Debray, Valéry

Rien n’est plus facile, autour d’une table envahie par les commentateurs de service, teneurs inutiles de discours médiocres sur ce qu’ils n’ont pas lu, assez incultes, qui agitent leur verre de vin qui vient tâcher une chemise en lin, savamment froissée, que de critiquer Régis Debray.

Il me faut chaque fois le défendre et me retenir dans l’insulte directe et franche à l’endroit de ces esbroufeurs qui ne peuvent, dans leur inculture déjà dénoncée, que manier le propos de l’invective, organisée autour du creux d’une parole prévisible, tirée d’un automatisme du vide.

Je dois donc encore défendre Debray contre ces jaloux de l’écriture, ces clients de l’onomatopée, ces crieurs du néant.

Je dois le défendre Debray après avoir lu son dernier petit bouquin sur Paul Valéry, dans la belle petite collection « un Eté avec… ».

L’on y découvre ou redécouvre ce grand auteur et Debray, dans son écriture que les jaloux (je me répète) exècrent, faute de savoir écrire autre chose que des réclamations fiscales, est, ici, en très grande forme.

J’ai, comme le savent les lecteurs de mes billets, l’habitude de « copier/coller » des extraits.

Je l’aurais fait si j’avais sur ma tablette, le format numérique de l’ouvrage. Il n’existe pas encore. Et je ne vais pas passer ma soirée à taper des pages.

Je reviendrai, après une seconde lecture, sur Valéry après avoir relu (on prétend toujours « relire ») son « Cimetière marin ».

En l’état, je rappelle qu’il est né à Sète comme Brassens, lequel, justement dans son immense chanson que j’ai pu chanter, guitare sur une cuisse (« Supplique pour être enterré à la place de Sète), s’agenouille devant le maitre :

« Déférence gardée envers Paul Valéry
Moi l’humble troubadour sur lui je renchéris
Le bon maître me le pardonne
Et qu’au moins si ses vers valent mieux que les miens
Mon cimetière soit plus marin que le sien
Et n’en déplaise aux autochtones »

PS1. Je reviendrai donc, bientôt, sur Valéry. Je n’ai pas osé dire « non, ce n’est pas moi », en disant « sétois », la blague étant éculée, même si les bancs des écoliers n’abiment jamais les mots qui sortent des  cartables très usés.

PS2. Un « retour » ici, après une période de vide. Mais j’étais ailleurs, dans la terminaison du gros bouquin annoncé de manière récurrente dans ces billets (sur le romantica). Je l’ai terminé. Enfin…

 

 

impudeur et désolation de l’intimité

L’autre soir, devant une eau-de- vie de figues de premier choix (carte noire) une amie, écrivaine, ce qui est donc plus qu’un écrivant, a conseillé à un attablé d’écrire son moment présent assez inédit, presque époustouflant, improbable. Vantant sa plume qu’elle qualifiait de « force sidérale »; elle affirmait que « son temps » actuel, relaté dans son talent,  ferait un roman presque du siècle.

Je suis intervenu, un peu fâché par une telle proposition tant son ineptie était patente. En m’énervant un peu, juste pour éviter l’ennui de la plate conversation inutile et sans saveur.

On m’a demandé d’expliquer. Et certains ont même, wikipédiens de service, convoqué les grands écrivains, grandioses et ultimes dans leur journal intime ou leur correspondance dramatique à l’endroit d’eux-mêmes, prétendument donnée à lire à d’autres.

Je n’ai fait que sourire, sincèrement.

On s’est servi un deuxième verre, en s’interrogeant sue le marketing de l’étiquette noire.

Comment peut-on imaginer que la mise en scène dramatique de soi dans l’écriture puisse être une écriture ?

Lorsqu’elle s’installe dans son intimité, en se nichant dans soi-même, en instituant celui qui écrit comme sujet d’elle-même, l’écriture  devient rédactionnelle, primaire, inintéressante. Inutile, ennuyeuse. Désolante.

Elle ne peut trouver son existence qu’hors du soi intimiste que la pudeur interdit de donner à voir.

Le journal intime n’est pas publiable. L’on devrait, au surplus se l’interdire, tant la désuétude l’emporte sur le réel.

C’est hors du sujet prétendument libre, conscient et volontaire, dans la matière vraie ou surabondante, que l’écriture trouve sa place.

L’écrivant se raconte, l’écrivain raconte.

Comment ne peut-on pas comprendre, d’emblée, immédiatement,  une telle vérité ?

Faut-il en arriver au 4ème verre de boukha pour la comprendre ?

 

 

 

Carrément

Une amie, pas vraiment proche, qui a obtenu, je ne sais comment, l’adresse de mon site, m’a envoyé un email, avec l’ objet suivant : « CARRÉMENT ‘!

Puis son mot :

« Ai lu ton carnet « traces » du billet précédent. Tu mens, c’est toi qui a écrit’. Pas carrément mėchant, toujours content. Le contraire de la chanson de Souchon. Tu devrais ajouter des personnages méchants. Le méchant est celui qui fait du mal en ayant conscience qu’il fait le mal, en le voulant. Toi, carrément pas méchant. Donc trop bleu, comme les photos qui entourent le texte. Lis les carnets souterrains de Dostoïevski et ajoute des « traces grises « .

Je n’ai rien compris. Et pourtant je connais la chanson de Souchon et Dostoïevski.

J’affirme que c’est vrai.

Je réfléchis et reviens demain.

Traces

Un ami très proche m’envoie un petit carnet. Une mémoire de faits insignifiants, prėtend-il. Il est question de jeunesse, de pères, de religion, d’aventures…

Il me donne l’autorisation de le publier ici. Il n’a pas d’espace en ligne. Je lu prête le mien. Il exige l’anonymat. Je lui prête aussi mon nom.

Un clic sur le lien-titre ci-dessous, format pdf.

Traces

Bonne lecture.

idiotie

Dans la série des expressions qui reviennent en boucle sur les ondes ou dans les petits textes, on avait déjà repéré le « vivre ensemble » et le très vieux « dans ce pays »…

Il en existe une autre qui apparait, de manière récurrente, un peu plus « intellectuelle », puisqu’aussi bien à l’entendre, on s’y arrête et on tente de comprendre. Ce qui, dans le marketing du langage est une clef de la réussite idéologique.

« IDIOT UTILE »

Tous s’accordent, du moins dans le milieu adéquat, pour affirmer que l’expression viendrait de  Lénine. Mais il n’a jamais employé la locution, même si elle aurait pu tomber sur ses lèvres lorsqu’il évoque des imbéciles qui peuvent le servir ou servir la cause..

 Il écrit dans une lettre datée de 1922 adressée au commissaire soviétique des affaires étrangères, en mission,  à une Conférence internationale  à Gênes

« Henderson est aussi stupide que Kerensky, et pour cette raison il nous aide. […] 
En outre. C’est ultrasecret. Il nous convient que la Conférence de Gênes soit un fiasco, […] mais pas par notre faute, bien sûr. Réfléchissez-y bien avec Litvinov et Joffe et faites-moi une note. Bien sûr, cela ne doit pas être mentionné, même dans des documents secrets. Rendez-moi cette lettre et je la brûlerai. Nous obtiendrons un meilleur prêt en dehors des accords de Gênes, si nous ne sommes pas de ceux qui coulent Gênes. Nous devons mettre au point des manœuvres plus intelligentes pour que nous ne soyons pas de ceux-là. Par exemple, l’imbécile Henderson et Co. nous aidera beaucoup si nous les poussons intelligemment […]

Donc un imbécile (on ne dit pas encore « idiot ») qui peut aider…

Les soviétiques sont, décidément, les maitres de la propagande, pensée, structurée, sans cris ni salut léniniste.

En effet, on retrouve, dans l’histoire de ces « imbéciles qui servent », de grands philosophes,  lorsqu’il s’agit de vanter le régime par des intellectuels reconnus, comme par exemple notre inégalé Jean-Paul Sartre, allié des communistes et du régime soviétique, là où l’on mangeait plus qu’à sa fin et ou la liberté était totale (« dans ce pays »).

Il est acquis que Sartre déclara à ses proches qu’il ne fallait pas dire la vérité sur l’URSS pour « ne pas désespérer Billancourt », les ouvriers français et communistes de la CGT.

Sartre était ainsi un « idiot utile » de l’URSS (sans jeu de mots avec son ouvrage pas si majeur sur Flaubert intitulé « l’idiot de la famille »), un imbécile utilisé par le régime, un « idiot utile donc, lorsqu’il clame ainsi  :

« La liberté de critique est totale en URSS […] Et le citoyen soviétique améliore sans cesse sa condition au sein d’une société en progression continuelle. ». Sartre, de retour d’URSS, Libération, 15 juillet 1954.

Gide, lui, de retour d’URSS, n’a pas pu être l’imbécile de service.

Aujourd’hui, l’expression découverte par les petits chroniqueurs de Marianne, de Libé, dans les sous-directions des partis ou mouvements politiques fait florès.

Elle est mystérieuse et assassine l’individu, sans le traiter directement d’imbécile, même s’il est idiot, mais pas tout court, ce qui « amortit » l’invective, l’insulte en vérité.

Lisez, vous trouverez.

On donne ci-dessous quelques exemples :

  • « Loiseau accuse Mediapart d’être «l’idiot utile» du RN »

  • Michel Onfray : « Eric Drouet est l’idiot utile de Mélenchon, idiot utile de l’islamo-gauchisme… »

  • Jérôme Gleizes (EELV) : « Macron est l’idiot utile du fascisme »

  • Le Pape, idiot utile de l’islam ! (riposte laïque)

  • « Trump idiot utile de Daech » (BHL)
  • « Zemmour est un petit peu l’idiot utile de Marine Le Pen », selon Mamère

Bon, on aura compris l’utilité de la formule. A vrai dire, son inutilité, ne s’agissant que d’une formule.

Jankėlėvitch et Raveling, suite

Dans un billet relativement ancien (voir note plus bas, je le redonne ici), dénommé « Jankėlėvitch et l’allemand « , j’avais relaté la correspondance et la rencontre entre Jankélėvitch qui avait « effacé  » l’Allemagne dans son cerveau et ce professeur allemand de français, Wiard Raveling.

Une amie m’a demandé de lui envoyer cette correspondance que je n’avais pas reproduite intégralement, alors que je l’avais promis…

Ce que j’ai fait, tout en les insérant ici

Lettre de Wiard Raveling écrite en français, juin 1980

« Cher Monsieur Jankélévitch,

« Ils ont tué six millions de Juifs
Mais ils dorment bien
Ils mangent bien
Et le mark se porte bien. »

Moi, je n’ai pas tué de Juifs. Que je sois né allemand, ce n’est pas ma faute ni mon mérite. On ne m’en a pas donné permission. Je suis tout à fait innocent des crimes nazis ; mais cela ne me console guère. Je n’ai pas la conscience tranquille. J’ai une mauvaise conscience et j’éprouve un mélange de honte, de pitié, de résignation, de tristesse, d’incrédulité, de révolte.
Je ne dors pas toujours bien.
Souvent je reste éveillé pendant la nuit, et je réfléchis et j’imagine. J’ai des cauchemars dont je ne peux pas me débarrasser. Je pense à ANNE FRANK, et à AUSCHWITZ et à la TODESFUGE et à NUIT ET BROUILLARD :

DER TOD IST EIN MEISTER AUS DEUTSCHLAND
« La mort est un maître venu d’Allemagne »

Je me rappelle exactement la nuit où j’ai vu NUIT ET BROUILLARD. Quelqu’un m’avait signalé qu’on donnerait le film à la télévision. J’ai voulu le voir. Mais il ne fallait rien dire à mes parents, parce que c’était trop tard pour un lycéen qui devait se lever de bonne heure dans toute la fraîcheur du corps et de l’esprit. Quand mes parents s’étaient couchés, je me suis relevé clandestinement, le cœur battant. Quand je suis passé devant leur porte, mon père ronflait comme d’habitude, et ma mère dormait paisiblement sans doute. Et moi, j’ai allumé la télévision et j’ai mis le son tout bas pour ne déranger personne, et je fus le témoin de cette nuit de l’humanité. Je vis ces montagnes de cadavres, ce mélange absurde et obscène de chair, de boue, d’os, d’excréments, de cheveux. Je vis ces cadavres entrelacés dans un commun destin, poussé dans le fossé par un bulldozer impassible, dans l’étreinte secouée par la mort. Et tout se passait sous les yeux impassibles de mes compatriotes en uniforme, qui selon toute apparence, ne furent pas attendris même par le plus petit des corps. Ces choses inanimées avaient été des êtres humains mis au monde par des mères, des êtres humains pleins d’espoir et de crainte, de joie et de tristesse. Et pleins de talents. Combien de talents.
Et après je me suis recouché dans un état peu préparé au sommeil. Quand je suis passé par la porte de mes parents, mon père ronflait toujours et ma mère dormait toujours paisiblement, sans doute. Et je fus seul toute la nuit, seul avec les impressions que je ne pouvais pas digérer. J’étais dans un âge impressionnable, qui n’a pas encore beaucoup de défenses intellectuelles, qui n’a pas encore les callosités du cœur indispensables pour l’âge adulte. Et Dieu était mort définitivement.

Je n’ai jamais parlé de cette nuit à mes parents ni à personne. C’est sans doute pourquoi elle ne m’a plus jamais relâché.

DER TOD IST EIN MEISTER AUS DEUTSCHLAND

Est-ce que j’ai le droit de me plaindre ? Tout le monde comprend que la victime se plaigne, et le fils de la victime. Mais le fils du bourreau ?
Comment jamais venir à bout d’AUSCHWITZ ? Comment surmonter ces montagnes, comment combler ces fossés, comment éteindre ces fours, comment disperser cette puanteur, comment calmer ces gémissements, comment calmer ces cris de désespoir ?

GRAB MIR EIN GRAB IN DEN LÜFTEN DA LIEGT MAN NICHT ENG
« Creuse-moi une tombe dans les airs on n’y est pas à l’étroit »

Il y en a chez nous qui ont trop vite oublié. Il y a parmi nous beaucoup de coupables qui vont bien.
Je mange bien, merci, quand ma femme est en forme, et surtout quand je suis en France.
Je n’ai pas de difficultés financières. Je gagne plus que mes collègues français, polonais, russes et israéliens.
Mais je souffre de mon pays, redevenu en apparence si fort et si plein d’assurance. Je souffre de mon pays qui est en réalité plein de complexes et d’incertitude, qui cherche sa place et son identité, qui est plein de coupables et d’innocents, d’arrogants et d’humbles, d’opportunistes et de gens engagés et de jeunes ingénus qui portent la lourde charge que l’histoire leur a mise sur le dos. Ils ont besoin de la sympathie et de l’aide des autres peuples.
Un Français peut souffrir de la Majorité ou de l’Opposition, ou des patrons ou des syndicats ; mais est-ce qu’il peut souffrir de la France ? Moi, je souffre de l’Allemagne. C’est une plaie dans mon cœur qui ne se ferme pas. Quelqu’un a dit que, sans les nazis, ce siècle aurait pu être le siècle de l’Allemagne au sens positif.

Mes parents n’ont pas tué de Juifs. Ils ne dorment pas toujours bien. Ma mère est souffrante. Mon père s’endort vite et profondément. Mais il ne peut pas dormir longtemps. Il se lève toujours très tôt. Il est revenu mutilé de Russie, et son corps lui fait toujours mal. Depuis bientôt quarante ans. Cela remonte déjà à 1941 lorsqu’un soldat anonyme de Russie lui a fracassé la hanche. Donc je peux être certain qu’il n’a pas participé à AUSCHWITZ, à Babi Yar [village d’Ukraine où 40 000 personnes furent tuées par balle, NDLR], à Varsovie. Peut-être ou même probablement, il a tué quelques soldats russes. C’était normal pour le dire cyniquement. Mon père porte son souvenir douloureux toujours avec lui. Il ne se plaint jamais. Est-ce que son cœur est aussi atteint ? Est-ce que son âme est aussi mutilée ? Je n’ose pas y regarder de trop près. Lui, il n’aime pas parler de ce temps-là.
Mes parents n’ont pas voté pour Hitler avant 1933. Mais après ses « grands succès », ils se sont convertis. Convertis à cet homme qui pourtant avait des cornes pleines le visage et sentait le soufre de loin et n’était guère parfumé ni plein de distinction. Même dans leur région rurale, ils ont dû remarquer que les Juifs disparaissaient un peu partout. Beaucoup partout. Cela n’a pas dû les troubler outre mesure.
Je ne les méprise pas. Est-ce que moi, à leur place, je n’aurais pas agi comme eux ? Cette question m’inquiète et je n’ose pas y donner une réponse rapide et négative.
Responsables ou innocents résultats ?
Est-ce que je les aime ? Est-ce que j’ai le droit de les aimer ? Peut-être que moi aussi, dans un certain sens, j’ai perdu mes parents. Mes parents et mon pays.
Pendant toute mon enfance, pendant toute ma jeunesse, mon père claudiquant m’a rappelé chaque jour que nous avions été du mauvais côté. Nous ?
Mes parents mangent assez, merci. Même trop. Mais pas très bien, à mon goût. C’est à cause d’un manque de culture culinaire. Leur pension est assurée et assez élevée. Ils ont plus de moyens que de besoins.
L’autre jour, un ancien camarade de classe de mon père, un Juif qui avait émigré aux États-Unis, lui a rendu visite. Aux dires de mon père, ils se sont très bien entendus. Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que c’est un miracle ? Est-ce que c’est normal ?
Mes grands-parents n’ont pas tué de Juifs, eux non plus. Ils ont toujours été contre les nazis, même pendant leur époque « glorieuse ». Mais ils ne sont pas distingués comme résistants. À vrai dire, ils n’ont pas résisté. « L’individu ne peut pas faire grand-chose en politique. » Ils n’ont pas assassiné Hitler. Ils ont passé leur temps à travailler et à espérer pour le mieux. Mais qui s’intéressera à mes grands-parents ? Ils n’ont rien fait d’important, ni de bien ni de mal. Avec eux, on ne peut rien prouver.
Mes enfants ne connaissent pas de Juifs. Dans notre région, il n’y en a presque plus. Mes enfants dorment bien, merci. À moins qu’ils n’aient la grippe ou qu’une dent ne leur fasse mal. C’est tout comme chez les petits Français ou Polonais ou Russes ou Israéliens. Qu’ils soient nés allemands, cela ne leur pose pas encore de problèmes. Pas encore. Ce n’est pas de leur faute, mais la mienne et celle de ma femme.
Mes enfants peuvent manger bien et beaucoup, s’ils le veulent. Mais ils ne le veulent pas toujours. Mon garçon mange comme un moineau. Les autres, ça va mieux. J’espère qu’ils auront toujours assez à manger. Et j’espère que le mark, leur mark, se portera toujours bien, tout comme le franc et le zloty. Mais, bien sûr, mes vœux ne changeront guère le cours de l’histoire.
Mes trois enfants sont blonds, Blond germanique. Blond Brigitte Bardot.

DEIN BLONDES HAAR MARGARETHE
DEIN ASCHENES HAAR SULAMITH
« Tes cheveux blonds Margarethe
Tes cheveux de cendre Sulamith »

Je leur parle d’ANNE FRANK. Je leur parlerai de NUIT ET BROUILLARD. Je leur parlerai de notre histoire pas très réussie. Je leur parlerai du mal que des Allemands ont infligé à tant de gens et de peuples. Je leur parlerai de notre lourd héritage, qui est aussi le leur. J’essaierai de les informer, de les intéresser, d’éveiller leur sympathie pour ceux qui ont souffert et pour ceux qui souffrent encore. Je chercherai à éviter de leur léguer mes cauchemars et ma mauvaise conscience, ce qui ne sera pas très facile. Ils apprendront des langues étrangères. Ma fille aînée apprend déjà le français et l’anglais. Ils voyageront dans des pays étrangers et rencontreront des gens de tous les pays. Je suis sûr qu’ils n’auront pas beaucoup de préjugés. J’espère qu’ils n’auront pas trop de complexes.
Si jamais, cher Monsieur Jankélévitch, vous passez par ici, sonnez à notre porte et entrez. Vous serez le bienvenu. Et soyez rassuré. Mes parents ne seront pas là. On ne vous parlera ni de Hegel, ni de Nietzsche, ni de Jaspers, ni de Heidegger, ni de tous les autres maîtres penseurs teutoniques. Je vous interrogerai sur Descartes et sur Sartre. J’aime la musique de Schubert et de Schumann. Mais, je mettrai un disque de Chopin, si vous le préférez, de Fauré et de Debussy. Je suis sûr que vous ne serez pas fâché si ma fille aînée joue du Schumann au piano et si les petits chantent des chansons allemandes. Soit dit en passant : j’admire et je respecte Rubinstein ; j’aime Menuhin.
On vous fera grâce de notre choucroute et de notre bière. On vous préparera une quiche lorraine ou une soupe russe. On vous donnera du vin français. Si vous ne pouvez pas dormir sur nos édredons, on vous donnera une couverture aussi française que possible. Si, un matin, vous êtes réveillé par une voix allemande, ce ne sera que mon fils qui jouera avec son train électrique.
Peut-être, s’il fait beau, vous irez faire une petite promenade avec nos enfants. Et, si la plus petite trébuche ou tombe, vous la relèverez. Et elle vous sourira avec ses jolis yeux bleus. Et peut-être caresserez-vous ses jolis cheveux blonds.

Je vous prie de croire, cher Monsieur Jankélévitch, à l’assurance de mes sentiments respectueux.
W.R.

Lettre de Vladimir Jankélévitch, 5 juillet 1980

« Cher Monsieur,

Je suis ému par votre lettre. J’ai attendu cette lettre pendant trente-cinq ans. Je veux dire une lettre dans laquelle l’abomination est complètement assumée et par quelqu’un qui n’y est pour rien. C’est la première fois que je reçois une lettre d’Allemand, une lettre qui ne soit pas une lettre d’autojustification plus ou moins déguisée. Apparemment, les philosophes allemands, « mes collègues » (si j’ose employer ce terme), n’avaient rien à me dire, rien à expliquer. Leur bonne conscience était imperturbable. Et de fait il n’y a plus rien à dire dans cette horrible chose. Je n’ai donc pas eu de grands efforts à faire pour m’abstenir de tous rapports avec ces éminents métaphysiciens. Vous seul, vous le premier et sans doute le dernier, avez trouvé les mots nécessaires en dehors de rabotages politiques et de pieuses formules toutes faites. Il est rare que la générosité, que la spontanéité, qu’une vive sensibilité ne trouvent pas leur langage dans les mots dont on se sert. Et c’est votre cas. Cela ne trompe pas. Merci.

Non, je n’irai pas vous voir en Allemagne. Je n’irai pas jusque-là. Je suis trop vieux pour inaugurer cette ère nouvelle. Car c’est tout de même pour moi une ère nouvelle. Trop longtemps attendue. Mais vous qui êtes jeune, vous n’avez pas les mêmes raisons que moi. Vous n’avez pas cette barrière infranchissable à franchir. À mon tour de vous dire : quand vous viendrez à Paris, comme tout le monde, sonnez chez moi, 1, quai aux Fleurs, près de Notre-Dame. Vous serez reçu avec émotion et gratitude comme le messager du printemps. J’espère que ma fille (26 ans) sera là. Elle sait tout ce qu’il y a à savoir sur l’horreur sans nom ; mais elle est de son temps, et elle n’a pas connu l’accablement. Son mari est comme elle. Nous faisons tous le même métier (tous trois professeurs de philosophie). Nous ne parlerons pas de l’horreur. Nous nous mettrons au piano : il y en a trois (deux grands pour moi, un pour ma Sophie).

À vous en toute sympathie.

Vladimir Jankélévitch, 1, quai aux Fleurs, 75004 Paris

NOTE DE MB AUX LECTEURS.

CERTAINS AYANT PRECISE QU’ILS NE RETROUVAIENT PAS MON PREMIER TEXTE, LE BOUTON DE RECHERCHE AYANT DISPARU (JE TENTE DE REPARER) JE LE COLLE CI-DESSOUS….

Jankélévitch et l’allemand 

C’est un Vendredi, mon jour préféré, celui qui attend un week-end. On le préfère au week-end lequel, lui, est acquis, établi, structuré. Le Vendredi est le jour d’une sorte de vacance volée, cadres idiotement sans cravate, sortie prématurée des bureaux, apéritifs et diners organisés avec des amis, remise au lendemain. Bref, un jour comme sur une balançoire brouillonne.

Et, souvent, le Vendredi au bureau, tôt, on fait comme Boris Vian, on ne travaille pas, on est ailleurs. On écrit autre chose. Ce, notamment, qu’on n’a pu écrire au petit matin.

C’est aujourd’hui le cas.

Je ne sais pas pourquoi ce matin, j’ai pensé à l’allemand de Jankélévitch. Allez savoir pourquoi. Curieux.

Vous connaissez, évidemment, mais je rappelle (en m’aidant de Philomag).

Jankélévitch ne pouvait pardonner l’holocauste.

Je cite un de ses textes

« Les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent être purgés ; le temps n’a pas d’influence sur eux. Non pas parce qu’une prolongation de dix ans serait utile pour punir les derniers coupables. C’est un non-sens complet que le temps, un processus naturel sans valeur normative, puisse exercer un effet lénifiant sur l’horreur insupportable d’Auschwitz. »

Le plus grand crime de l’humanité, « le mal ontologique» comme Jankélévitch l’appelle, est impardonnable parce qu’il se dirige contre l’humanité même.

Et Jankélévitch en tire les conséquences. Lui, adorateur de l’Allemagne une thèse sur Schelling, un amour des compositeurs allemands, le fait que son père ait, le premier, traduit Freud en français : rien n’y fait : il rompt avec l’Allemagne, n’y veut plus y mettre un pied, ne veut plus le parler ou entendre un début de commencement de ce qui a trait à ce pays.

L’Allemagne, les allemands sont « effacés ».

Un jour, il reçoit une lettre, en français, d’un allemand, un certain Wiard Raveling, lequel, comme il dira plus tard, est absolument certain de ne pas recevoir de réponse. Et ce d’autant plus que la lettre est assez provocante, presque dithyrambique de la culture allemande, citant des vers issus du poème Todesfuge (« Fugue de mort ») du poète juif allemand Paul Celan (Pavot et Mémoire) En lettres capitales. LA MORT EST UN MAÎTRE VENU D’ALLEMAGNE… TES CHEVEUX DE CENDRE…

Comme le dira Raveling par la suite « Je voulais attirer l’attention de Jankélévitch sur le fait que la langue qu’il hait n’est pas seulement la langue des meurtriers mais aussi celle de nombreuses victimes. »

Raveling invite le philosophe à venir chez lui comme une vieille connaissance : « Si jamais, cher Monsieur Jankélévitch, vous passez par ici, sonnez à notre porte et entrez. »

Quelques semaines plus tard, Raveling reçoit une réponse : « Je suis ému par votre lettre. J’ai attendu cette lettre pendant trente cinq ans. » Non, il ne viendra pas en Allemagne. « Je suis trop vieux pour inaugurer cette ère nouvelle. » Mais lui, Raveling, devrait, s’il vient à Paris, sonner au 1, quai aux Fleurs. « Vous serez reçu comme le messager du printemps. »

Vladimir Jankélévitch avait répondu à l’Allemand. Un événement qui suscita quelques réactions en France. « Cet échange de lettres […] hors norme […] ouvre et ferme une blessure que l’on tenait pour incurable », écrit l’écrivain français – et ancienne assistante de Jankélévitch – Catherine Clément, dans Le Magazine littéraire. « L’imprescriptible a trouvé sa prescription. »

Et Jacques Derrida commenta cet échange de lettres en détail dans son dernier livre et téléphona même sur son lit de mort à Raveling.

L’allemand vient en avril 1981 à Paris. Jankelevitch le reçoit dans son antre (grande salle de séjour qui est aussi une salle de musique, trois pianos dans la pièce, étagères remplis de livres, partout des partitions, des notes, des feuilles).

« Nous avons d’abord parlé de choses anodines, puis de questions d’éthique, de différents compositeurs, de nos enfants… Je suis resté tout l’après-midi, c’était une conversation stimulante. » Mais ils ne parlent pas du thème originel – du Sujet.

Wiard Raveling, dira encore « Il a persisté dans son refus de parler de philosophes, d’écrivains ou de musiciens allemands. Il n’empêche qu’il m’a répondu et même invité. Peut-être n’a-t-il toutIl a persisté dans son refus de parler de philosophes, d’écrivains ou de musiciens allemands. Il n’empêche qu’il m’a répondu et même invité. Peut-être n’a-t-il tout simplement pas eu le temps d’opérer un véritable changement d’attitude. »

En 1984, Jankélévitch tombe gravement malade. Wiard Raveling ne l’a jamais revu. Mais ils sont restés en contact jusqu’à la fin. Dans l’une de ses dernières lettres, Wiard Raveling hasarde une nouvelle tentative. « Quand un homme qui s’occupe de philosophie et de musique – et aime les deux – et qu’il ne veut pas avoir affaire (ou à peine) à la contribution de l’Allemagne dans ces domaines, c’est un triomphe posthume du national-socialisme. »

Jankelevitch dira encore : « Je n’ai en effet aucune envie de remâcher une fois de plus mes griefs. À quoi bon insister ? Et pourquoi écrire toutes ces choses ? La moitié du genre humain est composé de sourds. Je revisserai soigneusement mon stylo et le passerai à ma fille, qui sera certainement plus écoutée que moi. »

Raveling dira enfin que Jankelevitch avait « un nœud dans son âme ». Et il n’a pas voulu le dénouer.

Jankélévitch est mort en 1985

PS. Je publierai le texte complet des lettres plus tard. Le week-end est arrivé.

Temps balzacien

A une amie qui se lamentait sur son besoin de sommeil trop tôt, pas dans la nuit, à l’heure où elle était invitée à une joyeuse soirée, refusant l’invitation de crainte de dormir à table, j’ai envoyé l’extrait d’une correspondance de Balzac que je reproduis ci-dessous :

« je me couche à six heures du soir ou à sept heures comme les poules ; on me réveille à une heure du matin et je travaille jusqu’à huit heures ; à huit heures, je dors encore une heure et demie ; puis je prends quelque chose de peu substantiel, une tasse de café pur et je m’attelle à mon fiacre jusqu’à quatre heures ; je reçois, je prends un bain < ne pas se laver avant d’aller travailler >, ou je sors, et après dîner, je me couche »

Elle m’a répondu qu’elle ne comprenait pas comment « après diner », il se couchait « comme les poules  » à 6h du soir…

Il dînait à quatre heures ? Non, il reçoit et prend son bain, ou il sort…

Je n’ai pas su répondre.

En tous cas, ça ne l’a pas aidée, mon amie…

Faudra que je cherche.

P.S. Ce billet n’est pas si anodin qu’on pourrait le croire. Notamment pour l’histoire des comportements et de l’inclusion dans le temps. Flaubert ou De Maupassant, je ne sais plus, relatent des diners à 9 plats, durant 5 h. Sûr que Balzac, une poule, n’y aurait pas été convié…

idiorythmie

« Vivre ensemble ». On entend cette expression un peu énervante toutes les minutes dans nos postes. Elle est aussi énervante que la formule récurrente dans la bouche des membres du Parti communiste et du syndicat affilié le fameux « …dans ce pays… »

La locution préférée des multiculturalistes ou des politiciens de préau, en formation accélérée du discours radiophonique, trouve peut-être son origine dans la leçon inaugurale de Roland Barthes au College de France en 1977,  » « Comment vivre ensemble « , sous-titrée « Simulations romanesques de quelques espaces quotidiens ».

Même si le propos n’était pas le même.

c’est le concept d’idiorythmie, terme emprunté au langage monastique qui intéresse Barthes. Très chic à énoncer…

Dans sa définition originelle, c’est « le rythme propre » à une personne«  (« Appartenant au vocabulaire religieux, ce mot désigne précisément une autre organisation monacale, largement minorisée et radicalement critiquée en Occident. Il renvoie au mode de vie de moines orientaux vivant au mont Athos, chacun selon son rythme propre. Wiktionnaire)

Chez Barthes, il s’agit de littérature et des formes relatées des réunions entre individus, la quête d’une « solitude interrompue de façon réglée », dans une réunion qui n’est pas un groupe.

La collectivité est un fantasme selon Barthes, lequel, souvent, selon l’expression de Schopenhauer à l’endroit de Hegel, mettait les mots et le lecteur y mettait le sens…

Il faut quand même avouer que la posture ou l’énonciation de l’interruption de la solitude, programmée dans sa vie, sonne assez bien dans un dîner mondain.

Il faudra dans ce type de réunion autour d’une table, réglée par des hôtes empressés, éviter de lâcher l’expression d’idiorythmie.

Là, ce serait pédant. L’interruption de sa solitude n’autorise pas cet excès.

P.S Celui ou celle qui considérerait que l’idiorythmie serait un concept idiot ferait un jeu de mots assez  » téléphoné ». L’on rappelle la signification du préfixe selon le Littrė : idio(s). Préfixe qui signifie propre, spécial, et qui vient du grec ἴδιος.

Barthes, dans ses tentatives de se distinguer des autres, fait, ici, preuve d’une idiosyncrasie patente.

Photographies, cinématographe

La réflexion m’est venue à la lecture des menus des sites en ligne. Dont le mien.

On aura remarqué que c’est le terme « photographie » qui est employé et non pas celui de « photo ».

On s’interroge alors sur la différence, même si on l’appréhende intuitivement.

A l’évidence, il s’agit de se différencier. La photographie, par la complétude du mot, n’est pas la photo. Inutile ici de gloser, tant la chose est evidente, qu’elle passe nécessairement par la distinction, au sens bourdieusien ou plutôt par le maintien dans le mot du « graphe » qui est une écriture, la photo sans la graphie ne pouvant l’etre ou, du moins, donner à l’entendre (un paradoxe s’agissant d’un autre « sens » parmi les cinq).

Je me suis alors souvenu de la lecture d’un des premiers textes théoriques que j’ai lu sur l’image.

Le fameux texte de Robert Bresson écrit en 1975, grande époque par ailleurs des Cahiers du Cinema, avant qu’ils ne sombrent un temps dans la maoïsme de Sollers.

Donc les « Notes sur le cinématographe » de Bresson. Une réflexion sur l’art de filmer, par aphorismes et formules.

Le « graphe » dėmarquerait donc.

Bresson fait une différence entre le cinéma et le cinématographe . Il englobe, sous l’appellation de cinéma ce qui de près ou de loin se rapproche du théâtre filmé. Ce qui le différencie, le démarque du cinématographe, art à part dans la création.

Alors on est allé revoir le texte et on cite :

(…) La substance d’un film peut être ces choses que provoquent les gestes et les paroles et qui se produisent d’une façon obscure chez tes modèles. Ta caméra les voit et les enregistre. On échappe ainsi à la reproduction photographique d’acteurs jouant la comédie et le cinématographe, écriture neuve, devient conjointement méthode et découverte.?

On relit et on se dit qu’on se trompe puisqu’en effet, Bresson considère que la « photographie » est une reproduction de la réalité et donc, à bien le comprendre, même pas une possibilité d’ėcriture.

Pourtant le langage bressonien, dans l’emploi du mot de « cinematographe » est toujours considéré comme une démarcation du « cinema ». Ce que nous-mêmes écrivions plus haut. Le graphe dans son maintien ne veut signifier qu’écrire dans le cinoche, la photographie n’ayant pas accès à ce statut créatif, n’étant qu’une reproduction…

Conclusion: il faut toujours se méfier des certitudes, notamment théoriques puisées dans d’anciennes lectures mal digérées et certainement convoquées trop rapidement et peut-être un peu forcées par l’exigence de la référence.

Reste qu’il existe une démarcation entre photo et photographie.

L’on n’ose citer Bergson ou Wittgenstein sur l’intuition.

Puisqu’en réalité la différence est entendue intuitivement, sans qu’il ne soit besoin de gloser. Et il s’agit bien d’une impression qui frôle l’écriture, la graphie. Tous,ici, comprennent.

Retour urgent à la rationalité

Je colle ci-dessous un entretien paru dans la dernière livraison de l’Express. Et qui mérite d’être lu et commenté (plus tard).

Vaste sujet. Surtout celui de la compatibilité, l’enlacement entre le discours de la raison et celui du grand récits échevelés, nécessaires l’un autant que l’autre, pour ne pas transformer les humains en robots raisonnables ou en petits docteurs Folamour du Dimanche.

Entre raison et rêve, Il y a mille chemins lumineux. Et l’irrationalité est un besoin. Elle est donc rationnelle….

EXTRAIT DE L’EXPRESS

Et si l’on retrouvait le chemin de la rationalité ? Le sociologue Gérald Bronner prône un nouveau discours de la méthode afin de contrer les obscurantismes contemporains.

Plus de deux siècles après les Lumières, l’obscurantisme regagne du terrain, jusqu’à ébranler nos démocraties. A l’heure des vérités frelatées, des manipulations de l’information et de la tyrannie des opinions personnelles, Gérald Bronner sonne l’heure de la contre-attaque. Le sociologue, connu pour ses travaux sur les mécanismes de la croyance, prône un nouveau discours de la méthode.

L’EXPRESS. Le philosophe des sciences Karl Popper s’étonnait déjà, au début du siècle dernier, de la profusion de « théories nouvelles souvent échevelées ». Sommes-nous vraiment plus irrationnels aujourd’hui ?

Gérald Bronner. Les flambées d’irrationalité ne sont évidemment pas nouvelles. Le combat rationaliste pouvait même sembler d’arrière-garde avec la sécularisation, l’augmentation du niveau d’études… Mais la dérégulation du marché de l’information est arrivée. Ce phénomène historique majeur a donné un avantage systématique à la crédulité sur la rationalité. Dans notre temps d’occupation de cerveau, cette dernière a perdu beaucoup de ses parts de marché. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que toutes les propositions intellectuelles sur le réel, toutes les représentations du monde, se trouvent en concurrence frontale. Aujourd’hui, le détenteur d’un compte Facebook peut contredire un membre de l’Académie de médecine. Certes, on fait encore la différence entre un expert et un internaute lambda, mais cette concurrence engendre une baisse de notre vigilance intellectuelle.

Qu’entendez-vous par là ?

L’être humain peut croire une information parce qu’il a envie qu’elle soit vraie. S’il a à portée de main des arguments qui vont dans son sens, ce que lui offre Internet, il ne va pas chercher plus loin. Je pense que les vaccins sont dangereux ? Je vais aller lire des textes techniques sur les adjuvants à l’aluminium qui resteraient stockés dans le cerveau – thèse totalement réfutée par les études scientifiques. Les intuitions fautives de notre cerveau peuvent ainsi butiner sans hiérarchie dans toutes les propositions mises en concurrence.

En somme, nous avons été trop rationnels en pensant que la masse d’informations fournie par le Web permettrait de nous rapprocher de la vérité des faits ?

Ce ne sont pas les propositions les mieux argumentées qui l’emportent, en effet, mais celles qui sont les plus subjectivement satisfaisantes.

L’internaute va vers les informations qui confortent ses croyances, comme les consommateurs vont vers les produits sucrés et gras du fait de la mondialisation de l’offre.

Le vrai, on l’avait oublié, suppose un effort psychologique. Penser que la Terre est ronde ou qu’elle tourne autour du soleil à une vitesse moyenne de 106 000 kilomètres/heure est parfaitement contre-intuitif. De même, l’idée du grand remplacement de la population européenne par les immigrés a beau être contredite par les données démographiques, certains Français se fondent sur des segments d’observation – leur quartier, la place du marché – ou sur leur peur pour soutenir le contraire. Des milliers de gens font désormais sécession avec la raison et produisent leurs propres données en vue de créer une autre réalité. Ce phénomène est un défi qui traverse les démocraties.

Est-ce la raison pour laquelle le « ressenti » des populations occupe une telle place dans le débat public, au détriment d’arguments objectifs ?

Pour ne pas trahir ce qu’elles croient être le peuple, les élites en viennent à nier ce qui constitue le fondement même de la démocratie, la poursuite de la vérité, sans laquelle la délibération est impossible. Or la connaissance a des droits que la croyance ne peut pas revendiquer. Et chacun a droit à la rationalité. Il y a une forme de mépris social à enfermer les gens dans leurs erreurs en considérant qu’ils ont un « ressenti » à prendre en compte tel quel. La dérégulation du marché de l’information place nos démocraties à un moment carrefour de leur histoire : elles doivent faire des choix intellectuels, qui conditionneront leur nature. Ce n’est pas une coïncidence si les discours anti-vaccin ou climatosceptiques trouvent un écho particulier dans les pays populistes comme les Etats-Unis, le Brésil, l’Italie…

Quelle forme peut prendre la contre-attaque rationaliste?

Le monde rationaliste est en plein renouveau, mais il doit se coordonner et ne pas verser dans l’idéologie. A côté des associations historiques, on trouve aujourd’hui une foule de chaînes YouTube, de qualité inégale. Nous organiserons en novembre prochain avec l’Académie des sciences morales et politiques un colloque de trois jours. Je crois aussi qu’il faut aider les journalistes à s’adresser aux vrais experts. Contraints par l’urgence, les médias contactent des interlocuteurs pas toujours compétents. Certains « bons clients » – tel président d’association, tel représentant d’ONG – racontent n’importe quoi sur toute une série de sujets, comme la santé ou l’environnement. Quand on parle du boson de Higgs, on va chercher un vrai physicien !

La pensée méthodique est-elle si simple à pratiquer?

La première chose à faire est de s’interroger soi-même : pourquoi a-t-on envie que telle information soit vraie ? A-t-on utilisé les bonnes sources, a-t-on conservé sa vigilance intellectuelle ? Quels sont les arguments contradictoires ? Et, face à autrui, on doit partir du principe de la « charité interprétative » – la formule est du philosophe américain Donald Davidson : considérer que l’autre croit ce qu’il croit non parce qu’il est bête, mais parce qu’il a des raisons de le faire. On demande à son interlocuteur d’exposer ses arguments pour y déceler d’éventuelles erreurs. On ne discute pas sur le fond, mais du processus de raisonnement. C’est la démarche que j’ai appliquée avec les jeunes radicalisés du centre de Pontourny, en Indre-et-Loire, racontée dans mon dernier livre*.

Pratiquer le doute systématique, n’est-ce pas ce à quoi s’adonnent avec zèle les complotistes ?

Il ne s’agit là que de « pseudo-scepticisme ». Une approche vraiment rationnelle du réel aboutit à des explications multifactorielles, alors que les conclusions des complotistes sont toujours monocausales et refusent le hasard. C’est tout l’héroïsme de la rationalité que d’affronter ce qui paraît non intentionnel.

Le jugement rationnel n’est pas seulement ardu à appliquer. Il évoque aussi un monde froid, sans poésie, dont on n’a pas forcément envie dans notre époque cafardeuse…

Le rationalisme n’interdit nullement de porter un regard poétique sur le monde. Il propose de libérer l’individu de toute aliénation mentale. Mais vous avez raison, il manque à la rationalité une narration qui lui donne un souffle. Je prépare justement un spectacle, avec mon ami comédien Samir Bouadi, qui mettra en scène une histoire postapocalyptique où les rationalistes apparaîtront comme les derniers résistants. Pour moi, la défense de la rationalité est la grande aventure intellectuelle de notre temps.

Voyance des artistes ?

Peut-on, ici, encore, à nouveau, passer à un aveu ?

Je m’y autorise : j’avoue ne pas supporter le discours des artistes qui se croient « uniques« , en réalité qui se croient « artistes« …

Je ne provoque pas.

Surtout dans l’art contemporain, champ privilégié du discours de jeunes talentueux ou exécrables créateurs qui croient nous aider à comprendre le monde par la « voyance » extraordinaire, venue d’ailleurs, de leur geste, toujours enveloppé d’un charabia prétendument théorico-artististique assez risible, marmonné dans des micros tendus par des galeristes new-yorkais et endettés ou des critiques d’art en mal de notoriété.

Ils se voient voyants les artistes. Comme dirait Bergson qui affirmait que :

« Il y a, en effet, depuis des siècles, des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n’apercevons pas naturellement. Ce sont les artistes »

Le propos (comme beaucoup d’ailleurs dans ceux de Bergson) me semble assez idiot. Mais il est assez présent dans la doxa. Surtout lorsqu’il s’agit de musique, champ dans lequel l’assertion passe beaucoup mieux. En effet, lorsqu’il s’agit non pas de donner à voir mais de composer, dans la musique donc, elle semble moins énervante.

En effet, l’extraordinaire beauté d’une musique de Bach ou de Mozart fait sortir le mortel de ses gonds de la raison, jusqu’a le faire clamer que ces musiciens là n’ont pu que recueillir que ce qui est existe au-delà de la terre, la musique leur ayant été donnée pour être offerte aux humains, d’une sphère nécessairement déiste, sans d’ailleurs assimiler cet espace au cosmos ou à la nature, comme le ferait un vil matérialiste un peu panthéiste, lecteur rapide de Spinoza.

Et même si le moniste bon teint sourit un peu, il baisse les yeux, sans s’esclaffer.

Combien de fois ai-je entendu dans la bouche d’un athée qui se dit vrai, que s’il s’avérait qu’un jour (sûrement à la fin de sa vie) il pouvait imaginer que Dieu peut exister, c’est après l’écoute de sa « voix » dans celle de Bach ?

On croit avoir la réponse dans cette distinction et l’adhésion conséquente à la voyance nécessairement dans le champ du dualisme, entre l’artiste qui voit et celui qui compose. Elle est simple : tout le monde (sauf l’aveugle) voit et tout le monde n’est pas « solfègien  » ou compositeur.

Ainsi, sans paradoxe, le voyeur n’est pas un voyant…

Ici, on peut insérer la distinction entre « regardeur  » et « voyeur « . Au sens de Marcel Duchamp s’entend quand il affirmait du haut d’une intellectualité parfaitement maîtrisée que « ce sont les regardeurs qui font les tableaux « .

Mais je reviens vite à mon propos sur les artistes et leur « voyance ».

De l’escroquerie. Certes, on peut avoir ce qu’on appelle un « bon oeil » absolument pas surréaliste ou mystérieux dans sa survenance (juste un bon oeil, comme d’autres ont une bonne plume ou un don du bricolage). Certes, on peut avoir du talent dans le coup de pinceau ou l’imagination créatrice. Mais il ne faut pas confondre le don (qui n’est pas surnaturel mais résultant d’une histoire et d’un processus ancré dans une vie) ou encore le talent (qui au demeurent s’apprend souvent) avec la « voyance » de ces extra-terrestres que seraient les artistes.

Le sens de la beauté est chose assez partagée, sauf que certains ont pu le donner à voir ou à écouter.

Ce sont les artistes. Ils ne sont pas « voyants ».

Juste bourrés de talent qui ne vient ni d’ici, ni d’ailleurs.

On arrête ici, sauf à théoriser avec Burke par exemple, sur l’esthétique et transformer un billet d’humeur en théorie de l’Art.

P.S. A la relecture du lendemain, je considère qu’il fallait quand même ajouter que la beauté de l’œuvre d’art transporte dans une couche du monde qui se situe hors de la quotidienneté. Certains nomment cette sorte de nuage éthéré le sacré et les artistes seraient ses convoyeurs…On peut le dire comme ça. Ça ne mange aucun pain et ça peut faire du bien, l’extraction du lourd réel étant toujours bénéfique. C’est ici que les hommes se sont inventés de belles histoires. De celles qu’on raconte aux enfants pour les endormir.

Ça ne pose problème que si la violence (religieuse ou idéologique) s’en mêle. Le nazi qui écoute du Mozart ou Torquemada du Rodrigo…

Aveu

Je tombe en visitant le site du Métropolitan Museum of Art de New-York sur ce tableau de Paul Gauguin (« Deux femmes »).

Ce qui me permet de dire,encore, au risque d’une sévère réprimande quand je l’affirme (souvent) que je n’aime pas Gauguin. Ce qui, d’ailleurs, devrait vous indiffèrer. ..

PS. Avouez tout de même en regardant le tableau. Ce peintre est un enlaidisseur. Il est vrai que le laid peut atteindre le sublime et donc la beauté (Goya). Mais ici le laid côtoie le laid. J’espère que les deux femmes peintes (belles, j’en suis certain) lui ont envoyé son tableau à la figure.

Ce peintre est un imposteur de la modernité s’emparant de l’intellectualité du travestissement naïf.

16847

Il est un genre littéraire qui se perd ou, peut-être, ne s’avoue plus : le journal intime. Une perdition concomitante de celle de l’intimité désormais donnée à lire sur les réseaux sociaux. Dommage. Même si le modèle se fondait,souvent, dans la fleur bleue des cahiers roses…

Le titre de ce mini billet fait référence au nombre de pages du journal de Henri-Fredėric Amiel (1821-1881), écrivain suisse. Photo en tête de billet.

1647 pages. Du volume donc mais, surtout, comme il le revendiquait lui-même, 1647 pages de relation du vide, de « monument de vide absolu, recopiage effréné du néant puisque chaque jour s’y caractérise par le fait qu’il ne s’y passe rien » (Pascal Bruckner. Sur Kierkegaard).

Si je rappelle ce chiffre, c’est qu’à l’instant même, une relation, à qui je rends un petit service d’écriture et de mise en ligne d’un de ses projets, m’a curieusement demandé de « ne pas faire court ». Rare injonction, s’il en est….

Je lui ai répondu, la mémoire aidant, que ce sera donc du Amiel.

Il m’a rappelé après avoir cherché sur Wikipedia. Pour me supplier d’être sérieux…

Il faudrait réhabiliter le journal intime. Ça réduirait les connexions en ligne, en permettant le petit arrêt sur soi qui repose.

L’intime, qui peut même se concevoir à deux, diraient les romanticas, est fécond s’il ne tombe pas dans l’exacerbation de soi et dans le vide sidéral qu’il peut générer si l’on s’imagine unique.

En réalité, l’unique et son intime est exécrable. C’est Pascal qui a raison…

Mais quand même, l’intimité peut être belle.

Je viens de faire court…

Sagan, for ever

Qui parle encore de Françoise Sagan ? Qui aime sa phrase, ses nerfs, sa langueur bégayante et rapide ? Ses mots vite avalés de peur d’être entendus, ancrés et immuables ?

Ses yeux constamment baissés sur ses lèvres fines qui rêvent d’être pulpeuses et embrasser, dans une fougue inédite l’être à ses côtés dans une décapotable aux ailes un peu froissées par une conduite d’un zigzag éthylique ?

Personne ne parle plus de Sagan qu’on laisse, statufiée, dans son adolescente de ce « Bonjour tristesse « .

Je crois qu’on a tort et qu’il faut l’aimer Sagan.

Une femme et un personnage. Ce qui devient rare, tant la femme ne veut plus l’être.

Certes, diront de faux proustiens et de vrais faiseurs, ce n’est pas de la grande littérature, même si elle n’est peut-être pas de gare…

Ils ont tort. Lorsque Sagan plonge dans la solitude, le seul vrai sujet de l’écrivain, elle est sublime, d’une plume fulgurante…

J’aime Sagan, n’en déplaise aux faux stendhaliens et aux vrais escrocs du mot.

J’ai repris, récemment, pour tester ma fidélité son petit essai, vite écrit vers Deauville (« Des bleus à l’âme « ).Je n’ai pas été déçu.

Alors, j’ai immédiatement, j’ai pris mon téléphone et j’ai appelé une nièce liseuse des Musso et autres Levy, en lui conseillant du Sagan.

J’ai, d’emblée, regretter la démarche qui s’inscrivait dans un réflexe idiot que je combattais (Sagan pour les jeunes filles).

Je viens à l’instant même de recevoir un coup de fil du compagnon de ma nièce qui a suivi le conseil. Il me dit être bouleversé par cette écriture vitaliste (son mot).

Sagan est un écrivain . Une écrivaine si vous voulez, une auteure.

Ci-dessous un extrait des »bleus »

P.S. j’ai failli, emporté par la facilité, intituler mon billet « Aimez-vous Sagan ? « . En référence å son roman d’où est tiré le film avec Ingrid Bergman et Anthony Perkins (« Aimez vous Brahms ? ») et sa musique qui fait pleurer les adolescents sentimentaux. Trop facile.

C’est un sujet un peu trop à la mode mais néanmoins fascinant que celui de la dépression. J’ai commencé ce roman-essai ainsi, par une description de cet état. J’ai rencontré quinze cas similaires depuis et je ne m’en suis tirée moi-même que grâce à cette bizarre manie d’aligner des mots les uns après les autres, des mots qui recommençaient tout à coup à jaillir en fleurs à mes yeux et echos dans ma tête. Et chaque fois que je la rencontrais chez quelqu’un, cette dépression, cette catastrophe – car il n’y a pas à plaisanter là-dessus ni à parler d’oisiveté ou de laisser-aller –, chaque fois, cette maladie m’accablait de tendresse. D’ailleurs, en y pensant, pourquoi écrirait-on, sinon pour expliquer aux « autres » qu’ils peuvent y échapper, à cette maladie, ou, en tout cas, s’en remettre ? La raison d’être, absurde, naïve de tout texte, que ce soit un roman ou un essai ou même une thèse, c’est toujours cette main tendue, ce désir effréné de prouver bêtement qu’il y a quelque chose à prouver. C’est cette façon comique de vouloir démontrer qu’il y a des forces, des courants de force, des courants de faiblesse, mais que dans la mesure où tout cela est formulable, c’est donc relativement inoffensif. Quant aux poètes, mes préférés, ceux qui font joujou avec leur mort, leur sens des mots et leur santé morale, quant aux poètes, ils prennent peut-être plus de risques que nous, les « romanciers ». Il faut un joli toupet pour écrire : « La terre est bleue comme une orange » et il faut une gigantesque audace pour écrire : « Les aubes sont navrantes, toute lune est atroce et tout soleil amer. » Parce que c’est jouer avec la seule chose qui nous appartienne à nous, les fonctionnaires de la plume, les mots, leur sens, et c’est quasiment abandonner ses armes à l’entrée de la guerre ou décider de les tenir à l’envers en attendant, les yeux déjà éblouis, demi-éteints, qu’elles vous sautent au visage. C’est bien ce que je reproche aux gens du nouveau roman. Ils jouent avec des balles à blanc, des grenades sans goupille, laissant le soin à ceux qui les lisent de créer eux-mêmes des personnages non dessinés entre des mots neutres, et qu’ils s’en lavent ostensiblement les mains. Dieu sait que l’ellipse est séduisante. J’ignore quel plaisir certains auteurs ressentent en l’utilisant à ce point, mais c’est vraiment un petit peu trop aisé, peut-être même malsain, de faire rêver des gens sur des obscurités dont rien ne prouve qu’elles ont réellement fait souffrir l’auteur lui-même. Vive Balzac qui pleurait sur ses héroïnes, ses larmes tombant dans son café, vive Proust qui dans sa maniaquerie ne donne champ à aucun développement…
Après ce petit cours de littérature française, je vais revenir à mes Suédois ou, plus précisément, à ma Suédoise qui arpente de ses grandes jambes le pavé parisien et matinal, rentrant elle ne sait où, à ce « chez elle » qui ne veut rien dire dans sa tête, rentrant plutôt à ce « chez eux » qui veut dire : son frère. J’ignore encore pourquoi j’ai jeté Éléonore dans les bras de ce galopin. (C’est que, sans doute, j’ai du mal à imaginer les conséquences de cette péripétie.) C’était peut-être parce que j’aime étirer mon histoire ou que, mue par une jalousie exotique chez moi, je commence à être légèrement énervée par son intégrité et sa manière de se défendre en amour, usant d’une technique aussi implacable et souveraine que celle du « close-combat » chez Modesty Blaise. On n’admire pas ses héros ni ses héroïnes, on ne les envie même pas, car ce serait une opération complètement masochiste et le masochisme n’est pas mon fort. Ni mon faible. Néanmoins, Éléonore me snobe. C’est vrai, à la fin : je voudrais qu’elle morde la poussière, qu’elle se roule dans un lit, transpire en se rongeant les poings, je voudrais qu’elle attende des heures près du téléphone que ce petit Bruno veuille bien l’appeler, mais sincèrement je ne vois pas comment faire pour l’amener là. La sensualité, chez elle, est maîtrisée dans la mesure où elle se permet tout, et la solitude neutralisée par la présence de son frère. Et son ambition est nulle. Je finirai par être du côté de Bruno Raffet qui, étant ce qu’il est, reste vulnérable. Il m’est souvent arrivé, d’ailleurs, de préférer des gens médiocres à des gens dits supérieurs, uniquement à cause de cette fatalité qui les faisait se cogner comme des lucioles ou des papillons nocturnes aux quatre coins de ce grand abat-jour que peut être la vie. Et mes essais désespérés pour les attraper au vol sans leur faire mal, sans friper leurs ailes, pas plus que mes tentatives grotesques pour éteindre l’ampoule à temps n’ont jamais servi à grand-chose. Et un peu plus tard, que ce soit une heure, dans le cas des insectes, ou un an, dans le cas des humains, je les retrouvais collés à l’intérieur de ce même abat-jour, aussi avides de s’étourdir, de souffrir, de se cogner que lorsque j’avais essayé d’arrêter leur misérable carrousel. J’ai l’air peut-être résignée mais je ne le suis pas, ce sont les autres : les journaux, la télévision, qui le sont. « Oyez, oyez, bonnes gens. Tant pour cent de vous vont mourir en voiture bientôt, tant pour cent d’un cancer à la gorge, tant pour cent de l’alcoolisme, tant pour cent d’une vieillesse minable. Et ça, on peut vous le dire, les gazettes vous auront bien prévenus. » Seulement, pour moi, je crois que le proverbe est faux et que prévenir, ce n’est pas guérir. Je crois le contraire : « Oyez, oyez, bonnes gens, c’est moi qui vous le dis, tant pour cent de vous vont connaître un grand amour, tant pour cent vont comprendre quelque chose à leur vie, tant pour cent vont être à même d’aider quelqu’un, tant pour cent mourront (et bien sûr, cent pour cent mourront), mais il y en aura tant pour cent avec le regard et les larmes de quelqu’un à leur chevet. » C’est là, le sel de la terre et de cette fichue existence. Ce ne sont pas les plages qui se dévident dans des décors de rêve, ce n’est pas le Club Méditerranée, ce ne sont pas les copains, c’est quelque chose de fragile, de précieux que l’on saccage délibérément ces temps-ci et que les chrétiens appellent « l’âme ». (Les athées aussi, d’ailleurs, sans employer le même terme.) Et cette âme, si nous n’y prenons pas garde, nous la retrouverons un jour devant nous, essoufflée, demandant grâce et pleine de bleus… Et ces bleus, sans doute, nous ne les aurons pas volés

L’essentiel écrasé

Qui n’a pas rêvé de résumer le monde et les humains en une seule phrase décisive ?

Qui n’a pas considéré, un jour de petit blues secondaire, que l’acharnement des hommes à s’attacher à du rien, des riens, de l’insignigiant, était à la mesure de la petitesse des pensées qui errent dans des cerveaux rapiéciés et inféconds ? Que seule la synthèse pouvait, comme une fleur unique, au milieu d’un bouquet, provoquer une jouissance intellectuelle concomitante de la jouissance tout court. Du plaisir, pour faire bref. La synthèse.

Alors, je ne sais pas ce qui m’attire dans les écrits de Marcel Cohen dont j’ai vanté, ici et ailleurs, la luminosité des mots.

C’est curieux comme un « aficionado du holisme », dont je suis, selon de vieux amis rapides, revient sur les textes des amoureux des « détails », titre du bouquin de M. Cohen que je revisite sans cesse.

Comme si la vérité simple de l’essentiel, du monde synthétisé par une unique locution avait besoin de la prétendue complexité de l’empirisme, du détail détaillant. Comme si E=MC2 avait besoin d’un roman-fleuve d’un Balzac, pour pouvoir émerger.

Mais, là, je sais que j’exagère un peu.

Ci-dessous un extrait de « Détails » de M. Cohen.

« En fin de compte, l’homme se demandait si son intérêt pour d’aussi minces détails ne relevait pas d’une incapacité à aller à l’essentiel. Mais, en quête de l’essentiel, bien des hommes sérieux semblent s’acharner à vider des malles entières à la recherche de quelque chose que personne n’y a jamais mis. Et l’homme trouvait toujours de grands esprits pour abonder dans son sens : ils sont beaucoup trop heureux d’avoir agrippé un petit pan de réalité pour le lâcher au profit d’une totalité insaisissable.
Georg Christoph Lichtenberg avait remarqué que Mississipi, un mot de dix lettres, ne comporte en réalité que quatre lettres différentes : quatre s, quatre i, un p, un m. Encore l’illustre professeur de physique de l’université de Göttingen faisait-il une faute puisque Mississippi s’écrit en réalité avec deux p. On ne peut pas sérieusement penser que l’un des esprits les plus brillants de son temps n’ait vu là qu’une bizarrerie orthographique. Lichtenberg était visiblement très heureux de s’accrocher à cette évidence. Aurait-il noté, par exemple, qu’il ait fallu attendre l’année 2008 pour remettre à sa place, à Leipzig, la statue de Felix Mendelssohn abattue par les nazis en 1936 ? Ou que le magazine américain Life n’ait montré pour la première fois à ses lecteurs des cadavres de GI qu’en 1943, alors que les États-Unis étaient en guerre depuis plus d’un an déjà ? Trois fantassins, en l’occurrence, tués sur une plage du Pacifique. Peut-être Lichtenberg aurait-il préféré ironiser sur le cerveau humain, d’une telle complexité que les évidences les mieux établies peuvent s’y perdre comme dans un labyrinthe. Et Blaise Cendrars est-il un imbécile pour avoir noté que les roues des trains martèlent un rythme à quatre temps en Europe, mais à cinq ou sept temps en Asie ?
L’homme avait arrêté un jour sa voiture en rase campagne pour observer le compteur kilométrique indiquer 77 777,77. Voilà le type d’événement qui n’avait aucune chance de passer inaperçu à ses yeux. Il s’était félicité d’avoir pu se garer sur le bas-côté juste avant l’apparition du 8 intempestif. Le contact coupé, l’homme s’était demandé ce qu’il pouvait bien célébrer ainsi, seul derrière son volant. Les sept 7, en dépit des apparences, n’avaient aucune consistance et ne disaient que son étonnement. Cependant, il n’en restait pas moins qu’une limite venait d’être atteinte, qu’un nouvel espace s’ouvrait. L’homme ne se souvenait pas d’avoir eu, par le passé, une conscience aussi vive des minutes qui s’écoulaient. Il aurait été bien en peine de dire où il allait ce jour-là. Des années plus tard, il revoyait pourtant le gros chêne au pied duquel il avait coupé le contact, l’angle du champ de blé, le vert fragile des jeunes pousses qui levaient, droites sur la terre noire. Dans le silence, il entendait le vent et les craquements du métal qui refroidissait sous le capot. L’homme s’était demandé si une attention et une conscience à ce point dénuées de tout objet n’étaient pas l’expression d’une petite détresse congénitale que nous traînerions depuis l’enfance sans jamais l’avouer, pas même aux êtres chers, parce qu’elle glisse toujours entre les mots. »

« Ex nihilo nihil »

« Rien ne vient de rien ».

C’est la traduction du titre (« ex nihilo nihil »).

Un ami m’a raconté, en riant très fortement dans le combiné du téléphone, sa soirée très parisienne à l’occasion de laquelle il vantait l’extraordinaire pensée du poète latin Lucrèce, matérialiste, atomiste, né une centaine d’années avant notre ère, rédacteur du fameux « De natura rerum« , un hommage fabuleux à son maître grec Épicure.

L’un des invités, pourtant énarque ou conseiller d’Etat, a-t-il précisé, lui a sorti « Ah oui, Lucrèce Borgia, quel grand philosophe ! ».

Magnanime, il n’a fait que sourire et n’a pu me dire si autour de la table, les invités avaient relevé l’ânerie qui est plus qu’une bévue lorsqu’elle se plante dans les milieux censés être des lettrés…

Lucrèce Borgia. Quand j’entends le nom de cette femme du 15ème siècle, amoureuse d’art et de poésie, membre d’une famille honnie par l’Eglise, je pense immédiatement au tableau de Bartoloméo Veneto censé la représenter. Son sein nu est inouï de beauté.

Victor Hugo lui a rendu hommage par la pièce portant son nom. Je suis certain qu’en l’écrivant, il avait sur son bureau une reproduction du tableau que j’ai collé en tête de billet.

Je dis à mon ami au téléphone qu’il devrait envoyer à tous les invités de la soirée une carte reproduisant le tableau en inscrivant au dos « rien ne vient de rien, même un sein ».

Rien ne naît de rien, rien n’a jamais été créé, tout ce qui existe existait déjà et existera toujours. C’est la locution sur laquelle on peut s’appesantir toute une vie et même plus.

C’est le grand credo, le principe fondateur de la philosophie matérialiste un peu inventé par l’atomiste Epicure.

Mon ami a encore hurlé, cette fois-ci de joie. Il tenait sa revanche. Tout ça, évidemment pour « rien »

PS. La peinture donc : Portrait de femme par Bartolemeo Veneto (1502)

La course

« Tant qu’il restera un Espagnol vraiment vivant, c’est-à-dire animé de la passion la plus sauvage, de la fureur de dépasser la réalité médiocre, un Espagnol habité d’une folie superbe – tant que cet homme existera, l’Espagne vivra« 

Ce sont des mots de Miguel del Castillo dans son « Dictionnaire amoureux de l’Espagne ».

Lorsqu’en Espagne, entrant dans un bar, un restaurant, un palais, une maison modeste, ébahi par la luxuriance qui rivalise avec l’exacerbation, laquelle curieusement, enlace la quiétude qui se terre dans une beauté ordonnée, lumineuse et obscure, on cherche le verbe adéquat, ces mots précités s’imposent.

L’Espagne est une fausse modeste. Sa fierté est folle. Elle habite tout l’espace, sans répit, dans une course folle contre la mort toujours présente et que, seule, elle donne à voir dans la corrida.

Là sobriété, la normalité, l’exagération se retrouvent absolument dans tout, y compris dans la nourriture entendue et conçue comme une lutte contre l’ennui et la mort du plaisir. Tapas, media-racion, racion. Crescendo en musique…

Richesse de la pauvre photographie

Travaillant sur un texte, difficile à ecrire, sur la photographie, à insérer sur mon site photos, sur « photographie, peinture et contemporanéité » je suis allé puiser pour mes « bas-de-pages » (on apprend à l’université que sans bas de pages ordonnés et savants, le texte an’est pas sérieux) dans mes vieux disques durs, un peu encombrés par la manie de l’archivage et celle de la procrastination.

J’y ai retrouvé un texte de Comte-Sponville, le philosophe que j’apprécie dans son matérialisme et son spinozisme, un peu de façade, tant l’on sent la belle inquiétude cosmique sous sa plume (il faudra bien qu’un jour, quelqu’un écrive la fonction du matérialisme, au sens philosophique s’entend, en opposition avec l’idéalisme, bref Spinoza versus Kant, une fonction certes ponctuelle et partielle du camouflage du sujet dans les arcanes de son rejet, manifestement thérapeutiquement efficient dans la lutte contre les petites angoisses des insomniaques.)

Je me suis donc encore éloigné du sujet (mais les détours comme cette parenthèse sont des respirations, la ligne droite étant exténuante) et j’y reviens. Donc la photographie. Et le texte de C-S dans on bouquin « Le goût de vivre et cent autres propos » Éd Denoel. 2010). Je le colle ci-dessous et commente brièvement ensuite, après le texte en italique que je souligne, au gré de l’importance, en gras.

LA PHOTOGRAPHIE. Si tout le monde écrivait, demandait Paul Valéry, qu’en serait-il des valeurs littéraires ? Son idée était qu’il n’en resterait à peu près rien : plus personne ne pouvant se retrouver dans ces milliards de livres publiés chaque année, les grands écrivains disparaîtraient dans la masse, les vedettes dans l’anonymat, il n’y aurait plus ni best-sellers ni gloires, et la littérature elle-même s’effondrerait sous son propre poids, comme dévorée de l’intérieur par ce cancer d’écrire et de publier… Point de valeur sans rareté : l’art n’est possible, peut-être, qu’autant que tout le monde n’est pas artiste. Cela n’est guère démocratique ? En effet. Mais la démocratie n’est pas non plus une œuvre d’art.
On devine où je veux en venir. Tout le monde fait des photos, bien ou mal. Qu’en est-il des valeurs photographiques ?
L’intéressant, qui donne peut-être tort à Valéry, ou qui relativise son propos, c’est qu’il n’en reste pas rien. La photographie a ses hiérarchies, ses célébrités, ses écoles – ses valeurs. Dans certaines limites pourtant, qui me paraissent strictes. Nul n’est porté à admirer beaucoup ce qu’il sait faire à peu près, et qu’il ferait encore mieux avec un peu plus d’études, de technique, d’outillage, de métier. Il m’est arrivé de voir travailler des photographes professionnels. Sur ces centaines de clichés qu’ils prennent chaque jour, comment n’en réussiraient-ils pas quelques-uns de forts, de rares, de précieux ? Il arrive à n’importe qui, sur trente-six vues, d’en réussir à peu près deux ou trois, parfois par hasard, parfois par sensibilité ou calcul. Qui s’est cru artiste pour autant ?Les beaux-arts sont les arts du génie, disait Kant. Or, du génie, je n’ai jamais imaginé qu’un photographe pût en avoir. Du talent, du métier, du goût, de la sensibilité, oui, bien sûr, comme n’importe quel créateur. Mais quel photographe oserait se comparer à Rembrandt ou à Beethoven, à Shakespeare ou à Michel-Ange ? Les quelques photographes que j’ai écoutés ou lus, parmi les plus célèbres, m’ont toujours paru, au contraire, d’une grande humilité, qui d’ailleurs disait quelque chose d’essentiel sur leur art, et sur leur talent. C’est le cas en particulier d’Henri Cartier-Bresson. Je me souviens d’une longue conversation avec lui : la peinture seule, m’expliquait-il, l’intéressait vraiment ; et nous étions d’accord, lui et moi, pour mettre Degas à une hauteur qu’aucun photographe jamais ne pourrait atteindre.
La photographie est-elle une image pauvre ? Oui, bien sûr, comparée à la peinture, du moins quand le peintre a du génie. Quelle nature morte, en photo, peut se comparer à Chardin ? Quel portrait, à Champaigne ou Titien ? Quel paysage, à Ruysdael ou Corot ? Ce n’est pas la faute des photographes, ni donc d’abord une question de génie. C’est la faute de la photo. C’est d’abord une question de technique. Comment une machine, entre l’œil et le monde, pourrait-elle remplacer la main, le geste, le travail ? Ses performances même la desservent. Comment pourrait-on créer la même richesse en un centième de seconde qu’en dix jours, vingt jours, cent jours d’un labeur acharné ou paisible ? En un clic, qu’en des milliers de coups de pinceau ? Le temps ne fait rien à l’affaire ? Disons qu’il ne suffit pas, puisque rien ne suffit, puisque l’art n’existe que par cette insuffisance même. Mais que le temps ne suffise pas, cela ne veut pas dire qu’il ne joue aucun rôle. S’agissant de la peinture, puisque c’est évidemment à elle que l’on songe lorsqu’on pense à la photographie et à son éventuelle pauvreté, s’agissant de la peinture, donc, j’ai toujours pensé que quelque chose d’essentiel se jouait dans la confrontation entre le long temps laborieux de la création et l’instant fasciné du regard. Une éternité naît, dans ce contraste, comme saisie entre deux durées, comme un présent distendu, qui n’en finirait pas. L’éternité de la photographie, car elle a aussi la sienne, est plutôt dans la rencontre de deux instants : c’est le plus petit présent possible, comme attrapé au vol, comme fixé sur place, comme le minimum d’éternité disponible. Un instantané, dit-on, et toute photographie, même posée, en est un. La pauvreté est son lot, comme il est le nôtre. La grandeur de la photographie est là, qui peut-être a tué la peinture. Le réel est plus important que l’art. Le vrai, plus précieux que le beau. Tant pis pour les peintres qui l’ont oublié. Tant mieux pour les photographes, s’ils s’en souviennent. La photo donne tort aux esthètes ; c’est par quoi elle touche à l’art.
La pauvreté de la photo est sa grandeur, son humilité, sa vertu propre. C’est parce qu’elle est un art mineur qu’elle est un art. Pauvre comme la vérité. Pauvre comme notre vie. Pauvre comme les pauvres, qui n’ont qu’elle souvent pour se voir ou être vus. Et dans cette pauvreté pourtant, l’infinie richesse du réel, l’infinie solitude d’exister, l’infinie douleur ou douceur du monde…
La beauté vient par surcroît, quand elle vient. Les grands photographes sont ceux qui la font venir, qui la font voir, au creux du quotidien ou de l’horreur, parmi l’encombrement des images et des discours, et cela fait comme un silence soudain, comme une pauvreté soudain, comme une vérité soudain, dans le brouhaha mensonger du monde, cela nous réconcilie un peu avec le réel, cela nous rend l’éternité de l’éphémère à nouveau sensible et bouleversante…
Par les temps qui courent, c’est précieux. La plus pauvre des photographies le sera toujours moins que la plupart des toiles qu’on voyait à Beaubourg, lors de la dernière exposition d’art contemporain… Mieux vaut une pauvreté vraie qu’un pauvre mensonge.

Suis dans un avion. On atterrit. La 4g s’est enclenché sur ma tablette, dans le ciel. Je peux donc « publier » ce post. A la réflexion, je ne commente pas et publie. Le data qui apparaît entre les nuages ne peut être fortuit…

rapides de l’amour

Ceux qui s’aventurent ici savent que je considère Francis Wolf, philosophe qui n’erre pas trop sur les plateaux comme un excellent homme, un bon penseur et un vrai amoureux de l’amour et de la musique.

Ses bouquins, qu’il s’agisse de l’histoire de la philo, celui sur la musique, sont remarquables. J’aime donc beaucoup ce bonhomme, au-delà même de notre intérêt commun pour la corrida et l’anti-animalisme béat (on aime énormément les animaux, pas tous, pas les méchants et on n’en fait pas des sujets de droit comme les humains. Et oui, on est spéciste. Déjà dit ici.

Son dernier bouquin traite de l’amour (il n’y pas d’amour parfait. Éd Fayard) . Je le lisais au gré de ma propre écriture, par soubresauts, sur le romantica.

Je viens de le terminer.

Je me demande ce qu’il lui a pris d’écrire ce bouquin. Sûrement un besoin de dire son désarroi devant ce qu’il n’imaginait pas. C’est dans cet état qu’on peut écrire rapidement.

Car, à l’évidence, ce bouquin a été écrit très vite. Curieux car il est aussi intéressant que quelconque. Quelques pages émergent. L’idée est de faire tourner ensemble désir, passion, amitié, trois états qui dans une bonne soupe chaude, définiraient l’amour.

Mais je ne regrette pas de l’avoir lu et le conseille entre deux bouquins plus consistants, par exemple de Calderon et de Philip Roth.

Il dit, parfois, ce que nous n’avions pas encore pensé. Ce qui fait un bouquin. Il dit aussi que la philosophie n’a rien à dire sur le sujet. C’est même sa conclusion que je livre ci-dessous.

Mon professeur de gymnastique disait entre deux engueulades sur les dribbles inefficaces au hand-ball que comme on dit que la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires, l’amour est un sentiment trop sérieux pour être dit par un amoureux.

C’était la seule phrase qu’il sortait entre ses hurlements. Il faudra qu’un jour je réfléchisse vraiment pour trouver le lien entre le dribble et l’amour. Ça doit exister.

Voici donc la fin du bouquin de mon ami Wolf. Vous pouvez acheter le bouquin. Il se lit vite, comme il a été écrit…

Les rapides du titre sont ceux de la turbulence des flots…

« Le désir ressortit à l’homme comme vivant. La passion à l’homme comme agent. L’amitié à l’homme comme être social.
L’amour proprement humain est autre chose. Il est un peu moins que le désir, la passion ou l’amitié, et plus que leur simple mélange, toujours imparfait. L’amour « pur », celui qui n’est ni sexe, ni passion, ni amitié parce qu’il est au-delà d’eux, est donc « impur » parce qu’il est fait de ces trois ingrédients, dont chacun renvoie à une certaine idée de l’humanité. Même « complet », il est imparfait. L’amour se nourrit de ces trois substances, différemment à chaque rencontre et à chaque moment, et différemment pour chacun ou pour chacune.
Il n’empêche. Les trois composantes immiscibles de l’amour sont aussi les sources des plus grands plaisirs. L’amitié apporte la joie ; la passion l’allégresse ; et le désir ses jouissances. L’amour peut donner tout cela, selon les cas, selon les jours. Il est parfois porteur de joies plus grandes encore que celles de l’amitié parce qu’elles sont magnifiées par le désir ou exaltées par la passion. Et la solidité de l’amitié ou la légèreté du désir le délestent souvent du poids de la passion.
C’est parce qu’il est de nature hétérogène, donc instable, qu’il est le moteur tout-puissant de tant de vies ordinaires et le motif de tant d’histoires, grandioses ou banales, dans les littératures universelles : chants déchirants, comédies irrésistibles, tragédies bouleversantes.
Et de toutes ces histoires réelles ou imaginaires, la philosophie n’a rien à dire. »

one page

Les dernières études comportementales, très sérieuses, prétendent que les connectés ne veulent plus faire l’effort, lorsqu’ils sont sur un site, de la recherche du contenu par le traditionnel »menu ».

Il devient donc très « hype » de fabriquer des sites d’une seule page, sans menu, en naviguant par le jeu de la molette de la souris, du trackpad, ou des flèches vers le bas. Ce type de site sert également de support à la présentation dynamique d’évènements.

On a essayé avec quelques photos.

L’immédiateté devient encore plus immédiate. Et bientôt le temps va s’évanouir dans sa vitesse…

Ci-dessous, un clic pour l’exemple, aussi très rapidement construit.

https://michelbeja.pagexl.com/

Spinoza à toutes les sauces

Dans le dernier numéro de Philosophie Magazine, Miguel Benassayag, s’instituant spécialiste de Spinoza, nous livre ses interprétations. En relation avec ses expériences…

Je viens de finir.

Il se trompe beaucoup et confond l’état d’esprit avec l’affirmation péremptoire et ramène Spinoza à un charlatan du développement personnel.

Je colle ci-dessous l’article (en vous conseillant de vous abonner à la revue)

Je reviendrai très bientôt pour écrire pourquoi il se trompe lourdement sur le maître.

Il s’agit, en vérité, de la question de l’approche philosophique et ses succédanés. Miguel, tout en critiquant les grecs, se place dans la « philosophie-sagesse » qui est au fondement de cette déviation thérapeutique.

Spinoza n’est ni un marchand de bonheur, ni un précurseur de la psychanalyse et, encore moins, un sage. C’est juste un philosophe….

Et l’expérience est antinomique d’une théorie philosophique, sauf à redevenir le collégien qui clame « carpe diem » entre deux parties de baby-foot.

Miguel fait état de « supermarché ». Il se peut qu’il y trouve une bonne place dans celui de la pensée.

En l’état je laisse lire et, éventuellement, apprécier…

Je perturbe un peu la lecture en soulignant ce que dois commenter….

Spinoza vu par Miguel Benasayag
Miguel Benasayag : “Spinoza m’a fait comprendre que le corps est indissociable de la pensée”

Spinoza est le compagnon de route de Miguel Benasayag. Aussi bien dans son engagement contre la dictature militaire en Argentine que dans sa pratique de psychanalyste ou dans sa position contre la conception du vivant du transhumanisme et des neurosciences, il s’inspire de l’auteur de l’“Éthique” et dénonce le retour du dualisme qui isole l’esprit.
Miguel Benasayag

Philosophe et psychanalyste, il est l’auteur, entre autres, de Passions tristes. Souffrance psychique et crise sociale (avec Gérard Schmit, La Découverte, 2003), d’un Abécédaire de l’engagement (Bayard, 2004), d’un Éloge du conflit (avec Angélique Del Rey, La Découverte, 2007) et de plusieurs ouvrages consacrés à la bioéthique : Cerveau augmenté, homme diminué (La Découverte, 2016), La Singularité du vivant (Le Pommier, 2017), Fonctionner ou Exister ? (Le Pommier, 2018).

« Il me paraît essentiel de revenir à Spinoza et à sa pensée du corps, car nous glissons aujourd’hui sur une pente dangereuse. Contrairement à toute une tradition philosophique qui va de Platon à Descartes, Spinoza ne sépare pas l’âme du corps mais en fait une seule et même chose, il s’agit pour lui des deux attributs d’une même substance. “L’Âme et le Corps sont une seule et même chose qui est conçue tantôt sous l’attribut de la Pensée, tantôt sous celui de l’Étendue”, écrit-il dans l’Éthique. Or, depuis une trentaine d’années, on a tendance, en biologie et en robotique, à revenir au dualisme platonicien. Dans la recherche scientifique, tout s’oriente désormais vers le dépassement du corps comme s’il n’était qu’un simple support matériel. Le transhumanisme n’est qu’une version du platonisme, sans le génie de Platon, avec cette idée que le corps est un simulacre, que la vraie vie est celle des idées, des archétypes, et que le monde physique est une prison, la caverne, dont on doit s’échapper. Dans le langage scientifique, cela se traduit par l’idée que la vérité se trouve dans l’algorithme, que tout n’est qu’information. Le transhumanisme promet une augmentation du corps, mais il s’appuie surtout sur l’idée de la singularité, du pivot à partir duquel la vie n’aura plus besoin d’un corps biologique. On en vient à ignorer certains invariants corporels, biologiques, ce qui risque de mettre en danger la vie, le vivant. L’un de ces invariants tient aux limites que les transhumanistes considèrent comme des bornes à dépasser. Or les corps existent uniquement parce qu’ils sont limités. La singularité du vivant repose sur la contingence, le non-savoir, le non-prédictible, et sur une dimension de négativité irréductible à l’utilité, au fonctionnement et à la calculabilité.

Le modèle du vivant, de la vie artificielle aujourd’hui dominant, considère que la modélisation numérique peut épuiser l’ensemble du réel. La numérisation suppose que le réel puisse être modélisé comme un ensemble de points. C’est ce qu’on appelle l’arrondi digital : je considère comme un point ce qui existe en réalité comme intervalle. La modélisation numérique est intéressante si on la conçoit seulement comme une autre dimension de la vie, qui peut s’articuler, sans les écraser, avec les processus organiques. Depuis l’affirmation du biologiste Jean-Pierre Changeux selon laquelle “on peut abolir la frontière entre le mental et le neural”, on considère en France que le cerveau fonctionne comme une machine. Changeux ajoute à cela que le neural fonctionne comme une chaîne algorithmique, qu’on peut tout réduire à des algorithmes. Spinoza constate, lui, qu’“on ne peut pas savoir ce que peut un corps”. Ce non-savoir marque la non-réduction d’un attribut à l’autre, de l’étendue à la pensée, il implique qu’il n’est pas possible de réduire l’un à l’autre. Pour parler en termes spinozistes, nous dirons ainsi qu’il ne peut y avoir de distinction numérique dans la substance.

En quoi ce réductionnisme est-il dangereux ? Parce qu’il conduit, par exemple, à traiter le corps, le cerveau des enfants, comme s’ils étaient des machines dans lesquelles on peut implanter ou enlever un certain nombre de logiciels. Un exemple très clair de ce raisonnement a été mis en évidence par Angélique Del Rey dans son travail sur la pédagogie des compétences qui se concentre sur les formes de l’apprentissage, et non sur les contenus – il s’agit en quelque sorte d’apprendre à apprendre. Les neuroscientifiques présents dans le Conseil scientifique mis en place par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer vont à mon avis dans ce sens. Ils visent d’abord le “disque dur”, le cerveau de l’enfant, et, pour les “logiciels”, on verra après. Comme pour une machine numérique, on veille à son bon fonctionnement. Mais les apprentissages en deviennent secondaires. Cela implique une dichotomie cartésienne entre corps et esprit. Mais si nous pensons en termes monistes spinozistes, nous voyons bien que le contenu ne peut pas être séparé du fonctionnement du cerveau.

Cette idée de traiter le vivant comme une table rase que l’on module à l’envi est très dangereuse. D’ailleurs, elle est constamment mise en échec. Si le vivant n’était qu’information modélisable numériquement, cela fait longtemps que nous serions parvenus à fabriquer une véritable intelligence artificielle. On peut envoyer un homme sur la Lune, mais on n’arrive pas à éliminer la grippe ! Le vivant et la culture ont une complexité non réductible au symbolique. Le problème vient surtout de l’idéologie qui sous-tend la possibilité de numériser tout le vivant. N’importe quel scientifique sait que c’est un échec, mais cette idéologie a des conséquences concrètes, pratiques. On traite l’éducation, la société, l’économie, comme si le réel pouvait se réduire à des unités discontinues modélisables. Cet objectif est non seulement inatteignable, mais aussi dangereux pour le vivant. »

« Ma sensibilité au rapport entre le corps et l’esprit tient à mon parcours et à mon expérience des chambres de tortures pendant la dictature militaire en Argentine dans les années 1970. J’ai eu la chance – je dis bien la chance – de ne pas parler sous la torture. C’est de la chance, parce que si mes tortionnaires avaient continué un jour de plus, j’aurais peut-être craqué. Tenir n’est pas du tout une question de courage ou de morale. Une fois en prison, j’ai décidé de m’occuper des camarades qui, eux, avaient tout balancé, leurs amis, leur copine, et qui, de ce fait, étaient démolis, rendus presque fous. Ceux-là arrivaient comme mentalement démembrés, c’était horrible à voir. Ils ne pouvaient plus parler, plus penser. Avant de passer par la torture et les aveux, ils avaient leur opinion sur les choses. Mais une fois leur corps brisé par la douleur, ils ne pouvaient plus rien affirmer, ils étaient incapables d’être clairs politiquement et philosophiquement. Ils ne pouvaient même plus dire : “Je suis contre la dictature.” S’occuper de ces camarades pouvait s’avérer très dangereux : après tout, ils pouvaient très bien balancer ce que nous faisions en prison, nos plans d’évasion ou ma véritable identité que j’étais parvenu à cacher. Mais je refusais la moralisation de tout cela. Le bien et le mal ne sont pas des catégories absolues chez Spinoza : cela m’a permis de voir que ces camarades méritaient de l’attention, bien qu’ils aient flanché. Parmi eux, je me souviens de deux médecins à qui je demandais parfois conseil : même sur un plan strictement médical, ils étaient incapables de mobiliser leurs connaissances. Tout était anéanti, y compris leur savoir technique. C’est là, en prison, que j’ai vraiment interrogé ce rapport entre le corps en situation et la pensée, qui fait qu’on ne pense pas de la même manière selon que notre corps va bien ou est détruit. Spinoza m’a beaucoup aidé à comprendre pourquoi ces corps détruits ne pouvaient plus produire certaines idées, ne pouvaient plus s’exprimer : tout simplement parce qu’il existe une correspondance entre le corps et la pensée.

Dans ma pratique actuelle de clinicien et de psychanalyste, j’essaie de prendre en compte cela en orientant la thérapie vers l’exploration des possibles du corps du patient. “Quels sont mes possibles ?”, doit se demander le patient, et non pas “Quels sont tous les possibles ?”, comme s’il s’agissait de choisir une vie parmi d’autres dans les rayons d’un supermarché. Certains patients vivent dans l’idée qu’ils pourraient être autres : c’est le cas de celui ou celle qui continue de dire, même à 40 ou à 50 ans passés, “ma mère est comme ci, mon père comme ça, je ne peux donc pas faire autrement”, supposant ainsi qu’une cause extérieure l’empêche soi-disant d’être lui ou elle-même. Avec cette idée de cause extérieure, ce patient garde l’illusion d’une liberté qui pourrait mener à une vie autre. Là encore Spinoza est pertinent lorsqu’il nous invite à agir sur nos passions, à connaître ce qui nous détermine. Il ne s’agit pas toutefois pour lui de nous rendre libres, mais seulement d’augmenter notre puissance d’agir par la connaissance des causes qui nous déterminent et ainsi de développer la joie plutôt que la tristesse.

Je me souviens d’une patiente issue d’une prestigieuse école de commerce, major de promotion, devenue cadre supérieure dans une grande entreprise pharmaceutique. Cela ne l’empêchait pas d’aller très mal. Dans un premier temps, elle me demandait comment faire pour être ce cadre sup parfait, sans souffrir. À ce moment de la thérapie, elle se plaignait beaucoup de ce qui la constituait, de sa famille, de sa mère, de son père. Elle vivait dans l’illusion qu’être libre revenait à devenir autre. Par un long travail, elle est finalement parvenue à se demander quel désir se cachait sous ce désir d’être autre, quels étaient ses possibles à elle. Il y a eu comme un atterrissage en elle. Certes, l’insatisfaction était toujours présente, mais ce n’était plus une insatisfaction qui conduit à dire : “Je pourrais être un Martien si je le voulais.” Étant donné ce que je suis, quels sont mes possibles ? Voilà la vraie question. Nous vivons dans un exosquelette constitué par les attentes de notre milieu social, de notre famille, mais il faut développer son endosquelette et, avant cela, apprendre à le connaître. Un jour de bascule de sa thérapie dont je me souviens encore, la jeune femme m’a dit : “Miguel, et si mon endosquelette n’en vaut pas la peine, ne vaut rien ?” Je lui ai répondu que c’était possible, mais qu’il y avait seulement deux solutions : “Soit on cherche cet endosquelette pour que vous puissiez vivre votre vie, soit vous restez à souffrir dans une vie qui n’est pas la vôtre.” Elle a eu le courage de partir à la découverte de cet endosquelette, ce qui l’a menée à s’inscrire en fac de lettres, puis en médecine et en psychiatrie, et elle est en train de terminer ses études. Elle, située d’une certaine façon, dans un certain milieu, la fille de ses parents, s’est mise à explorer, avec son corps à elle, ce qui faisait partie de ses possibles.

Cette exploration demande d’autant plus de courage que nous vivons dans un monde globalement dominé par ce que Spinoza nomme les “passions tristes”, soit la haine, l’envie, la colère, la peur, la honte. “Avoir quelqu’un en haine, c’est imaginer quelqu’un comme cause de Tristesse ; et par suite qui a quelqu’un en haine s’efforcera de l’éloigner ou de le détruire”, écrit-il. Difficile de ne pas penser au sort que nous réservons aux étrangers et aux migrants. Pour Spinoza, la Tristesse diminue notre puissance d’agir, elle est le signe d’une moins grande perfection. Elle alimente pourtant la plupart des programmes politiques qui l’emportent actuellement à travers le monde. Résultat : nous sommes de plus en plus disloqués, entre nous et à l’intérieur de nous-mêmes. Les candidats aux élections ne parlent plus du commun mais s’adressent à des individus sérialisés : “Tu paieras moins d’impôts, tu auras ceci, et toi cela.” Nous vivons dans une société dans laquelle, le lien se délitant, on ne peut que pâtir. Partout dans le monde, la droite dure l’emporte, y compris dernièrement au Brésil, ce qui est un événement historique fondamental. De même, en Argentine, depuis l’instauration des élections libres, jamais la droite n’avait gagné. La peur du futur, la fin du mythe du progrès, de l’idée que nous poursuivons un but qui nous rendra forcément meilleurs, ont opéré un changement énorme : nous sommes passés d’un futur-promesse à un futur-menace. Il y a cinquante ans, on croyait encore que futur rimait avec promesse, que tout irait mieux demain. Mais aujourd’hui, le futur apparaît comme une menace, il n’y a plus cette idée téléologique du progrès. Au lieu de l’idéal d’un progrès commun, désormais prime plutôt le désir de jouir de sa propre identité. Tout se recentre sur la notion d’identité fermée, saturée, qui nous dissout – “moi je suis blanc, toi tu es noir”. Tant que n’émerge pas un autre imaginaire, on peut toujours résister, il le faut, mais nous sommes dans une période obscure qui n’a pas encore touché le fond. Pour le moment, nous n’avons pas d’imaginaire alternatif qui nous dise comment envisager l’avenir autrement que saturé de menaces et d’angoisses. »

Découvrir la joie de l’agir

« Je ne crois pas toutefois qu’il faille se laisser contaminer par cette négativité. Permettez-moi de revenir à mes histoires d’ancien combattant : quand je suis entré dans la résistance, si j’avais pensé à la torture, à la disparition, à la mort, je n’aurais rien fait ! Il faut donc pouvoir mettre de côté la question : “Vers où tout cela nous mène-t-il ?” Avec Spinoza, il faut être plus immanentiste et se demander ce qu’il faut faire ici et maintenant. Spinoza nous invite à nous méfier d’un certain type de raisonnement, celui qui consiste à dire “cela s’est produit en vue de telle chose”. Pour lui, les causes finales sont des “fictions humaines” qui “renversent la nature” : si nous disons par exemple d’une tuile qui tombe d’un toit qu’elle le fait en vue de blesser la personne qui passe en dessous, nous négligeons les facteurs de gravité et de hasard. S’en remettre aux causes finales revient à se réfugier dans “l’asile de l’ignorance”, quand les idées adéquates peuvent guider notre action de façon non certaine, mais plus juste. Dans mon cas, j’ai donc refusé de penser à la menace pour déployer la joie de l’agir.

Spinoza ne nous facilite cependant pas la tâche en refusant d’essentialiser les catégories de bien et de mal : il définit le bien comme ce que nous considérons comme bon et le mal comme ce que nous considérons comme mauvais non pas de façon subjective mais pour et par des situations concrètes. “Bon et mauvais se disent en un sens purement relatif, une seule et même chose pouvant être appelée bonne et mauvaise suivant l’aspect sous lequel on la considère”, écrit-il dans le Traité de la réforme de l’entendement. Cela ne signifie pas que le bien et le mal sont inopérants, seulement qu’ils ne sont pas absolus. Cela marque le besoin d’une certaine prudence dans l’agir : il faut agir, mais en conformité avec l’idée adéquate, qui contient une prudence liée à un non-savoir. Pour mon groupe de résistance, j’ai écrit un document qui m’a valu sanction : je défendais l’idée qu’il fallait résister, nous révolter, prendre les armes, mais sans y croire. J’étais un peu anarchiste, un peu hippie, je n’aimais pas particulièrement les armes, et je me retrouvais avec tout un tas de personnes assez enclines à la violence. C’est par ailleurs le propre de tous les partis marxistes-léninistes de croire qu’ils possèdent une vérité qui éliminerait l’aléatoire. Je voulais seulement rappeler qu’il faut agir, mais sans la croyance absolue et certaine de faire le bien. Car on n’a jamais une certitude finie des conséquences de nos actes.

Longtemps après avoir écrit ce texte j’ai finalement trouvé chez Spinoza l’explication théorique de ce qui restait alors pour moi une intuition. Spinoza établit une différence entre l’expression et la révélation. La substance s’exprime à travers les modes. Ainsi Dieu n’interdit pas à Adam de manger la pomme mais lui donne la possibilité de comprendre que celle-ci composera mal avec son corps. Au cœur de l’expression se trouve un principe d’immanence. En revanche, dans la révélation, un leader, un chef charismatique, une avant-garde, relèveront le bien et le mal, le juste et l’injuste, les bonnes causes et les ennemis à abattre. À nous d’obéir ou non en cédant alors à une pure dynamique de transcendance, au-delà de toute situation concrète. Nous n’avons nul besoin pour agir d’attendre le maître libérateur ou l’homme providentiel qui prétendraient nous révéler le chemin téléologique de la vérité et de la justice avec un programme et un monde à la clé. Dans une époque obscure, l’engagement immanent apparaît plus que jamais comme une proposition d’émancipation. »
Propos recueillis par Victorine de Oliveira

Téléphoné…

‘Téléphoné » est un mot que j’emploie souvent dans son sens que tous ne connaissent pas. A vrai dire, une action, un comportement, un mot prévisible.

Le grand Larousse donne cette définition

  •  » En parlant d’un tir, d’une passe, d’un coup, être trop prévisibles ou exécutés trop lentement pour surprendre l’adversaire ; en parlant d’une action, d’un mot d’esprit, ne pas créer l’effet de surprise attendu.

Mon précédent billet sur Calderon que j’ai pu, sans hésiter, comparer à Shakespeare, m’a valu, un coup de téléphone (sic) d’un ami de longue date. Il me dit qu’il est, justement, dans Shakespeare. Qu’il le « relit » (on sait que beaucoup de relecteurs n’ont pas déjà lu, mais ce n’est pas mon sujet du billet).

Soit.

Je crains le pire. (Sans jeu de mots de son).

J’espère qu’il ne va pas me sortir le « bruit et la fureur » et la phrase pour collégiens du grand auteur sur la non-signification de la vie…

Phrase un peu facile, tout ayant le sens ou la signification qu’on construit dans l’instant qui, lui a un sens. Mais j’abrège, ne voulant ennuyer.

Et bien oui, il me l’a sortie la fadaise shakespearienne…

Je la donne ici dans son intégralité.

‘La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. »

J’ai dit à mon ami :  » téléphoné…  »

Il a compris que qu’on se téléphonait demain pour continuer la conversation.

Soit.

PS. Sur la partie droite de la photo en tête du billet, c’est un miroir qui reflète un dehors et non une fenêtre qui le donne à voir directement. Ce n’est pas sans lien avec la fadaise précitée…

Immense Calderon, beauté pure des mots

Il faut, si vous êtes sur une terrasse, un lit, un fauteuil lire Pedro Calderón de la Barca, poète et dramartuge espagnol (1600-1681).

Et commencer par « La vida es sueño » (1636). La vie est un songe.

Cherchez en ligne ce qu’il a pu être et faire cet auteur prolixe et géant, à côté de Shakespeare… .

Je colle un extrait de sa pièce précitée

CLOTALDE .

Et la vie est un songe trompeur.

La Vertu seule est constante et réelle.

Le vrai bonheur est dans le bien ;

Tout le reste est compté pour rien.

SIGISMOND

Ce discours me remplit d’une clarté nouvelle.

J’en sens toute la force et la sublimité ;

Mon esprit qui n’est plus séduit par l’apparence,

Des humaines grandeurs connaît la vanité.

Pour elles il n’a plus que de l’indifférence,

L’amour, le seul amour dont il est agité,

Lui fait sentir sa véhémence,

Il entraîne ma volonté.

Et quoique d’un vain songe il tienne la naissance,

J’éprouve que sa flamme est une vérité.

CLOTALDE .

Sortez d’erreur, ces feux remplis de violence,

À vos sens abusés doivent tout leur pouvoir ;

Ils n’offrent à vos yeux qu’un objet chimérique ;

Comme tous ces honneurs, cette Cour magnifique

Et tous ces vains trésors que vous avez cru voir ;

À la traîne

D’abord une info :

« Grâce à une expérience fondée sur l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, des chercheurs ont pu déterminer que le cerveau humain prenait sa décision en moyenne onze secondes avant que l’individu luimême s’en rende compte. De quoi s’interroger sur la possibilité de lire dans les pensées ou encore sur la façon dont le cerveau fait ses propres choix. Ce que l’étude suggère également, c’est que le cerveau aurait une forte tendance à choisir ce qu’il a déjà choisi auparavant (Scientific Reports). »

Puis une conclusion même pas hâtive :

Nous sommes donc à la traîne de nous-même. Comme l’enfant qui croit croquer une pomme qu’il a déjà avalé.

Tous les inventeurs du » moi « , un peu sartriens, se retournent dans leur tombe. L’essence, hors du sujet précéderait l’acte qui existe.

Qui est donc celui qui » se rend compte  » de la décision du cerveau. Et qui est ce cerveau qui décide avant ?

Il paraît que la volonté existe…

Ça doit faire rire les machines IRM…

On reviendra, plus sérieusement sur le » sujet « 

billet fainéant, Gini, Dubet.

Je viens de finir à l’instant même l’excellent bouquin de François Dubet (Le temps des passions tristes. Inégalités et populisme » Seuil/La République des idées), et comptais donc ici, en faire une critique plus qu’elogieuse.

J’ouvre Le Point (numérique, n’en déplaise aux prétendus sensuels du papier) et, comme d’habitude après les saines colères de FOG, vais directement à l’edito économique de Delhommais, toujours un bonheur de lecture.

Il me permet de dormir plus tôt tant il dit tout à ma place.

Je ne fais donc que coller. Bonne lecture.

Si les Français connaissaient l’indice Gini…
PIERRE-ANTOINE DELHOMMAIS
En plaçant au tout premier rang de ses revendications la lutte contre les inégalités, le mouvement des gilets jaunes a au moins comme vertu d’inciter à relire Tocqueville, pionnier, bien avant Eric Drouet et Maxime Nicolle, de la réflexion sur ce thème. Dans « De la démocratie en Amérique », il écrivait : « Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’oeil ; quand tout est à peu près de ce niveau, les moindres le blessent. C’est pour cela que le désir d’égalité devient toujours insatiable à mesure que l’égalité est plus grande. » Autrement dit : moins il y a d’inégalités dans une société, plus celles-ci sont jugées insupportables. Cette remarque de Tocqueville trouve de nos jours de nouvelles preuves de sa pertinence. Des comparaisons internationales montrent ainsi que la proportion de citoyens qui estiment que « les inégalités sont trop grandes » dans leur pays est beaucoup plus élevée en Suède et en Norvège, où elles sont pourtant très faibles, qu’aux Etats-Unis, où elles sont très fortes.

Ceci vaut aussi pour la France. Quitte à se répéter, il convient de rappeler que, contrairement à ce que l’on entend à longueur de journée, non seulement la France est l’un des pays les moins inégalitaires du monde, mais il est aussi « factuellement » faux de dire que les inégalités ne cessent de s’y creuser. L’indice de Gini, qui sert à les mesurer avec précision et varie de zéro à un (plus il est proche de zéro, plus une société est égalitaire, plus il tend vers un, plus un pays est inégalitaire), s’est établi à 0,289 en 2017, quasiment au même niveau qu’en 1990 (0,283), soit nettement au-dessous des 0,337 observés en 1970, au sortir des Trente Glorieuses. Cela n’empêche pas que la dénonciation des inégalités est bien plus virulente aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Cela n’empêche pas une écrasante majorité de Français de penser que la mondialisation a fait exploser les inégalités à des niveaux intolérables.

Dans son essai « Le temps des passions tristes. Inégalités et populisme » (Seuil/La République des idées), le sociologue François Dubet avance des explications originales et passionnantes à ce « ressenti » particulier des Français à l’égard des inégalités. A ses yeux, « c’est moins l’ampleur des inégalités que la transformation du régime des inégalités qui explique les colères, les ressentiments et les indignations d’aujourd’hui ». Depuis la révolution industrielle et pendant près de deux siècles, explique-t-il, les inégalités avaient été structurées, de façon simple et stable, par les classes sociales, opposant possédants et exploités, bourgeois et ouvriers. Le combat contre les inégalités s’y inscrivait dans des luttes collectives portées par les syndicats, tout en régissant la vie politique entre droite et gauche. Les mutations récentes du capitalisme et de la mondialisation ont fait éclater ce régime de classes. « A la dualité des prolétaires et des capitalistes, à la tripartition des classes supérieures, moyennes et inférieures, se sont ajoutés de nouveaux groupes : les cadres et les créatifs, les cosmopolites mobiles et les locaux immobiles, les inclus et les exclus, les stables et les précaires, les urbains et les ruraux, les classes populaires et l’underclass. »

Dès lors, ce n’est plus comme membre d’une classe sociale qu’un citoyen fait l’expérience des inégalités mais en tant qu’individu, avec pour résultat d’augmenter les types d’inégalités, qui ne sont plus seulement de revenus, mais aussi fonction du sexe, du lieu de résidence, de l’âge, etc. Avec pour autre résultat de multiplier les raisons d’éprouver ces « passions tristes » dont parle Spinoza, telles la colère et la haine. François Dubet relève d’ailleurs que celles-ci sont au moins autant provoquées par la comparaison de sa situation personnelle avec des proches que par la comparaison avec les hyper-riches : la fortune d’un milliardaire, parce qu’elle est tellement immense qu’elle en devient abstraite, est moins à même de déclencher un sentiment d’inégalité que la belle voiture achetée par le voisin du dessous qui travaille pourtant beaucoup moins dur que vous.

Une autre conséquence de cette individualisation des inégalités est qu’elles sont plus difficiles à vivre dans la … mesure où elles mettent directement en cause la personne elle-même, sa propre valeur. Quant aux colères qui en découlent, elles se donnent libre cours sur Internet, sans plus avoir besoin d’être portées, comme auparavant, par un syndicat ou un parti politique. « La capacité de dire publiquement ses émotions et ses opinions, écrit François Dubet, fait de chacun de nous un militant de sa propre cause, un quasi-mouvement social à soi tout seul. » Devant son ordinateur, « l’on ne dénonce pas seulement l’évolution du monde, les patrons, les hommes politiques, les élites, mais aussi son chef, son voisin, son fasciste, son gauchiste, son immigré, son maire, son prof, son médecin – et l’autre internaute qui n’a pas dénoncé les mêmes ». Le mouvement des gilets jaunes apporte une preuve supplémentaire, voire définitive, que nous sommes bien entrés dans le temps de passions tristes …

Les passions tristes sont souvent provoquées par la comparaison de sa situation personnelle avec des proches.

Séville, en suspens

Arènes de Séville, il y a fort longtemps.

La fille était juste à côté de moi. Trop proche pour la photo. Me suis levé, me suis éloigné, ai déclenché.

Quand je pense aux villages blancs, à 60 kms de Séville, à Huelva, à Jerez de la Frontera, aux ruelles juives de Seville, aux paradores enfouis sous les ravins ou dominant de vieilles places, là ou le paysage est d’une beauté douce et brute à la fois, là où le vin de Jerez (Tio Pepe, muy seco) coule à flots et requiert, vite et finement coupé, les tranches de Manchego et de Serrano, posés sur le bois vieilli d’un bar-taverne aux murs encombrés d’affiches multicolores et délavées, de lampions inutiles aux plafonds, je pense à cette fille. 

J’aurais du prendre son adresse. Elle doit, désormais, avoir beaucoup d’enfants. Je suis certain qu’elle se souvient de moi. Je lui ai montré la photo, elle m’a caressé la main. Comme si elle voulait connaitre la peau de celui qui avait déclenché. Mon épouse a cru qu’il s’agissait d’une tentative de chercher le franc par l’exposé du futur par une diseuse de bonne aventure. J’ai laissé pensé. Non, elle voulait toucher la peau du déclencheur. J’aurais du prendre son adresse. Elle m’aurait présenté mari et enfants. 

Là, elle était en suspens de sa vie, regardant le matador porter l’estocade, entre gravité et indifférence, le meilleur de la posture du regardeur.

 

l’indignation en dessert

L’heure est à la compassion, à l’empathie, et donc, à l’indignation. Les conflits entre clans politiques ont été relégués aux oubliettes car tous s’indignent et se retrouvent dans l’indignation.

C’est ce que j’ai pu constater hier, lors d’un diner, en souriant devant l’unanimité désormais acquise, sans que ne surgissent, comme toujours, du fond des histoires politiques de chacun et des combats souvent inutiles de jeunesse, les hargnes et autres luttes sociales configurées par  les classes (dominants/dominés) martelées, pour la forme, entre la poire et le fromage.

Les postures de droite et de gauche n’existent plus. Mon voisin de gauche, fervent lecteur de Libé et celui de droite abonné au Figaro, presque ennemis il y a quelques semaines, et sauvés par une amitié ancienne, s’accordaient gentiment pour compatir à ce qui a pu être « révélé » lors du Grand débat National : de la misère, des inégalités frappantes et une disponibilité disparate en fonction du lieu géographique aux services publics, notamment de santé.

Dorénavant, plaindre la personne qui, faute de loger près d’un grand CHU meurt plus facilement d’un AVC devient le ciment des « gens » (terme qui ne veut, évidemment, rien dire), bannissant toute réflexion divergente ou du moins argumentée sur le sujet qui se suffirait à lui-même. 

Mieux encore, celui qui ( par exemple moi)  ose considérer comme douteuse cette nouvelle appropriation unanime du réel misérable, en ajoutant qu’il peut aussi s’agir du côté du politique de démagogie surannée et qu’en réalité, c’est plus la plainte personnelle qu’il faut entrevoir dans sa nouvelle mise en scène (le moi écrasé plutôt que la lutte collective contre les inégalités sociales) se fait vite traiter de réactionnaire, peut-être même de riche-qui- ne- sait- pas, puisqu’aussi bien à entendre les nouveaux indignados, le Grand Débat a pu révéler l’ultime, la honte, la vilénie.

Je crois que je ne vais plus inviter chez moi puisqu’en effet, la bienséance et l’hospitalité m’empêchent de m’énerver, de quitter la table ou de faire semblant de la quitter…

J’attends donc un prochain diner ailleurs, pour m’exprimer vigoureusement, notamment sur le champ désormais séparé de la redistribution fiscale et la parole individuelle du lésé.

En attendant, je livre à la lecture attentive un mail que j’ai envoyé à un couple invité hier chez moi, comportant des extraits du dernier bouquin d’un sociologue assez intéressant même s’il est derrière Rosanvallon, ce dernier ne faisant que ramer dans sa réputation.

Je reviendrai, plus tard, dans la semaine pour proposer une analyse du Grand débat, documentée et truffée de références universitaires qui ont, souvent, pour objet de faire taire les diseurs de bonne aventure pendant les desserts autour de tables parisiennes.

VOICI MON MAIL 

« Chers A & P

Le temps nous a manqué hier pour, véritablement, aborder une discussion qui ne s’en tenait pas au constat et ne se cambrait pas exclusivement dans l’indignation, la morale, la souffrance individuelle dont nul ne méconnait l’existence.

Ici, dans ce champ que par provocation sémantique, j’ai assimilé à celui de Zola, l’accord autour d’une table ou même sous un préau d’école est d’une facilité justement douteuse. nos convives d’hier lisent Le Figaro et Libé, votent Fillon, Macron ou Mélenchon et l’unanimité sur le thème abordée est justement problématique;

C’est au prisme non de l’indignation presque « Hesselienne » ou primaire (Mélenchon et les casseurs « e pouvoir), mais de l’analyse sociologique que le débat doit trouver son centre.

A défaut, encore une fois, on s’en tient au constat de la misère ponctuelle, dans l’espace (la proximité difficile au service public) ou dans l’espace (celui des classes sociales et des inégalités de fait). Et à s’en tenir là, sauf à adopter un posture quasi-christique de la compassion, le débat ne peut avancer.

Il faut donc tenter de comprendre quelles sont les forces en jeu et, peut-être d’entrevoir les remèdes qui s’imposent.

Je n’ai pas voulu hier, de peur d’être accusé de pédantisme ou de faiseur, d’esbroufeur, entrer dans ladite analyse que je tente, en ce moment de mener, en solitaire s’entend.

A cet égard la critique d’Habermas et l’appel aux penseurs grecs peut constituer une bonne introduction dans le spectre redoutable de la démagogie bien ordonnée, en bras de chemises dans les salles des fêtes dont les occupants ne sont pas, certainement, toujours initeressants.

Mais je préfère, depuis toujours l’analyse au conte empirique de l’existant (ici la plainte des déshérités, encore une fois entendue par tous et que seul ne renie)

A cet égard, ma lecture actuelle du sociologue Francois Dubet et de son dernier bouquin, écrit avant l’épisode des « giles jaunes » (« Le temps des passions tristes ». Coédition Seuil-La République des idées), entendu par ailleurs ce matin même sur France Culture chez Erner est assez fructueuse dans la recherche de ce qui advient dans le temps du débat national.

Je le cite :

« Cet essai vise à comprendre le rôle des inégalités sociales dans le déploiement de ces passions tristes. Mon hypothèse est la suivante : c’est moins l’ampleur des inégalités que la transformation du régime des inégalités qui explique les colères, les ressentiments et les indignations d’aujourd’hui. Alors que les inégalités paraissaient enchâssées dans la structure sociale, dans un système perçu comme injuste mais relativement stable et lisible, elles se diversifient et s’individualisent aujourd’hui. Avec le déclin des sociétés industrielles, elles se multiplient, changent de nature, transformant profondément l’expérience que nous en avons. La structure des inégalités de classe se diffracte en une somme d’épreuves individuelles et de souffrances intimes qui nous remplissent de colère et nous indignent, sans avoir – pour le moment – d’autre expression politique que le populisme ».

Pas trop loin de ce que j’ai tenté d’exprimer hier soir, sans vouloir avoir l’air d’en remontrer, ce qui m’arrive malencontreusement assez souvent, eu égard à la place d’où je peux parler, qui n’est plus celle d’un analyste ou d’un sociologue.

Je veux encore citer, avant, dans quelques jours contribuer pleinement à ce débat sur le débat et son émergence assez nouvelle, d’une manière plus structurée et lisible (dans tous ls sens du terme)

« Depuis près de trente ans, environ 80 % des Français pensent que les inégalités s’accroissent, même dans les périodes où ce n’est pas le cas. Elles sont perçues comme se renforçant parce que nous sortons de la longue période où il semblait aller de soi que les inégalités sociales se réduiraient continûment, ne serait-ce que par l’élévation du niveau de vie. En définitive, beaucoup d’inégalités s’accroissent, tandis que quelques autres diminuent. Dès lors, il serait erroné d’établir une corrélation mécanique entre l’amplitude des inégalités et la façon dont les individus les perçoivent, les justifient ou s’en indignent.

Ou encore, je cite toujours Dubet, décidément assez pertinent :

« la multiplication des critères d’inégalité est relativement peu congruente ou « intégrée », dès que l’on s’éloigne des groupes qui accumulent tous les avantages ou tous les handicaps. Il y a beaucoup de monde entre les familles Groseille et les familles Le Quesnoy. D’ailleurs, notre vocabulaire social a de plus en plus de mal à nommer les ensembles sociaux pertinents. Aux classes sociales et aux strates qui dominaient le vocabulaire des sociologues s’ajoutent sans arrêt des notions mettant au jour de nouveaux critères d’inégalité et de nouveaux groupes : les classes créatives et les immobiles, les inclus et les exclus, les stables et les précaires, les gagnants et les perdants, les minoritaires stigmatisés et les majoritaires stigmatisants, etc. Par surcroît, chacun de ces ensembles est lui-même traversé par une multitude de critères et de clivages, en fonction desquels on est plus ou moins égal (ou inégal) aux autres. Cette représentation et cette expérience des inégalités s’éloignent progressivement de celles qui dominaient la société industrielle, à une époque où la position de classe paraissait associée à un mode de vie, à un destin et à une conscience. »

Le bouquin de Dubet est assez remarquable pour l’analyse qui dépasse le politique, lequel inclut nécessairement l’indignation et ouvre grande la porte du populisme.

C’est dans cet esprit, au-delà de l’écoute d’une parole qui ne peut laisser, évidemment, indifférent (la reflexion du coeur), les analystes que vous êtes ne peuvent s’en tenir au constat et à l’empathie, sans aller chercher la rupture dans la mise en place de ces discours, rupture de nature à entrevoir les solutions qui peuvent ne plus être collectives, en s’éloignant de la pensée primaire de l’appel à l’Etat-Providence général et abstrait qui pourrait, par déblocage de fonds et prise en compte d’une demande qui est perçue comme collective alors qu’elle ne l’est plus, résoudre les maux ou le mal.

C’est justement, me semble-t-il (et personne, sauf erreur ne l’a relevé) l’échec des 10 milliards « pour rien » de Macron.

Bon, j’arrête; je voulais simplement ponctuer le débat d’hier et continue à lire et à écouter, sans uniquement entendre. Comme vous, je le suppose.

Je vous embrasse.

FIN DU MAIL

Puis ne pouvant m’empêcher d’enfoncer le clou, presque pour une estocade, je leur ai adressé un autre extrait du bouquin précité sur l’indignation :

« La routinisation de l’indignation

Il serait absurde d’expliquer toute la vie politique par les inégalités sociales et l’expérience des inégalités. Mais on doit s’interroger sur l’offre politique et sur la vie intellectuelle qui peuvent relayer cette expérience ; on doit construire des récits s’efforçant de mobiliser les individus, afin de leur expliquer ce qui leur arrive et d’ouvrir l’horizon d’un monde plus juste. Quelles sont les formes collectives de la colère et du ressentiment ? « Indignez-vous ! » écrivait Stéphane Hessel en 2010. Un million d’exemplaires vendus, des traductions dans toutes les langues. Des mouvements d’indignation contre les inégalités sociales et les politiques d’austérité aux États-Unis, en Espagne, en France. Nous vivons le temps des indignations. L’indignation est une émotion positive. Elle est l’un des ressorts essentiels des mobilisations ; chacun de nous est indigné, le sera ou l’a été, par des injustices insupportables, par les inégalités obscènes, par la manière dont sont traités les réfugiés, par la violence des États, par la destruction de la nature. À présent comme hier, l’indignation est l’ingrédient de base des protestations, des mouvements sociaux et des soulèvements moraux. Nous sommes indignés parce que nous sommes solidaires, touchés par des souffrances qui nous concernent sans nous affecter personnellement. Il ne convient donc pas de condamner l’indignation comme telle, mais de s’interroger sur les relations entre l’indignation et l’action. Toute la question est de savoir si les indignations se transforment en programmes d’action, en programmes politiques, en stratégies susceptibles d’agir sur les problèmes qui ont suscité l’indignation. Dans le cas contraire, l’indignation tourne à vide ; elle devient une colère sans objet, une posture parfois, une énergie qui s’épuise sans influer sur les causes de l’indignation. La question n’est pas nouvelle. Max Weber l’avait formulée dans l’opposition entre l’« éthique de conviction » et l’« éthique de responsabilité ». Avec la première, on ne rend de comptes qu’à ses principes et à ses convictions. Avec la seconde, on entre dans l’action et on se sent responsable des conséquences de cette action ; l’action juste n’est pas la plus pure, mais la plus efficace et celle qui provoque le moins de dégâts collatéraux. Avec l’éthique de responsabilité, on accepte d’agir dans des conditions imposées, dans le monde tel qu’il est. C’est ce qu’on appelle la politique : il faut que l’indignation engendre un programme politique, un mouvement syndical, une organisation, un ensemble de pratiques individuelles et collectives capables de transformer, même timidement, la vie sociale. Sans insinuer le moindre soupçon à l’égard de la sincérité des indignations soulevées par les inégalités sociales, on peut avoir le sentiment que, sans relais politiques, associatifs et syndicaux, l’indignation fonctionne comme un exutoire, un lynchage : « Tous nuls, tous pourris ! »28 Alors que l’action politique exige la prudence, la compétence et une conscience des aspects « tragiques » de la politique (puisqu’on ne peut pas gagner sur tous les tableaux, vendre à l’étranger et ne pas acheter, baisser le prix des matières premières et lutter contre le réchauffement climatique), l’indignation postule que le peuple est toujours meilleur que ses représentants. Sans offre politique rationnelle, on peut s’indigner de tout et de son contraire : de la hausse des impôts et de l’affaiblissement des services publics et de l’État-providence, des inégalités scolaires et de la mise en cause des filières sélectives et des classes européennes pour ses propres enfants, de l’absence de mixité sociale et de la promiscuité dans les transports en commun, des embouteillages urbains et des restrictions à la circulation, de la présence policière et de l’insécurité. À terme, on s’indignera des inégalités sociales et de l’affaiblissement des hiérarchies traditionnelles. La tendance à l’indignation tous azimuts procède sans doute de la distance croissante entre les passions et les intérêts, entre les valeurs sociales et les marchés, mais elle est surtout alimentée par la faiblesse de l’offre politique. La démocratie des publics nous éloigne des « partis programmes », c’est-à-dire des partis tenus de construire des programmes cohérents et réalistes. « Nos rêves ne peuvent entrer dans vos urnes », disaient les Indignados espagnols. On aboutit à une radicalité révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, sans révolution, sans partis révolutionnaires ni forces révolutionnaires. On est d’autant plus indigné que l’action semble impossible et, dans ce cas, l’indignation exonère de toute responsabilité. Sans programme politique, l’indignation risque de souder l’alliance du néolibéralisme et de la démocratie radicale sur les ruines des partis politiques et des syndicats. Il ne reste qu’un face-à-face entre une technocratie libérale, arc-boutée sur la gestion des contraintes et l’éthique de responsabilité (« nous sommes sérieux, raisonnables et compétents, car le monde s’impose à nous »), et les colères indignées qui refusent de se compromettre et de se refroidir dans la construction d’alternatives politiques. Comment passer des Indignados, nés de la crise de 2008, au parti Podemos ? De l’indignation à la force politique ? Aujourd’hui, Podemos s’y essaie, au risque de devenir un parti comme les autres, avec ses tendances, ses querelles de chefs, ses désaccords sur la Catalogne et sur l’Europe, ses alliances avec les partis traditionnels. De la même façon que l’on parlait de la routinisation du charisme, passage du prophétisme à la religion instituée, on assiste à la routinisation de l’indignation. La politique est pourtant la seule manière de transformer l’indignation en force sociale. Sans cela, le populisme s’installe. »

 Dubet, François. Le temps des passions tristes (Coédition Seuil-La République des idées) (French Edition) (pp.

FIN DU DEUXIEME MAIL

l’amour capital

Je suis assez satisfait du titre que j’ai pu trouver, s’agissant ici de commenter avant de le livrer in extenso un entretien, des propos d’Eva Illouz, femme d’une extrême intelligence, dont j’ai, par ailleurs, pu à apprécier la voix ferme, en même temps que douce et convaincante dans un des matins de France Culture, animés par Guillaume Erner, celui dont l’on se demande s’il ne prend pas de la cocaine dans le métro avant de rejoindre son studio, tant l’excitation contre lui-même est assez dérangeante le matin qui devrait être caressé par le calme.  Je lui conseille le décaféiné et la concentration sur des observations intéressantes.
Mais, je me laisse emporter et reviens à Eva Illouz.
 
Eva Illouz, Professeure de sociologie à l’Université hébraïque de Jérusalem et directrice d’études à l’EHESS de Paris, s’attache  à démontrer « comment le capitalisme et la société de consommation ont fait main basse sur nos vies psychiques et affectives ».
Elle publie Happycratie. (Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies) avec E. Cabanas, Premier Parallèle.
 
Mon titre (un amour capital) est donc à la mesure de l’approche (anticapitaliste, au sens méthodologique du terme).
Eva Illouz est dans une posture marxiste, (même si elle ne s’en vante pas) et met sur le dos du capitalisme, vous savez, cette main invisible qui vous mène là où vous ne voulez pas aller, ici dans les travers de l’amour, de sa mise en scène, de l’exacerbation de la subjectivité construite dans un intérêt mercantile (« Mon travail essaie de redonner la dimension collective de nos vies psychiques : par exemple, la souffrance amoureuse tient autant à un ordre social qu’à une psyché défaillante. »….En l’occurrence, ce qui m’a frappée, c’est que la marchandisation de la rencontre allait de pair avec une forme de ritualisation du sentiment amoureux. Par exemple, le dîner romantique est une pratique de consommation, dont les objets et lieux marchands (bougies, nappes blanches, violons, nourritures luxueuses…) sont resacralisés.).
 
Mon problème avec Eva Illouz, c’est que je suis assez d’accord avec elle, même si j’ai du mal à asséner ce type de phrases (d’accord, pas d’accord), s’agissant d’une opinion, laquelle même si elle est mienne, se trouve autant détestable que toutes celles qui courent sur terre. Les opinions n’existent pas, il n’y a que des faits interprétables et toutes les opinions, à fortiori ne se valent pas).
Ce qui me sépare un peu d’elle tient à l’objet même de sa recherche (l’amour) que je n’ai jamais voulu (hypocritement et comme une autruche)  faire entrer dans une théorisation à outrance. Un chien n’est pas qu’un vertébré (son statut objectif), il peut mordre et faire mal (sa réalité quotidienne). Comme l’amour qui peut ne pas être simplement un objet d’étude et auquel il faut accorder, même si l’on plonge dans une fantasmagorie de circonstance, au gré d’un besoin sentimental ou d’une histoire ponctuelle, sa part de mystère qui ouvre les portes de l’enlacement magnifié.
 
En réalité, la constitution même bancale dudit mystère (ici, celui de l’amour) dans l’Esprit quotidien qui n’est pas l’analyse sociologique est absolument indispensable pour ne pas sombrer dans la grise réalité des origines de l’action qui efface la pulsion imaginaire, même si l’on perçoit la cambrure de son illusion.
 
Oui, le sujet n’existe pas, il est porté par une société et une économie, oui l’amour peut être entrevu « sociologiquement », dans sa fonctionnalité en dehors des errances du discours des sujets dont l’on sait qu’ils ne font que dévoiler, dans une approche matérialiste, les forces à l’oeuvre sur les les territoires.
 
Cependant les visions quasi-marxistes sur l’amour, autre opium des individus, devraient rester dans la sphère du savoir, dont l’on sait qu’il peut être antinomique du sentiment.
En bref, idiotement alors que je devrais faire mien cet objectivation du comportement amoureux, j’ai toujours mis un cerbère devant la porte du romantica, pour le laisser aller et errer dans sa bienfaisante illusion. 
 
J’ai tort, je le sais, mais c’est comme ça. Et c’est ici que l’on perçoit les limites de la sociologie qui peut faire frôler des murailles grises en les substituant aux paniers dorés, éventuellement illusoires mais beaux et bons, qui recueillent tous les amours du monde.
La poésie est une anti-sociologie, dit-on. Mais l’on sait que l’étude objective du discours poétique nous amènerait, là encore dans le sujet illusoire qui ne fait que répéter ce qu’on veut bien qu’il répète. Comme l’amour.
Voilà, une tare de la pensée vient d’être édictée : il existe des discours qu’on ne veut entendre, même s’ils ont vrais, à vrai dire trop exacts.
 
Ce qui précède n’est qu’une manière de différencier les genres, non pas ceux du masculin ou du féminin, ensemble dans le sentiment, mais ceux du récit : romanesque, poétique, philosophique, sociologique. En tentant l’oubli des forces qui nous gouvernent, sauf celles sentimentales et amoureuses. Ouf…
 
 
ON LIVRE DONC CI-DESSOUS POUR CEUX QUI NE SONT PAS ABONNES A PHILOSOPHIE MAGAZINE (pourtant excellente revue et abonnement peu onéreux que je conseille fortement) d’abord la présentation d’Eva Illouz puis l’Entretien que l’on peut lire ou non au prisme de l’idiotie ce que je viens, maladroitement, de proférer.
 
« L’amour, la sexualité, les relations hommes/femmes, le bonheur, la connaissance de soi, les émotions… Sur ces sujets, habituellement pris en charge par la philosophie ou la psychologie, Eva Illouz fait entendre, de livre en livre, une voix singulière. L’amour ? Peut-être que c’est fini. Le bonheur ? Une industrie juteuse pour les psys, aux effets délétères. La libération sexuelle ? Pas sûr qu’elle ait été profitable aux femmes. L’émotion ? Un grand marché de l’authenticité. C’est toujours un peu désenchanteur, la sociologie, mais ça remet aussi nos ego flageolants dans l’histoire commune. On se sent moins seuls ! Eva Illouz, donc, est sociologue des émotions, une spécialité encore peu développée en France. L’on commence seulement à prendre ici la mesure d’une œuvre déjà reconnue aux États-Unis et surtout en Allemagne, où le journal Die Zeit a classée dès 2009 cette inclassable parmi les « douze penseurs de demain ». Ce mois-ci, elle livre les résultats de son groupe de recherche sur les « marchandises émotionnelles », qui font marché de nos affects en même temps qu’ils les font marcher. Et, en avant-première (dans un livre qui paraîtra au Seuil fin 2019), elle nous explique « pourquoi l’amour finit », pourquoi ce moteur de nos vies, qu’a promu le capitalisme, soutenu la société de consommation, accompagné la libération sexuelle, eh bien nous n’y croyons plus vraiment.Eva Illouz est sociologue avec la rigueur scientifique qui lui importe ; elle est aussi sociologue à la manière de la romancière qu’elle n’est pas : intuitive, lucide et un peu cruelle, mais empathique pour les contradictions de ses contemporains. Les hasards de la vie l’ont faite étrangère, dit-elle. Née au Maroc dans une famille juive, elle arrive à Sarcelles à l’âge de 10 ans, grandit dans les lycées de la République, soutient sa thèse de sociologie en Pennsylvanie, s’installe à Jérusalem en 1991, devient l’une des intellectuelles de gauche les plus critiques du gouvernement israélien, enseigne en Allemagne, en France ou aux États-Unis. Si le français est sa langue maternelle, elle pense en anglais et engueule ses enfants en hébreu. Académiquement inclassable, elle navigue hors des écoles et coteries, et des obligations qu’elles créent. Politiquement, elle a choisi le camp des droits de l’homme et de la critique du capitalisme. Difficile d’attraper Eva Illouz, de la fixer et d’imaginer qu’elle ne biffera pas le point final au bout de la phrase qu’elle vient de dire. On l’a attrapée au vol, un dimanche matin parisien, au bord du canal…

L’entretien 

On commentera ensuite, vous le voulez bien.

« Les choix de recherche résultent d’une suite de hasards auxquels on trouve une justification théorique a posteriori. Mais, au fil de la vie, on comprend souvent que ces hasards sont déterminés par ce qui fait problème pour soi. J’ai eu très tôt l’intuition, sans vraiment la théoriser, d’abord que l’amour et la société de consommation étaient liées, ensuite que la position des femmes dans la relation amoureuse ne « fonctionnait » pas. J’avais été marquée par la lecture de Madame Bovary, et surtout par celle de Belle du Seigneur, deux romans qui proposent déjà une sociologie de l’amour. Les sentiments d’Emma sont déterminés par la culture de masse (son indigestion de romans « à l’eau de rose » et sa consommation des belles robes et colifichets) et par sa dépendance économique, qui est celle des femmes au XIXe siècle. L’amour chez Emma, c’est l’espoir d’échapper à la soumission abjecte de sa condition. Belle du Seigneur, d’Albert Cohen, est un roman sur le rôle fondamental du pouvoir dans l’attirance amoureuse que les femmes ont pour les hommes. Ces romans m’ont rendue sociologue. Ils ont changé mon imaginaire.

Comment la littérature demeure-t-elle pour vous une source ?

Les émotions contiennent toujours des amorces d’histoires. Les romans et le cinéma contribuent à les codifier. Mais surtout, la littérature s’est voulue psychologue en nous donnant à voir les motivations des personnages. C’est une mine d’or pour une sociologue des émotions, puisque, à travers ces motivations, Jane Austen, Balzac ou Houellebecq, par exemple, dévoilent les univers moraux de la société dont ils parlent. Ils les mettent en scène par l’imagination de façon plus dense que ne peut le faire la sociologie. J’ajoute qu’il faut lire la littérature avec les historiens, c’est-à-dire ne jamais penser que les romans reflètent la réalité. En croisant littérature et histoire, je tente d’extraire une sorte de cartographie de la vie émotionnelle.

Lorsque vous étudiez aux États-Unis dans les années 1980, les travaux féministes sont flamboyants sur les campus. Et pourtant, ils vous inspirent peu à cette époque. Pourquoi ?

C’est la vie qui m’a rendue féministe, pas la théorie. Quand je suis arrivée aux États-Unis, j’étais politiquement trop profondément universaliste pour comprendre pourquoi les femmes avaient besoin d’un projet d’émancipation à elles. J’en étais encore au caractère révolutionnaire de l’universalisme. Mais j’ai rencontré la domination masculine si souvent et de façons si multiples que le féminisme m’est devenu nécessaire pour comprendre mon expérience. Aujourd’hui, ces travaux font partie de ma boîte à outils. Lorsque j’ai commencé l’étude des émotions, c’était un terrain neuf exploré surtout par l’anthropologie et l’histoire. J’ai été très influencée par l’anthropologie de Clifford Geertz [1926-2006], pour qui dans le « moi » ou la psyché se superposent des couches de textes culturels, d’interprétations et de significations collectives. C’est un changement radical dans la pensée de ce qui constitue un moi. Le « moi » n’est plus une entité psychologique, mais une performance publique. Michel Foucault, en venant d’un horizon intellectuel très différent, a travaillé dans le même sens. Geertz et lui ont en commun une approche antipsychologique du sujet.

Que reprochez-vous à la psychologie ?

Soyons clairs : je ne nie pas l’efficacité de la psychologie en tant que pratique individuelle. Mais elle est devenue un vaste système culturel, qui a des effets collectifs, en particulier celui de privatiser la souffrance sociale, de la réduire en pathologies personnelles : si vous avez des difficultés au travail, par exemple, c’est que vous ne savez pas gérer vos affects. Les psychologues travaillent ainsi à nous rendre adaptés et performants pour bien fonctionner dans des institutions parfois folles, comme certaines grandes entreprises ou certaines familles. Je n’écris pas du tout contre la psychologie en tant que connaissance – j’admire Freud –, mais contre son intégration si parfaite dans le marché. Mon travail essaie de redonner la dimension collective de nos vies psychiques : par exemple, la souffrance amoureuse tient autant à un ordre social qu’à une psyché défaillante.

 

Entre votre premier ouvrage en 1997, Consuming the Romantic Utopia, et Pourquoi l’amour finit, qui vient de paraître en Allemagne, quelle est votre évolution à propos de l’amour ?

Mon premier travail montrait comment le sentiment amoureux avait été un axe essentiel de l’avènement de la modernité, en affinité avec le développement du capitalisme. Dès le XIXe siècle, la valorisation du sentiment a permis de diminuer l’emprise des familles et des communautés sur les individus. À partir du début du XXe siècle, l’amour joue un rôle fondamental dans les modèles de la vie bonne promus par la culture de la consommation de masse. Les jeunes gens se rencontrent désormais en dehors des foyers, pour aller danser, voir un film, dîner. La possibilité de partager un bien de loisir devient essentielle à l’imaginaire amoureux. J’ajoute que la consommation et l’amour ont tout deux une vocation universelle : ils intègrent et unifient toutes les classes sociales et donnent le sentiment que démocratie, bonheur, émotions et consommation sont tous un même projet. Mais contre une critique trop normative de la culture de masse, qui était celle de l’École de Francfort, et notamment d’Adorno, j’ai voulu observer les pratiques concrètes de rencontre amoureuse, y compris dans leurs contradictions. En l’occurrence, ce qui m’a frappée, c’est que la marchandisation de la rencontre allait de pair avec une forme de ritualisation du sentiment amoureux. Par exemple, le dîner romantique est une pratique de consommation, dont les objets et lieux marchands (bougies, nappes blanches, violons, nourritures luxueuses…) sont resacralisés.

Votre livre à paraître Pourquoi l’amour finit donne une vision beaucoup moins enchantée de l’amour…

Trente ans plus tard, je n’ai plus la même évaluation historique des effets du capitalisme sur les formes de vie. Nous pouvions voir encore dans les années 1980 les effets libérateurs de la destruction des modèles anciens. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Pour ce dernier livre, j’ai plutôt relu le Durkheim qui a étudié le suicide, qu’il attribue notamment à l’anomie (le manque de règles et de normes). Il le définit comme un « mal de l’infini ». J’ai trouvé chez lui des pages étonnantes sur l’homme célibataire – notez qu’il ne parle pas de la célibataire – où il décrit ce qui va devenir à partir des années 1960-1970 le modèle d’une masculinité définie essentiellement par le désir sexuel, l’accumulation des partenaires, ce que les sociologues vont appeler le « capital érotique ». Durkheim voit déjà dans ce comportement un exemple d’anomie. On vise à l’infini, mais on ne trouve que la monotonie de son désir. C’est l’un des grands thèmes de Michel Houellebecq. Il s’intéresse aux hommes, qu’il voit comme les grands perdants de ce néolibéralisme sexuel. C’est faux : ce sont les femmes qui sont les perdantes, car la liberté sexuelle donne en réalité le pouvoir affectif aux hommes.


Eva Illouz en 2019 © Matthieu Zazzo

Pourquoi ?

Après Mai-68, trois régimes d’action en matière amoureuse émergent – matrimonial, sentimental, sexuel – et ils deviennent légitimement dissociés. Mais, chez les femmes, l’autonomie du régime sexuel est plus confuse, elles louvoient en permanence entre les trois plans. Même sur Tinder, un site destiné prioritairement à des rencontres sexuelles, elles n’excluent pas de trouver l’homme de leur vie, alors que les hommes utilisent la sexualité dans une compétition généralisée avec les autres hommes.

Vous avez vu dans l’affaire Weinstein et le mouvement #metoo un tournant historique dans les relations hommes/femmes. Dix-huit mois plus tard, sur quoi a débouché ce tournant ?

Remettons les chose à leur place : la publication du Deuxième Sexe de Beauvoir demeure un tournant plus décisif ! Si cette affaire a fait bouger les consciences et révélé l’existence d’un sort commun des femmes internationalement, son impact profond demeure encore limité. Je ne crois pas que le problème de l’inégalité se règlera par des politiques de la sexualité qui consistent à codifier le consentement, la rencontre, les paroles et les actes. Tant que l’essentiel du pouvoir politique, économique, militaire et social mondial reste concentré entre les mains des hommes, on va changer la cosmétique mais pas la profondeur de l’inégalité. Obtenons la parité en politique, l’égalité devant le travail, la santé, la richesse… La sexualité suivra. Par ailleurs, il faut prendre garde à ce que le féminisme ne devienne pas un mouvement de vendetta. Il est le mouvement social le plus important du XXe siècle qui a entraîné des changements massifs. Il faut en conserver tout l’aspect révolutionnaire.

La « fin de l’amour » que vous étudiez, est-ce la fin de l’amour qui dure, ou bien la fin de l’amour comme socle social ?

Pour que quelque chose perdure, il faut y croire. Je pense que nous croyons à l’amour sans vraiment y croire. Le mythe romantique – qui faisait de l’amour le sentiment organisateur de toute une vie – est en train de se défaire comme les croyances en Dieu ou dans le communisme se sont défaites. Nos histoires d’amour sont plus brèves, mais, au-delà de ce fait statistique, c’est l’idée même de l’amour qui décline. J’y vois l’épuisement de l’individualisme sexualisé tel qu’il a été promu dans nos sociétés. Ce modèle a eu un immense pouvoir émancipateur (qu’il a encore dans les sociétés traditionnelles). C’est dans le domaine amoureux et sexuel que la liberté s’est le plus affirmée, mais il semblerait que cette liberté n’ait pas favorisé la relation.

À quoi le mesurez-vous ?

Philosophiquement et politiquement, il y a toujours eu une tension entre liberté et égalité. La liberté sexuelle revendiquée par le féminisme et le mouvement gay est devenue une façon de resexualiser les corps féminins à travers ce que j’appelle le « capitalisme scopique », celui qui exploite les corps par le regard. L’apparence physique (surtout celle de femmes) est devenue obsessionnellement codifiée, avec des vignettes mentales strictes sur les critères de la séduction (jeune, mince, lisse, sexy…). Or le paradoxe de cinquante ans de liberté sexuelle, c’est qu’aujourd’hui en Occident, on a moins de rapports sexuels que deux générations auparavant, bien que les normes sexuelles soient beaucoup plus permissives et variées. Le mariage ou la vie en couple commencent plus tard et n’occupent plus la totalité de la vie adulte. Le nombre de personnes vivant seules ne cesse d’augmenter…

Vous développez la notion de « relations négatives ». Pouvez-vous l’expliquer ?

Le désir contemporain, s’exerçant dans un univers technologique de consommation, est devenu indéterminé, sans attribut fixe (en quoi il est « négatif »). Une relation négative, dans l’intimité comme dans le travail, on y entre et on en sort très vite. Il faut que quelque chose circule, mais c’est une relation où l’on pratique le non-choix, c’est-à-dire le désengagement potentiel, parce que, au fond, on ne sait pas ce que qu’on veut. La passion et le désir au XIXe siècle avaient un objet beaucoup plus clair. Mais négatif, c’est aussi ce qui se produit quand les relations ne marchent pas. Je reprends là la métaphore du marteau chez Heidegger. Enfoncer un clou dans un mur est une action non problématique jusqu’à ce que quelque chose bloque : le clou se tord, le mur s’effrite… Alors, on va commencer à faire attention au marteau, à notre geste, etc. On pense négativement, à partir de ce qui ne marche pas. Aujourd’hui, parce que les relations ne fonctionnent pas, on est obligé d’y faire attention. J’ajoute que les relations négatives sont très productives, de liens, de travail, d’activités : les cabinets de psychologues, l’industrie du développement personnel, les lieux de consommation, de culture, de tourisme, de loisirs.

Est-ce cela que vous appelez « marchandises émotionnelles » ?

Avec ce concept, je ne désigne pas seulement les connotations affectives associées à certains produits, ainsi que Jean Baudrillard l’a théorisé. Cette vision ne permet pas de voir comment nos émotions elles-mêmes créent le marché. La valeur de la « marchandise émotionnelle » ne dépend ni de ses conditions de production, ni de sa rareté, ni de son utilité, mais de l’expérience émotionnelle qu’elle procure effectivement : le camp de vacances, la compilation musicale qui accompagne nos humeurs du jour, l’industrie du petit cadeau, le stage de méditation… Je propose une typologie de ces marchandises selon qu’elles ont trait aux atmosphères, aux relations, ou à la connaissance de soi. Par exemple, depuis les années 1980 ont émergé ces boutiques qui vendent des tasses, des photos, des peluches, sur lesquelles sont inscrits des messages adaptés à tous les affects (joie, chagrin, amour, déprime, bonheur évidemment…). Ces bazars d’objets vont de pair avec l’accentuation des célébrations familiales, amoureuses et amicales : les anniversaires, la fête des mères, la Saint-Valentin, les mariages… Loin de les menacer, la consommation les intensifie.

Quel est le rôle des technologies numériques dans ce marché ?

Ce chapitre manque en effet dans ma typologie parce qu’il mériterait sans doute un ouvrage à lui seul. L’Internet est bien sûr l’outil essentiel de production et de circulation des marchandises émotionnelles. Mais il n’est pas qu’un outil. Avec des moyens propres, il façonne fortement ce qu’on pourrait appeler la « subjectivité capitaliste ». Ce qui m’intéresse est de voir comment il fait de l’argent en attelant nos émotions. Nous les exprimons d’abord comme des objets étiquetés par des emojis, des Like, des # sur Twitter, lesquels sont vendus ensuite comme des données virales.

L’ambivalence, l’ambiguïté, le paradoxe sont des termes que vous utilisez fréquemment. Est-ce chez vous un goût pour la contradiction ou bien ce qui caractérise l’univers moral contemporain ?

C’est l’essence même de ma réflexion : la réalité sociale est intrinsèquement ambivalente et ma propre approche du réel l’est tout autant. Car nos sociétés néolibérales produisent des champs magnétiques d’idéaux qui agissent simultanément vers des pôles opposés : autonomie et protection, authenticité et conformité, contrôle de soi-même et expression de soi-même, etc. Mais l’intéressant est que l’individu moderne ne le vit pas du tout comme une contradiction. En effet, aujourd’hui, la définition de soi passe par une fusion du sujet et de l’objet. Le sujet ne peut plus se concevoir sans objets… au point de se prendre lui-même comme objet de consommation : le développement personnel repose sur une culture du moi « amélioré », dans laquelle le moi se produit et se consomme.

Risque-t-on de découvrir que, finalement, le moi n’existe pas ou que nos quêtes d’authenticité sont vouées à l’échec ?

En tout cas, les algorithmes sont un bon exemple de ce que serait une subjectivité vide ! Ils parviennent par le calcul à anticiper nos comportements sans avoir aucun élément sur ce que nous sommes psychologiquement. Nous assistons à une nouvelle façon d’imaginer le consommateur qui ne passe plus par la psychologie. Quant à l’authenticité, elle est effectivement au cœur de la crise actuelle du sujet, souvent traduite par la crise des identités. Mais elle est un vecteur très important de l’univers moral des modernes. L’idée de l’individu authentique naît avec Rousseau au XVIIIe siècle : il existe un soi authentique « à l’état naturel », subverti par la société et enfoui en-dessous d’elle. Plus tard, l’authenticité va devenir non plus la voix de la conscience morale mais l’expression de la vérité du moi – c’est le « moi véritable » théorisé par le psychanalyste Donald Winnicott. Le reconquérir est un signe de santé mentale. D’où l’énorme marché thérapeutique des marchandises émotionnelles dont nous venons de parler, qui est structuré autour de cette idée motrice. L’authenticité est devenue aussi une expérience performative. Par exemple, une rave techno où l’on se déchaîne sera vécue comme plus authentique qu’un concert classique écouté dans la concentration. L’idéal d’authenticité est un code qui organise nos décisions de vie et nos pratiques de consommation. C’est bien pourquoi le capitalisme donne le sentiment d’être indépassable, car il a su redéfinir la subjectivité elle-même, non pas en en dessinant autoritairement les normes, mais en s’insérant dans ce qui lui est le plus essentiel.

Faut-il alors dénoncer le discours sur l’authenticité comme… inauthentique ?

Je suis partagée là-dessus. L’authenticité est à la fois une valeur économique (les légumes bio, le diamant brut, le sac Prada, le Picasso authentiques sont plus chers) et une valeur morale (pouvoir nous définir nous-mêmes au-delà des définitions institutionnelles). C’est pour cela qu’elle est difficile à discuter. Lorsqu’il s’agit d’expériences émotionnelles, je crois que toute critique normative est inefficace : qui es-tu toi, le critique, pour me dire que mon projet de réa­lisation de moi-même est inauthentique s’il passe par des objets de consommation ? Car l’authenticité elle-même n’est pas une illusion. C’est une fiction sociale très puissante. C’est elle qui nous fait quitter un mariage pour une vie où on est plus soi-même, ou un travail dans lequel on joue un rôle – récemment, des salariés ont dénoncé dans leur entreprise le mensonge de la culture positive qui consiste à se montrer toujours motivé, heureux, souriant !

Que doivent vos travaux à votre navigation entre des identités multiples : française, juive, écrivant en anglais, vivant entre Israël, les États-Unis et la France… ?

Quoi qu’il en soit de leur biographie, les sociologues doivent assumer une position d’étrangeté à leur société. Mais si elle devient une pose, elle fait aussi dire des bêtises ! Les hasards de ma vie ont fait que j’ai toujours été étrangère, partout. Ma mobilité m’oblige à rendre explicites les « savoirs tacites » des sociétés que je traverse avec plus ou moins de familiarité. Ayant vécu et vivant dans plusieurs pays, je me suis souvent demandé où j’habitais. J’ai renoncé à choisir. Je fais travailler une culture contre l’autre, une identité contre l’autre. J’adore les kaléidoscopes parce qu’il suffit d’un tout petit mouvement pour qu’apparaisse une image différente. Penser, pour moi, consiste à donner ces petits mouvements pour déplacer les certitudes, pour voir de nouvelles images. À chaque fois que je change de pays, je modifie mon kaléidoscope intérieur.

Propos recueillis par CATHERINE PORTEVIN

Mon petit commentaire :

 

 

Miss Blandish

Le temps est donc, comme souvent lorsque le dernier bouquin vous tombe des mains,  à la relecture. Il faut toujours relire. Ca nous fait voyager dans une vie. La sienne évidemment. La bibliothèque dans sa liseuse ou sa tablette est, pour ce faire, prodigieusement au point.

Mais ce soir, on m’a posé une question très curieuse, absolument lumineuse.

Celle de savoir quel était le premier bouquin « que j’avais prêté ».

C’est vrai, la joie de prêter un livre qui vous a enchanté est déjà dans la lecture qui vous prend.

J’ai su répondre. J’étais très jeune et ce genre de bouquin avec quelques scènes presque osées pour l’époque, nous en raffolions. Avant même l’adolescence.

C’est un polar, le premier bouquin écrit par James Hadley Chase « Pas d’orchidées pour Miss Blandish ».

J’ai vérifié. Je l’ai dans ma bibliothèque numérique. Je relirai des passages demain et en donnerai, éventuellement,  des extraits. 

Magnifique question que celle du premier prêt. Je la poserai souvent

 

Chochana

Je me demande pourquoi je n’ai jamais vanté ici l’écriture de mon amie Chochana Boukhobza, romancière et cinéaste, auteure de magnifiques romans.

Ce soir, j’ai parcouru son premier (Un été à Jérusalem. Éd Balland), que j’avais lu, il y assez longtemps. Elle avait obtenu pour ce bouquin le prix « Méditerranée ».

J’ai voulu relire son premier texte, pour mille raisons. Je lui dirai demain comment ma lecture de son texte a pu varier. La variation des impressions et des sentiments au fil des temps constitue un trésor de la pensée joyeuse.

J’offre un extrait. Lisez Chochana. Achetez ses bouquins.

« J’ai vidé le fond de ma tasse et je suis sortie retrouver Jérusalem.
L’air est étouffant. Le goudron de la chaussée fond sous le soleil et mes spartiates de cuir collent au bitume. Des essaims noirs de grosses mouches vrombissantes tournoient au-dessus des poubelles renversées dont le contenu se décompose dans une chaleur terrible. Parmi les détritus, des chats gras jouent à se poursuivre. Sous l’auvent de l’autobus, une vieille, osseuse, la bouche barrée de deux plis profonds, un sac de plastique marron posé sur les genoux, lorgne avec inquiétude vers le haut de la rue où doit apparaître la silhouette massive de l’autobus.
Les jeunes préfèrent en général descendre en ville en arrêtant un stop. J’avance sur un kilomètre de route poussiéreuse cernée de chaque côté par des immeubles de pierre dont l’architecture imite le style des forteresses avec des tours et des arcades, jusqu’au carrefour de Bethléem. Là, brusquement, le terrain se dénude. Une terre rouge, craquelée, se déploie jusqu’aux montagnes de Jordanie. On aperçoit, à perte de vue, des champs d’oliviers ou des vignes, et dans le creux des collines, des villages arabes.
Villas blanches aux toits plats surmontés par des bidons en zinc qui rouillent. Pointe légère, gracile, d’un minaret d’où vibre à la nuit l’appel rauque d’un muezzin.
Je reste longtemps sur le bord de la route à regarder le flot des voitures qui abordent le tournant dans un crissement des pneus pour n’avoir pas à ralentir. Ainsi avais-je attendu, trois années durant, chaque matin, un véhicule, avec des sourires encourageants à l’adresse des conducteurs, gaspillant un peu de ma gaieté pour des inconnus qui m’escortaient, bavards, vers mes destinations et que j’interrogeais sans répit de peur d’avoir à leur répondre. Souvent ici, le sentiment d’une fugitive innocence dans cet air embrasé, m’avait permis de reculer l’échéance d’un départ vers la France. Car ce ciel, certains matins, devient mer. On y entend, porté par un écho lointain, le bruit des marteaux, des tracteurs, des pelleteuses, tout ce qui fait une vie d’homme paisible, tout ce qui vous donne l’illusion d’une harmonie, et la force d’avancer vers demain. »

Louis Beauregard

J’ai hésité avant de la coller ici, l’histoire de Louis. C’est une histoire vraie.

J’ai rencontré Louis Beauregard (je change le nom) à la faculté. Il travaillait sur un sujet assez curieux, pour l’époque du moins : la relation entre les comportements alimentaires et les modes de pensées. En bref, si je me souviens bien, Louis considérait que le fait d’ingurgiter depuis la prime enfance des hamburgers ou du riz biriani déterminait le mode de perception du monde, et partant, le type d’action culturelle sur son environnement.

Quand certains lui rétorquaient que la proposition inverse était peut-être plus pertinente, que le comportement alimentaire n’était qu’un succédané de la culture d’un peuple, un fait sans vecteur causal, il prenait un air très sérieux, regardaient les contradicteurs fixement avant de lâcher d’un air faussement contrit :

– Vous êtes un petit con.

Là, ça dépendait des interlocuteurs. La majorité, ne pouvant imaginer la vérité de l’insulte, le prenait pour un fou et tournait le dos pour s’enfuir.

D’autres, plus rares, riaient et discutaient. Enfin, les derniers s’emportaient et devenaient même violents.

Je l’ai justement connu lors de l’emportement, peut-être légitime, d’un malheureux questionneur.

Nous étions, tous, dans le couloir à attendre la venue du Professeur Didier, titulaire de la Chaire d’épistémologie, lorsque j’ai entendu des éclats de voix assez violents. C’était Louis qui se faisait empoigner le collet par un étudiant, assez grand, certainement basketteur, et qui exigeait des excuses après avoir entendu la petite phrase assassine, en réponse à sa question, pourtant posée calmement.

Louis le regardait sans broncher, ce qui provoquait un redoublement des cris.

Je m’approchai, et malgré mon ignorance de l’origine de la dispute, je fis remarquer au géant que le lieu ne pouvait se prêter à un tel comportement, indigne de la sérénité qui devait régner dans cet espace où les plus grands esprits, depuis des siècles, opéraient.

Le violent me traita d’imbécile et me demanda de m’occuper de mes affaires, en ajoutant je ne sais quelle insulte intolérable. Et alors que je ne connaissais pas encore l’ignoble répartie régulière de Louis, je répondis au malotru :

– Vous êtes un petit con.

Il en a été stupéfait puisqu’aussi bien il lâché Louis qui se tordait de rire, m’a regardé, a hésité pour l’uppercut, avant, je ne sais pourquoi, de partir en courant vers les toilettes.

Louis est, évidemment, devenu un ami, du moins un proche de Faculté.

Il a, très vite, abandonné son sujet pour s’intéresser au fait religieux et plus précisément à ce qu’il nommait lui-même « l’ultime preuve négative ».

Il s’agissait de démontrer qu’eu égard à la conservation des documents historiques et des récits de l’époque, à la connaissance parfaite des évènements majeurs dans les siècles, à leur restitution par les chroniqueurs, il était impossible de démontrer l’existence de Jésus qui, en réalité constituait une invention magistrale, l’homme ou le Dieu, comme l’on voudra n’ayant jamais mis les pieds sur terre. Nul document sérieux
n’en faisait état.

Son travail intéressait nos professeurs puisqu’en effet il permettait de répertorier le matériau historique de l’ère préchrétienne, d’en disséquer le contenu. Et même si le but de telles investigations était curieux, la démarche pouvait faire « avancer la recherche ». C’est ce que nous disait le Professeur Chesneau, celui dont l’on sait qu’il n’a pas supporté l’apologie par Michel Foucault du régime islamiste iranien et qui s’est suicidé en plein cours, en avalant du cyanure.

Les travaux de Louis ne m’intéressaient guère, mais j’avais toujours plaisir à le rencontrer, pour discuter de tout et de rien.

Puis, un jour d’été, Louis m’appela et demanda à me voir sur le champ.
Je m’en souviens parfaitement. Il me dit :

– Tu te souviens que tu es juif ?

Et avant que je ne m’emporte il m’annonça la nouvelle :
– Je me convertis au judaïsme.

J’aurais dû immédiatement, lui poser la question du pourquoi. Mais, curieusement, je n’ai pu dire qu’une seule phrase :
– Vas-tu porter la kippa et le petit talith ?

Il m’a souvent dit par la suite combien cette réaction l’avait étonné. Il. s’attendait à mille questions, à la stupeur, à la joie, bref à un sentiment.

Je crois que ma réaction l’a un peu peiné, mais je n’y pouvais rien.
Il n’a pas porté la kippa et le petit talith et n’a pas laissé pousser sa barbe. mais il est devenu, je l’assure, l’un des plus éminents spécialistes du judaïsme que certains n’ont pas hésité à comparer au mystérieux Monsieur Chouchani, maître de tous les grands, y compris de Lévinas ou de Wiesel.

On affirmait de Louis qu’il n’existait pas un texte biblique, de la kabbale,
du Zohar, de la Michna qu’il ne pouvait citer de mémoire et pas un seul des milliers de commentaires talmudiques qu’il ne pouvait, lui-même critiquer. Je pense que c’était, peut-être un peu exagéré.

Il avait, par ailleurs refusé de devenir rabbin, malgré les offres mirobolantes des plus grandes métropoles. Il n’avait qu’un seul but, répondait-il aux nombreux journalistes qui venaient l’interroger sur ses travaux : démontrer la concordance parfaite entre modernité et judaïsme qui n’existait que nous donner à voir la « contemporanéité ».

Louis n’écrivait que très rarement, prétendant que le caractère sacré des
mots était exclusif du petit exposé d’une pensée ou d’un commentaire. Si l’on écrivait, c’était pour dire une vérité, laquelle ne pouvait s’encombrer
d’à-peu-près et d’imperfections sémantiques.

Un texte devait donc être court et essentiel, rare ou, mieux encore, brûlé comme le soutenait le rabbin Nahman de Braslav, pour laisser les mots s’envoler dans le vent du ciel et trouver leur destination authentique.

Seul le roman, la littérature, si l’on veut, pouvait se laisser aller, ne pas rechercher la perfection puisque par essence même, elle la fuyait « trouvant dans les mensonges la vérité de son existence ».

Je me souviens l’avoir appelé lorsque j’ai lu ces mots dans une revue hebdomadaire, dans un entretien qu’il accordait au rédacteur en chef, en réponse à une question sur la relation entre littérature et religion.

Je connaissais bien Louis et sans mettre en doute ses nouvelles convictions religieuses, je savais trop qu’il s’agissait de mots de faiseur, de charlatan de pure race, pour épater, dans le sillage de Kundera, les lecteurs du Dimanche.

On ne se refait pas, même dans l’érudition.

Lorsque je l’ai appelé, après la lecture de ces mots pompeux, il y a très longtemps, pour le traiter gentiment d’escroc, il m’a simplement répondu :

– je préfère faire le pitre plutôt que de m’assoupir, comme toi, dans un spinozisme inutile, primaire et résigné.

J’avoue avoir été un peu vexé, mais nous nous sommes rencontrés très souvent. Cependant, j’avais exigé l’exclusion radicale de toute discussion théorique entre nous, peut-être par crainte de ne pas suivre, sauf celles, futiles, sur la cuisine, et l’art contemporain qu’il vomissait.

Pas un seul mot de philosophie, de politique et encore moins de religion. Le pari a été tenu pendant de longues années.

Cinq, le tout et le relatif

 

Non, il ne s’agit pas (je crois l’avoir déjà fait ici) de raconter l’histoire du « 5 » en Afrique du Nord, synonyme de bon ou de mauvais oeil…

« Cinq noms propres et juifs », c’est l’objet du mail que je viens de recevoir. S’agissant d’un ami, j’ai accepté l’envoi que je reproduis ici :

« Moïse, qui enseigne que la Loi est tout

`Jésus, qui enseigne que l’amour est tout

Marx, qui enseigne que l’argent est tout

Freud, qui enseigne que le sexe est tout

Einstein, qui enseigne… que tout est relatif. »

Assez risible. C’est le week-end

le chêne et le tilleul

Discussion mythologique. Dans notre salle à manger, sur le mur de gauche, une toile, assez ancienne, dont nous ne connaissons pas l’auteur.

Elle représente Philémon et Beaucis. Curieusement, rares sont ceux qui connaissent l’histoire. Juste quelques souvenirs. Et, certainement, si je n’avais pas possédé ce tableau, j’aurais été comme beaucoup, dans les limbes de la mémoire écolière. Mais, à l’évidence, je ne peux être muet lorsque mes invités, devant notre tableau, posent la question…

Je connais dons, assez bien, l’histoire et la raconte toujours, je l’assure assez simplement, sans enjoliver.

Mais, il y a quelques jours, une lettrée, assez imbue de ses connaissances et désirant les donner à entendre et en découdre avec moi, je ne sais pourquoi, m’a repris lorsque, comme à mon habitude, et en réponse à une question d’un invité, j’ai très rapidement raconté l’histoire.

Je l’écris ici, et profite , pour ceux qui voudraient toucher légèrement les débuts de la vraie littérature, de se procurer Les Métamorphoses d’Ovide, là où nous est contée la belle histoire de Philémon et Beaucis.

Donc, deux dieux ( Zeus et Hermès chez les grecs, Jupiter et Mercure chez les romains), se déguisent en simples mortels et, comme l’écrit Ovide  « frappent à mille portes, demandant partout l’hospitalité ; et partout l’hospitalité leur est refusée. Une seule maison leur offre un asile ; c’était une cabane, humble assemblage de chaume et de roseaux. Là, Philémon et la pieuse Baucis, unis par un chaste hymen, ont vu s’écouler leurs plus beaux jours ; là, ils ont vieilli ensemble, supportant la pauvreté, et par leurs tendres soins, la rendant plus douce et plus légère1. »

Le vieux couple accueille chaleureusement les deux voyageurs et leur offre même leurs dernières victuailles, (des oies).

Les dieux sont comblés et veulent les récompenser. Ils leur intiment l’ordre de se rendre sur une montagne de laquelle, seuls survivants d’un déluge provoqué par Zeus, ils voient périr, sous leurs yeux, les habitants inhospitaliers de la vallée.

Puis, les dieux transforment leur cabane en temple. Philémon et Baucis leur demande une ultime faveur : être les gardiens du temple et ne jamais être séparés, y compris dans leur mort.

Souhait exaucé: ils vivent ainsi dans le temple jusqu’à leur ultime vieillesse et, à leur mort, ils sont changés en arbres qui mêlent leur feuillage, Philémon en chêne et Baucis en tilleul. 

L’histoire est belle, comme leur amour.

Les gorges sont sincèrement serrées lorsqu’on la raconte. C’est notre désir d’adulte, en marche.

Mais je reviens à l’intruse lettrée. Je finissais de raconter en ponctuant sur l’entrelacement des feuillages dans leur transformation en arbres, en précisant, juste pour l’amusement, que décidément, les arbres avaient partie liés avec l’histoire des hommes, tant il est vrai que pullulent actuellement d’innombrables articles, bouquins, essais sur la preuve de la communication des arbres entres eux. Ils se parlent, s’avertissent réciproquement des dangers. Bref, de vrais grands hommes verts vénérés par les grands et petits écologistes. 

Mais, il ne faut jamais rire avec ceux qui ne comprennent pas la vitalité de cet écart de soi.

Car, en effet, voilà la jeune dame (assez jolie au demeurant, malgré son désir agressif à mon endroit) partir dans un discours sur l’inutilité de l’humour lorsque la chose est sérieuse, ici la pérennité de la nature et l’amour des arbres qui sont, a-t-elle dit, nos « dieux plantés »; que par ailleurs, je m’étais trompé, que Beaucis avait été transformée en pommier (ce qui, selon elle n’était pas étranger à Eve et la genèse de notre Bible).

Google étant à portée de smartphone, j’ai pu démontrer que je m’étais pas trompé. En ajoutant, très calmement (c’était mon invitée) que j’aimais les arbres, dont j’avais fait dans ma maison de vrais amis, et que j’aimais aussi tenter de rire ou, du moins, de sourire…

A partir de cet instant, elle s’est approchée de moi, ne m’a plus quitté des yeux pendant toute la soirée et m’a même envoyé, dans la nuit, un message assez très gentil. Pour se faire pardonner.

Je lui ai pardonné sa mauvaise humeur qui a failli gâcher notre soirée. On ne peut pas toujours être de bonne humeur, ça serait lassant. Et, tous connaissent ma faiblesse : je pardonne toujours.

Je lui pardonne d’autant plus qu’elle m’a donné l’occasion d’écrire ici la merveilleuse histoire. Ce qui aura un bel effet lors de mon prochain diner, où j’aurais invité des personnes jamais venus et qui, s’ils lisent mes billets, pourront, immédiatement me demander où se trouve donc mon tableau. Ce qui nous mettra, tous, de bonne humeur.

Le tableau sur mon mur, je le reproduis ci-dessous.

Celui, en tête du billet est d’un peintre allemand (1600), Adam Elsheimer (très cher). Le mien est nettement plus beau. Jugez :

Marcel Cohen

J’ai déjà eu l’occasion, dans mes billets, de dire mon admiration pour Marcel Cohen, l’homme des « faits », l’écrivain des « détails ».

Un jour qui ne ressemblait à aucun autre, j’ai même pu écrire que quand je lisais Marcel Cohen, j’étais furieux de jalousie tant j’aurais voulu écrire exactement comme lui. Évidemment, comme toujours dans de tels jours rares qui ne ressemblent pas au précédent ni au suivant, j’exagère, j’exagère. Ce qui n’est pas le cas de Marcel Cohen, conteur du détail, du fait brut sans exacerbation.

Le époques dans lesquelles je ne me replonge pas dans quelques pages de cet auteur sont rares. Comme un besoin peut-être de larguer le trop, le gras, l’inutile, le cri ou l’enflure des sens sans laquelle pourtant l’ennui s’insinuerait tristement et diaboliquement dans nos veines bleues.

J’ai donc relu des extraits de « Détails » et de « faits », sa trilogie éditée dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard.

Puis, cherchant en ligne d’éventuelles actualités de l’auteur, je suis tombé sur un papier le présentant, assez sobrement écrit.

Je le livre ci-dessous. Il s’agit d’une critique ancienne de ses « faits »

Et si vous le lisez jusqu’à sa fin, un petit cadeau : un extrait (court) de ses « faits »

Vite, lisez Cohen. Il n’y a pas qu’Albert.

« Marcel Cohen est l’auteur d’une trilogie aux éditions Gallimard : Faits, Faits II, Faits III. Mais en vérité tous ses livres se rangent sous ce genre des « faits », que ce soit Sur la scène intérieure (collection L’un et l’autre, 2013) ou aujourd’hui Détails, qui sont en effet tous les deux sous-titrés « Faits », comme on indiquerait « roman », « essai », « poésie », « biographie ». Marcel Cohen a inventé pour son compte ce genre littéraire des « faits », qui sont comme des « dépôts de savoir… » si l’on en croit ce qu’il en dit lui-même dans l’avertissement qui figure au tout début de Sur la scène intérieure où il cite ouvertement le dernier livre du poète Denis Roche, Dépôts de savoir & de technique, que celui-ci avait publié en 1980 dans sa propre collection Fiction & Cie des éditions du Seuil, et dont le titre résume tout à la fois le caractère volontaire et incertain de la propre entreprise de Marcel Cohen, qui est autant une entreprise de remémoration que d’oubli – de silence, de lacunes et d’oubli.

Dans Faits III, il citait par exemple un autre poète qui disait quant à lui que « les faits sont impénétrables ». Marcel Cohen raconte ici ce qui est arrivé à Joë Bousquet, le 27 mai 1918, quand le lieutenant qu’il était alors est monté au front avec le 156e corps d’attaque, mais en commettant le geste insensé de chausser ses bottes en cuir rouge (quand ses hommes, au contraire, prenaient soin de troquer leurs meilleures chaussures de marche contre les souliers plus modestes qu’ils portaient au repos). Le 156e corps d’attaque était à peine sorti des tranchées que Joë Bousquet était touché en pleine poitrine par une balle qui lui sectionnait la moelle épinière entre la quatrième et cinquième vertèbre. Joë Bousquet passera le restant de sa vie dans son lit, à Carcassonne, les membres inférieurs paralysés, et persuadé que le tireur allemand convoitait ses bottes en cuir rouge… Il racontera que ses bottes rouges avaient décidé de son sort : « J’ai été un assez solide officier, mais je ne dois cette grâce qu’à l’incompréhensible soin que j’avais à me bien chausser », dira-t-il.

« Le monde est tout ce qui arrive », écrivait au même moment, sur des carnets de campagne pendant cette Première Guerre mondiale, le philosophe Ludwig Wittgenstein, en précisant que « le monde est l’ensemble des faits, non des choses ». Marcel Cohen ne parle pas vraiment du célèbre tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein, et, qui plus est, il est surtout marqué par la Seconde Guerre mondiale durant laquelle – à Auschwitz – son père, sa mère, sa sœur, ses grands-parents paternels, deux oncles et une grand-tante ont disparu. Les faits de ses livres laissent entendre que l’absence et le vide peuvent être exprimés. « Des faits et non les motifs de mes carences », dit-il aussi en citant la poétesse Alejandra Pizarnik. Marcel Cohen lui-même écrit des textes qui s’apparentent à de la poésie. Mais il est surtout l’écrivain qui n’a pas l’ambition d’imposer quoi que ce soit à ses lecteurs ; il est même comme ces artistes que sont Jochen Gerz et Emmanuel Saulnier, qui dressent des monuments invisibles pour montrer que si les cimetières juifs ont disparu de l’Allemagne, si le village de Vassieux-en-Vercors a été rasé par la 157e division de la Wehrmacht, « un monument disparu dont on parle a plus de réalité qu’un monument existant qu’on ne regarde plus »…

Dans Le Grand Paon-de-Nuit, qu’il avait publié en 2014, Marcel Cohen parlait d’un entomologiste convaincu que ce grand paon-de-nuit, vieux de trente millions d’années, « survivra presque seul au dernier papillon diurne ». Dans ce livre, il décrivait un personnage (ce quelqu’un que l’on retrouve dans tous ses textes) dépossédé de sa propre biographie, dont la vie ressemble « à son effort de nageur immobile luttant, par d’imperceptibles mouvements, pour empêcher son corps de recouvrir son ombre ». L’œuvre de Marcel Cohen, traduite en huit langues, est celle d’un grand observateur se livrant à l’expérience directe de l’entour de l’homme, « sans que cet homme puisse se prévaloir d’une psychologie, d’une métaphysique ou d’une psychanalyse ».

Roland Barthes employait ces mots pour parler du Nouveau Roman selon Robbe-Grillet, pour dire que ce roman n’est plus d’ordre chtonien, infernal, mais terrestre : il enseigne à regarder le monde avec les yeux d’un homme qui marche dans la ville, sans d’autre horizon que le spectacle, sans d’autre pouvoir que celui-là même de ses yeux (disait-il) ; et c’est un fait que Marcel Cohen lui-même se promène beaucoup dans la ville, à pied, en métro où il s’interroge par exemple sur l’agilité avec laquelle les femmes agrafent leur soutien-gorge… C’est un sujet en effet très sérieux, qui n’a rien de grivois sous la plume de Marcel Cohen ; tout comme il est intéressant de regarder s’engouffrer dans le métro des jeunes cadres engoncés dans le même costume noir si serré qu’ils peuvent à peine bouger… Oui, c’est le genre de détail qui raconte bien toute une époque, et qui va à l’essentiel. Marcel Cohen est précisément l’écrivain qui a cette capacité d’aller à l’essentiel, livre après livre, en toute objectivité.

Didier Pinaud

Détails, de Marcel Cohen
Gallimard, 208 pages, 18,50 euros
Ce contenu a été publié dans Lettres par les lettres francaises, et marqué avec Détails, Faits, Gallimard, Marcel Cohen.

UN EXTRAIT

« Aussi loin qu’il se souvienne, c’est à lui et à personne d’autre que les clés des chambres d’hôtel refusent d’ouvrir sa porte, que les couvercles des bocaux de petits pois résistent anormalement, que les lacets de ses chaussures restent entre les mains quand il est en retard pour se rendre à son travail,que les mines des crayons se brisent au moment de noter un numéro de téléphone important.
De même, il sent bien que ce sont des détails infimes qui, depuis toujours, l’empêchent de plonger à la piscine ou d’être plus assuré avec les femmes. Une question d’intonation de voix peut-être, de gaucherie dans la façon de leur adresser la parole ou de choisir le moment opportun, bien qu’il ne se souvienne d’aucune rebuffade particulière.
S’agissant des plongeons, il a depuis longtemps compris qu’il suffirait d’incliner un peu plus le buste au bord du bassin, modifiant ainsi l’angle d’attaque au moment d’entrer dans l’eau. Mais il n’a jamais oublié pour autant la classe se tordant de rire, à l’école communale, lorsque le professeur de natation lui avait demandé de recommencer un plongeon qu’il venait de rater lamentablement. C’est assez pour qu’il n’ait pas la moindre envie de s’y exercer à nouveau. Combien d’années se sont écoulées depuis ?
Pour le reste, il ne s’est jamais vu ni beau ni laid, il ne s’est jamais senti ni plus bête ni plus intelligent qu’un autre, si bien qu’il a toujours eu l’impression qu’il s’en fallait d’un cheveu qu’il ne finisse par se rejoindre, comme il suffit de quelques centimètres pour se trouver à l’aplomb exact d’un réverbère et rattraper ainsi notre ombre sur le trottoir. »

UN AUTRE

Une femme se souvient comment, jeune fille, on ne manquait pas une occasion de lui rappeler l’étrange comportement de sa grand-mère pendant la Première Guerre mondiale.
À la ferme, lorsqu’elle recevait des nouvelles de son mari, et contrairement à toutes les femmes de soldats, la jeune épouse — elle était mariée depuis deux ans à peine — commençait par poser le courrier sur la grande table de la cuisine. Elle s’asseyait alors sur la première chaise, dans la rangée de six — destinées aux journaliers et alignées contre le mur —, avant de sortir son chapelet de sa poche de tablier. Elle le passait autour de son poignet et priait sans quitter la lettre des yeux. On n’entendait plus que les mouches, le tic-tac de la petite horloge noire au-dessus des chaises et un chuintement de lèvres.
Quand la femme se dirigeait vers la table, c’était sans hâte et avec un soupir : pour elle, l’important n’était pas du tout ce que dirait la lettre, moins encore la carte postale reconnaissable aux petits drapeaux tricolores de la Poste aux armées. Elle savait que la carte avait été rédigée à la hâte dans les tranchées. Et il se passait plusieurs semaines, parfois beaucoup plus, entre la collecte du courrier par le vaguemestre et la remise au destinataire. Quelle qu’en soit la teneur, le courrier ne prouvait donc rien. Tout au plus s’agissait-il de fantômes dont l’unique vocation semblait être de semer le trouble dans les esprits.

À cet égard, les longues lettres étaient de beaucoup les plus fallacieuses : n’étaient-elles pas toujours rédigées à l’arrière, quand le régiment était au repos ? Le pire était donc à venir et c’est la confiance sans mesure des soldats qui faisait le plus mal. Croyaient-ils vraiment à ce qu’ils affirmaient avec tant d’assurance ? Quand ils envoyaient des photos, on les voyait qui riaient avec leurs camarades, la pipe aux lèvres, levant en chœur leur quart d’aluminium, le petit chien servant de mascotte à la compagnie allongé à leurs pieds. À la santé de qui trinquaient-ils ainsi ? Dans un coin de la photo, il était rare qu’on n’aperçût pas le linge qui séchait sur une corde et, pendu à son trépied, le chaudron d’eau chaude destiné à laver les gamelles. À l’arrière, les femmes de soldats paraissaient à tous égards beaucoup plus avisées.
En deux ans, la jeune femme, en tout cas, avait entendu trop de voisines se réjouir de ce qu’un père, un mari ou un fils était en bonne santé au moment même où les gendarmes, parfois le maire, posaient leur bicyclette dans la cour de la ferme pour annoncer sa mort. Le facteur lui-même se disait honteux de devoir remettre tout un paquet de lettres à une famille en deuil depuis des mois. Dans ses prières, comment être certain que la jeune femme n’implorait pas le ciel d’accorder à son mari la grâce d’une blessure, voire une amputation pure et simple, plutôt que d’apprendre une fois encore qu’il était en excellente santé et, comme tous ses camarades, qu’il avait un excellent moral ? Dans ses lettres, elle cachait à peine sa jalousie lorsqu’elle apprenait qu’un ami de son mari avait été évacué et qu’il était soigné dans un hôpital de l’arrière. Sans doute lui faudrait-il beaucoup de repos, expliquait-elle, mais du moins avait-il la chance d’être « intact », selon sa propre expression.
Les choses arrivèrent exactement comme la jeune femme le redoutait. En août 1916, le maire venait de lui remettre une convocation l’invitant à se présenter sans tarder à l’état-major du régiment, à Verdun, afin de reconnaître le corps de son mari, quand elle reçut une carte postale. Ce ne fut pas la dernière et, dans celle-ci comme dans les suivantes, elle ne fut pas étonnée d’apprendre que le moral était « au beau fixe ».
La jeune femme revint au village avec, dans le fourgon du train, un cercueil en bois blanc et un corps dont seule la couleur des cheveux rappelait son mari. Des années durant, elle expliqua que c’est pour ne pas importuner inutilement le médecin major qu’elle avait accepté de reconnaître ce corps plutôt qu’un autre..

Le Monde devient fou

Le déficit commercial du journal « Le Monde » fabrique, au fil des jours qui lui sont comptés, faute de lecteurs, sa propre folie qui devient dangereuse.

Il est vrai que malgré les énormes subventions qu’il reçoit, in fine payées par les contribuables français, il ne peut redresser ses comptes tant ses lecteurs, constatant l’inanité de sa ligne (rouge délabrée) et la plume nauséabonde de ses journalistes, l’ont abandonné.

Alors, ce journal tente de vendre ses exemplaires toujours en rade par des Unes qui imitent les journaux d’extrême-droite d’avant-guerre, en courant après Mediapart ou Rivarol.

La Une de ce jour est assez significative de ce mauvais tournant brun du Monde. Elle nous laisse pantois.

Je cite :

« COMMENT DES MILLIARDAIRES AMÉRICAINS TENTENT DE DÉSTABILISER L’EUROPE

« Des grandes fortunes liées à l’extrême droite et à Donald Trump investissent massivement dans des campagnes de dénigrement au sein de l’UE
Comme Robert Mercer ou Robert Shillman, ces magnats salarient les auteurs d’infox qui dénoncent Bruxelles, l’islamisme et l’immigration
Ils soutiennent des entreprises comme Rebel Media ou Harris Media, qui déversent leurs thèses conspirationnistes par le biais de multiples sites.
Déjà actifs lors de la présidentielle, ces groupes d’influence ont profité de la crise des « gilets jaunes » pour se renforcer en France« .

On se croit chez Drumont mâtiné de Céline. C’est du Monde à la Minute.

On lit et on espère que « la juiverie mondiale », que les complotistes patentés dénoncent ne va pas se nicher dans l’article.

On espère mal. Ezra et Rebeka (avec un h) sont bien là.

Les noms :

Robert Mercer et sa fille Rebekah (…)

Ezra Levant,

Robert Shillman

On se demande vraiment à quoi joue Le Monde et s’il ne s’agit pas d’un article destiné à la frange antisémite des gilets jaunes.

L’article, on en est certain, va faire déferler de nouvelles haines s’autorisant leurs saillies, confortées par la « documentation » d’un journal sérieux qui n’est pas entre les mains d’ islamistes…

Et quand on lit, on constate qu’il ne s’agit que de broutilles et d’opinions publiques peut-être mauvaises ou sales mais tellement dérisoires qu’on s’interroge sur la santé mentale du rédac-chef du Monde qui confond une doxa d’extrême droite classique et publique sur Facebook au demeurant noyée au demeurant sous celle, dominante que Le Monde lance à boulets rouges dans la figure citoyenne, avec une conspiration de milliardaires américains, presque des « sages de Sion »…

Oui, Le Monde devient complotiste, idiot, dangereux. Le Monde devient fou.

Je colle in extenso l’article pour faire frotter les yeux du lecteur.

Doit-on désormais avoir honte de la Presse française ?

Un petit groupe de milliardaires contribue à la diffusion au sein de l’Union européenne d’idées défendues par les partis d’extrême droite. Certains d’entre eux, comme Robert Mercer, ont financé l’ascension de Donald Trump

ENQUÊTE

Il n’y a pas que les Etats qui mènent des opérations de désinformation. Depuis plusieurs années, un petit groupe de milliardaires américains, qui financent dans leur pays l’aile droite du Parti républicain, ont aussi soutenu des campagnes de diffusion de fausses informations dans plusieurs pays de l’Union européenne.

Contrairement aux agents de l’Internet Research Agency – l’organisation russe de propagande en ligne –, ces hommes d’affaires ne disposent pas d’équipes nombreuses, ni d’armées de faux comptes sur Twitter ou Facebook. Mais leur argent leur permet de financer de petits groupes d’activistes et des entreprises de communication politique spécialisées, dont l’action est ensuite démultipliée en ligne par l’achat de publicités sur les réseaux sociaux pour diffuser leur message.

Au cœur du dispositif se trouve notamment Robert Mercer, le codirigeant du puissant fonds d’investissement Renaissance Technologies, et sa fille Rebekah, qui ont financé le lancement de Breitbart News, le site conspirationniste fer de lance de l’alt right (« droite alternative », mouvance d’extrême droite) et de la campagne de Donald Trump. Steve Bannon, l’ancien conseiller du président, en était le rédacteur en chef. « Ce sont les Mercer qui ont posé les bases de la révolution Trump, expliquait M. Bannon en 2018 dans un entretien au Washington Post. Si vous regardez qui sont les donateurs politiques de ces quatre dernières années, ce sont eux qui ont eu le plus grand impact. »

Mais la générosité des Mercer ne s’arrête pas aux frontières des Etats-Unis. Ils financent également l’institut Gatestone, un think tank néoconservateur orienté vers l’Europe, qui publie des articles dans de nombreuses langues, dont le français. Mais aussi le média canadien The Rebel, qui s’intéresse beaucoup à l’actualité du Vieux Continent.

Vidéos des « gilets jaunes »

En 2017, l’un de ses salariés, Jack Posobiec, avait très largement contribué à la diffusion des « MacronLeaks », ces e-mails volés à plusieurs membres de l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron publiés en ligne deux jours avant le deuxième tour de l’élection présidentielle française. Jack Posobiec avait été l’un des premiers à évoquer la publication des documents, et permis leur diffusion très rapide dans les sphères de la droite américaine.

La longue traîne des activités de Rebel Media Group, l’éditeur de The Rebel, s’étend sur plusieurs pays. En France, récemment, le site a envoyé son correspondant à Londres, Jack Buckby, et l’une de ses collaboratrices, Martina Markota, pour filmer des vidéos sensationnalistes des manifestations des « gilets jaunes ». Martina Markota, qui est Américano-Croate, mène aussi d’autres projets en Europe pour Rebel Media, comme ces vidéos consacrées à la « résistance culturelle » en Pologne ou sur les « mensonges des médias sur la patriotique Croatie ».

La ligne du site et de ses différentes filiales est proche de celle de Breitbart News : ses articles dénoncent pêle-mêle l’immigration, l’islamisme, les gauches américaines, canadiennes, européennes… Le site dépeint une Europe au bord de l’effondrement, notamment à cause de l’immigration, et a fait campagne pour le Brexit.

Sollicité par Le Monde, Ezra Levant, le fondateur de Rebel Media, n’a pas répondu à nos questions. Dans un courriel, il a estimé que « Le Monde qui fait un article sur l’ingérence étrangère, c’est comme si Harvey Weinstein dirigeait une enquête sur le harcèlement sexuel ». Il a par ailleurs demandé s’il devait transmettre ses réponses « à votre agent traitant à l’ambassade de Russie » – référence à une supposée instrumentalisation du Monde par le KGB pendant la guerre froide.

« Haine et désinformation »

Rebel Media bénéficie d’un autre soutien financier de poids. Le milliardaire Robert Shillman, qui a fait fortune dans les machines-outils avec sa société Cognex, a contribué à payer les salaires de journalistes du site. M. Shillman finance de très nombreux projets anti-islam, dont le centre Horowitz, décrit par l’organisation de lutte contre la haine SPLA comme la source « d’un réseau de projets donnant aux voix antimusulmanes et aux idéologies les plus radicales une plate-forme pour diffuser la haine et la désinformation ».

Si l’investissement détaillé de M. Shillman dans Rebel Media n’est pas connu, en revanche, il est public que le milliardaire a financé les salaires de plusieurs « Shillman Fellows », qui travaillent ou ont travaillé pour Rebel Media. Par ses différentes fondations et des attributions de bourses (« fellowships »), M. Shillman a ainsi financé plusieurs groupes et militants d’extrême droite en Europe. Aux Pays-Bas, il est un important soutien du chef de file d’extrême droite Geert Wilders, qui reçoit depuis des années des aides par le biais de la fondation Horowitz. L’extrême droite américaine, qui admire M. Wilders et voit dans les Pays-Bas un terrain de lutte privilégié, y finance divers canaux de propagande politique.

L’institut Gatestone, par exemple, qui a financé la production de vidéos dans le pays par Rebel Media, et notamment Gangster Islam,un petit film anti-immigration du journaliste Timon Dias, « fellow » rémunéré de l’institut. M. Dias a depuis lancé un projet de site anglophone d’actualité « branchée » et très à droite, The Old Continent, et travaille en parallèle pour Geenstijl (« aucun style », en néerlandais), un blog « politiquement incorrect » régulièrement accusé de sexisme et de racisme.

Mais le rôle de Rebel Media et de ses généreux donateurs est encore plus surprenant dans les pays anglophones d’Europe. Fin 2018, The Times révélait que quatre militants de l’extrême droite britannique avaient bénéficié d’une bourse financée par Robert Shillman, et avaient été salariés par Rebel Media avec un financement du milliardaire américain. Ce petit groupe était dirigé par Tommy Robinson, fondateur du groupuscule d’extrême droite English Defense League et proche du parti UKIP et de son ex-chef Nigel Farage.

Publicité anti-IVG

Le groupe écrivait des articles et des vidéos anti-immigration et pro-Brexit. Le projet a tourné court en mai 2018, quand M. Robinson a été arrêté et condamné à treize mois de prison pour un reportage provocateur et islamophobe.

Après son arrestation, Tommy Robinson a été l’objet d’articles prenant sa défense dans l’ensemble des médias financés par Robert Shillman ; le think tank Middle East Forum, qui compte parmi ses principaux contributeurs les frères Charles et David Koch, des milliardaires américains ultraconservateurs, a financé ses frais de justice, comme il l’avait fait en 2009 pour ceux de Geert Wilders.

Le 26 février, Facebook a annoncé avoir supprimé les comptes de M. Robinson sur Facebook et sur Instagram, en raison de « violations répétées de nos règles, de la publication de contenus déshumanisants et d’appels à la violence contre les musulmans ». La mesure est exceptionnelle pour une figure politique connue ; son compte Facebook comptait plus d’un million d’abonnés ; il ne conserve que sa chaîne YouTube.

Un autre compte Facebook a été brièvement inaccessible ce 26 février, géré par un homme qui apparaissait souvent dans les vidéos de M. Robinson et faisait partie du petit groupe financé par M. Shillman : Caolan Robertson. Cet ancien salarié de Rebel Media, qui a depuis claqué la porte avec fracas en accusant son ex-employeur de malversations financières, est un jeune militant de l’alt-right, coutumier des coups d’éclat en ligne. En avril 2018, alors que l’Irlande s’apprête à voter pour le référendum sur le droit à l’avortement, sa silhouette apparaît subitement dans les fils Facebook de milliers d’internautes. Dans une vidéo publicitaire, on voit le jeune homme interpeller des femmes qui manifestent en faveur du droit à l’IVG ; le montage est conçu pour leur donner l’air ridicule.

En quelques semaines, la vidéo a été vue plus d’un million de fois – dans un pays de 4 millions d’habitants. Qui a financé cette publicité ? M. Robertson a affirmé qu’elle avait été payée par « une entreprise américaine ». Quelques semaines avant le vote, face au tollé suscité en Irlande par les nombreuses campagnes financées par des groupes étrangers et notamment américains, Facebook avait annoncé bloquer toutes les « publicités étrangères » et promis de publier les données liées à ces publicités. Près d’un an plus tard, les données sont toujours en cours de compilation, explique Facebook au Monde, mais devraient être mises en ligne « dans les prochaines semaines ». La vidéo où apparaît Caolan Robertston, elle, est toujours en ligne.

Aimez-vous Ren Hang ?

Actuellement, tous parlent de l’Expo de Ren Hang, photographe chinois, assez connu qui vient de disparaitre. Maison européenne de la photographie, à Paris.

Je colle quelques unes de ses oeuvres.

Aimez-vous ? 

Je ne commente pas.

Le nouveau Directeur de la Maison européenne de la photographie, à Paris le présente dans l’Express, dans ces termes:

« Il y a deux aspects fondamentaux dans l’oeuvre de Ren Hang : son extraordinaire talent pour la performance et la poésie qu’il insuffle dans le quotidien. Il vivait à Pékin dans un petit appartement ; c’est là, dans cet intérieur confiné, qu’il a photographié ses amis et modèles sur les toits des gratte-ciel, ou en extérieur nuit… Des images clandestines prises en vitesse pour ne pas se faire attraper par la police. Ces jeux interdits ont créé un langage visuel sur la liberté de la jeunesse, ses espérances, le sexe, la vie dans les mégalopoles. Les jeunes Chinois sont souvent considérés comme un bloc homogène, discipliné, travailleur, asexué, et, là, on assiste à une pure désobéissance et à une jouissance des corps. Dans un pays au régime autoritaire, on est plus vrai quand on joue !  

« Je ne programme rien. Mes idées surviennent quand je shoote? », disait Ren Hang. Son oeuvre est instinctive, immédiate, réalisée avec des moyens dérisoires, c’est fascinant. Malgré la dépression dont il souffrait, son travail n’était pas autocentré. Au contraire, il essayait de donner quelque chose à ses contemporains, à la jeunesse, à ses proches. Ces images ne sont pas tristes ou désenchantées, elles sont extrêmement intelligentes, créatives, subtiles et d’une grande énergie, ce qui en fait l’un des photographes préférés des jeunes générations et artistes du monde entier. Pour moi, c’était vraiment un génie. » 

Je ne commente toujours pas…

REN HANG, LOVE. Jusqu’au 26 mai. 

léthé

La soirée s’annonçait bien, tous souriaient, allez savoir pourquoi. De fait la soirée se déroulait bien. L’un des invités proposa un jeu. Il s’agissait, pour chacun, de raconter sa « vie antérieure ». C’était,avait-il dit, une manière de raconter son humeur. Soit une vie atroce dont on s’était libéré par une vie présente extraordinaire. Soit une vie de rêve comparée à celle que le narrateur subit.

Evidemment, nul n’a osé raconté une vie antérieure merveilleuse qui s’opposerait à celle, atroce, que l’on vivait en ce moment précis de la narration. L’orgueil humain ne supporte pas que l’on puisse considérer que le malheur est présent. Il est enfoui, dépassé, enterré. A défaut, on nous plaint et personne, sauf celui qui ne parle pas, celui peut-être un peu déprimé, n’aime être plaint. Le bonheur est obligatoire et il faut le dire et le montrer. La tristesse est faible et les romantiques auraient été s’ils avaient vécu notre temps, vilipendés tant l’injonction à la joie et la chasse contre le spleen est l’un des principes qui fait encore vendre les magazines à papier glacé.

Vient mon tour. Je dis que je n’ai pas trouvé le contre-poison de Léthé et passe la parole au suivant. A vrai dire, le jeu m’énervait. Et j’étais certain que par ce mot, une discussion sur sa signification allait s’enclencher et faire donc remiser dans ses buts, le satané jeu idiot.

De fait, c’est ce qui se produisit.

J’ai donc du préciser que dans la mythologie grecque, les Enfers avaient un rôle essentiel. Et après un grand nombre de siècles passés aux Enfers, les âmes des justes et celles des méchants qui avaient expié leurs fautes réclamaient aux dieux un retour sur terre, en habitant un corps.

Cependant, si l’on accédait à cette demande, une condition devait être remplie : on devait perdre le souvenir de sa vie antérieure.

Pour ce faire, on buvait les eaux du Léthé, fleuve de l’Oubli, l‘un des cinq fleuves de l’Enfer. Ce qui permettait d’effacer de la mémoire toute trace du passé. Pas complètement, on n’en gardait que de vagues réminiscences (notre impression de « déjà-vécu »).

Donc, comme dans le bouddhisme, une nouvelle incarnation et l’oubli grace à ces eaux de tout d’avant.

Le Léthé coulait avec lenteur et silence : c’était, disent les poètes, « le fleuve d’huile dont le cours paisible ne faisait entendre aucun murmure ». Ce fleuve est quelquefois représenté sous la figure d’un vieillard qui d’une main tient une urne, et de l’autre la coupe de l’Oubli.

J’ai donc raconté tout ça, ce qui a eu l’effet escompté : un abandon du jeu et une discussion joyeuse sur les représentations dans les tableaux des musées de la mythologie grecque.

A cet égard, la discussion est aussi venue sur la peinture italienne que j’ai pu comparer à la peinture espagnole, pour, encore louer Ribera, Velasquez, El Greco et Goya. On ne se refait pas.

PS1. La gravure en tête du billet est de Gustave Doré (évidemment) et représente Dante devant le fleuve Léthé, buvant avidement ses eaux.

PS2. Un lecteur (une lectrice ?) assidu (e) et anonyme de mes petits billets, immédiatement après la lecture de celui-ci, m’a envoyé un poème de Charles Baudelaire, extrait des Fleurs du Mal. Je le colle.

Pour engloutir mes sanglots apaisés
Rien ne me vaut l’abîme de ta couche ;
L’oubli puissant habite sur ta bouche,
Et le Léthé coule dans tes baisers.

la méchanceté

La question que je pose ici est d’une simplicité presque désolante, désarmante.

Peut-on être intelligent, cultivé et être méchant ? Peut-on avoir lu toute la philosophie du monde et sombrer dans la méchanceté ?

Non, il ne s’agit pas de s’intéresser à la différence entre l’oeuvre magistrale et l’auteur minable, biographiquement s’entend, le roman de Céline et le salaud de Céline.

Non, non, c’est sur tout autre chose que je m’arrête, en l’affirmant : entre eux, même les grands sont des petits hargneux.

J’ai eu du mal à écrire et publier ce billet, tant il est vrai que s’agissant de Clément Rosset (on sait que je travaille sur une longue étude sur son concept de réel), je peux craindre l’éloignement par le lecteur de l’approche de ce philosophe que j’aime beaucoup, même si quelquefois il m’énerve beaucoup.

Attention, attention, il ne s’agit pas de dire encore, idiotement me semble-t-il, que la philosophie est génératrice de sagesse et fabricante de morale. Je laisse cette réflexion à ceux qui confondent la sagesse socratique ou grecque avec la philosophie, en mêlant l’avènement de la philosophie occidentale (en Grèce) avec la philosophie tout court. La philosophie n’est pas une morale grecque, même si elle peut puiser dans l’armature de ce qui la constitue.

Rien donc que de plus faux que cette posture intellectuelle de la philosophie comme sagesse. La philosophie est une tentative, évidemment vaine (mais la tentative est bonne), d’embrasser le réel, de le « dévoiler ». Par le concept et l’idée. Et non pas d’être un « sage » stoïque, sceptique ou épicurien.

Justement ce que condamne Clément Rosset (c’est ici qu’il peut énerver beaucoup dans sa leçon lorsqu’il dit « Ajoutons, dit le philosophe, de la valeur aux choses : nous les rendrons ainsi signifiantes. Toute réalité est ainsi susceptible de s’enrichir d’une valeur ajoutée qui, sans rien changer à la chose, la rend néanmoins autre, disponible, capable de s’intégrer aussi bien dans Il me semble qu’avec Derrida les rapports étaient moins cordiaux…….Car si le philosophe peut, en toute justice, s’étonner que les choses soient (qu’il y ait de l’être), il ne devrait en revanche nullement s’étonner que les choses soient justement telles qu’elles sont, y subodorant ainsi on ne sait quelle signification occulte. Signification obscure autant que tautologique : si les choses sont justement ce qu’elles sont, ce n’est pas par hasard, décide une certaine raison philosophique (alors que la véritable raison ordonnerait plutôt de penser : si les choses sont ce qu’elles sont, c’est qu’elles ne peuvent échapper à la nécessité d’être quelconques). Le grand philosophe de la signification imaginaire est Hegel : celui qui pense que tout le réel est rationnel, que rien n’arrive au hasard, que tout ce qui se produit est la marque d’un destin secret qu’il appartient au philosophe de comprendre et de dévoiler ».

Certes, Rosset a raison : le philosophe, à force de vouloir chercher l’invisible, le réel qui ne se voit pas, l’harmonie qui ne se donne à voir et tutti quanti, s’éloigne assurément dudit réel et, mieux de la réalité.

Notons, à cet égard, que s’en tenir à la réalité, c’est aussi ajouter (en diminuant et en proposant), en faisant oeuvre de philosophie. Affirmer que le réel n’est que le réel, c’est aussi donner de quoi penser à la pensée.

Je regrette que Rosset (sur lequel je travaille en ce moment, vous l’aurez à nouveau compris) nous ait quitté, j’aurais pu l’inviter à boire une bière avant des tripes à la mode de Caen que ce cotentinois ne pouvait pas ne pas aimer, et lui expliquer que rien n’est plus complexe que la prétendue simplicité du réel…

Mais revenons donc à l’objet de ce billet (la méchanceté). C’est justement de Rosset et de ses commentaires périphériques dont il s’agit. Je vais citer quelques unes de ses flèches quelquefois dures (notamment celle décochées au pauvre Derrida)
SUR DERRIDA. CLÉMENT ROSSET ‒ Oui, c’est grâce à Althusser que j’ai eu les premiers contacts avec lui, précisément à l’occasion de ces nombreux pots que nous prenions dans les environs de l’École normale, car un petit homme que je prenais pour un « sioux » (terme qui signifie à l’École « balayeurs ») ‒ j’avais pris Derrida pour un sioux et j’ai gardé toujours un peu cette idée ‒ avait l’habitude de se hisser sur ses pieds pour entendre ce qu’on disait et apprendre la philosophie avec Althusser et Rosset. « Mais tu n’as pas reconnu Derrida ? » me disait Althusser. C’est donc grâce à lui que je l’ai connu. Et après mon Discours sur l’écrithure, on ne s’est plus jamais parlé. Derrida serait-il indéridable… ? Jamais je n’ai vu l’ombre d’un sourire sur son visage. Les gens qui ne sourient jamais me font peur.

Pour ceux qui l’auraient oublié, Derrida en voulait à mort à Rosset pour l’avoir ridiculisé avec son « Discours sur l’écrithure » avec un h pour se moquer du Derrida écrivant la différance avec un a qui est le signe d’un concept de la « déconstruction », mot-valise, s’il en est…
SUR DELEUZE. Quand Deleuze voulut me rencontrer, après avoir lu La Philosophie tragique, c’était pour m’inviter à un colloque sur Nietzsche à Royaumont qui devait opposer le clan Deleuze au clan Derrida. Je suis donc allé le rencontrer dans un café où j’ai fait la bêtise de lui dire que je n’étais pas fanatique des « philosophes » des Lumières et qu’en particulier la lecture de Rousseau provoquait en moi des crises d’urticaire. « Mais alors, m’objecta Deleuze, comment expliquez-vous que Nietzsche ne tarisse pas d’éloges sur Rousseau ? » J’ai réfléchi un instant puis répondu : « Je me trompe peut-être, mais je ne me rappelle pas avoir lu chez Nietzsche une seule ligne consacrée à Rousseau. » Deleuze demeure coi, puis réplique enfin : « Ah, je comprends. Vous êtes un jeune homme de droite. » Et pendant la suite de l’entretien il ne cessa de m’affubler de ce nom : « Qu’en pensez-vous, jeune homme de droite ? », « Vous avez lu ce livre, jeune homme de droite ? », « Vous voulez reprendre un café, jeune homme de droite ? » Vous imaginez mon agacement. Heureusement, cette manie cessa peu après. Inutile cependant de vous dire que je ne fus pas invité au colloque de Royaumont.
SUR FOUCAULT J’ai profité de cette occasion pour demander un conseil à Foucault. Je me faisais harceler à cette époque par une fille qui était anesthésiste en chef dans un grand hôpital parisien. Et comme je voulais m’en débarrasser, je raconte à Foucault que depuis six mois cette fille me persécute et qu’elle m’a avoué l’avoir persécuté lui-même les mois d’avant. Je voulais donc m’éclairer de la manière dont lui-même s’en était débarrassé. Alors il me répond : « Les flics, que voulez-vous. » L’hypocrisie et la mauvaise foi avaient ainsi vu le jour.

L’on sait combien, par centaines de pages, Foucault, maitre de l’anti-répression s’en est pris à la Police. Tout était police dans notre société….

Rosset ajoute, mais là on entre dans l’oeuvre et on délaisse la personne, quoique…

On peut lui reprocher une écriture un peu bavarde et délayée : il lui faut souvent trois pages pour écrire ce qu’il aurait pu dire en trois lignes. Quant à sa pensée, elle est très claire aussi : supprimons les asiles et il n’y aura plus de fous, supprimons les médecins et il n’y aura plus de malades, supprimons les prisons et il n’y aura plus de délinquants. Bref, l’institution sociale est la cause de tous les maux, comme le pensaient les philosophes se recommandant du cynisme grec. Cette démagogie simpliste a toujours eu du succès et ne date pas d’hier, puisque la démagogie consiste à alimenter le ressentiment des gens.

Bon j’arrête.

Rosset est un gentil méchant.

flatus vocis

Je continue dans les billets courts, comme des mémos.

A l’occasion d’une longue conversation qui commençait sérieusement à m’ennuyer, le locuteur n’arrêtant pas de sortir, à grands coups de mains sur le front, de sourcils froncés et de lunettes savamment enlevées quelques secondes piur être remises exactement, m’est revenu une expression latine que j’employais souvent dans les discussions houleuses que j’avais à subir dans des bars près de la Sorbonne ou des diners près de l’Etoile.
« FLATUS VOCIS »

J’avais appris la formule, non pas dans mes maigres cours de latin, malheureusement bâclés, mais d’un assistant de la Faculté, aux yeux rieurs qui n’arrêtait pas de nous la sortir. Ce qui avait, au demeurant l’avantage de faire taire les grands causeurs qui faisaient semblant de connaitre l’expression mais dont l’élan discursif était rompu par l’interrogation (un excellent piège pour les esbroufeurs) soit pour, plus moralement, solliciter une traduction immédiate.

L’expression signifie littéralement : « un souffle de voix » (flatus qui veut dire souffle, respiration, haleine et vox, génitif vocis) = voix.

Elle est donc employé pour se moquer et tourner en dérision un propos inutile, superflu, sans importance. Seul le souffle est perceptible, les mots étant sans grand intérêt pour celui qui les entend et qui les écoute à peine. Souvent une abstraction creuse simplement destinée à masquer une ignorance du sujet abordé.

Certains parlent aussi d’un « ébranlement de l’air », donc encore insignifiant.

Belle expression pour faire la guerre aux concepts creux ou aux pseudo-concepts. Spinoza en fait une vie.

Voilà. Rien d’autre. Ne pas hésiter à employer l’expression. Essayez et vous constaterez son effet. Elle fait réfléchir pendant des semaines et les vrais humains se posent la question (comme moi à cet instant même ou je l’écris) de savoir si ce qu’on profère ou clame ,n’est pas un flatus vocis.

Et n’oubliez pas d’ajouter, lorsque vous sortez l’expression, de préciser que c’est la seule locution latine que vous connaissez. Ca amortit la critique anti-faiseur, anti-pédant.

Je suis ravi d’avoir retrouvé cette expression. Ravi. Allez savoir pourquoi.

PS. Je viens, à l’ instant même je l’affirme, de me souvenir de l’expression « du vent du vent », pour signifier le creux de ce qu’on entend. Évidemment que ça vient de là…! On devrait plus souvent s’interroger sur le langage et sa mécanique crissante.

La poussière et l’espace.

Zola fait dire à Claude Lantier, dans « L’œuvre » :

« Quand la terre claquera dans l’espace comme une noix sèche, nos œuvres n’ajouteront pas un atome à sa poussière. »

Pas de quoi nous inciter à écrire.

Mais, peu importe, il restera du vide, ce qui, sauf erreur, est ce qui définit géométriquement l’espace. Et l’on peut préférer la beauté de l’espace désencombré à la saleté de la poussière des restes.

C’était juste un billet sans importance, ceux auxquels l’on tient…

no es nadie, señor, soy yo

Plutôt que d’ajouter un PS à mon billet précédent, et le noyer ainsi sous les mots, je fais un mini-texte de ce que j’avais omis de mentionner dans cette petite démonstration de l’inexistence de l’identité personnelle, d’un moi pré-identitaire qui serait profondément ancré dans chaque personne du monde et qui ne serait pas celui, social, qui se suffit à lui-même et encombre, adroitement, sans lamentations faussement poétiques, le moi tout court (ou tout long, comme l’on voudra).

J’ai en effet omis de citer l’anecdote dans le bouquin Octavio Paz intitulé « Le Labyrinthe de la solitude ». Elle est significative, drôle et embrasse le sujet (le sujet ?)

Une nouvelle servante se présente au domicile de son patron, lequel fait la sieste et ne l’entend pas arriver. Soudain il se réveille et sursaute : « Qui va là ? » Réponse de la servante : « No es nadie, señor, soy yo » – ce n’est personne, monsieur, c’est moi.

Tout est dit ici. Et je ne commente pas.

Loin de moi, contre le mythe de l’identité personnelle

Encore Clément Rosset

CR dont l’on ne peut se défaire, même si son approche du réel, par petites touches non fortement théorisées, peut, souvent, heurter une conviction holiste, globale et structurale si l’on préfère.

Ces « touches » sont autant de piqures de rappel à la réalité. Comme un fleuret qui viendrait, régulièrement, piquer votre buste pour vous dire

– Mais, où vas-tu ? les choses sont nettement plus simples, plus vraies, en réalité « plus réelles ». Il suffit d’appréhender la joie de l’existence, la sentir en ce qu’elle est, sans mots, la prendre entièrement, même si son côté dramatique vous aide dans cette tâche essentielle. Juste « déguster » l’existence, laquelle est bonne sans raison, une existence incompréhensible mais merveilleuse qui, est comme ça, qui accompagne sa joie, une euphorie d’être sans pourquoi.

Rosset est le fou de notre pensée. Comme le fou du Roi, ici d’une reine (la joie) et il s’attache à relativiser la fonction et le sérieux de la chose, en la simplifiant.

Cependant, il ne s’agit que d’une illusion : cette simplification est un leurre tant elle recèle des invariants complexes. Rosset est donc un manipulateur, un faux naif, un menteur de la simplicité.

C’est ce qu’on s’est dit, immédiatement, en posant, presque essoufflé, à force de l’avoir lu sans pause, son bouquin, écrit en 2008, qu’on n’avait pas encore lu, intitulé :

« Loin de moi, étude sur l’identité ». Editions de Minuit.

Il reprend le débat sur l’identité, celle du moi profond qui existerait en soi alors qu’il n’est que le succédané de perceptions autour de soi, au regard du moi « social », débat déjà initié par David Hume dans le fameux questionnement qu’on colle ci-dessous :

« Pour ma part, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j’appelle moi, je bute toujours sur une perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d’ombre, d’amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment, sans une perception et je ne peux rien observer que la perception. Quand mes perceptions sont écartées pour un temps, comme par un sommeil tranquille, aussi longtemps je n’ai plus conscience de moi et on peut dire vraiment que je n’existe pas. Si toutes mes perceptions étaient supprimées par la mort et que je ne puisse ni penser, ni sentir, ni voir, ni aimer, ni haïr après la dissolution de mon corps, je serais entièrement annihilé et je ne conçois pas ce qu’il faudrait de plus pour faire de moi un parfait mort. Si quelqu’un pense, après une réflexion sérieuse et impartiale, qu’il a, de lui-même, une connaissance différente, il me faut l’avouer, je ne peux raisonner plus longtemps avec lui. Tout ce que je peux lui accorder, c’est qu’il peut être dans le vrai aussi bien que moi et que nous différons essentiellement sur ce point. Peut-être peut-il percevoir quelque chose de simple et de certain qu’il appelle lui : et pourtant je suis sûr qu’il n’y a pas en moi de pareil principe. » David Hume. Traité de la nature humaine.

Ainsi, pour Hume, il ne peut y avoir de perception du moi – comme il peut y avoir perception d’une chaise ou d’une table. Il ne peut y avoir que de vagues perceptions de qualités, ou d’états psychologiques, à un moment donné.

Ce que disait, au demeurant Pascal, dans ses pensées avant Hume :

« Qu’est-ce que le moi ? Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.

Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges ou des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées. »

Cette dernière phrase est capitale : non pas que Pascal nous intime l’ordre d’aimer les grands mais, plu simplement,  » il s’agit aussi de dire cette vérité philosophique et autrement grave qu’en dehors des signes et des actes qui émanent de moi et me font reconnaître comme étant qui je suis, il n’est rien qui soit à moi ni de moi. »

Rosset, comme Pascal et Hume s’attaque à cette affirmation d’un moi préexistant à moi et qui se perpétue à moi, pensée majoritairement ou même unanimement à l’oeuvre dans la littérature, qu’elle soit théorique ou, à fortiori romanesque, elle qui va d’ailleurs à l’encontre de l’affirmation de Rimbaud, lequel dans sa saison en Enfer affirmait que « je est autre ».

Alors sommes-nous moi de la naissance à la mort, sans changement, sans effacement déstructurant de ce moi indestructible, notre marque de fabrique, les seuls changement s’opérant dans le moi « social » qui lui, au fil du temps, des postes, des honneurs, de l’âge, peut « changer.

C’est la question de cette identité immuable, de ce moi transcendental qui constitue donc l’objet du magnifique petit livre de Rosset. Il veut, en réalité, démontrer la « suprématie du moi social sur le moi « privé » inexistant.

On va donc essayer – ce qui est le plus difficile, croyez-le, – d’exposer une pensée prétendument simple. Et, comme je l’ai déjà dit coller la bonne locution ^plutôt que de mal paraphraser

D’emblée l’affirmation de Clément Rosset :  »

« j’ai toujours tenu l’identité sociale pour la seule identité réelle ; et l’autre, la prétendue identité personnelle, pour une illusion totale autant que tenace »…

La preuve par le Quichote :

« Dans Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard a été l’un des rares, parmi les auteurs modernes, à remettre en cause l’autonomie du moi, qu’il juge illusoire et d’origine cartésienne (et constitue à ses yeux l’essence du « mensonge romantique »), et à affirmer son affiliation constante à l’autonomie supposée d’une autre personne (affiliation révélée par la « vérité romanesque »). Cette négation de l’autonomie du moi est illustrée, chez René Girard, par l’impossibilité de désirer sinon par l’intermédiaire des désirs d’un autre que René Girard appelle le « médiateur du désir », que le « je » admire au point d’en adopter les choix et les désirs. Je ne peux désirer que ce que désire un autre prestigieux, comme Don Quichotte qui ne peut admirer que ce qu’admire Amadis de Gaule, dans le roman de Cervantès. Ce manque d’autonomie du désir recouvre bien évidemment un manque d’autonomie tout court : si le moi est incapable de désirer par lui-même, c’est tout simplement qu’il n’y a pas de moi, c’est-à-dire un être libre de ses choix, de ses décisions et de ses désirs. René Girard écrit justement que « Don Quichotte a renoncé, en faveur d’Amadis, à la prérogative fondamentale de l’individu2 ». Je dirais plus brutalement, pour ma part, que Don Quichotte a renoncé à l’illusion de l’individualité et de l’identité personnelle. Et je remarque au passage que Don Quichotte justifie ainsi la série de ses folies par une intuition qui, à la bien analyser, se révélerait aussi profonde que pertinente. L’influence de l’enchanteur Merlin, invoqué par Don Quichotte pour expliquer après coup chacun de ses faux exploits, ainsi que les véritables dégâts qu’ils occasionnent, ne constitue en définitive qu’une force d’appoint »

A vrai dire, par ce biais de « l’identité », Clément Rosset s’en prend frontalement, curieusement sans nommer son sujet (c’est bien le cas de le dire) à l’individu libre et conscient, à l’autonomie agissante du « sujet ».

Il le dit du bout de sa plume, vers la fin du bouquin en précisant que :

« Le credo du libre arbitre, c’est-à-dire le dogme d’une identité personnelle responsable non seulement de ses actes mais aussi – et surtout – des intentions présumées qui en seraient l’origine : tels Kant, Sartre, ou encore Paul Ricœur qui, dans un livre relativement récent, s’est proposé de défendre ce qu’il appelle, de manière délicieusement polysémique, le « maintien de soi ». Ne pas oublier qu’on est une personne responsable, – ne pas oublier non plus de se tenir droit.

A l’opposé de ces conceptions utopiques, – mais je pourrais ici en appeler aussi bien à Hobbes ou à Spinoza –, j’invoquerai l’épitaphe de Martinus von Biberach que j’ai déjà citée à la fin de La force majeure :

Je viens je ne sais d’où,

Je suis je ne sais qui

Je meurs je ne sais quand,

Je vais je ne sais où,

Je m’étonne d’être aussi joyeux »

Le moi pré-identitaire, ce moi profond qui fait les délices des auteurs à la petite semaine n’existe pas. Il n’y a donc que de moi social. Et Rosset n’y va pas par quatre chemins, appelant Proust à la rescousse (« comme l’exprime justement Proust, à propos de Swann, au tout début de la Recherche du temps perdu : « Nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un cahier des charges ou d’un testament ; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres »), un peu Lacan (« Le « je » tire toute sa substance du « tu » qui la lui alloue. Lacan décrit cette dépendance lorsqu’il dit que la formule par laquelle l’homme s’assure de son identité n’est pas Je suis ton mari mais Tu es ma femme »).

Et surtout le CAMEMBERT

(c’est par ce Camembert philosophique que Rosset a attiré les petits journalistes vers lui. Je reprends sa démonstration en collant :

« Comme le pense justement Aristote, il n’y a de science que du général et pas de connaissance du particulier, même dans le cas où ce particulier est spécifique et peut ainsi se prévaloir d’une certaine généralité : ainsi est-il impossible de décrire la saveur d’un camembert, bien qu’il existe des quantités de camemberts, dans la mesure où cette saveur est singulière et diffère de celle de tout autre fromage. En tant qu’objet existant et consommable, le camembert possède si l’on veut une certaine « identité personnelle » que perçoivent et apprécient ses amateurs (identité il est vrai plus reconnaissable que connaissable et descriptible). Mais cette particularité ne fournit aucun argument valable en faveur de son identité personnelle qui suppose une perception de son propre moi et de sa propre singularité qui manque évidemment au camembert. Imaginons pourtant un instant que le camembert, par une métamorphose prodigieuse, devienne un camembert savant, doté de pensée et de sensibilité à l’instar de l’homme. Il serait alors sans doute capable d’identifier la saveur des autres fromages, il sentirait aussi la dureté des dents qui le dévorent. Mais il n’en saurait pas plus long sur son identité personnelle, incapable qu’il serait de reconnaître sa propre saveur. Il serait à la rigueur capable de reconnaître (pas de connaître) la saveur de ses congénères camemberts, comme la mère phoque reconnaît son bébé phoque, ou un loup un loup de sa horde – à leur odeur particulière et singulière. De même ne trompe-t-on pas la vache,chez Lucrèce, sur l’identité du veau qu’elle a perdu : « Ni les tendres pousses des saules, ni les herbes vivifiées par la rosée, ni les vastes fleuves coulant à pleins bords ne peuvent divertir son esprit et détourner le soin qui l’occupe ; et la vue des autres veaux dans les gras pâturages ne sauraient la distraire et l’alléger de sa peine : tant il est vrai que c’est un objet particulier, bien connu, qu’elle recherche2. » Mais nous retombons toujours sur la même difficulté : notre camembert savant, telle la vache décrite par Lucrèce, acquerrait sans doute une identité sociale – ou « clanique » –, pas une identité personnelle. »

Alors, où se niche l’intérêt de cette affirmation de Rosset qui est plus qu’une pensée, mais un vrai système philosophique qui se double, comme tout système de celui « moral » qui peut gouverner une vie.

D’abord, un rejet presque une règle de vie, du narcissisme qui passe par la prétendue boursouflure de « l’introspection de soi » / le moi social qui se donne à voir et dans lequel s’enfouit le tout de moi suffit, sans qu’il ne faille hausser sa propre mesure pour se hisser jusqu’aux cieux ou se terrent les petits ou demi-dieux qui se veulent les miroirs des hommes libres et hautains..

Oui, le moi est non seulement « haïssable » mais néfaste dans l’avancée du monde et même, de soi. Oui au moi social, celui du réel hors des limbes de moi profond, délices des développeurs personnels et escrocs de civilisation du « moi ». Ce « moi social suffit. Comme le dit Rosset :

« Pour en venir maintenant à cette inutilité biologique du sentiment d’identité personnelle que j’évoquais au début de ce chapitre, je la définirai par le fait que selon moi le sentiment d’identité personnelle, même à supposer que celui-ci existe et ne soit pas un pur fantasme, serait de toute façon inutile à l’exercice de la vie non seulement pour les espèces d’animaux socialement organisés chez lesquelles l’identité ou le rôle sociaux suffisent manifestement, mais également pour l’homme, espèce animale qui se distingue de toutes les autres espèces connues par sa faculté de conscience, notamment conscience du temps, de mémorisation et, de manière générale, de pensée. Je veux dire par là que les renseignements que l’individu humain possède sur lui-même par l’intermédiaire de son identité sociale suffisent amplement à la conduite de sa vie personnelle, tant publique que privée.

Et l’on n’a pas besoin de cette invention de l’homme « introspecté, abyssal » pour penser et agir :

`Je n’ai pas besoin d’en appeler à un sentiment d’identité personnelle pour penser et agir de manière particulière et personnelle, toutes choses qui, si je puis dire, s’accomplissent d’elles-mêmes. Je pense même que le souci ou l’inquiétude qui portent à s’interroger sur sa propre personne et sur ce que celle-ci aurait d’inaliénable joue un rôle plutôt inhibiteur dans l’accomplissement de sa personnalité.

Et si je nage, je n’ai pas à me demander en quoi consiste la natation …
Si je danse et me demande en quoi consiste la danse, je tombe par terre.

Quant aux questions qui font les titres qui encombrent les rayons des librairies, elles sont inutiles, fallacieuses et néfastes :

« Les questions du type « qui suis-je réellement ? » ou « que fais-je exactement ? » ont toujours été un frein tant à l’existence qu’à l’activité. Le fait me semble patent et intéresser d’ailleurs à peu près toutes les formes d’existence et d’action. Je ne suis Napoléon que dans la mesure où je prends bien garde de ne jamais me demander qui est ce Napoléon que je suis. De même, si je nage et me demande tout à coup en quoi consiste la natation, je coule à pic. Si je danse et me demande en quoi consiste la danse, je tombe par terre. Si je suis Stravinsky au travail et me demande qui est Stravinsky et en quoi consiste son style, ma partition en cours d’élaboration s’interrompt aussitôt. En bref, l’exercice de la vie implique une certaine inconscience qu’on pourrait définir comme une insouciance du « quant à soi ».

Au fait si j’écris un billet en me demandant qui je suis, il est certain que mon verre de vin va chuter sur mon clavier. Et que je ne pourrais le finir.

PS. Cioran dans je ne sais plus quel bouquin a pu écrire que Dieu est infiniment reconnaissant à Bach de l’avoir rendu crédible. En écrivant les mots que je viens de relire plus haut sur la joie de l’existence incompréhensible qui est le leitmotiv de Rosset, la mémoire m’a, curieusement, redonné cet aphorisme.

le bon beurre

J’ai toujours considéré, certainement à tort que les végétariens, les végans plutôt, donnaient, souvent, le coup de pied de l’âne au plaisir, pour se terrer dans la santé qui pourrait (ce n’est pas certain) être, malheureusement, ajoutent-ils pour désarmer la critique, antinomique du bon plaisir (la graisse, la viande, le sucre)

J’en ai aujourd’hui la conviction puisqu’aussi bien, j’ai appris d’où venait l’expression « mettre du beurre dans les épinards », (améliorer ses conditions de vie, gagner plus).

C’est simple : sans beurre, les épinards, diététiques à souhait sont évidemment moins bon dans nos bouches qu’avec du beurre !

Dès lors, mettre du beurre dans les épinards, c’est agrémenter le goût, la vie, la rendre plus attrayante; Une métaphore de l’amélioration d’une vie rendue plus agréable..

Le beurre, toujours. C’est quoi « être beurré » qui signifie être saoul ? Etre mieux ? Non, on affabule. L’adjectif «beurré» est la déformation de l’argot «bourré», étant cependant observé que la personne ivre, comme le beurre est  « molle » et parle ‘‘gras »»

Notez que les « Petit-Lu » (leur première publicité) sont «bourrés de beurre».

On l’avait bien dit : le beurre est bon. Y compris pour le cholestérol.

PS. Ce billet ne fait « qu’étaler », « tartiner » des mots. Ce qui est bon pour l’hypertension.

Dieu n’a pas d’associé

Ancien rédacteur en chef à Libération et correspondant de ce journal à Jérusalem, Jean-Luc Allouche a un vrai culot.

Avoir du culot, ce n’est pas entrer sans frapper dans le bureau du patron pour obtenir une augmentation ou se planter tous les soirs devant la porte de la femme qu’on désire pour, sans un mot, lui offrir des fleurs, ou encore se permettre de s’inviter à la soirée magnifique de laquelle l’on est chassé, du fait de son trop grand toupet.

Non, avoir du culot, c’est, au crépuscule d’une vie, s’attaquer à Dieu lequel (l’on ne sait jamais) peut se tapir dans un coin du ciel le jour où (l’on ne sait toujours pas) il cueillera votre âme. Surtout quand on le dit (c’est le cas d’Allouche) presque sans pitié et imbu de lui.

Donc, Allouche a un vrai culot lorsqu’il nous décrit, dans son dernier bouquin (Le roman de Moïse. Albin Michel. 2018) un Dieu irritable, colérique, injuste, caractériel. Il avoue, au demeurant que « ce Dieu de la Bible n’est pas à mon goût ».

Ce Dieu, sans figure en prend plein la sienne, si la matière se prêtait à un mauvais jeu de mots.

Allouche a donc écrit un « roman de Moïse », en collant au texte biblique, l’agrémentant des commentaires du Talmud du Midrach, des grands commentateurs et pas seulement Rachi ou Maimonide…

Le bouquin est passionnant, magnifiquement écrit, documenté. Et l’on sent, sous la plume, des vibrations pas toujours positives, qui vont de la colère envers ce Dieu querelleur jusqu’à la caresse sur les lèvres bégayantes de Moïse.

On ne peut raconter, il faut lire ce long bouquin qui a accompagné plusieurs nuits, transformant l’épisode biblique en un roman qui est celui de la guerre (le mot n’est pas trop fort) entre Dieu et le peuple qu’il a fait sortit d’Egypte pendant ces quarante années d’errance dans la colère des deux (le peuple et Dieu s’affrontant), entre Dieu et Moïse qui implore le pardon pour ledit peuple et la vie pour lui, pour lui permettre d’entrer dans le pays promis, terre de lait et de miel.

Dieu, malgré les supplications de tous ses anges, de tous ses cieux ne fléchira pas.

Je colle ici le dernier paragraphe du bouquin :

« Allons, une ultime pirouette inspirée par ce merveilleux magicien de l’hébreu, et longtemps homme politique courageux, feu Yossi Sarid, à qui j’emprunte cette citation :

« Moïse n’aurait pas dû mourir. Sa santé était relativement bonne, compte tenu de son âge : “Son regard ne s’était point terni, et sa vigueur n’était point épuisée.” Mais Dieu, lui aussi, se préoccupe de son statut et n’est pas du tout disposé à partager le crédit de ses actes avec d’autres : c’est lui qui nous a fait sortir d’Égypte, qui a fendu la mer en deux pour nous, et a couvert tous nos besoins dans le désert. Dieu n’a pas d’associé.

Allouche a du culot ?

A vrai dire, pas vraiment. C’est Dieu qui en a, en ne sombrant pas dans l’amour et le bon sentiment, affirmant sa prééminence, sans se départir de la parole première.

Si Dieu n’avait pas eu ce culot, l’on aurait basculé dans une autre religion, celle de notre ère.

Je vais le dire à Allouche, pour le consoler : son culot est à la mesure de celui de Dieu.

 

le chaud, le froid, l’hypolepse et le commentaire

Quelquefois les archives nous aident à revenir à l’essentiel. Nous voilà, dans un vieux disque dur, à la recherche d’un texte paru dans le Monde des Livres, à l’époque où je lisais encore ce journal, version papier, que mon ami le kioskiste déposait, dès son arrivée, vers 13:35 au pied de ma porte.

Je ne trouve pas mais m’arrête sur un article du Monde des Livres, rédigé par Maurice Sartre datant du 07/10/2010, donc pas encore dirigé par Jean Birnbaum (un homme, comme son père, intelligent et juste), que j’avais copié/collé (une manie) sur du PDF.

Il s’agissait de relater la sortie en français d’un bouquin d’un grand égyptologue allemand qui  selon le chroniqueur « montre le rôle décisif de la discussion des textes sacrés dans la mémoire culturelle des civilisations. »

Le bouquin : LA MÉMOIRE CULTURELLE. ECRITURE, SOUVENIR ET IMAGINAIRE POLITIQUE DANS LES CIVILISATIONS ANTIQUES (DAS KULTURELLE GEDÄCHTNIS) de Jan Assmann. Traduit de l’allemand par Diane Meur. Aubier, « Collection historique », 372 p

La question posée était la suivante :

« Pourquoi les cultures de la Grèce antique ou de l’ancien Israël continuent-elles d’irriguer la pensée contemporaine alors que les civilisations de l’Egypte (ou de la Mésopotamie) nous paraissent comme mortes, en tout cas étrangères et sans incidence réelle sur notre propre culture ? »

L’égyptologue allemand Jan Assmann, s’inspirant de Maurice Halbwachs fait appel aux  notions de « mémoire collective » et de « construction sociale du passé ».

Assmann, invente, à partir des notions précitées, celles de « figures-souvenirs », de « mémoire communicationnelle » ou de « mémoire culturelle ».

Puis, il s’arrête à Lévi-Strauss (en réalité c’est pour un travail sur CLS que j’avais copié l’article). Il fait, en effet appel à la fameuse opposition entre sociétés « froides », qui annulent « de façon quasi automatique l’effet que les facteurs historiques pourraient avoir sur leur équilibre et leur continuité », et les sociétés « chaudes », qui manifestent un « besoin irrépressible de changement ».

Assmann s’intéresse aux  trois cultures dites « livresques »: la Grèce, Israël, l’Egypte (même si son écriture est restée indéchiffrable pendant quatorze siècles, jusqu’à la découverte de Champollion en 1822).

Ces trois cultures « canonisaient » leur littérature. Mais l’Egypte, elle, la « pétrifiait »

On cite Maurice Sartre :

« A la mémoire chaude des juifs ou des Grecs, pour qui l’injonction « souviens-toi »constitue à la fois un impératif de l’identité collective (sans mémoire, les juifs en exil à Babylone se seraient fondus dans les populations indigènes) et un point de départ pour une compréhension du passé et du présent, Assmann oppose la mémoire froide de l’Egypte, qui se borne à consigner. La mémoire chaude, qui est à l’origine de l’histoire, repose sur un lien indissoluble entre l’explication des événements et la notion de justice et de faute : la faute justifie le malheur, le succès découle du respect du contrat avec Dieu. Cette mémoire chaude n’a donc rien à voir avec les annales royales, égyptiennes ou assyriennes, qui enregistrent une chronologie pour établir des généalogies, non pour donner un sens à une histoire en mouvement.

Ainsi, nous dit Assmann, « l’Egypte a canonisé ses arts figuratifs et leur grammaire « au service de la répétabilité, non de la prolongeabilité (c’est-à-dire de la variation maîtrisée des règles) ». C’est ainsi que « tous les grands temples construits durant la période gréco-romaine peuvent être vus comme les variantes d’un type unique dont le temple d’Horus à Edfou serait la réalisation la plus complète ».

Or, comme l’indique Maurice Sartre,  » le plan de ces temples traduit un profond sentiment de menace, qui s’exprime ailleurs, dans les textes tardifs, par une xénophobie exacerbée. Dans le même temps, l’écriture hiéroglyphique, écriture sacerdotale aussi ésotérique que le savoir qu’elle codifie, conduit à une cléricalisation de la culture, à sa sacralisation. C’est certes par ce moyen que l’Egypte, seule région du Proche-Orient hellénisée, a pu survivre à la « rupture culturelle majeure provoquée par l’hellénisation », mais elle n’a pas su fonder sur cette tradition canonisée une culture exégétique qui aurait permis de lui conserver un sens jusqu’à aujourd’hui.

Tout le contraire pour Israël et la Grèce.

Israël a créé « la religion au sens fort », qui devient « résistance », et le passé, réel ou supposé – ce qu’Assmann nomme une « figure-souvenir » – fonde la mémoire collective.  Mieux, « Les événements sont des manifestations de la puissance divine », qui peut se traduire aussi bien par le châtiment que par le salut. C’est de cette façon que naît en Israël une histoire charismatique, où tout ce qui advient « devient lisible à la lumière de (…) l’alliance » conclue entre Dieu et son peuple. L’histoire n’est pas simple curiosité, elle « relève du travail civilisateur opéré sur l’homme ». Un souvenir « sémiotisé » nous dit Maurice Sartre.

Quant aux grecs, s’ils veulent aussi canoniser et stabiliser les textes, ils innovent. Point d’écritures saintes : comme l’observait déjà Flavius Josèphe au Ier siècle de notre ère, alors que les juifs se contentent de 22 livres « qui contiennent les annales de tous les temps » et sont cohérents entre eux (du moins le croit-il), les Grecs disposent d’innombrables livres qui se contredisent. 

Maurice Sartre fait état ainsi d’une  « polyphonie discordante ».

C’est ici qu’Assmann nous dit la condition qui permet à une culture de rester vivante :  c’est l’hypolepse.

De quoi s’agit-il ?

On laisse Maurice Sartre expliquer :

Sur un corpus de textes stabilisés (chaque lecteur a sous les yeux le même texte d’Homère, de Platon ou d’Euripide), chacun introduit le doute que lui inspire sa propre recherche de la vérité. Les textes, contradictoires, invitent en quelque sorte à la joute, à l’agôn, notion centrale dans l’hellénisme : on entre dans une culture du conflit, une « intertextualité agonistique » pour reprendre une expression d’Heinrich von Staden. En ce sens, le discours « hypoleptique » consiste à repartir de ce qu’ont dit les prédécesseurs afin d’approcher la vérité, avec la conscience de l’impossibilité de pouvoir jamais y parvenir. 

Ce qui est  aux antipodes de la conception égyptienne, où l’écrit est ancré « dans les institutions de la cohérence rituelle, dont le principe est la répétition, non la variation disciplinée ». A partir de la tradition canonique, Israël et les Grecs ont fondé le commentaire, l’Egypte la vénération rituelle. C’est toute la différence.

Cette recherche est passionnante.

Elle nous permet de considérer à sa juste mesure « l’éthique de la discussion » (concept d’Habermas, loin du débat national, mais que par bonté l’on jette dans la besace des théoriciens de la démocratie directe ou délibérative pour permettre sa continuation cathartique).

A sa juste mesure, c’est à dire toujours convenir que la joute, la disputatio, le commentaire, la guerre du sens, sans violence, le conflit textuel sont concomitants de l’histoire et de l’avancée.

Chaud devant ! crie le garçon de café qui n’a rien de sartrien, qui ne joue aucun rôle puisqu’il rappelle une vérité : chaud devant !!!

 

l’isme, pas l’ishtme

J’avais écrit que j’arrêtais sur l’antisémitisme.

Je suis cependant rattrapé par la lecture d’un édito du Point, à vrai dire la seule revue (de par la présence de Giesbert) lisible, avec les Echos.

L’Express vend du boniment, à la petite semaine, Valeurs actuelles est trop idéologique, d’un seul tenant et même Paris-Match, que j’ai essayé pour m’amuser une fois, vend du pleur empaqueté dans un papier doré. Quant au Nouvel Obs, le France-inter en revue, la prévisibilité de ses articles anti-tout dès qu’il s’agit de piquer les lecteurs de Libé qui ne peuvent plus plonger dans les Inrocks est risible, la navigation entre le beau (la belle BMW dans ses publicités et l’ignoble (le libéralisme français) assez hilarante. On se demande qui peut encore lire cette bonne conscience consommée abondamment, comme les produits de luxe qui l’accompagnent. Mais on aime les malheureux, il le faut.  Un mot sur les Inrocks, la revue du cadre sur Harley-Davidson. Elle est malmenée par une méchante affaire (ligue du lol) laquelle, au demeurant donne la mesure de l’intelligence de ces « journalistes » qui rêvent de Libé, mais ont raté leur entretien d’embauche et qui ont donné, en pérorant, pendant des années, sous couvert de déhanchement rockeur, la leçon de la démocratie qu’ils foulaient au pied. Enfin, Médiapart. Le pompom, à vrai dire un torchon qui ne brûle même pas, tant ses articles sont comme de la cendre, déjà remisés avant d’être lus et son directeur (Edwy Plenel) un violeur des libertés qui fait mettre en taule des individus, en leur volant leurs conversations privées (Benalla que je n’ai jamais défendu dans ce site, très loin de là, mais qui devrait chercher un bon avocat parmi mes amis pour mettre à terre, idéologiquement s’entend, le Plenel, fraudeur du fisc et haineux de service. Etant observé que républicain sans failles j’en chercherai un meilleur (avocat) pour Edwy, non pas qu’il mérite mais sa cause est bien difficile. On défend les âmes qui ne se croient pas perdues).

Je ne crois pas avoir été aussi violent dans un billet, mais aujourd’hui, le ciel bleu aidant et le Printemps donnant des ailes qui sont de désir et de fougue, je n’hésite pas. Faudra que je revienne à plus de sérénité, mais que voulez-vous ces esbroufeurs m’énervent…

Donc un article, édito du Point écrit par Etienne Gernelle. Juste (je hais ce mot qui vient des USA) juste (j’aurais pu écrire exact, mais la redondance du juste est plaisante).

Suggestions compassionnelles à l’usage des « antisionistes » français

ETIENNE GERNELLE

« Qu’est-ce qui fait courir nos « antisionistes » ? Des conflits territoriaux, des guerres d’indépendance, des disputes pour des terres et des capitales, il en existe des dizaines dans le monde. Pourtant, rares sont les gens qui ont une opinion réfléchie et des convictions ancrées sur les cas de l’Abkhazie (Géorgie), du Sahara occidental (Maroc), de la Casamance (Sénégal) ou du Haut-Karabakh (revendiqué par l’Azerbaïdjan). Même si l’on restreint la recherche à des événements où des musulmans souffrent particulièrement, on ne constate pas beaucoup de mobilisation à propos du Xinjiang (Chine), de la région séparatiste de Pattani, dans le sud de la Thaïlande, ou encore du Jammu-et-Cachemire, que le Pakistan dispute à l’Inde. Assiste-t-on souvent à des manifestations dans les rues de Paris où l’on professe son « cachemirisme » ou son « pattanisme » ? Même si au centre du conflit israélo-palestinien se trouve Jérusalem – dont personne ne peut nier l’effet de loupe –, les « antisionistes » sont visiblement moins motivés sur d’autres sujets.

Par ailleurs, il est étonnant de voir autant de belles âmes ressentir le besoin de se déclarer « antisionistes » pour exprimer leur désaccord avec la politique du gouvernement israélien en Cisjordanie et à Gaza. Proclamer son attachement aux accords d’Oslo (1993) ou aux pourparlers de Taba (2001) pourrait se matérialiser par une étiquette d’« osloïste » ou de « tabiste ». On peut aussi être favorable au rétablissement des frontières de 1967 en se disant « soixante-septiste ». Pourquoi alors porter cette bannière de l’« antisionisme » et donc laisser planer le doute sur son désir de réduire à néant Israël ? Curieux. Il est également surprenant de voir nos « antisionistes » français brandir régulièrement comme caution une poignée de juifs orthodoxes dont la lecture très particulière – et marginale – des textes sacrés les conduit à refuser la création d’Israël tant que le Messie n’est pas arrivé. Incroyable, ces gens qui se découvrent épris de théologie…

Ou comment, avec un intérêt profond pour la géopolitique, une compassion débordante et à peine sélective, ainsi qu’une pincée d’exégèse biblique minoritaire, certains en arrivent à cette conclusion : ils sont passionnément « antisionistes ». Mais circulez, cela ne saurait avoir un rapport avec l’antisémitisme... »

PS1. Le titre, un très mauvais jeu de mots comme dans les titres de Libé qui s’essaye depuis des décennies à l’humour à quatre sous pour faire croire à ses lecteurs qu’ils sont intelligents, peut cependant, même sans humour trouver sa place dans le sujet de ce billet qui gravite autour d’Israel. En effet un isthme, comme celui de Panama est une « bande de terre resserrée entre deux mers ou deux golfes et réunissant deux terres ». Mais Israel, même s’il s’agit d’une minuscule bande de terre n’est pas un isthme. Suez est un isthme. Etant observé qu’Israel est bien « une bande terre resserrée ». Mais pas entre deux mers. Simplement entre des pays hostiles. A vrai dire, lorsque l’on parle de « vague d’antisémitisme », l’inconscient entend des vagues de mer (toujours la mer, et la mère nous dirait Lacan) déferlant sur une terre à bannir. Mais cette incursion dans les mots nous amène trop loin, nous empêche même de respirer, tant le terrain est nauséabond. Ce qui ferait dire à Julia Kristeva qu’on passe de l’isthme à l’asthme…Ouf !

PS2. Les « isme » que j’ai trouvé en ligne sont des abréviations d’organismes s’occupant de microbes ou de microbiologie. On n’est pas loin des antisémites, mais je dois, très vite,  revenir à du « moins-polémisme »…

Le ciel introuvable

Le ciel est donc devenu bleu, après, comme disent les météorologues, dissipation des brumes matinales..

Cependant, certains ne le voient pas.

Ce sont les alités, les handicapés, les impotents, les malades qui ne peuvent sortir de chez eux ou d’une chambre d’hôpital dans les étages inférieurs. Ce qui est injuste.

A vrai dire, tout dépend du lieu où ils se trouvent. Et là encore, l’injustice est de mise.

En effet, rares sont ceux qui, dans les villes (à la campagne, la chose est plus facile, bien que…) peuvent, de leur lit ou de la cuisine où ils se trainent, la chance de voir le bleu du ciel. Rares, car en effet l’immeuble d’en face, l’étage inférieur, la vue grise sur cour les en empêchent.

Curieusement, nul ne peut imaginer que le manque de ciel bleu constitue un problème. Et, pourtant même s’il n’est pas social, il est humain.

A côté de l’aide sociale, on devrait créer un bureau d’aide humaine et débloquer des fonds pour faire venir le ciel bleu (on pourra se passer du gris- bien qu’au dessus des nuages le ciel est toujours bleu- pour comprimer les coûts) aux alités.

Drôle de billet…

Fin de l’incursion

L’épisode anti antisémite nous aura occupé deux billets. Ce qui est beaucoup pour un site qui se vante de ne pas être une tribune polémiste ou politique.

Evidemment qu’on aurait pu faire plus que de s’en prendre au journal Le Monde et mieux analyser, revenir sur l’histoire des antisemitismes. On ne le regrette pas. Ailleurs, et plus efficacement, les plumes ont fonctionné.

J’ai employé le pluriel car, en réalité, à ce jour, ils trouvent leurs sources dans deux terreaux distincts :

– d’abord l’ antisémitisme chrétien (les juifs ont tué le Christ) devenu marginal qui s’est transformé en antisémitisme anticapitaliste (un juif est un exploiteur ou un financier qui suce l’argent du monde). On est ici à droite chez les électeurs de feu Fillon et, évidemment chez les Le Pen, même si, au risque de déplaire à mes amis et à moi-même, je distingue père et fille, sans évidemment encenser cette dernière. Un humain ne fait pas un parti. C’est le parti qui fait son chef.

– ensuite l’antisémitisme islamo-gauchiste que l’on connaît désormais assez bien, dont l’existence et la doctrine sont alimentés par nos partis staliniens et melenchonistes, qui court dans les esprits de notre périphérie nationale, mais pas que là. Il va de pair avec la négation d’Israël. On est ici à gauche ou dans les mosquées et leurs bars à limonade environnants.

Il faut cependant noter que les choses ne sont pas si simples.

En effet, à gauche les choses se compliquent et se redoublent. A l’islamo-gauchisme qui est le succédané de la recherche de la victime nodale (le palestinien a remplacé le prolétaire dans l’imagerie constituante), s’ajoute une haine non christique, non bourgeoise (celle de Drieu, Céline, Morand) qui est anticapitaliste et ouvrière. Et ici, l’on est dans l’antisémitisme prolétarien.

Et quand l’on sait que la classe dite ouvrière s’est déplacée vers le RN de Le Pen, les choses deviennent plus claires. En réalité (je reviens sur ma première affirmation) il y a trois antisémitismes : l’islamiste et ses compagnons de route, celui de la moyenne bourgeoisie, celui du prolétaire.

On comprend mieux à travers cette grille pourquoi les gilets jaunes accueillent de l’extrême droite et de l’extrême gauche : le prolétariat (pas peur des mots) tête à l’antisémitisme islamo-gauchiste et anti capitaliste. Dans le premier cas, on est « a gauche ». Dans le deuxième (nécessairement anti islam, puisqu’anti-immigration) « à droite » (anti capitaliste). Et, sûr : le gilet jaune est un prolétaire.

On ne résiste pas dans cet embryon d’analyse de coller sans commentaire l’article de P. A Delhommais dans la dernière livraison du Point, revue hebdomadaire.

Connaissez-vous le Jaurès, le Proudhon, le Fourier, le Blanqui antisémite ?

Bonne lecture.

L’anticapitalisme nourrit l’antisémitisme
PIERRE-ANTOINE DELHOMMAIS

Si le mouvement des gilets jaunes continue d’inspirer de la sympathie à de nombreux Français, il suscite chez beaucoup d’autres une hostilité et une inquiétude croissantes. Bien sûr à cause des violences des manifestations et des dommages infligés aux commerces des centres-villes, mais aussi peut-être en raison des interrogations sur la santé mentale de ceux qui s’en revendiquent et qui adhèrent visiblement à des thèses conspirationnistes.

Selon une enquête de l’Ifop pour la fondation Jean-Jaurès, 57 % des personnes se définissant comme « gilets jaunes » sont ainsi persuadées que l’accident de voiture au cours duquel Lady Di a perdu la vie était en fait un « assassinat maquillé », ce qui est anecdotique, ou, ce qui l’est beaucoup moins, 44 % d’entre elles sont convaincues qu’« il existe un complot sioniste à l’échelle mondiale ».

La haine du capitalisme, partagée par l’ultragauche et la droite extrême, nourrit cet antisémitisme des ronds-points de la même façon qu’elle avait déjà, au XIXe siècle, alimenté les dérives antisémites de plusieurs grandes figures du socialisme français ayant directement contribué à la diffusion, dans l’opinion publique, de la figure du juif banquier, parasite et oppresseur du peuple.

Comme l’a écrit l’historien Serge Berstein, « avec la révolution industrielle et la naissance de la question ouvrière, l’antisémitisme trouve un nouveau fondement : l’anticapitalisme. D’abord parce que les juifs sont assimilés aux Rothschild et considérés comme capitalistes par essence, bien que la grande majorité d’entre eux appartiennent à la petite bourgeoisie ou aux classes moyennes et qu’à Paris on compte un quart d’indigents dans la communauté juive ».

S’ajoute à cela, selon Berstein, la participation enthousiaste de plusieurs personnalités juives (Léon Halévy, Olinde Rodrigues, les frères Pereire) au mouvement saint-simonien qui fait l’éloge de l’industrie. « Du même coup, les juifs servent de boucs émissaires aux socialistes utopistes qui rejettent la révolution industrielle avec ses injustices sociales. »

Promoteur du socialisme collectiviste des phalanstères, Charles Fourier décrit, dès 1829, une « nation juive » qui « s’adonne exclusivement au trafic, à l’usure et aux dépravations mercantiles ». En 1843, l’inventeur du mot « socialisme », Pierre Leroux, présente, dans « De la ploutocratie ou du gouvernement des riches », « les plus grands capitalistes de France » comme « des juifs qui ne sont pas des citoyens français mais des agioteurs de tous les pays ». Il évoque l’«Hébreu capitaliste », s’en prend « à l’esprit juif, c’est-à-dire à l’esprit de gain, de lucre, de bénéfice, à l’esprit de négoce et d’agio ». Deux ans plus tard, Alphonse Toussenel, disciple de Fourier, publie « Les juifs, rois de l’époque », un article dans lequel il dénonce la mainmise de la haute banque juive – des Rothschild en particulier – sur l’économie, mais aussi sur la presse et la politique françaises. « J’appelle, comme le peuple, de ce nom méprisé de juif tout trafiquant d’espèces, tout parasite improductif vivant de la substance et du travail d’autrui. Juif, usurier, trafiquant sont pour moi synonymes. »

Le socialiste révolutionnaire Auguste Blanqui, de son côté, n’hésite pas à écrire : « La Bourse est en rut (…), l’agiotage, l’industrialisme, la juiverie sont en liesse. » Quant à Pierre Joseph Proudhon, théoricien du socialisme libertaire, il va plus loin encore dans sa haine du juif : « Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie ou l’exterminer. »

Le grand Jaurès lui-même n’échappe pas à cet antisémitisme de nature anticapitaliste : dans un article de 1889 en faveur du protectionnisme, il explique que le libre-échange « sacrifie les producteurs aux échangeurs, aux transporteurs, aux manieurs d’argent, à la banque cosmopolite. Il livre aux frelons juifs le miel des abeilles françaises »….

Ce rappel historique nauséabond aide du moins à mieux comprendre pourquoi s’entremêlent de nos jours, sur les ronds-points, la haine du « capitalisme mondialisé et libre-échangiste » avec la croyance en un complot juif international. Il explique l’omniprésence, dans les défilés du samedi, d’amateurs de « quenelles » et de casseurs d’agences bancaires, unis dans l’hystérie et l’abjection pour insulter Alain Finkielkraut et le traiter de « sale sioniste de merde ».

Il explique que lors d’un débat public Emmanuel Macron se soit fait interpeller d’un ton fielleux sur son passé professionnel chez Rothschild.« Il y a dans votre réflexion des relents de choses que je n’aime pas beaucoup, parce que derrière, elle s’appellerait la banque Dupont, il y aurait certainement moins d’arguments », avait répondu le chef de l’Etat.

De fait, ce n’est pas seulement l’odeur des gaz lacrymogènes et des scooters brûlés qui se dégage des manifestations des gilets jaunes, mais aussi celle, particulièrement infecte et persistante, de l’antisémitisme.

FIN.

PS. (MB). Une amie que je viens d’avoir longuement au téléphone (elle avait lu le billet sur la « dilution du Monde ») m’a posé « la seule question qui vaille d’être posée » (ses mots) : un juif peut-il défendre, sous le drapeau du geste humanitaire l’immigration de musulmans antisémites ? Si un bateau interdit d’accostage sur une de nos côtes était rempli de personnes hurlant « mort aux juifs », pourrait-il ce juif bienveillant oeuvrer pour leur débarquement ? Et me connaissant trop bien, elle a ajouté « ne réponds pas qu’il faut distinguer théorie et pratique, idéologie et quotidienneté, que c’est selon, qu’il faut voir, réfléchir à l’anéantissement de la pensée des peuples qui ne peuvent que répéter des slogans et autres foutaises. Tu réponds oui ou non ».

Je n’ai pas répondu. Elle me connaît vraiment trop bien. C’est frustrant.

La dilution du Monde

Dans un billet précédent et récent (Le retournement du Monde) on avait constaté les manipulations exécrables, nauséabondes, du journal Le Monde.

Ça continue. Ce journal ne peut s’empêcher de, comme nous le disions, se faire le complice documentaliste de l’instauration d’une concurrence victimaire que, pendant cette période, l’islam ou le Cran n’ont pas osé mettre en œuvre, laissant en paix les juifs et ceux qui ne tolèrent pas l’antisémitisme organiser la mini-défense. Chacun son temps et sa solution.

Dans un article consacré à la soirée du Crif du 20/02/2019, il nous renvoie à un « décryptage » titré ACTES ANTISÉMITES ET ISLAMOPHOBES. UN DECOMPTE DÉLICAT À ÉTABLIR.

La typologie (antisémitisme et islamophopbie) est un avatar de l’antisémitisme. Ou, pour faire œuvre de petite sociologie et être moins saillant et catégorique, un succédané de la tactique dite de la DILUTION d’un fait ou d’une notion dans un magma prétendument unificateur pour lui ôter sa spécificité. Comme l’a si bien compris Mr Melenchon, lequel dans sa déclaration qui se devait de plaire à ses affidés, ses partisans, décoloniaux, genristes, islamo-gauchistes et, disons le sans ambages, vrais antisémites, a donc rangé dans le même sac du Mal (comme un américain) racisme, homophopie, islamophopbie, antisémitisme, sexisme, pour justifier sa présence près de rabbins ou citoyens qui défendent l’existence (rien de plus) de l’état d’Israël, des sionistes donc dans leur vocabulaire de haine puisé dans Libération (même si ce journal s’offre sa Une avec une femme rabbin Horvilleur, très chic, pendant 24 h, le juste temps de la bonne conscience pour les haineux d’Israël et des non-chômeurs riches en général.

Donc Le Monde récidive et dilue encore avec ses « pour aller plus loin ».

L’on ne veut insister sur l’instillation du doute sur l’augmentation des actes antisémites fabriquée par la locution du « décompte délicat », lequel ne peut être placé aux frontières de l’antisémitisme, eu égard à l’insidieuse égalité de traitement entre les deux « faits (antisémitisme et islamophopie) considérés, ici aussi par dilution, comme historiquement équivalents…

Ce journal devrait changer son titre. Je n’ose le proposer ici. Mais pas la typographie dudit titre. Je n’ose en indiquer le motif. De peur de remonter d’un Anschluss à Torquemada.

Beuve-Mery, un géant, doit se retourner dans sa tombe.

Ci-dessous la capture d’écran, vite stockée avant qu’elle ne disparaisse (cf « le retournement du Monde »)

PS1. Il est fait état dans l’article pour tablette et smartphone du « raout » annuel du Crif, objet de l’article. Disparu sur version ordi. Tout comme le « décryptage » en capture ci-dessus également absent de la version ordi… J’ai la chance d’avoir une tablette pour apprécier Le Monde.

PS2. La photo en tête du billet a été prise à Grenade. Le boutiquier se vante (« ici, on a tout, presque », clame t-il). Comme le Monde pendant 24 h. En réalité, le boutiquier n’a pas grand-chose. Comme Le Monde. Rien à part une minuscule idée, toujours la même, qui tourne en rond, pour des lecteurs rassurés par un manège grinçant, donc veritablement plein qui a de tout dans ses creux, presque…

PS3. En racontant les histoires de retournement et de dilution du Monde, j’ai bien ri en apprenant dans la bouche d’un ami qu’il était surnommé depuis longtemps par des gens intelligents « L’immonde »

PS4. Ci-dessous une caricature, un dessin de Willem à qui je boxerai bien le nez-non-juif qu’a osé publier Libé le 16/08/2018. Il a été transformé en tract par les islamistes…

Dans la haine d’Israël et la défense de l’Iran, sans mentionner que ce grand pays démocratique a juré de rayer le petit état qui ne doit pas être démocratique de la carte du monde, Libé a publié en Mai 2018 le dessin collé ci-dessous.

Les dessins de Willem sont très prisés par les islamistes qui ont, à bons frais, les supports médiatiques de l’antisémitisme. Comment ne pas être antisémite lorsqu’on sait qu’Israel est un état juif ? Libé est complice de la haine antisémite. Comme Le Monde.

Ce dessin (plus bas) me fait penser à une histoire de table du dimanche.

Je dis, lors d’un déjeuner presque campagnard, calmement, qu’un juif orthodoxe , à l’inverse d’un islamiste engagé, ne commet jamais un attentat au couteau ou la ceinture d’explosifs ou tout autre moyen. Bref, qu’un juif ne tue pas, sauf lorsqu’il est, comme des individus dans tous les peuples, meurtrier de droit commun. Et encore : c’est un meurtrier et pas « un meurtrier juif ». On ne dit pas un meurtrier « chrétien »

J’entends un silence et aperçoit quelques moues dubitatives. Je ne comprends que quelques secondes plus tard. Mes amis (oui, mes amis) considérant que, lors d’une marche de palestiniens vers la frontière israélienne l’armée (Tsahal) avait tiré, ne pouvaient donc pas entendre qu’un juif ne tue pas. Tous les israéliens (sauf les 23% d’arabes israéliens) sont juifs. Tous les juifs sont israéliens. On se croirait chez Aristote.

Je regarde les convives silencieux, lèvres en cul-de-poule et leur demande, fermement, s’ils sont sérieux dans ce doute, esquissant, théâtralement un geste de sortie de table. Je les vois baisser les yeux. Je me consacre, ébranlé, mais conforté dans ma conviction sur l’idéologie à l’œuvre qui transpire sur la peau des liseurs de Libé, à mon délicieux Coulommiers, celui qui fait oublier la bêtise qui ne dépasse pas les nappes des tables des bourgeois antisémites qui ne sont plus « vieille France » mais, désormais vieux gaucho-bobos…

Le voici enfin le dessin annoncé plus haut. Je me suis laissé entraîné par moi.

Les mots et le tableau

Discussion avec un ami. Il me raconte que les touristes visiteurs de Paris, s’arrêtent au Louvre, s’agglutinent devant La Joconde et s’en vont vite vers la Tour Eiffel. Je lui dis l’épopée des touristes japonais à Madrid qui vont à la corrida assister à la mise à mort d’un seul toro sur les six au programme (le tour operator leur dit que c’est comme les films permanents au cinéma, une répétition, qu’il est inutile de rester) et qui s’en vont vite au Prado envahir la salle où se trouve Les Ménines de Velasquez, en se marchant sur les pieds.

Il me voit faire la moue et me demande la raison de ma réserve : n’aimerais-je pas cette merveille ?

Évidemment que non, c’est un de mes tableaux préférés. Cependant, je lui dis, un peu honteux, qu’il m’a fallu choisir entre Velasquez et Foucault. J’explique.

Michel Foucault (1926-1984), dans son ouvrage phare (« Les mots et les choses) décrit, dans son introduction, dans un style et une hauteur théorique exceptionnels, le tableau de Velasquez, « Les Ménines ». Certains considèrent que ces pages sont un modèle, en rupture, de l’analyse picturale.

Le tableau donne à voir l’infante Marguerite d’Espagne, entourée de demoiselles d’honneur, de courtisans et de nains. Au fond, sur la gauche, le peintre est là devant une grande toile dont on ne voit que le châssis de dos. A l’arrière-plan, sur le mur du fond, un tableau, note Foucault, « brille d’un éclat singulier », dans lequel apparaissent deux silhouettes. Il s’agit, en réalité d’un miroir. Qui reflète les souverains, à l’extérieur du tableau, « retirés en une invisibilité essentielle », « qui ordonnent autour d’eux toute la représentation ».

Sans eux, le tableau n’est pas possible.

Et Foucault d’ajouter que « Peut-être y a-t-il, dans ce tableau de Vélasquez, comme la représentation de la représentation classique », qu’il s’agit aussi de « la disparition nécessaire de ce qui la fonde ». Il conclut en indiquant que « Libre enfin de ce rapport qui l’enchaînait, la représentation peut se donner comme pure représentation. »

Il s’agirait donc du principe qui organise les savoirs à l’âge classique. Chaque époque se caractérise par un « champ épistémologique » particulier, qui constitue le « socle » des diverses connaissances et structure leur apparition. Ce que Foucault appelle « épistémê » cet « a priori historique » constitutif des sciences de la période considérée avec une théorie propre de la représentation.

La Renaissance, elle, était fondée sur la ressemblance. « Le monde s’enroulait sur lui-même », écrit Foucault. Don Quichotte en apparaît, sur le mode de la dérision, comme l’incarnation. « Tout son chemin est une quête aux similitudes », mais celles-ci tournent au délire.

Au XIXe siècle vient l’âge de l’histoire, qui devient « le mode d’être fondamental des empiricités » et qui introduit dans la pensée moderne « cette étrange figure du savoir qu’on appelle l’homme ». Voici l’homme « au fondement de toutes les positivités », en cette place du roi « que lui assignaient par avance Les Ménines, mais d’où pendant longtemps sa présence réelle fut exclue ».

Mais cette époque se finit et l’homme, une « invention récente », est  en voie de disparition. La nouvelle « épistémê » devrait être concomitante de la mort de l’homme (« alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable »). C’est la dernière phrase du livre.

Le livre a fait jaser (fin de l’humanisme, existence douteuse de l(homme, mort de l’homme, antihumanisme théorique, structuralisme exacerbé qui fait passer les structures avant les sujets, etc.

Mais je reviens à la discussion avec mon ami et à ma moue.

Il est vrai que je m’arrête plus devant les Ménines (« les suivantes », traduction de Foucault ou Las Meninas en VO.

Car, en effet, je ne peux plus goûter le tableau sans me référer à l’analyse de Foucault, ce qui me place dans l’analyse et non dans l’art.

Or, le musée ne peut que servir d’accrochage de l’œil et non du cerveau pensant; Lequel œil, peut, comme dans l’amour s’éloigner de la pensée pour approcher les rivages du sens. Rimbaud contre Platon en quelque sorte.

Ce qui me fait donc regretter d’avoir lu le Foucault des Ménines qui a brisé l’approche non pas « pure » (elle n’existe pas mais expurgée de la théorisation. D’où ma moue.

Elle est d’autant plus flagrante que je ne suis plus certain de la pertinence du propos de Foucault. Et, mieux encore de l’avoir bien compris.

Il serait donc dommage de gâcher un plaisir par des mots (éventuellement creux qui éloigneraient de l’éventuelle belle chose.

Je préfère ne pas y penser, Ce qui fabrique une nouvelle grimace que je cache à mon ami.

Le retournement du Monde

Non, il ne s’agit pas d’une nouvelle conséquence des comportements erratiques des humains qui génèrent l’inversion des pôles et les basculements écologiques.

C’est du Monde, notre grand journal national dont il est question.

Faisons bref :

Alain Finkielkraut se fait agresser verbalement en pleine rue par des gilets jaunes éructant de haine contre ce « sale sioniste » qui doit « finir en enfer », « parole de peuple que nous sommes », qu’il « doit partir en Israel ».

Le Monde.fr (le journal gratuit en ligne) diffuse la vidéo, expose les premières réactions de soutien. Au milieu de l’article, comme c’est l’usage « pour aller plus loin » dans tous les articles de tous les journaux, Le Monde sous-titre « LIRE AUSSI LA TRIBUNE DE DOMINIQUE VIDAL : NON L’ANTISIONISME N’EST PAS UN ANTISEMiTISME »

Quelques heures plus tard, je recherche le lien. Simplement pour me démontrer qu’en toutes occasions, insidieusement, comme par ce « lire aussi », Le Monde tombe dans les travers sans nuances, de la défense de la cause palestinienne, de l’antisionisme, de biais dans la haine d’Israël, fournissant aux extrémistes qui nient son existence leurs cautions intellectuelles. Le monde nourrit l’antisémitisme qui est presque toujours, désormais couvert par celui de l’antisionisme. En tous cas dans ce qui l’alimente, du côté de l’islamisme raciste. Et les cris d’orfraie de ses journalistes qui s’en défendent, ne peuvent rien y changer. Oui, Le Monde, comme Libération au demeurant est depuis si longtemps le complice de l’antisémitisme.

Son lectorat juif a d’ailleurs, majoritairement, pour ce motif, quitté ses colonnes.

Le parti pris de ce journal qui regrette le temps de sa morale à quatre sous, est donc patent, insupportable, même pour ceux qui, comme moi, ne tombent pas dans la caricature idéologique et le soutien à tous crins à une cause, en faisant la part des choses, osant critiquer les gouvernements israéliens, à partir du moment ou l’existence du pays (Israel) n’est pas déniée.

Donc je cherche et cherche encore le « lire aussi ». Il avait disparu, remplacé par un article sur la montée « insidieuse (sic) de l’antisémitisme en France ».

Ca a du chauffer: la peur de la perte de quelques milliers de lecteurs a du l’emporter sur la ligne éditoriale habituelle.

Je ne veux insister, sauf à tomber dans la lourdeur de l’attaque alors qu’il ne s’agissait que de montrer l’insidiosité (je reprends le mot) qui frôle la lâcheté. J’aurais préféré, sincèrement, le maintien, droit dans la conviction première (et dernière s’agissant du Monde).

PS1. Capture d’écran de l’article en ligne (le deuxième), où l’on peut lire l’opportun « lire aussi »

L’article originel, lui a disparu.

Sauf dans le titre d’un historique de recherche Google.

Cependant dans le résumé, Google fait apparaître le début du « lire aussi » sur l’anti etc… On n’a donc pas rêvé. Ci-dessous la recherche Google :

«  Alain Finkielkraut sifflé et insulté par des « gilets jaunes » à Paris – Le Mondehttps://www.lemonde.fr/…/16/alain-... il y a 1 jour … Alain Finkielkraut a été pris à partie par des manifestants, le 16 février, à Paris, avant que les forces de l’ordre ne … Lire aussi la tribune de Dominique Vidal : « Non, l’antisionisme n’est pas un ... »

Mais si l’on clique sur le lien, on se retrouve sur le deuxième « lire aussi » (l’insidieux antisémitisme) et non sur l’originel avec « I’antisionisme n’est pas un antisémitisme »

Ps2. L’antisionisme est un antisémitisme. Du moins il le camoufle d’un manteau honorablement politique. Il devrait être interdit (un projet critiqué par Le Monde) puisqu’aussi bien on nie à un État constitué et membre des Nations-unies le droit d’exister. Imagine-t-on dans les banlieues un « antifrancisme »? Ce n’est pas un « antifranquisme qui, lui, est ideologiquement et ontopolitiquement acceptable…

épigénèse


Débat, débats. Le débat national, (instauré par notre Président en bras de chemises dans les salles de fêtes béates), comble flagrant de la démagogie, quand il prétend instaurer les citoyens en savants et en économistes et la doxa en support de la grande réflexion ferait mieux d’être remplacé par des conférences d’informations sur les humains et leur devenir..

La réflexion m’est venue dans la minuscule approche, à mon niveau, de l’épigénétique, une incursion dans les fonctionnements des gènes, dans l’histoire dans laquelle se bagarrent Darwin et Lamarck.

Ici, le débat est, inutile tant les faits sont têtus, les données inébranlables. Et les préaux d’école qui donnent à voir des tribuns du rien devraient plutservir à rassembler les citoyens et parfaire leur connaissance du monde.
Épigénétique. Pour ceux qui ne connaissent pas la notion, on la rappelle.

Jusqu’à présent, les généticiens ne se référaient qu’au gène, auquel ils conféraient un rôle unique pour expliquer la construction d’un organisme.

Cependant, la chose n’est pas si simple.

D’abord, un fait : chacune de nos cellules contient l’ensemble de notre patrimoine génétique : 46 chromosomes hérités de nos parents sur lesquels on compte environ 25 000 gènes. Chaque cellule contient la même information, l’usage qu’elle en fait peut différer : une cellule de la peau ne ressemble en rien à un neurone, une cellule du foie n’a pas les mêmes fonctions qu’une cellule du cœur. De même, deux jumeaux qui partagent le même génome ne sont jamais parfaitement identiques ! Dans ces exemples et dans bien d’autres, la clé du mystère de la différenciation se nomme « épigénétique ».

En effet, un même génome peut réagir différemment tant en fonction de sa fonctionnalité intrinsèque que de modifications extérieures à lui-même, notamment celles induites par son environnement, modifications dénommées « épigénétiques »

On peut se référer, pour appréhender la notion, outre le Wikipédia de service, à une étude absolument excellente de l’Inserm même si l’exposé est plus scientifique et médical que cognitif ou philosophique ( ce à quoi nous nous attachons ici).

Lire : (https://www.inserm.fr/information-en-sante/dossiers-information/epigenetique) :

Un extrait (l’introduction)

« Alors que la génétique correspond à l’étude des gènes, l’épigénétique s’intéresse à une « couche » d’informations complémentaires qui définit comment ces gènes vont être utilisés par une cellule… ou ne pas l’être. En d’autres termes, l’épigénétique correspond à l’étude des changements dans l’activité des gènes, n’impliquant pas de modification de la séquence d’ADN et pouvant être transmis lors des divisions cellulaires. Contrairement aux mutations qui affectent la séquence d’ADN, les modifications épigénétiques sont réversibles »

On peut encore citer cet extrait d’article :

Hardware et software

De manière imagée, le génome humain peut être comparé à la partie «hardware» d’un ordinateur. «Les gènes sont comme des informations codées qui déterminent les traits généraux de la personne, ses aspects physiques et ses particularités», explique Ariane Giacobino, chercheuse et médecin adjointe agrégée dans le service de médecine génétique des Hôpitaux Universitaires de Genève et auteure de Peut-on se libérer de ses gènes? L’épigénétique (Ed. Stock). L’épigénome, quant à lui, fait partie du «software», cet ensemble de logiciels qui contrôlent les opérations et sont capables de moduler l’expression des gènes – de les rendre actifs ou au contraire silencieux –, sans pour autant modifier la séquence d’ADN.

Les mécanismes épigénétiques sont par exemple indispensables au développement embryonnaire afin de permettre la différenciation des cellules. Ils expliquent également pourquoi des jumeaux monozygotes, qui partagent un patrimoine génétique identique, peuvent présenter des variations morphologiques ou des susceptibilités différentes aux maladies. Ils permettent par ailleurs d’éclairer pour quelles raisons certaines abeilles, qui possèdent toutes le même ADN à la naissance, deviennent reines et d’autres ouvrières, seules les futures pondeuses étant nourries à la gelée royale.

De fait, les modifications épigénétiques sont générées par l’environnement qui bombarde, sans cesse, les cellules de toutes sortes d’informations qui leur permet de s’adapter à telle ou telle situation, de « s’ajuster » aux comportement du porteur desdites cellules.

Et cette adaptation peut être soit temporaire, transitoire, (réversible), qui disparaît soit pérenne, installée, transformatrice du gène, même lorsque le signal qui les a générés a complètement disparu. Et ces marques épigénétiques fabriquées par de l’information environnementale vont, éventuellement, se transmettre à la génération suivante.

A vrai dire, tous savaient l’influence du milieu généraient des différences dans les comportements. Les cellules s’ajustaient au temps de l’envoi des informations (temps réversible).

Mais nul n’osait, prétendre que l’influence du milieu pouvait se transmettre à la génération suivante.

En 1999, des chercheurs observent chez une plante (la linaire péloria) une mutation acquise du fait de l’environnement puis transmise à sa descendance.

En 2002, c’est le tour d’un petit ver (Caenorhabditis elegans). Il est attiré par une odeur. C’est son expérience propre. Il a été démontré qu’elle pouvait être transmise sur plusieurs générations.

Et chez les humains ? En 2002, des chercheurs suédois et britanniques ont pu démontrer que les petits enfants d’une génération d’un village suédois qui avait connu la famine dans les années 1940 présentaient une meilleure résistance à certaines maladies cardiovasculaires. La résistance acquise, du fait de cette lutte des grands-parents contre la famine avait été transmise aux petits enfants…

On sait donc aujourd’hui que les gènes peuvent être « allumés » ou « éteints » par plusieurs types de modifications chimiques qui ne changent pas la séquence de l’ADN, des « marques épigénétiques » induites par l’environnement au sens large : la cellule reçoit en permanence toutes sortes de signaux l’informant sur son environnement, de manière à ce qu’elle se spécialise au cours du développement, ou ajuste son activité à la situation. Ces signaux, y compris ceux liés à nos comportements (alimentation, tabagisme, stress…), peuvent conduire à des modifications dans l’expression de nos gènes, sans affecter leur séquence. Et qu’un simple changement d’environnement peut modifier le fonctionnement des gènes dont nous héritons à la naissance, et donc de notre « phénotype » [4].

Désormais, si l’on ose dire, la chose est acquise : L’épigénétique (du grec ancien ἐπί, épí, « au-dessus de », et de génétique) est une discipline de la biologie essentielle en ce qu’elle étudie la nature des mécanismes modifiant de manière réversible, transmissible (lors des divisions cellulaires) et adaptative l’expression des gènes sans en changer la séquence nucléotidique (ADN)2. Une recherche, donc de ces couches d’information modificatives et transmissibles.

Une preuve de ce que des mécanismes peuvent lier des facteurs environnementaux et l’expression du patrimoine génétique, qui permet d’expliquer comment des traits peuvent être acquis, éventuellement transmis d’une génération à l’autre ou encore perdus après avoir été transmis., les modifications chimiques de l’ADN (déclenchées quelquefois par des situations de stress…) pouvant donc être transmises aux descendants pendant quelques générations.

L’on parle alors de mémoire épigénétique ou d’effet transgénérationnel.

Un extrait, sur ce point d’un article en ligne, CLIC ICI /

Modèle de la souris Agouti

Figure 3.


Figure 3. La couleur du pelage dépend de l’état de méthylation d’une petite séquence dans le gène Avy présente à proximité du gène responsable de la couleur : à l’état méthylé, le gène agouti est réprimé, la couleur sera brune, mais à l’état déméthylé, le gène sera actif et la couleur, jaune. Plusieurs versions de ce gène Agouti existent, ce qui conduit à des couleurs de pelage différentes, en modifiant le niveau et le type de pigment de la fourrure.
Il a fallu attendre la fin du XXe siècle pour découvrir un type de souris qui permet aux scientifiques à mettre en évidence les connexions complexes qui lient l’alimentation à l’épigénétique. Parmi les nombreux gènes qui contribuent à la couleur du pelage chez la souris, l’un d’entre eux se nomme « Agouti ». La version la plus intéressante du gène Agouti est connue sous le nom de « Agouti viable yellow » ou Avy (figure 3). Si le gène Avy présente peu ou pas de méthylation, il est alors actif dans toutes les cellules, et les souris sont jaunes. Ces souris jaunes présentent une susceptibilité à l’apparition de pathologies comme l’obésité, le diabète ou certains cancers. Mais si Avy est hyperméthylé, son expression « s’éteint », ce qui implique que la souris présente une couleur brune, et n’a aucun problème de santé, même si elle possède exactement le même gène Agouti que les souris jaunes. Entre ces deux extrêmes, Avy peut être méthylé à différents degrés, ce qui affecte le niveau d’activité du gène [5]. Il en résulte un beau dégradé de souris tachetées, chez lesquelles l’activité du gène Avy diffère même d’une cellule à une autre. Une même portée génétiquement identique varie en couleur selon ce spectre, en raison de variations épigénétiques établies dans l’utérus. De plus, indépendamment de la couleur du pelage, cela met en évidence les effets du régime alimentaire sur la méthylation.
Randy Jirtle, un chercheur américain a réussi une expérience remarquable avec ces souris porteuses du gène Agouti. En les nourrissant avec des vitamines B, il n’a pas « soigné » ces souris génétiquement malades, mais l’effet bénéfique s’est manifesté sur la descendance [6]. En d’autres termes, les descendants de souris porteuses du gène Agouti nourries avec des vitamines B ne sont plus malades ni même beiges (le gène Agouti est toujours là, mais il n’est plus exprimé), alors que les descendants de celles qui n’ont pas reçu de vitamines B restent malades de génération en génération !

Un autre extrait :

Les drosophiles et les yeux rouges

Les drosophiles sont des insectes communément utilisés au laboratoire. Leur génome est relativement simple à comprendre et du coup, elles sont les « stars » de la recherche génétique…En avril 2009, le Dr Renato Paro, de l’Université de Bâle, a annoncé une nouvelle découverte formidable les concernant : si un œuf de drosophile est chauffé à 37° degrés avant éclosion, la mouche a les yeux rouges. Sinon, elle a les yeux blancs…. Mieux ! Le caractère « yeux rouges » est passé de génération en génération. Il s’agit donc d’une caractéristique acquise par l’influence d’un facteur externe (la température) qui devient héréditaire [7].

Ces études chez l’animal, comme les études suivantes, semblent soutenir la théorie scientifique que représente le Lamarckisme. Selon sa célèbre publication – l’« Influence des circonstances » – publiée en 1809-1810 [8], Lamarck soutient l’idée que des changements physiques acquis au cours de la vie d’un individu pourraient être transmis à sa descendance [9]. Cependant chez l’homme nous n’avons pas de preuve de la persistance de ces effets épigénétiques au-delà de quelques générations. Ces résultats ne remettent donc pas réellement en cause la conception Darwinienne de l’évolution à long terme des espèces par l’action de la sélection naturelle sur les variations héréditaires fortuites. (lire Théorie de l’évolution : incompréhensions et résistances & Adaptation : répondre aux défis de l’environnement).

Encore un extrait :

Le maternage chez la souris : au-delà de l’utérus

De simples caresses auraient-elles aussi le pouvoir d’influencer les gènes ? Chez le rat, le léchage remplit la même fonction que la caresse chez l’humain. Or des études montrent que les bébés rats souvent léchés par leur mère sont plus calmes. Mais à l’Université Mc Gill de Montréal, l’équipe du Pr Michael Meaney (Canada) est allée beaucoup plus loin en révélant des empreintes de ces soins maternels jusque dans cerveau des jeunes rats, au niveau de l’hippocampe [10].

En fait c’est bien le « léchage » qui influence l’activité d’un gène prémunissant les rats contre le stress. Ce gène, appelé NRC31, produit une protéine (récepteur aux glucocorticoïdes GC) qui contribue à diminuer la concentration d’hormones de stress (cortisol) dans l’organisme [11]. Il faut cependant activer une portion bien précise de ce gène, grâce à l’interrupteur épigénétique que représente la méthylation de l’ADN. L’analyse des cerveaux de rats qui n’ont pas reçu assez d’affection par léchage l’a démontré : l’interrupteur lié au gène NRC31 (gène codant pour le récepteur aux glucocorticoïdes) était défectueux (gène ayant subi la méthylation, donc inactif) dans les neurones de l’hippocampe des rats (zone au niveau cérébral qui intègre les stress ambiants). En conséquence, la quantité d’hormones du stress (cortisol) augmente au niveau du sang et donc, même en l’absence d’éléments perturbateurs, ils vivent dans un état de stress constant.

Figure 5b. Le comportement maternel de léchage, toilettage et allaitement chez la ratte va moduler en fonction de son intensité la régulation épigénétique du locus du récepteur aux glucocorticoïdes chez les petits. Des différences stables du comportement maternel durant la première semaine de vie qui est une période critique pour le développement du système nerveux, vont induire des phénotypes différents chez les petits au niveau de la réponse au stress.

Les espèces s’adaptent donc à leur environnement et je dois ici m’arrêter. En effet, lorsqu’il y a un certain temps, j’ai pu lire ce qu’on entendait par épigénétisme, je me suis posé la question de savoir quelle était l’apport par rapport au darwinisme que tous connaissent et qui démontre (hors des écoles créationnistes américaines) l’évolution par adaptation, notamment à son environnement. La chose me paraissait acquise. Mais non.

Il a fallu faire un tour du côté de Lamarck et Darwin. En analysant leurs divergences puisqu’aussi bien, je n’arrêtais pas de lire sous la plume des savants ou philosophes que l’épigénétique était « la revanche de Lamarck.

Et j’ai découvert que, comme beaucoup, je faisais du lamarckisme que je croyais être du darwinisme. J’explique.
Darwin, Lamarck. Lamarck (1744-1829) est le premier à avoir élaboré une théorie cohérente de l’évolution du vivant. Ce n’est que 50 ans plus tard que Darwin (1809-1882) faisait paraitre son « Origine des espèces. Ce qui suit est fortement inspiré d’un remarquable article trouvé en ligne : https://www.encyclopedie-environnement.org/vivant/lamarck-darwin-deux-visions-divergentes-monde-vivant/

Darwin et Lamarck

Les deux théories ont un point commun : l’affirmation du phénomène de l’évolution (le fait évolutif) contre le créationnisme.

Mais leurs visions divergent fortement lorsqu’il s’agit d’expliquer les mécanismes.

Pour l’un (Lamarck) les modifications évolutives se produisent sous l’influence plus ou moins directe de l’environnement. Et c’est d’ailleurs sur ce mode que nous comprenons le « darwinisme » (la girafe a un long cou parce qu’elle a du aller chercher sa nourriture dans des arbres très hauts et la couleur de la peau est générée par l’adaptation au soleil).

Or, ce n’est pas ce que dit Darwin, lequel considère que des variations génétiques fortuites (des hasards) sont à la base de transformations biologiques importantes. Position qui a tellement heurté le sens commun (le fortuit dans les mutations) que tous se réfèrent ainsi (comme je le faisais) en disant « darwinisme » à Lamarck. Curieuse, cette désappropriation pour conforter la doxa. Encore un exemple de la malfaisance de la prégnance de l’opinion commune.

De fait, même les scientifiques et les philosophes chevronnés rejettent le darwinisme, eux ne confondant pas Darwin et Lamarck.

Mais, revenons aux divergences entre les deux scientifiques :

D’abord sur l’apparition de la vie.

Lamarck, après avoir considéré qu’il pouvait exister des « générations spontanées », ce qui n’expliquait rien et faisait sourire indique que ces organismes primitifs se complexifient peu à peu au cours des temps géologiques pour aboutir à tous les êtres vivants existants. Une complexification qui est synonyme pour lui de perfectionnement et qui résulterait d’une propriété inhérente au vivant (en considérant par ailleurs que le monde vivant est composé de lignées successives indépendants, sans affirmer qu’il y aurait un ancêtre commun entre le végétal et l’animal)

Darwin, quant à lui zappe sur l’apparition de la vie (il fait bien, les connaissances de son époque ne permettait pas de gloser sur le sujet) mais réfute l’idée de génération spontanée, en considérant qu’une même forme est à l’origine de la vie (« tous les êtres organisés qui ont vécu sur la terre descendent probablement d’une même forme primordiale dans laquelle la vie a été insufflée à l’origine »)

Donc, deux visions de la structure du monde vivant qui va se retrouver dans l’explication des mécanismes.

Car Lamarck, lui, à l’inverse de Darwin considère donc que les variations des individus qui sont à la base de la transformation des espèces se produisent sous l’effet de circonstances extérieures entraînant des « besoins », eux-mêmes à l’origine d’« actions » ou « efforts », qui vont créer des « habitudes ». Il énonce ainsi que :

« La seconde conclusion est la mienne propre : elle suppose que, par l’influence des circonstances sur les habitudes, et qu’ensuite par celle des habitudes sur l’état des parties de l’animal, et même sur celui de l’organisation, chaque animal peut recevoir dans ses parties et son organisation, des modifications susceptibles de devenir très considérables. ».

Et que :

« Dans tout animal qui n’a point dépassé le terme de ses développements, l’emploi plus fréquent et soutenu d’un organe quelconque, fortifie peu à peu cet organe, le développe, l’agrandit (…) ; tandis que le défaut constant de tel organe, l’affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire disparaître ».

Tout Lamarck se situe hors de l’extinction des espèces, loin du hasard, dans une nature vivante qui porte en elle, naturellement une « volonté », une « tendance » à la complexité, ainsi qu’à l’influence du milieu sur les modifications. Ce qui fonctionne comme un antihasard. La part d’aléatoire dans la transformation des espèces est donc limitée chez Lamarck. C’est d’ailleurs ce qui a séduit beaucoup de gens dans sa théorie, y compris des biologistes et des philosophes des sciences.

Rien de tel chez Darwin :

Darwin, personne ne le croit tant l’on a confondu avec Lamarck, conteste fortement que les conditions extérieures soient la cause des variations. Dans l’introduction de L’Origine des espèces, il écrit :

« Les naturalistes assignent, comme seules causes possibles aux variations, les conditions extérieures, telles que le climat, l’alimentation, etc….Cela est peut-être vrai dans un sens très limité, comme nous le verrons plus tard ; mais il serait absurde d’attribuer aux seules conditions extérieures la conformation du pic, par exemple, dont les pattes, la queue, le bec et la langue sont si admirablement adaptés pour aller saisir les insectes sous l’écorce des arbres…. ».

Darwin s’oppose donc à la thèse d’une « force » générant la complexité croissante, qu’il trouve « sotte ».

Pour lui, les principales forces en jeu sont des variations héréditaires « spontanées et accidentelles » à partir desquelles opère la sélection naturelle. C’est cette dernière qui joue le rôle de ‘moteur’ de l’évolution, Les variations accidentelles ne constituent que le ‘matériau’ de base. Darwin écrit :

« Je suis convaincu que la sélection naturelle a joué le rôle principal dans la modification des espèces, bien que d’autres forces y aient aussi participé ».

Cette transformation, ces modifications s’opèrent sans aucune finalité ou cause.

Comme l’indique l’auteur de l’article de l’Encyclopédie de l’Environnement cité plus haut, re-cité ici, pour la commodité (https://www.encyclopedie-environnement.org/vivant/lamarck-darwin-deux-visions-divergentes-monde-vivant/)

« Le couple variation accidentelle/sélection n’a d’autre résultat que la meilleure adaptation d’une population à un moment donné dans un environnement donné, avec une part non négligeable d’aléas . Par lui-même, ce processus n’implique aucune tendance à la complexification, encore moins à la perfection. Il peut y avoir acquisition de nouvelles fonctions mais aussi perte de fonctions, donc simplification, ce qui est souvent observé chez des parasites. Sans compter les extinctions d’espèces, voire de groupes zoologiques entiers, non admises par Lamarck. Les évolutionnistes darwiniens disent volontiers que si l’évolution devait recommencer, il n’y a aucune raison de penser qu’elle suivrait le même chemin. Là encore, le fossé est grand entre les visions lamarckienne et darwinienne »

Mais c’est dans l’hérédité des acquis (ce qui nous ramène à notre sujet) que les divergences sont profondes entre les deux.

Dans le lamarckisme, les variations se produisent donc sous l’influence du milieu, sans être, d’emblée, héréditaires Cependant, pour qu’elles jouent un rôle dans la transformation des espèces, il faut absolument qu’elles soient héritables, transmissibles…

D’où l’affirmation de Lamarck :

« Tout ce que la nature a fait perdre ou acquérir par l’influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée (…) elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus ».

Les caractères acquis sous l’influence du milieu sont donc transmis aux descendants. L’hypothèse, déjà émise par d’autres, déjà depuis l’antiquité, allait de soi. Elle était cependant contredite par les recherches effectuées depuis un siècle.

Darwin, lui, n’excluait pas totalement que certains caractères acquis sous influence directe du milieu deviennent héréditaires. Cependant il considérait que l’in était là dans le spéculatif, le provisoire, et mieux encore, dans le secondaire. Il considérait que les seules variations importantes pour la transformation des espèces sont celles qui sont héréditaires, celles que l’on dit aujourd’hui « génétiques » Il écrit, dès le premier chapitre de L’Origine des espèces :

« Toute variation non héréditaire est sans intérêt pour nous ». Une phrase que peuvent reprendre à leur compte les éleveurs et les agronomes qui créent de nouvelles races et variétés.

En résumé, l’hérédité des caractères acquis est absolument nécessaire à la théorie de Lamarck. Dans l’optique darwinienne, elle ne fait pas partie intégrante de la théorie, même si Darwin ne l’exclut pas totalement dans certains cas.

C’est ici qu’en revenant encore plus à notre sujet (l’épigenèse), l’on a pu clamer qu’il s’agissait, par l’apparition de cette nouvelle discipline d’une revanche de Lamarck, un auteur en ayant fait même le titre de son ouvrage Lamarck’s Revenge. How epigenetics is revolutionizing our understanding of evolution’s past and present . (La Revanche de Lamarck. Ou comment l’épigénétique révolutionne notre compréhension de notre évolution) Peter Ward, Bloomsbury Publishing, 2018.

Et alors ?

Une fois l’épigénétique un peu connue, quel est donc l’intérêt de cette découverte ?

Elle est immense.

1 – D’abord, sur un plan général, il s’agit d’un concept qui dément en partie la « fatalité » des gènes qui était devenue depuis quelques années une tarte à la crème encombrante, tous les comportements étant expliqués par un gène transmis et immuable, contre le quel l’on ne pouvait rien. Ce qui bouleversait l’assise de beaucoup de sciences humaines (en faisant peur à ceux qui fondent les comportements sur la volonté et l’action, désormais enfermés entre les murs des gènes (notons- cf un billet précédent- qu’un structuraliste n’est jamais ébranlé dans ses convictions lorsqu’il s’agit de fatalité, d’invariant, de géométrie non variable dans le comportement, comme les spinozistes d’ailleurs.

2 – Puis sur un plan médico-biologique :

Extrait de l’article précité

« Alors que le génome est très figé, l’épigénome est bien plus dynamique. Les modifications épigénétiques permettraient aux individus d’explorer rapidement une adaptation à une modification de l’environnement, sans pour autant « graver » ce changement adaptatif dans le génome. Les enjeux de l’épigénétique concernent non seulement la médecine et la santé publique (Lire L’épigénétique, le génome et son environnement) mais aussi les théories sur l’évolution (lire Théorie de l’évolution : incompréhensions et résistances). En effet, elle jette le soupçon sur l’environnement qui pourrait moduler l’activité de certains de nos gènes pour modifier nos caractères, voire induire certaines maladies potentiellement transmissibles à la descendance. A l’évidence la famine hollandaise de l’hiver 1944-1945 démontre que des changements permanents se sont produits dans le patrimoine génétique des femmes alors enceintes, ensuite transmis de génération en génération. Cela signifierait que les traumatismes touchent également les cellules germinales (spermatozoïdes et ovules), seul lien biologique entre les générations.

Il est désormais largement admis que des anomalies épigénétiques contribuent au développement et à la progression de maladies humaines, en particulier de cancers. Les processus épigénétiques interviennent en effet dans la régulation de nombreux évènements tels que la division cellulaire, la différenciation (spécialisation des cellules dans un rôle particulier), la survie, la mobilité… L’altération de ces mécanismes favorisant la transformation des cellules saines en cellules cancéreuses, toute aberration épigénétique peut être impliquée dans la cancérogenèse. Des anomalies épigénétiques activant des oncogènes (gènes dont la surexpression favorise la cancérogenèse) ou inhibant des gènes suppresseurs de tumeurs ont pu être mises en évidence. De même, des mutations affectant des gènes codant pour les enzymes responsables des marquages épigénétiques ont été identifiées dans des cellules tumorales. Reste à savoir si ces phénomènes sont la cause ou la conséquence du développement de cancer. Il semble néanmoins qu’ils participent à la progression tumorale (évolution du cancer).

Par ailleurs, le rôle de l’épigénétique est soupçonné et très étudié dans le développement et la progression de maladies complexes et multifactorielles, comme les maladies neurodégénératives (Alzheimer, Parkinson, sclérose latérale amyotrophique, Huntington…) ou métaboliques (obésité, diabète de type 2…). De la même manière que l’on sait aujourd’hui obtenir la séquence d’un génome complet, il est aussi possible de connaître l’ensemble des modifications épigénétiques qui le caractérise : on parle d’épigénome. C’est ce type d’approche globale et non biaisée qui permettra de mieux appréhender l’implication de l’épigénétique dans les maladies humaines…

Et les télomérases ?
En marge des processus épigénétiques abordés il y a plus de 50 ans par le biologiste britannique Conrad Waddington (1905-1975) [15] et mentionnés plus haut, il faut citer un phénomène d’une importance cruciale, et sensible à notre environnement. Il s’agit d’une découverte majeure en biologie moléculaire qui a valu le prix Nobel de médecine à Elizabeth Blackburn et Carol Greider : l’identification par ces chercheurs d’une enzyme appelée la télomérase. Cette enzyme régule la longueur des télomères, qui sont des segments répétés d’ADN non codant, situés à l’extrémité de chaque chromosome (cf focus). On peut figurer ces télomères comme les petits bouts de plastique qui protègent les embouts de vos lacets et qu’on appelle « aglets ». Ces télomères forment des petits capuchons aux extrémités des chromosomes, empêchant le matériel génétique de « s’effilocher ». Ce sont, entre autres, les aglets du vieillissement et ils ont tendance à raccourcir avec le temps. Ainsi sous l’influence de la télomérase, les télomères peuvent cesser de se raccourcir, et même s’allonger. Le vieillissement est donc un processus dynamique qui peut être accéléré ou ralenti. Les travaux d’Elizabeth Blackburn et du médecin nutritionniste Dean Ornish ont clairement montré les effets des changements des modes vie sur l’allongement de ces télomères (voir focus Ralentir le vieillissement : la piste de la télomérase ?) [16].

En conclusion l’importance du rôle de l’environnement dans l’hérédité épigénétique est loin d’être résolue, malgré les effets d’annonce qui ont conduit à un regain d’intérêt pour la thèse de Lamarck de » l’héritabilité des caractères acquis » (voir Lamarck et Darwin : deux visions divergentes du monde vivant). L’interrogation ultime est celle de l’importance des processus épigénétiques dans l’Évolution. La communauté scientifique reste très partagée et une question centrale demeure: les états épigénétiques sont-ils transmis sur un nombre suffisant de générations pour donner prise à la sélection naturelle ? « . Les médecins et les sociologues en posent une autre, qui nous intéresse à court et moyen terme : « Notre mode de vie compte t-il plus que notre hérédité ? »

3 – Et sur l’approche philosophique de l’intelligence artificielle

La pensée commune dans les années d’émergence de la notion d’intelligence artificielle (1950-1960) donnait la part belle à toutes les métaphores de la puissance et d’abord celle du calcul et des techniques algorithmiques. Les programmes informatiques pouvaient calculer comme le cerveau, mais encore plus vite et sans erreur (« humaine »).

L’on commençait néanmoins, naturellement, à poser la question, dans la lignée d’Alan Turing, de savoir si une machine pouvait « penser ». L’apprentissage profond (« deep learning ») qui a permis, par la suite, à développer des programmes « surpassant » les humains dans certains domaines (jeux d’échec et de go, poker, etc..) a contribué à forger l’image de la machine puissante, simulant peut-être un peu mécaniquement et sur la base de données sans cesse ingurgitées le cerveau humain. Et donc un peu « pensante ».

Mais là ne se terre pas l’intelligence artificielle, encore confondue avec la puissance robotique ou l’outil phénoménal. Le concept, dans sa réalité presque ontologique, émerge au début du 21ème siècle, dans la mouvance de la pensée « biologique ».

En effet, dans le domaine de la biologie, dans ce début du 21ème siècle, l’heure était à l’analyse de « l’intelligence ». Il s’agissait de s’interroger sur les gènes et leur place. L’idée d’un déterminisme génétique (nos comportements sont générés par nos gènes possédés de manière innée, à notre naissance) dominait. Et la biologie s’enfermait ainsi dans le tout génique, le « préformationnisme », favorisant « l’innéisme ». La pensée était « génétique » Mais « l’épigénétique » allait faire son apparition, critiquant les tenants du déterminisme génétique et démontrant, dans un nouveau paradigme, la « plasticité » de l’intelligence, se gavant de son environnement, pour son développement. Le gène, non immuable et rigide se transformait, jusqu’à même sa transmission, dans son environnement.

Comme l’écrit Catherine Malabou (« Les métamorphoses de l’intelligence. Que faire de leur cerveau bleu ? » Editions du PUF 2017) en faisant état du passage du paradigme génétique au paradigme épigénétique dans la biologie du début du XXIe siècle,

« Ce passage permet de remettre en cause l’idée d’un déterminisme génétique aveugle et ouvre l’espace d’un questionnement concernant l’action de l’environnement sur la constitution du phénotype. Le développement cérébral est pour une grande part épigénétique, ce qui veut dire que l’habitude, l’expérience, l’éducation jouent un rôle déterminant dans la formation et le destin des connexions neuronales. Le rapport entre biologie et histoire apparaît alors sous un jour nouveau, et permet de dégager le concept d’intelligence de sa gangue innéiste, préformationniste ou génique »

L’on découvrait ainsi que la structure cérébrale était évolutive et, surtout, adaptative. En transmettant cette adaptation.

Le concept (l’épigénétique) révolutionnait l’approche du fondement de l’I.A puisqu’aussi bien l’idée d’une machine-cerveau aussi évolutive et adaptative que la structure neuronale, dans une simulation parfaite, y compris celle de la plasticité jusqu’ici réservée au cerveau humain prodigieusement naturel, est explosive.

Et elle entraine les chercheurs dans un champ qui n’est pas celui de la puissance ou de la vitesse, encore collées aux bases de données monstrueuses. Il fallait trouver la matière et pour tout dire des puces « douées de plasticité ». Ce qui a été fait. Ce sont les puces « synaptiques ». Conçues par IBM, ces puces encore appelées « neuro-synaptiques » (IBM’s Neuro-Synaptic Chip Mimics Human Brain)59 », n’imitent pas le cerveau et son fonctionnement synaptique. Elles sont un cerveau et fonctionnent de facto comme un branchement synaptique. Elles sont une synapse. (« Baptisée « TrueNorth », désormais fabriquées par Samsung Electronics à une échelle de 28 nm, elles sont dotées de 5,4 milliards de transistors entrelacés qui permettent de reproduire l’équivalent d’un million de neurones programmables (pour le calcul) et 256 millions de synapses pour la mémoire » (Catherine Malabou. op cit)

Ainsi, cette introduction de la plasticité rend encore plus ténue l’opposition entre le cerveau dit naturel et la machine. Elle a permis l’invention des réseaux de neurones profonds sur lesquels l’on se doit de revenir.

Le projet européen « Blue Brain » (cerveau bleu) s’inscrit dans cette mouvance. Celle, encore une fois de la « plasticité ». La machine s’adapte et évolue. Ce n’est plus la puissance brute dans tous les sens du terme. Elle évolue, naturellement si l’on ose dire.

Ce qui fait donc peur (ce n’est pas notre cas) à certains détracteurs (vains) de l’intelligence artificielle dont la plasticité, l’adaptabilité, la transmission sont de nature à dépasser et, partant à dominer l’homme dit « naturel ».

On peut encore citer C. Malabou

« J’ai longtemps pensé que la plasticité neuronale interdisait toute comparaison entre le cerveau « naturel » et la machine, en particulier l’ordinateur. Or les dernières avancées de l’Intelligence Artificielle, avec le développement des puces « synaptiques » en particulier, ont rendu cette position plus que fragile. La détermination des rapports entre vie biologique et vie symbolique ne peut plus faire l’économie d’une réflexion sur le troisième genre de vie qu’estn la simulation de la vie. Le projet Blue Brain (Cerveau Bleu), basé à Lausanne, a pour objectif la création d’un cerveau synthétique, réplique de l’architecture et des principes fonctionnels du cerveau vivant. Or où situer, entre vie biologique et vie symbolique, la vie artificielle ? Est-elle une intruse, qui leur demeure étrangère, hétérogène et n’existe que comme leur doublure,menaçante ? Est-elle au contraire leur nécessaire intermédiaire qui permet leur mise en relation dialectique ? Ceci revient à se demander si le trajet qui mène de Que faire de notre cerveau ? à Que faire de leur cerveau bleu ? se réduit au constat d’une dépossession (passage du « nôtre » au « leur ») ou aboutit au contraire à la découverte d’une nouvelle forme d’hybridation entre le vivant et la machine. Une nouvelle identité – qui ne serait ni la « nôtre », ni là « leur ».

4 – La culpabilité de la transmission héréditaire.

La première fois que j’ai lu un article sur l’épigénétique, l’influence de l’environnement, l’inclusion d’un comportement transmissible aux enfants, aux futures générations, par l’épigenèse, j’ai pensé immédiatement à un roman que je n’ai pas commencé à écrire dans lequel le héros ne sort pas de sa chambre, pendant toute une vie, de peur de « choper » dans l’environnement un trait de caractère, un élément nuisible générant une modification du corps (une maladie) ou de l’esprit (un mental altéré) pour ceux qui font cette stupide distinction.

Evidemment, à ce compte, il n’a pu rencontrer la femme qui lui aurait permis de se planter comme un « héros bienveillant » pour ses futurs enfants qu’il n’a donc pu avoir.

Il est vrai que plusieurs études ont pu démontrer une transmission aux générations suivantes de certaines altérations épigénétiques. Et ce, alors même que des mécanismes de reprogrammation, destinés à faire table rase des marques épigénétiques acquises, ont lieu systématiquement après la fécondation, notamment.

Dans son laboratoire, Isabelle Mansuy a étudié, sur des souris, les conséquences sur le long terme de traumatismes psychiques durant l’enfance.

On la cite :

«A l’âge adulte, ces animaux présentent des altérations de leur épigénome dans de nombreux tissus, et des symptômes tels que dépression, comportements antisociaux, davantage de prise de risque, ainsi que des affections du métabolisme. Nous avons pu observer que ces troubles se retrouvaient également chez leurs descendants jusqu’à la troisième, voire la quatrième génération, bien que ces derniers n’aient pas vécu d’événements traumatiques.»

L’existence de tels mécanismes héréditaires pourrait expliquer pourquoi de nombreuses affections résultant d’expériences de vie, dont les maladies psychiques, se perpétuent dans certaines familles. Ce que la génétique classique n’a toujours pas permis d’élucider.

Là aussi, la peur s’installe et la culpabilisation, normalement dans son sillage.

Et à vrai dire, ce long billet avait peut-être, dans son inconscient, la volonté d’en arriver là, à ce paradoxe que je vais tenter d’expliquer :

Les maladies génétiques ne faisaient même pas peur. Bon, on avait dans la famille (première question des médecins) un gène reproductible. Pas de notre faute. Et quelquefois, mieux encore, une certaine fierté de cette transmiussion qui coagulait le lien familial. N’avez-vous jamais vu le visage épanoui et le front lisse de ceux qui racontent leur maladie génétique familiale, du grand-père à l’enfant, un soupir de satisfaction presque tribal. La confortation clanique.

Désormais, l’environnement qui est aussi celui dans lequel l’on plonge avec notre volonté (la ville, l’alccol, le stress, l’angoisse, la dépression) peut modifier nos gènes et être transmis aux futures génrations.

Et, ici, croit-on, la volonté doit être de mise : notre environnement doit être sain et préserver son être, non dans sa nécessité immuable, mais dans sa possible transformation transmissible.

Les moralistes vont s’en donner à coeur joie (s’ils ne sont pas trop déprimés par un stress de leur père survenu pendant quelques mois, dans sa jeunesse, à l’occasion de ses premiers émois amoureux, modifiant ses gènes de l’amour et transmis audit fils).

Ces moralistes vont nous refaire le coup de la responsabilité, de la volonté, de la conscience , du choix, de la liberté, de l’autonomie du sujet libre et conscient, nous ramener presque du coté de chez Sartre, démolissant la structure configurée par des gènes devenus très faibles puisque modifiables par un simple coup d’environnement.

Et il faut donc craindre Orwell et sa prévision d’un totalitarisme : celui, dans les siècles suivants qui ne sera pas pas le petit « politiquement correct » mais « l’environnemental adéquat ».

Au commencement était le verbe, le merveilleux verbe. A la fin, était la peur.

On arrête, on sombre dans un environnement de soi qui côtoie. la crainte de la peur, laquelle peut provoquer une modification de l’un de mes gènes dont l’on va découvrir bientôt qu’il peut se transmettre à un proche, avant la mort et sans fécondation…

Je crains le pire.

Et puisqu’en tête du billet, j’ai inséré une oeuvre du Douanier Rousseau, il n’y a aucune raison pour qu’à la fin, je n’en insère pas une autre. Comme on le sait, la répétition rassure. La voici.

Pourquoi je suis structuraliste…

Pour répondre au titre, il me semble, dans un premier temps de coller ci-dessous un extrait que Françoise Héritier (elle a rencontré l’ethnologie en même temps que l’enseignement de Claude Lévi-Strauss, auquel elle a succédé à la tête du Laboratoire d’anthropologie sociale. Elle est décédée en 2017) a accordé en 2008 à Nicolas Journet :

La pensée de Claude Levi-Strauss a été critiquée notamment au nom d’un culturalisme qu’il passe pour avoir lui-même introduit en France. Comment est-ce possible ?

Qu’il ait fait des déclarations antiracistes est une chose. Qu’il ait défendu l’égale dignité des cultures est également un fait. Mais cela n’avait rien à voir avec le culturalisme radical. C. Lévi-Strauss a toujours défendu l’idée qu’il n’y a pas de variation culturelle qui ne prenne place à l’intérieur de structures universelles de l’esprit humain. Je pense exactement la même chose. Si les critiques des culturalistes ont été virulentes, c’est parce qu’au fond ils contestent que l’on puisse affirmer des universaux, et même comparer des sociétés entre elles. En fait, ils rejoignent une certaine tradition académique. Pendant longtemps, les hellénistes n’ont pas supporté l’idée que l’on puisse comparer la tradition grecque avec quoi que ce soit d’autre venant d’Afrique ou d’Asie.

…..

Mais à partir du moment où l’on dit qu’« échanger des femmes » est le fondement de la société, est-ce que cela ne suggère pas que l’on ne peut rien y changer ?

Disons que C. Lévi-Strauss ne voulait tirer aucune leçon de l’inégalité des sexes. Pour lui, c’était une donnée, et pas un objet de réflexion, pour la bonne raison qu’il ne voyait rien de scandaleux là-dedans. Il faisait le constat que dans la plupart des sociétés pratiquant le mariage, les femmes ont été traitées comme des ressources. C’est tout.

Mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas y réfléchir. Aujourd’hui, dans la société moderne, le mariage et la reproduction sont les produits de choix individuels : la notion d’échange ne s’applique même pas. Donc les hommes n’échangent pas de femmes. Mais la domination masculine existe tout de même. C’est pourquoi j’ai développé l’idée que la différence des sexes était un invariant encore plus fondateur que la nécessité d’échanger. 

 

Vous considérez-vous comme une anthropologue structuraliste ?

Je suis structuraliste dans la mesure où je crois en l’existence d’invariants humains.

Reste à savoir ce que l’on entend par là. C. Lévi-Strauss a travaillé sur des corpus homogènes, comme des terminologies et des mythes, et compare essentiellement des formes, des armatures logiques. Ce qu’il appelle « structure » est quelque chose de très abstrait.

Ce n’est pas comme cela que je pratique : ce que j’appelle un invariant est une donnée du monde qui pose problème. Par exemple, la différence des sexes est d’abord un fait observable, concret. Leur conjonction est nécessaire pour faire des enfants, mais il se trouve que ce sont les femmes qui portent les enfants, pas les hommes. De nombreuses sociétés ont réagi à cette asymétrie en la retournant : en affirmant que ce sont les hommes qui fabriquent les enfants, et que les femmes n’y sont pour presque rien, ou bien en les tenant dans l’ignorance de leur rôle. En tout cas, il est clair que nulle part l’humanité n’échappe à cette question : c’est cela que je considère comme un invariant. J’aime beaucoup rappeler cette idée de Georges Devereux qu’il n’existe pas de fantasme présent dans la culture d’un psychiatre viennois qui n’ait été incarné par une institution dans quelque société amérindienne, et réciproquement.

Françoise Héritier

(article) Professeure honoraire au Collège de France, auteure de Masculin, féminin, 2 t., Odile Jacob, 2002

Einstein chez les indiens

Le titre sonne comme un de ceux d’Hergé. Et pourtant, rien n’est moins vrai. Albert Einstein et son épouse ont rendu visite aux indiens Hopi dans les années 1930.

Ci-dessous la photo :

Affublé du couvre-chef à plumes, il sourit. Les indiens ne sourient pas.

A vrai dire, cette photographie, dans mes archives, avait illustré un très ancien billet introuvable, certainement dans une corbeille d’un vieil ordinateur jeté dans une poubelle, à une époque ou le tri n’existait pas.

Il s’agissait de lier la conception du monde d’Einstein, son intuition d’une transcendance immanente et celle des naturalistes, ceux qui voient, dans une sorte de panthéisme exacerbé ladite transcendance dans la beauté et l’éclat du grandiose dans la nature. Et les indiens d’Amérique, dans leurs contes et grands récits que j’avais découvert (comme pour me déculpabiliser de la lecture de mes illustrés de gamin , les « Kit Carson » et autres « Blek le Roc » dans lesquelles les indiens étaient de violents ennemis à décapiter),avaient cette intuition. J’avais osé comparer et unir les indiens et Einstein dans les frôlements de la vérité du monde. Des athées croyants avais-je titré, du moins, je le crois. Assez idiot.

J’ai retrouvé la photo dans un vieux disque dur. Je la cherchais, non pas pour refaire le billet, mais pour le « fun » comme on disait il n’y a pas très longtemps (l’expression est passée de mode).

En effet, il s’agissait de dire simplement : ne pas confondre les indiens et les hindous ou, encore les indiens de Calcutta et ceux du Grand Canyon, dont l’on sait qu’ils ont été nommés comme tels par une erreur occidentale de colons fainéants.

Car, en effet, les hindous (les indiens d’Inde) eux, s’attaquent à Einstein…!

On n’arrête ps le progrès, lequel est, évidemment très relatif...

Je livre ci-dessous un article paru dans le point 

« Inde : Einstein et Newton remis en cause par l’hindouisme

Le Congrès de la science indien a permis à plusieurs universitaires locaux de s’en prendre aux théories des deux hommes au nom de la religion, relève la BBC.

Par 

Publié le  | Le Point.fr
Mort en 1955, Albert Einstein est notamment connu pour son equation E=mc?.
Mort en 1955, Albert Einstein est notamment connu pour son équation E=mc².

Il est des personnages que l’on pense immuables, inscrits dans l’histoire. Albert Einstein et Isaac Newton en font partie. Mais un groupe de scientifiques indiens s’est mis en tête de remettre en cause leurs théories en s’appuyant sur des textes issus de la mythologie hindoue, révèle la BBC.

valeur, principe, paradoxe

Mr Christophe Castaner, Ministre de l’intérieur, a donc reçu à diner, ce 11 Février, les représentants des principales obédiences maçonniques françaises. 

Il s’agissait d’évoquer le sujet « laïcité » dont l’on sait qu’il préoccupe, à juste titre ajoute-t-on, les francs-maçons. La séparation entre les églises et l’Etat est un marqueur de la modernité,  un rempart contre les totalitarismes de la pensée et, partant, de la religion des Torquemadas  ou de toutes celles, prégnantes comme une colle vieillie, qui encombrent l’espace d’une pensée aérée.

On est, par ailleurs en plein accord avec les mots lumineux, prononcés à cette occasion, par l’un des convives, Mr Edouard Habrant, grand maître de la Grande Loge Mixte de France (GMLF) qui fait état d’une « confusion », de « tâtonnements » sur cette question et le projet en cours de la réforme de la Loi de 1905, regrettant par ailleurs que « la laïcité soit apparue au menu du grand débat national dans la lettre du Président de la République, au titre d’une valeur, donc relative, et non comme un principe, intangible… »

L’on ne sait pas encore ce qui va sortir de cette réforme. L’on espère vivement qu’il ne s’agit pas de faire de la place dans la République aux religions, de plus en plus décomplexées et avides d’immixtion dans le corps social ou idéologique. D’abord l’Islam certes. Mais pas que l’Islam. La Chrétienté devient assez revendicatrice, entrainée vers un retour par quelques phrases prononcées ici et là par notre Président et ses visites à la basilique de Saint-Denis, lieu « d’imprégnation » ou à Chambord, espace des rois catholiques. La judéité semble, ici tenir une place à part, peut-être marquée par ce pain « béni » que constitue l’interdiction d’un prosélytisme aigu. Même si, comme tous (mais il ne s’agit que de redistribution presque fiscale) elle sollicite l’aide de l’Etat pour ses écoles.

Donc, bravo à la franc-maçonnerie. Le religieux, immense concept, éminemment respectable, ne peut envahir que la sphère privée, l’intimité y compris passionnée. Il faut veiller à la distinction entre la conduite humaine et l’institution démocratique, plutôt républicaine, si l’on veut être précis.

Cependant, la lecture de la nouvelle (le diner chez le ministre) m’a laissé un brin gêné. Je n’ai compris cet embarras que dans l’heure qui suivait son annonce. Comme si l’évidence, dès qu’il s’agit du politique, a du mal à émerger. La réflexion, dès qu’il s’agit de la République, est curieusement freinée par le caractère brut de l’information rarement appréciée dans ses arcanes, ici potentiellement générateurs de troubles du côté de l’histoire des Institutions et de ses paradoxes.

Car il s’agit bien dans ce temps de la République d’un véritable paradoxe qu’on a du mal à formuler sans subir la critique du « hors-sujet » mais que l’on se risque à exposer :

La franc-maçonnerie qui prône encore une fois à juste titre, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, dans sa défense de la laïcité, se voit invitée à diner avec l’Etat, juste avant les Eglises reçues dans la foulée. Invitée et s’immisçant dans la conduite de l’Etat. Ce qui, tous l’admettent, la franc-maçonnerie au premier rang, ne saurait être du ressort desdites Eglises traditionnelles. Or, qu’est-ce que la Maçonnerie, sinon une Eglise (certes contre l’Autre) avec ses principes, ses rites, ses temples, ses réseaux. Evidemment, les cris d’orfraie sont déjà entendus.

Mais non, mais non, nous dira-t-on, la franc-maçonnerie n’est pas une Eglise, elle défend la laïcité. Comme un parti qui défend âprement le principe républicain. 

Mais, dans ce cas, il faudrait que la franc-maçonnerie se transforme officiellement en parti public et ouvert.

Et le paradoxe s’évanouira, emporté dans les limbes diaboliques du politique.

On ne poursuit pas car l’on entend derrière nous les hurlements devant une telle infamie d’humeur les murmures de mes amis qui me somment de laisser parler, sans les censurer, ceux qui défendent les principes auxquels nous sommes, nous les républicains, très attachés. Paradoxal.

                                                                                                                                                                                                                                     

 

Quarto Cohen

 

 

 

 

 

On colle ici un article paru dans la République des Livres, l’excellent site (un clic pour y accéder sur ce lien site) de Pierre Assouline, intitulé « LE VRAI ALBERT COHEN, ENFIN » (ici)Il faut savoir s’effacer quand d’autres disent mieux que vous.

L’usage du « Copier /coller », à condition de citer est une aubaine pour la mémoire et l’apologie…

« Les lecteurs de la Comédie humaine, des Rougon-Macquart, des Hommes de bonne volonté ou de la Recherche du temps perdu ont toujours su qu’en en lisant séparément l’un des volumes, il s’agissait de la partie d’un tout, laquelle en principe pouvait se comprendre et s’apprécier sans connaître l’ensemble. Mais combien de lecteurs d’Albert Cohen (1895-1981) se sont-ils jamais doutés que c’était également le cas ?Enfin, ils peuvent vraiment lire son œuvre. Ceux qui connaissent plusieurs de ses livres diront que c’est déjà fait de longue date – à l’exception des allergiques, des indifférents à son verbe étincelant, Alain Finkielkraut par exemple ne cache pas à propos de Belle du seigneur notamment, hymne à la femme qui désespère autant qu’elle fascine le narrateur : « Je déteste son lyrisme. Je n’y reconnais rien du sentiment amoureux » écrit-il dans Et si l’amour durait ? (Stock).

Pour d’obscures raisons éditoriales, qu’il serait lassant et répétitif d’énumérer, Solal, Mangeclous, Les Valeureux, Belle du seigneur ont paru non seulement dans le désordre mais privés d’une précision qui ne relève pas du détail. Une simple mention. Car dès 1935, soit peu après la parution du premier volume Solal, Albert Cohen avait fait figurer le sur-titre en couverture de Mangeclous « Solal et les Solal ** ». On n’aurait su mieux en dire la continuité.

Avant-guerre, Gallimard était passé outre en raison de l’énormité du manuscrit et n’avait pas hésité à demander à l’auteur de couper, ou plutôt d’en distraire une bonne partie pour la publier ultérieurement, ce qui sera fait. Il est vrai que Cohen était non seulement fécond mais bavard, sa prose fut-elle inspirée, étincelante ; lui-même reconnaissait que son art de la composition reposait sur sa capacité à en rajouter ; à propos de son inspiration, il parlait même d’une « prolifération glorieusement cancéreuse ». Marcel Pagnol, son meilleur ami depuis leur adolescence au lycée à Marseille, lui faisait remarquer que dans ses romans, il y en avait trop :

albert_marcelP

 

« Trop de tout et dans tous les genres ! »

Avec la parution ces jours-ci du Quarto (1664 pages, 32 euros, Gallimard) regroupant les quatre romans dans l’ordre, enrichis de notes érudites, de présentations éclairantes, d’un glossaire de mots rares et typiques, et d’une biographie illustrée, sous la direction de Philippe Zard, spécialiste de littérature comparée à Paris-X-Nanterre, la faute est enfin pardonnée en même temps qu’elle est avouée. Le lecteur a enfin la conscience d’être en présence d’une véritable volume déclinée en une suite de volumes qui ne font qu’un. Ne manquent à ce pavé que sa pièce de théâtre Ezéchiel ainsi que ses récits autobiographiques Le Livre de ma mère, Ô, vous frères humains, Carnets 1978. Mais à quoi ressemble désormais cette œuvre ? Qu’est-ce qui apparaît qui n’apparaissait pas ? Autrement dit : qu’est-ce que cela change 

Solal brille toujours par sa juvénilité, sa spontanéité, ses fulgurances. C’est d’autant plus remarquable qu’il s’agit de la matrice de l’œuvre. Autrefois, explique le maitre d’œuvre de ce Quarto, les épisodes dramatiques et comiques donnaient une sensation de foisonnement étouffant ; désormais, ils gagnent en équilibre, l’alternance de burlesque et de tragique est moins déroutante (Pagnol aurait apprécié) et le rythme de l’ensemble y gagne. Les présentations de chaque roman permettent également de mieux déceler ses influences : Rabelais bien sûr auquel il emprunte son sens de l’hénaurme mais aussi Proust qui l’a sidéré dès la découverte en son temps d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs dans une librairie d’Alexandrie, ville où il effectuait un stage dans un cabinet d’avocat. A ses yeux, Proust incarnait par excellence le-grand-romancier. N’empêche que sa fiction, la part autobiographique est limitée. Ariane a eu plusieurs modèles agrégés, ce qui ne manqua pas de susciter de vaines polémiques longtemps après. Solal quant à lui n’est pas Cohen. La Céphalonie (île grecque où il n’avait jamais mis les pieds) de sa saga n’est pas une transposition de la Corfou de sa petite enfance, d’autant qu’il n’y aura passé que ses cinq premières années avant l’émigration familiale à Marseille, n’y revenant que pour le temps bref de sa bar-mitzva.

On sait que rien n’horripilait Philip Roth comme d’être présenté à l’égal d’un « écrivain juif » dépendant d’une fantasmatique « école juive new yorkaise », de même que Graham Greene ou François Mauriac se disaient « écrivain et catholique » mais certainement pas « écrivain catholique ». Et lui ? « Cohen est un écrivain juif comme Césaire est nègre et Claudel catholique : ces adjectifs portent, idiomatiquement, le tout de la question humaine » écrit Philippe Zard. Il est vrai que Cohen, lui, s’est toujours réclamé d’une inspiration juive. D’autant qu’il fut un sioniste engagé, fondateur de l’éphémère Revue juive chez Gallimard, proche de l’Agence juive et de Chaïm Weizmann, le président de l’Organisation sioniste mondiale (mais, déçu, jamais l’ancien activiste ne se rendit dans la Palestine du mandat britannique ni en Israël). En fait, il vivait son sionisme comme l’aventure séculière du peuple juif. Il a toujours écrit sur des sujets juifs à travers lesquels il réussissait à viser l’universel. Mais malgré cette puissante revendication identitaire, qui le poussa à baptiser dans un premier temps sa saga romanesque « La geste des Juifs » comme s’il entendait marquer le territoire de son imaginaire, il n’en demeurait pas moins fermement agnostique.

3106287Désormais, lorsqu’on demandera quel est le chef d’œuvre d’Albert Cohen,, il suffira de répondre Solal et les Solal en montrant ce Quarto. Même si, comme le rappelle Me Karine Jacoby, son chef d’œuvre dans l’ordre de la non-fiction demeure le passeport des réfugiés. Car lorsqu’il n’écrivait pas, il était diplomate à la Société des nations à Genève. Et c’est ès-qualités, en tant que conseiller juridique au Comité intergouvernemental ad hoc, qu’il élabora l’accord international portant sur le statut et la protection des réfugiés (15 octobre 1946), lequel remplaça le passeport Nanssen. Preuve s’il en est, selon Philippe Zard, qu’Albert Cohen appartient à la catégorie d’écrivains qui placera toujours l’éthique au-dessus de l’esthétique.

« (Albert Cohen » ; « Albert Cohen et Marcel Pagnol et lycée » ; « Diplomate à Genève » photos D.R.)

 

micro-créature

Le néo-féminisme peut énerver, tant la confusion des comportements, le totalitarisme qui émerge de la pensée unique, les amalgames qui brûlent les différences et les nuances sont à l’œuvre dans ce discours simplificateur et, partant simpliste. La cause n’est pas aidée.

Tous ceux qui militent, sans hurler, très simplement pour l’instauration de l’universel, lequel se compose, presque au centre, de l’égalité entre hommes et femmes n’ont aucun besoin de ce discours saturé de puritanisme correct et américain.

Il suffit, dans la quotidienneté, de se débarrasser des tares historiques. Ce qui, pour ceux qui naviguent un peu dans l’intellectualité (il n’est nul besoin d’être un lettré ou un intellectuel pour cette navigation, il suffit de s’extraire quelques minutes du confort du vide) est chose assez aisée. Même s’il faut, constamment, combattre les travers et les tendances à la rechute. Les empreintes, même factices et de circonstance historique ont du mal à s’effacer. Comme les méchants tatouages, prégnants, souvent regrettés, gravés dans un temps, lequel, revêche et jaloux, lutte contre son effacement.

Nul besoin de clamer ou mal gesticuler. Il faut juste agir, encore une fois, dans les heures, au quotidien,sans trop s’en vanter ou en faire un fonds de commerce ou un étal de soi

L’on peut ainsi, dans cette petite posture des affirmations béates et caricaturales, trouver assez suspects les faiseurs mâles qui font du soutien criard et prévisible au féminisme leur crédo journalistique, ceux qui s’ancrent dans la pensée idéale, devenue presque majoritaire, du temps présent en Occident. Elle est, au demeurant, assez proche des poètes, même des grands qui pouvaient se donner à voir plutôt qu’à lire, et qui faisaient, de la femme, pour la beauté du mot, un avenir de l’homme. L’esbroufe était déjà en marche.

Bref, quelques nouvelles mégères gâchent le combat. Et quelques hommes douteux achèvent le travail de l’ennui des discours connus et assez ressassés.

Donc, à bas les féministes de tribune et vive la douce égalité universelle des sexes (des mots qui apaisent), doucement affirmée. Douce. Non la femme, ce qui serait une nouvelle rechute (cf supra), mais l’égalité.

Cependant, il est des jours où la colère peut devenir légitime.

Elle surgit à la lecture de cet article paru dans plusieurs journaux français qui ont repris la même dépêche :

« Le 4 février 2019, Hamid Askari, chanteur iranien à succès, a été contraint d’interrompre sa carrière car il a volontairement laissé chanter l’une de ses musiciennes lors d’un concert à Téhéran, une pratique interdite en Iran.

En République islamique d’Iran, « le chant solo d’une femme » constitue « une infraction » à la loi. C’est ce qu’a rappelé le responsable musical du ministère de la culture et de l’orientation islamique après avoir annoncé lundi 4 février sa décision d’interdire toutes les activités musicales du chanteur pop à succès Hamid Askari, comme le rapporte un blog du Monde.

Les organisateurs coupent son micro…

Le 30 janvier, alors qu’il donnait son dernier concert dans la grande salle de la Tour Milad, à Téhéran, la guitariste d’Hamid Askari, Negin Parsa, s’est lancée dans une interprétation en solo. Indignés par autant d’audace, les organisateurs ont aussitôt décidé de couper son micro.

…le chanteur lui offre le sien

Malgré la censure, Hamid Askari donne alors le sien à la chanteuse pour qu’elle termine son show. Très enthousiasmé par la performance, chanteur indique que la jeune artiste, « dotée d’une jolie voix », est « l’un des meilleurs musiciens du groupe ».
Cet échange, enregistré dans une vidéo qui a fait le tour du web en Iran, a suscité les réactions vivement indignées des conservateurs proches des gardiens de la révolution, l’organisation paramilitaire dépendant directement du chef de l’État iranien.
Ainsi, à peine une semaine après l’incident, le gouvernement a décidé de suspendre Hamid Askari de toutes ses activités musicales, sans donner plus d’indications »

Sauf à tomber dans les travers dénoncés plus haut, il nous semble assez inutile de commenter, de gloser, d’entrer dans un débat national, d’enlever sa veste pour débattre en chemise dans des salles des fêtes humides. S’il n’était l’oppression des femmes en Iran et ailleurs, la nouvelle pourrait être rangée dans le comique qui fera rire, bientôt ou presque, nos arrières petits enfants.

Cette nouvelle nous permet cependant ici de formuler quelques observations de circonstance :

1 – Mais d’où vient cette interdiction du « solo de la femme »? Impossible de trouver son fondement en ligne. Alors, on interroge autour de nous, y compris par téléphone. Et tous s’accordent à considérer que la femme qui chante seule donne trop à voir sa sensualité. Ce à quoi je rétorque que je ne crois pas à cette explication puisqu’en effet la femme qui chante en duo avec « un monsieur » peut faire preuve d’une sensualité torride, lorsque regardant le duettiste mâle, elle traverse son corps des mille feux du désir, comme dirait le magazine « Nous deux ». Dans ce cas, il faudrait interdire la femme sur une scène, seule ou accompagnée, ce qui ne semble être le cas, étant ici observé que la femme précitée était donc la guitariste du groupe pop iranien et se produisait sur scène sans censure, en plaquant, si j’ose dire ses accords.

Serait-ce, peut-être, l’apologie de la chorale, évidemment exclusivement féminine en Iran qui fond le sujet dans le tout ? Après quelques recherches, on peut abandonner l’hypothèse. Elle n’existe pas cette chorale en Iran. Heureusement. Cette explication m’aurait éloigné des chorales occidentales, y compris religieuses qui flirtent avec la beauté universelle (encore) des sons presque divins.

Peut-être une haine des sunnites dont les grandes chanteuses à la voix de désir, langoureuse, éclatantes dans leur corps pourtant droit sur scène qui laissait cependant apercevoir la jouissance en suspens, lisse ou violente, sous leurs tuniques brodées d’or ?

Comme Oum Kalsoum, ci-dessous eternisée ?

Il est vrai que l’on ne connaît pas vraiment de chanteuses chiites célèbres.

Mais l’on peut douter de cette explication, nonobstant la prédominance du noir dans le monde chiite…

En réalité, le fondement n’existe pas dans le fondamentalisme. Et l’absence d’explication renforce donc la constitution du comique. À dire vrai, l’on frôle ici une grande vérité dans la proximité entre la religion totalitaire et l’absurde qu’elle génère. Mieux encore, l’explication doit ici être bannie. C’est la loi du genre religieux. Le motif officiel est de nature à être décortiqué, critiqué, et, partant, démantelé. D’où cette nécessité de la praxéologie dans certaines religions qui accordent le droit à la pensée théologique qu’à ceux qui peuvent, dans les cloitres, les arrières cours de mosquée, dans les yeshivas, l’appréhender pleinement.

Au peuple, on dit « tu fais et tu n’as pas à comprendre« .

L’épisode iranien serait donc le comble de la religion qui se fonde non seulement sur le « Mystère général » mais également sur celui, moins unique, de la pratique sans cause. Vaste sujet que celui de l’aliénation (au sens philosophique s’entend, le terme dans le sens commun ne pouvant être employé ici, sauf à discréditer son voisin assidu aux messes du dimanche.

2 – Deuxième observation. Elle est provoquée par une conversation avec une amie laquelle lorsque j’ai proposé une mobilisation de femmes par millions pour déferler, pacifiquement dans les grandes artères de Téhéran, s’est montrée, à mon grand étonnement, assez dubitative.

J’ai pu, en la pressant de motiver ce doute, entendre dans sa bouche qu’elle en avait marre de défendre dans le monde la liberté des femmes alors que ces dernières accordaient, par le vote, démocratiquement, un siège au pouvoir qui les opprimait. Ce qui était le cas en Iran. Et que c’était faire injure à l’intelligence des humains que de considérer que leur liberté avait été entamée. Ces femmes étaient aussi des êtres de raison. Et la leur s’exprimait ailleurs.

Le propos m’a surpris, même s’il me ramenait à ce cher Etienne de la Boétie, l’ami cher de Montaigne et son maître-ouvrage, son « Discours sur sur la servitude volontaire » écrit en 1574 et dans lequel il analyse la relation entre domination et servitude, en démontrant comment les « drogueries » (les jeux de Rome, les spectacles, les théâtres, les gladiateurs, la religion, les médailles) participaient à organiser, en l’appâtant, la servitude dudit peuple engourdi et endormi, comment lesdites drogueries constituaient une compensation à la liberté volée et l’adhésion subséquente à la servitude volontaire, corollaire de la tyrannie.

Pourtant, me disais-je, rien de tout cela en Iran. Même pas de la récréation ou des jeux de cirque. Et, pourtant encore, le volontariat de la servitude chez les femmes qui votent pour les mollahs.

Mais non, non, on ne peut s’en tenir là. Il nous faut, décidément, même si on a tenté plus haut d’esquiver le propos, revenir à l’aliénation que Marx décrivait avec ses opiums des peuples. Une extériorité à soi, provoquée par un autre extérieur qui est celui de la Société organisée pour le provoquer ( « le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s’affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux (…) le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification ».

Marx parle du travail et l’aliénation pour le transposer dans l’idéologie et la servitude fabriquée par les opiums.

L’ouvrier n’était pas responsable, n’en déplaise au Sartre pré-soixante-huitard.

Les femmes non plus en Iran.

On arrête ici, de peur de sombrer dans la théorie aride de l’histoire du sujet en Occident et en Orient, en convoquant trop de philosophes qui ne ne feraient que brouiller les pistes.

Tenons nous en aujourd’hui à l’essentiel : une femme ne peut chanter en solo en Iran. Les amoureux du seul réel dans la lignée de Clément Rosset ou de l’empirisme anglo-saxon ont raison de s’en tenir à ce qui est.

Comme quoi, un simple micro peut nous faire dériver vers mille autres choses essentielles.

Mais, nous dira le malin, c’est bien le rôle du micro que d’amplifier

faraud

À l’occasion d’une lecture non décisive, j’ai redécouvert l’adjectif « faraud ».

Il est inusité. En réalité, c’est un mot de colonisé, de celui qui veut s’approprier, comme dans un sac de billes, plus de mots que le colon n’en possède. Ou un mot de prolétaire qui croit pouvoir sauter de part et d’autre des ravins pour se donner à voir, au-dessus des volcans.

Quand le mot est employé par le bourgeois, il devient périmé et ridicule. Il ne peut donc surgir qu’à côté de sa place originelle…

Le tenant des mots subit l’histoire sociale.

On colle les définitions du CNTRL, tellement complètes qu’elles nous transforment en scaphandriers.

FARAUD, AUDE, subst. et adj.

A.− Vx, pop. Personne (en particulier homme) qui affiche des prétentions à l’élégance. Synon. fat, freluquet, gommeux.Un pantalon de casimir… qu’il avait acheté à la Belle Jardinière − le faraud! − (Vallès, Insurgé,1885, p. 144).Son costume de faraud imbécile, le mauvais goût de ses cravates à galons d’or, ses pantalons gris-perle à bandes noires, ses redingotes à gigots, ses gants crispins, le carnaval enfin qu’il promenait toute l’année dans les rues sur sa personne! (Goncourt, Journal,1889, p. 964).
Loc. Faire le faraud, la faraude. Afficher des prétentions à l’élégance, tirer vanité de son aspect physique. Synon. parader, pavaner (se), plastronner.Va, poudre-toi, coiffe-toi, brosse-toi, fais le faraud, aie du linge, sois pincé, frisé, calamistré, tu n’en iras pas moins en place de Grève… (Hugo, Quatre-vingt-treize,1874, p. 151).D’autres, qui ont déjà touché les nouvelles capotes bleu horizon font les farauds. On dirait qu’ils vont faire la guerre en habit des dimanches (Dorgelès, Croix de bois,1919, p. 65).
B.− Usuel, fam.
1. Personne infatuée d’elle-même, en particulier homme qui se donne des airs avantageux auprès des femmes. Synon. bellâtre, fanfaron, prétentieux.Je ne connais personne qui soit plus fort que moi! dit-il en battant les cartes avec une prétention à la grâce, digne de ces farauds d’estaminet si bien rendus par Bellangé dans ses caricatures (Balzac, Œuvres div.,t. 2, 1830, p. 25).Vexée de voir sa favorite valser, malgré ses objurgations, avec un grand faraud blond qui la serre, qui l’effleure de ses moustaches et de ses lèvres, sans qu’elle bronche (Colette, Cl. école,1900, p. 315).Il est enfermé, malade, ne veut pas se laisser voir. Cela n’étonne pas. Il a du beau-de-village, du faraud. Du héros, il ne veut pas être vu diminué (Barrès, Cahiers,t. 7, 1908, p. 127):
1. Il [l’homme] marche lourdement, avec assurance, en se dandinant… Il a ce mouvement des épaules que gardent toujours les farauds de village. La Varende, Roi d’Écosse,1941, p. 167.
Loc. Faire le faraud, la faraude. Se donner des airs avantageux. Synon. crâner, faire le malin, fanfaronner, poser.Les gars, dans les rues, font les farauds pour elle (Colette, Cl. école,1900, p. 79).Il parlait à tort et à travers, il riait, il faisait le faraud (Rolland, J.-Chr., Buisson ard., 1911, p. 1295).Remerciez donc ceux qui s’emploient à vous aider plutôt que de faire la faraude (Druon, Loi mâles,1957, p. 89).
2. Emploi adj. [En parlant d’une pers. ou de son comportement] Qui manifeste la fatuité, en particulier le souci qu’a un homme de paraître à son avantage auprès des femmes. Airs farauds. Un homme à bonnes fortunes, un peu faraud, beau marjolin et faisant grande fricassée de cœurs (France, Vie littér.,1891, p. 97).Ils la regardaient avec des sourires farauds (Hémon, M. Chapdelaine,1916, p. 12):
2. Il avait une façon à lui de prendre un air crâne, de rejeter son chapeau en arrière, de marcher les mains dans les poches, faraud, les épaules balancées. Il portait des cravates voyantes, une blouse bien repassée dont il laissait le col entr’ouvert, il ramenait sur son front ses boucles soigneusement arrangées. Et il regardait les filles sous le nez avec une telle effronterie que les plus délurées baissaient les yeux… Moselly, Terres lorr.,1907, p. 10.
Rem. La docum. atteste les dér. rares a) Farauder, verbe intrans., fam. Afficher un comportement faraud. Un morveux qui faraudait comme un homme! (Richepin, Glu, 1881, p. 196). b) Farauderie, subst. fém. Caractère suffisant et ostentatoire. J’ai un domestique mâle, une voiture au mois, et je ne suis pas plus faraude que ça? Pour Mélie, la farauderie doit se porter à l’extérieur (Colette, Cl. ménage, 1902, p. 99).
Prononc. et Orth. : [faʀo], fém. [-o:d]. Ds Ac. 1878 et 1932. Homon. faro. Étymol. et Orth. 1725 arg. Faraude « Madame, Mademoiselle » (Grandval, Vice puni, p. 108); 1740 faraud « jeune fat » (Caylus, Hist. de Guillaume ds Œuvres badines, t. X, p. 29). Empr. à l’esp. faraute, d’abord « messager de guerre, interprète » (dep. 1492, Nebrija d’apr. Cor., s.v. heraldo), puis « celui qui récitait le prologue d’une comédie » (dep. 1611, Covarrubias, ibid.) d’où « faraud » (dep. 1620, Quevedo, ibid.), l’esp. étant empr. au fr. héraut*. Pharos « gouverneur » (1628, O. Chéreau, Le Jargon au Lang. de l’arg. réformé), donné comme 1reattest. du mot fr. par Esn., est à rattacher au lat. pharao (pharaon*; v. FEW t. 8, p. 366a).

Revel

Dans le P.S du précédent billet, j’ai collé un extrait d’un article de Jean-François Revel, honni à son époque par la majorité des intellectuels post-soixante-huitards ou pro-mitterandistes qui le constituaient, hurlements à l’appui, comme le chantre de la droite presque extrême…

Cet extrait, je l’ai retrouvé dans cet ouvrage très bien concocté avec une préface de Vargas Llosa et une postface de Philippe Meyer « L’abécédaire de J. F Revel » . Allary éditions.

Une plume définitive dans ses jugements, un talent de transformation de l’acerbe rampant en proposition claire et saillante. Son « polémisme » est vivifiant.

Je livre ici quelques perles qu’on croit noires et qui peuvent être lumineuses.

Aragon [Louis] Quand j’étais en khâgne, on lisait Le Crève-coeur : c’est grandiloquent, et très bien pour faire des paroles de chansons. Pas plus. Dans ses poèmes comme dans ses romans, Aragon m’est toujours apparu comme un fabricant de faux meubles anciens. Je préfère, si j’ose dire, le vrai Louis XVI ! Interview

Argent Les Français n’aiment pas beaucoup le libéralisme et aspirent tous plus au moins à se brancher sur le tuyau d’arrosage de l’argent public. En France, s’il est mal vu de gagner de l’argent, il est bien venu d’en toucher.

Quand on me dit que tel chef d’État « méprise l’argent », et que je le vois mettre au service de ses plaisirs personnels des moyens publics qu’aucun milliardaire n’oserait étaler en les payant lui-même, je songe à un vieux dessin du caricaturiste Maurice Henry. À la terrasse d’un café, deux « poules de luxe », comme on disait jadis, bavardent : « Oui, c’est vrai, murmure l’une d’elles rêveuse, il n’y a pas que l’argent dans la vie ; il y a aussi les bijoux, les fourrures, les voitures. » Toutes les nomenklaturas du monde « méprisent l’argent », pardi ! Elles se contentent de palais, de villas, de transports, de vêtements, de soins médicaux, de villégiatures et de festins gratuits. Le Regain démocratique

Critique d’art Là où le critique du XVIIIe siècle loue immanquablement « la nature admirable dans l’expression des passions », celui du XXe soulignera tout aussi immanquablement chez tous les peintres « la lente conquête d’une structuration de l’espace », ou « l’anéantissement systématique des cadres habituels de référence », ou encore « l’efficacité exemplaire d’un message qui transcende sa propre signifiance en affirmant la puissance du continu (ou du discontinu) ». Contrecensure

Fausse excuse En 1954, à son retour d’URSS, Sartre déclare […] qu’une « entière liberté de critique » règne en Union soviétique. Un encenseur attitré ose en 1990 excuser cette phrase en arguant que l’écrivain était souffrant quand il la prononça. Faux-fuyant piteux ! Imagine-t-on Newton affirmant que la terre est plate parce qu’il a une crise de foie ? Le Voleur dans la maison vide

Gâteau (part de) Selon le cliché en vigueur, c’est à bon droit que les peuples pauvres nous réclament « leur part du gâteau ». Sous cette forme, l’expression traduit une indigence de la pensée économique. Un dixième de l’humanité ne peut pas fabriquer du gâteau pour les neuf autres dixièmes. La seule solution, c’est que ces neuf autres dixièmes adoptent les systèmes politiques et économiques grâce auxquels l’Occident s’est enrichi. Le Regain démocratique

Lacan [Jacques] Disons tout de go que la manière de s’exprimer du docteur Lacan nous paraît recouvrir un tissu de clichés pseudo-phénoménologiques, un ramassis de tout ce qu’il y a de plus éculé dans la verbosité existentialiste, et que chacune de ses phrases se ressent d’une aspiration forcenée au grand style, à la pointe, à l’inversion, au détour recherché, à la formulation rare, à la tournure prétentieuse, mais n’aboutit qu’à une pesante préciosité, à un mallarméisme de banlieue. Pourquoi des philosophes

chanteur d’opérette Luis Mariano. Luis Mariano entrouvre le rideau et s’avance, complet blanc, cravate bleu ciel. Il s’avance lentement, en chaloupant quelque peu, à la manière d’un mannequin qui présenterait une nouvelle coupe de pantalon. Le sourire tout blanc accompagne cette démarche ; ce sourire restera là toujours, à peu près de la dimension et de la forme d’une pièce de cent sous, découvrant les incisives, les canines et, m’a-t-il semblé, une partie des pré-molaires. […] « Toutes mes chansons, vous vous en doutez, vont avoir un point commun : l’amour. » Il glousse et se dandine un peu, nous regarde avec tendresse, du ton dont une maman dit à sa fille le jour de sa fête : « Et maintenant, j’espère que tu te doutes du dessert : c’est celui que tu aimes, des œufs à la neige. » […] Il est insignifiant. Bien plus : il a une manière insignifiante d’être insignifiant. Il n’est ni odieux ni hystérique. Il est minuscule dans la vulgarité, imperceptible dans la stupidité. Il décourage l’indignation. Les paroles de ses chansons n’ont même pas assez d’existence pour pouvoir être idiotes. La musique n’atteint jamais le degré de consistance où l’on pourrait s’apercevoir qu’elle est mauvaise.

Mitterrand [François] […] La gérance Mitterrand (je dis bien gérance et non gestion, car Mitterrand a géré la France comme on gère un bar : à son profit). Le Voleur dans la maison vide

Chaque époque a ses mots passe-partout. La nôtre a l’exclusion. L’exclusion est partout et tout est exclusion […]. Lorsqu’un terme veut tout dire, il ne veut plus rien dire. Nous assistons à l’apparition d’un type humain nouveau, qui est l’Exclu devant l’Éternel, l’Exclu en soi, même quand c’est lui qui chasse les autres. L’émergence de l’exclusion dans le discours est désormais le signe sûr du zéro absolu de la pensée. […] Lorsqu’un homme politique est dépourvu de toute idée sur la manière de résoudre un problème, lorsque son cerveau est un espace vide, un vaste courant d’air, cet homme annonce alors avec solennité qu’il est contre l’exclusion. Il se décerne ainsi un certificat de noblesse morale, mais il étale sa paresse intellectuelle. Article

Politiquement correct À la fin des années quatre-vingt, aux États-Unis, sévit dans les écoles et les universités un nouveau genre de terrorisme moral et intellectuel, le « politiquement correct » ; en abrégé le « PC ». Un sigle qui, décidément, n’a pas eu de chance au vingtième siècle. En 1988, le cours d’initiation à Stanford élimine donc Platon, Aristote, Cicéron, Dante, Montaigne, Cervantès, Kant, Dickens ou Tolstoï, pour les remplacer par une culture « plus afrocentrique et plus féminine ». Les inquisiteurs relèguent par exemple dans les poubelles de la littérature un chef-d’œuvre du roman américain, le Moby Dick d’Herman Melville, au motif qu’on n’y trouve pas une seule femme. Les équipages de baleiniers comptaient en effet assez peu d’emplois féminins, au temps de la marine à voile… Autres chefs d’accusation : Melville est coupable d’inciter à la cruauté envers les animaux, critique à laquelle donne indéniablement prise la pêche à la baleine. Et les personnages afro-américains tombent à la mer et se noient pour la plupart dès le chapitre 29. À la porte Melville ! Le Voleur dans la maison vide

P. S Il faut, ici, rendre hommage à Jacques Almaric qui, en 1997, à l’occasion de la parution des Mémoires de JFR a publié un article presque élogieux qui a du faire grincer les dents des petits soldats de la rédaction du journal. Mais Almaric était Almaric. Je le reproduis ci-dessous :

Seul l’homme peut se fixer des rendez-vous à lui-même, et seul il a le pouvoir de s’y rendre.» «Pourquoi des philosophes?» interrogeait naguère Jean-François Revel. «Pourquoi Revel?» se demandent encore certains. Ils n’ont qu’à plonger dans les Mémoires de l’iconoclaste pourfendeur de lapins. Non seulement ils n’y rencontreront jamais l’insipide et la cuistrerie, mais ils pourront aussi y goûter la liberté d’un esprit appliquée à toute une vie. La liberté d’avoir raison ­ lorsque l’opinion provient d’une analyse des réalités ­ comme celle d’avoir tort ­ lorsque la vision des réalités provient d’un a priori. Car, nous dit encore Revel, qui ne craint pas d’en revenir aux évidences oubliées, «le propre du préjugé, c’est justement que nous n’avons pas conscience que c’est un préjugé (…) Le préjugé (« ) établit une cloison insonorisée (« ) entre la conviction et la connaissance. Que notre cervelle recèle trois grammes ou trois tonnes d’intelligence, le préjugé les tient de la même manière à bonne distance de notre faculté de penser.»

Revel en vieux sage égrenant ses leçons à l’usage des jeunes générations? Que nenni! En vieux singe, plutôt, tout couturé des bagarres dans lesquelles il a donné au moins autant de coups qu’il en a reçu. Un Revel tonique, souvent jubilatoire, qui ne nous fait pas le coup du «bilan globalement positif», même si la modestie ­ vraie ou fausse ­ ne fait pas partie des qualités qu’il revendique. Il lui préfère la lucidité acide, tempérée par de multiples gourmandises, et aggrave son cas en faisant preuve d’une allergie quasi pathologique à la bêtise, ce qui en exclut tout autant l’oubli que le pardon. On comprendra que ça ne plaise pas à tout le monde, et que les avocats masqués de ses victimes préfèrent lui intenter un énième procès en hargne, aigreur et autres méchancetés. Ces fausses vierges effarouchées seraient cependant plus crédibles si elles avaient fait preuve hier, à l’égard de Revel, des mêmes vertus chrétiennes qu’elles lui reprochent aujourd’hui de ne pas pratiquer. Mais personne n’ose plus reprocher à Revel d’avoir eu raison trop tôt dans sa dénonciation du totalitarisme communiste, de ses mensonges, de ses complices et de ses «idiots utiles» si chers à Lénine. Ne pouvant plus s’en prendre au chat parce qu’il course les souris, on feint de découvrir que Revel a des griffes…

Le problème pour ces esprits chagrins, c’est que «FR» a autant de mémoire que de talent. Curieux de tout et de tous ­ sa galerie de portraits, d’Althusser à Eric Rohmer, sans oublier le colonel Rémy, les frères Servan-Schreiber, Goldsmith et tant d’autres, vaut la visite à elle seule ­, c’est un infatigable boulimique qui transforme son érudition en culture et fait son miel dans son coin, avant de nous en proposer quelques bocaux. Ici, c’est une pleine jarre de sa vie, mais aussi de son temps que nous propose ce raconteur hors pair. L’histoire commence à Marseille, avec un père qui virera au pétainisme, alors que le fils se fait «coursier» en Résistance. Autodidacte clandestin chez les Jésuites, Revel achève sa double vie scolaire à 19 ans, en 1943, sur un exploit qui résume bien ce surdoué rétif: reçu à la Rue d’Ulm dès sa première tentative, il est dernier de sa promotion. Commencent alors ce qu’il appelle ses «années picaresques», un mariage précoce d’abord, le refus de la routine universitaire, ensuite, qui va le condamner à la bohème cinq années durant. Le voltairien cédera même un moment, «sous l’impulsion de la Chair», aux «fadaises ésotériques» d’un Gurdjieff, le gourou russo-géorgien qui escroquait le beau monde parisien depuis les années 20. Peut-être est-ce cette escapade en charlatanisme qui a vacciné Revel contre «la tentation totalitaire»? Notre esprit fort ne s’en veut pas moins de gauche et va le vérifier lors d’un bref séjour comme enseignant à Tlemcen. Ce sera ensuite le lycée et l’Institut français de Mexico, l’amitié avec Buñuel, et une autre vaccination,: la détestation du présidentialisme sans contraintes, qu’il vitupère dès 1952 dans un article d’Esprit consacré à dénoncer » les méfaits du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) mexicain. Après le Mexique, l’Institut français de Florence, les amis André Fermigier et Jacob Bean, qui vont «métamorphoser» sa culture artistique , le brouillon de Pourquoi les philosophes? Puis le retour en France, en1957, la démission de l’enseignement, une nouvelle vie, triple cette fois-ci, de journaliste-écrivain-éditeur, France Observateur, Julliard, Laffont, le Figaro littéraire, l’Express, dont Revel prendra la direction en 1977 avant de démissionner pour fuir les errements d’un Goldsmith dont il avait sous-estimé les humeurs et la nocivité des «surdoués de la courbette». C’est à l’Express que Revel peaufinera «à l’explosif» sa réputation de bête noire de la gauche. Son crime sera jugé d’autant plus impardonnable qu’il avait entretenu des relations cordiales avec Mitterrand dans les années 1960-1970 (il fut même candidat à la députation en 1967 et contre-ministre de la Culture dans le cabinet fantôme de la gauche en 1965) avant de combattre sans relâche le programme commun. Un renégat, dit-on alors. Rattrapez-vous, lisez Revel.
Jacques AMALRIC

Sous les images.

Commenter une image ? Écrire sur une œuvre d’art ? L’œuvre ne se donne-t-elle pas par elle-même, sans metadiscours ?

C’est mon sujet du jour.

Pendant des années, je suis resté en lutte contre la pléthore des commentaires qui s’installaient dans tous les domaines. Profus et diffus, ils sonnaient creux et, sous couvert de complexité du monde ou de sa théorisation, ils tarissaient, en les encombrant, les quelques vérités simples qui pouvaient encore fonctionner dans un discours construit.

Dans une tentative de recherche synthétique de ces quelques affirmations inébranlables, une sorte de table des essentiels, le commentaire superflu d’une image photographique me semblait ressortir d’une imposture alimentée par de multiples théories configurées laborieusement par les nouveaux théoriciens de l’image (Barthes, Deleuze, Sartre), lesquels érigeaient souvent en analyse indépassable le lieu commun et la tautologie.

La lecture d’une image ne pouvait valoir, disais-je. Elle n’était pas efficiente. Un peu précieux par provocation, j’affirmais lutter contre « l’ekphrasis », le terme grec signifiant « l’explication jusqu’au bout », presque jusqu’auboutiste. Et ici, dans le domaine de l’image un commentaire discursif seyait éventuellement au critique d’art qui analyse l’œuvre, de manière linéaire, temporelle, technique ou historique mais certainement pas au « regardeur » qui prétend chercher une lisibilité, en soi, d’un objet (ici une représentation de la réalité par un déclenchement photographique). L’image se suffisait à elle-même et si l’émotion émergeait, elle n’avait aucunement besoin d’un discours qui la soutenait, la lecture ou le commentaire ne pouvant se substituer au regard.

Un certain agacement à l’endroit de la prétention discursive et théorique de la photographie dite « contemporaine » me confortait dans cette affirmation d’un regard exclusif d’un discours. L’invention de la contemporanéité dans la photographie (mise en scène, hors des canons du « beau » et de sa technique, intimisme, dérangement dudit regardeur, recherche du sublime) fournissait aux esbroufeurs les armes sémantiques d’une démolition surannée et inutile de l’esthétique, de la « mélodie de l’image ». Dans un mouvement dans lequel la prise de pouvoir intellectuel, la recherche d’un lieu d’une rupture valorisatrice d’une nouvelle intelligence du monde qu’ils s’appropriaient, supplantaient toute autre considération potentiellement admissible, notamment artistique.

Partant, dans une sorte de terrorisme parfaitement assumé et clamé, je bannissais, honnissais le commentaire sur l’image, y compris par ceux qui vantaient la fécondité de la recherche de son « dehors ».

Puis un jour, je me suis surpris à chercher une légende pour l’une de mes photos. Et ce alors que, dans la même logique de l’abolition du langage autre que celui autonome et exclusif de l’image, je prenais à mon compte la volonté de ne pas dire et nommer.

« Silence de l’image, silence sous l’image », disais-je encore.

C’est une photographie dans le hall de l’hôtel Gellert, à Budapest reproduite en tête. J’ai trouvé une légende (« le frisson »). Et l’on m’a demandé d’expliquer. Je l’ai écrit.

L’enchainement a été, naturellement, de mise.

Désormais, peut-être un peu confus, dans tous les sens du terme, je commente, m’abritant, théoriquement, derrière Bataille, Michaux, Baudelaire. Et l’affirmation d’une « poétique de l’image », adhérant au mot de Georges Bataille qui avait le front de clamer qu’une image devait nous faire « saigner intérieurement ». Mots-larmes.

Je suis donc, en l’état, convaincu qu’aller chercher dans l’image son « dehors », son illisibilité primaire, rechercher sa dicibilité intrinsèque peut constituer un acte fécond.

Il ne peut passer que par le discours et l’écriture peut-être personnelle. Sous les images.

PS 1. A vrai dire, si j’ai reproduit ici un texte que j’ai écrit, il y a assez longtemps, c’est que le doute s’est à nouveau insinué en moi à la lecture d’un texte, cependant, peut-être pas décisif de Jean-François Revel que je colle ci-dessous

« Il est possible que la création plastique s’accompagne d’une si forte angoisse qu’elle inspire le besoin d’une justification pseudo-théorique, accompagnée de la conviction illusoire qu’on est le seul artiste véritable de son temps. L’objet sculpté ou peint étant détaché du verbe, il ne peut pas, contrairement à l’écrit, argumenter en faveur de sa cause en même temps qu’il se montre. Il ne peut que se montrer, et d’emblée, ainsi, s’exposer à l’amour ou au mépris, sans filtre ni bouclier. D’où la frénésie d’ergoter hors de l’œuvre. Le Voleur dans la maison vide

Revel, Jean-francois. L’Abécédaire de Jean-François REVEL (pp. 35-37). Allary éditions.

PS 2. Je colle ici le texte qui m’a fait basculer dans le commentaire ponctuel. J’avais donc trouvé le titre de la photo : « le frisson ». Un diable m’a demandé d’expliquer, de « développer ». Il ne faut jamais quitter un mot et l’engloutir dans d’autres. C’est ce que je me dis, un jour sur deux…

« Budapest. Hôtel Gellert. C’est l’image qui m’a fait plonger dans le commentaire. L’on était debout, regardant le plafond du hall, suspendu comme une coupole, presque une soucoupe, tentant avec l’appareil de capter un détail, une courbure esthétique, juste une forme, la courbe du haut en suspens, sa prétendue essence, rivé vers le haut. Et on baisse les yeux, vers le hall. La femme passe, vite. Le flou, encore de l’esthétique, est assuré par le mouvement rapide et les hommes sont exactement placés.
On déclenche, on a chopé le flou de la vitesse, toujours fantasque. On est assez satisfait du cadrage et de la configuration, un triangle, trois têtes, dont deux comme des piliers dans l’espace et une femme en blanc qui passe, poussant du blanc. Puis par l’ambiance, un peu mystérieuse, vitesse et obscurité mordorée. L’image est un peu améliorée, à peine recadrée et rangée dans les collections. Ici Budapest. C’était dans le hall de l’hôtel Gellert, là où se trouvent les fameux bains qui font la réputation de la ville, hôtel désormais désuet mais toujours et justement photogénique.
Plusieurs fois, on y est revenu à la photo. On a peut-être compris son centre signifiant. On livre ici cette petite compréhension.
Cette femme en blanc, c’est peut-être la mort qui passe entre deux hommes, chauves, absorbés à oublier le monde, l’un dans son livre, l’autre dans son smartphone. Chacun son monde d’absorption. Non, nous ne sommes pas dans un hôpital, mais bien dans un hôtel, encombré de piscines et de bains publics.
Mais la femme est vêtue comme une infirmière, dans ce blanc gériatrique, presque décisif et final. Et les hommes vont bientôt mourir.
Triste ce commentaire? Mais non, mais non, jamais triste le sublime (encore) dont l’on rappelle ici, pour ceux qui l’avaient oublié, qu’il ne s’agit pas, lorsqu’on place le mot dans le champ esthétique, du beau puisqu’il le transcende, le détrône, y compris dans l’horreur qui soulève un sentiment, pour le figer dans un grandiose qui peut ne pas être beau. Mais qui « soulève » le regardeur.
L’image dans ce hall est ailleurs, elle fait passer, flou et obscur dans ce blanc maléfique, le frisson ».

FIN.

Virgule mortelle

Dieu que les règles de la ponctuation française sont difficiles, surtout dans l’usage de la virgule, m’a dit un ami féru de littérature et qui s’y essayait depuis peu.. Je me suis souvenu d’un mot de Jean-Francois Revel sur le sujet. Je l’ai retrouvé.

Je ne résiste pas à reproduire ici sa petite plaisanterie grammaticale.

« Je connais des simplificateurs qui voudraient supprimer toutes les virgules. Mais prenons la phrase suivante : « Untel n’est pas mort comme on l’a dit » ; et celle-ci : « Untel n’est pas mort, comme on l’a dit. » La première signifie : « Untel est mort, mais pas comme on l’a dit » ; la seconde : « On a dit qu’un tel était mort, mais c’est faux. » La virgule est une question de vie ou de mort. »

J-F. R

Incorrect, artistiquement incorrect

Goya. Saturne dévorant ses enfants Scène des Peintures noires 1820-23 peinture murale à l’huile marouflée sur toile 143×81.

Comme on a pu le remarquer, je ne crains aucunement la critique de la facilité concomitante de l’opération du « couper/coller » lorsque un article, un écrit quelconque me semble intéressant.

Il vaut mieux coller que de paraphraser ou mal interpréter, mal présenter.

Ici, il s’agit d’art. Et l’art est trop important pour éviter de s’immiscer dans ce qui parle de lui. Parole constitutive même de l’Art, souvent. Ou parole périphérique qui veut s’emparer du centre.

Il nous a semble essentiel de diffuser ici, pour ceux qui ne l’auraient pas lu un entretien accordé par Isabelle BARBERIS qui ose s’en prendre aux décolonialistes primaires et autres obsessionnels du « politiquement correct », balayant l’Esprit européen nécessairement colonial, disent-ils. Le New-York des hypocrites fait, paradoxalement, des ravages jusque dans les sphères de l’anti-occidentalisme non réfléchi, violent et sectaire.

Je viens de prendre position, après avoir posté dans ce site la pétition contre le « décolonialisme »

On colle donc.

Quand la pensée « décoloniale » s’en prend à l’art

Entretien avec Isabelle BARBERIS (CLÉMENT PÉTREAULT)

Et si le dernier chic des milieux artistiques était d’être conformistes ? Pour Isabelle Barbéris, maître de conférence en arts du spectacle à l’université Paris-Diderot et chercheuse associée au CNRS, l’espace artistique, qui devrait être celui de la libre parole, est aujourd’hui rongé par une obsession normative, tournée vers la valorisation des identités particulières et la dénonciation compulsive de tout ce qui pourrait être suspecté d’impérialisme. Entretien.

Le Point : Vous êtes spécialiste des politiques culturelles. Comment se manifeste ce « politiquement correct » que vous dénoncez dans le monde de l’art ?

Isabelle Barbéris : L’artistiquement correct est une nouvelle forme d’académisme anticulturel. J’ai travaillé sur le lien entre art et idéologie, et j’ai pu, à cette occasion, mesurer le conformisme intellectuel de la rhétorique de l’engagement. Certaines manifestations culturelles paresseuses cochent toutes les cases : un passage sur les migrants, un autre antisexiste, antispéciste, un laïus décolonial et, bien évidemment, une « scie » anticapitaliste… Le tournoiement de ces moralités parcellaires, aussi inoffensives que répétitives, devrait nous interpeller ! Ce sont des « subverleçons » : au nom de la contestation de la norme, l’artiste répond souvent par la mise en place d’un conformisme inébranlable.

Qu’est-ce que ce « différentialisme bien-pensant » que vous dénoncez ? Sur quels mécanismes s’appuie-t-il ?

Appliqué au monde de l’art, le différentialisme est le moment où on oublie le contenu d’une représentation et où on considère qu’elle ne vaut que pour sa différence. Sa singularité primerait sur le sens. Mais le plus frappant est la manière dont le différentialisme met en danger la communication humaine : le sens ne se lit plus dans le message véhiculé, mais dans la position de celui qui parle et qui dit « en tant que ». Cette idéologie différentialiste se pare de tolérance, mais c’est une forteresse, qui interdit l’accès à toute forme de débat démocratique. Dans un système différentialiste, on ne peut pas contredire une position antiraciste ou antisexiste, sous peine de basculer dans l’affrontement. Le contradicteur devient alors un opposant et mérite d’être détruit. Tout cela est foncièrement antidémocratique ; les idées devraient pouvoir circuler sans dépendre de ceux qui les énoncent – ce qui les rend infalsifiables et conduit à des monopoles de position, avec des groupes qui sont, par exemple, persuadés de détenir le monopole de l’antiracisme.

Ce phénomène est-il à mettre en parallèle avec l’émergence politique d’un antiracisme de plus en plus radical et vindicatif ?

L’irruption de ces luttes parcellaires – décoloniale, antisexiste et antiuniversalistevient de ce que le monde de l’art a démonétisé la représentation, la mimêsis. L’art ne peut plus se contenter de représenter, il se doit désormais d’intervenir dans le monde. On voit alors émerger des artistes qui prétendent sauver, changer ou réparer le monde, sans que personne ne les interroge sur leur éthique et leurs valeurs. C’est le principal sujet de mon ouvrage, qui porte d’abord sur la destruction de l’espace symbolique, c’est-à-dire de la mimêsis qui traverse une crise profonde, comme le rationalisme, l’humanisme ou l’universalisme.

Vous avez été citée comme victime dans le manifeste « contre la stratégie hégémonique décoloniale » signé par 80 intellectuels, publié dans « Le Point ». Comment décririez-vous cette pensée ?

Le décolonialisme est une idéologie militante qui pratique le révisionnisme historique. Cette pensée qui se prévaut de scientificité agit au service de l’idée que nous vivrions encore dans un monde de colonisation, ce qui ne peut passer que par le procès systématique des représentations culturelles, puisque les faits historiques contredisent quant à eux cette théorie… L’appel des Indigènes de la République de 2005 donne le bréviaire de cette idéologie en diffusant des éléments de langage pauvres, répétitifs et dispensés par des adeptes surentraînés. Le « camp décolonial » est un camp d’entraînement rhétorique qui forme ses militants à la phraséologie. L’indigence de cette pensée décourage certains adversaires, qui considèrent la contradiction comme un abaissement : c’est une des multiples manières dont cette idéologie progresse.

« Cette idéologie se pare de tolérance, mais c’est une forteresse, qui interdit l’accès à toute forme de débat démocratique. Le contradicteur devient un opposant et mérite d’être détruit. »

La question de l’« appropriation culturelle », qui avance que la culture des « minorités opprimées » ne pourrait être énoncée que par ses représentants, oblige-t-elle les milieux artistiques à se censurer ?

Nous sommes au coeur du problème. Il suffit de voir ce qui est arrivé à Ariane Mnouchkine lorsqu’elle a monté « Katana » avec Robert Lepage sans faire appel aux premiers habitants du Canada… « Katana » a été violemment attaqué car aucun autochtone n’était présent dans la distribution. La censure est d’abord venue des milieux financiers, qui ne voulaient pas risquer de s’abîmer dans la polémique. Imaginons qu’il y ait eu des autochtones dans la distribution… On aurait reproché aux producteurs d’avoir embauché des autochtones « de service » et de les avoir essentialisés. La théorie de l’appropriation culturelle fonctionne par injonctions paradoxales, comme un totalitarisme culturel : ça rend littéralement fou, c’est un lavage de cerveau ! L’artiste qui se dit rebelle devrait s’inquiéter de ces étaux qui oppressent la liberté de créer, mais sa carrière en serait fortement secouée…

« L’artiste devrait s’inquiéter de ces étaux qui oppressent la liberté de créer, mais sa carrière en serait secouée… »

Vous écrivez à propos d’Edouard Louis (à qui l’on doit « En finir avec Eddy Bellegueule » et « Histoire de la violence ») qu’il se fait le « chantre littéraire du sociologisme, qui noie la responsabilité individuelle dans le darwinisme social ». Pourquoi un tel rejet ?

Le fait qu’Edouard Louis invoque systématiquement des arguments émotionnels pour dédouaner de leurs responsabilités ceux qu’il prétend défendre ou accabler ceux qu’il considère comme responsables n’est ni démocratique ni émancipateur. Son altruisme invite à abaisser ses exigences quand il est question d’une catégorie que son baromètre de la souffrance juge plus vulnérable qu’une autre… C’est une manière de nier toute dignité, toute décence et surtout toute culture à ceux qui sont pauvres et renvoyés là encore à l’état de nature, de non-civilisés. Enfin, cet imaginaire victimaire n’existe pas sans « faire le procès » de quelqu’un ou d’un groupe ciblé et, comme il s’agit d’un imaginaire mélodramatique, les arbitrages y sont toujours sommaires et basés sur l’affect. On retrouve la manie du procès de l’art contemporain : son esprit de litige, l’obsession de chercher la faute et de « dénoncer ».

Vous écrivez : « Nous sommes capables d’entendre que Descartes était sexiste, que Hobbes était freak control, que Voltaire était un salaud, qu’Hugo était raciste, Cendrars dégueulasse (…), nous avons tant besoin de nous renier pour croire en quelque chose, tant besoin de nous vider afin de faire place pour l’homme sans histoire »… Quel est cet homme sans histoire ?

C’est l’homme qui ne veut pas d’ennuis, qui se pense sans préjugés et sublimement désintéressé, ce que seuls les plus favorisés peuvent s’autoriser. En dressant le portrait caricatural d’un dominant qui serait blanc, raciste, sexiste et colonialiste, l’intersectionnalité et ses innombrables traductions artistiques dessinent en creux un idéal de victime : victime qu’on ne pourrait plus contredire et qui bénéficierait d’une impunité. Au titre de son ressenti, on pourrait ne plus être contredit, exiger tous les droits et s’affranchir des règles de la cité… Au théâtre, on relit désormais les classiques de Bizet, Racine ou Marivaux à travers des filtres intersectionnels qui procèdent à une expurgation, afin de les rendre « sans histoire », prêts à la consommation. De ce point de vue, la mise en scène est souvent une mise hors scène de ce qui, dans les grandes oeuvres, et pour cause, résiste à ce paramétrage. Il faut désormais se demander ce qui est mis hors scène quand on va voir une mise en scène : si on étudie « La reprise », de Milo Rau, c’est un spectacle qui parle avant tout de sa propre impossibilité à représenter. Malgré les apparences, ce spectacle est « artistiquement correct ». Pas parce qu’il dénonce l’horreur homophobe, mais parce qu’il le fait en se protégeant derrière des attendus intersectionnels et racialisés, donc en occultant une réflexion universaliste sur l’homophobie. L’art s’expose aujourd’hui très fortement au politiquement correct, car il se définit d’abord comme politique

L’AUTEURE

Isabelle Barbéris Maître de conférences en arts du spectacle à Paris-Diderot, chercheuse associée au CNRS.

LE LIVRE

« L’art du politiquement correct », à paraître le 9 janvier (PUF, 208 p., 17 €).

 

 

formules

Certaines formules, largement connues, peuvent être convoquées lorsqu’il s’agit d’entrer dans une discussion sur un sujet d’actualité, une question philosophique, une incursion dans la morale.

J’en livre quelques unes ci-dessous, peut-être déjà glanées dans les billets précédents. Aucune n’est de moi.  Si vous vous arrêtez sur chacune d’entre elles après sa lecture, vous constaterez à quel point, elles vous aident à mieux comprendre la période contemporaine.

1 – « On ne parle pas d’un train qui arrive à l’heure » (auteurs multiples et inconnus)
2 – « La pauvreté n’a pas de causes, c’est la richesse qui a des causes » (Peter Bauer, économiste)
3 – « Pas de casseurs, pas de 20 heures » (un membre des gilets jaunes ?)
4 – « Je me crois en enfer, donc j’y suis… » (Rimbaud)

66 millions de déprimés (carrément méchants, jamais contents…) ?

Le débat sur la pertinence et la nature du petit mouvement des gilets jaunes, sur le petit débat national m’a amené l’autre soir à faire état d’un article de Pascal Bruckner dans Le Point daté du 10 Janvier qui me paraissait être un bon début d’encadrement de la discussion,

Personne ne l’ayant lu, je le reproduis in extenso ici.

J’ai promis de ne pas faire de mon mini-site un lieu de tribune politique, à la manière des blogs d’antan heureusement enterrés.

Mais il faudra bien que je revienne sur la DOXA et le prétendu grand penseur HABERMAS, dans un prochain billet, pas « à chaud »…

Le peuple, quel peuple ? PASCAL BRUCKNER
Dans un essai paru en 1921, « Psychologie des foules et analyse du moi », Freud, analysant l’oeuvre de Gustave Le Bon, remarque combien l’individu isolé diffère de l’individu en foule. Celui-ci, porté par une âme collective, se sent invincible. Il est comme hypnotisé et transforme toute antipathie en haine immédiate. Si pris isolément il est raisonnable, dans le groupe il devient un barbare, livré à ses instincts. La foule s’enivre de la puissance des mots qui suscitent en elle de véritables tempêtes et réclame des chimères auxquelles elle ne peut renoncer. Si elle veut démolir le pouvoir en place, elle a soif d’autorité, elle veut un chef qui la soumette, « veut être dominée par une puissance illimitée ».Comment ne pas rapporter cette analyse, toutes proportions gardées, au phénomène des gilets jaunes ?
Il y a quelques années, la gauche croyait avoir trouvé le peuple dans l’alliance entre la jeunesse des banlieues et les urbains des villes. Eux seuls portaient l’avenir et l’ouverture au monde. Une certaine droite s’émerveille depuis deux mois d’avoir retrouvé le vrai peuple de France avec ces « hommes blancs de 30 à 50 ans » (Eric Zemmour) qui incarnent ce cher et vieux pays, comme aurait dit le général de Gaulle, et font les jacques sur les ronds-points. Cette France-là ne veut ni de l’islam, ni de l’immigration, ni de la mondialisation. Mais l’erreur est la même dans les deux cas. Le peuple est partout où il y a des Français, dans les cités comme dans les périphéries, il est aussi chez les classes supérieures qui en font partie autant que les démunis (même si certains décroissants voudraient … déchoir les millionnaires de la nationalité française). Ces deux France, celle de la gauche et celle de la droite, qu’on oppose trait à trait, se ressemblent pourtant et se contaminent l’une l’autre. Les émeutes à Paris, Bordeaux, Saint-Etienne, au Puy-en-Velay se sont inspirées des soulèvements de 2005, de ceux de 2007 à Villiers-le-Bel, mais aussi des actions des black blocks, des anarchistes, des zadistes : montée aux extrêmes instantanée, incendies de voitures, destruction des biens, lynchage des policiers, avec cette différence que les gilets jaunes les plus radicalisés sont entrés dans les villes pour tout casser. La ville, cette Babylone impure, source de tous les vices, de toutes les corruptions, il faut donc la terroriser par une saine colère. Les hordes qui ont tout détruit sur leur passage, à Paris ou ailleurs, rêvant de marcher sur l’Elysée pour le mettre à sac et pour placer la tête du président sur une pique, rappelaient les Khmers rouges entrant dans Phnom Penh pour la nettoyer et la vider. Avec cette différence : les réseaux sociaux, la manipulation des médias ont donné une caisse de résonance instantanée aux vandales. « Sans casseurs, pas de 20-heures », comme le dit un slogan. …
Les mêmes qui s’indignent à juste titre du « pas d’amalgame » émis par la gauche islamophile après les attentats de Charlie,de l’Hyper Cacher ou du Bataclan hurlent aujourd’hui à l’amalgame honteux quand on souligne le caractère douteux des gilets jaunes, notamment les déclarations antisémites de certains de leurs membres. Par un amusant télescopage, c’est un journaliste qui a pratiqué les deux genres qui crie le plus fort. Dans un article publié le 26 décembre sur Slate.fr et intitulé « La défense des juifs, ultime morale des pouvoirs que leurs peuples désavouent », Claude Askolovitch, grand défenseur des islamistes, s’indigne que l’élite bourgeoise puisse voir la chemise brune sous le gilet jaune au lieu d’admirer la chaude fraternité des veillées et « l’humanité émouvante de ces désormais plus-querien ». Le même qui conteste tout antisémitisme dans les banlieues ou chez les salafistes avait été révulsé par la pétition rédigée par Philippe Val, Elisabeth Badinter et moimême en avril 2018 sur le nouvel antisémitisme musulman.
Claude Askolovitch, maître en « dénégationnisme », refuse que la France des provinces soit réduite à la haine de l’élite et des juifs, lesquels ne doivent pas servir d’alibi ou d’otage aux gouvernements en perdition, Macron aujourd’hui, Valls hier. (Houria Bouteldja, fondatrice des Indigènes de la République, explique pareillement que les juifs sont de nos jours les supplétifs coloniaux que le pouvoir blanc utilise pour écraser les musulmans.) Qu’importe que le héros des ronds-points, Etienne Chouard, soit un grand ami d’Alain Soral dont il partage les thèses sur le sionisme délétère.
Qu’importe qu’Eric Drouet, le routier putschiste qui fascine Mélenchon, ait appelé à entrer dans l’Elysée pour tout casser. Qu’importe que Priscillia Ludosky et Maxime Nicolle, alias « Fly Rider », deux leaders de la mobilisation, aient contesté le caractère terroriste de la fusillade de Strasbourg et y aient vu un complot du gouvernement. Le peuple est beau, émouvant, sincère comme une chanson de Piaf, et rien ne doit entacher sa réputation, écorner sa poésie. Ainsi s’expliquent les cris d’extase de certains intellectuels sur les assemblées des ronds-points, la merveilleuse solidarité des aires d’autoroute, soupirs qui rappellent les exclamations de leurs aînés face aux merveilles des régimes cubains, maoïstes, etc. Ils ont enfin trouvé la vraie France comme nos ancêtres partaient à la recherche de la vraie croix.
Brun-rouge-vert. Les gilets jaunes avaient tous les titres pour devenir populaires à leurs débuts : symbole des classes moyennes en déshérence, ils auraient pu prendre la tête d’un vaste mouvement contre la folie fiscale française. Leur coup de génie a résidé d’emblée dans leur uniforme : cette chasuble fluo utilisé par les cyclistes, les piétons, les travailleurs, c’est personne et donc potentiellement tout le monde. Las, ils ont sombré presque tout de suite dans le fracas, la sauvagerie, l’intimidation. Ce qui a fait leur succès les a aussi discrédités. Les enfants de Pierre Poujade et de Gérard Nicoud ont fusionné avec l’ultragauche, l’ultradroite et les jeunes des cités dans un vaste amalgame brun-rouge-vert qui risque de devenir le véritable étendard politique de l’avenir. La crise des gilets jaunes est d’abord une crise mimétique. On retrouve en eux toutes les dérives des mouvements insurrectionnels. L’insulte systématique, les menaces de mort, la demande d’allégeance absolue, malheur à qui ne klaxonne pas en passant les barrages, la censure des médias, on ne distribue pas tel journal, Ouest France, par exemple, qui a eu le malheur d’émettre des réserves à leur endroit, on veut aller régler son compte à BFM, Europe 1, France Télévisions qui leur ont pourtant servi la soupe au-delà du raisonnable, la fureur destructrice, la détestation pathologique de Macron, le vandalisme, la haine de l’argent, surtout celui des autres, le complotisme, l’antiparlementarisme. Qu’est-ce qu’un riche pour les gilets jaunes ? Quiconque gagne plus qu’eux, ne fût-ce que quelques centaines d’euros de plus. Malheur aux députés LREM qui ont dû déclarer leur salaire en public devant des animateurs télé qui empochent pourtant des millions chaque année et se joignaient au lynchage ! La haine des élites n’est pas une preuve de clairvoyance mais l’expression du simple ressentiment, de l’envie impuissante. Les chemins de la servitude sont les mêmes à droite et à gauche.
Le peuple est beau, émouvant, sincère comme une chanson de Piaf, et rien ne doit entacher sa réputation.
Or le peuple est, comme Dieu, cette entité introuvable au nom de qui parlent tous les despotes. Il n’existe comme souverain qu’à condition d’être encadré par le processus électoral, la Constitution et l’édifice des droits. Il doit respecter la séparation des pouvoirs et s’incliner devant les lois votées par le Parlement. Qu’il faille doubler la démocratie représentative par une démocratie directe, le recours au référendum, selon la doxa du jour, est vrai. Mais les votations ne fonctionnent en Suisse que parce que l’esprit civique et la loyauté envers l’Etat et la nation y sont absolus. Il arrive au « peuple » de se tromper, de s’égarer, les mésaventures du Brexit en sont la preuve. Le peuple par nature est divisé, il ne sait pas toujours ce qu’il veut, il se transforme parfois en plèbe, en meute, en commandos. La démocratie accouche naturellement de son contraire ; d’où la nécessité de la protéger contre elle-même, comme le savait Platon, sous peine de voir le « gros animal » sombrer dans l’anarchie ou embrasser la dictature. S’il faut craindre la tyrannie de la majorité, il faut redouter tout autant la tyrannie des minorités. Vous n’aimez pas le peuple, objecte-t-on, vous n’aimez que les pauvres dociles. Mais c’est confondre le peuple comme idéal avec le peuple autoproclamé de quelques catégories qui en usurpent le nom. Les milliers de commerces mis en faillite par les gilets jaunes, les entreprises qui ferment, les salariés licenciés, les milliards perdus, ce n’est pas la faute de Macron, de Rothschild, de la mondialisation, mais c’est le peuple qui opprime le peuple au nom du peuple. Merveilleux et terrible piège. On a souvent raison de se révolter mais on n’a pas raison sur tout quand on se révolte, même si l’on prétend appartenir aux « opprimés ». Au nom de quoi décrète-t-on que le peuple ce sont les pauvres, et les pauvres uniquement, les souffrants, à l’exclusion de tous les autres, à commencer par la bourgeoisie ? C’est un peuple totalement reconstruit et même reconstitué, un coup de force théorique injustifiable.
« Carrément méchant, jamais content ! » L’insatisfaction est la maladie démocratique par excellence puisque ce régime enregistre un fossé entre ses promesses et ses réalisations. Mais il vient un moment où il faut rappeler le principe de réalité et ne pas céder aux revendications qui relèvent du caprice et non de la justice. Les demandes des jaunistes évoquent parfois la célèbre chanson d’Alain Souchon : « Carrément méchant, jamais content ! » Voilà donc notre nation bénie des dieux, l’une des plus protectrices en Europe, décrite comme un bagne, une dictature abominable. « Je me crois en enfer, donc j’y suis », écrivait Rimbaud. Les gilets jaunes auront ajouté un chapitre à notre longue tradition d’autodénigrement qui fait de la France un pays de Cocagne peuplé de 66 millions de déprimés
 
 

Dangerosité de la beauté

J’avoue mon désarroi.  Je crois avoir commis un impair et presque démoli un désir, écrasé la potentialité. Je suis coupable.

C’était hier. Une amie, qui connait mon amour des voyages, la maitrise de leur organisation en ligne,  mon souci de fournir les bonnes adresses, m’appelle.

Elle va à Florence avec son nouvel amoureux. Elle me demande d’éviter mes sempiternelles comparaisons entre l’Italie et l’Espagne qui peuvent agacer beaucoup, oui elle sait que je préfère l’Espagne et en vient à l’essentiel. Le meilleur hôtel, les vols, les perles inconnues, les bars pour sentimentaux.

Je lui réponds que si je peux l’aider pour les vols, les  hôtels, en fouinant dans les sites que je connais et les vrais commentaires de voyageurs, je ne peux pour le reste : il y a des décennies que je n’ai pas mis les pieds à Florence. Et, fier de moi, fier de ma réserve inhabituelle, je ne lui dis pas que je hais Florence, ses musées prévisibles et ses ponts devenus ordinaires, ses touristes en bermudas, ses restaurants et ses pizzas carbonisées. Et je ne dis pas que je préfère l’Espagne sans génuflexions touristiques, qui ne se donne pas immédiatement dans sa beauté flagrante à l’Italie dont les beautés certes réelles sont écrasées par la trace ordonnée de leur destin encadré par le tourisme, dont les habitants pourtant amoureux du monde, effacent leur être par le regard trop pesant et la parole trop haute. Entrez dans un bar espagnol. Les lieux sont beaux, laids, peu importe. Immédiatement, vous sentez votre liberté, jamais d’encerclement des autres, jamais un « dérangement ». Et vous posez les yeux sur un tableau caché derrière une bouteille de vin de Jerez. Vous en avez le loisir. Bref, sempiternelles etc..etc..

Je suis donc « sympa ». Mais au moment où elle s’apprête à raccrocher, satisfaite de ma promesse d’une aide inconditionnelle (des liens internet dans la soirée), je ne sais ce qui me prend, je luis dis :

-j’espère que tu n’auras pas le syndrome de Stendhal. Prends un tranquillisant. 

Je suis un idiot, je n’aurais pas du puisqu’aussi bien après la réponse  à la question classique (c’est quoi ce syndrome ?), elle m’a raccroché au nez.

Vous savez vous, mais je rappelle ce dont il s’agit.

Stendhal se trouve à Florence en 1817. Il sort d’un musée. Il écrit :

« J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. » (Rome, Naples et Florence)

Il parait selon une psychiatre italienne que beaucoup de touristes de Florence i ce malaise, ce syndrome appelé aussi « syndrome de Florence ».

Et que je cite Wikipédia :

« les touristes provenant d’Amérique du Nord et d’Asie n’en sont pas touchés, il ne s’agit pas de leur culture ;
les touristes nationaux italiens en sont également immunisés ; ils baignent dans cette atmosphère depuis leur enfance ;
Parmi les autres, sont plus touchées les personnes vivant seules et ayant eu une éducation classique ou religieuse, indifféremment de leur sexe.
Le facteur déclenchant de la crise a lieu le plus souvent lors de la visite de l’un des cinquante musées de la ville. Le visiteur est subitement saisi par le sens profond que l’artiste a donné à son œuvre, et perçoit toute l’émotion qui s’en dégage d’une façon exceptionnellement vive qui transcende les images et le sujet de la peinture. Les réactions des victimes subjuguées sont très variables : des tentatives de destruction du tableau ou des crises d’hystérie ont été observées. En effet, le regard d’un autre peut, à leurs yeux, mettre en danger leur propre perception de l’œuvre. Les gardiens de musée de Florence sont formés à l’intervention auprès de visiteurs victimes du syndrome de Stendhal bien que cela reste assez rare. »

J’ai donc dit à mon amie que « la beauté est donc dangereuse » et qu’elle ferait mieux de se balader à Créteil. Je plaisantais mais elle est susceptible et amoureuse. Dans ce cas, on est « à fleur de peau ». Pas uniquement les nerfs.

Avouez que la chose est intéressante et que j’aimerais bien savoir si aujourd’hui, je pourrais en visitant un musée de Florence, subir le malaise stendhalien, le vertige par le trop-plein de beauté.

A vrai dire et à la réflexion, je suis désormais persuadé que j’ai sorti ce syndrome de mes souvenirs livresques pour magnifier son voyage, pour l’entendre me dire : « mais c’est génial ». Non, elle m’a raccroché au nez et je me sens coupable. Tant pis, c’est la faute à la beauté.

PS. Elle vient de m’appeler, s’est excusée, m’a dit « c’est génial ».

En commun avec Kakfa ?

En 2016, la Cour suprême israélienne a rendu sa décision : les écrits de Kafka rejoindront la Bibliothèque nationale d’Israël.

Qu’en aurait pensé l’écrivain, lui qui écrivait dans son journal : « Qu’ai-je en commun avec les Juifs ? Je n’ai déjà presque rien en commun avec moi-même ».

A vrai dire c’est une amie qui m’a posé la question, pas très intéressante peut-être, de la judéité de Kafka, en me renvoyant à un texte qu’elle avait lu en ligne.

Je n’ai pu lui répondre que par la phrase précitée que je connaissais par coeur, ne m’étant jamais intéressé à cette judéité de l’écrivain, de tous écrivains à vrai dire, seule la judéité de Moise ou celle de Jacob, en ce qu’elle la constitue pouvant m’intéresser. Le reste (le solde dans l’écriture) n’est que succédané et intégration incidente d’un passé, comme tout écrivain maladroitement « adjectivé » par les chercheurs en herbe qui se recherchent… « Adjectivé », comme on dit désormais – ce qui me fait beaucoup rire-« genré »

En écrivant ça, je me fais assassiner par beaucoup. Mais tant pis.

Je me fais pardonner en livrant ci-dessous le texte que mon amie lisait.

Ceux qui s’intéressent aux écrivains « juifs » vont se régaler..

 

Une lecture juive de Kafka

Si nous pouvons lire aujourd’hui l’oeuvre de Kafka c’est grâce à son ami le plus proche, Max Brod. En effet, celui-ci, a sauvé cette oeuvre par deux fois. Kafka n’avait publié que peu de choses de son vivant, et dans ses derniers moments, se sachant atteint d’une tuberculose incurable il avait demandé à Brod, son exécuteur testamentaire, de brûler tout ce qui n’avait pas été édité.

Max Brod, conscient de la valeur des textes de Kafka, a transgressé ses dernières volontés.

De plus, pendant la seconde guerre mondiale, Brod est parti en Palestine en prenant soin d’emporter avec lui tous les manuscrits de Kafka, qui ont donc séjourné à Jérusalem pendant quelques années.

Là ne s’arrêtent pas les péripéties que connut l’oeuvre de Kafka ; après sa publication elle donna lieu à bien des malentendus, elle fut souvent mal comprise, interprétée de façon réductrice ou même totalement défigurée. En France, en particulier, on fit de Kafka, une sorte de philosophe de l’absurde, sous l’influence de Camus (cf. Le mythe de Sisyphe). En effet, on a traduit, tardivement en français son journal et sa correspondance, qui permettent de mieux comprendre ce que Kafka a voulu dire.

Il est vrai que Kafka a voulu faire de ses romans et de ses nouvelles des textes polysémiques, des textes dans lesquels se superposent de multiples couches de sens. 
Ces textes sont souvent des sortes de fables, de contes symboliques. Kafka adorait les contes et en particulier, comme il le dit souvent dans sa correspondance, les contes hassidiques.   »  Ce sont les seules choses juives dans lesquelles […] je me sente aussitôt chez moi « (lettre à Max Brod)

Cette polysémie a aussi brouillé les pistes : on a voulu faire de Kafka un existentialiste un crypto-chrétien, un marxiste, un anti-communiste, et bien d’autres choses encore. (Il existe des milliers de commentaires des textes de Kafka, ce qui constitue un phénomène unique dans le domaine des Lettres)

Mon but ici est donc de tenter de rendre à Kafka son vrai visage : Kafka est avant tout un auteur juif même si le mot  » juif  » n’apparaît pas dans son oeuvre ; (on y reviendra. Si son projet le plus visible, dans une première approche, est la volonté de faire une caricature de l’administration et de la bureaucratie, Kafka se place à l’intérieur d’une problématique juive.

Pour clore ce préambule je voudrais souligner que les questions qu’il pose, à propos de l’existence juive, sont aujourd’hui encore d’une remarquable actualité.

  1. L’enfant de l’assimilationKafka est né en 1883 dans une famille juive en voie d’assimilation. Dans sa prime jeunesse, cela ne lui pose aucun problème, puis, peu à peu, il va se sentir en exil dans cette assimilation et la vivre comme une douloureuse perte d’identité. Ce thème de la perte d’identité hante une très grande partie de son oeuvre, comme nous allons tenter de le voir dans un second temps. Mais en premier lieu voyons qui est cet enfant de l’assimilation.

    Il vit le jour à Prague, dans une Bohème qui fait alors partie de l’Empire Austro-Hongrois.
    L’émancipation des Juifs est là toute récente, elle date de 1848, durant le règne de François-Joseph. La révolution de 1848 concède aux Juifs les mêmes libertés que celles qui ont été accordées aux Juifs français par la Révolution française. D’où la grande reconnaissance que les Juifs de L’Empire vouaient à François-Joseph, et l’utilisation fréquente du prénom Franz pour nommer leurs fils.

    Kafka va donc assister à une mutation radicale de l’existence juive, et cela à l’intérieur même de sa propre famille : les Juifs qui viennent d’accéder à la citoyenneté s’engouffrent dans l’occidentalisation et l’assimilation, délaissant leur propre culture, leur propre tradition. Certains changent de nom, d’autres se convertissent au christianisme.

    Le tournant de 1848, est en effet, vécu comme une grande libération pour ces Juifs qui avaient été soumis à une réelle discrimination. Depuis longtemps, ils vivaient dans des  zones de résidence (comme c’était aussi le cas dans l’empire des tsars) pour  » ralentir  » la croissance démographique des Juifs, seul le premier né des enfants d’une famille juive pouvait obtenir une licence de mariage (sans le changement de 1848 le grand-père de Kafka n’aurait pas pu se marier.)

    Les parents de Kafka sont donc originaires de zone plus ou moins rurales, de shtetlech où l’on parlait le yiddish, le tchèque et parfois un peu l’allemand.

    Dans ces zones de résidence, l’étude des textes traditionnels et la pratique des mitzvoth restaient le coeur de la vie juive.

    Le grand- père paternel de Kafka avait une boucherie cacher, Hermann le père de Kafka quitta l’école très jeune (dans les écoles juives la scolarité n’était obligatoire que durant six années), pour livrer de la viande, puis il devint colporteur. Dans l’une de ses nouvelles : Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris, Kafka évoque l’enfance de son père, les Juifs sont présentés sous la forme de petites souris persécutées dont les enfants n’ont pas le temps d’être des enfants ; mais Hermann Kafka, le pauvre colporteur, va bientôt changer de situation. Les colporteurs correspondaient à un besoin du capitalisme naissant. Ils deviennent des commerçants et parfois même de riches industriels qui peuvent désormais partir pour la ville. Hermann s’installe à Prague, où peu à peu il se retrouve à la tête d’une entreprise prospère de bonneterie. A Prague, il va rencontrer Julie Löwy, dont la famille a aussi quitté la zone de résidence, c’est une famille aisée de brasseurs.

    Julie Löwy, la mère de Kafka vient d’une famille qui comptait un certain nombre d’érudits juifs. Kafka avoua souvent qu’il se sentait très proche de la lignée maternelle. Il note dans son journal :  »  Je m’appelle Amschel en hébreu, comme le grand-père de ma mère […] Un homme très pieux et très savant. « 1911

    Chez les Kafka, le magasin, la volonté de réussite sociale, ne laisse que peu de place à la pratique du judaïsme. On se contente d’aller à la synagogue pour les grandes fêtes. La famille va à la fois s’assimiler et se germaniser.

    En effet la ville de Prague est faite de trois communautés : la plus importante est la communauté tchèque, mais c’est aussi la plus modeste sur le plan économique ; il y a une communauté allemande plus puissante, et les Juifs, troisième communauté, veulent s’identifier aux allemands et idéalisent la langue allemande qui est la langue du pouvoir.

    Hermann Kafka veut pour son fils une éducation qui lui ouvre les portes de la réussite sociale. Franz fera donc un cursus primaire et secondaire dans des écoles allemandes (il y a tant de Juifs dans le lycée que fréquente Kafka que l’institution admet dans ses murs la présence d’un rabbin chargé de l’éducation religieuse.) Par la suite,

    Kafka, entreprend des études de droit : les étudiants juifs choisissent souvent des professions libérales (avocat ou médecin) dans lesquelles ils risquent moins de se heurter à l’antisémitisme virulent qui continue à exister dans l’empire Austro-Hongrois, en particulier dans les administrations. On retrouve dans bien des textes de Kafka l’empreinte laissée par ses études de droit. Cependant, Kafka décide de ne pas devenir avocat. Il veut un emploi qui lui laisse du temps pour écrire. Finalement il travaillera dans une compagnie d’assurance semi-étatisée. (Il pourra y entrer grâce au soutien d’amis, car, en principe, cette administration n’emploie pas de Juifs).

    A l’époque de ses études, Kafka ne s’intéresse pas au judaïsme : comme il l’écrira plus tard dans la lettre au père, il n’aime pas accompagner ses parents à la synagogue car il ne comprend pas les prières en hébreu. Il voit là, de plus, une sorte de judaïsme mondain.

    Une affaire grave d’antisémitisme se déroule en 1901 : une rumeur de meurtre rituel provoque dans les rues de Prague de violentes manifestations antisémites, dont Kafka ne semble avoir rien dit. Kafka se sent attiré par les courants libertaires de Prague et même l’athéisme

    Mais l’attitude de Kafka vis à vis du judaïsme va se transformer radicalement, peut-être sous l’influence de ses amis les plus proches, (ils sont tous juifs), mais >surtout, grâce à une rencontre : celle d’une troupe de théâtre yiddish venue de Lemberg (1911.) La découverte de cette troupe tient une très grande place dans le journal de Kafka. Le responsable de la troupe, Löwy devient pour Kafka un ami. Ainsi, il fait connaissance avec des Juifs beaucoup moins assimilés que ceux qu’il voit autour de lui, des Juifs qu’il trouve  » authentiques « , car ils ne sont pas encore vraiment éloignés de la Tradition. Grâce à ces comédiens Kafka renoue plus ou moins consciemment des liens avec ses ancêtres maternels.

    Dans les Recherches d’un chien (Pléiade t. II) il raconte sa rencontre avec les hassidim de la troupe de façon très imagée. Tout cela le conduit à remettre en question l’éducation qu’il a reçue. Dans La lettre au père (texte fondamental pour comprendre Kafka) il reproche violemment à son père de ne lui avoir transmis qu’un  » fantôme de Judaïsme « 

    Désormais Kafka oppose les Juifs de l’Est, si mal perçus par les Juifs germanisés, et en particulier par son père, aux Juifs de l’Ouest. Les premiers sont à ses yeux des Juifs  » authentiques  » conscients de leur culture et de leur histoire ; alors que les autres veulent oublier leur identité.

    A partir de 1911, Kafka regarde tout autrement l’assimilation. Et la critique de l’assimilation prend une place centrale dans son oeuvre.

  2. L’assimilation comme perte d’identitéA partir de la rencontre avec la troupe des comédiens de Lemberg ,Kafka s’engage dans un cheminement opposé à celui de ses parents On peut parler d’une sorte de  » désassimilation  » ou selon l’expression de Stéphane Moses, de  » dissimilation « . L’assimilation est désormais vécue par Kafka comme une souffrance. Il se sent à la fois dans et hors du Judaïsme.

    Dans son cheminement, la première étape est une analyse de ce qu’est l’assimilation et cela, à l’aide de ses romans et de ses nouvelles.

    Quatre thèmes sont au centre de cette analyse :

    • le thème de l’oubli
    • le thème de l’hybridation
    • le thème de l’identité
    • le thème de la culpabilité
    1. L’oubli

      L’assimilation est d’abord un oubli. Alors que le  » Zahor !  » Souviens toi ! est au coeur du Judaïsme, l’assimilé veut oublier ses racines, oublier la Tradition, C’est à dire l’Etude des textes sacrés, et la pratique des  » mitzvoth « , des commandements. Il veut oublier les langues juives ; il veut parfois oublier jusqu’à son nom. Il dévalorise sa culture d’origine, il la considère comme périmée et survalorise la culture du pays d’accueil.

      Kafka nous a laissé un certain nombre de portraits féroces de l’assimilé.

      Par exemple dans une nouvelle intitulée : Communication à une Académie (Kafka, oeuvres complètes, la Pléiade T II) l’assimilé est présenté sous l’apparence d’un singe (une fois encore Kafka écrit un conte). Ce singe ne veut plus rien savoir de ses origines, il les a oubliées :  » Mes exploits n’auraient pas été possibles, si j’avais voulu m’opiniâtrer à songer à mes origines […] mes souvenirs s’effacèrent de plus en plus « 

      Il se souvient seulement de s’être retrouvé (ou senti ?) dans une cage (le Judaïsme), cage dont il voulait sortir au plus vite. Alors il invente une solution : il imite les humains, il se met à parler, bref il devient un singe savant. On le sort, bien sûr, de sa cage et on l’emploie dans des cabarets. Kafka fait dire au singe :  »  J’ai acquis la culture moyenne d’un Européen […] cela m’a aidé à sortir de la cage « 

    2. L’hybridation

      L’assimilé ne peut tout effacer, il reste en lui quelque chose de ses origines : il est donc un mixte, un hybride. Le thème de l’hybride tint une grande place dans l’oeuvre de Kafka. Le singe-homme est un hybride, on a déjà rencontré des souris qui sont humanisées, un chien qui s’interroge sur son histoire (cf Les recherches d’un chien in O. Complètes Pléiade T II ).

      Autres exemples très intéressants : le chat-agneau qui apparaît dans  » Un croisement « . La bobine de fil en forme d’étoile, évoquée dans :  » Le souci du père de famille  » (Pléiade t II)

       » Un croisement  » (Pléiade t II)

      Le héros de l’histoire a reçu, en héritage de son père, un étrange animal  » moitié chaton, moitié agneau  » qui  vit en symbiose avec lui ; comment ne pas voir dans cet hybride le  » fantôme de Judaïsme » transmis à Kafka par son père ?

      Cette bête n’est pas un véritable chat, elle ne sait pas miauler ; elle n’est pas un véritable agneau, elle attaque les agneaux. Elle est un mixte, en plus elle voudrait être un chien, et souffre tant de sa condition qu’elle souhaite mourir sous le couteau du boucher.

      Ainsi dans ce conte il y un agneau, un chat, une allusion au chien et au couteau du boucher. On retrouve ici bien des éléments de  » had gadia  » le chant qui est chanté à la fin du Séder (le repas pascal). (Voir M. A. Ouaknin : Et c’est pourquoi on aime les libellules)
      Les enfants Kafka percevaient le rituel du Seder, déformé par leur père, comme une caricature comique.

      Par delà ce conte , Kafka évoque donc ce qu’était devenu le judaïsme dans sa famille, et plus précisément cette  » mixture   » qui tenait lieu de Séder

      Le souci du père de famille

      Un père de famille abrite chez lui un curieux hybride : qui se nomme Odradek. C’est un objet et un être humain. Son nom lui même est étrange, c’est peut-être un mélange de slave et d’allemand ; en réalité on ne sait pas d’où vient ce nom. Odradek est une bobine de fil qui parle, mais surtout c’est une étoile ; les fils qu’elle porte sont cassés et embrouillés. Cette bobine se déplace avec une béquille, si on lui demande  » où habites-tu ?  » Elle répond :  » Pas de domicile fixe « . Le père de famille s’inquiète : que va devenir Odradek ?  » Peut-il donc mourir ? « 
      La nouvelle se termine ainsi.

      L’étoile : c’est bien sûr, le peuple juif ; les fils sont cassés : au fil des génération quelque chose s’est brisé : la transmission ne fonctionne plus comme avant. L’Etat juif n’existe pas à l’époque : Odradek n’a pas de domicile fixe. Le peuple juif perd sa culture, il marche avec une béquille ; est-il en voie de disparition ? s’inquiète Kafka.

    3. L’identité

      L’assimilé est donc un hybride, enfoncé dans l’oubli. Il devient ainsi un homme sans qualités. Un homme qui, s’il s’interroge vraiment sur lui-même, comme le fait Kafka

      ne sait plus très bien qui il est. Dans une lettre à sa première fiancée : Félice Bauer

      Kafka écrit : les uns font de moi un écrivain allemand, les autres un écrivain juif ;  « qui  suis-je ? « 

      Kafka se sent lui même un hybride et en souffre. La question : qui suis-je ? traverse toute son oeuvre. Dans son journal il note qu’il manque  » de sol, d’air et de loi « 

      A mesure qu’il avance dans sa réflexion sur l’assimilation, il transforme ses personnages : il perdent leur identité, ce qui se traduit par l’effacement de leur nom.

      Les héros des deux grands romans inachevés et posthumes, Le Procès et Le Château, sont respectivement Joseph K et K- ( Il existe de nombreuses interprétations de cette disparition des noms-… K/Kafka K/le nom juif qu’on cache, à l’époque etc…)

      Pour Marthe Robert le défaut de nom renvoie à un défaut d’être du Juif qui perd son identité.

    4. La culpabilité

      Le thème de la culpabilité apparaît dans bien des textes de Kafka : dans La lettre au père, dans bien des nouvelles, mais surtout dans Le Procès.

      Rappel  des grandes lignes de ce roman posthume et inachevé : Joseph K.  » sans avoir rien fait de mal  » est arrêté un matin. De quoi l’accuse -t-on ? Les deux hommes qui viennent l’arrêter ne lui donnent pas la raison de cette arrestation. Commence alors pour ce modeste employé de banque un long périple à travers les méandres de l’administration judiciaire, logée dans des lieux glauques. Joseph K. voudrait savoir de quoi on l’accuse. Il voudrait rencontrer le tribunal suprême, organiser une défense ; mais toutes ses démarches restent vaines. Finalement, il se laisse dévorer par la machine judiciaire, qui le condamne à mort.

      Ce roman contient une superposition de sens : il peut être une critique de la justice, il peut avoir un sens métaphysique (on y reviendra), mais il s’agit aussi là d’une auto-accusation : Kafka s’est toujours senti culpabilisé par son père, il se sens coupable de décevoir Félice Bauer, sa fiancée  (il vient de rompre ses fiançailles). Mais il y a aussi et surtout la culpabilité de qui rêve parfois d’avoir grandi comme un petit juif du shtetel.

      La culpabilité de celui qui ne se sent pas un  » Juif authentique « 

      Pour terminer l’exploration de la méditation de Kafka sur l’assimilation il est indispensable de faire le détour d’un autre roman posthume et inachevé : Le Château. Là aussi il s’agit d’un texte polysémique : Brod lui-même propose au moins deux interprétations de ce roman. Dans l’une de ces deux interprétations il fait du Château le récit d’un voyage juif en terre hostile ; ou encore la quête d’une impossible assimilation. Rappel :K. un étranger a été appelé pour exercer le métier d’arpenteur, dans le domaine du comte west-west. Il arrive dans un étrange village surmonté d’un château. K. veut s’intégrer au village mais n’y parvient pas, il est rejeté. Il voudrait exercer la tâche pour laquelle il a été appelé mais son dossier s’est perdu dans les rouages de l’administration qui siège au château. Il voudrait donc parvenir jusqu’au château, mais c’est pour lui impossible. Il a une liaison avec Frieda, une femme du village ; il pense l’épouser et ainsi s’intégrer plus facilement, mais le projet de mariage échoue. Au contraire de Joseph K. dans le Procès, qui baisse les bras devant l’administration , K. se bat pour son droit à être considéré comme les autres, mais en vain. Dans une des fins possibles (Kafka n’a laissé que des ébauches de fins) K. meurt d’épuisement.

      Kafka semble décrire ici le périple de l’assimilé qui cherche vainement à être totalement intégré (à l’époque de Kafka c’est encore particulièrement difficile). A souligner que le Comte, invisible, qui règne au château s’appelle West-west ou Ouest-ouest, son nom symbolise à lui tout seul l’occidentalisation dont rêve le Juif de l’ouest. La tentative de mariage avec Frieda rappelle que le mariage mixte a été parfois vu par les Juifs d’alors comme une sorte de porte ouverte vers l’assimilation. A l’époque où il écrit Le Château, Kafka est déjà sioniste.

      Ce roman fait d’ailleurs penser à un des premiers textes littéraires de T. Herzl :Le nouveau ghetto où il est dit que l’assimilé se heurte à des murs, comme dans le ghetto, mais cette fois les murs sont des murs invisibles.

    Ainsi une bonne partie de l’oeuvre Kafka peut être interprétée comme l’expression de la souffrance d’un écrivain qui se sent à distance de ce qu’il voudrait être, qui se sent dans un  » entre-deux  » difficile à vivre ; mais il faut aussitôt ajouter que Kafka a trouvé, à sa façon, le chemin du retour vers le Judaïsme.

  3. Le chemin du retour
    1. Intérêt pour la culture juiveDepuis sa rencontre avec la troupe de théâtre yiddish Kafka lit des ouvrages concernant l’histoire et la culture juive. Il lit la Bible en allemand, mais il va bientôt la lire en hébreu. En effet, à partir de 1917 Kafka apprend l’hébreu.
    2. Etude de l’hébreuAu moment de sa Bar-Mitzvah, Kafka n’a pas étudié l’hébreu ; il a simplement appris un texte par coeur. Il commence l’hébreu moderne en autodidacte, puis il prend des leçons avec le fils d’un rabbin de Prague.

      Par la suite, il travaille avec Jiri Langer, un ami, qui a passé un certain temps en Galicie pour étudier avec le rabbi de Belz ; Langer lui enseigne l’hébreu et lui parle aussi beaucoup du Hassidisme. Son dernier professeur d’hébreu sera une étudiante venue de Jérusalem : Puah Ben, la fille d’un intellectuel, ami de Ben-Yehuda.

      A noter que Félice, sa fiancée berlinoise, lui avait parlé des conférences de G. Scholem qui donnait une grande importance au retour à l’hébreu. L’étude de l’hébreu permet à Kafka de lire des passages de la Torah avec les commentaires de Rachi.

    3. SionismeUne autre raison explique l’intérêt de Kafka pour l’hébreu : il adhère en effet, à l’idéal sioniste en 1917 ; Brod avait tenté, en vain, de le convaincre auparavant ; mais 1917 c’est la date de la déclaration Balfour. Le sionisme ne semble plus une pure utopie

      Kafka voit certains de ses amis partir pour la Palestine. Ces départs lui semblent un vrai miracle ; il écrit à sa soeur Valli :  » C’est déjà quelque chose d’énorme de prendre sa famille sur son dos, et de la transporter en Palestine. Que tant d’hommes le fassent ce n’est pas moins un miracle que celui de la mer rouge. « 

      Il a une vision plus ou moins mystique du sionisme : la  » montée  » en Palestine devrait permettre au peuple juif de reconstruire son identité.

    4. DoraA propos du retour de Kafka vers le judaïsme, il faut aussi évoquer sa rencontre avec Dora Dymant, qui sera sa dernière compagne. Kafka, qui a rompu à plusieurs reprise des fiançailles, rencontre, peu de temps avant sa mort, une jeune femme avec laquelle il s’installe à Berlin. Dora vient de Pologne, c’est une très bonne hébraïsante, elle a grandi dans un milieu hassidique dont elle s’est un peu éloignée ; mais elle connaît parfaitement la tradition juive et apporte beaucoup à Kafka : ensemble ils travaillent des textes traditionnels.

      A Berlin, Kafka suit des cours de Talmud à l’Académie pour l’étude du judaïsme. Kafka note dans son journal :   » l’Ecole du judaïsme est pour moi un havre de paix dans ce Berlin féroce et dans les féroces contrées de ma vie intérieure. « 

      A Berlin encore, Kafka et Dora forment le projet de partir en Palestine. Mais Kafka est depuis longtemps miné par la tuberculose, il meurt en 1924. Il sera enterré religieusement dans le cimetière juif de Prague.

    Kafka a donc suivi un itinéraire diamétralement opposé à celui de ses parents. Il fait partie de ces enfants de l’assimilation qui ont cherché, parfois de façon pathétique, à retrouver des racines. (cf . :G. Scholem par exemple.) C’est là une démarche qui pour nous garde encore tout son sens.

Conclusion

Deux questions

  • Comment qualifier le judaïsme de Kafka ?
  • Pourquoi dans ses oeuvres de fiction n’a-t-il jamais employé le mot  » juif  » ?
  • Le judaïsme de KafkaKafka est resté un juif atypique : il n’a jamais pratiqué les  » mitzwoth « , les commandements. Dans une nouvelle intitulée Dans notre synagogue il se compare à une petite martre qui n’est ni du côté des hommes ni du côté des femmes, elle se tient à distance accrochée à une grille, vers le balcon des femmes.

    On a souvent fait de Kafka un athée, le penseur d’un monde sans Dieu. Max Brod a refusé ce point de vue. Pour lui on trouve chez Kafka   »  les prémisses de la foi, conquises sur un scepticisme radical  » (Brod : Kafka)

    Il semble que pour Kafka il existe une transcendance, mais elle est inconnaissable. Plusieurs textes de Kafka peuvent donner lieu à une interprétation théologique. On s’arrêtera simplement à un passage célèbredu Procès :  » Devant la Loi. « 

    Un  » homme de la campagne  » (ou de la terre) veut accéder à La Loi. Il se heurte à un gardien qui lui refuse l’entrée   »  pour le moment « . Le temps passe, l’homme vieillit, au seuil de la mort il demande pourquoi personne d’autre ne tente de franchir cette porte.  » Elle n’était faite que pour toi   » répond le gardien. Mais l’homme a posé cette question trop tard. Il ne pénètrera pas dans la Loi, pourtant avant de mourir il voit luire une lueur du coté de la Loi.

    On peut voir là le portrait d’un  » Ham ha’haretz  » (Kafka ?) d’un ignorant, qui ne pose pas les bonnes questions ; ou bien qui se trouve face à un inconnaissable dont seule se montre la lumière (la  » chéhina  » – présence sur terre de la transcendance ?)

  • Pourquoi Kafka a-t-il  » censuré  » le mot  » juif  » dans ses textes de fiction ?Kafka a voulu donner à ses textes une connotation fantastique ; pour cela il efface presque tous les repères : pas de problématique juive explicite ; la psychologie des personnages est réduite au minimum ; le temps et l’espace sont estompés. Il obtient ainsi une atmosphère énigmatique et étrange.

    L’absence de repères clairs engendre aussi la polysémie recherchée par Kafka. On peut faire de ses textes une  » lecture infinie « , selon l’expression de D. Banon. Ainsi le lecteur est appelé à faire une exégèse, conformément à la tradition juive de la lecture.

    Enfin, Kafka a voulu aller du particulier à l’universel  : il est passé de la difficulté d’être un Juif à la difficulté d’être un humain.

  • LE TEXTE EST COPIE DU SITE DU CERCLE BERNARD LAZARE DE GRENOBLE. JE N’AI PAS VU LE NOM DE L’AUTEUR
  • https://www.cbl-grenoble.org/3-cbl-grenoble-8-action-7-page-0.html

Neuroplasiticité et entrainement à la bienveillance

Je viens de lire un article dans les Echos qui peut laisser pantois.

Selon Matthieu Ricard, le moine bouddhiste, « On peut s’entraîner à la bienveillance comme aux échecs ou au piano »

Il nous précise que « La grande découverte des neurosciences contemporaines depuis trente ans, c’est « la neuroplasticité » et que « On peut changer notre cerveau par une démarche active qui passe par le jeu ou des exercices intellectuels, mais aussi en cultivant la bienveillance. »

Et que « L’entraînement de l’esprit par la méditation a le même effet que d’apprendre à jongler ou jouer aux échecs. Si vous vous exercez régulièrement, vous pouvez entraîner votre cerveau à la bienveillance, à travers la méditation, comme on fait des gammes de piano.

Dès lors, on peut se transformer en altruiste par quelques minutes d’entrainement par jour.

Les neuro-sciences, pourtant chose sérieuse, deviennent la tarte à la crème et solidifient les croyances.  l’écriture du mot (« neurosciences ») sonne bien et fait tout passer. Y compris la croyance et la certitude de la  foi laquelle peut, lorsque l’on triture les études sur les émotions et les sentiments, par exemple l’homéostasie de Damasio, être érigée en une sorte d’ossature nécessaire de la pensée féconde.

Les grands faiseurs, dans la mouvance du gène redécouvert crédibilisent l’immatériel. Lequel, à force d’être rangé dans le corps et la matière va devenir insignifiant.

Car en effet, la seule question que l’on devra se poser dans quelques années est celle de savoir si, même si scientifiquement l’idée ou l’esprit n’existe pas indépendamment du corps (le « problème corps-esprit », il n’est pas nécessaire d’oublier la science pour goûter aux joies du mystère immatériel et tordre le cou à une matière trop rude, en s’envolant hors de soi comme disent les petits poètes qui peuvent avoir raison. Donc hors de la vérité.

Il faut donc savoir faire la part des choses, à vrai dire la part de la matière, en jouant de l’artifice langagier de sa séparation avec l’esprit et le sentiment.

Un poète (W.H Auden) nous a dit que « Les mots du menteur rougissent, mais les chiffres du statisticien n’ont jamais honte ». 

Drôle d’affirmation pour un poète, pêcheur à la ligne, dans les cieux, du sur-réel.

Il a, évidemment tort, d’un point de vue fonctionnaliste.

Certains jours, notamment de recherche effrénée d’anti-tristesse, les mots du menteur peuvent ne pas être honteux. Juste pour le moment. Comme l’idée de Dieu qui rassure les chercheurs de sens ou l’idée du plaisir qui conforte les faux épicuriens. 

L’on peut donc , souvent, pour accéder à l’Idée, laisser tomber les neurosciences, en se lovant, perfidement, dans un mensonge efficient. Ce n’est pas une tare.

Je colle donc l’article ci-dessous, pour ne pas les perdre, et reviendrai plus longuement, plus tard, sur la distinction entre science et croyance, pour, peut-être louer le mensonge scientifique, après un entrainement à la réflexion. Ou au mensonge. Par méditation.

 

Matthieu Ricard : « On peut s’entraîner à la bienveillance comme aux échecs ou au piano »

Matthieu Ricard : « On peut s’entraîner à la bienveillance comme aux échecs ou au piano » ©Hanna Barczyk pour Les Echos Week-End

Moine bouddhiste, interprète du Dalaï-Lama et ancien chercheur en biologie moléculaire, Matthieu Ricard a codirigé un recueil de textes sur les rapports entre pouvoir et altruisme. Il livre ici sa version du leadership bienveillant.

Comment peut-on définir le « bon chef » qui allie chaleur humaine et intelligence ?

Dans les sociétés animales très hiérarchisées tels que les chimpanzés, comme l’ont montré les travaux de Frans de Waal, le bon chef est le pacificateur par excellence qui intervient dans toutes les disputes pour séparer les protagonistes. Il exerce aussi un rôle de consolation et de maintien de la paix. Ce n’est pas seulement celui qui exerce l’autorité en maintenant tout le monde sous sa botte. De plus en plus, on se rend compte qu’un bon chef inspire, est un point de repère dans une entreprise ou une collectivité celui auquel on peut se fier et se confier. Le bon leader est au service de l’entreprise mais aussi de l’harmonie au sein de la communauté des travailleurs. Idéalement, au lieu d’être un rapace, il doit faire aussi en sorte que l’entreprise soit au service de la société. Tout le monde y gagne. Sinon on tombe dans le « modèle Enron », où chaque cadre devait noter ses collaborateurs sur une échelle de 1 à 5 étoiles chaque mois. Vous imaginez l’atmosphère ! Cela dégénère complètement. En revanche, toutes les entreprises qui ont joué sur la coopération et la bienveillance marchent mieux. C’est prouvé.

Peut-on muscler cette aptitude à la bienveillance ?

La grande découverte des neurosciences contemporaines depuis trente ans, c’est la neuroplasticité. Jusqu’à une période récente, le dogme était qu’une fois formé, le cerveau ne bouge plus. On s’est aperçu que c’était complètement faux : non seulement le cerveau change à l’âge adulte mais même jusqu’à notre mort. Plus personne ne doute de la neuroplasticité. On peut changer notre cerveau par une démarche active qui passe par le jeu ou des exercices intellectuels, mais aussi en cultivant la bienveillance. J’ai ainsi participé à une étude pilote dans le cadre du projet « Silver Santé » sur l’influence de la méditation sur le vieillissement financée par la Commission européenne.

Les tests effectués sur un échantillon de méditants expérimentés (ayant fait jusqu’à 20 000 ou 30 000 heures de méditation) ont démontré que structurellement et métaboliquement leurs cerveaux étaient dix à quinze ans plus jeunes que ceux d’un échantillon de personnes du même âge. L’étude Silver Santé se poursuit maintenant à l’Inserm de Caen sur plusieurs centaines de volontaires de plus de 65 ans qui n’avaient jamais pratiqué la méditation. Il y a une marge de manoeuvre considérable. L’entraînement à la compassion est possible comme le montrent les travaux de Richard Davidson et Tania Singer, ou d’Antoine Lutz à l’Inserm de Lyon. L’entraînement de l’esprit par la méditation a le même effet que d’apprendre à jongler ou jouer aux échecs. Si vous vous exercez régulièrement, vous pouvez entraîner votre cerveau à la bienveillance, à travers la méditation, comme on fait des gammes de piano.

Les travaux de Tania Singer semblent indiquer que vingt à trente minutes d’entraînement mental par jour suffiraient à transformer un égoïste en altruiste. Un peu optimiste, non ?

C’est un raccourci. Cela ne veut pas dire qu’une personne totalement égoïste va devenir totalement altruiste. Mais si vous mesurez le comportement altruiste des gens par différents tests destinés à évaluer leur comportement pro social – à travers, par exemple, des jeux où vous renoncez à gagner pour aider quelqu’un d’autre -, on peut constater en effet des changements de comportements.

Néanmoins, le psychologue Markus Heinrich insiste aussi sur le fondement biologique de l’altruisme et le rôle crucial de l’ocytocine.

 

©Fabien Clairefond

Oui, mais c’est plus complexe qu’on l’imagine. L’ocytocine a été appelée « l’hormone de la tendresse ». C’est un neuropeptide qui augmente la confiance et la tendresse. Les mères qui viennent d’avoir un bébé sont ainsi inondées d’ocytocines, les pères aussi, mais à un moindre degré. C’est l’hormone du contact physique, elle consolide aussi les liens sociaux au sein d’un même groupe : ma famille, mon clan… Cela peut par ailleurs renforcer les différences entre mon groupe et les autres. L’ocytocine, qui est utilisée sous la forme de spray nasal chez les autistes, peut également jouer un rôle positif dans la régulation du stress. Ce n’est pas une hormone magique, mais elle peut faciliter la confiance qui est un facteur important de bien-être.

Il souligne aussi l’importance du contact visuel dans les relations sociales…

C’est tout le drame de la pauvreté des échanges sur les réseaux sociaux aujourd’hui. Car une immense partie des rapports humains est liée aux expressions faciales, aux micro-expressions perçues de façon subliminale, au ton de la voix, à la posture, autant de langages très importants dans les relations humaines. Cette richesse est complètement perdue dans les textos et les messages sur les réseaux sociaux. Le contact visuel est un facteur en baisse dans les relations sociales et au sein des entreprises. C’est pourquoi, la confiance est en chute libre dans nos sociétés. On peut se demander pourquoi une mère, à Copenhague, peut laisser une poussette dehors, devant un restaurant pour que son bébé prenne le frais, alors qu’à New York, elle se fait arrêter pour abandon d’enfant.

Emmanuel Macron vous semble-t-il un bon « mâle alpha consolateur », pour reprendre la formule de Frans de Waal ?

Consolateur, je ne suis pas sûr. Il a une vision incroyable de l’avenir et il a apporté de l’air frais, mais il n’apparaît pas comme un champion de la compassion et de l’empathie. À propos de l’environnement, en lançant le slogan « Make the Planet great again », il a usé d’une magnifique formule. Il n’était pas obligé non plus de nommer Nicolas Hulot ministre d’Etat et je pense qu’il l’a fait sincèrement. Mais ce pauvre Nicolas n’a rien pu faire et c’est extrêmement frustrant. L’une des recommandations du Giec – la crème de la crème des scientifiques de l’environnement – est de réduire de 90% la consommation de viande, car l’élevage industriel est la deuxième source d’émission de gaz à effet de serre dans le monde. Mais au niveau de la nation, qui est prêt à mettre en oeuvre ces mesures ? Sur le réchauffement climatique, l’obscurantisme règne encore trop souvent. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe aux Etats-Unis. C’est ce que mon père, Jean-François Revel, appelait la connaissance inutile.

Est-ce un problème d’altruisme ?

Bien sûr ! L’environnement est un problème d’altruisme. Si vous n’avez pas de considération pour les générations à venir, il n’y a pas de problème. Je cite souvent Groucho Marx (mon marxiste favori) : « Pourquoi me préoccuperais-je des générations à venir, qu’ont-elles fait pour moi ? » J’ai entendu le milliardaire Steven Forbes dire la même chose sérieusement à propos de la montée des océans. Mais, si on se préoccupe des générations à venir, l’environnement devient une question d’altruisme. Quel est le plus grand défi que le réchauffement climatique ? On a les solutions et les technologies, mais on ne fait presque rien.

Pensez-vous que la bienveillance soit en perte de vitesse dans le monde économique ?

©Hanna Barczyk pour Les Echos Week-EndNon, je ne pense pas. Au contraire. Sébastien Henry – un ami – a fait une enquête sur 100 chefs d’entreprise dans le monde qui ont introduit cette notion de bienveillance et la méditation au travail. Ils craignaient d’être moins efficaces. Ils se sont au contraire aperçus que cela leur donnait un meilleur jugement et que cela améliorait les relations humaines au sein de l’entreprise. Pratiquement tous le disent. On a aussi fait une étude sur les PDG les plus admirés dans le monde. Les deux qualités les plus prisées sont la vision et l’humilité. L’humilité ce n’est pas de raser les murs, c’est donner le crédit à la créativité, aux travailleurs, aux ingénieurs… Le leadership bienveillant est clairement la voie la plus positive. Les entreprises qui traversent le mieux les crises sont celles qui ont une composante sociale dans leur ADN.

Avez-vous en tête des exemples d’entreprises où la bienveillance a porté ses fruits ?

Tout à fait. J’ai connu Dieter Paulmann, l’un des bienfaiteurs des projets humanitaires de notre association Karuna-Shechen. Il y a trente ans, il a fondé une entreprise étudiante de travail temporaire, DIS AG. Il a laissé ses salariés décider de la durée de leurs vacances : c’est une forme de responsabilité. L’entreprise est basée sur la confiance. Personne n’était « surveillé ». Elle a prospéré pour devenir le numéro 2 du secteur derrière ManPower. Aujourd’hui, il s’occupe des océans. Dès le départ, le Brésilien Ricardo Semler a lui aussi laissé ses employés déterminer leurs salaires et la durée de leurs vacances. Cela a prospéré au-delà de toute espérance. Au fur et à mesure, il a créé des milliers d’écoles au Brésil. Il a une formule que je trouve géniale : « Si vous avez à redonner à la société, c’est que vous avez trop pris pour commencer. » La bienveillance, ça marche…

« Pouvoir et altruisme », sous la direction de Matthieu Ricard et Tania Singer, Allary Editions.

« Pouvoir racial genré » et « décolonialisme »

AURIEZ-VOUS SIGNE CETTE PETITION QUE JE COLLE CI-DESSOUS ?

Le « décolonialisme », une stratégie hégémonique

C’est au rythme de plusieurs événements universitaires et culturels par mois que se multiplient les initiatives militantes portées par le mouvement « décolonial » et ses relais associatifs (1). Ces différents groupes sont accueillis dans les plus prestigieux établissements universitaires (2), salles de spectacle et musées (3). Ainsi en est-il, par exemple, du séminaire « Genre, nation et laïcité » accueilli par la Maison des sciences de l’homme début octobre, dont la présentation regorge de références racialistes : « colonialité du genre », « féminisme blanc », « racisation », « pouvoir racial genré » (comprendre : le pouvoir exercé par les « Blancs », de manière systématiquement et volontairement préjudiciable aux individus qu’ils appellent « racisés »).

Or, tout en se présentant comme progressistes (antiracistes, décolonisateurs, féministes…), ces mouvances se livrent depuis plusieurs années à un détournement des combats pour l’émancipation individuelle et la liberté, au profit d’objectifs qui leur sont opposés et qui attaquent frontalement l’universalisme républicain : racialisme, différentialisme, ségrégationnisme (selon la couleur de la peau, le sexe, la pratique religieuse). Ils vont ainsi jusqu’à invoquer le féminisme pour légitimer le port du voile, la laïcité pour légitimer leurs revendications religieuses et l’universalisme pour légitimer le communautarisme. Enfin, ils dénoncent, contre toute évidence, le « racisme d’Etat » qui sévirait en France : un Etat auquel ils demandent en même temps – et dont d’ailleurs ils obtiennent – bienveillance et soutien financier par le biais de subventions publiques.

La stratégie des militants combattants « décoloniaux » et de leurs relais complaisants consiste à faire passer leur idéologie pour vérité scientifique et à discréditer leurs opposants en les taxant de racisme et d’islamophobie. D’où leur refus fréquent de tout débat contradictoire, et même sa diabolisation. D’où, également, l’utilisation de méthodes relevant d’un terrorisme intellectuel qui rappelle ce que le stalinisme avait naguère fait subir aux intellectuels européens les plus clairvoyants.

C’est ainsi qu’après les tentatives d’ostracisation d’historiens (Olivier Pétré-Grenouilleau, Virginie Chaillou-Atrous, Sylvain Gouguenheim, Georges Bensoussan), de philosophes (Marcel Gauchet, Pierre-André Taguieff), de politistes (Laurent Bouvet, Josepha Laroche), de sociologues (Nathalie Heinich, Stéphane Dorin), d’économistes (Jérôme Maucourant), de géographes et démographes (Michèle Tribalat, Christophe Guilluy), d’écrivains et essayistes (Kamel Daoud, Pascal Bruckner, Mohamed Louizi), ce sont à présent les spécialistes de littérature et de théâtre Alexandre Gefen et Isabelle Barbéris qui font l’objet de cabales visant à les discréditer. Dans le domaine culturel, l’acharnement se reporte sur des artistes parmi les plus reconnus pour les punir d’avoir tenu un discours universaliste critiquant le différentialisme et le racialisme.

La méthode est éprouvée : ces intellectuels « non conformes » sont mis sous surveillance par des ennemis du débat qui guettent le moindre prétexte pour les isoler et les discréditer. Leurs idées sont noyées dans des polémiques diffamatoires, des propos sont sortis de leur contexte, des cibles infamantes (association à l’extrême droite, « phobies » en tout genre) sont collées sur leur dos par voie de pétitions, parfois relayées dans les médias pour dresser leur procès en racisme… Parallèlement au harcèlement sur les réseaux sociaux, utilisés pour diffuser la calomnie, ces « anti-Lumières » encombrent de leurs vindictes les tribunaux de la République.

Ils vont jusqu’à invoquer le féminisme pour légitimer le port du voile, la laïcité pour légitimer leurs revendications religieuses.

Nos institutions culturelles, universitaires, scientifiques (sans compter nos collèges et lycées, fortement touchés) sont désormais ciblées par des attaques qui, sous couvert de dénoncer les discriminations d’origine « coloniale », cherchent à miner les principes de liberté d’expression et d’universalité hérités des Lumières. Colloques, expositions, spectacles, films, livres « décoloniaux » réactivant l’idée de « race » ne cessent d’exploiter la culpabilité des uns et d’exacerber le ressentiment des autres, nourrissant les haines inter ethniques et les divisions. C’est dans cette perspective que s’inscrit la stratégie d’entrisme des militants décolonialistes dans l’enseignement supérieur (universités ; écoles supérieures du professorat et de l’éducation ; écoles nationales de journalisme) et dans la culture.

La situation est alarmante. Le pluralisme intellectuel que les chantres du « décolonialisme » cherchent à neutraliser est une condition essentielle au bon fonctionnement de notre démocratie. De surcroît, l’accueil de cette idéologie à l’université s’est fait au prix d’un renoncement à l’exigence pluriséculaire de qualité qui lui valait son prestige.

Nous appelons les autorités publiques, les responsables d’institutions culturelles, universitaires, scientifiques et de recherche, mais aussi la magistrature, au ressaisissement. Les critères élémentaires de scientificité doivent être respectés. Les débats doivent être contradictoires. Les autorités et les institutions dont ils sont responsables ne doivent plus être utilisées contre la République. Il leur appartient, à tous et à chacun, de faire en sorte que cesse définitivement le détournement indigne des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité qui fondent notre démocratie §

1. Par exemple : Parti des Indigènes de la République, Collectif contre l’islamophobie en France, Marche des femmes pour la dignité, Marches de la dignité, Camp décolonial, Conseil représentatif des associations noires, Conseil représentatif des Français d’outre-mer, Brigade antinégrophobie, Décoloniser les arts, Les Indivisibles (Rokhaya Diallo), Front de mères, collectif MWASI, collectif Non MiXte.s racisé.e.s, Boycott désinvestissement sanctions, Coordination contre le racisme et l’islamophobie, Mamans toutes égales, Cercle des enseignant.e.s laïques, Les Irrécupérables, Réseau classe/genre/race.

2. Par exemple : Collège de France, Institut d’études politiques, Ecole normale supérieure, CNRS, EHESS, université Paris-VIII Vincennes-Saint-Denis, université Paris-VII Diderot, université Panthéon-Sorbonne Paris-I, université Lumière-Lyon-II, université Toulouse-Jean-Jaurès.

3. Par exemple : Philharmonie de Paris, Musée du Louvre, Centre dramatique national de Rouen, Mémorial de l’abolition de l’esclavage, Philharmonie de Paris, musée du Louvre, musée national Eugène- Delacroix, scène nationale de l’Aquarium.

LES SIGNATAIRES

WALEED AL-HUSSEINI, ESSAYISTE – JEAN-CLAUDE ALLARD, ANCIEN DIRECTEUR DE RECHERCHE À L’IRIS  PIERRE AVRIL, PROFESSEUR ÉMÉ-RITE DE L’UNIVERSITÉ PANTHÉON-ASSAS  VIDA AZIMI, DIRECTRICE DE RECHERCHE AU CNRS  ÉLISABETH BADINTER, PHILOSOPHE  CLÉMENT BÉNECH, ROMANCIER  MICHEL BLAY, HISTORIEN ET PHILOSOPHE DES SCIENCES  FRANÇOISE BONARDEL, PHILOSOPHE  STÉPHANE BRETON, ETHNOLOGUE ET CINÉASTE  VIRGIL BRILL, PHOTOGRAPHE JEAN-MARIE BROHM, SOCIOLOGUE  SARAH CATTAN, JOURNALISTE  PHILIPPE DE LARA, PHILOSOPHE MAXIME DECOUT, MAÎTRE DE CONFÉ-RENCES ET ESSAYISTE  BERNARD DE LA VILLARDIÈRE, JOURNALISTE JACQUES DE SAINT-VICTOR, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS ET CRITIQUE LITTÉRAIRE  AURORE DESPRÉS, MAÎTRE DE CONFÉRENCES  CHRISTOPHE DE VOOGD, HISTORIEN ET ESSAYISTE  PHILIPPE D’IRIBARNE, DIRECTEUR DE RECHERCHE AU CNRS  ARTHUR DREYFUS, ÉCRIVAIN, ENSEIGNANT EN CINÉMA  DAVID DUQUESNE, INFIRMIER  ZINEB EL RHAZAOUI, JOURNALISTE PATRICE FRANCESCHI, AVENTURIER ET ÉCRIVAIN JEAN-LOUIS FABIANI, SOCIOLOGUE  ALAIN FINKIELKRAUT, PHILOSOPHE ET ACADÉMICIEN RENÉE FREGOSI, PHILOSOPHE ET POLITOLOGUE – JASMINE GETZ, UNIVERSITAIRE  JACQUES GILBERT, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS  MARC GOLDSCHMIT, PHILOSOPHE  PHILIPPE GUMPLOWICZ, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS  CLAUDE HABIB, PROFESSEURE DES UNIVERSITÉS ET ESSAYISTE  NOÉMIE HALIOUA, JOURNALISTE  MARC HERSANT, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS  MARIE IBN ARABI, PROFESSEURE AGRÉGÉE DE PHILOSOPHIE  PIERRE JOURDE, ÉCRIVAIN  GASTON KELMAN, ÉCRIVAIN – ALEXANDRALAVASTINE, PHILOSOPHE  FRANÇOISE LAVOCAT, PROFESSEURE DE LITTÉRATURE COMPARÉE BARBARA LEFEBVRE, ENSEIGNANTE ET ESSAYISTE JEAN-PIERRE LE GOFF, SOCIOLOGUE  DAMIEN LE GUAY, PHILOSOPHE  NOËLLE LENOIR, AVOCATE AU BARREAU DE PARIS  ANNE-MARIE LE POURHIET, PROFESSEURE DE DROIT PUBLIC  LAURENT LOTY, CHERCHEUR AU CNRS  CATHERINE LOUVEAU, PROFESSEURE ÉMÉRITE  YVES MAMOU, JOURNALISTE  LAURENCE MARCHAND-TAILLADE, PRÉSIDENTE DE FORCES LAÏQUES – JEAN-CLAUDE MICHÉA, PHILOSOPHE  ISABELLE MITY, PROFESSEURE AGRÉGÉE  YVES MICHAUD, PHILOSOPHE  FRANCK NEVEU, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS EN LINGUISTIQUE  PIERRE NORA, HISTORIEN ET ACADÉMICIEN  FABIEN OLLIER, DIRECTEUR DES ÉDITIONS QS ?  MONA OZOUF, HISTORIENNE ET PHILOSOPHE  PATRICK PELLOUX, MÉDECIN  RENÉ POMMIER, UNIVERSITAIRE ET ESSAYISTE  CÉLINE PINA, ESSAYISTE  MONIQUE PLAZA, DOCTEURE EN PSYCHOLOGIE  MICHAËL PRAZAN, CINÉASTE, ÉCRIVAIN  CHARLES RAMOND, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS ET PHILOSOPHE PHILIPPE RAYNAUD, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS ET POLITOLOGUE  DANY ROBERT-DUFOUR, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS, PHILOSOPHE ROBERT REDEKER, PHILOSOPHE  ANNE RICHARDOT, MAÎTRE DE CONFÉRENCES DES UNIVERSITÉS  PIERRE RIGOULOT, ESSAYISTE  PHILIPPE SANMARCO, ESSAYISTE  BOUALEM SANSAL, ÉCRIVAIN  JEANPAUL SERMAIN, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS EN LITTÉRATURE FRANÇAISE  DOMINIQUE SCHNAPPER, POLITOLOGUE  JEAN-ERIC SCHOETTL, JURISTE PATRICK SOMMIER, HOMME DE THÉÂTRE VÉRONIQUE TAQUIN, PROFESSEURE ET ÉCRIVAINE JACQUES TARNERO, CHERCHEUR ET ESSAYISTE CARINE TRÉVISAN, PROFESSEURE DES UNIVERSITÉS EN LITTÉRATURE  MICHÈLE TRIBALAT, CHERCHEUSE DÉMOGRAPHE  CAROLINE VALENTIN, AVOCATE ET ÉDITORIALISTE – ANDRÉ VERSAILLE, ÉCRIVAIN ET ÉDITEUR  IBN WARRAQ, ÉCRIVAIN  AUDE WEILL RAYNAL, AVOCATE  YVES CHARLES ZARKA, PROFESSEUR DES UNIVERSITÉS EN PHILOSOPHIE.

La révolte et l’ennui

Un ami de très longue date me passe un texte, accompagné d’une photo qu’il a écrit le 28/03/2017, avant le premier tour des Présidentielles françaises.

je lui accorde l’hospitalité ici et colle son petit billet, sans commenter, ce site, je le répète n’étant pas, une tribune politique.

« MACRON OU LA FORCE DE L’ENNUI

Introduction à la critique du pragmatisme

« Tout ce qui n’est pas passion est sur un fond d’ennui.” (Montherlant)

Nous n’avons pas de guerre, et c’est tant mieux, ni d’Affaire Dreyfus et

c’est dommage.

En réalité, le mot de Clausewitz devrait être retourné. Lorsqu’il précise

que « la guerre est la continuation politique par d’autres moyens »,

l’on peut, dans la même logique proclamer aussi que la politique est la continuation pacifique de la guerre, le substitut au conflit des corps, éventuellement cathartique, mais là ne se trouve pas notre propos. Et que le conflit, lorsqu’il n’est pas violence physique ou atteinte aux droits de la personne n’est pas simplement acceptable, il est utile.

Nécessité de la disputatio. Nous avons besoin de cette passion, de cette disputatio, de ces débats sans fin, de cette violence verbale, de la droite, de la gauche, de nos placements dans l’espace des idées comme des matadors prêts à combattre, de la fâcherie, du mépris de l’idéologie concurrente, du cri après des diners arrosés. Non pas pour simplement crier, mais placer sa propre parole dans celle de son groupe et permettre par cette appartenance d’exister. Les conflits politiques représentent, pas toujours certes, mais majoritairement, les conflits d’intérêts que l’on ne peut gommer par l’affirmation béate de la nécessité du consensus. Les classes sociales existent, les groupes sociaux aussi, comme les idéologies subséquentes. Et on ne peut les anéantir sous le discours qui n’est plus celui du « rassemblement », sempiternel discours qui a toujours échoué, mais sous celui, plus grossier (donc plus accessible) du « pragmatisme ». A cet égard, la césure entre la philosophie américaine d’une part et celle européenne, et sur laquelle l’on reviendra, est symptomatique de l’impossibilité du pragmatisme dans une Europe méditerranéenne.

Pragmatisme terne. Celui qui prétend rassembler la France entière est un grand faiseur, tant sa diversité de toutes natures est patente. Celui qui se prétend n’être ni de droite, ni de gauche est un peureux de l’affirmation.

Mais celui qui affirme, dans un prétendu paradigme « nouveau » dont il se fait le héraut, être un « pragmatique » qui peut être d’accord avec tout s’il est d’accord, qui affirme que « le programme » n’est pas utile et que la jeunesse et la réponse au coup par coup, dans l’amour et la poésie et la compréhension doivent être, désormais la norme n’est ni un bandit, ni un imposteur, ni un chevalier. Il est simplement ennuyeux. Mais également dangereux.

C’est à partir de ces prémisses sur le politique et sa nécessité, au sens spinozien du terme qu’on se propose ici de démontrer le danger de l’ennui dans une France objectivement divisée et qui a besoin d’affirmer ses positions, sauf à priver les citoyens de la parole violente qui constitue leur existence, à la place où ils se trouvent.

En d’autres termes, démontrer que Macron ne porte que l’ennui et qu’il est un danger pour notre passion, et, partant, pour le pays.

Diner entre amis. L’idée de cette petite contribution m’est venue lors d’un diner avec un couples d’amis de très longue date, lorsque j’ai entendu l’épouse proclamer qu’elle « votait Macron ». Nous nous étions fâchés sur une question politique, il y a quelques années. Et ses convictions, dans la violence verbale, étaient loin de ce que peut représenter le pragmatique candidat. Elle nous accusait de ne pas être dans l’idéologie, à vrai dire dans celle, presque proudhonienne, de gauche. Et lorsque, sidéré, j’ai posé la question du pourquoi, elle m’a répondu : « il est jeune, beau, cool et pragmatique, il n’est pas dans le conflit ».

Danger du pragmatisme. Une France sans conflit, une France sans l’affrontement verbal, du style nordique ou allemand n’est pas concevable. Et le pragmatisme qui ne laisse pas le champ libre à l’expression idéologique, encore une fois utile dans la constitution des existences individuelles, de l’affirmation d’un groupe est un danger.

L’idée, lorsqu’elle est expulsée au profit de la réalité, se retrouve ailleurs, nécessairement. Dans la violence physique, dans l’émeute, presque une émeute de soi.

On partira donc de l’histoire du politique depuis nos grecs, pour rappeler la constitution des champs sémantiques et la matérialité des groupes, pour passer à la politique et son émergence dans les démocraties modernes, pour finir par une analyse du danger du pragmatisme narcissique puisque sans supports, autre que celui qui est donné à voir.

PS. La photo en tête a été prise à Naples. La vitrine du vendeur est « pragmatique ». La relique religieuse qui côtoie la femme splendide aux seins nus ne peut gêner, il n’existe pas de conflit entre ces deux modes d’appréhension du monde. Il faut être d’accord avec tout, il faut être pragmatique. Surtout quand ça fait vendre. »

FIN.

Romain Onfray

« Sagesse », de Michel Onfray

(Albin Michel/ Flammarion, 528. Non, je ne crois pas que j’achèterai son dernier bouquin à la gloire de Rome et des romains.

Il faut choisir. J’ai choisi la Grèce. 

EXTRAITS de « Sagesse »

La leçon du Vésuve

« Si le monde doit disparaître, qu’on ne disparaisse pas, soi-même, avant l’heure, ce qui serait donner raison au monde et tort à soi-même. Pline l’Ancien donne l’exemple : sous la pluie de cendres et de feu qui va le tuer, il prend un bain, il dîne, il manifeste de la gaieté, il se rend aimable, il dort, il ronfle même bruyamment. Le souci de soi est un devoir.

Quand l’heure est venue de mourir, il ne convoque pas le ban et l’arrière-ban. Son neveu raconte la scène, elle est un antidote à la mort chrétienne parfumée aux fleurs du mal : on étend un drap à même le sol, on demande un verre d’eau, on s’allonge, on meurt. Savoir mourir est un devoir ; c’est même la forme ultime du savoir-vivre.

Rappelons-nous cette phrase magnifique, déjà citée, de Pline : « Dieu est, pour un mortel, le fait d’aider un mortel, et c’est là la voie vers la gloire éternelle. C’est le chemin qu’ont emprunté les plus éminents des Romains » (II, V, 18-19). Voilà le seul Dieu possible et pensable pour un athée dans un monde déserté par le Dieu des autres. Ne pas ajouter à la misère du monde, augmenter son savoir, aimer son ami, aider son prochain, se soucier de soi, savoir mourir parce que c’est savoir vivre : voilà de quoi attendre sagement que le volcan nous recouvre de cendres.

Commentaire : Bof…Presque une rédac de troisième, peut-être un exposé au tableau noir. 13,5/20.

Bien vieillir avec Caton et Cicéron

« La vigueur n’a pas que du bon. Caton constate qu’en politique ce sont les jeunes qui cassent, défont, démontent et brisent les choses, alors que ce sont les vieux qui les préservent, les protègent et les restaurent. « L’irréflexion est bien le propre de l’âge en fleur, la sagesse celui de l’âge qui vieillit » (Cicéron, « De la vieillesse », VI, 20). Variation sur le thème des jeunes cons et des vieux sages – une pensée profonde inaccessible… aux jeunes !

Les vieux perdraient la mémoire, dit-on. Non, pas les vieux, mais, quel que soit leur âge, ceux qui ne l’exercent pas, ne l’entretiennent pas. Car elle est moins l’affaire de la matière qui la porte, le cerveau, que de la dynamique qui l’entretient, la mémorisation. Cicéron s’avère très moderne sur cette question de la plasticité neuronale par l’exercice.

Cicéron défend une thèse qui, hélas, n’est plus d’actualité dans notre Occident nihiliste : celle de la déférence que les jeunes portaient aux vieux. Dans nos temps de religion du progrès, le futur incarne la parousie technologique et le passé, l’obscurantisme en la matière. Les vieux sont donc obsolètes et jetables, alors que les jeunes sont parés de toutes les plumes du paon. L’ignorance et la naïveté, l’inexpérience et l’incompétence sont devenues les vertus d’une époque sans vertu. Pendant ce temps, le savoir accumulé par les vieux compte pour rien. L’adage africain selon lequel « un vieux qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » est devenu un proverbe réactionnaire. Voilà pourquoi Caton ne pourrait plus dire : « Le poids de la vieillesse est allégé par la déférence et l’affection de la jeunesse ; en revanche, les adolescents goûtent les préceptes des vieillards, qui les ramènent à la recherche de la vertu » (IX, 26). Les conseils de sages antiques ne sont plus pensables.

Commentaire : reBof… C’était « mieux avant », Mr Onfray ?

Egalité femme-homme ?

(…) Pour que la société romaine soit, il ne suffit pas que les femmes effectuent leur devoir de mères en donnant au mari une descendance à qui seront transmis les patrimoines familiaux et les valeurs de la civilisation. Avec le ventre des femmes, Rome fabrique des enfants. Les filles seront des épouses, des mères et des matrones ; les garçons donneront des soldats et des sénateurs, des paysans et des marins, des légionnaires et des commerçants, des colons et des prêtres, des rhéteurs et des avocats, des écrivains et des maîtres d’école, des gladiateurs et des sportifs. On ne demande pas aux petites filles ce que l’on exige des petits mâles.Si la femme perd son honneur avec sa pureté, l’homme perd le sien par manque de vertu, dont le courage. Pour l’être et le devenir de la cité, la femme doit procréer et l’homme se battre ; elle fait des soldats qu’il conduit sur les champs de bataille. C’est ainsi que Rome est, mais surtout que Rome est grande.

Commentaire : on le laisse aux femmes pas d’avant

Désir à la romaine

L’homme ne perd son honneur en devenant homosexuel que si et seulement si, dans cette relation, il occupe une position passive ; en revanche, s’il occupe une position active, il ne craint rien de la société. Celui qui prend est sauf ; celui qui est pris est vil.

Valère Maxime rapporte ainsi une histoire édifiante sur ce sujet : un jeune esclave eut un jour envie de manger de la viande ; son maître énamouré fit abattre un boeuf de labour ; le mignon eut son rôti ; le maître, son giton ; mais il fut traîné au tribunal… Non pour avoir usé d’un jeune garçon, mais pour avoir tué un animal de travail – ce qui était alors interdit (VIII, I, 8).

Commentaire : on cherche l’humour ou l’extraordinaire. Trop simple comme chute… Bref, Onfray…Les Romains punissaient très sévèrement l’adultère pour une femme de condition libre. A l’origine, c’était la mort. Plus tard, on répudie l’épouse discrètement en conservant sa dot. La répudiation oblige l’homme qui, sinon, devient un entremetteur.

En même temps, les Romains sont d’une grande tolérance pour les relations entre un homme de condition libre et une femme qui ne l’est pas. Le même Caton rencontra un jour un jeune homme qui sortait honteusement du bordel et reconnut l’austère censeur. Il prit peur. « Bravo, courage, lui cria la divine sagesse de Caton ; oui, lorsqu’un désir furieux vient gonfler leurs veines, c’est là que les jeunes gens doivent descendre plutôt que de pilonner les femmes d’autrui » (Horace, « Satires », I, 2, 31-35). Le lendemain, fort du conseil reçu la veille, il retourna au même endroit. Le même Caton le surprit une fois de plus sortant du lupanar et lui dit, comme Diogène aurait pu le faire : « Je t’ai loué d’aller chez les filles, c’est vrai, mais pas d’habiter chez elles » (Porphyrion, « Commentaire à Horace », I, 2, 31). En finir avec un désir qui tenaille en prenant le chemin du boxon, oui ; y prendre pension, non.

Commentaire : Onfray veut imiter Houellebeq, n’ y arrive pas…

Réhabiliter les gladiateurs

Sous le soleil écrasant, des hommes théâtralisent la vertu sans laquelle Rome ne serait pas ce qu’elle est : le courage. Ici, le courage se donne en spectacle. Il ne s’agit donc pas de bestialité, de sauvagerie, de barbarie, de brutalité, de férocité, mais d’édification morale : sur le sable, les gladiateurs racontent comment un homme doit se comporter devant la mort : avec courage.

Dans « De la constance du sage », Sénèque parle de la réaction de deux gladiateurs devant la souffrance : « l’un comprime sa blessure et ne bouge pas d’une ligne (…), l’autre, se tournant vers le public en rumeur, fait signe qu’il ne s’est rien passé et refuse qu’on suspende le combat » (XVI, 2). Ce sont deux façons de se comporter face à l’adversité : la première est celle des épicuriens, pour lesquels le sage supporte la douleur, donc ne la nie pas ; la seconde, celle des stoïciens, pour lesquels il n’y a pas de douleurs, car il n’existe que des représentations de celles-ci sur lesquelles le sage a tout pouvoir. Dans les deux cas, quels que soient les chemins, il faut parvenir à ce mépris de la douleur. Disciple du Jardin ou adepte du Portique, le sage méprise la douleur. Il montre du courage.

Commentaire : Du Montherlant matiné de Jean Cau; un peu désespérant.

 

Le péplum, propagande chrétienne

Le péplum est aussi l’occasion de nombreux films de propagande chrétienne : Jésus et les premiers chrétiens y jouent un rôle important. Dans ce genre, le film est souvent construit à destination d’un public de patronage : les Romains sont méchants, ils ont mis à mort le Christ ; les juifs ne sont pas gentils, car ils ont fait cause commune avec les méchants ; les premiers chrétiens se cachent dans les catacombes, où ils se réunissent, mais on ne sait pas de quoi ils se protègent puisqu’on nous les présente comme désireux du martyre : à quoi bon, dès lors, se priver de ce qu’on chérit le plus ? Pourquoi craindre ce qu’on prétend vouloir ? Ces chrétiens de la première heure sont doux, ils mangent du pain et du poisson, ils parlent, mastiquent et déglutissent lentement, comme pénétrés par l’importance de chacun de leurs gestes ; ils posent sur le monde un regard un peu niais ; ils font le bien alors que les Romains, même à l’écran, sentent l’ail et la sueur, le cuir puant et le vin non coupé. Le légionnaire éructe et rote, peu s’en faut qu’il ne pète, il a une mine patibulaire, il n’est pas rasé, il pourrait même arborer un tatouage d’avant l’époque où la chose ne signifiait pas encore la rébellion panurgique. Au bout de plus de cent vingt minutes, le bon persécuté voit son visage enfin illuminé, car le légionnaire qui puait, rotait et pétait s’est converti et se met, lui aussi, à boire, à manger, à marcher, à parler avec une infinie componction. Le péplum nous dit que le bien triomphe toujours du mal et que la Rome païenne était du côté obscur de la force et que la Rome chrétienne apportait la lumière à ces temps enténébrés.

Commentaire : La confusion entre le « paien » et le « vulgaire » est assez classique. des couches rajoutées…

Les Grecs ? Des idéalistes !

Athènes aime les idées et les concepts, la métaphysique et l’idéalisme. Athènes, et la Grèce avec elle, c’est la sphère de Parménide et le nombre de Pythagore, le « Parménide » de Platon et « La métaphysique » d’Aristote, l’Idée pure du premier et le Premier moteur immobile ou la Cause incausée du second, c’est la métempsycose et la métensomatose pythagoricienne recyclée par Platon puis par le christianisme. (…)

Rome aime les choses et la réalité, le monde et l’histoire, la géographie et l’architecture, l’agriculture et la politique, les sciences naturelles et la rhétorique, la poésie et le théâtre, le droit aussi. (…) A Rome, on ne fait pas carrière avec des idées pures ou des concepts, mais avec du concret;

Commentaire : sans les grecs, les romains n’auraient pas existé, sauf dans la violence admirée par notre philosophe un peu aigri

Stoïque. « Le souci de soi est un devoir », écrit Michel Onfray dans son livre « Sagesse » (Albin Michel).

Commentaire : on reste stoïque et sceptique sur l’intelligence philosophique d’Onfray…

 

Inégalités

On s’est juré de ne pas faire de ce mini-site de textes et de photos un « blog » d’opinions politiques, en m’en tenant à l’humeur et à l’analyse. Je crois avoir tenu la promesse, la diatribe politique étant chose trop aisée pour être écrite sérieusement.

Je ne peux cependant m’empêcher de coller ici ce qui peut alimenter un vrai débat dans des diners copieux, un article paru dans le Point de PIERRE-ANTOINE DELHOMMAIS, lequel règle les horloges de la réalité (ici économique) Je laisse lire sans commenter, même si l’on sait que le silence est plus qu’un commentaire…

« Inégalités, le grand mensonge

PIERRE-ANTOINE DELHOMMAIS

Comme on le constate depuis longtemps avec l’inflation, les statistiques correspondent rarement au ressenti économique des Français. En annonçant en revanche il y a une semaine que le niveau des prélèvements obligatoires avait atteint en France en 2017 le niveau record de 48,4 % du PIB, l’institut Eurostat a confirmé de façon très officielle le bien-fondé du « ras-le-bol fiscal » dont le mouvement des gilets jaunes constitue une nouvelle manifestation. Manifestation autrement plus populaire, dans tous les sens du terme, que celle observée auparavant dans l’exil en Belgique, en Suisse ou aux Etats-Unis de quelques-uns de nos plus grands sportifs et stars de la chanson ou du cinéma.

Il est toutefois troublant et paradoxal d’entendre les gilets jaunes tenir le même discours antifiscal que les millionnaires, réclamer eux aussi à cor et à cri des baisses d’impôts et des suppressions de taxes dont le produit profite en premier lieu, de façon très heureusement solidaire, aux Français les plus modestes.

En 2017, avant redistribution monétaire par le biais des impôts directs et du versement des prestations sociales, le niveau de vie moyen des 20 % de Français les plus aisés se situait, selon l’Insee à 56 130 euros et était 8,4 fois supérieur au niveau de vie moyen des 20 % de personnes les plus modestes (6 720 euros par an). Après redistribution, ce rapport n’était plus que de 3,9, correspondant à une augmentation de 72 % du niveau de vie moyen des 20 % de personnes les plus pauvres et à une diminution de 20 % de celui des 20 % les plus riches. Le mouvement de rééquilibrage est encore plus fort aux extrémités de l’échelle des revenus : les 10 % de Français les moins fortunés disposaient en 2017 avant redistribution de 3 260 euros, contre 73 160 euros pour les 10 % de Français les plus aisés, soit 22,4 fois plus. Après redistribution, ce rapport était de 5,6.

Les prestations sociales (aides au logement, minima sociaux, allocations familiales, etc.) contribuent pour deux tiers à la réduction des inégalités des niveaux de vie (les 10 % de Français les plus pauvres en perçoivent environ 600 euros par mois, les 10 % les plus riches, 20 euros) et l’impôt sur le revenu y participe à hauteur d’un tiers. Ce dernier n’a concerné en 2017 que 43,14 % des foyers fiscaux (contre 52,3 % en 2013). Les 10 % de Français les plus aisés en ont payé à eux seuls 70 % (55 sur 78 milliards d’euros), comme ils ont aussi acquitté le tiers des 100 milliards d’euros de CSG. Ils versent enfin en moyenne, parce qu’ils consomment par définition plus, un montant annuel de TVA trois fois plus élevé que les 10 % de Français les plus modestes. Enfin, les cotisations sociales (patronales et salariales), qui constituent un gros tiers de l’ensemble des prélèvements obligatoires, s’accroissent rapidement avec le niveau de vie jusqu’à représenter 45 % du revenu disponible des 20 % de Français les plus aisés, contre 10 % de celui des 10 % de Français les plus modestes. Bref, la formule inlassablement reprise par les gilets jaunes selon laquelle « ce sont toujours les mêmes qui paient », en parlant des citoyens de la France d’en bas, ne se vérifie guère dans les faits….

Les prestations sociales contribuent pour deux tiers à la réduction des inégalités des niveaux de vie.

La force symbolique de la suppression de l’ISF (qui représente un manque à gagner fiscal de 4 milliards d’euros sur les 1 100 milliards d’euros de prélèvements obligatoires) a fait perdre de vue le caractère très fortement redistributif de notre système « socio-fiscal » qui permet à la France d’être l’un des pays les plus égalitaires au monde. Selon les premières estimations de l’Insee, l’indice de Gini, traditionnellement utilisé pour mesurer les inégalités de niveau de vie (l’indice augmente avec celles-ci en variant de 0 à 1), s’est établi à 0,289 en 2017. S’il se situe encore au-dessus de son plus bas niveau historique atteint en1998 (0,279), il est en net recul par rapport à son pic observé … en 2011 (0,305). Bien qu’on entende répéter le contraire à longueur de journées, notre société est aujourd’hui bien moins inégalitaire qu’elle l’était il y a cinquante ans (l’indice de Gini était de 0,337 en 1970) et infiniment moins qu’en 1900 (indice de Gini à 0,460).

En appelant « en même temps » à des baisses d’impôts et à une réduction des inégalités, à moins d’Etat-percepteur mais à plus d’Etat-providence, les gilets jaunes délivrent un message à l’image de leur mouvement : plein d’intentions louables et de revendications honorables, mais surtout pétri d’immenses contradictions et de totales incohérences. »

 

L’amour en miettes conceptuelles

Ceux qui s’aventurent ici connaissent mon admiration, mon engouement pour Francis Wolff, philosophe, vulgarisateur, immense culture de la musique, auteur d’un bouquin remarquable d’histoire de la philosophie d’Aristote aux neuro-sciences, vrai spéciste (comme moi) et (toutes nos excuses) fervent aficionado, qui écrit et parle de la corrida (de toros) comme très peu.

On m’a demandé si je connaissais son bouquin sur « l’amour » (jamais parfait, c’est le titre du livre). Non je ne connaissais pas et me suis donc empressé d’acheter la version numérique, vous savez celle qui me permet d’offrir des extraits, bonheur du partage par un simple « couper/coller ».

FW s’approprie le sujet « amour » en le considérant comme un concept qu’un philosophe peut décortiquer. Pourquoi pas ?

je donne ici ce que j’ai souligné :

« Rester calme et commencer par le commencement. Se demander  : «  Qu’est-ce l’amour  ?  » (ou avec Ella Fitzgerald chantant Cole Porter  : « What is this thing called love  ?  »). On se pose rarement la question d’abord. On le veut, on le vit, on le vante, on ne le définit guère. Pourtant l’exercice définitionnel, pour ingrat qu’il paraisse, peut s’avérer éclairant  : le qu’est-ce que est souvent le meilleur chemin du pourquoi. Toute bonne définition permet d’expliquer les caractéristiques les plus énigmatiques. Comprendrait-on pourquoi l’amour fait tant d’histoires hétéroclites sans savoir ce qu’est une histoire d’amour  ? Édith Piaf a chanté «  Mais qu’est-ce que c’est l’amour  ?  » (avec Théo Sarapo) bien après son «  Hymne à l’amour  » qui se terminait pourtant par  : «  Mon amour, crois-tu qu’on s’aime  ?  » En philosophe, elle aurait dû faire l’inverse  ! Car la philosophie, au contraire de l’amour, commence à froid. Elle s’achève de même.

(…..)

« Comme si la clarté de l’idée affadissait le mystère de la réalité. De jolies formules se présentent donc comme des définitions sans en être. Elles encombrent les hebdomadaires (surtout l’été) ou les manuels de développement personnel. La littérature en recèle quelques trésors. Dans À quoi rêvent les jeunes filles, Musset fait dire au comte Irus  : «  La vie est un sommeil, l’amour en est le rêve  » (et il ajoute  : «  Et vous aurez vécu si vous avez aimé  »). Et le Roméo de Shakespeare confie à son cousin Benvolio  : «  L’amour est une fumée faite de la vapeur des soupirs  » (Love is a smoke raised with the fume of sighs). Des aphorismes aussi obscurs, mais moins beaux et à prétention définitionnelle émanent parfois de gourous qui se dispensent de justifier leurs affirmations parce que cela dévaloriserait l’autorité de leur discours ou de leur personne. Les plus réputés ont sacrifié à cette rhétorique. Ainsi Lacan en aurait-il sorti une bien bonne, souvent citée, mais difficilement repérable dans son œuvre  : «  Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.  » Ce genre de sentences lapidaires, interprétables à l’infini, ne sont ni vraies ni fausses  ; elles séduisent parce qu’elles semblent relever du genre élevé de l’apophtegme. Mais étant a priori, elles sont aussi irréfutables qu’aisément réfutées par le premier des contre-exemples7. D’ailleurs, il est facile d’inventer ad libitum des pseudo-définitions énigmatiques. En voici quelques-unes  : «  Aimer, c’est mourir à soi pour revivre par un autre  »

Bon, vous voyez, FW est intelligent dans sa manière d’aborder l’amour. Ce qui est défini ou même conceptualisé est mieux vécu. C’est ce que disait Lucrèce de la mort.

Donc l’amour, un sujet de philosophie ? Sans affadir son vécu ?

Certainement.

Je lis le gros bouquin de Wolff et reviens bientôt vous dire ce qu’il en est. Sûrement que du bon. Du bel amour jamais parfait, selon ses dires. Ce qui en fait l’amour ajoute t-il.

Difficile de naviguer dans le réel si le mystère ne nous donne pas sa consistance…

Après ma lecture, j’aurais au moins tranché entre la vapeur poétique et la matière réflexive. Mais peut-être ne faut-il pas trancher ? 

 

les os shakespeariens

Un ami, grand lecteur, persuadé que les fins d’années sont propices à la réflexion, l’écriture paresseuse et la question saugrenue me demande si j’ai une idée de ce qui avait amené Shakespeare à faire écrire ce mystérieux épitaphe sur sa tombe.

Je lui réponds que je ne connais pas cet épitaphe et nous passons à autre chose. Notamment sur mon essai sur le romantica, ce qui me donnait, au demeurant, l’occasion de lui dire que, pour divers motifs, j’avais abandonné ou du moins renoncé à sa publicité en ligne.

Mais je cherche et trouve cet extraordinaire épitaphe :

Au nom du Christ, ami, laisse dans son repos
Le mortel dont ces lieux ont reçu la poussière ;
Maudit celui qui touchera mes os ;
Béni celui qui respecte ma bière.

Je cherche encore et je trouve un article du Monde sur un documentaire TV : « William Shakespeare, à tombeau fermé ».

Je cite :
« Un documentaire tente de percer l’énigme de la sépulture du plus célèbre dramaturge anglais (sur France 5, à 20 h 45).

Par Mustapha Kessous Publié le 09 novembre 2016 à 18h08 – Mis à jour le 09 novembre 2016 à 19h29

Pourquoi avoir laissé une inscription qui est à la fois une bénédiction et une malédiction ? De quoi avait-il si peur ?

Quatre siècles de mystère
Dans « La Mystérieuse Tombe de Shakespeare« , l’historienne britannique Helen Castor tente de lever le voile sur cette énigme vieille de quatre cents ans. Une tâche d’autant plus ardue qu’une rumeur affirme que son corps est enterré ailleurs, tandis qu’une autre assure que son crâne a été volé en 1879 pour être revendu – sans succès – à un riche collectionneur. Qu’en est-il vraiment ? Avec l’aide d’archéologues, de scientifiques et d’anthropologues, Helen Castor a cherché à ­savoir ce qui se cache dans la tombe de l’écrivain, mais sans l’ouvrir. Car depuis des siècles, les responsables de l’église de la ­Sainte-Trinité ont toujours refusé de desceller la sépulture, afin de respecter la dernière volonté du défunt.

Cette enquête intéressante ne révèle pas grand-chose, si ce n’est que le crâne a bien été subtilisé à la fin du XIXe siècle. Reste qu’un jour, pour comprendre enfin ce qu’il est advenu du corps de William Shakespeare et mettre un terme aux rumeurs, les responsables de l’église de la Sainte-Trinité devront bien se reposer la question : ouvrir ou ne pas ouvrir la tombe ? »

Fascinant, fascinant. C’est ma découverte du jour. Je reviendrai, évidemment sur Shakespeare. Plus tard, l’année et les tâches utiles commencent.

la photographie assassine

Cette photo d’Albert Cohen (jeune) est fascinante.

Je me souviens qu’après avoir convaincu une femme très belle, il y a fort longtemps, de lire le gros livre qui a fait la gloire d’AC (« Belle du seigneur »). Je n’ai pas honte de dire qu’il s’agissait peut-être d’un artifice dans la séduction, le lecteur et conseilleur d’un tel livre ne pouvant laisser indifférent.

Mais j’ai hésité à lui montrer la photographie de l’auteur qu’on m’avait offerte, en même temps que le livre, bien pliée à la première page, imprimée sur du papier bon marché. Les recherches en ligne pour trouver facilement les images n’existaient pas vraiment encore. Ou on ne savait pas qu’elles existaient.

Je connaissais, d’avance, la teneur du commentaire devant la photo.

Evidemment, cette « belle » (vraiment) avait « adoré » le livre, même si je suis persuadé que comme beaucoup, elle avait sauté plusieurs pages, pour arriver vite à la fin. Les amoureux de la lecture ne sont pas toujours patients et peuvent s’énerver contre la littérature, lorsque le long monologue s’installe en système. C’est encore pire dans le cas où la lecture n’est ni passion, ni désir.

A cet égard, je rappelle à ceux qui me connaissent que lorsque je donnais à lire quelques bouquins, j’envoyais, préalablement des extraits. Les extraits sont comme des perles extraites d’un collier qui peut devenir trop lourd par l’abondance de ses composants. Il fallait, disais-je péremptoirement, ainsi lire « Belle du Seigneur » : par extrait et au hasard de l’ouverture d’une page. Cette manière de procéder, fantasque et fainéante, je l’avoue, aurait déplu à une autre de mes amies qui s’est occupée de la préface du bouquin paru dans la collection prestigieuse de La Pléiade. Elle m’aurait lancé toutes les insultes du monde si elle en avait été capable (mais elle en était incapable, cette disparue, trop gentille Ch.Pe).

Mais je reviens sur la photo et la belle qui avait lu le chef d’oeuvre, presque sur injonction.

Je ne sais ce qui m’a pris. Peut-être de la jalousie lorsque j’ai entendu ses mots sur son rêve de rencontrer un homme comme ce seigneur, roi des amants, prince de l’amour. Oui, comment osait-elle me reléguer au rang du rien devant l’Autre ? C’est ce que je me dis maintenant, certainement en me trompant, la désinvolture étant de mise à l’époque de cette parution. Donc,  sans penser, je lui ai  montré la photo.

Et la réaction fut, exactement, celle à laquelle je m’attendais : ce Monsieur n’avait pas l’air d’un prince, il était assez moche, autant que sa vilaine calvitie, et tutti quanti…

Mais non, mais non avais-je rétorqué : regarde ses yeux !

La belle m’avoua, alors, spontanément qu’elle n’avait pas du tout aimé ce lourd roman et préférait simplicité du texte et la beauté de l’auteur.

Elle aurait certainement adoré Musso. Je ne l’ai plus revue.

Je n’ai pas eu besoin d’être consolé. Des mots, un verbe peuvent, vite, éloigner. Surtout une telle infamie. 

Il est vrai que sur la photo Cohen n’est pas à son avantage, presque le juif de service, posture rentrée sur soi et peur de ne pas être beau sur la photo…

C’est vieux qu’il est devenu beau. Comme s’il avait plusieurs fois lu son propre livre, jusqu’à ressembler au Seigneur. 

Le temps n’est pas toujours un ennemi. 

On colle sa photo de « vieux ». On constate qu’il est seigneur et écrivain…

PS. J’ai juré que ce site ne deviendrait jamais un réceptacle de pensées ou de réflexions intimes. J’ai relu : rien de personnel, que du classique et du prévisible. Les seigneurs sont rares.

Oz, suite

Il faut être honnête, sauf à être, justement, blâmé.

Lecture du « Monde » daté de ce Samedi.

Je vais directement à la page 20, lire l’article sur Amos Oz, persuadé que, comme à l’habitude, l’antisionisme du Monde (et je n’exagère pas, son amour, comme celui de Jean Genêt, du palestinien qui mérite une terre et non simplement une auréole christique au-dessus de sa tête, fabriqué par les journalistes idiots et salauds qui attisent les haines et arment la conviction des banlieues) allait encore faire des siennes, l’amour des mots de Oz étant enterré sous son drapeau de paix anti-gouvernemental et son patriotisme jeté aux oubliettes.

Et bien non. Ariane Singer a écrit un article juste.

Je le colle ci-dessous.

Une remarque avant votre lecture :

J’aurais bien demandé à Oz, « Visage pâle aux yeux bleus », selon la journaliste du Monde, « qui cherchait à intégrer l’esprit des pionniers » , ce qu’il entendait par sa volonté d’intégrer cette « race de héros hâlés, robustes, qui ne ressemblaient pas du tout aux juifs de la diaspora ». Ça sonne comme de l’ashkenazisme…

LE TEXTE DU MONDE

AMOS OZ

Ecrivain israélien et militant pour la paix

Amos Oz, considéré comme l’un des plus grands écrivains israéliens, est mort le 28 décembre à l’âge de 79 ans. Parfois plus connu sur la scène internationale pour ses prises de position politiques que pour ses écrits, ce porte-parole de la gauche sioniste israélienne n’en laisse pas moins une œuvre littéraire remarquable et maintes fois primée, riche d’une vingtaine de romans et de recueils de nouvelles, auxquels s’ajoutent une demi-douzaine d’essais et d’innombrables articles de presse.

Avec sa disparition s’éteint la voix d’un des écrivains les plus représentatifs, avec A. B. Yehoshua, de la génération dite « de l’Etat », née au moment de la création de l’Etat d’Israël. Leurs œuvres explorent la manière dont se concilient, à l’épreuve de la réalité, le rêve sioniste collectif de leurs aînés et leurs aspirations individuelles.

Né le 4 mai 1939 à Jérusalem, dans un minuscule appartement du quartier de Kerem Avraham, dans le nord-est de la ville alors sous contrôle britannique, Amos Klausner a grandi dans un milieu modeste mais intellectuel. Son père, Arié Klausner, originaire d’Odessa, spécialiste en littérature étrangère et hébraïque, était employé à la bibliothèque du mont Scopus, devenue la bibliothèque nationale d’Israël en 1948. Sa mère, Fania, née à Rovno, en Ukraine, et diplômée de l’université de Prague, donnait des cours de littérature et d’histoire à des lycéens.

La famille avait émigré en Palestine dans les années 1930 et connaissait les difficultés propres aux immigrants : jamais Arié n’a obtenu le poste universitaire auquel il aspirait. Enfant unique, plutôt solitaire, le petit Amos baigna dans une atmosphère idéologique nourrie par le sionisme nationaliste de Vladimir Jabotinsky (1880-1940) et de Menahem Begin (1913-1992). Elevé exclusivement en hébreu, alors même que son père parlait onze langues, il était alors, selon ses termes, un « petit chauvin déguisé en pacifiste. Un nationaliste hypocrite et doucereux », un « fanatique », qui jouait à la guerre et s’enflammait contre les Anglais et les Arabes, comme il l’a raconté dans Une panthère dans la cave (Calmann-Lévy, 1997) et dansLa Colline du mauvais conseil (Calmann-Lévy, 1978).

C’était aussi un lecteur insatiable, qui put nourrir, grâce à l’imposante bibliothèque de son père, un amour « physique, érotique » pour les livres. Et un enfant curieux, dont la vocation de romancier naquit des longues heures passées au café avec ses parents, à observer les individus autour de lui pour tromper son ennui.

L’amour du mot juste

A l’époque, il rêvait toutefois d’être un livre plutôt qu’un écrivain : « Les hommes se font tuer comme des fourmis. Les écrivains aussi. Mais un livre, même si on le détruisait méthodiquement, il en subsisterait toujours quelque part un exemplaire qui ressusciterait sur une étagère (…) », écrit-il ainsi dans Une histoire d’amour et de ténèbres (Gallimard, 2004), sa foisonnante autobiographie, considérée comme son chef-d’œuvre.

Deux figures familières l’on profondément marqué : l’écrivain et futur Prix Nobel Samuel Joseph Agnon (1888-1970), son voisin, à l’œuvre duquel sa mère, fervente lectrice, l’initia, et son grand-oncle, Yosef Klausner. Ce savant, qui participa à la création de l’hébreu moderne en inventant de nouveaux termes, lui inculqua l’amour du mot juste, alors même que ses parents maîtrisaient cette langue de façon très approximative. Toute sa vie d’écrivain, il a bataillé pour décrire avec le plus d’exactitude possible le monde qui l’entourait, s’efforçant sans relâche d’adapter son lexique à l’évolution continue et rapide de la langue, sous l’effet des transformations de la société israélienne et des vagues successives d’immigration.

Le suicide de sa mère, à 38 ans, au terme d’une longue dépression, fit l’effet d’une déflagration dans la vie du jeune Amos, alors âgé de 12 ans. Deux ans plus tard, tandis que les relations avec son père, remarié au bout d’un an de veuvage, se limitaient au strict minimum, il fit un choix radical en décidant de s’installer au kibboutz Houlda, situé au centre du pays et affilié au parti de gauche Mapaï.

Il prit alors le nom d’Oz, « force » en hébreu, là où son nom de naissance, Klausner, évoquait le « reclus » en allemand. Visage pâle aux yeux bleus, il cherchait à intégrer l’esprit des pionniers, cette « race de héros hâlés, robustes, qui ne ressemblaient pas du tout aux juifs de la diaspora ». L’assemblée générale de la structure, cherchant un professeur pour son lycée, l’envoya suivre des études de littérature et de philosophie à l’Université hébraïque de Jérusalem. Plus tard, elle accepta de le décharger de certains jours de travail pour lui permettre d’écrire.

C’est dans ce monde à part qu’Oz rencontra sa femme, Nili, qu’il épousa en 1960 ; ils eurent trois enfants. Ils vécurent à Houlda jusqu’en 1986, avant de s’établir à Arad, au seuil du désert du Néguev, l’air y étant plus clément pour l’asthme de leur fils David.

Amos Oz a fait de ce microcosme, fondé sur la prégnance de la collectivité, le théâtre de plusieurs de ses livres : LesTerres du chacal,son premier recueil de nouvelles, paru en 1965 (Stock, 1987), Ailleurs peut-être, son premier roman, publié l’année suivante (Gallimard, 2006), Un juste repos (Gallimard, 1996), La Boîte noire (Calmann-Lévy, prix Femina étranger 1988) ou encore Entre amis (Gallimard, 2013) interrogent, chacun à leur manière, souvent avec ironie et empathie, l’utopie collectiviste et la permanence des identités singulières, tout en décryptant les rapports de désir et d’amour entre des personnages évoluant dans un monde clos.

La découverte de Winesburg-en-Ohio (Gallimard, 1927 et 2010), de l’écrivain américain Sherwood Anderson, dans la bibliothèque du kibboutz, fut déterminante dans son écriture. « Grâce à lui, je compris brusquement que le monde de l’écrit ne tournait pas autour de Milan ou de Londres, mais autour de la main qui écrivait, là où elle était : le centre de l’univers est là où vous vous trouvez », écrit-il.

Dès ses premiers textes, Amos Oz affichait une prédilection pour les personnages tchékhoviens, partagés entre l’action et la réflexion, la volonté de partir vers un ailleurs rêvé et l’impossibilité de quitter leur place. Son écriture se divisa dès lors en deux pôles : le kibboutz et une Jérusalem tour à tour aimée et honnie, où se déroulent près de la moitié de ses romans depuis Mon Michaël (1968 ; Gallimard, 1995). C’est cette ville qu’il avait choisie comme cadre pour Judas, son dernier roman (Gallimard, 2016), où, examinant la figure du traître, il relatait la rencontre entre un étudiant idéaliste et un vieil intellectuel, pendant l’hiver 1959.

Le souci de l’autre

Observateur de la diversité des existences, l’écrivain aimait se mettre à la place des autres. Ultra-orthodoxes, juifs nationalistes, habitants d’implantations, Palestiniens de Ramallah, intellectuels arabes de Jérusalem… Ces catégories de population en tous points différentes de lui avaient donné matière à une série de reportages, rassemblés dans Les Voix d’Israël (Calmann-Lévy, 1983), qui lui avaient valu autant de critiques à droite qu’à gauche, en Israël aussi bien que chez les lecteurs arabes.

Ce souci de l’autre était au cœur de son engagement politique, qu’il distinguait très soigneusement de son œuvre littéraire. En 1978, après avoir servi comme réserviste dans une unité de chars pendant la guerre des Six-Jours (1967) puis sur le front du Golan lors de la guerre de Kippour (1973), il contribua, avec 300 officiers réservistes, à la fondation du mouvement La Paix maintenant (Shalom Arshav).

Ancien compagnon de route du Parti travailliste, il avait rejoint en 2008 le Meretz, le plus à gauche des partis politiques sionistes. Il défendit toute sa vie les mêmes positions, qu’il rappela dans Comment guérir un fanatique (Gallimard, 2006) comme dans son dernier livre paru en France, Chers fanatiques (Gallimard, 2018) : la coexistence de deux Etats côte à côte, et la restitution aux Palestiniens des territoires occupés depuis 1967, en contrepartie de l’abandon par ceux-ci d’un droit au retour pour les réfugiés.

Rappelant le droit d’Israël à se défendre contre toute attaque et celui, plus fondamental, à exister, il avait ouvertement soutenu son pays lors de la guerre avec le Liban en 2006 et l’opération « Plomb durci » à Gaza en 2009. En 2014, comme 800 personnalités israéliennes, dont David Grossmann et A. B. Yehoshua, il n’en avait pas moins appelé les Parlements de différents pays européens à reconnaître l’Etat palestinien. La paix, selon lui, n’était pas une utopie, mais un chemin fait, de part et d’autre, de sacrifices et de renoncements. Comme un livre ambitieux à écrire.

FIN.

Colette, solitude/écriture

Aurélien Bellanger est un excellent romancier et presque essayiste.

Il est aussi chroniqueur. Et vers 8:50, sur France Culture, nous délivrant un peu du poids idéologique Guillaume Erner, il nous livre, toujours avec intelligence et humour, dans des mots rares, en principe non radiophoniques, mais qu’il réussit à faire passer, sur les ondes nationales,  de sa voix à la diction particulière et parfois hésitante, butant sur un mot. De beaux textes lus qu’il doit écrire seul dans une courte nuit. France Culture est un bijou, un anneau qui peut recevoir des diamants ou de la terre brulée.

Ce matin, Aurélien nous a vanté Colette, magnifique porteuse d’une langue française sublime dont les puristes et autres snobs n’attribuent, dans son aura, qu’à Proust (celui que beaucoup adorent, pour faire comme tous,  et qu’ils n’ont pas lu au-delà de quelques pages, sans avouer leur ennui).

Alors je suis allé voir en ligne et dans mes bouquins numériques (l’avantage du merveilleux couper/coller qui nous permet tant de ne pas paraphraser ou de tricher et de gagner du temps).

Je colle ci-dessous un extrait de « La vagabonde », sur la solitude et, surtout l’écriture.

« Oh, je peux chercher partout, dans les coins, et sous le lit, il n’y a personne ici, personne que moi. Le grand miroir de ma chambre ne me renvoie plus l’image maquillée d’une bohémienne pour music-hall, il ne reflète… que moi.

Me voilà donc, telle que je suis. Je n’échapperai pas, ce soir, à la rencontre du long miroir, au soliloque cent fois esquivé, accepté, fui, repris et rompu… Hélas, je sens d’avance la vanité de toute dispersion. Ce soir, je n’aurai pas sommeil, et le charme du livre, -oh ! le livre nouveau, le livre tout frais dont le parfum d’encre humide et de papier neuf évoque celui de la houille, des locomotives, des départs !- le charme du livre ne me détournera pas de moi…

Me voilà donc, telle que je suis ! Seule, seule, et pour la vie entière sans doute. Déjà seule ! C’est bien tôt. J’ai franchi, sans m’en croire humiliée, la trentaine ; car ce visage-ci, le mien, ne vaut que par l’expression qui l’anime, et la couleur du regard, et le sourire défiant qui s’y joue, ce que Marinetti appelle ma gaiezza volpina… Renard sans malice, qu’une poule aurait su prendre ! Renard sans convoitise, qui ne se souvient que du piège et de la cage… Renard gai, oui, mais parce que les coins de sa bouche et de ses yeux dessinent un sourire involontaire… Renard las d’avoir dansé, captif, au son de la musique…

C’est pourtant vrai que je ressemble à un renard ! Mais un joli renard fin, ce n’est pas laid, n’est-ce pas ?… Brague dit aussi que j’ai l’air d’un rat, quand je mets ma bouche en pointe, en clignant des paupières pour y voir mieux… Il n’y a pas de quoi me fâcher.

Ah, que je n’aime pas me voir cette bouche découragée et ces épaules veules, et tout ce corps morne qui se repose de travers, sur une seule jambe… Voilà des cheveux pleureurs, défrisés, qu’il faut tout à l’heure brosser longtemps pour leur rendre leur couleur de castor brillant. Voilà des yeux qui gardent un cerne de crayon bleu, et des ongles où le rouge a laissé une ligne douteuse… Je ne m’en tirerai pas à moins de cinquante bonnes minutes de bain et de pansage…

Il est déjà une heure… Qu’est-ce que j’attends ? Un petit coup de fouet, bien cinglant, pour faire repartir la bête butée… Mais personne ne me le donnera, puisque… puisque je suis toute seule ! Comme on voit bien, dans ce long cadre qui étreint mon image, que j’ai déjà l’habitude de vivre seule !

Pour un visiteur indifférent, pour un fournisseur, même pour Blandine, ma femme de chambre, je redresserais cette nuque qui flanche, cette hanche qui se repose de travers, je nouerais l’une à l’autre ces mains vides… Mais cette nuit, je suis si seule…

Seule ! J’ai l’air de m’en plaindre, vraiment !

– Si tu vis toute seule, m’a dit Brague, c’est parce que tu le veux bien, n’est-ce pas ?

Certes, je le veux « bien », et même je le veux tout court. Seulement, voilà… il y a des jours où la solitude, pour un être de mon âge, est un vin grisant qui vous saoule de liberté, et d’autres jours où c’est un tonique amer, et d’autres jours où c’est un poison qui vous jette la tête aux murs.

Ce soir, je voudrais bien ne pas choisir. Je voudrais me contenter d’hésiter, et ne pas pouvoir dire si le frisson qui me prendra, en glissant entre mes draps froids, sera de peur ou d’aise.

Seule… et depuis longtemps. Car je cède maintenant à l’habitude du soliloque, de la conversation avec la chienne, le feu, avec mon image… C’est une manie qui vient aux reclus, aux vieux prisonniers ; mais, moi, je suis libre… Et, si je me parle en dedans, c’est par besoin littéraire de rythmer, de rédiger ma pensée.

J’ai devant moi, de l’autre côté du miroir, dans la mystérieuse chambre des reflets, l’image d’ »une femme de lettres qui a mal tourné ». On dit aussi de moi que « je fais du théâtre », mais on ne m’appelle jamais actrice. Pourquoi ? Nuance subtile, refus poli, de la part du public et de mes amis eux-mêmes, de me donner un grade dans cette carrière que j’ai pourtant choisie… Une femme de lettres qui a mal tourné : voilà ce que je dois, pour tous, demeurer, moi qui n’écris plus, mois qui me refuse le plaisir, le luxe d’écrire…

Ecrire, pouvoir écrire ! Cela signifie la longue rêverie devant la feuille blanche, le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d’une tache d’encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le hérisse de flêchettes, l’orne d’antennes, de pattes, jusqu’à ce qu’il perde sa figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé de papillon-fée…

Ecrire… C’est le regard accroché, hypnotisé par le reflet de la fenêtre dans l’encrier d’argent, la fierté divine qui monte aux joues, au front, tandis qu’une bienheureuse mort glace sur le papier la main qui écrit. Cela veut dire aussi l’oubli de l’heure, la paresse au creux du divan, la débauche d’invention d’où l’on sort courbatu, abêti, mais déjà récompensé, et porteur de trésors qu’on décharge lentement sur la feuille vierge, dans le petit cirque de lumière qui s’abrite sous la lampe.

Ecrire ! Verser avec rage toute la sincérité de soi sur le papier tentateur, si vite, si vite que parfois la main lutte et renâcle, surmenée par le dieu impatient qui la guide… et retrouver, le lendemain, à la place du rameau d’or, miraculeusement éclos en une heure flamboyante, une ronce sèche, une fleur avortée…

Ecrire ! Plaisir et souffrance d’oisifs ! Ecrire ! … J’éprouve bien, de loin en loin, le besoin, vif comme la soif en été, de noter, de peindre… Je prends encore la plume, pour commencer le jeu périlleux et décevant, pour saisir et fixer, sous la pointe double et ployante, le chatoyant, le fugace, le passionnant adjectif… Ce n’est qu’une courte crise, la démangeaison d’une cicatrice…

Il faut trop de temps pour écrire ! Et puis, je ne suis pas Balzac, moi… Le conte fragile que j’édifie s’émiette quand le fournisseur sonne, quand le bottier présente sa facture, quand l’avoué téléphone, et l’avocat, quand l’agent théâtral me mande à son bureau pour « un cachet en ville chez des gens tout ce qu’il y a de bien, mais qui n’ont pas pour habitude de payer les prix forts »…

Or, depuis que je vis seule, il a fallu vivre d’abord, divorcer ensuite, et puis continuer à vivre… Tout cela demande une activité, un entêtement incroyables… Et pour arriver où ? N’y a-t-il point pour moi d’autre havre que cette chambre banale, en Louis XVI de camelote, d’autre halte que ce miroir infranchissable où je me bute, front contre front ?… »

PS. Un membre de ma famille, que j’aime beaucoup, est mal-voyante, statut d’aveugle. Grande lectrice aussi, avant la déclinaison de sa vue qui n’est pas allé de pair (bien au contraire) avec celle de son esprit, peut-être même plus vif, nécessairement, qu’avant l’installation des ombres. J’ai appris qu’elle venait, de temps à autre, lire mes minuscules billets jetés rapidement sur mon mini-site. Son compagnon lui lit les textes. je suis persuadé que si elle vient aujourd’hui, elle adorera cet extrait de Colette. Mais je peux me tromper. On imagine toujours que ceux qu’on aime aiment ce qu’on aime.

 

A la manière de …

J’avoue, sans le feindre, mon étonnement. Dans le 1/4 h qui a suivi la mise en ligne de mon précédent billet sur « la fécondité des malentendus »,  j’ai reçu un message d’une trop chère amie, trop admirable, trop gentille, une vraie gentille, qui m’a posé la question de savoir qui était ce Professeur Libellule auquel Levi-Strauss faisait allusion lorsqu’il écrivait avec « ironie » à Roland Barthes qui s’en était (le malentendu) délecté.

Je réponds donc immédiatement.

À la manière de... sont des petits ouvrages écrits par Paul Reboux et Charles Muller. Ce sont des « pastiches classiques » qu’on peut se procurer en Poche.

Je livre ci-dessous, plutôt que de paraphraser la présentation de l’Editeur pour l’un des ouvrages (il y en a eu plusieurs)

« Faveur critique et enthousiasme public ont accueilli la publication des  » A la manière de… « , entre 1908 et 1950. Aujourd’hui encore, ces pastiches, oeuvres de deux lettrés humoristes, demeurent des classiques du genre. Le présent recueil en rassemble dix, qui sont autant d’invitations au voyage dans l’histoire littéraire, de La Fontaine à Conan Doyle, en passant par Chateaubriand, Hugo, Baudelaire, Flaubert, Zola, Daudet, Verlaine et Loti. Esprits ironiques, préparez-vous à rire ! Nul doute que ces dix pastiches séduiront les élèves par leur verve et leur humour indéfectible. Véritables critiques littéraires par imitation et variations, ils permettent de travailler plaisamment les différents ressorts du comique, ainsi que les notions de genre et de courant, tout en s’inscrivant parfaitement dans la thématique des réécritures. Un groupement de textes sur quelques-uns des auteurs pastichés, moins familiers des élèves, complète utilement leur étude. Nieaux 3 et 4 : recommandé pour les classes de troisième, seconde, première et terminale (enseignement général), et pour les classes de seconde, première et terminale (enseignement professionnel). »

Je copie encore un extrait d’un critique blogueur dénommé Gill :

« La littérature est ici passée à la moulinette !
« A la manière de … » de Paul Reboux et de Charles Muller.
Derrière les deux hommes de lettres se cachent l’insolence, l’irrévérence et l’impertinence.
Paul Reboux est écrivain et critique de théâtre.
Charles Müller est journaliste.
Une fois de plus, en 1913, à quatre mains, ils vont contrefaire, tricher et mentir …
C’est sur le premier acte d’une pièce inconnue jusque là que s’ouvre cet étonnant recueil.
La pièce a été colligée, annotée et interpolée par Mr Libellule, professeur de troisième au lycée de Romorantin.
Quoi de très étonnant si ce n’est le titre et l’auteur de ce morceau de scène jusque là négligé ?
« Cléopastre » de Jean Racine !
Auguste, empereur de Rome y côtoie Antoine le général romain, qui est l’amant de Cléopastre, la reine d’Égypte, elle même amante d’Auguste …
Voilà ce que nous offrent Paul Reboux et Charles Müller : du théâtre, de la poésie, de la littérature et du faux-semblant.
Car dans ce livre les moulures sont magnifiques – ou pas.
Mais elles sont en toc !
Mais pour s’aventurer dans ce décor, il faut connaître quelque-peu les auteurs choisis.
Car, comme quand j’imite tante Berthe autour de moi, l’exercice pour réussir nécessite quelques petites références.
Sinon le soufflet ne lève pas.
Pourtant quand il lève, alors, quel plaisir !
Gabriele d’Annunzio aurait écrit « le mythe de Pasiphae » …
Chateaubriand « Troulala » et Paul Déroulède « le salut du drapeau » …
Georges d’Esparbès aurait cru en l’amour avec « Nativité », ce petit conte de noël …
Henry Bataille aurait jeté sur la scène « la marâtre en folie » …
Paul Fort, le prince des poètes, aurait fait « la sieste à Fouillis-en-Lézois …
G. Lenotre aurait vécu « la nuit de Ferney » …
Max et Alex Fischer aurait joué quelques « variations sur un thème connu » …
Stéphane Mallarmé aurait chanté de petits « Sonnets » …
André de Lorde, réveillant les pires de toutes nos peurs, aurait convoqué « le docteur Coaltar » …
Charles Péguy y aurait psalmodié « les litanies de Sainte-Barbe » …
Marcel Prévost aurait envoyé une « Lettre à Françoise adultère » …
Brieux y aurait jeté sur la scène « Les déserteurs » …
Albert Bonnard y ferait « La chronique de la pluie et du beau temps » …
Rudyard Kipling y conterait « La plus belle chanson de la jungle » …
Émile n’y aurai qu « Une idée par jour » …
Henry Bernstein y offrirait une pièce en trois actes : « La triche » … 
Paul Reboux et Charles Müller s’amusent aux dépens de grands noms de la littérature.
En faut-il du talent pour briller dans ce périlleux exercice.
Il l’ont !
Et plus encore …
Pour finir, ils posent une question :
« que pensez-vous de l’automobile ? »
Auguste RodinJules Claretie, Mariani, Octave Mirbeau, Cécile Sorel, Bérenger, le docteur Doyen, le directeur du « Mâtin », Léon Frapié, Rotschild, Colette et Mme Séverine vont tenter d’y répondre.
Mais ont-ils vraiment entendu la question ? …

Pastiche et humour décapant. CLS n’était pas très gentil en faisant allusion au Professeur Libellule. Barthes pris en délit de pasticheur, pastiché par un pasticheur de haut niveau.

Fécondité des malentendus

Le titre (« la fécondité des malentendus ») est une jolie formule empruntée à Jean Pouillon, fin analyste, bon philosophe, ami de Jean-Paul Sartre..

Mes lectures actuelles m’ont permis d’en déceler deux, assez cocasses.

Simone de Beauvoir, Sartre et Levi-Strauss

Lectrice, avant même sa parution des « Structures élémentaires de la parenté de Claude Lévi-Strauss » en 1949 qui pourtant assomme et enterre l’existentialisme triomphant de l’après guerre, elle écrit un article élogieux sur l’ouvrage dans les Les Temps modernes, revue sartrienne, celle la plus lue par les intellectuels de l’époque. En écrivant  « Voici longtemps que la sociologie française était en sommeil. »

Et elle considère que l’oeuvre de Claude Lévi-Strauss s’inscrit parfaitement dans le système sartrien, la pensée existentialiste.

Relevant que Lévi-Strauss ne dit pas d’où proviennent les structures dont il décrit la logique, elle donne sa réponse, sartrienne :

« Lévi-Strauss s’est interdit de s’aventurer sur le terrain philosophique, il ne se départit jamais d’une rigoureuse objectivité scientifique ; mais sa pensée s’inscrit évidemment dans le grand courant humaniste qui considère l’existence humaine comme apportant avec soi sa propre raison. »

Immense, immense malentendu tant l’anthropologie structurale se situe dans une autre galaxie que celle de Sartre et son sujet agissant, de sa praxis et de son histoire.

On a presque envie de rire aux éclats, mais on se retient pour ne pas alimenter la critique de l’intellectualisme.

Mais, on s’interroge encore sur ce qui peut être considéré comme assez idiot et peut donner la mesure de l’auteure…

Sartre a du lui souffler l’éloge tant il est vrai que, lui aussi, avait (encore un malentendu) admiré le fameux bouquin de Claude Lévi-Strauss,  « Tristes Tropiques », en considérant, en se trompant encore, que l’ouvrage mettait en valeur de la présence de l’observateur dans l’observation et la communication instituée entre les indigènes et l’observateur. Le sujet constituant, si l’on préfère, dans sa praxis qui fabrique du sens.

Immense bévue. Tout le contraire : à l’époque, le sujet, la conscience vont s’effacer au profit de la règle, du code et de la structure…

Barthes

L’autre malentendu est celui de l’acceptation par Roland Barthes d’une critique positive, additionnelle, de Claude Lévi-Strauss

CLS qui a vu les dérives délirantes du structuralisme dira dans une de ses conférences « le structuralisme, heureusement, n’est plus à la mode depuis 1968 ». Il s’en félicitait et voulait en rester à la méthode et non à la constitution d’un système philosophique, une philosophie, une spéculation.

Sa critique allait de pair avec l’apparition des modes en réprouvant toute l’évolution vers le déconstructionnisme et la pluralisation des codes, contemporain de 1968.

Roland Barthes, dans cette mouvance écrit son fameux « S/Z ».

On cite la présentation de l’éditeur :« Sous ce titre, ou ce monogramme, transparaît une nouvelle particulièrement énigmatique de Balzac : Sarrasine. Texte qui se trouve ici découpé en « lexies », stratifié comme une partition inscrite sur plusieurs registres, radiographié, « écouté » au sens freudien du mot. Si l’on veut rester attentif au pluriel d’un texte, il faut bien renoncer à structurer ce texte par grandes masses, comme le faisaient la rhétorique classique et l’explication de texte : point de construction de texte: tout signifie sans cesse et plusieurs fois, mais sans délégation à un grand ensemble final, à une structure dernière. »

CLS adresse une lettre argumentée à Barthes dans laquelle il signale à celui-ci une autre clé de lecture possible de la nouvelle de Balzac : l’inceste. Barthes, ravi de cet intérêt,  prend très au sérieux cette proposition qu’il qualifie d’”éblouissante et de convaincante », alors qu’il s’agissait, aux dires de Lévi-Strauss, d’une blague : Ce qu’il confirme en écrivant :

« S/Z m’avait déplu. Les commentaires de Barthes ressemblaient par trop à ceux du professeur Libellule dans le A la manière de Racine, de Muller et Reboux. Alors je lui ai envoyé quelques pages où j’en rajoutais, un peu par ironie (Lévi-Strauss, De près et de loin, Paris, Odile Jacob, 1988, p. 106.)

Je reviens sur le titre. Le « malentendu » est-il fécond ?

Certainement lorsqu’il, permet de clarifier une pensée en faisant comprendre à l’autre qu’il se trompe en restant dans ses catégories. Le malentendu est une aubaine pour la claire synthèse.

Cependant lorsqu’elle prend des proportions aussi cocasses, elle devient presque inféconde, par une démonstration de l’inanité de l’intellectuel et, partant par une nouvelle pierre donnée aux haineux de l’intellectualité.

« L’intellectuel idiot » est un bon sujet. Non pas l’idiotie de ce qu’il écrit (tous, et d’abord nous, ont cette capacité d’écrire des bêtises) mais celle de son comportement nécessairement adolescent.

Il faudra, un jour, faire la relation entre le malentendu et le « malécrit ».

Rothko, toujours

 

Un ami connaissant mon admiration m’a envoyé dans la nuit une image d’un tableau de Rothko que je reproduis en tête de ce billet.

Elle est intéressante. En effet, on ne voit du Rothko que « découpé », des lignes ordonnées, en oubliant le support…

Ici, l’on devine le corps de l’artiste sous les pores de la toile.

Chroniques d’Oz

Amos Oz est donc mort le 28 Décembre.

C’était un immense bonhomme, un grand écrivain.

Son grand livre (« une histoire d’amour et de ténèbres ») m’avait ébloui, même s’il n’est pas rangé, loin de ma bibliothèque,  dans le petit tiroir où je protège mes livres préférés.

Je ne vais, évidemment pas ici, me lancer dans une critique littéraire superflue et inutile de son oeuvre ou commenter un extrait de ses romans.

Juste écrire un agacement.

Imaginez que l’on demande à un lettré, un liseur, s’il connait Zola.

Il éclatera de rire et ne vous assènera pas qu’il connait évidemment son « J’accuse ».

Pour Amos Oz, c’est pourtant le cas. Tous les commentaires des radios françaises, notamment publiques (France Culture, France Inter, France Info), les revues en ligne du type « Télérama » ou les journaux (évidemment Libé et le Monde, en tête de course) ne s’intéressent qu’aux actions politiques d’Oz, du moins ses déclarations en faveur d’un Etat palestinien, idéologie au demeurant assez courante en Israel ou dans le milieu des jifs du monde, il y a 20 ans, devenu « subversive », depuis que les palestiniens ont refusé la solution, prônant l’Etat national ou le droit au retour (qu’Amos Oz rejetait, en vrai patriote israélien, en bloc et très vigoureusement).

Mais on ne va pas se laisser entrainer dans le débat qui mérite plus qu’un billet.

On veut, encore une fois, faire part de son vrai énervement devant ces bouffées radiophoniques et journalistiques d’anti-sionisme, sous couvert de la critique d’Amos Oz, souvent exacte à l’endroit du gouvernement du pays qu’il adorait, le sien : Israel ?

Amos Oz, prix Nobel de littérature n’est pas un écrivain pour ces minuscules chroniqueurs. Amoz Oz est, justement, et seulement une « chronique« , c’est « un politique » qui conforte (en le regrettant) leur haine d’un petit pays et la glorification de la victime palestinienne qui a remplacé dans leur micro-cerveau le prolétaire du petit père des peuples. Un peuple palestinien qui mérite son Etat, quand il le voudra.

Je m’énerve un peu mais n’efface pas.

Je n’ai pas entendu un seul extrait d’un de ses romans et certains n’ont même pas cité l’une de ses oeuvres. Juste des mots et encore des mots sur l’anti-Netanyahou.

Je vais donc combler ce vide et vous donner à lire quelques extraits de son chef d’oeuvre que j’ai retrouvé dans ma bibliothèque, à la campagne.

  • « Là-bas, dans le monde, les murs étaient couverts de graffitis haineux : « Sale youpin, va-t-en en Palestine », alors nous sommes allés en Palestine et aujourd’hui, le monde entier nous crie : « Sale youpin, va-t-en de Palestine. » (P. 14)
  • « Je n’avais pas été surpris d’apprendre qu’il était poète : à l’époque, quasiment tout le monde, à Jérusalem, était poète, écrivain, chercheur, penseur, savant ou réformateur. Le titre de docteur ne m’impressionnait pas : les hôtes de mon grand-oncle Yosef et de ma grand-tante Tsippora éteint tous professeurs ou docteurs » (P. 71)
  • « ….tout Jerusalem s’entassait dans une pièce et demie ou deux pièces, une simple cloison séparant deux familles rivales,… » (P. 97)
  • « …notre siècle avait subi la botte de deux bouchers assassins, ce fils de cordonnier géorgien qui vivait au Kremlin, et ce fou, cette ordure qui avait régné sur le pays de Goethe, Schiller et Kant. »(P. 100)
  • « Et sache que les accusateurs sont les Juifs d’hier aux idées courtes et à l’entendement limité, de misérables vers de terre. Et toi, mon cher petit, afin de ne pas leur ressembler, le ciel nous en préserve, tu dois lire les bons ouvrages, lire, lire et encore lire. À propos, mon opuscule sur David Shimoni, le poète, le l’ai offert à ton cher papa à condition que tu le lises aussi. Tu dois lire, lire et encore lire ! » (P. 120)
  • « Et la paix ? N’y a-t-il pas moyen de faire la paix? 
    Si : vaincre nos ennemis. Il est impératif de leur mettre un grand coup dans les gencives pour qu’ils nous supplient de faire la paix. » (P. 183)
  • « Mais qu’est-ce qu’on vous faisait exactement ? Avais-je demandé à papa. Quel genre de brimades ? On vous battait ? On déchirait vos notes ? Et pourquoi vous ne portiez pas plainte ? 
    Tu ne peux pas comprendre. Et c’est tant mieux au fond … » (P. 185)

  • « Aujourd’hui, je pense que les grands sentiments ce n’est pas l’essentiel dans la vie. Au contraire. Les sentiments, c’est comme une meule de foin en feu : ca brûle un moment, et puis il ne reste que la suie et de la cendre. Sais-tu ce qui importe ? Ce qu’une femme recherche chez un homme ? C’est une qualité qui n’a rie d’époustouflant mais qui peut être plus précieuse que l’or : la droiture. Et peut-être la générosité aussi. Aujourd’hui, tu sais, j’attache plus d’importance à la droiture qu’à la générosité : la droiture c’est le morceau de pain. La générosité, c’est le beurre. Ou le miel. » (P. 277)
  • « Dieu a donné le plaisir aux hommes et à nous, la punition. A l’homme il a dit « tu mangeras  ton pain à la sueur de ton front » ce qui est une récompense et non un châtiment, privez un homme de son travail et il devient complètement fou, quant à nous les femmes, Il a bien voulu nous faire sentir de près la sueur du front des hommes, ce qui est un minuscule plaisir, et Il nous a accordé aussi « Tu enfanteras dans la douleur ». Je sais bien qu’il est possible d’envisager les choses d’une autre manière. » (P. 300)
  • « C’était comme ça dans les familles juives : elles croyaient que les études étaient une sécurité pour l’avenir, la seule chose qu’on ne pourrait jamais enlever à leurs enfants, même s’il avait une autre guerre, le ciel nous en préserve, une autre révolution, une autre émigration ou de nouvelles persécutions – le diplôme, on pouvait toujours le plier en vitesse, et le cacher dans la couture d’un vêtement avant de prendre la fuite là où les Juifs trouvaient asile. » (P. 305)
  • « Le diplôme c’est la religion des Juifs. » (P. 305)
  • « ….aujourd’hui, je trouve que les voyages sont une stupidité : le seul voyage dont on ne revient pas toujours les mains vides est intérieur. Là, il n’y a ni frontière ni douane, et on peut même atteindre les planètes les plus lointaines. On peut aussi flâner dans des endroits qui n’existent plus, rendre visite à des gens qui ne sont plus. On pourrait d’ailleurs se rendre dans des lieux qui n’existent pas et ne pourraient jamais exister, mais où l’on est bien. » (P. 339)
  •  « Et c’est ainsi qu’inconsciemment, à l’âge de quatre ou cinq ans, j’étais devenu un petit prétentieux auquel ses parents et le monde des adultes accordaient toutes les garanties et faisaient largement crédit. » (P. 424) 
  • « Les pires conflits entre les individus ou entre les peuples opposent souvent des opprimés. C’est une idées romanesque largement répandue que d’imaginer que les persécutés se serrent les coudes et agissent comme un seul homme pour combattre le tyran despotique. En réalité, deux enfants martyrs ne sont pas forcément solidaires et leur destin commun ne les rapproche pas nécessairement. Souvent ils ne se considèrent pas comme compagnons d’infortune, mais chacun voit en l’autre l’image terrifiante de leur bourreau commun. Il en va ainsi entre les Arabes et les Juifs depuis un siècle. » (P. 564)

Regarder Poussin avec CLS

Nicolas Poussin. Paysage, par temps calme (1651)

On veut, ici, simplement coller une lecture. celle de Claude Lévi-Strauss qui n’est pas l’ethnologue structuraliste qui nous a tant appris, tant donné.

Dans son dernier écrit, il nous invite à « regarder, écouter, lire » (Claude Lévi-Strauss, Regarder, écouter, lire. 189 pp. Paris, Pion, 1993)

Voici ce que nous en dit Pascale Seys (revue philosophique de Louvain, n°4, 1994)

« Dernier écrit dans les marges des brillantes analyses structurales des mythes, Regarder, écouter, lire est avant tout un livre-promenade dans l’univers de la création. De Poussin à Breton en passant par Ingres et Rimbaud — non sans quelques échappées ethnologiques du côté des contrées reculées d’Amérique du Nord, — Claude Lévi-Strauss signe un livre d’hommage aux manifestations de l’esprit, aux maîtres du dix-huitième siècle français, à ses témoins et à ses commentateurs. Regarder? C’est vivre l’enchantement de la peinture classique. Du Guerchin à Poussin, c’est contempler les motifs récurrents des bergers d’Arcadie. Écouter? C’est retrouver par-delà les acquis du romantisme, les audaces harmoniques des opéras de Rameau. Quant à lire, c’est repenser, avec Diderot et avec Rousseau, le problème philosophique général de la définition du Beau et de la nature de l’imitation; c’est poser les antinomies de l’idéal ou du réel; c’est comprendre comment la théorie musicale de Chabanon anticipe la méthode de la linguistique structurale. Situées aux confluents de la poésie, de la musique et de la littérature, ces études montrent qu’au gré de son existence, Claude Lévi Strauss est un homme qui a exercé son intelligence à contempler le monde dans ce qu’il crée. «Supprimez au hasard dix à vingt ans d’histoire n’affecterait pas de façon sensible notre connaissance de la nature humaine. La seule perte irremplaçable serait celle des œuvres d’art que les siècles auraient vu naître» (p. 176). 

Puis, je colle ci-dessous son analyse de l’oeuvre de Nicolas Poussin, le chapitre, sans commentaire, du moins aujourd’hui, en laissant lire, en y intégrant quelques tableaux, intitulé :

EN REGARDANT POUSSIN

Proust compose la sonate de Vinteuil et sa « petite phrase » à partir d’impressions ressenties en écoutant Schubert, Wagner, Franck, Saint-Saëns, Fauré. Quand il décrit la peinture d’Elstir, on ne sait jamais s’il pense plutôt à Manet, à Monet, ou bien à Patinir. Même incertitude sur l’identité des écrivains rassemblés dans le personnage de Bergotte.

Ce syncrétisme étranger au temps va de pair avec un autre, qui convoque et confond dans le moment présent des événements ou incidents de dates différentes. Par ses propos, ses réflexions, le narrateur paraît avoir dans la même page tantôt huit, tantôt douze, tantôt dix-huit ans. Ainsi lors du séjour avec sa grand-mère à Balbec : « Notre vie étant si peu chronologique. »

Très bonne page là-dessus de Jean-Louis Curtis : « Il n’y a ni temps perdu ni temps retrouvé dans La Recherche, il n’y a qu’un temps sans passé et sans futur, qui est le temps propre de la création artistique. C’est pourquoi la chronologie dans La Recherche est si floue, si élusive, si insaisissable, tantôt extensible, tantôt court-circuitée, tantôt circulaire, jamais linéaire, et, bien entendu, jamais datée […] On se demande si les enfants qui jouent aux Champs-Elysées en sont encore à l’âge du cerceau ou déjà à celui de la première cigarette clandestine. »

Vue sous cet angle, la mémoire involontaire ne s’oppose pas simplement à la mémoire consciente, celle qui renseigne sans faire revivre. Ses interventions dans la trame du récit compensent, rééquilibrent un procédé de composition qui altère systématiquement le cours des événements et leur ordre dans une durée qu’en fait Proust traite avec désinvolture : « Quelques-uns voulaient que le roman fût une sorte de défilé cinématographique des choses. Cette conception était absurde. Rien ne s’éloigne tant de ce que nous avons perçu en réalité qu’une telle vue cinématographique. »

Les raisons de ce parti pris ne sont pas seulement, peut-être pas surtout, d’ordre philosophique ou esthétique. Elles sont indissociables d’une technique. La Recherche est faite de morceaux écrits dans des circonstances et des époques différentes. Il s’agit pour l’auteur de les disposer dans un ordre satisfaisant, je veux dire conforme à la conception qu’il se fait de la véracité, au moins dans les débuts ; mais de plus en plus difficile à respecter au fur et à mesure que la composition avance. En certaines occasions il faut travailler avec des « restes », et les disparates deviennent plus visibles. A la fin du Temps retrouvé, Proust compare son travail à celui d’une couturière qui monte une robe avec des pièces déjà découpées en forme ; ou, si la robe est trop usée, la rapièce. De la même façon, il aboute dans son livre et colle des fragments les uns aux autres « pour recréer la réalité, en emmanchant, sur le mouvement d’épaules de l’un, un mouvement de cou fait par un autre », et bâtir une seule sonate, une seule église, une seule jeune fille, avec des impressions reçues de plusieurs.

Cette technique de montages et de collages fait de l’œuvre le résultat d’une double articulation. Je détourne l’expression de son emploi linguistique. L’extension me semble pourtant légitime en ceci que les unités de premier ordre sont déjà des œuvres littéraires, combinées et agencées pour produire une œuvre littéraire d’un rang plus élevé. Ce travail diffère de celui qui procède au moyen de projets, d’esquisses refondues dans la rédaction définitive, au lieu que, dans l’état dernier de l’œuvre, les pièces de la mosaïque restent reconnaissables et conservent leur individualité.

Cela existe aussi en peinture. Meyer Schapiro a le premier, je crois, attiré l’attention sur les différences d’échelle flagrantes entre les personnages de la Grande Jatte. La raison n’en serait-elle pas que Seurat aurait conçu ses figures, ou groupes de figures, comme des ensembles indépendants, et les aurait ensuite disposés les uns par rapport aux autres (probablement après des essais successifs constituant autant d’expériences sur l’œuvre) ? D’où la « magie », comme dirait Diderot, très particulière de la Grande Jatte qui, dans un lieu public destiné à la promenade, juxtapose des personnages ou des groupes de personnages figés dans leur isolement et qui ne semblent même pas conscients de la présence les uns des autres ; prenant place au nombre de « ces choses muettes » dont, selon Delacroix, Poussin disait qu’il faisait profession. Ce qui imprègne le tableau d’une extraordinaire atmosphère de mystère.

Seurat. Un dimanche après-midi, à l’ile de la Grande Jatte

Elle eût rebuté Diderot : « On distingue, écrit-il, la composition en pittoresque et en expressive. Je me soucie bien que l’artiste ait disposé ses figures pour les effets les plus piquants de lumière, si l’ensemble ne s’adresse point à mon âme ; si ces personnages y sont comme des particuliers qui s’ignorent dans une promenade publique […] » : description anticipée, dirait-on, et rejet sans appel de ce que Seurat a fait exactement dans la Grande Jatte…

Ce procédé de composition était déjà présent chez Hokusai. Plusieurs pages desCent Vues du mont Fuji attestent que, comme Proust ses paperoles, il a remployé, en les juxtaposant, des détails, fragments de paysage probablement dessinés sur le motif, notés dans ses carnets, puis reportés dans la composition sans prendre égard aux différences d’échelle.

Poussin surtout illustre le procédé de la double articulation, d’une tout autre manière certes, mais qui explique ses figures « minéralisées » un peu comme celles de la Grande Jatte (son génie, dit Philippe de Champaigne, « avait beaucoup d’ouverture pour le solide »); et qu’à son sujet, Diderot ait pu parler de la « naïveté » de ses figures, « c’est-à-dire [qui sont] parfaitement et purement ce qu’elles doivent être » ; et Delacroix, d’un primitivisme où « la franchise de l’expression n’est pas gâtée par aucune habitude d’exécution » ; enfin qui, « par son indépendance absolue de toute convention » fait de lui « un novateur de l’espèce la plus rare ».

En regardant Poussin on a constamment l’impression qu’il réinvente la peinture ou, à tout le moins, qu’en deçà du XVIe siècle qui le vit naître, il tend la main aux maîtres du Quattrocento, en premier lieu Mantegna (quand au lycée, en sixième — époque où mon père m’emmenait souvent au Louvre -, j’eus comme sujet de rédaction de décrire mon tableau préféré, je choisis le Parnasse).

Le Parnasse. Nicolas Poussin (1652)

Et même encore plus loin, car l’imagination de Poussin offre parfois cette ingénuité, sublimée certes par son génie, dont à la fin du siècle dernier Rimbaud recherchait la saveur abâtardie dans les peintures foraines. Ainsi, dans Vénus montrant ses armes à Énée du musée de Rouen, cette déesse qui flotte à portée de main dans les airs semble avoir été conçue et exécutée à part, puis rapportée telle quelle sur la toile en toute simplicité. Ou bien encore, dans Apollon amoureux de Daphné qui est au Louvre, la dryade confortablement installée (on s’en étonne) entre les branches d’un trop petit chêne comme si c’était un canapé. Aussi, dans Orion aveugle, la posture bourgeoise de Diane accoudée sur son nuage, comme, dans un salon, sur un manteau de cheminée.

Peut-être Delacroix pensait-il à des choses de ce genre quand il critiquait « une sécheresse extrême [des] figures sans lien les unes avec les autres et [qui] semblent découpées » – ce qui correspond dans l’espace à ce qu’on observe dans le temps chez Proust. Défauts aux yeux de Delacroix, et qu’il rattache, certainement avec raison, au fait que les tableaux de Poussin révèlent ce que j’ai appelé une double articulation : la perfection, « le Poussin ne l’a jamais cherchée et ne la désire pas ; ses figures sont plantées les unes à côté des autres comme des statues ; cela vient-il de l’habitude qu’il avait, dit-on, de faire des petites maquettes pour avoir les ombres justes ? », « […]petites maquettes éclairées par le jour de l’atelier. »

En 1721, Antoine Coypel regrettait lui aussi que manquât au rendu des figures de Poussin « un goût plus naturel, moins sec et plus aisé, dont les linges mouillés et les mannequins l’ont sans doute éloigné ». Ingres, mieux avisé, notera de son côté : « Se faire une petite chambre à la Poussin : indispensable pour les effets. »

(Dans les propos prêtés à Poussin, on relève un parallèle entre le langage articulé et la peinture, ébauche de la théorie linguistique de la double articulation : « En parlant de la peinture, dist […] que les vingt-quatre lettres de l’alfabet servent à former nos parolles et exprimer nos pensées, de mesme les linéamens du corps humain à exprimer les diverses passions de l’ame pour faire paroistre au dehors ce qu’on a dans l’esprit. »)

On sait que Poussin modelait volontiers la cire ; au début de sa carrière d’après les antiques, et même pour reproduire en bas-relief des parties de tableaux des grands maîtres. Plusieurs témoins racontent qu’avant d’entreprendre un tableau, Poussin confectionnait des petites figurines de cire. Il les disposait sur une planchette dans les attitudes correspondant à la scène qu’il imaginait, il les drapait avec du papier mouillé ou un taffetas mince, formait les plis à l’aide d’un bâtonnet pointu. C’est avec cette maquette sous les yeux qu’il commençait à peindre. Des trous pratiqués dans les parois de la boîte enfermant le dispositif lui permettaient d’éclairer celui-ci par-derrière ou sur les côtés, de contrôler par-devant la lumière et de vérifier les ombres portées. Nul doute qu’il ne cherchât aussi à placer et à déplacer les figurines pour arrêter la composition de la scène dont il construisait ainsi le modèle réduit.

Si Les Bergers d’Arcadie est le plus populaire des tableaux de Poussin, Eliezer et Rebecca semble être celui qui a surtout inspiré les connaisseurs.

Nicolas Poussin; Eliezer et Rebecca.

D’aucun autre tableau Félibien ne parle si longuement. Dans les passionnantes Conférences de l’Académie royale de peinture, etc., bien plus enrichissantes, à mon sens, que les bavards Salons de Diderot (ainsi la superbe conférence faite en 1669 par Sébastien Bourdon sur « La Lumière » — d’ailleurs, si l’on y regardait d’un peu près, on s’apercevrait que certaines des idées les plus célèbres de Diderot sont déjà dans les Conférences : celle que Gérard Van Opstal fit en 1667 sur le Laocoon formule avec un siècle d’avance la théorie du modèle idéal); dans les conférences de l’Académie donc, un débat sur Eliezer et Rebecca, introduit par Philippe de Champaigne, s’ouvre en 1668 ; il rebondit en 1675, repart en 1682 dans une séance où l’on relit et rediscute le compte rendu de la première, en présence et avec la participation de Colbert.

Nicolas Poussin. Les bergers d’Arcadie

Plusieurs tableaux de Poussin sont sublimes, mais, dans un genre exquis, Eliezer et Rebecca atteint peut-être un sommet. Chaque figure prise à part est un chef-d’œuvre ; chaque groupe de figures en est un autre ; et l’ensemble constituant le tableau aussi. Trois niveaux d’organisation donc, emboîtés l’un dans l’autre, chacun poussé au même degré de perfection ; de sorte que la beauté du tout possède une densité particulière. L’œuvre se déploie en plusieurs dimensions qui accordent chacune une importance égale au jeu des formes et à celui des couleurs. Des contemporains reprochaient à Poussin de n’être pas coloriste. Ce seul tableau suffirait à les démentir, avec ce bleu presque cru, si souvent employé par Poussin. Reynolds le condamnera, alors qu’au contraire c’est lui qui donne aux harmonies de Poussin leur mordant. Félibien a si bien compris l’importance des couleurs qu’il prend soin de les détailler pendant six pages sur les vingt-cinq qu’il consacre à ce merveilleux tableau.

La lecture qu’en fait Philippe de Champaigne est statique. Il envisage successivement le tableau sous plusieurs angles : représentation de l’action ; ordonnance par groupes ; expression des figures ; distribution des couleurs, des lumières et des ombres. Mais, à propos de l’expression des figures, il formule un doute (que rejettera Le Brun) dont l’examen attentif permet, je crois, de faire progresser l’analyse et de l’orienter dans une nouvelle voie.

Considérant « la figure d’une fille qui est appuyée sur un vase proche du puits […]M. de Champaigne voulut faire remarquer que M. Poussin avoit imité les proportions et les draperies de cette figure sur les antiques, et qu’il s’en étoit toujours fait une étude servile et particulière. Il s’étoit expliqué d’une manière qui sembloit reprocher

Dans les débats qui se déroulèrent à l’Académie royale de peinture sur Eliezer et Rebecca, une question semble avoir obsédé les participants ; en tout premier le conférencier lui-même qui était, ne l’oublions pas, Philippe de Champaigne : Poussin n’aurait-il pas dû représenter les chameaux du serviteur d’Abraham dont l’Écriture fait mention, quand elle dit qu’il reconnut Rebecca au soin que celle-ci prit de donner à boire à ces bêtes ? Là-dessus, une discussion tatillonne s’engage : les chameaux n’étaient-ils pas trop loin du puits pour apparaître dans le champ du tableau ? Quel était leur nombre, et combien Poussin eût-il pu ou dû en introduire (il le fit dans une version tardive)? Les avoir supprimés ne risquait-il pas de faire prendre le serviteur d’Abraham pour un marchand cherchant à vendre des joyaux ? Ou au contraire, comme le soutint Le Brun, la présence de chameaux n’aurait-elle pas été le vrai moyen de le confondre avec un de ces marchands forains du Levant, auxquels ces animaux servent de voiture ordinaire ? Poussin a-t-il eu raison de rejeter d’une scène noble des objets bizarres qui pouvaient débaucher l’œil du spectateur ? Ou au contraire — c’était l’avis de Champaigne — la laideur des chameaux n’aurait-elle pas servi à relever l’éclat des figures ?

Cette casuistique, qui passionnait les peintres et les amateurs, nous semble aujourd’hui dérisoire. Ce n’est plus par de tels arguments que nous jugeons des vertus d’un tableau. Il ne faut pourtant pas méconnaître que, pour les gens du XVIIe siècle, la distance entre les temps bibliques, l’antiquité, et le présent était moins grande. Faisons l’effort ethnographique de traduire leur perspective dans la nôtre. Le problème ne se poserait-il pas dans les mêmes termes s’il s’agissait pour nous de représenter des événements récents ? Nous aussi voudrions qu’ils fussent traités avec grandeur sans offenser la vérité historique, et nous serions attentifs aux détails.

Nous avons concédé ce genre à la photographie et au cinéma, dans l’illusion qu’ils reproduisent l’événement au naturel. Inversement, nous ne nous sentons plus tenus, par respect pour l’histoire sacrée, de « ne rien ajouter ou diminuer à ce que l’Écriture nous oblige à croire ». Entre les temps bibliques ou antiques et le temps présent, nous n’interposons pas seulement une profondeur historique que les hommes du XVIIe siècle, encore sous l’effet du téléscopage opéré par la Renaissance, mesuraient mal. Nous interposons aussi une distance critique.

Que le suprême talent, pour l’artiste, soit d’imiter la réalité à s’y méprendre, c’est pourtant là un lieu commun du jugement esthétique qui, même chez nous jusqu’à une époque récente, a longtemps prévalu. Pour célébrer leurs peintres, les Grecs accumulaient les anecdotes : raisins peints que venaient picorer les oiseaux, images de chevaux que leurs congénères croient vivants, rideau peint qu’un rival demandait à l’auteur de soulever pour pouvoir contempler le tableau dissimulé derrière. La légende fait crédit à Giotto, à Rembrandt, du même genre de prouesses. Sur leurs peintres fameux, la Chine, le Japon racontent des histoires très voisines : chevaux peints qui, la nuit, quittent le tableau pour aller paître, dragon s’envolant dans les airs quand l’artiste ajoute le dernier détail qui manquait.

Quand les Indiens des plaines de l’Amérique du Nord virent, pour la première fois, un peintre blanc au travail, ils se méprirent. Catlin avait portraituré l’un d’eux de profil. Un autre Indien, qui n’avait pas de sympathie pour le modèle, s’écria que le tableau prouvait que celui-ci n’était qu’une moitié d’homme. Une bagarre mortelle s’ensuivit.

C’est l’imitation du réel que Diderot admire d’abord chez Chardin : « Ce vase de porcelaine est de la porcelaine, ces olives sont réellement séparées de l’œil par l’eau dans laquelle elles nagent […] il n’y a qu’à prendre ces biscuits et les manger. » Un siècle plus tard, les Goncourt ne diront pas autre chose quand ils louent Chardin d’avoir exactement rendu « la transparence d’ambre du raisin blanc, le givre de sucre de la prune, la pourpre humide des fraises […] la couperose des vieilles pommes ».

La sagesse des nations atteste que Pascal posait un vrai problème en s’écriant : « Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance de choses dont on n’admire point les orignaux. » Le romantisme, pour qui l’art n’imite pas la nature mais exprime ce que l’artiste met de lui-même dans ses tableaux, n’échappe pas au problème ; non plus que la critique contemporaine qui fait du tableau un système de signes. Car le trompe-l’œil a toujours exercé, et continue d’exercer, son empire sur la peinture. Il refait surface quand on croit qu’elle s’en est définitivement libérée. Ainsi des collages, qui surenchérissent sur le trompe-l’œil en substituant de vraies matières à leur imitation. Rien de plus éloquent à cet égard que l’aventure de Marcel Duchamp. Par les procédés antithétiques du ready made et de constructions intellectuelles commeLa Mariée mise à nu ou Le Grand Verre, il a cru dépouiller la peinture de ses prétentions figuratives. En fin de compte, il a consacré les dernières années de sa vie à réaliser une œuvre secrète, connue seulement après sa mort, qui n’est rien d’autre qu’un diorama en trois dimensions qu’on regarde à travers un œilleton : genre de présentation auquel, même en deux dimensions, John Martin, virtuose du trompe-l’œil monumental, n’a jamais consenti qu’on rabaissât ses tableaux.

A quoi tiennent donc la puissance et les enchantements du trompe-l’œil ? A la coalescence obtenue comme par miracle d’aspects fugitifs et indéfinissables du monde sensible, avec des procédures techniques, fruit d’un savoir lentement acquis et d’un travail intellectuel, qui permettent de reconstituer et de fixer ces aspects. « Notre entendement, disait déjà Plutarque, se délecte de l’imitation comme de chose qui lui est propre. » Tâche extraordinairement difficile ; mais, à la condamnation prononcée par Rousseau « des beautés de convention qui n’auraient d’autre mérite que la difficulté vaincue », son contemporain Chabanon répliquait avec raison : « C’est à tort que, dans la théorie des Arts, on affecte de ne compter pour rien la difficulté vaincue ; elle doit être comptée pour beaucoup dans le plaisir que les Arts procurent. »

Ce n’est pas un hasard si le trompe-l’œil triomphe dans la nature morte. Il découvre et démontre que, comme le dit le poète, les objets inanimés ont eux aussi une âme. Un morceau de tissu, un bijou, un fruit, une fleur, un ustensile quelconque, possède à l’égal du visage humain — objet de prédilection d’autres peintres — une vérité intérieure à laquelle, disait Chardin, on accède par le sentiment, mais que le savoir et l’imagination techniques peuvent seuls rendre. A sa façon et sur son terrain, le trompe-l’œil accomplit l’union du sensible et de l’intelligible.

L’impressionnisme a répudié le trompe-l’œil. Mais, entre les écoles, la différence n’est pas, comme le croyait l’impressionnisme, celle du subjectif et de l’objectif, du relatif et de l’absolu. Elle tient à l’illusion de l’impressionnisme qu’on peut s’installer durablement au point de rencontre des deux. L’art du trompe-l’œil sait, lui, qu’il faut développer séparément la connaissance approfondie de l’objet et une introspection très poussée, pour parvenir à englober dans une synthèse le tout de l’objet et le tout du sujet, au lieu de s’en tenir au contact superficiel qui s’établit entre eux de façon passagère au niveau de la perception.

D’où l’erreur de croire que la photographie a tué le trompe-l’œil. Le réalisme photographique ne distingue pas les accidents de la nature des choses : il les laisse sur le même plan. Il y a bien là reproduction, mais la part de l’intellection est sommaire. Une technique qui, chez les maîtres du genre, est parfaitement accomplie, reste la servante d’une vision « bête » du monde.

Le trompe-l’œil ne représente pas, il reconstruit. Il suppose à la fois un savoir (même de ce qu’il ne montre pas) et une réflexion. Il est aussi sélectif, ne cherche à rendre ni tout, ni n’importe quoi du modèle. Il choisit le pruineux du raisin plutôt que tel ou tel autre aspect, parce qu’il lui servira à construire un système de qualités sensibles avec le gras (aussi retenu parmi d’autres qualités) d’un vase d’argent ou d’étain, le friable d’un morceau de fromage, etc.

En dépit des perfectionnements techniques, l’appareil photographique reste une machine grossière comparée à la main et au cerveau. Les plus belles photographies sont d’ailleurs celles des premiers âges, quand la rusticité des moyens obligeait l’artiste à investir sa science, son temps, sa volonté.

Plutôt que de croire que l’art du trompe-l’œil a succombé à la photographie, mieux vaudrait reconnaître qu’ils ont des vertus inverses l’une de l’autre. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer les productions navrantes de ces néo-figuratifs qui peignent une nature morte ou une figure, non pas sur le motif, mais d’après une photographie en couleurs qu’ils cherchent servilement à imiter. On croit qu’ils ressuscitent le trompe-l’œil et c’est tout l’opposé.

L’abbé Morellet écrivait au XVIIIe siècle : « La nature n’est pas belle dans toutes les mères [ou toutes les amantes], et lors même qu’elle est belle, elle ne se soutient pas ; sa beauté n’a quelque fois qu’un instant. » La photographie saisit cette chance : elle montre, c’est son mot, l’instantané. Le trompe-l’œil saisit et montre ce qu’on ne voyait pas, ou mal, ou de façon fugitive, et que, désormais, grâce à lui, on verra toujours. Le spectacle d’un panier plein de fraises ne sera plus jamais le même pour qui se souvient de la façon dont les Hollandais et les Allemands du XVIIe siècle, ou Chardin, les peignirent.

Dans un tableau de Poussin aucune partie n’est inégale au tout. Chacune est un chef-d’œuvre de même rang qui, considéré seul, offre autant d’intérêt. Le tableau apparaît ainsi comme une organisation au deuxième degré d’organisations déjà présentes jusque dans les détails. Cela est aussi vrai vu dans l’autre sens : il arrive qu’une figure, dans un tableau de Poussin qui en contient plusieurs, paraisse être à soi seule un tableau complet de Corot. L’organisation du tout transpose à plus grande échelle celle des parties, chaque figure est aussi profondément pensée que l’ensemble. Rien d’étonnant que, dans sa correspondance, Poussin suive l’usage de son temps, en mesurant la difficulté de chaque œuvre au nombre de figures qu’elle contiendra : chacune pose un problème de même niveau que la totalité du tableau.

Ce qui vaut pour les figures vaut aussi pour les paysages, les uns sauvages, d’autres composés de « fabriques » : ouvrages humains certes, mais qui, par la place qu’ils occupent en comparaison des vivants, et par leur exécution méticuleuse qu’on croirait inspirée des Flamands, prennent une importance et suscitent un intérêt plus grands que les personnages souvent minuscules qui les animent, et même que ceux placés à l’avant-plan. Ce sublime reconnu aux choses « remet l’homme à sa place » — je prends la locution au sens moral et populaire. Même les tableaux « à géants », Orion etPolyphème, sont des symphonies agrestes où les géants se fondent dans la nature plus qu’ils ne la dominent. Si l’on ne connaissait le mythe, on imaginerait Orion, dans sa marche descendante, bientôt englouti par l’immensité verte à ses pieds.

Ingres a bien vu la portée esthétique et morale de ce renversement : « L’immortel Poussin a découvert le sol pittoresque de l’Italie. Il a découvert un nouveau monde, comme ces grands navigateurs, Améric Vespuce et autres […] lui le premier, lui seul, il a imprimé le style à la nature italienne. »

Dans le même passage, Ingres écrit : « Il n’y a que les peintres d’histoire qui soient capables de faire du beau paysage. » Pourquoi ? Parce qu’ils n’obéissent pas d’abord à leur sensibilité mais font un choix réfléchi de ce qui, dans la nature, est propre à leur sujet. La théorie de la « belle nature » ne justifie certainement pas les sarcasmes de Diderot.

Les réflexions de Delacroix sur le paysage ont une tonalité différente et quelque peu dédaigneuse : « Les peintres de marine […] font des portraits de vagues, comme les paysagistes font des portraits d’arbres, de terrains, de montagnes, etc. Ils ne s’occupent pas assez de l’effet pour l’imagination. » Qu’on remplace imagination par perception, et l’on aura l’impressionnisme. Poussin, lui, ne va pas de la nature vers une émotion subjective (« ne me rappeler dans mes tableaux, dit encore Delacroix, que le côté frappant et poétique »), mais vers une sélection et une recomposition méditées : « Je l’ai vu, écrit Félibien, considérer jusqu’à des pierres, à des mottes de terre et à des morceaux de bois, pour mieux imiter des rochers, des terrasses et des troncs d’arbres. » C’est à l’issue de telles collectes, aussi de cailloux, de mousse et de fleurs, que, selon des témoins, il aurait prononcé ces paroles célèbres : « Cela trouvera sa place », ou, selon d’autres, « Je n’ai rien négligé ».

A Ingres qui pourtant disait : « Il faut consulter les fleurs pour trouver de beaux tons de draperie », on a reproché, ainsi qu’à Poussin d’ailleurs, de n’être pas coloriste. C’est qu’à ce vocable, qui désigne proprement le goût sensuel des couleurs et de leurs rapports, on donne souvent un sens plus technique : art de subordonner le choix et le mélange des couleurs à un effet d’ensemble principalement recherché. Ingres a certes professé que « le dessin comprend les trois quarts et demi de ce qui constitue la peinture […] la fumée même doit s’exprimer par le trait […] le dessin comprend tout, excepté la teinte […] il est sans exemple qu’un grand dessinateur n’ait pas eu le coloris qui convenait exactement aux caractères de son dessin ». Mais quels tableaux témoignent, en matière de coloris, d’une invention plus fraîche, d’une finesse de goût plus subtile que les trois portraits Rivière, ceux de la Belle Zélie, de Granet, de Mme de Senonnes, de Mme Moitessier ? que la Baigneuse de Valpinçon, Jupiter et Thétis, l’Odalisque à l’esclave, la Stratonice, Roger délivrant Angélique, le Bain turc?

A deux siècles de distance, le malentendu se répète. Les critiques du XVIIe siècle reconnaissaient dans l’art de peindre deux exigences malaisément conciliables. La « perspective aérienne » voulait qu’on perçût dans le tableau l’épaisseur de l’air quand les figures ou les objets étaient plus éloignés, mais au prix d’un dégradé de la teinte qui tendait vers la grisaille. La recherche de ce qu’on appelait alors le « tout-ensemble » réclamait, elle, une tonalité générale, « orchestration des couleurs », dira au XIXe siècle Charles Blanc, « mais visant avant tout à la consonance ».

A Charles Blanc précisément, qui avançait que « les grands coloristes ne font pas le ton local », Delacroix répondait : « Cela est parfaitement vrai ; voilà un ton, par exemple » (il montrait du doigt, dit Blanc, le ton gris et sale du pavé); « eh bien, si l’on disait à Paul Véronèse : peignez-moi une belle femme blonde, dont la chair soit de ce ton-là, il la peindrait et la femme serait une belle blonde dans son tableau ». Jolie illustration de la théorie du « tout-ensemble » qu’ont illustrée, chacun dans son genre, Rubens et Van Dyck.

De ce parti, Poussin et Ingres sont pareillement ennemis. Poussin disait du Caravage « qu’il était venu au monde pour détruire la peinture », formule qu’Ingres lui emprunte en l’éntendant à Rubens. Mais, contrairement à ce qu’on lit chez leurs contemporains respectifs, Poussin et Ingres sont intensément coloristes (au premier sens que j’ai reconnu à ce terme), car c’est surtout chez eux qu’on observe le goût pour les teintes franches, traitées par Ingres presque en aplats pour mieux respecter « la distinction particulière du ton de chaque objet », préserver leur individualité et garder leur saveur.

(Entre Poussin et Ingres, ce n’est pas la seule parenté. Il y a presque autant d’érotisme dans la scène de bain de mer qu’est le Triomphe de Neptune, que dans leBain turc. Les contemporains de Poussin appréciaient la sensualité de ses figures féminines ; ils en souhaitaient même davantage. Les générations suivantes en étaient aussi conscientes, mais, devenues prudes, elles s’en formalisaient, allant même, dans un cas connu, jusqu’à mutiler un tableau.)

Pour surmonter la contradiction entre perspective aérienne et couleur, Poussin et Ingres choisissent de faire du coloris un problème séparé, qu’il convient de traiter et de résoudre en lui-même et pour lui-même une fois que le tableau est pratiquement complet. Choix qui permet de n’avoir plus égard qu’aux couleurs vraies. Félibien, parlant de Poussin, le souligne : « Les couleurs même les plus vives demeurent dans leur place. » Échappant au compromis, le dessin et le coloris peuvent chacun atteindre leur sommet. Jusque, pour ce qui est du coloris, dans des recherches de dissonances qui choquèrent, comme en musique, mais qui, dans les deux cas, se traduisirent par un enrichissement prodigieux de la sensibilité.

C’est de la même façon que l’estampe japonaise consacre l’indépendance du dessin et du coloris. La gravure sur bois interdit la touche (celle-ci honnie par Ingres comme un « abus de l’exécution […] qualité des faux talents, des faux artistes »); elle impose le trait. Dans les débuts, l’estampe est presque sans couleurs : à peine quelques notes d’orange et de vert négligemment posées. Et la technique ultérieure des nishiki-e —estampes brillamment colorées — atteste à sa façon l’isolationnisme, le séparatisme japonais qui, comme dans la cuisine, exclut les mélanges, présente les éléments de base — ici les tons — à l’état pur. On mesure le contresens des impressionnistes qui, croyant demander des leçons à l’estampe, ont fait tout le contraire (hors les enseignements de la mise en page); alors que l’estampe japonaise — en tout cas celle que les spécialistes appellent « primitive » — anticipe la maxime d’Ingres qu’« un tableau bien dessiné est toujours assez bien peint ». Mieux compris, l’exemple de l’estampe eût plutôt dû ramener les peintres vers le néoclassicisme de Flaxman et de Vien.

On l’a souvent dit : même dans les premiers portraits d’Ingres (ainsi les trois Rivière : il avait vingt-cinq ans) perce une influence extrême-orientale, dans le traitement séparé du dessin et la localisation des couleurs. Influence non pas, sans doute, des estampes japonaises (contrairement aux affirmations tardives d’Amaury-Duval), dont il est peu vraisemblable qu’on connût des exemplaires en Europe autour de 1805, mais probablement des miniatures persanes, et de ces ouvrages chinois que Delacroix accusait Ingres d’avoir seulement imités. « Bariolage persan et chinois », disait lui aussi Baudelaire. A cette époque, on attribuait volontiers aux Orientaux la science et l’art des couleurs, et l’on prenait des leçons des « céramistes et des tapissiers de l’Asie » qui — remarque significative — « font vibrer la couleur en mettant ton sur ton à l’état pur, bleu sur bleu, jaune sur jaune ».

Kawanabe Kyôsai (1831-1889) fut l’un des derniers grands maîtres de l’ukiyo-e.Émile Guimet et Félix Régamey le rencontrèrent en 1876, mais c’est surtout la conversation qu’il eut en 1887 avec un peintre anglais, relatée par celui-ci, qui mérite l’attention. Kyôsai déclare ne pas comprendre que les peintres occidentaux fassent poser leur modèle : si ce modèle est un oiseau, il ne cessera de bouger et l’artiste ne pourra rien faire. Kyôsai, lui, observera l’oiseau à longueur de journée. Chaque fois que, de façon fugitive, apparaîtra la pose souhaitée, il s’éloignera du modèle et esquissera en trois ou quatre traits, sur l’un de ses carnets au nombre de plusieurs centaines, le souvenir qu’il a gardé. A la fin, il se rappellera si bien la pose qu’il la reproduira sans plus regarder l’oiseau. En s’entraînant ainsi pendant une vie entière, il a, dit-il, acquis une mémoire si vive et si précise qu’il peut représenter de tête tout ce qui lui fut donné d’observer. Car ce n’est pas le modèle au moment présent qu’il copie, mais les images que son esprit a emmagasinées.

Kawanabe Kyôsai

La leçon s’apparente à celle qu’Ingres paraît avoir tirée de Poussin : « Poussin avait coutume de dire que c’est en observant les choses que le peintre devient habile plutôt qu’en se fatiguant à les copier [citation textuelle de Félibien]. Oui, mais il faut que le peintre ait des yeux. » Il faut, poursuit-il, que le peintre parvienne à loger le modèle dans sa tête, à l’y incruster comme sa propriété ; et « avoir si bien la nature dans la mémoire qu’elle vienne d’elle-même se placer dans l’ouvrage ». On croirait entendre Kyôsai…

Je ne forcerai pas le parallèle. Il est clair que peintres occidentaux et orientaux appartiennent à des traditions esthétiques différentes, qu’ils n’ont pas la même vision du monde et travaillent avec des techniques qui leur sont propres (l’écart se réduirait si l’on comparait la peinture extrême-orientale et la nôtre des XIIIe et XVIe siècles). Ingres peut dire, presque dans les mêmes termes que Kyôsai, qu’« il faut avoir toujours un carnet en poche et noter en quatre coups de crayon les objets qui vous frappent, si vous n’avez pas le temps de les indiquer entièrement ». La grande différence réside en ceci que le « peintre d’histoire [qu’Ingres estimait être] rend l’espèce en général », tandis que le Japonais cherche à saisir l’être dans son mouvement fugitif et dans sa particularité ; plus proche, sous ce rapport, de la poursuite typiquement germanique, selon Riegl, du fortuit et de l’éphémère. Mais outre qu’Ingres, bien qu’à son corps défendant, fut un des plus grands portraitistes — genre où le peintre ne représente que l’individu : modèle, déplore-t-il, souvent ordinaire ou plein de défauts —, je trouve dans ces rapprochements l’explication, la justification j’espère, de mon goût personnel qui unit dans la même dévotion la peinture nordique (Van Eyck, Van der Weyden), Poussin, Ingres, et les arts graphiques du Japon.

FIN DU CHAPITRE

Le cliché a 50 ans

Le « lever de Terre » ou « Earthrise » en anglais est une image iconique prise par l’astronaute de la Nasa William Anders, le 24 décembre 1968 vers 17 heures durant la mission Apollo 8. Elle représente la Terre avec un croissant d’ombre et au premier plan la surface lunaire. L’image n’a pas été prise depuis le sol lunaire, les premiers humains n’y poseront le pied que six mois plus tard, mais en orbite autour de la Lune, à presque 300.000 km de la Terre.

l’errance de la collapsologie

« J’ai fait le deuil de mes vieux jours, annonce d’entrée Julien Wosnitza.  Alors j’essaie de vivre le moment présent avec beaucoup plus de force. »

C’est un jeune de 25 ans, également auteur de Pourquoi tout va s’effondrer, un court essai de « collapsologie », publié en 2018 qui cause sur France-Info.

« Toutes les publications scientifiques, toutes les observations concordent : notre civilisation court vers un effondrement global », écrit-il en introduction. C’est, comme beaucoup, un « collapsologue », ceux qui sont persuadés que le monde va bientôt s’effondrer, va disparaitre, tant du point de vue écologique qu’économique, les tenants d’une théorie de l’effondrement global annoncé et très proche (entre 2020 et 2030). Théorie qui a surgi en 2015; avec la publication de Comment tout peut s’effondrer, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, vendu à 45 000 exemplaires

« C’est une déflagration », confirme Hélène Roche, 50 ans, à franceinfo, en évoquant ce bouquin.

Antoine, lui, s’est fait prendre il y a 6 mois.  (« J’y pense tout le temps. Ce qui me mine le plus, c’est qu’il n’y a pas de solution »)

Courbe de deuil (…)

Tous font référence à la « courbe de deuil », et ses différents stades émotifs (déni, colère, dépression, acceptation)

On peut traverser ces mêmes étapes face à l’effondrement, mais rechuter quand on croit l’avoir accepté », estime Julien.

Tous ces collapsogues entament donc leur deuil…

Bon, on peut aller sur le site de France-Info pour lire ou écouter ces pessimistes. Ils me font beaucoup de peine. Je les plains.

Spinoza (!)

Ca ne mérite pas un billet, sauf qu’avant de passer à autre chose, je lis dans l’article sur ces collapsologues que ce sont des adeptes de Spinoza…

Je m’arrête, évidemment, et lis.

Je retranscris ci-dessous :

« Passer à l’action, occuper ses mains, ça permet de trouver de la joie », insiste le jeune homme. « La quête de joie » occupe une grande place dans la vie de Vadim, qui vit temporairement à Antibes. Il la trouve notamment chez Spinoza, « le philosophe de la joie »« ‘Par réalité et perfection, j’entends la même chose’, dit Spinoza », cite le jeune homme avec aisance. Mais encore ? « Pour moi, cela veut dire qu’aussi noires soient les projections sur l’avenir, il faut savoir se satisfaire de la réalité, des plaisirs simples de la vie et du quotidien », explique Vadim. Ainsi Julie se dit « plus heureuse que les 20 dernières années, malgré toute l’inquiétude que j’ai pour mes enfants ».

Ici, j’ai deux solutions qui s’offrent à moi.

Soit, je commente en démontrant l’inanité du propos et l’anti-deuil de Spinoza ou je m’énerve contre ces jeunes abrutis qui feraient mieux d’aller boire une bière au bar du coin avec des amis ou dire un mot d’amour à l’être aimé, juste un mot qui n’est rien mais qui lui est seul destiné. Comme Barthes.

Je ne commente pas, je ne m’énerve pas. Je souris, en me disant que tout se fait à toutes les sauces et que le spinozisme qui est tout sauf ce qu’on lui fait dire doit être (comme je le pense depuis longtemps) une merveilleuse philosophie puisqu’elle permet sur des mots (la joie et la persévérance) de soigner ces tristes lurons.

Mais, à trop simplifier, on s’éloigne de la vérité, à trop s’accrocher (ici à des mots), on risque de tomber quand le réel vous rattrape.

Et le réel n’est pas l’effondrement. Il est éternel et persévère dans son être.

Pauvres collapsologues…

Je parie qu’aucun n’est amoureux.

 

Houellebecq, les mots, le romantique

On colle ci-dessous la critique de Jean Birnbaum du journal « Le Monde » du nouveau bouquin, à paraître dans moins d’une semaine, de Houellebecq.

Il paraît donc que Michel Houellebecq prétend que le monde ou les relations seront sauvés par l’amour romantique et les mots, sous la peau.

On cite la fin de la critique de Birnbaum pour ceux qui n’ont pas le temps d’aller jusqu’au bout de ce billet

« Contrairement à ce qu’il semble indiquer, le bonheur humain n’est pas une affaire d’hormone ou de neurotransmetteur, en réalité il passe par les mots adressés, par la langue à même la peau. A la lecture de ce roman, du reste, on repense à tous les passages, très obsédants, où Houellebecq tient à décrire le « dévouement » d’une femme qui caresse un homme (il y a dans ses textes une véritable phénoménologie de la fellation), et on songe que c’est lui désormais, dans sa façon de se donner aux lecteurs, qui « s’acquitte de sa tâche avec compétence » et mérite toute notre « gratitude », notre « admiration », tant il sait nous toucher, selon la lettre et l’esprit d’un discours amoureux dont Roland Barthes a résumé le cœur comme suit : je n’ai rien à te dire, sinon que ce rien, c’est à toi que je le dis. »

On reviendra sur MH quand on aura lu » Sérotonine « . On est en pré-commande.

On remarquera que dans mon titre, je n’ai pas employé le terme de » romantica « . Pour éviter la critique gratuite et malveillante.

LE TEXTE DE JEAN BIRNBAUM

« Sérotonine » marque le retour de Michel Houellebecq à la littérature

Par Jean Birnbaum

Son nouveau livre, entre angoisse et ironie, abandonne la polémique et laisse place à la possibilité de l’amour.

Quelqu’un dit « je » et tient une carabine entre ses mains. Une Steyr Mannlicher HS 50, « modèle à un coup ». Avec cette arme, vous n’avez qu’une seule chance. Pas question de rater. Or, rater, le narrateur du nouveau roman de

de Michel Houellebecq ne sait faire que cela.

Cet ingénieur agronome, dont Sérotonine retrace le chemin vers la déchéance, et d’abord vers l’impuissance, a renié tout idéal écologique, notamment depuis qu’il a été embauché par Monsanto. Puis, chargé par diverses institutions de défendre l’agriculture française, ce quadra a également renoncé à sauver les producteurs de lait normands. Pourtant pas bête, plutôt doué même, Florent-Claude Labrouste s’effondre toujours au moment-clé, quand il faut faire mouche. Autant que sa carrière, sa vie sentimentale en témoigne.

ON DIRA QUE LA PENSÉE DE HOUELLEBECQ « DOIT SA MOBILITÉ À LA FORCE RÉPULSIVE ET PROPULSIVE DE L’ADVERSATIF MAIS… »

Le voici donc, l’âme sous antidépresseurs et l’œil sur le viseur. Dans sa ligne de mire, un enfant. Celui de Camille, la seule femme avec laquelle Labrouste aurait pu être vraiment heureux, et qu’il a perdue pour une stupide histoire d’infidélité.

Des années plus tard, déjà bien dérangé, il découvre qu’elle vit seule avec ce fils de quatre ans, et décide que le seul moyen de la récupérer, elle, est de l’éliminer, lui. Le narrateur prend position dans la salle panoramique d’une brasserie fermée, à quelques centaines de mètres de la maison monoparentale, en Normandie. Muni de ses jumelles, il contemple l’enfant, installé devant un puzzle de Blanche-Neige. Fiasco total : les doigts du tireur se mettent à trembler. « Je venais de comprendre que c’était foutu, que je ne tirerais pas, que je ne parviendrais pas à modifier le cours des choses, que les mécanismes du malheur étaient les plus forts, que je ne retrouverais jamais Camille », peut-on lire. Appuyant quand même sur la détente, le sniper pulvérise la baie vitrée de la brasserie et craint qu’on l’ait entendu. « Je braquai mes jumelles sur l’enfant : non, il n’avait pas bougé, il était toujours concentré sur son puzzle, la robe de Blanche-Neige se complétait peu à peu. »

Scène emblématique : au beau milieu des éclats de verre, le romancier fait surgir l’image du bonheur enfantin. Car si le narrateur de Sérotonine manie une carabine à un coup, Houellebecq, lui, comme jadis Voltaire, fait du roman un fusil à deux coups, et du champ littéraire un champ de bataille incertain, où les déflagrations du nu désespoir font résonner, par contraste, les intonations d’un amour solide.

Ce mouvement en deux temps se trouve pris en charge, dans le texte, par la prolifération de la conjonction adversative « mais ». En reprenant les mots naguère utilisés par Jean Starobinski à propos de Voltaire, on dira que la pensée de Houellebecq « doit sa mobilité à la force répulsive et propulsive de l’adversatif mais… ».

Autofiction outrée

C’est particulièrement vrai pour ce nouveau roman,où les familiers de Houellebecq retrouveront sa sombre vision du monde, mais auquel cette oscillation binaire donne une coloration inédite, presque joyeuse à la fin. Bien entendu, cela commence mal, dès les premières pages, Labrouste décide de tout plaquer pour fuir une jeune Japonaise adepte des partouzes canines ; mais, de constats existentiels (« je n’étais plus qu’une merde à la dérive ») en confidences sexuelles (« à deux reprises, je tentai de me masturber »), ce livre n’en laisse pas moins entrevoir la possibilité d’un amour authentique, élan auquel Houellebecq rend justice en des scènes d’une poignante simplicité.

Et de même que Pierre Bourdieu, dans un étrange post-scriptum à La Domination masculine (Seuil, 1998), faisait de l’amour une « île enchantée »échappant à la violence des rapports sociaux, de même Sérotonine peut être lu comme une apostille àLa Possibilité d’une île (Fayard, 2005), dont il vient à la fois confirmer et enrayer le pessimisme.

HOUELLEBECQ ENTREMÊLE ROMAN RÉALISTE, PROSE AUTOBIOGRAPHIQUE, POLAR, PAROLE PAMPHLÉTAIRE, REPORTAGE SOCIAL… « MAIS » SUR UN TON SARDONIQUE QUI RENVOIE CHAQUE STYLE À SA PARODIE

Le plus exaltant, c’est que cette tendre visée coïncide avec une démonstration de force. Tandis que le narrateur n’ose pas utiliser sa carabine à un coup, l’auteur manie si bien son fusil à deux coups qu’il tient en respect, comme jamais, la littérature contemporaine. Nul besoin de canarder ses rivaux (encore que, çà et là, une balle siffle). Il lui suffit de faire défiler, devant son viseur, la multiplicité des styles narratifs qu’il maîtrise avec une virtuosité stupéfiante : Houellebecq entremêle roman réaliste, prose autobiographique, polar, parole pamphlétaire, reportage social… mais sur un ton sardonique qui renvoie chaque style à sa parodie.

Toujours ce même élan contradictoire, qui empêche le texte de se refermer sur une forme, une idée : Sérotonine est un roman philosophique, mais qui brocarde la littérature et la philosophie ; un livre qui vise un large succès public mais qui se paie le luxe d’une arrogante cuistrerie, jusqu’à multiplier les références à Arthur Schopenhauer, à Theodor Fontane ou à « ce vieil imbécile de Goethe »

En sorte qu’on pleure de rire à la lecture de ce grand roman, la plupart des effets comiques provenant de l’accrochage entre deux registres : nous avons affaire à une autofiction outrée, mais qui emprunte le ton de l’enquête savante, puisque le narrateur envisage chaque péripétie de son quotidien, et par exemple le moindre sursaut de son sexe, comme le moment d’une bataille pour la vérité, combat si décisif qu’il faudrait y rallier le lecteur, quitte à devancer ses objections : « Enfin je m’égare revenons à mon sujet qui est moi, ce n’est pas qu’il soit spécialement intéressant mais c’est mon sujet. »

Congé donné à l’idéologie

Au fil des pages, néanmoins, ce recentrage thématique devient toujours plus improbable. Au contraire, vient bientôt le moment où la voix qui s’adresse à nous déraille pour de bon : la syntaxe s’affole, les marqueurs chronologiques se brouillent, et nous nous retrouvons un peu perdus, entre la fuite d’un ornithologue pédophile et une offensive armée d’agriculteurs en colère. Mais, là encore, comme l’enfant et son puzzle apparaissent une fois le verre brisé, le véritable objet du livre surgit des récits éclatés. En tireur de précision, Houellebecq recharge alors son texte pour en faire une arme défensive, vouée à sauver l’amour. Nul happy end ici, simplement l’idée que le malheur ne va pas sans consolation, et que l’hypocrisie générale rend possible l’avènement d’une ardente sincérité.

Cette sincérité, c’est avant tout celle de l’auteur. Autant Soumission (Flammarion, 2015) tendait à dominer ses lecteurs, à leur forcer la main, autant Sérotonine leur restitue une belle liberté. Ce congé (temporaire ?) donné à l’idéologie marque ainsi le plein retour de Houellebecq à la littérature. A l’heure de la solitude en ligne et des « cœurs » numériques, il fait du texte poétique le lieu où l’amour se réfugie.

D’où, pour finir, la portée ironique du titre, Sérotonine. Contrairement à ce qu’il semble indiquer, le bonheur humain n’est pas une affaire d’hormone ou de neurotransmetteur, en réalité il passe par les mots adressés, par la langue à même la peau. A la lecture de ce roman, du reste, on repense à tous les passages, très obsédants, où Houellebecq tient à décrire le « dévouement » d’une femme qui caresse un homme (il y a dans ses textes une véritable phénoménologie de la fellation), et on songe que c’est lui désormais, dans sa façon de se donner aux lecteurs, qui « s’acquitte de sa tâche avec compétence » et mérite toute notre « gratitude », notre « admiration », tant il sait nous toucher, selon la lettre et l’esprit d’un discours amoureux dont Roland Barthes a résumé le cœur comme suit : je n’ai rien à te dire, sinon que ce rien, c’est à toi que je le dis.

« Sérotonine », de Michel Houellebecq, Flammarion, 352 pages, 22 €. En librairie le 4 janvier.

Hors-sujet

Diner en ville. La plus grande des difficultés dans une discussion se situe dans l’impossibilité, autour d’une table, y compris celle d’un groupe de réflexion, de théoriser, de se placer au-delà du langage courant ou de l’idée vite comprise, sans rapidité, ni coupure intempestive par un convive énervé, qui permettrait de développer une idée ou un concept, au moins quelques minutes (2 ou 3, pas plus). Et ce pour divers motifs.

Le premier se place dans le dénigrement de l’intellectualité pourtant un remède essentiel, lequel, dans la synthèse tente de structurer le fourmillement désordonné. Mais « tu intellectualises », nous sort-on, comme on dirait « tu n’es pas dans la réalité » ou encore « tu divagues, alors que c’est si simple ». Cette posture (intellectuelle néanmoins, comme la prose de Mr Jourdain) est tenue, soit par ceux qui ne connaissent le terme que dans sa version péjorative, soit par ceux qui, sous prétexte de l’éloignement de la théorisation sont persuadés qu’ils ne pourront suivre. Ce qui peut parfaitement se concevoir, les humains pouvant ne pas passer leur temps à la lecture d’ouvrages de philosophie ou « théoriques ».

Le second (motif) se situe dans la concurrence, celle qui, lorsqu’un semblant d’amitié ne la dissout pas, surgit entre les participants. Il en existe au moins un qui, ne supportant pas l’inégalité dans l’appréhension de la connaissance (qui n’est pas l’intelligence pure), hurle à l’infamie du mot choisi ou de la locution trop « savante », « intellectuelle ». On est ici presque dans la jalousie du centre de table.

Le dernier (motif, toujours) se tourne du côté des hôtes qui ont peur d’une soirée qui tourne mal. C’est une raison mineure et radicalement inexistante puisqu’aussi bien, curieusement, les soirées ne tournent jamais mal. Il y a toujours une personne (en général un intellectuel) qui a l’intelligence de détourner la conversation vers ce qui ne fâche pas. Par exemple la mort de Charles Aznavour, autant discrète que majeure.

Alors, on s’abstient de discuter, on se tait ou on rit sans raison.

Mais chassé le naturel, il revient au galop. Et tant mieux, le freinage étant le pire des maux. Il faut avancer, bien avancer.

C’est ce que j’ai constaté hier.

Silencieux, comme il se devait sur une discussion sur la liberté et les gilets jaunes, sur ce qu’il faut faire, ne pas faire, dire ou ne pas dire, j’ai, oubliant le voeu de « non-intellectualisation' » et de silence entendu, j’ai, après des heures de discussion animée, certainement aidé par un vieux Calvados de chez Boulard, osé dire que le « sujet n’existait pas ».

Devant la mine interloquée des grands parleurs, avides des pages d’opinions du Figaro et de Libé, j’ai ajouté que le sujet, l’homme, comme on dit par erreur, n’était qu’un « effet », dans des structures transindividuelles, qu’il fallait abandonner la notion de cause originaire (la création, libre et consciente par l’homme de son destin) et aller, pour comprendre ce qui était nommé « action » du côté des « effets ».

Et j’ai asséné (j’étais fatigué) qu’il fallait se convertir, non pas à une religion, mais à une pensée qui substituait un sujet « constitué » à celui, facilement convoqué du « constituant ».

Constitué et non constituant, ai-je conclu, précisant que le structuralisme devait l’emporter, en laissant l’homme naviguer, peut-être, plus libre dans les interstices de ce qui le constituait.

L’intervention a duré exactement deux minutes, pas plus. Et je n’ai fait appel à aucun auteur, de peur de subir la critique de pédantisme, ni Spinoza, ni Levi-Strauss, ni Foucault, ni le petit Barthes.

Et je suis passé à l’abominable entente des grossistes de la truffe qui fabriquait un prix exorbitant pour les fêtes qui n’avaient rien à voir avec la réalité, les truffes étant désormais facilement repérées et cueillies par les chiens périgourdins.

Puis prétextant la longue route qui nous séparait de notre maison de campagne, je me suis levé, en embrassant notre hôtesse.

J’ai reçu ce matin, je l’affirme, un message d’une amie de longue date, une des convives, qui m’a écrit « M, je comprends mieux désormais ce que tu nous dis depuis des années, ce constituant et ce constitué illumine ton propos de toujours. Mais pourquoi ne l’as-tu pas dit plus tôt ? »

Je lui ai répondu que je ne savais pas, que peut-être, il ne fallait pas trop penser et laisser le réel envahir le temps.

Elle m’a répondu : « Là, tu intellectualises ».

 

Spéciste, anti-spéciste, anthropodéni…

UN EXTRAIT DE LA  LETTRE DE FRANCE CULTURE DE CE JOUR

« Le rire, le deuil, la colère, la pitié… les animaux éprouvent une palette d’émotions extrêmement variées. C’est ce que nous explique l’éthologue Frans de Waal.

Mère orang-outan et son petit
Mère orang-outan et son petit Crédits : Freder – Getty

A l’heure où l’antispécisme s’impose de plus en plus dans le débat d’idées, l’éthologue et primatologue Frans de Waal nous invite à reconsidérer toutes nos certitudes. Dans son dernier ouvrage, La dernière étreinte, publié aux Editions des Liens qui Libèrent, il fait état des recherches récentes sur les émotions animales : les mammifères et la plupart des oiseaux ressentent des émotions : tristesse, joie, colère, deuil, désir de pouvoir ou sens de l’équité… Aux accusations d’anthropomorphisme — tendance à assimiler l’attitude des animaux à celles des hommes —, Frans de Waal oppose l' »anthropodéni », c’est-à-dire la croyance vaniteuse des hommes en l’incomparabilité de leur espèce. Le primatologue américano-néerlandais apporte son expérience aux grands débats éthiques et philosophiques contemporains. »

Il faut prendre parti : je suis un spéciste (l’idéologie qui postule une hiérarchie entre les espèces, spécialement la supériorité de l’être humain sur les animaux, ou plutôt la différence).

Ce qui m’attire les foudres de tous mes amis végétariens, mauvais liseurs de Philippe Descola, de Claude Lévi-Strauss.

Je pourrais développer, mais je deviendrais vite aussi ennuyeux qu’un humain.

Et l’ennui, provoqué ou subi est, justement un de ses traits de caractère, à cet humain,  peut-être pas présent chez les animaux…

L’histoire de Francis

Francis

 Francis Villeréal. Son père était chimiste et sa mère radiologue. Et tout, normalement, le destinait à une carrière scientifique. De fait, pendant toute son adolescence, malgré les efforts de ses parents, grands lecteurs de littérature russe, il n’a pas ouvert un seul livre qui ne soit purement scolaire. Francis ne s’intéressait qu’aux mathématiques et, sans pouvoir vraiment expliquer cet engouement, était un grand admirateur de Kepler dont il avait découvert la vie un soir, en regardant un documentaire télévisé, sur Arte.

Déjà dans sa petite enfance, il passait ses week-ends à faire des divisions. Et comme disait sa mère, c’était un « fan de la virgule ». A chaque fois qu’il trouvait « beaucoup de chiffres après la virgule », il sautait de joie.

Il lut son premier livre grâce à une jeune fille dont il était tombé amoureux, vers dix-sept ans. Claire. C’était sa voisine de palier. Ils prenaient souvent ensemble l’ascenseur et ce qui devait se produire arriva. Il eut avec elle sa première expérience sexuelle. Elle devait avoir dix-neuf ans et travaillait dans une parfumerie. Elle lui offrait souvent des échantillons de parfums.

Cette liaison fut ordinaire, sans histoires mais elle lui fit découvrir un livre (« Le Horla »). Et Francis fut pris d’une passion pour Maupassant. Il acheta tous ses livres, ce qui fit beaucoup rire sa mère qui lui dit un jour qu’il « avait donc changé de virgules ».

Francis abandonna ainsi les mathématiques pour la littérature.

Il commença, bien sûr, à écrire des poèmes qu’il donnait à lire à la parfumeuse. Elle le quitta très vite pour un jeune employé d’assurances qui était très beau et qui passait ses nuits dans les boites à la mode.

Francis n’en fût pas véritablement affecté car il avait ses livres. Mieux, il se prit d’amitié pour l’employé noceur que Claire lui avait présenté et lui demanda même de l’initier aux « plaisirs de la nuit ».

Il passa donc lui aussi ses soirées dans des boites de nuit, ce qui effraya son père lequel, sans que l’on sache pourquoi, était obsédé par les maladies vénériennes.

A cette époque, Francis avait entrepris des études de lettres, bien sûr, mais ses notes n’étaient pas fameuses et il ne comprenait pas pourquoi ses professeurs ne reconnaissaient pas son « talent ».

Un jour, alors que l’un de ses professeurs lui rendait sa copie griffonnée en rouge de critiques peut-être injustes, il fût très insolent, traita le professeur de « raté » et abandonna ses études. Il trouva du travail dans la Compagnie d’assurances qui employait l’ami de Claire.

Ses parents n’apprécièrent pas cette « déviation désastreuse » et il ne les revit quasiment plus.

Il vivait dans un petit deux-pièces dans le dix-neuvième arrondissement, seul. Ses sorties nocturnes lui donnaient l’occasion de multiples aventures et le matin, avant de partir travailler, il lisait une ou deux pages de ses écrits à des conquêtes éberluées et fatiguées.

Il ne rencontra pas l’amour de sa vie dans une boite de nuit mais plus simplement sur son lieu de travail.

Un jour son chef de service lui présenta une nouvelle embauchée. Paula. Il fallait, avait dit le chef de service, « s’occuper d’elle ». Elle était très timide et écoutait Francis avec respect. Elle apprit très vite et fût très rapidement appréciée de ses supérieurs hiérarchiques, à telle enseigne qu’elle fût en moins d’un an nommée « agent de maîtrise » et Francis était dans son « équipe ». Il n’en fût pas jaloux, certain de la précarité de son emploi, la publication de son premier livre, celui auquel il s’était attelé, le jour où il avait abandonné ses études, lui semblant assurée. Il vivrait de ses droits d’auteur.

Un soir, alors qu’ils rangeaient tous deux leurs affaires dans les tiroirs de leur bureau, Paula, les yeux baissés, lui proposa de « boire un verre ».

Ils se trouvèrent très vite, après un dîner arrosé dans une pizzeria, dans l’appartement de Francis. Ils discutaient, elle sur une chaise, lui sur le petit canapé, de leur travail, critiquant tel ou tel chef de service, riant des clients affolés par leur « dégâts des eaux » ou  des menus de la cantine.

Paula s’assit près de lui et lui prit la main, le regarda très tendrement dans les yeux et lui avoua que dès le premier jour de leur rencontre, elle l’avait aimé, énormément aimé. Elle l’entraîna dans la chambre et il fût littéralement stupéfait par ses prouesses sexuelles. Paula était une immense experte et quand il lui posa la question de cette grande expérience acquise certainement à l’occasion d’innombrables aventures, elle lui jura qu’il n’était que « le deuxième homme », que « celui qui l’avait précédé était un nigaud quasiment impuissant ». Il ne sut jamais si elle avait menti. En tous cas, il tomba éperdument amoureux d’elle. Il allait connaître son grand chagrin.

Paula s’installa chez lui. Ils mangeaient souvent à la pizzeria, au coin de la rue et passaient leurs soirées à lire ce que Francis écrivait. Voilà comment les choses se passaient : Francis écrivait un paragraphe et Paula relisait immédiatement. Quand elle baissait les yeux, la feuille de papier était jetée à la poubelle. Quand elle souriait, Francis continuait. Ils restaient à écrire, à lire, à relire, à froisser du papier, jusque tard dans la nuit.

Curieusement, au travail, ils n’avaient pas annoncé leur liaison et Paula l’appelait « Monsieur Villeréal » jusqu’au jour où l’un de leurs collègues lui fit comprendre que « toute la Compagnie savait et qu’il était inutile de jouer une comédie », que « d’ailleurs, tout le monde les aimait » et qu’ils étaient de « très beaux amoureux ».

Malgré cela, sur le lieu de travail, Paula a continué à appeler Francis « Monsieur ».

Le livre fût terminé rapidement et ils étaient tout excités. Ils passèrent encore de nombreuses nuits à relire, à corriger, quelquefois certains de la publication, d’autres fois, plus nombreuses, sûrs d’une démarche vaine.

Paula allait tout « chambouler » (c’est son mot).

Il faut d’ailleurs commencer par l’histoire du livre de Francis : Un homme, passionné de grande musique avait voulu un jour commencer l’apprentissage du piano. Il avait trouvé l’adresse et le téléphone d’un professeur (une femme) sur une petite annonce collée sur une caisse enregistreuse d’un magasin d’instruments de musique. Ils prirent rendez-vous chez elle le samedi suivant. L’homme fût à l’heure. La femme (une vieille dame aux cheveux argentés qu’elle portait en chignon) le fit asseoir et posa sur le piano une partition facile (L’on devait d’abord apprendre les notes). Le cours commença. Le professeur joua le morceau, laissa la place à l’homme et fût stupéfaite : l’homme, du premier coup, jouait parfaitement. Il jura qu’il ne comprenait pas ; il n’avait jamais touché un piano. Le professeur lui présenta une autre partition, moins facile et l’homme joua merveilleusement. Une heure plus tard, il jouait l’un des morceaux les plus difficiles de Scriabine.

Le professeur crut à une plaisanterie et le jeta hors de chez elle. L’homme rentra chez lui et pleura pendant plusieurs jours, sans sortir, sans manger. Les pages qu’avait écrites Francis sur ces moments d’angoisse, d’incompréhension devaient beaucoup à Maupassant et il les corrigea souvent, pour s’éloigner du maître.

L’homme du roman sortit de son état de désespoir exactement cinq jours après la découverte. Il s’était persuadé d’un fait : il fallait chasser le fantastique, sauf à devenir très rapidement fou. Mieux, il trouvait ce phénomène injuste. Des anges ou des diables lui ôtaient le plaisir de l’apprentissage. Des forces occultes lui donnaient immédiatement l’immensité des choses. Il fallait donc « oublier », phrase après phrase, note après note. Et pendant toute sa vie, l’homme s’attacha à « oublier », à inverser les notes, à créer une fatigue propice à l’oubli. Chaque trou de mémoire était une victoire.

C’est donc, comme il le disait « de la mémoire, de ses tours, détours, retours » qu’il s’agissait.

Francis décrivait donc, comme il le disait encore «la guerre contre la clairvoyance et le retour salutaire à la petitesse des événements, à l’enfouissement des grandeurs dans le quotidien facile et reposant ». Le titre était le résumé de l’ouvrage (« Retour »).

Paula lui proposa la veille de leur visite chez un éditeur de « faire lire le manuscrit par l’un de ses amis, connu pour son don d’écriture ».

Francis accepta, non sans réticence. Mais il aimait Paula.

Ils attendirent deux semaines. Un soir, à la sortie du bureau, Paula lui dit « qu’elle allait chez son ami, rechercher le manuscrit, et en discuter avec lui ». Elle ajouta « qu’il valait mieux qu’il ne le rencontre pas car on accepte mieux les critiques d’un inconnu et qu’elle y allait donc seule ». Il acquiesça, en grognant un peu, mais il adorait Paula.

Paula rentra à l’heure du dîner. Elle avait le paquet (dans une chemise cartonnée, à sangles) dans les bras. Il lui demanda immédiatement comment son ami avait trouvé le texte. Elle ne répondait pas. Il insista. Elle lui dit que « le texte avait été entièrement revu », que « son ami avait aimé l’histoire mais l’avait un peu remanié, comme d’ailleurs le style ». Et elle ajouta qu’elle « revenait avec deux textes : celui de Francis et celui de son ami et qu’il fallait choisir ». Elle finit en ajoutant que « son ami avait juré de ne jamais parler de la correction, qu’il leur offrait ».

Francis était bouleversé. Il a fallu des jours avant qu’il ne se décide à lire « le nouveau texte ». Il ne reconnut pas son travail. Les phrases avaient été raccourcies, les personnages, les lieux n’étaient plus décrits, l’histoire même avait été « remaniée » : l’homme était devenu une femme (car elles sont plus sereines dans le fantastique avait dit l’ami de Paula) et les événements ne s’étalaient que sur un jour (comme dans un rêve avait-il dit).

Francis entra dans une immense colère et jeta le texte de l’ami sur le sol. Paula était agenouillée, ramassant les feuillets et les reclassant quand elle lui dit « qu’il fallait tirer au sort ».

Il sortit, en claquant la porte. Il revint quelques heures plus tard. Il avait bu et était sur le point de pleurer. Il s’allongea sur le lit et s’endormit très vite. Il se réveilla très tard. Paula n’était plus là. Elle devait être partie travailler se dit-il. Il téléphona à la Compagnie. Après avoir annoncé qu’il était malade et qu’il ne se rendrait pas au bureau, il demanda à parler à Paula. Elle n’était pas là.

Il alla dans la cuisine et se prépara un café fort. C’est alors qu’il vit le mot de Paula, sur la table. Il lut : « Francis, je pars quinze jours à la campagne, me reposer. Il faut tirer au sort. Je t’aime ».

C’est dans l’après-midi qu’il reçut le coup de téléphone. Le chef de service. Il lui annonçait que Paula avait eu un accident de voiture et les gendarmes avaient prévenu l’employeur. Ils avaient trouvé une carte professionnelle dans son portefeuille. Paula était morte, sur la route de Limoges. Un camion s’était renversé sur sa voiture.

Le chagrin de Francis fût indescriptible. Il songea plusieurs fois à se suicider. Ses collègues de bureau furent d’une gentillesse exemplaire. Et même Claire qu’il n’avait pas revu depuis longtemps se proposa d’habiter avec lui pendant quelque temps « pour s’occuper simplement de lui ». Il refusa, préférant rester seul. Il avait pris un « congé sans solde » et passait ses journées sur son lit, à penser à elle.

Un jour, le téléphone sonna. Des collègues qui voulaient prendre de ses nouvelles pensa-t-il. Un homme lui dit :

– Monsieur Villeréal, vous ne me connaissez pas. Je suis l’ami de Paula, celui qui a relu votre manuscrit. Je voulais simplement vous parler. Je sais votre amour pour elle. Elle vous aimait très fort. Je ne pense pas qu’il soit bon de nous rencontrer. Disons que j’ai été l’ami de vos mots qui eux me connaissent et qu’il faut leur laisser cette amitié, sans l’encombrer de corps et de paroles creuses. Votre texte est très beau. Je n’ai fait que l’emballer dans un papier de Noël, pour sa publication. Je vous souhaite toute la chance du monde. Au revoir.

Francis se souvint du mot de Paula, sur le « tirage au sort ». Il tira au sort et envoya le manuscrit « remanié » à l’éditeur.

Son premier roman eut un immense succès et déjà les publicitaires avaient trouvé le slogan : « un talent fou ».

Michel Monpazier n’a, à ce jour, jamais rencontré Francis Villeréal.

 

 

 

Sacrifice en holocauste du Père-Noël.

En ce jour de réveillon de Noël, Il n’est pas inutile de revenir sur le beau texte de Claude Lévi-Strauss, que, curieusement, peu connaissent..

Nous sommes en 1951 et  devant des enfants de patronages LE PÈRE NOËL A ÉTÉ BRÛLÉ SUR LE PARVIS DE LA CATHÉDRALE DE DIJON

EXTRAIT DU JOURNAL FRANCE-SOIR :

Dijon, 24 décembre (dép. France-Soir.)

« Le Père Noël a été pendu hier après-midi aux grilles de la cathédrale de Dijon et brûlé publiquement sur le [p. 1573] parvis. Cette exécution spectaculaire s’est déroulée en présence de plusieurs centaines d’enfants des patronages. Elle avait été décidée avec l’accord du clergé qui avait condamné le Père Noël comme usurpateur et hérétique. Il avait été accusé de paganiser la fête de Noël et de s’y être installé comme un coucou en prenant une place de plus en plus grande. On lui reproche surtout de s’être introduit dans toutes les écoles publiques d’où la crèche est scrupuleuse-ment bannie.

Dimanche à trois heures de l’après-midi, le malheureux bonhomme à barbe blanche a payé comme beaucoup d’innocents une faute dont s’étaient rendus coupable ceux qui applaudiront à son exécution. Le feu a embrasé sa barbe et il s’est évanoui dans la fumée.

À l’issue de l’exécution, un communiqué a été publié dont voici l’essentiel :

« Représentant tous les foyers chrétiens de la paroisse désireux de lutter contre le mensonge, 250 enfants, groupés devant la porte principale de la cathédrale de Dijon, ont brûlé le Père Noël.

Il ne s’agissait pas d’une attraction, mais d’un geste symbolique. Le Père Noël a été sacrifié en holocauste. À la vérité, le mensonge ne peut éveiller le sentiment religieux chez l’enfant et n’est en aucune façon une méthode d’éducation. Que d’autres disent et écrivent ce qu’ils veulent et fassent du Père Noël le contrepoids du Père Fouettard.

Pour nous, chrétiens, la fête de Noël doit rester la fête anniversaire de la naissance du Sauveur.

L’exécution du Père Noël sur le parvis de la cathédrale a été diversement appréciée par la population et a provoqué de vifs commentaires même chez les catholiques.

Et Levi-Strauss en a fait un merveilleux article dans la revue « Les Temps modernes n° 77 (Mars 1952), intitulé « LE PERE-NOEL SUPPLICIE ».

Et plutôt que de coller un lien pdf, je livre le texte, plus lisible ici. Lisez, vous vous en souviendrez .

Je ne souligne pas.

LE PERE-NOEL SUPPLICIE

Claude Lévi-Strauss

Le jour même, le supplice du Père Noël passait au premier rang de l’actualité; pas un journal qui ne commentât l’incident, certains même – comme France-Soir déjà cité et, on le sait, le plus fort tirage de la presse française – allant jusqu’à lui consacrer l’éditorial. D’une façon générale, l’attitude du clergé dijonnais est désapprouvée; à tel point, semble-t-il, que les autorités religieuses ont jugé bon de battre en retraite, ou tout au moins d’observer une réserve discrète; on dit pourtant nos ministres divisés sur la question. Le ton de la plupart des articles est celui d’une sensiblerie pleine de tact : il est si joli de croire au Père Noël, cela ne fait de mal à personne, les enfants en tirent de grandes satisfactions et font provision de délicieux souvenirs pour l’âge mûr, etc. En fait, on fuit la question au lieu d’y répondre, car il ne s’agit pas de justifier les raisons pour lesquelles le Père Noël plaît aux enfants, mais bien celles qui ont poussé les adultes à l’inventer. Quoi qu’il en soit, ces réactions sont si unanimes qu’on ne saurait douter qu’il y ait, sur ce point, un divorce entre l’opinion publique et l’Église. Malgré le caractère minime de l’incident, le fait est d’importance, car l’évolution française depuis l’Occupation avait fait assister à une réconciliation progressive d’une opinion largement incroyante avec la religion : l’accession aux conseils gouvernementaux d’un parti politique aussi nettement confessionnel que le M.R.P. en fournit une preuve. Les anticléricaux traditionnels se sont d’ailleurs aperçu [sic] de l’occasion inespérée qui leur était offerte : ce sont eux, à Dijon et ailleurs, qui s’improvisent protecteurs du Père Noël menacé. Le Père Noël, symbole de l’irreligion, quel paradoxe! Car, dans cette affaire, tout se passe comme si c’était l’Église qui adoptait un esprit [p. 1575] critique avide de franchise et de vérité, tandis que les rationalistes se font les gardiens de la superstition. Cette apparente inversion des rôles suffit à suggérer que cette naïve affaire recouvre des réalités plus profondes. Nous sommes en présence d’une manifestation symptomatique d’une très rapide évolution des moeurs et des croyances, d’abord en France, mais sans doute aussi ail-leurs. Ce n’est pas tous les jours que l’ethnologue trouve ainsi l’occasion d’observer, dans sa propre société, la croissance subite d’un rite, et même d’un culte; d’en rechercher les causes et d’en étudier l’impact sur les autres formes de la vie religieuse; enfin d’essayer de comprendre à quelles transformations d’ensemble, à la fois mentales et sociales, se rattachent des manifestations visibles sur lesquelles l’Église – forte d’une expérience traditionnelle en ces matières – ne s’est pas trompée, au moins dans la mesure où elle se bornait à leur attribuer une valeur significative.

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Depuis trois ans environ, c’est-à-dire depuis que l’activité économique est re-devenue à peu près normale, la célébration de Noël a pris en France une ampleur inconnue avant guerre [sic]. Il est certain que ce développement, tant par son im-portance matérielle que par les formes sous lesquelles il se produit, est un résultat direct de l’influence et du prestige des États-Unis d’Amérique. Ainsi, on a vu simultanément apparaître les grands sapins dressés aux carrefours ou sur les artères principales, illuminés la nuit; les papiers d’emballage historiés pour cadeaux de Noël; les cartes de voeux à vignette, avec l’usage de les exposer pendant la semai-ne fatidique sur la cheminée du récipiendaire; les quêtes de l’Armée du Salut sus-pendant ses chaudrons en guise de sébiles sur les places et les rues; enfin les personnages déguisés en Père Noël pour recevoir les suppliques des enfants dans les grands magasins. Tous ces usages qui paraissaient, il y a quelques années encore, puérils et baroques au Français visitant les États-Unis, et comme l’un des signes les plus évidents de l’incompatibilité foncière entre [p. 1576] les deux mentalités, se sont implantés et acclimatés en France avec une aisance et une généralité qui sont une leçon à méditer pour l’historien des civilisations.

Dans ce domaine, comme aussi dans d’autres, on est en train d’assister à une vaste expérience de diffusion, pas très différente sans doute de ces phénomènes archaïques que nous étions habitués à étudier d’après les lointains exemples du briquet à piston ou de la pirogue à balancier. Mais il est plus facile et plus difficile à la fois de raisonner sur des faits qui se déroulent sous nos yeux et dont notre propre société est le théâtre. Plus facile, puisque la continuité de l’expérience est sauvegardée, avec tous ses moments et chacune de ses nuances; plus difficile aussi, car c’est dans de telles et trop rares occasions qu’on s’aperçoit de l’extrême complexité des transformations sociales, même les plus ténues; et parce que les raisons apparentes que nous prêtons aux événements dont nous sommes les acteurs sont fort différentes des causes réelles qui nous y assignent un rôle.

Ainsi, il serait trop simple d’expliquer le développement de la célébration de Noël en France par la seule influence des États-Unis. L’emprunt est un fait, mais il ne porte que très incomplètement ses raisons avec lui. Énumérons rapidement celles qui sont évidentes : il y a davantage d’Américains en France, qui célèbrent Noël à leur manière; le cinéma, les « digests » et les romans américains, certains reportages aussi des grands journaux, ont fait connaître les moeurs américaines, et celles-ci bénéficient du prestige qui s’attache à la puissance militaire et économique des États-Unis; il n’est même pas exclu que le plan Marshall ait directement ou indirectement favorisé l’importation de quelques marchandises liées aux rites de Noël. Mais tout cela serait insuffisant à expliquer le phénomène. Des coutumes importées des États-Unis s’imposent même à des couches de la population qui ne sont pas conscientes de leur origine; les milieux ouvriers, où l’influence communiste discréditerait plutôt tout ce qui porte la marque made in U.S.A., les adoptent aussi volontiers que les autres. En plus de la diffusion simple, il convient donc d’évoquer ce processus si important que Kroeber, qui l’a identifié d’abord, a [p. 1577] nommé diffusion par stimulation (stimulation diffusion) : l’usage importé n’est pas assimilé, il joue plutôt le rôle de catalyseur; c’est-à-dire qu’il suscite, par sa seule présence, l’apparition d’un usage analogue qui était déjà présent à l’état potentiel dans le milieu secondaire. Illustrons ce point par un exemple qui touche directement à notre sujet. L’industriel fabricant de papier qui se rend aux États-Unis, invité par ses collègues américains ou membre d’une mission économique, constate qu’on y fabrique des papiers spéciaux pour emballages de Noël; il em-prunte cette idée, c’est un phénomène de diffusion. La ménagère parisienne qui se rend dans la papeterie de son quartier pour acheter le papier nécessaire à l’emballage de ses cadeaux aperçoit dans la devanture des papiers plus jolis et d’exécution plus soignée que ceux dont elle se contentait; elle ignore tout de l’usage américain, mais ce papier satisfait une exigence esthétique et exprime une disposition affective déjà présentes, bien que privées de moyen d’expression. En l’adoptant, elle n’emprunte pas directement (comme le fabricant) une coutume étrangère, mais cette coutume, sitôt connue, stimule chez elle la naissance d’une coutume identique.

En second lieu, il ne faudrait pas oublier que, dès avant la guerre, la célébration de Noël suivait en France et dans toute l’Europe une marche ascendante. Le fait est d’abord lié à l’amélioration progressive du niveau de vie; mais il comporte aussi des causes plus subtiles. Avec les traits que nous lui connaissons, Noël est essentiellement une fête moderne et cela malgré la multitude de ses caractères archaïsants. L’usage du gui n’est pas, au moins immédiatement, une survivance druidique, car il paraît avoir été remis à la mode au moyen âge. Le sapin de Noël n’est mentionné nulle part avant certains textes allemands du XVIIe siècle; il pas-se en Angleterre au XVIIIe siècle, en France au XIXe seulement. Littré paraît mal le connaître, ou sous une forme assez différente de la nôtre puisqu’il le définit (art. Noël) comme se disant « dans quelques pays, d’une branche de sapin ou de houx diversement ornée, garnie surtout de bonbons et de joujoux pour donner aux enfants, qui s’en font une fête ». La diversité des noms donnés au personnage ayant le rôle de [p. 1578] distribuer des jouets aux enfants : Père Noël, Saint Nicolas, Santa Claus, montre aussi qu’il est le produit d’un phénomène de convergence et non un prototype ancien partout conservé.

Mais le développement moderne n’invente pas : il se borne à recomposer de pièces et de morceaux une vieille célébration dont l’importance n’est jamais complètement oubliée. Si, pour Littré, l’arbre de Noël est presque une institution exotique, Cheruel note de façon significative, dans son Dictionnaire Historique des Institutions, Moeurs et Coutumes de la France (de l’aveu même de son auteur, un remaniement du dictionnaire des Antiquités Nationales de Sainte Palaye, 1697-1781) : « Noël… fut, pendant plusieurs siècles et jusqu’à une époque récente (c’est nous qui soulignons), l’occasion de réjouissances de famille »; suit une description des réjouissances de Noël au XIIIe siècle, qui paraissent ne céder en rien aux nôtres. Nous sommes donc en présence d’un rituel dont l’importance a déjà beaucoup fluctué dans l’histoire; il a connu des apogées et des déclins. La forme américaine n’est que le plus moderne de ces avatars.

Soit dit en passant, ces rapides indications suffisent à montrer combien il faut, devant des problèmes de ce type, se défier des explications trop faciles par appel automatique aux « vestiges » et aux « survivances ». S’il n’y avait jamais eu, dans les temps préhistoriques, un culte des arbres qui s’est continué dans divers usages folkloriques, l’Europe moderne n’aurait sans doute pas « inventé » l’arbre de Noël. Mais – comme on l’a montré plus haut – il s’agit bien d’une invention récente. Et cependant, cette invention n’est pas née à partir de rien. Car d’autres usages médiévaux sont parfaitement attestés : la bûche de Noël (devenue pâtisse-rie à Paris) faite d’un tronc assez gros pour brûler toute la nuit; les cierges de Noël, d’une taille propre à assurer le même résultat; la décoration des édifices (depuis les Saturnalia romaines sur lesquelles nous reviendrons) avec des rameaux verdoyants : lierre, houx, sapin; enfin, et sans relation aucune avec Noël, les Ro-mans de la Table Ronde font état d’un arbre surnaturel tout couvert de lumières. Dans ce contexte, l’arbre de Noël apparaît comme une solution syncrétique, c’est-à-dire concentrant dans un seul objet des exigences jusqu’alors don-nées à l’état disjoint : arbre magique, feu, lumière durable, verdure persistante. Inversement, le Père Noël est, sous sa forme actuelle, une création moderne; et plus récente encore la croyance (qui oblige le Danemark à tenir un bureau postal spécial pour répondre à la correspondance de tous les enfants du monde) qui le domicilie au Groenland, possession danoise, et qui le veut voyageant dans un traîneau attelé de rennes. On dit même que cet aspect de la légende s’est surtout développé au cours de la dernière guerre, en raison du stationnement de certaines forces américaines en Islande et au Groenland. Et pourtant les rennes ne sont pas là par hasard, puisque des documents anglais de la Renaissance mentionnent des trophées de rennes promenés à l’occasion des danses de Noël, cela antérieurement à toute croyance au Père Noël et plus encore à la formation de sa légende.

De très vieux éléments sont donc brassés et rebrassés, d’autres sont introduits, on trouve des formules inédites pour perpétuer, transformer ou revivifier des usa-ges anciens. Il n’y a rien de spécifiquement neuf dans ce qu’on aimerait appeler, sans jeu de mots, la renaissance de Noël. Pourquoi donc suscite-t-elle une pareilleémotion et pourquoi est-ce autour du personnage du Père Noël que se concentre l’animosité de certains ?

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Le Père Noël est vêtu d’écarlate : c’est un roi. Sa barbe blanche, ses fourrures et ses bottes, le traîneau dans lequel il voyage, évoquent l’hiver. On l’appelle « Père » et c’est un vieillard, donc il incarne la forme bienveillante de l’autorité des anciens. Tout cela est assez clair, mais dans quelle catégorie convient-il de le ranger, du point de vue de la typologie religieuse? Ce n’est pas un être mythique, car il n’y a pas de mythe qui rende compte de son origine et de ses fonctions; et ce n’est pas non plus un personnage de légende puisqu’aucun récit semi-historique ne lui est attaché. En fait, cet être surnaturel [p. 1580] et immuable, éternellement fixé dans sa forme et défini par une fonction exclusive et un retour périodique, relève plutôt de la famille des divinités; il reçoit d’ailleurs un culte de la part des enfants, à certaines époques de l’année, sous forme de lettres et de prières; il ré-compense les bons et prive les méchants. C’est la divinité d’une classe d’âge de notre société (classe d’âge que la croyance au Père Noël suffit d’ailleurs à caractériser), et la seule différence entre le Père Noël et une divinité véritable est que les adultes ne croient pas en lui, bien qu’ils encouragent leurs enfants à y croire et qu’ils entretiennent cette croyance par un grand nombre de mystifications.

Le Père Noël est donc, d’abord, l’expression d’un statut différentiel entre les petits enfants d’une part, les adolescents et les adultes de l’autre. À cet égard, il se rattache à un vaste ensemble de croyances et de pratiques que les ethnologues ont étudiées dans la plupart des sociétés, à savoir les rites de passage et d’initiation. Il y a peu de groupements humains, en effet, où, sous une forme ou sous une autre, les enfants (parfois aussi les femmes) ne soient exclus de la société des hommes par l’ignorance de certains mystères ou la croyance – soigneusement entretenue – en quelque illusion que les adultes se réservent de dévoiler au moment opportun, consacrant ainsi l’agrégation des jeunes générations à la leur. Parfois, ces rites ressemblent de façon surprenante à ceux que nous examinons en ce moment. Comment, par exemple, ne pas être frappé de l’analogie qui existe entre le Père Noël et les katchina des Indiens du Sud-Ouest des États-Unis? Ces personnages costumés et masqués incarnent des dieux et des ancêtres; ils reviennent périodiquement visiter leur village pour y danser, et pour punir ou récompenser les enfants, car on s’arrange pour que ceux-ci ne reconnaissent pas leurs parents ou familiers sous le déguisement traditionnel. Le Père Noël appartient certainement à la même famille, avec d’autres comparses maintenant rejetés à l’arrière-plan : Croquemitaine, Père Fouettard, etc. Il est extrêmement significatif que les mêmes tendances éducationnelles qui proscrivent aujourd’hui l’appel à des « katchina » punitives aient abouti à exalter le personnage bienveillant du [p. 1581] Père Noël, au lieu – comme le développement de l’esprit positif et rationaliste aurait pu le faire supposer – de l’englober dans la même condamnation. Il n’y a pas eu à cet égard de rationalisation des méthodes d’éducation, car le Père Noël n’est pas plus « rationnel » que le Père Fouettard (l’Église a raison sur ce point) : nous assistons plutôt à un déplacement mythique, et c’est celui-ci qu’il s’agit d’expliquer.

Il est bien certain que rites et mythes d’initiation ont, dans les sociétés humaines, une fonction pratique : ils aident les aînés à maintenir leurs cadets dans l’ordre et l’obéissance. Pendant toute l’année, nous invoquons la visite du Père Noël pour rappeler à nos enfants que sa générosité se mesurera à leur sagesse; et le caractère périodique de la distribution des cadeaux sert utilement à discipliner les revendications enfantines, à réduire à une courte période le moment où ils ont vraiment droit à exiger des cadeaux. Mais ce simple énoncé suffit à faire éclater les cadres de l’explication utilitaire. Car d’où vient que les enfants aient des droits, et que ces droits s’imposent si impérieusement aux adultes que ceux-ci soient obligés d’élaborer une mythologie et un rituel coûteux et compliqués pour parvenir à les contenir et à les limiter? On voit tout de suite que la croyance au Père Noël n’est pas seulement une mystification infligée plaisamment par les adultes aux enfants; c’est, dans une très large mesure, le résultat d’une transaction fort onéreuse entre les deux générations. Il en est du rituel entier comme des plan-tes vertes – sapin, houx, lierre, gui – dont nous décorons nos maisons. Aujourd’hui luxe gratuit, elles furent jadis, dans quelques régions au moins, l’objet d’un échange entre deux classes de la population : à la veille de Noël, en Angle-terre, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle encore, les femmes allaient a gooding c’est-à-dire quêtaient de maison en maison, et elles fournissaient les donateurs de rameaux verts en retour. Nous retrouverons les enfants dans la même position de marchandage, et il est bon de noter ici que pour quêter à la Saint Nicolas, les enfants se déguisaient parfois en femmes : femmes, enfants, c’est-à-dire, dans les deux cas, non-initiés

Or, il est un aspect fort important des rituels d’initiation auquel on n’a pas tou-jours prêté une attention suffisante, mais qui éclaire plus profondément leur nature que les considérations utilitaires évoquées au paragraphe précédent. Prenons comme exemple le rituel des katchina propre aux Indiens Pueblo, dont nous avons déjà parlé. Si les enfants sont tenus dans l’ignorance de la nature humaine des personnages incarnant les katchina, est-ce seulement pour qu’ils les craignent ou les respectent, et se conduisent en conséquence? Oui, sans doute, mais cela n’est que la fonction secondaire du rituel; car il y a une autre explication, que le mythe d’origine met parfaitement en lumière. Ce mythe explique que les katchina sont les âmes des premiers enfants indigènes, dramatiquement noyés dans une rivière à l’époque des migrations ancestrales. Les katchina sont donc, à la fois, preuve de la mort et témoignage de la vie après la mort. Mais il y a plus : quand les ancêtres des Indiens actuels se furent enfin fixés dans leur village, le mythe rapporte que les katchina venaient chaque année leur rendre visite et qu’en partant elles emportaient les enfants. Les indigènes, désespérés de perdre leur progéniture, obtinrent des katchina qu’elles restassent dans l’au-delà, en échange de la promesse de les représenter chaque année au moyen de masques et de danses. Si les enfants sont exclus du mystère des katchina, ce n’est donc pas, d’abord ni surtout, pour les intimider. Je dirais volontiers que c’est pour la raison inverse : c’est parce qu’ils sont les katchina. Ils sont tenus en dehors de la mystification, parce qu’ils représentent la réalité avec laquelle la mystification constitue une sorte de compromis. Leur place est ailleurs : non pas avec les masques et avec les vivants, mais avec les Dieux et avec les morts; avec les Dieux qui sont morts. Et les morts sont les enfants.

Nous croyons que cette interprétation peut être étendue à tous les rites d’initiation et même à toutes les occasions où la société se divise en deux groupes. La « non-initiation » n’est pas purement un état de privation, défini par l’ignorance, l’illusion, ou autres connotations négatives. Le rapport entre initiés et non-initiés a un contenu positif. C’est un rapport [p. 1583] complémentaire entre deux groupes dont l’un représente les morts et l’autre les vivants. Au cours même du rituel, les rôles sont d’ailleurs souvent intervertis, et à plusieurs reprises, car la dualité engendre une réciprocité de perspectives qui, comme dans le cas des miroirs se faisant face, peut se répéter à l’infini : si les non-initiés sont les morts, ce sont aussi des super-initiés; et si, comme cela arrive souvent aussi, ce sont les initiés qui personnifient les fantômes des morts pour épouvanter les novices, c’est à ceux-ci qu’il appartiendra, dans un stade ultérieur du rituel, de les disperser et de prévenir leur retour. Sans pousser plus avant ces considérations qui nous éloigne-raient de notre propos, il suffira de se rappeler que, dans la mesure où les rites et les croyances liées au Père Noël relèvent d’une sociologie initiatique (et cela n’est pas douteux), ils mettent en évidence, derrière l’opposition entre enfants et adultes, une opposition plus profonde entre morts et vivants.

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Nous sommes arrivés à la conclusion qui précède par une analyse purement synchronique de la fonction de certains rituels et du contenu des mythes qui servent à les fonder. Mais une analyse diachronique nous aurait conduit [sic] au même résultat. Car il est généralement admis par les historiens des religions et par les folkloristes que l’origine lointaine du Père Noël se trouve dans cet Abbé de Liesse, Abbas Stultorum, Abbé de la Malgouverné qui traduit exactement l’anglais Lord of Misrule, tous personnages qui sont, pour une durée déterminée, rois de Noël et en qui on reconnaît les héritiers du roi des Saturnales de l’époque romaine. Or, les Saturnales étaient la fête des larvae c’est-à-dire des morts par violence ou laissés sans sépulture, et derrière le vieillard Saturne dévoreur d’enfants se profilent, comme autant d’images symétriques, le bonhomme Noël, bienfaiteur des enfants; le Julebok scandinave, démon cornu du monde souterrain porteur de cadeaux aux enfants; Saint Nicolas qui les ressuscite et les comble de présents, enfin les katchina, enfants précocement morts qui renoncent à leur [p. 1584] rôle de tueuses d’enfants pour devenir alternativement dispensatrices de châtiments ou de cadeaux. Ajoutons que, comme les katchina, le prototype archaïque de Saturne est un dieu de la germination. En fait, le personnage moderne de Santa Claus ou du Père Noël résulte de la fusion syncrétique de plusieurs personnages : Abbé de Liesse, évêque-enfant élu sous l’invocation de Saint Nicolas, Saint Nicolas même, à la fête duquel remontent directement les croyances relatives aux bas, aux souliers et aux cheminées. L’Abbé de Liesse régnait le 25 décembre; la Saint Nicolas a lieu le 6 décembre; les évêques-enfants étaient élus le jour des Saints Innocents, c’est-à-dire le 28 décembre. Le Jul scandinave était célébré en décembre. Nous sommes directement renvoyés à la libertas decembris dont parle Horace et que, dès le XVIIIe siècle, du Tillot avait invoquée pour relier Noël aux Saturnales.

Les explications par survivance sont toujours incomplètes; car les coutumes ne disparaissent ni ne survivent sans raison. Quand elles subsistent, la cause s’en trouve moins dans la viscosité historique que dans la permanence d’une fonction que l’analyse du présent doit permettre de déceler. Si nous avons donné aux Indiens Pueblo une place prédominante dans notre discussion, c’est précisément parce que l’absence de toute relation historique concevable entre leurs institutions et les nôtres (si l’on excepte certaines influences espagnoles tardives, au XVIIe siècle) montre bien que nous sommes en présence, avec les rites de Noël, non pas seulement de vestiges historiques, mais de formes de pensée et de conduite qui relèvent des conditions les plus générales de la vie en société. Les Saturnales et la célébration médiévale de Noël ne contiennent pas la raison dernière d’un rituel autrement inexplicable et dépourvu de signification; mais elles fournissent un matériel comparatif utile pour dégager le sens profond d’institutions récurrentes.

Il n’est pas étonnant que les aspects non chrétiens de la fête de Noël ressemblent aux Saturnales, puisqu’on a de bonnes raisons de supposer que l’Église a fixé la date de la Nativité au 25 décembre (au lieu de mars ou de janvier) pour substituer sa commémoration aux fêtes païennes qui se déroulaient [p. 1585] primitivement le 17 décembre, mais qui, à la fin de l’Empire, s’étendaient sur sept jours, c’est-à-dire jusqu’au 24. En fait, depuis l’Antiquité jusqu’au moyen âge, les « fêtes de décembre » offrent les mêmes caractères. D’abord la décoration des édifices avec des plantes vertes; ensuite les cadeaux échangés, ou donnés aux enfants; la gaité et les festins; enfin la fraternisation entre les riches et les pauvres, les maîtres et les serviteurs.

Quand on analyse les faits de plus près, certaines analogies de structure également frappantes apparaissent. Comme les Saturnales romaines, la Noël médiévale offre deux caractères syncrétiques et opposés. C’est d’abord un rassemble-ment et une communion : la distinction entre les classes et les états est temporairement abolie, esclaves ou serviteurs s’asseyent à la table des maîtres et ceux-ci deviennent leurs domestiques; les tables, richement garnies, sont ouvertes à tous; les sexes échangent les vêtements. Mais en même temps, le groupe social se scinde en deux : la jeunesse se constitue en corps autonome, elle élit son souverain, abbé de la jeunesse, ou, comme en Écosse, abbot of unreason; et, comme ce titre l’indique, elle se livre à une conduite déraisonnable se traduisant par des abus commis au préjudice du reste de la population et dont nous savons que, jusqu’à la Renaissance, ils prenaient les formes les plus extrêmes : blasphème, vol, viol et même meurtre. Pendant la Noël comme pendant les Saturnales, la société fonctionne selon un double rythme de solidarité accrue et d’antagonisme exacerbé et ces deux caractères sont donnés comme un couple d’oppositions corrélatives. Le personnage de l’Abbé de Liesse effectue une sorte de médiation entre ces deux aspects. Il est reconnu et même intronisé par les autorités régulières; sa mission est de commander les excès tout en les contenant dans certaines limites. Quel rap-port y a-t-il entre ce personnage et sa fonction, et le personnage et la fonction du Père Noël, son lointain descendant?

Il faut ici distinguer soigneusement entre le point de vue historique et le point de vue structural. Historiquement, nous l’avons dit, le Père Noël de l’Europe occidentale, sa prédilection pour les cheminées et pour les chaussures, résultent pu-re- [p. 1586] ment et simplement d’un déplacement récent de la fête de Saint Ni-colas, assimilée à la célébration de Noël, trois semaines plus tard. Cela nous explique que le jeune abbé soit devenu un vieillard; mais seulement en partie, car les transformations sont plus systématiques que le hasard des connexions historiques et calendaires ne réussirait à le faire admettre. Un personnage réel est devenu un personnage mythique; une émanation de la jeunesse, symbolisant son antagonisme par rapport aux adultes, s’est changée en symbole de l’âge mûr dont il traduit les dispositions bienveillantes envers la jeunesse; l’apôtre de l’inconduite est chargé de sanctionner la bonne conduite. Aux adolescents ouvertement agressifs envers les parents se substituent les parents se cachant sous une fausse barbe pour combler les enfants. Le médiateur imaginaire remplace le médiateur réel, et en même temps qu’il change de nature, il se met à fonctionner dans l’autre sens.

Écartons tout de suite un ordre de considérations qui ne sont pas essentielles au débat mais qui risquent d’entretenir la confusion. La « jeunesse » a largement disparu, en tant que classe d’âge, de la société contemporaine (bien qu’on assiste depuis quelques années à certaines tentatives de reconstitution dont il est trop tôt pour savoir ce qu’elles donneront). Un rituel qui se distribuait jadis entre trois groupes de protagonistes : petits enfants, jeunesse, adultes, n’en implique plus aujourd’hui que deux (au moins en ce qui concerne Noël) : les adultes et les enfants. La « déraison » de Noël a donc largement perdu son point d’appui; elle s’est déplacée, et en même temps atténuée : dans le groupe des adultes elle survit seulement, pendant le Réveillon au cabaret et, durant la nuit de la Saint Sylvestre, sur Time Square. Mais examinons plutôt le rôle des enfants.

Au moyen âge, les enfants n’attendent pas dans une patiente expectative la descente de leurs jouets par la cheminée. Généralement déguisés et formés en bandes que le vieux français nomme, pour cette raison, « guisarts », ils vont de maison en maison, chanter et présenter leurs voeux, recevant en échange des fruits et des gâteaux. Fait significatif, ils évoquent la mort [p. 1587] pour faire valoir leur créance. Ainsi au XVIIIe siècle, en Écosse ils chantent ce couplet : Rise up, good wife, and be no’ swier (lazy)

To deal your bread as long’s you’re here;

The time will come when you’ll be dead,

And neither want nor meal nor bread 1

Si même nous ne possédions pas cette précieuse indication, et celle, non moins significative, du déguisement qui transforme les acteurs en esprits ou fantômes, nous en aurions d’autres, tirées de l’étude des quêtes d’enfants. On sait que celles-ci ne sont pas limitées à Noël 2. Elles se succèdent pendant toute la période critique de l’automne, où la nuit menace le jour comme les morts se font harceleurs des vivants. Les quêtes de Noël commencent plusieurs semaines avant la Nativité, généralement trois, établissant donc la liaison avec les quêtes, également costumées, de la fête de Saint Nicolas qui ressuscita les enfants morts; et leur caractère est encore mieux marqué dans la quête initiale de la saison, celle de Hallow Even – devenue veille de la Toussaint par décision ecclésiastique – où, aujourd’hui encore dans les pays anglo-saxons, les enfants costumés en fantômes et en squelettes persécutent les adultes à moins que ceux-ci ne rédiment leur repos au moyen de menus présents. Le progrès de l’automne, depuis son début jusqu’au solstice qui marque le sauvetage de la lumière et de la vie, s’accompagne donc, sur le plan rituel, d’une démarche dialectique dont les principales étapes sont : le retour des morts, leur conduite menaçante et persécutrice, l’établissement d’un modus vivendi avec les vivants fait d’un échange de services et de présents, enfin le triomphe de la vie quand, à la Noël, les morts comblés de cadeaux quittent les vivants pour les laisser en paix jusqu’au prochain automne. Il est révélateur que les [p. 1588] pays latins et catholiques, jusqu’au siècle dernier, aient mis l’accent sur la Saint Nicolas, c’est-à-dire sur la forme la plus mesurée de la relation, tandis que les pays anglo-saxons la dédoublent volontiers en ses deux formes extrêmes et antithétiques de Halloween où les enfants jouent les morts pour se faire exac-teur des adultes, et de Christmas où les adultes comblent les enfants pour exalter leur vitalité.

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Dès lors, les caractères apparemment contradictoires des rites de Noël s’éclairent : pendant trois mois, la visite des morts chez les vivants s’était faite de plus en plus insistante et oppressive. Pour le jour de leur congé, on peut donc se permettre de les fêter et de leur fournir une dernière occasion de se manifester librement, ou, comme dit si fidèlement l’anglais, to raise hell. Mais qui peut personnifier les morts, dans une société de vivants, sinon tous ceux qui, d’une façon ou de l’autre, sont incomplètement incorporés au groupe, c’est-à-dire participent de cette altérité qui est la marque même du suprême dualisme : celui des morts et des vivants? Ne nous étonnons donc pas de voir les étrangers, les esclaves et les enfants devenir les principaux bénéficiaires de la fête. L’infériorité de statut poli-tique ou social, l’inégalité des âges fournissent à cet égard des critères équivalents. En fait, nous avons d’innombrables témoignages, surtout pour les mondes scandinave et slave, qui décèlent le caractère propre du réveillon d’être un repas offert aux morts, où les invités tiennent le rôle des morts, comme les enfants tiennent celui des anges, et les anges eux-mêmes, des morts. Il n’est donc pas surprenant que Noël et le Nouvel An (son doublet) soient des fêtes à cadeaux : la fête des morts est essentiellement la fête des autres, puisque le fait d’être autre est la première image approchée que nous puissions nous faire de la mort.

Nous voici en mesure de donner réponse aux deux questions posées au début de cette étude. Pourquoi le personnage du [p. 1589] Père Noël se développe-t-il, et pourquoi l’Église observe-t-elle ce développement avec inquiétude?

On a vu que le Père Noël est l’héritier, en même temps que l’antithèse, de l’Abbé de Déraison. Cette transformation est d’abord l’indice d’une amélioration de nos rapports avec la mort; nous ne jugeons plus utile, pour être quitte [sic] avec elle, de lui permettre périodiquement la subversion de l’ordre et des lois. La rela-tion est dominée maintenant par un esprit de bienveillance un peu dédaigneuse; nous pouvons être généreux, prendre l’initiative, puisqu’il ne s’agit plus que de lui offrir des cadeaux, et même des jouets, c’est-à-dire des symboles. Mais cet affaiblissement de la relation entre morts et vivants ne se fait pas aux dépens du personnage qui l’incarne : on dirait au contraire qu’il ne s’en développe que mieux; cette contradiction serait insoluble si l’on n’admettait qu’une autre attitude vis-à-vis de la mort continue de faire son chemin chez nos contemporains : faite, non peut-être de la crainte traditionnelle des esprits et des fantômes, mais de tout ce que la mort représente, par elle-même, et aussi dans la vie, d’appauvrissement, de sécheresse et de privation. Interrogeons-nous sur le soin tendre que nous prenons du Père Noël; sur les précautions et les sacrifices que nous consentons pour main-tenir son prestige intact auprès des enfants. N’est-ce pas qu’au fond de nous veille toujours le désir de croire, aussi peu que ce soit, en une générosité sans contrôle, une gentillesse sans arrière-pensée; en un bref intervalle durant lequel sont sus-pendus [sic] toute crainte, toute envie et toute amertume? Sans doute ne pouvons-nous partager pleinement l’illusion; mais ce qui justifie nos efforts, c’est qu’entretenue chez d’autres, elle nous procure au moins l’occasion de nous ré-chauffer à la flamme allumée dans ces jeunes âmes. La croyance où nous gardons nos enfants que leurs jouets viennent de l’au-delà apporte un alibi au secret mou-vement qui nous incite, en fait, à les offrir à l’au-delà sous prétexte de les donner aux enfants. Par ce moyen, les cadeaux de Noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste d’abord à ne pas mourir.

Avec beaucoup de profondeur, Salomon Reinach a écrit une [p. 1590] fois que la grande différence entre religions antiques et religions modernes tient à ce que « les païens priaient les morts, tandis que les chrétiens prient pour les morts » 3. Sans doute y a-t-il loin de la prière aux morts à cette prière toute mêlée de conjurations, que chaque année et de plus en plus, nous adressons aux petits enfants – incarnations traditionnelles des morts – pour qu’ils consentent, en croyant au Père Noël, à nous aider à croire en la vie. Nous avons pourtant débrouillé les fils qui témoignent de la continuité entre ces deux expressions d’une identique réalité. Mais l’Église n’a certainement pas tort quand elle dénonce, dans la croyance au Père Noël, le bastion le plus solide, et l’un des foyers les plus actifs du paganisme chez l’homme moderne. Reste à savoir si l’homme moderne ne peut pas défendre lui aussi ses droits d’être païen. Faisons, en terminant, une dernière remarque : le chemin est long du roi des Saturnales au Bonhomme Noël; en cours de route, un trait essentiel – le plus archaïque peut-être – du premier semblait s’être définiti-vement perdu. Car Frazer a jadis montré que le roi des Saturnales est lui-même l’héritier d’un prototype plus ancien qui, après avoir personnifié le roi Saturne et s’être, pendant un mois, permis tous les excès, était solennellement sacrifié sur l’autel du Dieu. Grâce à l’autodafé de Dijon, voici donc le héros reconstitué avec tous ses caractères, et ce n’est pas le moindre paradoxe de cette singulière affaire qu’en voulant mettre fin au Père Noël, les ecclésiastiques dijonnais n’aient fait que restaurer dans sa plénitude, après une éclipse de quelques millénaires, une figure rituelle dont ils se sont ainsi chargés, sous prétexte de la détruire, de prou-ver eux-mêmes la pérennité.

Claude LÉVI-STRAUSS.

NOTE DE LA RÉDACTION. – Nous exprimons nos remerciements à la revue Anhembi de São Paulo (Brésil) et à son directeur M. Paulo Duarte qui ont bien voulu nous autoriser à publier le texte français original de cette étude dont ils se sont réservé l’exclusivité en langue portugaise.

La culture, la mort, le souligné

Actuellement, comme je l’ai déjà écrit, je crois, un travail sur la Nature, à partir de « l’Anti-Nature de Clément Rosset au regard de Claude Levi-Strauss, Descola et Nietzsche, évidemment.

Par un hasard (bien sûr inexistant), je retrouve une note que j’avais retranscrite sur un cahier. Un extrait d’un bouquin d’Octavio Paz sorti Fin 1970 intitulé « Deux transparents : Marcel Duchamp et Claude Levi-Strauss »(Nrf-Gallimard- Les essais CLVI)

J’ai même retrouvé, non sans mal, dans ma bibliothèque ledit bouquin.

Octavio Paz est un écrivain, un poète, un essayiste de grande envergure.

Fasciné par la difficulté de lecture de Lévi-Strauss et celle de la compréhension de l’oeuvre de Marcel Duchamp, il s’est donc « essayé » à l’analyse.

Le bouquin est magnifique tant Octavio Paz est un transmetteur de passion, le vrai talent de « l’écrivant ». Transmettre une joie et une passion est chose difficile tant la boulimie peut faire avaler l’essentiel (c’est un vrai sujet).

Mais je reviens à ce que j’avais donc noté il y donc un peu plus de 45 ans.

C’est page 104-105 du livre précité, à propos de CLS. J’avais souligné.

« Comment ne pas voir, dans ce besoin d’établir une différence entre nature et culture pour introduire aussitôt un terme de médiation entre elles, l’écho et l’obsession du fait que nous nous savons mortels.

La mort est la véritable différence, la frontière entre l’homme et le courant vital. Le sens dernier de toutes ces métaphores est la mort. 

Cuisine, tabou de l’inceste, et langage sont des opérations de l’esprit, mais l’esprit est une opération de la mort. Bien que la nécessité de survivre par l’alimentation et la procréation soit commune à tous les êtres vivants, les artifices employés par l’homme pour faire face à cette fatalité font de lui un être à part. Se sentir et se savoir mortel, c’est être différent : la mort nous condamne à la culture. Sans elle, il n’y aurait pas ni arts ni métiers : langage, cuisine, et règles de parenté sont des médiations entre la vie immortelle de la nature et la brièveté de l’existence humaine. »

Il faudra un jour s’arrêter sur ce que nous avons souligné dans tous les bouquins que nous avons lus dans notre vie (moi, je souligne à chaque page, y compris les romans), pour, en s’arrêtant, s’interroger sur ce que nous aurions souligné aujourd’hui, si le souligné passé est désuet ou décisif.

Un vrai travail qu’on pourrait intituler  » les temps du souligné ». Assez chic.

Pour revenir à mon extrait de Paz, je m’interroge encore : aurais-je souligné aujourd’hui ce passage, après de nombreuses lectures qui écrasent et dépassent ce type de propos spontané et merveilleux de notre ami Paz.

Je ne livre pas la réponse.

Auriez-vous souligné ?

Clément Rosset

Beaucoup connaissent mon admiration presque sans bornes, qui me fait parfois pardonner ou oublier ses failles, pour Clément Rosset, philosophe français qui est mort le 27 mars 2018 à Paris.

Je suis en train de lire l’un des ses ouvrages qui m’avaient, curieusement, échappé : « l’Anti-nature ». La jubilation dans cette lecture est rare.

J’aimerai ici le commenter.

Il m’a, dès lors paru judicieux, avant de vous livrer ses affirmations sur l’inexistence de la Nature de coller ci-dessous quelques commentaires trop rapides qui ont suivi son décès. Des journalistes, des publicistes dont j’ai oublié le nom. Pas grave. Juste une présentation, comme des « Messieurs Loyal » dans le cirque médiatique.

Ils aideront à mieux comprendre mon travail sur Rosset, très court, mais très difficile, que j’ai presque terminé.

Il s’agit donc d’un montage, d’un couper:coller. Rien de nous, encore.

On y viendra. Mais l’affaire est trop sérieuse pour ne pas commencer par sa présentation.

Asseyez-vous, allongez-vous et lisez. C’est long mais ça se lit vite.

Paix à la joie de Rosset…

A/ France Culture

Penseur de la singularité et de la lucidité, le philosophe Clément Rosset est mort.28/03/201

Il a travaillé toute sa vie à rendre la philosophie accessible à tout un chacun. Clément Rosset est décédé ce mardi 27 mars 2018. Adèle Van Reeth, qui l’a reçu à de nombreuses reprises dans “Les Chemins de la philosophie” se souvient de ce penseur de la singularité qui alliait tragique et légèreté.

Il s’était attelé à des objets philosophiques aussi variés qu’étonnants, de la joie à l’ivresse en passant par l’idiotie. Le philosophe Clément Rosset, agrégé de philosophie, normalien, s’est éteint à Paris ce mardi 27 mars 2018 à l’âge de 78 ans. En filigrane de son oeuvre, une conception tragique de l’existence, avec la joie comme horizon et seule issue. Malgré une bibliographie conséquente, il reste peu connu du grand public et peu adoubé dans le monde universitaire. Portrait d’un penseur « qui a allié tragique et légèreté, avec humour, et une immense lucidité », selon Adèle Van Reeth.

Tout est philosophie 

Originaire de Normandie, des côtes de la Manche, Clément Rosset intègre l’Ecole Normale Supérieure en 1961. Très rapidement, il publie des essais philosophiques. Chose peu commune : le matin même de son oral d’agrégation paraît dans le journal Le Monde la critique de son ouvrage Le Monde et ses remèdes, paru quelques temps auparavant. Reçu au concours en 1964, il débute alors une carrière d’enseignement, d’abord outre-Atlantique à Montréal, avant de poursuivre ce métier à Nice.

Au lendemain de sa disparition, nous avons demandé à Adèle Van Reeth, productrice des “Chemins de la philosophie”, qui a eu l’occasion de le recevoir à plusieurs reprises sur l’antenne de France Culture, d’évoquer son apport à la philosophie contemporaine. Elle se souvient avant tout d’un homme qui a travaillé à rendre la philosophie la plus accessible possible : “Son oeuvre  est extrêmement accessible. Tous les livres qu’il a publiés tiennent dans la poche, au sens du livre de poche, et sont écrits avec un style très clair, très imagé.”

Avec une prose sans fioritures et loin du dogmatisme, il s’est volontiers extrait des étiquettes et des notions abstraites pour défendre une vision incarnée de la philosophie, loin de l’image du penseur dans sa tour d’ivoire. Philosopher est pour lui, une manière d’être au monde, une manière de questionner le monde.  Ainsi, tout est philosophique. Prenant exemple sur le célèbre cogito cartésien avec le morceau de cire de Descartes, il s’interroge sur le réel au moyen du camembert. Philosopher, oui, mais avec humour.

B/ La Chronique de Jean Birnbaum

Clément Rosset, philosophe au fou rire, La joie comme credo philosophique, pour un penseur de la singularité

Dans la continuité des écrits de Schopenhauer, qui ont été pour lui une inspiration majeure, Rosset a développé une conception tragique de l’existence et son revers, la joie, comme l’explique Adèle Van-Reeth :

Rosset faisait partie de ces philosophes, qui, à partir de ce constat de la dimension tragique de lexistence, allaient plutôt du côté de la joie et disaient qu’il n’y avait aucune raison de désespérer. Les choses sont telles quelles sont, elles sont sans « pourquoi ».

Portant son attention à la spécificité de chaque chose plutôt qu’aux généralités, il est avant-tout un grand penseur de la singularité 

Aujourd’hui on parle beaucoup de l’individualisme. C’est justement montrer que ce n’est pas chacun pour soi, mais de se demander qu’est-ce qui, chez nous, ne ressemble pas aux autres. C’est ce qu’il faut essayer de penser, avec le réel en général. La simplicité, cest ce quil y a de plus difficile.

Amateur de musique, de théâtre, de gastronomie, il était capable de parler d’ivresse à la radio, tout en dégustant l’un de ses vins préférés. Comme en décembre 2017 dans les Chemins de la philosophie, sur France Culture, où Clément Rosset évoquait lui-même la joie, comme un credo philosophique

 Je sentais le secret des choses, je sentais le secret de l’être dans « Ainsi parlait Zarathoustra », de Nietzsche. Je savais tout… C’est la même impression que quand j’écoute certaines musiques : je sens la vérité sur toute chose. Nietzsche a ce mot admirable, et qui résume un peu toute sa philosophie – c’est un peu comme des versets bibliques, ou claudéliens  – : « Je sais maintenant, jai enfin compris que la joie est plus profonde que la tristesse. Cest ma devise. Si je devais avoir un credo philosophique, ce serait celui-là. »

 

C/ PHILOMAG

Le philosophe Clément Rosset est mort

 

Défenseur d’un réalisme radical, traquant sans relâche les illusions qui font écran au réel, Clément Rosset est mort. Il était l’un des philosophes français les plus importants, ainsi qu’un compagnon de route du journal, avec lequel il a collaboré à de nombreuses reprises.

« Chaque vie va finir et l’on ne peut se soustraire à cette règle. Nous voici maintenant face au réel le plus indésirable. Je pense que la finitude de la condition humaine, la perspective intolérable du vieillissement et du trépas, expliquent l’obstination des hommes à se détourner de la réalité », déclarait Clément Rosset. Le philosophe, représentant joyeux d’un réalisme radical, a été retrouvé mort dans son appartement parisien, le 27 mars 2018.

La philosophie tragique

Né le 12 octobre 1939 à Carteret, dans la Manche, Clément Rosset témoigne de la joie qui le préoccupait dès l’enfance. « Que cest bon dexister!» répétait-il alors à l’envi… bien que ses parents trouvent cette exclamation déplacée en pleine Occupation.

Admis à l’École normale supérieure, il publie à 19 ans son premier livre : La Philosophie tragique (PUF, 1960) dans lequel il invite, dans une veine nietzschéenne, à ne pas refuser la part tragique de l’existence. Agrégé de philosophie en 1965, il soutient une thèse de doctorat dirigée par Vladimir Jankélévitch, qu’il publiera sous le titre L’Anti-nature (PUF, 1973), avant de devenir professeur des universités. Il mène l’essentiel de sa carrière à l’université de Nice.

En marge des courants qui tiennent le haut du pavé dans les années  1970, qu’il s’agisse du structuralisme ou de la French Theory représentée par Derrida, Deleuze ou Foucault, il poursuit une œuvre aux thématiques atemporelles, dans un style ciselé et sans jargon, plein d’humour, se donnant pour objectif de « déblayer le chemin vers quelques évidences ». Capable de citer dans une démonstration sur Kant ou Hegel une pièce de Courteline ou un épisode de Tintin, il se fait lavocat dun réalisme radical, coupant malicieusement lherbe sous le pied de la psychanalyse et du marxisme, déjouant tous les « doubles  » fantasmatiques par lesquels les hommes tentent d’échapper à la réalité.

« Pour ma part, je ne mintéresse quau réel, affirme Clément Rosset. Ce qui ne veut pas dire que je passe mes journées à quatre pattes à renifler le réel dans tous les coins de ma chambre ! Une grande partie de mon travail philosophique depuis trente ans a consisté à démasquer les efforts, les extraordinaires gymnastiques intellectuelles auxquels s’adonnent la majorité des gens, et les philosophes en premier lieu, pour ne pas être en contact avec la réalité. »

L’unicité du réel

Héritier de Schopenhauer et de Nietzsche, mêlant les réflexions sur le cinéma, la littérature, la bande dessinée et la musique, Clément Rosset poursuit une œuvre philosophique qu’il ne conçoit pas « comme une espèce de sagesse permettant de mieux gérer la quotidienneté. Elle consiste plutôt en un art de traiter les problèmes qui ne sont pas liés aux circonstances, mais à des enjeux plus profonds, concernant la condition humaine ou l’être en général des choses. »

Il découvre l’intuition qui constitue le cœur de sa réflexion, « l’unicité du réel », un concept qu’il ne lâchera plus, comme frappé par le « génie de la philosophie » un soir de mars, à Nice. Eurêka ! Il comprend en une minute, comme un éblouissement « que lessence même du réel, cest de ne pas avoir de double. Il est dans la nature du réel d’être absolument singulier. Toutes les représentations que nous nous faisons du réel, les rêves que nous en avons, les ombres que nous croyons y déceler, ne sont que des fantômes et des déformations ».

De cette révélation métaphysique, il tire les premières conséquences dans ouvrage phare intitulé Le Réel et son double (Gallimard, 1976), où il étudie cette tentation que les hommes développent : échapper à la réalité, en concevant des « doubles » du réel – idées pures, utopies, croyances… Les philosophes idéalistes raffolent ; lui traque cette illusion. « Il resterait enfin à montrer la présence de l’illusion, écrit-il, – c’est-à-dire de la duplication fantasmatique – dans la plupart des investissements psychologico-collectifs d’hier et d’aujourd’hui : par exemple dans toutes les formes de refus ou de “contestation” du réel… Mais cette démonstration risquerait d’entraîner dans des polémiques inutiles et n’aboutirait d’ailleurs, dans le meilleur des cas, qu’à la mise en évidence de vérités somme toute banales. Un tel développement serait donc facile mais fastidieux, et on en fera ici l’économie. »

L’invisible

Lauréat du prix Procope des Lumières en 2013, distinguant l’auteur d’un essai politique, philosophique ou de société, pour son livre L’Invisible (Minuit, 2012), Clément Rosset se penche sur le revers de cette fuite du réel : notre capacité à percevoir un invisible qui nexiste pas. Il relève le « caractère étrange de la pensée » convaincu que « cest à cette faculté de croire voir et de croire penser, alors que rien nest vu ni pensé, que les hommes doivent lessentiel de leurs illusions ».

S’il connaît un épisode dépressif qu’il relate dans Route de nuit (Gallimard), s’il passe à deux doigts de la mort après s’être presque noyé dans une crique de Majorque en 2010 (Récit d’un noyé, Minuit, 2012), le sens du tragique ne s’oppose guère chez lui à la joie « miraculeuse » dexister. Au contraire, comme il le martèle inlassablement : « la philosophie est une quête intérieure de compréhension et dacquiescement à la réalité, un chemin par lequel on trouve une joie enivrante. »

D/Le philosophe Clément Rosset rattrapé par le réel. Par Elisabeth Franck-Dumas — 28 mars 2018 à 18:05

Le joyeux pourfendeur d’illusions est mort à 78 ans.

Le réel est têtu, Clément Rosset nous l’a appris. On pourrait se bercer de chimères, souhaiter par exemple que le philosophe ne fût pas mort à 78 ans (et, partant, qu’on n’ait pas à écrire sa nécrologie). Mais c’est stupide, et ça ne sert à rien. Aux illusions consolatoires, Clément Rosset opposait le réel sans fards. Le réel, c’était sa grande affaire.

Nous en voudrait-il, alors, d’avoir fait de ses livres un refuge ? Leur élégance et leur politesse, leur absence de jargon et leurs citations réjouissantes, piochées tous azimuts (Courteline, Proust, Montaigne, Ravel, Hergé…), font penser le contraire. Limpides, souvent hilarants, ses brefs ouvrages brillent d’un désespoir entraînant, d’une désillusion joyeuse. A lire les témoignages qui se sont immédiatement répandus sur les réseaux sociaux à la nouvelle de sa mort, l’on pouvait d’ailleurs conclure 1) que Clément Rosset était un philosophe à la surface importante et 2) que l’enthousiasme d’une génération qui n’était pas la sienne disait combien il était un penseur pour notre temps. Car au moralisme de l’époque, à son volontarisme optimiste, ses excès de culpabilité, son narcissisme, ses ­indignations multiples et inutiles, Clément Rosset répliquait par l’imparable : le réel n’a à offrir que ce qu’il est. Tout le reste, ce qu’on s’invente, ce qu’on se raconte, ce qu’on espère, n’est que foutaise. Et Dieu sait qu’on s’en raconte, des choses – Il le sait jusque dans son existence même. Tout ce magma-là, cette drogue qui permet de composer avec la décevante réalité, c’est le «double» du réel, bon à jeter. Le réel est là et il est idiot. C’est insupportable, mais c’est libérateur.

Jeu de l’existence

Avec Clément Rosset, c’est donc «l’interminable lignée des philo­sophes qui, de Platon à Kant et de Kant à Heidegger, nous ont enseigné à suspecter la réalité sensible au profit d’entités plus subtiles» (1) qui fut envoyée paître. Qui donc trouvait grâce à ses yeux ? Schopenhauer d’abord, sa lucidité et son sens de l’absurde. Il fut la révélation de ses 14 ans – car Rosset était précoce, il publia son premier livre, la Philosophie tragique, à 19 ans, alors qu’il était encore en khâgne à Louis-le-Grand. Puis Jankélévitch, qui dirigea sa thèse, publiée sous le titre l’Anti-nature, mais aussi Nietzsche, Epicure ou encore Parménide, sur qui il se pencha avec gourmandise dans Principes de sagesse et de folie. Les «tautologies» du présocratique, («ce qui est, est, ce qui n’est pas, n’est pas»), Rosset les révélait «terrifiantes en ceci qu’elles confrontent l’homme à une réalité à laquelle, et quel que puisse être son caractère douloureux ou rédhibitoire, il n’est point d’échappatoire ni d’alternative possible». Cette «loi générale de la réalité» piège «toute chose ou personne qui s’y trouverait mêlées» car «s’exposer à être, c’est se condamner à n’être rien d’autre». (Adieu, ouvrages de développement personnel !) Au jeu de l’existence, les animaux s’en retrouvaient pile au bon endroit : «La pierre n’en dit vraiment pas assez. L’homme, créature imaginative et bavarde, en dit toujours beaucoup trop. L’animal se trouve dans le juste milieu : il résume tout ce qu’on peut dire de l’existence, pas moins et pas plus.»

C’est un peu vexant, il est vrai. Mais dans la grande foule des illusionnés, des procrastinateurs, des amoureux éconduits dont Rosset démontait livre après livre les mécanismes de pensée, l’on se trouvait en bonne compagnie. Par exemple avec Swann, incapable d’accepter l’idée qu’Odette est une «femme entretenue», et cela au moment même où il lui envoie ses «mensualités». Avec le narrateur de la Recherche, qui refuse d’accepter que «Mademoiselle Albertine est partie», et se fabrique aussitôt ce mensonge rassurant : «Je vais la faire revenir». Avec le Murphy de Beckett, dont l’horoscope indique «un grand Désir de s’engager dans une Occupation quelconque, et pourtant pas». Ou encore avec Géronte, qui conteste «au nom du passé, la réalité du fait lui-même» : Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? Ce sont les yeux de cette foule humaine et désespérée qu’il a inlassablement tenté de déciller.

«Jubilation» et «nausée»

De la pelote du réel, Rosset tirait aussi le fil de réflexions brillantes sur la peinture, le cinéma et la musique, sur le temps et notre rapport névrotique à lui, sur l’amour et le narcissisme, et sur le désir et notre incapacité à l’exercer à l’endroit d’un objet réel – «Le meilleur des mondes nest pas un monde où lon obtient ce quon désire, mais un monde où on désire quelque chose», a-t-il écrit. Il tirait aussi, de ce réalisme féroce, une grande «joie», communicative, la tragédie allant pour lui de pair avec le bonheur, la «jubilation» avec la «nausée». «Lhomme joyeux ne se réjouit pas de tel ou tel bonheur particulier, mais du fait général que lexistence existe», jugeait-il. L’homme joyeux serait comme les toiles de Vermeer, qui témoignent «d’une jubilation perpétuelle au spectacle des choses» et d’une indifférence à soi. Le «rien» s’y étale à la vue de tous, «sinon le rien, du moins un très peu, un rien de notable» où l’on entend des échos au «presque rien» de Jankélévitch.

Normalien, agrégé de philosophie en 1965, résolument en marge de tous les courants qui parcoururent la philosophie française de son temps, Clément Rosset fut aussi professeur à l’université de Nice, et pamphlétaire à ses heures (la Lettre sur les chimpanzés et Matinées structuralistes). En 1999, il écrivit un livre sur sa dépression, Route de nuit : épisodes cliniques, où l’on peut lire ceci : «Savoir vivre signifie savoir tout rendre (à la mort).»

E/ SUR ROSSET

Inactuel, tragique, irrésistiblement jovial, pochard invétéré, tel était ce bon Clément Rosset, qui nous a quittés ce mercredi 28 mars 2018, à l’âge de 78 ans. Son œuvre est un hymne à la joie, à cette joie de vivre qui jaillit de l’amour inconditionnel d’un réel débarrassé de toutes ses contrefaçons et ramené à sa pure immanence.

Clément Rosset (1939-2018)

C’était un peu l’idiot du village philosophique, Lou Ravi de la crèche provençale, un gai luron bedonnant à la bouille généreuse, le cheveu ébouriffé, le regard sémillant et malicieux, le nez rouge et le sourire bêta d’un ivrogne joueur et enjoué, la mine d’un grand gamin avide de facéties, toujours prêt à lâcher une anecdote savoureuse ou une plaisanterie égrillarde, et néanmoins, quand ses yeux bleus s’écarquillaient devant l’éternellement renaissante surprise du réel, il avait le visage du sage antique, si ce n’est du prophète illuminé. Le genre de joyeux drille, en tout cas, que les gens sérieux mettent volontiers à l’écart, et qui, pour cause, est toujours resté en marge du très respectable système universitaire. Ce qui n’était pas pour lui déplaire, lui qui a enseigné pendant 31 ans sous l’azur alcyonien de Nice (qui avait tant inspiré son maître Nietzsche), et qui a écrit toute son œuvre au mépris du formalisme sorbonnard, maniant une plume alerte et enlevée, légère et drôle, mêlant allégrement les références les plus éclectiques, allant de Kant à Hergé, en passant par le théâtre de Courteline et la musique d’Offenbach.

L’idiotie du réel

Le traiter d’idiot n’est point lui faire insulte, c’est au contraire lui rendre hommage dans la mesure où tout son effort philosophique consiste à pourchasser les arrière-mondes, afin de restituer son « idiotie » au réel, son idiotie au sens étymologique du terme, c’est-à-dire son caractère « simple, particulier, unique », « sans reflet ni double »[1]. Le réel, selon la conception nominaliste de Clément Rosset, ne renvoie à aucune extériorité. Il est une indépassable ta