré par notre Président en bras de chemises dans les salles de fêtes béates), comble flagrant de la démagogie, quand il prétend instaurer les citoyens en savants et en économistes et la doxa en support de la grande réflexion ferait mieux d’être remplacé par des conférences d’informations sur les humains et leur devenir..

La réflexion m’est venue dans la minuscule approche, à mon niveau, de l’épigénétique, une incursion dans les fonctionnements des gènes, dans l’histoire dans laquelle se bagarrent Darwin et Lamarck.

Ici, le débat est, inutile tant les faits sont têtus, les données inébranlables. Et les préaux d’école qui donnent à voir des tribuns du rien devraient plutservir à rassembler les citoyens et parfaire leur connaissance du monde.
Épigénétique. Pour ceux qui ne connaissent pas la notion, on la rappelle.

Jusqu’à présent, les généticiens ne se référaient qu’au gène, auquel ils conféraient un rôle unique pour expliquer la construction d’un organisme.

Cependant, la chose n’est pas si simple.

D’abord, un fait : chacune de nos cellules contient l’ensemble de notre patrimoine génétique : 46 chromosomes hérités de nos parents sur lesquels on compte environ 25 000 gènes. Chaque cellule contient la même information, l’usage qu’elle en fait peut différer : une cellule de la peau ne ressemble en rien à un neurone, une cellule du foie n’a pas les mêmes fonctions qu’une cellule du cœur. De même, deux jumeaux qui partagent le même génome ne sont jamais parfaitement identiques ! Dans ces exemples et dans bien d’autres, la clé du mystère de la différenciation se nomme « épigénétique ».

En effet, un même génome peut réagir différemment tant en fonction de sa fonctionnalité intrinsèque que de modifications extérieures à lui-même, notamment celles induites par son environnement, modifications dénommées « épigénétiques »

On peut se référer, pour appréhender la notion, outre le Wikipédia de service, à une étude absolument excellente de l’Inserm même si l’exposé est plus scientifique et médical que cognitif ou philosophique ( ce à quoi nous nous attachons ici).

Lire : (https://www.inserm.fr/information-en-sante/dossiers-information/epigenetique) :

Un extrait (l’introduction)

« Alors que la génétique correspond à l’étude des gènes, l’épigénétique s’intéresse à une « couche » d’informations complémentaires qui définit comment ces gènes vont être utilisés par une cellule… ou ne pas l’être. En d’autres termes, l’épigénétique correspond à l’étude des changements dans l’activité des gènes, n’impliquant pas de modification de la séquence d’ADN et pouvant être transmis lors des divisions cellulaires. Contrairement aux mutations qui affectent la séquence d’ADN, les modifications épigénétiques sont réversibles »

On peut encore citer cet extrait d’article :

Hardware et software

De manière imagée, le génome humain peut être comparé à la partie «hardware» d’un ordinateur. «Les gènes sont comme des informations codées qui déterminent les traits généraux de la personne, ses aspects physiques et ses particularités», explique Ariane Giacobino, chercheuse et médecin adjointe agrégée dans le service de médecine génétique des Hôpitaux Universitaires de Genève et auteure de Peut-on se libérer de ses gènes? L’épigénétique (Ed. Stock). L’épigénome, quant à lui, fait partie du «software», cet ensemble de logiciels qui contrôlent les opérations et sont capables de moduler l’expression des gènes – de les rendre actifs ou au contraire silencieux –, sans pour autant modifier la séquence d’ADN.

Les mécanismes épigénétiques sont par exemple indispensables au développement embryonnaire afin de permettre la différenciation des cellules. Ils expliquent également pourquoi des jumeaux monozygotes, qui partagent un patrimoine génétique identique, peuvent présenter des variations morphologiques ou des susceptibilités différentes aux maladies. Ils permettent par ailleurs d’éclairer pour quelles raisons certaines abeilles, qui possèdent toutes le même ADN à la naissance, deviennent reines et d’autres ouvrières, seules les futures pondeuses étant nourries à la gelée royale.

De fait, les modifications épigénétiques sont générées par l’environnement qui bombarde, sans cesse, les cellules de toutes sortes d’informations qui leur permet de s’adapter à telle ou telle situation, de « s’ajuster » aux comportement du porteur desdites cellules.

Et cette adaptation peut être soit temporaire, transitoire, (réversible), qui disparaît soit pérenne, installée, transformatrice du gène, même lorsque le signal qui les a générés a complètement disparu. Et ces marques épigénétiques fabriquées par de l’information environnementale vont, éventuellement, se transmettre à la génération suivante.

A vrai dire, tous savaient l’influence du milieu généraient des différences dans les comportements. Les cellules s’ajustaient au temps de l’envoi des informations (temps réversible).

Mais nul n’osait, prétendre que l’influence du milieu pouvait se transmettre à la génération suivante.

En 1999, des chercheurs observent chez une plante (la linaire péloria) une mutation acquise du fait de l’environnement puis transmise à sa descendance.

En 2002, c’est le tour d’un petit ver (Caenorhabditis elegans). Il est attiré par une odeur. C’est son expérience propre. Il a été démontré qu’elle pouvait être transmise sur plusieurs générations.

Et chez les humains ? En 2002, des chercheurs suédois et britanniques ont pu démontrer que les petits enfants d’une génération d’un village suédois qui avait connu la famine dans les années 1940 présentaient une meilleure résistance à certaines maladies cardiovasculaires. La résistance acquise, du fait de cette lutte des grands-parents contre la famine avait été transmise aux petits enfants…

On sait donc aujourd’hui que les gènes peuvent être « allumés » ou « éteints » par plusieurs types de modifications chimiques qui ne changent pas la séquence de l’ADN, des « marques épigénétiques » induites par l’environnement au sens large : la cellule reçoit en permanence toutes sortes de signaux l’informant sur son environnement, de manière à ce qu’elle se spécialise au cours du développement, ou ajuste son activité à la situation. Ces signaux, y compris ceux liés à nos comportements (alimentation, tabagisme, stress…), peuvent conduire à des modifications dans l’expression de nos gènes, sans affecter leur séquence. Et qu’un simple changement d’environnement peut modifier le fonctionnement des gènes dont nous héritons à la naissance, et donc de notre « phénotype » [4].

Désormais, si l’on ose dire, la chose est acquise : L’épigénétique (du grec ancien ἐπί, épí, « au-dessus de », et de génétique) est une discipline de la biologie essentielle en ce qu’elle étudie la nature des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible (lors des divisions cellulaires) et adaptative l’expression des gènes sans en changer la séquence nucléotidique (ADN)2. Une recherche, donc de ces couches d’information modificatives et transmissibles.

Une preuve de ce que des mécanismes peuvent lier des facteurs environnementaux et l’expression du patrimoine génétique, qui permet d’expliquer comment des traits peuvent être acquis, éventuellement transmis d’une génération à l’autre ou encore perdus après avoir été transmis., les modifications chimiques de l’ADN (déclenchées quelquefois par des situations de stress…) pouvant donc être transmises aux descendants pendant quelques générations.

L’on parle alors de mémoire épigénétique ou d’effet transgénérationnel.

Un extrait, sur ce point d’un article en ligne, CLIC ICI /

Modèle de la souris Agouti

Figure 3.


Figure 3. La couleur du pelage dépend de l’état de méthylation d’une petite séquence dans le gène Avy présente à proximité du gène responsable de la couleur : à l’état méthylé, le gène agouti est réprimé, la couleur sera brune, mais à l’état déméthylé, le gène sera actif et la couleur, jaune. Plusieurs versions de ce gène Agouti existent, ce qui conduit à des couleurs de pelage différentes, en modifiant le niveau et le type de pigment de la fourrure.
Il a fallu attendre la fin du XXe siècle pour découvrir un type de souris qui permet aux scientifiques à mettre en évidence les connexions complexes qui lient l’alimentation à l’épigénétique. Parmi les nombreux gènes qui contribuent à la couleur du pelage chez la souris, l’un d’entre eux se nomme « Agouti ». La version la plus intéressante du gène Agouti est connue sous le nom de « Agouti viable yellow » ou Avy (figure 3). Si le gène Avy présente peu ou pas de méthylation, il est alors actif dans toutes les cellules, et les souris sont jaunes. Ces souris jaunes présentent une susceptibilité à l’apparition de pathologies comme l’obésité, le diabète ou certains cancers. Mais si Avy est hyperméthylé, son expression « s’éteint », ce qui implique que la souris présente une couleur brune, et n’a aucun problème de santé, même si elle possède exactement le même gène Agouti que les souris jaunes. Entre ces deux extrêmes, Avy peut être méthylé à différents degrés, ce qui affecte le niveau d’activité du gène [5]. Il en résulte un beau dégradé de souris tachetées, chez lesquelles l’activité du gène Avy diffère même d’une cellule à une autre. Une même portée génétiquement identique varie en couleur selon ce spectre, en raison de variations épigénétiques établies dans l’utérus. De plus, indépendamment de la couleur du pelage, cela met en évidence les effets du régime alimentaire sur la méthylation.
Randy Jirtle, un chercheur américain a réussi une expérience remarquable avec ces souris porteuses du gène Agouti. En les nourrissant avec des vitamines B, il n’a pas « soigné » ces souris génétiquement malades, mais l’effet bénéfique s’est manifesté sur la descendance [6]. En d’autres termes, les descendants de souris porteuses du gène Agouti nourries avec des vitamines B ne sont plus malades ni même beiges (le gène Agouti est toujours là, mais il n’est plus exprimé), alors que les descendants de celles qui n’ont pas reçu de vitamines B restent malades de génération en génération !

Un autre extrait :

Les drosophiles et les yeux rouges

Les drosophiles sont des insectes communément utilisés au laboratoire. Leur génome est relativement simple à comprendre et du coup, elles sont les « stars » de la recherche génétique…En avril 2009, le Dr Renato Paro, de l’Université de Bâle, a annoncé une nouvelle découverte formidable les concernant : si un œuf de drosophile est chauffé à 37° degrés avant éclosion, la mouche a les yeux rouges. Sinon, elle a les yeux blancs…. Mieux ! Le caractère « yeux rouges » est passé de génération en génération. Il s’agit donc d’une caractéristique acquise par l’influence d’un facteur externe (la température) qui devient héréditaire [7].

Ces études chez l’animal, comme les études suivantes, semblent soutenir la théorie scientifique que représente le Lamarckisme. Selon sa célèbre publication – l’« Influence des circonstances » – publiée en 1809-1810 [8], Lamarck soutient l’idée que des changements physiques acquis au cours de la vie d’un individu pourraient être transmis à sa descendance [9]. Cependant chez l’homme nous n’avons pas de preuve de la persistance de ces effets épigénétiques au-delà de quelques générations. Ces résultats ne remettent donc pas réellement en cause la conception Darwinienne de l’évolution à long terme des espèces par l’action de la sélection naturelle sur les variations héréditaires fortuites. (lire Théorie de l’évolution : incompréhensions et résistances & Adaptation : répondre aux défis de l’environnement).

Encore un extrait :

Le maternage chez la souris : au-delà de l’utérus

De simples caresses auraient-elles aussi le pouvoir d’influencer les gènes ? Chez le rat, le léchage remplit la même fonction que la caresse chez l’humain. Or des études montrent que les bébés rats souvent léchés par leur mère sont plus calmes. Mais à l’Université Mc Gill de Montréal, l’équipe du Pr Michael Meaney (Canada) est allée beaucoup plus loin en révélant des empreintes de ces soins maternels jusque dans cerveau des jeunes rats, au niveau de l’hippocampe [10].

En fait c’est bien le « léchage » qui influence l’activité d’un gène prémunissant les rats contre le stress. Ce gène, appelé NRC31, produit une protéine (récepteur aux glucocorticoïdes GC) qui contribue à diminuer la concentration d’hormones de stress (cortisol) dans l’organisme [11]. Il faut cependant activer une portion bien précise de ce gène, grâce à l’interrupteur épigénétique que représente la méthylation de l’ADN. L’analyse des cerveaux de rats qui n’ont pas reçu assez d’affection par léchage l’a démontré : l’interrupteur lié au gène NRC31 (gène codant pour le récepteur aux glucocorticoïdes) était défectueux (gène ayant subi la méthylation, donc inactif) dans les neurones de l’hippocampe des rats (zone au niveau cérébral qui intègre les stress ambiants). En conséquence, la quantité d’hormones du stress (cortisol) augmente au niveau du sang et donc, même en l’absence d’éléments perturbateurs, ils vivent dans un état de stress constant.

Figure 5b. Le comportement maternel de léchage, toilettage et allaitement chez la ratte va moduler en fonction de son intensité la régulation épigénétique du locus du récepteur aux glucocorticoïdes chez les petits. Des différences stables du comportement maternel durant la première semaine de vie qui est une période critique pour le développement du système nerveux, vont induire des phénotypes différents chez les petits au niveau de la réponse au stress.

Les espèces s’adaptent donc à leur environnement et je dois ici m’arrêter. En effet, lorsqu’il y a un certain temps, j’ai pu lire ce qu’on entendait par épigénétisme, je me suis posé la question de savoir quelle était l’apport par rapport au darwinisme que tous connaissent et qui démontre (hors des écoles créationnistes américaines) l’évolution par adaptation, notamment à son environnement. La chose me paraissait acquise. Mais non.

Il a fallu faire un tour du côté de Lamarck et Darwin. En analysant leurs divergences puisqu’aussi bien, je n’arrêtais pas de lire sous la plume des savants ou philosophes que l’épigénétique était « la revanche de Lamarck.

Et j’ai découvert que, comme beaucoup, je faisais du lamarckisme que je croyais être du darwinisme. J’explique.
Darwin, Lamarck. Lamarck (1744-1829) est le premier à avoir élaboré une théorie cohérente de l’évolution du vivant. Ce n’est que 50 ans plus tard que Darwin (1809-1882) faisait paraitre son « Origine des espèces. Ce qui suit est fortement inspiré d’un remarquable article trouvé en ligne : https://www.encyclopedie-environnement.org/vivant/lamarck-darwin-deux-visions-divergentes-monde-vivant/

Darwin et Lamarck

Les deux théories ont un point commun : l’affirmation du phénomène de l’évolution (le fait évolutif) contre le créationnisme.

Mais leurs visions divergent fortement lorsqu’il s’agit d’expliquer les mécanismes.

Pour l’un (Lamarck) les modifications évolutives se produisent sous l’influence plus ou moins directe de l’environnement. Et c’est d’ailleurs sur ce mode que nous comprenons le « darwinisme » (la girafe a un long cou parce qu’elle a du aller chercher sa nourriture dans des arbres très hauts et la couleur de la peau est générée par l’adaptation au soleil).

Or, ce n’est pas ce que dit Darwin, lequel considère que des variations génétiques fortuites (des hasards) sont à la base de transformations biologiques importantes. Position qui a tellement heurté le sens commun (le fortuit dans les mutations) que tous se réfèrent ainsi (comme je le faisais) en disant « darwinisme » à Lamarck. Curieuse, cette désappropriation pour conforter la doxa. Encore un exemple de la malfaisance de la prégnance de l’opinion commune.

De fait, même les scientifiques et les philosophes chevronnés rejettent le darwinisme, eux ne confondant pas Darwin et Lamarck.

Mais, revenons aux divergences entre les deux scientifiques :

D’abord sur l’apparition de la vie.

Lamarck, après avoir considéré qu’il pouvait exister des « générations spontanées », ce qui n’expliquait rien et faisait sourire indique que ces organismes primitifs se complexifient peu à peu au cours des temps géologiques pour aboutir à tous les êtres vivants existants. Une complexification qui est synonyme pour lui de perfectionnement et qui résulterait d’une propriété inhérente au vivant (en considérant par ailleurs que le monde vivant est composé de lignées successives indépendants, sans affirmer qu’il y aurait un ancêtre commun entre le végétal et l’animal)

Darwin, quant à lui zappe sur l’apparition de la vie (il fait bien, les connaissances de son époque ne permettait pas de gloser sur le sujet) mais réfute l’idée de génération spontanée, en considérant qu’une même forme est à l’origine de la vie (« tous les êtres organisés qui ont vécu sur la terre descendent probablement d’une même forme primordiale dans laquelle la vie a été insufflée à l’origine »)

Donc, deux visions de la structure du monde vivant qui va se retrouver dans l’explication des mécanismes.

Car Lamarck, lui, à l’inverse de Darwin considère donc que les variations des individus qui sont à la base de la transformation des espèces se produisent sous l’effet de circonstances extérieures entraînant des « besoins », eux-mêmes à l’origine d’« actions » ou « efforts », qui vont créer des « habitudes ». Il énonce ainsi que :

« La seconde conclusion est la mienne propre : elle suppose que, par l’influence des circonstances sur les habitudes, et qu’ensuite par celle des habitudes sur l’état des parties de l’animal, et même sur celui de l’organisation, chaque animal peut recevoir dans ses parties et son organisation, des modifications susceptibles de devenir très considérables. ».

Et que :

« Dans tout animal qui n’a point dépassé le terme de ses développements, l’emploi plus fréquent et soutenu d’un organe quelconque, fortifie peu à peu cet organe, le développe, l’agrandit (…) ; tandis que le défaut constant de tel organe, l’affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire disparaître ».

Tout Lamarck se situe hors de l’extinction des espèces, loin du hasard, dans une nature vivante qui porte en elle, naturellement une « volonté », une « tendance » à la complexité, ainsi qu’à l’influence du milieu sur les modifications. Ce qui fonctionne comme un antihasard. La part d’aléatoire dans la transformation des espèces est donc limitée chez Lamarck. C’est d’ailleurs ce qui a séduit beaucoup de gens dans sa théorie, y compris des biologistes et des philosophes des sciences.

Rien de tel chez Darwin :

Darwin, personne ne le croit tant l’on a confondu avec Lamarck, conteste fortement que les conditions extérieures soient la cause des variations. Dans l’introduction de L’Origine des espèces, il écrit :

« Les naturalistes assignent, comme seules causes possibles aux variations, les conditions extérieures, telles que le climat, l’alimentation, etc….Cela est peut-être vrai dans un sens très limité, comme nous le verrons plus tard ; mais il serait absurde d’attribuer aux seules conditions extérieures la conformation du pic, par exemple, dont les pattes, la queue, le bec et la langue sont si admirablement adaptés pour aller saisir les insectes sous l’écorce des arbres…. ».

Darwin s’oppose donc à la thèse d’une « force » générant la complexité croissante, qu’il trouve « sotte ».

Pour lui, les principales forces en jeu sont des variations héréditaires « spontanées et accidentelles » à partir desquelles opère la sélection naturelle. C’est cette dernière qui joue le rôle de ‘moteur’ de l’évolution, Les variations accidentelles ne constituent que le ‘matériau’ de base. Darwin écrit :

« Je suis convaincu que la sélection naturelle a joué le rôle principal dans la modification des espèces, bien que d’autres forces y aient aussi participé ».

Cette transformation, ces modifications s’opèrent sans aucune finalité ou cause.

Comme l’indique l’auteur de l’article de l’Encyclopédie de l’Environnement cité plus haut, re-cité ici, pour la commodité (https://www.encyclopedie-environnement.org/vivant/lamarck-darwin-deux-visions-divergentes-monde-vivant/)

« Le couple variation accidentelle/sélection n’a d’autre résultat que la meilleure adaptation d’une population à un moment donné dans un environnement donné, avec une part non négligeable d’aléas . Par lui-même, ce processus n’implique aucune tendance à la complexification, encore moins à la perfection. Il peut y avoir acquisition de nouvelles fonctions mais aussi perte de fonctions, donc simplification, ce qui est souvent observé chez des parasites. Sans compter les extinctions d’espèces, voire de groupes zoologiques entiers, non admises par Lamarck. Les évolutionnistes darwiniens disent volontiers que si l’évolution devait recommencer, il n’y a aucune raison de penser qu’elle suivrait le même chemin. Là encore, le fossé est grand entre les visions lamarckienne et darwinienne »

Mais c’est dans l’hérédité des acquis (ce qui nous ramène à notre sujet) que les divergences sont profondes entre les deux.

Dans le lamarckisme, les variations se produisent donc sous l’influence du milieu, sans être, d’emblée, héréditaires Cependant, pour qu’elles jouent un rôle dans la transformation des espèces, il faut absolument qu’elles soient héritables, transmissibles…

D’où l’affirmation de Lamarck :

« Tout ce que la nature a fait perdre ou acquérir par l’influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée (…) elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus ».

Les caractères acquis sous l’influence du milieu sont donc transmis aux descendants. L’hypothèse, déjà émise par d’autres, déjà depuis l’antiquité, allait de soi. Elle était cependant contredite par les recherches effectuées depuis un siècle.

Darwin, lui, n’excluait pas totalement que certains caractères acquis sous influence directe du milieu deviennent héréditaires. Cependant il considérait que l’in était là dans le spéculatif, le provisoire, et mieux encore, dans le secondaire. Il considérait que les seules variations importantes pour la transformation des espèces sont celles qui sont héréditaires, celles que l’on dit aujourd’hui « génétiques » Il écrit, dès le premier chapitre de L’Origine des espèces :

« Toute variation non héréditaire est sans intérêt pour nous ». Une phrase que peuvent reprendre à leur compte les éleveurs et les agronomes qui créent de nouvelles races et variétés.

En résumé, l’hérédité des caractères acquis est absolument nécessaire à la théorie de Lamarck. Dans l’optique darwinienne, elle ne fait pas partie intégrante de la théorie, même si Darwin ne l’exclut pas totalement dans certains cas.

C’est ici qu’en revenant encore plus à notre sujet (l’épigenèse), l’on a pu clamer qu’il s’agissait, par l’apparition de cette nouvelle discipline d’une revanche de Lamarck, un auteur en ayant fait même le titre de son ouvrage Lamarck’s Revenge. How epigenetics is revolutionizing our understanding of evolution’s past and present . (La Revanche de Lamarck. Ou comment l’épigénétique révolutionne notre compréhension de notre évolution) Peter Ward, Bloomsbury Publishing, 2018.

Et alors ?

Une fois l’épigénétique un peu connue, quel est donc l’intérêt de cette découverte ?

Elle est immense.

1 – D’abord, sur un plan général, il s’agit d’un concept qui dément en partie la « fatalité » des gènes qui était devenue depuis quelques années une tarte à la crème encombrante, tous les comportements étant expliqués par un gène transmis et immuable, contre le quel l’on ne pouvait rien. Ce qui bouleversait l’assise de beaucoup de sciences humaines (en faisant peur à ceux qui fondent les comportements sur la volonté et l’action, désormais enfermés entre les murs des gènes (notons- cf un billet précédent- qu’un structuraliste n’est jamais ébranlé dans ses convictions lorsqu’il s’agit de fatalité, d’invariant, de géométrie non variable dans le comportement, comme les spinozistes d’ailleurs.

2 – Puis sur un plan médico-biologique :

Extrait de l’article précité

« Alors que le génome est très figé, l’épigénome est bien plus dynamique. Les modifications épigénétiques permettraient aux individus d’explorer rapidement une adaptation à une modification de l’environnement, sans pour autant « graver » ce changement adaptatif dans le génome. Les enjeux de l’épigénétique concernent non seulement la médecine et la santé publique (Lire L’épigénétique, le génome et son environnement) mais aussi les théories sur l’évolution (lire Théorie de l’évolution : incompréhensions et résistances). En effet, elle jette le soupçon sur l’environnement qui pourrait moduler l’activité de certains de nos gènes pour modifier nos caractères, voire induire certaines maladies potentiellement transmissibles à la descendance. A l’évidence la famine hollandaise de l’hiver 1944-1945 démontre que des changements permanents se sont produits dans le patrimoine génétique des femmes alors enceintes, ensuite transmis de génération en génération. Cela signifierait que les traumatismes touchent également les cellules germinales (spermatozoïdes et ovules), seul lien biologique entre les générations.

Il est désormais largement admis que des anomalies épigénétiques contribuent au développement et à la progression de maladies humaines, en particulier de cancers. Les processus épigénétiques interviennent en effet dans la régulation de nombreux évènements tels que la division cellulaire, la différenciation (spécialisation des cellules dans un rôle particulier), la survie, la mobilité… L’altération de ces mécanismes favorisant la transformation des cellules saines en cellules cancéreuses, toute aberration épigénétique peut être impliquée dans la cancérogenèse. Des anomalies épigénétiques activant des oncogènes (gènes dont la surexpression favorise la cancérogenèse) ou inhibant des gènes suppresseurs de tumeurs ont pu être mises en évidence. De même, des mutations affectant des gènes codant pour les enzymes responsables des marquages épigénétiques ont été identifiées dans des cellules tumorales. Reste à savoir si ces phénomènes sont la cause ou la conséquence du développement de cancer. Il semble néanmoins qu’ils participent à la progression tumorale (évolution du cancer).

Par ailleurs, le rôle de l’épigénétique est soupçonné et très étudié dans le développement et la progression de maladies complexes et multifactorielles, comme les maladies neurodégénératives (Alzheimer, Parkinson, sclérose latérale amyotrophique, Huntington…) ou métaboliques (obésité, diabète de type 2…). De la même manière que l’on sait aujourd’hui obtenir la séquence d’un génome complet, il est aussi possible de connaître l’ensemble des modifications épigénétiques qui le caractérise : on parle d’épigénome. C’est ce type d’approche globale et non biaisée qui permettra de mieux appréhender l’implication de l’épigénétique dans les maladies humaines…

Et les télomérases ?
En marge des processus épigénétiques abordés il y a plus de 50 ans par le biologiste britannique Conrad Waddington (1905-1975) [15] et mentionnés plus haut, il faut citer un phénomène d’une importance cruciale, et sensible à notre environnement. Il s’agit d’une découverte majeure en biologie moléculaire qui a valu le prix Nobel de médecine à Elizabeth Blackburn et Carol Greider : l’identification par ces chercheurs d’une enzyme appelée la télomérase. Cette enzyme régule la longueur des télomères, qui sont des segments répétés d’ADN non codant, situés à l’extrémité de chaque chromosome (cf focus). On peut figurer ces télomères comme les petits bouts de plastique qui protègent les embouts de vos lacets et qu’on appelle « aglets ». Ces télomères forment des petits capuchons aux extrémités des chromosomes, empêchant le matériel génétique de « s’effilocher ». Ce sont, entre autres, les aglets du vieillissement et ils ont tendance à raccourcir avec le temps. Ainsi sous l’influence de la télomérase, les télomères peuvent cesser de se raccourcir, et même s’allonger. Le vieillissement est donc un processus dynamique qui peut être accéléré ou ralenti. Les travaux d’Elizabeth Blackburn et du médecin nutritionniste Dean Ornish ont clairement montré les effets des changements des modes vie sur l’allongement de ces télomères (voir focus Ralentir le vieillissement : la piste de la télomérase ?) [16].

En conclusion l’importance du rôle de l’environnement dans l’hérédité épigénétique est loin d’être résolue, malgré les effets d’annonce qui ont conduit à un regain d’intérêt pour la thèse de Lamarck de » l’héritabilité des caractères acquis » (voir Lamarck et Darwin : deux visions divergentes du monde vivant). L’interrogation ultime est celle de l’importance des processus épigénétiques dans l’Évolution. La communauté scientifique reste très partagée et une question centrale demeure: les états épigénétiques sont-ils transmis sur un nombre suffisant de générations pour donner prise à la sélection naturelle ? « . Les médecins et les sociologues en posent une autre, qui nous intéresse à court et moyen terme : « Notre mode de vie compte t-il plus que notre hérédité ? »

3 – Et sur l’approche philosophique de l’intelligence artificielle

La pensée commune dans les années d’émergence de la notion d’intelligence artificielle (1950-1960) donnait la part belle à toutes les métaphores de la puissance et d’abord celle du calcul et des techniques algorithmiques. Les programmes informatiques pouvaient calculer comme le cerveau, mais encore plus vite et sans erreur (« humaine »).

L’on commençait néanmoins, naturellement, à poser la question, dans la lignée d’Alan Turing, de savoir si une machine pouvait « penser ». L’apprentissage profond (« deep learning ») qui a permis, par la suite, à développer des programmes « surpassant » les humains dans certains domaines (jeux d’échec et de go, poker, etc..) a contribué à forger l’image de la machine puissante, simulant peut-être un peu mécaniquement et sur la base de données sans cesse ingurgitées le cerveau humain. Et donc un peu « pensante ».

Mais là ne se terre pas l’intelligence artificielle, encore confondue avec la puissance robotique ou l’outil phénoménal. Le concept, dans sa réalité presque ontologique, émerge au début du 21ème siècle, dans la mouvance de la pensée « biologique ».

En effet, dans le domaine de la biologie, dans ce début du 21ème siècle, l’heure était à l’analyse de « l’intelligence ». Il s’agissait de s’interroger sur les gènes et leur place. L’idée d’un déterminisme génétique (nos comportements sont générés par nos gènes possédés de manière innée, à notre naissance) dominait. Et la biologie s’enfermait ainsi dans le tout génique, le « préformationnisme », favorisant « l’innéisme ». La pensée était « génétique » Mais « l’épigénétique » allait faire son apparition, critiquant les tenants du déterminisme génétique et démontrant, dans un nouveau paradigme, la « plasticité » de l’intelligence, se gavant de son environnement, pour son développement. Le gène, non immuable et rigide se transformait, jusqu’à même sa transmission, dans son environnement.

Comme l’écrit Catherine Malabou (« Les métamorphoses de l’intelligence. Que faire de leur cerveau bleu ? » Editions du PUF 2017) en faisant état du passage du paradigme génétique au paradigme épigénétique dans la biologie du début du XXIe siècle,

« Ce passage permet de remettre en cause l’idée d’un déterminisme génétique aveugle et ouvre l’espace d’un questionnement concernant l’action de l’environnement sur la constitution du phénotype. Le développement cérébral est pour une grande part épigénétique, ce qui veut dire que l’habitude, l’expérience, l’éducation jouent un rôle déterminant dans la formation et le destin des connexions neuronales. Le rapport entre biologie et histoire apparaît alors sous un jour nouveau, et permet de dégager le concept d’intelligence de sa gangue innéiste, préformationniste ou génique »

L’on découvrait ainsi que la structure cérébrale était évolutive et, surtout, adaptative. En transmettant cette adaptation.

Le concept (l’épigénétique) révolutionnait l’approche du fondement de l’I.A puisqu’aussi bien l’idée d’une machine-cerveau aussi évolutive et adaptative que la structure neuronale, dans une simulation parfaite, y compris celle de la plasticité jusqu’ici réservée au cerveau humain prodigieusement naturel, est explosive.

Et elle entraine les chercheurs dans un champ qui n’est pas celui de la puissance ou de la vitesse, encore collées aux bases de données monstrueuses. Il fallait trouver la matière et pour tout dire des puces « douées de plasticité ». Ce qui a été fait. Ce sont les puces « synaptiques ». Conçues par IBM, ces puces encore appelées « neuro-synaptiques » (IBM’s Neuro-Synaptic Chip Mimics Human Brain)59 », n’imitent pas le cerveau et son fonctionnement synaptique. Elles sont un cerveau et fonctionnent de facto comme un branchement synaptique. Elles sont une synapse. (« Baptisée « TrueNorth », désormais fabriquées par Samsung Electronics à une échelle de 28 nm, elles sont dotées de 5,4 milliards de transistors entrelacés qui permettent de reproduire l’équivalent d’un million de neurones programmables (pour le calcul) et 256 millions de synapses pour la mémoire » (Catherine Malabou. op cit)

Ainsi, cette introduction de la plasticité rend encore plus ténue l’opposition entre le cerveau dit naturel et la machine. Elle a permis l’invention des réseaux de neurones profonds sur lesquels l’on se doit de revenir.

Le projet européen « Blue Brain » (cerveau bleu) s’inscrit dans cette mouvance. Celle, encore une fois de la « plasticité ». La machine s’adapte et évolue. Ce n’est plus la puissance brute dans tous les sens du terme. Elle évolue, naturellement si l’on ose dire.

Ce qui fait donc peur (ce n’est pas notre cas) à certains détracteurs (vains) de l’intelligence artificielle dont la plasticité, l’adaptabilité, la transmission sont de nature à dépasser et, partant à dominer l’homme dit « naturel ».

On peut encore citer C. Malabou

« J’ai longtemps pensé que la plasticité neuronale interdisait toute comparaison entre le cerveau « naturel » et la machine, en particulier l’ordinateur. Or les dernières avancées de l’Intelligence Artificielle, avec le développement des puces « synaptiques » en particulier, ont rendu cette position plus que fragile. La détermination des rapports entre vie biologique et vie symbolique ne peut plus faire l’économie d’une réflexion sur le troisième genre de vie qu’estn la simulation de la vie. Le projet Blue Brain (Cerveau Bleu), basé à Lausanne, a pour objectif la création d’un cerveau synthétique, réplique de l’architecture et des principes fonctionnels du cerveau vivant. Or où situer, entre vie biologique et vie symbolique, la vie artificielle ? Est-elle une intruse, qui leur demeure étrangère, hétérogène et n’existe que comme leur doublure,menaçante ? Est-elle au contraire leur nécessaire intermédiaire qui permet leur mise en relation dialectique ? Ceci revient à se demander si le trajet qui mène de Que faire de notre cerveau ? à Que faire de leur cerveau bleu ? se réduit au constat d’une dépossession (passage du « nôtre » au « leur ») ou aboutit au contraire à la découverte d’une nouvelle forme d’hybridation entre le vivant et la machine. Une nouvelle identité – qui ne serait ni la « nôtre », ni là « leur ».

4 – La culpabilité de la transmission héréditaire.

La première fois que j’ai lu un article sur l’épigénétique, l’influence de l’environnement, l’inclusion d’un comportement transmissible aux enfants, aux futures générations, par l’épigenèse, j’ai pensé immédiatement à un roman que je n’ai pas commencé à écrire dans lequel le héros ne sort pas de sa chambre, pendant toute une vie, de peur de « choper » dans l’environnement un trait de caractère, un élément nuisible générant une modification du corps (une maladie) ou de l’esprit (un mental altéré) pour ceux qui font cette stupide distinction.

Evidemment, à ce compte, il n’a pu rencontrer la femme qui lui aurait permis de se planter comme un « héros bienveillant » pour ses futurs enfants qu’il n’a donc pu avoir.

Il est vrai que plusieurs études ont pu démontrer une transmission aux générations suivantes de certaines altérations épigénétiques. Et ce, alors même que des mécanismes de reprogrammation, destinés à faire table rase des marques épigénétiques acquises, ont lieu systématiquement après la fécondation, notamment.

Dans son laboratoire, Isabelle Mansuy a étudié, sur des souris, les conséquences sur le long terme de traumatismes psychiques durant l’enfance.

On la cite :

«A l’âge adulte, ces animaux présentent des altérations de leur épigénome dans de nombreux tissus, et des symptômes tels que dépression, comportements antisociaux, davantage de prise de risque, ainsi que des affections du métabolisme. Nous avons pu observer que ces troubles se retrouvaient également chez leurs descendants jusqu’à la troisième, voire la quatrième génération, bien que ces derniers n’aient pas vécu d’événements traumatiques.»

L’existence de tels mécanismes héréditaires pourrait expliquer pourquoi de nombreuses affections résultant d’expériences de vie, dont les maladies psychiques, se perpétuent dans certaines familles. Ce que la génétique classique n’a toujours pas permis d’élucider.

Là aussi, la peur s’installe et la culpabilisation, normalement dans son sillage.

Et à vrai dire, ce long billet avait peut-être, dans son inconscient, la volonté d’en arriver là, à ce paradoxe que je vais tenter d’expliquer :

Les maladies génétiques ne faisaient même pas peur. Bon, on avait dans la famille (première question des médecins) un gène reproductible. Pas de notre faute. Et quelquefois, mieux encore, une certaine fierté de cette transmiussion qui coagulait le lien familial. N’avez-vous jamais vu le visage épanoui et le front lisse de ceux qui racontent leur maladie génétique familiale, du grand-père à l’enfant, un soupir de satisfaction presque tribal. La confortation clanique.

Désormais, l’environnement qui est aussi celui dans lequel l’on plonge avec notre volonté (la ville, l’alccol, le stress, l’angoisse, la dépression) peut modifier nos gènes et être transmis aux futures génrations.

Et, ici, croit-on, la volonté doit être de mise : notre environnement doit être sain et préserver son être, non dans sa nécessité immuable, mais dans sa possible transformation transmissible.

Les moralistes vont s’en donner à coeur joie (s’ils ne sont pas trop déprimés par un stress de leur père survenu pendant quelques mois, dans sa jeunesse, à l’occasion de ses premiers émois amoureux, modifiant ses gènes de l’amour et transmis audit fils).

Ces moralistes vont nous refaire le coup de la responsabilité, de la volonté, de la conscience , du choix, de la liberté, de l’autonomie du sujet libre et conscient, nous ramener presque du coté de chez Sartre, démolissant la structure configurée par des gènes devenus très faibles puisque modifiables par un simple coup d’environnement.

Et il faut donc craindre Orwell et sa prévision d’un totalitarisme : celui, dans les siècles suivants qui ne sera pas pas le petit « politiquement correct » mais « l’environnemental adéquat ».

Au commencement était le verbe, le merveilleux verbe. A la fin, était la peur.

On arrête, on sombre dans un environnement de soi qui côtoie. la crainte de la peur, laquelle peut provoquer une modification de l’un de mes gènes dont l’on va découvrir bientôt qu’il peut se transmettre à un proche, avant la mort et sans fécondation…

Je crains le pire.

Et puisqu’en tête du billet, j’ai inséré une oeuvre du Douanier Rousseau, il n’y a aucune raison pour qu’à la fin, je n’en insère pas une autre. Comme on le sait, la répétition rassure. La voici.

Pourquoi je suis structuraliste…

Pour répondre au titre, il me semble, dans un premier temps de coller ci-dessous un extrait que Françoise Héritier (elle a rencontré l’ethnologie en même temps que l’enseignement de Claude Lévi-Strauss, auquel elle a succédé à la tête du Laboratoire d’anthropologie sociale. Elle est décédée en 2017) a accordé en 2008 à Nicolas Journet :

La pensée de Claude Levi-Strauss a été critiquée notamment au nom d’un culturalisme qu’il passe pour avoir lui-même introduit en France. Comment est-ce possible ?

Qu’il ait fait des déclarations antiracistes est une chose. Qu’il ait défendu l’égale dignité des cultures est également un fait. Mais cela n’avait rien à voir avec le culturalisme radical. C. Lévi-Strauss a toujours défendu l’idée qu’il n’y a pas de variation culturelle qui ne prenne place à l’intérieur de structures universelles de l’esprit humain. Je pense exactement la même chose. Si les critiques des culturalistes ont été virulentes, c’est parce qu’au fond ils contestent que l’on puisse affirmer des universaux, et même comparer des sociétés entre elles. En fait, ils rejoignent une certaine tradition académique. Pendant longtemps, les hellénistes n’ont pas supporté l’idée que l’on puisse comparer la tradition grecque avec quoi que ce soit d’autre venant d’Afrique ou d’Asie.

…..

Mais à partir du moment où l’on dit qu’« échanger des femmes » est le fondement de la société, est-ce que cela ne suggère pas que l’on ne peut rien y changer ?

Disons que C. Lévi-Strauss ne voulait tirer aucune leçon de l’inégalité des sexes. Pour lui, c’était une donnée, et pas un objet de réflexion, pour la bonne raison qu’il ne voyait rien de scandaleux là-dedans. Il faisait le constat que dans la plupart des sociétés pratiquant le mariage, les femmes ont été traitées comme des ressources. C’est tout.

Mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas y réfléchir. Aujourd’hui, dans la société moderne, le mariage et la reproduction sont les produits de choix individuels : la notion d’échange ne s’applique même pas. Donc les hommes n’échangent pas de femmes. Mais la domination masculine existe tout de même. C’est pourquoi j’ai développé l’idée que la différence des sexes était un invariant encore plus fondateur que la nécessité d’échanger. 

 

Vous considérez-vous comme une anthropologue structuraliste ?

Je suis structuraliste dans la mesure où je crois en l’existence d’invariants humains.

Reste à savoir ce que l’on entend par là. C. Lévi-Strauss a travaillé sur des corpus homogènes, comme des terminologies et des mythes, et compare essentiellement des formes, des armatures logiques. Ce qu’il appelle « structure » est quelque chose de très abstrait.

Ce n’est pas comme cela que je pratique : ce que j’appelle un invariant est une donnée du monde qui pose problème. Par exemple, la différence des sexes est d’abord un fait observable, concret. Leur conjonction est nécessaire pour faire des enfants, mais il se trouve que ce sont les femmes qui portent les enfants, pas les hommes. De nombreuses sociétés ont réagi à cette asymétrie en la retournant : en affirmant que ce sont les hommes qui fabriquent les enfants, et que les femmes n’y sont pour presque rien, ou bien en les tenant dans l’ignorance de leur rôle. En tout cas, il est clair que nulle part l’humanité n’échappe à cette question : c’est cela que je considère comme un invariant. J’aime beaucoup rappeler cette idée de Georges Devereux qu’il n’existe pas de fantasme présent dans la culture d’un psychiatre viennois qui n’ait été incarné par une institution dans quelque société amérindienne, et réciproquement.

Françoise Héritier

(article) Professeure honoraire au Collège de France, auteure de Masculin, féminin, 2 t., Odile Jacob, 2002

Einstein chez les indiens

Le titre sonne comme un de ceux d’Hergé. Et pourtant, rien n’est moins vrai. Albert Einstein et son épouse ont rendu visite aux indiens Hopi dans les années 1930.

Ci-dessous la photo :

Affublé du couvre-chef à plumes, il sourit. Les indiens ne sourient pas.

A vrai dire, cette photographie, dans mes archives, avait illustré un très ancien billet introuvable, certainement dans une corbeille d’un vieil ordinateur jeté dans une poubelle, à une époque ou le tri n’existait pas.

Il s’agissait de lier la conception du monde d’Einstein, son intuition d’une transcendance immanente et celle des naturalistes, ceux qui voient, dans une sorte de panthéisme exacerbé ladite transcendance dans la beauté et l’éclat du grandiose dans la nature. Et les indiens d’Amérique, dans leurs contes et grands récits que j’avais découvert (comme pour me déculpabiliser de la lecture de mes illustrés de gamin , les « Kit Carson » et autres « Blek le Roc » dans lesquelles les indiens étaient de violents ennemis à décapiter),avaient cette intuition. J’avais osé comparer et unir les indiens et Einstein dans les frôlements de la vérité du monde. Des athées croyants avais-je titré, du moins, je le crois. Assez idiot.

J’ai retrouvé la photo dans un vieux disque dur. Je la cherchais, non pas pour refaire le billet, mais pour le « fun » comme on disait il n’y a pas très longtemps (l’expression est passée de mode).

En effet, il s’agissait de dire simplement : ne pas confondre les indiens et les hindous ou, encore les indiens de Calcutta et ceux du Grand Canyon, dont l’on sait qu’ils ont été nommés comme tels par une erreur occidentale de colons fainéants.

Car, en effet, les hindous (les indiens d’Inde) eux, s’attaquent à Einstein…!

On n’arrête ps le progrès, lequel est, évidemment très relatif...

Je livre ci-dessous un article paru dans le point 

« Inde : Einstein et Newton remis en cause par l’hindouisme

Le Congrès de la science indien a permis à plusieurs universitaires locaux de s’en prendre aux théories des deux hommes au nom de la religion, relève la BBC.

Par 

Publié le  | Le Point.fr
Mort en 1955, Albert Einstein est notamment connu pour son equation E=mc?.
Mort en 1955, Albert Einstein est notamment connu pour son équation E=mc².

Il est des personnages que l’on pense immuables, inscrits dans l’histoire. Albert Einstein et Isaac Newton en font partie. Mais un groupe de scientifiques indiens s’est mis en tête de remettre en cause leurs théories en s’appuyant sur des textes issus de la mythologie hindoue, révèle la BBC.

valeur, principe, paradoxe

Mr Christophe Castaner, Ministre de l’intérieur, a donc reçu à diner, ce 11 Février, les représentants des principales obédiences maçonniques françaises. 

Il s’agissait d’évoquer le sujet « laïcité » dont l’on sait qu’il préoccupe, à juste titre ajoute-t-on, les francs-maçons. La séparation entre les églises et l’Etat est un marqueur de la modernité,  un rempart contre les totalitarismes de la pensée et, partant, de la religion des Torquemadas  ou de toutes celles, prégnantes comme une colle vieillie, qui encombrent l’espace d’une pensée aérée.

On est, par ailleurs en plein accord avec les mots lumineux, prononcés à cette occasion, par l’un des convives, Mr Edouard Habrant, grand maître de la Grande Loge Mixte de France (GMLF) qui fait état d’une « confusion », de « tâtonnements » sur cette question et le projet en cours de la réforme de la Loi de 1905, regrettant par ailleurs que « la laïcité soit apparue au menu du grand débat national dans la lettre du Président de la République, au titre d’une valeur, donc relative, et non comme un principe, intangible… »

L’on ne sait pas encore ce qui va sortir de cette réforme. L’on espère vivement qu’il ne s’agit pas de faire de la place dans la République aux religions, de plus en plus décomplexées et avides d’immixtion dans le corps social ou idéologique. D’abord l’Islam certes. Mais pas que l’Islam. La Chrétienté devient assez revendicatrice, entrainée vers un retour par quelques phrases prononcées ici et là par notre Président et ses visites à la basilique de Saint-Denis, lieu « d’imprégnation » ou à Chambord, espace des rois catholiques. La judéité semble, ici tenir une place à part, peut-être marquée par ce pain « béni » que constitue l’interdiction d’un prosélytisme aigu. Même si, comme tous (mais il ne s’agit que de redistribution presque fiscale) elle sollicite l’aide de l’Etat pour ses écoles.

Donc, bravo à la franc-maçonnerie. Le religieux, immense concept, éminemment respectable, ne peut envahir que la sphère privée, l’intimité y compris passionnée. Il faut veiller à la distinction entre la conduite humaine et l’institution démocratique, plutôt républicaine, si l’on veut être précis.

Cependant, la lecture de la nouvelle (le diner chez le ministre) m’a laissé un brin gêné. Je n’ai compris cet embarras que dans l’heure qui suivait son annonce. Comme si l’évidence, dès qu’il s’agit du politique, a du mal à émerger. La réflexion, dès qu’il s’agit de la République, est curieusement freinée par le caractère brut de l’information rarement appréciée dans ses arcanes, ici potentiellement générateurs de troubles du côté de l’histoire des Institutions et de ses paradoxes.

Car il s’agit bien dans ce temps de la République d’un véritable paradoxe qu’on a du mal à formuler sans subir la critique du « hors-sujet » mais que l’on se risque à exposer :

La franc-maçonnerie qui prône encore une fois à juste titre, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, dans sa défense de la laïcité, se voit invitée à diner avec l’Etat, juste avant les Eglises reçues dans la foulée. Invitée et s’immisçant dans la conduite de l’Etat. Ce qui, tous l’admettent, la franc-maçonnerie au premier rang, ne saurait être du ressort desdites Eglises traditionnelles. Or, qu’est-ce que la Maçonnerie, sinon une Eglise (certes contre l’Autre) avec ses principes, ses rites, ses temples, ses réseaux. Evidemment, les cris d’orfraie sont déjà entendus.

Mais non, mais non, nous dira-t-on, la franc-maçonnerie n’est pas une Eglise, elle défend la laïcité. Comme un parti qui défend âprement le principe républicain. 

Mais, dans ce cas, il faudrait que la franc-maçonnerie se transforme officiellement en parti public et ouvert.

Et le paradoxe s’évanouira, emporté dans les limbes diaboliques du politique.

On ne poursuit pas car l’on entend derrière nous les hurlements devant une telle infamie d’humeur les murmures de mes amis qui me somment de laisser parler, sans les censurer, ceux qui défendent les principes auxquels nous sommes, nous les républicains, très attachés. Paradoxal.

                                                                                                                                                                                                                                     

 

Quarto Cohen

 

 

 

 

 

On colle ici un article paru dans la République des Livres, l’excellent site (un clic pour y accéder sur ce lien site) de Pierre Assouline, intitulé « LE VRAI ALBERT COHEN, ENFIN » (ici)Il faut savoir s’effacer quand d’autres disent mieux que vous.

L’usage du « Copier /coller », à condition de citer est une aubaine pour la mémoire et l’apologie…

« Les lecteurs de la Comédie humaine, des Rougon-Macquart, des Hommes de bonne volonté ou de la Recherche du temps perdu ont toujours su qu’en en lisant séparément l’un des volumes, il s’agissait de la partie d’un tout, laquelle en principe pouvait se comprendre et s’apprécier sans connaître l’ensemble. Mais combien de lecteurs d’Albert Cohen (1895-1981) se sont-ils jamais doutés que c’était également le cas ?Enfin, ils peuvent vraiment lire son œuvre. Ceux qui connaissent plusieurs de ses livres diront que c’est déjà fait de longue date – à l’exception des allergiques, des indifférents à son verbe étincelant, Alain Finkielkraut par exemple ne cache pas à propos de Belle du seigneur notamment, hymne à la femme qui désespère autant qu’elle fascine le narrateur : « Je déteste son lyrisme. Je n’y reconnais rien du sentiment amoureux » écrit-il dans Et si l’amour durait ? (Stock).

Pour d’obscures raisons éditoriales, qu’il serait lassant et répétitif d’énumérer, Solal, Mangeclous, Les Valeureux, Belle du seigneur ont paru non seulement dans le désordre mais privés d’une précision qui ne relève pas du détail. Une simple mention. Car dès 1935, soit peu après la parution du premier volume Solal, Albert Cohen avait fait figurer le sur-titre en couverture de Mangeclous « Solal et les Solal ** ». On n’aurait su mieux en dire la continuité.

Avant-guerre, Gallimard était passé outre en raison de l’énormité du manuscrit et n’avait pas hésité à demander à l’auteur de couper, ou plutôt d’en distraire une bonne partie pour la publier ultérieurement, ce qui sera fait. Il est vrai que Cohen était non seulement fécond mais bavard, sa prose fut-elle inspirée, étincelante ; lui-même reconnaissait que son art de la composition reposait sur sa capacité à en rajouter ; à propos de son inspiration, il parlait même d’une « prolifération glorieusement cancéreuse ». Marcel Pagnol, son meilleur ami depuis leur adolescence au lycée à Marseille, lui faisait remarquer que dans ses romans, il y en avait trop :

albert_marcelP

 

« Trop de tout et dans tous les genres ! »

Avec la parution ces jours-ci du Quarto (1664 pages, 32 euros, Gallimard) regroupant les quatre romans dans l’ordre, enrichis de notes érudites, de présentations éclairantes, d’un glossaire de mots rares et typiques, et d’une biographie illustrée, sous la direction de Philippe Zard, spécialiste de littérature comparée à Paris-X-Nanterre, la faute est enfin pardonnée en même temps qu’elle est avouée. Le lecteur a enfin la conscience d’être en présence d’une véritable volume déclinée en une suite de volumes qui ne font qu’un. Ne manquent à ce pavé que sa pièce de théâtre Ezéchiel ainsi que ses récits autobiographiques Le Livre de ma mère, Ô, vous frères humains, Carnets 1978. Mais à quoi ressemble désormais cette œuvre ? Qu’est-ce qui apparaît qui n’apparaissait pas ? Autrement dit : qu’est-ce que cela change 

Solal brille toujours par sa juvénilité, sa spontanéité, ses fulgurances. C’est d’autant plus remarquable qu’il s’agit de la matrice de l’œuvre. Autrefois, explique le maitre d’œuvre de ce Quarto, les épisodes dramatiques et comiques donnaient une sensation de foisonnement étouffant ; désormais, ils gagnent en équilibre, l’alternance de burlesque et de tragique est moins déroutante (Pagnol aurait apprécié) et le rythme de l’ensemble y gagne. Les présentations de chaque roman permettent également de mieux déceler ses influences : Rabelais bien sûr auquel il emprunte son sens de l’hénaurme mais aussi Proust qui l’a sidéré dès la découverte en son temps d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs dans une librairie d’Alexandrie, ville où il effectuait un stage dans un cabinet d’avocat. A ses yeux, Proust incarnait par excellence le-grand-romancier. N’empêche que sa fiction, la part autobiographique est limitée. Ariane a eu plusieurs modèles agrégés, ce qui ne manqua pas de susciter de vaines polémiques longtemps après. Solal quant à lui n’est pas Cohen. La Céphalonie (île grecque où il n’avait jamais mis les pieds) de sa saga n’est pas une transposition de la Corfou de sa petite enfance, d’autant qu’il n’y aura passé que ses cinq premières années avant l’émigration familiale à Marseille, n’y revenant que pour le temps bref de sa bar-mitzva.

On sait que rien n’horripilait Philip Roth comme d’être présenté à l’égal d’un « écrivain juif » dépendant d’une fantasmatique « école juive new yorkaise », de même que Graham Greene ou François Mauriac se disaient « écrivain et catholique » mais certainement pas « écrivain catholique ». Et lui ? « Cohen est un écrivain juif comme Césaire est nègre et Claudel catholique : ces adjectifs portent, idiomatiquement, le tout de la question humaine » écrit Philippe Zard. Il est vrai que Cohen, lui, s’est toujours réclamé d’une inspiration juive. D’autant qu’il fut un sioniste engagé, fondateur de l’éphémère Revue juive chez Gallimard, proche de l’Agence juive et de Chaïm Weizmann, le président de l’Organisation sioniste mondiale (mais, déçu, jamais l’ancien activiste ne se rendit dans la Palestine du mandat britannique ni en Israël). En fait, il vivait son sionisme comme l’aventure séculière du peuple juif. Il a toujours écrit sur des sujets juifs à travers lesquels il réussissait à viser l’universel. Mais malgré cette puissante revendication identitaire, qui le poussa à baptiser dans un premier temps sa saga romanesque « La geste des Juifs » comme s’il entendait marquer le territoire de son imaginaire, il n’en demeurait pas moins fermement agnostique.

3106287Désormais, lorsqu’on demandera quel est le chef d’œuvre d’Albert Cohen,, il suffira de répondre Solal et les Solal en montrant ce Quarto. Même si, comme le rappelle Me Karine Jacoby, son chef d’œuvre dans l’ordre de la non-fiction demeure le passeport des réfugiés. Car lorsqu’il n’écrivait pas, il était diplomate à la Société des nations à Genève. Et c’est ès-qualités, en tant que conseiller juridique au Comité intergouvernemental ad hoc, qu’il élabora l’accord international portant sur le statut et la protection des réfugiés (15 octobre 1946), lequel remplaça le passeport Nanssen. Preuve s’il en est, selon Philippe Zard, qu’Albert Cohen appartient à la catégorie d’écrivains qui placera toujours l’éthique au-dessus de l’esthétique.

« (Albert Cohen » ; « Albert Cohen et Marcel Pagnol et lycée » ; « Diplomate à Genève » photos D.R.)

 

micro-créature

Le néo-féminisme peut énerver, tant la confusion des comportements, le totalitarisme qui émerge de la pensée unique, les amalgames qui brûlent les différences et les nuances sont à l’œuvre dans ce discours simplificateur et, partant simpliste. La cause n’est pas aidée.

Tous ceux qui militent, sans hurler, très simplement pour l’instauration de l’universel, lequel se compose, presque au centre, de l’égalité entre hommes et femmes n’ont aucun besoin de ce discours saturé de puritanisme correct et américain.

Il suffit, dans la quotidienneté, de se débarrasser des tares historiques. Ce qui, pour ceux qui naviguent un peu dans l’intellectualité (il n’est nul besoin d’être un lettré ou un intellectuel pour cette navigation, il suffit de s’extraire quelques minutes du confort du vide) est chose assez aisée. Même s’il faut, constamment, combattre les travers et les tendances à la rechute. Les empreintes, même factices et de circonstance historique ont du mal à s’effacer. Comme les méchants tatouages, prégnants, souvent regrettés, gravés dans un temps, lequel, revêche et jaloux, lutte contre son effacement.

Nul besoin de clamer ou mal gesticuler. Il faut juste agir, encore une fois, dans les heures, au quotidien,sans trop s’en vanter ou en faire un fonds de commerce ou un étal de soi

L’on peut ainsi, dans cette petite posture des affirmations béates et caricaturales, trouver assez suspects les faiseurs mâles qui font du soutien criard et prévisible au féminisme leur crédo journalistique, ceux qui s’ancrent dans la pensée idéale, devenue presque majoritaire, du temps présent en Occident. Elle est, au demeurant, assez proche des poètes, même des grands qui pouvaient se donner à voir plutôt qu’à lire, et qui faisaient, de la femme, pour la beauté du mot, un avenir de l’homme. L’esbroufe était déjà en marche.

Bref, quelques nouvelles mégères gâchent le combat. Et quelques hommes douteux achèvent le travail de l’ennui des discours connus et assez ressassés.

Donc, à bas les féministes de tribune et vive la douce égalité universelle des sexes (des mots qui apaisent), doucement affirmée. Douce. Non la femme, ce qui serait une nouvelle rechute (cf supra), mais l’égalité.

Cependant, il est des jours où la colère peut devenir légitime.

Elle surgit à la lecture de cet article paru dans plusieurs journaux français qui ont repris la même dépêche :

« Le 4 février 2019, Hamid Askari, chanteur iranien à succès, a été contraint d’interrompre sa carrière car il a volontairement laissé chanter l’une de ses musiciennes lors d’un concert à Téhéran, une pratique interdite en Iran.

En République islamique d’Iran, « le chant solo d’une femme » constitue « une infraction » à la loi. C’est ce qu’a rappelé le responsable musical du ministère de la culture et de l’orientation islamique après avoir annoncé lundi 4 février sa décision d’interdire toutes les activités musicales du chanteur pop à succès Hamid Askari, comme le rapporte un blog du Monde.

Les organisateurs coupent son micro…

Le 30 janvier, alors qu’il donnait son dernier concert dans la grande salle de la Tour Milad, à Téhéran, la guitariste d’Hamid Askari, Negin Parsa, s’est lancée dans une interprétation en solo. Indignés par autant d’audace, les organisateurs ont aussitôt décidé de couper son micro.

…le chanteur lui offre le sien

Malgré la censure, Hamid Askari donne alors le sien à la chanteuse pour qu’elle termine son show. Très enthousiasmé par la performance, chanteur indique que la jeune artiste, « dotée d’une jolie voix », est « l’un des meilleurs musiciens du groupe ».
Cet échange, enregistré dans une vidéo qui a fait le tour du web en Iran, a suscité les réactions vivement indignées des conservateurs proches des gardiens de la révolution, l’organisation paramilitaire dépendant directement du chef de l’État iranien.
Ainsi, à peine une semaine après l’incident, le gouvernement a décidé de suspendre Hamid Askari de toutes ses activités musicales, sans donner plus d’indications »

Sauf à tomber dans les travers dénoncés plus haut, il nous semble assez inutile de commenter, de gloser, d’entrer dans un débat national, d’enlever sa veste pour débattre en chemise dans des salles des fêtes humides. S’il n’était l’oppression des femmes en Iran et ailleurs, la nouvelle pourrait être rangée dans le comique qui fera rire, bientôt ou presque, nos arrières petits enfants.

Cette nouvelle nous permet cependant ici de formuler quelques observations de circonstance :

1 – Mais d’où vient cette interdiction du « solo de la femme »? Impossible de trouver son fondement en ligne. Alors, on interroge autour de nous, y compris par téléphone. Et tous s’accordent à considérer que la femme qui chante seule donne trop à voir sa sensualité. Ce à quoi je rétorque que je ne crois pas à cette explication puisqu’en effet la femme qui chante en duo avec « un monsieur » peut faire preuve d’une sensualité torride, lorsque regardant le duettiste mâle, elle traverse son corps des mille feux du désir, comme dirait le magazine « Nous deux ». Dans ce cas, il faudrait interdire la femme sur une scène, seule ou accompagnée, ce qui ne semble être le cas, étant ici observé que la femme précitée était donc la guitariste du groupe pop iranien et se produisait sur scène sans censure, en plaquant, si j’ose dire ses accords.

Serait-ce, peut-être, l’apologie de la chorale, évidemment exclusivement féminine en Iran qui fond le sujet dans le tout ? Après quelques recherches, on peut abandonner l’hypothèse. Elle n’existe pas cette chorale en Iran. Heureusement. Cette explication m’aurait éloigné des chorales occidentales, y compris religieuses qui flirtent avec la beauté universelle (encore) des sons presque divins.

Peut-être une haine des sunnites dont les grandes chanteuses à la voix de désir, langoureuse, éclatantes dans leur corps pourtant droit sur scène qui laissait cependant apercevoir la jouissance en suspens, lisse ou violente, sous leurs tuniques brodées d’or ?

Comme Oum Kalsoum, ci-dessous eternisée ?

Il est vrai que l’on ne connaît pas vraiment de chanteuses chiites célèbres.

Mais l’on peut douter de cette explication, nonobstant la prédominance du noir dans le monde chiite…

En réalité, le fondement n’existe pas dans le fondamentalisme. Et l’absence d’explication renforce donc la constitution du comique. À dire vrai, l’on frôle ici une grande vérité dans la proximité entre la religion totalitaire et l’absurde qu’elle génère. Mieux encore, l’explication doit ici être bannie. C’est la loi du genre religieux. Le motif officiel est de nature à être décortiqué, critiqué, et, partant, démantelé. D’où cette nécessité de la praxéologie dans certaines religions qui accordent le droit à la pensée théologique qu’à ceux qui peuvent, dans les cloitres, les arrières cours de mosquée, dans les yeshivas, l’appréhender pleinement.

Au peuple, on dit « tu fais et tu n’as pas à comprendre« .

L’épisode iranien serait donc le comble de la religion qui se fonde non seulement sur le « Mystère général » mais également sur celui, moins unique, de la pratique sans cause. Vaste sujet que celui de l’aliénation (au sens philosophique s’entend, le terme dans le sens commun ne pouvant être employé ici, sauf à discréditer son voisin assidu aux messes du dimanche.

2 – Deuxième observation. Elle est provoquée par une conversation avec une amie laquelle lorsque j’ai proposé une mobilisation de femmes par millions pour déferler, pacifiquement dans les grandes artères de Téhéran, s’est montrée, à mon grand étonnement, assez dubitative.

J’ai pu, en la pressant de motiver ce doute, entendre dans sa bouche qu’elle en avait marre de défendre dans le monde la liberté des femmes alors que ces dernières accordaient, par le vote, démocratiquement, un siège au pouvoir qui les opprimait. Ce qui était le cas en Iran. Et que c’était faire injure à l’intelligence des humains que de considérer que leur liberté avait été entamée. Ces femmes étaient aussi des êtres de raison. Et la leur s’exprimait ailleurs.

Le propos m’a surpris, même s’il me ramenait à ce cher Etienne de la Boétie, l’ami cher de Montaigne et son maître-ouvrage, son « Discours sur sur la servitude volontaire » écrit en 1574 et dans lequel il analyse la relation entre domination et servitude, en démontrant comment les « drogueries » (les jeux de Rome, les spectacles, les théâtres, les gladiateurs, la religion, les médailles) participaient à organiser, en l’appâtant, la servitude dudit peuple engourdi et endormi, comment lesdites drogueries constituaient une compensation à la liberté volée et l’adhésion subséquente à la servitude volontaire, corollaire de la tyrannie.

Pourtant, me disais-je, rien de tout cela en Iran. Même pas de la récréation ou des jeux de cirque. Et, pourtant encore, le volontariat de la servitude chez les femmes qui votent pour les mollahs.

Mais non, non, on ne peut s’en tenir là. Il nous faut, décidément, même si on a tenté plus haut d’esquiver le propos, revenir à l’aliénation que Marx décrivait avec ses opiums des peuples. Une extériorité à soi, provoquée par un autre extérieur qui est celui de la Société organisée pour le provoquer ( « le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s’affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux (…) le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification ».

Marx parle du travail et l’aliénation pour le transposer dans l’idéologie et la servitude fabriquée par les opiums.

L’ouvrier n’était pas responsable, n’en déplaise au Sartre pré-soixante-huitard.

Les femmes non plus en Iran.

On arrête ici, de peur de sombrer dans la théorie aride de l’histoire du sujet en Occident et en Orient, en convoquant trop de philosophes qui ne ne feraient que brouiller les pistes.

Tenons nous en aujourd’hui à l’essentiel : une femme ne peut chanter en solo en Iran. Les amoureux du seul réel dans la lignée de Clément Rosset ou de l’empirisme anglo-saxon ont raison de s’en tenir à ce qui est.

Comme quoi, un simple micro peut nous faire dériver vers mille autres choses essentielles.

Mais, nous dira le malin, c’est bien le rôle du micro que d’amplifier

faraud

À l’occasion d’une lecture non décisive, j’ai redécouvert l’adjectif « faraud ».

Il est inusité. En réalité, c’est un mot de colonisé, de celui qui veut s’approprier, comme dans un sac de billes, plus de mots que le colon n’en possède. Ou un mot de prolétaire qui croit pouvoir sauter de part et d’autre des ravins pour se donner à voir, au-dessus des volcans.

Quand le mot est employé par le bourgeois, il devient périmé et ridicule. Il ne peut donc surgir qu’à côté de sa place originelle…

Le tenant des mots subit l’histoire sociale.

On colle les définitions du CNTRL, tellement complètes qu’elles nous transforment en scaphandriers.

FARAUD, AUDE, subst. et adj.

A.− Vx, pop. Personne (en particulier homme) qui affiche des prétentions à l’élégance. Synon. fat, freluquet, gommeux.Un pantalon de casimir… qu’il avait acheté à la Belle Jardinière − le faraud! − (Vallès, Insurgé,1885, p. 144).Son costume de faraud imbécile, le mauvais goût de ses cravates à galons d’or, ses pantalons gris-perle à bandes noires, ses redingotes à gigots, ses gants crispins, le carnaval enfin qu’il promenait toute l’année dans les rues sur sa personne! (Goncourt, Journal,1889, p. 964).
Loc. Faire le faraud, la faraude. Afficher des prétentions à l’élégance, tirer vanité de son aspect physique. Synon. parader, pavaner (se), plastronner.Va, poudre-toi, coiffe-toi, brosse-toi, fais le faraud, aie du linge, sois pincé, frisé, calamistré, tu n’en iras pas moins en place de Grève… (Hugo, Quatre-vingt-treize,1874, p. 151).D’autres, qui ont déjà touché les nouvelles capotes bleu horizon font les farauds. On dirait qu’ils vont faire la guerre en habit des dimanches (Dorgelès, Croix de bois,1919, p. 65).
B.− Usuel, fam.
1. Personne infatuée d’elle-même, en particulier homme qui se donne des airs avantageux auprès des femmes. Synon. bellâtre, fanfaron, prétentieux.Je ne connais personne qui soit plus fort que moi! dit-il en battant les cartes avec une prétention à la grâce, digne de ces farauds d’estaminet si bien rendus par Bellangé dans ses caricatures (Balzac, Œuvres div.,t. 2, 1830, p. 25).Vexée de voir sa favorite valser, malgré ses objurgations, avec un grand faraud blond qui la serre, qui l’effleure de ses moustaches et de ses lèvres, sans qu’elle bronche (Colette, Cl. école,1900, p. 315).Il est enfermé, malade, ne veut pas se laisser voir. Cela n’étonne pas. Il a du beau-de-village, du faraud. Du héros, il ne veut pas être vu diminué (Barrès, Cahiers,t. 7, 1908, p. 127):
1. Il [l’homme] marche lourdement, avec assurance, en se dandinant… Il a ce mouvement des épaules que gardent toujours les farauds de village. La Varende, Roi d’Écosse,1941, p. 167.
Loc. Faire le faraud, la faraude. Se donner des airs avantageux. Synon. crâner, faire le malin, fanfaronner, poser.Les gars, dans les rues, font les farauds pour elle (Colette, Cl. école,1900, p. 79).Il parlait à tort et à travers, il riait, il faisait le faraud (Rolland, J.-Chr., Buisson ard., 1911, p. 1295).Remerciez donc ceux qui s’emploient à vous aider plutôt que de faire la faraude (Druon, Loi mâles,1957, p. 89).
2. Emploi adj. [En parlant d’une pers. ou de son comportement] Qui manifeste la fatuité, en particulier le souci qu’a un homme de paraître à son avantage auprès des femmes. Airs farauds. Un homme à bonnes fortunes, un peu faraud, beau marjolin et faisant grande fricassée de cœurs (France, Vie littér.,1891, p. 97).Ils la regardaient avec des sourires farauds (Hémon, M. Chapdelaine,1916, p. 12):
2. Il avait une façon à lui de prendre un air crâne, de rejeter son chapeau en arrière, de marcher les mains dans les poches, faraud, les épaules balancées. Il portait des cravates voyantes, une blouse bien repassée dont il laissait le col entr’ouvert, il ramenait sur son front ses boucles soigneusement arrangées. Et il regardait les filles sous le nez avec une telle effronterie que les plus délurées baissaient les yeux… Moselly, Terres lorr.,1907, p. 10.
Rem. La docum. atteste les dér. rares a) Farauder, verbe intrans., fam. Afficher un comportement faraud. Un morveux qui faraudait comme un homme! (Richepin, Glu, 1881, p. 196). b) Farauderie, subst. fém. Caractère suffisant et ostentatoire. J’ai un domestique mâle, une voiture au mois, et je ne suis pas plus faraude que ça? Pour Mélie, la farauderie doit se porter à l’extérieur (Colette, Cl. ménage, 1902, p. 99).
Prononc. et Orth. : [faʀo], fém. [-o:d]. Ds Ac. 1878 et 1932. Homon. faro. Étymol. et Orth. 1725 arg. Faraude « Madame, Mademoiselle » (Grandval, Vice puni, p. 108); 1740 faraud « jeune fat » (Caylus, Hist. de Guillaume ds Œuvres badines, t. X, p. 29). Empr. à l’esp. faraute, d’abord « messager de guerre, interprète » (dep. 1492, Nebrija d’apr. Cor., s.v. heraldo), puis « celui qui récitait le prologue d’une comédie » (dep. 1611, Covarrubias, ibid.) d’où « faraud » (dep. 1620, Quevedo, ibid.), l’esp. étant empr. au fr. héraut*. Pharos « gouverneur » (1628, O. Chéreau, Le Jargon au Lang. de l’arg. réformé), donné comme 1reattest. du mot fr. par Esn., est à rattacher au lat. pharao (pharaon*; v. FEW t. 8, p. 366a).

Revel

Dans le P.S du précédent billet, j’ai collé un extrait d’un article de Jean-François Revel, honni à son époque par la majorité des intellectuels post-soixante-huitards ou pro-mitterandistes qui le constituaient, hurlements à l’appui, comme le chantre de la droite presque extrême…

Cet extrait, je l’ai retrouvé dans cet ouvrage très bien concocté avec une préface de Vargas Llosa et une postface de Philippe Meyer « L’abécédaire de J. F Revel » . Allary éditions.

Une plume définitive dans ses jugements, un talent de transformation de l’acerbe rampant en proposition claire et saillante. Son « polémisme » est vivifiant.

Je livre ici quelques perles qu’on croit noires et qui peuvent être lumineuses.

Aragon [Louis] Quand j’étais en khâgne, on lisait Le Crève-coeur : c’est grandiloquent, et très bien pour faire des paroles de chansons. Pas plus. Dans ses poèmes comme dans ses romans, Aragon m’est toujours apparu comme un fabricant de faux meubles anciens. Je préfère, si j’ose dire, le vrai Louis XVI ! Interview

Argent Les Français n’aiment pas beaucoup le libéralisme et aspirent tous plus au moins à se brancher sur le tuyau d’arrosage de l’argent public. En France, s’il est mal vu de gagner de l’argent, il est bien venu d’en toucher.

Quand on me dit que tel chef d’État « méprise l’argent », et que je le vois mettre au service de ses plaisirs personnels des moyens publics qu’aucun milliardaire n’oserait étaler en les payant lui-même, je songe à un vieux dessin du caricaturiste Maurice Henry. À la terrasse d’un café, deux « poules de luxe », comme on disait jadis, bavardent : « Oui, c’est vrai, murmure l’une d’elles rêveuse, il n’y a pas que l’argent dans la vie ; il y a aussi les bijoux, les fourrures, les voitures. » Toutes les nomenklaturas du monde « méprisent l’argent », pardi ! Elles se contentent de palais, de villas, de transports, de vêtements, de soins médicaux, de villégiatures et de festins gratuits. Le Regain démocratique

Critique d’art Là où le critique du XVIIIe siècle loue immanquablement « la nature admirable dans l’expression des passions », celui du XXe soulignera tout aussi immanquablement chez tous les peintres « la lente conquête d’une structuration de l’espace », ou « l’anéantissement systématique des cadres habituels de référence », ou encore « l’efficacité exemplaire d’un message qui transcende sa propre signifiance en affirmant la puissance du continu (ou du discontinu) ». Contrecensure

Fausse excuse En 1954, à son retour d’URSS, Sartre déclare […] qu’une « entière liberté de critique » règne en Union soviétique. Un encenseur attitré ose en 1990 excuser cette phrase en arguant que l’écrivain était souffrant quand il la prononça. Faux-fuyant piteux ! Imagine-t-on Newton affirmant que la terre est plate parce qu’il a une crise de foie ? Le Voleur dans la maison vide

Gâteau (part de) Selon le cliché en vigueur, c’est à bon droit que les peuples pauvres nous réclament « leur part du gâteau ». Sous cette forme, l’expression traduit une indigence de la pensée économique. Un dixième de l’humanité ne peut pas fabriquer du gâteau pour les neuf autres dixièmes. La seule solution, c’est que ces neuf autres dixièmes adoptent les systèmes politiques et économiques grâce auxquels l’Occident s’est enrichi. Le Regain démocratique

Lacan [Jacques] Disons tout de go que la manière de s’exprimer du docteur Lacan nous paraît recouvrir un tissu de clichés pseudo-phénoménologiques, un ramassis de tout ce qu’il y a de plus éculé dans la verbosité existentialiste, et que chacune de ses phrases se ressent d’une aspiration forcenée au grand style, à la pointe, à l’inversion, au détour recherché, à la formulation rare, à la tournure prétentieuse, mais n’aboutit qu’à une pesante préciosité, à un mallarméisme de banlieue. Pourquoi des philosophes

chanteur d’opérette Luis Mariano. Luis Mariano entrouvre le rideau et s’avance, complet blanc, cravate bleu ciel. Il s’avance lentement, en chaloupant quelque peu, à la manière d’un mannequin qui présenterait une nouvelle coupe de pantalon. Le sourire tout blanc accompagne cette démarche ; ce sourire restera là toujours, à peu près de la dimension et de la forme d’une pièce de cent sous, découvrant les incisives, les canines et, m’a-t-il semblé, une partie des pré-molaires. […] « Toutes mes chansons, vous vous en doutez, vont avoir un point commun : l’amour. » Il glousse et se dandine un peu, nous regarde avec tendresse, du ton dont une maman dit à sa fille le jour de sa fête : « Et maintenant, j’espère que tu te doutes du dessert : c’est celui que tu aimes, des œufs à la neige. » […] Il est insignifiant. Bien plus : il a une manière insignifiante d’être insignifiant. Il n’est ni odieux ni hystérique. Il est minuscule dans la vulgarité, imperceptible dans la stupidité. Il décourage l’indignation. Les paroles de ses chansons n’ont même pas assez d’existence pour pouvoir être idiotes. La musique n’atteint jamais le degré de consistance où l’on pourrait s’apercevoir qu’elle est mauvaise.

Mitterrand [François] […] La gérance Mitterrand (je dis bien gérance et non gestion, car Mitterrand a géré la France comme on gère un bar : à son profit). Le Voleur dans la maison vide

Chaque époque a ses mots passe-partout. La nôtre a l’exclusion. L’exclusion est partout et tout est exclusion […]. Lorsqu’un terme veut tout dire, il ne veut plus rien dire. Nous assistons à l’apparition d’un type humain nouveau, qui est l’Exclu devant l’Éternel, l’Exclu en soi, même quand c’est lui qui chasse les autres. L’émergence de l’exclusion dans le discours est désormais le signe sûr du zéro absolu de la pensée. […] Lorsqu’un homme politique est dépourvu de toute idée sur la manière de résoudre un problème, lorsque son cerveau est un espace vide, un vaste courant d’air, cet homme annonce alors avec solennité qu’il est contre l’exclusion. Il se décerne ainsi un certificat de noblesse morale, mais il étale sa paresse intellectuelle. Article

Politiquement correct À la fin des années quatre-vingt, aux États-Unis, sévit dans les écoles et les universités un nouveau genre de terrorisme moral et intellectuel, le « politiquement correct » ; en abrégé le « PC ». Un sigle qui, décidément, n’a pas eu de chance au vingtième siècle. En 1988, le cours d’initiation à Stanford élimine donc Platon, Aristote, Cicéron, Dante, Montaigne, Cervantès, Kant, Dickens ou Tolstoï, pour les remplacer par une culture « plus afrocentrique et plus féminine ». Les inquisiteurs relèguent par exemple dans les poubelles de la littérature un chef-d’œuvre du roman américain, le Moby Dick d’Herman Melville, au motif qu’on n’y trouve pas une seule femme. Les équipages de baleiniers comptaient en effet assez peu d’emplois féminins, au temps de la marine à voile… Autres chefs d’accusation : Melville est coupable d’inciter à la cruauté envers les animaux, critique à laquelle donne indéniablement prise la pêche à la baleine. Et les personnages afro-américains tombent à la mer et se noient pour la plupart dès le chapitre 29. À la porte Melville ! Le Voleur dans la maison vide

P. S Il faut, ici, rendre hommage à Jacques Almaric qui, en 1997, à l’occasion de la parution des Mémoires de JFR a publié un article presque élogieux qui a du faire grincer les dents des petits soldats de la rédaction du journal. Mais Almaric était Almaric. Je le reproduis ci-dessous :

Seul l’homme peut se fixer des rendez-vous à lui-même, et seul il a le pouvoir de s’y rendre.» «Pourquoi des philosophes?» interrogeait naguère Jean-François Revel. «Pourquoi Revel?» se demandent encore certains. Ils n’ont qu’à plonger dans les Mémoires de l’iconoclaste pourfendeur de lapins. Non seulement ils n’y rencontreront jamais l’insipide et la cuistrerie, mais ils pourront aussi y goûter la liberté d’un esprit appliquée à toute une vie. La liberté d’avoir raison ­ lorsque l’opinion provient d’une analyse des réalités ­ comme celle d’avoir tort ­ lorsque la vision des réalités provient d’un a priori. Car, nous dit encore Revel, qui ne craint pas d’en revenir aux évidences oubliées, «le propre du préjugé, c’est justement que nous n’avons pas conscience que c’est un préjugé (…) Le préjugé (« ) établit une cloison insonorisée (« ) entre la conviction et la connaissance. Que notre cervelle recèle trois grammes ou trois tonnes d’intelligence, le préjugé les tient de la même manière à bonne distance de notre faculté de penser.»

Revel en vieux sage égrenant ses leçons à l’usage des jeunes générations? Que nenni! En vieux singe, plutôt, tout couturé des bagarres dans lesquelles il a donné au moins autant de coups qu’il en a reçu. Un Revel tonique, souvent jubilatoire, qui ne nous fait pas le coup du «bilan globalement positif», même si la modestie ­ vraie ou fausse ­ ne fait pas partie des qualités qu’il revendique. Il lui préfère la lucidité acide, tempérée par de multiples gourmandises, et aggrave son cas en faisant preuve d’une allergie quasi pathologique à la bêtise, ce qui en exclut tout autant l’oubli que le pardon. On comprendra que ça ne plaise pas à tout le monde, et que les avocats masqués de ses victimes préfèrent lui intenter un énième procès en hargne, aigreur et autres méchancetés. Ces fausses vierges effarouchées seraient cependant plus crédibles si elles avaient fait preuve hier, à l’égard de Revel, des mêmes vertus chrétiennes qu’elles lui reprochent aujourd’hui de ne pas pratiquer. Mais personne n’ose plus reprocher à Revel d’avoir eu raison trop tôt dans sa dénonciation du totalitarisme communiste, de ses mensonges, de ses complices et de ses «idiots utiles» si chers à Lénine. Ne pouvant plus s’en prendre au chat parce qu’il course les souris, on feint de découvrir que Revel a des griffes…

Le problème pour ces esprits chagrins, c’est que «FR» a autant de mémoire que de talent. Curieux de tout et de tous ­ sa galerie de portraits, d’Althusser à Eric Rohmer, sans oublier le colonel Rémy, les frères Servan-Schreiber, Goldsmith et tant d’autres, vaut la visite à elle seule ­, c’est un infatigable boulimique qui transforme son érudition en culture et fait son miel dans son coin, avant de nous en proposer quelques bocaux. Ici, c’est une pleine jarre de sa vie, mais aussi de son temps que nous propose ce raconteur hors pair. L’histoire commence à Marseille, avec un père qui virera au pétainisme, alors que le fils se fait «coursier» en Résistance. Autodidacte clandestin chez les Jésuites, Revel achève sa double vie scolaire à 19 ans, en 1943, sur un exploit qui résume bien ce surdoué rétif: reçu à la Rue d’Ulm dès sa première tentative, il est dernier de sa promotion. Commencent alors ce qu’il appelle ses «années picaresques», un mariage précoce d’abord, le refus de la routine universitaire, ensuite, qui va le condamner à la bohème cinq années durant. Le voltairien cédera même un moment, «sous l’impulsion de la Chair», aux «fadaises ésotériques» d’un Gurdjieff, le gourou russo-géorgien qui escroquait le beau monde parisien depuis les années 20. Peut-être est-ce cette escapade en charlatanisme qui a vacciné Revel contre «la tentation totalitaire»? Notre esprit fort ne s’en veut pas moins de gauche et va le vérifier lors d’un bref séjour comme enseignant à Tlemcen. Ce sera ensuite le lycée et l’Institut français de Mexico, l’amitié avec Buñuel, et une autre vaccination,: la détestation du présidentialisme sans contraintes, qu’il vitupère dès 1952 dans un article d’Esprit consacré à dénoncer » les méfaits du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) mexicain. Après le Mexique, l’Institut français de Florence, les amis André Fermigier et Jacob Bean, qui vont «métamorphoser» sa culture artistique , le brouillon de Pourquoi les philosophes? Puis le retour en France, en1957, la démission de l’enseignement, une nouvelle vie, triple cette fois-ci, de journaliste-écrivain-éditeur, France Observateur, Julliard, Laffont, le Figaro littéraire, l’Express, dont Revel prendra la direction en 1977 avant de démissionner pour fuir les errements d’un Goldsmith dont il avait sous-estimé les humeurs et la nocivité des «surdoués de la courbette». C’est à l’Express que Revel peaufinera «à l’explosif» sa réputation de bête noire de la gauche. Son crime sera jugé d’autant plus impardonnable qu’il avait entretenu des relations cordiales avec Mitterrand dans les années 1960-1970 (il fut même candidat à la députation en 1967 et contre-ministre de la Culture dans le cabinet fantôme de la gauche en 1965) avant de combattre sans relâche le programme commun. Un renégat, dit-on alors. Rattrapez-vous, lisez Revel.
Jacques AMALRIC

Sous les images.

Commenter une image ? Écrire sur une œuvre d’art ? L’œuvre ne se donne-t-elle pas par elle-même, sans metadiscours ?

C’est mon sujet du jour.

Pendant des années, je suis resté en lutte contre la pléthore des commentaires qui s’installaient dans tous les domaines. Profus et diffus, ils sonnaient creux et, sous couvert de complexité du monde ou de sa théorisation, ils tarissaient, en les encombrant, les quelques vérités simples qui pouvaient encore fonctionner dans un discours construit.

Dans une tentative de recherche synthétique de ces quelques affirmations inébranlables, une sorte de table des essentiels, le commentaire superflu d’une image photographique me semblait ressortir d’une imposture alimentée par de multiples théories configurées laborieusement par les nouveaux théoriciens de l’image (Barthes, Deleuze, Sartre), lesquels érigeaient souvent en analyse indépassable le lieu commun et la tautologie.

La lecture d’une image ne pouvait valoir, disais-je. Elle n’était pas efficiente. Un peu précieux par provocation, j’affirmais lutter contre « l’ekphrasis », le terme grec signifiant « l’explication jusqu’au bout », presque jusqu’auboutiste. Et ici, dans le domaine de l’image un commentaire discursif seyait éventuellement au critique d’art qui analyse l’œuvre, de manière linéaire, temporelle, technique ou historique mais certainement pas au « regardeur » qui prétend chercher une lisibilité, en soi, d’un objet (ici une représentation de la réalité par un déclenchement photographique). L’image se suffisait à elle-même et si l’émotion émergeait, elle n’avait aucunement besoin d’un discours qui la soutenait, la lecture ou le commentaire ne pouvant se substituer au regard.

Un certain agacement à l’endroit de la prétention discursive et théorique de la photographie dite « contemporaine » me confortait dans cette affirmation d’un regard exclusif d’un discours. L’invention de la contemporanéité dans la photographie (mise en scène, hors des canons du « beau » et de sa technique, intimisme, dérangement dudit regardeur, recherche du sublime) fournissait aux esbroufeurs les armes sémantiques d’une démolition surannée et inutile de l’esthétique, de la « mélodie de l’image ». Dans un mouvement dans lequel la prise de pouvoir intellectuel, la recherche d’un lieu d’une rupture valorisatrice d’une nouvelle intelligence du monde qu’ils s’appropriaient, supplantaient toute autre considération potentiellement admissible, notamment artistique.

Partant, dans une sorte de terrorisme parfaitement assumé et clamé, je bannissais, honnissais le commentaire sur l’image, y compris par ceux qui vantaient la fécondité de la recherche de son « dehors ».

Puis un jour, je me suis surpris à chercher une légende pour l’une de mes photos. Et ce alors que, dans la même logique de l’abolition du langage autre que celui autonome et exclusif de l’image, je prenais à mon compte la volonté de ne pas dire et nommer.

« Silence de l’image, silence sous l’image », disais-je encore.

C’est une photographie dans le hall de l’hôtel Gellert, à Budapest reproduite en tête. J’ai trouvé une légende (« le frisson »). Et l’on m’a demandé d’expliquer. Je l’ai écrit.

L’enchainement a été, naturellement, de mise.

Désormais, peut-être un peu confus, dans tous les sens du terme, je commente, m’abritant, théoriquement, derrière Bataille, Michaux, Baudelaire. Et l’affirmation d’une « poétique de l’image », adhérant au mot de Georges Bataille qui avait le front de clamer qu’une image devait nous faire « saigner intérieurement ». Mots-larmes.

Je suis donc, en l’état, convaincu qu’aller chercher dans l’image son « dehors », son illisibilité primaire, rechercher sa dicibilité intrinsèque peut constituer un acte fécond.

Il ne peut passer que par le discours et l’écriture peut-être personnelle. Sous les images.

PS 1. A vrai dire, si j’ai reproduit ici un texte que j’ai écrit, il y a assez longtemps, c’est que le doute s’est à nouveau insinué en moi à la lecture d’un texte, cependant, peut-être pas décisif de Jean-François Revel que je colle ci-dessous

« Il est possible que la création plastique s’accompagne d’une si forte angoisse qu’elle inspire le besoin d’une justification pseudo-théorique, accompagnée de la conviction illusoire qu’on est le seul artiste véritable de son temps. L’objet sculpté ou peint étant détaché du verbe, il ne peut pas, contrairement à l’écrit, argumenter en faveur de sa cause en même temps qu’il se montre. Il ne peut que se montrer, et d’emblée, ainsi, s’exposer à l’amour ou au mépris, sans filtre ni bouclier. D’où la frénésie d’ergoter hors de l’œuvre. Le Voleur dans la maison vide

Revel, Jean-francois. L’Abécédaire de Jean-François REVEL (pp. 35-37). Allary éditions.

PS 2. Je colle ici le texte qui m’a fait basculer dans le commentaire ponctuel. J’avais donc trouvé le titre de la photo : « le frisson ». Un diable m’a demandé d’expliquer, de « développer ». Il ne faut jamais quitter un mot et l’engloutir dans d’autres. C’est ce que je me dis, un jour sur deux…

« Budapest. Hôtel Gellert. C’est l’image qui m’a fait plonger dans le commentaire. L’on était debout, regardant le plafond du hall, suspendu comme une coupole, presque une soucoupe, tentant avec l’appareil de capter un détail, une courbure esthétique, juste une forme, la courbe du haut en suspens, sa prétendue essence, rivé vers le haut. Et on baisse les yeux, vers le hall. La femme passe, vite. Le flou, encore de l’esthétique, est assuré par le mouvement rapide et les hommes sont exactement placés.
On déclenche, on a chopé le flou de la vitesse, toujours fantasque. On est assez satisfait du cadrage et de la configuration, un triangle, trois têtes, dont deux comme des piliers dans l’espace et une femme en blanc qui passe, poussant du blanc. Puis par l’ambiance, un peu mystérieuse, vitesse et obscurité mordorée. L’image est un peu améliorée, à peine recadrée et rangée dans les collections. Ici Budapest. C’était dans le hall de l’hôtel Gellert, là où se trouvent les fameux bains qui font la réputation de la ville, hôtel désormais désuet mais toujours et justement photogénique.
Plusieurs fois, on y est revenu à la photo. On a peut-être compris son centre signifiant. On livre ici cette petite compréhension.
Cette femme en blanc, c’est peut-être la mort qui passe entre deux hommes, chauves, absorbés à oublier le monde, l’un dans son livre, l’autre dans son smartphone. Chacun son monde d’absorption. Non, nous ne sommes pas dans un hôpital, mais bien dans un hôtel, encombré de piscines et de bains publics.
Mais la femme est vêtue comme une infirmière, dans ce blanc gériatrique, presque décisif et final. Et les hommes vont bientôt mourir.
Triste ce commentaire? Mais non, mais non, jamais triste le sublime (encore) dont l’on rappelle ici, pour ceux qui l’avaient oublié, qu’il ne s’agit pas, lorsqu’on place le mot dans le champ esthétique, du beau puisqu’il le transcende, le détrône, y compris dans l’horreur qui soulève un sentiment, pour le figer dans un grandiose qui peut ne pas être beau. Mais qui « soulève » le regardeur.
L’image dans ce hall est ailleurs, elle fait passer, flou et obscur dans ce blanc maléfique, le frisson ».

FIN.

Virgule mortelle

Dieu que les règles de la ponctuation française sont difficiles, surtout dans l’usage de la virgule, m’a dit un ami féru de littérature et qui s’y essayait depuis peu.. Je me suis souvenu d’un mot de Jean-Francois Revel sur le sujet. Je l’ai retrouvé.

Je ne résiste pas à reproduire ici sa petite plaisanterie grammaticale.

« Je connais des simplificateurs qui voudraient supprimer toutes les virgules. Mais prenons la phrase suivante : « Untel n’est pas mort comme on l’a dit » ; et celle-ci : « Untel n’est pas mort, comme on l’a dit. » La première signifie : « Untel est mort, mais pas comme on l’a dit » ; la seconde : « On a dit qu’un tel était mort, mais c’est faux. » La virgule est une question de vie ou de mort. »

J-F. R

Incorrect, artistiquement incorrect

Goya. Saturne dévorant ses enfants Scène des Peintures noires 1820-23 peinture murale à l’huile marouflée sur toile 143×81.

Comme on a pu le remarquer, je ne crains aucunement la critique de la facilité concomitante de l’opération du « couper/coller » lorsque un article, un écrit quelconque me semble intéressant.

Il vaut mieux coller que de paraphraser ou mal interpréter, mal présenter.

Ici, il s’agit d’art. Et l’art est trop important pour éviter de s’immiscer dans ce qui parle de lui. Parole constitutive même de l’Art, souvent. Ou parole périphérique qui veut s’emparer du centre.

Il nous a semble essentiel de diffuser ici, pour ceux qui ne l’auraient pas lu un entretien accordé par Isabelle BARBERIS qui ose s’en prendre aux décolonialistes primaires et autres obsessionnels du « politiquement correct », balayant l’Esprit européen nécessairement colonial, disent-ils. Le New-York des hypocrites fait, paradoxalement, des ravages jusque dans les sphères de l’anti-occidentalisme non réfléchi, violent et sectaire.

Je viens de prendre position, après avoir posté dans ce site la pétition contre le « décolonialisme »

On colle donc.

Quand la pensée « décoloniale » s’en prend à l’art

Entretien avec Isabelle BARBERIS (CLÉMENT PÉTREAULT)

Et si le dernier chic des milieux artistiques était d’être conformistes ? Pour Isabelle Barbéris, maître de conférence en arts du spectacle à l’université Paris-Diderot et chercheuse associée au CNRS, l’espace artistique, qui devrait être celui de la libre parole, est aujourd’hui rongé par une obsession normative, tournée vers la valorisation des identités particulières et la dénonciation compulsive de tout ce qui pourrait être suspecté d’impérialisme. Entretien.

Le Point : Vous êtes spécialiste des politiques culturelles. Comment se manifeste ce « politiquement correct » que vous dénoncez dans le monde de l’art ?

Isabelle Barbéris : L’artistiquement correct est une nouvelle forme d’académisme anticulturel. J’ai travaillé sur le lien entre art et idéologie, et j’ai pu, à cette occasion, mesurer le conformisme intellectuel de la rhétorique de l’engagement. Certaines manifestations culturelles paresseuses cochent toutes les cases : un passage sur les migrants, un autre antisexiste, antispéciste, un laïus décolonial et, bien évidemment, une « scie » anticapitaliste… Le tournoiement de ces moralités parcellaires, aussi inoffensives que répétitives, devrait nous interpeller ! Ce sont des « subverleçons » : au nom de la contestation de la norme, l’artiste répond souvent par la mise en place d’un conformisme inébranlable.

Qu’est-ce que ce « différentialisme bien-pensant » que vous dénoncez ? Sur quels mécanismes s’appuie-t-il ?

Appliqué au monde de l’art, le différentialisme est le moment où on oublie le contenu d’une représentation et où on considère qu’elle ne vaut que pour sa différence. Sa singularité primerait sur le sens. Mais le plus frappant est la manière dont le différentialisme met en danger la communication humaine : le sens ne se lit plus dans le message véhiculé, mais dans la position de celui qui parle et qui dit « en tant que ». Cette idéologie différentialiste se pare de tolérance, mais c’est une forteresse, qui interdit l’accès à toute forme de débat démocratique. Dans un système différentialiste, on ne peut pas contredire une position antiraciste ou antisexiste, sous peine de basculer dans l’affrontement. Le contradicteur devient alors un opposant et mérite d’être détruit. Tout cela est foncièrement antidémocratique ; les idées devraient pouvoir circuler sans dépendre de ceux qui les énoncent – ce qui les rend infalsifiables et conduit à des monopoles de position, avec des groupes qui sont, par exemple, persuadés de détenir le monopole de l’antiracisme.

Ce phénomène est-il à mettre en parallèle avec l’émergence politique d’un antiracisme de plus en plus radical et vindicatif ?

L’irruption de ces luttes parcellaires – décoloniale, antisexiste et antiuniversalistevient de ce que le monde de l’art a démonétisé la représentation, la mimêsis. L’art ne peut plus se contenter de représenter, il se doit désormais d’intervenir dans le monde. On voit alors émerger des artistes qui prétendent sauver, changer ou réparer le monde, sans que personne ne les interroge sur leur éthique et leurs valeurs. C’est le principal sujet de mon ouvrage, qui porte d’abord sur la destruction de l’espace symbolique, c’est-à-dire de la mimêsis qui traverse une crise profonde, comme le rationalisme, l’humanisme ou l’universalisme.

Vous avez été citée comme victime dans le manifeste « contre la stratégie hégémonique décoloniale » signé par 80 intellectuels, publié dans « Le Point ». Comment décririez-vous cette pensée ?

Le décolonialisme est une idéologie militante qui pratique le révisionnisme historique. Cette pensée qui se prévaut de scientificité agit au service de l’idée que nous vivrions encore dans un monde de colonisation, ce qui ne peut passer que par le procès systématique des représentations culturelles, puisque les faits historiques contredisent quant à eux cette théorie… L’appel des Indigènes de la République de 2005 donne le bréviaire de cette idéologie en diffusant des éléments de langage pauvres, répétitifs et dispensés par des adeptes surentraînés. Le « camp décolonial » est un camp d’entraînement rhétorique qui forme ses militants à la phraséologie. L’indigence de cette pensée décourage certains adversaires, qui considèrent la contradiction comme un abaissement : c’est une des multiples manières dont cette idéologie progresse.

« Cette idéologie se pare de tolérance, mais c’est une forteresse, qui interdit l’accès à toute forme de débat démocratique. Le contradicteur devient un opposant et mérite d’être détruit. »

La question de l’« appropriation culturelle », qui avance que la culture des « minorités opprimées » ne pourrait être énoncée que par ses représentants, oblige-t-elle les milieux artistiques à se censurer ?

Nous sommes au coeur du problème. Il suffit de voir ce qui est arrivé à Ariane Mnouchkine lorsqu’elle a monté « Katana » avec Robert Lepage sans faire appel aux premiers habitants du Canada… « Katana » a été violemment attaqué car aucun autochtone n’était présent dans la distribution. La censure est d’abord venue des milieux financiers, qui ne voulaient pas risquer de s’abîmer dans la polémique. Imaginons qu’il y ait eu des autochtones dans la distribution… On aurait reproché aux producteurs d’avoir embauché des autochtones « de service » et de les avoir essentialisés. La théorie de l’appropriation culturelle fonctionne par injonctions paradoxales, comme un totalitarisme culturel : ça rend littéralement fou, c’est un lavage de cerveau ! L’artiste qui se dit rebelle devrait s’inquiéter de ces étaux qui oppressent la liberté de créer, mais sa carrière en serait fortement secouée…

« L’artiste devrait s’inquiéter de ces étaux qui oppressent la liberté de créer, mais sa carrière en serait secouée… »

Vous écrivez à propos d’Edouard Louis (à qui l’on doit « En finir avec Eddy Bellegueule » et « Histoire de la violence ») qu’il se fait le « chantre littéraire du sociologisme, qui noie la responsabilité individuelle dans le darwinisme social ». Pourquoi un tel rejet ?

Le fait qu’Edouard Louis invoque systématiquement des arguments émotionnels pour dédouaner de leurs responsabilités ceux qu’il prétend défendre ou accabler ceux qu’il considère comme responsables n’est ni démocratique ni émancipateur. Son altruisme invite à abaisser ses exigences quand il est question d’une catégorie que son baromètre de la souffrance juge plus vulnérable qu’une autre… C’est une manière de nier toute dignité, toute décence et surtout toute culture à ceux qui sont pauvres et renvoyés là encore à l’état de nature, de non-civilisés. Enfin, cet imaginaire victimaire n’existe pas sans « faire le procès » de quelqu’un ou d’un groupe ciblé et, comme il s’agit d’un imaginaire mélodramatique, les arbitrages y sont toujours sommaires et basés sur l’affect. On retrouve la manie du procès de l’art contemporain : son esprit de litige, l’obsession de chercher la faute et de « dénoncer ».

Vous écrivez : « Nous sommes capables d’entendre que Descartes était sexiste, que Hobbes était freak control, que Voltaire était un salaud, qu’Hugo était raciste, Cendrars dégueulasse (…), nous avons tant besoin de nous renier pour croire en quelque chose, tant besoin de nous vider afin de faire place pour l’homme sans histoire »… Quel est cet homme sans histoire ?

C’est l’homme qui ne veut pas d’ennuis, qui se pense sans préjugés et sublimement désintéressé, ce que seuls les plus favorisés peuvent s’autoriser. En dressant le portrait caricatural d’un dominant qui serait blanc, raciste, sexiste et colonialiste, l’intersectionnalité et ses innombrables traductions artistiques dessinent en creux un idéal de victime : victime qu’on ne pourrait plus contredire et qui bénéficierait d’une impunité. Au titre de son ressenti, on pourrait ne plus être contredit, exiger tous les droits et s’affranchir des règles de la cité… Au théâtre, on relit désormais les classiques de Bizet, Racine ou Marivaux à travers des filtres intersectionnels qui procèdent à une expurgation, afin de les rendre « sans histoire », prêts à la consommation. De ce point de vue, la mise en scène est souvent une mise hors scène de ce qui, dans les grandes oeuvres, et pour cause, résiste à ce paramétrage. Il faut désormais se demander ce qui est mis hors scène quand on va voir une mise en scène : si on étudie « La reprise », de Milo Rau, c’est un spectacle qui parle avant tout de sa propre impossibilité à représenter. Malgré les apparences, ce spectacle est « artistiquement correct ». Pas parce qu’il dénonce l’horreur homophobe, mais parce qu’il le fait en se protégeant derrière des attendus intersectionnels et racialisés, donc en occultant une réflexion universaliste sur l’homophobie. L’art s’expose aujourd’hui très fortement au politiquement correct, car il se définit d’abord comme politique

L’AUTEURE

Isabelle Barbéris Maître de conférences en arts du spectacle à Paris-Diderot, chercheuse associée au CNRS.

LE LIVRE

« L’art du politiquement correct », à paraître le 9 janvier (PUF, 208 p., 17 €).

 

 

formules

Certaines formules, largement connues, peuvent être convoquées lorsqu’il s’agit d’entrer dans une discussion sur un sujet d’actualité, une question philosophique, une incursion dans la morale.

J’en livre quelques unes ci-dessous, peut-être déjà glanées dans les billets précédents. Aucune n’est de moi.  Si vous vous arrêtez sur chacune d’entre elles après sa lecture, vous constaterez à quel point, elles vous aident à mieux comprendre la période contemporaine.

1 – « On ne parle pas d’un train qui arrive à l’heure » (auteurs multiples et inconnus)
2 – « La pauvreté n’a pas de causes, c’est la richesse qui a des causes » (Peter Bauer, économiste)
3 – « Pas de casseurs, pas de 20 heures » (un membre des gilets jaunes ?)
4 – « Je me crois en enfer, donc j’y suis… » (Rimbaud)

66 millions de déprimés (carrément méchants, jamais contents…) ?

Le débat sur la pertinence et la nature du petit mouvement des gilets jaunes, sur le petit débat national m’a amené l’autre soir à faire état d’un article de Pascal Bruckner dans Le Point daté du 10 Janvier qui me paraissait être un bon début d’encadrement de la discussion,

Personne ne l’ayant lu, je le reproduis in extenso ici.

J’ai promis de ne pas faire de mon mini-site un lieu de tribune politique, à la manière des blogs d’antan heureusement enterrés.

Mais il faudra bien que je revienne sur la DOXA et le prétendu grand penseur HABERMAS, dans un prochain billet, pas « à chaud »…

Le peuple, quel peuple ? PASCAL BRUCKNER
Dans un essai paru en 1921, « Psychologie des foules et analyse du moi », Freud, analysant l’oeuvre de Gustave Le Bon, remarque combien l’individu isolé diffère de l’individu en foule. Celui-ci, porté par une âme collective, se sent invincible. Il est comme hypnotisé et transforme toute antipathie en haine immédiate. Si pris isolément il est raisonnable, dans le groupe il devient un barbare, livré à ses instincts. La foule s’enivre de la puissance des mots qui suscitent en elle de véritables tempêtes et réclame des chimères auxquelles elle ne peut renoncer. Si elle veut démolir le pouvoir en place, elle a soif d’autorité, elle veut un chef qui la soumette, « veut être dominée par une puissance illimitée ».Comment ne pas rapporter cette analyse, toutes proportions gardées, au phénomène des gilets jaunes ?
Il y a quelques années, la gauche croyait avoir trouvé le peuple dans l’alliance entre la jeunesse des banlieues et les urbains des villes. Eux seuls portaient l’avenir et l’ouverture au monde. Une certaine droite s’émerveille depuis deux mois d’avoir retrouvé le vrai peuple de France avec ces « hommes blancs de 30 à 50 ans » (Eric Zemmour) qui incarnent ce cher et vieux pays, comme aurait dit le général de Gaulle, et font les jacques sur les ronds-points. Cette France-là ne veut ni de l’islam, ni de l’immigration, ni de la mondialisation. Mais l’erreur est la même dans les deux cas. Le peuple est partout où il y a des Français, dans les cités comme dans les périphéries, il est aussi chez les classes supérieures qui en font partie autant que les démunis (même si certains décroissants voudraient … déchoir les millionnaires de la nationalité française). Ces deux France, celle de la gauche et celle de la droite, qu’on oppose trait à trait, se ressemblent pourtant et se contaminent l’une l’autre. Les émeutes à Paris, Bordeaux, Saint-Etienne, au Puy-en-Velay se sont inspirées des soulèvements de 2005, de ceux de 2007 à Villiers-le-Bel, mais aussi des actions des black blocks, des anarchistes, des zadistes : montée aux extrêmes instantanée, incendies de voitures, destruction des biens, lynchage des policiers, avec cette différence que les gilets jaunes les plus radicalisés sont entrés dans les villes pour tout casser. La ville, cette Babylone impure, source de tous les vices, de toutes les corruptions, il faut donc la terroriser par une saine colère. Les hordes qui ont tout détruit sur leur passage, à Paris ou ailleurs, rêvant de marcher sur l’Elysée pour le mettre à sac et pour placer la tête du président sur une pique, rappelaient les Khmers rouges entrant dans Phnom Penh pour la nettoyer et la vider. Avec cette différence : les réseaux sociaux, la manipulation des médias ont donné une caisse de résonance instantanée aux vandales. « Sans casseurs, pas de 20-heures », comme le dit un slogan. …
Les mêmes qui s’indignent à juste titre du « pas d’amalgame » émis par la gauche islamophile après les attentats de Charlie,de l’Hyper Cacher ou du Bataclan hurlent aujourd’hui à l’amalgame honteux quand on souligne le caractère douteux des gilets jaunes, notamment les déclarations antisémites de certains de leurs membres. Par un amusant télescopage, c’est un journaliste qui a pratiqué les deux genres qui crie le plus fort. Dans un article publié le 26 décembre sur Slate.fr et intitulé « La défense des juifs, ultime morale des pouvoirs que leurs peuples désavouent », Claude Askolovitch, grand défenseur des islamistes, s’indigne que l’élite bourgeoise puisse voir la chemise brune sous le gilet jaune au lieu d’admirer la chaude fraternité des veillées et « l’humanité émouvante de ces désormais plus-querien ». Le même qui conteste tout antisémitisme dans les banlieues ou chez les salafistes avait été révulsé par la pétition rédigée par Philippe Val, Elisabeth Badinter et moimême en avril 2018 sur le nouvel antisémitisme musulman.
Claude Askolovitch, maître en « dénégationnisme », refuse que la France des provinces soit réduite à la haine de l’élite et des juifs, lesquels ne doivent pas servir d’alibi ou d’otage aux gouvernements en perdition, Macron aujourd’hui, Valls hier. (Houria Bouteldja, fondatrice des Indigènes de la République, explique pareillement que les juifs sont de nos jours les supplétifs coloniaux que le pouvoir blanc utilise pour écraser les musulmans.) Qu’importe que le héros des ronds-points, Etienne Chouard, soit un grand ami d’Alain Soral dont il partage les thèses sur le sionisme délétère.
Qu’importe qu’Eric Drouet, le routier putschiste qui fascine Mélenchon, ait appelé à entrer dans l’Elysée pour tout casser. Qu’importe que Priscillia Ludosky et Maxime Nicolle, alias « Fly Rider », deux leaders de la mobilisation, aient contesté le caractère terroriste de la fusillade de Strasbourg et y aient vu un complot du gouvernement. Le peuple est beau, émouvant, sincère comme une chanson de Piaf, et rien ne doit entacher sa réputation, écorner sa poésie. Ainsi s’expliquent les cris d’extase de certains intellectuels sur les assemblées des ronds-points, la merveilleuse solidarité des aires d’autoroute, soupirs qui rappellent les exclamations de leurs aînés face aux merveilles des régimes cubains, maoïstes, etc. Ils ont enfin trouvé la vraie France comme nos ancêtres partaient à la recherche de la vraie croix.
Brun-rouge-vert. Les gilets jaunes avaient tous les titres pour devenir populaires à leurs débuts : symbole des classes moyennes en déshérence, ils auraient pu prendre la tête d’un vaste mouvement contre la folie fiscale française. Leur coup de génie a résidé d’emblée dans leur uniforme : cette chasuble fluo utilisé par les cyclistes, les piétons, les travailleurs, c’est personne et donc potentiellement tout le monde. Las, ils ont sombré presque tout de suite dans le fracas, la sauvagerie, l’intimidation. Ce qui a fait leur succès les a aussi discrédités. Les enfants de Pierre Poujade et de Gérard Nicoud ont fusionné avec l’ultragauche, l’ultradroite et les jeunes des cités dans un vaste amalgame brun-rouge-vert qui risque de devenir le véritable étendard politique de l’avenir. La crise des gilets jaunes est d’abord une crise mimétique. On retrouve en eux toutes les dérives des mouvements insurrectionnels. L’insulte systématique, les menaces de mort, la demande d’allégeance absolue, malheur à qui ne klaxonne pas en passant les barrages, la censure des médias, on ne distribue pas tel journal, Ouest France, par exemple, qui a eu le malheur d’émettre des réserves à leur endroit, on veut aller régler son compte à BFM, Europe 1, France Télévisions qui leur ont pourtant servi la soupe au-delà du raisonnable, la fureur destructrice, la détestation pathologique de Macron, le vandalisme, la haine de l’argent, surtout celui des autres, le complotisme, l’antiparlementarisme. Qu’est-ce qu’un riche pour les gilets jaunes ? Quiconque gagne plus qu’eux, ne fût-ce que quelques centaines d’euros de plus. Malheur aux députés LREM qui ont dû déclarer leur salaire en public devant des animateurs télé qui empochent pourtant des millions chaque année et se joignaient au lynchage ! La haine des élites n’est pas une preuve de clairvoyance mais l’expression du simple ressentiment, de l’envie impuissante. Les chemins de la servitude sont les mêmes à droite et à gauche.
Le peuple est beau, émouvant, sincère comme une chanson de Piaf, et rien ne doit entacher sa réputation.
Or le peuple est, comme Dieu, cette entité introuvable au nom de qui parlent tous les despotes. Il n’existe comme souverain qu’à condition d’être encadré par le processus électoral, la Constitution et l’édifice des droits. Il doit respecter la séparation des pouvoirs et s’incliner devant les lois votées par le Parlement. Qu’il faille doubler la démocratie représentative par une démocratie directe, le recours au référendum, selon la doxa du jour, est vrai. Mais les votations ne fonctionnent en Suisse que parce que l’esprit civique et la loyauté envers l’Etat et la nation y sont absolus. Il arrive au « peuple » de se tromper, de s’égarer, les mésaventures du Brexit en sont la preuve. Le peuple par nature est divisé, il ne sait pas toujours ce qu’il veut, il se transforme parfois en plèbe, en meute, en commandos. La démocratie accouche naturellement de son contraire ; d’où la nécessité de la protéger contre elle-même, comme le savait Platon, sous peine de voir le « gros animal » sombrer dans l’anarchie ou embrasser la dictature. S’il faut craindre la tyrannie de la majorité, il faut redouter tout autant la tyrannie des minorités. Vous n’aimez pas le peuple, objecte-t-on, vous n’aimez que les pauvres dociles. Mais c’est confondre le peuple comme idéal avec le peuple autoproclamé de quelques catégories qui en usurpent le nom. Les milliers de commerces mis en faillite par les gilets jaunes, les entreprises qui ferment, les salariés licenciés, les milliards perdus, ce n’est pas la faute de Macron, de Rothschild, de la mondialisation, mais c’est le peuple qui opprime le peuple au nom du peuple. Merveilleux et terrible piège. On a souvent raison de se révolter mais on n’a pas raison sur tout quand on se révolte, même si l’on prétend appartenir aux « opprimés ». Au nom de quoi décrète-t-on que le peuple ce sont les pauvres, et les pauvres uniquement, les souffrants, à l’exclusion de tous les autres, à commencer par la bourgeoisie ? C’est un peuple totalement reconstruit et même reconstitué, un coup de force théorique injustifiable.
« Carrément méchant, jamais content ! » L’insatisfaction est la maladie démocratique par excellence puisque ce régime enregistre un fossé entre ses promesses et ses réalisations. Mais il vient un moment où il faut rappeler le principe de réalité et ne pas céder aux revendications qui relèvent du caprice et non de la justice. Les demandes des jaunistes évoquent parfois la célèbre chanson d’Alain Souchon : « Carrément méchant, jamais content ! » Voilà donc notre nation bénie des dieux, l’une des plus protectrices en Europe, décrite comme un bagne, une dictature abominable. « Je me crois en enfer, donc j’y suis », écrivait Rimbaud. Les gilets jaunes auront ajouté un chapitre à notre longue tradition d’autodénigrement qui fait de la France un pays de Cocagne peuplé de 66 millions de déprimés
 
 

Dangerosité de la beauté

J’avoue mon désarroi.  Je crois avoir commis un impair et presque démoli un désir, écrasé la potentialité. Je suis coupable.

C’était hier. Une amie, qui connait mon amour des voyages, la maitrise de leur organisation en ligne,  mon souci de fournir les bonnes adresses, m’appelle.

Elle va à Florence avec son nouvel amoureux. Elle me demande d’éviter mes sempiternelles comparaisons entre l’Italie et l’Espagne qui peuvent agacer beaucoup, oui elle sait que je préfère l’Espagne et en vient à l’essentiel. Le meilleur hôtel, les vols, les perles inconnues, les bars pour sentimentaux.

Je lui réponds que si je peux l’aider pour les vols, les  hôtels, en fouinant dans les sites que je connais et les vrais commentaires de voyageurs, je ne peux pour le reste : il y a des décennies que je n’ai pas mis les pieds à Florence. Et, fier de moi, fier de ma réserve inhabituelle, je ne lui dis pas que je hais Florence, ses musées prévisibles et ses ponts devenus ordinaires, ses touristes en bermudas, ses restaurants et ses pizzas carbonisées. Et je ne dis pas que je préfère l’Espagne sans génuflexions touristiques, qui ne se donne pas immédiatement dans sa beauté flagrante à l’Italie dont les beautés certes réelles sont écrasées par la trace ordonnée de leur destin encadré par le tourisme, dont les habitants pourtant amoureux du monde, effacent leur être par le regard trop pesant et la parole trop haute. Entrez dans un bar espagnol. Les lieux sont beaux, laids, peu importe. Immédiatement, vous sentez votre liberté, jamais d’encerclement des autres, jamais un « dérangement ». Et vous posez les yeux sur un tableau caché derrière une bouteille de vin de Jerez. Vous en avez le loisir. Bref, sempiternelles etc..etc..

Je suis donc « sympa ». Mais au moment où elle s’apprête à raccrocher, satisfaite de ma promesse d’une aide inconditionnelle (des liens internet dans la soirée), je ne sais ce qui me prend, je luis dis :

-j’espère que tu n’auras pas le syndrome de Stendhal. Prends un tranquillisant. 

Je suis un idiot, je n’aurais pas du puisqu’aussi bien après la réponse  à la question classique (c’est quoi ce syndrome ?), elle m’a raccroché au nez.

Vous savez vous, mais je rappelle ce dont il s’agit.

Stendhal se trouve à Florence en 1817. Il sort d’un musée. Il écrit :

« J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. » (Rome, Naples et Florence)

Il parait selon une psychiatre italienne que beaucoup de touristes de Florence i ce malaise, ce syndrome appelé aussi « syndrome de Florence ».

Et que je cite Wikipédia :

« les touristes provenant d’Amérique du Nord et d’Asie n’en sont pas touchés, il ne s’agit pas de leur culture ;
les touristes nationaux italiens en sont également immunisés ; ils baignent dans cette atmosphère depuis leur enfance ;
Parmi les autres, sont plus touchées les personnes vivant seules et ayant eu une éducation classique ou religieuse, indifféremment de leur sexe.
Le facteur déclenchant de la crise a lieu le plus souvent lors de la visite de l’un des cinquante musées de la ville. Le visiteur est subitement saisi par le sens profond que l’artiste a donné à son œuvre, et perçoit toute l’émotion qui s’en dégage d’une façon exceptionnellement vive qui transcende les images et le sujet de la peinture. Les réactions des victimes subjuguées sont très variables : des tentatives de destruction du tableau ou des crises d’hystérie ont été observées. En effet, le regard d’un autre peut, à leurs yeux, mettre en danger leur propre perception de l’œuvre. Les gardiens de musée de Florence sont formés à l’intervention auprès de visiteurs victimes du syndrome de Stendhal bien que cela reste assez rare. »

J’ai donc dit à mon amie que « la beauté est donc dangereuse » et qu’elle ferait mieux de se balader à Créteil. Je plaisantais mais elle est susceptible et amoureuse. Dans ce cas, on est « à fleur de peau ». Pas uniquement les nerfs.

Avouez que la chose est intéressante et que j’aimerais bien savoir si aujourd’hui, je pourrais en visitant un musée de Florence, subir le malaise stendhalien, le vertige par le trop-plein de beauté.

A vrai dire et à la réflexion, je suis désormais persuadé que j’ai sorti ce syndrome de mes souvenirs livresques pour magnifier son voyage, pour l’entendre me dire : « mais c’est génial ». Non, elle m’a raccroché au nez et je me sens coupable. Tant pis, c’est la faute à la beauté.

PS. Elle vient de m’appeler, s’est excusée, m’a dit « c’est génial ».

En commun avec Kakfa ?

En 2016, la Cour suprême israélienne a rendu sa décision : les écrits de Kafka rejoindront la Bibliothèque nationale d’Israël.

Qu’en aurait pensé l’écrivain, lui qui écrivait dans son journal : « Qu’ai-je en commun avec les Juifs ? Je n’ai déjà presque rien en commun avec moi-même ».

A vrai dire c’est une amie qui m’a posé la question, pas très intéressante peut-être, de la judéité de Kafka, en me renvoyant à un texte qu’elle avait lu en ligne.

Je n’ai pu lui répondre que par la phrase précitée que je connaissais par coeur, ne m’étant jamais intéressé à cette judéité de l’écrivain, de tous écrivains à vrai dire, seule la judéité de Moise ou celle de Jacob, en ce qu’elle la constitue pouvant m’intéresser. Le reste (le solde dans l’écriture) n’est que succédané et intégration incidente d’un passé, comme tout écrivain maladroitement « adjectivé » par les chercheurs en herbe qui se recherchent… « Adjectivé », comme on dit désormais – ce qui me fait beaucoup rire-« genré »

En écrivant ça, je me fais assassiner par beaucoup. Mais tant pis.

Je me fais pardonner en livrant ci-dessous le texte que mon amie lisait.

Ceux qui s’intéressent aux écrivains « juifs » vont se régaler..

 

Une lecture juive de Kafka

Si nous pouvons lire aujourd’hui l’oeuvre de Kafka c’est grâce à son ami le plus proche, Max Brod. En effet, celui-ci, a sauvé cette oeuvre par deux fois. Kafka n’avait publié que peu de choses de son vivant, et dans ses derniers moments, se sachant atteint d’une tuberculose incurable il avait demandé à Brod, son exécuteur testamentaire, de brûler tout ce qui n’avait pas été édité.

Max Brod, conscient de la valeur des textes de Kafka, a transgressé ses dernières volontés.

De plus, pendant la seconde guerre mondiale, Brod est parti en Palestine en prenant soin d’emporter avec lui tous les manuscrits de Kafka, qui ont donc séjourné à Jérusalem pendant quelques années.

Là ne s’arrêtent pas les péripéties que connut l’oeuvre de Kafka ; après sa publication elle donna lieu à bien des malentendus, elle fut souvent mal comprise, interprétée de façon réductrice ou même totalement défigurée. En France, en particulier, on fit de Kafka, une sorte de philosophe de l’absurde, sous l’influence de Camus (cf. Le mythe de Sisyphe). En effet, on a traduit, tardivement en français son journal et sa correspondance, qui permettent de mieux comprendre ce que Kafka a voulu dire.

Il est vrai que Kafka a voulu faire de ses romans et de ses nouvelles des textes polysémiques, des textes dans lesquels se superposent de multiples couches de sens. 
Ces textes sont souvent des sortes de fables, de contes symboliques. Kafka adorait les contes et en particulier, comme il le dit souvent dans sa correspondance, les contes hassidiques.   »  Ce sont les seules choses juives dans lesquelles […] je me sente aussitôt chez moi « (lettre à Max Brod)

Cette polysémie a aussi brouillé les pistes : on a voulu faire de Kafka un existentialiste un crypto-chrétien, un marxiste, un anti-communiste, et bien d’autres choses encore. (Il existe des milliers de commentaires des textes de Kafka, ce qui constitue un phénomène unique dans le domaine des Lettres)

Mon but ici est donc de tenter de rendre à Kafka son vrai visage : Kafka est avant tout un auteur juif même si le mot  » juif  » n’apparaît pas dans son oeuvre ; (on y reviendra. Si son projet le plus visible, dans une première approche, est la volonté de faire une caricature de l’administration et de la bureaucratie, Kafka se place à l’intérieur d’une problématique juive.

Pour clore ce préambule je voudrais souligner que les questions qu’il pose, à propos de l’existence juive, sont aujourd’hui encore d’une remarquable actualité.

  1. L’enfant de l’assimilationKafka est né en 1883 dans une famille juive en voie d’assimilation. Dans sa prime jeunesse, cela ne lui pose aucun problème, puis, peu à peu, il va se sentir en exil dans cette assimilation et la vivre comme une douloureuse perte d’identité. Ce thème de la perte d’identité hante une très grande partie de son oeuvre, comme nous allons tenter de le voir dans un second temps. Mais en premier lieu voyons qui est cet enfant de l’assimilation.

    Il vit le jour à Prague, dans une Bohème qui fait alors partie de l’Empire Austro-Hongrois.
    L’émancipation des Juifs est là toute récente, elle date de 1848, durant le règne de François-Joseph. La révolution de 1848 concède aux Juifs les mêmes libertés que celles qui ont été accordées aux Juifs français par la Révolution française. D’où la grande reconnaissance que les Juifs de L’Empire vouaient à François-Joseph, et l’utilisation fréquente du prénom Franz pour nommer leurs fils.

    Kafka va donc assister à une mutation radicale de l’existence juive, et cela à l’intérieur même de sa propre famille : les Juifs qui viennent d’accéder à la citoyenneté s’engouffrent dans l’occidentalisation et l’assimilation, délaissant leur propre culture, leur propre tradition. Certains changent de nom, d’autres se convertissent au christianisme.

    Le tournant de 1848, est en effet, vécu comme une grande libération pour ces Juifs qui avaient été soumis à une réelle discrimination. Depuis longtemps, ils vivaient dans des  zones de résidence (comme c’était aussi le cas dans l’empire des tsars) pour  » ralentir  » la croissance démographique des Juifs, seul le premier né des enfants d’une famille juive pouvait obtenir une licence de mariage (sans le changement de 1848 le grand-père de Kafka n’aurait pas pu se marier.)

    Les parents de Kafka sont donc originaires de zone plus ou moins rurales, de shtetlech où l’on parlait le yiddish, le tchèque et parfois un peu l’allemand.

    Dans ces zones de résidence, l’étude des textes traditionnels et la pratique des mitzvoth restaient le coeur de la vie juive.

    Le grand- père paternel de Kafka avait une boucherie cacher, Hermann le père de Kafka quitta l’école très jeune (dans les écoles juives la scolarité n’était obligatoire que durant six années), pour livrer de la viande, puis il devint colporteur. Dans l’une de ses nouvelles : Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris, Kafka évoque l’enfance de son père, les Juifs sont présentés sous la forme de petites souris persécutées dont les enfants n’ont pas le temps d’être des enfants ; mais Hermann Kafka, le pauvre colporteur, va bientôt changer de situation. Les colporteurs correspondaient à un besoin du capitalisme naissant. Ils deviennent des commerçants et parfois même de riches industriels qui peuvent désormais partir pour la ville. Hermann s’installe à Prague, où peu à peu il se retrouve à la tête d’une entreprise prospère de bonneterie. A Prague, il va rencontrer Julie Löwy, dont la famille a aussi quitté la zone de résidence, c’est une famille aisée de brasseurs.

    Julie Löwy, la mère de Kafka vient d’une famille qui comptait un certain nombre d’érudits juifs. Kafka avoua souvent qu’il se sentait très proche de la lignée maternelle. Il note dans son journal :  »  Je m’appelle Amschel en hébreu, comme le grand-père de ma mère […] Un homme très pieux et très savant. « 1911

    Chez les Kafka, le magasin, la volonté de réussite sociale, ne laisse que peu de place à la pratique du judaïsme. On se contente d’aller à la synagogue pour les grandes fêtes. La famille va à la fois s’assimiler et se germaniser.

    En effet la ville de Prague est faite de trois communautés : la plus importante est la communauté tchèque, mais c’est aussi la plus modeste sur le plan économique ; il y a une communauté allemande plus puissante, et les Juifs, troisième communauté, veulent s’identifier aux allemands et idéalisent la langue allemande qui est la langue du pouvoir.

    Hermann Kafka veut pour son fils une éducation qui lui ouvre les portes de la réussite sociale. Franz fera donc un cursus primaire et secondaire dans des écoles allemandes (il y a tant de Juifs dans le lycée que fréquente Kafka que l’institution admet dans ses murs la présence d’un rabbin chargé de l’éducation religieuse.) Par la suite,

    Kafka, entreprend des études de droit : les étudiants juifs choisissent souvent des professions libérales (avocat ou médecin) dans lesquelles ils risquent moins de se heurter à l’antisémitisme virulent qui continue à exister dans l’empire Austro-Hongrois, en particulier dans les administrations. On retrouve dans bien des textes de Kafka l’empreinte laissée par ses études de droit. Cependant, Kafka décide de ne pas devenir avocat. Il veut un emploi qui lui laisse du temps pour écrire. Finalement il travaillera dans une compagnie d’assurance semi-étatisée. (Il pourra y entrer grâce au soutien d’amis, car, en principe, cette administration n’emploie pas de Juifs).

    A l’époque de ses études, Kafka ne s’intéresse pas au judaïsme : comme il l’écrira plus tard dans la lettre au père, il n’aime pas accompagner ses parents à la synagogue car il ne comprend pas les prières en hébreu. Il voit là, de plus, une sorte de judaïsme mondain.

    Une affaire grave d’antisémitisme se déroule en 1901 : une rumeur de meurtre rituel provoque dans les rues de Prague de violentes manifestations antisémites, dont Kafka ne semble avoir rien dit. Kafka se sent attiré par les courants libertaires de Prague et même l’athéisme

    Mais l’attitude de Kafka vis à vis du judaïsme va se transformer radicalement, peut-être sous l’influence de ses amis les plus proches, (ils sont tous juifs), mais >surtout, grâce à une rencontre : celle d’une troupe de théâtre yiddish venue de Lemberg (1911.) La découverte de cette troupe tient une très grande place dans le journal de Kafka. Le responsable de la troupe, Löwy devient pour Kafka un ami. Ainsi, il fait connaissance avec des Juifs beaucoup moins assimilés que ceux qu’il voit autour de lui, des Juifs qu’il trouve  » authentiques « , car ils ne sont pas encore vraiment éloignés de la Tradition. Grâce à ces comédiens Kafka renoue plus ou moins consciemment des liens avec ses ancêtres maternels.

    Dans les Recherches d’un chien (Pléiade t. II) il raconte sa rencontre avec les hassidim de la troupe de façon très imagée. Tout cela le conduit à remettre en question l’éducation qu’il a reçue. Dans La lettre au père (texte fondamental pour comprendre Kafka) il reproche violemment à son père de ne lui avoir transmis qu’un  » fantôme de Judaïsme « 

    Désormais Kafka oppose les Juifs de l’Est, si mal perçus par les Juifs germanisés, et en particulier par son père, aux Juifs de l’Ouest. Les premiers sont à ses yeux des Juifs  » authentiques  » conscients de leur culture et de leur histoire ; alors que les autres veulent oublier leur identité.

    A partir de 1911, Kafka regarde tout autrement l’assimilation. Et la critique de l’assimilation prend une place centrale dans son oeuvre.

  2. L’assimilation comme perte d’identitéA partir de la rencontre avec la troupe des comédiens de Lemberg ,Kafka s’engage dans un cheminement opposé à celui de ses parents On peut parler d’une sorte de  » désassimilation  » ou selon l’expression de Stéphane Moses, de  » dissimilation « . L’assimilation est désormais vécue par Kafka comme une souffrance. Il se sent à la fois dans et hors du Judaïsme.

    Dans son cheminement, la première étape est une analyse de ce qu’est l’assimilation et cela, à l’aide de ses romans et de ses nouvelles.

    Quatre thèmes sont au centre de cette analyse :

    • le thème de l’oubli
    • le thème de l’hybridation
    • le thème de l’identité
    • le thème de la culpabilité
    1. L’oubli

      L’assimilation est d’abord un oubli. Alors que le  » Zahor !  » Souviens toi ! est au coeur du Judaïsme, l’assimilé veut oublier ses racines, oublier la Tradition, C’est à dire l’Etude des textes sacrés, et la pratique des  » mitzvoth « , des commandements. Il veut oublier les langues juives ; il veut parfois oublier jusqu’à son nom. Il dévalorise sa culture d’origine, il la considère comme périmée et survalorise la culture du pays d’accueil.

      Kafka nous a laissé un certain nombre de portraits féroces de l’assimilé.

      Par exemple dans une nouvelle intitulée : Communication à une Académie (Kafka, oeuvres complètes, la Pléiade T II) l’assimilé est présenté sous l’apparence d’un singe (une fois encore Kafka écrit un conte). Ce singe ne veut plus rien savoir de ses origines, il les a oubliées :  » Mes exploits n’auraient pas été possibles, si j’avais voulu m’opiniâtrer à songer à mes origines […] mes souvenirs s’effacèrent de plus en plus « 

      Il se souvient seulement de s’être retrouvé (ou senti ?) dans une cage (le Judaïsme), cage dont il voulait sortir au plus vite. Alors il invente une solution : il imite les humains, il se met à parler, bref il devient un singe savant. On le sort, bien sûr, de sa cage et on l’emploie dans des cabarets. Kafka fait dire au singe :  »  J’ai acquis la culture moyenne d’un Européen […] cela m’a aidé à sortir de la cage « 

    2. L’hybridation

      L’assimilé ne peut tout effacer, il reste en lui quelque chose de ses origines : il est donc un mixte, un hybride. Le thème de l’hybride tint une grande place dans l’oeuvre de Kafka. Le singe-homme est un hybride, on a déjà rencontré des souris qui sont humanisées, un chien qui s’interroge sur son histoire (cf Les recherches d’un chien in O. Complètes Pléiade T II ).

      Autres exemples très intéressants : le chat-agneau qui apparaît dans  » Un croisement « . La bobine de fil en forme d’étoile, évoquée dans :  » Le souci du père de famille  » (Pléiade t II)

       » Un croisement  » (Pléiade t II)

      Le héros de l’histoire a reçu, en héritage de son père, un étrange animal  » moitié chaton, moitié agneau  » qui  vit en symbiose avec lui ; comment ne pas voir dans cet hybride le  » fantôme de Judaïsme » transmis à Kafka par son père ?

      Cette bête n’est pas un véritable chat, elle ne sait pas miauler ; elle n’est pas un véritable agneau, elle attaque les agneaux. Elle est un mixte, en plus elle voudrait être un chien, et souffre tant de sa condition qu’elle souhaite mourir sous le couteau du boucher.

      Ainsi dans ce conte il y un agneau, un chat, une allusion au chien et au couteau du boucher. On retrouve ici bien des éléments de  » had gadia  » le chant qui est chanté à la fin du Séder (le repas pascal). (Voir M. A. Ouaknin : Et c’est pourquoi on aime les libellules)
      Les enfants Kafka percevaient le rituel du Seder, déformé par leur père, comme une caricature comique.

      Par delà ce conte , Kafka évoque donc ce qu’était devenu le judaïsme dans sa famille, et plus précisément cette  » mixture   » qui tenait lieu de Séder

      Le souci du père de famille

      Un père de famille abrite chez lui un curieux hybride : qui se nomme Odradek. C’est un objet et un être humain. Son nom lui même est étrange, c’est peut-être un mélange de slave et d’allemand ; en réalité on ne sait pas d’où vient ce nom. Odradek est une bobine de fil qui parle, mais surtout c’est une étoile ; les fils qu’elle porte sont cassés et embrouillés. Cette bobine se déplace avec une béquille, si on lui demande  » où habites-tu ?  » Elle répond :  » Pas de domicile fixe « . Le père de famille s’inquiète : que va devenir Odradek ?  » Peut-il donc mourir ? « 
      La nouvelle se termine ainsi.

      L’étoile : c’est bien sûr, le peuple juif ; les fils sont cassés : au fil des génération quelque chose s’est brisé : la transmission ne fonctionne plus comme avant. L’Etat juif n’existe pas à l’époque : Odradek n’a pas de domicile fixe. Le peuple juif perd sa culture, il marche avec une béquille ; est-il en voie de disparition ? s’inquiète Kafka.

    3. L’identité

      L’assimilé est donc un hybride, enfoncé dans l’oubli. Il devient ainsi un homme sans qualités. Un homme qui, s’il s’interroge vraiment sur lui-même, comme le fait Kafka

      ne sait plus très bien qui il est. Dans une lettre à sa première fiancée : Félice Bauer

      Kafka écrit : les uns font de moi un écrivain allemand, les autres un écrivain juif ;  « qui  suis-je ? « 

      Kafka se sent lui même un hybride et en souffre. La question : qui suis-je ? traverse toute son oeuvre. Dans son journal il note qu’il manque  » de sol, d’air et de loi « 

      A mesure qu’il avance dans sa réflexion sur l’assimilation, il transforme ses personnages : il perdent leur identité, ce qui se traduit par l’effacement de leur nom.

      Les héros des deux grands romans inachevés et posthumes, Le Procès et Le Château, sont respectivement Joseph K et K- ( Il existe de nombreuses interprétations de cette disparition des noms-… K/Kafka K/le nom juif qu’on cache, à l’époque etc…)

      Pour Marthe Robert le défaut de nom renvoie à un défaut d’être du Juif qui perd son identité.

    4. La culpabilité

      Le thème de la culpabilité apparaît dans bien des textes de Kafka : dans La lettre au père, dans bien des nouvelles, mais surtout dans Le Procès.

      Rappel  des grandes lignes de ce roman posthume et inachevé : Joseph K.  » sans avoir rien fait de mal  » est arrêté un matin. De quoi l’accuse -t-on ? Les deux hommes qui viennent l’arrêter ne lui donnent pas la raison de cette arrestation. Commence alors pour ce modeste employé de banque un long périple à travers les méandres de l’administration judiciaire, logée dans des lieux glauques. Joseph K. voudrait savoir de quoi on l’accuse. Il voudrait rencontrer le tribunal suprême, organiser une défense ; mais toutes ses démarches restent vaines. Finalement, il se laisse dévorer par la machine judiciaire, qui le condamne à mort.

      Ce roman contient une superposition de sens : il peut être une critique de la justice, il peut avoir un sens métaphysique (on y reviendra), mais il s’agit aussi là d’une auto-accusation : Kafka s’est toujours senti culpabilisé par son père, il se sens coupable de décevoir Félice Bauer, sa fiancée  (il vient de rompre ses fiançailles). Mais il y a aussi et surtout la culpabilité de qui rêve parfois d’avoir grandi comme un petit juif du shtetel.

      La culpabilité de celui qui ne se sent pas un  » Juif authentique « 

      Pour terminer l’exploration de la méditation de Kafka sur l’assimilation il est indispensable de faire le détour d’un autre roman posthume et inachevé : Le Château. Là aussi il s’agit d’un texte polysémique : Brod lui-même propose au moins deux interprétations de ce roman. Dans l’une de ces deux interprétations il fait du Château le récit d’un voyage juif en terre hostile ; ou encore la quête d’une impossible assimilation. Rappel :K. un étranger a été appelé pour exercer le métier d’arpenteur, dans le domaine du comte west-west. Il arrive dans un étrange village surmonté d’un château. K. veut s’intégrer au village mais n’y parvient pas, il est rejeté. Il voudrait exercer la tâche pour laquelle il a été appelé mais son dossier s’est perdu dans les rouages de l’administration qui siège au château. Il voudrait donc parvenir jusqu’au château, mais c’est pour lui impossible. Il a une liaison avec Frieda, une femme du village ; il pense l’épouser et ainsi s’intégrer plus facilement, mais le projet de mariage échoue. Au contraire de Joseph K. dans le Procès, qui baisse les bras devant l’administration , K. se bat pour son droit à être considéré comme les autres, mais en vain. Dans une des fins possibles (Kafka n’a laissé que des ébauches de fins) K. meurt d’épuisement.

      Kafka semble décrire ici le périple de l’assimilé qui cherche vainement à être totalement intégré (à l’époque de Kafka c’est encore particulièrement difficile). A souligner que le Comte, invisible, qui règne au château s’appelle West-west ou Ouest-ouest, son nom symbolise à lui tout seul l’occidentalisation dont rêve le Juif de l’ouest. La tentative de mariage avec Frieda rappelle que le mariage mixte a été parfois vu par les Juifs d’alors comme une sorte de porte ouverte vers l’assimilation. A l’époque où il écrit Le Château, Kafka est déjà sioniste.

      Ce roman fait d’ailleurs penser à un des premiers textes littéraires de T. Herzl :Le nouveau ghetto où il est dit que l’assimilé se heurte à des murs, comme dans le ghetto, mais cette fois les murs sont des murs invisibles.

    Ainsi une bonne partie de l’oeuvre Kafka peut être interprétée comme l’expression de la souffrance d’un écrivain qui se sent à distance de ce qu’il voudrait être, qui se sent dans un  » entre-deux  » difficile à vivre ; mais il faut aussitôt ajouter que Kafka a trouvé, à sa façon, le chemin du retour vers le Judaïsme.

  3. Le chemin du retour
    1. Intérêt pour la culture juiveDepuis sa rencontre avec la troupe de théâtre yiddish Kafka lit des ouvrages concernant l’histoire et la culture juive. Il lit la Bible en allemand, mais il va bientôt la lire en hébreu. En effet, à partir de 1917 Kafka apprend l’hébreu.
    2. Etude de l’hébreuAu moment de sa Bar-Mitzvah, Kafka n’a pas étudié l’hébreu ; il a simplement appris un texte par coeur. Il commence l’hébreu moderne en autodidacte, puis il prend des leçons avec le fils d’un rabbin de Prague.

      Par la suite, il travaille avec Jiri Langer, un ami, qui a passé un certain temps en Galicie pour étudier avec le rabbi de Belz ; Langer lui enseigne l’hébreu et lui parle aussi beaucoup du Hassidisme. Son dernier professeur d’hébreu sera une étudiante venue de Jérusalem : Puah Ben, la fille d’un intellectuel, ami de Ben-Yehuda.

      A noter que Félice, sa fiancée berlinoise, lui avait parlé des conférences de G. Scholem qui donnait une grande importance au retour à l’hébreu. L’étude de l’hébreu permet à Kafka de lire des passages de la Torah avec les commentaires de Rachi.

    3. SionismeUne autre raison explique l’intérêt de Kafka pour l’hébreu : il adhère en effet, à l’idéal sioniste en 1917 ; Brod avait tenté, en vain, de le convaincre auparavant ; mais 1917 c’est la date de la déclaration Balfour. Le sionisme ne semble plus une pure utopie

      Kafka voit certains de ses amis partir pour la Palestine. Ces départs lui semblent un vrai miracle ; il écrit à sa soeur Valli :  » C’est déjà quelque chose d’énorme de prendre sa famille sur son dos, et de la transporter en Palestine. Que tant d’hommes le fassent ce n’est pas moins un miracle que celui de la mer rouge. « 

      Il a une vision plus ou moins mystique du sionisme : la  » montée  » en Palestine devrait permettre au peuple juif de reconstruire son identité.

    4. Dora