La dilution du Monde

Dans un billet précédent et récent (Le retournement du Monde) on avait constaté les manipulations exécrables, nauséabondes, du journal Le Monde.

Ça continue. Ce journal ne peut s’empêcher de, comme nous le disions, se faire le complice documentaliste de l’instauration d’une concurrence victimaire que, pendant cette période, l’islam ou le Cran n’ont pas osé mettre en œuvre, laissant en paix les juifs et ceux qui ne tolèrent pas l’antisémitisme organiser la mini-défense. Chacun son temps et sa solution.

Dans un article consacré à la soirée du Crif du 20/02/2019, il nous renvoie à un « décryptage » titré ACTES ANTISÉMITES ET ISLAMOPHOBES. UN DECOMPTE DÉLICAT À ÉTABLIR.

La typologie (antisémitisme et islamophopbie) est un avatar de l’antisémitisme. Ou, pour faire œuvre de petite sociologie et être moins saillant et catégorique, un succédané de la tactique dite de la DILUTION d’un fait ou d’une notion dans un magma prétendument unificateur pour lui ôter sa spécificité. Comme l’a si bien compris Mr Melenchon, lequel dans sa déclaration qui se devait de plaire à ses affidés, ses partisans, décoloniaux, genristes, islamo-gauchistes et, disons le sans ambages, vrais antisémites, a donc rangé dans le même sac du Mal (comme un américain) racisme, homophopie, islamophopbie, antisémitisme, sexisme, pour justifier sa présence près de rabbins ou citoyens qui défendent l’existence (rien de plus) de l’état d’Israël, des sionistes donc dans leur vocabulaire de haine puisé dans Libération (même si ce journal s’offre sa Une avec une femme rabbin Horvilleur, très chic, pendant 24 h, le juste temps de la bonne conscience pour les haineux d’Israël et des non-chômeurs en général.

Donc Le Monde récidive et dilue encore avec ses « pour aller plus loin ».

L’on ne veut insister sur l’instillation du doute sur l’augmentation des actes antisémites fabriquée par la locution du « décompte délicat », lequel ne peut être taxé de placement dans les frontières de l’antisémitisme, eu égard à l’égalité de traitement entre les deux « actes » évidemment historiquement équivalents…

Ce journal devrait changer son titre. Je n’ose le proposer ici. Mais pas la typographie dudit titre. Je n’ose en indiquer le motif.

Beuve-Mery, un géant, doit se retourner dans sa tombe.

Ci-dessous la capture d’écran, vite stockée avant qu’elle ne disparaisse (cf « le retournement du Monde »)

PS. Il est fait état dans l’article pour tablette et smartphone du « raout » annuel du Crif, objet de l’article. Disparu sur version ordi. Tout comme le « décryptage en capture ci-dessus également absent de la version ordi… J’ai la chance d’avoir une tablette pour apprécier Le Monde.

PS2. La photo en tête du billet a été prise à Grenade. Le boutiquier se vante (ici, on a tout, presque). Comme le Monde pendant 24 h. En réalité, le boutiquiern’a pas grand-chose. Comme Le Monde (rien à part une minuscule idée, toujours la même, qui tourne en rond, pour des lecteurs rassurés par un manège grinçant, donc veritablement plein qui a de tout dans ses creux, presque…

Les mots et le tableau

Discussion avec un ami. Il me raconte que les touristes visiteurs de Paris, s’arrêtent au Louvre, s’agglutinent devant La Joconde et s’en vont vite vers la Tour Eiffel. Je lui dis l’épopée des touristes japonais à Madrid qui vont à la corrida assister à la mise à mort d’un seul toro sur les six au programme (le tour operator leur dit que c’est comme les films permanents au cinéma, une répétition, qu’il est inutile de rester) et qui s’en vont vite au Prado envahir la salle où se trouve Les Ménines de Velasquez, en se marchant sur les pieds.

Il me voit faire la moue et me demande la raison de ma réserve : n’aimerais-je pas cette merveille ?

Évidemment que non, c’est un de mes tableaux préférés. Cependant, je lui dis, un peu honteux, qu’il m’a fallu choisir entre Velasquez et Foucault. J’explique.

Michel Foucault (1926-1984), dans son ouvrage phare (« Les mots et les choses) décrit, dans son introduction, dans un style et une hauteur théorique exceptionnels, le tableau de Velasquez, « Les Ménines ». Certains considèrent que ces pages sont un modèle, en rupture, de l’analyse picturale.

Le tableau donne à voir l’infante Marguerite d’Espagne, entourée de demoiselles d’honneur, de courtisans et de nains. Au fond, sur la gauche, le peintre est là devant une grande toile dont on ne voit que le châssis de dos. A l’arrière-plan, sur le mur du fond, un tableau, note Foucault, « brille d’un éclat singulier », dans lequel apparaissent deux silhouettes. Il s’agit, en réalité d’un miroir. Qui reflète les souverains, à l’extérieur du tableau, « retirés en une invisibilité essentielle », « qui ordonnent autour d’eux toute la représentation ».

Sans eux, le tableau n’est pas possible.

Et Foucault d’ajouter que « Peut-être y a-t-il, dans ce tableau de Vélasquez, comme la représentation de la représentation classique », qu’il s’agit aussi de « la disparition nécessaire de ce qui la fonde ». Il conclut en indiquant que « Libre enfin de ce rapport qui l’enchaînait, la représentation peut se donner comme pure représentation. »

Il s’agirait donc du principe qui organise les savoirs à l’âge classique. Chaque époque se caractérise par un « champ épistémologique » particulier, qui constitue le « socle » des diverses connaissances et structure leur apparition. Ce que Foucault appelle « épistémê » cet « a priori historique » constitutif des sciences de la période considérée avec une théorie propre de la représentation.

La Renaissance, elle, était fondée sur la ressemblance. « Le monde s’enroulait sur lui-même », écrit Foucault. Don Quichotte en apparaît, sur le mode de la dérision, comme l’incarnation. « Tout son chemin est une quête aux similitudes », mais celles-ci tournent au délire.

Au XIXe siècle vient l’âge de l’histoire, qui devient « le mode d’être fondamental des empiricités » et qui introduit dans la pensée moderne « cette étrange figure du savoir qu’on appelle l’homme ». Voici l’homme « au fondement de toutes les positivités », en cette place du roi « que lui assignaient par avance Les Ménines, mais d’où pendant longtemps sa présence réelle fut exclue ».

Mais cette époque se finit et l’homme, une « invention récente », est  en voie de disparition. La nouvelle « épistémê » devrait être concomitante de la mort de l’homme (« alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable »). C’est la dernière phrase du livre.

Le livre a fait jaser (fin de l’humanisme, existence douteuse de l(homme, mort de l’homme, antihumanisme théorique, structuralisme exacerbé qui fait passer les structures avant les sujets, etc.

Mais je reviens à la discussion avec mon ami et à ma moue.

Il est vrai que je m’arrête plus devant les Ménines (« les suivantes », traduction de Foucault ou Las Meninas en VO.

Car, en effet, je ne peux plus goûter le tableau sans me référer à l’analyse de Foucault, ce qui me place dans l’analyse et non dans l’art.

Or, le musée ne peut que servir d’accrochage de l’œil et non du cerveau pensant; Lequel œil, peut, comme dans l’amour s’éloigner de la pensée pour approcher les rivages du sens. Rimbaud contre Platon en quelque sorte.

Ce qui me fait donc regretter d’avoir lu le Foucault des Ménines qui a brisé l’approche non pas « pure » (elle n’existe pas mais expurgée de la théorisation. D’où ma moue.

Elle est d’autant plus flagrante que je ne suis plus certain de la pertinence du propos de Foucault. Et, mieux encore de l’avoir bien compris.

Il serait donc dommage de gâcher un plaisir par des mots (éventuellement creux qui éloigneraient de l’éventuelle belle chose.

Je préfère ne pas y penser, Ce qui fabrique une nouvelle grimace que je cache à mon ami.

Le retournement du Monde

Non, il ne s’agit pas d’une nouvelle conséquence des comportements erratiques des humains qui génèrent l’inversion des pôles et les basculements écologiques.

C’est du Monde, notre grand journal national dont il est question.

Faisons bref :

Alain Finkielkraut se fait agresser verbalement en pleine rue par des gilets jaunes éructant de haine contre ce « sale sioniste » qui doit « finir en enfer », « parole de peuple que nous sommes », qu’il « doit partir en Israel ».

Le Monde.fr (le journal gratuit en ligne) diffuse la vidéo, expose les premières réactions de soutien. Au milieu de l’article, comme c’est l’usage « pour aller plus loin » dans tous les articles de tous les journaux, Le Monde sous-titre « LIRE AUSSI LA TRIBUNE DE DOMINIQUE VIDAL : NON L’ANTISIONISME N’EST PAS UN ANTISEMiTISME »

Quelques heures plus tard, je recherche le lien. Simplement pour me démontrer qu’en toutes occasions, insidieusement, comme par ce « lire aussi », Le Monde tombe dans les travers sans nuances, de la défense de la cause palestinienne, de l’antisionisme, de biais dans la haine d’Israël, fournissant aux extrémistes qui nient son existence leurs cautions intellectuelles. Le monde nourrit l’antisémitisme qui est presque toujours, désormais couvert par celui de l’antisionisme. En tous cas dans ce qui l’alimente, du côté de l’islamisme raciste. Et les cris d’orfraie de ses journalistes qui s’en défendent, ne peuvent rien y changer. Oui, Le Monde, comme Libération au demeurant est depuis si longtemps le complice de l’antisémitisme.

Son lectorat juif a d’ailleurs, majoritairement, pour ce motif, quitté ses colonnes.

Le parti pris de ce journal qui regrette le temps de sa morale à quatre sous, est donc patent, insupportable, même pour ceux qui, comme moi, ne tombent pas dans la caricature idéologique et le soutien à tous crins à une cause, en faisant la part des choses, osant critiquer les gouvernements israéliens, à partir du moment ou l’existence du pays (Israel) n’est pas déniée.

Donc je cherche et cherche encore le « lire aussi ». Il avait disparu, remplacé par un article sur la montée « insidieuse (sic) de l’antisémitisme en France ».

Ca a du chauffer: la peur de la perte de quelques milliers de lecteurs a du l’emporter sur la ligne éditoriale habituelle.

Je ne veux insister, sauf à tomber dans la lourdeur de l’attaque alors qu’il ne s’agissait que de montrer l’insidiosité (je reprends le mot) qui frôle la lâcheté. J’aurais préféré, sincèrement, le maintien, droit dans la conviction première (et dernière s’agissant du Monde).

PS1. Capture d’écran de l’article en ligne (le deuxième), où l’on peut lire l’opportun « lire aussi »

L’article originel, lui a disparu.

Sauf dans le titre d’un historique de recherche Google.

Cependant dans le résumé, Google fait apparaître le début du « lire aussi » sur l’anti etc… On n’a donc pas rêvé. Ci-dessous la recherche Google :

«  Alain Finkielkraut sifflé et insulté par des « gilets jaunes » à Paris – Le Mondehttps://www.lemonde.fr/…/16/alain-... il y a 1 jour … Alain Finkielkraut a été pris à partie par des manifestants, le 16 février, à Paris, avant que les forces de l’ordre ne … Lire aussi la tribune de Dominique Vidal : « Non, l’antisionisme n’est pas un ... »

Mais si l’on clique sur le lien, on se retrouve sur le deuxième « lire aussi » (l’insidieux antisémitisme) et non sur l’originel avec « I’antisionisme n’est pas un antisémitisme »

Ps2. L’antisionisme est un antisémitisme. Du moins il le camoufle d’un manteau honorablement politique. Il devrait être interdit (un projet critiqué par Le Monde) puisqu’aussi bien on nie à un État constitué et membre des Nations-unies le droit d’exister. Imagine-t-on dans les banlieues un « antifrancisme »? Ce n’est pas un « antifranquisme qui, lui, est ideologiquement et ontopolitiquement acceptable…

épigénèse


Débat, débats. Le débat national, (instauré par notre Président en bras de chemises dans les salles de fêtes béates), comble flagrant de la démagogie, quand il prétend instaurer les citoyens en savants et en économistes et la doxa en support de la grande réflexion ferait mieux d’être remplacé par des conférences d’informations sur les humains et leur devenir..

La réflexion m’est venue dans la minuscule approche, à mon niveau, de l’épigénétique, une incursion dans les fonctionnements des gènes, dans l’histoire dans laquelle se bagarrent Darwin et Lamarck.

Ici, le débat est, inutile tant les faits sont têtus, les données inébranlables. Et les préaux d’école qui donnent à voir des tribuns du rien devraient plutservir à rassembler les citoyens et parfaire leur connaissance du monde.
Épigénétique. Pour ceux qui ne connaissent pas la notion, on la rappelle.

Jusqu’à présent, les généticiens ne se référaient qu’au gène, auquel ils conféraient un rôle unique pour expliquer la construction d’un organisme.

Cependant, la chose n’est pas si simple.

D’abord, un fait : chacune de nos cellules contient l’ensemble de notre patrimoine génétique : 46 chromosomes hérités de nos parents sur lesquels on compte environ 25 000 gènes. Chaque cellule contient la même information, l’usage qu’elle en fait peut différer : une cellule de la peau ne ressemble en rien à un neurone, une cellule du foie n’a pas les mêmes fonctions qu’une cellule du cœur. De même, deux jumeaux qui partagent le même génome ne sont jamais parfaitement identiques ! Dans ces exemples et dans bien d’autres, la clé du mystère de la différenciation se nomme « épigénétique ».

En effet, un même génome peut réagir différemment tant en fonction de sa fonctionnalité intrinsèque que de modifications extérieures à lui-même, notamment celles induites par son environnement, modifications dénommées « épigénétiques »

On peut se référer, pour appréhender la notion, outre le Wikipédia de service, à une étude absolument excellente de l’Inserm même si l’exposé est plus scientifique et médical que cognitif ou philosophique ( ce à quoi nous nous attachons ici).

Lire : (https://www.inserm.fr/information-en-sante/dossiers-information/epigenetique) :

Un extrait (l’introduction)

« Alors que la génétique correspond à l’étude des gènes, l’épigénétique s’intéresse à une « couche » d’informations complémentaires qui définit comment ces gènes vont être utilisés par une cellule… ou ne pas l’être. En d’autres termes, l’épigénétique correspond à l’étude des changements dans l’activité des gènes, n’impliquant pas de modification de la séquence d’ADN et pouvant être transmis lors des divisions cellulaires. Contrairement aux mutations qui affectent la séquence d’ADN, les modifications épigénétiques sont réversibles »

On peut encore citer cet extrait d’article :

Hardware et software

De manière imagée, le génome humain peut être comparé à la partie «hardware» d’un ordinateur. «Les gènes sont comme des informations codées qui déterminent les traits généraux de la personne, ses aspects physiques et ses particularités», explique Ariane Giacobino, chercheuse et médecin adjointe agrégée dans le service de médecine génétique des Hôpitaux Universitaires de Genève et auteure de Peut-on se libérer de ses gènes? L’épigénétique (Ed. Stock). L’épigénome, quant à lui, fait partie du «software», cet ensemble de logiciels qui contrôlent les opérations et sont capables de moduler l’expression des gènes – de les rendre actifs ou au contraire silencieux –, sans pour autant modifier la séquence d’ADN.

Les mécanismes épigénétiques sont par exemple indispensables au développement embryonnaire afin de permettre la différenciation des cellules. Ils expliquent également pourquoi des jumeaux monozygotes, qui partagent un patrimoine génétique identique, peuvent présenter des variations morphologiques ou des susceptibilités différentes aux maladies. Ils permettent par ailleurs d’éclairer pour quelles raisons certaines abeilles, qui possèdent toutes le même ADN à la naissance, deviennent reines et d’autres ouvrières, seules les futures pondeuses étant nourries à la gelée royale.

De fait, les modifications épigénétiques sont générées par l’environnement qui bombarde, sans cesse, les cellules de toutes sortes d’informations qui leur permet de s’adapter à telle ou telle situation, de « s’ajuster » aux comportement du porteur desdites cellules.

Et cette adaptation peut être soit temporaire, transitoire, (réversible), qui disparaît soit pérenne, installée, transformatrice du gène, même lorsque le signal qui les a générés a complètement disparu. Et ces marques épigénétiques fabriquées par de l’information environnementale vont, éventuellement, se transmettre à la génération suivante.

A vrai dire, tous savaient l’influence du milieu généraient des différences dans les comportements. Les cellules s’ajustaient au temps de l’envoi des informations (temps réversible).

Mais nul n’osait, prétendre que l’influence du milieu pouvait se transmettre à la génération suivante.

En 1999, des chercheurs observent chez une plante (la linaire péloria) une mutation acquise du fait de l’environnement puis transmise à sa descendance.

En 2002, c’est le tour d’un petit ver (Caenorhabditis elegans). Il est attiré par une odeur. C’est son expérience propre. Il a été démontré qu’elle pouvait être transmise sur plusieurs générations.

Et chez les humains ? En 2002, des chercheurs suédois et britanniques ont pu démontrer que les petits enfants d’une génération d’un village suédois qui avait connu la famine dans les années 1940 présentaient une meilleure résistance à certaines maladies cardiovasculaires. La résistance acquise, du fait de cette lutte des grands-parents contre la famine avait été transmise aux petits enfants…

On sait donc aujourd’hui que les gènes peuvent être « allumés » ou « éteints » par plusieurs types de modifications chimiques qui ne changent pas la séquence de l’ADN, des « marques épigénétiques » induites par l’environnement au sens large : la cellule reçoit en permanence toutes sortes de signaux l’informant sur son environnement, de manière à ce qu’elle se spécialise au cours du développement, ou ajuste son activité à la situation. Ces signaux, y compris ceux liés à nos comportements (alimentation, tabagisme, stress…), peuvent conduire à des modifications dans l’expression de nos gènes, sans affecter leur séquence. Et qu’un simple changement d’environnement peut modifier le fonctionnement des gènes dont nous héritons à la naissance, et donc de notre « phénotype » [4].

Désormais, si l’on ose dire, la chose est acquise : L’épigénétique (du grec ancien ἐπί, épí, « au-dessus de », et de génétique) est une discipline de la biologie essentielle en ce qu’elle étudie la nature des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible (lors des divisions cellulaires) et adaptative l’expression des gènes sans en changer la séquence nucléotidique (ADN)2. Une recherche, donc de ces couches d’information modificatives et transmissibles.

Une preuve de ce que des mécanismes peuvent lier des facteurs environnementaux et l’expression du patrimoine génétique, qui permet d’expliquer comment des traits peuvent être acquis, éventuellement transmis d’une génération à l’autre ou encore perdus après avoir été transmis., les modifications chimiques de l’ADN (déclenchées quelquefois par des situations de stress…) pouvant donc être transmises aux descendants pendant quelques générations.

L’on parle alors de mémoire épigénétique ou d’effet transgénérationnel.

Un extrait, sur ce point d’un article en ligne, CLIC ICI /

Modèle de la souris Agouti

Figure 3.


Figure 3. La couleur du pelage dépend de l’état de méthylation d’une petite séquence dans le gène Avy présente à proximité du gène responsable de la couleur : à l’état méthylé, le gène agouti est réprimé, la couleur sera brune, mais à l’état déméthylé, le gène sera actif et la couleur, jaune. Plusieurs versions de ce gène Agouti existent, ce qui conduit à des couleurs de pelage différentes, en modifiant le niveau et le type de pigment de la fourrure.
Il a fallu attendre la fin du XXe siècle pour découvrir un type de souris qui permet aux scientifiques à mettre en évidence les connexions complexes qui lient l’alimentation à l’épigénétique. Parmi les nombreux gènes qui contribuent à la couleur du pelage chez la souris, l’un d’entre eux se nomme « Agouti ». La version la plus intéressante du gène Agouti est connue sous le nom de « Agouti viable yellow » ou Avy (figure 3). Si le gène Avy présente peu ou pas de méthylation, il est alors actif dans toutes les cellules, et les souris sont jaunes. Ces souris jaunes présentent une susceptibilité à l’apparition de pathologies comme l’obésité, le diabète ou certains cancers. Mais si Avy est hyperméthylé, son expression « s’éteint », ce qui implique que la souris présente une couleur brune, et n’a aucun problème de santé, même si elle possède exactement le même gène Agouti que les souris jaunes. Entre ces deux extrêmes, Avy peut être méthylé à différents degrés, ce qui affecte le niveau d’activité du gène [5]. Il en résulte un beau dégradé de souris tachetées, chez lesquelles l’activité du gène Avy diffère même d’une cellule à une autre. Une même portée génétiquement identique varie en couleur selon ce spectre, en raison de variations épigénétiques établies dans l’utérus. De plus, indépendamment de la couleur du pelage, cela met en évidence les effets du régime alimentaire sur la méthylation.
Randy Jirtle, un chercheur américain a réussi une expérience remarquable avec ces souris porteuses du gène Agouti. En les nourrissant avec des vitamines B, il n’a pas « soigné » ces souris génétiquement malades, mais l’effet bénéfique s’est manifesté sur la descendance [6]. En d’autres termes, les descendants de souris porteuses du gène Agouti nourries avec des vitamines B ne sont plus malades ni même beiges (le gène Agouti est toujours là, mais il n’est plus exprimé), alors que les descendants de celles qui n’ont pas reçu de vitamines B restent malades de génération en génération !

Un autre extrait :

Les drosophiles et les yeux rouges

Les drosophiles sont des insectes communément utilisés au laboratoire. Leur génome est relativement simple à comprendre et du coup, elles sont les « stars » de la recherche génétique…En avril 2009, le Dr Renato Paro, de l’Université de Bâle, a annoncé une nouvelle découverte formidable les concernant : si un œuf de drosophile est chauffé à 37° degrés avant éclosion, la mouche a les yeux rouges. Sinon, elle a les yeux blancs…. Mieux ! Le caractère « yeux rouges » est passé de génération en génération. Il s’agit donc d’une caractéristique acquise par l’influence d’un facteur externe (la température) qui devient héréditaire [7].

Ces études chez l’animal, comme les études suivantes, semblent soutenir la théorie scientifique que représente le Lamarckisme. Selon sa célèbre publication – l’« Influence des circonstances » – publiée en 1809-1810 [8], Lamarck soutient l’idée que des changements physiques acquis au cours de la vie d’un individu pourraient être transmis à sa descendance [9]. Cependant chez l’homme nous n’avons pas de preuve de la persistance de ces effets épigénétiques au-delà de quelques générations. Ces résultats ne remettent donc pas réellement en cause la conception Darwinienne de l’évolution à long terme des espèces par l’action de la sélection naturelle sur les variations héréditaires fortuites. (lire Théorie de l’évolution : incompréhensions et résistances & Adaptation : répondre aux défis de l’environnement).

Encore un extrait :

Le maternage chez la souris : au-delà de l’utérus

De simples caresses auraient-elles aussi le pouvoir d’influencer les gènes ? Chez le rat, le léchage remplit la même fonction que la caresse chez l’humain. Or des études montrent que les bébés rats souvent léchés par leur mère sont plus calmes. Mais à l’Université Mc Gill de Montréal, l’équipe du Pr Michael Meaney (Canada) est allée beaucoup plus loin en révélant des empreintes de ces soins maternels jusque dans cerveau des jeunes rats, au niveau de l’hippocampe [10].

En fait c’est bien le « léchage » qui influence l’activité d’un gène prémunissant les rats contre le stress. Ce gène, appelé NRC31, produit une protéine (récepteur aux glucocorticoïdes GC) qui contribue à diminuer la concentration d’hormones de stress (cortisol) dans l’organisme [11]. Il faut cependant activer une portion bien précise de ce gène, grâce à l’interrupteur épigénétique que représente la méthylation de l’ADN. L’analyse des cerveaux de rats qui n’ont pas reçu assez d’affection par léchage l’a démontré : l’interrupteur lié au gène NRC31 (gène codant pour le récepteur aux glucocorticoïdes) était défectueux (gène ayant subi la méthylation, donc inactif) dans les neurones de l’hippocampe des rats (zone au niveau cérébral qui intègre les stress ambiants). En conséquence, la quantité d’hormones du stress (cortisol) augmente au niveau du sang et donc, même en l’absence d’éléments perturbateurs, ils vivent dans un état de stress constant.

Figure 5b. Le comportement maternel de léchage, toilettage et allaitement chez la ratte va moduler en fonction de son intensité la régulation épigénétique du locus du récepteur aux glucocorticoïdes chez les petits. Des différences stables du comportement maternel durant la première semaine de vie qui est une période critique pour le développement du système nerveux, vont induire des phénotypes différents chez les petits au niveau de la réponse au stress.

Les espèces s’adaptent donc à leur environnement et je dois ici m’arrêter. En effet, lorsqu’il y a un certain temps, j’ai pu lire ce qu’on entendait par épigénétisme, je me suis posé la question de savoir quelle était l’apport par rapport au darwinisme que tous connaissent et qui démontre (hors des écoles créationnistes américaines) l’évolution par adaptation, notamment à son environnement. La chose me paraissait acquise. Mais non.

Il a fallu faire un tour du côté de Lamarck et Darwin. En analysant leurs divergences puisqu’aussi bien, je n’arrêtais pas de lire sous la plume des savants ou philosophes que l’épigénétique était « la revanche de Lamarck.

Et j’ai découvert que, comme beaucoup, je faisais du lamarckisme que je croyais être du darwinisme. J’explique.
Darwin, Lamarck. Lamarck (1744-1829) est le premier à avoir élaboré une théorie cohérente de l’évolution du vivant. Ce n’est que 50 ans plus tard que Darwin (1809-1882) faisait paraitre son « Origine des espèces. Ce qui suit est fortement inspiré d’un remarquable article trouvé en ligne : https://www.encyclopedie-environnement.org/vivant/lamarck-darwin-deux-visions-divergentes-monde-vivant/

Darwin et Lamarck

Les deux théories ont un point commun : l’affirmation du phénomène de l’évolution (le fait évolutif) contre le créationnisme.

Mais leurs visions divergent fortement lorsqu’il s’agit d’expliquer les mécanismes.

Pour l’un (Lamarck) les modifications évolutives se produisent sous l’influence plus ou moins directe de l’environnement. Et c’est d’ailleurs sur ce mode que nous comprenons le « darwinisme » (la girafe a un long cou parce qu’elle a du aller chercher sa nourriture dans des arbres très hauts et la couleur de la peau est générée par l’adaptation au soleil).

Or, ce n’est pas ce que dit Darwin, lequel considère que des variations génétiques fortuites (des hasards) sont à la base de transformations biologiques importantes. Position qui a tellement heurté le sens commun (le fortuit dans les mutations) que tous se réfèrent ainsi (comme je le faisais) en disant « darwinisme » à Lamarck. Curieuse, cette désappropriation pour conforter la doxa. Encore un exemple de la malfaisance de la prégnance de l’opinion commune.

De fait, même les scientifiques et les philosophes chevronnés rejettent le darwinisme, eux ne confondant pas Darwin et Lamarck.

Mais, revenons aux divergences entre les deux scientifiques :

D’abord sur l’apparition de la vie.

Lamarck, après avoir considéré qu’il pouvait exister des « générations spontanées », ce qui n’expliquait rien et faisait sourire indique que ces organismes primitifs se complexifient peu à peu au cours des temps géologiques pour aboutir à tous les êtres vivants existants. Une complexification qui est synonyme pour lui de perfectionnement et qui résulterait d’une propriété inhérente au vivant (en considérant par ailleurs que le monde vivant est composé de lignées successives indépendants, sans affirmer qu’il y aurait un ancêtre commun entre le végétal et l’animal)

Darwin, quant à lui zappe sur l’apparition de la vie (il fait bien, les connaissances de son époque ne permettait pas de gloser sur le sujet) mais réfute l’idée de génération spontanée, en considérant qu’une même forme est à l’origine de la vie (« tous les êtres organisés qui ont vécu sur la terre descendent probablement d’une même forme primordiale dans laquelle la vie a été insufflée à l’origine »)

Donc, deux visions de la structure du monde vivant qui va se retrouver dans l’explication des mécanismes.

Car Lamarck, lui, à l’inverse de Darwin considère donc que les variations des individus qui sont à la base de la transformation des espèces se produisent sous l’effet de circonstances extérieures entraînant des « besoins », eux-mêmes à l’origine d’« actions » ou « efforts », qui vont créer des « habitudes ». Il énonce ainsi que :

« La seconde conclusion est la mienne propre : elle suppose que, par l’influence des circonstances sur les habitudes, et qu’ensuite par celle des habitudes sur l’état des parties de l’animal, et même sur celui de l’organisation, chaque animal peut recevoir dans ses parties et son organisation, des modifications susceptibles de devenir très considérables. ».

Et que :

« Dans tout animal qui n’a point dépassé le terme de ses développements, l’emploi plus fréquent et soutenu d’un organe quelconque, fortifie peu à peu cet organe, le développe, l’agrandit (…) ; tandis que le défaut constant de tel organe, l’affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire disparaître ».

Tout Lamarck se situe hors de l’extinction des espèces, loin du hasard, dans une nature vivante qui porte en elle, naturellement une « volonté », une « tendance » à la complexité, ainsi qu’à l’influence du milieu sur les modifications. Ce qui fonctionne comme un antihasard. La part d’aléatoire dans la transformation des espèces est donc limitée chez Lamarck. C’est d’ailleurs ce qui a séduit beaucoup de gens dans sa théorie, y compris des biologistes et des philosophes des sciences.

Rien de tel chez Darwin :

Darwin, personne ne le croit tant l’on a confondu avec Lamarck, conteste fortement que les conditions extérieures soient la cause des variations. Dans l’introduction de L’Origine des espèces, il écrit :

« Les naturalistes assignent, comme seules causes possibles aux variations, les conditions extérieures, telles que le climat, l’alimentation, etc….Cela est peut-être vrai dans un sens très limité, comme nous le verrons plus tard ; mais il serait absurde d’attribuer aux seules conditions extérieures la conformation du pic, par exemple, dont les pattes, la queue, le bec et la langue sont si admirablement adaptés pour aller saisir les insectes sous l’écorce des arbres…. ».

Darwin s’oppose donc à la thèse d’une « force » générant la complexité croissante, qu’il trouve « sotte ».

Pour lui, les principales forces en jeu sont des variations héréditaires « spontanées et accidentelles » à partir desquelles opère la sélection naturelle. C’est cette dernière qui joue le rôle de ‘moteur’ de l’évolution, Les variations accidentelles ne constituent que le ‘matériau’ de base. Darwin écrit :

« Je suis convaincu que la sélection naturelle a joué le rôle principal dans la modification des espèces, bien que d’autres forces y aient aussi participé ».

Cette transformation, ces modifications s’opèrent sans aucune finalité ou cause.

Comme l’indique l’auteur de l’article de l’Encyclopédie de l’Environnement cité plus haut, re-cité ici, pour la commodité (https://www.encyclopedie-environnement.org/vivant/lamarck-darwin-deux-visions-divergentes-monde-vivant/)

« Le couple variation accidentelle/sélection n’a d’autre résultat que la meilleure adaptation d’une population à un moment donné dans un environnement donné, avec une part non négligeable d’aléas . Par lui-même, ce processus n’implique aucune tendance à la complexification, encore moins à la perfection. Il peut y avoir acquisition de nouvelles fonctions mais aussi perte de fonctions, donc simplification, ce qui est souvent observé chez des parasites. Sans compter les extinctions d’espèces, voire de groupes zoologiques entiers, non admises par Lamarck. Les évolutionnistes darwiniens disent volontiers que si l’évolution devait recommencer, il n’y a aucune raison de penser qu’elle suivrait le même chemin. Là encore, le fossé est grand entre les visions lamarckienne et darwinienne »

Mais c’est dans l’hérédité des acquis (ce qui nous ramène à notre sujet) que les divergences sont profondes entre les deux.

Dans le lamarckisme, les variations se produisent donc sous l’influence du milieu, sans être, d’emblée, héréditaires Cependant, pour qu’elles jouent un rôle dans la transformation des espèces, il faut absolument qu’elles soient héritables, transmissibles…

D’où l’affirmation de Lamarck :

« Tout ce que la nature a fait perdre ou acquérir par l’influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée (…) elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus ».

Les caractères acquis sous l’influence du milieu sont donc transmis aux descendants. L’hypothèse, déjà émise par d’autres, déjà depuis l’antiquité, allait de soi. Elle était cependant contredite par les recherches effectuées depuis un siècle.

Darwin, lui, n’excluait pas totalement que certains caractères acquis sous influence directe du milieu deviennent héréditaires. Cependant il considérait que l’in était là dans le spéculatif, le provisoire, et mieux encore, dans le secondaire. Il considérait que les seules variations importantes pour la transformation des espèces sont celles qui sont héréditaires, celles que l’on dit aujourd’hui « génétiques » Il écrit, dès le premier chapitre de L’Origine des espèces :

« Toute variation non héréditaire est sans intérêt pour nous ». Une phrase que peuvent reprendre à leur compte les éleveurs et les agronomes qui créent de nouvelles races et variétés.

En résumé, l’hérédité des caractères acquis est absolument nécessaire à la théorie de Lamarck. Dans l’optique darwinienne, elle ne fait pas partie intégrante de la théorie, même si Darwin ne l’exclut pas totalement dans certains cas.

C’est ici qu’en revenant encore plus à notre sujet (l’épigenèse), l’on a pu clamer qu’il s’agissait, par l’apparition de cette nouvelle discipline d’une revanche de Lamarck, un auteur en ayant fait même le titre de son ouvrage Lamarck’s Revenge. How epigenetics is revolutionizing our understanding of evolution’s past and present . (La Revanche de Lamarck. Ou comment l’épigénétique révolutionne notre compréhension de notre évolution) Peter Ward, Bloomsbury Publishing, 2018.

Et alors ?

Une fois l’épigénétique un peu connue, quel est donc l’intérêt de cette découverte ?

Elle est immense.

1 – D’abord, sur un plan général, il s’agit d’un concept qui dément en partie la « fatalité » des gènes qui était devenue depuis quelques années une tarte à la crème encombrante, tous les comportements étant expliqués par un gène transmis et immuable, contre le quel l’on ne pouvait rien. Ce qui bouleversait l’assise de beaucoup de sciences humaines (en faisant peur à ceux qui fondent les comportements sur la volonté et l’action, désormais enfermés entre les murs des gènes (notons- cf un billet précédent- qu’un structuraliste n’est jamais ébranlé dans ses convictions lorsqu’il s’agit de fatalité, d’invariant, de géométrie non variable dans le comportement, comme les spinozistes d’ailleurs.

2 – Puis sur un plan médico-biologique :

Extrait de l’article précité

« Alors que le génome est très figé, l’épigénome est bien plus dynamique. Les modifications épigénétiques permettraient aux individus d’explorer rapidement une adaptation à une modification de l’environnement, sans pour autant « graver » ce changement adaptatif dans le génome. Les enjeux de l’épigénétique concernent non seulement la médecine et la santé publique (Lire L’épigénétique, le génome et son environnement) mais aussi les théories sur l’évolution (lire Théorie de l’évolution : incompréhensions et résistances). En effet, elle jette le soupçon sur l’environnement qui pourrait moduler l’activité de certains de nos gènes pour modifier nos caractères, voire induire certaines maladies potentiellement transmissibles à la descendance. A l’évidence la famine hollandaise de l’hiver 1944-1945 démontre que des changements permanents se sont produits dans le patrimoine génétique des femmes alors enceintes, ensuite transmis de génération en génération. Cela signifierait que les traumatismes touchent également les cellules germinales (spermatozoïdes et ovules), seul lien biologique entre les générations.

Il est désormais largement admis que des anomalies épigénétiques contribuent au développement et à la progression de maladies humaines, en particulier de cancers. Les processus épigénétiques interviennent en effet dans la régulation de nombreux évènements tels que la division cellulaire, la différenciation (spécialisation des cellules dans un rôle particulier), la survie, la mobilité… L’altération de ces mécanismes favorisant la transformation des cellules saines en cellules cancéreuses, toute aberration épigénétique peut être impliquée dans la cancérogenèse. Des anomalies épigénétiques activant des oncogènes (gènes dont la surexpression favorise la cancérogenèse) ou inhibant des gènes suppresseurs de tumeurs ont pu être mises en évidence. De même, des mutations affectant des gènes codant pour les enzymes responsables des marquages épigénétiques ont été identifiées dans des cellules tumorales. Reste à savoir si ces phénomènes sont la cause ou la conséquence du développement de cancer. Il semble néanmoins qu’ils participent à la progression tumorale (évolution du cancer).

Par ailleurs, le rôle de l’épigénétique est soupçonné et très étudié dans le développement et la progression de maladies complexes et multifactorielles, comme les maladies neurodégénératives (Alzheimer, Parkinson, sclérose latérale amyotrophique, Huntington…) ou métaboliques (obésité, diabète de type 2…). De la même manière que l’on sait aujourd’hui obtenir la séquence d’un génome complet, il est aussi possible de connaître l’ensemble des modifications épigénétiques qui le caractérise : on parle d’épigénome. C’est ce type d’approche globale et non biaisée qui permettra de mieux appréhender l’implication de l’épigénétique dans les maladies humaines…

Et les télomérases ?
En marge des processus épigénétiques abordés il y a plus de 50 ans par le biologiste britannique Conrad Waddington (1905-1975) [15] et mentionnés plus haut, il faut citer un phénomène d’une importance cruciale, et sensible à notre environnement. Il s’agit d’une découverte majeure en biologie moléculaire qui a valu le prix Nobel de médecine à Elizabeth Blackburn et Carol Greider : l’identification par ces chercheurs d’une enzyme appelée la télomérase. Cette enzyme régule la longueur des télomères, qui sont des segments répétés d’ADN non codant, situés à l’extrémité de chaque chromosome (cf focus). On peut figurer ces télomères comme les petits bouts de plastique qui protègent les embouts de vos lacets et qu’on appelle « aglets ». Ces télomères forment des petits capuchons aux extrémités des chromosomes, empêchant le matériel génétique de « s’effilocher ». Ce sont, entre autres, les aglets du vieillissement et ils ont tendance à raccourcir avec le temps. Ainsi sous l’influence de la télomérase, les télomères peuvent cesser de se raccourcir, et même s’allonger. Le vieillissement est donc un processus dynamique qui peut être accéléré ou ralenti. Les travaux d’Elizabeth Blackburn et du médecin nutritionniste Dean Ornish ont clairement montré les effets des changements des modes vie sur l’allongement de ces télomères (voir focus Ralentir le vieillissement : la piste de la télomérase ?) [16].

En conclusion l’importance du rôle de l’environnement dans l’hérédité épigénétique est loin d’être résolue, malgré les effets d’annonce qui ont conduit à un regain d’intérêt pour la thèse de Lamarck de » l’héritabilité des caractères acquis » (voir Lamarck et Darwin : deux visions divergentes du monde vivant). L’interrogation ultime est celle de l’importance des processus épigénétiques dans l’Évolution. La communauté scientifique reste très partagée et une question centrale demeure: les états épigénétiques sont-ils transmis sur un nombre suffisant de générations pour donner prise à la sélection naturelle ? « . Les médecins et les sociologues en posent une autre, qui nous intéresse à court et moyen terme : « Notre mode de vie compte t-il plus que notre hérédité ? »

3 – Et sur l’approche philosophique de l’intelligence artificielle

La pensée commune dans les années d’émergence de la notion d’intelligence artificielle (1950-1960) donnait la part belle à toutes les métaphores de la puissance et d’abord celle du calcul et des techniques algorithmiques. Les programmes informatiques pouvaient calculer comme le cerveau, mais encore plus vite et sans erreur (« humaine »).

L’on commençait néanmoins, naturellement, à poser la question, dans la lignée d’Alan Turing, de savoir si une machine pouvait « penser ». L’apprentissage profond (« deep learning ») qui a permis, par la suite, à développer des programmes « surpassant » les humains dans certains domaines (jeux d’échec et de go, poker, etc..) a contribué à forger l’image de la machine puissante, simulant peut-être un peu mécaniquement et sur la base de données sans cesse ingurgitées le cerveau humain. Et donc un peu « pensante ».

Mais là ne se terre pas l’intelligence artificielle, encore confondue avec la puissance robotique ou l’outil phénoménal. Le concept, dans sa réalité presque ontologique, émerge au début du 21ème siècle, dans la mouvance de la pensée « biologique ».

En effet, dans le domaine de la biologie, dans ce début du 21ème siècle, l’heure était à l’analyse de « l’intelligence ». Il s’agissait de s’interroger sur les gènes et leur place. L’idée d’un déterminisme génétique (nos comportements sont générés par nos gènes possédés de manière innée, à notre naissance) dominait. Et la biologie s’enfermait ainsi dans le tout génique, le « préformationnisme », favorisant « l’innéisme ». La pensée était « génétique » Mais « l’épigénétique » allait faire son apparition, critiquant les tenants du déterminisme génétique et démontrant, dans un nouveau paradigme, la « plasticité » de l’intelligence, se gavant de son environnement, pour son développement. Le gène, non immuable et rigide se transformait, jusqu’à même sa transmission, dans son environnement.

Comme l’écrit Catherine Malabou (« Les métamorphoses de l’intelligence. Que faire de leur cerveau bleu ? » Editions du PUF 2017) en faisant état du passage du paradigme génétique au paradigme épigénétique dans la biologie du début du XXIe siècle,

« Ce passage permet de remettre en cause l’idée d’un déterminisme génétique aveugle et ouvre l’espace d’un questionnement concernant l’action de l’environnement sur la constitution du phénotype. Le développement cérébral est pour une grande part épigénétique, ce qui veut dire que l’habitude, l’expérience, l’éducation jouent un rôle déterminant dans la formation et le destin des connexions neuronales. Le rapport entre biologie et histoire apparaît alors sous un jour nouveau, et permet de dégager le concept d’intelligence de sa gangue innéiste, préformationniste ou génique »

L’on découvrait ainsi que la structure cérébrale était évolutive et, surtout, adaptative. En transmettant cette adaptation.

Le concept (l’épigénétique) révolutionnait l’approche du fondement de l’I.A puisqu’aussi bien l’idée d’une machine-cerveau aussi évolutive et adaptative que la structure neuronale, dans une simulation parfaite, y compris celle de la plasticité jusqu’ici réservée au cerveau humain prodigieusement naturel, est explosive.

Et elle entraine les chercheurs dans un champ qui n’est pas celui de la puissance ou de la vitesse, encore collées aux bases de données monstrueuses. Il fallait trouver la matière et pour tout dire des puces « douées de plasticité ». Ce qui a été fait. Ce sont les puces « synaptiques ». Conçues par IBM, ces puces encore appelées « neuro-synaptiques » (IBM’s Neuro-Synaptic Chip Mimics Human Brain)59 », n’imitent pas le cerveau et son fonctionnement synaptique. Elles sont un cerveau et fonctionnent de facto comme un branchement synaptique. Elles sont une synapse. (« Baptisée « TrueNorth », désormais fabriquées par Samsung Electronics à une échelle de 28 nm, elles sont dotées de 5,4 milliards de transistors entrelacés qui permettent de reproduire l’équivalent d’un million de neurones programmables (pour le calcul) et 256 millions de synapses pour la mémoire » (Catherine Malabou. op cit)

Ainsi, cette introduction de la plasticité rend encore plus ténue l’opposition entre le cerveau dit naturel et la machine. Elle a permis l’invention des réseaux de neurones profonds sur lesquels l’on se doit de revenir.

Le projet européen « Blue Brain » (cerveau bleu) s’inscrit dans cette mouvance. Celle, encore une fois de la « plasticité ». La machine s’adapte et évolue. Ce n’est plus la puissance brute dans tous les sens du terme. Elle évolue, naturellement si l’on ose dire.

Ce qui fait donc peur (ce n’est pas notre cas) à certains détracteurs (vains) de l’intelligence artificielle dont la plasticité, l’adaptabilité, la transmission sont de nature à dépasser et, partant à dominer l’homme dit « naturel ».

On peut encore citer C. Malabou

« J’ai longtemps pensé que la plasticité neuronale interdisait toute comparaison entre le cerveau « naturel » et la machine, en particulier l’ordinateur. Or les dernières avancées de l’Intelligence Artificielle, avec le développement des puces « synaptiques » en particulier, ont rendu cette position plus que fragile. La détermination des rapports entre vie biologique et vie symbolique ne peut plus faire l’économie d’une réflexion sur le troisième genre de vie qu’estn la simulation de la vie. Le projet Blue Brain (Cerveau Bleu), basé à Lausanne, a pour objectif la création d’un cerveau synthétique, réplique de l’architecture et des principes fonctionnels du cerveau vivant. Or où situer, entre vie biologique et vie symbolique, la vie artificielle ? Est-elle une intruse, qui leur demeure étrangère, hétérogène et n’existe que comme leur doublure,menaçante ? Est-elle au contraire leur nécessaire intermédiaire qui permet leur mise en relation dialectique ? Ceci revient à se demander si le trajet qui mène de Que faire de notre cerveau ? à Que faire de leur cerveau bleu ? se réduit au constat d’une dépossession (passage du « nôtre » au « leur ») ou aboutit au contraire à la découverte d’une nouvelle forme d’hybridation entre le vivant et la machine. Une nouvelle identité – qui ne serait ni la « nôtre », ni là « leur ».

4 – La culpabilité de la transmission héréditaire.

La première fois que j’ai lu un article sur l’épigénétique, l’influence de l’environnement, l’inclusion d’un comportement transmissible aux enfants, aux futures générations, par l’épigenèse, j’ai pensé immédiatement à un roman que je n’ai pas commencé à écrire dans lequel le héros ne sort pas de sa chambre, pendant toute une vie, de peur de « choper » dans l’environnement un trait de caractère, un élément nuisible générant une modification du corps (une maladie) ou de l’esprit (un mental altéré) pour ceux qui font cette stupide distinction.

Evidemment, à ce compte, il n’a pu rencontrer la femme qui lui aurait permis de se planter comme un « héros bienveillant » pour ses futurs enfants qu’il n’a donc pu avoir.

Il est vrai que plusieurs études ont pu démontrer une transmission aux générations suivantes de certaines altérations épigénétiques. Et ce, alors même que des mécanismes de reprogrammation, destinés à faire table rase des marques épigénétiques acquises, ont lieu systématiquement après la fécondation, notamment.

Dans son laboratoire, Isabelle Mansuy a étudié, sur des souris, les conséquences sur le long terme de traumatismes psychiques durant l’enfance.

On la cite :

«A l’âge adulte, ces animaux présentent des altérations de leur épigénome dans de nombreux tissus, et des symptômes tels que dépression, comportements antisociaux, davantage de prise de risque, ainsi que des affections du métabolisme. Nous avons pu observer que ces troubles se retrouvaient également chez leurs descendants jusqu’à la troisième, voire la quatrième génération, bien que ces derniers n’aient pas vécu d’événements traumatiques.»

L’existence de tels mécanismes héréditaires pourrait expliquer pourquoi de nombreuses affections résultant d’expériences de vie, dont les maladies psychiques, se perpétuent dans certaines familles. Ce que la génétique classique n’a toujours pas permis d’élucider.

Là aussi, la peur s’installe et la culpabilisation, normalement dans son sillage.

Et à vrai dire, ce long billet avait peut-être, dans son inconscient, la volonté d’en arriver là, à ce paradoxe que je vais tenter d’expliquer :

Les maladies génétiques ne faisaient même pas peur. Bon, on avait dans la famille (première question des médecins) un gène reproductible. Pas de notre faute. Et quelquefois, mieux encore, une certaine fierté de cette transmiussion qui coagulait le lien familial. N’avez-vous jamais vu le visage épanoui et le front lisse de ceux qui racontent leur maladie génétique familiale, du grand-père à l’enfant, un soupir de satisfaction presque tribal. La confortation clanique.

Désormais, l’environnement qui est aussi celui dans lequel l’on plonge avec notre volonté (la ville, l’alccol, le stress, l’angoisse, la dépression) peut modifier nos gènes et être transmis aux futures génrations.

Et, ici, croit-on, la volonté doit être de mise : notre environnement doit être sain et préserver son être, non dans sa nécessité immuable, mais dans sa possible transformation transmissible.

Les moralistes vont s’en donner à coeur joie (s’ils ne sont pas trop déprimés par un stress de leur père survenu pendant quelques mois, dans sa jeunesse, à l’occasion de ses premiers émois amoureux, modifiant ses gènes de l’amour et transmis audit fils).

Ces moralistes vont nous refaire le coup de la responsabilité, de la volonté, de la conscience , du choix, de la liberté, de l’autonomie du sujet libre et conscient, nous ramener presque du coté de chez Sartre, démolissant la structure configurée par des gènes devenus très faibles puisque modifiables par un simple coup d’environnement.

Et il faut donc craindre Orwell et sa prévision d’un totalitarisme : celui, dans les siècles suivants qui ne sera pas pas le petit « politiquement correct » mais « l’environnemental adéquat ».

Au commencement était le verbe, le merveilleux verbe. A la fin, était la peur.

On arrête, on sombre dans un environnement de soi qui côtoie. la crainte de la peur, laquelle peut provoquer une modification de l’un de mes gènes dont l’on va découvrir bientôt qu’il peut se transmettre à un proche, avant la mort et sans fécondation…

Je crains le pire.

Et puisqu’en tête du billet, j’ai inséré une oeuvre du Douanier Rousseau, il n’y a aucune raison pour qu’à la fin, je n’en insère pas une autre. Comme on le sait, la répétition rassure. La voici.

Pourquoi je suis structuraliste…

Pour répondre au titre, il me semble, dans un premier temps de coller ci-dessous un extrait que Françoise Héritier (elle a rencontré l’ethnologie en même temps que l’enseignement de Claude Lévi-Strauss, auquel elle a succédé à la tête du Laboratoire d’anthropologie sociale. Elle est décédée en 2017) a accordé en 2008 à Nicolas Journet :

La pensée de Claude Levi-Strauss a été critiquée notamment au nom d’un culturalisme qu’il passe pour avoir lui-même introduit en France. Comment est-ce possible ?

Qu’il ait fait des déclarations antiracistes est une chose. Qu’il ait défendu l’égale dignité des cultures est également un fait. Mais cela n’avait rien à voir avec le culturalisme radical. C. Lévi-Strauss a toujours défendu l’idée qu’il n’y a pas de variation culturelle qui ne prenne place à l’intérieur de structures universelles de l’esprit humain. Je pense exactement la même chose. Si les critiques des culturalistes ont été virulentes, c’est parce qu’au fond ils contestent que l’on puisse affirmer des universaux, et même comparer des sociétés entre elles. En fait, ils rejoignent une certaine tradition académique. Pendant longtemps, les hellénistes n’ont pas supporté l’idée que l’on puisse comparer la tradition grecque avec quoi que ce soit d’autre venant d’Afrique ou d’Asie.

…..

Mais à partir du moment où l’on dit qu’« échanger des femmes » est le fondement de la société, est-ce que cela ne suggère pas que l’on ne peut rien y changer ?

Disons que C. Lévi-Strauss ne voulait tirer aucune leçon de l’inégalité des sexes. Pour lui, c’était une donnée, et pas un objet de réflexion, pour la bonne raison qu’il ne voyait rien de scandaleux là-dedans. Il faisait le constat que dans la plupart des sociétés pratiquant le mariage, les femmes ont été traitées comme des ressources. C’est tout.

Mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas y réfléchir. Aujourd’hui, dans la société moderne, le mariage et la reproduction sont les produits de choix individuels : la notion d’échange ne s’applique même pas. Donc les hommes n’échangent pas de femmes. Mais la domination masculine existe tout de même. C’est pourquoi j’ai développé l’idée que la différence des sexes était un invariant encore plus fondateur que la nécessité d’échanger. 

 

Vous considérez-vous comme une anthropologue structuraliste ?

Je suis structuraliste dans la mesure où je crois en l’existence d’invariants humains.

Reste à savoir ce que l’on entend par là. C. Lévi-Strauss a travaillé sur des corpus homogènes, comme des terminologies et des mythes, et compare essentiellement des formes, des armatures logiques. Ce qu’il appelle « structure » est quelque chose de très abstrait.

Ce n’est pas comme cela que je pratique : ce que j’appelle un invariant est une donnée du monde qui pose problème. Par exemple, la différence des sexes est d’abord un fait observable, concret. Leur conjonction est nécessaire pour faire des enfants, mais il se trouve que ce sont les femmes qui portent les enfants, pas les hommes. De nombreuses sociétés ont réagi à cette asymétrie en la retournant : en affirmant que ce sont les hommes qui fabriquent les enfants, et que les femmes n’y sont pour presque rien, ou bien en les tenant dans l’ignorance de leur rôle. En tout cas, il est clair que nulle part l’humanité n’échappe à cette question : c’est cela que je considère comme un invariant. J’aime beaucoup rappeler cette idée de Georges Devereux qu’il n’existe pas de fantasme présent dans la culture d’un psychiatre viennois qui n’ait été incarné par une institution dans quelque société amérindienne, et réciproquement.

Françoise Héritier

(article) Professeure honoraire au Collège de France, auteure de Masculin, féminin, 2 t., Odile Jacob, 2002

Einstein chez les indiens

Le titre sonne comme un de ceux d’Hergé. Et pourtant, rien n’est moins vrai. Albert Einstein et son épouse ont rendu visite aux indiens Hopi dans les années 1930.

Ci-dessous la photo :

Affublé du couvre-chef à plumes, il sourit. Les indiens ne sourient pas.

A vrai dire, cette photographie, dans mes archives, avait illustré un très ancien billet introuvable, certainement dans une corbeille d’un vieil ordinateur jeté dans une poubelle, à une époque ou le tri n’existait pas.

Il s’agissait de lier la conception du monde d’Einstein, son intuition d’une transcendance immanente et celle des naturalistes, ceux qui voient, dans une sorte de panthéisme exacerbé ladite transcendance dans la beauté et l’éclat du grandiose dans la nature. Et les indiens d’Amérique, dans leurs contes et grands récits que j’avais découvert (comme pour me déculpabiliser de la lecture de mes illustrés de gamin , les « Kit Carson » et autres « Blek le Roc » dans lesquelles les indiens étaient de violents ennemis à décapiter),avaient cette intuition. J’avais osé comparer et unir les indiens et Einstein dans les frôlements de la vérité du monde. Des athées croyants avais-je titré, du moins, je le crois. Assez idiot.

J’ai retrouvé la photo dans un vieux disque dur. Je la cherchais, non pas pour refaire le billet, mais pour le « fun » comme on disait il n’y a pas très longtemps (l’expression est passée de mode).

En effet, il s’agissait de dire simplement : ne pas confondre les indiens et les hindous ou, encore les indiens de Calcutta et ceux du Grand Canyon, dont l’on sait qu’ils ont été nommés comme tels par une erreur occidentale de colons fainéants.

Car, en effet, les hindous (les indiens d’Inde) eux, s’attaquent à Einstein…!

On n’arrête ps le progrès, lequel est, évidemment très relatif...

Je livre ci-dessous un article paru dans le point 

« Inde : Einstein et Newton remis en cause par l’hindouisme

Le Congrès de la science indien a permis à plusieurs universitaires locaux de s’en prendre aux théories des deux hommes au nom de la religion, relève la BBC.

Par 

Publié le  | Le Point.fr
Mort en 1955, Albert Einstein est notamment connu pour son equation E=mc?.
Mort en 1955, Albert Einstein est notamment connu pour son équation E=mc².

Il est des personnages que l’on pense immuables, inscrits dans l’histoire. Albert Einstein et Isaac Newton en font partie. Mais un groupe de scientifiques indiens s’est mis en tête de remettre en cause leurs théories en s’appuyant sur des textes issus de la mythologie hindoue, révèle la BBC.

valeur, principe, paradoxe

Mr Christophe Castaner, Ministre de l’intérieur, a donc reçu à diner, ce 11 Février, les représentants des principales obédiences maçonniques françaises. 

Il s’agissait d’évoquer le sujet « laïcité » dont l’on sait qu’il préoccupe, à juste titre ajoute-t-on, les francs-maçons. La séparation entre les églises et l’Etat est un marqueur de la modernité,  un rempart contre les totalitarismes de la pensée et, partant, de la religion des Torquemadas  ou de toutes celles, prégnantes comme une colle vieillie, qui encombrent l’espace d’une pensée aérée.

On est, par ailleurs en plein accord avec les mots lumineux, prononcés à cette occasion, par l’un des convives, Mr Edouard Habrant, grand maître de la Grande Loge Mixte de France (GMLF) qui fait état d’une « confusion », de « tâtonnements » sur cette question et le projet en cours de la réforme de la Loi de 1905, regrettant par ailleurs que « la laïcité soit apparue au menu du grand débat national dans la lettre du Président de la République, au titre d’une valeur, donc relative, et non comme un principe, intangible… »

L’on ne sait pas encore ce qui va sortir de cette réforme. L’on espère vivement qu’il ne s’agit pas de faire de la place dans la République aux religions, de plus en plus décomplexées et avides d’immixtion dans le corps social ou idéologique. D’abord l’Islam certes. Mais pas que l’Islam. La Chrétienté devient assez revendicatrice, entrainée vers un retour par quelques phrases prononcées ici et là par notre Président et ses visites à la basilique de Saint-Denis, lieu « d’imprégnation » ou à Chambord, espace des rois catholiques. La judéité semble, ici tenir une place à part, peut-être marquée par ce pain « béni » que constitue l’interdiction d’un prosélytisme aigu. Même si, comme tous (mais il ne s’agit que de redistribution presque fiscale) elle sollicite l’aide de l’Etat pour ses écoles.

Donc, bravo à la franc-maçonnerie. Le religieux, immense concept, éminemment respectable, ne peut envahir que la sphère privée, l’intimité y compris passionnée. Il faut veiller à la distinction entre la conduite humaine et l’institution démocratique, plutôt républicaine, si l’on veut être précis.

Cependant, la lecture de la nouvelle (le diner chez le ministre) m’a laissé un brin gêné. Je n’ai compris cet embarras que dans l’heure qui suivait son annonce. Comme si l’évidence, dès qu’il s’agit du politique, a du mal à émerger. La réflexion, dès qu’il s’agit de la République, est curieusement freinée par le caractère brut de l’information rarement appréciée dans ses arcanes, ici potentiellement générateurs de troubles du côté de l’histoire des Institutions et de ses paradoxes.

Car il s’agit bien dans ce temps de la République d’un véritable paradoxe qu’on a du mal à formuler sans subir la critique du « hors-sujet » mais que l’on se risque à exposer :

La franc-maçonnerie qui prône encore une fois à juste titre, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, dans sa défense de la laïcité, se voit invitée à diner avec l’Etat, juste avant les Eglises reçues dans la foulée. Invitée et s’immisçant dans la conduite de l’Etat. Ce qui, tous l’admettent, la franc-maçonnerie au premier rang, ne saurait être du ressort desdites Eglises traditionnelles. Or, qu’est-ce que la Maçonnerie, sinon une Eglise (certes contre l’Autre) avec ses principes, ses rites, ses temples, ses réseaux. Evidemment, les cris d’orfraie sont déjà entendus.

Mais non, mais non, nous dira-t-on, la franc-maçonnerie n’est pas une Eglise, elle défend la laïcité. Comme un parti qui défend âprement le principe républicain. 

Mais, dans ce cas, il faudrait que la franc-maçonnerie se transforme officiellement en parti public et ouvert.

Et le paradoxe s’évanouira, emporté dans les limbes diaboliques du politique.

On ne poursuit pas car l’on entend derrière nous les hurlements devant une telle infamie d’humeur les murmures de mes amis qui me somment de laisser parler, sans les censurer, ceux qui défendent les principes auxquels nous sommes, nous les républicains, très attachés. Paradoxal.

                                                                                                                                                                                                                                     

 

Quarto Cohen

 

 

 

 

 

On colle ici un article paru dans la République des Livres, l’excellent site (un clic pour y accéder sur ce lien site) de Pierre Assouline, intitulé « LE VRAI ALBERT COHEN, ENFIN » (ici)Il faut savoir s’effacer quand d’autres disent mieux que vous.

L’usage du « Copier /coller », à condition de citer est une aubaine pour la mémoire et l’apologie…

« Les lecteurs de la Comédie humaine, des Rougon-Macquart, des Hommes de bonne volonté ou de la Recherche du temps perdu ont toujours su qu’en en lisant séparément l’un des volumes, il s’agissait de la partie d’un tout, laquelle en principe pouvait se comprendre et s’apprécier sans connaître l’ensemble. Mais combien de lecteurs d’Albert Cohen (1895-1981) se sont-ils jamais doutés que c’était également le cas ?Enfin, ils peuvent vraiment lire son œuvre. Ceux qui connaissent plusieurs de ses livres diront que c’est déjà fait de longue date – à l’exception des allergiques, des indifférents à son verbe étincelant, Alain Finkielkraut par exemple ne cache pas à propos de Belle du seigneur notamment, hymne à la femme qui désespère autant qu’elle fascine le narrateur : « Je déteste son lyrisme. Je n’y reconnais rien du sentiment amoureux » écrit-il dans Et si l’amour durait ? (Stock).

Pour d’obscures raisons éditoriales, qu’il serait lassant et répétitif d’énumérer, Solal, Mangeclous, Les Valeureux, Belle du seigneur ont paru non seulement dans le désordre mais privés d’une précision qui ne relève pas du détail. Une simple mention. Car dès 1935, soit peu après la parution du premier volume Solal, Albert Cohen avait fait figurer le sur-titre en couverture de Mangeclous « Solal et les Solal ** ». On n’aurait su mieux en dire la continuité.

Avant-guerre, Gallimard était passé outre en raison de l’énormité du manuscrit et n’avait pas hésité à demander à l’auteur de couper, ou plutôt d’en distraire une bonne partie pour la publier ultérieurement, ce qui sera fait. Il est vrai que Cohen était non seulement fécond mais bavard, sa prose fut-elle inspirée, étincelante ; lui-même reconnaissait que son art de la composition reposait sur sa capacité à en rajouter ; à propos de son inspiration, il parlait même d’une « prolifération glorieusement cancéreuse ». Marcel Pagnol, son meilleur ami depuis leur adolescence au lycée à Marseille, lui faisait remarquer que dans ses romans, il y en avait trop :

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« Trop de tout et dans tous les genres ! »

Avec la parution ces jours-ci du Quarto (1664 pages, 32 euros, Gallimard) regroupant les quatre romans dans l’ordre, enrichis de notes érudites, de présentations éclairantes, d’un glossaire de mots rares et typiques, et d’une biographie illustrée, sous la direction de Philippe Zard, spécialiste de littérature comparée à Paris-X-Nanterre, la faute est enfin pardonnée en même temps qu’elle est avouée. Le lecteur a enfin la conscience d’être en présence d’une véritable volume déclinée en une suite de volumes qui ne font qu’un. Ne manquent à ce pavé que sa pièce de théâtre Ezéchiel ainsi que ses récits autobiographiques Le Livre de ma mère, Ô, vous frères humains, Carnets 1978. Mais à quoi ressemble désormais cette œuvre ? Qu’est-ce qui apparaît qui n’apparaissait pas ? Autrement dit : qu’est-ce que cela change 

Solal brille toujours par sa juvénilité, sa spontanéité, ses fulgurances. C’est d’autant plus remarquable qu’il s’agit de la matrice de l’œuvre. Autrefois, explique le maitre d’œuvre de ce Quarto, les épisodes dramatiques et comiques donnaient une sensation de foisonnement étouffant ; désormais, ils gagnent en équilibre, l’alternance de burlesque et de tragique est moins déroutante (Pagnol aurait apprécié) et le rythme de l’ensemble y gagne. Les présentations de chaque roman permettent également de mieux déceler ses influences : Rabelais bien sûr auquel il emprunte son sens de l’hénaurme mais aussi Proust qui l’a sidéré dès la découverte en son temps d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs dans une librairie d’Alexandrie, ville où il effectuait un stage dans un cabinet d’avocat. A ses yeux, Proust incarnait par excellence le-grand-romancier. N’empêche que sa fiction, la part autobiographique est limitée. Ariane a eu plusieurs modèles agrégés, ce qui ne manqua pas de susciter de vaines polémiques longtemps après. Solal quant à lui n’est pas Cohen. La Céphalonie (île grecque où il n’avait jamais mis les pieds) de sa saga n’est pas une transposition de la Corfou de sa petite enfance, d’autant qu’il n’y aura passé que ses cinq premières années avant l’émigration familiale à Marseille, n’y revenant que pour le temps bref de sa bar-mitzva.

On sait que rien n’horripilait Philip Roth comme d’être présenté à l’égal d’un « écrivain juif » dépendant d’une fantasmatique « école juive new yorkaise », de même que Graham Greene ou François Mauriac se disaient « écrivain et catholique » mais certainement pas « écrivain catholique ». Et lui ? « Cohen est un écrivain juif comme Césaire est nègre et Claudel catholique : ces adjectifs portent, idiomatiquement, le tout de la question humaine » écrit Philippe Zard. Il est vrai que Cohen, lui, s’est toujours réclamé d’une inspiration juive. D’autant qu’il fut un sioniste engagé, fondateur de l’éphémère Revue juive chez Gallimard, proche de l’Agence juive et de Chaïm Weizmann, le président de l’Organisation sioniste mondiale (mais, déçu, jamais l’ancien activiste ne se rendit dans la Palestine du mandat britannique ni en Israël). En fait, il vivait son sionisme comme l’aventure séculière du peuple juif. Il a toujours écrit sur des sujets juifs à travers lesquels il réussissait à viser l’universel. Mais malgré cette puissante revendication identitaire, qui le poussa à baptiser dans un premier temps sa saga romanesque « La geste des Juifs » comme s’il entendait marquer le territoire de son imaginaire, il n’en demeurait pas moins fermement agnostique.

3106287Désormais, lorsqu’on demandera quel est le chef d’œuvre d’Albert Cohen,, il suffira de répondre Solal et les Solal en montrant ce Quarto. Même si, comme le rappelle Me Karine Jacoby, son chef d’œuvre dans l’ordre de la non-fiction demeure le passeport des réfugiés. Car lorsqu’il n’écrivait pas, il était diplomate à la Société des nations à Genève. Et c’est ès-qualités, en tant que conseiller juridique au Comité intergouvernemental ad hoc, qu’il élabora l’accord international portant sur le statut et la protection des réfugiés (15 octobre 1946), lequel remplaça le passeport Nanssen. Preuve s’il en est, selon Philippe Zard, qu’Albert Cohen appartient à la catégorie d’écrivains qui placera toujours l’éthique au-dessus de l’esthétique.

« (Albert Cohen » ; « Albert Cohen et Marcel Pagnol et lycée » ; « Diplomate à Genève » photos D.R.)

 

micro-créature

Le néo-féminisme peut énerver, tant la confusion des comportements, le totalitarisme qui émerge de la pensée unique, les amalgames qui brûlent les différences et les nuances sont à l’œuvre dans ce discours simplificateur et, partant simpliste. La cause n’est pas aidée.

Tous ceux qui militent, sans hurler, très simplement pour l’instauration de l’universel, lequel se compose, presque au centre, de l’égalité entre hommes et femmes n’ont aucun besoin de ce discours saturé de puritanisme correct et américain.

Il suffit, dans la quotidienneté, de se débarrasser des tares historiques. Ce qui, pour ceux qui naviguent un peu dans l’intellectualité (il n’est nul besoin d’être un lettré ou un intellectuel pour cette navigation, il suffit de s’extraire quelques minutes du confort du vide) est chose assez aisée. Même s’il faut, constamment, combattre les travers et les tendances à la rechute. Les empreintes, même factices et de circonstance historique ont du mal à s’effacer. Comme les méchants tatouages, prégnants, souvent regrettés, gravés dans un temps, lequel, revêche et jaloux, lutte contre son effacement.

Nul besoin de clamer ou mal gesticuler. Il faut juste agir, encore une fois, dans les heures, au quotidien,sans trop s’en vanter ou en faire un fonds de commerce ou un étal de soi

L’on peut ainsi, dans cette petite posture des affirmations béates et caricaturales, trouver assez suspects les faiseurs mâles qui font du soutien criard et prévisible au féminisme leur crédo journalistique, ceux qui s’ancrent dans la pensée idéale, devenue presque majoritaire, du temps présent en Occident. Elle est, au demeurant, assez proche des poètes, même des grands qui pouvaient se donner à voir plutôt qu’à lire, et qui faisaient, de la femme, pour la beauté du mot, un avenir de l’homme. L’esbroufe était déjà en marche.

Bref, quelques nouvelles mégères gâchent le combat. Et quelques hommes douteux achèvent le travail de l’ennui des discours connus et assez ressassés.

Donc, à bas les féministes de tribune et vive la douce égalité universelle des sexes (des mots qui apaisent), doucement affirmée. Douce. Non la femme, ce qui serait une nouvelle rechute (cf supra), mais l’égalité.

Cependant, il est des jours où la colère peut devenir légitime.

Elle surgit à la lecture de cet article paru dans plusieurs journaux français qui ont repris la même dépêche :

« Le 4 février 2019, Hamid Askari, chanteur iranien à succès, a été contraint d’interrompre sa carrière car il a volontairement laissé chanter l’une de ses musiciennes lors d’un concert à Téhéran, une pratique interdite en Iran.

En République islamique d’Iran, « le chant solo d’une femme » constitue « une infraction » à la loi. C’est ce qu’a rappelé le responsable musical du ministère de la culture et de l’orientation islamique après avoir annoncé lundi 4 février sa décision d’interdire toutes les activités musicales du chanteur pop à succès Hamid Askari, comme le rapporte un blog du Monde.

Les organisateurs coupent son micro…

Le 30 janvier, alors qu’il donnait son dernier concert dans la grande salle de la Tour Milad, à Téhéran, la guitariste d’Hamid Askari, Negin Parsa, s’est lancée dans une interprétation en solo. Indignés par autant d’audace, les organisateurs ont aussitôt décidé de couper son micro.

…le chanteur lui offre le sien

Malgré la censure, Hamid Askari donne alors le sien à la chanteuse pour qu’elle termine son show. Très enthousiasmé par la performance, chanteur indique que la jeune artiste, « dotée d’une jolie voix », est « l’un des meilleurs musiciens du groupe ».
Cet échange, enregistré dans une vidéo qui a fait le tour du web en Iran, a suscité les réactions vivement indignées des conservateurs proches des gardiens de la révolution, l’organisation paramilitaire dépendant directement du chef de l’État iranien.
Ainsi, à peine une semaine après l’incident, le gouvernement a décidé de suspendre Hamid Askari de toutes ses activités musicales, sans donner plus d’indications »

Sauf à tomber dans les travers dénoncés plus haut, il nous semble assez inutile de commenter, de gloser, d’entrer dans un débat national, d’enlever sa veste pour débattre en chemise dans des salles des fêtes humides. S’il n’était l’oppression des femmes en Iran et ailleurs, la nouvelle pourrait être rangée dans le comique qui fera rire, bientôt ou presque, nos arrières petits enfants.

Cette nouvelle nous permet cependant ici de formuler quelques observations de circonstance :

1 – Mais d’où vient cette interdiction du « solo de la femme »? Impossible de trouver son fondement en ligne. Alors, on interroge autour de nous, y compris par téléphone. Et tous s’accordent à considérer que la femme qui chante seule donne trop à voir sa sensualité. Ce à quoi je rétorque que je ne crois pas à cette explication puisqu’en effet la femme qui chante en duo avec « un monsieur » peut faire preuve d’une sensualité torride, lorsque regardant le duettiste mâle, elle traverse son corps des mille feux du désir, comme dirait le magazine « Nous deux ». Dans ce cas, il faudrait interdire la femme sur une scène, seule ou accompagnée, ce qui ne semble être le cas, étant ici observé que la femme précitée était donc la guitariste du groupe pop iranien et se produisait sur scène sans censure, en plaquant, si j’ose dire ses accords.

Serait-ce, peut-être, l’apologie de la chorale, évidemment exclusivement féminine en Iran qui fond le sujet dans le tout ? Après quelques recherches, on peut abandonner l’hypothèse. Elle n’existe pas cette chorale en Iran. Heureusement. Cette explication m’aurait éloigné des chorales occidentales, y compris religieuses qui flirtent avec la beauté universelle (encore) des sons presque divins.

Peut-être une haine des sunnites dont les grandes chanteuses à la voix de désir, langoureuse, éclatantes dans leur corps pourtant droit sur scène qui laissait cependant apercevoir la jouissance en suspens, lisse ou violente, sous leurs tuniques brodées d’or ?

Comme Oum Kalsoum, ci-dessous eternisée ?

Il est vrai que l’on ne connaît pas vraiment de chanteuses chiites célèbres.

Mais l’on peut douter de cette explication, nonobstant la prédominance du noir dans le monde chiite…

En réalité, le fondement n’existe pas dans le fondamentalisme. Et l’absence d’explication renforce donc la constitution du comique. À dire vrai, l’on frôle ici une grande vérité dans la proximité entre la religion totalitaire et l’absurde qu’elle génère. Mieux encore, l’explication doit ici être bannie. C’est la loi du genre religieux. Le motif officiel est de nature à être décortiqué, critiqué, et, partant, démantelé. D’où cette nécessité de la praxéologie dans certaines religions qui accordent le droit à la pensée théologique qu’à ceux qui peuvent, dans les cloitres, les arrières cours de mosquée, dans les yeshivas, l’appréhender pleinement.

Au peuple, on dit « tu fais et tu n’as pas à comprendre« .

L’épisode iranien serait donc le comble de la religion qui se fonde non seulement sur le « Mystère général » mais également sur celui, moins unique, de la pratique sans cause. Vaste sujet que celui de l’aliénation (au sens philosophique s’entend, le terme dans le sens commun ne pouvant être employé ici, sauf à discréditer son voisin assidu aux messes du dimanche.

2 – Deuxième observation. Elle est provoquée par une conversation avec une amie laquelle lorsque j’ai proposé une mobilisation de femmes par millions pour déferler, pacifiquement dans les grandes artères de Téhéran, s’est montrée, à mon grand étonnement, assez dubitative.

J’ai pu, en la pressant de motiver ce doute, entendre dans sa bouche qu’elle en avait marre de défendre dans le monde la liberté des femmes alors que ces dernières accordaient, par le vote, démocratiquement, un siège au pouvoir qui les opprimait. Ce qui était le cas en Iran. Et que c’était faire injure à l’intelligence des humains que de considérer que leur liberté avait été entamée. Ces femmes étaient aussi des êtres de raison. Et la leur s’exprimait ailleurs.

Le propos m’a surpris, même s’il me ramenait à ce cher Etienne de la Boétie, l’ami cher de Montaigne et son maître-ouvrage, son « Discours sur sur la servitude volontaire » écrit en 1574 et dans lequel il analyse la relation entre domination et servitude, en démontrant comment les « drogueries » (les jeux de Rome, les spectacles, les théâtres, les gladiateurs, la religion, les médailles) participaient à organiser, en l’appâtant, la servitude dudit peuple engourdi et endormi, comment lesdites drogueries constituaient une compensation à la liberté volée et l’adhésion subséquente à la servitude volontaire, corollaire de la tyrannie.

Pourtant, me disais-je, rien de tout cela en Iran. Même pas de la récréation ou des jeux de cirque. Et, pourtant encore, le volontariat de la servitude chez les femmes qui votent pour les mollahs.

Mais non, non, on ne peut s’en tenir là. Il nous faut, décidément, même si on a tenté plus haut d’esquiver le propos, revenir à l’aliénation que Marx décrivait avec ses opiums des peuples. Une extériorité à soi, provoquée par un autre extérieur qui est celui de la Société organisée pour le provoquer ( « le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s’affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux (…) le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification ».

Marx parle du travail et l’aliénation pour le transposer dans l’idéologie et la servitude fabriquée par les opiums.

L’ouvrier n’était pas responsable, n’en déplaise au Sartre pré-soixante-huitard.

Les femmes non plus en Iran.

On arrête ici, de peur de sombrer dans la théorie aride de l’histoire du sujet en Occident et en Orient, en convoquant trop de philosophes qui ne ne feraient que brouiller les pistes.

Tenons nous en aujourd’hui à l’essentiel : une femme ne peut chanter en solo en Iran. Les amoureux du seul réel dans la lignée de Clément Rosset ou de l’empirisme anglo-saxon ont raison de s’en tenir à ce qui est.

Comme quoi, un simple micro peut nous faire dériver vers mille autres choses essentielles.

Mais, nous dira le malin, c’est bien le rôle du micro que d’amplifier

faraud

À l’occasion d’une lecture non décisive, j’ai redécouvert l’adjectif « faraud ».

Il est inusité. En réalité, c’est un mot de colonisé, de celui qui veut s’approprier, comme dans un sac de billes, plus de mots que le colon n’en possède. Ou un mot de prolétaire qui croit pouvoir sauter de part et d’autre des ravins pour se donner à voir, au-dessus des volcans.

Quand le mot est employé par le bourgeois, il devient périmé et ridicule. Il ne peut donc surgir qu’à côté de sa place originelle…

Le tenant des mots subit l’histoire sociale.

On colle les définitions du CNTRL, tellement complètes qu’elles nous transforment en scaphandriers.

FARAUD, AUDE, subst. et adj.

A.− Vx, pop. Personne (en particulier homme) qui affiche des prétentions à l’élégance. Synon. fat, freluquet, gommeux.Un pantalon de casimir… qu’il avait acheté à la Belle Jardinière − le faraud! − (Vallès, Insurgé,1885, p. 144).Son costume de faraud imbécile, le mauvais goût de ses cravates à galons d’or, ses pantalons gris-perle à bandes noires, ses redingotes à gigots, ses gants crispins, le carnaval enfin qu’il promenait toute l’année dans les rues sur sa personne! (Goncourt, Journal,1889, p. 964).
Loc. Faire le faraud, la faraude. Afficher des prétentions à l’élégance, tirer vanité de son aspect physique. Synon. parader, pavaner (se), plastronner.Va, poudre-toi, coiffe-toi, brosse-toi, fais le faraud, aie du linge, sois pincé, frisé, calamistré, tu n’en iras pas moins en place de Grève… (Hugo, Quatre-vingt-treize,1874, p. 151).D’autres, qui ont déjà touché les nouvelles capotes bleu horizon font les farauds. On dirait qu’ils vont faire la guerre en habit des dimanches (Dorgelès, Croix de bois,1919, p. 65).
B.− Usuel, fam.
1. Personne infatuée d’elle-même, en particulier homme qui se donne des airs avantageux auprès des femmes. Synon. bellâtre, fanfaron, prétentieux.Je ne connais personne qui soit plus fort que moi! dit-il en battant les cartes avec une prétention à la grâce, digne de ces farauds d’estaminet si bien rendus par Bellangé dans ses caricatures (Balzac, Œuvres div.,t. 2, 1830, p. 25).Vexée de voir sa favorite valser, malgré ses objurgations, avec un grand faraud blond qui la serre, qui l’effleure de ses moustaches et de ses lèvres, sans qu’elle bronche (Colette, Cl. école,1900, p. 315).Il est enfermé, malade, ne veut pas se laisser voir. Cela n’étonne pas. Il a du beau-de-village, du faraud. Du héros, il ne veut pas être vu diminué (Barrès, Cahiers,t. 7, 1908, p. 127):
1. Il [l’homme] marche lourdement, avec assurance, en se dandinant… Il a ce mouvement des épaules que gardent toujours les farauds de village. La Varende, Roi d’Écosse,1941, p. 167.
Loc. Faire le faraud, la faraude. Se donner des airs avantageux. Synon. crâner, faire le malin, fanfaronner, poser.Les gars, dans les rues, font les farauds pour elle (Colette, Cl. école,1900, p. 79).Il parlait à tort et à travers, il riait, il faisait le faraud (Rolland, J.-Chr., Buisson ard., 1911, p. 1295).Remerciez donc ceux qui s’emploient à vous aider plutôt que de faire la faraude (Druon, Loi mâles,1957, p. 89).
2. Emploi adj. [En parlant d’une pers. ou de son comportement] Qui manifeste la fatuité, en particulier le souci qu’a un homme de paraître à son avantage auprès des femmes. Airs farauds. Un homme à bonnes fortunes, un peu faraud, beau marjolin et faisant grande fricassée de cœurs (France, Vie littér.,1891, p. 97).Ils la regardaient avec des sourires farauds (Hémon, M. Chapdelaine,1916, p. 12):
2. Il avait une façon à lui de prendre un air crâne, de rejeter son chapeau en arrière, de marcher les mains dans les poches, faraud, les épaules balancées. Il portait des cravates voyantes, une blouse bien repassée dont il laissait le col entr’ouvert, il ramenait sur son front ses boucles soigneusement arrangées. Et il regardait les filles sous le nez avec une telle effronterie que les plus délurées baissaient les yeux… Moselly, Terres lorr.,1907, p. 10.
Rem. La docum. atteste les dér. rares a) Farauder, verbe intrans., fam. Afficher un comportement faraud. Un morveux qui faraudait comme un homme! (Richepin, Glu, 1881, p. 196). b) Farauderie, subst. fém. Caractère suffisant et ostentatoire. J’ai un domestique mâle, une voiture au mois, et je ne suis pas plus faraude que ça? Pour Mélie, la farauderie doit se porter à l’extérieur (Colette, Cl. ménage, 1902, p. 99).
Prononc. et Orth. : [faʀo], fém. [-o:d]. Ds Ac. 1878 et 1932. Homon. faro. Étymol. et Orth. 1725 arg. Faraude « Madame, Mademoiselle » (Grandval, Vice puni, p. 108); 1740 faraud « jeune fat » (Caylus, Hist. de Guillaume ds Œuvres badines, t. X, p. 29). Empr. à l’esp. faraute, d’abord « messager de guerre, interprète » (dep. 1492, Nebrija d’apr. Cor., s.v. heraldo), puis « celui qui récitait le prologue d’une comédie » (dep. 1611, Covarrubias, ibid.) d’où « faraud » (dep. 1620, Quevedo, ibid.), l’esp. étant empr. au fr. héraut*. Pharos « gouverneur » (1628, O. Chéreau, Le Jargon au Lang. de l’arg. réformé), donné comme 1reattest. du mot fr. par Esn., est à rattacher au lat. pharao (pharaon*; v. FEW t. 8, p. 366a).

Revel

Dans le P.S du précédent billet, j’ai collé un extrait d’un article de Jean-François Revel, honni à son époque par la majorité des intellectuels post-soixante-huitards ou pro-mitterandistes qui le constituaient, hurlements à l’appui, comme le chantre de la droite presque extrême…

Cet extrait, je l’ai retrouvé dans cet ouvrage très bien concocté avec une préface de Vargas Llosa et une postface de Philippe Meyer « L’abécédaire de J. F Revel » . Allary éditions.

Une plume définitive dans ses jugements, un talent de transformation de l’acerbe rampant en proposition claire et saillante. Son « polémisme » est vivifiant.

Je livre ici quelques perles qu’on croit noires et qui peuvent être lumineuses.

Aragon [Louis] Quand j’étais en khâgne, on lisait Le Crève-coeur : c’est grandiloquent, et très bien pour faire des paroles de chansons. Pas plus. Dans ses poèmes comme dans ses romans, Aragon m’est toujours apparu comme un fabricant de faux meubles anciens. Je préfère, si j’ose dire, le vrai Louis XVI ! Interview

Argent Les Français n’aiment pas beaucoup le libéralisme et aspirent tous plus au moins à se brancher sur le tuyau d’arrosage de l’argent public. En France, s’il est mal vu de gagner de l’argent, il est bien venu d’en toucher.

Quand on me dit que tel chef d’État « méprise l’argent », et que je le vois mettre au service de ses plaisirs personnels des moyens publics qu’aucun milliardaire n’oserait étaler en les payant lui-même, je songe à un vieux dessin du caricaturiste Maurice Henry. À la terrasse d’un café, deux « poules de luxe », comme on disait jadis, bavardent : « Oui, c’est vrai, murmure l’une d’elles rêveuse, il n’y a pas que l’argent dans la vie ; il y a aussi les bijoux, les fourrures, les voitures. » Toutes les nomenklaturas du monde « méprisent l’argent », pardi ! Elles se contentent de palais, de villas, de transports, de vêtements, de soins médicaux, de villégiatures et de festins gratuits. Le Regain démocratique

Critique d’art Là où le critique du XVIIIe siècle loue immanquablement « la nature admirable dans l’expression des passions », celui du XXe soulignera tout aussi immanquablement chez tous les peintres « la lente conquête d’une structuration de l’espace », ou « l’anéantissement systématique des cadres habituels de référence », ou encore « l’efficacité exemplaire d’un message qui transcende sa propre signifiance en affirmant la puissance du continu (ou du discontinu) ». Contrecensure

Fausse excuse En 1954, à son retour d’URSS, Sartre déclare […] qu’une « entière liberté de critique » règne en Union soviétique. Un encenseur attitré ose en 1990 excuser cette phrase en arguant que l’écrivain était souffrant quand il la prononça. Faux-fuyant piteux ! Imagine-t-on Newton affirmant que la terre est plate parce qu’il a une crise de foie ? Le Voleur dans la maison vide

Gâteau (part de) Selon le cliché en vigueur, c’est à bon droit que les peuples pauvres nous réclament « leur part du gâteau ». Sous cette forme, l’expression traduit une indigence de la pensée économique. Un dixième de l’humanité ne peut pas fabriquer du gâteau pour les neuf autres dixièmes. La seule solution, c’est que ces neuf autres dixièmes adoptent les systèmes politiques et économiques grâce auxquels l’Occident s’est enrichi. Le Regain démocratique

Lacan [Jacques] Disons tout de go que la manière de s’exprimer du docteur Lacan nous paraît recouvrir un tissu de clichés pseudo-phénoménologiques, un ramassis de tout ce qu’il y a de plus éculé dans la verbosité existentialiste, et que chacune de ses phrases se ressent d’une aspiration forcenée au grand style, à la pointe, à l’inversion, au détour recherché, à la formulation rare, à la tournure prétentieuse, mais n’aboutit qu’à une pesante préciosité, à un mallarméisme de banlieue. Pourquoi des philosophes

chanteur d’opérette Luis Mariano. Luis Mariano entrouvre le rideau et s’avance, complet blanc, cravate bleu ciel. Il s’avance lentement, en chaloupant quelque peu, à la manière d’un mannequin qui présenterait une nouvelle coupe de pantalon. Le sourire tout blanc accompagne cette démarche ; ce sourire restera là toujours, à peu près de la dimension et de la forme d’une pièce de cent sous, découvrant les incisives, les canines et, m’a-t-il semblé, une partie des pré-molaires. […] « Toutes mes chansons, vous vous en doutez, vont avoir un point commun : l’amour. » Il glousse et se dandine un peu, nous regarde avec tendresse, du ton dont une maman dit à sa fille le jour de sa fête : « Et maintenant, j’espère que tu te doutes du dessert : c’est celui que tu aimes, des œufs à la neige. » […] Il est insignifiant. Bien plus : il a une manière insignifiante d’être insignifiant. Il n’est ni odieux ni hystérique. Il est minuscule dans la vulgarité, imperceptible dans la stupidité. Il décourage l’indignation. Les paroles de ses chansons n’ont même pas assez d’existence pour pouvoir être idiotes. La musique n’atteint jamais le degré de consistance où l’on pourrait s’apercevoir qu’elle est mauvaise.

Mitterrand [François] […] La gérance Mitterrand (je dis bien gérance et non gestion, car Mitterrand a géré la France comme on gère un bar : à son profit). Le Voleur dans la maison vide

Chaque époque a ses mots passe-partout. La nôtre a l’exclusion. L’exclusion est partout et tout est exclusion […]. Lorsqu’un terme veut tout dire, il ne veut plus rien dire. Nous assistons à l’apparition d’un type humain nouveau, qui est l’Exclu devant l’Éternel, l’Exclu en soi, même quand c’est lui qui chasse les autres. L’émergence de l’exclusion dans le discours est désormais le signe sûr du zéro absolu de la pensée. […] Lorsqu’un homme politique est dépourvu de toute idée sur la manière de résoudre un problème, lorsque son cerveau est un espace vide, un vaste courant d’air, cet homme annonce alors avec solennité qu’il est contre l’exclusion. Il se décerne ainsi un certificat de noblesse morale, mais il étale sa paresse intellectuelle. Article

Politiquement correct À la fin des années quatre-vingt, aux États-Unis, sévit dans les écoles et les universités un nouveau genre de terrorisme moral et intellectuel, le « politiquement correct » ; en abrégé le « PC ». Un sigle qui, décidément, n’a pas eu de chance au vingtième siècle. En 1988, le cours d’initiation à Stanford élimine donc Platon, Aristote, Cicéron, Dante, Montaigne, Cervantès, Kant, Dickens ou Tolstoï, pour les remplacer par une culture « plus afrocentrique et plus féminine ». Les inquisiteurs relèguent par exemple dans les poubelles de la littérature un chef-d’œuvre du roman américain, le Moby Dick d’Herman Melville, au motif qu’on n’y trouve pas une seule femme. Les équipages de baleiniers comptaient en effet assez peu d’emplois féminins, au temps de la marine à voile… Autres chefs d’accusation : Melville est coupable d’inciter à la cruauté envers les animaux, critique à laquelle donne indéniablement prise la pêche à la baleine. Et les personnages afro-américains tombent à la mer et se noient pour la plupart dès le chapitre 29. À la porte Melville ! Le Voleur dans la maison vide

P. S Il faut, ici, rendre hommage à Jacques Almaric qui, en 1997, à l’occasion de la parution des Mémoires de JFR a publié un article presque élogieux qui a du faire grincer les dents des petits soldats de la rédaction du journal. Mais Almaric était Almaric. Je le reproduis ci-dessous :

Seul l’homme peut se fixer des rendez-vous à lui-même, et seul il a le pouvoir de s’y rendre.» «Pourquoi des philosophes?» interrogeait naguère Jean-François Revel. «Pourquoi Revel?» se demandent encore certains. Ils n’ont qu’à plonger dans les Mémoires de l’iconoclaste pourfendeur de lapins. Non seulement ils n’y rencontreront jamais l’insipide et la cuistrerie, mais ils pourront aussi y goûter la liberté d’un esprit appliquée à toute une vie. La liberté d’avoir raison ­ lorsque l’opinion provient d’une analyse des réalités ­ comme celle d’avoir tort ­ lorsque la vision des réalités provient d’un a priori. Car, nous dit encore Revel, qui ne craint pas d’en revenir aux évidences oubliées, «le propre du préjugé, c’est justement que nous n’avons pas conscience que c’est un préjugé (…) Le préjugé (« ) établit une cloison insonorisée (« ) entre la conviction et la connaissance. Que notre cervelle recèle trois grammes ou trois tonnes d’intelligence, le préjugé les tient de la même manière à bonne distance de notre faculté de penser.»

Revel en vieux sage égrenant ses leçons à l’usage des jeunes générations? Que nenni! En vieux singe, plutôt, tout couturé des bagarres dans lesquelles il a donné au moins autant de coups qu’il en a reçu. Un Revel tonique, souvent jubilatoire, qui ne nous fait pas le coup du «bilan globalement positif», même si la modestie ­ vraie ou fausse ­ ne fait pas partie des qualités qu’il revendique. Il lui préfère la lucidité acide, tempérée par de multiples gourmandises, et aggrave son cas en faisant preuve d’une allergie quasi pathologique à la bêtise, ce qui en exclut tout autant l’oubli que le pardon. On comprendra que ça ne plaise pas à tout le monde, et que les avocats masqués de ses victimes préfèrent lui intenter un énième procès en hargne, aigreur et autres méchancetés. Ces fausses vierges effarouchées seraient cependant plus crédibles si elles avaient fait preuve hier, à l’égard de Revel, des mêmes vertus chrétiennes qu’elles lui reprochent aujourd’hui de ne pas pratiquer. Mais personne n’ose plus reprocher à Revel d’avoir eu raison trop tôt dans sa dénonciation du totalitarisme communiste, de ses mensonges, de ses complices et de ses «idiots utiles» si chers à Lénine. Ne pouvant plus s’en prendre au chat parce qu’il course les souris, on feint de découvrir que Revel a des griffes…

Le problème pour ces esprits chagrins, c’est que «FR» a autant de mémoire que de talent. Curieux de tout et de tous ­ sa galerie de portraits, d’Althusser à Eric Rohmer, sans oublier le colonel Rémy, les frères Servan-Schreiber, Goldsmith et tant d’autres, vaut la visite à elle seule ­, c’est un infatigable boulimique qui transforme son érudition en culture et fait son miel dans son coin, avant de nous en proposer quelques bocaux. Ici, c’est une pleine jarre de sa vie, mais aussi de son temps que nous propose ce raconteur hors pair. L’histoire commence à Marseille, avec un père qui virera au pétainisme, alors que le fils se fait «coursier» en Résistance. Autodidacte clandestin chez les Jésuites, Revel achève sa double vie scolaire à 19 ans, en 1943, sur un exploit qui résume bien ce surdoué rétif: reçu à la Rue d’Ulm dès sa première tentative, il est dernier de sa promotion. Commencent alors ce qu’il appelle ses «années picaresques», un mariage précoce d’abord, le refus de la routine universitaire, ensuite, qui va le condamner à la bohème cinq années durant. Le voltairien cédera même un moment, «sous l’impulsion de la Chair», aux «fadaises ésotériques» d’un Gurdjieff, le gourou russo-géorgien qui escroquait le beau monde parisien depuis les années 20. Peut-être est-ce cette escapade en charlatanisme qui a vacciné Revel contre «la tentation totalitaire»? Notre esprit fort ne s’en veut pas moins de gauche et va le vérifier lors d’un bref séjour comme enseignant à Tlemcen. Ce sera ensuite le lycée et l’Institut français de Mexico, l’amitié avec Buñuel, et une autre vaccination,: la détestation du présidentialisme sans contraintes, qu’il vitupère dès 1952 dans un article d’Esprit consacré à dénoncer » les méfaits du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) mexicain. Après le Mexique, l’Institut français de Florence, les amis André Fermigier et Jacob Bean, qui vont «métamorphoser» sa culture artistique , le brouillon de Pourquoi les philosophes? Puis le retour en France, en1957, la démission de l’enseignement, une nouvelle vie, triple cette fois-ci, de journaliste-écrivain-éditeur, France Observateur, Julliard, Laffont, le Figaro littéraire, l’Express, dont Revel prendra la direction en 1977 avant de démissionner pour fuir les errements d’un Goldsmith dont il avait sous-estimé les humeurs et la nocivité des «surdoués de la courbette». C’est à l’Express que Revel peaufinera «à l’explosif» sa réputation de bête noire de la gauche. Son crime sera jugé d’autant plus impardonnable qu’il avait entretenu des relations cordiales avec Mitterrand dans les années 1960-1970 (il fut même candidat à la députation en 1967 et contre-ministre de la Culture dans le cabinet fantôme de la gauche en 1965) avant de combattre sans relâche le programme commun. Un renégat, dit-on alors. Rattrapez-vous, lisez Revel.
Jacques AMALRIC

Sous les images.

Commenter une image ? Écrire sur une œuvre d’art ? L’œuvre ne se donne-t-elle pas par elle-même, sans metadiscours ?

C’est mon sujet du jour.

Pendant des années, je suis resté en lutte contre la pléthore des commentaires qui s’installaient dans tous les domaines. Profus et diffus, ils sonnaient creux et, sous couvert de complexité du monde ou de sa théorisation, ils tarissaient, en les encombrant, les quelques vérités simples qui pouvaient encore fonctionner dans un discours construit.

Dans une tentative de recherche synthétique de ces quelques affirmations inébranlables, une sorte de table des essentiels, le commentaire superflu d’une image photographique me semblait ressortir d’une imposture alimentée par de multiples théories configurées laborieusement par les nouveaux théoriciens de l’image (Barthes, Deleuze, Sartre), lesquels érigeaient souvent en analyse indépassable le lieu commun et la tautologie.

La lecture d’une image ne pouvait valoir, disais-je. Elle n’était pas efficiente. Un peu précieux par provocation, j’affirmais lutter contre « l’ekphrasis », le terme grec signifiant « l’explication jusqu’au bout », presque jusqu’auboutiste. Et ici, dans le domaine de l’image un commentaire discursif seyait éventuellement au critique d’art qui analyse l’œuvre, de manière linéaire, temporelle, technique ou historique mais certainement pas au « regardeur » qui prétend chercher une lisibilité, en soi, d’un objet (ici une représentation de la réalité par un déclenchement photographique). L’image se suffisait à elle-même et si l’émotion émergeait, elle n’avait aucunement besoin d’un discours qui la soutenait, la lecture ou le commentaire ne pouvant se substituer au regard.

Un certain agacement à l’endroit de la prétention discursive et théorique de la photographie dite « contemporaine » me confortait dans cette affirmation d’un regard exclusif d’un discours. L’invention de la contemporanéité dans la photographie (mise en scène, hors des canons du « beau » et de sa technique, intimisme, dérangement dudit regardeur, recherche du sublime) fournissait aux esbroufeurs les armes sémantiques d’une démolition surannée et inutile de l’esthétique, de la « mélodie de l’image ». Dans un mouvement dans lequel la prise de pouvoir intellectuel, la recherche d’un lieu d’une rupture valorisatrice d’une nouvelle intelligence du monde qu’ils s’appropriaient, supplantaient toute autre considération potentiellement admissible, notamment artistique.

Partant, dans une sorte de terrorisme parfaitement assumé et clamé, je bannissais, honnissais le commentaire sur l’image, y compris par ceux qui vantaient la fécondité de la recherche de son « dehors ».

Puis un jour, je me suis surpris à chercher une légende pour l’une de mes photos. Et ce alors que, dans la même logique de l’abolition du langage autre que celui autonome et exclusif de l’image, je prenais à mon compte la volonté de ne pas dire et nommer.

« Silence de l’image, silence sous l’image », disais-je encore.

C’est une photographie dans le hall de l’hôtel Gellert, à Budapest reproduite en tête. J’ai trouvé une légende (« le frisson »). Et l’on m’a demandé d’expliquer. Je l’ai écrit.

L’enchainement a été, naturellement, de mise.

Désormais, peut-être un peu confus, dans tous les sens du terme, je commente, m’abritant, théoriquement, derrière Bataille, Michaux, Baudelaire. Et l’affirmation d’une « poétique de l’image », adhérant au mot de Georges Bataille qui avait le front de clamer qu’une image devait nous faire « saigner intérieurement ». Mots-larmes.

Je suis donc, en l’état, convaincu qu’aller chercher dans l’image son « dehors », son illisibilité primaire, rechercher sa dicibilité intrinsèque peut constituer un acte fécond.

Il ne peut passer que par le discours et l’écriture peut-être personnelle. Sous les images.

PS 1. A vrai dire, si j’ai reproduit ici un texte que j’ai écrit, il y a assez longtemps, c’est que le doute s’est à nouveau insinué en moi à la lecture d’un texte, cependant, peut-être pas décisif de Jean-François Revel que je colle ci-dessous

« Il est possible que la création plastique s’accompagne d’une si forte angoisse qu’elle inspire le besoin d’une justification pseudo-théorique, accompagnée de la conviction illusoire qu’on est le seul artiste véritable de son temps. L’objet sculpté ou peint étant détaché du verbe, il ne peut pas, contrairement à l’écrit, argumenter en faveur de sa cause en même temps qu’il se montre. Il ne peut que se montrer, et d’emblée, ainsi, s’exposer à l’amour ou au mépris, sans filtre ni bouclier. D’où la frénésie d’ergoter hors de l’œuvre. Le Voleur dans la maison vide

Revel, Jean-francois. L’Abécédaire de Jean-François REVEL (pp. 35-37). Allary éditions.

PS 2. Je colle ici le texte qui m’a fait basculer dans le commentaire ponctuel. J’avais donc trouvé le titre de la photo : « le frisson ». Un diable m’a demandé d’expliquer, de « développer ». Il ne faut jamais quitter un mot et l’engloutir dans d’autres. C’est ce que je me dis, un jour sur deux…

« Budapest. Hôtel Gellert. C’est l’image qui m’a fait plonger dans le commentaire. L’on était debout, regardant le plafond du hall, suspendu comme une coupole, presque une soucoupe, tentant avec l’appareil de capter un détail, une courbure esthétique, juste une forme, la courbe du haut en suspens, sa prétendue essence, rivé vers le haut. Et on baisse les yeux, vers le hall. La femme passe, vite. Le flou, encore de l’esthétique, est assuré par le mouvement rapide et les hommes sont exactement placés.
On déclenche, on a chopé le flou de la vitesse, toujours fantasque. On est assez satisfait du cadrage et de la configuration, un triangle, trois têtes, dont deux comme des piliers dans l’espace et une femme en blanc qui passe, poussant du blanc. Puis par l’ambiance, un peu mystérieuse, vitesse et obscurité mordorée. L’image est un peu améliorée, à peine recadrée et rangée dans les collections. Ici Budapest. C’était dans le hall de l’hôtel Gellert, là où se trouvent les fameux bains qui font la réputation de la ville, hôtel désormais désuet mais toujours et justement photogénique.
Plusieurs fois, on y est revenu à la photo. On a peut-être compris son centre signifiant. On livre ici cette petite compréhension.
Cette femme en blanc, c’est peut-être la mort qui passe entre deux hommes, chauves, absorbés à oublier le monde, l’un dans son livre, l’autre dans son smartphone. Chacun son monde d’absorption. Non, nous ne sommes pas dans un hôpital, mais bien dans un hôtel, encombré de piscines et de bains publics.
Mais la femme est vêtue comme une infirmière, dans ce blanc gériatrique, presque décisif et final. Et les hommes vont bientôt mourir.
Triste ce commentaire? Mais non, mais non, jamais triste le sublime (encore) dont l’on rappelle ici, pour ceux qui l’avaient oublié, qu’il ne s’agit pas, lorsqu’on place le mot dans le champ esthétique, du beau puisqu’il le transcende, le détrône, y compris dans l’horreur qui soulève un sentiment, pour le figer dans un grandiose qui peut ne pas être beau. Mais qui « soulève » le regardeur.
L’image dans ce hall est ailleurs, elle fait passer, flou et obscur dans ce blanc maléfique, le frisson ».

FIN.

Virgule mortelle

Dieu que les règles de la ponctuation française sont difficiles, surtout dans l’usage de la virgule, m’a dit un ami féru de littérature et qui s’y essayait depuis peu.. Je me suis souvenu d’un mot de Jean-Francois Revel sur le sujet. Je l’ai retrouvé.

Je ne résiste pas à reproduire ici sa petite plaisanterie grammaticale.

« Je connais des simplificateurs qui voudraient supprimer toutes les virgules. Mais prenons la phrase suivante : « Untel n’est pas mort comme on l’a dit » ; et celle-ci : « Untel n’est pas mort, comme on l’a dit. » La première signifie : « Untel est mort, mais pas comme on l’a dit » ; la seconde : « On a dit qu’un tel était mort, mais c’est faux. » La virgule est une question de vie ou de mort. »

J-F. R

Incorrect, artistiquement incorrect

Goya. Saturne dévorant ses enfants Scène des Peintures noires 1820-23 peinture murale à l’huile marouflée sur toile 143×81.

Comme on a pu le remarquer, je ne crains aucunement la critique de la facilité concomitante de l’opération du « couper/coller » lorsque un article, un écrit quelconque me semble intéressant.

Il vaut mieux coller que de paraphraser ou mal interpréter, mal présenter.

Ici, il s’agit d’art. Et l’art est trop important pour éviter de s’immiscer dans ce qui parle de lui. Parole constitutive même de l’Art, souvent. Ou parole périphérique qui veut s’emparer du centre.

Il nous a semble essentiel de diffuser ici, pour ceux qui ne l’auraient pas lu un entretien accordé par Isabelle BARBERIS qui ose s’en prendre aux décolonialistes primaires et autres obsessionnels du « politiquement correct », balayant l’Esprit européen nécessairement colonial, disent-ils. Le New-York des hypocrites fait, paradoxalement, des ravages jusque dans les sphères de l’anti-occidentalisme non réfléchi, violent et sectaire.

Je viens de prendre position, après avoir posté dans ce site la pétition contre le « décolonialisme »

On colle donc.

Quand la pensée « décoloniale » s’en prend à l’art

Entretien avec Isabelle BARBERIS (CLÉMENT PÉTREAULT)

Et si le dernier chic des milieux artistiques était d’être conformistes ? Pour Isabelle Barbéris, maître de conférence en arts du spectacle à l’université Paris-Diderot et chercheuse associée au CNRS, l’espace artistique, qui devrait être celui de la libre parole, est aujourd’hui rongé par une obsession normative, tournée vers la valorisation des identités particulières et la dénonciation compulsive de tout ce qui pourrait être suspecté d’impérialisme. Entretien.

Le Point : Vous êtes spécialiste des politiques culturelles. Comment se manifeste ce « politiquement correct » que vous dénoncez dans le monde de l’art ?

Isabelle Barbéris : L’artistiquement correct est une nouvelle forme d’académisme anticulturel. J’ai travaillé sur le lien entre art et idéologie, et j’ai pu, à cette occasion, mesurer le conformisme intellectuel de la rhétorique de l’engagement. Certaines manifestations culturelles paresseuses cochent toutes les cases : un passage sur les migrants, un autre antisexiste, antispéciste, un laïus décolonial et, bien évidemment, une « scie » anticapitaliste… Le tournoiement de ces moralités parcellaires, aussi inoffensives que répétitives, devrait nous interpeller ! Ce sont des « subverleçons » : au nom de la contestation de la norme, l’artiste répond souvent par la mise en place d’un conformisme inébranlable.

Qu’est-ce que ce « différentialisme bien-pensant » que vous dénoncez ? Sur quels mécanismes s’appuie-t-il ?

Appliqué au monde de l’art, le différentialisme est le moment où on oublie le contenu d’une représentation et où on considère qu’elle ne vaut que pour sa différence. Sa singularité primerait sur le sens. Mais le plus frappant est la manière dont le différentialisme met en danger la communication humaine : le sens ne se lit plus dans le message véhiculé, mais dans la position de celui qui parle et qui dit « en tant que ». Cette idéologie différentialiste se pare de tolérance, mais c’est une forteresse, qui interdit l’accès à toute forme de débat démocratique. Dans un système différentialiste, on ne peut pas contredire une position antiraciste ou antisexiste, sous peine de basculer dans l’affrontement. Le contradicteur devient alors un opposant et mérite d’être détruit. Tout cela est foncièrement antidémocratique ; les idées devraient pouvoir circuler sans dépendre de ceux qui les énoncent – ce qui les rend infalsifiables et conduit à des monopoles de position, avec des groupes qui sont, par exemple, persuadés de détenir le monopole de l’antiracisme.

Ce phénomène est-il à mettre en parallèle avec l’émergence politique d’un antiracisme de plus en plus radical et vindicatif ?

L’irruption de ces luttes parcellaires – décoloniale, antisexiste et antiuniversalistevient de ce que le monde de l’art a démonétisé la représentation, la mimêsis. L’art ne peut plus se contenter de représenter, il se doit désormais d’intervenir dans le monde. On voit alors émerger des artistes qui prétendent sauver, changer ou réparer le monde, sans que personne ne les interroge sur leur éthique et leurs valeurs. C’est le principal sujet de mon ouvrage, qui porte d’abord sur la destruction de l’espace symbolique, c’est-à-dire de la mimêsis qui traverse une crise profonde, comme le rationalisme, l’humanisme ou l’universalisme.

Vous avez été citée comme victime dans le manifeste « contre la stratégie hégémonique décoloniale » signé par 80 intellectuels, publié dans « Le Point ». Comment décririez-vous cette pensée ?

Le décolonialisme est une idéologie militante qui pratique le révisionnisme historique. Cette pensée qui se prévaut de scientificité agit au service de l’idée que nous vivrions encore dans un monde de colonisation, ce qui ne peut passer que par le procès systématique des représentations culturelles, puisque les faits historiques contredisent quant à eux cette théorie… L’appel des Indigènes de la République de 2005 donne le bréviaire de cette idéologie en diffusant des éléments de langage pauvres, répétitifs et dispensés par des adeptes surentraînés. Le « camp décolonial » est un camp d’entraînement rhétorique qui forme ses militants à la phraséologie. L’indigence de cette pensée décourage certains adversaires, qui considèrent la contradiction comme un abaissement : c’est une des multiples manières dont cette idéologie progresse.

« Cette idéologie se pare de tolérance, mais c’est une forteresse, qui interdit l’accès à toute forme de débat démocratique. Le contradicteur devient un opposant et mérite d’être détruit. »

La question de l’« appropriation culturelle », qui avance que la culture des « minorités opprimées » ne pourrait être énoncée que par ses représentants, oblige-t-elle les milieux artistiques à se censurer ?

Nous sommes au coeur du problème. Il suffit de voir ce qui est arrivé à Ariane Mnouchkine lorsqu’elle a monté « Katana » avec Robert Lepage sans faire appel aux premiers habitants du Canada… « Katana » a été violemment attaqué car aucun autochtone n’était présent dans la distribution. La censure est d’abord venue des milieux financiers, qui ne voulaient pas risquer de s’abîmer dans la polémique. Imaginons qu’il y ait eu des autochtones dans la distribution… On aurait reproché aux producteurs d’avoir embauché des autochtones « de service » et de les avoir essentialisés. La théorie de l’appropriation culturelle fonctionne par injonctions paradoxales, comme un totalitarisme culturel : ça rend littéralement fou, c’est un lavage de cerveau ! L’artiste qui se dit rebelle devrait s’inquiéter de ces étaux qui oppressent la liberté de créer, mais sa carrière en serait fortement secouée…

« L’artiste devrait s’inquiéter de ces étaux qui oppressent la liberté de créer, mais sa carrière en serait secouée… »

Vous écrivez à propos d’Edouard Louis (à qui l’on doit « En finir avec Eddy Bellegueule » et « Histoire de la violence ») qu’il se fait le « chantre littéraire du sociologisme, qui noie la responsabilité individuelle dans le darwinisme social ». Pourquoi un tel rejet ?

Le fait qu’Edouard Louis invoque systématiquement des arguments émotionnels pour dédouaner de leurs responsabilités ceux qu’il prétend défendre ou accabler ceux qu’il considère comme responsables n’est ni démocratique ni émancipateur. Son altruisme invite à abaisser ses exigences quand il est question d’une catégorie que son baromètre de la souffrance juge plus vulnérable qu’une autre… C’est une manière de nier toute dignité, toute décence et surtout toute culture à ceux qui sont pauvres et renvoyés là encore à l’état de nature, de non-civilisés. Enfin, cet imaginaire victimaire n’existe pas sans « faire le procès » de quelqu’un ou d’un groupe ciblé et, comme il s’agit d’un imaginaire mélodramatique, les arbitrages y sont toujours sommaires et basés sur l’affect. On retrouve la manie du procès de l’art contemporain : son esprit de litige, l’obsession de chercher la faute et de « dénoncer ».

Vous écrivez : « Nous sommes capables d’entendre que Descartes était sexiste, que Hobbes était freak control, que Voltaire était un salaud, qu’Hugo était raciste, Cendrars dégueulasse (…), nous avons tant besoin de nous renier pour croire en quelque chose, tant besoin de nous vider afin de faire place pour l’homme sans histoire »… Quel est cet homme sans histoire ?

C’est l’homme qui ne veut pas d’ennuis, qui se pense sans préjugés et sublimement désintéressé, ce que seuls les plus favorisés peuvent s’autoriser. En dressant le portrait caricatural d’un dominant qui serait blanc, raciste, sexiste et colonialiste, l’intersectionnalité et ses innombrables traductions artistiques dessinent en creux un idéal de victime : victime qu’on ne pourrait plus contredire et qui bénéficierait d’une impunité. Au titre de son ressenti, on pourrait ne plus être contredit, exiger tous les droits et s’affranchir des règles de la cité… Au théâtre, on relit désormais les classiques de Bizet, Racine ou Marivaux à travers des filtres intersectionnels qui procèdent à une expurgation, afin de les rendre « sans histoire », prêts à la consommation. De ce point de vue, la mise en scène est souvent une mise hors scène de ce qui, dans les grandes oeuvres, et pour cause, résiste à ce paramétrage. Il faut désormais se demander ce qui est mis hors scène quand on va voir une mise en scène : si on étudie « La reprise », de Milo Rau, c’est un spectacle qui parle avant tout de sa propre impossibilité à représenter. Malgré les apparences, ce spectacle est « artistiquement correct ». Pas parce qu’il dénonce l’horreur homophobe, mais parce qu’il le fait en se protégeant derrière des attendus intersectionnels et racialisés, donc en occultant une réflexion universaliste sur l’homophobie. L’art s’expose aujourd’hui très fortement au politiquement correct, car il se définit d’abord comme politique

L’AUTEURE

Isabelle Barbéris Maître de conférences en arts du spectacle à Paris-Diderot, chercheuse associée au CNRS.

LE LIVRE

« L’art du politiquement correct », à paraître le 9 janvier (PUF, 208 p., 17 €).

 

 

formules

Certaines formules, largement connues, peuvent être convoquées lorsqu’il s’agit d’entrer dans une discussion sur un sujet d’actualité, une question philosophique, une incursion dans la morale.

J’en livre quelques unes ci-dessous, peut-être déjà glanées dans les billets précédents. Aucune n’est de moi.  Si vous vous arrêtez sur chacune d’entre elles après sa lecture, vous constaterez à quel point, elles vous aident à mieux comprendre la période contemporaine.

1 – « On ne parle pas d’un train qui arrive à l’heure » (auteurs multiples et inconnus)
2 – « La pauvreté n’a pas de causes, c’est la richesse qui a des causes » (Peter Bauer, économiste)
3 – « Pas de casseurs, pas de 20 heures » (un membre des gilets jaunes ?)
4 – « Je me crois en enfer, donc j’y suis… » (Rimbaud)

66 millions de déprimés (carrément méchants, jamais contents…) ?

Le débat sur la pertinence et la nature du petit mouvement des gilets jaunes, sur le petit débat national m’a amené l’autre soir à faire état d’un article de Pascal Bruckner dans Le Point daté du 10 Janvier qui me paraissait être un bon début d’encadrement de la discussion,

Personne ne l’ayant lu, je le reproduis in extenso ici.

J’ai promis de ne pas faire de mon mini-site un lieu de tribune politique, à la manière des blogs d’antan heureusement enterrés.

Mais il faudra bien que je revienne sur la DOXA et le prétendu grand penseur HABERMAS, dans un prochain billet, pas « à chaud »…

Le peuple, quel peuple ? PASCAL BRUCKNER
Dans un essai paru en 1921, « Psychologie des foules et analyse du moi », Freud, analysant l’oeuvre de Gustave Le Bon, remarque combien l’individu isolé diffère de l’individu en foule. Celui-ci, porté par une âme collective, se sent invincible. Il est comme hypnotisé et transforme toute antipathie en haine immédiate. Si pris isolément il est raisonnable, dans le groupe il devient un barbare, livré à ses instincts. La foule s’enivre de la puissance des mots qui suscitent en elle de véritables tempêtes et réclame des chimères auxquelles elle ne peut renoncer. Si elle veut démolir le pouvoir en place, elle a soif d’autorité, elle veut un chef qui la soumette, « veut être dominée par une puissance illimitée ».Comment ne pas rapporter cette analyse, toutes proportions gardées, au phénomène des gilets jaunes ?
Il y a quelques années, la gauche croyait avoir trouvé le peuple dans l’alliance entre la jeunesse des banlieues et les urbains des villes. Eux seuls portaient l’avenir et l’ouverture au monde. Une certaine droite s’émerveille depuis deux mois d’avoir retrouvé le vrai peuple de France avec ces « hommes blancs de 30 à 50 ans » (Eric Zemmour) qui incarnent ce cher et vieux pays, comme aurait dit le général de Gaulle, et font les jacques sur les ronds-points. Cette France-là ne veut ni de l’islam, ni de l’immigration, ni de la mondialisation. Mais l’erreur est la même dans les deux cas. Le peuple est partout où il y a des Français, dans les cités comme dans les périphéries, il est aussi chez les classes supérieures qui en font partie autant que les démunis (même si certains décroissants voudraient … déchoir les millionnaires de la nationalité française). Ces deux France, celle de la gauche et celle de la droite, qu’on oppose trait à trait, se ressemblent pourtant et se contaminent l’une l’autre. Les émeutes à Paris, Bordeaux, Saint-Etienne, au Puy-en-Velay se sont inspirées des soulèvements de 2005, de ceux de 2007 à Villiers-le-Bel, mais aussi des actions des black blocks, des anarchistes, des zadistes : montée aux extrêmes instantanée, incendies de voitures, destruction des biens, lynchage des policiers, avec cette différence que les gilets jaunes les plus radicalisés sont entrés dans les villes pour tout casser. La ville, cette Babylone impure, source de tous les vices, de toutes les corruptions, il faut donc la terroriser par une saine colère. Les hordes qui ont tout détruit sur leur passage, à Paris ou ailleurs, rêvant de marcher sur l’Elysée pour le mettre à sac et pour placer la tête du président sur une pique, rappelaient les Khmers rouges entrant dans Phnom Penh pour la nettoyer et la vider. Avec cette différence : les réseaux sociaux, la manipulation des médias ont donné une caisse de résonance instantanée aux vandales. « Sans casseurs, pas de 20-heures », comme le dit un slogan. …
Les mêmes qui s’indignent à juste titre du « pas d’amalgame » émis par la gauche islamophile après les attentats de Charlie,de l’Hyper Cacher ou du Bataclan hurlent aujourd’hui à l’amalgame honteux quand on souligne le caractère douteux des gilets jaunes, notamment les déclarations antisémites de certains de leurs membres. Par un amusant télescopage, c’est un journaliste qui a pratiqué les deux genres qui crie le plus fort. Dans un article publié le 26 décembre sur Slate.fr et intitulé « La défense des juifs, ultime morale des pouvoirs que leurs peuples désavouent », Claude Askolovitch, grand défenseur des islamistes, s’indigne que l’élite bourgeoise puisse voir la chemise brune sous le gilet jaune au lieu d’admirer la chaude fraternité des veillées et « l’humanité émouvante de ces désormais plus-querien ». Le même qui conteste tout antisémitisme dans les banlieues ou chez les salafistes avait été révulsé par la pétition rédigée par Philippe Val, Elisabeth Badinter et moimême en avril 2018 sur le nouvel antisémitisme musulman.
Claude Askolovitch, maître en « dénégationnisme », refuse que la France des provinces soit réduite à la haine de l’élite et des juifs, lesquels ne doivent pas servir d’alibi ou d’otage aux gouvernements en perdition, Macron aujourd’hui, Valls hier. (Houria Bouteldja, fondatrice des Indigènes de la République, explique pareillement que les juifs sont de nos jours les supplétifs coloniaux que le pouvoir blanc utilise pour écraser les musulmans.) Qu’importe que le héros des ronds-points, Etienne Chouard, soit un grand ami d’Alain Soral dont il partage les thèses sur le sionisme délétère.
Qu’importe qu’Eric Drouet, le routier putschiste qui fascine Mélenchon, ait appelé à entrer dans l’Elysée pour tout casser. Qu’importe que Priscillia Ludosky et Maxime Nicolle, alias « Fly Rider », deux leaders de la mobilisation, aient contesté le caractère terroriste de la fusillade de Strasbourg et y aient vu un complot du gouvernement. Le peuple est beau, émouvant, sincère comme une chanson de Piaf, et rien ne doit entacher sa réputation, écorner sa poésie. Ainsi s’expliquent les cris d’extase de certains intellectuels sur les assemblées des ronds-points, la merveilleuse solidarité des aires d’autoroute, soupirs qui rappellent les exclamations de leurs aînés face aux merveilles des régimes cubains, maoïstes, etc. Ils ont enfin trouvé la vraie France comme nos ancêtres partaient à la recherche de la vraie croix.
Brun-rouge-vert. Les gilets jaunes avaient tous les titres pour devenir populaires à leurs débuts : symbole des classes moyennes en déshérence, ils auraient pu prendre la tête d’un vaste mouvement contre la folie fiscale française. Leur coup de génie a résidé d’emblée dans leur uniforme : cette chasuble fluo utilisé par les cyclistes, les piétons, les travailleurs, c’est personne et donc potentiellement tout le monde. Las, ils ont sombré presque tout de suite dans le fracas, la sauvagerie, l’intimidation. Ce qui a fait leur succès les a aussi discrédités. Les enfants de Pierre Poujade et de Gérard Nicoud ont fusionné avec l’ultragauche, l’ultradroite et les jeunes des cités dans un vaste amalgame brun-rouge-vert qui risque de devenir le véritable étendard politique de l’avenir. La crise des gilets jaunes est d’abord une crise mimétique. On retrouve en eux toutes les dérives des mouvements insurrectionnels. L’insulte systématique, les menaces de mort, la demande d’allégeance absolue, malheur à qui ne klaxonne pas en passant les barrages, la censure des médias, on ne distribue pas tel journal, Ouest France, par exemple, qui a eu le malheur d’émettre des réserves à leur endroit, on veut aller régler son compte à BFM, Europe 1, France Télévisions qui leur ont pourtant servi la soupe au-delà du raisonnable, la fureur destructrice, la détestation pathologique de Macron, le vandalisme, la haine de l’argent, surtout celui des autres, le complotisme, l’antiparlementarisme. Qu’est-ce qu’un riche pour les gilets jaunes ? Quiconque gagne plus qu’eux, ne fût-ce que quelques centaines d’euros de plus. Malheur aux députés LREM qui ont dû déclarer leur salaire en public devant des animateurs télé qui empochent pourtant des millions chaque année et se joignaient au lynchage ! La haine des élites n’est pas une preuve de clairvoyance mais l’expression du simple ressentiment, de l’envie impuissante. Les chemins de la servitude sont les mêmes à droite et à gauche.
Le peuple est beau, émouvant, sincère comme une chanson de Piaf, et rien ne doit entacher sa réputation.
Or le peuple est, comme Dieu, cette entité introuvable au nom de qui parlent tous les despotes. Il n’existe comme souverain qu’à condition d’être encadré par le processus électoral, la Constitution et l’édifice des droits. Il doit respecter la séparation des pouvoirs et s’incliner devant les lois votées par le Parlement. Qu’il faille doubler la démocratie représentative par une démocratie directe, le recours au référendum, selon la doxa du jour, est vrai. Mais les votations ne fonctionnent en Suisse que parce que l’esprit civique et la loyauté envers l’Etat et la nation y sont absolus. Il arrive au « peuple » de se tromper, de s’égarer, les mésaventures du Brexit en sont la preuve. Le peuple par nature est divisé, il ne sait pas toujours ce qu’il veut, il se transforme parfois en plèbe, en meute, en commandos. La démocratie accouche naturellement de son contraire ; d’où la nécessité de la protéger contre elle-même, comme le savait Platon, sous peine de voir le « gros animal » sombrer dans l’anarchie ou embrasser la dictature. S’il faut craindre la tyrannie de la majorité, il faut redouter tout autant la tyrannie des minorités. Vous n’aimez pas le peuple, objecte-t-on, vous n’aimez que les pauvres dociles. Mais c’est confondre le peuple comme idéal avec le peuple autoproclamé de quelques catégories qui en usurpent le nom. Les milliers de commerces mis en faillite par les gilets jaunes, les entreprises qui ferment, les salariés licenciés, les milliards perdus, ce n’est pas la faute de Macron, de Rothschild, de la mondialisation, mais c’est le peuple qui opprime le peuple au nom du peuple. Merveilleux et terrible piège. On a souvent raison de se révolter mais on n’a pas raison sur tout quand on se révolte, même si l’on prétend appartenir aux « opprimés ». Au nom de quoi décrète-t-on que le peuple ce sont les pauvres, et les pauvres uniquement, les souffrants, à l’exclusion de tous les autres, à commencer par la bourgeoisie ? C’est un peuple totalement reconstruit et même reconstitué, un coup de force théorique injustifiable.
« Carrément méchant, jamais content ! » L’insatisfaction est la maladie démocratique par excellence puisque ce régime enregistre un fossé entre ses promesses et ses réalisations. Mais il vient un moment où il faut rappeler le principe de réalité et ne pas céder aux revendications qui relèvent du caprice et non de la justice. Les demandes des jaunistes évoquent parfois la célèbre chanson d’Alain Souchon : « Carrément méchant, jamais content ! » Voilà donc notre nation bénie des dieux, l’une des plus protectrices en Europe, décrite comme un bagne, une dictature abominable. « Je me crois en enfer, donc j’y suis », écrivait Rimbaud. Les gilets jaunes auront ajouté un chapitre à notre longue tradition d’autodénigrement qui fait de la France un pays de Cocagne peuplé de 66 millions de déprimés
 
 

Dangerosité de la beauté

J’avoue mon désarroi.  Je crois avoir commis un impair et presque démoli un désir, écrasé la potentialité. Je suis coupable.

C’était hier. Une amie, qui connait mon amour des voyages, la maitrise de leur organisation en ligne,  mon souci de fournir les bonnes adresses, m’appelle.

Elle va à Florence avec son nouvel amoureux. Elle me demande d’éviter mes sempiternelles comparaisons entre l’Italie et l’Espagne qui peuvent agacer beaucoup, oui elle sait que je préfère l’Espagne et en vient à l’essentiel. Le meilleur hôtel, les vols, les perles inconnues, les bars pour sentimentaux.

Je lui réponds que si je peux l’aider pour les vols, les  hôtels, en fouinant dans les sites que je connais et les vrais commentaires de voyageurs, je ne peux pour le reste : il y a des décennies que je n’ai pas mis les pieds à Florence. Et, fier de moi, fier de ma réserve inhabituelle, je ne lui dis pas que je hais Florence, ses musées prévisibles et ses ponts devenus ordinaires, ses touristes en bermudas, ses restaurants et ses pizzas carbonisées. Et je ne dis pas que je préfère l’Espagne sans génuflexions touristiques, qui ne se donne pas immédiatement dans sa beauté flagrante à l’Italie dont les beautés certes réelles sont écrasées par la trace ordonnée de leur destin encadré par le tourisme, dont les habitants pourtant amoureux du monde, effacent leur être par le regard trop pesant et la parole trop haute. Entrez dans un bar espagnol. Les lieux sont beaux, laids, peu importe. Immédiatement, vous sentez votre liberté, jamais d’encerclement des autres, jamais un « dérangement ». Et vous posez les yeux sur un tableau caché derrière une bouteille de vin de Jerez. Vous en avez le loisir. Bref, sempiternelles etc..etc..

Je suis donc « sympa ». Mais au moment où elle s’apprête à raccrocher, satisfaite de ma promesse d’une aide inconditionnelle (des liens internet dans la soirée), je ne sais ce qui me prend, je luis dis :

-j’espère que tu n’auras pas le syndrome de Stendhal. Prends un tranquillisant. 

Je suis un idiot, je n’aurais pas du puisqu’aussi bien après la réponse  à la question classique (c’est quoi ce syndrome ?), elle m’a raccroché au nez.

Vous savez vous, mais je rappelle ce dont il s’agit.

Stendhal se trouve à Florence en 1817. Il sort d’un musée. Il écrit :

« J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. » (Rome, Naples et Florence)

Il parait selon une psychiatre italienne que beaucoup de touristes de Florence i ce malaise, ce syndrome appelé aussi « syndrome de Florence ».

Et que je cite Wikipédia :

« les touristes provenant d’Amérique du Nord et d’Asie n’en sont pas touchés, il ne s’agit pas de leur culture ;
les touristes nationaux italiens en sont également immunisés ; ils baignent dans cette atmosphère depuis leur enfance ;
Parmi les autres, sont plus touchées les personnes vivant seules et ayant eu une éducation classique ou religieuse, indifféremment de leur sexe.
Le facteur déclenchant de la crise a lieu le plus souvent lors de la visite de l’un des cinquante musées de la ville. Le visiteur est subitement saisi par le sens profond que l’artiste a donné à son œuvre, et perçoit toute l’émotion qui s’en dégage d’une façon exceptionnellement vive qui transcende les images et le sujet de la peinture. Les réactions des victimes subjuguées sont très variables : des tentatives de destruction du tableau ou des crises d’hystérie ont été observées. En effet, le regard d’un autre peut, à leurs yeux, mettre en danger leur propre perception de l’œuvre. Les gardiens de musée de Florence sont formés à l’intervention auprès de visiteurs victimes du syndrome de Stendhal bien que cela reste assez rare. »

J’ai donc dit à mon amie que « la beauté est donc dangereuse » et qu’elle ferait mieux de se balader à Créteil. Je plaisantais mais elle est susceptible et amoureuse. Dans ce cas, on est « à fleur de peau ». Pas uniquement les nerfs.

Avouez que la chose est intéressante et que j’aimerais bien savoir si aujourd’hui, je pourrais en visitant un musée de Florence, subir le malaise stendhalien, le vertige par le trop-plein de beauté.

A vrai dire et à la réflexion, je suis désormais persuadé que j’ai sorti ce syndrome de mes souvenirs livresques pour magnifier son voyage, pour l’entendre me dire : « mais c’est génial ». Non, elle m’a raccroché au nez et je me sens coupable. Tant pis, c’est la faute à la beauté.

PS. Elle vient de m’appeler, s’est excusée, m’a dit « c’est génial ».

En commun avec Kakfa ?

En 2016, la Cour suprême israélienne a rendu sa décision : les écrits de Kafka rejoindront la Bibliothèque nationale d’Israël.

Qu’en aurait pensé l’écrivain, lui qui écrivait dans son journal : « Qu’ai-je en commun avec les Juifs ? Je n’ai déjà presque rien en commun avec moi-même ».

A vrai dire c’est une amie qui m’a posé la question, pas très intéressante peut-être, de la judéité de Kafka, en me renvoyant à un texte qu’elle avait lu en ligne.

Je n’ai pu lui répondre que par la phrase précitée que je connaissais par coeur, ne m’étant jamais intéressé à cette judéité de l’écrivain, de tous écrivains à vrai dire, seule la judéité de Moise ou celle de Jacob, en ce qu’elle la constitue pouvant m’intéresser. Le reste (le solde dans l’écriture) n’est que succédané et intégration incidente d’un passé, comme tout écrivain maladroitement « adjectivé » par les chercheurs en herbe qui se recherchent… « Adjectivé », comme on dit désormais – ce qui me fait beaucoup rire-« genré »

En écrivant ça, je me fais assassiner par beaucoup. Mais tant pis.

Je me fais pardonner en livrant ci-dessous le texte que mon amie lisait.

Ceux qui s’intéressent aux écrivains « juifs » vont se régaler..

 

Une lecture juive de Kafka

Si nous pouvons lire aujourd’hui l’oeuvre de Kafka c’est grâce à son ami le plus proche, Max Brod. En effet, celui-ci, a sauvé cette oeuvre par deux fois. Kafka n’avait publié que peu de choses de son vivant, et dans ses derniers moments, se sachant atteint d’une tuberculose incurable il avait demandé à Brod, son exécuteur testamentaire, de brûler tout ce qui n’avait pas été édité.

Max Brod, conscient de la valeur des textes de Kafka, a transgressé ses dernières volontés.

De plus, pendant la seconde guerre mondiale, Brod est parti en Palestine en prenant soin d’emporter avec lui tous les manuscrits de Kafka, qui ont donc séjourné à Jérusalem pendant quelques années.

Là ne s’arrêtent pas les péripéties que connut l’oeuvre de Kafka ; après sa publication elle donna lieu à bien des malentendus, elle fut souvent mal comprise, interprétée de façon réductrice ou même totalement défigurée. En France, en particulier, on fit de Kafka, une sorte de philosophe de l’absurde, sous l’influence de Camus (cf. Le mythe de Sisyphe). En effet, on a traduit, tardivement en français son journal et sa correspondance, qui permettent de mieux comprendre ce que Kafka a voulu dire.

Il est vrai que Kafka a voulu faire de ses romans et de ses nouvelles des textes polysémiques, des textes dans lesquels se superposent de multiples couches de sens. 
Ces textes sont souvent des sortes de fables, de contes symboliques. Kafka adorait les contes et en particulier, comme il le dit souvent dans sa correspondance, les contes hassidiques.   »  Ce sont les seules choses juives dans lesquelles […] je me sente aussitôt chez moi « (lettre à Max Brod)

Cette polysémie a aussi brouillé les pistes : on a voulu faire de Kafka un existentialiste un crypto-chrétien, un marxiste, un anti-communiste, et bien d’autres choses encore. (Il existe des milliers de commentaires des textes de Kafka, ce qui constitue un phénomène unique dans le domaine des Lettres)

Mon but ici est donc de tenter de rendre à Kafka son vrai visage : Kafka est avant tout un auteur juif même si le mot  » juif  » n’apparaît pas dans son oeuvre ; (on y reviendra. Si son projet le plus visible, dans une première approche, est la volonté de faire une caricature de l’administration et de la bureaucratie, Kafka se place à l’intérieur d’une problématique juive.

Pour clore ce préambule je voudrais souligner que les questions qu’il pose, à propos de l’existence juive, sont aujourd’hui encore d’une remarquable actualité.

  1. L’enfant de l’assimilationKafka est né en 1883 dans une famille juive en voie d’assimilation. Dans sa prime jeunesse, cela ne lui pose aucun problème, puis, peu à peu, il va se sentir en exil dans cette assimilation et la vivre comme une douloureuse perte d’identité. Ce thème de la perte d’identité hante une très grande partie de son oeuvre, comme nous allons tenter de le voir dans un second temps. Mais en premier lieu voyons qui est cet enfant de l’assimilation.

    Il vit le jour à Prague, dans une Bohème qui fait alors partie de l’Empire Austro-Hongrois.
    L’émancipation des Juifs est là toute récente, elle date de 1848, durant le règne de François-Joseph. La révolution de 1848 concède aux Juifs les mêmes libertés que celles qui ont été accordées aux Juifs français par la Révolution française. D’où la grande reconnaissance que les Juifs de L’Empire vouaient à François-Joseph, et l’utilisation fréquente du prénom Franz pour nommer leurs fils.

    Kafka va donc assister à une mutation radicale de l’existence juive, et cela à l’intérieur même de sa propre famille : les Juifs qui viennent d’accéder à la citoyenneté s’engouffrent dans l’occidentalisation et l’assimilation, délaissant leur propre culture, leur propre tradition. Certains changent de nom, d’autres se convertissent au christianisme.

    Le tournant de 1848, est en effet, vécu comme une grande libération pour ces Juifs qui avaient été soumis à une réelle discrimination. Depuis longtemps, ils vivaient dans des  zones de résidence (comme c’était aussi le cas dans l’empire des tsars) pour  » ralentir  » la croissance démographique des Juifs, seul le premier né des enfants d’une famille juive pouvait obtenir une licence de mariage (sans le changement de 1848 le grand-père de Kafka n’aurait pas pu se marier.)

    Les parents de Kafka sont donc originaires de zone plus ou moins rurales, de shtetlech où l’on parlait le yiddish, le tchèque et parfois un peu l’allemand.

    Dans ces zones de résidence, l’étude des textes traditionnels et la pratique des mitzvoth restaient le coeur de la vie juive.

    Le grand- père paternel de Kafka avait une boucherie cacher, Hermann le père de Kafka quitta l’école très jeune (dans les écoles juives la scolarité n’était obligatoire que durant six années), pour livrer de la viande, puis il devint colporteur. Dans l’une de ses nouvelles : Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris, Kafka évoque l’enfance de son père, les Juifs sont présentés sous la forme de petites souris persécutées dont les enfants n’ont pas le temps d’être des enfants ; mais Hermann Kafka, le pauvre colporteur, va bientôt changer de situation. Les colporteurs correspondaient à un besoin du capitalisme naissant. Ils deviennent des commerçants et parfois même de riches industriels qui peuvent désormais partir pour la ville. Hermann s’installe à Prague, où peu à peu il se retrouve à la tête d’une entreprise prospère de bonneterie. A Prague, il va rencontrer Julie Löwy, dont la famille a aussi quitté la zone de résidence, c’est une famille aisée de brasseurs.

    Julie Löwy, la mère de Kafka vient d’une famille qui comptait un certain nombre d’érudits juifs. Kafka avoua souvent qu’il se sentait très proche de la lignée maternelle. Il note dans son journal :  »  Je m’appelle Amschel en hébreu, comme le grand-père de ma mère […] Un homme très pieux et très savant. « 1911

    Chez les Kafka, le magasin, la volonté de réussite sociale, ne laisse que peu de place à la pratique du judaïsme. On se contente d’aller à la synagogue pour les grandes fêtes. La famille va à la fois s’assimiler et se germaniser.

    En effet la ville de Prague est faite de trois communautés : la plus importante est la communauté tchèque, mais c’est aussi la plus modeste sur le plan économique ; il y a une communauté allemande plus puissante, et les Juifs, troisième communauté, veulent s’identifier aux allemands et idéalisent la langue allemande qui est la langue du pouvoir.

    Hermann Kafka veut pour son fils une éducation qui lui ouvre les portes de la réussite sociale. Franz fera donc un cursus primaire et secondaire dans des écoles allemandes (il y a tant de Juifs dans le lycée que fréquente Kafka que l’institution admet dans ses murs la présence d’un rabbin chargé de l’éducation religieuse.) Par la suite,

    Kafka, entreprend des études de droit : les étudiants juifs choisissent souvent des professions libérales (avocat ou médecin) dans lesquelles ils risquent moins de se heurter à l’antisémitisme virulent qui continue à exister dans l’empire Austro-Hongrois, en particulier dans les administrations. On retrouve dans bien des textes de Kafka l’empreinte laissée par ses études de droit. Cependant, Kafka décide de ne pas devenir avocat. Il veut un emploi qui lui laisse du temps pour écrire. Finalement il travaillera dans une compagnie d’assurance semi-étatisée. (Il pourra y entrer grâce au soutien d’amis, car, en principe, cette administration n’emploie pas de Juifs).

    A l’époque de ses études, Kafka ne s’intéresse pas au judaïsme : comme il l’écrira plus tard dans la lettre au père, il n’aime pas accompagner ses parents à la synagogue car il ne comprend pas les prières en hébreu. Il voit là, de plus, une sorte de judaïsme mondain.

    Une affaire grave d’antisémitisme se déroule en 1901 : une rumeur de meurtre rituel provoque dans les rues de Prague de violentes manifestations antisémites, dont Kafka ne semble avoir rien dit. Kafka se sent attiré par les courants libertaires de Prague et même l’athéisme

    Mais l’attitude de Kafka vis à vis du judaïsme va se transformer radicalement, peut-être sous l’influence de ses amis les plus proches, (ils sont tous juifs), mais >surtout, grâce à une rencontre : celle d’une troupe de théâtre yiddish venue de Lemberg (1911.) La découverte de cette troupe tient une très grande place dans le journal de Kafka. Le responsable de la troupe, Löwy devient pour Kafka un ami. Ainsi, il fait connaissance avec des Juifs beaucoup moins assimilés que ceux qu’il voit autour de lui, des Juifs qu’il trouve  » authentiques « , car ils ne sont pas encore vraiment éloignés de la Tradition. Grâce à ces comédiens Kafka renoue plus ou moins consciemment des liens avec ses ancêtres maternels.

    Dans les Recherches d’un chien (Pléiade t. II) il raconte sa rencontre avec les hassidim de la troupe de façon très imagée. Tout cela le conduit à remettre en question l’éducation qu’il a reçue. Dans La lettre au père (texte fondamental pour comprendre Kafka) il reproche violemment à son père de ne lui avoir transmis qu’un  » fantôme de Judaïsme « 

    Désormais Kafka oppose les Juifs de l’Est, si mal perçus par les Juifs germanisés, et en particulier par son père, aux Juifs de l’Ouest. Les premiers sont à ses yeux des Juifs  » authentiques  » conscients de leur culture et de leur histoire ; alors que les autres veulent oublier leur identité.

    A partir de 1911, Kafka regarde tout autrement l’assimilation. Et la critique de l’assimilation prend une place centrale dans son oeuvre.

  2. L’assimilation comme perte d’identitéA partir de la rencontre avec la troupe des comédiens de Lemberg ,Kafka s’engage dans un cheminement opposé à celui de ses parents On peut parler d’une sorte de  » désassimilation  » ou selon l’expression de Stéphane Moses, de  » dissimilation « . L’assimilation est désormais vécue par Kafka comme une souffrance. Il se sent à la fois dans et hors du Judaïsme.

    Dans son cheminement, la première étape est une analyse de ce qu’est l’assimilation et cela, à l’aide de ses romans et de ses nouvelles.

    Quatre thèmes sont au centre de cette analyse :

    • le thème de l’oubli
    • le thème de l’hybridation
    • le thème de l’identité
    • le thème de la culpabilité
    1. L’oubli

      L’assimilation est d’abord un oubli. Alors que le  » Zahor !  » Souviens toi ! est au coeur du Judaïsme, l’assimilé veut oublier ses racines, oublier la Tradition, C’est à dire l’Etude des textes sacrés, et la pratique des  » mitzvoth « , des commandements. Il veut oublier les langues juives ; il veut parfois oublier jusqu’à son nom. Il dévalorise sa culture d’origine, il la considère comme périmée et survalorise la culture du pays d’accueil.

      Kafka nous a laissé un certain nombre de portraits féroces de l’assimilé.

      Par exemple dans une nouvelle intitulée : Communication à une Académie (Kafka, oeuvres complètes, la Pléiade T II) l’assimilé est présenté sous l’apparence d’un singe (une fois encore Kafka écrit un conte). Ce singe ne veut plus rien savoir de ses origines, il les a oubliées :  » Mes exploits n’auraient pas été possibles, si j’avais voulu m’opiniâtrer à songer à mes origines […] mes souvenirs s’effacèrent de plus en plus « 

      Il se souvient seulement de s’être retrouvé (ou senti ?) dans une cage (le Judaïsme), cage dont il voulait sortir au plus vite. Alors il invente une solution : il imite les humains, il se met à parler, bref il devient un singe savant. On le sort, bien sûr, de sa cage et on l’emploie dans des cabarets. Kafka fait dire au singe :  »  J’ai acquis la culture moyenne d’un Européen […] cela m’a aidé à sortir de la cage « 

    2. L’hybridation

      L’assimilé ne peut tout effacer, il reste en lui quelque chose de ses origines : il est donc un mixte, un hybride. Le thème de l’hybride tint une grande place dans l’oeuvre de Kafka. Le singe-homme est un hybride, on a déjà rencontré des souris qui sont humanisées, un chien qui s’interroge sur son histoire (cf Les recherches d’un chien in O. Complètes Pléiade T II ).

      Autres exemples très intéressants : le chat-agneau qui apparaît dans  » Un croisement « . La bobine de fil en forme d’étoile, évoquée dans :  » Le souci du père de famille  » (Pléiade t II)

       » Un croisement  » (Pléiade t II)

      Le héros de l’histoire a reçu, en héritage de son père, un étrange animal  » moitié chaton, moitié agneau  » qui  vit en symbiose avec lui ; comment ne pas voir dans cet hybride le  » fantôme de Judaïsme » transmis à Kafka par son père ?

      Cette bête n’est pas un véritable chat, elle ne sait pas miauler ; elle n’est pas un véritable agneau, elle attaque les agneaux. Elle est un mixte, en plus elle voudrait être un chien, et souffre tant de sa condition qu’elle souhaite mourir sous le couteau du boucher.

      Ainsi dans ce conte il y un agneau, un chat, une allusion au chien et au couteau du boucher. On retrouve ici bien des éléments de  » had gadia  » le chant qui est chanté à la fin du Séder (le repas pascal). (Voir M. A. Ouaknin : Et c’est pourquoi on aime les libellules)
      Les enfants Kafka percevaient le rituel du Seder, déformé par leur père, comme une caricature comique.

      Par delà ce conte , Kafka évoque donc ce qu’était devenu le judaïsme dans sa famille, et plus précisément cette  » mixture   » qui tenait lieu de Séder

      Le souci du père de famille

      Un père de famille abrite chez lui un curieux hybride : qui se nomme Odradek. C’est un objet et un être humain. Son nom lui même est étrange, c’est peut-être un mélange de slave et d’allemand ; en réalité on ne sait pas d’où vient ce nom. Odradek est une bobine de fil qui parle, mais surtout c’est une étoile ; les fils qu’elle porte sont cassés et embrouillés. Cette bobine se déplace avec une béquille, si on lui demande  » où habites-tu ?  » Elle répond :  » Pas de domicile fixe « . Le père de famille s’inquiète : que va devenir Odradek ?  » Peut-il donc mourir ? « 
      La nouvelle se termine ainsi.

      L’étoile : c’est bien sûr, le peuple juif ; les fils sont cassés : au fil des génération quelque chose s’est brisé : la transmission ne fonctionne plus comme avant. L’Etat juif n’existe pas à l’époque : Odradek n’a pas de domicile fixe. Le peuple juif perd sa culture, il marche avec une béquille ; est-il en voie de disparition ? s’inquiète Kafka.

    3. L’identité

      L’assimilé est donc un hybride, enfoncé dans l’oubli. Il devient ainsi un homme sans qualités. Un homme qui, s’il s’interroge vraiment sur lui-même, comme le fait Kafka

      ne sait plus très bien qui il est. Dans une lettre à sa première fiancée : Félice Bauer

      Kafka écrit : les uns font de moi un écrivain allemand, les autres un écrivain juif ;  « qui  suis-je ? « 

      Kafka se sent lui même un hybride et en souffre. La question : qui suis-je ? traverse toute son oeuvre. Dans son journal il note qu’il manque  » de sol, d’air et de loi « 

      A mesure qu’il avance dans sa réflexion sur l’assimilation, il transforme ses personnages : il perdent leur identité, ce qui se traduit par l’effacement de leur nom.

      Les héros des deux grands romans inachevés et posthumes, Le Procès et Le Château, sont respectivement Joseph K et K- ( Il existe de nombreuses interprétations de cette disparition des noms-… K/Kafka K/le nom juif qu’on cache, à l’époque etc…)

      Pour Marthe Robert le défaut de nom renvoie à un défaut d’être du Juif qui perd son identité.

    4. La culpabilité

      Le thème de la culpabilité apparaît dans bien des textes de Kafka : dans La lettre au père, dans bien des nouvelles, mais surtout dans Le Procès.

      Rappel  des grandes lignes de ce roman posthume et inachevé : Joseph K.  » sans avoir rien fait de mal  » est arrêté un matin. De quoi l’accuse -t-on ? Les deux hommes qui viennent l’arrêter ne lui donnent pas la raison de cette arrestation. Commence alors pour ce modeste employé de banque un long périple à travers les méandres de l’administration judiciaire, logée dans des lieux glauques. Joseph K. voudrait savoir de quoi on l’accuse. Il voudrait rencontrer le tribunal suprême, organiser une défense ; mais toutes ses démarches restent vaines. Finalement, il se laisse dévorer par la machine judiciaire, qui le condamne à mort.

      Ce roman contient une superposition de sens : il peut être une critique de la justice, il peut avoir un sens métaphysique (on y reviendra), mais il s’agit aussi là d’une auto-accusation : Kafka s’est toujours senti culpabilisé par son père, il se sens coupable de décevoir Félice Bauer, sa fiancée  (il vient de rompre ses fiançailles). Mais il y a aussi et surtout la culpabilité de qui rêve parfois d’avoir grandi comme un petit juif du shtetel.

      La culpabilité de celui qui ne se sent pas un  » Juif authentique « 

      Pour terminer l’exploration de la méditation de Kafka sur l’assimilation il est indispensable de faire le détour d’un autre roman posthume et inachevé : Le Château. Là aussi il s’agit d’un texte polysémique : Brod lui-même propose au moins deux interprétations de ce roman. Dans l’une de ces deux interprétations il fait du Château le récit d’un voyage juif en terre hostile ; ou encore la quête d’une impossible assimilation. Rappel :K. un étranger a été appelé pour exercer le métier d’arpenteur, dans le domaine du comte west-west. Il arrive dans un étrange village surmonté d’un château. K. veut s’intégrer au village mais n’y parvient pas, il est rejeté. Il voudrait exercer la tâche pour laquelle il a été appelé mais son dossier s’est perdu dans les rouages de l’administration qui siège au château. Il voudrait donc parvenir jusqu’au château, mais c’est pour lui impossible. Il a une liaison avec Frieda, une femme du village ; il pense l’épouser et ainsi s’intégrer plus facilement, mais le projet de mariage échoue. Au contraire de Joseph K. dans le Procès, qui baisse les bras devant l’administration , K. se bat pour son droit à être considéré comme les autres, mais en vain. Dans une des fins possibles (Kafka n’a laissé que des ébauches de fins) K. meurt d’épuisement.

      Kafka semble décrire ici le périple de l’assimilé qui cherche vainement à être totalement intégré (à l’époque de Kafka c’est encore particulièrement difficile). A souligner que le Comte, invisible, qui règne au château s’appelle West-west ou Ouest-ouest, son nom symbolise à lui tout seul l’occidentalisation dont rêve le Juif de l’ouest. La tentative de mariage avec Frieda rappelle que le mariage mixte a été parfois vu par les Juifs d’alors comme une sorte de porte ouverte vers l’assimilation. A l’époque où il écrit Le Château, Kafka est déjà sioniste.

      Ce roman fait d’ailleurs penser à un des premiers textes littéraires de T. Herzl :Le nouveau ghetto où il est dit que l’assimilé se heurte à des murs, comme dans le ghetto, mais cette fois les murs sont des murs invisibles.

    Ainsi une bonne partie de l’oeuvre Kafka peut être interprétée comme l’expression de la souffrance d’un écrivain qui se sent à distance de ce qu’il voudrait être, qui se sent dans un  » entre-deux  » difficile à vivre ; mais il faut aussitôt ajouter que Kafka a trouvé, à sa façon, le chemin du retour vers le Judaïsme.

  3. Le chemin du retour
    1. Intérêt pour la culture juiveDepuis sa rencontre avec la troupe de théâtre yiddish Kafka lit des ouvrages concernant l’histoire et la culture juive. Il lit la Bible en allemand, mais il va bientôt la lire en hébreu. En effet, à partir de 1917 Kafka apprend l’hébreu.
    2. Etude de l’hébreuAu moment de sa Bar-Mitzvah, Kafka n’a pas étudié l’hébreu ; il a simplement appris un texte par coeur. Il commence l’hébreu moderne en autodidacte, puis il prend des leçons avec le fils d’un rabbin de Prague.

      Par la suite, il travaille avec Jiri Langer, un ami, qui a passé un certain temps en Galicie pour étudier avec le rabbi de Belz ; Langer lui enseigne l’hébreu et lui parle aussi beaucoup du Hassidisme. Son dernier professeur d’hébreu sera une étudiante venue de Jérusalem : Puah Ben, la fille d’un intellectuel, ami de Ben-Yehuda.

      A noter que Félice, sa fiancée berlinoise, lui avait parlé des conférences de G. Scholem qui donnait une grande importance au retour à l’hébreu. L’étude de l’hébreu permet à Kafka de lire des passages de la Torah avec les commentaires de Rachi.

    3. SionismeUne autre raison explique l’intérêt de Kafka pour l’hébreu : il adhère en effet, à l’idéal sioniste en 1917 ; Brod avait tenté, en vain, de le convaincre auparavant ; mais 1917 c’est la date de la déclaration Balfour. Le sionisme ne semble plus une pure utopie

      Kafka voit certains de ses amis partir pour la Palestine. Ces départs lui semblent un vrai miracle ; il écrit à sa soeur Valli :  » C’est déjà quelque chose d’énorme de prendre sa famille sur son dos, et de la transporter en Palestine. Que tant d’hommes le fassent ce n’est pas moins un miracle que celui de la mer rouge. « 

      Il a une vision plus ou moins mystique du sionisme : la  » montée  » en Palestine devrait permettre au peuple juif de reconstruire son identité.

    4. DoraA propos du retour de Kafka vers le judaïsme, il faut aussi évoquer sa rencontre avec Dora Dymant, qui sera sa dernière compagne. Kafka, qui a rompu à plusieurs reprise des fiançailles, rencontre, peu de temps avant sa mort, une jeune femme avec laquelle il s’installe à Berlin. Dora vient de Pologne, c’est une très bonne hébraïsante, elle a grandi dans un milieu hassidique dont elle s’est un peu éloignée ; mais elle connaît parfaitement la tradition juive et apporte beaucoup à Kafka : ensemble ils travaillent des textes traditionnels.

      A Berlin, Kafka suit des cours de Talmud à l’Académie pour l’étude du judaïsme. Kafka note dans son journal :   » l’Ecole du judaïsme est pour moi un havre de paix dans ce Berlin féroce et dans les féroces contrées de ma vie intérieure. « 

      A Berlin encore, Kafka et Dora forment le projet de partir en Palestine. Mais Kafka est depuis longtemps miné par la tuberculose, il meurt en 1924. Il sera enterré religieusement dans le cimetière juif de Prague.

    Kafka a donc suivi un itinéraire diamétralement opposé à celui de ses parents. Il fait partie de ces enfants de l’assimilation qui ont cherché, parfois de façon pathétique, à retrouver des racines. (cf . :G. Scholem par exemple.) C’est là une démarche qui pour nous garde encore tout son sens.

Conclusion

Deux questions

  • Comment qualifier le judaïsme de Kafka ?
  • Pourquoi dans ses oeuvres de fiction n’a-t-il jamais employé le mot  » juif  » ?
  • Le judaïsme de KafkaKafka est resté un juif atypique : il n’a jamais pratiqué les  » mitzwoth « , les commandements. Dans une nouvelle intitulée Dans notre synagogue il se compare à une petite martre qui n’est ni du côté des hommes ni du côté des femmes, elle se tient à distance accrochée à une grille, vers le balcon des femmes.

    On a souvent fait de Kafka un athée, le penseur d’un monde sans Dieu. Max Brod a refusé ce point de vue. Pour lui on trouve chez Kafka   »  les prémisses de la foi, conquises sur un scepticisme radical  » (Brod : Kafka)

    Il semble que pour Kafka il existe une transcendance, mais elle est inconnaissable. Plusieurs textes de Kafka peuvent donner lieu à une interprétation théologique. On s’arrêtera simplement à un passage célèbredu Procès :  » Devant la Loi. « 

    Un  » homme de la campagne  » (ou de la terre) veut accéder à La Loi. Il se heurte à un gardien qui lui refuse l’entrée   »  pour le moment « . Le temps passe, l’homme vieillit, au seuil de la mort il demande pourquoi personne d’autre ne tente de franchir cette porte.  » Elle n’était faite que pour toi   » répond le gardien. Mais l’homme a posé cette question trop tard. Il ne pénètrera pas dans la Loi, pourtant avant de mourir il voit luire une lueur du coté de la Loi.

    On peut voir là le portrait d’un  » Ham ha’haretz  » (Kafka ?) d’un ignorant, qui ne pose pas les bonnes questions ; ou bien qui se trouve face à un inconnaissable dont seule se montre la lumière (la  » chéhina  » – présence sur terre de la transcendance ?)

  • Pourquoi Kafka a-t-il  » censuré  » le mot  » juif  » dans ses textes de fiction ?Kafka a voulu donner à ses textes une connotation fantastique ; pour cela il efface presque tous les repères : pas de problématique juive explicite ; la psychologie des personnages est réduite au minimum ; le temps et l’espace sont estompés. Il obtient ainsi une atmosphère énigmatique et étrange.

    L’absence de repères clairs engendre aussi la polysémie recherchée par Kafka. On peut faire de ses textes une  » lecture infinie « , selon l’expression de D. Banon. Ainsi le lecteur est appelé à faire une exégèse, conformément à la tradition juive de la lecture.

    Enfin, Kafka a voulu aller du particulier à l’universel  : il est passé de la difficulté d’être un Juif à la difficulté d’être un humain.

  • LE TEXTE EST COPIE DU SITE DU CERCLE BERNARD LAZARE DE GRENOBLE. JE N’AI PAS VU LE NOM DE L’AUTEUR
  • https://www.cbl-grenoble.org/3-cbl-grenoble-8-action-7-page-0.html

Neuroplasiticité et entrainement à la bienveillance

Je viens de lire un article dans les Echos qui peut laisser pantois.

Selon Matthieu Ricard, le moine bouddhiste, « On peut s’entraîner à la bienveillance comme aux échecs ou au piano »

Il nous précise que « La grande découverte des neurosciences contemporaines depuis trente ans, c’est « la neuroplasticité » et que « On peut changer notre cerveau par une démarche active qui passe par le jeu ou des exercices intellectuels, mais aussi en cultivant la bienveillance. »

Et que « L’entraînement de l’esprit par la méditation a le même effet que d’apprendre à jongler ou jouer aux échecs. Si vous vous exercez régulièrement, vous pouvez entraîner votre cerveau à la bienveillance, à travers la méditation, comme on fait des gammes de piano.

Dès lors, on peut se transformer en altruiste par quelques minutes d’entrainement par jour.

Les neuro-sciences, pourtant chose sérieuse, deviennent la tarte à la crème et solidifient les croyances.  l’écriture du mot (« neurosciences ») sonne bien et fait tout passer. Y compris la croyance et la certitude de la  foi laquelle peut, lorsque l’on triture les études sur les émotions et les sentiments, par exemple l’homéostasie de Damasio, être érigée en une sorte d’ossature nécessaire de la pensée féconde.

Les grands faiseurs, dans la mouvance du gène redécouvert crédibilisent l’immatériel. Lequel, à force d’être rangé dans le corps et la matière va devenir insignifiant.

Car en effet, la seule question que l’on devra se poser dans quelques années est celle de savoir si, même si scientifiquement l’idée ou l’esprit n’existe pas indépendamment du corps (le « problème corps-esprit », il n’est pas nécessaire d’oublier la science pour goûter aux joies du mystère immatériel et tordre le cou à une matière trop rude, en s’envolant hors de soi comme disent les petits poètes qui peuvent avoir raison. Donc hors de la vérité.

Il faut donc savoir faire la part des choses, à vrai dire la part de la matière, en jouant de l’artifice langagier de sa séparation avec l’esprit et le sentiment.

Un poète (W.H Auden) nous a dit que « Les mots du menteur rougissent, mais les chiffres du statisticien n’ont jamais honte ». 

Drôle d’affirmation pour un poète, pêcheur à la ligne, dans les cieux, du sur-réel.

Il a, évidemment tort, d’un point de vue fonctionnaliste.

Certains jours, notamment de recherche effrénée d’anti-tristesse, les mots du menteur peuvent ne pas être honteux. Juste pour le moment. Comme l’idée de Dieu qui rassure les chercheurs de sens ou l’idée du plaisir qui conforte les faux épicuriens. 

L’on peut donc , souvent, pour accéder à l’Idée, laisser tomber les neurosciences, en se lovant, perfidement, dans un mensonge efficient. Ce n’est pas une tare.

Je colle donc l’article ci-dessous, pour ne pas les perdre, et reviendrai plus longuement, plus tard, sur la distinction entre science et croyance, pour, peut-être louer le mensonge scientifique, après un entrainement à la réflexion. Ou au mensonge. Par méditation.

 

Matthieu Ricard : « On peut s’entraîner à la bienveillance comme aux échecs ou au piano »

Matthieu Ricard : « On peut s’entraîner à la bienveillance comme aux échecs ou au piano » ©Hanna Barczyk pour Les Echos Week-End

Moine bouddhiste, interprète du Dalaï-Lama et ancien chercheur en biologie moléculaire, Matthieu Ricard a codirigé un recueil de textes sur les rapports entre pouvoir et altruisme. Il livre ici sa version du leadership bienveillant.

Comment peut-on définir le « bon chef » qui allie chaleur humaine et intelligence ?

Dans les sociétés animales très hiérarchisées tels que les chimpanzés, comme l’ont montré les travaux de Frans de Waal, le bon chef est le pacificateur par excellence qui intervient dans toutes les disputes pour séparer les protagonistes. Il exerce aussi un rôle de consolation et de maintien de la paix. Ce n’est pas seulement celui qui exerce l’autorité en maintenant tout le monde sous sa botte. De plus en plus, on se rend compte qu’un bon chef inspire, est un point de repère dans une entreprise ou une collectivité celui auquel on peut se fier et se confier. Le bon leader est au service de l’entreprise mais aussi de l’harmonie au sein de la communauté des travailleurs. Idéalement, au lieu d’être un rapace, il doit faire aussi en sorte que l’entreprise soit au service de la société. Tout le monde y gagne. Sinon on tombe dans le « modèle Enron », où chaque cadre devait noter ses collaborateurs sur une échelle de 1 à 5 étoiles chaque mois. Vous imaginez l’atmosphère ! Cela dégénère complètement. En revanche, toutes les entreprises qui ont joué sur la coopération et la bienveillance marchent mieux. C’est prouvé.

Peut-on muscler cette aptitude à la bienveillance ?

La grande découverte des neurosciences contemporaines depuis trente ans, c’est la neuroplasticité. Jusqu’à une période récente, le dogme était qu’une fois formé, le cerveau ne bouge plus. On s’est aperçu que c’était complètement faux : non seulement le cerveau change à l’âge adulte mais même jusqu’à notre mort. Plus personne ne doute de la neuroplasticité. On peut changer notre cerveau par une démarche active qui passe par le jeu ou des exercices intellectuels, mais aussi en cultivant la bienveillance. J’ai ainsi participé à une étude pilote dans le cadre du projet « Silver Santé » sur l’influence de la méditation sur le vieillissement financée par la Commission européenne.

Les tests effectués sur un échantillon de méditants expérimentés (ayant fait jusqu’à 20 000 ou 30 000 heures de méditation) ont démontré que structurellement et métaboliquement leurs cerveaux étaient dix à quinze ans plus jeunes que ceux d’un échantillon de personnes du même âge. L’étude Silver Santé se poursuit maintenant à l’Inserm de Caen sur plusieurs centaines de volontaires de plus de 65 ans qui n’avaient jamais pratiqué la méditation. Il y a une marge de manoeuvre considérable. L’entraînement à la compassion est possible comme le montrent les travaux de Richard Davidson et Tania Singer, ou d’Antoine Lutz à l’Inserm de Lyon. L’entraînement de l’esprit par la méditation a le même effet que d’apprendre à jongler ou jouer aux échecs. Si vous vous exercez régulièrement, vous pouvez entraîner votre cerveau à la bienveillance, à travers la méditation, comme on fait des gammes de piano.

Les travaux de Tania Singer semblent indiquer que vingt à trente minutes d’entraînement mental par jour suffiraient à transformer un égoïste en altruiste. Un peu optimiste, non ?

C’est un raccourci. Cela ne veut pas dire qu’une personne totalement égoïste va devenir totalement altruiste. Mais si vous mesurez le comportement altruiste des gens par différents tests destinés à évaluer leur comportement pro social – à travers, par exemple, des jeux où vous renoncez à gagner pour aider quelqu’un d’autre -, on peut constater en effet des changements de comportements.

Néanmoins, le psychologue Markus Heinrich insiste aussi sur le fondement biologique de l’altruisme et le rôle crucial de l’ocytocine.

 

©Fabien Clairefond

Oui, mais c’est plus complexe qu’on l’imagine. L’ocytocine a été appelée « l’hormone de la tendresse ». C’est un neuropeptide qui augmente la confiance et la tendresse. Les mères qui viennent d’avoir un bébé sont ainsi inondées d’ocytocines, les pères aussi, mais à un moindre degré. C’est l’hormone du contact physique, elle consolide aussi les liens sociaux au sein d’un même groupe : ma famille, mon clan… Cela peut par ailleurs renforcer les différences entre mon groupe et les autres. L’ocytocine, qui est utilisée sous la forme de spray nasal chez les autistes, peut également jouer un rôle positif dans la régulation du stress. Ce n’est pas une hormone magique, mais elle peut faciliter la confiance qui est un facteur important de bien-être.

Il souligne aussi l’importance du contact visuel dans les relations sociales…

C’est tout le drame de la pauvreté des échanges sur les réseaux sociaux aujourd’hui. Car une immense partie des rapports humains est liée aux expressions faciales, aux micro-expressions perçues de façon subliminale, au ton de la voix, à la posture, autant de langages très importants dans les relations humaines. Cette richesse est complètement perdue dans les textos et les messages sur les réseaux sociaux. Le contact visuel est un facteur en baisse dans les relations sociales et au sein des entreprises. C’est pourquoi, la confiance est en chute libre dans nos sociétés. On peut se demander pourquoi une mère, à Copenhague, peut laisser une poussette dehors, devant un restaurant pour que son bébé prenne le frais, alors qu’à New York, elle se fait arrêter pour abandon d’enfant.

Emmanuel Macron vous semble-t-il un bon « mâle alpha consolateur », pour reprendre la formule de Frans de Waal ?

Consolateur, je ne suis pas sûr. Il a une vision incroyable de l’avenir et il a apporté de l’air frais, mais il n’apparaît pas comme un champion de la compassion et de l’empathie. À propos de l’environnement, en lançant le slogan « Make the Planet great again », il a usé d’une magnifique formule. Il n’était pas obligé non plus de nommer Nicolas Hulot ministre d’Etat et je pense qu’il l’a fait sincèrement. Mais ce pauvre Nicolas n’a rien pu faire et c’est extrêmement frustrant. L’une des recommandations du Giec – la crème de la crème des scientifiques de l’environnement – est de réduire de 90% la consommation de viande, car l’élevage industriel est la deuxième source d’émission de gaz à effet de serre dans le monde. Mais au niveau de la nation, qui est prêt à mettre en oeuvre ces mesures ? Sur le réchauffement climatique, l’obscurantisme règne encore trop souvent. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe aux Etats-Unis. C’est ce que mon père, Jean-François Revel, appelait la connaissance inutile.

Est-ce un problème d’altruisme ?

Bien sûr ! L’environnement est un problème d’altruisme. Si vous n’avez pas de considération pour les générations à venir, il n’y a pas de problème. Je cite souvent Groucho Marx (mon marxiste favori) : « Pourquoi me préoccuperais-je des générations à venir, qu’ont-elles fait pour moi ? » J’ai entendu le milliardaire Steven Forbes dire la même chose sérieusement à propos de la montée des océans. Mais, si on se préoccupe des générations à venir, l’environnement devient une question d’altruisme. Quel est le plus grand défi que le réchauffement climatique ? On a les solutions et les technologies, mais on ne fait presque rien.

Pensez-vous que la bienveillance soit en perte de vitesse dans le monde économique ?

©Hanna Barczyk pour Les Echos Week-EndNon, je ne pense pas. Au contraire. Sébastien Henry – un ami – a fait une enquête sur 100 chefs d’entreprise dans le monde qui ont introduit cette notion de bienveillance et la méditation au travail. Ils craignaient d’être moins efficaces. Ils se sont au contraire aperçus que cela leur donnait un meilleur jugement et que cela améliorait les relations humaines au sein de l’entreprise. Pratiquement tous le disent. On a aussi fait une étude sur les PDG les plus admirés dans le monde. Les deux qualités les plus prisées sont la vision et l’humilité. L’humilité ce n’est pas de raser les murs, c’est donner le crédit à la créativité, aux travailleurs, aux ingénieurs… Le leadership bienveillant est clairement la voie la plus positive. Les entreprises qui traversent le mieux les crises sont celles qui ont une composante sociale dans leur ADN.

Avez-vous en tête des exemples d’entreprises où la bienveillance a porté ses fruits ?

Tout à fait. J’ai connu Dieter Paulmann, l’un des bienfaiteurs des projets humanitaires de notre association Karuna-Shechen. Il y a trente ans, il a fondé une entreprise étudiante de travail temporaire, DIS AG. Il a laissé ses salariés décider de la durée de leurs vacances : c’est une forme de responsabilité. L’entreprise est basée sur la confiance. Personne n’était « surveillé ». Elle a prospéré pour devenir le numéro 2 du secteur derrière ManPower. Aujourd’hui, il s’occupe des océans. Dès le départ, le Brésilien Ricardo Semler a lui aussi laissé ses employés déterminer leurs salaires et la durée de leurs vacances. Cela a prospéré au-delà de toute espérance. Au fur et à mesure, il a créé des milliers d’écoles au Brésil. Il a une formule que je trouve géniale : « Si vous avez à redonner à la société, c’est que vous avez trop pris pour commencer. » La bienveillance, ça marche…

« Pouvoir et altruisme », sous la direction de Matthieu Ricard et Tania Singer, Allary Editions.

« Pouvoir racial genré » et « décolonialisme »

AURIEZ-VOUS SIGNE CETTE PETITION QUE JE COLLE CI-DESSOUS ?

Le « décolonialisme », une stratégie hégémonique

C’est au rythme de plusieurs événements universitaires et culturels par mois que se multiplient les initiatives militantes portées par le mouvement « décolonial » et ses relais associatifs (1). Ces différents groupes sont accueillis dans les plus prestigieux établissements universitaires (2), salles de spectacle et musées (3). Ainsi en est-il, par exemple, du séminaire « Genre, nation et laïcité » accueilli par la Maison des sciences de l’homme début octobre, dont la présentation regorge de références racialistes : « colonialité du genre », « féminisme blanc », « racisation », « pouvoir racial genré » (comprendre : le pouvoir exercé par les « Blancs », de manière systématiquement et volontairement préjudiciable aux individus qu’ils appellent « racisés »).

Or, tout en se présentant comme progressistes (antiracistes, décolonisateurs, féministes…), ces mouvances se livrent depuis plusieurs années à un détournement des combats pour l’émancipation individuelle et la liberté, au profit d’objectifs qui leur sont opposés et qui attaquent frontalement l’universalisme républicain : racialisme, différentialisme, ségrégationnisme (selon la couleur de la peau, le sexe, la pratique religieuse). Ils vont ainsi jusqu’à invoquer le féminisme pour légitimer le port du voile, la laïcité pour légitimer leurs revendications religieuses et l’universalisme pour légitimer le communautarisme. Enfin, ils dénoncent, contre toute évidence, le « racisme d’Etat » qui sévirait en France : un Etat auquel ils demandent en même temps – et dont d’ailleurs ils obtiennent – bienveillance et soutien financier par le biais de subventions publiques.

La stratégie des militants combattants « décoloniaux » et de leurs relais complaisants consiste à faire passer leur idéologie pour vérité scientifique et à discréditer leurs opposants en les taxant de racisme et d’islamophobie. D’où leur refus fréquent de tout débat contradictoire, et même sa diabolisation. D’où, également, l’utilisation de méthodes relevant d’un terrorisme intellectuel qui rappelle ce que le stalinisme avait naguère fait subir aux intellectuels européens les plus clairvoyants.

C’est ainsi qu’après les tentatives d’ostracisation d’historiens (Olivier Pétré-Grenouilleau, Virginie Chaillou-Atrous, Sylvain Gouguenheim, Georges Bensoussan), de philosophes (Marcel Gauchet, Pierre-André Taguieff), de politistes (Laurent Bouvet, Josepha Laroche), de sociologues (Nathalie Heinich, Stéphane Dorin), d’économistes (Jérôme Maucourant), de géographes et démographes (Michèle Tribalat, Christophe Guilluy), d’écrivains et essayistes (Kamel Daoud, Pascal Bruckner, Mohamed Louizi), ce sont à présent les spécialistes de littérature et de théâtre Alexandre Gefen et Isabelle Barbéris qui font l’objet de cabales visant à les discréditer. Dans le domaine culturel, l’acharnement se reporte sur des artistes parmi les plus reconnus pour les punir d’avoir tenu un discours universaliste critiquant le différentialisme et le racialisme.

La méthode est éprouvée : ces intellectuels « non conformes » sont mis sous surveillance par des ennemis du débat qui guettent le moindre prétexte pour les isoler et les discréditer. Leurs idées sont noyées dans des polémiques diffamatoires, des propos sont sortis de leur contexte, des cibles infamantes (association à l’extrême droite, « phobies » en tout genre) sont collées sur leur dos par voie de pétitions, parfois relayées dans les médias pour dresser leur procès en racisme… Parallèlement au harcèlement sur les réseaux sociaux, utilisés pour diffuser la calomnie, ces « anti-Lumières » encombrent de leurs vindictes les tribunaux de la République.

Ils vont jusqu’à invoquer le féminisme pour légitimer le port du voile, la laïcité pour légitimer leurs revendications religieuses.

Nos institutions culturelles, universitaires, scientifiques (sans compter nos collèges et lycées, fortement touchés) sont désormais ciblées par des attaques qui, sous couvert de dénoncer les discriminations d’origine « coloniale », cherchent à miner les principes de liberté d’expression et d’universalité hérités des Lumières. Colloques, expositions, spectacles, films, livres « décoloniaux » réactivant l’idée de « race » ne cessent d’exploiter la culpabilité des uns et d’exacerber le ressentiment des autres, nourrissant les haines inter ethniques et les divisions. C’est dans cette perspective que s’inscrit la stratégie d’entrisme des militants décolonialistes dans l’enseignement supérieur (universités ; écoles supérieures du professorat et de l’éducation ; écoles nationales de journalisme) et dans la culture.

La situation est alarmante. Le pluralisme intellectuel que les chantres du « décolonialisme » cherchent à neutraliser est une condition essentielle au bon fonctionnement de notre démocratie. De surcroît, l’accueil de cette idéologie à l’université s’est fait au prix d’un renoncement à l’exigence pluriséculaire de qualité qui lui valait son prestige.

Nous appelons les autorités publiques, les responsables d’institutions culturelles, universitaires, scientifiques et de recherche, mais aussi la magistrature, au ressaisissement. Les critères élémentaires de scientificité doivent être respectés. Les débats doivent être contradictoires. Les autorités et les institutions dont ils sont responsables ne doivent plus être utilisées contre la République. Il leur appartient, à tous et à chacun, de faire en sorte que cesse définitivement le détournement indigne des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité qui fondent notre démocratie §

1. Par exemple : Parti des Indigènes de la République, Collectif contre l’islamophobie en France, Marche des femmes pour la dignité, Marches de la dignité, Camp décolonial, Conseil représentatif des associations noires, Conseil représentatif des Français d’outre-mer, Brigade antinégrophobie, Décoloniser les arts, Les Indivisibles (Rokhaya Diallo), Front de mères, collectif MWASI, collectif Non MiXte.s racisé.e.s, Boycott désinvestissement sanctions, Coordination contre le racisme et l’islamophobie, Mamans toutes égales, Cercle des enseignant.e.s laïques, Les Irrécupérables, Réseau classe/genre/race.

2. Par exemple : Collège de France, Institut d’études politiques, Ecole normale supérieure, CNRS, EHESS, université Paris-VIII Vincennes-Saint-Denis, université Paris-VII Diderot, université Panthéon-Sorbonne Paris-I, université Lumière-Lyon-II, université Toulouse-Jean-Jaurès.

3. Par exemple : Philharmonie de Paris, Musée du Louvre, Centre dramatique national de Rouen, Mémorial de l’abolition de l’esclavage, Philharmonie de Paris, musée du Louvre, musée national Eugène- Delacroix, scène nationale de l’Aquarium.

LES SIGNATAIRES

WALEED AL-HUSSEINI, ESSAYISTE – JEAN-CLAUDE ALLARD, ANCIEN DIRECTEUR DE RECHERCHE À L’IRIS  PIERRE AVRIL, PROFESSEUR ÉMÉ-RITE DE L’UNIVERSITÉ PANTHÉON-ASSAS  VIDA AZIMI, DIRECTRICE DE RECHERCHE AU CNRS  ÉLISABETH BADINTER, PHILOSOPHE  CLÉMENT BÉNECH, ROMANCIER  MICHEL BLAY, HISTORIEN ET PHILOSOPHE DES SCIENCES  FRANÇOISE BONARDEL, PHILOSOPHE  STÉPHANE BRETON, ETHNOLOGUE ET CINÉASTE  VIRGIL BRILL, PHOTOGRAPHE JEAN-MARIE BROHM, SOCIOLOGUE  SARAH CATTAN, JOURNALISTE  PHILIPPE DE LARA, PHILOSOPHE MAXIME DECOUT, MAÎTRE DE CONFÉ-RENCES ET ESSAYISTE  BERNARD DE LA VILLARDIÈRE, JOURNALISTE JACQUES DE SAINT-VICTOR, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS ET CRITIQUE LITTÉRAIRE  AURORE DESPRÉS, MAÎTRE DE CONFÉRENCES  CHRISTOPHE DE VOOGD, HISTORIEN ET ESSAYISTE  PHILIPPE D’IRIBARNE, DIRECTEUR DE RECHERCHE AU CNRS  ARTHUR DREYFUS, ÉCRIVAIN, ENSEIGNANT EN CINÉMA  DAVID DUQUESNE, INFIRMIER  ZINEB EL RHAZAOUI, JOURNALISTE PATRICE FRANCESCHI, AVENTURIER ET ÉCRIVAIN JEAN-LOUIS FABIANI, SOCIOLOGUE  ALAIN FINKIELKRAUT, PHILOSOPHE ET ACADÉMICIEN RENÉE FREGOSI, PHILOSOPHE ET POLITOLOGUE – JASMINE GETZ, UNIVERSITAIRE  JACQUES GILBERT, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS  MARC GOLDSCHMIT, PHILOSOPHE  PHILIPPE GUMPLOWICZ, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS  CLAUDE HABIB, PROFESSEURE DES UNIVERSITÉS ET ESSAYISTE  NOÉMIE HALIOUA, JOURNALISTE  MARC HERSANT, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS  MARIE IBN ARABI, PROFESSEURE AGRÉGÉE DE PHILOSOPHIE  PIERRE JOURDE, ÉCRIVAIN  GASTON KELMAN, ÉCRIVAIN – ALEXANDRALAVASTINE, PHILOSOPHE  FRANÇOISE LAVOCAT, PROFESSEURE DE LITTÉRATURE COMPARÉE BARBARA LEFEBVRE, ENSEIGNANTE ET ESSAYISTE JEAN-PIERRE LE GOFF, SOCIOLOGUE  DAMIEN LE GUAY, PHILOSOPHE  NOËLLE LENOIR, AVOCATE AU BARREAU DE PARIS  ANNE-MARIE LE POURHIET, PROFESSEURE DE DROIT PUBLIC  LAURENT LOTY, CHERCHEUR AU CNRS  CATHERINE LOUVEAU, PROFESSEURE ÉMÉRITE  YVES MAMOU, JOURNALISTE  LAURENCE MARCHAND-TAILLADE, PRÉSIDENTE DE FORCES LAÏQUES – JEAN-CLAUDE MICHÉA, PHILOSOPHE  ISABELLE MITY, PROFESSEURE AGRÉGÉE  YVES MICHAUD, PHILOSOPHE  FRANCK NEVEU, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS EN LINGUISTIQUE  PIERRE NORA, HISTORIEN ET ACADÉMICIEN  FABIEN OLLIER, DIRECTEUR DES ÉDITIONS QS ?  MONA OZOUF, HISTORIENNE ET PHILOSOPHE  PATRICK PELLOUX, MÉDECIN  RENÉ POMMIER, UNIVERSITAIRE ET ESSAYISTE  CÉLINE PINA, ESSAYISTE  MONIQUE PLAZA, DOCTEURE EN PSYCHOLOGIE  MICHAËL PRAZAN, CINÉASTE, ÉCRIVAIN  CHARLES RAMOND, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS ET PHILOSOPHE PHILIPPE RAYNAUD, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS ET POLITOLOGUE  DANY ROBERT-DUFOUR, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS, PHILOSOPHE ROBERT REDEKER, PHILOSOPHE  ANNE RICHARDOT, MAÎTRE DE CONFÉRENCES DES UNIVERSITÉS  PIERRE RIGOULOT, ESSAYISTE  PHILIPPE SANMARCO, ESSAYISTE  BOUALEM SANSAL, ÉCRIVAIN  JEANPAUL SERMAIN, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS EN LITTÉRATURE FRANÇAISE  DOMINIQUE SCHNAPPER, POLITOLOGUE  JEAN-ERIC SCHOETTL, JURISTE PATRICK SOMMIER, HOMME DE THÉÂTRE VÉRONIQUE TAQUIN, PROFESSEURE ET ÉCRIVAINE JACQUES TARNERO, CHERCHEUR ET ESSAYISTE CARINE TRÉVISAN, PROFESSEURE DES UNIVERSITÉS EN LITTÉRATURE  MICHÈLE TRIBALAT, CHERCHEUSE DÉMOGRAPHE  CAROLINE VALENTIN, AVOCATE ET ÉDITORIALISTE – ANDRÉ VERSAILLE, ÉCRIVAIN ET ÉDITEUR  IBN WARRAQ, ÉCRIVAIN  AUDE WEILL RAYNAL, AVOCATE  YVES CHARLES ZARKA, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS EN PHILOSOPHIE.

La révolte et l’ennui

Un ami de très longue date me passe un texte, accompagné d’une photo qu’il a écrit le 28/03/2017, avant le premier tour des Présidentielles françaises.

je lui accorde l’hospitalité ici et colle son petit billet, sans commenter, ce site, je le répète n’étant pas, une tribune politique.

« MACRON OU LA FORCE DE L’ENNUI

Introduction à la critique du pragmatisme

« Tout ce qui n’est pas passion est sur un fond d’ennui.” (Montherlant)

Nous n’avons pas de guerre, et c’est tant mieux, ni d’Affaire Dreyfus et

c’est dommage.

En réalité, le mot de Clausewitz devrait être retourné. Lorsqu’il précise

que « la guerre est la continuation politique par d’autres moyens »,

l’on peut, dans la même logique proclamer aussi que la politique est la continuation pacifique de la guerre, le substitut au conflit des corps, éventuellement cathartique, mais là ne se trouve pas notre propos. Et que le conflit, lorsqu’il n’est pas violence physique ou atteinte aux droits de la personne n’est pas simplement acceptable, il est utile.

Nécessité de la disputatio. Nous avons besoin de cette passion, de cette disputatio, de ces débats sans fin, de cette violence verbale, de la droite, de la gauche, de nos placements dans l’espace des idées comme des matadors prêts à combattre, de la fâcherie, du mépris de l’idéologie concurrente, du cri après des diners arrosés. Non pas pour simplement crier, mais placer sa propre parole dans celle de son groupe et permettre par cette appartenance d’exister. Les conflits politiques représentent, pas toujours certes, mais majoritairement, les conflits d’intérêts que l’on ne peut gommer par l’affirmation béate de la nécessité du consensus. Les classes sociales existent, les groupes sociaux aussi, comme les idéologies subséquentes. Et on ne peut les anéantir sous le discours qui n’est plus celui du « rassemblement », sempiternel discours qui a toujours échoué, mais sous celui, plus grossier (donc plus accessible) du « pragmatisme ». A cet égard, la césure entre la philosophie américaine d’une part et celle européenne, et sur laquelle l’on reviendra, est symptomatique de l’impossibilité du pragmatisme dans une Europe méditerranéenne.

Pragmatisme terne. Celui qui prétend rassembler la France entière est un grand faiseur, tant sa diversité de toutes natures est patente. Celui qui se prétend n’être ni de droite, ni de gauche est un peureux de l’affirmation.

Mais celui qui affirme, dans un prétendu paradigme « nouveau » dont il se fait le héraut, être un « pragmatique » qui peut être d’accord avec tout s’il est d’accord, qui affirme que « le programme » n’est pas utile et que la jeunesse et la réponse au coup par coup, dans l’amour et la poésie et la compréhension doivent être, désormais la norme n’est ni un bandit, ni un imposteur, ni un chevalier. Il est simplement ennuyeux. Mais également dangereux.

C’est à partir de ces prémisses sur le politique et sa nécessité, au sens spinozien du terme qu’on se propose ici de démontrer le danger de l’ennui dans une France objectivement divisée et qui a besoin d’affirmer ses positions, sauf à priver les citoyens de la parole violente qui constitue leur existence, à la place où ils se trouvent.

En d’autres termes, démontrer que Macron ne porte que l’ennui et qu’il est un danger pour notre passion, et, partant, pour le pays.

Diner entre amis. L’idée de cette petite contribution m’est venue lors d’un diner avec un couples d’amis de très longue date, lorsque j’ai entendu l’épouse proclamer qu’elle « votait Macron ». Nous nous étions fâchés sur une question politique, il y a quelques années. Et ses convictions, dans la violence verbale, étaient loin de ce que peut représenter le pragmatique candidat. Elle nous accusait de ne pas être dans l’idéologie, à vrai dire dans celle, presque proudhonienne, de gauche. Et lorsque, sidéré, j’ai posé la question du pourquoi, elle m’a répondu : « il est jeune, beau, cool et pragmatique, il n’est pas dans le conflit ».

Danger du pragmatisme. Une France sans conflit, une France sans l’affrontement verbal, du style nordique ou allemand n’est pas concevable. Et le pragmatisme qui ne laisse pas le champ libre à l’expression idéologique, encore une fois utile dans la constitution des existences individuelles, de l’affirmation d’un groupe est un danger.

L’idée, lorsqu’elle est expulsée au profit de la réalité, se retrouve ailleurs, nécessairement. Dans la violence physique, dans l’émeute, presque une émeute de soi.

On partira donc de l’histoire du politique depuis nos grecs, pour rappeler la constitution des champs sémantiques et la matérialité des groupes, pour passer à la politique et son émergence dans les démocraties modernes, pour finir par une analyse du danger du pragmatisme narcissique puisque sans supports, autre que celui qui est donné à voir.

PS. La photo en tête a été prise à Naples. La vitrine du vendeur est « pragmatique ». La relique religieuse qui côtoie la femme splendide aux seins nus ne peut gêner, il n’existe pas de conflit entre ces deux modes d’appréhension du monde. Il faut être d’accord avec tout, il faut être pragmatique. Surtout quand ça fait vendre. »

FIN.

Romain Onfray

« Sagesse », de Michel Onfray

(Albin Michel/ Flammarion, 528. Non, je ne crois pas que j’achèterai son dernier bouquin à la gloire de Rome et des romains.

Il faut choisir. J’ai choisi la Grèce. 

EXTRAITS de « Sagesse »

La leçon du Vésuve

« Si le monde doit disparaître, qu’on ne disparaisse pas, soi-même, avant l’heure, ce qui serait donner raison au monde et tort à soi-même. Pline l’Ancien donne l’exemple : sous la pluie de cendres et de feu qui va le tuer, il prend un bain, il dîne, il manifeste de la gaieté, il se rend aimable, il dort, il ronfle même bruyamment. Le souci de soi est un devoir.

Quand l’heure est venue de mourir, il ne convoque pas le ban et l’arrière-ban. Son neveu raconte la scène, elle est un antidote à la mort chrétienne parfumée aux fleurs du mal : on étend un drap à même le sol, on demande un verre d’eau, on s’allonge, on meurt. Savoir mourir est un devoir ; c’est même la forme ultime du savoir-vivre.

Rappelons-nous cette phrase magnifique, déjà citée, de Pline : « Dieu est, pour un mortel, le fait d’aider un mortel, et c’est là la voie vers la gloire éternelle. C’est le chemin qu’ont emprunté les plus éminents des Romains » (II, V, 18-19). Voilà le seul Dieu possible et pensable pour un athée dans un monde déserté par le Dieu des autres. Ne pas ajouter à la misère du monde, augmenter son savoir, aimer son ami, aider son prochain, se soucier de soi, savoir mourir parce que c’est savoir vivre : voilà de quoi attendre sagement que le volcan nous recouvre de cendres.

Commentaire : Bof…Presque une rédac de troisième, peut-être un exposé au tableau noir. 13,5/20.

Bien vieillir avec Caton et Cicéron

« La vigueur n’a pas que du bon. Caton constate qu’en politique ce sont les jeunes qui cassent, défont, démontent et brisent les choses, alors que ce sont les vieux qui les préservent, les protègent et les restaurent. « L’irréflexion est bien le propre de l’âge en fleur, la sagesse celui de l’âge qui vieillit » (Cicéron, « De la vieillesse », VI, 20). Variation sur le thème des jeunes cons et des vieux sages – une pensée profonde inaccessible… aux jeunes !

Les vieux perdraient la mémoire, dit-on. Non, pas les vieux, mais, quel que soit leur âge, ceux qui ne l’exercent pas, ne l’entretiennent pas. Car elle est moins l’affaire de la matière qui la porte, le cerveau, que de la dynamique qui l’entretient, la mémorisation. Cicéron s’avère très moderne sur cette question de la plasticité neuronale par l’exercice.

Cicéron défend une thèse qui, hélas, n’est plus d’actualité dans notre Occident nihiliste : celle de la déférence que les jeunes portaient aux vieux. Dans nos temps de religion du progrès, le futur incarne la parousie technologique et le passé, l’obscurantisme en la matière. Les vieux sont donc obsolètes et jetables, alors que les jeunes sont parés de toutes les plumes du paon. L’ignorance et la naïveté, l’inexpérience et l’incompétence sont devenues les vertus d’une époque sans vertu. Pendant ce temps, le savoir accumulé par les vieux compte pour rien. L’adage africain selon lequel « un vieux qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » est devenu un proverbe réactionnaire. Voilà pourquoi Caton ne pourrait plus dire : « Le poids de la vieillesse est allégé par la déférence et l’affection de la jeunesse ; en revanche, les adolescents goûtent les préceptes des vieillards, qui les ramènent à la recherche de la vertu » (IX, 26). Les conseils de sages antiques ne sont plus pensables.

Commentaire : reBof… C’était « mieux avant », Mr Onfray ?

Egalité femme-homme ?

(…) Pour que la société romaine soit, il ne suffit pas que les femmes effectuent leur devoir de mères en donnant au mari une descendance à qui seront transmis les patrimoines familiaux et les valeurs de la civilisation. Avec le ventre des femmes, Rome fabrique des enfants. Les filles seront des épouses, des mères et des matrones ; les garçons donneront des soldats et des sénateurs, des paysans et des marins, des légionnaires et des commerçants, des colons et des prêtres, des rhéteurs et des avocats, des écrivains et des maîtres d’école, des gladiateurs et des sportifs. On ne demande pas aux petites filles ce que l’on exige des petits mâles.Si la femme perd son honneur avec sa pureté, l’homme perd le sien par manque de vertu, dont le courage. Pour l’être et le devenir de la cité, la femme doit procréer et l’homme se battre ; elle fait des soldats qu’il conduit sur les champs de bataille. C’est ainsi que Rome est, mais surtout que Rome est grande.

Commentaire : on le laisse aux femmes pas d’avant

Désir à la romaine

L’homme ne perd son honneur en devenant homosexuel que si et seulement si, dans cette relation, il occupe une position passive ; en revanche, s’il occupe une position active, il ne craint rien de la société. Celui qui prend est sauf ; celui qui est pris est vil.

Valère Maxime rapporte ainsi une histoire édifiante sur ce sujet : un jeune esclave eut un jour envie de manger de la viande ; son maître énamouré fit abattre un boeuf de labour ; le mignon eut son rôti ; le maître, son giton ; mais il fut traîné au tribunal… Non pour avoir usé d’un jeune garçon, mais pour avoir tué un animal de travail – ce qui était alors interdit (VIII, I, 8).

Commentaire : on cherche l’humour ou l’extraordinaire. Trop simple comme chute… Bref, Onfray…Les Romains punissaient très sévèrement l’adultère pour une femme de condition libre. A l’origine, c’était la mort. Plus tard, on répudie l’épouse discrètement en conservant sa dot. La répudiation oblige l’homme qui, sinon, devient un entremetteur.

En même temps, les Romains sont d’une grande tolérance pour les relations entre un homme de condition libre et une femme qui ne l’est pas. Le même Caton rencontra un jour un jeune homme qui sortait honteusement du bordel et reconnut l’austère censeur. Il prit peur. « Bravo, courage, lui cria la divine sagesse de Caton ; oui, lorsqu’un désir furieux vient gonfler leurs veines, c’est là que les jeunes gens doivent descendre plutôt que de pilonner les femmes d’autrui » (Horace, « Satires », I, 2, 31-35). Le lendemain, fort du conseil reçu la veille, il retourna au même endroit. Le même Caton le surprit une fois de plus sortant du lupanar et lui dit, comme Diogène aurait pu le faire : « Je t’ai loué d’aller chez les filles, c’est vrai, mais pas d’habiter chez elles » (Porphyrion, « Commentaire à Horace », I, 2, 31). En finir avec un désir qui tenaille en prenant le chemin du boxon, oui ; y prendre pension, non.

Commentaire : Onfray veut imiter Houellebeq, n’ y arrive pas…

Réhabiliter les gladiateurs

Sous le soleil écrasant, des hommes théâtralisent la vertu sans laquelle Rome ne serait pas ce qu’elle est : le courage. Ici, le courage se donne en spectacle. Il ne s’agit donc pas de bestialité, de sauvagerie, de barbarie, de brutalité, de férocité, mais d’édification morale : sur le sable, les gladiateurs racontent comment un homme doit se comporter devant la mort : avec courage.

Dans « De la constance du sage », Sénèque parle de la réaction de deux gladiateurs devant la souffrance : « l’un comprime sa blessure et ne bouge pas d’une ligne (…), l’autre, se tournant vers le public en rumeur, fait signe qu’il ne s’est rien passé et refuse qu’on suspende le combat » (XVI, 2). Ce sont deux façons de se comporter face à l’adversité : la première est celle des épicuriens, pour lesquels le sage supporte la douleur, donc ne la nie pas ; la seconde, celle des stoïciens, pour lesquels il n’y a pas de douleurs, car il n’existe que des représentations de celles-ci sur lesquelles le sage a tout pouvoir. Dans les deux cas, quels que soient les chemins, il faut parvenir à ce mépris de la douleur. Disciple du Jardin ou adepte du Portique, le sage méprise la douleur. Il montre du courage.

Commentaire : Du Montherlant matiné de Jean Cau; un peu désespérant.

 

Le péplum, propagande chrétienne

Le péplum est aussi l’occasion de nombreux films de propagande chrétienne : Jésus et les premiers chrétiens y jouent un rôle important. Dans ce genre, le film est souvent construit à destination d’un public de patronage : les Romains sont méchants, ils ont mis à mort le Christ ; les juifs ne sont pas gentils, car ils ont fait cause commune avec les méchants ; les premiers chrétiens se cachent dans les catacombes, où ils se réunissent, mais on ne sait pas de quoi ils se protègent puisqu’on nous les présente comme désireux du martyre : à quoi bon, dès lors, se priver de ce qu’on chérit le plus ? Pourquoi craindre ce qu’on prétend vouloir ? Ces chrétiens de la première heure sont doux, ils mangent du pain et du poisson, ils parlent, mastiquent et déglutissent lentement, comme pénétrés par l’importance de chacun de leurs gestes ; ils posent sur le monde un regard un peu niais ; ils font le bien alors que les Romains, même à l’écran, sentent l’ail et la sueur, le cuir puant et le vin non coupé. Le légionnaire éructe et rote, peu s’en faut qu’il ne pète, il a une mine patibulaire, il n’est pas rasé, il pourrait même arborer un tatouage d’avant l’époque où la chose ne signifiait pas encore la rébellion panurgique. Au bout de plus de cent vingt minutes, le bon persécuté voit son visage enfin illuminé, car le légionnaire qui puait, rotait et pétait s’est converti et se met, lui aussi, à boire, à manger, à marcher, à parler avec une infinie componction. Le péplum nous dit que le bien triomphe toujours du mal et que la Rome païenne était du côté obscur de la force et que la Rome chrétienne apportait la lumière à ces temps enténébrés.

Commentaire : La confusion entre le « paien » et le « vulgaire » est assez classique. des couches rajoutées…

Les Grecs ? Des idéalistes !

Athènes aime les idées et les concepts, la métaphysique et l’idéalisme. Athènes, et la Grèce avec elle, c’est la sphère de Parménide et le nombre de Pythagore, le « Parménide » de Platon et « La métaphysique » d’Aristote, l’Idée pure du premier et le Premier moteur immobile ou la Cause incausée du second, c’est la métempsycose et la métensomatose pythagoricienne recyclée par Platon puis par le christianisme. (…)

Rome aime les choses et la réalité, le monde et l’histoire, la géographie et l’architecture, l’agriculture et la politique, les sciences naturelles et la rhétorique, la poésie et le théâtre, le droit aussi. (…) A Rome, on ne fait pas carrière avec des idées pures ou des concepts, mais avec du concret;

Commentaire : sans les grecs, les romains n’auraient pas existé, sauf dans la violence admirée par notre philosophe un peu aigri

Stoïque. « Le souci de soi est un devoir », écrit Michel Onfray dans son livre « Sagesse » (Albin Michel).

Commentaire : on reste stoïque et sceptique sur l’intelligence philosophique d’Onfray…

 

Inégalités

On s’est juré de ne pas faire de ce mini-site de textes et de photos un « blog » d’opinions politiques, en m’en tenant à l’humeur et à l’analyse. Je crois avoir tenu la promesse, la diatribe politique étant chose trop aisée pour être écrite sérieusement.

Je ne peux cependant m’empêcher de coller ici ce qui peut alimenter un vrai débat dans des diners copieux, un article paru dans le Point de PIERRE-ANTOINE DELHOMMAIS, lequel règle les horloges de la réalité (ici économique) Je laisse lire sans commenter, même si l’on sait que le silence est plus qu’un commentaire…

« Inégalités, le grand mensonge

PIERRE-ANTOINE DELHOMMAIS

Comme on le constate depuis longtemps avec l’inflation, les statistiques correspondent rarement au ressenti économique des Français. En annonçant en revanche il y a une semaine que le niveau des prélèvements obligatoires avait atteint en France en 2017 le niveau record de 48,4 % du PIB, l’institut Eurostat a confirmé de façon très officielle le bien-fondé du « ras-le-bol fiscal » dont le mouvement des gilets jaunes constitue une nouvelle manifestation. Manifestation autrement plus populaire, dans tous les sens du terme, que celle observée auparavant dans l’exil en Belgique, en Suisse ou aux Etats-Unis de quelques-uns de nos plus grands sportifs et stars de la chanson ou du cinéma.

Il est toutefois troublant et paradoxal d’entendre les gilets jaunes tenir le même discours antifiscal que les millionnaires, réclamer eux aussi à cor et à cri des baisses d’impôts et des suppressions de taxes dont le produit profite en premier lieu, de façon très heureusement solidaire, aux Français les plus modestes.

En 2017, avant redistribution monétaire par le biais des impôts directs et du versement des prestations sociales, le niveau de vie moyen des 20 % de Français les plus aisés se situait, selon l’Insee à 56 130 euros et était 8,4 fois supérieur au niveau de vie moyen des 20 % de personnes les plus modestes (6 720 euros par an). Après redistribution, ce rapport n’était plus que de 3,9, correspondant à une augmentation de 72 % du niveau de vie moyen des 20 % de personnes les plus pauvres et à une diminution de 20 % de celui des 20 % les plus riches. Le mouvement de rééquilibrage est encore plus fort aux extrémités de l’échelle des revenus : les 10 % de Français les moins fortunés disposaient en 2017 avant redistribution de 3 260 euros, contre 73 160 euros pour les 10 % de Français les plus aisés, soit 22,4 fois plus. Après redistribution, ce rapport était de 5,6.

Les prestations sociales (aides au logement, minima sociaux, allocations familiales, etc.) contribuent pour deux tiers à la réduction des inégalités des niveaux de vie (les 10 % de Français les plus pauvres en perçoivent environ 600 euros par mois, les 10 % les plus riches, 20 euros) et l’impôt sur le revenu y participe à hauteur d’un tiers. Ce dernier n’a concerné en 2017 que 43,14 % des foyers fiscaux (contre 52,3 % en 2013). Les 10 % de Français les plus aisés en ont payé à eux seuls 70 % (55 sur 78 milliards d’euros), comme ils ont aussi acquitté le tiers des 100 milliards d’euros de CSG. Ils versent enfin en moyenne, parce qu’ils consomment par définition plus, un montant annuel de TVA trois fois plus élevé que les 10 % de Français les plus modestes. Enfin, les cotisations sociales (patronales et salariales), qui constituent un gros tiers de l’ensemble des prélèvements obligatoires, s’accroissent rapidement avec le niveau de vie jusqu’à représenter 45 % du revenu disponible des 20 % de Français les plus aisés, contre 10 % de celui des 10 % de Français les plus modestes. Bref, la formule inlassablement reprise par les gilets jaunes selon laquelle « ce sont toujours les mêmes qui paient », en parlant des citoyens de la France d’en bas, ne se vérifie guère dans les faits….

Les prestations sociales contribuent pour deux tiers à la réduction des inégalités des niveaux de vie.

La force symbolique de la suppression de l’ISF (qui représente un manque à gagner fiscal de 4 milliards d’euros sur les 1 100 milliards d’euros de prélèvements obligatoires) a fait perdre de vue le caractère très fortement redistributif de notre système « socio-fiscal » qui permet à la France d’être l’un des pays les plus égalitaires au monde. Selon les premières estimations de l’Insee, l’indice de Gini, traditionnellement utilisé pour mesurer les inégalités de niveau de vie (l’indice augmente avec celles-ci en variant de 0 à 1), s’est établi à 0,289 en 2017. S’il se situe encore au-dessus de son plus bas niveau historique atteint en1998 (0,279), il est en net recul par rapport à son pic observé … en 2011 (0,305). Bien qu’on entende répéter le contraire à longueur de journées, notre société est aujourd’hui bien moins inégalitaire qu’elle l’était il y a cinquante ans (l’indice de Gini était de 0,337 en 1970) et infiniment moins qu’en 1900 (indice de Gini à 0,460).

En appelant « en même temps » à des baisses d’impôts et à une réduction des inégalités, à moins d’Etat-percepteur mais à plus d’Etat-providence, les gilets jaunes délivrent un message à l’image de leur mouvement : plein d’intentions louables et de revendications honorables, mais surtout pétri d’immenses contradictions et de totales incohérences. »

 

L’amour en miettes conceptuelles

Ceux qui s’aventurent ici connaissent mon admiration, mon engouement pour Francis Wolff, philosophe, vulgarisateur, immense culture de la musique, auteur d’un bouquin remarquable d’histoire de la philosophie d’Aristote aux neuro-sciences, vrai spéciste (comme moi) et (toutes nos excuses) fervent aficionado, qui écrit et parle de la corrida (de toros) comme très peu.

On m’a demandé si je connaissais son bouquin sur « l’amour » (jamais parfait, c’est le titre du livre). Non je ne connaissais pas et me suis donc empressé d’acheter la version numérique, vous savez celle qui me permet d’offrir des extraits, bonheur du partage par un simple « couper/coller ».

FW s’approprie le sujet « amour » en le considérant comme un concept qu’un philosophe peut décortiquer. Pourquoi pas ?

je donne ici ce que j’ai souligné :

« Rester calme et commencer par le commencement. Se demander  : «  Qu’est-ce l’amour  ?  » (ou avec Ella Fitzgerald chantant Cole Porter  : « What is this thing called love  ?  »). On se pose rarement la question d’abord. On le veut, on le vit, on le vante, on ne le définit guère. Pourtant l’exercice définitionnel, pour ingrat qu’il paraisse, peut s’avérer éclairant  : le qu’est-ce que est souvent le meilleur chemin du pourquoi. Toute bonne définition permet d’expliquer les caractéristiques les plus énigmatiques. Comprendrait-on pourquoi l’amour fait tant d’histoires hétéroclites sans savoir ce qu’est une histoire d’amour  ? Édith Piaf a chanté «  Mais qu’est-ce que c’est l’amour  ?  » (avec Théo Sarapo) bien après son «  Hymne à l’amour  » qui se terminait pourtant par  : «  Mon amour, crois-tu qu’on s’aime  ?  » En philosophe, elle aurait dû faire l’inverse  ! Car la philosophie, au contraire de l’amour, commence à froid. Elle s’achève de même.

(…..)

« Comme si la clarté de l’idée affadissait le mystère de la réalité. De jolies formules se présentent donc comme des définitions sans en être. Elles encombrent les hebdomadaires (surtout l’été) ou les manuels de développement personnel. La littérature en recèle quelques trésors. Dans À quoi rêvent les jeunes filles, Musset fait dire au comte Irus  : «  La vie est un sommeil, l’amour en est le rêve  » (et il ajoute  : «  Et vous aurez vécu si vous avez aimé  »). Et le Roméo de Shakespeare confie à son cousin Benvolio  : «  L’amour est une fumée faite de la vapeur des soupirs  » (Love is a smoke raised with the fume of sighs). Des aphorismes aussi obscurs, mais moins beaux et à prétention définitionnelle émanent parfois de gourous qui se dispensent de justifier leurs affirmations parce que cela dévaloriserait l’autorité de leur discours ou de leur personne. Les plus réputés ont sacrifié à cette rhétorique. Ainsi Lacan en aurait-il sorti une bien bonne, souvent citée, mais difficilement repérable dans son œuvre  : «  Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.  » Ce genre de sentences lapidaires, interprétables à l’infini, ne sont ni vraies ni fausses  ; elles séduisent parce qu’elles semblent relever du genre élevé de l’apophtegme. Mais étant a priori, elles sont aussi irréfutables qu’aisément réfutées par le premier des contre-exemples7. D’ailleurs, il est facile d’inventer ad libitum des pseudo-définitions énigmatiques. En voici quelques-unes  : «  Aimer, c’est mourir à soi pour revivre par un autre  »

Bon, vous voyez, FW est intelligent dans sa manière d’aborder l’amour. Ce qui est défini ou même conceptualisé est mieux vécu. C’est ce que disait Lucrèce de la mort.

Donc l’amour, un sujet de philosophie ? Sans affadir son vécu ?

Certainement.

Je lis le gros bouquin de Wolff et reviens bientôt vous dire ce qu’il en est. Sûrement que du bon. Du bel amour jamais parfait, selon ses dires. Ce qui en fait l’amour ajoute t-il.

Difficile de naviguer dans le réel si le mystère ne nous donne pas sa consistance…

Après ma lecture, j’aurais au moins tranché entre la vapeur poétique et la matière réflexive. Mais peut-être ne faut-il pas trancher ? 

 

les os shakespeariens

Un ami, grand lecteur, persuadé que les fins d’années sont propices à la réflexion, l’écriture paresseuse et la question saugrenue me demande si j’ai une idée de ce qui avait amené Shakespeare à faire écrire ce mystérieux épitaphe sur sa tombe.

Je lui réponds que je ne connais pas cet épitaphe et nous passons à autre chose. Notamment sur mon essai sur le romantica, ce qui me donnait, au demeurant, l’occasion de lui dire que, pour divers motifs, j’avais abandonné ou du moins renoncé à sa publicité en ligne.

Mais je cherche et trouve cet extraordinaire épitaphe :

Au nom du Christ, ami, laisse dans son repos
Le mortel dont ces lieux ont reçu la poussière ;
Maudit celui qui touchera mes os ;
Béni celui qui respecte ma bière.

Je cherche encore et je trouve un article du Monde sur un documentaire TV : « William Shakespeare, à tombeau fermé ».

Je cite :
« Un documentaire tente de percer l’énigme de la sépulture du plus célèbre dramaturge anglais (sur France 5, à 20 h 45).

Par Mustapha Kessous Publié le 09 novembre 2016 à 18h08 – Mis à jour le 09 novembre 2016 à 19h29

Pourquoi avoir laissé une inscription qui est à la fois une bénédiction et une malédiction ? De quoi avait-il si peur ?

Quatre siècles de mystère
Dans « La Mystérieuse Tombe de Shakespeare« , l’historienne britannique Helen Castor tente de lever le voile sur cette énigme vieille de quatre cents ans. Une tâche d’autant plus ardue qu’une rumeur affirme que son corps est enterré ailleurs, tandis qu’une autre assure que son crâne a été volé en 1879 pour être revendu – sans succès – à un riche collectionneur. Qu’en est-il vraiment ? Avec l’aide d’archéologues, de scientifiques et d’anthropologues, Helen Castor a cherché à ­savoir ce qui se cache dans la tombe de l’écrivain, mais sans l’ouvrir. Car depuis des siècles, les responsables de l’église de la ­Sainte-Trinité ont toujours refusé de desceller la sépulture, afin de respecter la dernière volonté du défunt.

Cette enquête intéressante ne révèle pas grand-chose, si ce n’est que le crâne a bien été subtilisé à la fin du XIXe siècle. Reste qu’un jour, pour comprendre enfin ce qu’il est advenu du corps de William Shakespeare et mettre un terme aux rumeurs, les responsables de l’église de la Sainte-Trinité devront bien se reposer la question : ouvrir ou ne pas ouvrir la tombe ? »

Fascinant, fascinant. C’est ma découverte du jour. Je reviendrai, évidemment sur Shakespeare. Plus tard, l’année et les tâches utiles commencent.

la photographie assassine

Cette photo d’Albert Cohen (jeune) est fascinante.

Je me souviens qu’après avoir convaincu une femme très belle, il y a fort longtemps, de lire le gros livre qui a fait la gloire d’AC (« Belle du seigneur »). Je n’ai pas honte de dire qu’il s’agissait peut-être d’un artifice dans la séduction, le lecteur et conseilleur d’un tel livre ne pouvant laisser indifférent.

Mais j’ai hésité à lui montrer la photographie de l’auteur qu’on m’avait offerte, en même temps que le livre, bien pliée à la première page, imprimée sur du papier bon marché. Les recherches en ligne pour trouver facilement les images n’existaient pas vraiment encore. Ou on ne savait pas qu’elles existaient.

Je connaissais, d’avance, la teneur du commentaire devant la photo.

Evidemment, cette « belle » (vraiment) avait « adoré » le livre, même si je suis persuadé que comme beaucoup, elle avait sauté plusieurs pages, pour arriver vite à la fin. Les amoureux de la lecture ne sont pas toujours patients et peuvent s’énerver contre la littérature, lorsque le long monologue s’installe en système. C’est encore pire dans le cas où la lecture n’est ni passion, ni désir.

A cet égard, je rappelle à ceux qui me connaissent que lorsque je donnais à lire quelques bouquins, j’envoyais, préalablement des extraits. Les extraits sont comme des perles extraites d’un collier qui peut devenir trop lourd par l’abondance de ses composants. Il fallait, disais-je péremptoirement, ainsi lire « Belle du Seigneur » : par extrait et au hasard de l’ouverture d’une page. Cette manière de procéder, fantasque et fainéante, je l’avoue, aurait déplu à une autre de mes amies qui s’est occupée de la préface du bouquin paru dans la collection prestigieuse de La Pléiade. Elle m’aurait lancé toutes les insultes du monde si elle en avait été capable (mais elle en était incapable, cette disparue, trop gentille Ch.Pe).

Mais je reviens sur la photo et la belle qui avait lu le chef d’oeuvre, presque sur injonction.

Je ne sais ce qui m’a pris. Peut-être de la jalousie lorsque j’ai entendu ses mots sur son rêve de rencontrer un homme comme ce seigneur, roi des amants, prince de l’amour. Oui, comment osait-elle me reléguer au rang du rien devant l’Autre ? C’est ce que je me dis maintenant, certainement en me trompant, la désinvolture étant de mise à l’époque de cette parution. Donc,  sans penser, je lui ai  montré la photo.

Et la réaction fut, exactement, celle à laquelle je m’attendais : ce Monsieur n’avait pas l’air d’un prince, il était assez moche, autant que sa vilaine calvitie, et tutti quanti…

Mais non, mais non avais-je rétorqué : regarde ses yeux !

La belle m’avoua, alors, spontanément qu’elle n’avait pas du tout aimé ce lourd roman et préférait simplicité du texte et la beauté de l’auteur.

Elle aurait certainement adoré Musso. Je ne l’ai plus revue.

Je n’ai pas eu besoin d’être consolé. Des mots, un verbe peuvent, vite, éloigner. Surtout une telle infamie. 

Il est vrai que sur la photo Cohen n’est pas à son avantage, presque le juif de service, posture rentrée sur soi et peur de ne pas être beau sur la photo…

C’est vieux qu’il est devenu beau. Comme s’il avait plusieurs fois lu son propre livre, jusqu’à ressembler au Seigneur. 

Le temps n’est pas toujours un ennemi. 

On colle sa photo de « vieux ». On constate qu’il est seigneur et écrivain…

PS. J’ai juré que ce site ne deviendrait jamais un réceptacle de pensées ou de réflexions intimes. J’ai relu : rien de personnel, que du classique et du prévisible. Les seigneurs sont rares.

Oz, suite

Il faut être honnête, sauf à être, justement, blâmé.

Lecture du « Monde » daté de ce Samedi.

Je vais directement à la page 20, lire l’article sur Amos Oz, persuadé que, comme à l’habitude, l’antisionisme du Monde (et je n’exagère pas, son amour, comme celui de Jean Genêt, du palestinien qui mérite une terre et non simplement une auréole christique au-dessus de sa tête, fabriqué par les journalistes idiots et salauds qui attisent les haines et arment la conviction des banlieues) allait encore faire des siennes, l’amour des mots de Oz étant enterré sous son drapeau de paix anti-gouvernemental et son patriotisme jeté aux oubliettes.

Et bien non. Ariane Singer a écrit un article juste.

Je le colle ci-dessous.

Une remarque avant votre lecture :

J’aurais bien demandé à Oz, « Visage pâle aux yeux bleus », selon la journaliste du Monde, « qui cherchait à intégrer l’esprit des pionniers » , ce qu’il entendait par sa volonté d’intégrer cette « race de héros hâlés, robustes, qui ne ressemblaient pas du tout aux juifs de la diaspora ». Ça sonne comme de l’ashkenazisme…

LE TEXTE DU MONDE

AMOS OZ

Ecrivain israélien et militant pour la paix

Amos Oz, considéré comme l’un des plus grands écrivains israéliens, est mort le 28 décembre à l’âge de 79 ans. Parfois plus connu sur la scène internationale pour ses prises de position politiques que pour ses écrits, ce porte-parole de la gauche sioniste israélienne n’en laisse pas moins une œuvre littéraire remarquable et maintes fois primée, riche d’une vingtaine de romans et de recueils de nouvelles, auxquels s’ajoutent une demi-douzaine d’essais et d’innombrables articles de presse.

Avec sa disparition s’éteint la voix d’un des écrivains les plus représentatifs, avec A. B. Yehoshua, de la génération dite « de l’Etat », née au moment de la création de l’Etat d’Israël. Leurs œuvres explorent la manière dont se concilient, à l’épreuve de la réalité, le rêve sioniste collectif de leurs aînés et leurs aspirations individuelles.

Né le 4 mai 1939 à Jérusalem, dans un minuscule appartement du quartier de Kerem Avraham, dans le nord-est de la ville alors sous contrôle britannique, Amos Klausner a grandi dans un milieu modeste mais intellectuel. Son père, Arié Klausner, originaire d’Odessa, spécialiste en littérature étrangère et hébraïque, était employé à la bibliothèque du mont Scopus, devenue la bibliothèque nationale d’Israël en 1948. Sa mère, Fania, née à Rovno, en Ukraine, et diplômée de l’université de Prague, donnait des cours de littérature et d’histoire à des lycéens.

La famille avait émigré en Palestine dans les années 1930 et connaissait les difficultés propres aux immigrants : jamais Arié n’a obtenu le poste universitaire auquel il aspirait. Enfant unique, plutôt solitaire, le petit Amos baigna dans une atmosphère idéologique nourrie par le sionisme nationaliste de Vladimir Jabotinsky (1880-1940) et de Menahem Begin (1913-1992). Elevé exclusivement en hébreu, alors même que son père parlait onze langues, il était alors, selon ses termes, un « petit chauvin déguisé en pacifiste. Un nationaliste hypocrite et doucereux », un « fanatique », qui jouait à la guerre et s’enflammait contre les Anglais et les Arabes, comme il l’a raconté dans Une panthère dans la cave (Calmann-Lévy, 1997) et dansLa Colline du mauvais conseil (Calmann-Lévy, 1978).

C’était aussi un lecteur insatiable, qui put nourrir, grâce à l’imposante bibliothèque de son père, un amour « physique, érotique » pour les livres. Et un enfant curieux, dont la vocation de romancier naquit des longues heures passées au café avec ses parents, à observer les individus autour de lui pour tromper son ennui.

L’amour du mot juste

A l’époque, il rêvait toutefois d’être un livre plutôt qu’un écrivain : « Les hommes se font tuer comme des fourmis. Les écrivains aussi. Mais un livre, même si on le détruisait méthodiquement, il en subsisterait toujours quelque part un exemplaire qui ressusciterait sur une étagère (…) », écrit-il ainsi dans Une histoire d’amour et de ténèbres (Gallimard, 2004), sa foisonnante autobiographie, considérée comme son chef-d’œuvre.

Deux figures familières l’on profondément marqué : l’écrivain et futur Prix Nobel Samuel Joseph Agnon (1888-1970), son voisin, à l’œuvre duquel sa mère, fervente lectrice, l’initia, et son grand-oncle, Yosef Klausner. Ce savant, qui participa à la création de l’hébreu moderne en inventant de nouveaux termes, lui inculqua l’amour du mot juste, alors même que ses parents maîtrisaient cette langue de façon très approximative. Toute sa vie d’écrivain, il a bataillé pour décrire avec le plus d’exactitude possible le monde qui l’entourait, s’efforçant sans relâche d’adapter son lexique à l’évolution continue et rapide de la langue, sous l’effet des transformations de la société israélienne et des vagues successives d’immigration.

Le suicide de sa mère, à 38 ans, au terme d’une longue dépression, fit l’effet d’une déflagration dans la vie du jeune Amos, alors âgé de 12 ans. Deux ans plus tard, tandis que les relations avec son père, remarié au bout d’un an de veuvage, se limitaient au strict minimum, il fit un choix radical en décidant de s’installer au kibboutz Houlda, situé au centre du pays et affilié au parti de gauche Mapaï.

Il prit alors le nom d’Oz, « force » en hébreu, là où son nom de naissance, Klausner, évoquait le « reclus » en allemand. Visage pâle aux yeux bleus, il cherchait à intégrer l’esprit des pionniers, cette « race de héros hâlés, robustes, qui ne ressemblaient pas du tout aux juifs de la diaspora ». L’assemblée générale de la structure, cherchant un professeur pour son lycée, l’envoya suivre des études de littérature et de philosophie à l’Université hébraïque de Jérusalem. Plus tard, elle accepta de le décharger de certains jours de travail pour lui permettre d’écrire.

C’est dans ce monde à part qu’Oz rencontra sa femme, Nili, qu’il épousa en 1960 ; ils eurent trois enfants. Ils vécurent à Houlda jusqu’en 1986, avant de s’établir à Arad, au seuil du désert du Néguev, l’air y étant plus clément pour l’asthme de leur fils David.

Amos Oz a fait de ce microcosme, fondé sur la prégnance de la collectivité, le théâtre de plusieurs de ses livres : LesTerres du chacal,son premier recueil de nouvelles, paru en 1965 (Stock, 1987), Ailleurs peut-être, son premier roman, publié l’année suivante (Gallimard, 2006), Un juste repos (Gallimard, 1996), La Boîte noire (Calmann-Lévy, prix Femina étranger 1988) ou encore Entre amis (Gallimard, 2013) interrogent, chacun à leur manière, souvent avec ironie et empathie, l’utopie collectiviste et la permanence des identités singulières, tout en décryptant les rapports de désir et d’amour entre des personnages évoluant dans un monde clos.

La découverte de Winesburg-en-Ohio (Gallimard, 1927 et 2010), de l’écrivain américain Sherwood Anderson, dans la bibliothèque du kibboutz, fut déterminante dans son écriture. « Grâce à lui, je compris brusquement que le monde de l’écrit ne tournait pas autour de Milan ou de Londres, mais autour de la main qui écrivait, là où elle était : le centre de l’univers est là où vous vous trouvez », écrit-il.

Dès ses premiers textes, Amos Oz affichait une prédilection pour les personnages tchékhoviens, partagés entre l’action et la réflexion, la volonté de partir vers un ailleurs rêvé et l’impossibilité de quitter leur place. Son écriture se divisa dès lors en deux pôles : le kibboutz et une Jérusalem tour à tour aimée et honnie, où se déroulent près de la moitié de ses romans depuis Mon Michaël (1968 ; Gallimard, 1995). C’est cette ville qu’il avait choisie comme cadre pour Judas, son dernier roman (Gallimard, 2016), où, examinant la figure du traître, il relatait la rencontre entre un étudiant idéaliste et un vieil intellectuel, pendant l’hiver 1959.

Le souci de l’autre

Observateur de la diversité des existences, l’écrivain aimait se mettre à la place des autres. Ultra-orthodoxes, juifs nationalistes, habitants d’implantations, Palestiniens de Ramallah, intellectuels arabes de Jérusalem… Ces catégories de population en tous points différentes de lui avaient donné matière à une série de reportages, rassemblés dans Les Voix d’Israël (Calmann-Lévy, 1983), qui lui avaient valu autant de critiques à droite qu’à gauche, en Israël aussi bien que chez les lecteurs arabes.

Ce souci de l’autre était au cœur de son engagement politique, qu’il distinguait très soigneusement de son œuvre littéraire. En 1978, après avoir servi comme réserviste dans une unité de chars pendant la guerre des Six-Jours (1967) puis sur le front du Golan lors de la guerre de Kippour (1973), il contribua, avec 300 officiers réservistes, à la fondation du mouvement La Paix maintenant (Shalom Arshav).

Ancien compagnon de route du Parti travailliste, il avait rejoint en 2008 le Meretz, le plus à gauche des partis politiques sionistes. Il défendit toute sa vie les mêmes positions, qu’il rappela dans Comment guérir un fanatique (Gallimard, 2006) comme dans son dernier livre paru en France, Chers fanatiques (Gallimard, 2018) : la coexistence de deux Etats côte à côte, et la restitution aux Palestiniens des territoires occupés depuis 1967, en contrepartie de l’abandon par ceux-ci d’un droit au retour pour les réfugiés.

Rappelant le droit d’Israël à se défendre contre toute attaque et celui, plus fondamental, à exister, il avait ouvertement soutenu son pays lors de la guerre avec le Liban en 2006 et l’opération « Plomb durci » à Gaza en 2009. En 2014, comme 800 personnalités israéliennes, dont David Grossmann et A. B. Yehoshua, il n’en avait pas moins appelé les Parlements de différents pays européens à reconnaître l’Etat palestinien. La paix, selon lui, n’était pas une utopie, mais un chemin fait, de part et d’autre, de sacrifices et de renoncements. Comme un livre ambitieux à écrire.

FIN.

Colette, solitude/écriture

Aurélien Bellanger est un excellent romancier et presque essayiste.

Il est aussi chroniqueur. Et vers 8:50, sur France Culture, nous délivrant un peu du poids idéologique Guillaume Erner, il nous livre, toujours avec intelligence et humour, dans des mots rares, en principe non radiophoniques, mais qu’il réussit à faire passer, sur les ondes nationales,  de sa voix à la diction particulière et parfois hésitante, butant sur un mot. De beaux textes lus qu’il doit écrire seul dans une courte nuit. France Culture est un bijou, un anneau qui peut recevoir des diamants ou de la terre brulée.

Ce matin, Aurélien nous a vanté Colette, magnifique porteuse d’une langue française sublime dont les puristes et autres snobs n’attribuent, dans son aura, qu’à Proust (celui que beaucoup adorent, pour faire comme tous,  et qu’ils n’ont pas lu au-delà de quelques pages, sans avouer leur ennui).

Alors je suis allé voir en ligne et dans mes bouquins numériques (l’avantage du merveilleux couper/coller qui nous permet tant de ne pas paraphraser ou de tricher et de gagner du temps).

Je colle ci-dessous un extrait de « La vagabonde », sur la solitude et, surtout l’écriture.

« Oh, je peux chercher partout, dans les coins, et sous le lit, il n’y a personne ici, personne que moi. Le grand miroir de ma chambre ne me renvoie plus l’image maquillée d’une bohémienne pour music-hall, il ne reflète… que moi.

Me voilà donc, telle que je suis. Je n’échapperai pas, ce soir, à la rencontre du long miroir, au soliloque cent fois esquivé, accepté, fui, repris et rompu… Hélas, je sens d’avance la vanité de toute dispersion. Ce soir, je n’aurai pas sommeil, et le charme du livre, -oh ! le livre nouveau, le livre tout frais dont le parfum d’encre humide et de papier neuf évoque celui de la houille, des locomotives, des départs !- le charme du livre ne me détournera pas de moi…

Me voilà donc, telle que je suis ! Seule, seule, et pour la vie entière sans doute. Déjà seule ! C’est bien tôt. J’ai franchi, sans m’en croire humiliée, la trentaine ; car ce visage-ci, le mien, ne vaut que par l’expression qui l’anime, et la couleur du regard, et le sourire défiant qui s’y joue, ce que Marinetti appelle ma gaiezza volpina… Renard sans malice, qu’une poule aurait su prendre ! Renard sans convoitise, qui ne se souvient que du piège et de la cage… Renard gai, oui, mais parce que les coins de sa bouche et de ses yeux dessinent un sourire involontaire… Renard las d’avoir dansé, captif, au son de la musique…

C’est pourtant vrai que je ressemble à un renard ! Mais un joli renard fin, ce n’est pas laid, n’est-ce pas ?… Brague dit aussi que j’ai l’air d’un rat, quand je mets ma bouche en pointe, en clignant des paupières pour y voir mieux… Il n’y a pas de quoi me fâcher.

Ah, que je n’aime pas me voir cette bouche découragée et ces épaules veules, et tout ce corps morne qui se repose de travers, sur une seule jambe… Voilà des cheveux pleureurs, défrisés, qu’il faut tout à l’heure brosser longtemps pour leur rendre leur couleur de castor brillant. Voilà des yeux qui gardent un cerne de crayon bleu, et des ongles où le rouge a laissé une ligne douteuse… Je ne m’en tirerai pas à moins de cinquante bonnes minutes de bain et de pansage…

Il est déjà une heure… Qu’est-ce que j’attends ? Un petit coup de fouet, bien cinglant, pour faire repartir la bête butée… Mais personne ne me le donnera, puisque… puisque je suis toute seule ! Comme on voit bien, dans ce long cadre qui étreint mon image, que j’ai déjà l’habitude de vivre seule !

Pour un visiteur indifférent, pour un fournisseur, même pour Blandine, ma femme de chambre, je redresserais cette nuque qui flanche, cette hanche qui se repose de travers, je nouerais l’une à l’autre ces mains vides… Mais cette nuit, je suis si seule…

Seule ! J’ai l’air de m’en plaindre, vraiment !

– Si tu vis toute seule, m’a dit Brague, c’est parce que tu le veux bien, n’est-ce pas ?

Certes, je le veux « bien », et même je le veux tout court. Seulement, voilà… il y a des jours où la solitude, pour un être de mon âge, est un vin grisant qui vous saoule de liberté, et d’autres jours où c’est un tonique amer, et d’autres jours où c’est un poison qui vous jette la tête aux murs.

Ce soir, je voudrais bien ne pas choisir. Je voudrais me contenter d’hésiter, et ne pas pouvoir dire si le frisson qui me prendra, en glissant entre mes draps froids, sera de peur ou d’aise.

Seule… et depuis longtemps. Car je cède maintenant à l’habitude du soliloque, de la conversation avec la chienne, le feu, avec mon image… C’est une manie qui vient aux reclus, aux vieux prisonniers ; mais, moi, je suis libre… Et, si je me parle en dedans, c’est par besoin littéraire de rythmer, de rédiger ma pensée.

J’ai devant moi, de l’autre côté du miroir, dans la mystérieuse chambre des reflets, l’image d’ »une femme de lettres qui a mal tourné ». On dit aussi de moi que « je fais du théâtre », mais on ne m’appelle jamais actrice. Pourquoi ? Nuance subtile, refus poli, de la part du public et de mes amis eux-mêmes, de me donner un grade dans cette carrière que j’ai pourtant choisie… Une femme de lettres qui a mal tourné : voilà ce que je dois, pour tous, demeurer, moi qui n’écris plus, mois qui me refuse le plaisir, le luxe d’écrire…

Ecrire, pouvoir écrire ! Cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d’une tache d’encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de flêchettes, l’orne d’antennes, de pattes, jusqu’à ce qu’il perde sa figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé de papillon-fée…

Ecrire… C’est le regard accroché, hypnotisé par le reflet de la fenêtre dans l’encrier d’argent, la fierté divine qui monte aux joues, au front, tandis qu’une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit. Cela veut dire aussi l’oubli de l’heure, la paresse au creux du divan, la débauche d’invention d’où l’on sort courbatu, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu’on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s’abrite sous la lampe.

Ecrire ! Verser avec rage toute la sincérité de soi sur le papier tentateur, si vite, si vite que parfois la main lutte et renâcle, surmenée par le dieu impatient qui la guide… et retrouver, le lendemain, à la place du rameau d’or, miraculeusement éclos en une heure flamboyante, une ronce sèche, une fleur avortée…

Ecrire ! Plaisir et souffrance d’oisifs ! Ecrire ! … J’éprouve bien, de loin en loin, le besoin, vif comme la soif en été, de noter, de peindre… Je prends encore la plume, pour commencer le jeu périlleux et décevant, pour saisir et fixer, sous la pointe double et ployante, le chatoyant, le fugace, le passionnant adjectif… Ce n’est qu’une courte crise, la démangeaison d’une cicatrice…

Il faut trop de temps pour écrire ! Et puis, je ne suis pas Balzac, moi… Le conte fragile que j’édifie s’émiette quand le fournisseur sonne, quand le bottier présente sa facture, quand l’avoué téléphone, et l’avocat, quand l’agent théâtral me mande à son bureau pour « un cachet en ville chez des gens tout ce qu’il y a de bien, mais qui n’ont pas pour habitude de payer les prix forts »…

Or, depuis que je vis seule, il a fallu vivre d’abord, divorcer ensuite, et puis continuer à vivre… Tout cela demande une activité, un entêtement incroyables… Et pour arriver où ? N’y a-t-il point pour moi d’autre havre que cette chambre banale, en Louis XVI de camelote, d’autre halte que ce miroir infranchissable où je me bute, front contre front ?… »

PS. Un membre de ma famille, que j’aime beaucoup, est mal-voyante, statut d’aveugle. Grande lectrice aussi, avant la déclinaison de sa vue qui n’est pas allé de pair (bien au contraire) avec celle de son esprit, peut-être même plus vif, nécessairement, qu’avant l’installation des ombres. J’ai appris qu’elle venait, de temps à autre, lire mes minuscules billets jetés rapidement sur mon mini-site. Son compagnon lui lit les textes. je suis persuadé que si elle vient aujourd’hui, elle adorera cet extrait de Colette. Mais je peux me tromper. On imagine toujours que ceux qu’on aime aiment ce qu’on aime.

 

A la manière de …

J’avoue, sans le feindre, mon étonnement. Dans le 1/4 h qui a suivi la mise en ligne de mon précédent billet sur « la fécondité des malentendus »,  j’ai reçu un message d’une trop chère amie, trop admirable, trop gentille, une vraie gentille, qui m’a posé la question de savoir qui était ce Professeur Libellule auquel Levi-Strauss faisait allusion lorsqu’il écrivait avec « ironie » à Roland Barthes qui s’en était (le malentendu) délecté.

Je réponds donc immédiatement.

À la manière de... sont des petits ouvrages écrits par Paul Reboux et Charles Muller. Ce sont des « pastiches classiques » qu’on peut se procurer en Poche.

Je livre ci-dessous, plutôt que de paraphraser la présentation de l’Editeur pour l’un des ouvrages (il y en a eu plusieurs)

« Faveur critique et enthousiasme public ont accueilli la publication des  » A la manière de… « , entre 1908 et 1950. Aujourd’hui encore, ces pastiches, oeuvres de deux lettrés humoristes, demeurent des classiques du genre. Le présent recueil en rassemble dix, qui sont autant d’invitations au voyage dans l’histoire littéraire, de La Fontaine à Conan Doyle, en passant par Chateaubriand, Hugo, Baudelaire, Flaubert, Zola, Daudet, Verlaine et Loti. Esprits ironiques, préparez-vous à rire ! Nul doute que ces dix pastiches séduiront les élèves par leur verve et leur humour indéfectible. Véritables critiques littéraires par imitation et variations, ils permettent de travailler plaisamment les différents ressorts du comique, ainsi que les notions de genre et de courant, tout en s’inscrivant parfaitement dans la thématique des réécritures. Un groupement de textes sur quelques-uns des auteurs pastichés, moins familiers des élèves, complète utilement leur étude. Nieaux 3 et 4 : recommandé pour les classes de troisième, seconde, première et terminale (enseignement général), et pour les classes de seconde, première et terminale (enseignement professionnel). »

Je copie encore un extrait d’un critique blogueur dénommé Gill :

« La littérature est ici passée à la moulinette !
« A la manière de … » de Paul Reboux et de Charles Muller.
Derrière les deux hommes de lettres se cachent l’insolence, l’irrévérence et l’impertinence.
Paul Reboux est écrivain et critique de théâtre.
Charles Müller est journaliste.
Une fois de plus, en 1913, à quatre mains, ils vont contrefaire, tricher et mentir …
C’est sur le premier acte d’une pièce inconnue jusque là que s’ouvre cet étonnant recueil.
La pièce a été colligée, annotée et interpolée par Mr Libellule, professeur de troisième au lycée de Romorantin.
Quoi de très étonnant si ce n’est le titre et l’auteur de ce morceau de scène jusque là négligé ?
« Cléopastre » de Jean Racine !
Auguste, empereur de Rome y côtoie Antoine le général romain, qui est l’amant de Cléopastre, la reine d’Égypte, elle même amante d’Auguste …
Voilà ce que nous offrent Paul Reboux et Charles Müller : du théâtre, de la poésie, de la littérature et du faux-semblant.
Car dans ce livre les moulures sont magnifiques – ou pas.
Mais elles sont en toc !
Mais pour s’aventurer dans ce décor, il faut connaître quelque-peu les auteurs choisis.
Car, comme quand j’imite tante Berthe autour de moi, l’exercice pour réussir nécessite quelques petites références.
Sinon le soufflet ne lève pas.
Pourtant quand il lève, alors, quel plaisir !
Gabriele d’Annunzio aurait écrit « le mythe de Pasiphae » …
Chateaubriand « Troulala » et Paul Déroulède « le salut du drapeau » …
Georges d’Esparbès aurait cru en l’amour avec « Nativité », ce petit conte de noël …
Henry Bataille aurait jeté sur la scène « la marâtre en folie » …
Paul Fort, le prince des poètes, aurait fait « la sieste à Fouillis-en-Lézois …
G. Lenotre aurait vécu « la nuit de Ferney » …
Max et Alex Fischer aurait joué quelques « variations sur un thème connu » …
Stéphane Mallarmé aurait chanté de petits « Sonnets » …
André de Lorde, réveillant les pires de toutes nos peurs, aurait convoqué « le docteur Coaltar » …
Charles Péguy y aurait psalmodié « les litanies de Sainte-Barbe » …
Marcel Prévost aurait envoyé une « Lettre à Françoise adultère » …
Brieux y aurait jeté sur la scène « Les déserteurs » …
Albert Bonnard y ferait « La chronique de la pluie et du beau temps » …
Rudyard Kipling y conterait « La plus belle chanson de la jungle » …
Émile n’y aurai qu « Une idée par jour » …
Henry Bernstein y offrirait une pièce en trois actes : « La triche » … 
Paul Reboux et Charles Müller s’amusent aux dépens de grands noms de la littérature.
En faut-il du talent pour briller dans ce périlleux exercice.
Il l’ont !
Et plus encore …
Pour finir, ils posent une question :
« que pensez-vous de l’automobile ? »
Auguste RodinJules Claretie, Mariani, Octave Mirbeau, Cécile Sorel, Bérenger, le docteur Doyen, le directeur du « Mâtin », Léon Frapié, Rotschild, Colette et Mme Séverine vont tenter d’y répondre.
Mais ont-ils vraiment entendu la question ? …

Pastiche et humour décapant. CLS n’était pas très gentil en faisant allusion au Professeur Libellule. Barthes pris en délit de pasticheur, pastiché par un pasticheur de haut niveau.

Fécondité des malentendus

Le titre (« la fécondité des malentendus ») est une jolie formule empruntée à Jean Pouillon, fin analyste, bon philosophe, ami de Jean-Paul Sartre..

Mes lectures actuelles m’ont permis d’en déceler deux, assez cocasses.

Simone de Beauvoir, Sartre et Levi-Strauss

Lectrice, avant même sa parution des « Structures élémentaires de la parenté de Claude Lévi-Strauss » en 1949 qui pourtant assomme et enterre l’existentialisme triomphant de l’après guerre, elle écrit un article élogieux sur l’ouvrage dans les Les Temps modernes, revue sartrienne, celle la plus lue par les intellectuels de l’époque. En écrivant  « Voici longtemps que la sociologie française était en sommeil. »

Et elle considère que l’oeuvre de Claude Lévi-Strauss s’inscrit parfaitement dans le système sartrien, la pensée existentialiste.

Relevant que Lévi-Strauss ne dit pas d’où proviennent les structures dont il décrit la logique, elle donne sa réponse, sartrienne :

« Lévi-Strauss s’est interdit de s’aventurer sur le terrain philosophique, il ne se départit jamais d’une rigoureuse objectivité scientifique ; mais sa pensée s’inscrit évidemment dans le grand courant humaniste qui considère l’existence humaine comme apportant avec soi sa propre raison. »

Immense, immense malentendu tant l’anthropologie structurale se situe dans une autre galaxie que celle de Sartre et son sujet agissant, de sa praxis et de son histoire.

On a presque envie de rire aux éclats, mais on se retient pour ne pas alimenter la critique de l’intellectualisme.

Mais, on s’interroge encore sur ce qui peut être considéré comme assez idiot et peut donner la mesure de l’auteure…

Sartre a du lui souffler l’éloge tant il est vrai que, lui aussi, avait (encore un malentendu) admiré le fameux bouquin de Claude Lévi-Strauss,  « Tristes Tropiques », en considérant, en se trompant encore, que l’ouvrage mettait en valeur de la présence de l’observateur dans l’observation et la communication instituée entre les indigènes et l’observateur. Le sujet constituant, si l’on préfère, dans sa praxis qui fabrique du sens.

Immense bévue. Tout le contraire : à l’époque, le sujet, la conscience vont s’effacer au profit de la règle, du code et de la structure…

Barthes

L’autre malentendu est celui de l’acceptation par Roland Barthes d’une critique positive, additionnelle, de Claude Lévi-Strauss

CLS qui a vu les dérives délirantes du structuralisme dira dans une de ses conférences « le structuralisme, heureusement, n’est plus à la mode depuis 1968 ». Il s’en félicitait et voulait en rester à la méthode et non à la constitution d’un système philosophique, une philosophie, une spéculation.

Sa critique allait de pair avec l’apparition des modes en réprouvant toute l’évolution vers le déconstructionnisme et la pluralisation des codes, contemporain de 1968.

Roland Barthes, dans cette mouvance écrit son fameux « S/Z ».

On cite la présentation de l’éditeur :« Sous ce titre, ou ce monogramme, transparaît une nouvelle particulièrement énigmatique de Balzac : Sarrasine. Texte qui se trouve ici découpé en « lexies », stratifié comme une partition inscrite sur plusieurs registres, radiographié, « écouté » au sens freudien du mot. Si l’on veut rester attentif au pluriel d’un texte, il faut bien renoncer à structurer ce texte par grandes masses, comme le faisaient la rhétorique classique et l’explication de texte : point de construction de texte: tout signifie sans cesse et plusieurs fois, mais sans délégation à un grand ensemble final, à une structure dernière. »

CLS adresse une lettre argumentée à Barthes dans laquelle il signale à celui-ci une autre clé de lecture possible de la nouvelle de Balzac : l’inceste. Barthes, ravi de cet intérêt,  prend très au sérieux cette proposition qu’il qualifie d’”éblouissante et de convaincante », alors qu’il s’agissait, aux dires de Lévi-Strauss, d’une blague : Ce qu’il confirme en écrivant :

« S/Z m’avait déplu. Les commentaires de Barthes ressemblaient par trop à ceux du professeur Libellule dans le A la manière de Racine, de Muller et Reboux. Alors je lui ai envoyé quelques pages où j’en rajoutais, un peu par ironie (Lévi-Strauss, De près et de loin, Paris, Odile Jacob, 1988, p. 106.)

Je reviens sur le titre. Le « malentendu » est-il fécond ?

Certainement lorsqu’il, permet de clarifier une pensée en faisant comprendre à l’autre qu’il se trompe en restant dans ses catégories. Le malentendu est une aubaine pour la claire synthèse.

Cependant lorsqu’elle prend des proportions aussi cocasses, elle devient presque inféconde, par une démonstration de l’inanité de l’intellectuel et, partant par une nouvelle pierre donnée aux haineux de l’intellectualité.

« L’intellectuel idiot » est un bon sujet. Non pas l’idiotie de ce qu’il écrit (tous, et d’abord nous, ont cette capacité d’écrire des bêtises) mais celle de son comportement nécessairement adolescent.

Il faudra, un jour, faire la relation entre le malentendu et le « malécrit ».

Rothko, toujours

 

Un ami connaissant mon admiration m’a envoyé dans la nuit une image d’un tableau de Rothko que je reproduis en tête de ce billet.

Elle est intéressante. En effet, on ne voit du Rothko que « découpé », des lignes ordonnées, en oubliant le support…

Ici, l’on devine le corps de l’artiste sous les pores de la toile.

Chroniques d’Oz

Amos Oz est donc mort le 28 Décembre.

C’était un immense bonhomme, un grand écrivain.

Son grand livre (« une histoire d’amour et de ténèbres ») m’avait ébloui, même s’il n’est pas rangé, loin de ma bibliothèque,  dans le petit tiroir où je protège mes livres préférés.

Je ne vais, évidemment pas ici, me lancer dans une critique littéraire superflue et inutile de son oeuvre ou commenter un extrait de ses romans.

Juste écrire un agacement.

Imaginez que l’on demande à un lettré, un liseur, s’il connait Zola.

Il éclatera de rire et ne vous assènera pas qu’il connait évidemment son « J’accuse ».

Pour Amos Oz, c’est pourtant le cas. Tous les commentaires des radios françaises, notamment publiques (France Culture, France Inter, France Info), les revues en ligne du type « Télérama » ou les journaux (évidemment Libé et le Monde, en tête de course) ne s’intéressent qu’aux actions politiques d’Oz, du moins ses déclarations en faveur d’un Etat palestinien, idéologie au demeurant assez courante en Israel ou dans le milieu des jifs du monde, il y a 20 ans, devenu « subversive », depuis que les palestiniens ont refusé la solution, prônant l’Etat national ou le droit au retour (qu’Amos Oz rejetait, en vrai patriote israélien, en bloc et très vigoureusement).

Mais on ne va pas se laisser entrainer dans le débat qui mérite plus qu’un billet.

On veut, encore une fois, faire part de son vrai énervement devant ces bouffées radiophoniques et journalistiques d’anti-sionisme, sous couvert de la critique d’Amos Oz, souvent exacte à l’endroit du gouvernement du pays qu’il adorait, le sien : Israel ?

Amos Oz, prix Nobel de littérature n’est pas un écrivain pour ces minuscules chroniqueurs. Amoz Oz est, justement, et seulement une « chronique« , c’est « un politique » qui conforte (en le regrettant) leur haine d’un petit pays et la glorification de la victime palestinienne qui a remplacé dans leur micro-cerveau le prolétaire du petit père des peuples. Un peuple palestinien qui mérite son Etat, quand il le voudra.

Je m’énerve un peu mais n’efface pas.

Je n’ai pas entendu un seul extrait d’un de ses romans et certains n’ont même pas cité l’une de ses oeuvres. Juste des mots et encore des mots sur l’anti-Netanyahou.

Je vais donc combler ce vide et vous donner à lire quelques extraits de son chef d’oeuvre que j’ai retrouvé dans ma bibliothèque, à la campagne.

  • « Là-bas, dans le monde, les murs étaient couverts de graffitis haineux : « Sale youpin, va-t-en en Palestine », alors nous sommes allés en Palestine et aujourd’hui, le monde entier nous crie : « Sale youpin, va-t-en de Palestine. » (P. 14)
  • « Je n’avais pas été surpris d’apprendre qu’il était poète : à l’époque, quasiment tout le monde, à Jérusalem, était poète, écrivain, chercheur, penseur, savant ou réformateur. Le titre de docteur ne m’impressionnait pas : les hôtes de mon grand-oncle Yosef et de ma grand-tante Tsippora éteint tous professeurs ou docteurs » (P. 71)
  • « ….tout Jerusalem s’entassait dans une pièce et demie ou deux pièces, une simple cloison séparant deux familles rivales,… » (P. 97)
  • « …notre siècle avait subi la botte de deux bouchers assassins, ce fils de cordonnier géorgien qui vivait au Kremlin, et ce fou, cette ordure qui avait régné sur le pays de Goethe, Schiller et Kant. »(P. 100)
  • « Et sache que les accusateurs sont les Juifs d’hier aux idées courtes et à l’entendement limité, de misérables vers de terre. Et toi, mon cher petit, afin de ne pas leur ressembler, le ciel nous en préserve, tu dois lire les bons ouvrages, lire, lire et encore lire. À propos, mon opuscule sur David Shimoni, le poète, le l’ai offert à ton cher papa à condition que tu le lises aussi. Tu dois lire, lire et encore lire ! » (P. 120)
  • « Et la paix ? N’y a-t-il pas moyen de faire la paix? 
    Si : vaincre nos ennemis. Il est impératif de leur mettre un grand coup dans les gencives pour qu’ils nous supplient de faire la paix. » (P. 183)
  • « Mais qu’est-ce qu’on vous faisait exactement ? Avais-je demandé à papa. Quel genre de brimades ? On vous battait ? On déchirait vos notes ? Et pourquoi vous ne portiez pas plainte ? 
    Tu ne peux pas comprendre. Et c’est tant mieux au fond … » (P. 185)

  • « Aujourd’hui, je pense que les grands sentiments ce n’est pas l’essentiel dans la vie. Au contraire. Les sentiments, c’est comme une meule de foin en feu : ca brûle un moment, et puis il ne reste que la suie et de la cendre. Sais-tu ce qui importe ? Ce qu’une femme recherche chez un homme ? C’est une qualité qui n’a rie d’époustouflant mais qui peut être plus précieuse que l’or : la droiture. Et peut-être la générosité aussi. Aujourd’hui, tu sais, j’attache plus d’importance à la droiture qu’à la générosité : la droiture c’est le morceau de pain. La générosité, c’est le beurre. Ou le miel. » (P. 277)
  • « Dieu a donné le plaisir aux hommes et à nous, la punition. A l’homme il a dit « tu mangeras  ton pain à la sueur de ton front » ce qui est une récompense et non un châtiment, privez un homme de son travail et il devient complètement fou, quant à nous les femmes, Il a bien voulu nous faire sentir de près la sueur du front des hommes, ce qui est un minuscule plaisir, et Il nous a accordé aussi « Tu enfanteras dans la douleur ». Je sais bien qu’il est possible d’envisager les choses d’une autre manière. » (P. 300)
  • « C’était comme ça dans les familles juives : elles croyaient que les études étaient une sécurité pour l’avenir, la seule chose qu’on ne pourrait jamais enlever à leurs enfants, même s’il avait une autre guerre, le ciel nous en préserve, une autre révolution, une autre émigration ou de nouvelles persécutions – le diplôme, on pouvait toujours le plier en vitesse, et le cacher dans la couture d’un vêtement avant de prendre la fuite là où les Juifs trouvaient asile. » (P. 305)
  • « Le diplôme c’est la religion des Juifs. » (P. 305)
  • « ….aujourd’hui, je trouve que les voyages sont une stupidité : le seul voyage dont on ne revient pas toujours les mains vides est intérieur. Là, il n’y a ni frontière ni douane, et on peut même atteindre les planètes les plus lointaines. On peut aussi flâner dans des endroits qui n’existent plus, rendre visite à des gens qui ne sont plus. On pourrait d’ailleurs se rendre dans des lieux qui n’existent pas et ne pourraient jamais exister, mais où l’on est bien. » (P. 339)
  •  « Et c’est ainsi qu’inconsciemment, à l’âge de quatre ou cinq ans, j’étais devenu un petit prétentieux auquel ses parents et le monde des adultes accordaient toutes les garanties et faisaient largement crédit. » (P. 424) 
  • « Les pires conflits entre les individus ou entre les peuples opposent souvent des opprimés. C’est une idées romanesque largement répandue que d’imaginer que les persécutés se serrent les coudes et agissent comme un seul homme pour combattre le tyran despotique. En réalité, deux enfants martyrs ne sont pas forcément solidaires et leur destin commun ne les rapproche pas nécessairement. Souvent ils ne se considèrent pas comme compagnons d’infortune, mais chacun voit en l’autre l’image terrifiante de leur bourreau commun. Il en va ainsi entre les Arabes et les Juifs depuis un siècle. » (P. 564)

Regarder Poussin avec CLS

Nicolas Poussin. Paysage, par temps calme (1651)

On veut, ici, simplement coller une lecture. celle de Claude Lévi-Strauss qui n’est pas l’ethnologue structuraliste qui nous a tant appris, tant donné.

Dans son dernier écrit, il nous invite à « regarder, écouter, lire » (Claude Lévi-Strauss, Regarder, écouter, lire. 189 pp. Paris, Pion, 1993)

Voici ce que nous en dit Pascale Seys (revue philosophique de Louvain, n°4, 1994)

« Dernier écrit dans les marges des brillantes analyses structurales des mythes, Regarder, écouter, lire est avant tout un livre-promenade dans l’univers de la création. De Poussin à Breton en passant par Ingres et Rimbaud — non sans quelques échappées ethnologiques du côté des contrées reculées d’Amérique du Nord, — Claude Lévi-Strauss signe un livre d’hommage aux manifestations de l’esprit, aux maîtres du dix-huitième siècle français, à ses témoins et à ses commentateurs. Regarder? C’est vivre l’enchantement de la peinture classique. Du Guerchin à Poussin, c’est contempler les motifs récurrents des bergers d’Arcadie. Écouter? C’est retrouver par-delà les acquis du romantisme, les audaces harmoniques des opéras de Rameau. Quant à lire, c’est repenser, avec Diderot et avec Rousseau, le problème philosophique général de la définition du Beau et de la nature de l’imitation; c’est poser les antinomies de l’idéal ou du réel; c’est comprendre comment la théorie musicale de Chabanon anticipe la méthode de la linguistique structurale. Situées aux confluents de la poésie, de la musique et de la littérature, ces études montrent qu’au gré de son existence, Claude Lévi Strauss est un homme qui a exercé son intelligence à contempler le monde dans ce qu’il crée. «Supprimez au hasard dix à vingt ans d’histoire n’affecterait pas de façon sensible notre connaissance de la nature humaine. La seule perte irremplaçable serait celle des œuvres d’art que les siècles auraient vu naître» (p. 176). 

Puis, je colle ci-dessous son analyse de l’oeuvre de Nicolas Poussin, le chapitre, sans commentaire, du moins aujourd’hui, en laissant lire, en y intégrant quelques tableaux, intitulé :

EN REGARDANT POUSSIN

Proust compose la sonate de Vinteuil et sa « petite phrase » à partir d’impressions ressenties en écoutant Schubert, Wagner, Franck, Saint-Saëns, Fauré. Quand il décrit la peinture d’Elstir, on ne sait jamais s’il pense plutôt à Manet, à Monet, ou bien à Patinir. Même incertitude sur l’identité des écrivains rassemblés dans le personnage de Bergotte.

Ce syncrétisme étranger au temps va de pair avec un autre, qui convoque et confond dans le moment présent des événements ou incidents de dates différentes. Par ses propos, ses réflexions, le narrateur paraît avoir dans la même page tantôt huit, tantôt douze, tantôt dix-huit ans. Ainsi lors du séjour avec sa grand-mère à Balbec : « Notre vie étant si peu chronologique. »

Très bonne page là-dessus de Jean-Louis Curtis : « Il n’y a ni temps perdu ni temps retrouvé dans La Recherche, il n’y a qu’un temps sans passé et sans futur, qui est le temps propre de la création artistique. C’est pourquoi la chronologie dans La Recherche est si floue, si élusive, si insaisissable, tantôt extensible, tantôt court-circuitée, tantôt circulaire, jamais linéaire, et, bien entendu, jamais datée […] On se demande si les enfants qui jouent aux Champs-Elysées en sont encore à l’âge du cerceau ou déjà à celui de la première cigarette clandestine. »

Vue sous cet angle, la mémoire involontaire ne s’oppose pas simplement à la mémoire consciente, celle qui renseigne sans faire revivre. Ses interventions dans la trame du récit compensent, rééquilibrent un procédé de composition qui altère systématiquement le cours des événements et leur ordre dans une durée qu’en fait Proust traite avec désinvolture : « Quelques-uns voulaient que le roman fût une sorte de défilé cinématographique des choses. Cette conception était absurde. Rien ne s’éloigne tant de ce que nous avons perçu en réalité qu’une telle vue cinématographique. »

Les raisons de ce parti pris ne sont pas seulement, peut-être pas surtout, d’ordre philosophique ou esthétique. Elles sont indissociables d’une technique. La Recherche est faite de morceaux écrits dans des circonstances et des époques différentes. Il s’agit pour l’auteur de les disposer dans un ordre satisfaisant, je veux dire conforme à la conception qu’il se fait de la véracité, au moins dans les débuts ; mais de plus en plus difficile à respecter au fur et à mesure que la composition avance. En certaines occasions il faut travailler avec des « restes », et les disparates deviennent plus visibles. A la fin du Temps retrouvé, Proust compare son travail à celui d’une couturière qui monte une robe avec des pièces déjà découpées en forme ; ou, si la robe est trop usée, la rapièce. De la même façon, il aboute dans son livre et colle des fragments les uns aux autres « pour recréer la réalité, en emmanchant, sur le mouvement d’épaules de l’un, un mouvement de cou fait par un autre », et bâtir une seule sonate, une seule église, une seule jeune fille, avec des impressions reçues de plusieurs.

Cette technique de montages et de collages fait de l’œuvre le résultat d’une double articulation. Je détourne l’expression de son emploi linguistique. L’extension me semble pourtant légitime en ceci que les unités de premier ordre sont déjà des œuvres littéraires, combinées et agencées pour produire une œuvre littéraire d’un rang plus élevé. Ce travail diffère de celui qui procède au moyen de projets, d’esquisses refondues dans la rédaction définitive, au lieu que, dans l’état dernier de l’œuvre, les pièces de la mosaïque restent reconnaissables et conservent leur individualité.

Cela existe aussi en peinture. Meyer Schapiro a le premier, je crois, attiré l’attention sur les différences d’échelle flagrantes entre les personnages de la Grande Jatte. La raison n’en serait-elle pas que Seurat aurait conçu ses figures, ou groupes de figures, comme des ensembles indépendants, et les aurait ensuite disposés les uns par rapport aux autres (probablement après des essais successifs constituant autant d’expériences sur l’œuvre) ? D’où la « magie », comme dirait Diderot, très particulière de la Grande Jatte qui, dans un lieu public destiné à la promenade, juxtapose des personnages ou des groupes de personnages figés dans leur isolement et qui ne semblent même pas conscients de la présence les uns des autres ; prenant place au nombre de « ces choses muettes » dont, selon Delacroix, Poussin disait qu’il faisait profession. Ce qui imprègne le tableau d’une extraordinaire atmosphère de mystère.

Seurat. Un dimanche après-midi, à l’ile de la Grande Jatte

Elle eût rebuté Diderot : « On distingue, écrit-il, la composition en pittoresque et en expressive. Je me soucie bien que l’artiste ait disposé ses figures pour les effets les plus piquants de lumière, si l’ensemble ne s’adresse point à mon âme ; si ces personnages y sont comme des particuliers qui s’ignorent dans une promenade publique […] » : description anticipée, dirait-on, et rejet sans appel de ce que Seurat a fait exactement dans la Grande Jatte…

Ce procédé de composition était déjà présent chez Hokusai. Plusieurs pages desCent Vues du mont Fuji attestent que, comme Proust ses paperoles, il a remployé, en les juxtaposant, des détails, fragments de paysage probablement dessinés sur le motif, notés dans ses carnets, puis reportés dans la composition sans prendre égard aux différences d’échelle.

Poussin surtout illustre le procédé de la double articulation, d’une tout autre manière certes, mais qui explique ses figures « minéralisées » un peu comme celles de la Grande Jatte (son génie, dit Philippe de Champaigne, « avait beaucoup d’ouverture pour le solide »); et qu’à son sujet, Diderot ait pu parler de la « naïveté » de ses figures, « c’est-à-dire [qui sont] parfaitement et purement ce qu’elles doivent être » ; et Delacroix, d’un primitivisme où « la franchise de l’expression n’est pas gâtée par aucune habitude d’exécution » ; enfin qui, « par son indépendance absolue de toute convention » fait de lui « un novateur de l’espèce la plus rare ».

En regardant Poussin on a constamment l’impression qu’il réinvente la peinture ou, à tout le moins, qu’en deçà du XVIe siècle qui le vit naître, il tend la main aux maîtres du Quattrocento, en premier lieu Mantegna (quand au lycée, en sixième — époque où mon père m’emmenait souvent au Louvre -, j’eus comme sujet de rédaction de décrire mon tableau préféré, je choisis le Parnasse).

Le Parnasse. Nicolas Poussin (1652)

Et même encore plus loin, car l’imagination de Poussin offre parfois cette ingénuité, sublimée certes par son génie, dont à la fin du siècle dernier Rimbaud recherchait la saveur abâtardie dans les peintures foraines. Ainsi, dans Vénus montrant ses armes à Énée du musée de Rouen, cette déesse qui flotte à portée de main dans les airs semble avoir été conçue et exécutée à part, puis rapportée telle quelle sur la toile en toute simplicité. Ou bien encore, dans Apollon amoureux de Daphné qui est au Louvre, la dryade confortablement installée (on s’en étonne) entre les branches d’un trop petit chêne comme si c’était un canapé. Aussi, dans Orion aveugle, la posture bourgeoise de Diane accoudée sur son nuage, comme, dans un salon, sur un manteau de cheminée.

Peut-être Delacroix pensait-il à des choses de ce genre quand il critiquait « une sécheresse extrême [des] figures sans lien les unes avec les autres et [qui] semblent découpées » – ce qui correspond dans l’espace à ce qu’on observe dans le temps chez Proust. Défauts aux yeux de Delacroix, et qu’il rattache, certainement avec raison, au fait que les tableaux de Poussin révèlent ce que j’ai appelé une double articulation : la perfection, « le Poussin ne l’a jamais cherchée et ne la désire pas ; ses figures sont plantées les unes à côté des autres comme des statues ; cela vient-il de l’habitude qu’il avait, dit-on, de faire des petites maquettes pour avoir les ombres justes ? », « […]petites maquettes éclairées par le jour de l’atelier. »

En 1721, Antoine Coypel regrettait lui aussi que manquât au rendu des figures de Poussin « un goût plus naturel, moins sec et plus aisé, dont les linges mouillés et les mannequins l’ont sans doute éloigné ». Ingres, mieux avisé, notera de son côté : « Se faire une petite chambre à la Poussin : indispensable pour les effets. »

(Dans les propos prêtés à Poussin, on relève un parallèle entre le langage articulé et la peinture, ébauche de la théorie linguistique de la double articulation : « En parlant de la peinture, dist […] que les vingt-quatre lettres de l’alfabet servent à former nos parolles et exprimer nos pensées, de mesme les linéamens du corps humain à exprimer les diverses passions de l’ame pour faire paroistre au dehors ce qu’on a dans l’esprit. »)

On sait que Poussin modelait volontiers la cire ; au début de sa carrière d’après les antiques, et même pour reproduire en bas-relief des parties de tableaux des grands maîtres. Plusieurs témoins racontent qu’avant d’entreprendre un tableau, Poussin confectionnait des petites figurines de cire. Il les disposait sur une planchette dans les attitudes correspondant à la scène qu’il imaginait, il les drapait avec du papier mouillé ou un taffetas mince, formait les plis à l’aide d’un bâtonnet pointu. C’est avec cette maquette sous les yeux qu’il commençait à peindre. Des trous pratiqués dans les parois de la boîte enfermant le dispositif lui permettaient d’éclairer celui-ci par-derrière ou sur les côtés, de contrôler par-devant la lumière et de vérifier les ombres portées. Nul doute qu’il ne cherchât aussi à placer et à déplacer les figurines pour arrêter la composition de la scène dont il construisait ainsi le modèle réduit.

Si Les Bergers d’Arcadie est le plus populaire des tableaux de Poussin, Eliezer et Rebecca semble être celui qui a surtout inspiré les connaisseurs.

Nicolas Poussin; Eliezer et Rebecca.

D’aucun autre tableau Félibien ne parle si longuement. Dans les passionnantes Conférences de l’Académie royale de peinture, etc., bien plus enrichissantes, à mon sens, que les bavards Salons de Diderot (ainsi la superbe conférence faite en 1669 par Sébastien Bourdon sur « La Lumière » — d’ailleurs, si l’on y regardait d’un peu près, on s’apercevrait que certaines des idées les plus célèbres de Diderot sont déjà dans les Conférences : celle que Gérard Van Opstal fit en 1667 sur le Laocoon formule avec un siècle d’avance la théorie du modèle idéal); dans les conférences de l’Académie donc, un débat sur Eliezer et Rebecca, introduit par Philippe de Champaigne, s’ouvre en 1668 ; il rebondit en 1675, repart en 1682 dans une séance où l’on relit et rediscute le compte rendu de la première, en présence et avec la participation de Colbert.

Nicolas Poussin. Les bergers d’Arcadie

Plusieurs tableaux de Poussin sont sublimes, mais, dans un genre exquis, Eliezer et Rebecca atteint peut-être un sommet. Chaque figure prise à part est un chef-d’œuvre ; chaque groupe de figures en est un autre ; et l’ensemble constituant le tableau aussi. Trois niveaux d’organisation donc, emboîtés l’un dans l’autre, chacun poussé au même degré de perfection ; de sorte que la beauté du tout possède une densité particulière. L’œuvre se déploie en plusieurs dimensions qui accordent chacune une importance égale au jeu des formes et à celui des couleurs. Des contemporains reprochaient à Poussin de n’être pas coloriste. Ce seul tableau suffirait à les démentir, avec ce bleu presque cru, si souvent employé par Poussin. Reynolds le condamnera, alors qu’au contraire c’est lui qui donne aux harmonies de Poussin leur mordant. Félibien a si bien compris l’importance des couleurs qu’il prend soin de les détailler pendant six pages sur les vingt-cinq qu’il consacre à ce merveilleux tableau.

La lecture qu’en fait Philippe de Champaigne est statique. Il envisage successivement le tableau sous plusieurs angles : représentation de l’action ; ordonnance par groupes ; expression des figures ; distribution des couleurs, des lumières et des ombres. Mais, à propos de l’expression des figures, il formule un doute (que rejettera Le Brun) dont l’examen attentif permet, je crois, de faire progresser l’analyse et de l’orienter dans une nouvelle voie.

Considérant « la figure d’une fille qui est appuyée sur un vase proche du puits […]M. de Champaigne voulut faire remarquer que M. Poussin avoit imité les proportions et les draperies de cette figure sur les antiques, et qu’il s’en étoit toujours fait une étude servile et particulière. Il s’étoit expliqué d’une manière qui sembloit reprocher

Dans les débats qui se déroulèrent à l’Académie royale de peinture sur Eliezer et Rebecca, une question semble avoir obsédé les participants ; en tout premier le conférencier lui-même qui était, ne l’oublions pas, Philippe de Champaigne : Poussin n’aurait-il pas dû représenter les chameaux du serviteur d’Abraham dont l’Écriture fait mention, quand elle dit qu’il reconnut Rebecca au soin que celle-ci prit de donner à boire à ces bêtes ? Là-dessus, une discussion tatillonne s’engage : les chameaux n’étaient-ils pas trop loin du puits pour apparaître dans le champ du tableau ? Quel était leur nombre, et combien Poussin eût-il pu ou dû en introduire (il le fit dans une version tardive)? Les avoir supprimés ne risquait-il pas de faire prendre le serviteur d’Abraham pour un marchand cherchant à vendre des joyaux ? Ou au contraire, comme le soutint Le Brun, la présence de chameaux n’aurait-elle pas été le vrai moyen de le confondre avec un de ces marchands forains du Levant, auxquels ces animaux servent de voiture ordinaire ? Poussin a-t-il eu raison de rejeter d’une scène noble des objets bizarres qui pouvaient débaucher l’œil du spectateur ? Ou au contraire — c’était l’avis de Champaigne — la laideur des chameaux n’aurait-elle pas servi à relever l’éclat des figures ?

Cette casuistique, qui passionnait les peintres et les amateurs, nous semble aujourd’hui dérisoire. Ce n’est plus par de tels arguments que nous jugeons des vertus d’un tableau. Il ne faut pourtant pas méconnaître que, pour les gens du XVIIe siècle, la distance entre les temps bibliques, l’antiquité, et le présent était moins grande. Faisons l’effort ethnographique de traduire leur perspective dans la nôtre. Le problème ne se poserait-il pas dans les mêmes termes s’il s’agissait pour nous de représenter des événements récents ? Nous aussi voudrions qu’ils fussent traités avec grandeur sans offenser la vérité historique, et nous serions attentifs aux détails.

Nous avons concédé ce genre à la photographie et au cinéma, dans l’illusion qu’ils reproduisent l’événement au naturel. Inversement, nous ne nous sentons plus tenus, par respect pour l’histoire sacrée, de « ne rien ajouter ou diminuer à ce que l’Écriture nous oblige à croire ». Entre les temps bibliques ou antiques et le temps présent, nous n’interposons pas seulement une profondeur historique que les hommes du XVIIe siècle, encore sous l’effet du téléscopage opéré par la Renaissance, mesuraient mal. Nous interposons aussi une distance critique.

Que le suprême talent, pour l’artiste, soit d’imiter la réalité à s’y méprendre, c’est pourtant là un lieu commun du jugement esthétique qui, même chez nous jusqu’à une époque récente, a longtemps prévalu. Pour célébrer leurs peintres, les Grecs accumulaient les anecdotes : raisins peints que venaient picorer les oiseaux, images de chevaux que leurs congénères croient vivants, rideau peint qu’un rival demandait à l’auteur de soulever pour pouvoir contempler le tableau dissimulé derrière. La légende fait crédit à Giotto, à Rembrandt, du même genre de prouesses. Sur leurs peintres fameux, la Chine, le Japon racontent des histoires très voisines : chevaux peints qui, la nuit, quittent le tableau pour aller paître, dragon s’envolant dans les airs quand l’artiste ajoute le dernier détail qui manquait.

Quand les Indiens des plaines de l’Amérique du Nord virent, pour la première fois, un peintre blanc au travail, ils se méprirent. Catlin avait portraituré l’un d’eux de profil. Un autre Indien, qui n’avait pas de sympathie pour le modèle, s’écria que le tableau prouvait que celui-ci n’était qu’une moitié d’homme. Une bagarre mortelle s’ensuivit.

C’est l’imitation du réel que Diderot admire d’abord chez Chardin : « Ce vase de porcelaine est de la porcelaine, ces olives sont réellement séparées de l’œil par l’eau dans laquelle elles nagent […] il n’y a qu’à prendre ces biscuits et les manger. » Un siècle plus tard, les Goncourt ne diront pas autre chose quand ils louent Chardin d’avoir exactement rendu « la transparence d’ambre du raisin blanc, le givre de sucre de la prune, la pourpre humide des fraises […] la couperose des vieilles pommes ».

La sagesse des nations atteste que Pascal posait un vrai problème en s’écriant : « Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance de choses dont on n’admire point les orignaux. » Le romantisme, pour qui l’art n’imite pas la nature mais exprime ce que l’artiste met de lui-même dans ses tableaux, n’échappe pas au problème ; non plus que la critique contemporaine qui fait du tableau un système de signes. Car le trompe-l’œil a toujours exercé, et continue d’exercer, son empire sur la peinture. Il refait surface quand on croit qu’elle s’en est définitivement libérée. Ainsi des collages, qui surenchérissent sur le trompe-l’œil en substituant de vraies matières à leur imitation. Rien de plus éloquent à cet égard que l’aventure de Marcel Duchamp. Par les procédés antithétiques du ready made et de constructions intellectuelles commeLa Mariée mise à nu ou Le Grand Verre, il a cru dépouiller la peinture de ses prétentions figuratives. En fin de compte, il a consacré les dernières années de sa vie à réaliser une œuvre secrète, connue seulement après sa mort, qui n’est rien d’autre qu’un diorama en trois dimensions qu’on regarde à travers un œilleton : genre de présentation auquel, même en deux dimensions, John Martin, virtuose du trompe-l’œil monumental, n’a jamais consenti qu’on rabaissât ses tableaux.

A quoi tiennent donc la puissance et les enchantements du trompe-l’œil ? A la coalescence obtenue comme par miracle d’aspects fugitifs et indéfinissables du monde sensible, avec des procédures techniques, fruit d’un savoir lentement acquis et d’un travail intellectuel, qui permettent de reconstituer et de fixer ces aspects. « Notre entendement, disait déjà Plutarque, se délecte de l’imitation comme de chose qui lui est propre. » Tâche extraordinairement difficile ; mais, à la condamnation prononcée par Rousseau « des beautés de convention qui n’auraient d’autre mérite que la difficulté vaincue », son contemporain Chabanon répliquait avec raison : « C’est à tort que, dans la théorie des Arts, on affecte de ne compter pour rien la difficulté vaincue ; elle doit être comptée pour beaucoup dans le plaisir que les Arts procurent. »

Ce n’est pas un hasard si le trompe-l’œil triomphe dans la nature morte. Il découvre et démontre que, comme le dit le poète, les objets inanimés ont eux aussi une âme. Un morceau de tissu, un bijou, un fruit, une fleur, un ustensile quelconque, possède à l’égal du visage humain — objet de prédilection d’autres peintres — une vérité intérieure à laquelle, disait Chardin, on accède par le sentiment, mais que le savoir et l’imagination techniques peuvent seuls rendre. A sa façon et sur son terrain, le trompe-l’œil accomplit l’union du sensible et de l’intelligible.

L’impressionnisme a répudié le trompe-l’œil. Mais, entre les écoles, la différence n’est pas, comme le croyait l’impressionnisme, celle du subjectif et de l’objectif, du relatif et de l’absolu. Elle tient à l’illusion de l’impressionnisme qu’on peut s’installer durablement au point de rencontre des deux. L’art du trompe-l’œil sait, lui, qu’il faut développer séparément la connaissance approfondie de l’objet et une introspection très poussée, pour parvenir à englober dans une synthèse le tout de l’objet et le tout du sujet, au lieu de s’en tenir au contact superficiel qui s’établit entre eux de façon passagère au niveau de la perception.

D’où l’erreur de croire que la photographie a tué le trompe-l’œil. Le réalisme photographique ne distingue pas les accidents de la nature des choses : il les laisse sur le même plan. Il y a bien là reproduction, mais la part de l’intellection est sommaire. Une technique qui, chez les maîtres du genre, est parfaitement accomplie, reste la servante d’une vision « bête » du monde.

Le trompe-l’œil ne représente pas, il reconstruit. Il suppose à la fois un savoir (même de ce qu’il ne montre pas) et une réflexion. Il est aussi sélectif, ne cherche à rendre ni tout, ni n’importe quoi du modèle. Il choisit le pruineux du raisin plutôt que tel ou tel autre aspect, parce qu’il lui servira à construire un système de qualités sensibles avec le gras (aussi retenu parmi d’autres qualités) d’un vase d’argent ou d’étain, le friable d’un morceau de fromage, etc.

En dépit des perfectionnements techniques, l’appareil photographique reste une machine grossière comparée à la main et au cerveau. Les plus belles photographies sont d’ailleurs celles des premiers âges, quand la rusticité des moyens obligeait l’artiste à investir sa science, son temps, sa volonté.

Plutôt que de croire que l’art du trompe-l’œil a succombé à la photographie, mieux vaudrait reconnaître qu’ils ont des vertus inverses l’une de l’autre. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer les productions navrantes de ces néo-figuratifs qui peignent une nature morte ou une figure, non pas sur le motif, mais d’après une photographie en couleurs qu’ils cherchent servilement à imiter. On croit qu’ils ressuscitent le trompe-l’œil et c’est tout l’opposé.

L’abbé Morellet écrivait au XVIIIe siècle : « La nature n’est pas belle dans toutes les mères [ou toutes les amantes], et lors même qu’elle est belle, elle ne se soutient pas ; sa beauté n’a quelque fois qu’un instant. » La photographie saisit cette chance : elle montre, c’est son mot, l’instantané. Le trompe-l’œil saisit et montre ce qu’on ne voyait pas, ou mal, ou de façon fugitive, et que, désormais, grâce à lui, on verra toujours. Le spectacle d’un panier plein de fraises ne sera plus jamais le même pour qui se souvient de la façon dont les Hollandais et les Allemands du XVIIe siècle, ou Chardin, les peignirent.

Dans un tableau de Poussin aucune partie n’est inégale au tout. Chacune est un chef-d’œuvre de même rang qui, considéré seul, offre autant d’intérêt. Le tableau apparaît ainsi comme une organisation au deuxième degré d’organisations déjà présentes jusque dans les détails. Cela est aussi vrai vu dans l’autre sens : il arrive qu’une figure, dans un tableau de Poussin qui en contient plusieurs, paraisse être à soi seule un tableau complet de Corot. L’organisation du tout transpose à plus grande échelle celle des parties, chaque figure est aussi profondément pensée que l’ensemble. Rien d’étonnant que, dans sa correspondance, Poussin suive l’usage de son temps, en mesurant la difficulté de chaque œuvre au nombre de figures qu’elle contiendra : chacune pose un problème de même niveau que la totalité du tableau.

Ce qui vaut pour les figures vaut aussi pour les paysages, les uns sauvages, d’autres composés de « fabriques » : ouvrages humains certes, mais qui, par la place qu’ils occupent en comparaison des vivants, et par leur exécution méticuleuse qu’on croirait inspirée des Flamands, prennent une importance et suscitent un intérêt plus grands que les personnages souvent minuscules qui les animent, et même que ceux placés à l’avant-plan. Ce sublime reconnu aux choses « remet l’homme à sa place » — je prends la locution au sens moral et populaire. Même les tableaux « à géants », Orion etPolyphème, sont des symphonies agrestes où les géants se fondent dans la nature plus qu’ils ne la dominent. Si l’on ne connaissait le mythe, on imaginerait Orion, dans sa marche descendante, bientôt englouti par l’immensité verte à ses pieds.

Ingres a bien vu la portée esthétique et morale de ce renversement : « L’immortel Poussin a découvert le sol pittoresque de l’Italie. Il a découvert un nouveau monde, comme ces grands navigateurs, Améric Vespuce et autres […] lui le premier, lui seul, il a imprimé le style à la nature italienne. »

Dans le même passage, Ingres écrit : « Il n’y a que les peintres d’histoire qui soient capables de faire du beau paysage. » Pourquoi ? Parce qu’ils n’obéissent pas d’abord à leur sensibilité mais font un choix réfléchi de ce qui, dans la nature, est propre à leur sujet. La théorie de la « belle nature » ne justifie certainement pas les sarcasmes de Diderot.

Les réflexions de Delacroix sur le paysage ont une tonalité différente et quelque peu dédaigneuse : « Les peintres de marine […] font des portraits de vagues, comme les paysagistes font des portraits d’arbres, de terrains, de montagnes, etc. Ils ne s’occupent pas assez de l’effet pour l’imagination. » Qu’on remplace imagination par perception, et l’on aura l’impressionnisme. Poussin, lui, ne va pas de la nature vers une émotion subjective (« ne me rappeler dans mes tableaux, dit encore Delacroix, que le côté frappant et poétique »), mais vers une sélection et une recomposition méditées : « Je l’ai vu, écrit Félibien, considérer jusqu’à des pierres, à des mottes de terre et à des morceaux de bois, pour mieux imiter des rochers, des terrasses et des troncs d’arbres. » C’est à l’issue de telles collectes, aussi de cailloux, de mousse et de fleurs, que, selon des témoins, il aurait prononcé ces paroles célèbres : « Cela trouvera sa place », ou, selon d’autres, « Je n’ai rien négligé ».

A Ingres qui pourtant disait : « Il faut consulter les fleurs pour trouver de beaux tons de draperie », on a reproché, ainsi qu’à Poussin d’ailleurs, de n’être pas coloriste. C’est qu’à ce vocable, qui désigne proprement le goût sensuel des couleurs et de leurs rapports, on donne souvent un sens plus technique : art de subordonner le choix et le mélange des couleurs à un effet d’ensemble principalement recherché. Ingres a certes professé que « le dessin comprend les trois quarts et demi de ce qui constitue la peinture […] la fumée même doit s’exprimer par le trait […] le dessin comprend tout, excepté la teinte […] il est sans exemple qu’un grand dessinateur n’ait pas eu le coloris qui convenait exactement aux caractères de son dessin ». Mais quels tableaux témoignent, en matière de coloris, d’une invention plus fraîche, d’une finesse de goût plus subtile que les trois portraits Rivière, ceux de la Belle Zélie, de Granet, de Mme de Senonnes, de Mme Moitessier ? que la Baigneuse de Valpinçon, Jupiter et Thétis, l’Odalisque à l’esclave, la Stratonice, Roger délivrant Angélique, le Bain turc?

A deux siècles de distance, le malentendu se répète. Les critiques du XVIIe siècle reconnaissaient dans l’art de peindre deux exigences malaisément conciliables. La « perspective aérienne » voulait qu’on perçût dans le tableau l’épaisseur de l’air quand les figures ou les objets étaient plus éloignés, mais au prix d’un dégradé de la teinte qui tendait vers la grisaille. La recherche de ce qu’on appelait alors le « tout-ensemble » réclamait, elle, une tonalité générale, « orchestration des couleurs », dira au XIXe siècle Charles Blanc, « mais visant avant tout à la consonance ».

A Charles Blanc précisément, qui avançait que « les grands coloristes ne font pas le ton local », Delacroix répondait : « Cela est parfaitement vrai ; voilà un ton, par exemple » (il montrait du doigt, dit Blanc, le ton gris et sale du pavé); « eh bien, si l’on disait à Paul Véronèse : peignez-moi une belle femme blonde, dont la chair soit de ce ton-là, il la peindrait et la femme serait une belle blonde dans son tableau ». Jolie illustration de la théorie du « tout-ensemble » qu’ont illustrée, chacun dans son genre, Rubens et Van Dyck.

De ce parti, Poussin et Ingres sont pareillement ennemis. Poussin disait du Caravage « qu’il était venu au monde pour détruire la peinture », formule qu’Ingres lui emprunte en l’éntendant à Rubens. Mais, contrairement à ce qu’on lit chez leurs contemporains respectifs, Poussin et Ingres sont intensément coloristes (au premier sens que j’ai reconnu à ce terme), car c’est surtout chez eux qu’on observe le goût pour les teintes franches, traitées par Ingres presque en aplats pour mieux respecter « la distinction particulière du ton de chaque objet », préserver leur individualité et garder leur saveur.

(Entre Poussin et Ingres, ce n’est pas la seule parenté. Il y a presque autant d’érotisme dans la scène de bain de mer qu’est le Triomphe de Neptune, que dans leBain turc. Les contemporains de Poussin appréciaient la sensualité de ses figures féminines ; ils en souhaitaient même davantage. Les générations suivantes en étaient aussi conscientes, mais, devenues prudes, elles s’en formalisaient, allant même, dans un cas connu, jusqu’à mutiler un tableau.)

Pour surmonter la contradiction entre perspective aérienne et couleur, Poussin et Ingres choisissent de faire du coloris un problème séparé, qu’il convient de traiter et de résoudre en lui-même et pour lui-même une fois que le tableau est pratiquement complet. Choix qui permet de n’avoir plus égard qu’aux couleurs vraies. Félibien, parlant de Poussin, le souligne : « Les couleurs même les plus vives demeurent dans leur place. » Échappant au compromis, le dessin et le coloris peuvent chacun atteindre leur sommet. Jusque, pour ce qui est du coloris, dans des recherches de dissonances qui choquèrent, comme en musique, mais qui, dans les deux cas, se traduisirent par un enrichissement prodigieux de la sensibilité.

C’est de la même façon que l’estampe japonaise consacre l’indépendance du dessin et du coloris. La gravure sur bois interdit la touche (celle-ci honnie par Ingres comme un « abus de l’exécution […] qualité des faux talents, des faux artistes »); elle impose le trait. Dans les débuts, l’estampe est presque sans couleurs : à peine quelques notes d’orange et de vert négligemment posées. Et la technique ultérieure des nishiki-e —estampes brillamment colorées — atteste à sa façon l’isolationnisme, le séparatisme japonais qui, comme dans la cuisine, exclut les mélanges, présente les éléments de base — ici les tons — à l’état pur. On mesure le contresens des impressionnistes qui, croyant demander des leçons à l’estampe, ont fait tout le contraire (hors les enseignements de la mise en page); alors que l’estampe japonaise — en tout cas celle que les spécialistes appellent « primitive » — anticipe la maxime d’Ingres qu’« un tableau bien dessiné est toujours assez bien peint ». Mieux compris, l’exemple de l’estampe eût plutôt dû ramener les peintres vers le néoclassicisme de Flaxman et de Vien.

On l’a souvent dit : même dans les premiers portraits d’Ingres (ainsi les trois Rivière : il avait vingt-cinq ans) perce une influence extrême-orientale, dans le traitement séparé du dessin et la localisation des couleurs. Influence non pas, sans doute, des estampes japonaises (contrairement aux affirmations tardives d’Amaury-Duval), dont il est peu vraisemblable qu’on connût des exemplaires en Europe autour de 1805, mais probablement des miniatures persanes, et de ces ouvrages chinois que Delacroix accusait Ingres d’avoir seulement imités. « Bariolage persan et chinois », disait lui aussi Baudelaire. A cette époque, on attribuait volontiers aux Orientaux la science et l’art des couleurs, et l’on prenait des leçons des « céramistes et des tapissiers de l’Asie » qui — remarque significative — « font vibrer la couleur en mettant ton sur ton à l’état pur, bleu sur bleu, jaune sur jaune ».

Kawanabe Kyôsai (1831-1889) fut l’un des derniers grands maîtres de l’ukiyo-e.Émile Guimet et Félix Régamey le rencontrèrent en 1876, mais c’est surtout la conversation qu’il eut en 1887 avec un peintre anglais, relatée par celui-ci, qui mérite l’attention. Kyôsai déclare ne pas comprendre que les peintres occidentaux fassent poser leur modèle : si ce modèle est un oiseau, il ne cessera de bouger et l’artiste ne pourra rien faire. Kyôsai, lui, observera l’oiseau à longueur de journée. Chaque fois que, de façon fugitive, apparaîtra la pose souhaitée, il s’éloignera du modèle et esquissera en trois ou quatre traits, sur l’un de ses carnets au nombre de plusieurs centaines, le souvenir qu’il a gardé. A la fin, il se rappellera si bien la pose qu’il la reproduira sans plus regarder l’oiseau. En s’entraînant ainsi pendant une vie entière, il a, dit-il, acquis une mémoire si vive et si précise qu’il peut représenter de tête tout ce qui lui fut donné d’observer. Car ce n’est pas le modèle au moment présent qu’il copie, mais les images que son esprit a emmagasinées.

Kawanabe Kyôsai

La leçon s’apparente à celle qu’Ingres paraît avoir tirée de Poussin : « Poussin avait coutume de dire que c’est en observant les choses que le peintre devient habile plutôt qu’en se fatiguant à les copier [citation textuelle de Félibien]. Oui, mais il faut que le peintre ait des yeux. » Il faut, poursuit-il, que le peintre parvienne à loger le modèle dans sa tête, à l’y incruster comme sa propriété ; et « avoir si bien la nature dans la mémoire qu’elle vienne d’elle-même se placer dans l’ouvrage ». On croirait entendre Kyôsai…

Je ne forcerai pas le parallèle. Il est clair que peintres occidentaux et orientaux appartiennent à des traditions esthétiques différentes, qu’ils n’ont pas la même vision du monde et travaillent avec des techniques qui leur sont propres (l’écart se réduirait si l’on comparait la peinture extrême-orientale et la nôtre des XIIIe et XVIe siècles). Ingres peut dire, presque dans les mêmes termes que Kyôsai, qu’« il faut avoir toujours un carnet en poche et noter en quatre coups de crayon les objets qui vous frappent, si vous n’avez pas le temps de les indiquer entièrement ». La grande différence réside en ceci que le « peintre d’histoire [qu’Ingres estimait être] rend l’espèce en général », tandis que le Japonais cherche à saisir l’être dans son mouvement fugitif et dans sa particularité ; plus proche, sous ce rapport, de la poursuite typiquement germanique, selon Riegl, du fortuit et de l’éphémère. Mais outre qu’Ingres, bien qu’à son corps défendant, fut un des plus grands portraitistes — genre où le peintre ne représente que l’individu : modèle, déplore-t-il, souvent ordinaire ou plein de défauts —, je trouve dans ces rapprochements l’explication, la justification j’espère, de mon goût personnel qui unit dans la même dévotion la peinture nordique (Van Eyck, Van der Weyden), Poussin, Ingres, et les arts graphiques du Japon.

FIN DU CHAPITRE

Le cliché a 50 ans

Le « lever de Terre » ou « Earthrise » en anglais est une image iconique prise par l’astronaute de la Nasa William Anders, le 24 décembre 1968 vers 17 heures durant la mission Apollo 8. Elle représente la Terre avec un croissant d’ombre et au premier plan la surface lunaire. L’image n’a pas été prise depuis le sol lunaire, les premiers humains n’y poseront le pied que six mois plus tard, mais en orbite autour de la Lune, à presque 300.000 km de la Terre.

l’errance de la collapsologie

« J’ai fait le deuil de mes vieux jours, annonce d’entrée Julien Wosnitza.  Alors j’essaie de vivre le moment présent avec beaucoup plus de force. »

C’est un jeune de 25 ans, également auteur de Pourquoi tout va s’effondrer, un court essai de « collapsologie », publié en 2018 qui cause sur France-Info.

« Toutes les publications scientifiques, toutes les observations concordent : notre civilisation court vers un effondrement global », écrit-il en introduction. C’est, comme beaucoup, un « collapsologue », ceux qui sont persuadés que le monde va bientôt s’effondrer, va disparaitre, tant du point de vue écologique qu’économique, les tenants d’une théorie de l’effondrement global annoncé et très proche (entre 2020 et 2030). Théorie qui a surgi en 2015; avec la publication de Comment tout peut s’effondrer, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, vendu à 45 000 exemplaires

« C’est une déflagration », confirme Hélène Roche, 50 ans, à franceinfo, en évoquant ce bouquin.

Antoine, lui, s’est fait prendre il y a 6 mois.  (« J’y pense tout le temps. Ce qui me mine le plus, c’est qu’il n’y a pas de solution »)

Courbe de deuil (…)

Tous font référence à la « courbe de deuil », et ses différents stades émotifs (déni, colère, dépression, acceptation)

On peut traverser ces mêmes étapes face à l’effondrement, mais rechuter quand on croit l’avoir accepté », estime Julien.

Tous ces collapsogues entament donc leur deuil…

Bon, on peut aller sur le site de France-Info pour lire ou écouter ces pessimistes. Ils me font beaucoup de peine. Je les plains.

Spinoza (!)

Ca ne mérite pas un billet, sauf qu’avant de passer à autre chose, je lis dans l’article sur ces collapsologues que ce sont des adeptes de Spinoza…

Je m’arrête, évidemment, et lis.

Je retranscris ci-dessous :

« Passer à l’action, occuper ses mains, ça permet de trouver de la joie », insiste le jeune homme. « La quête de joie » occupe une grande place dans la vie de Vadim, qui vit temporairement à Antibes. Il la trouve notamment chez Spinoza, « le philosophe de la joie »« ‘Par réalité et perfection, j’entends la même chose’, dit Spinoza », cite le jeune homme avec aisance. Mais encore ? « Pour moi, cela veut dire qu’aussi noires soient les projections sur l’avenir, il faut savoir se satisfaire de la réalité, des plaisirs simples de la vie et du quotidien », explique Vadim. Ainsi Julie se dit « plus heureuse que les 20 dernières années, malgré toute l’inquiétude que j’ai pour mes enfants ».

Ici, j’ai deux solutions qui s’offrent à moi.

Soit, je commente en démontrant l’inanité du propos et l’anti-deuil de Spinoza ou je m’énerve contre ces jeunes abrutis qui feraient mieux d’aller boire une bière au bar du coin avec des amis ou dire un mot d’amour à l’être aimé, juste un mot qui n’est rien mais qui lui est seul destiné. Comme Barthes.

Je ne commente pas, je ne m’énerve pas. Je souris, en me disant que tout se fait à toutes les sauces et que le spinozisme qui est tout sauf ce qu’on lui fait dire doit être (comme je le pense depuis longtemps) une merveilleuse philosophie puisqu’elle permet sur des mots (la joie et la persévérance) de soigner ces tristes lurons.

Mais, à trop simplifier, on s’éloigne de la vérité, à trop s’accrocher (ici à des mots), on risque de tomber quand le réel vous rattrape.

Et le réel n’est pas l’effondrement. Il est éternel et persévère dans son être.

Pauvres collapsologues…

Je parie qu’aucun n’est amoureux.

 

Houellebecq, les mots, le romantique

On colle ci-dessous la critique de Jean Birnbaum du journal « Le Monde » du nouveau bouquin, à paraître dans moins d’une semaine, de Houellebecq.

Il paraît donc que Michel Houellebecq prétend que le monde ou les relations seront sauvés par l’amour romantique et les mots, sous la peau.

On cite la fin de la critique de Birnbaum pour ceux qui n’ont pas le temps d’aller jusqu’au bout de ce billet

« Contrairement à ce qu’il semble indiquer, le bonheur humain n’est pas une affaire d’hormone ou de neurotransmetteur, en réalité il passe par les mots adressés, par la langue à même la peau. A la lecture de ce roman, du reste, on repense à tous les passages, très obsédants, où Houellebecq tient à décrire le « dévouement » d’une femme qui caresse un homme (il y a dans ses textes une véritable phénoménologie de la fellation), et on songe que c’est lui désormais, dans sa façon de se donner aux lecteurs, qui « s’acquitte de sa tâche avec compétence » et mérite toute notre « gratitude », notre « admiration », tant il sait nous toucher, selon la lettre et l’esprit d’un discours amoureux dont Roland Barthes a résumé le cœur comme suit : je n’ai rien à te dire, sinon que ce rien, c’est à toi que je le dis. »

On reviendra sur MH quand on aura lu » Sérotonine « . On est en pré-commande.

On remarquera que dans mon titre, je n’ai pas employé le terme de » romantica « . Pour éviter la critique gratuite et malveillante.

LE TEXTE DE JEAN BIRNBAUM

« Sérotonine » marque le retour de Michel Houellebecq à la littérature

Par Jean Birnbaum

Son nouveau livre, entre angoisse et ironie, abandonne la polémique et laisse place à la possibilité de l’amour.

Quelqu’un dit « je » et tient une carabine entre ses mains. Une Steyr Mannlicher HS 50, « modèle à un coup ». Avec cette arme, vous n’avez qu’une seule chance. Pas question de rater. Or, rater, le narrateur du nouveau roman de

de Michel Houellebecq ne sait faire que cela.

Cet ingénieur agronome, dont Sérotonine retrace le chemin vers la déchéance, et d’abord vers l’impuissance, a renié tout idéal écologique, notamment depuis qu’il a été embauché par Monsanto. Puis, chargé par diverses institutions de défendre l’agriculture française, ce quadra a également renoncé à sauver les producteurs de lait normands. Pourtant pas bête, plutôt doué même, Florent-Claude Labrouste s’effondre toujours au moment-clé, quand il faut faire mouche. Autant que sa carrière, sa vie sentimentale en témoigne.

ON DIRA QUE LA PENSÉE DE HOUELLEBECQ « DOIT SA MOBILITÉ À LA FORCE RÉPULSIVE ET PROPULSIVE DE L’ADVERSATIF MAIS… »

Le voici donc, l’âme sous antidépresseurs et l’œil sur le viseur. Dans sa ligne de mire, un enfant. Celui de Camille, la seule femme avec laquelle Labrouste aurait pu être vraiment heureux, et qu’il a perdue pour une stupide histoire d’infidélité.

Des années plus tard, déjà bien dérangé, il découvre qu’elle vit seule avec ce fils de quatre ans, et décide que le seul moyen de la récupérer, elle, est de l’éliminer, lui. Le narrateur prend position dans la salle panoramique d’une brasserie fermée, à quelques centaines de mètres de la maison monoparentale, en Normandie. Muni de ses jumelles, il contemple l’enfant, installé devant un puzzle de Blanche-Neige. Fiasco total : les doigts du tireur se mettent à trembler. « Je venais de comprendre que c’était foutu, que je ne tirerais pas, que je ne parviendrais pas à modifier le cours des choses, que les mécanismes du malheur étaient les plus forts, que je ne retrouverais jamais Camille », peut-on lire. Appuyant quand même sur la détente, le sniper pulvérise la baie vitrée de la brasserie et craint qu’on l’ait entendu. « Je braquai mes jumelles sur l’enfant : non, il n’avait pas bougé, il était toujours concentré sur son puzzle, la robe de Blanche-Neige se complétait peu à peu. »

Scène emblématique : au beau milieu des éclats de verre, le romancier fait surgir l’image du bonheur enfantin. Car si le narrateur de Sérotonine manie une carabine à un coup, Houellebecq, lui, comme jadis Voltaire, fait du roman un fusil à deux coups, et du champ littéraire un champ de bataille incertain, où les déflagrations du nu désespoir font résonner, par contraste, les intonations d’un amour solide.

Ce mouvement en deux temps se trouve pris en charge, dans le texte, par la prolifération de la conjonction adversative « mais ». En reprenant les mots naguère utilisés par Jean Starobinski à propos de Voltaire, on dira que la pensée de Houellebecq « doit sa mobilité à la force répulsive et propulsive de l’adversatif mais… ».

Autofiction outrée

C’est particulièrement vrai pour ce nouveau roman,où les familiers de Houellebecq retrouveront sa sombre vision du monde, mais auquel cette oscillation binaire donne une coloration inédite, presque joyeuse à la fin. Bien entendu, cela commence mal, dès les premières pages, Labrouste décide de tout plaquer pour fuir une jeune Japonaise adepte des partouzes canines ; mais, de constats existentiels (« je n’étais plus qu’une merde à la dérive ») en confidences sexuelles (« à deux reprises, je tentai de me masturber »), ce livre n’en laisse pas moins entrevoir la possibilité d’un amour authentique, élan auquel Houellebecq rend justice en des scènes d’une poignante simplicité.

Et de même que Pierre Bourdieu, dans un étrange post-scriptum à La Domination masculine (Seuil, 1998), faisait de l’amour une « île enchantée »échappant à la violence des rapports sociaux, de même Sérotonine peut être lu comme une apostille àLa Possibilité d’une île (Fayard, 2005), dont il vient à la fois confirmer et enrayer le pessimisme.

HOUELLEBECQ ENTREMÊLE ROMAN RÉALISTE, PROSE AUTOBIOGRAPHIQUE, POLAR, PAROLE PAMPHLÉTAIRE, REPORTAGE SOCIAL… « MAIS » SUR UN TON SARDONIQUE QUI RENVOIE CHAQUE STYLE À SA PARODIE

Le plus exaltant, c’est que cette tendre visée coïncide avec une démonstration de force. Tandis que le narrateur n’ose pas utiliser sa carabine à un coup, l’auteur manie si bien son fusil à deux coups qu’il tient en respect, comme jamais, la littérature contemporaine. Nul besoin de canarder ses rivaux (encore que, çà et là, une balle siffle). Il lui suffit de faire défiler, devant son viseur, la multiplicité des styles narratifs qu’il maîtrise avec une virtuosité stupéfiante : Houellebecq entremêle roman réaliste, prose autobiographique, polar, parole pamphlétaire, reportage social… mais sur un ton sardonique qui renvoie chaque style à sa parodie.

Toujours ce même élan contradictoire, qui empêche le texte de se refermer sur une forme, une idée : Sérotonine est un roman philosophique, mais qui brocarde la littérature et la philosophie ; un livre qui vise un large succès public mais qui se paie le luxe d’une arrogante cuistrerie, jusqu’à multiplier les références à Arthur Schopenhauer, à Theodor Fontane ou à « ce vieil imbécile de Goethe »

En sorte qu’on pleure de rire à la lecture de ce grand roman, la plupart des effets comiques provenant de l’accrochage entre deux registres : nous avons affaire à une autofiction outrée, mais qui emprunte le ton de l’enquête savante, puisque le narrateur envisage chaque péripétie de son quotidien, et par exemple le moindre sursaut de son sexe, comme le moment d’une bataille pour la vérité, combat si décisif qu’il faudrait y rallier le lecteur, quitte à devancer ses objections : « Enfin je m’égare revenons à mon sujet qui est moi, ce n’est pas qu’il soit spécialement intéressant mais c’est mon sujet. »

Congé donné à l’idéologie

Au fil des pages, néanmoins, ce recentrage thématique devient toujours plus improbable. Au contraire, vient bientôt le moment où la voix qui s’adresse à nous déraille pour de bon : la syntaxe s’affole, les marqueurs chronologiques se brouillent, et nous nous retrouvons un peu perdus, entre la fuite d’un ornithologue pédophile et une offensive armée d’agriculteurs en colère. Mais, là encore, comme l’enfant et son puzzle apparaissent une fois le verre brisé, le véritable objet du livre surgit des récits éclatés. En tireur de précision, Houellebecq recharge alors son texte pour en faire une arme défensive, vouée à sauver l’amour. Nul happy end ici, simplement l’idée que le malheur ne va pas sans consolation, et que l’hypocrisie générale rend possible l’avènement d’une ardente sincérité.

Cette sincérité, c’est avant tout celle de l’auteur. Autant Soumission (Flammarion, 2015) tendait à dominer ses lecteurs, à leur forcer la main, autant Sérotonine leur restitue une belle liberté. Ce congé (temporaire ?) donné à l’idéologie marque ainsi le plein retour de Houellebecq à la littérature. A l’heure de la solitude en ligne et des « cœurs » numériques, il fait du texte poétique le lieu où l’amour se réfugie.

D’où, pour finir, la portée ironique du titre, Sérotonine. Contrairement à ce qu’il semble indiquer, le bonheur humain n’est pas une affaire d’hormone ou de neurotransmetteur, en réalité il passe par les mots adressés, par la langue à même la peau. A la lecture de ce roman, du reste, on repense à tous les passages, très obsédants, où Houellebecq tient à décrire le « dévouement » d’une femme qui caresse un homme (il y a dans ses textes une véritable phénoménologie de la fellation), et on songe que c’est lui désormais, dans sa façon de se donner aux lecteurs, qui « s’acquitte de sa tâche avec compétence » et mérite toute notre « gratitude », notre « admiration », tant il sait nous toucher, selon la lettre et l’esprit d’un discours amoureux dont Roland Barthes a résumé le cœur comme suit : je n’ai rien à te dire, sinon que ce rien, c’est à toi que je le dis.

« Sérotonine », de Michel Houellebecq, Flammarion, 352 pages, 22 €. En librairie le 4 janvier.

Hors-sujet

Diner en ville. La plus grande des difficultés dans une discussion se situe dans l’impossibilité, autour d’une table, y compris celle d’un groupe de réflexion, de théoriser, de se placer au-delà du langage courant ou de l’idée vite comprise, sans rapidité, ni coupure intempestive par un convive énervé, qui permettrait de développer une idée ou un concept, au moins quelques minutes (2 ou 3, pas plus). Et ce pour divers motifs.

Le premier se place dans le dénigrement de l’intellectualité pourtant un remède essentiel, lequel, dans la synthèse tente de structurer le fourmillement désordonné. Mais « tu intellectualises », nous sort-on, comme on dirait « tu n’es pas dans la réalité » ou encore « tu divagues, alors que c’est si simple ». Cette posture (intellectuelle néanmoins, comme la prose de Mr Jourdain) est tenue, soit par ceux qui ne connaissent le terme que dans sa version péjorative, soit par ceux qui, sous prétexte de l’éloignement de la théorisation sont persuadés qu’ils ne pourront suivre. Ce qui peut parfaitement se concevoir, les humains pouvant ne pas passer leur temps à la lecture d’ouvrages de philosophie ou « théoriques ».

Le second (motif) se situe dans la concurrence, celle qui, lorsqu’un semblant d’amitié ne la dissout pas, surgit entre les participants. Il en existe au moins un qui, ne supportant pas l’inégalité dans l’appréhension de la connaissance (qui n’est pas l’intelligence pure), hurle à l’infamie du mot choisi ou de la locution trop « savante », « intellectuelle ». On est ici presque dans la jalousie du centre de table.

Le dernier (motif, toujours) se tourne du côté des hôtes qui ont peur d’une soirée qui tourne mal. C’est une raison mineure et radicalement inexistante puisqu’aussi bien, curieusement, les soirées ne tournent jamais mal. Il y a toujours une personne (en général un intellectuel) qui a l’intelligence de détourner la conversation vers ce qui ne fâche pas. Par exemple la mort de Charles Aznavour, autant discrète que majeure.

Alors, on s’abstient de discuter, on se tait ou on rit sans raison.

Mais chassé le naturel, il revient au galop. Et tant mieux, le freinage étant le pire des maux. Il faut avancer, bien avancer.

C’est ce que j’ai constaté hier.

Silencieux, comme il se devait sur une discussion sur la liberté et les gilets jaunes, sur ce qu’il faut faire, ne pas faire, dire ou ne pas dire, j’ai, oubliant le voeu de « non-intellectualisation' » et de silence entendu, j’ai, après des heures de discussion animée, certainement aidé par un vieux Calvados de chez Boulard, osé dire que le « sujet n’existait pas ».

Devant la mine interloquée des grands parleurs, avides des pages d’opinions du Figaro et de Libé, j’ai ajouté que le sujet, l’homme, comme on dit par erreur, n’était qu’un « effet », dans des structures transindividuelles, qu’il fallait abandonner la notion de cause originaire (la création, libre et consciente par l’homme de son destin) et aller, pour comprendre ce qui était nommé « action » du côté des « effets ».

Et j’ai asséné (j’étais fatigué) qu’il fallait se convertir, non pas à une religion, mais à une pensée qui substituait un sujet « constitué » à celui, facilement convoqué du « constituant ».

Constitué et non constituant, ai-je conclu, précisant que le structuralisme devait l’emporter, en laissant l’homme naviguer, peut-être, plus libre dans les interstices de ce qui le constituait.

L’intervention a duré exactement deux minutes, pas plus. Et je n’ai fait appel à aucun auteur, de peur de subir la critique de pédantisme, ni Spinoza, ni Levi-Strauss, ni Foucault, ni le petit Barthes.

Et je suis passé à l’abominable entente des grossistes de la truffe qui fabriquait un prix exorbitant pour les fêtes qui n’avaient rien à voir avec la réalité, les truffes étant désormais facilement repérées et cueillies par les chiens périgourdins.

Puis prétextant la longue route qui nous séparait de notre maison de campagne, je me suis levé, en embrassant notre hôtesse.

J’ai reçu ce matin, je l’affirme, un message d’une amie de longue date, une des convives, qui m’a écrit « M, je comprends mieux désormais ce que tu nous dis depuis des années, ce constituant et ce constitué illumine ton propos de toujours. Mais pourquoi ne l’as-tu pas dit plus tôt ? »

Je lui ai répondu que je ne savais pas, que peut-être, il ne fallait pas trop penser et laisser le réel envahir le temps.

Elle m’a répondu : « Là, tu intellectualises ».

 

Spéciste, anti-spéciste, anthropodéni…

UN EXTRAIT DE LA  LETTRE DE FRANCE CULTURE DE CE JOUR

« Le rire, le deuil, la colère, la pitié… les animaux éprouvent une palette d’émotions extrêmement variées. C’est ce que nous explique l’éthologue Frans de Waal.

Mère orang-outan et son petit
Mère orang-outan et son petit Crédits : Freder – Getty

A l’heure où l’antispécisme s’impose de plus en plus dans le débat d’idées, l’éthologue et primatologue Frans de Waal nous invite à reconsidérer toutes nos certitudes. Dans son dernier ouvrage, La dernière étreinte, publié aux Editions des Liens qui Libèrent, il fait état des recherches récentes sur les émotions animales : les mammifères et la plupart des oiseaux ressentent des émotions : tristesse, joie, colère, deuil, désir de pouvoir ou sens de l’équité… Aux accusations d’anthropomorphisme — tendance à assimiler l’attitude des animaux à celles des hommes —, Frans de Waal oppose l' »anthropodéni », c’est-à-dire la croyance vaniteuse des hommes en l’incomparabilité de leur espèce. Le primatologue américano-néerlandais apporte son expérience aux grands débats éthiques et philosophiques contemporains. »

Il faut prendre parti : je suis un spéciste (l’idéologie qui postule une hiérarchie entre les espèces, spécialement la supériorité de l’être humain sur les animaux, ou plutôt la différence).

Ce qui m’attire les foudres de tous mes amis végétariens, mauvais liseurs de Philippe Descola, de Claude Lévi-Strauss.

Je pourrais développer, mais je deviendrais vite aussi ennuyeux qu’un humain.

Et l’ennui, provoqué ou subi est, justement un de ses traits de caractère, à cet humain,  peut-être pas présent chez les animaux…

L’histoire de Francis

Francis

 Francis Villeréal. Son père était chimiste et sa mère radiologue. Et tout, normalement, le destinait à une carrière scientifique. De fait, pendant toute son adolescence, malgré les efforts de ses parents, grands lecteurs de littérature russe, il n’a pas ouvert un seul livre qui ne soit purement scolaire. Francis ne s’intéressait qu’aux mathématiques et, sans pouvoir vraiment expliquer cet engouement, était un grand admirateur de Kepler dont il avait découvert la vie un soir, en regardant un documentaire télévisé, sur Arte.

Déjà dans sa petite enfance, il passait ses week-ends à faire des divisions. Et comme disait sa mère, c’était un « fan de la virgule ». A chaque fois qu’il trouvait « beaucoup de chiffres après la virgule », il sautait de joie.

Il lut son premier livre grâce à une jeune fille dont il était tombé amoureux, vers dix-sept ans. Claire. C’était sa voisine de palier. Ils prenaient souvent ensemble l’ascenseur et ce qui devait se produire arriva. Il eut avec elle sa première expérience sexuelle. Elle devait avoir dix-neuf ans et travaillait dans une parfumerie. Elle lui offrait souvent des échantillons de parfums.

Cette liaison fut ordinaire, sans histoires mais elle lui fit découvrir un livre (« Le Horla »). Et Francis fut pris d’une passion pour Maupassant. Il acheta tous ses livres, ce qui fit beaucoup rire sa mère qui lui dit un jour qu’il « avait donc changé de virgules ».

Francis abandonna ainsi les mathématiques pour la littérature.

Il commença, bien sûr, à écrire des poèmes qu’il donnait à lire à la parfumeuse. Elle le quitta très vite pour un jeune employé d’assurances qui était très beau et qui passait ses nuits dans les boites à la mode.

Francis n’en fût pas véritablement affecté car il avait ses livres. Mieux, il se prit d’amitié pour l’employé noceur que Claire lui avait présenté et lui demanda même de l’initier aux « plaisirs de la nuit ».

Il passa donc lui aussi ses soirées dans des boites de nuit, ce qui effraya son père lequel, sans que l’on sache pourquoi, était obsédé par les maladies vénériennes.

A cette époque, Francis avait entrepris des études de lettres, bien sûr, mais ses notes n’étaient pas fameuses et il ne comprenait pas pourquoi ses professeurs ne reconnaissaient pas son « talent ».

Un jour, alors que l’un de ses professeurs lui rendait sa copie griffonnée en rouge de critiques peut-être injustes, il fût très insolent, traita le professeur de « raté » et abandonna ses études. Il trouva du travail dans la Compagnie d’assurances qui employait l’ami de Claire.

Ses parents n’apprécièrent pas cette « déviation désastreuse » et il ne les revit quasiment plus.

Il vivait dans un petit deux-pièces dans le dix-neuvième arrondissement, seul. Ses sorties nocturnes lui donnaient l’occasion de multiples aventures et le matin, avant de partir travailler, il lisait une ou deux pages de ses écrits à des conquêtes éberluées et fatiguées.

Il ne rencontra pas l’amour de sa vie dans une boite de nuit mais plus simplement sur son lieu de travail.

Un jour son chef de service lui présenta une nouvelle embauchée. Paula. Il fallait, avait dit le chef de service, « s’occuper d’elle ». Elle était très timide et écoutait Francis avec respect. Elle apprit très vite et fût très rapidement appréciée de ses supérieurs hiérarchiques, à telle enseigne qu’elle fût en moins d’un an nommée « agent de maîtrise » et Francis était dans son « équipe ». Il n’en fût pas jaloux, certain de la précarité de son emploi, la publication de son premier livre, celui auquel il s’était attelé, le jour où il avait abandonné ses études, lui semblant assurée. Il vivrait de ses droits d’auteur.

Un soir, alors qu’ils rangeaient tous deux leurs affaires dans les tiroirs de leur bureau, Paula, les yeux baissés, lui proposa de « boire un verre ».

Ils se trouvèrent très vite, après un dîner arrosé dans une pizzeria, dans l’appartement de Francis. Ils discutaient, elle sur une chaise, lui sur le petit canapé, de leur travail, critiquant tel ou tel chef de service, riant des clients affolés par leur « dégâts des eaux » ou  des menus de la cantine.

Paula s’assit près de lui et lui prit la main, le regarda très tendrement dans les yeux et lui avoua que dès le premier jour de leur rencontre, elle l’avait aimé, énormément aimé. Elle l’entraîna dans la chambre et il fût littéralement stupéfait par ses prouesses sexuelles. Paula était une immense experte et quand il lui posa la question de cette grande expérience acquise certainement à l’occasion d’innombrables aventures, elle lui jura qu’il n’était que « le deuxième homme », que « celui qui l’avait précédé était un nigaud quasiment impuissant ». Il ne sut jamais si elle avait menti. En tous cas, il tomba éperdument amoureux d’elle. Il allait connaître son grand chagrin.

Paula s’installa chez lui. Ils mangeaient souvent à la pizzeria, au coin de la rue et passaient leurs soirées à lire ce que Francis écrivait. Voilà comment les choses se passaient : Francis écrivait un paragraphe et Paula relisait immédiatement. Quand elle baissait les yeux, la feuille de papier était jetée à la poubelle. Quand elle souriait, Francis continuait. Ils restaient à écrire, à lire, à relire, à froisser du papier, jusque tard dans la nuit.

Curieusement, au travail, ils n’avaient pas annoncé leur liaison et Paula l’appelait « Monsieur Villeréal » jusqu’au jour où l’un de leurs collègues lui fit comprendre que « toute la Compagnie savait et qu’il était inutile de jouer une comédie », que « d’ailleurs, tout le monde les aimait » et qu’ils étaient de « très beaux amoureux ».

Malgré cela, sur le lieu de travail, Paula a continué à appeler Francis « Monsieur ».

Le livre fût terminé rapidement et ils étaient tout excités. Ils passèrent encore de nombreuses nuits à relire, à corriger, quelquefois certains de la publication, d’autres fois, plus nombreuses, sûrs d’une démarche vaine.

Paula allait tout « chambouler » (c’est son mot).

Il faut d’ailleurs commencer par l’histoire du livre de Francis : Un homme, passionné de grande musique avait voulu un jour commencer l’apprentissage du piano. Il avait trouvé l’adresse et le téléphone d’un professeur (une femme) sur une petite annonce collée sur une caisse enregistreuse d’un magasin d’instruments de musique. Ils prirent rendez-vous chez elle le samedi suivant. L’homme fût à l’heure. La femme (une vieille dame aux cheveux argentés qu’elle portait en chignon) le fit asseoir et posa sur le piano une partition facile (L’on devait d’abord apprendre les notes). Le cours commença. Le professeur joua le morceau, laissa la place à l’homme et fût stupéfaite : l’homme, du premier coup, jouait parfaitement. Il jura qu’il ne comprenait pas ; il n’avait jamais touché un piano. Le professeur lui présenta une autre partition, moins facile et l’homme joua merveilleusement. Une heure plus tard, il jouait l’un des morceaux les plus difficiles de Scriabine.

Le professeur crut à une plaisanterie et le jeta hors de chez elle. L’homme rentra chez lui et pleura pendant plusieurs jours, sans sortir, sans manger. Les pages qu’avait écrites Francis sur ces moments d’angoisse, d’incompréhension devaient beaucoup à Maupassant et il les corrigea souvent, pour s’éloigner du maître.

L’homme du roman sortit de son état de désespoir exactement cinq jours après la découverte. Il s’était persuadé d’un fait : il fallait chasser le fantastique, sauf à devenir très rapidement fou. Mieux, il trouvait ce phénomène injuste. Des anges ou des diables lui ôtaient le plaisir de l’apprentissage. Des forces occultes lui donnaient immédiatement l’immensité des choses. Il fallait donc « oublier », phrase après phrase, note après note. Et pendant toute sa vie, l’homme s’attacha à « oublier », à inverser les notes, à créer une fatigue propice à l’oubli. Chaque trou de mémoire était une victoire.

C’est donc, comme il le disait « de la mémoire, de ses tours, détours, retours » qu’il s’agissait.

Francis décrivait donc, comme il le disait encore «la guerre contre la clairvoyance et le retour salutaire à la petitesse des événements, à l’enfouissement des grandeurs dans le quotidien facile et reposant ». Le titre était le résumé de l’ouvrage (« Retour »).

Paula lui proposa la veille de leur visite chez un éditeur de « faire lire le manuscrit par l’un de ses amis, connu pour son don d’écriture ».

Francis accepta, non sans réticence. Mais il aimait Paula.

Ils attendirent deux semaines. Un soir, à la sortie du bureau, Paula lui dit « qu’elle allait chez son ami, rechercher le manuscrit, et en discuter avec lui ». Elle ajouta « qu’il valait mieux qu’il ne le rencontre pas car on accepte mieux les critiques d’un inconnu et qu’elle y allait donc seule ». Il acquiesça, en grognant un peu, mais il adorait Paula.

Paula rentra à l’heure du dîner. Elle avait le paquet (dans une chemise cartonnée, à sangles) dans les bras. Il lui demanda immédiatement comment son ami avait trouvé le texte. Elle ne répondait pas. Il insista. Elle lui dit que « le texte avait été entièrement revu », que « son ami avait aimé l’histoire mais l’avait un peu remanié, comme d’ailleurs le style ». Et elle ajouta qu’elle « revenait avec deux textes : celui de Francis et celui de son ami et qu’il fallait choisir ». Elle finit en ajoutant que « son ami avait juré de ne jamais parler de la correction, qu’il leur offrait ».

Francis était bouleversé. Il a fallu des jours avant qu’il ne se décide à lire « le nouveau texte ». Il ne reconnut pas son travail. Les phrases avaient été raccourcies, les personnages, les lieux n’étaient plus décrits, l’histoire même avait été « remaniée » : l’homme était devenu une femme (car elles sont plus sereines dans le fantastique avait dit l’ami de Paula) et les événements ne s’étalaient que sur un jour (comme dans un rêve avait-il dit).

Francis entra dans une immense colère et jeta le texte de l’ami sur le sol. Paula était agenouillée, ramassant les feuillets et les reclassant quand elle lui dit « qu’il fallait tirer au sort ».

Il sortit, en claquant la porte. Il revint quelques heures plus tard. Il avait bu et était sur le point de pleurer. Il s’allongea sur le lit et s’endormit très vite. Il se réveilla très tard. Paula n’était plus là. Elle devait être partie travailler se dit-il. Il téléphona à la Compagnie. Après avoir annoncé qu’il était malade et qu’il ne se rendrait pas au bureau, il demanda à parler à Paula. Elle n’était pas là.

Il alla dans la cuisine et se prépara un café fort. C’est alors qu’il vit le mot de Paula, sur la table. Il lut : « Francis, je pars quinze jours à la campagne, me reposer. Il faut tirer au sort. Je t’aime ».

C’est dans l’après-midi qu’il reçut le coup de téléphone. Le chef de service. Il lui annonçait que Paula avait eu un accident de voiture et les gendarmes avaient prévenu l’employeur. Ils avaient trouvé une carte professionnelle dans son portefeuille. Paula était morte, sur la route de Limoges. Un camion s’était renversé sur sa voiture.

Le chagrin de Francis fût indescriptible. Il songea plusieurs fois à se suicider. Ses collègues de bureau furent d’une gentillesse exemplaire. Et même Claire qu’il n’avait pas revu depuis longtemps se proposa d’habiter avec lui pendant quelque temps « pour s’occuper simplement de lui ». Il refusa, préférant rester seul. Il avait pris un « congé sans solde » et passait ses journées sur son lit, à penser à elle.

Un jour, le téléphone sonna. Des collègues qui voulaient prendre de ses nouvelles pensa-t-il. Un homme lui dit :

– Monsieur Villeréal, vous ne me connaissez pas. Je suis l’ami de Paula, celui qui a relu votre manuscrit. Je voulais simplement vous parler. Je sais votre amour pour elle. Elle vous aimait très fort. Je ne pense pas qu’il soit bon de nous rencontrer. Disons que j’ai été l’ami de vos mots qui eux me connaissent et qu’il faut leur laisser cette amitié, sans l’encombrer de corps et de paroles creuses. Votre texte est très beau. Je n’ai fait que l’emballer dans un papier de Noël, pour sa publication. Je vous souhaite toute la chance du monde. Au revoir.

Francis se souvint du mot de Paula, sur le « tirage au sort ». Il tira au sort et envoya le manuscrit « remanié » à l’éditeur.

Son premier roman eut un immense succès et déjà les publicitaires avaient trouvé le slogan : « un talent fou ».

Michel Monpazier n’a, à ce jour, jamais rencontré Francis Villeréal.

 

 

 

Sacrifice en holocauste du Père-Noël.

En ce jour de réveillon de Noël, Il n’est pas inutile de revenir sur le beau texte de Claude Lévi-Strauss, que, curieusement, peu connaissent..

Nous sommes en 1951 et  devant des enfants de patronages LE PÈRE NOËL A ÉTÉ BRÛLÉ SUR LE PARVIS DE LA CATHÉDRALE DE DIJON

EXTRAIT DU JOURNAL FRANCE-SOIR :

Dijon, 24 décembre (dép. France-Soir.)

« Le Père Noël a été pendu hier après-midi aux grilles de la cathédrale de Dijon et brûlé publiquement sur le [p. 1573] parvis. Cette exécution spectaculaire s’est déroulée en présence de plusieurs centaines d’enfants des patronages. Elle avait été décidée avec l’accord du clergé qui avait condamné le Père Noël comme usurpateur et hérétique. Il avait été accusé de paganiser la fête de Noël et de s’y être installé comme un coucou en prenant une place de plus en plus grande. On lui reproche surtout de s’être introduit dans toutes les écoles publiques d’où la crèche est scrupuleuse-ment bannie.

Dimanche à trois heures de l’après-midi, le malheureux bonhomme à barbe blanche a payé comme beaucoup d’innocents une faute dont s’étaient rendus coupable ceux qui applaudiront à son exécution. Le feu a embrasé sa barbe et il s’est évanoui dans la fumée.

À l’issue de l’exécution, un communiqué a été publié dont voici l’essentiel :

« Représentant tous les foyers chrétiens de la paroisse désireux de lutter contre le mensonge, 250 enfants, groupés devant la porte principale de la cathédrale de Dijon, ont brûlé le Père Noël.

Il ne s’agissait pas d’une attraction, mais d’un geste symbolique. Le Père Noël a été sacrifié en holocauste. À la vérité, le mensonge ne peut éveiller le sentiment religieux chez l’enfant et n’est en aucune façon une méthode d’éducation. Que d’autres disent et écrivent ce qu’ils veulent et fassent du Père Noël le contrepoids du Père Fouettard.

Pour nous, chrétiens, la fête de Noël doit rester la fête anniversaire de la naissance du Sauveur.

L’exécution du Père Noël sur le parvis de la cathédrale a été diversement appréciée par la population et a provoqué de vifs commentaires même chez les catholiques.

Et Levi-Strauss en a fait un merveilleux article dans la revue « Les Temps modernes n° 77 (Mars 1952), intitulé « LE PERE-NOEL SUPPLICIE ».

Et plutôt que de coller un lien pdf, je livre le texte, plus lisible ici. Lisez, vous vous en souviendrez .

Je ne souligne pas.

LE PERE-NOEL SUPPLICIE

Claude Lévi-Strauss

Le jour même, le supplice du Père Noël passait au premier rang de l’actualité; pas un journal qui ne commentât l’incident, certains même – comme France-Soir déjà cité et, on le sait, le plus fort tirage de la presse française – allant jusqu’à lui consacrer l’éditorial. D’une façon générale, l’attitude du clergé dijonnais est désapprouvée; à tel point, semble-t-il, que les autorités religieuses ont jugé bon de battre en retraite, ou tout au moins d’observer une réserve discrète; on dit pourtant nos ministres divisés sur la question. Le ton de la plupart des articles est celui d’une sensiblerie pleine de tact : il est si joli de croire au Père Noël, cela ne fait de mal à personne, les enfants en tirent de grandes satisfactions et font provision de délicieux souvenirs pour l’âge mûr, etc. En fait, on fuit la question au lieu d’y répondre, car il ne s’agit pas de justifier les raisons pour lesquelles le Père Noël plaît aux enfants, mais bien celles qui ont poussé les adultes à l’inventer. Quoi qu’il en soit, ces réactions sont si unanimes qu’on ne saurait douter qu’il y ait, sur ce point, un divorce entre l’opinion publique et l’Église. Malgré le caractère minime de l’incident, le fait est d’importance, car l’évolution française depuis l’Occupation avait fait assister à une réconciliation progressive d’une opinion largement incroyante avec la religion : l’accession aux conseils gouvernementaux d’un parti politique aussi nettement confessionnel que le M.R.P. en fournit une preuve. Les anticléricaux traditionnels se sont d’ailleurs aperçu [sic] de l’occasion inespérée qui leur était offerte : ce sont eux, à Dijon et ailleurs, qui s’improvisent protecteurs du Père Noël menacé. Le Père Noël, symbole de l’irreligion, quel paradoxe! Car, dans cette affaire, tout se passe comme si c’était l’Église qui adoptait un esprit [p. 1575] critique avide de franchise et de vérité, tandis que les rationalistes se font les gardiens de la superstition. Cette apparente inversion des rôles suffit à suggérer que cette naïve affaire recouvre des réalités plus profondes. Nous sommes en présence d’une manifestation symptomatique d’une très rapide évolution des moeurs et des croyances, d’abord en France, mais sans doute aussi ail-leurs. Ce n’est pas tous les jours que l’ethnologue trouve ainsi l’occasion d’observer, dans sa propre société, la croissance subite d’un rite, et même d’un culte; d’en rechercher les causes et d’en étudier l’impact sur les autres formes de la vie religieuse; enfin d’essayer de comprendre à quelles transformations d’ensemble, à la fois mentales et sociales, se rattachent des manifestations visibles sur lesquelles l’Église – forte d’une expérience traditionnelle en ces matières – ne s’est pas trompée, au moins dans la mesure où elle se bornait à leur attribuer une valeur significative.

***

Depuis trois ans environ, c’est-à-dire depuis que l’activité économique est re-devenue à peu près normale, la célébration de Noël a pris en France une ampleur inconnue avant guerre [sic]. Il est certain que ce développement, tant par son im-portance matérielle que par les formes sous lesquelles il se produit, est un résultat direct de l’influence et du prestige des États-Unis d’Amérique. Ainsi, on a vu simultanément apparaître les grands sapins dressés aux carrefours ou sur les artères principales, illuminés la nuit; les papiers d’emballage historiés pour cadeaux de Noël; les cartes de voeux à vignette, avec l’usage de les exposer pendant la semai-ne fatidique sur la cheminée du récipiendaire; les quêtes de l’Armée du Salut sus-pendant ses chaudrons en guise de sébiles sur les places et les rues; enfin les personnages déguisés en Père Noël pour recevoir les suppliques des enfants dans les grands magasins. Tous ces usages qui paraissaient, il y a quelques années encore, puérils et baroques au Français visitant les États-Unis, et comme l’un des signes les plus évidents de l’incompatibilité foncière entre [p. 1576] les deux mentalités, se sont implantés et acclimatés en France avec une aisance et une généralité qui sont une leçon à méditer pour l’historien des civilisations.

Dans ce domaine, comme aussi dans d’autres, on est en train d’assister à une vaste expérience de diffusion, pas très différente sans doute de ces phénomènes archaïques que nous étions habitués à étudier d’après les lointains exemples du briquet à piston ou de la pirogue à balancier. Mais il est plus facile et plus difficile à la fois de raisonner sur des faits qui se déroulent sous nos yeux et dont notre propre société est le théâtre. Plus facile, puisque la continuité de l’expérience est sauvegardée, avec tous ses moments et chacune de ses nuances; plus difficile aussi, car c’est dans de telles et trop rares occasions qu’on s’aperçoit de l’extrême complexité des transformations sociales, même les plus ténues; et parce que les raisons apparentes que nous prêtons aux événements dont nous sommes les acteurs sont fort différentes des causes réelles qui nous y assignent un rôle.

Ainsi, il serait trop simple d’expliquer le développement de la célébration de Noël en France par la seule influence des États-Unis. L’emprunt est un fait, mais il ne porte que très incomplètement ses raisons avec lui. Énumérons rapidement celles qui sont évidentes : il y a davantage d’Américains en France, qui célèbrent Noël à leur manière; le cinéma, les « digests » et les romans américains, certains reportages aussi des grands journaux, ont fait connaître les moeurs américaines, et celles-ci bénéficient du prestige qui s’attache à la puissance militaire et économique des États-Unis; il n’est même pas exclu que le plan Marshall ait directement ou indirectement favorisé l’importation de quelques marchandises liées aux rites de Noël. Mais tout cela serait insuffisant à expliquer le phénomène. Des coutumes importées des États-Unis s’imposent même à des couches de la population qui ne sont pas conscientes de leur origine; les milieux ouvriers, où l’influence communiste discréditerait plutôt tout ce qui porte la marque made in U.S.A., les adoptent aussi volontiers que les autres. En plus de la diffusion simple, il convient donc d’évoquer ce processus si important que Kroeber, qui l’a identifié d’abord, a [p. 1577] nommé diffusion par stimulation (stimulation diffusion) : l’usage importé n’est pas assimilé, il joue plutôt le rôle de catalyseur; c’est-à-dire qu’il suscite, par sa seule présence, l’apparition d’un usage analogue qui était déjà présent à l’état potentiel dans le milieu secondaire. Illustrons ce point par un exemple qui touche directement à notre sujet. L’industriel fabricant de papier qui se rend aux États-Unis, invité par ses collègues américains ou membre d’une mission économique, constate qu’on y fabrique des papiers spéciaux pour emballages de Noël; il em-prunte cette idée, c’est un phénomène de diffusion. La ménagère parisienne qui se rend dans la papeterie de son quartier pour acheter le papier nécessaire à l’emballage de ses cadeaux aperçoit dans la devanture des papiers plus jolis et d’exécution plus soignée que ceux dont elle se contentait; elle ignore tout de l’usage américain, mais ce papier satisfait une exigence esthétique et exprime une disposition affective déjà présentes, bien que privées de moyen d’expression. En l’adoptant, elle n’emprunte pas directement (comme le fabricant) une coutume étrangère, mais cette coutume, sitôt connue, stimule chez elle la naissance d’une coutume identique.

En second lieu, il ne faudrait pas oublier que, dès avant la guerre, la célébration de Noël suivait en France et dans toute l’Europe une marche ascendante. Le fait est d’abord lié à l’amélioration progressive du niveau de vie; mais il comporte aussi des causes plus subtiles. Avec les traits que nous lui connaissons, Noël est essentiellement une fête moderne et cela malgré la multitude de ses caractères archaïsants. L’usage du gui n’est pas, au moins immédiatement, une survivance druidique, car il paraît avoir été remis à la mode au moyen âge. Le sapin de Noël n’est mentionné nulle part avant certains textes allemands du XVIIe siècle; il pas-se en Angleterre au XVIIIe siècle, en France au XIXe seulement. Littré paraît mal le connaître, ou sous une forme assez différente de la nôtre puisqu’il le définit (art. Noël) comme se disant « dans quelques pays, d’une branche de sapin ou de houx diversement ornée, garnie surtout de bonbons et de joujoux pour donner aux enfants, qui s’en font une fête ». La diversité des noms donnés au personnage ayant le rôle de [p. 1578] distribuer des jouets aux enfants : Père Noël, Saint Nicolas, Santa Claus, montre aussi qu’il est le produit d’un phénomène de convergence et non un prototype ancien partout conservé.

Mais le développement moderne n’invente pas : il se borne à recomposer de pièces et de morceaux une vieille célébration dont l’importance n’est jamais complètement oubliée. Si, pour Littré, l’arbre de Noël est presque une institution exotique, Cheruel note de façon significative, dans son Dictionnaire Historique des Institutions, Moeurs et Coutumes de la France (de l’aveu même de son auteur, un remaniement du dictionnaire des Antiquités Nationales de Sainte Palaye, 1697-1781) : « Noël… fut, pendant plusieurs siècles et jusqu’à une époque récente (c’est nous qui soulignons), l’occasion de réjouissances de famille »; suit une description des réjouissances de Noël au XIIIe siècle, qui paraissent ne céder en rien aux nôtres. Nous sommes donc en présence d’un rituel dont l’importance a déjà beaucoup fluctué dans l’histoire; il a connu des apogées et des déclins. La forme américaine n’est que le plus moderne de ces avatars.

Soit dit en passant, ces rapides indications suffisent à montrer combien il faut, devant des problèmes de ce type, se défier des explications trop faciles par appel automatique aux « vestiges » et aux « survivances ». S’il n’y avait jamais eu, dans les temps préhistoriques, un culte des arbres qui s’est continué dans divers usages folkloriques, l’Europe moderne n’aurait sans doute pas « inventé » l’arbre de Noël. Mais – comme on l’a montré plus haut – il s’agit bien d’une invention récente. Et cependant, cette invention n’est pas née à partir de rien. Car d’autres usages médiévaux sont parfaitement attestés : la bûche de Noël (devenue pâtisse-rie à Paris) faite d’un tronc assez gros pour brûler toute la nuit; les cierges de Noël, d’une taille propre à assurer le même résultat; la décoration des édifices (depuis les Saturnalia romaines sur lesquelles nous reviendrons) avec des rameaux verdoyants : lierre, houx, sapin; enfin, et sans relation aucune avec Noël, les Ro-mans de la Table Ronde font état d’un arbre surnaturel tout couvert de lumières. Dans ce contexte, l’arbre de Noël apparaît comme une solution syncrétique, c’est-à-dire concentrant dans un seul objet des exigences jusqu’alors don-nées à l’état disjoint : arbre magique, feu, lumière durable, verdure persistante. Inversement, le Père Noël est, sous sa forme actuelle, une création moderne; et plus récente encore la croyance (qui oblige le Danemark à tenir un bureau postal spécial pour répondre à la correspondance de tous les enfants du monde) qui le domicilie au Groenland, possession danoise, et qui le veut voyageant dans un traîneau attelé de rennes. On dit même que cet aspect de la légende s’est surtout développé au cours de la dernière guerre, en raison du stationnement de certaines forces américaines en Islande et au Groenland. Et pourtant les rennes ne sont pas là par hasard, puisque des documents anglais de la Renaissance mentionnent des trophées de rennes promenés à l’occasion des danses de Noël, cela antérieurement à toute croyance au Père Noël et plus encore à la formation de sa légende.

De très vieux éléments sont donc brassés et rebrassés, d’autres sont introduits, on trouve des formules inédites pour perpétuer, transformer ou revivifier des usa-ges anciens. Il n’y a rien de spécifiquement neuf dans ce qu’on aimerait appeler, sans jeu de mots, la renaissance de Noël. Pourquoi donc suscite-t-elle une pareilleémotion et pourquoi est-ce autour du personnage du Père Noël que se concentre l’animosité de certains ?

***

Le Père Noël est vêtu d’écarlate : c’est un roi. Sa barbe blanche, ses fourrures et ses bottes, le traîneau dans lequel il voyage, évoquent l’hiver. On l’appelle « Père » et c’est un vieillard, donc il incarne la forme bienveillante de l’autorité des anciens. Tout cela est assez clair, mais dans quelle catégorie convient-il de le ranger, du point de vue de la typologie religieuse? Ce n’est pas un être mythique, car il n’y a pas de mythe qui rende compte de son origine et de ses fonctions; et ce n’est pas non plus un personnage de légende puisqu’aucun récit semi-historique ne lui est attaché. En fait, cet être surnaturel [p. 1580] et immuable, éternellement fixé dans sa forme et défini par une fonction exclusive et un retour périodique, relève plutôt de la famille des divinités; il reçoit d’ailleurs un culte de la part des enfants, à certaines époques de l’année, sous forme de lettres et de prières; il ré-compense les bons et prive les méchants. C’est la divinité d’une classe d’âge de notre société (classe d’âge que la croyance au Père Noël suffit d’ailleurs à caractériser), et la seule différence entre le Père Noël et une divinité véritable est que les adultes ne croient pas en lui, bien qu’ils encouragent leurs enfants à y croire et qu’ils entretiennent cette croyance par un grand nombre de mystifications.

Le Père Noël est donc, d’abord, l’expression d’un statut différentiel entre les petits enfants d’une part, les adolescents et les adultes de l’autre. À cet égard, il se rattache à un vaste ensemble de croyances et de pratiques que les ethnologues ont étudiées dans la plupart des sociétés, à savoir les rites de passage et d’initiation. Il y a peu de groupements humains, en effet, où, sous une forme ou sous une autre, les enfants (parfois aussi les femmes) ne soient exclus de la société des hommes par l’ignorance de certains mystères ou la croyance – soigneusement entretenue – en quelque illusion que les adultes se réservent de dévoiler au moment opportun, consacrant ainsi l’agrégation des jeunes générations à la leur. Parfois, ces rites ressemblent de façon surprenante à ceux que nous examinons en ce moment. Comment, par exemple, ne pas être frappé de l’analogie qui existe entre le Père Noël et les katchina des Indiens du Sud-Ouest des États-Unis? Ces personnages costumés et masqués incarnent des dieux et des ancêtres; ils reviennent périodiquement visiter leur village pour y danser, et pour punir ou récompenser les enfants, car on s’arrange pour que ceux-ci ne reconnaissent pas leurs parents ou familiers sous le déguisement traditionnel. Le Père Noël appartient certainement à la même famille, avec d’autres comparses maintenant rejetés à l’arrière-plan : Croquemitaine, Père Fouettard, etc. Il est extrêmement significatif que les mêmes tendances éducationnelles qui proscrivent aujourd’hui l’appel à des « katchina » punitives aient abouti à exalter le personnage bienveillant du [p. 1581] Père Noël, au lieu – comme le développement de l’esprit positif et rationaliste aurait pu le faire supposer – de l’englober dans la même condamnation. Il n’y a pas eu à cet égard de rationalisation des méthodes d’éducation, car le Père Noël n’est pas plus « rationnel » que le Père Fouettard (l’Église a raison sur ce point) : nous assistons plutôt à un déplacement mythique, et c’est celui-ci qu’il s’agit d’expliquer.

Il est bien certain que rites et mythes d’initiation ont, dans les sociétés humaines, une fonction pratique : ils aident les aînés à maintenir leurs cadets dans l’ordre et l’obéissance. Pendant toute l’année, nous invoquons la visite du Père Noël pour rappeler à nos enfants que sa générosité se mesurera à leur sagesse; et le caractère périodique de la distribution des cadeaux sert utilement à discipliner les revendications enfantines, à réduire à une courte période le moment où ils ont vraiment droit à exiger des cadeaux. Mais ce simple énoncé suffit à faire éclater les cadres de l’explication utilitaire. Car d’où vient que les enfants aient des droits, et que ces droits s’imposent si impérieusement aux adultes que ceux-ci soient obligés d’élaborer une mythologie et un rituel coûteux et compliqués pour parvenir à les contenir et à les limiter? On voit tout de suite que la croyance au Père Noël n’est pas seulement une mystification infligée plaisamment par les adultes aux enfants; c’est, dans une très large mesure, le résultat d’une transaction fort onéreuse entre les deux générations. Il en est du rituel entier comme des plan-tes vertes – sapin, houx, lierre, gui – dont nous décorons nos maisons. Aujourd’hui luxe gratuit, elles furent jadis, dans quelques régions au moins, l’objet d’un échange entre deux classes de la population : à la veille de Noël, en Angle-terre, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle encore, les femmes allaient a gooding c’est-à-dire quêtaient de maison en maison, et elles fournissaient les donateurs de rameaux verts en retour. Nous retrouverons les enfants dans la même position de marchandage, et il est bon de noter ici que pour quêter à la Saint Nicolas, les enfants se déguisaient parfois en femmes : femmes, enfants, c’est-à-dire, dans les deux cas, non-initiés

Or, il est un aspect fort important des rituels d’initiation auquel on n’a pas tou-jours prêté une attention suffisante, mais qui éclaire plus profondément leur nature que les considérations utilitaires évoquées au paragraphe précédent. Prenons comme exemple le rituel des katchina propre aux Indiens Pueblo, dont nous avons déjà parlé. Si les enfants sont tenus dans l’ignorance de la nature humaine des personnages incarnant les katchina, est-ce seulement pour qu’ils les craignent ou les respectent, et se conduisent en conséquence? Oui, sans doute, mais cela n’est que la fonction secondaire du rituel; car il y a une autre explication, que le mythe d’origine met parfaitement en lumière. Ce mythe explique que les katchina sont les âmes des premiers enfants indigènes, dramatiquement noyés dans une rivière à l’époque des migrations ancestrales. Les katchina sont donc, à la fois, preuve de la mort et témoignage de la vie après la mort. Mais il y a plus : quand les ancêtres des Indiens actuels se furent enfin fixés dans leur village, le mythe rapporte que les katchina venaient chaque année leur rendre visite et qu’en partant elles emportaient les enfants. Les indigènes, désespérés de perdre leur progéniture, obtinrent des katchina qu’elles restassent dans l’au-delà, en échange de la promesse de les représenter chaque année au moyen de masques et de danses. Si les enfants sont exclus du mystère des katchina, ce n’est donc pas, d’abord ni surtout, pour les intimider. Je dirais volontiers que c’est pour la raison inverse : c’est parce qu’ils sont les katchina. Ils sont tenus en dehors de la mystification, parce qu’ils représentent la réalité avec laquelle la mystification constitue une sorte de compromis. Leur place est ailleurs : non pas avec les masques et avec les vivants, mais avec les Dieux et avec les morts; avec les Dieux qui sont morts. Et les morts sont les enfants.

Nous croyons que cette interprétation peut être étendue à tous les rites d’initiation et même à toutes les occasions où la société se divise en deux groupes. La « non-initiation » n’est pas purement un état de privation, défini par l’ignorance, l’illusion, ou autres connotations négatives. Le rapport entre initiés et non-initiés a un contenu positif. C’est un rapport [p. 1583] complémentaire entre deux groupes dont l’un représente les morts et l’autre les vivants. Au cours même du rituel, les rôles sont d’ailleurs souvent intervertis, et à plusieurs reprises, car la dualité engendre une réciprocité de perspectives qui, comme dans le cas des miroirs se faisant face, peut se répéter à l’infini : si les non-initiés sont les morts, ce sont aussi des super-initiés; et si, comme cela arrive souvent aussi, ce sont les initiés qui personnifient les fantômes des morts pour épouvanter les novices, c’est à ceux-ci qu’il appartiendra, dans un stade ultérieur du rituel, de les disperser et de prévenir leur retour. Sans pousser plus avant ces considérations qui nous éloigne-raient de notre propos, il suffira de se rappeler que, dans la mesure où les rites et les croyances liées au Père Noël relèvent d’une sociologie initiatique (et cela n’est pas douteux), ils mettent en évidence, derrière l’opposition entre enfants et adultes, une opposition plus profonde entre morts et vivants.

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Nous sommes arrivés à la conclusion qui précède par une analyse purement synchronique de la fonction de certains rituels et du contenu des mythes qui servent à les fonder. Mais une analyse diachronique nous aurait conduit [sic] au même résultat. Car il est généralement admis par les historiens des religions et par les folkloristes que l’origine lointaine du Père Noël se trouve dans cet Abbé de Liesse, Abbas Stultorum, Abbé de la Malgouverné qui traduit exactement l’anglais Lord of Misrule, tous personnages qui sont, pour une durée déterminée, rois de Noël et en qui on reconnaît les héritiers du roi des Saturnales de l’époque romaine. Or, les Saturnales étaient la fête des larvae c’est-à-dire des morts par violence ou laissés sans sépulture, et derrière le vieillard Saturne dévoreur d’enfants se profilent, comme autant d’images symétriques, le bonhomme Noël, bienfaiteur des enfants; le Julebok scandinave, démon cornu du monde souterrain porteur de cadeaux aux enfants; Saint Nicolas qui les ressuscite et les comble de présents, enfin les katchina, enfants précocement morts qui renoncent à leur [p. 1584] rôle de tueuses d’enfants pour devenir alternativement dispensatrices de châtiments ou de cadeaux. Ajoutons que, comme les katchina, le prototype archaïque de Saturne est un dieu de la germination. En fait, le personnage moderne de Santa Claus ou du Père Noël résulte de la fusion syncrétique de plusieurs personnages : Abbé de Liesse, évêque-enfant élu sous l’invocation de Saint Nicolas, Saint Nicolas même, à la fête duquel remontent directement les croyances relatives aux bas, aux souliers et aux cheminées. L’Abbé de Liesse régnait le 25 décembre; la Saint Nicolas a lieu le 6 décembre; les évêques-enfants étaient élus le jour des Saints Innocents, c’est-à-dire le 28 décembre. Le Jul scandinave était célébré en décembre. Nous sommes directement renvoyés à la libertas decembris dont parle Horace et que, dès le XVIIIe siècle, du Tillot avait invoquée pour relier Noël aux Saturnales.

Les explications par survivance sont toujours incomplètes; car les coutumes ne disparaissent ni ne survivent sans raison. Quand elles subsistent, la cause s’en trouve moins dans la viscosité historique que dans la permanence d’une fonction que l’analyse du présent doit permettre de déceler. Si nous avons donné aux Indiens Pueblo une place prédominante dans notre discussion, c’est précisément parce que l’absence de toute relation historique concevable entre leurs institutions et les nôtres (si l’on excepte certaines influences espagnoles tardives, au XVIIe siècle) montre bien que nous sommes en présence, avec les rites de Noël, non pas seulement de vestiges historiques, mais de formes de pensée et de conduite qui relèvent des conditions les plus générales de la vie en société. Les Saturnales et la célébration médiévale de Noël ne contiennent pas la raison dernière d’un rituel autrement inexplicable et dépourvu de signification; mais elles fournissent un matériel comparatif utile pour dégager le sens profond d’institutions récurrentes.

Il n’est pas étonnant que les aspects non chrétiens de la fête de Noël ressemblent aux Saturnales, puisqu’on a de bonnes raisons de supposer que l’Église a fixé la date de la Nativité au 25 décembre (au lieu de mars ou de janvier) pour substituer sa commémoration aux fêtes païennes qui se déroulaient [p. 1585] primitivement le 17 décembre, mais qui, à la fin de l’Empire, s’étendaient sur sept jours, c’est-à-dire jusqu’au 24. En fait, depuis l’Antiquité jusqu’au moyen âge, les « fêtes de décembre » offrent les mêmes caractères. D’abord la décoration des édifices avec des plantes vertes; ensuite les cadeaux échangés, ou donnés aux enfants; la gaité et les festins; enfin la fraternisation entre les riches et les pauvres, les maîtres et les serviteurs.

Quand on analyse les faits de plus près, certaines analogies de structure également frappantes apparaissent. Comme les Saturnales romaines, la Noël médiévale offre deux caractères syncrétiques et opposés. C’est d’abord un rassemble-ment et une communion : la distinction entre les classes et les états est temporairement abolie, esclaves ou serviteurs s’asseyent à la table des maîtres et ceux-ci deviennent leurs domestiques; les tables, richement garnies, sont ouvertes à tous; les sexes échangent les vêtements. Mais en même temps, le groupe social se scinde en deux : la jeunesse se constitue en corps autonome, elle élit son souverain, abbé de la jeunesse, ou, comme en Écosse, abbot of unreason; et, comme ce titre l’indique, elle se livre à une conduite déraisonnable se traduisant par des abus commis au préjudice du reste de la population et dont nous savons que, jusqu’à la Renaissance, ils prenaient les formes les plus extrêmes : blasphème, vol, viol et même meurtre. Pendant la Noël comme pendant les Saturnales, la société fonctionne selon un double rythme de solidarité accrue et d’antagonisme exacerbé et ces deux caractères sont donnés comme un couple d’oppositions corrélatives. Le personnage de l’Abbé de Liesse effectue une sorte de médiation entre ces deux aspects. Il est reconnu et même intronisé par les autorités régulières; sa mission est de commander les excès tout en les contenant dans certaines limites. Quel rap-port y a-t-il entre ce personnage et sa fonction, et le personnage et la fonction du Père Noël, son lointain descendant?

Il faut ici distinguer soigneusement entre le point de vue historique et le point de vue structural. Historiquement, nous l’avons dit, le Père Noël de l’Europe occidentale, sa prédilection pour les cheminées et pour les chaussures, résultent pu-re- [p. 1586] ment et simplement d’un déplacement récent de la fête de Saint Ni-colas, assimilée à la célébration de Noël, trois semaines plus tard. Cela nous explique que le jeune abbé soit devenu un vieillard; mais seulement en partie, car les transformations sont plus systématiques que le hasard des connexions historiques et calendaires ne réussirait à le faire admettre. Un personnage réel est devenu un personnage mythique; une émanation de la jeunesse, symbolisant son antagonisme par rapport aux adultes, s’est changée en symbole de l’âge mûr dont il traduit les dispositions bienveillantes envers la jeunesse; l’apôtre de l’inconduite est chargé de sanctionner la bonne conduite. Aux adolescents ouvertement agressifs envers les parents se substituent les parents se cachant sous une fausse barbe pour combler les enfants. Le médiateur imaginaire remplace le médiateur réel, et en même temps qu’il change de nature, il se met à fonctionner dans l’autre sens.

Écartons tout de suite un ordre de considérations qui ne sont pas essentielles au débat mais qui risquent d’entretenir la confusion. La « jeunesse » a largement disparu, en tant que classe d’âge, de la société contemporaine (bien qu’on assiste depuis quelques années à certaines tentatives de reconstitution dont il est trop tôt pour savoir ce qu’elles donneront). Un rituel qui se distribuait jadis entre trois groupes de protagonistes : petits enfants, jeunesse, adultes, n’en implique plus aujourd’hui que deux (au moins en ce qui concerne Noël) : les adultes et les enfants. La « déraison » de Noël a donc largement perdu son point d’appui; elle s’est déplacée, et en même temps atténuée : dans le groupe des adultes elle survit seulement, pendant le Réveillon au cabaret et, durant la nuit de la Saint Sylvestre, sur Time Square. Mais examinons plutôt le rôle des enfants.

Au moyen âge, les enfants n’attendent pas dans une patiente expectative la descente de leurs jouets par la cheminée. Généralement déguisés et formés en bandes que le vieux français nomme, pour cette raison, « guisarts », ils vont de maison en maison, chanter et présenter leurs voeux, recevant en échange des fruits et des gâteaux. Fait significatif, ils évoquent la mort [p. 1587] pour faire valoir leur créance. Ainsi au XVIIIe siècle, en Écosse ils chantent ce couplet : Rise up, good wife, and be no’ swier (lazy)

To deal your bread as long’s you’re here;

The time will come when you’ll be dead,

And neither want nor meal nor bread 1

Si même nous ne possédions pas cette précieuse indication, et celle, non moins significative, du déguisement qui transforme les acteurs en esprits ou fantômes, nous en aurions d’autres, tirées de l’étude des quêtes d’enfants. On sait que celles-ci ne sont pas limitées à Noël 2. Elles se succèdent pendant toute la période critique de l’automne, où la nuit menace le jour comme les morts se font harceleurs des vivants. Les quêtes de Noël commencent plusieurs semaines avant la Nativité, généralement trois, établissant donc la liaison avec les quêtes, également costumées, de la fête de Saint Nicolas qui ressuscita les enfants morts; et leur caractère est encore mieux marqué dans la quête initiale de la saison, celle de Hallow Even – devenue veille de la Toussaint par décision ecclésiastique – où, aujourd’hui encore dans les pays anglo-saxons, les enfants costumés en fantômes et en squelettes persécutent les adultes à moins que ceux-ci ne rédiment leur repos au moyen de menus présents. Le progrès de l’automne, depuis son début jusqu’au solstice qui marque le sauvetage de la lumière et de la vie, s’accompagne donc, sur le plan rituel, d’une démarche dialectique dont les principales étapes sont : le retour des morts, leur conduite menaçante et persécutrice, l’établissement d’un modus vivendi avec les vivants fait d’un échange de services et de présents, enfin le triomphe de la vie quand, à la Noël, les morts comblés de cadeaux quittent les vivants pour les laisser en paix jusqu’au prochain automne. Il est révélateur que les [p. 1588] pays latins et catholiques, jusqu’au siècle dernier, aient mis l’accent sur la Saint Nicolas, c’est-à-dire sur la forme la plus mesurée de la relation, tandis que les pays anglo-saxons la dédoublent volontiers en ses deux formes extrêmes et antithétiques de Halloween où les enfants jouent les morts pour se faire exac-teur des adultes, et de Christmas où les adultes comblent les enfants pour exalter leur vitalité.

***

Dès lors, les caractères apparemment contradictoires des rites de Noël s’éclairent : pendant trois mois, la visite des morts chez les vivants s’était faite de plus en plus insistante et oppressive. Pour le jour de leur congé, on peut donc se permettre de les fêter et de leur fournir une dernière occasion de se manifester librement, ou, comme dit si fidèlement l’anglais, to raise hell. Mais qui peut personnifier les morts, dans une société de vivants, sinon tous ceux qui, d’une façon ou de l’autre, sont incomplètement incorporés au groupe, c’est-à-dire participent de cette altérité qui est la marque même du suprême dualisme : celui des morts et des vivants? Ne nous étonnons donc pas de voir les étrangers, les esclaves et les enfants devenir les principaux bénéficiaires de la fête. L’infériorité de statut poli-tique ou social, l’inégalité des âges fournissent à cet égard des critères équivalents. En fait, nous avons d’innombrables témoignages, surtout pour les mondes scandinave et slave, qui décèlent le caractère propre du réveillon d’être un repas offert aux morts, où les invités tiennent le rôle des morts, comme les enfants tiennent celui des anges, et les anges eux-mêmes, des morts. Il n’est donc pas surprenant que Noël et le Nouvel An (son doublet) soient des fêtes à cadeaux : la fête des morts est essentiellement la fête des autres, puisque le fait d’être autre est la première image approchée que nous puissions nous faire de la mort.

Nous voici en mesure de donner réponse aux deux questions posées au début de cette étude. Pourquoi le personnage du [p. 1589] Père Noël se développe-t-il, et pourquoi l’Église observe-t-elle ce développement avec inquiétude?

On a vu que le Père Noël est l’héritier, en même temps que l’antithèse, de l’Abbé de Déraison. Cette transformation est d’abord l’indice d’une amélioration de nos rapports avec la mort; nous ne jugeons plus utile, pour être quitte [sic] avec elle, de lui permettre périodiquement la subversion de l’ordre et des lois. La rela-tion est dominée maintenant par un esprit de bienveillance un peu dédaigneuse; nous pouvons être généreux, prendre l’initiative, puisqu’il ne s’agit plus que de lui offrir des cadeaux, et même des jouets, c’est-à-dire des symboles. Mais cet affaiblissement de la relation entre morts et vivants ne se fait pas aux dépens du personnage qui l’incarne : on dirait au contraire qu’il ne s’en développe que mieux; cette contradiction serait insoluble si l’on n’admettait qu’une autre attitude vis-à-vis de la mort continue de faire son chemin chez nos contemporains : faite, non peut-être de la crainte traditionnelle des esprits et des fantômes, mais de tout ce que la mort représente, par elle-même, et aussi dans la vie, d’appauvrissement, de sécheresse et de privation. Interrogeons-nous sur le soin tendre que nous prenons du Père Noël; sur les précautions et les sacrifices que nous consentons pour main-tenir son prestige intact auprès des enfants. N’est-ce pas qu’au fond de nous veille toujours le désir de croire, aussi peu que ce soit, en une générosité sans contrôle, une gentillesse sans arrière-pensée; en un bref intervalle durant lequel sont sus-pendus [sic] toute crainte, toute envie et toute amertume? Sans doute ne pouvons-nous partager pleinement l’illusion; mais ce qui justifie nos efforts, c’est qu’entretenue chez d’autres, elle nous procure au moins l’occasion de nous ré-chauffer à la flamme allumée dans ces jeunes âmes. La croyance où nous gardons nos enfants que leurs jouets viennent de l’au-delà apporte un alibi au secret mou-vement qui nous incite, en fait, à les offrir à l’au-delà sous prétexte de les donner aux enfants. Par ce moyen, les cadeaux de Noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste d’abord à ne pas mourir.

Avec beaucoup de profondeur, Salomon Reinach a écrit une [p. 1590] fois que la grande différence entre religions antiques et religions modernes tient à ce que « les païens priaient les morts, tandis que les chrétiens prient pour les morts » 3. Sans doute y a-t-il loin de la prière aux morts à cette prière toute mêlée de conjurations, que chaque année et de plus en plus, nous adressons aux petits enfants – incarnations traditionnelles des morts – pour qu’ils consentent, en croyant au Père Noël, à nous aider à croire en la vie. Nous avons pourtant débrouillé les fils qui témoignent de la continuité entre ces deux expressions d’une identique réalité. Mais l’Église n’a certainement pas tort quand elle dénonce, dans la croyance au Père Noël, le bastion le plus solide, et l’un des foyers les plus actifs du paganisme chez l’homme moderne. Reste à savoir si l’homme moderne ne peut pas défendre lui aussi ses droits d’être païen. Faisons, en terminant, une dernière remarque : le chemin est long du roi des Saturnales au Bonhomme Noël; en cours de route, un trait essentiel – le plus archaïque peut-être – du premier semblait s’être définiti-vement perdu. Car Frazer a jadis montré que le roi des Saturnales est lui-même l’héritier d’un prototype plus ancien qui, après avoir personnifié le roi Saturne et s’être, pendant un mois, permis tous les excès, était solennellement sacrifié sur l’autel du Dieu. Grâce à l’autodafé de Dijon, voici donc le héros reconstitué avec tous ses caractères, et ce n’est pas le moindre paradoxe de cette singulière affaire qu’en voulant mettre fin au Père Noël, les ecclésiastiques dijonnais n’aient fait que restaurer dans sa plénitude, après une éclipse de quelques millénaires, une figure rituelle dont ils se sont ainsi chargés, sous prétexte de la détruire, de prou-ver eux-mêmes la pérennité.

Claude LÉVI-STRAUSS.

NOTE DE LA RÉDACTION. – Nous exprimons nos remerciements à la revue Anhembi de São Paulo (Brésil) et à son directeur M. Paulo Duarte qui ont bien voulu nous autoriser à publier le texte français original de cette étude dont ils se sont réservé l’exclusivité en langue portugaise.

La culture, la mort, le souligné

Actuellement, comme je l’ai déjà écrit, je crois, un travail sur la Nature, à partir de « l’Anti-Nature de Clément Rosset au regard de Claude Levi-Strauss, Descola et Nietzsche, évidemment.

Par un hasard (bien sûr inexistant), je retrouve une note que j’avais retranscrite sur un cahier. Un extrait d’un bouquin d’Octavio Paz sorti Fin 1970 intitulé « Deux transparents : Marcel Duchamp et Claude Levi-Strauss »(Nrf-Gallimard- Les essais CLVI)

J’ai même retrouvé, non sans mal, dans ma bibliothèque ledit bouquin.

Octavio Paz est un écrivain, un poète, un essayiste de grande envergure.

Fasciné par la difficulté de lecture de Lévi-Strauss et celle de la compréhension de l’oeuvre de Marcel Duchamp, il s’est donc « essayé » à l’analyse.

Le bouquin est magnifique tant Octavio Paz est un transmetteur de passion, le vrai talent de « l’écrivant ». Transmettre une joie et une passion est chose difficile tant la boulimie peut faire avaler l’essentiel (c’est un vrai sujet).

Mais je reviens à ce que j’avais donc noté il y donc un peu plus de 45 ans.

C’est page 104-105 du livre précité, à propos de CLS. J’avais souligné.

« Comment ne pas voir, dans ce besoin d’établir une différence entre nature et culture pour introduire aussitôt un terme de médiation entre elles, l’écho et l’obsession du fait que nous nous savons mortels.

La mort est la véritable différence, la frontière entre l’homme et le courant vital. Le sens dernier de toutes ces métaphores est la mort. 

Cuisine, tabou de l’inceste, et langage sont des opérations de l’esprit, mais l’esprit est une opération de la mort. Bien que la nécessité de survivre par l’alimentation et la procréation soit commune à tous les êtres vivants, les artifices employés par l’homme pour faire face à cette fatalité font de lui un être à part. Se sentir et se savoir mortel, c’est être différent : la mort nous condamne à la culture. Sans elle, il n’y aurait pas ni arts ni métiers : langage, cuisine, et règles de parenté sont des médiations entre la vie immortelle de la nature et la brièveté de l’existence humaine. »

Il faudra un jour s’arrêter sur ce que nous avons souligné dans tous les bouquins que nous avons lus dans notre vie (moi, je souligne à chaque page, y compris les romans), pour, en s’arrêtant, s’interroger sur ce que nous aurions souligné aujourd’hui, si le souligné passé est désuet ou décisif.

Un vrai travail qu’on pourrait intituler  » les temps du souligné ». Assez chic.

Pour revenir à mon extrait de Paz, je m’interroge encore : aurais-je souligné aujourd’hui ce passage, après de nombreuses lectures qui écrasent et dépassent ce type de propos spontané et merveilleux de notre ami Paz.

Je ne livre pas la réponse.

Auriez-vous souligné ?

Clément Rosset

Beaucoup connaissent mon admiration presque sans bornes, qui me fait parfois pardonner ou oublier ses failles, pour Clément Rosset, philosophe français qui est mort le 27 mars 2018 à Paris.

Je suis en train de lire l’un des ses ouvrages qui m’avaient, curieusement, échappé : « l’Anti-nature ». La jubilation dans cette lecture est rare.

J’aimerai ici le commenter.

Il m’a, dès lors paru judicieux, avant de vous livrer ses affirmations sur l’inexistence de la Nature de coller ci-dessous quelques commentaires trop rapides qui ont suivi son décès. Des journalistes, des publicistes dont j’ai oublié le nom. Pas grave. Juste une présentation, comme des « Messieurs Loyal » dans le cirque médiatique.

Ils aideront à mieux comprendre mon travail sur Rosset, très court, mais très difficile, que j’ai presque terminé.

Il s’agit donc d’un montage, d’un couper:coller. Rien de nous, encore.

On y viendra. Mais l’affaire est trop sérieuse pour ne pas commencer par sa présentation.

Asseyez-vous, allongez-vous et lisez. C’est long mais ça se lit vite.

Paix à la joie de Rosset…

A/ France Culture

Penseur de la singularité et de la lucidité, le philosophe Clément Rosset est mort.28/03/201

Il a travaillé toute sa vie à rendre la philosophie accessible à tout un chacun. Clément Rosset est décédé ce mardi 27 mars 2018. Adèle Van Reeth, qui l’a reçu à de nombreuses reprises dans “Les Chemins de la philosophie” se souvient de ce penseur de la singularité qui alliait tragique et légèreté.

Il s’était attelé à des objets philosophiques aussi variés qu’étonnants, de la joie à l’ivresse en passant par l’idiotie. Le philosophe Clément Rosset, agrégé de philosophie, normalien, s’est éteint à Paris ce mardi 27 mars 2018 à l’âge de 78 ans. En filigrane de son oeuvre, une conception tragique de l’existence, avec la joie comme horizon et seule issue. Malgré une bibliographie conséquente, il reste peu connu du grand public et peu adoubé dans le monde universitaire. Portrait d’un penseur « qui a allié tragique et légèreté, avec humour, et une immense lucidité », selon Adèle Van Reeth.

Tout est philosophie 

Originaire de Normandie, des côtes de la Manche, Clément Rosset intègre l’Ecole Normale Supérieure en 1961. Très rapidement, il publie des essais philosophiques. Chose peu commune : le matin même de son oral d’agrégation paraît dans le journal Le Monde la critique de son ouvrage Le Monde et ses remèdes, paru quelques temps auparavant. Reçu au concours en 1964, il débute alors une carrière d’enseignement, d’abord outre-Atlantique à Montréal, avant de poursuivre ce métier à Nice.

Au lendemain de sa disparition, nous avons demandé à Adèle Van Reeth, productrice des “Chemins de la philosophie”, qui a eu l’occasion de le recevoir à plusieurs reprises sur l’antenne de France Culture, d’évoquer son apport à la philosophie contemporaine. Elle se souvient avant tout d’un homme qui a travaillé à rendre la philosophie la plus accessible possible : “Son oeuvre  est extrêmement accessible. Tous les livres qu’il a publiés tiennent dans la poche, au sens du livre de poche, et sont écrits avec un style très clair, très imagé.”

Avec une prose sans fioritures et loin du dogmatisme, il s’est volontiers extrait des étiquettes et des notions abstraites pour défendre une vision incarnée de la philosophie, loin de l’image du penseur dans sa tour d’ivoire. Philosopher est pour lui, une manière d’être au monde, une manière de questionner le monde.  Ainsi, tout est philosophique. Prenant exemple sur le célèbre cogito cartésien avec le morceau de cire de Descartes, il s’interroge sur le réel au moyen du camembert. Philosopher, oui, mais avec humour.

B/ La Chronique de Jean Birnbaum

Clément Rosset, philosophe au fou rire, La joie comme credo philosophique, pour un penseur de la singularité

Dans la continuité des écrits de Schopenhauer, qui ont été pour lui une inspiration majeure, Rosset a développé une conception tragique de l’existence et son revers, la joie, comme l’explique Adèle Van-Reeth :

Rosset faisait partie de ces philosophes, qui, à partir de ce constat de la dimension tragique de lexistence, allaient plutôt du côté de la joie et disaient qu’il n’y avait aucune raison de désespérer. Les choses sont telles quelles sont, elles sont sans « pourquoi ».

Portant son attention à la spécificité de chaque chose plutôt qu’aux généralités, il est avant-tout un grand penseur de la singularité 

Aujourd’hui on parle beaucoup de l’individualisme. C’est justement montrer que ce n’est pas chacun pour soi, mais de se demander qu’est-ce qui, chez nous, ne ressemble pas aux autres. C’est ce qu’il faut essayer de penser, avec le réel en général. La simplicité, cest ce quil y a de plus difficile.

Amateur de musique, de théâtre, de gastronomie, il était capable de parler d’ivresse à la radio, tout en dégustant l’un de ses vins préférés. Comme en décembre 2017 dans les Chemins de la philosophie, sur France Culture, où Clément Rosset évoquait lui-même la joie, comme un credo philosophique

 Je sentais le secret des choses, je sentais le secret de l’être dans « Ainsi parlait Zarathoustra », de Nietzsche. Je savais tout… C’est la même impression que quand j’écoute certaines musiques : je sens la vérité sur toute chose. Nietzsche a ce mot admirable, et qui résume un peu toute sa philosophie – c’est un peu comme des versets bibliques, ou claudéliens  – : « Je sais maintenant, jai enfin compris que la joie est plus profonde que la tristesse. Cest ma devise. Si je devais avoir un credo philosophique, ce serait celui-là. »

 

C/ PHILOMAG

Le philosophe Clément Rosset est mort

 

Défenseur d’un réalisme radical, traquant sans relâche les illusions qui font écran au réel, Clément Rosset est mort. Il était l’un des philosophes français les plus importants, ainsi qu’un compagnon de route du journal, avec lequel il a collaboré à de nombreuses reprises.

« Chaque vie va finir et l’on ne peut se soustraire à cette règle. Nous voici maintenant face au réel le plus indésirable. Je pense que la finitude de la condition humaine, la perspective intolérable du vieillissement et du trépas, expliquent l’obstination des hommes à se détourner de la réalité », déclarait Clément Rosset. Le philosophe, représentant joyeux d’un réalisme radical, a été retrouvé mort dans son appartement parisien, le 27 mars 2018.

La philosophie tragique

Né le 12 octobre 1939 à Carteret, dans la Manche, Clément Rosset témoigne de la joie qui le préoccupait dès l’enfance. « Que cest bon dexister!» répétait-il alors à l’envi… bien que ses parents trouvent cette exclamation déplacée en pleine Occupation.

Admis à l’École normale supérieure, il publie à 19 ans son premier livre : La Philosophie tragique (PUF, 1960) dans lequel il invite, dans une veine nietzschéenne, à ne pas refuser la part tragique de l’existence. Agrégé de philosophie en 1965, il soutient une thèse de doctorat dirigée par Vladimir Jankélévitch, qu’il publiera sous le titre L’Anti-nature (PUF, 1973), avant de devenir professeur des universités. Il mène l’essentiel de sa carrière à l’université de Nice.

En marge des courants qui tiennent le haut du pavé dans les années  1970, qu’il s’agisse du structuralisme ou de la French Theory représentée par Derrida, Deleuze ou Foucault, il poursuit une œuvre aux thématiques atemporelles, dans un style ciselé et sans jargon, plein d’humour, se donnant pour objectif de « déblayer le chemin vers quelques évidences ». Capable de citer dans une démonstration sur Kant ou Hegel une pièce de Courteline ou un épisode de Tintin, il se fait lavocat dun réalisme radical, coupant malicieusement lherbe sous le pied de la psychanalyse et du marxisme, déjouant tous les « doubles  » fantasmatiques par lesquels les hommes tentent d’échapper à la réalité.

« Pour ma part, je ne mintéresse quau réel, affirme Clément Rosset. Ce qui ne veut pas dire que je passe mes journées à quatre pattes à renifler le réel dans tous les coins de ma chambre ! Une grande partie de mon travail philosophique depuis trente ans a consisté à démasquer les efforts, les extraordinaires gymnastiques intellectuelles auxquels s’adonnent la majorité des gens, et les philosophes en premier lieu, pour ne pas être en contact avec la réalité. »

L’unicité du réel

Héritier de Schopenhauer et de Nietzsche, mêlant les réflexions sur le cinéma, la littérature, la bande dessinée et la musique, Clément Rosset poursuit une œuvre philosophique qu’il ne conçoit pas « comme une espèce de sagesse permettant de mieux gérer la quotidienneté. Elle consiste plutôt en un art de traiter les problèmes qui ne sont pas liés aux circonstances, mais à des enjeux plus profonds, concernant la condition humaine ou l’être en général des choses. »

Il découvre l’intuition qui constitue le cœur de sa réflexion, « l’unicité du réel », un concept qu’il ne lâchera plus, comme frappé par le « génie de la philosophie » un soir de mars, à Nice. Eurêka ! Il comprend en une minute, comme un éblouissement « que lessence même du réel, cest de ne pas avoir de double. Il est dans la nature du réel d’être absolument singulier. Toutes les représentations que nous nous faisons du réel, les rêves que nous en avons, les ombres que nous croyons y déceler, ne sont que des fantômes et des déformations ».

De cette révélation métaphysique, il tire les premières conséquences dans ouvrage phare intitulé Le Réel et son double (Gallimard, 1976), où il étudie cette tentation que les hommes développent : échapper à la réalité, en concevant des « doubles » du réel – idées pures, utopies, croyances… Les philosophes idéalistes raffolent ; lui traque cette illusion. « Il resterait enfin à montrer la présence de l’illusion, écrit-il, – c’est-à-dire de la duplication fantasmatique – dans la plupart des investissements psychologico-collectifs d’hier et d’aujourd’hui : par exemple dans toutes les formes de refus ou de “contestation” du réel… Mais cette démonstration risquerait d’entraîner dans des polémiques inutiles et n’aboutirait d’ailleurs, dans le meilleur des cas, qu’à la mise en évidence de vérités somme toute banales. Un tel développement serait donc facile mais fastidieux, et on en fera ici l’économie. »

L’invisible

Lauréat du prix Procope des Lumières en 2013, distinguant l’auteur d’un essai politique, philosophique ou de société, pour son livre L’Invisible (Minuit, 2012), Clément Rosset se penche sur le revers de cette fuite du réel : notre capacité à percevoir un invisible qui nexiste pas. Il relève le « caractère étrange de la pensée » convaincu que « cest à cette faculté de croire voir et de croire penser, alors que rien nest vu ni pensé, que les hommes doivent lessentiel de leurs illusions ».

S’il connaît un épisode dépressif qu’il relate dans Route de nuit (Gallimard), s’il passe à deux doigts de la mort après s’être presque noyé dans une crique de Majorque en 2010 (Récit d’un noyé, Minuit, 2012), le sens du tragique ne s’oppose guère chez lui à la joie « miraculeuse » dexister. Au contraire, comme il le martèle inlassablement : « la philosophie est une quête intérieure de compréhension et dacquiescement à la réalité, un chemin par lequel on trouve une joie enivrante. »

D/Le philosophe Clément Rosset rattrapé par le réel. Par Elisabeth Franck-Dumas — 28 mars 2018 à 18:05

Le joyeux pourfendeur d’illusions est mort à 78 ans.

Le réel est têtu, Clément Rosset nous l’a appris. On pourrait se bercer de chimères, souhaiter par exemple que le philosophe ne fût pas mort à 78 ans (et, partant, qu’on n’ait pas à écrire sa nécrologie). Mais c’est stupide, et ça ne sert à rien. Aux illusions consolatoires, Clément Rosset opposait le réel sans fards. Le réel, c’était sa grande affaire.

Nous en voudrait-il, alors, d’avoir fait de ses livres un refuge ? Leur élégance et leur politesse, leur absence de jargon et leurs citations réjouissantes, piochées tous azimuts (Courteline, Proust, Montaigne, Ravel, Hergé…), font penser le contraire. Limpides, souvent hilarants, ses brefs ouvrages brillent d’un désespoir entraînant, d’une désillusion joyeuse. A lire les témoignages qui se sont immédiatement répandus sur les réseaux sociaux à la nouvelle de sa mort, l’on pouvait d’ailleurs conclure 1) que Clément Rosset était un philosophe à la surface importante et 2) que l’enthousiasme d’une génération qui n’était pas la sienne disait combien il était un penseur pour notre temps. Car au moralisme de l’époque, à son volontarisme optimiste, ses excès de culpabilité, son narcissisme, ses ­indignations multiples et inutiles, Clément Rosset répliquait par l’imparable : le réel n’a à offrir que ce qu’il est. Tout le reste, ce qu’on s’invente, ce qu’on se raconte, ce qu’on espère, n’est que foutaise. Et Dieu sait qu’on s’en raconte, des choses – Il le sait jusque dans son existence même. Tout ce magma-là, cette drogue qui permet de composer avec la décevante réalité, c’est le «double» du réel, bon à jeter. Le réel est là et il est idiot. C’est insupportable, mais c’est libérateur.

Jeu de l’existence

Avec Clément Rosset, c’est donc «l’interminable lignée des philo­sophes qui, de Platon à Kant et de Kant à Heidegger, nous ont enseigné à suspecter la réalité sensible au profit d’entités plus subtiles» (1) qui fut envoyée paître. Qui donc trouvait grâce à ses yeux ? Schopenhauer d’abord, sa lucidité et son sens de l’absurde. Il fut la révélation de ses 14 ans – car Rosset était précoce, il publia son premier livre, la Philosophie tragique, à 19 ans, alors qu’il était encore en khâgne à Louis-le-Grand. Puis Jankélévitch, qui dirigea sa thèse, publiée sous le titre l’Anti-nature, mais aussi Nietzsche, Epicure ou encore Parménide, sur qui il se pencha avec gourmandise dans Principes de sagesse et de folie. Les «tautologies» du présocratique, («ce qui est, est, ce qui n’est pas, n’est pas»), Rosset les révélait «terrifiantes en ceci qu’elles confrontent l’homme à une réalité à laquelle, et quel que puisse être son caractère douloureux ou rédhibitoire, il n’est point d’échappatoire ni d’alternative possible». Cette «loi générale de la réalité» piège «toute chose ou personne qui s’y trouverait mêlées» car «s’exposer à être, c’est se condamner à n’être rien d’autre». (Adieu, ouvrages de développement personnel !) Au jeu de l’existence, les animaux s’en retrouvaient pile au bon endroit : «La pierre n’en dit vraiment pas assez. L’homme, créature imaginative et bavarde, en dit toujours beaucoup trop. L’animal se trouve dans le juste milieu : il résume tout ce qu’on peut dire de l’existence, pas moins et pas plus.»

C’est un peu vexant, il est vrai. Mais dans la grande foule des illusionnés, des procrastinateurs, des amoureux éconduits dont Rosset démontait livre après livre les mécanismes de pensée, l’on se trouvait en bonne compagnie. Par exemple avec Swann, incapable d’accepter l’idée qu’Odette est une «femme entretenue», et cela au moment même où il lui envoie ses «mensualités». Avec le narrateur de la Recherche, qui refuse d’accepter que «Mademoiselle Albertine est partie», et se fabrique aussitôt ce mensonge rassurant : «Je vais la faire revenir». Avec le Murphy de Beckett, dont l’horoscope indique «un grand Désir de s’engager dans une Occupation quelconque, et pourtant pas». Ou encore avec Géronte, qui conteste «au nom du passé, la réalité du fait lui-même» : Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? Ce sont les yeux de cette foule humaine et désespérée qu’il a inlassablement tenté de déciller.

«Jubilation» et «nausée»

De la pelote du réel, Rosset tirait aussi le fil de réflexions brillantes sur la peinture, le cinéma et la musique, sur le temps et notre rapport névrotique à lui, sur l’amour et le narcissisme, et sur le désir et notre incapacité à l’exercer à l’endroit d’un objet réel – «Le meilleur des mondes nest pas un monde où lon obtient ce quon désire, mais un monde où on désire quelque chose», a-t-il écrit. Il tirait aussi, de ce réalisme féroce, une grande «joie», communicative, la tragédie allant pour lui de pair avec le bonheur, la «jubilation» avec la «nausée». «Lhomme joyeux ne se réjouit pas de tel ou tel bonheur particulier, mais du fait général que lexistence existe», jugeait-il. L’homme joyeux serait comme les toiles de Vermeer, qui témoignent «d’une jubilation perpétuelle au spectacle des choses» et d’une indifférence à soi. Le «rien» s’y étale à la vue de tous, «sinon le rien, du moins un très peu, un rien de notable» où l’on entend des échos au «presque rien» de Jankélévitch.

Normalien, agrégé de philosophie en 1965, résolument en marge de tous les courants qui parcoururent la philosophie française de son temps, Clément Rosset fut aussi professeur à l’université de Nice, et pamphlétaire à ses heures (la Lettre sur les chimpanzés et Matinées structuralistes). En 1999, il écrivit un livre sur sa dépression, Route de nuit : épisodes cliniques, où l’on peut lire ceci : «Savoir vivre signifie savoir tout rendre (à la mort).»

E/ SUR ROSSET

Inactuel, tragique, irrésistiblement jovial, pochard invétéré, tel était ce bon Clément Rosset, qui nous a quittés ce mercredi 28 mars 2018, à l’âge de 78 ans. Son œuvre est un hymne à la joie, à cette joie de vivre qui jaillit de l’amour inconditionnel d’un réel débarrassé de toutes ses contrefaçons et ramené à sa pure immanence.

Clément Rosset (1939-2018)

C’était un peu l’idiot du village philosophique, Lou Ravi de la crèche provençale, un gai luron bedonnant à la bouille généreuse, le cheveu ébouriffé, le regard sémillant et malicieux, le nez rouge et le sourire bêta d’un ivrogne joueur et enjoué, la mine d’un grand gamin avide de facéties, toujours prêt à lâcher une anecdote savoureuse ou une plaisanterie égrillarde, et néanmoins, quand ses yeux bleus s’écarquillaient devant l’éternellement renaissante surprise du réel, il avait le visage du sage antique, si ce n’est du prophète illuminé. Le genre de joyeux drille, en tout cas, que les gens sérieux mettent volontiers à l’écart, et qui, pour cause, est toujours resté en marge du très respectable système universitaire. Ce qui n’était pas pour lui déplaire, lui qui a enseigné pendant 31 ans sous l’azur alcyonien de Nice (qui avait tant inspiré son maître Nietzsche), et qui a écrit toute son œuvre au mépris du formalisme sorbonnard, maniant une plume alerte et enlevée, légère et drôle, mêlant allégrement les références les plus éclectiques, allant de Kant à Hergé, en passant par le théâtre de Courteline et la musique d’Offenbach.

L’idiotie du réel

Le traiter d’idiot n’est point lui faire insulte, c’est au contraire lui rendre hommage dans la mesure où tout son effort philosophique consiste à pourchasser les arrière-mondes, afin de restituer son « idiotie » au réel, son idiotie au sens étymologique du terme, c’est-à-dire son caractère « simple, particulier, unique », « sans reflet ni double »[1]. Le réel, selon la conception nominaliste de Clément Rosset, ne renvoie à aucune extériorité. Il est une indépassable tautologie, inéluctablement soumis au principe d’identité qui veut que A soit A, qu’un être ne soit rien d’autre que lui-même, déterminé mais fortuit, nécessairement quelconque, distinct de tous les autres au point d’en être absolument insignifiant.

Rares sont ceux, à vrai dire, qui possèdent une telle lucidité, un tel sentiment de lexistence se suffisant à elle-même. Parmi ces élus, il faut compter le poivrot. Ses yeux parfois voient double, et pourtant c’est lui qui perçoit simple tandis que l’homme sobre recouvre le réel de ses préconceptions. « L’ivrogne est, quant à lui, hébété par la présence sous ses yeux d’une chose singulière et unique qu’il montre de l’index tout en prenant l’entourage à témoin, et bientôt à partie si celui-ci se rebiffe : regardez là, il y a une fleur, c’est une fleur, mais puisque je vous dis que c’est une fleur… »[2] L’ivresse restitue le réel en ce qu’elle permet de s’étonner à nouveau, voire de s’émerveiller, de s’ébahir et de s’esbaudir, non pas d’une chose et de ses qualités, mais qu’une chose soit, que cette chose-là soit, qu’elle soit elle et rien d’autre qu’elle, ni plus ni moins.

Parménide (Vᵉ siècle av. J.-C.)

Ceci étant, et quels que soient ses penchants pour la boisson, Rosset ne prétend pas que l’ébriété soit l’unique voie d’accès au réel. On peut senivrer également de poésie et de vertu, et même de philosophie. Et c’est en ce sens que notre auteur réinterprète le vieux penseur présocratique Parménide, à rebours des lectures usuelles qui veulent en faire le précurseur de l’ontologie platonicienne, et donne une profondeur inédite à sa célèbre maxime : « Il faut dire et penser que ce qui est est, car ce qui existe existe, et ce qui n’existe pas n’existe pas »[3]. Ce qui semble n’être qu’un truisme futile s’avère en fait une sentence grave et irrévocable, et une salutaire mise en garde : peu importent les velléités de notre imagination, il est impossible de fuir le réel.

L’illusion du Double

Or c’est là, précisément, selon Rosset, le travers de l’homme : « rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserve l’impérieuse prérogative du réel »[4]. Regimbant devant l’âpre immanence du réel, l’homme tente de le dupliquer, de le revêtir d’un ersatz supposé lui octroyer sa véritable signification. D’après cette structure du Double, « le réel immédiat n’est admis et compris que pour autant qu’il peut être considéré comme l’expression d’un autre réel, qui seul lui confère son sens et sa réalité ». On retrouve cette attitude dans pratiquement toute la tradition métaphysique occidentale, depuis Platon opposant le sensible à l’intelligible, jusqu’à Heidegger distinguant l’étant de l’être. Et derrière cette tentative de déprécier l’apparent par rapport à un caché jugé plus authentique, se tapit le secret désir de nier une réalité dont on est incapable de se satisfaire. Au fond du Double gît la duplicité de l’impuissance. Et le drame est que le réel ne se laisse guère congédier : mis à la porte, il rentre par la fenêtre. Telle est la grande leçon d’Œdipe : le destin auquel on a espéré se soustraire nous revient immanquablement en pleine face. « La profondeur et la vérité de la parole oraculaire sont moins de prédire le futur que de dire la nécessité asphyxiante du présent, le caractère inéluctable de ce qui arrive maintenant. (…) Pas d’échappatoire – pas de double : c’est cela qu’annonçait l’oracle à l’avance ».

« Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ; et de nos maladies la plus sauvage, c’est mépriser notre être », écrivait Montaigne, autre référence majeure de Rosset.

Cependant les philosophes n’en sont pas les seules victimes, l’illusion du Double est la mieux partagée du monde, et nous y succombons tous lorsque nous cherchons à découvrir notre identité personnelle, ce « vrai moi », intime, qui ne se résumerait pas à notre identité sociale. Nous voulons croire que notre recension administrative, notre situation professionnelle et jusqu’à l’ensemble de nos actes n’épuisent pas ce que nous sommes. Nous nous mettons en quête d’un moi véritable qui précéderait ces contingences et leur survivrait. Et comme on peine à le déceler par pure introspection, on interroge le regard de l’autre pour confirmer la représentation que l’on veut se donner et obtenir ainsi une identité d’emprunt. D’où ce jugement cynique de Rosset, manifestement étranger à la notion de personne : « lintercession de lamour naboutit pas à faire don de soi à lautre mais à retrouver un soi à la faveur de lautre, jallais dire, en forçant à peine ma pensée, à son détriment »[5]. Cest, en réalité, par désamour de soi que lon sinvente un moi, lequel sera toujours factice et décevant, puisque limage de soi renvoyée par autrui, tôt ou tard, contredira la représentation que nous avons de nous-mêmes. Encore une fois, l’idiotie du réel finira par reprendre ses droits. En dernière instance, rien ne définit mieux notre idiosyncrasie que notre numéro de sécurité sociale, « et moins on se connaît, mieux on se porte ».

Autre figure du Double, celle de la nostalgie, ou son pendant, celle de l’optimisme. C’est-à-dire ne pas accueillir la singulière présence de ce qui est, mais ne percevoir l’être que comme la ruine de ce qu’il fut, ou la promesse de ce qu’il sera. « Les idées de changement du monde et de fin du monde visent un même exorcisme du réel et jouent pour ce faire du même atout : du prestige fascinant et ambigu de ce qui n’est pas par rapport à ce qui est, de ce qui serait « autrement » par rapport à ce qui est ainsi, de ce qui serait « ailleurs » par rapport à ce qui est ici »[6]. L’une et l’autre attitudes condamnent lhomme à poursuivre une chimère et à manquer le présent qui soffre. Il s’ensuit chez Rosset un épatant détachement vis-à-vis de la politique. Un désintérêt revendiqué, qu’il présente même comme une des vertus de la philosophie, « une vertu qui suffirait à elle seule à la faire déclarer d’intérêt public (et privé) : la fonction de démobilisation – de démobilisation générale »[7]. Le sage, peut-être, est trop près du réel pour être de ce monde.

La joie malgré tout

Ou, pour le dire autrement, trop joyeux pour s’engager dans les querelles mondaines. Car ce que nous n’avons pas encore dit, et qui est pourtant l’essentiel, c’est que cette attention au réel immanent, loin d’être une insupportable souffrance dont seul un double pourrait nous soulager, peut se révéler la source d’une joie inépuisable. Et Rosset soutient en outre qu’il s’agit de la seule vraie joie. L’allégresse, en effet, n’est pas entière si elle dépend de telle ou telle circonstance, de tel bien possédé ou espéré, si elle est donc susceptible de s’éteindre en même temps que ce qui la motive. La joie doit émaner d’une approbation inconditionnelle à la vie, d’un amour du réel pour lui-même, d’une jubilation gratuite devant ce qui est. En cela, elle est fondamentalement illogique, irrationnelle, totalitaire, faisant feu de tout bois, et par conséquent amorale jusqu’à la cruauté. Elle ne nie nullement les tribulations de l’existence (que l’auteur, grand connaisseur de Schopenhauer et ami de Cioran, ne peut ignorer) : tragique, elle les surmonte. Elle a déjà consenti à tout, si la jouissance lui est accordée, ce sera « par surcroît ». Comme Rosset le dit si bien, « la joie a ceci de commun avec la féminité qu’elle reste indifférente à toute objection »[8].

Cette béatitude n’a de semblable, comme il le reconnaît lui-même, que la grâce chrétienne, don gratuit et inexplicable de Dieu qui procure au croyant une joie immarcescible indépendante de toute affliction[9]. On serait tenté de prolonger sa pensée – serait-ce la trahir ? – en suggérant que le Dieu chrétien est cette exception d’un Double, ou d’un Autre, qui accomplit le réel sans l’abolir. Je me souviendrai, en tout cas, de la charité de ce bon vieux Rosset qui invita un soir à sa table un étudiant inconnu passant par-là, providentiellement, et qui lui offrit de son vin, qu’il descendait lui-même avec enthousiasme. Il restera pour nous ce singulier et attendrissant mystère d’un silène touché par la grâce.

 

Notes

 

[1] Le Réel, Traité de l’idiotie

 

[2] Ibid.

 

[3] Cité dans Principes de sagesse et de folie

 

[4] Le Réel et son double

 

[5] Loin de moi

 

[6] Mirages

 

[7] Faits divers

 

[8] La force majeure

 

[9] Cf. Le Réel, Traité de l’idiotie

 F/ Biographie

Entré à l’École normale supérieure en 1961, Clément Rosset devient agrégé de philosophie en 1964. Il enseigne la philosophie à Montréal de 1965 à 1967, puis à Nice jusqu’en 1998. Retraité depuis cette date, il vit à Paris et se consacre à son œuvre.

Rosset développe une philosophie de l‘approbation au réel : par la joie, je prends plaisir au réel tout entier, sans avoir à m’en masquer aucun aspect, si horrible soit-il. Le paradoxe de la joie est ainsi que rien dans la réalité ne me porte à l’approuver et que pourtant, je puisse l’aimer inconditionnellement. Cette vision est dite « tragique » au sens conféré par Nietzsche à ce terme : est tragique l’amour de la vie jusque dans le déchirement et la douleur extrêmes. Être heureux, c’est être heureux malgré tout.

Dès son premier livre, La Philosophie tragique, Rosset oppose cette vision tragique et joyeuse à la recherche d’un double qui puisse protéger du réel. Le réel étant à la fois cruel et indicible, les hommes ont tendance à lui préférer un double de substitution, une image illusoire et adoucie qui les en détourne. En particulier, la vision morale du monde repose sur l’illusion de ce double.

Deux essais consacrés à Schopenhauer,, ont montré que ce dernier était un précurseur des philosophies de l’absurde (Sartre, Camus) : pour Schopenhauer, le monde est douloureux mais surtout, cette douleur est sans raison. Au pessimisme bien connu du penseur de Francfort s’ajoute donc une intuition de l’absurde

Ses premiers essais personnels (La Logique du pire, L’Anti-nature) proposent une philosophie joyeuse et approbatrice dun monde où le pire est la seule chose certaine. Le pire est ce qui existe, la réalité antérieure aux idées de sens, d’ordre ou de nature : c’est le hasard lui-même, en tant que silence et insignifiance. Dans la trilogie qui suit (Le Réel et son double ; Le Réel, traité de l’idiotie ; L’Objet singulier), Rosset tente de préciser les attributs de cette réalité indéterminable et « in-signifiante ». La thèse essentielle de Rosset est celle-ci : la difficulté de penser le réel tient à ce quil ne manque de rien, quil se suffit à lui-même, quil se passe de tout fondement (car au fond, il ny a rien à expliquer, rien à comprendre). D’où la thèse majeure du Réel et son double : le réel est ce qui est sans double et le fantasme du double trahit toujours le refus du réel. L’ontologie du réel sur laquelle débouche cette réflexion a la particularité de ne pas reposer sur la pensée de son être ou de son unité[Lequel ?], mais de s’en tenir à sa seule singularité[Lequel ?], ce qui n’est possible que par la grâce d’une joie sans raison. Le réel auquel j’ai accès, aussi infime soit-il, en rapport de l’immensité qui m’échappe, doit être tenu pour le bon.

Ses influences

Les influences principales – Schopenhauer mis à part – de Rosset sont affirmées dès ses premiers livres. Elles correspondent à ses premières lectures. S’il a pu s’éloigner quelque peu, à partir du Réel et son double, de sa philosophie dite tragique, ces influences restent, explicitement ou implicitement, prégnantes dans tous ses ouvrages. Une des inspirations majeures de Rosset est Nietzsche, dont la pensée constitue le fil conducteur de son premier ouvrage. Il lui est, pour ainsi dire, toujours resté fidèle et le cite dans pratiquement tous ses livres. L’un des livres essentiels de Rosset, La Force majeure, consacre un long chapitre décisif à Nietzsche, dans lequel Rosset développe des analyses brillantes et originales du philosophe allemand comme philosophie de l’approbation inconditionnelle au hasard de la vie. Cette lecture est à comparer avec les interprétations qui faisaient autorité dans les années 1960-70 chez les philosophes français (Foucault, Derrida, Deleuze, Blanchot, Bataille, Klossowski). Rosset s’efforce de mettre en lumière un Nietzsche foncièrement affirmateur et joyeux, et en outre, musicien, aspect trop méconnu des commentateurs. Ses Notes sur Nietzsche constituent un apport crucial au développement de la pensée de Rosset en ce que chaque point remarquable de la philosophie de Nietzsche apparaît conciliable avec la philosophie de Rosset lui-même.

Outre l’influence déterminante de Nietzsche, celles de Lucrèce, Montaigne, Pascal, Spinoza et Hume – et, à certains égards, Bergson, Deleuze, voire Lacan – comptent également. Plus tard, revenant sur ce qu’il considère comme une condamnation trop hâtive, Rosset voit en Parménide la voix puissante de l’idiotie du réel (Principes de sagesse et de folie) contre l’interprétation métaphysique qui en fut faite par toute une lignée de philosophes, de Platon à Heidegger.

Reconnaissance

En 2013, il est lauréat du prix Procope des Lumières pour son ouvrage L’Invisible, et en 2008 du prix Gegner pour L’École du réel.

Décès

Il décède en mars 2018 dans son appartement parisien.

Publications

La Philosophie tragique, Paris, Presses universitaires de France, 1960 (ISBN 213054066X)

Le Monde et ses remèdes, Paris, Presses universitaires de France, Paris, 1964 (ISBN 213050941X)

Lettre sur les chimpanzés : plaidoyer pour une humanité totale, Paris, Gallimard, 1965, rééd. 1999 (ISBN 2070755282)

Schopenhauer, philosophe de l’absurde, Paris, Presses universitaires de France, 1967, 2010 (ISBN 978-2-13-058350-9)

L’Esthétique de Schopenhauer, Paris, Presses universitaires de France, 1969 (ISBN 2130421296)

(sous le pseudonyme de Roboald Marcas) Précis de philosophie moderne, Paris, R. Laffont, 1968, rééd. Écrits satiriques 1, Paris, Presses universitaires de France, 2008 (ISBN 9782130570844)

(sous le pseudonyme de Roger Crémant) Les Matinées structuralistes, suivies d’un Discours sur l’écrithure (sic), Paris, R. Laffont, 1969, rééd. partielle : Les Matinées savantes, Montpellier, Fata Morgana, 2011 (ISBN 9782851948076)

Logique du pire : éléments pour une philosophie tragique, Paris, Presses universitaires de France, coll. «Bibliothèque de philosophie contemporaine», 1971 (ISBN 2130450563)

L’Anti-nature : éléments pour une philosophie tragique, Paris, Presses universitaires de France, 1973 (ISBN 2130539572)

Le Réel et son double : essai sur l’illusion, Paris, Gallimard, 1976 (ISBN 2070327515)

Le Réel : Traité de l’idiotie, Paris, Éditions de Minuit, 1977 (ISBN 2707318647)

L’Objet singulier, Paris, Éditions de Minuit, 1979, (ISBN 2707302856)

La Force majeure, Paris, Éditions de Minuit, 1983 (ISBN 2707306584)

Le Philosophe et les sortilèges, Paris, Éditions de Minuit, 1985 (ISBN 2707310115)

Le Principe de cruauté, Paris, Éditions de Minuit, 1988 (ISBN 2707311804)

Mozart, une folie de l’allégresse, Paris, Mercure de France, 1990, rééd. Le cas Mozart, Le Passeur, 2013 (écrit par Rosset, signé Didier Raymond) ( (ISBN 2368900381))

Principes de sagesse et de folie, Paris, Éditions de Minuit, 1991 (ISBN 2707314021)

En ce temps-là – Notes sur Louis Althusser, Paris, Éditions de Minuit, 1992 (ISBN 2707314277)

Matière d’art : hommages, Nantes, Le Passeur, 1992, rééd. Montpellier, Fata Morgana, 2010 (ISBN 9782851947741)

Le Choix des mots, Paris, Éditions de Minuit, 1995 (ISBN 2707315397)

Le Démon de la tautologie, Paris, Éditions de Minuit, 1997 (ISBN 2707316156)

Route de nuit : épisodes cliniques, Paris, Gallimard, 1999 (ISBN 2070756181)

Loin de moi : étude sur l’identité, Paris, Éditions de Minuit, 1999 (ISBN 2707316911)

Le Réel, l’imaginaire et l’illusoire, Biarritz, Distance, 2000 (ISBN 2908960125) (repris dans Fantasmagories, Paris, Éditions de Minuit, 2005)

Le Régime des passions, Paris, Éditions de Minuit, 2001 (ISBN 2707317640)

Propos sur le cinéma, Paris, Presses universitaires de France, 2001 (ISBN 2130520219)

Franchise postale [correspondance avec Michel Polac], Presses universitaires de France, 2003 (ISBN 2130537405)

Impressions fugitives : L’ombre, le reflet, l’écho, Paris, Éditions de Minuit, 2004 (ISBN 2707318531)

Fantasmagories, Paris, Éditions de Minuit, 2005 (ISBN 2707319384)

L’École du réel, Paris, Éditions de Minuit, 2008 (ISBN 2-7073-2019-6) [anthologie]

La Nuit de mai, Paris, Éditions de Minuit, 2008 (ISBN 2-7073-2020-X)

Une passion homicide, Paris, Presses universitaires de France, 2008 (ISBN 2-13-056540-9)

Le Monde perdu, Éditions Fata Morgana, 2009 (ISBN 978-2-85194-746-8) (notice BnF no FRBNF42798306)

Tropiques. Cinq conférences mexicaines, Paris, Éditions de Minuit, 2010 (ISBN 9782707321077)

La Folie sans peine, écrit par Didier Raymond [édition originale : Points, 1991] et remanié par Rosset, dessins de Jean-Charles Fitoussi, PUF, 2010 (ISBN 9782130581017)

Récit d’un noyé, Paris, Éditions de Minuit, 2012 (ISBN 9782707322395)

L’Invisible, Paris, Éditions de Minuit, 2012 (ISBN 9782707322388)

Question sans réponse [postface à Santiago Espinosa, L’inexpressif musical, Encre Marine, 2013] ( (ISBN 2350880664))

Faits divers, Paris, PUF, Perspectives critiques, 2013 (ISBN 9782130625568)

Esquisse biographique. Entretiens avec Santiago Espinosa, Encre Marine, 2017 ( (ISBN 9782350881232))

L’Endroit du paradis. Trois études. Paris, Les Belles Lettres, 2018 ( (ISBN 2350881474))

Notes et références

« Mort de Clément Rosset, philosophe du tragique et de la joie », Bibliobs,‎ 2018 (lire en ligne).

Le Point, magazine, « Le philosophe iconoclaste Clément Rosset est mort », Le Point,‎ 28 mars 2018 (lire en ligne).

« Biographie », Clément Rosset,‎ 25 avril 2014 (lire en ligne).

« Clément Rosset – Auteur – Ressources de la Bibliothèque nationale de France », sur data.bnf.fr (consulté le 18 février 2017).

Psychologies.com, « Clément Rosset : Je suis un chasseur d’illusions », Psychologies,‎ 16 juillet 2009 (lire en ligne).

Robert Jean-Dominique, « Clément Rosset, Schopenhauer », Revue Philosophique de Louvain, vol. 71, no 10,‎ 1973 (lire en ligne).

Seys Pascale, « Clément Rosset, L’esthétique de Schopenhauer », Revue Philosophique de Louvain, vol. 89, no 84,‎ 1991 (lire en ligne).

« Ecrits de Schopenhauer », Cairn.info,‎ 2001 (ISSN 0338-5930, lire en ligne).

« Le philosophe Clément Rosset est mort », sur www.philomag.com (consulté le 28 mars 2018).

« Entretien avec Clément Rosset : autour de L’école du réel – actu philosophia », sur www.actu-philosophia.com (consulté le 18 février 2017).

« La Force majeure : un nouveau Nietzsche? », sur clementrosset.blogspot.fr (consulté le 18 février 2017).

« Principes de sagesse et de folie – Philippe Sollers/Pileface », sur www.pileface.com (consulté le 18 février 2017).

lalettre, « Prix Procope des Lumières 2013 à Clément Rosset », sur www.lalettredulibraire.com, 17 janvier 2013 (consulté le 18 février 2017).

https://www.asmp.fr/prix_fondations/fiches_prix/gegner.html.

Clément Rosset, Esquisse biographique, Les Belles Lettres, 2017, p. 88-89.

Aurélien Barrau, « La philosophie rêvée », La vie des idées,‎ 4 février 2009 (lire en ligne)

« Clément Rosset : Récit d’un noyé. – actu philosophia », sur www.actu-philosophia.com (consulté le 28 mars 2018).

 

 

 

 

 

 

       

 

 

La gardienne déçue

Hier soir. Nous sonnons à l’interphone. Diner chez des amis chers, habitants d’un arrondissement et d’un immeuble assez chic.

Mon oeil est attiré par un papier collé sur la vitre de la porte d’entrée. J’imagine un rappel de la date des relevés des compteurs d’eau ou un avis aux occupants sur l’obligation du ramonage à l’usage de ceux qui n’ont pas cimenté leur cheminée, pour plaquer contre le mur une console laquée (blanche).

Pas du tout. C’est une concierge, une gardienne comme on nous oblige à le dire, qui râle, qui dit sa désolation, sa déception manifestement non feinte devant l’infamie : un vol ou une destruction de son installation annuelle par des malotrus éméchés ou irrespectueux du monde.

Je prends la photo. Reproduite en tête du billet. Lisez.

La gardienne signe de son nom : Severine Demarseille. Ce nom ne s’invente pas. Presque Arletty.

Aujourd’hui, j’ai dit à mon entourage que dès demain (je le ferai), je lui ferai déposer dans sa loge un billet de 50 euros (ça me semble correct) avec le mot suivant, évidemment anonyme :

« Madame, 

Je suis celui qui a bouleversé votre oeuvre absolument magnifique. Le petit arbre et les guirlandes étaient exactement à leur endroit, les lumières absolument en place, les boules d’une couleur assez inédite, flamboyantes, éclatantes, pétillantes, resplendissantes.

Et s’il devait exister un concours des meilleures décorations de Noel par les gardiennes d’immeubles, je suis persuadé que vous l’aurez emporté.

Mais mon impéritie a été sans bornes. En effet, le vin ou le cognac, au demeurant assez quelconque de nos hôtes de la soirée qui se voulait festive a perturbé le sens de mon équilibre. Je suis tombé, titubant sur les boules de Noel si savamment ordonnées par vous.

Elles se sont brisées et j’ai eu beaucoup de mal à ramasser les débris, eu égard à mon état d’ébriété. Je ne les ai pas volées, je les ai fracassées. En tentant de camoufler ce forfait.

Merci de votre pardon, en espérant que le dédommagement que je me permets de vous adresser vous permettra de rétablir, dans sa magnificence, votre installation.

Je reviendrai l’année prochaine admirer votre oeuvre, persuadé de sa grandeur renouvelée »

Vous ne me croyez pas, vous lecteurs.

Je jure qu’à la première heure, un coursier sera sollicité pour remettre l’enveloppe contenant le billet et mon mot.

Je reviendrai plus tard sur cette nouvelle pratique des gardiennes d’immeuble. Beaucoup imaginent qu’il ne s’agit que de la mise en scène permettant l’octroi d’étrennes plus généreuses.

Ils se trompent. Les gardiennes parisiennes sont très attachées à cette beauté qui embellit, pour un temps les porches et les cours d’immeubles. Fières de leur « installation ». Je le sais, pour avoir en avoir discuté longuement avec elles et quelquefois aidé à l’organisation spatiale.

Mes amis proches, ceux qui m’ont trop connu, diront que ma peur des gardiennes, qui trouve son origine, très ancienne, à une autre époque, dans la vision, derrière un rideau de loge, par une gardienne attentive ou trop curieuse, des venues dans mon appartement de personnes qui pouvaient être aperçues par elles (les gardiennes), alors qu’elles (les venues) étaient peut-être nécessairement occultes et pas avouables (femmes d’un soir, femmes trop régulières, femmes non suffisamment jolies, femmes connues, femmes adultérines) est à la source de cette empathie, assez suspecte.

Comme si je voulais les avoir avec moi, de mon côté.

Ils se tromperaient ces faux amis qui me connaissent trop.

J’aime les gardiennes jolies qui nous saluent le matin dans la cour d’immeuble en nous souhaitant une excellente journée.

Elles sont rarement très jolies, mais j’ai eu la chance d’en rencontrer. Des portugaises qui pouvaient, un soir de détresse, nous inviter dans leur loge pour nous chanter un air de fado. Ce qui, pour beaucoup, n’est pas la meilleure solution d’extirper la tristesse. Mais je  réponds à ces ignorants que la « saudade », la nostalgie transfigurée, est aussi admirable que le rire aux éclats, s’agissant du même univers éthéré : celui du sentiment.

Comment peut-on arriver d’un boule de Noel cassée ou volée à la « saudade » romantica ?

Allez savoir. Ce sont les mystères des plumes ou des claviers qui s’envolent allègrement, et qui prétendent, un peu dans l’exagération ou l’exacerbation des mots à une tentative de purification des airs.

On ne se refait pas.

PS. Dieu que le papier quadrillé redouble l’effet. Presque du Simenon. Et le « votre attention » sonne comme dans une salle de spectacle du monde. Il est par ailleurs curieux qu’une faute d’orthographe se soit immiscée dans le texte (« déçu » et non « déçue ». Un commentaire sur l’effacement de la féminité lorsqu’il s’agit de blâmer serait inopportun et mensonger

 

le chien et la fleur

L’on disait que le concept de chien n’aboyait pas dans l’article précédent.

On continue, l’idée nous catapultant dans l’image produite par le photographe.

Le photographe, le vrai, pas l’accumulateur d’images ni cadrées, ni pensées envoyés, toutes les minutes à ses amis de Facebook, cherche à abstraire la réalité, en trouvant son noeud, son centre, presque son nombril.

Comme le mot, la photographie réussie est un concept inventé de la réalité laquelle, écrasée par l’image n’est donc plus elle même, simplement  reproductible.

C’est la définition de l’art.

Chercher l’essence de la réalité devant notre objectif, en faire un mot imagé, un concept est le travail, j’allais dire facilement « l’objectif » du photographe. Sans cette recherche du « centre » du concept de la réalité, la photographie n’est qu’une reproduction documentaire.

Il y parvient quelquefois.

Il y parvient encore mieux lorsque l’image ne correspond plus à ce qu’elle donne à voir, par le passage au noir et blanc, par exemple.

Ici, dans le noir et blanc, la réalité et transformée. Et si le travail est réussi, l’image devient ce concept éblouissant rempli de tous les mystères de la création.

Ma fleur en noir et blanc en tête de ce billet est presque réussie dans cette recherche.

Ce n’est plus une fleur, c’est son concept. Celui qui nous entraine dans la beauté pure, presque lemonde intelligible platonicien, qui se détache du monde sensible du vivant visible et donné à voir.

`

Le concept de chien n’aboie pas

 Le titre, tirée, d’une locution de Spinoza est l’expression que je crois avoir beaucoup employée lorsqu’il s’agissait de dire ce que pouvait être l’abstraction théorique, celle qui permet de penser et, partant de se fatiguer tant il est vrai que (je ne sais plus qui le disait) que « le réel est inépuisable mais la pensée épuise ».

Le concept de chien n’aboie pas  et l’idée de cercle n’est pas ronde, l’idée de couleur n’est pas colorée et celle du rouge n’est pas rouge.

Il s’agissait de définir l’abstraction, celle qui dissout la singularité, le petit médor, le bon toutou, petit, grand, poils ras ou non  dans un mot général (le chien), abstrait, qui  se « détache » de l’existence particulière.

Donc, le mot n’es pas la chose.

Et alors, nous dira-t-on ?

Mais rien d’autre, pourrait-on répondre.

Mais réfléchissez devant cette phrase centrale dans la compréhension du monde. Elle ouvre toute la réflexion sur l’Univers.

Je vous la redonne :

LE CONCEPT DE CHIEN N’ABOIE PAS.

Relisez.

 

 

 

 

Barques lutteuses

Une relation assez ancienne, rencontrée sur les bancs de la faculté, et avec laquelle je corresponds de temps à autre, m’envoie une copie de ce que j’avais écrit, à l’occasion d’un exposé sur la « résistance au changement » et l’ancrage infructueux et exténuant dans le passé.

Il s’agissait d’une citation de F. Scott Fitzgerald, tirée de son fameux roman (« Gatsby le magnifique »)

Je livre, sans commentaires, la citation

« C’est ainsi que nous allons, barques luttant contre le courant, qui nous ramène sans cesse vers le passé »

J’avais ajouté paraît-il qu’il s’agissait d’une « constante » de la condition humaine.

Décidément, on ne se refait pas.

Venise, c’est fini

Un couple d’amis passe ce week-end à Venise. Ils me le disent, au téléphone, persuadés que je vais leur répondre qu’ils ont de la chance. Je ne dis rien. Ils s’étonnent. Je leur dis très vite que je dois raccrocher. Un appel pro… Je ne veux pas gâcher leur week-end…

Je connais bien Venise, y suis allé plusieurs fois.

Je ne l’aime plus. Tourisme exacerbé, ennui grisâtre et restaurants à la carte désormais traduite en coréen et en chinois.

Venise, même au temps des amours vivantes, est devenu triste.

Quand je le dis, sans vouloir trop épiloguer, de peur d’être traité de terroriste ou de faiseur, tous me regardent ahuris, ne comprenant pas.

Alors, pour faire diversion, j’affirme que je ne sombre pas dans le discours du petit bouquin de Regis Debray (« Contre Venise »), lequel affirmait que « Venise est la vulgarité des gens de goût ». La discussion vient sur Debray et ses paradoxes.

Ou bien, je me réfère au concept assez idiot, repris par Alain Juppé de la « tentation de Venise », celle de changer de vie, de faire autre chose en atterrissant à Venise. Et, là, la discussion s’enflamme sur les escrocs intellectuels du politique. J’echappe ainsi, encore à la justification et au discours de haine à l’égard de Venise.

Mais quelquefois, pour être sérieux et honnête, je dis que j’aime le tableau de Monet (Palazzo da Mula, Venise). Et que je le préfère à ceux du Titien ou du Tintoret.

Je le montre sur mon smartphone.

Et le tour est joué. Tous se taisent et moi aussi.

Le tableau est reproduit en tête du billet.

PS. Le titre est compris par les beaucoup plus que 20 ans qui connaissent Capri et Hervé Vilard. Ce qui est mon cas.

Puissance du doute

Les philosophes sérieux (ceux qui connaissent les grecs) sont unanimes pour affirmer que le scepticisme est la philosophie la plus accomplie, difficile à tenir, tant sa volonté d’écrasement de la pensée dogmatique est tenace.

S’inscrivant dans le but de toute philosophie (clarté de la pensée et maitrise des affects), le scepticisme nous donne les moyens de nous opposer au totalitarisme de la pensée, figée, aride , terroriste, celle qui nous fait croire à la certitude de ce qui existe ou de ce qui est donné à voir ou à penser. Cause de tous nos troubles selon les sceptiques, les pyrrhoniens (Pyrrhon, leur chef de file), tant il est vrai que nous nous attachons toujours à des choses dont la nature est incertaine.

Pour démontrer la pertinence de la critique permanente du « dogmatisme », les sceptiques passent par une méthode qu’ils nomment « principe d’isosthénie«  qui aboutit à la « suspension du jugement ».

A tout argument peut s’opposer un autre argument de force égale. Et presque toujours, entre deux thèses fortes (il ne s’agit pas de science mais d’idées), il n’existe aucun outil permettant de départager les tenants de ces deux thèses opposées.

Il vaut donc mieux « suspendre son jugement » et ne pas s’enfoncer dans l’illusion. Et là on est « tranquille » puisqu’aussi bien, rien ne vient contrarier ce qui peut ne pas être la vérité. Laquelle est impossible à capturer.

Ainsi, la philosophie ne peut avoir qu’un objectif : non pas rechercher la Vérité (insaisissable) mais, au contraire, démontrer son inexistence, en remettant systématiquement en cause la connaissance et le jugement de vérité.

Evidemment, les sceptiques n’affirment pas que la vérité en soi est inaccessible. Ils suspendent simplement leur jugement, en considérant d’abord que le langage nous mène vers une voie de l’affirmation assez infructueuse pour la connaissance .

Selon eux, toute chose n’est entrevue que subjectivement et au lieu de dire « ceci est ou n’est pas », le sceptique reformule en énonçant « ceci m’apparaît ou ne m’apparaît pas ». La réalité n’est que la résultante de son propre état subjectif, nécessairement interprétatif du monde.

Dès lors, seule la suspension du jugement nous éloigne de cette subjectivité ou la prétendue objectivité qui prétend atteindre la vérité.

Etant observé que la question de la vérité est secondaire et nous entraine dans l’exacerbation de nos affects qui accompagnent la volonté de la recherche d’une vérité pure ou première. Cet effort affectif de la recherche de la vérité est ravageur pour le penseur qui ferait mieux de se dire, (pour trouver la tranquillité de l’âme, but de la philosophie) , que la quête de la vérité, inaccessible est génératrice de troubles qui empêchent de l’atteindre cette tranquillité…

Tel est le propos du scepticisme.

On se demande pourquoi je viens ici rappeler les principes du scepticisme et faire petite oeuvre d’exposé de collège, en m’acharnant, certainement en vain, de le rendre le moins rébarbatif possible.

J’explique : une amie, au téléphone, assez tard dans la soirée, m’a raconté sa mésaventure du jour. Alors qu’elle disait toujours douter, sceptique naturelle, sans même se référer à Pyrrhon, un malotrus lui a rétorqué, assez méchamment a -t-elle ajouté, qu’elle faisait preuve « d’apraxie« , défini par l’impoli qui ne laisse pas les gens penser (un dogmatique) comme le « non-agir« . Le sceptique qui ne croit en rien ne peut pas agir. Il n’a aucune opinion et ne peut donc qu’être inactif. C’est ce qu’il lui a dit.

Elle a encore ajouté, mon amie, qu’elle a failli gifler le malotrus pour lui démontrer que son doute méthodique n’était aucunement exclusif d’une action violente provoquant une joue rougie ou bleuie par la violence d’un geste. L’homme a eu peur et s’est éloigné. Elle exagère.

Alors, elle a voulu m’entendre sur cette inaction intrinsèque au sceptique.

Je lui ai répondu que j’allais en faire un billet. Elle m’a raccroché au nez en me traitant de « faux-frère » et en m’interdisant d’écrire sa mésaventure. Elle voulait juste une phrase. Décidément, elle exagère.

Je lui réponds ici, ce qui me permet de me replonger dans cette merveilleuse philosophie qu’est le scepticisme qui a pu m’aider dans des moments difficiles (de pensée et d’affect).

Non, le scepticisme ne mène pas à l’inaction, il est simplement pragmatique, en s’adaptant à ce qui est , sans s’accrocher à une idée de ce qui « peut être », dont il n’est pas prouvé qu’il est.

Il vaut mieux, dans sa quotidienneté, s’attacher à suivre une norme, une croyance qui a dépassé le stade du possible plutôt que de se balancer avec des certitudes dogmatiques non avérées ni démontrées et trébucher lourdement lorsque la démonstration de l’inanité de ce qu’on a cru advient par la science ou la démonstration. Ou, plus simplement par le réel au sens où l’entendait Clément Rosset (cf supra dans des précédents billets)

La potentialité est un sentiment, il est hors de la vérité philosophique.

Et le pragmatisme du sceptique est toujours contextuel, du raisonnement ou de l’action, au cas par cas, sans dogmatisme.

Dur à tenir, tant le besoin de grand récit, de belle structure unique et explicative du Tout nous attire comme le marin grec avec ses ses sirènes.

Certes, la science nous a démontré que nous pouvons affirmer une vérité et que nous pouvons donc connaitre. Mais le scepticisme l’a aidé dans cette voie en s’en tenant à la notion d’expérience et son exclusion d’une vérité définitive non démontrée.

C’est le sceptique qui est rationnel, pas celui qui a tranché (le dogmatique) sans savoir où sans démontrer.

En effet, il n’est pas rationnel de faire un choix arbitraire.

Ds lors le sceptique est une vrai être d’action : il avance sans freins puisqu’il rejette ceux (les teneurs d’opinions) qui i’empêcheraient de rouler. Comme une pierre.

Le scepticisme n’est pas l’indécision, c’est justement le contraire, le sceptique s’oppose au dogmatisme et, partant, à l’inaction fainéante que provoque l’adoption d’une idée directrice de vie, dogmatique, laquelle, comme une couette sous laquelle on se protège, nous empêche de nous lever.

Bon, on va voir si cette réponse aidera mon amie chère à s’en sortir avec le goujat, sans le frapper.

Je n’ose pas conclure en susurrant que, malgré tout, il est souvent jouissif d’être dans le faux, le rêve, le sentiment, l’opinion, la potentialité.

Ca démolirait ma démonstration, me dirait-elle.

Ce à quoi je répondrai que la jouissance ne s’accommode que du faux, le vrai étant trop froid. Et qu’il faut savoir se placer dans différents espaces (philosophiques, théoriques, sentimentaux, amoureux, de plaisir et de désir) sauf à faire de sa vie un moteur frigide.

Ainsi, la pluralité des champs est une autre forme de scepticisme puisqu’aussi bien il démontre que le relativisme est une fausse idée même si elle accompagne, maligne et dogmatique le désir. On fait avec ce qu’on a, ce qui n’est pas toujours pensé…

Ouf…

Le kilo quantique

Une copie du prototype international du kilogramme, manipulé au LNE, le laboratoire national de métrologie et d’essais. — / Photo Laboratoire national de métrologie et d’essais (LNE)

J’ai failli titrer « le kilo se Planck et devient invisible « 

Je n’ai pas osé. Vous allez comprendre.

Extrait du « Monde », ci-dessous :

« La 26e réunion de la Conférence générale des poids et mesures (CGPM), qui se tiendra du 13 au 16 novembre à Versailles, doit avaliser une nouvelle définition du kilogramme.

A la différence de l’ancienne mesure inventée au moment de la Révolution française, le nouveau kilogramme n’aura plus pour référence son étalon, un objet de platine iridié conservé dans un lieu gardé secret, quelque part dans les locaux du Bureau international des poids et mesures, à Saint-Cloud. Désormais, c’est en fonction de la constante de Planck que le kilo sera défini. Grâce à la physique quantique, cette unité de mesure aura désormais pour définition une formule mathématique et non plus un objet matériel, tout comme les six autres unités de base du système international des mesures. C’est complexe, c’est technique.

Explication du changement : une nouvelle définition basée sur la constante de Planck

Donc une nouvelle définition du kilogramme qui ne reposerait non plus sur un objet matériel, altérable, mais sur une constante fondamentale de la physique. Autrement dit, une loi de la nature invariable, quoi que l’homme fasse. A l’instar du mètre, dernière unité de mesure en date à avoir fait la bascule, en 1983. « Auparavant, il était lui aussi défini à partir d’un étalon physique**, rappelle Thomas Grenon. On le définit dorénavant à partir de la vitesse de la lumière. Plus précisément, un mètre correspond au trajet parcouru par la lumière dans le vide pendant une fraction précise de seconde. »

Pour le kilogramme, l’idée est d’utiliser la constante de Planck. Définie par le physicien allemand Max Planck, celle-ci joue un rôle central dans la mécanique quantique et exprime le seuil d’énergie minimum que l’on puisse mesurer sur une particule.

« Il fallait fixer la constante de Planck de manière à ce que le kilogramme garde exactement la même valeur que nous lui connaissons aujourd’hui », reprend le directeur du LNE. Trente ans de recherches pour une « révolution en douceur »

Deux méthodes de calcul permettent de relier cette constante de Planck au kilogramme. La première, utilisée par les Français, les Américains et les Canadiens, utilise une balance de Watt, un appareil qui permet de convertir une masse physique en puissance électrique et vice-versa. La seconde consiste à compter le nombre d’atomes d’une sphère de silicium considérée comme la plus ronde au monde. C’est le projet Avogadro, option choisie par les Italiens et les Allemands.

« Tout est prêt aujourd’hui, reprend Thomas Grenon. Ces cinq laboratoires nationaux ont remis leurs résultats. Ils sont parvenus à une valeur avec une marge d’erreur très faible. » Il reste à la Conférence générale des poids et mesures de faire la moyenne de ces travaux et d’arrêter la nouvelle définition quantique du kilo. C’est ce qui se jouera cette semaine à Versailles.

Cette nouvelle définition du kilogramme devrait être officialisée le 20 mai prochain, journée mondiale de la Métrologie. Le « grand K », lui, restera en service plusieurs années encore, le temps d’assurer la continuité entre l’ancienne et la nouvelle définition. Avant une retraite bien méritée.

POUR CEUX QUI  VEULENT EN SAVOIR PLUS,  un clic ici (newsletter de France Culture assez claire)

C’est à moi : lorsque la nouvelle a été intégrée à mon « Flipboard » (mon journal sélectif d’articles que tous devraient télécharger), j’ai intuitivement considéré que la chose était importante, qu’elle allait générer des centaines de pages tant il est vrai que le passage de la matière à l’équation qui est immatérielle, non atomique, non solide est un point de départ extraordinairement fécond pour ceux qui, comme moi, s’intéressent à la relation entre le corps et l’esprit, dans une recherche comparant  le monisme matérialiste, spinozien (la matière et l’esprit ne n’ont qu’un, une seule substance), et le dualisme cartésien, déiste, naviguant dans les océans téléolologiques de l’âme errante hors de son corps, dans le navire religieux du monde extra-matériel).

On se disait donc : tiens, voilà un belle balançoire pour avancer dans le débat initié par Platon, le géant du dualisme, sur l’existence de cette dualité du monde sensible (le matériel insignifiant) et intelligible (l’immatériel structuré), les deux substances que tous, dans leur quotidienneté, considèrent comme une évidence. L’unicité de la substance est inconcevable pour un cerveau forgé pendant des siècles à la croyance spirituelle précitée, y compris louée dans le mot poétique par le sentimental qui confond  allègrement le sentiment (on reviendra sur Damasio et son homéosthasie) et l’esprit ou l’âme qui serait son support.

Bref, un magnifique tremplin pour réfléchir à ce que les anglo-saxons et ceux qui emploient leur langue nomme « the mind-body problem » (on renvoie le lecteur à des lectures en ligne. Il suffit de taper monisme ou dualisme dans la case du moteur de recherche.)

Un dégagement de la matière (l’étalon physique) qui annonçait une nouvelle ère, une rupture épistémologique comme disait le vieux Bachelard repris par Foucault et Bourdieu.

En effet, le paradoxe était signifiant : l’absence de besoin de matière pour fournir un étalon nécessairement matériel dans le kilo de viande ou de châtaignes constituait bien ladite rupture. En tous cas, encore une fois, une accroche théorique, du type de  celles qui se font rares.

Alors, on cherche, comme toujours, ce que j’aurais pu écrire, ce qui me permet, quand je l’ai trouvé, de justifier mon inaction théorique, pour me concentrer sur une nouvelle technique de conversion de mes photos en noir et blanc dramatique et sublime. En me faisant engueuler par des amis qui me reprochent une fainéantise concomitante d’un délaissement de mon site à billets…

Je ne trouve pas.

Ou plutôt si, je trouve une interview dans le Monde

Le titre « La nouvelle définition du kilo est une révolution théologique »

Par Simon Schaffer, professeur d’histoire des sciences à l’université de Cambridge, qui analyse la future dématérialisation du kilo. Propos recueillis par Nathaniel Herzberg Publié dans le Monde du 13/11

Simon Schaffer est professeur d’histoire des sciences à l’université de Cambridge. Il occupe un modeste bureau, dans l’ancien laboratoire Cavendish, où James Maxwell développa l’électromagnétisme et où furent fixés les standards électriques. C’est pourtant une sommité, en Grande-Bretagne, qui a notamment étudié l’établissement des systèmes d’unités à travers le monde. Il met en perspective la décision de la Conférence générale des poids et mesures de modifier la définition du kilogramme, de l’ampère, du kelvin et de la mole.

Que dit-il après un exposé historique sur la notion de mesure ?

Je cite :

« Les nouvelles définitions marquent la fin de l’incarnation. C’est une révolution théologique. Le grand principe de l’histoire de la métrologie aura été l’évolution très lente, très compliquée, souvent contestée entre incarnation et processus. Et la nouvelle définition du kilo sera un processus : on va mesurer avec une balance électromécanique la valeur de la constante de Planck. On pourra ainsi mesurer n’importe quel poids.

En exagérant un peu, on remplace l’esprit catholique par l’esprit protestant. L’idée que chaque croyant peut reconstituer tout le système, ici, maintenant et par lui-même, est au cœur de l’Eglise réformée. A l’inverse, l’idée qu’il y a des objets sacrés, préservés dans une Eglise à Sèvres – le Vatican de la métrologie – était fondamentalement catholique. Le système a certes été institutionnalisé sous la IIIe République, mais c’était une catholicisation assez explicite de la mesure.
Le Bureau international des poids et mesures ne présente pas sa réforme comme ça…

Il fait même le contraire. Dans son dernier communiqué de presse, il insiste sur le fait que rien ne va changer. Ça montre avec une clarté inouïe le rôle essentiel de l’invisibilité. Si l’on peut voir et débattre de ce qui se passe dans les institutions métrologiques, elles ont failli. C’est magnifique. Normalement, les institutions veulent établir leur importance et leur visibilité. Les métrologues font l’inverse : ce que nous faisons n’a aucune conséquence ! C’est pour ça qu’il faut nous soutenir. »

Suivent des digressions assez indigestes sur le capitalisme, le colonialisme, la place de l’unité de mesure dans l’exploitation de l’homme par l’homme. Bref du prêt-à-penser anglo-saxon dont l’idolâtrie de l’empirisme génére des textes ennuyeux mais certainement intéressants pour les « insecthéoriciens« , qui adorent le détail, et haïssent la structure, de peur de trouver un invariant qui démolirait l’accumulation, tellement rassurante. Mais le sujet Harpagon et sa jouissance ne constitue pas l’objet de ce billet.

Bref, assez inintéressant. Et rien sur the « mind-body problem »

Peut-être une idée à capter lorsqu’il nous dit que :

« La place de la science et de la physique contemporaines, repose sur le fait que l’on a des constantes de la nature qui ne changeront jamais. Et l’on peut définir nos unités sur cette base-là, et sous un régime qui lie ensemble relativité et mécanique quantique. C’est un acte de foi : dans un système nécessairement conjectural – mécanique quantique et relativité – il y a des constantes de la nature sur lesquelles on peut fonder la société moderne. Le probabilisme de la physique contemporaine retrouve ainsi, dans son cœur même, la notion de constance. C’est assez fascinant. »

A vrai dire, ça ne veut pas dire grand chose…

Mais la notion de constance s’approche de celle de l’invariant, laquelle se place, notion centrale dans la structure qui n’est que combinatoire, en laissant sur le trottoir matière et esprit.

Cependant, l’idée est maltraitée par une incursion dans le politique, dans le sociétal.

Donc rien ou un semblant de rien autour de ce nouveau kilo.

Il aurait pourtant été simple pour nos intellectuels de s’en emparer pour titrer :

« LE QUOTIDIEN DEVIENT CONCEPTUEL, LA MATIÈRE INVISIBLE, COMME L’ESPRIT : VICTOIRE DE L’UNITÉ DE LA SUBSTANCE DANS L’INVISIBILITÉ STRUCTURALE »

Clair, non ? Sûr, comme de l’eau de roche qui n’est ni eau, ni roche.

En réalité, je viens de l’écrire l ‘article que je cherchais.

         Simon Schaffer.

Virginia ou Woolf ?

Une très proche est en train de lire la magnifique Woolf. L’un des chefs-d’oeuvre, si tant est que l’un de ses ouvrages n’en soit pas un de chef-d’oeuvre. Immense, immense Virginia Woolf. Immense.

Le roman en question : « Vers le phare ».

Et elle me lit un passage, persuadée qu’une discussion presque ontologique peut s’engager à partir des mots écrits, lus à haute voix, dans une cuisine.

Je livre le passage ci-dessous :

« Tout en continuant à tricoter, bien droite sur sa chaise, c’était ainsi qu’elle se sentait être et ce moi qui avait laissé tomber ses attaches se trouvait affranchi et propre aux plus étranges aventures. Lorsque la vie baisse ainsi un moment il semble que le champ de l’expérience s’élargisse à l’infini. »

La discussion s’engage, en effet, tout aussi joyeuse que sérieuse, sur le moi dégagé de soi et la sensation de l’infini. Une discussion assez cosmique, comme on peut les aimer, un verre de bon vin à la main, qui nous entraine dans les plus grandes idées , à vrai dire pas plus de deux ou trois qui structurent la pensée réfléchie et, partant l’Univers, ce qui revient au même (pensée ou univers puisque les deux sont génératrices l’une de l’autre, baignant dans le même liquide aérien, poussières de matières, poussières de pensée. La pensée est matière, la matière est pensée et pense…)

Mais, à vrai dire, je viens de me laisser entrainer, comme à l’habitude dans des sphères d’ailleurs alors qu’il s’agissait, en effet, de n’écrire que sur les traductions des écrivains. Vous allez comprendre.

La nuit, assez intrigué par le passage, voulant peut-être plus l’analyser peut-être au regard de l’unité cosmique justement, dans un mouvement que de faux érudits nommeraient du « panthéisme spinozien » alors que Spinoza ne l’était pas, et parfaire notre discussion sereine et fructueuse, je me suis levé, pour ne déranger personne, suis allé dans le salon, j’ai ouvert le roman en question que j’avais acquis sur Amazon, titré différemment « la Promenade au phare » et non « Vers le phare » ( et j’ai cherché le passage, en tapant « infini » ou « champ de l’expérience »(j’avais photographié, comme je le fais souvent le passage lu sur mon smartphone).

Le moteur de recherche du Kindle me renvoie un échec. Ne trouve pas les mots lus et photographiés.

Je cherche et trouve le passage. Il est traduit comme suit :
« Bien qu’elle continua de tricoter, assise bien droite, c’est ainsi qu’elle se sentait elle-même; et ce moi qui, avait rompu tous ses liens était prêt pour les aventures les plus insolites. Quand la vie s’évanouissait un moment, le champ de l’expérience paraissait sans limites. »

Relisez les deux traductions. Relisez encore. Pour vous aider, je colle à nouveau ici le passage lu par une très proche, la première traduction,nonobstant la répétition :
« Tout en continuant à tricoter, bien droite sur sa chaise, c’était ainsi qu’elle se sentait être et ce moi qui avait laissé tomber ses attaches se trouvait affranchi et propre aux plus étranges aventures. Lorsque la vie baisse ainsi un moment il semble que le champ de l’expérience s’élargisse à l’infini. »

Dans la première, celle juste ci-dessus, les mots « attaches », « affranchi », « infini » nous renvoie, comme je l’ai déjà dit dans une sphère qu’on peut (encore) qualifier d’ontologique d’analyse du fondement de l’Etre. La traduction s’approche de l’analyse et de l’universel, l’individu n’est pas au centre. La traduction est transcendantale.

La traduction de mon bouquin numérique, à l’évidence plus plate, peut être qualifié d’empirique. Allez savoir pourquoi...

On peut aussi dire que la première traduction est européenne, la seconde anglo-saxonne. Il suffit de comparer les philosophies européennes et celles dites « analytiques » anglo-saxonnes, américaines désormais à vrai dire. Et on comprend ce grand écart dans l’analyse du monde qui transparait d’ailleurs dans le politique et la vision de l’univers….

Mais, là encore et à nouveau, je m’égare…

P.S On aura remarqué que je n’ai pas fourni la version originale. Il ne s’agissait pas de juger de la traduction bonne ou médiocre. D’abord mes compétences ne me le permettent pas. Mais, surtout, le sujet se trouvait dans le sujet. Et non dans l’objet.

conserve de mémoire.

Je vais coller ci-dessous un article de la revue 01.net paru aujourd’hui 31/10/2018

CLIC ici pour accès à l’article

Je tenterai de commenter dans un prochain billet. Le sujet mérite mieux qu’une simple observation ou une remarque sur le mode de l’humour

Et si l’on pouvait un jour pirater votre cerveau ?

Les avancées en matière de stimulation cérébrale pourraient, d’ici vingt ans, permettre la sauvegarde et la création de souvenirs. Les chercheurs en sécurité s’inquiètent déjà d’un risque énorme que cela représenterait au niveau individuel et collectif.

Si vous êtes fan de la série dystopique Black Mirror, vous connaissez probablement l’épisode 3 de la première saison, dans lequel les humains s’implantent un « grain » dans l’oeil capable d’enregistrer et de rejouer tout ce qu’ils vivent. Un tel contrôle absolu de la mémoire peut sembler strictement impossible. Pourtant, les recherches scientifiques actuelles montrent qu’une telle voie est possible.

A l’occasion d’une conférence organisée par Kaspersky Labs à Barcelone, Laurie Pycroft, chercheur à l’université d’Oxford dans le domaine de la neurochirurg explique que la modification de la mémoire est une technologie qui pourrait exister dans quelques dizaines d’années. Elle pourrait s’appuyer sur une évolution de la stimulation cérébrale profonde (Deep Brain Stimulation, DBS).

Ce domaine de la recherche médicale permet déjà aujourd’hui de soigner ou atténuer des dérèglements physiques et mentaux, tels que la maladie de Parkinson, en envoyant des pulsations électriques dans certaines zones du cerveau. Elle s’appuie pour cela sur des électrodes implantées dans le cerveau et reliées à un petit générateur électrique (Implantable Pulse Generator ou IPG) au moyen d’un câble. « Nous sommes en train de comprendre comment les évènements de mémoire sont créés et comment ce processus peut être recréé. Cette année, une expérience de l’agence Darpa a permis, par exemple, d’améliorer la mémoire courte de patients par la stimulation cérébrale », explique Laurie Pycroft.

Kaspersky Labs – Laurie Pycroft avec une série d’IPG (Implantable Pulse Generator)

En continuant sur cette lancée, il serait possible, d’ici à 2020, d’enregistrer les signaux cérébraux qui constituent les souvenirs, de les compléter ou de les réécrire, puis de les réinstaller dans le cerveau. Les premières prothèses de mémoire apparaîtraient selon notre chercheur vers 2030 et, si tout va bien, en 2040 nous pourrions avoir une maîtrise complète de la mémoire dans notre cerveau. « Ce n’est pas de la science-fiction. C’est quelque chose qui est en train d’arriver », souligne Laurie Pycroft, face aux regards incrédules.

Une telle technologie ouvrirait le champ à d’impressionnantes nouvelles applications. Les parents pourraient léguer des souvenirs à leurs enfants. En partageant des expériences, on pourrait susciter l’empathie et mieux résoudre certains conflits. Le secteur du divertissement, évidemment, profiterait également de cette avancée.

Mais il y aurait également de gros risques, estime le chercheur. Dans les mains des forces de l’ordre, cette capacité de manipuler la mémoire pourrait se transformer en outil de flicage. Et les régimes dictatoriaux pourraient s’en servir pour opprimer en douceur leurs peuples.

Des ransomwares de la mémoire

Les risques de piratage existeraient aussi, tant de la part de groupes cybercriminels que d’organismes étatiques. « Les nouvelles menaces pourraient inclure la manipulation en masse de groupes, en implantant ou en effaçant des événements politiques ou des conflits; tandis que les cybermenaces existantes pourraient profiter de nouvelles opportunités dans le domaine du cyberespionnage. Ou se lancer dans le vol, l’effacement ou le verrouillage de souvenirs, par exemple en échange d’une rançon », estiment les chercheurs en sécurité de Kaspersky Labs dans un nouveau rapport.

C’est d’autant plus inquiétant que l’expérience des années passées montre que les équipements médicaux sont rarement bien sécurisés. Pacemakers, pompes à insulines,… les failles potentiellement mortelles sont nombreuses. Le domaine de la stimulation cérébrale ne fait pas exception. Des analyses effectuées par Kaspersky Labs montrent que le design des implants actuels n’est pas à la hauteur.

Ainsi, les échanges de données entre l’implant et le logiciel de configuration et de mise à jour ne sont pas chiffrés, ce qui permet de modifier à distance le firmware de ces appareils. Par ailleurs, il s’avère que les logiciels de gestion de certains services chirurgicaux sont directement accessibles depuis l’Internet. Kaspersky a d’ailleurs détecté une faille critique dans l’un de ces logiciels, ouvrant la porte aux pirates. L’éditeur préconise par conséquent de réfléchir dès à présent à la sécurité de ces futurs implants de la mémoire. Sous peine de se retrouver vraiment dans un épisode de Black Mirror.

Gilbert KALLENBORN, Journaliste 01.net.

la caresse poétique de la philosophie

A une relation amicale qui m’a posé aujourd’hui, au téléphone, la question de savoir d’où venait mon engouement pour la philosophie qu’il confondait par ailleurs avec la théorie, j’ai répondu, classiquement, en rappelant la notion « d’étonnement ». Classique.

Et quand j’ai employé quelques autres mots sur le corps, la caresse, les dessous de la peau, les incursions dans les couleurs du temps et de l’espace, mon interlocuteur, visiblement désoeuvré ce jour, avide de discuter et même d’en découdre m’a répondu qu’il fallait mieux que j’écrive de la poésie, que mon écart de ce mode d’écriture ou d’être, comme on voudra, toujours revendiqué, est une posture , juste une posture et peut-être, a-t-il ajouté, une imposture.

Je lui ai répondu que la poésie (Oui, je n’écris pas de poésie, je le dis souvent, trop souvent, et je peux la détester quand elle est donnée à lire par des apprentis insomniaques ou de gris humains. Elle ne fait que, souvent, m’exaspérer et ceux qui s’y plongent sont souvent des faiseurs qui font de l’obscurité un obscurantisme que seuls, avec de rares autres, ils prétendent appréhender pleinement) est une supercherie ou un subterfuge lorsqu’elle ne trouve sa source que dans le mot désordonné, prétendument anobli par une obscurité presque tellurique qui trouver sa source dans des tréfonds désincarnés et inaccessibles..

Sa noblesse ne peut être qu’ontologique. comme l’on compris les non-apprentis-poètes.

J’ai ajouté que la poésie achève, au sens noble la philosophie lorsqu’elle trouve l’être et ne s’égare pas dans la versification collégienne des poètes et poétesses de dimanches pluvieux.

Les grands poètes, les immenses poésies sont aussi rares que les grandes philosophies. Pour une raison simple : il s’agit entre les deux d’un couple en fusion qui combattent pour la forme du « Dire », lequel est, encore une fois toujours ontologique lorsqu’il caresse pour le prendre violemment l’être et encore l’être.

J’ai ajouté que j’allais lui envoyer un mail, pour lui expliquer, qu’il fallait que je retrouve mes notes et notamment les textes du numéro spécial d’une revue dont je ne me souvenais plus du nom qui avait publié, sous la direction de Jean-François MATTEI, magnifique érudit, spécialiste de Platon qui nous a quitté récemment, que j’aimais lire, un numéro sur le sujet.

Et j’ai raccroché en priant le ciel afin qu’il m’aide, lorsque je serai rentré, dans mes recherches sur les différents disques durs et autres clefs USB le texte numérique de la revue édité numériquement par le site formidable dénommé « revues.org » qui les rassemble, ces revues extraordinaires.

Je viens donc de rentrer et j’ai trouvé.

La revue s’appelle « Noésis »

Le numéro s’intitule : « La philosophie du XXe siècle et le défi poétique », accessible par « http://noesis.revues.org/index45.html »

Il s’agit, en réalité des actes d’un colloque qui s’est tenu les 20 et 21 mars 2000 à l’université Nice Sophia-Antipolis dans le cadre d’une rencontre entre le Centre transdisciplinaire d’épistémologie de la littérature (Axe Poiéma) et du Centre de recherches d’histoire des idées (CRHI), rencontre « qui a cherché à reposer de manière neuve la question des rapports de la poésie et de la philosophie sans les réduire à une figure de spécularité » (extrait de la présentation)

Je suis absolument ravi de cette conversation qui m’a fait retrouver ces textes.

Je livre ci-dessous un extrait de la forte  préface, écrite par Béatrice Bonhomme :

« Octavio Paz déclare qu’il faut derrière chaque poésie une philosophie : « Poète, il te faut une philosophie forte ! » Philosophie, certes, mais invisible et sous-jacente qui ne saurait être une philosophie didactique. La philosophie, dans son rapport à la poésie, écrit le poète Salah Stétié, est comme le squelette dans son rapport au corps : « La poésie maintient l’homme dans la complexité de sa relation la plus aiguë avec ce que les philosophes appellent l’ontologie, porteuse simultanément du secret de l’homme et du secret de l’univers. » La poésie est la philosophie achevée, dit encore Novalis. Comment l’entendre ? L’objet mathématique est concept construit. L’objet physique est un type idéal qui ne vaut que par son rapport à la légalité. Seuls la philosophie et l’art évoquent le monde fini. Seul ce qui est déjà mort peut échapper à la mort, mais qui ne voit que poésie, peinture, philosophie, c’est la mort s’approchant et toutes les manoeuvres de vie qu’on lui oppose en face à face pour tenter de la confondre. En cela, la poésie et la philosophie, c’est de la peau à vif, c’est de l’écorché, la poésie apportant son corps, sa forme charnelle. On voudrait sans doute faire oublier cette fragilité de l’une et de l’autre, car rien ne dérange plus les finalités sociales que ce qui s’obstine à penser la mort (jeter un coup d’oeil dans le chaos) pour devenir grand détecteur de vie. Mais c’est aussi de cette fragilité que naît la puissance de déplacement et de création. »

Carole Talon-Hugon, dans la même revue, dans son article sur« L’émotion poétique », écrit :

« Pour une large part de l’esthétique contemporaine, l’émotion est suspecte d’hypersubjectivité. Selon Schaeffer par exemple, l’émotion qui résulte de l’expérience d’une œuvre d’art, est à chercher du côté des stimuli, du système limbique et du cheminement neuronal de l’information. Émotion et satisfaction esthétique sont remplissage d’un désir, et ce désir puise ses racines dans l’idiosyncrasie. À la question : « qui éprouve ces émotions ? », il faut alors répondre : l’individualité psycho-physiologique. S’il en est ainsi, l’enquête de l’esthétique est condamnée à s’interrompre, ou à céder la place à l’investigation de la neurophysiologie, de la psychanalyse ou de la sociologie. Car l’émotion ainsi comprise, renvoie au purement subjectif, à l’absolument particulier, bref, à ce que Schaeffer nomme « “la boîte noire” des états subjectifs non Intentionnels [5] ». L’émotion ne serait pas une piste pour l’esthétique. Inféconde, elle s’abîmerait dans le mouvement infini des déterminations singulières.

Or, l’émotion esthétique en général, et poétique en particulier, n’est-elle que cela ?

Cette croyance repose sur la partition de l’esprit en deux régions : la raison et la sensibilité, de laquelle relève la vie émotionnelle et sentimentale. D’une part l’universel, de l’autre le sujet singulier engagé dans l’ici et le maintenant, au croisement de l’histoire, de la sociologie, de la biologie et de la psychanalyse. Je défendrai ici la thèse que cette partition, entre cognitif et universel d’une part, sensibilité et idiosyncrasie de l’autre, repose sur un préjugé. Et que l’on peut par conséquent refuser l’alternative entre une esthétique qui serait rationnelle et apriorique, et une autre, relative et émotionnelle.

Voilà donc ce qu’il convient de se demander : ne peut-il y avoir une esthétique à la fois apriorique et émotionnelle ? Pour répondre à cette question, je considérerai précisément l’émotion poétique. Car elle détient une des clés de la réponse à ce problème : si l’émotion poétique n’est pas une émotion ordinaire, cela nous obligera à reconsidérer les divisions convenues de l’esprit, et à reconnaître à l’affectivité une place dans les territoires de l’âme. Si l’émotion poétique ne relève que de la psychologie, Schaeffer a raison, l’esthétique doit abandonner à la psychologie l’émotion esthétique en général et l’émotion poétique en particulier. Si non, l’émotion est un sujet légitime de l’esthétique. »

Lisez, relisez, revenez à mon billet sur Damasio et les intelligences, sur les sentiments et l’homéostasie.

On avance ici. Devinez que quelle notion entrevue sous les arbres provençaux, il s’agit lorsque l’on dit qu’on avance.

Les caresses entre la grande poésie et la philosophie sont éclatantes de désir en mouvement.

On y reviendra, j’ai préféré juste donné à lire. L’écriture est aussi un petit don qui n’est pas toujours de soi, mais qui passe par un texte, encore une fois « donné à lire »…

 

 

 

 

Un Professeur fabuleux

Je ne résiste pas à simplement coller ici une fable sur le mode de celles de Jean, paru aujourd’hui dans une revue juridique très sérieuse et écrite par un Professeur d’Université.

L’humour avance, même dans les chaires (j’ai failli ajouter « à ne pas confondre avec les délices de la bonne chère et ceux de la chair tout court, mais j’ai vite effacé.

Lisez donc la fable, je ne commente pas.

 

Les animaux et l’égalité des sexes

Jean-Baptiste de La Fontaine Perrier, Professeur à Aix-Marseille Université

 

Les animaux, réunis en conseil par leur Sire,

Débattaient de nouvelles façons de dire :

« Chers amis, une idée venue des hommes sur la féminisation

A conduit certains d’entre nous à faire des propositions.

Il s’agirait, lorsque nous parlons, de ne pas oublier les femelles,

Car le mâle l’emportant, il nous faut leur faire la part belle. »

« Ridicule ! », s’exclamèrent certains, « quelle ânerie ! »

« Nous n’allons pas suivre les hommes et leurs fantaisies !

Et pourquoi pas, tant qu’on y est, l’écriture inclusive ? »,

Terminèrent les détracteurs par cette invective.

« Voilà bien une réaction de mâles embouchés ! »

Réagirent quelques-unes des moins effarouchées,

« Vous parlez d’ailleurs des hommes et non des humains,

Comme le font plus correctement les animaux canadiens. »

« Procédons alors à des accommodements raisonnables »

Suggéra prudemment un hennissement du fond de l’étable.

« Il s’agirait simplement de féminiser certains noms,

Car le fait qu’ils soient communs ne saurait être un pardon.

Il y a des docteures, professeures et maîtresses de conférences,

Il en serait de même pour les désireuses dans cette audience. »

Et c’est ainsi que la serpente, la castore, la corbelle et l’aiglette

Virent leurs demandes toutes réglées d’une seule traite.

La brochette et la verre de terre étaient moins satisfaites

Quant à la femelle faucon, elle préféra taire sa requête.

Puis, le mâle grenouille prit la parole, dans un coassement de soupir : « Et moi, qui suis toujours au féminin, que devrais-je dire ? »

En réponse, les femellistes renommèrent le grenouil, ainsi que l’hirondel.

« Voyez, la chose était simple, inutile d’avoir une telle querelle ».

Mais la vache prit la parole, pour prolonger la discussion :

« Je n’ai pas à me plaindre de mon nom, mais de ma condition.

Le fermier n’a de cesse de me traire et de m’enlever mes veaux,

Pendant que le taureau se prélasse sans se soucier de ma peau ».

La poule vint aussi se plaindre : « Qui couve et élève les petits,

Pendant que le coq parade et est admiré à chaque cri ? »

« Holà cher.e.s ami.e.s ! N’allons pas trop loin ni trop vite !

À peine avons-nous progressé qu’en voilà qui réclament des suites.

Face à ces demandes et à cette ingratitude de leur part,

Il vaut mieux en rester là et reporter le reste à plus tard. »

Les requérantes sortirent le bec cloué et les cornes liées

Elles comprirent que tout n’était que farce et iniquité.

L’égalité ne doit pas être une fable de la Constitution,

Elle doit se défendre au quotidien, grâce à l’éducation.

Yuka

Connaissez-vous « YUKA« ?

Si non, je vous informe : c’est une des applications Apple ou Android la plus téléchargée (gratuite).

On imagine un plat japonais, un jeu asiatique, un nouveau sport coréen. Non, c’est une application qui note les produits alimentaires. « Excellent, bon, médiocre, mauvais », eu égard à leur qualité et leur nocivité (graisses saturées, additifs, sucres, sels, etc…).

Il suffit d’ouvrir l’application, l’appareil photo de votre téléphone s’ouvre, vous scannez le code-barres et vous avez immédiatement qui s’affiche le nom du produit et l’une des appréciations précitées.

Il parait que c’est dans les supermarchés que les téléphones se brisent le plus, au profit des petits réparateurs de quartier, turcs ou chinois, les consommateurs armés de leur « yuka » scannant à tout va, oubliant parfois qu’ils ont d’autres produits dans les mains qu’ils viennent de scanner ou que leur bébé qui pleure gigote un peu trop pendant le scan.

Téléchargez, dans le Play store Android ou l’Apple store pour Iphone, c’est marrant.

J’ai donc téléchargé. Et, immédiatement sur l’adresse mail qu’il faut renseigner, j’ai reçu le message suivant : « Hello Michel, Je suis Julie, la co-fondatrice de Yuka, et je suis super heureuse que vous ayez téléchargé l’appli 100% indépendante qui va vous aider à mieux manger !  Alors, à vos scans 🙂 »

Et puis j’ai essayé, en ouvrant nos placards dans la cuisine, dans la salle de bains. J’ai, immédiatement, secoué comme Diderot, pantophile, yukophile (cf billet supra), impatient de le dire, affirmé à mon épouse que nous étions au top, que l’adoption du bio, de « l’organic », nous classait dans « l’excellent », qu’elle avait eu raison de passer depuis longtemps au bio, et que l’article du Monde de la semaine dernière, titrant en première page que l’alimentation bio diminuait le risque de cancer allait faire bondir les ventes organiques et le téléchargement de l’application « yuka », même s’il est vrai que la nouveauté et la précipitation de tous les commerçants et fabricants à se mettre au bio, comme on s’est mis au Yula-Hoop ou au Madison-Twist allait trop vite et que Yuka, souvent affichait « produit inconnu (« à renseigner » pour ceux qui sont citoyens et non fainéants, c’est ici qu’ils se révèlent).

Ce billet, juste une information pour ceux qui surveillent leur alimentation et manient promptement leur smartphone nous donne l’occasion d’une minuscule réflexion.

a) d’abord un satisfecit : le monde s’intéresse à ce qui est invisible, à révéler, malgré la lecture des compositions des aliments pourtant lisible dans l’étiquetage. C’est bien, dirait le moraliste. J’ajoute, théoricien de service, que par ce biais de la recherche de l’invisibilité, l’esprit s’approche presque de l’abstraction, déconstruisant ce qui est pris dans l’immédiateté (le goût, le plaisir), pour chercher dans la structure filigrane l’essence des choses qui n’est jamais celle qui est donnée à voir ou à goûter empiriquement; que la pensée théorique n’est pas loin, la pensée qui s’éloigne du fait brut. Bon, je sais que j’exagère. Evidemment que je plaisante et que je le dis, tant il est vrai qu’il faut souvent, d’ailleurs le dire, les adeptes de l’empirisme honni ayant un sens de l’humour assez limité, justement parce qu’ils ne peuvent imaginer que le réel ne joue pas avec lui même puisqu’ils croient qu’il s’agit bien du réel. Il y a même des prétendus empiristes théoriciens qui se réfèrent à Clément Rosset ou à Wittgenstein qu’ils ont mal lu pour affirmer que le réel n’est que le réel. Cette propension à la « révélation », je me l’approprie de manière positive, dans un mouvement vers la théorisation donc, celle que je crois salutaire. J’aurais pu, dans des jours noirs ou pessimistes considérer qu’elle était l’une des composantes du complotisme, idéologie ambiante la plus dangereuse depuis Torquemada et le nazisme. Mais bon, je suis de bonne humeur et ne me laisse pas avoir par la noirceur.

b) ensuite, une interrogation, sur un mode presque kafkaïen : que se passera t-il lorsque tous les aliments, les produits cosmétiques, sans exception seront bio ? Je ne sais pourquoi (je ne serai certainement pas de cette terre lorsque ça arrivera), mais j’en suis persuadé, une nouvelle idéologie naitra. Un nouveau mode d’appréciation du goût ? Une affirmation selon laquelle « avant c’était mieux », sans ce bio organic ? Une théorie alimentaire selon laquelle le corps venant du liquide, matière première primaire, le solide (le camembert, pour les non-vegan, la carotte pour les végétaliens), est à bannir, destructeur de la primarité féconde ? Je ne sais pas. En tous cas une nouvelle norme. Tout ça pour dire que les humains, lorsqu’ils n’ont plus faim, qu’ils n’ont plus à chasser ou à pécher ne peuvent que s’inventer des histoires pour survivre. L’homme invente pour son bien, seul sentiment ou jouissance qui n’est pas une invention, comme le dirait Damasio, un sentiment  dans « l’ordre étrange des choses ».

c) J’avais une troisième réflexion en tête, c’est la concomitance de temps entre l’apparition du bio et du yoga. Mais je préfère en faire un très long billet à venir.

A Yuka.

 

 

L’homme de bien, le méchant, le pantophile

L’on peut s‘énerver devant la répétition de ce qui est dit un peu partout, critiquer la doxa, être un peu fatigué de la parole publique ressassée,  de l’opinion commune, surtout lorsque, totalitaire en le sachant, elle veut imposer un mode de vie unique, exclusif de tout autre, sans admettre la pluralité des instants et des périodes.

Une pluralité qui, contrairement à ce qui est clamé, va parfaitement de pair avec l’entièreté.

Oui, on peut être crispé devant l’idée préconçue sans pour autant être traité d’élitiste ou pire, dans le vocabulaire contemporain, « d’intellectuel ».

C’est ce qu’on s’est dit, l’autre soir, en lisant un message d’un proche. Il louait le week-end enfin arrivé, sa migration à la campagne, sa solitude retrouvée, convoquant Lao Tseu et son « non-agir » et Jean-Jacques Rousseau qui nous donnait l’exemple de la fuite solitaire et fructueuse dans la nature profonde et immobile. Ou encore Nietzsche et ses promenades égarées en forêt.

Bref une apologie fatigante de la solitude qui va de pair avec une immersion assez schizoïde avec cette Nature extraordinaire dans laquelle il faut se fondre, immobile et tranquille.

M’est alors revenue une phrase de Diderot que je lui ai envoyé par message en retour :

« L’homme de bien est dans la société, et il n’y a que le méchant qui soit seul »

C’est évidemment Diderot que je défends, même si je loue les heures passées sous des arbres ou dans les chemins (non boueux) qui environnent la maison.

Rousseau est un fabricant de tristesse, persuadé que l’Art ou même la connaissance, sans parler de « la chère et de la chair », comme dit l’une de mes amies, sont des agents diaboliques de corruption de l’âme humaine pure à l’origine, délabrée par la société.

Diderot est un « pantophile », comme le clamait Voltaire.

On aime ce mot. La pantophilie est un terme dérivé du grec ancien (pãn) signifiant « tout » et (philie) « amour ». Le pantophile, donc est celui qui aime tout et s’intéresse à tout.

Voltaire surnomma ainsi Diderot de « Pantophile », en ajoutant qu’il était « ami de toutes choses » (on veut d’ailleurs ici rappeler que Voltaire fut l’un des inventeurs du « verlan » lorsqu’il surnommait le même Diderot le « Frère Tonpla », Platon prononcé à l’envers).

Diderot donc, joyeux luron, frère de la vitesse, du mouvement et du rire constant, toujours en action, prétendant, logique à souhait, que « le repos absolu est un concept abstrait qui n’existe pas dans la nature » (in Principes philosophiques sur la matière et le mouvement).

L’humain saute, virevolte, cherche le nouveau (même s’il devient dépressif lorsque ce nouveau se tarit et qu’il n’en trouve pas, immédiatement un autre), multiplie les joies, exacerbe les instants, se connecte constamment, écrit à tous, répond à quiconque, se grise de tous les moments, sans drame en suspens.

Bref, encore une fois constamment « en mouvement ».

Alors, ici, le lecteur s’impatiente et attend la conclusion.

Mais pourquoi ce mouvement exacerbé et enivrant, certainement fatigant ?

Mais, c’est justement pour apprécier le repos dirait le théoricien fainéant.

Mais ce n’est pas ce que je dis.

Je suis simplement en train de critiquer les idées toutes faites et celles, majoritairement en vogue, c’est la faute non à Voltaire mais à la « deep ecology », sur le silence, la nature, les arbres, la méditation, les techniques orientales, bref l’âme en position de Lotus.

On peut être un sage, aimer les arbres et la solitude, sans en faire un leitmotiv ou une obsession devenant une religion.

La mode est exaspérante.

 

Le tableau flou artificiel

On ne peut vivre (et, partant penser) sans s’intéresser à l’intelligence artificielle (I.A).

Mieux encore, l’oeuvre majeure sur le romantica (cf supra) intègre cette donnée future dans la mouvance ou contre Antonio Damasio, neuro-scientifique, philosophe qui n’a de cesse que de réhabiliter l’importance des émotions et des sentiments dans les processus cognitifs, avec Spinoza, sans s’en tenir à une vision purement traditionnelle de l’esprit généré par le corps ou, pire à une vision exclusivement génétique et matérielle du corps humain, du cerveau, de l’intelligence, en y intégrant non pas comme une couche ou un effet, mais comme l’un de ses composants, presque chimique, le sentiment .

Damasio, né à Lisbonne vit à Los Angeles où il dirige le Brain and Creativity Institute. Il a publié des ouvrages assez majeurs. D’abord un grand succès de librairie, « L’Erreur de Descartes » (Odile Jacob, 1995), suivi de « Le Sentiment même de soi » (1999) et de « Spinoza avait raison » (2003),

Dans un entretien accordé au journal « Les Echos », le 01/12/2017, à l’occasion de la sortie de son nouveau bouquin (« L’Ordre étrange des choses ») , il précisait en réponse à la question suivante « Pour les non-spécialistes, votre livre recèle un message fort, presque un scoop : l’esprit n’est pas un phénomène purement cérébral ! Que voulez-vous dire ?

« C’est en effet l’idée clef de ce livre, et la première fois que je l’expose aussi nettement. Ce que j’affirme ici, c’est que le cerveau et le corps sont étroitement liés et que ce que l’on appelle l’esprit n’est pas le produit du seul cerveau mais bien de son interaction avec le corps. Presque tous les problèmes auxquels se heurte la philosophie de l’esprit viennent de ce que ses penseurs partent du fait, biologiquement faux, que l’esprit est un pur produit du cerveau, et même de cette partie la plus évoluée du cerveau qui en est le cortex. Eh bien, non ! Un seul chiffre pour vous donner une idée de l’importance de l’interaction corps-cerveau : chez l’homme, si l’on mettait bout à bout toutes les petites artérioles qui alimentent en sang et donc en énergie nos neurones, celles-ci auraient près de 650 km de longueur ! »

Il ajoutait :

« Les sentiments sont utiles à un organisme vivant en ce qu’ils lui apportent à tout moment une information. L’ensemble des sentiments ressentis à un moment donné par un être vivant lui fournit une sorte d’image multidimensionnelle de l’état de la vie à l’intérieur de son organisme : si cet état est plutôt bon il en résulte un sentiment global de bien-être ; s’il est plutôt mauvais, que ce soit à cause d’une maladie ou de tout autre dysfonctionnement, apparaissent le mal-être, la souffrance, voire la douleur, qui sont autant d’avertisseurs que quelque chose ne va pas. En ceci, les sentiments apparaissent bien comme les principaux adjoints de l’homéostasie.« 

Et en venant au sujet qui est , en principe, l’objet de ce que veux écrire ici (l’intelligence artificielle comme on le lira plus bas, en fixant le tableau en tête), il définissait d’abord un mot clef pour sa compréhension : l’homéostasie dans les termes suivants:

« L’homéostasie, qui a été découverte par Claude Bernard au XIXe siècle, désigne dans ma bouche l’ensemble des processus vitaux permettant à un organisme d’oeuvrer à son autoconservation – ce que Spinoza appelait le « conatus » et Paul Eluard le « dur désir de durer ». Chez l’homme, cela englobe nos systèmes de régulation internes qui détectent que certains paramètres vitaux s’écartent trop dangereusement d’une certaine plage de valeurs et déclenchent alors des mécanismes de correction visant à rétablir l’équilibre, mais aussi nos portails sensoriels qui nous avertissent de la présence d’une menace telle qu’un prédateur et nous poussent à prendre la fuite… Et bien d’autres choses encore. C’est très large. On peut voir l’homéostasie comme la force souterraine qui préside aux destinées du vivant depuis près de 4 milliards d’années.

Et sur l’I.A, Damasio indiquait :

« Entendons-nous bien : je suis tout à fait pour les recherches en intelligence artificielle (IA). Si nous avons demain des voitures autonomes qui causent moins d’accidents ou des robots-docteurs qui font des diagnostics plus sûrs que des médecins humains, tant mieux ! Mais je reste, il est vrai, assez sceptique quant à ce qu’on appelle l’« IA forte », la possibilité de construire des ordinateurs ou des robots doués de conscience, ou du moins de certaines des composantes de la conscience.

A commencer par la subjectivité, cette conscience de soi qui fait par exemple que, lorsque je discute avec une personne, comme en ce moment avec vous, ma conscience ne se limite pas aux perceptions visuelles ou auditives de cette personne, il s’y ajoute le fait que je sais que je suis en train de discuter avec elle, que je me vois et m’entends en train de discuter avec elle. Car tout ceci – conscience, subjectivité – suppose un corps vivant régi par l’homéostasie, que par définition les ordinateurs ou les robots n’ont pas. Cela dit, un jeune doctorant de mon laboratoire, le Brain and Creativity Institute, est en train d’essayer de développer un programme d’IA reposant sur une simulation de corps vivant soumis à des processus de type homéostatique – et naturellement je le soutiens. »

Ou encore que : « Disons que je pense que l’IA mérite pleinement son qualificatif d’« artificielle ». Simuler des sentiments est possible, mais simuler n’est pas dupliquer. Tant qu’ils seront privés d’affects, les programmes d’IA, même très intelligents (bien plus que nous !), n’auront rien à voir avec les processus mentaux des êtres humains. Et tant qu’ils seront privés de corps vivants régis par les lois de l’homéostasie, ils seront privés de conscience et d’affects... »

J’avais, il n’y a pas très longtemps inséré dans ce site un article d’un de mes amis avocats intitulé « l’avocat neuronal ». Il critiquait Damasio en étant persuadé que la simulation, justement, était une duplication et le robot pouvait intégrer le sentiment…

Mais, comme d’habitude, emporté par ces satanés sentiments, je me suis laissé aller dans ce qui d’emblée ne nous donne pas le lien avec le sujet de ce billet. Il fallait introduire néanmoins, même si, je le sais, il ne s’agit plus d’une introduction,

Donc je viens de lire un article de Nicolas Six, paru dans le Monde (clic) intitulé « Un tableau conçu par un programme d’intelligence artificielle adjugé 432 500 dollars »

Je cite :

« Dans la salle d’enchères de Christie’s à New York, jeudi 26 octobre, après une folle escalade ayant atteint une somme à six chiffres, le marteau a bien fini par tomber. La toile est partie à 432 500 dollars (soit 381 000 euros), une somme plus de quarante fois supérieure à l’estimation de Christie’s. Cette estimation était compliquée par la nature même du tableau : un portrait conçu par une intelligence artificielle. Il s’agirait d’ailleurs selon Christie’s de la première œuvre créée par un algorithme à être vendue dans une maison d’enchères.

Intitulée Edmond de Belamy, cette œuvre dépeint un personnage aux traits flous. Elle n’a pas été peinte, mais reproduite par une imprimante à jet d’encre sur le modèle d’une image numérique, conçue par un ordinateur. Cette toile est le résultat d’un long processus dirigé par le collectif français Obvious, composé de trois jeunes diplômés de moins de 30 ans, dont un ingénieur, un entrepreneur et un artiste revendiqué.

Inspiré par l’histoire de la peinture

« Nous avons nourri le système avec un jeu de données de 15 000 portraits peints entre le XIVe et le XXe siècle » a déclaré à Christie’s Hugo Caselles-Dupré, l’un des membres du collectif. Le programme d’intelligence artificielle a ensuite appris par lui-même à imiter ces toiles, après un long processus d’essais et d’erreurs. Une fois entraîné, l’ordinateur a créé des milliers de toiles, parmi lesquelles les artistes d’Obvious ont patiemment sélectionné les onze meilleures à leurs yeux.

Le programme d’intelligence artificielle employé par Obvious doit beaucoup à son inspirateur, le GAN, un algorithme dont il reprend des éléments. Dans un communiqué, Obvious rend hommage à son créateur : « Nous aimerions remercier la communauté de l’intelligence artificielle, en particulier les pionniers qui ont commencé à l’utiliser, dont Ian Goodfellow, le créateur de l’algorithme GAN. Et l’artiste Robbie Barrat, qui a été une grande source d’influence pour nous. » Un artiste américain âgé de 19 ans, déjà fort d’une petite notoriété grâce aux œuvres créées avec le GAN.

Manque d’originalité

Le journal américain The New York Times note que la communauté des artistes travaillant avec l’intelligence artificielle a réagi assez vivement à l’annonce de la vente. Beaucoup ont jugé le portrait peu original. Ce type d’intelligence artificielle repose en effet sur le principe de l’imitation, et la difficulté pour un artiste est souvent d’aller au-delà, pour créer des résultats inattendus.

LIRE AUSSI : « Que des algorithmes prennent des décisions liées aux émotions et à la conscience est-il envisageable ? »

Le site d’information Arnet a interrogé un responsable de Christie’s, Richard Lloyd, sur les raisons qui ont présidé au choix de cette œuvre – de nombreux tableaux réalisés avec différents systèmes d’IA ont été conçus ces dernières années. « Nous l’avons choisie en raison de son processus de création, a-t-il répondu. Obvious a essayé de limiter l’intervention humaine au minimum, afin que le résultat reflète de façon pure la forme de créativité de la machine. »

Voilà. J’ai préféré intégré par un collage l’article plutôt que de le résumer.

Lorsque j’en parle autour de moi, au téléphone, ou dans la soirée qui a suivi la lecture de l’article, les avis sont unanimes : tout ceci est stupide.

On pourrait faire de même avec la musique, pour composer une oeuvre à partir des données de tous les compositeurs, de la philosophie, et pourquoi pas de la religion, pour voir ce qui sortirait du mélange entre bouddhisme et catholicisme, deux visions du monde radicalement opposées sur la notion centrale de création du monde.

C’est ce que j’ai entendu au téléphone et autour de ma table.

Il faut donc que je prenne position, moi et mon ami avocat qui prônons, depuis longtemps, la coexistence des intelligences dites naturelles (humaines) et artificielles (machinales), en étant persuadé de leur spécificité qui ne les fait pas ranger l’une par rapport à l’autre dans une unité matérielle (l’intelligence et ses succédanés) : il s’agit de deux intelligences dissemblables, la quantité (la machine peut ingurgiter un milliard de fois plus d’informations que le cerveau humain) développant nécessairement un saut qu’on peut nommer « qualitatif. La quantité produit une nouvelle qualité.

Je me lance : non, tout ceci n’est pas nécessairement stupide, au moins pour un seul motif : les artistes ne créent que par la transmission, en s’inspirant d’un maitre, en cassant d’anciennes règles, en intégrant, inconsciemment ou sentimentalement le travail de leurs anciens , les erreurs de leurs contemporains.

Et si l’on considère que l’I.A, à l’inverse de ce que dit Damasio peut être dotée d’un sentiment, d’une conscience, par simulation et duplication, peut-être différente, par sa supériorité quantitative, de celle de l’humain, il n’y a aucune raison qu’elle ne s’adonne pas à la pratique artistique, sauf à considérer, comme le font les clssiques ou la doxa (ce qui revient au même) l’artiste comme un sujet créateur indépassable qui se suffit à lui-même, un génie réincarné, une sorte de Christ de la beauté, un monstre glorieux de la créativité, un sujet libre, conscient, inventif et encore une fois unique créateur de sa création. Ce qu’il peut ne pas être, n’en déplaise aux religieux qui voit dans Bach l’empreinte de Dieu ou des bouddhistes qui voient en Mozart la réincarnation de la musique, dans la lignée entre parenthèses de Platon et Descartes, même si l’on force la chronologie…

N’en déplaise aussi à tous ceux qui, prétendant s’éloigner de la religion, confère à l’artiste un pouvoir, une capacité inébranlable et même innommable, tant les arcanes de la création sont mystérieux. Ce qui les fait revenir au mystère de la création et, partant ,encore et toujours à la vision dualiste du monde, nécessairement créé, qui fonde toute religion.

Ne parlons même pas des artistes (idiots) qui ont trouvé le tableau non « original », confortant la vision primaire et adolescente de l’originalité comme fondement de l’art qui conforte la tentative de vente de leurs oeuvres nécessairement originales et qui ne le sont jamais ( ce qui est un autre billet à écrire). Ce qui est faux, comme je l’ai écrit ailleurs.

La notion de mystère peut être une vraie supercherie lorsque l’on veut la placer au centre d’une pratique créatrice.

Il vaut mieux la garder cette notion (le mystère) dans la fabrication du sentiment (le romantica par exemple, encore et toujours ici aussi), en profitant de l’impossibilité actuelle de la science de quantifier le sentiment même si elle commence à entrevoir l’affectif (le romantica ?) dans la constitution matérielle de l’être. Profitons de cette impossibilité pour jouir du sentiment presque océanique comme le disait Pascal. Jouissance de l’inexpliqué dont l’on sait qu’il sera explicable bientôt, plutôt qu’une jouissance de l’inexpliqué qu’on soude, sans réflexion au déisme, au christique, au miracle.

Alors ? La démarche ne me dérange pas. L’I.A peut faire un tableau. Avec un sentiment, peut-être et en intégrant les milliards d’émotions que contiennent les 15000 tableaux ingurgités.

Ce qui est intéressant, c’est le résultat.

Je recolle le tableau ici, pour mieux analyser et je le fixe.

Je le trouve intéressant. D’abord par son flou qui intègre tout un pan de l’art non figuratif, ensuite par le « difforme » qui ramène à une histoire de la peinture.

Et je me cale sur l’expression du personnage. Elle est unique, en suspens, et très intelligente si j’ose dire.

C’est dans ce regard que l’I.A s’est figée. On ne dessine pas ce regard, il est induit, sorti d’une conscience sentimentale.

Ce tableau est presque une preuve que Damasio se trompe.

L’I.A peut être naturellement artiste.

J’aime ce tableau.

J’aurais du l’acheter.

Mais s’agissant d’une circonvolution autour de la simulation et de la duplication, il suffit que je l’imprime, l’encadre, et le pose sur un mur.

Nul ne pourra dire qu’il ne s’agit que d’une copie. Par essence même l’I.A copie, répondrais-je. Ce que je ne crois pas, si vous m’avez compris.

PS. On peut lire ces articles cités par « Les Echos », merveilleux journal qui démontre qu’on peut être dns le monde partout, et pas seulement dans l’économie.

Les sentiments sont les moteurs biologiques des cultures humaines Pour parfaire sa connaissance des travaux de Damasio qui me servent dans mon « romantica »
Comment l’art embrase le cerveau sur les travaux décisifs de J.P Changeux
Hanna et Antonio Damasio, les tourtereaux du cerveau. Encore des Damasio.

PS. Je reviens car une lectrice assidue de mon petit site vient de me téléphoner, alors que ce billet a été écrit, il y a une heure à peine. Elle ne connaissait pas très bien ce Damasio. Ni évidemment l’homéosthasie. Je l’ai invité à lire le dernier bouquin « l’ordre étrange des choses ». Elle a refusé (pas de temps dit-elle, il faut que je résume ici, dans un prochain billet, presqu’un ordre…)

Bon j’ai promis. Je suis un idiot. Mon bouquin va prendre du retard. Et ma lecture du merveilleux ouvrage de Blandine Kriegel sur Spinoza aussi. Mais bon, c’est une amie, du moins c’est ce qu’elle dit…

Théorie de l’amour

Travail assidu aujourd’hui sur un Chapitre de ce fameux bouquin qui hante tous les billets de ce site, sur le « romantica ». Il me faut avancer.

Et cette partie qui m’a occupé, presque toute la journée, me semble primordiale.

Le chapitre en question, qui vient après des pages qu’on va nommer « émotionnelles », je l’ai intitulé « théories de l’amour ». Pour être direct, sans circonvolutions et ne pas camoufler. Il faut théoriser.

Une théorisation qui est une sorte d’étape et une transformation dans le style.

On veut, en effet, tenter de structurer et ordonner le style qui surgit dans l’écriture presque spontanée à l’œuvre (une décision difficile) depuis que j’ai commencé ce travail sur le romantica. Pour ceux qui viennent pour la première fois nous rendre visite ici, et qui ne savent pas de quoi il s’agit et l’ampleur de la tâche, je renvoie à un billet d’Aout que je reproduis en bas de page pour faciliter la lecture et qui nous donne les contours évidemment extraordinaires de la notion de romantica.

Il s’agit donc de s’arrêter, se poser et théoriser un tout petit peu. A vrai dire, pour mettre le lecteur dans une minuscule confidence, je théorise toujours, un avatar de l’École structuraliste dans laquelle j’ai fait mes premières classes d’écrivant, comme on dit.

Pour éviter la satanée critique récurrente à mon endroit sur cette propension que d’aucuns croient « sèche » ou « aride », à la théorisation, je fais l’idiot et reste souvent dans l’empirisme réducteur ou l’assertion facile, si possible génératrice soit de rire, soit d’approbation. Mais, bien sûr que tout est théorisable. Comme tout est sentimental. C’est d’ailleurs l’objet même du chapitre en question.

Et voilà que dans les recherches, je tombe sur un article qui a pris le même titre « Théories de l’amour » par Fabio D’Andrea et Valentina Grassi paru en 2012, dans l’excellente revue « SOCIETES » n°116.

Je suis assez stupéfait. D’abord, c’est le titre que j’avais choisi. Puis, de manière plus légère sur la concordance, laquelle n’est jamais hasardeuse, entre le nom des auteurs, à consonance italienne et mon « romantica ».

Je lis donc, très attentivement, souligne et surligne.

Il faut dire que dans mon chapitre, longuement muri depuis de nombreuses semaines, de nombreuses nuits, je voulais faire le lien entre amour et romantica, en recherchant ce qui pouvait les différencier, tant il est vrai que la dichotomie, l’écart, la dissension entre les deux notions (il ne s’agit pas de concepts, dommage, l’analyse aurait été plus facile) est difficilement admissible. Je résume ici des dizaines de pages : l’amoureux ne peut nier le romantica et le romantica est toujours l’apanage des amoureux potentiels. Et ce, même s’il ne faut les confondre.

J’avais élaboré cette affirmation, de manière intuitive, en imaginant le dialogue socratique autour de l’art et celui qui le met en scène.

Peut-on, disait l’un des protagonistes du dialogue, lire un livre sentimental, en en jouissant, sans être un amoureux infini ? Peut-on, alors que dans la pièce d’à côté, un vieillard se meurt, jouer au piano, en en jouissant, une sonate de Mozart , sauf pour la donner à entendre, dans un don (romantica)? Évidemment, Auschwitz et ses caporaux écoutant du Mozart près des chambres de mort, a surgi dans le dialogue assez classique.

Je concluais ces pages en convoquant l’Orient et son sens du sentimental, dans l’exubérance du toucher, de la caresse des yeux, embués de désir de l’autre, une danse des peaux romantica. J’en étais resté là.

Cette convocation « orientale » me semblait trop facile, même si j’y adhère complètement et je ne voulais laisser le lecteur sociologue ou le petit psychologue de service, croire que je n’avais pas posé les marques de ce que l’écrivais.

Il fallait donc (comme toujours me disent mes ennemis) revenir à la théorie, voir dans l’Occident et comparer.

Et voilà que je tombe sur l’article précité.

Je vais résumer et citer.

Les auteurs font état dans leur théorisation de « l’analphabétisme émotionnel de l’Occident », en écrivant que : « C’est dire qu’au long des siècles, de Platon à Descartes, la culture occidentale a poursuivi un idéal de rationalité pure et désincarnée [4][4] Voir à ce propos M. Maffesoli, Éloge de la raison sensible,… qui l’a inexorablement éloignée de sa composante émotionnelle, jusqu’à n’être plus à même de la reconnaître et de l’interpréter. Quand l’évolutionnisme est venu s’ajouter à ce cocktail, ce qui n’était jusqu’alors qu’une vision partagée par une minorité d’érudits est devenu une obligation de plus en plus normative : le mythe du Progrès perpétuel étant sans cesse prôné, le sujet moderne ne pouvait que suivre ce processus en développant la meilleure partie de lui-même aux dépens des « résidus » (Pareto) obscurs de l’animalité lointaine. La raison l’emporte sur tout le reste, elle est ce qui rend les hommes humains, tandis que les passions, les émotions et les instincts les abaissent au niveau des bêtes »

Je cite encore :

« L’autoreprésentation de l’homme occidental se base de plus en plus sur des aspects rationalistes et économicistes qui ont porté à une réduction brutale de l’étendue imaginale de l’humanité, dans le sens de « ce que veut dire être humain ». Tout comportement éthique, gratuit, spontané a été soumis à un jugement d’utilité monétaire qui l’a condamné en tant qu’inutile et puéril, si bien que le modèle de succès courant pourrait coïncider avec le rôle de manager ou de broker financier. »

Le propos est idiot. Désolé de l’écrire, sans respect des formes de la critique que mes maitres ont du m’apprendre.

Cette opposition entre raison et passion qui empêcherait les êtres humains, dans un processus de robotisation à entrevoir les arcanes de la passion, du romantica, pour ce qui nous concerne, laissé à la spontanéité animale est une ineptie.

Les auteurs n’auraient pas du être publiés.

Je vais simplement dire ici, en laissant tomber le reste de l’article de la même veine que les humains sont des êtres de sentiment et de sens, de toucher et d’amour entier. Ce que ne sont pas les animaux qui ne pensent pas leurs émotions, ni en jouissent autant physiquement qu’intellectuellement. L’homme est tout sauf un être de raison, laquelle a justement été inventée pour faire la part des choses. Et cette raison ne s’est pas substituée à la passion, au sentiment. Il ne s’agit que d’un moteur annexe qui ordonne la quotidienneté pratique et seul le sentiment, pour mille motifs (merci de lire quand j’aurai terminé mon bouquin ce que je dis longuement sur ce point) est l’essence de l’homme.

La seule théorisation possible consiste à repérer les degrés du sentiment et les différents types de son installation qui peut aller jusqu’à la bravoure obsessionnelle, celle de la revendication de son romantica, dans la flambloyance du geste et de la parole

Donc, cet article que je prenais comme un concurrent n’est rien d’autre qu’une élucubration de plus dans la tentative de la raison universitaire de s’emparer d’une notion que seuls les amoureux peuvent théoriser.

Je n’avais donc pas tout à fait tort d’écrire passionnellement, émotionnellement, mes premiers chapitres

Reste à savoir si je suis un amoureux. C’est une autre question, puisqu’en effet, l’on peut aimer sans être un amoureux (sans romantica, pour faire vite)

Évidemment, je connais la réponse pour ce qui me concerne, mais l’on ne va pas transformer ce petit site en annexe du courrier des lectrices des magazines féminins, au demeurant de plus en plus rare, chacun ayant cru trouver dans un bouquin acheté trop vite sur le développement personnel la solution à ses problèmes non professionnels.

Tout le contraire du romantica. Il faut que j’avance, sûr.

Je livre ci-dessous la copie du billet que j’avais écrit avant de commencer mon bouquin, pour éviter la recherche fastidieuse dans mes billets (pourtant simple, par date)

 

ROMANTICA

« C’était autour d’une table, entre vrais amis, sur la terrasse d’un mas provençal, l’été finissant.

Les convives sont joyeux, les voix se mêlent, se coupent, s’interpellent, le chahut est sincère et les rires entiers. Le ton monte régulièrement d’un cran dans la dégustation d’un rosé délicieux mais pas assez frais. C’est ma voisine, une belle chipie, une vraie amie, qui me le fait remarquer en m’enlaçant un peu, assez langoureusement, mais nos hôtes n’ont pas entendu.

A cet instant, mon téléphone vibre, un message. Je le prends en main et avant même que je n’accède à cette maudite messagerie, elle me dit :

  • Mais tu es romantica! Je le savais ! Je m’en doutais !

Et elle ajoute, sur un ton de vraie caporale, fort, destiné à interrompre toutes les conversations éparpillées, qu’elle vient de voir sur mon smartphone, la pochette du disque que j’ai écouté, seul, sous les arbres dans l’après-midi, casque hi-fi de dernier cri collé sur les oreilles, que c’est Procol Harum, que c’est Whiter shade of pale, que je suis un romantica, que d’ailleurs, il suffit de voir mes photos, un vrai romantica.

Avant même que je ne fasse semblant de la réprimander, de lui rappeler l’impolitesse des regards indiscrets au-dessus des épaules pour voler des images d’écran d’accueil des téléphones des voisins, l’un des invités prend la parole et lui dit :

  • Tu veux parler de romantisme, de romantique ? N’est-ce-pas ? Très chic ta traduction italienne.

Et c’est là qu’elle le regarde droit dans les yeux pour lui asséner, presque méprisante, avant de se servir un verre entier de rosé :

  • Toi, tu ferais mieux de te taire, tu ne comprends rien. J’ai bien dit romantica. Si tu veux nous sortir tes petites connaissances, piquées pendant tes insomnies dans Wikipédia, sur le mouvement romantique, les Musset et les Nerval, tu le feras quand je serai partie. Romantica, ok ? Rien à voir, ok ?

Et puis, se levant, elle nous chante la chanson de Dalida,

« Tu es étrange, tu n’en laisse rien paraître/Et nul ne peut te connaître

Tu es étrange, jamais tes yeux ne s’enflamment/Mais j’ai deviné ton âme

Tu es romantica, romantique et Bohème/Tu t’en défends parfois

Mais moi je sais, je sais tout ca/Tu es romantica voilà pourquoi je t’aime

Tes yeux sont malheureux/Quand notre ciel paraît moins bleu

Elle chantait très bien et, toujours son verre à la main elle s’interrompt une seconde pour affirmer à tous, un peu médusés, en me prenant le bras pour me lever de ma chaise que, bien évidemment, je la connais par cœur cette chanson…

Nous avons chanté ensemble le dernier couplet :

Le rire d’un enfant, une fleur au printemps/Le chant d’un feu de bois

Au fond tu n’aimes que ça/Et quand tu viens vers moi

Tu sais rester toi même/De peur qu’on rit tout bas

Tu n’aimes pas montrer tes joies/Car tu veux les garder pour toi

Ils ont tous applaudi, peut-être un peu jaloux d’une complicité parallèle, mais je dois me faire des idées.

Nous avons fini la soirée dans le salon à danser le boléro, du moins ceux qui possèdent juste un peu, un tout petit peu, ça suffit, le sens du déhanchement. Lequel peut parfaitement ou même exactement être romantica.

C’est avant de tous nous quitter qu’un ami est venu me voir pour me demander de lui expliquer ce que voulait dire une photo « romantica ».

Je n’ai pas su lui répondre et lui ai juste donné, silencieusement, mais virilement l’accolade, à l’espagnole. Je crois qu’il a aimé ce geste.

Mais j’ai décidé d’écrire le concept de romantica qui n’est donc pas le romantisme, ni le romantique.

Il me faut un peu de temps. Je reviens donc bientôt le soumettre. L’affaire est trop sérieuse pour proposer un texte bâclé »

 

résonance, Harmut Rosa, encore.

Hartmut Rosa, philosophe.

Il y presque deux années, j’avais évoqué ici  le concept de résonance au monde proposé par Harmut Rosa, philosophe allemand. Son bouquin n’était pas traduit. Il vient de l’être (

il vient de sortir un bouquin justement intitulé « Résonance
Une sociologie de la relation au monde » ( Editions de la découverte).

J e suis en train de le lire et y reviens bientôt.

je livre cependant ci-dessous des extraits d’un entretien (avec Alexandre Lacroix) paru dans la dernière livraison de Philosophie Magazine (Octobre 2018) et dans lequel « il expose sa conception de l’existence vraiment digne d’être vécue. Qu’est-ce que la vie bonne, aujourd’hui ? Elle n’est pas à chercher, selon Rosa, dans le yoga, la méditation, l’alimentation bio ni la randonnée. Encore moins sur une île grecque ou dans une cabane au fond des bois. Alors, que faire ? Il nous incite à emprunter les voies de la résonance, une notion plus politique qu’il n’y paraît de prime abord. » (PM)

Mes choix sont évidemment subjectifs. Pour ceux qui veulent lire le texte en entier, il suffit de se rendre au premier kiosque de coin de rue.

Certaines de ses réflexions seront commentées dans mon futur bouquin (arlésien) sur « le romantica ».

« Avec le cycle de la Table ronde, le mot « aventure » change de sens. Il est dérivé du latin adventura, « ce qui doit arriver », lui-même issu du verbe advenire. Ce qui advient, aux yeux des Grecs ou des Latins, c’est le destin. Vivre une aventure est donc passif, il s’agit de subir une fatalité, d’accueillir les événements que le cours du monde nous impose. Mais dans les romans de chevalerie, l’aventure devient active : le héros erre, renverse des obstacles, découvre l’amour, il a une destinée individuelle.

Les chevaliers seraient les premiers existentialistes.

Exactement, ils sont en quête, le sens de leur existence ne leur est pas donné par avance

Les romantiques ont inventé de nouvelles relations au monde. En amour : si vous êtes romantique, vous ne vous accommodez pas d’un mariage justifié par la tradition ou par des considérations économiques, vous exigez que le couple soit le lieu d’une communication des âmes

Pour eux, la nature nous communique des sentiments. Le paysage épanche son caractère mélancolique ou sublime en nous. De même pour l’art : l’œuvre romantique doit vous toucher, s’adresser à votre sensibilité, pas seulement à votre intellect. En cela, les Modernes sont à la fois des chevaliers – c’est leur pôle actif, ils tiennent en main leur destinée – et des romantiques – c’est leur pôle passif, ils veulent que leur âme soit ouverte sur le monde.

Non, je ne me reconnais pas du tout dans le mouvement du slow, de la slow food aux « villes lentes », cela me paraît un argumentaire marketing, comme si l’on essayait de nous vendre de l’authenticité. Je suis arrivé à la conclusion que nous vivons une crise profonde des relations. Des relations avec la nature – c’est évident avec la crise écologique. De la relation à nous-mêmes – la consommation de psychotropes a explosé dans l’ensemble des pays développés. Mais aussi de la relation aux autres. Cette crise est produite par l’accélération, dans la mesure où cette dernière ne nous laisse pas le temps de nous poser, de nous approprier les êtres et le monde, d’entrer vraiment en relation avec eux. Mais la vitesse n’est que la cause indirecte du problème.

Vous citez une belle phrase d’Adorno : « Il suffit d’écouter le vent pour savoir si l’on est heureux. »

Elle contient beaucoup de vérité. Elle m’évoque un exemple de Maurice Merleau-Ponty, l’un de mes philosophes préférés. Parfois, au réveil, vous traversez un premier état de conscience où le monde vous apparaît dépourvu de ses significations habituelles. Vous ne savez plus dans quelle chambre vous êtes, ni votre nom. Mais il y a la présence de ce monde nu autour de vous. Cette présence peut être agréable ou au contraire menaçante. C’est ce que signifie la phrase d’Adorno, à mon sens : oublie toutes tes préoccupations ordinaires, écoute le vent, tu comprendras ce qu’il en est vraiment de ta présence au monde.

Je crois qu’il importe de distinguer nos conceptions du monde et nos relations au monde. Selon nos conceptions du monde, à nous Occidentaux du XXIe siècle, il est clair que seuls les êtres humains parlent vraiment. Le monde physique est constitué d’une matière morte, sans voix. Je ne discuterai pas cela, mais nos relations au monde sont bien différentes. Du point de vue scientifique, la neige est composée de cristaux de glace ; mais quand je découvre un manteau de neige en ouvrant les volets le matin je fais une expérience d’un autre ordre. Si je me promène en forêt, je peux dire que les feuillages murmurent. Cette métaphore renvoie à une certaine qualité de ma relation aux arbres. De nombreux intellectuels et membres de la classe moyenne supérieure mangent bio. Je suis certain que vous en fréquentez ! Sur le plan de la connaissance scientifique, il n’est pas prouvé que les aliments bio soient meilleurs pour la santé, car ils transportent des bactéries et sont plus vite avariés. Mais pourquoi aimez-vous la terre collée sur la tomate ? Parce qu’à travers l’aliment bio, vous cherchez une connexion à la nature dont la condition urbaine vous prive. Même dans une civilisation matérialiste, rationaliste, cartésienne si vous voulez, les liens affectifs avec le monde sont avidement recherchés. C’est pourquoi la phénoménologie de Merleau-Ponty est si éclairante : dans mon expérience subjective, le monde et le moi ne sont pas séparables. Je perçois le monde, il est donc en moi, mais je suis également en lui. C’est au niveau de ce nœud originel du Moi et du Monde que se joue la possibilité d’une conversation, d’un jeu de questions et de réponses, de la résonance. Alors oui, quand je résonne, je parle au monde et il me répond. Le vent a quelque chose à m’apprendre sur moi.

Mais j’estime que la résonance est malgré cela un phénomène objectif. Si je m’approche de l’être aimé, mon cœur bat plus vite. Si une musique me bouleverse, j’ai des frissons qui courent sur ma peau. En tant que la résonance est une relation entre le sujet et le monde, elle n’est pas simplement subjective, mais objective – c’est ce que je défendrais

Même si je suis le seul à pouvoir affirmer que je suis en résonance. Oui, j’admets que c’est un problème. C’est un phénomène objectif dont le sujet seul constate l’existence.

la résonance verticale. De quoi s’agit-il ? C’est l’expérience d’une rencontre avec une grandeur et une beauté qui vous dépassent, avec le monde lui-même. Ce ciel étoilé, ce soleil couchant, cette symphonie sont tellement saisissants… ils vous transportent au-delà de vous-même.

Bon, évidemment, je reviendrai après avoir lu au moins la moitié de son gros bouquin. Je ne suis pas certain de tout gober….

Mais là, je vais trop vite…

 

 

burka pas ?

 

 

Deux observations liminaires :

Tout d’abord, je n’aime pas trop les jeux de mots dans le style que ceux que le journal Libération adopte dans ses titres, emportant le rédacteur dans sa certitude d’une invention extraordinaire dont il attend les louanges des liseurs de métro ou de maison en pierre de meulière d’anciens soixante-huitards.

Le journaliste, en jouant avec les mots du titre veut démontrer son recul dans l’humour. En réalité il tente, laborieusement d’altérer ou de lisser le contenu de l’article toujours rigide, sans souplesse, prévisible dans la critique de l’existant. Embêtant, pour rester poli. Le titre ne donne aucune noblesse au contenu, sauf pour les nigauds qui adorent ce qui est « téléphoné » (communément admis et, encore une fois prévisible).

J’ai donc eu du mal à maintenir le titre de ce bille (« burqa pas ? »). Mais c’est un ami qui me l’avait soufflé en défendant le port du burka, lorsqu’il a été interdit en France. Dans l’assistance, quelqu’un avait dit « mais, pourquoi pas ? ». Et ce facétieux avait sorti « oui, burka pas ? ». Donc je laisse le titre un peu lourd en honneur de cet ami que je n’ai pas revu depuis un siècle.

Deuxième observation, toujours liminaire : j’avais juré aux dieux des claviers de ne jamais transformer ce petit site en Tribune politique et je crois n’avoir jamais, frontalement du moins, manqué à cette promesse, le politique apparaissant peut-être en filigrane à l’occasion d’une analyse dans le champ philosophique ou celui de la quotidienneté, mais jamais directement.

Je suis donc assez hésitant dans la publication de ce billet qui concerne le port de la burka. Evidemment politique diront certains, alors qu’il ne s’agit que d’un recentrage sur l’existence potentielle de valeurs universelles qui peuvent être adoptées par le monde terrien.

Je cite, in extenso l’article fu Figaro du Jour (que je reçois, comme tous les autres journaux auxquels je suis abonné numériquement la veille de la sortie papier, ce qui me permet d’écrire un peu avant de dormir).

« L’ONU souhaiterait remettre en cause l’interdiction de la burqa en France . Par  Etienne Jacob Publié le 10/10/2018 à 21:26

L’ONU souhaiterait remettre en cause l’interdiction de la burqa en France

Le Comité des droits de l’homme devrait prochainement contester la loi française du 11 octobre 2010 sur la dissimulation du visage dans l’espace public, jugeant qu’elle est discriminante et porte atteinte à la liberté religieuse.

Le Comité des droits de l’homme devrait prochainement contester la loi française de 2010, jugeant qu’elle est discriminante et porte atteinte à la liberté religieuse.

Une prise de position qui pourrait faire jaser. Le Comité des droits de l’homme de l’ONU, organe de surveillance du Haut-commissariat aux droits de l’Homme (HCR), s’apprête à remettre en cause la loi française du 11 octobre 2010 sur la dissimulation du visage dans l’espace public, révèle le journal La Croix ce mercredi. L’instance, constituée de dix-huit juristes internationaux, devrait rendre en octobre ses «constatations» à propos de deux requêtes de femmes verbalisées pour avoir violé cette loi. Selon La Croix, le Comité devrait juger que la législation française sur le voile intégral «porte atteinte à la liberté religieuse» et crée une «discrimination» à l’encontre de ces femmes.

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Cet avis s’inscrit dans la lignée des dernières prises de position du Comité. L’été dernier, les experts avaient rendu leurs conclusions concernant l’affaire Fatima Atif, du nom de cette salariée marocaine licenciée de la crèche «Baby-Loup» pour faute grave en 2008 après avoir refusé d’ôter son voile au travail. La crèche avait mis en avant l’interdiction du port de signes religieux au nom de la neutralité. Son éviction avait d’ailleurs été validée en 2014 par la Cour de cassation. Toutefois, les juristes du Comité ont estimé en août que «l’interdiction qui lui a été faite de porter son foulard sur son lieu de travail constitue une ingérence dans l’exercice de son droit à la liberté de manifester sa religion». Ils ont également épinglé la France, jugeant qu’elle «n’a pas apporté de justification suffisante» permettant de conclure que «le port d’un foulard par une éducatrice de la crèche porte atteinte aux libertés et droits fondamentaux des enfants et des parents la fréquentant».

Aucun pouvoir de contrainte

Le Comité des droits de l’homme de l’ONU a pour rôle de faire respecter le Pacte international sur les droits civils et politiques de 1966. Ses experts sont issus de pays divers et variés, de l’Égypte à Israël en passant par la France, représentée par le professeur de droit public Olivier de Frouville. Dernièrement, ses interventions se font de plus en plus pressantes, sur des sujets brûlants comme l’éviction de l’ex-président brésilien Lula, la détention de musulmans ouïghours par la Chine ou encore la violation des droits en République démocratique du Congo. Et si le Comité rend à chaque fois des avis, il n’a pas pourtant aucun pouvoir de contrainte. Ses recommandations ne sont donc quasiment jamais respectées. En France, pour l’affaire de la crèche Baby-Loup, les experts avaient sommé Paris d’indemniser Fatima Latif, indiquant que ce serait au conseil d’État de condamner l’État «si ce dernier ne fait pas de proposition sous 180 jours». Mais, pour l’avocat de la crèche, Richard Malka, «les décisions du Comité des droits de l’Homme n’ont aucune valeur juridiquement contraignante», avait-il déclaré, évoquant un «non-évènement».

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Les constations à venir du Comité des droits de l’homme n’appelleront donc pas à une modification obligatoire de la loi française sur la burqa. D’autant qu’elles sont en décalage avec celles des juridictions européennes. En 2014, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) avait validé la législation, mise en œuvre sous François Fillon. «Consciente que l’interdiction contestée pèse essentiellement sur une partie des femmes musulmanes», la CEDH avait relevé que la loi «n’affectait pas la liberté de porter dans l’espace public des éléments vestimentaires qui n’ont pas pour effet de dissimuler le visage et qu’elle n’est pas explicitement fondée sur la connotation religieuse des vêtements, mais sur le seul fait qu’ils dissimulent le visage».

Voilà. Je décide , l’instant même de ne pas commenter, préférant suspendre la discussion et la développer sérieusement ailleurs.

On aura compris qu’évidemment, je défendrai la Loi française. Il s’agira, plus tard, quand le temps du politique sera achevé, et que mon propre temps le permettra, de revenir sur le sujet à partir de Kant, de Spinoza et de Lévi-Strauss. Bref sur le relativisme absolu qui est la plaie de la réflexion adolescente.

L’arbre, le chat et leurs fantômes

Je déclenche, certes derrière une vitre à l’intérieur de la maison. Mais aucun reflet qui vient perturber l’image.

Je prends l’un de mes amis les arbres. Celui-ci est mon compagnon du réveil, je le vois depuis des années quand j’ouvre les yeux, après avoir décidé de ne pas baisser les stores la nuit.

C’est dire la relation privilégiée qui s’est instaurée entre nous.

Je regarde l’image et découvre une forme qui est comme une ombre double. Presque le fantôme de mon arbre.

Regardez. Son ombre éternelle s’est révélée.

Comme celle du chat que j’avais pris dans le Peloponese (il faut que je retrouve l’image mais il est tard)

Des peuples en Tanzanie nous affirment que nos fantômes (nos anges si on veut occidentaliser et romancer), nous suivent, comme notre reflet et ne meurent jamais, invisibles. Notre nous invisible qui fabrique l’air respirable.

Mon amie psychanalyste pourtant cartésienne, en voyant cette image affirme que j’en ai en chopé un de fantôme angélique.

Elle doit être fatiguée. Étant observé, qu’elle prétend que c’est dans la fatigue que la perception se cabre.

PS. J’insèrerai plus tard le chat et son double, il faut dormir.

L’effleurement à Loulé

La salle est assez belle, par son aspect indéfinissable, un mélange des genres, en suspens d’une définition, frôlant l’art nouveau, caressant la fonctionnalité, d’une propreté carrée qui révèle le respect du lieu par des intendants attentionnés. Sièges bruts, non rembourrés, en bois clair, plutôt de la résine industrielle, deux balcons à l’italienne bordés, sur toute leur longueur ronde d’un skaï marron foncé presque noir, parfaitement ciré. On est certain d’une rénovation récente, manifestement municipale, quelques dons de mécènes locaux, un architecte intérieur sûrement originaire de Lisbonne et des maçons attentifs.

Même si les grands légendaires, trop dans le passé, ne s’y sont ni produits ni installés, l’on ressent, malgré la décoration nouvelle assez neutre, un passé qui charge l’espace, comme dans une chanson. De fait, c’est un ancien cinéma.

Nous sommes au ciné-théâtre de Loulé, à 13 kms de Faro, dans l’Algarve. Un concert y est donné, organisé par le Lions Club. Une pianiste de renommée internationale, Roberte Mamou.

Au programme, des russes qui se touchent, se transmettent le style, se volent leurs notes, sans discontinuité. Glinka, Anton Rubinstein, Tchaïkovski. L’âme, l’émotion russes, dans sa captation et sa transmission par trois immenses mélodistes qui ne font pas de la difficulté dans l’écoute et de la recherche effrénée d’une modernité concomitante d’un nécessaire apprentissage de l’oreille, un leitmotiv.

Mais pas la mélodie, arrimée à une petite romance de bal. Une mélodie qui va chercher son centre, des grands musiciens qui vont chercher dans la terre sous leurs pieds et dans l’air cosmique qui vogue de très loin la combinaison universelle et infinie. La terre russe est autant aride que légère, son ciel empli de guerres entre les beautés qui s’affrontent pour combler les tsars et caresser les pierres des villes.

Le public, un peu pataud s’installe. Pas nombreux. Et trois premiers rangs pour les invités, peut-être assez fiers de leur place.

Public difficile pour les musiciens, public de circonstance, pas celui de l’habitué qui vient, alourdi par mille écoutes, juger l’interprétation en s’instituant critique ultime, pas non plus celui, vrai rêveur, amoureux romantique, qui sait qu’il va s’envoler ou rêver de longues de minutes dans le silence musical, dans une tentative d’encerclement de l’émotion centrale. Non. Ici un public qui s’assoit, qui attend, et compte, éventuellement, le temps. On est certain qu’il va applaudir entre les morceaux ou les mouvements.

Donc le public le plus difficile pour le musicien.

Mais, paradoxalement le plus intéressant, presque le vrai comme le disait Mozart, du peuple qui venait écouter ses opéras en battant des mains, dansant sur les airs entrainants. Donc, un cercle du bas qui fait sortir le bon interprète de son carré paisible et connu, celui du concert prévisible et fortement applaudi, surtout debout par ceux qui veulent démontrer leur aptitude à l’applaudissement enjoué et, partant, connaisseur.

La difficulté de conquête par la musicienne (il s’agit bien d’une conquête que ce jeu public, surtout pour le soliste) est redoublée par un discours introductif derrière un pupitre d’une dirigeante du club invitant qui vante, normalement, l’action des membres en faveur de l’aide à la recherche sur le cancer pédiatrique, introduction discursive qui précède un court film sur un centre dans lequel les enfants injustement malades sont pris en charge.

Non, on ne leur en veut pas. Le concert est donné au profit de cette fondation, même si on se dit que la musique n’est donc pas centrale. On se pose simplement la question de savoir comment le soliste va s’en sortir.

Elle arrive la pianiste, grande et droite, robe longue et épaules recouvertes. Elle salue brièvement, est applaudie, s’assied, ne règle pas son siège pendant des minutes comme le font de nombreux solistes, tant pour dégourdir leurs mains et leur trac.

La pianiste commence à jouer.

Pendant quelques secondes, l’on ne comprend pas, l’on est assez déconcerté. La musique nous vient, immédiatement, presque en silence. Comme si au silence qui précédait le jeu, un autre silence s’installait, pour camper inexorablement au fond de mille notes. Non, pas de la discrétion dans le jeu, chose facile pour ces pianistes qui veulent la donner à voir et à applaudir, en s’escrimant à jouer sans vigueur en prétendant ainsi, pour leur publicité se distinguer du bastringue ou du tapage pianistique.

Ici, la pianiste ne délaisse pas la vigueur. On la sent sous ses doigts forts et fermes, on l’entend.

Alors, on ne ferme pas les yeux, comme le font ceux qui croient que la paupière close facilite la perception extrême, définitive. Et qui oublient que les yeux fermés, on s’enferme.

Alors on les ouvre très grands les yeux, on les fixe sur les mains de la pianiste, et on comprend alors immédiatement.

Ce n’est pas un jeu sur les touches, ce n’est pas un doigté particulier, ni même une douceur dans le toucher. Non, c’est simplement un effleurement.

Cette pianiste joue en effleurant l’air et l’espace. Les doigts ne sont pas en suspens, ne freinent pas leur mouvement. Ils sont simplement dans la bordure du temps, une bordure comme une broderie. Mais pas celle de l’exacerbation du jeu mordoré ou faussement étincelant dans une prétendue sobriété ciselée ou une réserve étudiée.

L’effleurement qui est tout sauf un survol ou une sempiternelle caresse naviguait dans les airs improbables. Cette pianiste l’a rencontré, lui a demandé son accord pour le transporter sur terre et nous l’a donné soixante-dix minutes. Même le piano n’en revenait pas et beaucoup, dans le public, a pu gommer sa balourdise.

Les concepts unissent et réunissent ? Dès lors, le public est devenu unique, au sens premier, rassemblé.

Il est vrai, comme tous le savent, que l’artiste, le vrai, n’invente rien, il ne fait que trouver ce qui est invisible, un concept, une structure, un mouvement, une courbure.

Roberte Mamou a trouvé l’effleurement.

Qu’elle soit remerciée de l’avoir, pour nous, transformé en musique inouïe, à Loulé, dans l’Algarve, au Ciné-théâtre.

Refaire Faro

Environs de Faro, 07/10/2018, 16:25.

Erreur de GPS. Une route déserte à quelques kilomètres de Faro. Les façades des immeubles nous attendaient avant leur démolition. Les sols, eux attendent les façades. Les photographies sont sous les ailes des anges en couleur et tombent au gré des vols. Elles s’offrent aux photographes convaincus des chutes mystérieuses.

Olivia, mon amour.

Faro, le 5/10 /2018, 23 :50.

Tous, absolument tous, savent que je suis amoureux fou d’Olivia Gesbert, de sa voix, son allure, ses mots, même si je regrette parfois sa petite tendance à être dans le vent du genre et de la philosophie facile de la contestation de tout, le « critiquoussisme » aigu, comme je l’ai nommé dans un petit texte qu’un ami m’a demandé d’écrire une préface de je ne sais quoi, avec un seul objet (son injonction) : paradoxalement, une tentative de critique de la pensée contemporaine. J’y avais inséré, ça date de quelques semaines, des locutions sincères sur la nostalgie, en convoquant pour prendre mes appuis, l’ami Aznav, maître du bonheur de la nostalgie, sentiment ultime chez l’homme qui voit s’égrener inexorablement ses instants jusqu’au dernier soupir qui n’est malheureusement pas celui d’une partition.

Donc, Olivia, mon amour. Olivia Gesbert. Animatrice de « la grande table » sur France Culture à midi, en deux parties.

Je guettais son programme au lendemain du départ d’Aznavour.

Je l’aurais tuée si, ne bouleversant pas les choses, elle ne consacrait pas au moins une demi-heure à Aznav. Ce qu’elle a fait. Je ne l’ai donc pas tuée et l’aime encore. Je suis même persuadé qu’elle a fait cette émission en pensant à moi.

Ci-dessous le lien podcast

Aznav la grande table

L’émission n’est pas trop mal, même si quelques poncifs s’y faufilent. Mais il en faut pour broder autour du centre et ciseler un discours acceptable…

On y a même dit qu’Aznavourian avait abrégé son nom, non pas pour le franciser, mais pour le faire rimer avec amour. Faut pas exagérer… Et au demeurant le seul mot qui est capable de rimer avec amour, c’est lui-même, l’infini.

Imaginez un poème composé de milliards du mot « amour », qui va dans les étoiles pour tenter de trouver l’infini.

Une belle rime, non ? Celle qui ne rime à rien aurait dit mon cousin, grand faux inventeur de pensées biscornues arrimées, justement, à rien…

Mais je suis sérieux : Amour ne peut rimer qu’avec amour. C’est ce qu’Aznavour avait compris dans le « renouvellement » insatiable du thème de ses chansons qui n’est autre que l’amour.

Les mots d’amour, depuis son départ m’assaillent, comme des lances lumineuses dans le plexus.

« J’en déduis que je t’aime », les mots d’amour qui restent en souffrance « , » tu joues avec mon cœur comme une enfant gâtée », « maître de mon cœur, l’amour fait la Loi » « au seuil d’un amour éternel », « destin qui nous désarme », « ne jamais desservir l’amour », « cacher peine sous le masque de tous les jours », je n’aime trop, je ne sais pas », « la blancheur de ton corps nu devant mes mains éperdues. », »les matins brodés d’amour », « surprenant ton corps », « Qui prendra ta vie ? », « les gestes qui ne sont qu’à nous. »

« J’aime l’amour » devrait être le titre de la dernière chanson avant de quitter cette terre. Certains, atteints par ce virus, la chantent entre terre et ciel.

Merci Olivia, mon amour.

Errance dans les espaces

Une amie, à vrai dire une personne qui m’écrit de temps à autre, quand ça lui prend, depuis de nombreuses années, uniquement parce que je lui ai dit un jour que j’adorais recevoir des lettres , les disséquer mot à mot et transformer ma réponse en une vraie histoire à lire, vient de m’envoyer ce texte que je livre ici avant qu’il ne se perde dans les dédales des mails inutiles reçus chaque seconde (je le répète, ce site est exclusivement une mémoire et je n’y reviens que pour me plonger dans les différents instants d’une vie)

Donc voici le texte. Je reproduis in extenso le mail, étant observé que nul, même sous la torture ne me fera avouer le nom de cette femme épistolaire. Cette femme est encore jeune et très belle. Relativement.

M,

« Tu dois me répondre dans l’heure qui suit. Je te jure que si je ne reçois pas ta réponse, je viens tambouriner à ta porte, pousse ton épouse pour entrer dans la chambre et je te gifle. Il s’agit de douleur, de moi, et de mes parents, t’as intérêt à répondre !

Je commence.

Comme disait ma mère, « nul ne peut comprendre une douleur », en ajoutant les mots du proverbe arabe selon lequel « celui qui voit le poignard dans le ventre de son voisin ne ressent aucune douleur, il ne fait que crier, de peur pour lui-même »
Ma mère me disait cette réalité.
Cependant, j’ai, toute ma vie combattu cette affirmation, persuadé que, rarement, par un petit miracle (bleu, si tu veux, comme tu le dis toujours, ce qui m’énerve) un être pouvait ressentir, y compris physiquement, la douleur d’un ou d’une autre. Celle ou celui qui est sous sa peau, pas un étranger de passage.
A mes 17 ans, mon père s’en est mêlé et m’a demandé de lui écrire un texte sur la douleur, la peine de l’Autre, au sens lévinassien du terme, philosophiquement ordonné et développé, convoquant ton maitre Spinoza et ce Nietzsche que tu n’aimes pas toujours,  dont il connaissait la passion dans mes lectures de ces deux. Il s’agissait de le lire, fier de l’adolescente penseuse précoce, sa fille extrême, hors ma présence, dans une réunion un peu occulte, dans un cercle presque maçonnique.
Ce texte a, selon ses dires, eu du succès. Il m’a regardé, de ses yeux bleus dans mes yeux bleus et m’a caressé la nuque. Ce qu’il n’avait jamais fait. J’avais donc 17 ans. J’ai perdu ce texte.
Ma mère m’a demandé de lui dire ce que j’avais écrit, ne voulant lire, préférant, comme à son habitude, juste  une phrase sur la douleur de l’autre appréhendée par un être, qui pouvait contredire sa conviction profonde et désabusée, elle si près de tous.
Je lui ai répondu, un truc comme « je suis dans les espaces des corps des êtres que j’ai décidé d’aimer. C’est dans ces espaces que j’erre. Et ils sont si rares, si rares que ma vie consistera à les chercher »
Ma mère m’a répondu, en soupirant, en me disant que « j’avais de la chance ».
Je n’ai pas compris. Et suis entrée dans la vie, dans mille amours romancées.
Puis un jour, j’ai compris. Il y a longtemps. Je te raconte, j’avais 24 ans.
J’étais malheureuse, un chagrin d’adulte, les vrais, ventre noué et front éclaté.
Un homme m’a appelé, m’a rappelé notre aventure, m’a dit que jamais il n’oublierait, que je pouvais le voir dans la seconde, qu’il savait ma douleur et qu’il souffrait plus que moi.
Je ne sais par quel biais il avait appris ma douleur du jour qui succédait à celle du jour précédent. Je l’avais perdu de vue.
Eberluée, je l’ai invité dans ma chambre.
J’ai su, toute cette nuit, mouillée par les larmes de cet homme sur ma poitrine fragile, que ma mère s’était bien trompée. Et que j’avais raison. Et que les cercles presque maçonniques  avaient eu raison d’apprécier mon petit texte théorique.
Depuis, je cherche à écrire et décrire cette rareté de l’appropriation de la douleur de l’autre.
Et un jour, j’ai décidé de ne rien écrire tant il est vrai que cet enlacement, qui est plus que de la fusion est dans l’ordre du sentiment lequel est tellement dans un air unique, dans un ordre cosmique et impalpable, qu’il est indescriptible.
Tout ce que tu viens de lire est vrai complètement vrai.
C’est, en réalité, ma faiblesse, que je tente de camoufler par mille subterfuges que les idiots prennent pour de l’orgueil ou un succédané d’un ego mal centré.
Et pourquoi t’écrire cela ?
Tu connais sûrement la réponse. Et je veux la connaître et la lire sous ta plume.
L’homme qui pleurait, de douleur pour ma douleur, je ne l’ai plus revu. Il doit pleurer sur le front d’une autre.
T’as intérêt à me répondre M ! »

J’ai répondu en quelques mots, qu’évidemment je ne livre pas ici.

Ceux qui me connaissent savent ce que j’ai pu répondre. Mais ils ne viennent pas s’aventurer ici, dans un lieu qu’ils ne connaissent pas.

Tout va bien.

Inconsolé

Non, il ne s’agit pas d’une plainte personnelle et inutile mais d’un véritable chef-d’oeuvre, contemporain dans la veine de ceux que j’ai souvent cité ici.

L’inconsolé est le titre du livre que je viens de terminer à l’instant même. L’auteur Kazuo Ishiguro, un britannique  né le  à Nagasaki, a obtenu le , le prix Nobel de littérature car « il a révélé, dans des romans d’une grande force émotionnelle, l’abîme sous l’illusion que nous avons de notre relation au monde2 », selon l’explication de l’Académie suédoise.

Je ne l’avais jamais lu. J’avais pourtant vu un film d’une rare qualité tiré de l’un de ses romans (« les vestiges du jour ») réalisé par James Ivory en 1993, avec Anthony Hopkins dans le rôle du majordome James Stevens.

Je commence dans quelques minutes ces « Vestiges du jour »

« L’inconsolé » est une merveille qui oscille entre Kafka et Joyce.

je n’ai pas l’habitude de conseiller des livres, considérant ce type de conseil comme une petite affirmation de sa prétendue capacité, mise en scène, de la  découverte fabuleuse et de donner à montrer son immense culture…

Mais ici, je ne me pose aucune question.

Les premières pages :

« Le chauffeur de taxi parut contrarié de constater que personne — pas même un employé de la réception — n’était là pour m’accueillir. Il erra dans le hall désert, espérant peut-être découvrir un membre du personnel caché derrière une plante verte ou un fauteuil. Finalement, il déposa mes valises près de la porte de l’ascenseur et, marmottant de vagues excuses, prit congé de moi.
Le hall était raisonnablement spacieux, si bien que plusieurs tables basses pouvaient s’y trouver réparties sans que les lieux parussent encombrés. Mais le plafond était bas et indéniablement affaissé, ce qui créait une ambiance quelque peu étouffante, et malgré le soleil qui brillait au-dehors l’éclairage était lugubre. En un seul endroit, à proximité de la réception, un beau rayon de soleil, dardé sur le mur, illuminait un pan de lambris sombre et un étalage de magazines en allemand, français et anglais. Je distinguai aussi une petite clochette en argent sur le bureau de la réception, et j’étais sur le point d’aller l’agiter lorsqu’une porte s’ouvrit quelque part derrière moi, laissant apparaître un jeune homme en uniforme.
« Bonjour, monsieur », dit-il d’un ton las ; s’installant au bureau de la réception, il commença la procédure d’inscription. Il eut beau s’excuser en bredouillant de son absence, il n’en resta pas moins, et pendant un moment, franchement désinvolte. Cependant, dès que j’eus mentionné mon nom, il sursauta et se redressa.
« Monsieur Ryder, je suis vraiment navré de ne pas vous avoir reconnu. M. Hoffman, le directeur, souhaitait vivement vous accueillir personnellement. Mais, malheureusement, il a dû se rendre à une réunion importante, où il se trouve actuellement.
— Bien sûr, je comprends parfaitement. Je serai heureux de le rencontrer plus tard. »

Le réceptionniste se hâta de remplir les formulaires d’inscription, sans cesser de marmonner que le directeur serait vraiment chagriné d’avoir raté mon arrivée. Il indiqua à deux reprises que les préparatifs de « jeudi soir » infligeaient à ce personnage des contraintes inaccoutumées, et l’éloignaient de l’hôtel bien plus qu’il n’en était coutume. Je me contentai d’un signe de tête, incapable de rassembler l’énergie nécessaire pour demander quelle était la nature exacte de ce « jeudi soir ».
« Au fait, M. Brodsky est en pleine forme, aujourd’hui, reprit le réceptionniste d’un air plus joyeux. Une forme éblouissante. Ce matin, il a fait répéter l’orchestre pendant quatre heures, sans interruption. »

Extrait de: Kazuo Ishiguro. « L’inconsolé » (Folio)

 

 

 

Az, le magicien

Evidemment, je n’ai jamais été un fan d’un quelconque artiste. Evidemment. Ni un admirateur forcené d’un artiste, d’un écrivain vivant. Certainement l’orgueil au galop. J’ai, cependant écrit un jour, une longue  lettre à un écrivain, Ian Mac Ewan, pour lui dire que son « Samedi » était un chef-d’oeuvre. Ma lettre était sublime. J’avais même imaginé qu’elle aurait été publiée en nouvelle préface à la sortie du bouquin en poche.Mais j’ai du faire une erreur dans l’adresse du mail puisqu’il ne m’a pas répondu.

Tout ce que je viens d’écrire est vrai, sauf qu’évidemment, je me moque de moi.

Sauf aussi que je mens.

J’ai toujours adoré Aznavour. J’ai même gagné, jeune, un radio crochet dans une salle comble en chantant ses « deux guitares », la seule chanson où il insère un peu d’arménien. J’aime les arméniens et ma meilleure amie a été une vieille dame de près de cent ans qui savait dire 21 mots de français, mais avec laquelle, curieusement, j’ai passé des soirées éblouissantes. Elle était venue à pied de Turquie avec sa fille de quelques mois. On riait, elle pleurait aussi.

Mais je m’éloigne de mon sujet qui n’est pas celui du peuple arménien mais Aznavour.

C’était un roi.

Pour mon bouquin sur le « romantica », un peu en retard, pour mille motifs, j’ai demandé, c’est dire, à un ami dessinateur de me concocter une magnifique couverture : Dalida , languissante, regardant langoureusement Aznavour lequel, faussement bravache, soutenait le regard, la nuque roide et la cravate bien mise.

Aznavour était un prince de la bonne tristesse, celle de l’amour qui renait sans cesse, un talent énorme pour dire la vie amoureuse qui est, bien sûr, la vie tout court.

Rien, absolument rien, n’est nul chez Aznavour.

Quelques amis m’ont appelé aujourd’hui, certains de ma tristesse, tous ceux qui, dans des fins de soirée arrosée m’avaient entendu chanter comme Aznav et prendre la parole des heures pour vanter ses mots, sa voix, son immensité.

Ils m’ont rappelé qu’ici même je lui avais, comme une prémonition, rendu un hommage par son « aie, mourir pour toi » que je fredonne souvent aux feux rouges parisiens.

Dieu que son départ nous rend triste…

Je viens de rechanter ce soir, seul, pas sous la douche, droit dans mon salon, la chanson qui me l’a fait découvrir sur le Teppaz de mes parents , son « il faut savoir ».

Je la chante aussi bien qu’avant.

On n’excelle que dans ce qu’on aime.

J’organise dans ma maison, en Octobre une soirée Aznavour. Tous les invités devront chanter une de ses chansons.

Je suis donc un fan.

 

Job

«Il fait le Job » avais-je sorti, un soir d’hiver, dans un diner.
Tous se sont retournés vers moi, perplexes. Le sujet ne se prêtait pas à cette répartie abrupte. Il n’était, en effet, question, dans cette discussion laborieuse, que d’un ami qui trouvait injuste son licenciement, après des années de loyaux services dans une Entreprise. Et ce alors qu’il était d’un dévouement et d’une compétence sans bornes, reconnue par tous, y compris quelques heures auparavant par le dirigeant.

On me faisait injonction de cesser la moquerie, l’ami était déprimé, malheureux. Je me souviens encore des yeux implorants du maître de maison, fixés sur moi, espérant l’évitement, par ma magnanimité, d’un débordement crispé,  gâcheur de fin de soirée.  Pourtant, il savait que je n’avais jamais gâché une soirée, mettant un point d’honneur méditerranéen à l’enjoliver.

Un prétendu concurrent dans le mot choisi et l’humour de circonstance, que tous, flagorneurs de service ou peureux de les subir, m’affublent,  a même dit, je vous l’assure, tout en caressant, dans une mise en scène du ressort d’un film de série B,  son verre vide et presque crasseux à cette heure avancée : « Non, il ne fait pas le Job, il n’en a plus… ! »

J’ai fait semblant de rire et d’apprécier le jeu sémantique et j’ai alors précisé  mon propos, ajoutant que je venais de découvrir ce « Livre » de la Bible. Ce qui était évidemment faux. Mais il faut toujours faire semblant de ne pas connaitre pour éviter la critique contre celui qui « veut en mettre plein la vue ». Et quand on dit qu’on vient de découvrir, l’amortissement est de mise. Ce n’est pas le sujet et je n’insiste pas, ni n’explique plus avant. Mais vous m’avez compris.

Donc, Il faisait le Job, celui de la Bible, celui qui demande à Dieu “D’où vient le mal qui m’atteint ? Pourquoi me vise-t-il, moi qui ne suis coupable de rien ?” Et Dieu ne répond pas, ne donne pas d’explication, le laissant à sa plainte.

Job nous a toujours fasciné. Par son amour de Dieu, malgré le mal qui l’accable. Job accorde son pardon à Dieu. Et à l’injustice.  Le mal est oublié. Il subit avec amour. Dieu ne peut être injuste, même s’il l’est. Fascinant ce versant humain, cette face cachée de Dieu.

Mieux encore, on a pu lire qu’en réalité  Dieu est faible et il faut l’aider. 

Que :« Face au mal, Dieu est faible. C’est même l’homme qui se retrouve parfois dans la position d’aider Dieu, de lui porter secours. Au fond, la puissance et la faiblesse de Dieu ne s’opposent pas. Pour les chrétiens, par exemple, Dieu se donne à travers son fils crucifié. Par ce geste, il manifeste à la fois sa faiblesse et la puissance de son amour. L’idée de Dieu ouvre donc des possibilités de vie en dépit de l’absurde et de l’injustifiable. Mais si Dieu est quelqu’un à qui l’on peut adresser ses plaintes, il est également quelqu’un à qui l’on peut exprimer sa gratitude les jours de joie. » (Nathalie Sarthou-Lajus, Philosophe, rédactrice en chef adjointe de la revue jésuite « Études ». Entretien avec Marcel Conche)

Dieu, que j’aurais aimé discuter de ces propos avec elle. Un jour peut-être. Un million de réponses. Est-elle belle cette directrice ? Il faudra que je demande à l’un de mes amis, ex-jésuite  qui doit la connaître.

Mais je laisse le lecteur relire et réfléchir et je  reviens à mon « il fait le Job ».

A vrai dire, et c’était mon propos, on devrait tous « faire le Job », du moins dans sa première lamentation, avant qu’il ne se plie à la raison divine, mystérieuse et donc acceptable.

A défaut :

– soit on est indifférent à l’injustice, y compris celle qui nous frappe. Et on est idiot.

– soit on n’est pas indifférent à l’injustice et on l’accepte, on ne se plaint pas, on mérite tout et son contraire. Là on est masochiste ou mystique. Ce qui peut être compatible, si l’on reprend l’histoire de la flagellation.

Il faut donc faire le Job. Question de survie.

Non ?

La discussion théologique sur le dessein de Dieu, son absence, son retrait du monde, ou encore comme le dit Hans Jonas dans son immense bouquin  (« le concept de Dieu après Auschwitz) mérite évidemment autre chose que ce minuscule billet qui, encore une fois, n’est que d’humeur. Lilliputien dans la production.

On est prêt à l’aborder avec les croyants, les pratiquants, les  seuls êtres intéressants,  et que je respecte plus que les agnostiques qui ne prennent pas parti, les pleutres de la vérité,  car eux au moins, mes amis religieux, caressent la périphérie de l’absolu ou de l’infini, deux mots, en réalité, équivalents qui peuvent, dans un mouvement presque céleste, être glorifiés par tous les recéleurs habités des beautés trop diaphanes.

On a compris que je ne plaisantais donc pas en affirmant qu’il « faisait le Job ». Rien n’est plus sérieux. Rien, s’agissant des hommes devant le souffle du néant et leur plainte lorsque le bleu se noircit.

Que vive le bleu du ciel…

 

 

Une histoire, une vraie

Le réveillon du jour de l’An approchant très rapidement, je tente de dénouer un serrement de ventre. Je pense toujours dans cette période à Francis et Paula.

Francis. Il y a très longtemps, j’avais reçu une invitation à passer le réveillon du nouvel an dans un immense appartement parisien, plein de gens intelligents, connus, télévisuels, journalistes et  cinématographiques.

Evidemment, je m’ennuyais. Ou était, peut-être de mauvaise humeur, pas envie de jouer avec les femmes ou les mots.

J’aperçois un homme assis dans un fauteuil. Plus vieux que tous. Il scrutait tout le beau monde, comme s’il les photographiait, en mitraille. Il n’avait pas l’air triste, mais, comme moi, il s’ennuyait. Sûr.

Je le vois me faire un signe, me demandant de m’approcher. Je m’approche. Il me demande si je suis bien M.B. Je lui réponds oui. Je lui pose la question de savoir qui a pu lui donner mon nom ou me décrire. Il ne me répond pas.

Nous buvons, ensemble, quelques verres, parlant de tout, beaucoup de Raymond Chandler et James Hadley Chase. On rit.

Puis, sans devenir triste, il me dit « Paula vous aurait adoré ». Je lui demande, bien sûr qui est Paula. Et il me raconte.

J’ai transcrit dans un texte son histoire. Je jure qu’elle est vraie. Tous ses amis, du moins certains qui se trouvaient dans la soirée me l’ont confirmé. Sauf qu’ils ne savaient pas très bien, qu’ils disaient simplement « cet homme a connu un drame dont il ne s’est remis. »Ce qui était faux.

Je livre ci-dessous le texte que j’ai écrit. Il y a très peu de fioritures. Tout est réalité. Francis l’a lu et n’a rien dit. C’est dire.

Francis Villeréal. Ce n’est pas son vrai nom, mais presque.  Son père était chimiste et sa mère radiologue. Et tout, normalement, le destinait à une carrière scientifique. De fait, pendant toute son adolescence, malgré les efforts de ses parents, grands lecteurs de littérature russe, il n’a pas ouvert un seul livre qui ne soit purement scolaire. Francis ne s’intéressait qu’aux mathématiques et, sans pouvoir vraiment expliquer cet engouement, était un grand admirateur de Kepler dont il avait découvert la vie un soir, en regardant un documentaire télévisé, sur Arte.

Déjà dans sa petite enfance, il passait ses week-ends à faire des divisions. Et comme disait sa mère, c’était un « fan de la virgule ». A chaque fois qu’il trouvait « beaucoup de chiffres après la virgule », il sautait de joie.

Il lut son premier livre grâce à une jeune fille dont il était tombé amoureux, vers dix-sept ans. Claire. C’était sa voisine de palier. Ils prenaient souvent ensemble l’ascenseur et ce qui devait se produire arriva. Il eut avec elle sa première expérience sexuelle. Elle devait avoir dix-neuf ans et travaillait dans une parfumerie. Elle lui offrait souvent des échantillons de parfums.

Cette liaison fut ordinaire, sans histoires mais elle lui fit découvrir un livre (« Le Horla »). Et Francis fut pris d’une passion pour Maupassant. Il acheta tous ses livres, ce qui fit beaucoup rire sa mère qui lui dit un jour qu’il « avait donc changé de virgules ».

 Francis abandonna ainsi les mathématiques pour la littérature.

Il commença, bien sûr, à écrire des poèmes qu’il donnait à lire à la parfumeuse. Elle le quitta très vite pour un jeune employé d’assurances qui était très beau et qui passait ses nuits dans les boites à la mode.

Francis n’en fût pas véritablement affecté car il avait ses livres. Mieux, il se prit d’amitié pour l’employé noceur que Claire lui avait présenté et lui demanda même de l’initier aux « plaisirs de la nuit ».

Il passa donc lui aussi ses soirées dans des boites de nuit, ce qui effraya son père lequel, sans que l’on sache pourquoi, était obsédé par les maladies vénériennes.

A cette époque, Francis avait entrepris des études de lettres, bien sûr, mais ses notes n’étaient pas fameuses et il ne comprenait pas pourquoi ses professeurs ne reconnaissaient pas son « talent ».

Un jour, alors que l’un de ses professeurs lui rendait sa copie griffonnée, presque rageusement, de critiques au stylo rouge, peut-être injustes, il fût très insolent, traita le professeur de « raté » et abandonna ses études. Il trouva du travail dans la Compagnie d’assurances qui employait l’ami de Claire.

Ses parents n’apprécièrent pas cette « déviation désastreuse » et il ne les revit quasiment plus.

Il vivait dans un petit deux-pièces dans le dix-neuvième arrondissement, seul. Ses sorties nocturnes lui donnaient l’occasion de multiples aventures et le matin, avant de partir travailler, il lisait une ou deux pages de ses écrits à des conquêtes éberluées et fatiguées.

Il ne rencontra pas l’amour de sa vie dans une boite de nuit mais, plus simplement, sur son lieu de travail.

Un jour, son chef de service lui présenta une nouvelle embauchée. Paula. Il fallait, avait dit le chef de service, « s’occuper d’elle ». Elle était très timide et écoutait Francis avec respect. Elle apprit très vite et fût très rapidement appréciée de ses supérieurs hiérarchiques, à telle enseigne qu’elle fût en moins d’un an nommée « agent de maîtrise » et Francis était dans son « équipe ». Il n’en fût pas jaloux, certain de la précarité de son emploi, la publication de son premier livre, celui auquel il s’était attelé, le jour où il avait abandonné ses études, lui semblant assurée. Il vivrait de ses droits d’auteur.

Un soir, alors qu’ils rangeaient tous deux leurs affaires dans les tiroirs de leur bureau, Paula, les yeux baissés, lui proposa de « boire un verre ».

Ils se trouvèrent très vite, après un dîner arrosé dans une pizzeria, dans l’appartement de Francis. Ils discutaient, elle sur une chaise, lui sur le petit canapé, de leur travail, critiquant tel ou tel chef de service, riant des clients affolés par leur « dégâts des eaux » ou  des menus de la cantine.

Paula s’assit près de lui et lui prit la main, le regarda très tendrement dans les yeux et lui avoua que dès le premier jour de leur rencontre, elle l’avait aimé, énormément aimé. Elle l’entraîna dans la chambre et il fût littéralement stupéfait par ses prouesses sexuelles. Paula était une immense experte et quand il lui posa la question de cette grande expérience acquise certainement à l’occasion d’innombrables aventures, elle lui jura qu’il n’était que « le deuxième homme », que « celui qui l’avait précédé était un nigaud quasiment impuissant ». Il ne sut jamais si elle avait menti. En tous cas, il tomba éperdument amoureux d’elle. Il allait connaître son grand chagrin.

Paula s’installa chez lui. Ils mangeaient souvent à la pizzeria, au coin de la rue et passaient leurs soirées à lire ce que Francis écrivait. Voilà comment les choses se passaient : Francis écrivait un paragraphe et Paula relisait immédiatement. Quand elle baissait les yeux, la feuille de papier était jetée à la poubelle. Quand elle souriait, Francis continuait. Ils restaient à écrire, à lire, à relire, à froisser du papier, jusque tard dans la nuit.

Curieusement, au travail, ils n’avaient pas annoncé leur liaison et Paula l’appelait « Monsieur Villeréal » jusqu’au jour où l’un de leurs collègues lui fit comprendre que « toute la Compagnie savait et qu’il était inutile de jouer une comédie », que « d’ailleurs, tout le monde les aimait » et qu’ils étaient de « très beaux amoureux ».

Malgré cela, sur le lieu de travail, Paula a continué à appeler Francis « Monsieur ».

Le livre fût terminé rapidement et ils étaient tout excités. Ils passèrent encore de nombreuses nuits à relire, à corriger, quelquefois certains de la publication, d’autres fois, plus nombreuses, sûrs d’une démarche vaine.

Paula allait tout « chambouler » (c’est son mot).

Il faut d’ailleurs commencer par l’histoire du livre de Francis : Un homme, passionné de grande musique avait voulu un jour commencer l’apprentissage du piano. Il avait trouvé l’adresse et le téléphone d’un professeur (une femme) sur une petite annonce collée sur une caisse enregistreuse d’un magasin d’instruments de musique. Ils prirent rendez-vous chez elle le samedi suivant. L’homme fût à l’heure. La femme (une vieille dame aux cheveux argentés qu’elle portait en chignon) le fit asseoir et posa sur le piano une partition facile (L’on devait d’abord apprendre les notes). Le cours commença. Le professeur joua le morceau, laissa la place à l’homme et fût stupéfaite : l’homme, du premier coup, jouait parfaitement. Il jura qu’il ne comprenait pas ; il n’avait jamais touché un piano. Le professeur lui présenta une autre partition, moins facile et l’homme joua merveilleusement. Une heure plus tard, il jouait l’un des morceaux les plus difficiles de Scriabine.

Le professeur crut à une plaisanterie et le jeta hors de chez elle. L’homme rentra chez lui et pleura pendant plusieurs jours, sans sortir, sans manger. Les pages qu’avait écrites Francis sur ces moments d’angoisse, d’incompréhension devaient beaucoup à Maupassant et il les corrigea souvent, pour s’éloigner du maître.

L’homme du roman sortit de son état de désespoir exactement cinq jours après la découverte. Il s’était persuadé d’un fait : il fallait chasser le fantastique, sauf à devenir très rapidement fou. Mieux, il trouvait ce phénomène injuste. Des anges ou des diables lui ôtaient le plaisir de l’apprentissage. Des forces occultes lui donnaient immédiatement l’immensité des choses. Il fallait donc « oublier », phrase après phrase, note après note. Et pendant toute sa vie, l’homme s’attacha à « oublier », à inverser les notes, à créer une fatigue propice à l’oubli. Chaque trou de mémoire était une victoire.

C’est donc, comme il le disait « de la mémoire, de ses tours, détours, retours » qu’il s’agissait.

Francis décrivait donc, comme il le disait encore «la guerre contre la clairvoyance et le retour salutaire à la petitesse des événements, à l’enfouissement des grandeurs dans le quotidien facile et reposant ». Le titre était le résumé de l’ouvrage (« Retour »).

Paula lui proposa la veille de leur visite chez un éditeur de « faire lire le manuscrit par l’un de ses amis, un écrivain connu ».

Francis accepta, non sans réticence. Mais il aimait Paula.

Ils attendirent deux semaines. Un soir, à la sortie du bureau, Paula lui dit « qu’elle allait chez son ami, rechercher le manuscrit, et en discuter avec lui ». Elle ajouta « qu’il valait mieux qu’il ne le rencontre pas car on accepte mieux les critiques d’un inconnu et qu’elle y allait donc seule ». Il acquiesça, en grognant un peu, mais il adorait Paula.

Paula rentra à l’heure du dîner. Elle avait le paquet (dans une chemise cartonnée, à sangles) dans les bras. Il lui demanda immédiatement comment son ami avait trouvé le texte. Elle ne répondait pas. Il insista. Elle lui dit que « le texte avait été entièrement revu », que « son ami avait aimé l’histoire mais l’avait un peu remanié, comme d’ailleurs le style ». Et elle ajouta qu’elle « revenait avec deux textes : celui de Francis et celui de son ami et qu’il fallait choisir ». Elle finit en ajoutant que « son ami avait juré de ne jamais parler de la correction, qu’il leur offrait ».

Francis était bouleversé. Il a fallu des jours avant qu’il ne se décide à lire « le nouveau texte ». Il ne reconnut pas son travail. Les phrases avaient été raccourcies, les personnages, les lieux n’étaient plus décrits, l’histoire même avait été « remaniée » : l’homme était devenu une femme (car elles sont plus sereines dans le fantastique avait dit l’ami de Paula) et les événements ne s’étalaient que sur un jour (comme dans un rêve avait-il dit).

Francis entra dans une immense colère et jeta le texte de l’ami sur le sol. Paula était agenouillée, ramassant les feuillets et les reclassant quand elle lui dit « qu’il fallait tirer au sort ».

Il sortit, en claquant la porte. Il revint quelques heures plus tard. Il avait bu et était sur le point de pleurer. Il s’allongea sur le lit et s’endormit très vite. Il se réveilla très tard. Paula n’était plus là. Elle devait être partie travailler se dit-il. Il téléphona à la Compagnie. Après avoir annoncé qu’il était malade et qu’il ne se rendrait pas au bureau, il demanda à parler à Paula. Elle n’était pas là.

Il alla dans la cuisine et se prépara un café fort. C’est alors qu’il vit le mot de Paula, sur la table. Il lut : « Francis, je pars quinze jours à la campagne, me reposer. Il faut tirer au sort. Je t’aime ».

C’est dans l’après-midi qu’il reçut le coup de téléphone. Le chef de service. Il lui annonçait que Paula avait eu un accident de voiture et les gendarmes avaient prévenu l’employeur. Ils avaient trouvé une carte professionnelle dans son portefeuille. Paula était morte, sur la route de Limoges. Un camion s’était renversé sur sa voiture.

Le chagrin de Francis fût indescriptible. Il songea plusieurs fois à se suicider. Ses collègues de bureau furent d’une gentillesse exemplaire. Et même Claire qu’il n’avait pas revu depuis longtemps se proposa d’habiter avec lui pendant quelque temps « pour s’occuper simplement de lui ». Il refusa, préférant rester seul. Il avait pris un « congé sans solde » et passait ses journées sur son lit, à penser à elle.

Un jour, le téléphone sonna. Des collègues qui voulaient prendre de ses nouvelles pensa-t-il. Un homme lui dit :

– Monsieur Villeréal, vous ne me connaissez pas. Je suis l’ami de Paula, celui qui a relu votre manuscrit. Je voulais simplement vous parler. Je sais votre amour pour elle. Elle vous aimait très fort. Je ne pense pas qu’il soit bon de nous rencontrer. Disons que j’ai été l’ami de vos mots qui eux me connaissent et qu’il faut leur laisser cette amitié, sans l’encombrer de corps et de paroles creuses. Votre texte est très beau. Je n’ai fait que l’emballer dans un papier de Noël, pour sa publication. Je vous souhaite toute la chance du monde. Au revoir.

Francis se souvint du mot de Paula, sur le « tirage au sort ». Il tira au sort et envoya le manuscrit « remanié » à l’éditeur.

Son premier roman eut un immense succès et déjà les publicitaires avaient trouvé le slogan : « un talent fou ». C’est désormais « l’écrivain français », reconnu internationalement.

L’ami de Paula (un grand écrivain, donc) n’a jamais rencontré Francis Villeréal.

Voilà donc le petit texte que j’ai écrit le lendemain de cette rencontre.

Je veux ajouter que Francis (ce n’est pas son prénom, mais presque) est donc un écrivain français de renom, pas très facile à lire, dans l’obsession de la critique du mysticisme, qui n’a pas peur de rester des pages et des pages sur une peau qui vibre sous un sentiment aussi fort qu’un milliard d’atomes en fusion, un écrivain qui a eu le front d’écrire que  « l’humain a été inventé pour enlacer l’amour, cette force qui errait solitaire dans le cosmos ». 

Du toupet, ce Francis, il exagère. Je ne soufflerai pas son nom, bien sûr. Et vous ne trouverez pas. La phrase que j’ai citée n’apparait pas dans un de ses bouquins. Il me l’a lue un soir d’apéritif, au Bar du Plaza.

Il ne sait toujours pas (moi non plus, mais je cherche encore)) qui est l’ami de Paula, un écrivain « chambouleur » dit-il en riant.

Il ajoute toujours : « je demanderai à Paula, lorsque je la retrouverai au ciel ».

J’affirme encore que cette histoire est vraie.

 

 

 

L’explication et la profondeur

Une nuit d’insomnie féconde, j’entends dans la bouche de je ne sais qui (il ne faut pas trop se concentrer lorsqu’on écoute la radio la nuit, ça n’aide pas à s’endormir) une phrase destinée d’abord à briller, puis à prétendre qu’il ne faut rien expliquer. Il s’agissait d’une citation de Voltaire, un prétendu incontournable comme Montaigne (je ne les aime pas, tous les deux, vraiment) et que je livre ici  : « toute chose qui a besoin d’explication ne la vaut pas »

Il s’agit de dire qu’il ne faut pas trop triturer une idée, un tableau, une photo, une hypothèse, un comportement, ne pas trop l’expliquer, mais simplement le prendre tel qu’il est ou vient.

« Ne pas trop aller en profondeur », nous disait Cocteau, car « on risque d’y rester.. »

Ceux qui connaissent ces citations qui doivent certainement figurer dans les manuels pour briller en société et qui les sortent, l’oeil presque clos d’intelligence en scène, sont des esbroufeurs. Et des fainéants. Et des incultes qui camouflent leur méconnaissance théorique par une petit écart de minuscule précieux ridicule.

L’explication, dans son mouvement théorique, est une jouissance, parmi d’autres, aussi forte que nécessaire.

Je ne ferai qu’une exception, évidemment pour le sentiment : lui explose dans tous les sens. Il n’a, en effet, aucun sens. C’est sa force, une chose qui n’a besoin que d’elle. Mais il me faut m’arrêter car je dévoile un peu, ici, quelques bribes de l’immense texte en gestation, vous savez, celui sur le concept de « romantica ».

besser-waïsser

AP Photo/Dan Balilty)

Discussion un jour de K avec une amie écrivaine. Je lui dis mon antipathie à l’égard  de ceux, se prétendant « rav » (et non « rabbis » alors qu’ils sont séfarades ») lesquels, au nom d’un judaïsme de campagne polonaise, se croient investis d’une intelligence, d’une mission, d’un savoir, alors que leur discours, leurs sermons sont d’une platitude sans bornes. et piétinent ce que recèle cette magnifique religion, la seule de l’abstraction, sans images ni vérités éternelles.

E t c’est là qu’elle me dit qu’il faut les ranger dans la catégorie des « besser-waïsser ».

Je ne connais pas ce mot, elle rit, se moque de moi et me conseille d’aller me cultiver.

c’est donc une expression yiddish dont la traduction la plus fidèle s’exprime dans cette histoire juive : « Quelle est la différence entre Dieu et un juif ? Dieu sait tout, un juif sait tout mieux » 

Soit. J’ai appris un mot que j’oublierai très vite, puisque sans jota.

PS. En photo, les fidèles devant le Mur à Jérusalem la veille du Youm Kippour, jour de Pardon…

Le pardon, vaste sujet. je ne l’aborderai pas.

Blumenfeld, attrape-corps, le vertige

artblumenfeld

On a tendance à considérer, dans les écrits théoriques (contemporains) sur la photographie, que celle dite de mode est mineure et que l’on ne peut, lorsqu’on travaille pour Vogue, figurer parmi mes plus grands.

Erwin Blumenfeld est un immense photographe. Immense.

On livre, d’abord, ci-dessous, sa biographie (source wiki)

Après avoir participé au mouvement Dada sous le pseudonyme de Jan Bloomfield, il commence une carrière dans la photographie professionnelle aux Pays-Bas au début des années 1930 ; il émigre en France en 1936 où il commence à travailler pour Verve et Vogue France, embauché par Michel de Brunhoff sur les conseils de Cecil Beaton ; interné dans un camp, en France, en 1940 à cause de son origine allemande, il parvient à s’enfuir avec sa famille aux États-Unis en 1941.

Blumenfeld devient célèbre pour ses photographies de mode des années 1940 et 1950, notamment pour les magazines américains Vogue et Harper’s Bazaar3.

Solarisation, combinaison d’images positives et négatives, photomontage, « sandwich » de diapositives couleur, fragmentation opérée au moyen de miroirs, séchage du négatif humide au réfrigérateur pour obtenir une cristallisation, etc. Blumenfeld sait mettre à profit ses expérimentations de « dadaïste futuriste » pour la photo de mode.

Du maquillage des modèles qu’il réalise souvent lui-même aux manipulations diverses dans l’obscurité de son laboratoire, il n’hésite jamais à jouer avec les couleurs qu’il sature, décompose, filtre, colle ton sur ton… What Looks New (Vogue, 1947), sa très cubiste fragmentation d’un visage à plusieurs bouches pour un rouge à lèvres, Œil de biche (Vogue, 1950) où il recadre l’une de ses photos en noir et blanc sur l’œil gauche, la bouche et le grain de beauté étant rehaussés de couleur. Ou encore ce mannequin en béret et manteau rouges sur fond rouge (Vogue, 1954). Sa vertigineuse photographie du mannequin Lisa Fonssagrives sur la tour Eiffel (Vogue, 1939) restera notable. En 1955, il commence son autobiographie, Jadis et Daguerre, qu’il terminera l’année de sa mort, qui survient en 1969 à Rome.

On incruste les fameuses photos sur la Tour Eiffel

 

Et on propose un panaché;

 

Rares sont les photographes qui ont su manier la peau et la couleur, faire toucher la couleur par la peau et réciproquement.

En 2013, une expo au Musée du jeu de Paume l’a consacré. Le lien, en cliquant ici. C’était une vraie joie.

Il n’y a pas que Doisneau. Et les femmes qui prétendent qu’elle sont devenues des objets par la photo de mode se trompent. On ne peut pas davantage magnifier le sujet, célébrer la beauté. Que demander de plus, sauf à ne photographier que des lions, des panthères, des usines polluantes pour les exposer sur Arte. Nul ne peut photographier comme ça et ne pas aimer la femme (je n’ai pas dit les femmes).

La femme photographiée fait caresser le bonheur, pour tous les humains et pas que les hommes.

PS. Arte est une excellente chaine. Je taquine, même si quelquefois son catastrophisme est exaspérant. Il y a aussi Blumenfeld, il n’y a pas que de la catastrophe en germe.

 

Jour K, Chateaubriand

Un ami juif me téléphone, me dit ne pas bouger de sa chambre, en pleine lecture de je ne sais plus. Il suppose qu’en ce jour (K), je ne travaille pas, allez savoir pourquoi…

Et il me parle du peuple juif et d’Israël. C’est le jour, ajoute-t-il. Et il me demande si j’ai écrit sur cette terre et son peuple.

Je lui ai demandé d’attendre quelques minutes et je lui ai envoyé le texte de Chateaubriand.

Dans son « Itinéraire de Paris à Jérusalem » (1811), Chateaubriand écrit :

« Ce qu’il faisait il y a cinq mille ans, ce peuple le fait encore. Il a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut l’empêcher de tourner ses regards vers Sion. Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, selon la parole de Dieu, on est surpris sans doute ; mais pour être frappé d’un étonnement surnaturel, il faut les retrouver à Jérusalem ; il faut voir ces légitimes maîtres de la Judée, esclaves et étrangers dans leur propre pays : il faut les voir attendant, sous toutes les oppressions, un roi qui doit les délivrer. […] Les Perses, les Grecs, les Romains, ont disparu de la terre ; et un petit peuple, dont l’origine précéda celle de ces grands peuples, existe encore sans mélange dans les décombres de sa patrie. Si quelque chose, parmi les nations, porte le caractère du miracle, nous pensons que ce caractère est ici. »

Mon ami m’a répondu sur WhatsApp, en jurant qu’il allait envoyer 10.000 exemplaires du texte à L’ONU, à L’UNESCO et partout.

Il exagère toujours cet ami.

Interrogations inutiles.

Une mise au point est nécessaire. Et ce même si personne ou presque ne vient s’ennuyer ou s’aventurer sur mon minuscule site dont je ne donne l’adresse à absolument personne. Je ne le veux pas.

Ce site (je hais le mot blog, pour mille motifs) est un peu ma mémoire des instants, des secondes pendant lesquelles j’écris ce qui me vient, ma mémoire des temps, des périodes, des ruptures, des embellissements, des exacerbations.

A vrai dire, je suis presque son seul lecteur et m’amuse et jouis du souvenir du temps où l’écrit a pu s’inscrire. Un peu comme petits cailloux sur un chemin et qu’on retrouve pour un retour.

Une sorte de journal d’humeur à lecteur unique, celui qui la génère.

Mais certainement pas un journal où l’intimité l’emporte sur l’air profond et léger qui tourne autour de nous, de moi. C’est ailleurs que je m’institue en sujet.

A la relecture ce soir, j’ai pu,cependant, constater une infime déviation, sur une discussion, un rêve, une chanson, mes soirées…

J’ai failli donc supprimer mais me suis ravisé. En effet, rien d’intime, juste un placement personnel qui permet de chercher un centre (le Flamenco, l’amour, la chanson, une histoire vraie, le romantica). Rien de moi. Juste du centre. Ce que je tente.

Je voulais le dire, à vrai dire à moi qui suis, je le répète, mon seul lecteur.

Sûr. Aucun commentaire sur mes pérégrinations dans la case prévue à cet effet.

Si, par hasard un lecteur chope ce site, il saura donc qu’il ne s’agit que de bribes que je ramasse plus tard, en m’étonnant de cette humeur ou cette incursion éphémère. En m’instituant « autre ». Quelquefois, je suis sérieux sur des sujets sérieux. Ce qui me permet de retrouver un texte.

Pour démontrer ce qui précède, je colle un extrait d’un bouquin que je ne lâche pas depuis quelques heures.

Je saurai, dans une relecture donc que ce soir (Kippour) j’étais dans cet état joyeux, d’une lecture jouissive, et que, peut-être demain, je le rangerai loin de moi, dans une humeur maussade. Mais ça je l’ecrirai ailleurs…

« La femme aux miracles
J’ai longtemps laissé croire que ma mère était encore en vie. Je m’évertue désormais à rétablir la vérité dans l’espoir de me départir de ce mensonge qui ne m’aura permis jusqu’alors que d’atermoyer le deuil. J’ai encore sur le visage la cicatrice de cette disparition, et même s’il m’arrive de l’enduire d’une couche de joie factice, elle remonte à la surface lorsque s’interrompt soudain mon grand éclat de rire et que surgit dans mes pensées la silhouette de cette femme que je n’ai pas vue vieillir, que je n’ai pas vue mourir et qui, dans mes rêves les plus tourmentés, me tourne le dos et me dissimule ses larmes. Dans n’importe quelle contrée où je me retrouve, pour peu que j’entende un chat miauler dans la nuit ou un concert d’aboiements de chiens en rut, je lève la tête vers le ciel et repense à une des légendes de mon enfance, celle de la vieille femme que nous croyions apercevoir à l’intérieur de la lune et qui portait une hotte bien chargée sur la tête. Nous autres gamins ne la désignions que du bout du nez en élevant légèrement le menton, persuadés qu’il ne fallait en aucun cas la pointer du doigt ou émettre le moindre son au risque de se réveiller le lendemain frappés de surdité, de cécité, voire de l’éléphantiasis ou de la lèpre lépromateuse. Nous étions toutefois conscients que la femme aux miracles n’en voulait pas aux enfants et que ces maladies redoutables qu’elle pouvait infliger aux épieurs étaient des sanctions destinées aux adultes qui essayaient d’apercevoir sa nudité lorsqu’elle se baignerait là-haut dans sa rivière de nuages. »

Aïe…

Hier soir, immenses discussions sur la musique dite classique avec une immense pianiste, écoutes savantes, critiques nodales.

Tard, très tard.

Puis je me lève, manipule mon smartphone, allume ma chaîne hi-fi, pas trop fort (le voisin gris du dessous).

Tous me regardent. Ils, elles, me connaissent trop bien.

Je souris, ils sourient et je chante, sur la voix d’Aznav le « Aïe! mourir pour toi »

Je livre ci-dessous les paroles. Lisez, lisez. Rien n’est nul chez Aznav. Il tient le sceptre du romantica, je l’écrirai. Lisez.

J’ai bien chanté, je crois…

Lisez plusieurs fois.

En PS 2,après les paroles, une surprise : un Aznavour de cabaret, jeune, timide, toujours Le Talent…

Aïe! mourir pour toi
A l’instant où ta main me frôle
Laisser ma vie sur ton épaule
Bercé par le son de ta voix

Aïe! mourir d’amour
T’offrir ma dernière seconde
Et sans regret quitter le monde
En emportant mon plus beau jour

Pour garder notre bonheur
Comme il est là
Ne pas connaître la douleur
Par toi
Et la terrible certitude
De la solitude

Aïe! mourir pour toi
Prendre le meilleur de nous-mêmes
Dans le souffle de ton je t’aime
Et m’endormir avec mes joies

Parle-moi

Console-moi
J’ai peur du jour qui va naître
Il sera le dernier peut-être
Que notre bonheur va connaître

Serre-moi
Apaise-moi
Quand j’ai l’angoisse du pire
Ne dis rien quand tu m’entends dire
Qu’au fond mourir pour mourir

Aïe! mourir pour toi
A l’instant où ta main me frôle
Laisser ma vie sur ton épaule
Bercé par le son de ta voix

Aïe! mourir d’amour
T’offrir ma dernière seconde

Et sans regret quitter le monde
En emportant mon plus beau jour

Pour garder notre bonheur
Comme il est là
Ne pas connaître la douleur
Par toi
Et la terrible certitude
De la solitude

Aïe! mourir pour toi
Prendre le meilleur de nous-mêmes
Dans le souffle de ton je t’aime
Et m’endormir avec mes joies
Mourir pour toi..

PS. La photo, Laura.

PS 2. Regardez, extraordinaire…!

L’inexistence du poncif

Les poncifs, les lieux communs ne méritent pas le mépris ou la hargne qu’ils peuvent susciter. Baudelaire affirmait même que créer un poncif relevait du génie.
Me vient immédiatement à l’esprit l’un de ceux qui trottinent insidieusement dans un côté de notre cerveau lorsque je regarde deux photos curieusement prises la même fin d’après-midi à Valencia et qu’il est inutile de reproduire : deux maîtres, deux chiens et les chiens ressemblent à leurs maîtres et réciproquement.
Force volontaire galbée dans l’une, blancheur effilochée dans l’autre. C’est assez flagrant.
Cependant, seul, justement, le poncif, le cliché si l’on ose dire, nous a entraîné, peut-être malencontreusement, dans ce commentaire qui pourrait être considéré aussi banal que le lieu commun extirpé de sa suspension.
L’on pourrait d’ailleurs, en suivant Baudelaire, très facilement, trouver dans la même rue des possesseurs de chiens radicalement à l’opposé de la représentation précitée, fondée sur le mimétisme. Par exemple des colosses avec des caniches ou des nains avec un chien volumineux comme ceux des montagnes des Pyrénées.
Et affirmer, dès lors, qu’il s’agit d’un processus psychanalytique de compensation.
Les deux poncifs, dans leur coexistence pourtant contraire ou contrariante, devraient ainsi s’annuler conjointement.
On vient de créer un autre poncif : celui de l’inexistence potentielle des poncifs.

Épuisement et citation

Lorsque l’on posait la question à Saint-Augustin sur ce qu’était le temps, il répondait « Si personne ne me le demande, je le sais, mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. » Evidence et mystère.

C’est par cette entourloupe de la citation analogique que je m’en suis sorti ce soir, en répondant à une question qui m’était posée sur la définition de l’amour.

A vrai dire, j’étais trop fatigué, et la nuit s’était installée depuis longtemps.

Je pouvais répondre, plus longuement. Pas envie.

La citation permet de fatiguer les autres qui ne veulent s’y fondre, de crainte de sombrer. Stratégie déviante de l’épuisement.

J’ai un peu honte car je sais ce qu’est l’amour.

Méditation de Thaïs

Pour ceux qui rêvent de 7mn de bonheur j’offre le chef-d’œuvre de Massenet sur YouTube. On l’écoute en pensant à quelqu’un. Comme d’habitude. Tous ceux qui affirment que l’écoute de la musique est solitaire ou peut l’être se bernent. Discussion presque enflammée avec une amie qui croit s’isoler en écoutant de la musique. Il n’y a que Dieu qui est cause de soi. Tout le reste, nous et notre quotidienneté ont toujours une cause extérieure. Sa recherche est autant jouissive que l’écoute.

LE LIEN.

Rêve. Les doigts du guitariste.

Cette nuit, agitée et joyeuse, presque dans la réminiscence, je crois avoir rêvé dans un cabaret dans les faubourgs d’Almeria.

J’étais seul avec une guitare, les tables vides, les murs humides, les lumières faibles. Et moi sur scène avec ma guitare, assis sur un cajon. Je jouais comme jamais, comme personne.

Personne dans la taverne.

Mes doigts n’avaient jamais été aussi agiles, le son des cordes était exact, les murs séchant leurs pierres, note après note.

Personne.

Je crois que pensais à une femme mais n’en suis pas sûr tant l’on pense toujours à une femme dans la musique. Pas de notes pour soi. Toujours une femme ou sinon rien ne va.

J’entends un bruit, regarde vers la lourde porte de bois brut lacérée de tous les couteaux des voyous qui avaient hanté les lieux en essayant de graver le nom de leur amour sur cette porte au bois trop dur.

Personne. Porte fermée.

Je sens une main qui caresse mes doigts.

Une femme était derrière moi, penchée sur ma guitare et caressait mes doigts.

Je ne me retourne pas, elle libère mes doigts. Je joue pour elle. Des heures, sans me retourner. C’était sûrement elle celle à qui je pensais. Je joue des milliers d’heures. De temps à autre, je passe une paume sur le cajon et fais sortir un son long et clair.

Je joue merveilleusement bien, la guitare n’en revient pas.

Puis, je la pose ma guitare, me lève, me retourne. Non, non ELLE n’avait pas disparu comme dans un rêve, comme vous vous y attendiez. Elle était là, m’a souri. Belle, belle. Nous sommes restés toute la nuit à ne pas baisser les yeux, graves, certains d’une vérité.

Puis je me suis réveillé.

Il est 19 h et je suis encore là-bas. Dans la taverne, avec elle.

Il y a dans la vie, un seul rêve qui vous enlace jusqu’à la fin.

Est-ce celui-ci ?

Les hommes sont faits pour rêver de femmes. Et réciproquement.

La musique accompagne, des accords parfaits en suspens.

Le flamenco.

PS. Évidemment ce rêve ne m’appartient pas. Il m’a été conté par un des personnages du grand livre en gestation sur le concept de « romantica ». Moi je ne rêve pas.

Flamenco
J’ai hésité entre glisser cet article à la lettre C, cante hondo ou jondo à l’andalouse, ou ici. Puisque tout chant andalou qui débute par ce cri de douleur, ay, est, pour les étrangers et, même, pour nombre d’Espagnols, flamenco, je me suis décidé à réunir chant profond et flamenco sous une même rubrique, me réservant de distinguer entre les deux.
Il y a ay et ay, celui frelaté des gitaneries et celui qui s’arrache des tripes, déchire la poitrine, fait courir dans le dos des spectateurs un frisson de panique. C’est peut-être la distinction essentielle, quand même des considérations plus musicales aident à faire la différence.
Le flamenco est un spectacle ; il se produit sur les tablaos, devant des touristes avides de pittoresque ; le second peut jaillir n’importe où, dans une taverne, dans une cuisine, devant le feu, dans la rue, au travail. Le flamenco est un style, une manière de se tenir debout, les reins cambrés, le menton relevé, de parler, de marcher, pourquoi pas de boire ou de manger ? C’est une posture de défi ironique, une attitude d’indifférence et de mépris. On feint d’ignorer le danger, on s’amuse avec lui. Il arrive que le cante soit flamenco. Le plus souvent, il surgit sombre, tragique, dans l’obscurité, quand le duende, le djinn des Arabes frôle de son ombre le groupe rassemblé autour du feu de camp. L’inspiration, si l’on veut, ou, pour mieux dire, l’aspiration.
Ce cri de terreur s’est d’abord levé parmi les gitans qui, arrivés en Espagne en 1482, se fixèrent en Andalousie. Ils avaient mal choisi leur moment. La guerre ravageait les campagnes ; les villes, vidées de leurs habitants, offraient un spectacle de désolation ; les morisques entraient en agonie ; les Juifs seraient bientôt chassés, puis brûlés. Musiciens dans l’âme, les gitans recueillirent les derniers échos des traditions musicales des uns et des autres : berceuses juives, chant synagogal, modulations orientales, rythmes arabes, cantiques des églises mozarabes. Avec ces reliques, ils firent un brassage, imprimant à ces monodies souvent austères et répétitives un rythme haletant, une trépidation plus nerveuse.
Après les Juifs, après les morisques, le tour des gitans arriva. Les mines de sel ou de cuivre, les galères, les tortures, ils subirent le sort de toutes les races opprimées, décrétées impures.
Quand, après des années de supplice, ils retrouvaient leur tribu, ces hommes brisés, égarés, incapables de raconter ce qu’ils avaient subi, ces rescapés n’étaient plus que des spectres. Ils se tenaient à l’écart, le regard vide. La nuit, les familles se rassemblaient autour du feu ; toujours prostrés, ces fantômes rejoignaient le cercle, fixaient la flamme avec ce même air d’absence.
Tout à coup, le premier ay surgit ; ce cri inhumain glaça le sang de ceux qui l’entendirent pour la première fois. La plainte venait de plus loin, de plus profond que toute douleur. Elle renfermait les souffrances de l’Andalousie, ses colères et ses fureurs. Surgie des ténèbres, elle exprimait ce que ces revenants n’arrivaient pas à dire. Comme s’ils craignaient que la force manque au chanteur, les assistants l’encouragèrent : Eso es, muy bien, vaya, olé ; des palmes battirent le rythme. Plus tard, la guitare viendra à son secours, préludant au chant, l’appelant pour reprendre l’expression consacrée.
Un art venait de naître, non pas un art folklorique, mais un art subtil, savant, d’un raffinement superbe. Bien entendu, cet art était populaire et, précisément, arabo-andalou, avec toutefois une nervosité et une brièveté latines, sans aucune de ces répétitions obsédantes qui rendent, pour une oreille occidentale, la musique orientale si dure à supporter. Comment ce chant aurait-il pu traîner alors que le chanteur était pressé de tout jeter, de condenser son expérience terrible ?
Il y a une urgence du cante, elle lui implore l’exacte mesure. C’est le compás, boussole et la juste cadence. Rien de trop. La nudité du cri, ses modulations, ses chromatismes.
Avec cette urgence vitale, les nuances apparaissent : cante grande, le grand chant – martinetes, peteneras, saetas, soleares –, cante chico, plus léger, sévillanes, malagueñas, zambras. Au bout, il y aura le spectacle, du flamenco, les castagnettes, les guitares, les danses, les olés, avec beaucoup de ay, qui sont à la douleur vertigineuse des origines ce que le furoncle est au cancer.
Au XIXe siècle, les familles aristocratiques de l’Andalousie découvrirent avec stupeur cet art, se demandant comment les gitans, ces vagabonds, avaient bien pu l’inventer, d’où ils le tiraient. Il devint du dernier chic de convier des gitans à se produire devant des cénacles élégants. Chaque señorito voulut avoir sa fête gitane. Parmi ces riches seigneurs, il y avait des mélomanes passionnés que cette musique inouïe, avec ses modes étranges, avec l’étendue des tonalités, intrigua et fascina. Ils en parlèrent autour d’eux ; ils attirèrent les gitans à la Cour : les premiers tablaos apparurent à Madrid et, avec ces spectacles, naquirent aussi des amateurs avertis. Mais le cante n’était pas seulement improvisé, il était imprévisible.
Comment convoquer le duende à heure fixe ? Comment savoir quand le cri jaillirait, dans quelles circonstances ? Parfois, il fallait attendre jusqu’à trois ou quatre heures du matin ; d’autres fois, la nuit passait sans que le miracle se produise. Si les véritables mélomanes comprenaient cette excentricité, la majorité du public s’impatientait. Les gitans apprirent à se passer du duende.
Cette magie que la ponctualité du spectacle abolissait, ils la mimèrent en faisant beaucoup de bruit. On peut dire que le flamenco est la dégénérescence du cante grande. On peut affirmer que les touristes ont peu de chances d’entendre un cante authentique. On peut même se demander si le cante, le chant profond, a une chance de durer.
Avec l’avènement de la démocratie, un engouement est né pour cette musique. Des foules de jeunes se rassemblent pour entendre des cantaores, vieux paysans descendus de leurs villages montagnards, vieilles femmes qui chantent assises sur une chaise, de la manière dont elles chantent dans leur cuisine. On produit des disques avec les meilleurs interprètes du moment. Mais le cante est devenu un conservatoire. Sa nécessité vitale, son urgence ont disparu. Il reste le flamenco.

Michel del Castillo. Dictionnaire amoureux de l’Espagne.

Lecture, « dandy du néant »

Le cortège funèbre qui accompagnait Anatole France était long de quelques kilomètres. Puis, tout a basculé. Excités par sa mort, quatre jeunes poètes surréalistes ont écrit contre lui un pamphlet. Son fauteuil à l’Académie française étant vide, un autre poète, Paul Valéry, a été élu pour s’y asseoir. Cérémonie oblige, il lui a fallu prononcer l’éloge du disparu. Pendant tout son panégyrique, devenu légendaire, il a réussi à parler de France sans prononcer son nom et à célébrer cet anonyme avec une ostensible réserve.
En effet, dès que son cercueil a touché le fond du trou, la marche vers la liste noire a commencé pour lui. Comment ? Les propos de quelques poètes d’audience plutôt limitée avaient-ils la force d’influencer un public cent fois plus nombreux ? Où a-t-elle disparu, l’admiration de ces milliers de gens qui avaient marché derrière son cercueil ? Les listes noires, d’où tirent-elles leur force ? D’où viennent les commandements secrets auxquels elles obéissent ?
Des salons. Nulle part au monde ils n’ont joué un rôle aussi grand qu’en France. Grâce à la tradition aristocratique qui dure depuis des siècles, puis grâce à Paris, où, sur un espace étroit, toute l’élite intellectuelle du pays s’entasse et fabrique les opinions ; elle ne les propage pas par des études critiques, des discussions savantes, mais par des formules épatantes, des jeux de mots, des vacheries brillantes (c’est ainsi : les pays décentralisés diluent la méchanceté, les centralisés la condensent). Encore à propos de Cioran. A l’époque où j’étais sûr que son nom rayonnait sur toutes les listes d’or, j’ai rencontré un intellectuel réputé : « Cioran ? » m’a-t-il dit en me regardant longuement dans les yeux. Puis, avec un rire long et étouffé : « Un dandy du néant…

Milan Kundera. Une rencontre.

Téléramer

Il y a fort longtemps, lorsque les mots avaient leur importance et généraient les jeux qui les enlaçaient, qui pouvaient être jouissifs, l’un de mes amis m’avait sorti à la terrasse d’un café, alors que nous discutions très sérieusement, « tu télérames »

Je n’ai pas compris immédiatement (certainement la bière qui engourdit le cerveau), je lui ai répondu : « quoi, je rame ? Pas du tout, ce que je dis est d’une clarté exemplaire, comme toujours ! ».

C’est là qu’il a éclaté de rire en disant : « non,  tu télérames, tu fais du Télérama, si tu veux ».

Décidément dans un de mes jours où la perspicacité fait défaut, je lui intime l’ordre d’expliquer, et, surtout sans rire infamant.

Il rit toujours et me dis : « tu télérames, tu fais dans le cultivé anti-tradition, cassant les règles dans fondement, traitant le monde entier d’anti-moderne, tu t’installes dans la petite contestation des moyens-beaux quartiers, tu t’éloignes en croyant appartenir à la minuscule communauté qui se prend pour une élite de haut rang et qui lit ce Télérama, au demeurant orchestré par des cathos de gauche. Bref, tu télérames, en tournant le dos à la vérité, en la remplaçant par des formules aussi creuses que les trous noirs. ! » C’est un ami assez gentil, il a ajouté : « tu mérites mieux… »

Il est vrai qu’il s’agissait d’une discussion inutile dont je ne me souviens pas du thème mais qui, certainement, avait à voir avec un film, une pièce, une expo, un bouquin, bref du culturel.

Et à l’époque, l’on n’avait pas inventé le « bobo ». C’était avant Amélie Poulain.

Ce matin, au réveil, je m’attèle à la lecture des newsletters que je reçois quotidiennement, dont celle de Télérama à laquelle je suis abonné depuis fort longtemps et que j’ai oublié de supprimer, par simple fainéantise alors qu’il suffit d’un clic sur le désabonnement, ça doit être psychanalytique.

Je tombe sur un article sur un sculpteur autrichien, exposé au Centre Pompidou et qui confectionne ce type d’œuvre :

Le titre de l’article de Télérama : « Faire beau ? Quelle horreur ! Les sculptures insolentes de Franz West exposées au Centre Pompidou »

Suit un texte dont, très objectivement, je livre des extraits :

« Plasticien fantasque méconnu du grand public, l’artiste autrichien méritait une rétrospective parisienne. On aime ou on déteste, mais ses œuvres sont souvent drôles, jouissives et inventives…

Sorties d’un intestin ? A la fois joyeuses et fantaisistes, étranges, parfois inquiétantes, ses oeuvres interrogent autant qu’elles dérangent. Faire beau ? Quelle horreur ! Le bon plaisir de ce trublion philosophe issu de la bourgeoisie, passionné de musique et plus cultivé qu’il n’y paraît, consiste à provoquer, pour mieux remettre en question quelques idées reçues. Certaines de ses sculptures abstraites aux couleurs pop semblent tout droit sorties d’un intestin. D’autres, avec leurs airs de gros beignet roses, font office de sofa. Avant les autres, il invite le spectateur à s’emparer de son art, participer. Son personnage de dandy frivole et rebelle inspirera d’ailleurs toute une génération. Grunge avant l’heure, West laisse une œuvre protéiforme, à rebours de la bien-pensance et du bon goût. Non sans avoir au passage fait tomber quelques barrières et, aux yeux de certains, rien moins que réinventé la sculpture moderne. Avec légèreté, insolence, une extrême ouverture d’esprit et liberté de création.

Frank West, Knotzen, 2002. Trois sculptures en aluminium vernis. © Courtesy Galerie Eva Presenhuber, Zurich / New York

Le journaliste de Télérama ajoute que : « West ne cesse de brouiller les pistes. Un critique qualifie les Passstücke, ses premières sculptures du début des années 1970 – des prothèses amovibles que le spectateur peut adapter sur son corps – de « mise en forme d’états névrotiques ». S’en suivent des œuvres en papier mâché, des œuvres-meubles, où l’objet design se mue en oeuvre d’art, des collages, affiches peintes, dessins, maquettes…

Et que « sous ses airs de clochard élégant, il cultive un « je-m’en-foutisme » volontiers moqueur. A la ville comme dans son œuvre, haute en couleurs.

Grupp mit Kabinett, ensemble de 8 sculptures. Papier mâché, gaze, tables.© Centre Pompidou / Dist. RMN-GP / Ph. Migeat

Je cite encore Télérama :

« Des sculptures peintes en rouge criard, verdâtre ou marron, dont la forme évoque tantôt un sexe, tantôt une sucrerie, tantôt un étron ; un artiste qui détruit ses œuvres si quelqu’un les trouve belles ; c’est peu dire que West entendait remettre en question l’idée même du beau – et du laid. En cela révolutionnaire, il a marqué une rupture, rebattu les cartes. Et redéfini en l’espace de quarante ans le champ des possibles dans l’art contemporain, avec une bonne dose de plaisir. Artisanal ? Trivial ? Grotesque ? On aime ou on déteste, mais c’est souvent drôle, jouissif, inventif. »… « son influence s’est fait sentir dans le mouvement « trash » des années 1990. Une reconnaissance tardive en dehors de son pays natal qui lui vaudra de recevoir le Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière à la 54e Biennale d’art de Venise en 2011, un an avant sa disparition »

Ce type d’article sur un artiste exaspérant est exaspérant.

J’avais l’intention, en commençant ce billet, de revenir sur certains petits escrocs de l’art contemporain, adulés et inventés par des professionnels du dollar, de rappeler les concepts du beau, à partir des textes de Kant et de la révolution Manet, bref de philosopher sur « Esthétisme et Art contemporain ».

Mais je me suis dit qu’il fallait que je m’arrête ici, pour deux motifs :

– d’abord le sujet mérite mieux qu’un billet et j’ai écrit ailleurs des centaines de pages, au demeurant assez inutiles.

– ensuite, j’aurais certainement « téléramé ».

Mais bien évidemment dans l’immense texte sur le « romantica » pas encore terminé, je reviendrai sur « le beau ».

Aleph

Lorsque les mots vous manquent, lorsque les virgules, les points de suspension ont quitté pour quelques heures vos yeux, lorsque vous êtes dans une joie triste, un bonheur en suspens, une envie de sentiment, ouvrez un livre de Borges.

Il vous emmène là où vous voulez aller. Borges vous balade partout entre les lignes, entre les sens. Mon fils m’a demandé hier si j’avais lu Borges. L’entourage a souri.

Je colle ci-dessous les premières pages de l’Aleph.

« Autant que je m’en souviens, mes épreuves commencèrent dans un jardin de Thèbes Hékatompylos, quand Dioclétien était empereur. J’avais servi (sans gloire) durant les récentes campagnes d’Égypte, tribun dans une légion en garnison à Bérénice, en face de la mer Rouge. La fièvre et la maladie consumèrent beaucoup d’hommes qui, magnanimes, désiraient l’assaut. Les Maures furent vaincus ; la terre occupée auparavant par les villes rebelles, vouée pour l’éternité aux dieux infernaux ; Alexandrie, défaite, implora en vain la miséricorde de César ; en moins d’un an, les légions obtinrent le triomphe, mais moi, je parvins à peine à entrevoir le visage de Mars. Cette déception me fit mal et peut-être fut cause que je me suis acharné à découvrir, à travers des déserts apeurés et diffus, la secrète Cité des Immortels.
Mes épreuves commencèrent, je l’ai dit, en un jardin de Thèbes. Je ne dormis pas de toute la nuit, car quelque chose combattait dans mon cœur. Je me levai un peu avant l’aube ; mes esclaves dormaient, la lune avait la même couleur que le sable infini. Un cavalier exténué et sanglant vint de l’Orient. À quelques pas de moi, il glissa de son cheval. D’une faible voix insatiable, il me demanda en latin le nom du fleuve, qui longeait les murs de la ville. Je lui répondis que c’était le fleuve Égypte, que les pluies alimentent. « C’est un autre fleuve que je cherche, répliqua-t-il tristement, le fleuve secret qui purifie les hommes de la mort. » Un sang noir coulait de sa poitrine. Il me dit que sa patrie était une montagne située de l’autre côté du Gange et qu’il y courait le bruit que, si quelqu’un allait jusqu’à l’Extrême Occident, où se termine le monde, il arriverait au fleuve dont les eaux donnent l’immortalité. Il ajouta que, sur l’autre rive, s’élève la Cité des Immortels, riche en avenues, en amphithéâtres et en temples. Il mourut avant l’aurore, mais je décidai de découvrir la ville et son fleuve. Interrogés par le bourreau, plusieurs prisonniers nous confirmèrent la relation du voyageur. Quelqu’un se souvint de la plaine Élysée à l’extrémité de la terre, où la vie des hommes est perdurable ; quelque autre, des cimes où naît le Pactole, au bord duquel on vit un siècle. À Rome, je conversai avec des philosophes qui opinèrent qu’allonger la vie des hommes est allonger leur agonie et multiplier le nombre de leurs morts. J’ignore si j’ai cru une fois à la Cité des Immortels ; je pense qu’il me suffisait alors d’avoir à la chercher. Flavius, proconsul de Gétulie, m’accorda deux cents soldats pour l’entreprise. Je recrutai aussi des mercenaires, qui disaient connaître les routes et qui furent les premiers à déserter.
Les faits ultérieurs ont déformé jusqu’à l’inextricable le souvenir de nos premières étapes. Partis d’Arsinoé, nous avons pénétré dans le désert embrasé. Nous avons traversé le pays des Troglodytes, qui dévorent des serpents et manquent de l’usage de la parole ; celui des Garamantes, qui ont leurs femmes en commun et qui se nourrissent de la chair des lions ; celui des Augiles, qui vénèrent seulement le Tartare. Nous avons fatigué d’autres déserts, où le sable est noir, où le voyageur doit usurper les heures de la nuit, car la ferveur du jour est intolérable. J’ai vu de loin la montagne qui donne son nom à l’Océan : sur ses pentes, pousse l’euphorbe qui neutralise les poisons ; sur le faîte, habitent les satyres, race d’hommes féroces et grossiers, portés à la luxure. Que ces régions barbares, où la terre engendre des monstres, pussent abriter une cité illustre, nous paraissait à tous inconcevable. Nous avons continué notre marche : revenir sur nos pas eût été un opprobre. Quelques téméraires dormirent la face exposée à la lune ; la fièvre les brûla ; dans l’eau corrompue des citernes, d’autres burent la folie et la mort. Alors commencèrent les désertions et bientôt les séditions. Pour les réprimer, je n’hésitai pas à recourir à la sévérité. J’agis loyalement. Cependant un centurion m’avertit que les mutins (pour venger la mise en croix d’un des leurs) complotaient ma mort. Je m’enfuis du campement, avec le peu de soldats qui me restaient fidèles. Je les perdis dans le désert, parmi les tempêtes de sable et la vaste nuit. Une flèche crétoise me déchira. J’errai de longs jours sans trouver de l’eau, ou un seul jour immense, multiplié par le soleil, la soif et la crainte de la soif. J’abandonnai la direction au caprice de ma monture. À l’aube, les lointains se hérissaient de pyramides et de tours. Insupportablement, je rêvais d’un labyrinthe net et exigu avec, au centre, une amphore que mes yeux voyaient, mais les détours étaient si compliqués et si déroutants que je savais que je mourrais avant de l’atteindre. »

Luis Borges.

Une tôle froissée, aventure d’un ami

Il pensait à elle et au petit accident de voiture. Dieu qu’elle était belle…

La pluie tombait très fort et Etienne était très triste. Il appuya sur une touche du clavier. Des graphismes multicolores apparurent sur l’écran de son ordinateur. Les ventes du mois. Etienne, en sa qualité de Sales manager for Europe de l’entreprise faisait défiler sous ses yeux ces diagrammes quelques dizaines de fois par jour. Il s’était d’ailleurs demandé une fois, s’il n’exagérait pas : les données ne changeaient que de semaine en semaine et, en tout cas pas dans la journée. Il se disait que cependant, l’on ne savait jamais, et qu’il fallait « veiller au grain ».

L’action qu’il s’était donné comme objectif de la journée était, comme il l’avait dit à son adjoint, « calée » : les technico-commerciaux de Charleroi devaient être «remués». Les commandes dans ce secteur, si elles ne baissaient pas, stagnaient. Ces belges devaient passer leur journée à se goinfrer de moules frites et se gonfler de bière !

Il appela le bureau de Charleroi. Malgré sa tristesse, Il fallait bien travailler. Une secrétaire lui répondit en bafouillant que tout le monde «était en clientèle». Il pensa encore à des camions de moules, à des bassins de bière. Et, sans qu’il ne sache pour quelle raison, au coureur cycliste Eddy Merckz qui devait être bien vieux.

Il décida que, pas plus tard que la semaine prochaine, il se rendrait en Belgique, que ce ne serait pas mauvais, d’ailleurs, pour le rodage de sa nouvelle voiture. Ce qui le rendit encore plus triste car il pensa encore à elle.

Elle avait occupé sa journée. Comment avait-il pu, lui qui collectionnait les femmes tout en se prétendant par ailleurs fidèle de « corps et de cœur » à sa belle épouse, tomber dans cette mélancolie ? Comment, lui que le sentiment n’atteignait que dans «son métier de père de ses enfants et d’amant de sa femme» (c’était les mots de son ami), s’était-il laisser piéger par la simple vision d’une femme au volant d’une auto tamponneuse ? Au point, presque, de ne plus avoir, dans cette lancinante meurtrissure, ce désir de travail chiffré qui l’avait toujours envahi. Il se jura, encore, qu’il ne sortirait pas la carte qu’il triturait dans la poche de sa veste, et qu’il ne téléphonerait pas…

Il faillit appeler son ami mais se ravisa. Il n’avait pas du tout, à ce moment précis, l’envie de subir sa spiritualité de circonstance, ses répliques d’assommoir, les balivernes sur sa femme. Bref, ses stupidités pédantes et enflées. D’ailleurs, pour qui se prenait-ils ce faux dandy, cet histrion à cent sous ? Toujours ses sentences emphatiques, les claquements d’une prétendue ironie lyrique qu’il nommait « le recul obligé » ordonnant ses rencontres et ses sentiments, trompant régulièrement son épouse, tout en prétendant qu’une «schizoïdie construite et maîtrisée» persuadait de tout, sûr «d’arracher» et de porter, clamait-il les femmes «vers leur immatériel» ! Qu’il aille se faire arracher la peau ! Il ne le pensait pas vraiment. C’est son grand et unique ami et nombre de ses collègues jalousaient cette complicité de roc, lorsque, entrant dans son bureau, ils l’entendaient partir d’un rire de tonnerre, le combiné du téléphone martelant ses genoux. Ils savaient qu’il était avec lui et qu’ils s’esclaffaient, radotant et le sachant, à coups de circonlocutions ravageuses sur ce monde quotidien, rempli des «autres», sûrs de leur lucidité impitoyable. Ça devait faire du bien, se disaient-ils.

Le téléphone sonna. Il pensa qu’il devait s’agir de l’un de ces vendeurs belges que la secrétaire avait averti, en téléphonant dans un bar minable de la Grande rue, que le «Di-co» avait appelé et que ça n’était pas bon signe…

Il était donc prêt à hurler. Mais, non, c’était «personnel» lui déclara Annabella (mais il s’agissait d’un faux nom), son assistante. Sûrement un piège, une de ces caseuses d’épargne retraite ou de parts immobilières dans des hôtels caribéens jamais construits et qui avait appris dans ses cours de télémarketing les moyens de forcer les barrières téléphoniques par une annonce idoine. C’était effectivement une voix de femme, douce évidemment.

–  Puis-je parler à Monsieur Etienne Rivoire, s’il vous plaît ?

– C’est lui-même, mais s’il s’agit…

–  Bonjour Monsieur, nous nous sommes déjà rencontrés. Je suis celle qui a embouti votre splendide voiture.

Etienne n’eût, comme l’autre fois, plus de voix. C’était elle ! Mon Dieu ! pria-t-il.

Elle continua :

– Il faut, Monsieur, que je vous dise, qu’après vous avoir laissé sur la chaussée, j’ai eu bien des remords. Mon attitude a été inqualifiable. Je ne suis même pas descendu et n’ai fait, égoïstement, que penser à mon retard. Je m’en veux de cette de cette goujaterie. Je n’ai su comment me faire pardonner ou du moins, si, je voulais le faire de vive voix. Persuadée que vous alliez appeler pour les formalités, je me suis jurée de ne pas oublier de m’excuser de mon comportement, à l’occasion de cette conversation – comment dirais-je – administrative. Mais vous n’avez pas appelé. Notez que j’avais relevé, je ne sais d’ailleurs pour quelle raison, votre numéro minéralogique. L’un de mes amis de la Préfecture de Police à qui j’ai raconté votre mésaventure et mon impertinence m’a proposé de m’obtenir votre nom. Ce qu’il a fait et il m’a été facile, par l’annuaire et l’amabilité de votre femme de ménage que je viens d’avoir à votre domicile, de vous retrouver. Me voilà donc, vous présentant humblement mes excuses, en espérant vivement que vous les accepterez.

Etienne ne dit pas un mot, tout en pensant que cette femme avait dû, dans sa prime enfance apprendre le maniement du langage avant celui de la corde à sauter…

Il eut quand même le courage de balbutier :

– Mais, ce… ce… ce n’est rien, Meu, pardon, Madame… je…

Heureusement, elle le coupa et l’assomma en proposant

–  Monsieur, je crois constater, à une certaine réserve de votre voix, que je dois, de vive voix, vous démontrer la sincérité de mes regrets. Si votre emploi du temps vous le permet, je vous propose de le faire devant un verre. Par exemple, ce soir à 19 h 30, au Safari Club, avenue Matignon. Les cocktails y sont délicieux.

Etienne put marmonner :

– Ah oui ? Je..

Il fut à nouveau interrompu par la voix crémeuse qui lui chuchota, avant de raccrocher :

  • – Donc à, à ce soir…

 

 

Tête droite, debout.

Chaque semaine, les Juifs lisent un extrait de la Bible, le Pentateuque, la Torah. La Paracha.

Celle qui est lue le shabbat qui précède le nouvel an juif, Roch Hachana (qui signifie littéralement la « tête » de l’année se nomme la Nitzavim.

C’est une de celles qu’on peut allègrement commenter. Il y est question de Moïse qui s’adresse aux Enfants d’Israël au moment où il va mourir. Lui n’entrera pas dans la terre promise.

L’incipit de la paracha énonce :« Vous vous tenez debout, vous tous, aujourd’hui ».

les Sages, les commentateurs considèrent que les juifs se tenaient debout comme ils doivent se tenir, debout, lors des fêtes de Roch Hachana et de Yom Kippour, debout devant le Créateur, et surtout debout devant sa conscience.

Roch Hachana est donc la « tête de l’année », comme un cerveau qui est la tête du corps lequel non seulement donne à penser mais permet d’embrasser le reste des jours qui suivent les premiers, lesquels sont, à l’infini, toujours en tête.

On se demande ce que vient faire ici un commentaire d’une paracha. Rien de religieux dans ce site.

Non, c’est juste cette idée de tête, de haut, du debout qui nous a incité à écrire rapidement ce billet.

Chaque instant, nous sommes-nous dit, est la tête de ce qui suit. Ce qui doit advenir.

Un peu court. Comprenne qui le veut. La tête est plus qu’une notion, c’est LE concept.

Chana Tova m’écrivent mes amis. Et je réponds, bêtement, Chana Tova, y compris aux disparus, voyageurs d’entre les étoiles.

Chana Tova est une belle expression.

Lecture infligée 

On a longtemps hésité, de crainte d’être taxé de pédant de service. Une crainte qui, au demeurant m’a empêché de faire un milliard de choses.

On a hésité à asséner le potentiel lecteur d’extraits de pages des grands, essentiels pour la compréhension du monde.

Mais, ici, aidé par une humeur du jour assez joyeuse, celle qui nous persuade de notre existence, concomitante de la croyance dans la compréhension du tout, j’ose coller dans ce billet un essentiel du maître.

Je ne le commente pas. Il y faudrait une vie. Je m’y emploie, seul, tous les jours.

Ni rire, ni pleurer, ni juger nous dit le même maître. Juste comprendre.

J’ajouterai : éclater de rire, pleurer d’amour, juger la morale. En comprenant. C’est exactement ce que notre maître n’a pas écrit mais qu’il a permis.

Ci-dessous, la lecture infligée. Pas trop long pour du central…

« La plupart de ceux qui ont parlé des sentiments et des conduites humaines paraissent traiter, non de choses naturelles qui suivent les lois ordinaires de la Nature, mais de choses qui seraient hors Nature. Mieux, on dirait qu’ils conçoivent l’homme dans la Nature comme un empire dans un empire. Car ils croient que l’homme trouble l’ordre de la Nature plutôt qu’il ne le suit, qu’il a sur ses propres actions une puissance absolue et qu’il n’est déterminé que par soi.

Et ils attribuent la cause de l’impuissance et de l’inconstance humaines, non à la puissance ordinaire de la Nature, mais à je ne sais quel vice de la nature humaine: et les voilà qui pleurent sur elle, se rient d’elle, la méprisent ou, le plus souvent, lui vouent de la haine; qui sait avec plus d’éloquence ou de subtilité accabler l’impuissance de l’esprit humain passe pour divin. Sans doute n’a-t-il pas manqué d’hommes éminents (et nous avouons devoir beaucoup à leur labeur, à leur ingéniosité) pour écrire sur la droite conduite de la vie beaucoup de choses excellentes et pour donner aux mortels de sages conseils : mais la nature des sentiments, leur force impulsive et, à l’inverse, le pouvoir modérateur de l’esprit sur eux, personne, à ma connaissance, ne les a déterminés. Je sais bien que le très illustre Descartes, encore qu’il ait cru au pouvoir absolu de l’esprit sur ses actions, a tenté l’explication des sentiments humains par leurs causes premières et à montrer en même temps comment l’esprit peut dominer absolument les sentiments; mais, à mon avis, il n’a rien montré du tout que l’acuité de sa grande intelligence, comme je le démontrerai en son lieu.

Je veux donc revenir à ceux qui préfèrent haïr ou railler les sentiments et les actions des hommes, plutôt que de les comprendre. Sans doute leur paraîtra-t-il extraordinaire que j’entreprenne de traiter des vices et de la futilité des hommes selon la méthode géométrique, que je veuille démontrer par un raisonnement rigoureux (certa) ce qu’ils proclament sans cesse contraire (repugnare) à la Raison, cela même qu’ils disent vain, absurde et horrifique. Mais voici mon argument (ratio). Il ne se produit rien dans la Nature qui puisse lui être attribué comme un vice inhérent; car la Nature est toujours la même, et partout sa vertu et sa puissance d’action (agendi) est une et identique. Ce qui signifie que les lois et les règles de la Nature, suivant lesquelles toute chose est produite et passe d’une forme à une autre, sont partout et toujours les mêmes, et par conséquent il ne peut exister aussi qu’un seul et même moyen de comprendre la nature des choses, quelles qu’elles soient: par les lois et les règles universelles de la Nature.

Voilà pourquoi les sentiments de haine, de colère, d’envie, etc., considérés en eux-mêmes, obéissent à la même nécessité et à la même vertu de la Nature que les autres choses singulières; et par suite ils admettent des causes rigoureuses (certas) qui les font comprendre, et ils ont des propriétés bien définies (certas) tout aussi dignes d’être connues que les propriétés d’une quelconque autre chose dont la seule considération nous satisfait. Je traiterai donc de la nature et de la force impulsive des sentiments et de la puissance de l’esprit sur eux selon la même méthode qui m’a précédemment servi en traitant de Dieu et de l’Esprit, et je considérerai les actions et les appétits humains de même que s’il était question de lignes, de plans ou de corps ».

Spinoza, Ethique, III, De l’origine et de la nature des sentiments. Traduction : Roland Caillois.

Chic et obscur

Le titre ? un mot de Pierre Bourdieu que beaucoup, a tort, détestent en le rangeant dans la catégorie des sociologues terroristes ou diseurs « obscurs » (sic) de ce qui peut se dire plus clairement.

C’est pourtant lui qui à propos de Wittgenstein, philosophe très à la mode dans les années 90, très largement cité en bas de pages écrivait : « Wittgenstein a aujourd’hui un certain nombre de propriétés sociales qui lui confèrent une grande force d’attraction. C’est un auteur à la fois prestigieux et énigmatique, ou, mieux, chic et obscur (…). Le rapport de liberté et de rupture qu’il entretient avec la tradition philosophique et la forme aphoristique dans laquelle il s’exprime autorisent ou même encouragent à le traiter comme un auteur n’exigeant ni connaissances préalables ni conditions d’accès : c’est ainsi que des spécialistes en sciences sociales qui le citent ou s’en réclament peuvent trouver en lui le moyen d’échapper aux disciplines ingrates de leur discipline tout en se donnant à bon compte des airs de penseurs. ». Pierre Bourdieu, « Fieldwork in Philosophy », Choses dites, Éditions de Minuit, 1987.

Pourquoi donc revenir sur le sujet ? Simplement parce qu’aujourd’hui les penseurs chics et obscurs nous manquent : tous ne font que répéter, même pas savamment, même pas joliment, sans style, le réel confondu avec le prix du ticket de métro. L’on se souvient encore des bouquins de Michel Foucault, penseur chic pour certains, mais dont l’éblouissement dans l’écriture procurait, au-delà du contenu souvent opportun, la jouissance du lecteur. Le style journalistique est devenu la norme, comme d’ailleurs l’idée, passée dans le champ morne

Il nous faudrait du chic, de l’obscur. Ma fille, impolie, qui lit par dessus mon épaule ce que je suis en train d’écrire me souffle : obscur objet d’un désir ?

Je hausse les épaules et clique pour publier le post. Ce qui crée un peu d’obscurité sur mon écran dernier cri.

Rosset, encore, philosophie désengagée

Le lecteur qui s’arrête au titre s’attend à un exposé savant sur la relation entre deux notions, la philosophie et le politique, leur imprégnation réciproque, l’histoire de leur concomitance. Philosophie dans le politique, politique dans la philosophie, philosophie politique tout court etc…Il n’en est rien. Il s’agit juste d’une phrase de Clément Rosset, philosophe du réel, qui s’attache à démontrer qu’il se suffit à lui-même sans théorisation excessive, lequel répond lorsqu’on lui demande le motif qui l’amène à se désintéresser radicalement de la politique que :
« Pour moi, encore une fois, la philosophie est une quête intérieure de compréhension et d’acquiescement à la réalité, un chemin par lequel on trouve une joie enivrante. Franchement, consacrer de l’énergie à savoir si le prix du ticket du métro va ou non changer ne m’a jamais traversé l’esprit… »

Un peu court, idiot diront d’autres. L’on se doit cependant de s’interroger. L’opinion d’un philosophe n’est jamais secondaire.

Clément Rosset ajoute que :
« Je suis surpris de voir qu’on y présente sans cesse des portraits de gens « engagés ». Cela me fait sourire. Être architecte ou pianiste, cela ne suffit pas. Il faudrait de plus être engagé. Moi, j’aimerais bien qu’on m’explique ce que cela signifie qu’une chanteuse engagée. Cette survalorisation de l’engagement est très excessive : nous voilà donc en compagnie de cuisiniers engagés, de sportifs engagés… »

Et que :
« En tant que citoyen, j’ai des opinions, je vais voter. Mais en tant que philosophe, je me détourne de ces opinions et ne leur accorde aucune place. C’est vraiment la joie qui me préoccupe et me guide. Je la ressentais déjà lorsque j’étais enfant. Je répétais souvent : « Que c’est bon d’exister ! » Comme je suis né en 1939, cela inquiétait mes parents, qui trouvaient qu’avec l’occupation allemande, cette exclamation était déplacée. »

Doit-on commenter ou laisser lire et penser ?

Ici, le texte complet

joli(e)

Une brève mise au point, certainement inutile et périphérique.

Tous s’étonnent que je n’aime pas qu’on dise d’une photo (a fortiori une des miennes) qu’elle est « jolie ».

Je croyais que cette réaction était compréhensible.

Il semble que non. Je viens, encore il y a moins d’une heure de subir le mot. Justement à propos d’une de mes photos. Et mon interlocutrice, excédée par cette sortie récurrente a failli me raccrocher au nez.

C’est pourtant clair : Dire d’une chose qu’elle est « jolie » signifie qu’elle est agréable à regarder, ce qui ne me convient pas si j’attache une importance à l’image ou au texte proposé .

Dites « belle » ou « beau ». Et émerge immédiatement autre chose, peut-être du côté de l’éternité à laquelle, idiotement, l’on peut aspirer.  Dites « Cette fleur est belle » et elle l’est en soi, pour toujours. Dites qu’elle est jolie nous ramène à l’horticulteur ou au fleuriste, dans l’éphémère.

Il est inutile de constater que par ce dédain du mot « joli », je m’installe dans un orgueil désespérant. Je le sais, le revendique. Je n’aime pas le mot « joli ».

Mon interlocutrice a immédiatement pris un ton plus doux au téléphone lorsque je lui ai dit qu’elle n’était pas jolie , mais belle.

PS1. « joli » a d’abord «signifié joyeux, avant d’avoir le sens qu’on lui connaît. Il ne faut donc pas enterrer ce mot.

PS2. Dire d’un objet qu’il est « intéressant » ouvre d’autres perspectives qu’il serait pédant d’aborder.

Activité de la persévérance dans son être

Le choux farci du Café Spinoza, à Budapest est le meilleur de la ville. Peut-être en concurrence avec celui du Szegeg, autre lieu vrai de la capitale hongroise.

C’est ce que nous affirmions l’autre soir dans un dîner avec de vrais amis.

Evidemment, l’un des convives à fait malheureusement dévier la discussion sur Spinoza. On devrait éviter de tels noms pour des cafés ou des brasseries. Ils nous éloignent du plaisir immédiat lequel peut ne pas être tou