résonance, Harmut Rosa, encore.

Hartmut Rosa, philosophe.

Il y presque deux années, j’avais évoqué ici  le concept de résonance au monde proposé par Harmut Rosa, philosophe allemand. Son bouquin n’était pas traduit. Il vient de l’être (

il vient de sortir un bouquin justement intitulé « Résonance
Une sociologie de la relation au monde » ( Editions de la découverte).

J e suis en train de le lire et y reviens bientôt.

je livre cependant ci-dessous des extraits d’un entretien (avec Alexandre Lacroix) paru dans la dernière livraison de Philosophie Magazine (Octobre 2018) et dans lequel « il expose sa conception de l’existence vraiment digne d’être vécue. Qu’est-ce que la vie bonne, aujourd’hui ? Elle n’est pas à chercher, selon Rosa, dans le yoga, la méditation, l’alimentation bio ni la randonnée. Encore moins sur une île grecque ou dans une cabane au fond des bois. Alors, que faire ? Il nous incite à emprunter les voies de la résonance, une notion plus politique qu’il n’y paraît de prime abord. » (PM)

Mes choix sont évidemment subjectifs. Pour ceux qui veulent lire le texte en entier, il suffit de se rendre au premier kiosque de coin de rue.

Certaines de ses réflexions seront commentées dans mon futur bouquin (arlésien) sur « le romantica ».

« Avec le cycle de la Table ronde, le mot « aventure » change de sens. Il est dérivé du latin adventura, « ce qui doit arriver », lui-même issu du verbe advenire. Ce qui advient, aux yeux des Grecs ou des Latins, c’est le destin. Vivre une aventure est donc passif, il s’agit de subir une fatalité, d’accueillir les événements que le cours du monde nous impose. Mais dans les romans de chevalerie, l’aventure devient active : le héros erre, renverse des obstacles, découvre l’amour, il a une destinée individuelle.

Les chevaliers seraient les premiers existentialistes.

Exactement, ils sont en quête, le sens de leur existence ne leur est pas donné par avance

Les romantiques ont inventé de nouvelles relations au monde. En amour : si vous êtes romantique, vous ne vous accommodez pas d’un mariage justifié par la tradition ou par des considérations économiques, vous exigez que le couple soit le lieu d’une communication des âmes

Pour eux, la nature nous communique des sentiments. Le paysage épanche son caractère mélancolique ou sublime en nous. De même pour l’art : l’œuvre romantique doit vous toucher, s’adresser à votre sensibilité, pas seulement à votre intellect. En cela, les Modernes sont à la fois des chevaliers – c’est leur pôle actif, ils tiennent en main leur destinée – et des romantiques – c’est leur pôle passif, ils veulent que leur âme soit ouverte sur le monde.

Non, je ne me reconnais pas du tout dans le mouvement du slow, de la slow food aux « villes lentes », cela me paraît un argumentaire marketing, comme si l’on essayait de nous vendre de l’authenticité. Je suis arrivé à la conclusion que nous vivons une crise profonde des relations. Des relations avec la nature – c’est évident avec la crise écologique. De la relation à nous-mêmes – la consommation de psychotropes a explosé dans l’ensemble des pays développés. Mais aussi de la relation aux autres. Cette crise est produite par l’accélération, dans la mesure où cette dernière ne nous laisse pas le temps de nous poser, de nous approprier les êtres et le monde, d’entrer vraiment en relation avec eux. Mais la vitesse n’est que la cause indirecte du problème.

Vous citez une belle phrase d’Adorno : « Il suffit d’écouter le vent pour savoir si l’on est heureux. »

Elle contient beaucoup de vérité. Elle m’évoque un exemple de Maurice Merleau-Ponty, l’un de mes philosophes préférés. Parfois, au réveil, vous traversez un premier état de conscience où le monde vous apparaît dépourvu de ses significations habituelles. Vous ne savez plus dans quelle chambre vous êtes, ni votre nom. Mais il y a la présence de ce monde nu autour de vous. Cette présence peut être agréable ou au contraire menaçante. C’est ce que signifie la phrase d’Adorno, à mon sens : oublie toutes tes préoccupations ordinaires, écoute le vent, tu comprendras ce qu’il en est vraiment de ta présence au monde.

Je crois qu’il importe de distinguer nos conceptions du monde et nos relations au monde. Selon nos conceptions du monde, à nous Occidentaux du XXIe siècle, il est clair que seuls les êtres humains parlent vraiment. Le monde physique est constitué d’une matière morte, sans voix. Je ne discuterai pas cela, mais nos relations au monde sont bien différentes. Du point de vue scientifique, la neige est composée de cristaux de glace ; mais quand je découvre un manteau de neige en ouvrant les volets le matin je fais une expérience d’un autre ordre. Si je me promène en forêt, je peux dire que les feuillages murmurent. Cette métaphore renvoie à une certaine qualité de ma relation aux arbres. De nombreux intellectuels et membres de la classe moyenne supérieure mangent bio. Je suis certain que vous en fréquentez ! Sur le plan de la connaissance scientifique, il n’est pas prouvé que les aliments bio soient meilleurs pour la santé, car ils transportent des bactéries et sont plus vite avariés. Mais pourquoi aimez-vous la terre collée sur la tomate ? Parce qu’à travers l’aliment bio, vous cherchez une connexion à la nature dont la condition urbaine vous prive. Même dans une civilisation matérialiste, rationaliste, cartésienne si vous voulez, les liens affectifs avec le monde sont avidement recherchés. C’est pourquoi la phénoménologie de Merleau-Ponty est si éclairante : dans mon expérience subjective, le monde et le moi ne sont pas séparables. Je perçois le monde, il est donc en moi, mais je suis également en lui. C’est au niveau de ce nœud originel du Moi et du Monde que se joue la possibilité d’une conversation, d’un jeu de questions et de réponses, de la résonance. Alors oui, quand je résonne, je parle au monde et il me répond. Le vent a quelque chose à m’apprendre sur moi.

Mais j’estime que la résonance est malgré cela un phénomène objectif. Si je m’approche de l’être aimé, mon cœur bat plus vite. Si une musique me bouleverse, j’ai des frissons qui courent sur ma peau. En tant que la résonance est une relation entre le sujet et le monde, elle n’est pas simplement subjective, mais objective – c’est ce que je défendrais

Même si je suis le seul à pouvoir affirmer que je suis en résonance. Oui, j’admets que c’est un problème. C’est un phénomène objectif dont le sujet seul constate l’existence.

la résonance verticale. De quoi s’agit-il ? C’est l’expérience d’une rencontre avec une grandeur et une beauté qui vous dépassent, avec le monde lui-même. Ce ciel étoilé, ce soleil couchant, cette symphonie sont tellement saisissants… ils vous transportent au-delà de vous-même.

Bon, évidemment, je reviendrai après avoir lu au moins la moitié de son gros bouquin. Je ne suis pas certain de tout gober….

Mais là, je vais trop vite…

 

 

burka pas ?

 

 

Deux observations liminaires :

Tout d’abord, je n’aime pas trop les jeux de mots dans le style que ceux que le journal Libération adopte dans ses titres, emportant le rédacteur dans sa certitude d’une invention extraordinaire dont il attend les louanges des liseurs de métro ou de maison en pierre de meulière d’anciens soixante-huitards.

Le journaliste, en jouant avec les mots du titre veut démontrer son recul dans l’humour. En réalité il tente, laborieusement d’altérer ou de lisser le contenu de l’article toujours rigide, sans souplesse, prévisible dans la critique de l’existant. Embêtant, pour rester poli. Le titre ne donne aucune noblesse au contenu, sauf pour les nigauds qui adorent ce qui est « téléphoné » (communément admis et, encore une fois prévisible).

J’ai donc eu du mal à maintenir le titre de ce bille (« burqa pas ? »). Mais c’est un ami qui me l’avait soufflé en défendant le port du burka, lorsqu’il a été interdit en France. Dans l’assistance, quelqu’un avait dit « mais, pourquoi pas ? ». Et ce facétieux avait sorti « oui, burka pas ? ». Donc je laisse le titre un peu lourd en honneur de cet ami que je n’ai pas revu depuis un siècle.

Deuxième observation, toujours liminaire : j’avais juré aux dieux des claviers de ne jamais transformer ce petit site en Tribune politique et je crois n’avoir jamais, frontalement du moins, manqué à cette promesse, le politique apparaissant peut-être en filigrane à l’occasion d’une analyse dans le champ philosophique ou celui de la quotidienneté, mais jamais directement.

Je suis donc assez hésitant dans la publication de ce billet qui concerne le port de la burka. Evidemment politique diront certains, alors qu’il ne s’agit que d’un recentrage sur l’existence potentielle de valeurs universelles qui peuvent être adoptées par le monde terrien.

Je cite, in extenso l’article fu Figaro du Jour (que je reçois, comme tous les autres journaux auxquels je suis abonné numériquement la veille de la sortie papier, ce qui me permet d’écrire un peu avant de dormir).

« L’ONU souhaiterait remettre en cause l’interdiction de la burqa en France . Par  Etienne Jacob Publié le 10/10/2018 à 21:26

L’ONU souhaiterait remettre en cause l’interdiction de la burqa en France

Le Comité des droits de l’homme devrait prochainement contester la loi française du 11 octobre 2010 sur la dissimulation du visage dans l’espace public, jugeant qu’elle est discriminante et porte atteinte à la liberté religieuse.

Le Comité des droits de l’homme devrait prochainement contester la loi française de 2010, jugeant qu’elle est discriminante et porte atteinte à la liberté religieuse.

Une prise de position qui pourrait faire jaser. Le Comité des droits de l’homme de l’ONU, organe de surveillance du Haut-commissariat aux droits de l’Homme (HCR), s’apprête à remettre en cause la loi française du 11 octobre 2010 sur la dissimulation du visage dans l’espace public, révèle le journal La Croix ce mercredi. L’instance, constituée de dix-huit juristes internationaux, devrait rendre en octobre ses «constatations» à propos de deux requêtes de femmes verbalisées pour avoir violé cette loi. Selon La Croix, le Comité devrait juger que la législation française sur le voile intégral «porte atteinte à la liberté religieuse» et crée une «discrimination» à l’encontre de ces femmes.

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Cet avis s’inscrit dans la lignée des dernières prises de position du Comité. L’été dernier, les experts avaient rendu leurs conclusions concernant l’affaire Fatima Atif, du nom de cette salariée marocaine licenciée de la crèche «Baby-Loup» pour faute grave en 2008 après avoir refusé d’ôter son voile au travail. La crèche avait mis en avant l’interdiction du port de signes religieux au nom de la neutralité. Son éviction avait d’ailleurs été validée en 2014 par la Cour de cassation. Toutefois, les juristes du Comité ont estimé en août que «l’interdiction qui lui a été faite de porter son foulard sur son lieu de travail constitue une ingérence dans l’exercice de son droit à la liberté de manifester sa religion». Ils ont également épinglé la France, jugeant qu’elle «n’a pas apporté de justification suffisante» permettant de conclure que «le port d’un foulard par une éducatrice de la crèche porte atteinte aux libertés et droits fondamentaux des enfants et des parents la fréquentant».

Aucun pouvoir de contrainte

Le Comité des droits de l’homme de l’ONU a pour rôle de faire respecter le Pacte international sur les droits civils et politiques de 1966. Ses experts sont issus de pays divers et variés, de l’Égypte à Israël en passant par la France, représentée par le professeur de droit public Olivier de Frouville. Dernièrement, ses interventions se font de plus en plus pressantes, sur des sujets brûlants comme l’éviction de l’ex-président brésilien Lula, la détention de musulmans ouïghours par la Chine ou encore la violation des droits en République démocratique du Congo. Et si le Comité rend à chaque fois des avis, il n’a pas pourtant aucun pouvoir de contrainte. Ses recommandations ne sont donc quasiment jamais respectées. En France, pour l’affaire de la crèche Baby-Loup, les experts avaient sommé Paris d’indemniser Fatima Latif, indiquant que ce serait au conseil d’État de condamner l’État «si ce dernier ne fait pas de proposition sous 180 jours». Mais, pour l’avocat de la crèche, Richard Malka, «les décisions du Comité des droits de l’Homme n’ont aucune valeur juridiquement contraignante», avait-il déclaré, évoquant un «non-évènement».

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Les constations à venir du Comité des droits de l’homme n’appelleront donc pas à une modification obligatoire de la loi française sur la burqa. D’autant qu’elles sont en décalage avec celles des juridictions européennes. En 2014, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) avait validé la législation, mise en œuvre sous François Fillon. «Consciente que l’interdiction contestée pèse essentiellement sur une partie des femmes musulmanes», la CEDH avait relevé que la loi «n’affectait pas la liberté de porter dans l’espace public des éléments vestimentaires qui n’ont pas pour effet de dissimuler le visage et qu’elle n’est pas explicitement fondée sur la connotation religieuse des vêtements, mais sur le seul fait qu’ils dissimulent le visage».

Voilà. Je décide , l’instant même de ne pas commenter, préférant suspendre la discussion et la développer sérieusement ailleurs.

On aura compris qu’évidemment, je défendrai la Loi française. Il s’agira, plus tard, quand le temps du politique sera achevé, et que mon propre temps le permettra, de revenir sur le sujet à partir de Kant, de Spinoza et de Lévi-Strauss. Bref sur le relativisme absolu qui est la plaie de la réflexion adolescente.

L’arbre, le chat et leurs fantômes

Je déclenche, certes derrière une vitre à l’intérieur de la maison. Mais aucun reflet qui vient perturber l’image.

Je prends l’un de mes amis les arbres. Celui-ci est mon compagnon du réveil, je le vois depuis des années quand j’ouvre les yeux, après avoir décidé de ne pas baisser les stores la nuit.

C’est dire la relation privilégiée qui s’est instaurée entre nous.

Je regarde l’image et découvre une forme qui est comme une ombre double. Presque le fantôme de mon arbre.

Regardez. Son ombre éternelle s’est révélée.

Comme celle du chat que j’avais pris dans le Peloponese (il faut que je retrouve l’image mais il est tard)

Des peuples en Tanzanie nous affirment que nos fantômes (nos anges si on veut occidentaliser et romancer), nous suivent, comme notre reflet et ne meurent jamais, invisibles. Notre nous invisible qui fabrique l’air respirable.

Mon amie psychanalyste pourtant cartésienne, en voyant cette image affirme que j’en ai en chopé un de fantôme angélique.

Elle doit être fatiguée. Étant observé, qu’elle prétend que c’est dans la fatigue que la perception se cabre.

PS. J’insèrerai plus tard le chat et son double, il faut dormir.

L’effleurement à Loulé

La salle est assez belle, par son aspect indéfinissable, un mélange des genres, en suspens d’une définition, frôlant l’art nouveau, caressant la fonctionnalité, d’une propreté carrée qui révèle le respect du lieu par des intendants attentionnés. Sièges bruts, non rembourrés, en bois clair, plutôt de la résine industrielle, deux balcons à l’italienne bordés, sur toute leur longueur ronde d’un skaï marron foncé presque noir, parfaitement ciré. On est certain d’une rénovation récente, manifestement municipale, quelques dons de mécènes locaux, un architecte intérieur sûrement originaire de Lisbonne et des maçons attentifs.

Même si les grands légendaires, trop dans le passé, ne s’y sont ni produits ni installés, l’on ressent, malgré la décoration nouvelle assez neutre, un passé qui charge l’espace, comme dans une chanson. De fait, c’est un ancien cinéma.

Nous sommes au ciné-théâtre de Loulé, à 13 kms de Faro, dans l’Algarve. Un concert y est donné, organisé par le Lions Club. Une pianiste de renommée internationale, Roberte Mamou.

Au programme, des russes qui se touchent, se transmettent le style, se volent leurs notes, sans discontinuité. Glinka, Anton Rubinstein, Tchaïkovski. L’âme, l’émotion russes, dans sa captation et sa transmission par trois immenses mélodistes qui ne font pas de la difficulté dans l’écoute et de la recherche effrénée d’une modernité concomitante d’un nécessaire apprentissage de l’oreille, un leitmotiv.

Mais pas la mélodie, arrimée à une petite romance de bal. Une mélodie qui va chercher son centre, des grands musiciens qui vont chercher dans la terre sous leurs pieds et dans l’air cosmique qui vogue de très loin la combinaison universelle et infinie. La terre russe est autant aride que légère, son ciel empli de guerres entre les beautés qui s’affrontent pour combler les tsars et caresser les pierres des villes.

Le public, un peu pataud s’installe. Pas nombreux. Et trois premiers rangs pour les invités, peut-être assez fiers de leur place.

Public difficile pour les musiciens, public de circonstance, pas celui de l’habitué qui vient, alourdi par mille écoutes, juger l’interprétation en s’instituant critique ultime, pas non plus celui, vrai rêveur, amoureux romantique, qui sait qu’il va s’envoler ou rêver de longues de minutes dans le silence musical, dans une tentative d’encerclement de l’émotion centrale. Non. Ici un public qui s’assoit, qui attend, et compte, éventuellement, le temps. On est certain qu’il va applaudir entre les morceaux ou les mouvements.

Donc le public le plus difficile pour le musicien.

Mais, paradoxalement le plus intéressant, presque le vrai comme le disait Mozart, du peuple qui venait écouter ses opéras en battant des mains, dansant sur les airs entrainants. Donc, un cercle du bas qui fait sortir le bon interprète de son carré paisible et connu, celui du concert prévisible et fortement applaudi, surtout debout par ceux qui veulent démontrer leur aptitude à l’applaudissement enjoué et, partant, connaisseur.

La difficulté de conquête par la musicienne (il s’agit bien d’une conquête que ce jeu public, surtout pour le soliste) est redoublée par un discours introductif derrière un pupitre d’une dirigeante du club invitant qui vante, normalement, l’action des membres en faveur de l’aide à la recherche sur le cancer pédiatrique, introduction discursive qui précède un court film sur un centre dans lequel les enfants injustement malades sont pris en charge.

Non, on ne leur en veut pas. Le concert est donné au profit de cette fondation, même si on se dit que la musique n’est donc pas centrale. On se pose simplement la question de savoir comment le soliste va s’en sortir.

Elle arrive la pianiste, grande et droite, robe longue et épaules recouvertes. Elle salue brièvement, est applaudie, s’assied, ne règle pas son siège pendant des minutes comme le font de nombreux solistes, tant pour dégourdir leurs mains et leur trac.

La pianiste commence à jouer.

Pendant quelques secondes, l’on ne comprend pas, l’on est assez déconcerté. La musique nous vient, immédiatement, presque en silence. Comme si au silence qui précédait le jeu, un autre silence s’installait, pour camper inexorablement au fond de mille notes. Non, pas de la discrétion dans le jeu, chose facile pour ces pianistes qui veulent la donner à voir et à applaudir, en s’escrimant à jouer sans vigueur en prétendant ainsi, pour leur publicité se distinguer du bastringue ou du tapage pianistique.

Ici, la pianiste ne délaisse pas la vigueur. On la sent sous ses doigts forts et fermes, on l’entend.

Alors, on ne ferme pas les yeux, comme le font ceux qui croient que la paupière close facilite la perception extrême, définitive. Et qui oublient que les yeux fermés, on s’enferme.

Alors on les ouvre très grands les yeux, on les fixe sur les mains de la pianiste, et on comprend alors immédiatement.

Ce n’est pas un jeu sur les touches, ce n’est pas un doigté particulier, ni même une douceur dans le toucher. Non, c’est simplement un effleurement.

Cette pianiste joue en effleurant l’air et l’espace. Les doigts ne sont pas en suspens, ne freinent pas leur mouvement. Ils sont simplement dans la bordure du temps, une bordure comme une broderie. Mais pas celle de l’exacerbation du jeu mordoré ou faussement étincelant dans une prétendue sobriété ciselée ou une réserve étudiée.

L’effleurement qui est tout sauf un survol ou une sempiternelle caresse naviguait dans les airs improbables. Cette pianiste l’a rencontré, lui a demandé son accord pour le transporter sur terre et nous l’a donné soixante-dix minutes. Même le piano n’en revenait pas et beaucoup, dans le public, a pu gommer sa balourdise.

Les concepts unissent et réunissent ? Dès lors, le public est devenu unique, au sens premier, rassemblé.

Il est vrai, comme tous le savent, que l’artiste, le vrai, n’invente rien, il ne fait que trouver ce qui est invisible, un concept, une structure, un mouvement, une courbure.

Roberte Mamou a trouvé l’effleurement.

Qu’elle soit remerciée de l’avoir, pour nous, transformé en musique inouïe, à Loulé, dans l’Algarve, au Ciné-théâtre.

Refaire Faro

Environs de Faro, 07/10/2018, 16:25.

Erreur de GPS. Une route déserte à quelques kilomètres de Faro. Les façades des immeubles nous attendaient avant leur démolition. Les sols, eux attendent les façades. Les photographies sont sous les ailes des anges en couleur et tombent au gré des vols. Elles s’offrent aux photographes convaincus des chutes mystérieuses.

Olivia, mon amour.

Faro, le 5/10 /2018, 23 :50.

Tous, absolument tous, savent que je suis amoureux fou d’Olivia Gesbert, de sa voix, son allure, ses mots, même si je regrette parfois sa petite tendance à être dans le vent du genre et de la philosophie facile de la contestation de tout, le « critiquoussisme » aigu, comme je l’ai nommé dans un petit texte qu’un ami m’a demandé d’écrire une préface de je ne sais quoi, avec un seul objet (son injonction) : paradoxalement, une tentative de critique de la pensée contemporaine. J’y avais inséré, ça date de quelques semaines, des locutions sincères sur la nostalgie, en convoquant pour prendre mes appuis, l’ami Aznav, maître du bonheur de la nostalgie, sentiment ultime chez l’homme qui voit s’égrener inexorablement ses instants jusqu’au dernier soupir qui n’est malheureusement pas celui d’une partition.

Donc, Olivia, mon amour. Olivia Gesbert. Animatrice de « la grande table » sur France Culture à midi, en deux parties.

Je guettais son programme au lendemain du départ d’Aznavour.

Je l’aurais tuée si, ne bouleversant pas les choses, elle ne consacrait pas au moins une demi-heure à Aznav. Ce qu’elle a fait. Je ne l’ai donc pas tuée et l’aime encore. Je suis même persuadé qu’elle a fait cette émission en pensant à moi.

Ci-dessous le lien podcast

Aznav la grande table

L’émission n’est pas trop mal, même si quelques poncifs s’y faufilent. Mais il en faut pour broder autour du centre et ciseler un discours acceptable…

On y a même dit qu’Aznavourian avait abrégé son nom, non pas pour le franciser, mais pour le faire rimer avec amour. Faut pas exagérer… Et au demeurant le seul mot qui est capable de rimer avec amour, c’est lui-même, l’infini.

Imaginez un poème composé de milliards du mot « amour », qui va dans les étoiles pour tenter de trouver l’infini.

Une belle rime, non ? Celle qui ne rime à rien aurait dit mon cousin, grand faux inventeur de pensées biscornues arrimées, justement, à rien…

Mais je suis sérieux : Amour ne peut rimer qu’avec amour. C’est ce qu’Aznavour avait compris dans le « renouvellement » insatiable du thème de ses chansons qui n’est autre que l’amour.

Les mots d’amour, depuis son départ m’assaillent, comme des lances lumineuses dans le plexus.

« J’en déduis que je t’aime », les mots d’amour qui restent en souffrance « , » tu joues avec mon cœur comme une enfant gâtée », « maître de mon cœur, l’amour fait la Loi » « au seuil d’un amour éternel », « destin qui nous désarme », « ne jamais desservir l’amour », « cacher peine sous le masque de tous les jours », je n’aime trop, je ne sais pas », « la blancheur de ton corps nu devant mes mains éperdues. », »les matins brodés d’amour », « surprenant ton corps », « Qui prendra ta vie ? », « les gestes qui ne sont qu’à nous. »

« J’aime l’amour » devrait être le titre de la dernière chanson avant de quitter cette terre. Certains, atteints par ce virus, la chantent entre terre et ciel.

Merci Olivia, mon amour.

Errance dans les espaces

Une amie, à vrai dire une personne qui m’écrit de temps à autre, quand ça lui prend, depuis de nombreuses années, uniquement parce que je lui ai dit un jour que j’adorais recevoir des lettres , les disséquer mot à mot et transformer ma réponse en une vraie histoire à lire, vient de m’envoyer ce texte que je livre ici avant qu’il ne se perde dans les dédales des mails inutiles reçus chaque seconde (je le répète, ce site est exclusivement une mémoire et je n’y reviens que pour me plonger dans les différents instants d’une vie)

Donc voici le texte. Je reproduis in extenso le mail, étant observé que nul, même sous la torture ne me fera avouer le nom de cette femme épistolaire. Cette femme est encore jeune et très belle. Relativement.

M,

« Tu dois me répondre dans l’heure qui suit. Je te jure que si je ne reçois pas ta réponse, je viens tambouriner à ta porte, pousse ton épouse pour entrer dans la chambre et je te gifle. Il s’agit de douleur, de moi, et de mes parents, t’as intérêt à répondre !

Je commence.

Comme disait ma mère, « nul ne peut comprendre une douleur », en ajoutant les mots du proverbe arabe selon lequel « celui qui voit le poignard dans le ventre de son voisin ne ressent aucune douleur, il ne fait que crier, de peur pour lui-même »
Ma mère me disait cette réalité.
Cependant, j’ai, toute ma vie combattu cette affirmation, persuadé que, rarement, par un petit miracle (bleu, si tu veux, comme tu le dis toujours, ce qui m’énerve) un être pouvait ressentir, y compris physiquement, la douleur d’un ou d’une autre. Celle ou celui qui est sous sa peau, pas un étranger de passage.
A mes 17 ans, mon père s’en est mêlé et m’a demandé de lui écrire un texte sur la douleur, la peine de l’Autre, au sens lévinassien du terme, philosophiquement ordonné et développé, convoquant ton maitre Spinoza et ce Nietzsche que tu n’aimes pas toujours,  dont il connaissait la passion dans mes lectures de ces deux. Il s’agissait de le lire, fier de l’adolescente penseuse précoce, sa fille extrême, hors ma présence, dans une réunion un peu occulte, dans un cercle presque maçonnique.
Ce texte a, selon ses dires, eu du succès. Il m’a regardé, de ses yeux bleus dans mes yeux bleus et m’a caressé la nuque. Ce qu’il n’avait jamais fait. J’avais donc 17 ans. J’ai perdu ce texte.
Ma mère m’a demandé de lui dire ce que j’avais écrit, ne voulant lire, préférant, comme à son habitude, juste  une phrase sur la douleur de l’autre appréhendée par un être, qui pouvait contredire sa conviction profonde et désabusée, elle si près de tous.
Je lui ai répondu, un truc comme « je suis dans les espaces des corps des êtres que j’ai décidé d’aimer. C’est dans ces espaces que j’erre. Et ils sont si rares, si rares que ma vie consistera à les chercher »
Ma mère m’a répondu, en soupirant, en me disant que « j’avais de la chance ».
Je n’ai pas compris. Et suis entrée dans la vie, dans mille amours romancées.
Puis un jour, j’ai compris. Il y a longtemps. Je te raconte, j’avais 24 ans.
J’étais malheureuse, un chagrin d’adulte, les vrais, ventre noué et front éclaté.
Un homme m’a appelé, m’a rappelé notre aventure, m’a dit que jamais il n’oublierait, que je pouvais le voir dans la seconde, qu’il savait ma douleur et qu’il souffrait plus que moi.
Je ne sais par quel biais il avait appris ma douleur du jour qui succédait à celle du jour précédent. Je l’avais perdu de vue.
Eberluée, je l’ai invité dans ma chambre.
J’ai su, toute cette nuit, mouillée par les larmes de cet homme sur ma poitrine fragile, que ma mère s’était bien trompée. Et que j’avais raison. Et que les cercles presque maçonniques  avaient eu raison d’apprécier mon petit texte théorique.
Depuis, je cherche à écrire et décrire cette rareté de l’appropriation de la douleur de l’autre.
Et un jour, j’ai décidé de ne rien écrire tant il est vrai que cet enlacement, qui est plus que de la fusion est dans l’ordre du sentiment lequel est tellement dans un air unique, dans un ordre cosmique et impalpable, qu’il est indescriptible.
Tout ce que tu viens de lire est vrai complètement vrai.
C’est, en réalité, ma faiblesse, que je tente de camoufler par mille subterfuges que les idiots prennent pour de l’orgueil ou un succédané d’un ego mal centré.
Et pourquoi t’écrire cela ?
Tu connais sûrement la réponse. Et je veux la connaître et la lire sous ta plume.
L’homme qui pleurait, de douleur pour ma douleur, je ne l’ai plus revu. Il doit pleurer sur le front d’une autre.
T’as intérêt à me répondre M ! »

J’ai répondu en quelques mots, qu’évidemment je ne livre pas ici.

Ceux qui me connaissent savent ce que j’ai pu répondre. Mais ils ne viennent pas s’aventurer ici, dans un lieu qu’ils ne connaissent pas.

Tout va bien.

Inconsolé

Non, il ne s’agit pas d’une plainte personnelle et inutile mais d’un véritable chef-d’oeuvre, contemporain dans la veine de ceux que j’ai souvent cité ici.

L’inconsolé est le titre du livre que je viens de terminer à l’instant même. L’auteur Kazuo Ishiguro, un britannique  né le  à Nagasaki, a obtenu le , le prix Nobel de littérature car « il a révélé, dans des romans d’une grande force émotionnelle, l’abîme sous l’illusion que nous avons de notre relation au monde2 », selon l’explication de l’Académie suédoise.

Je ne l’avais jamais lu. J’avais pourtant vu un film d’une rare qualité tiré de l’un de ses romans (« les vestiges du jour ») réalisé par James Ivory en 1993, avec Anthony Hopkins dans le rôle du majordome James Stevens.

Je commence dans quelques minutes ces « Vestiges du jour »

« L’inconsolé » est une merveille qui oscille entre Kafka et Joyce.

je n’ai pas l’habitude de conseiller des livres, considérant ce type de conseil comme une petite affirmation de sa prétendue capacité, mise en scène, de la  découverte fabuleuse et de donner à montrer son immense culture…

Mais ici, je ne me pose aucune question.

Les premières pages :

« Le chauffeur de taxi parut contrarié de constater que personne — pas même un employé de la réception — n’était là pour m’accueillir. Il erra dans le hall désert, espérant peut-être découvrir un membre du personnel caché derrière une plante verte ou un fauteuil. Finalement, il déposa mes valises près de la porte de l’ascenseur et, marmottant de vagues excuses, prit congé de moi.
Le hall était raisonnablement spacieux, si bien que plusieurs tables basses pouvaient s’y trouver réparties sans que les lieux parussent encombrés. Mais le plafond était bas et indéniablement affaissé, ce qui créait une ambiance quelque peu étouffante, et malgré le soleil qui brillait au-dehors l’éclairage était lugubre. En un seul endroit, à proximité de la réception, un beau rayon de soleil, dardé sur le mur, illuminait un pan de lambris sombre et un étalage de magazines en allemand, français et anglais. Je distinguai aussi une petite clochette en argent sur le bureau de la réception, et j’étais sur le point d’aller l’agiter lorsqu’une porte s’ouvrit quelque part derrière moi, laissant apparaître un jeune homme en uniforme.
« Bonjour, monsieur », dit-il d’un ton las ; s’installant au bureau de la réception, il commença la procédure d’inscription. Il eut beau s’excuser en bredouillant de son absence, il n’en resta pas moins, et pendant un moment, franchement désinvolte. Cependant, dès que j’eus mentionné mon nom, il sursauta et se redressa.
« Monsieur Ryder, je suis vraiment navré de ne pas vous avoir reconnu. M. Hoffman, le directeur, souhaitait vivement vous accueillir personnellement. Mais, malheureusement, il a dû se rendre à une réunion importante, où il se trouve actuellement.
— Bien sûr, je comprends parfaitement. Je serai heureux de le rencontrer plus tard. »

Le réceptionniste se hâta de remplir les formulaires d’inscription, sans cesser de marmonner que le directeur serait vraiment chagriné d’avoir raté mon arrivée. Il indiqua à deux reprises que les préparatifs de « jeudi soir » infligeaient à ce personnage des contraintes inaccoutumées, et l’éloignaient de l’hôtel bien plus qu’il n’en était coutume. Je me contentai d’un signe de tête, incapable de rassembler l’énergie nécessaire pour demander quelle était la nature exacte de ce « jeudi soir ».
« Au fait, M. Brodsky est en pleine forme, aujourd’hui, reprit le réceptionniste d’un air plus joyeux. Une forme éblouissante. Ce matin, il a fait répéter l’orchestre pendant quatre heures, sans interruption. »

Extrait de: Kazuo Ishiguro. « L’inconsolé » (Folio)

 

 

 

Az, le magicien

Evidemment, je n’ai jamais été un fan d’un quelconque artiste. Evidemment. Ni un admirateur forcené d’un artiste, d’un écrivain vivant. Certainement l’orgueil au galop. J’ai, cependant écrit un jour, une longue  lettre à un écrivain, Ian Mac Ewan, pour lui dire que son « Samedi » était un chef-d’oeuvre. Ma lettre était sublime. J’avais même imaginé qu’elle aurait été publiée en nouvelle préface à la sortie du bouquin en poche.Mais j’ai du faire une erreur dans l’adresse du mail puisqu’il ne m’a pas répondu.

Tout ce que je viens d’écrire est vrai, sauf qu’évidemment, je me moque de moi.

Sauf aussi que je mens.

J’ai toujours adoré Aznavour. J’ai même gagné, jeune, un radio crochet dans une salle comble en chantant ses « deux guitares », la seule chanson où il insère un peu d’arménien. J’aime les arméniens et ma meilleure amie a été une vieille dame de près de cent ans qui savait dire 21 mots de français, mais avec laquelle, curieusement, j’ai passé des soirées éblouissantes. Elle était venue à pied de Turquie avec sa fille de quelques mois. On riait, elle pleurait aussi.

Mais je m’éloigne de mon sujet qui n’est pas celui du peuple arménien mais Aznavour.

C’était un roi.

Pour mon bouquin sur le « romantica », un peu en retard, pour mille motifs, j’ai demandé, c’est dire, à un ami dessinateur de me concocter une magnifique couverture : Dalida , languissante, regardant langoureusement Aznavour lequel, faussement bravache, soutenait le regard, la nuque roide et la cravate bien mise.

Aznavour était un prince de la bonne tristesse, celle de l’amour qui renait sans cesse, un talent énorme pour dire la vie amoureuse qui est, bien sûr, la vie tout court.

Rien, absolument rien, n’est nul chez Aznavour.

Quelques amis m’ont appelé aujourd’hui, certains de ma tristesse, tous ceux qui, dans des fins de soirée arrosée m’avaient entendu chanter comme Aznav et prendre la parole des heures pour vanter ses mots, sa voix, son immensité.

Ils m’ont rappelé qu’ici même je lui avais, comme une prémonition, rendu un hommage par son « aie, mourir pour toi » que je fredonne souvent aux feux rouges parisiens.

Dieu que son départ nous rend triste…

Je viens de rechanter ce soir, seul, pas sous la douche, droit dans mon salon, la chanson qui me l’a fait découvrir sur le Teppaz de mes parents , son « il faut savoir ».

Je la chante aussi bien qu’avant.

On n’excelle que dans ce qu’on aime.

J’organise dans ma maison, en Octobre une soirée Aznavour. Tous les invités devront chanter une de ses chansons.

Je suis donc un fan.

 

Job

«Il fait le Job » avais-je sorti, un soir d’hiver, dans un diner.
Tous se sont retournés vers moi, perplexes. Le sujet ne se prêtait pas à cette répartie abrupte. Il n’était, en effet, question, dans cette discussion laborieuse, que d’un ami qui trouvait injuste son licenciement, après des années de loyaux services dans une Entreprise. Et ce alors qu’il était d’un dévouement et d’une compétence sans bornes, reconnue par tous, y compris quelques heures auparavant par le dirigeant.

On me faisait injonction de cesser la moquerie, l’ami était déprimé, malheureux. Je me souviens encore des yeux implorants du maître de maison, fixés sur moi, espérant l’évitement, par ma magnanimité, d’un débordement crispé,  gâcheur de fin de soirée.  Pourtant, il savait que je n’avais jamais gâché une soirée, mettant un point d’honneur méditerranéen à l’enjoliver.

Un prétendu concurrent dans le mot choisi et l’humour de circonstance, que tous, flagorneurs de service ou peureux de les subir, m’affublent,  a même dit, je vous l’assure, tout en caressant, dans une mise en scène du ressort d’un film de série B,  son verre vide et presque crasseux à cette heure avancée : « Non, il ne fait pas le Job, il n’en a plus… ! »

J’ai fait semblant de rire et d’apprécier le jeu sémantique et j’ai alors précisé  mon propos, ajoutant que je venais de découvrir ce « Livre » de la Bible. Ce qui était évidemment faux. Mais il faut toujours faire semblant de ne pas connaitre pour éviter la critique contre celui qui « veut en mettre plein la vue ». Et quand on dit qu’on vient de découvrir, l’amortissement est de mise. Ce n’est pas le sujet et je n’insiste pas, ni n’explique plus avant. Mais vous m’avez compris.

Donc, Il faisait le Job, celui de la Bible, celui qui demande à Dieu “D’où vient le mal qui m’atteint ? Pourquoi me vise-t-il, moi qui ne suis coupable de rien ?” Et Dieu ne répond pas, ne donne pas d’explication, le laissant à sa plainte.

Job nous a toujours fasciné. Par son amour de Dieu, malgré le mal qui l’accable. Job accorde son pardon à Dieu. Et à l’injustice.  Le mal est oublié. Il subit avec amour. Dieu ne peut être injuste, même s’il l’est. Fascinant ce versant humain, cette face cachée de Dieu.

Mieux encore, on a pu lire qu’en réalité  Dieu est faible et il faut l’aider. 

Que :« Face au mal, Dieu est faible. C’est même l’homme qui se retrouve parfois dans la position d’aider Dieu, de lui porter secours. Au fond, la puissance et la faiblesse de Dieu ne s’opposent pas. Pour les chrétiens, par exemple, Dieu se donne à travers son fils crucifié. Par ce geste, il manifeste à la fois sa faiblesse et la puissance de son amour. L’idée de Dieu ouvre donc des possibilités de vie en dépit de l’absurde et de l’injustifiable. Mais si Dieu est quelqu’un à qui l’on peut adresser ses plaintes, il est également quelqu’un à qui l’on peut exprimer sa gratitude les jours de joie. » (Nathalie Sarthou-Lajus, Philosophe, rédactrice en chef adjointe de la revue jésuite « Études ». Entretien avec Marcel Conche)

Dieu, que j’aurais aimé discuter de ces propos avec elle. Un jour peut-être. Un million de réponses. Est-elle belle cette directrice ? Il faudra que je demande à l’un de mes amis, ex-jésuite  qui doit la connaître.

Mais je laisse le lecteur relire et réfléchir et je  reviens à mon « il fait le Job ».

A vrai dire, et c’était mon propos, on devrait tous « faire le Job », du moins dans sa première lamentation, avant qu’il ne se plie à la raison divine, mystérieuse et donc acceptable.

A défaut :

– soit on est indifférent à l’injustice, y compris celle qui nous frappe. Et on est idiot.

– soit on n’est pas indifférent à l’injustice et on l’accepte, on ne se plaint pas, on mérite tout et son contraire. Là on est masochiste ou mystique. Ce qui peut être compatible, si l’on reprend l’histoire de la flagellation.

Il faut donc faire le Job. Question de survie.

Non ?

La discussion théologique sur le dessein de Dieu, son absence, son retrait du monde, ou encore comme le dit Hans Jonas dans son immense bouquin  (« le concept de Dieu après Auschwitz) mérite évidemment autre chose que ce minuscule billet qui, encore une fois, n’est que d’humeur. Lilliputien dans la production.

On est prêt à l’aborder avec les croyants, les pratiquants, les  seuls êtres intéressants,  et que je respecte plus que les agnostiques qui ne prennent pas parti, les pleutres de la vérité,  car eux au moins, mes amis religieux, caressent la périphérie de l’absolu ou de l’infini, deux mots, en réalité, équivalents qui peuvent, dans un mouvement presque céleste, être glorifiés par tous les recéleurs habités des beautés trop diaphanes.

On a compris que je ne plaisantais donc pas en affirmant qu’il « faisait le Job ». Rien n’est plus sérieux. Rien, s’agissant des hommes devant le souffle du néant et leur plainte lorsque le bleu se noircit.

Que vive le bleu du ciel…

 

 

Une histoire, une vraie

Le réveillon du jour de l’An approchant très rapidement, je tente de dénouer un serrement de ventre. Je pense toujours dans cette période à Francis et Paula.

Francis. Il y a très longtemps, j’avais reçu une invitation à passer le réveillon du nouvel an dans un immense appartement parisien, plein de gens intelligents, connus, télévisuels, journalistes et  cinématographiques.

Evidemment, je m’ennuyais. Ou était, peut-être de mauvaise humeur, pas envie de jouer avec les femmes ou les mots.

J’aperçois un homme assis dans un fauteuil. Plus vieux que tous. Il scrutait tout le beau monde, comme s’il les photographiait, en mitraille. Il n’avait pas l’air triste, mais, comme moi, il s’ennuyait. Sûr.

Je le vois me faire un signe, me demandant de m’approcher. Je m’approche. Il me demande si je suis bien M.B. Je lui réponds oui. Je lui pose la question de savoir qui a pu lui donner mon nom ou me décrire. Il ne me répond pas.

Nous buvons, ensemble, quelques verres, parlant de tout, beaucoup de Raymond Chandler et James Hadley Chase. On rit.

Puis, sans devenir triste, il me dit « Paula vous aurait adoré ». Je lui demande, bien sûr qui est Paula. Et il me raconte.

J’ai transcrit dans un texte son histoire. Je jure qu’elle est vraie. Tous ses amis, du moins certains qui se trouvaient dans la soirée me l’ont confirmé. Sauf qu’ils ne savaient pas très bien, qu’ils disaient simplement « cet homme a connu un drame dont il ne s’est remis. »Ce qui était faux.

Je livre ci-dessous le texte que j’ai écrit. Il y a très peu de fioritures. Tout est réalité. Francis l’a lu et n’a rien dit. C’est dire.

Francis Villeréal. Ce n’est pas son vrai nom, mais presque.  Son père était chimiste et sa mère radiologue. Et tout, normalement, le destinait à une carrière scientifique. De fait, pendant toute son adolescence, malgré les efforts de ses parents, grands lecteurs de littérature russe, il n’a pas ouvert un seul livre qui ne soit purement scolaire. Francis ne s’intéressait qu’aux mathématiques et, sans pouvoir vraiment expliquer cet engouement, était un grand admirateur de Kepler dont il avait découvert la vie un soir, en regardant un documentaire télévisé, sur Arte.

Déjà dans sa petite enfance, il passait ses week-ends à faire des divisions. Et comme disait sa mère, c’était un « fan de la virgule ». A chaque fois qu’il trouvait « beaucoup de chiffres après la virgule », il sautait de joie.

Il lut son premier livre grâce à une jeune fille dont il était tombé amoureux, vers dix-sept ans. Claire. C’était sa voisine de palier. Ils prenaient souvent ensemble l’ascenseur et ce qui devait se produire arriva. Il eut avec elle sa première expérience sexuelle. Elle devait avoir dix-neuf ans et travaillait dans une parfumerie. Elle lui offrait souvent des échantillons de parfums.

Cette liaison fut ordinaire, sans histoires mais elle lui fit découvrir un livre (« Le Horla »). Et Francis fut pris d’une passion pour Maupassant. Il acheta tous ses livres, ce qui fit beaucoup rire sa mère qui lui dit un jour qu’il « avait donc changé de virgules ».

 Francis abandonna ainsi les mathématiques pour la littérature.

Il commença, bien sûr, à écrire des poèmes qu’il donnait à lire à la parfumeuse. Elle le quitta très vite pour un jeune employé d’assurances qui était très beau et qui passait ses nuits dans les boites à la mode.

Francis n’en fût pas véritablement affecté car il avait ses livres. Mieux, il se prit d’amitié pour l’employé noceur que Claire lui avait présenté et lui demanda même de l’initier aux « plaisirs de la nuit ».

Il passa donc lui aussi ses soirées dans des boites de nuit, ce qui effraya son père lequel, sans que l’on sache pourquoi, était obsédé par les maladies vénériennes.

A cette époque, Francis avait entrepris des études de lettres, bien sûr, mais ses notes n’étaient pas fameuses et il ne comprenait pas pourquoi ses professeurs ne reconnaissaient pas son « talent ».

Un jour, alors que l’un de ses professeurs lui rendait sa copie griffonnée, presque rageusement, de critiques au stylo rouge, peut-être injustes, il fût très insolent, traita le professeur de « raté » et abandonna ses études. Il trouva du travail dans la Compagnie d’assurances qui employait l’ami de Claire.

Ses parents n’apprécièrent pas cette « déviation désastreuse » et il ne les revit quasiment plus.

Il vivait dans un petit deux-pièces dans le dix-neuvième arrondissement, seul. Ses sorties nocturnes lui donnaient l’occasion de multiples aventures et le matin, avant de partir travailler, il lisait une ou deux pages de ses écrits à des conquêtes éberluées et fatiguées.

Il ne rencontra pas l’amour de sa vie dans une boite de nuit mais, plus simplement, sur son lieu de travail.

Un jour, son chef de service lui présenta une nouvelle embauchée. Paula. Il fallait, avait dit le chef de service, « s’occuper d’elle ». Elle était très timide et écoutait Francis avec respect. Elle apprit très vite et fût très rapidement appréciée de ses supérieurs hiérarchiques, à telle enseigne qu’elle fût en moins d’un an nommée « agent de maîtrise » et Francis était dans son « équipe ». Il n’en fût pas jaloux, certain de la précarité de son emploi, la publication de son premier livre, celui auquel il s’était attelé, le jour où il avait abandonné ses études, lui semblant assurée. Il vivrait de ses droits d’auteur.

Un soir, alors qu’ils rangeaient tous deux leurs affaires dans les tiroirs de leur bureau, Paula, les yeux baissés, lui proposa de « boire un verre ».

Ils se trouvèrent très vite, après un dîner arrosé dans une pizzeria, dans l’appartement de Francis. Ils discutaient, elle sur une chaise, lui sur le petit canapé, de leur travail, critiquant tel ou tel chef de service, riant des clients affolés par leur « dégâts des eaux » ou  des menus de la cantine.

Paula s’assit près de lui et lui prit la main, le regarda très tendrement dans les yeux et lui avoua que dès le premier jour de leur rencontre, elle l’avait aimé, énormément aimé. Elle l’entraîna dans la chambre et il fût littéralement stupéfait par ses prouesses sexuelles. Paula était une immense experte et quand il lui posa la question de cette grande expérience acquise certainement à l’occasion d’innombrables aventures, elle lui jura qu’il n’était que « le deuxième homme », que « celui qui l’avait précédé était un nigaud quasiment impuissant ». Il ne sut jamais si elle avait menti. En tous cas, il tomba éperdument amoureux d’elle. Il allait connaître son grand chagrin.

Paula s’installa chez lui. Ils mangeaient souvent à la pizzeria, au coin de la rue et passaient leurs soirées à lire ce que Francis écrivait. Voilà comment les choses se passaient : Francis écrivait un paragraphe et Paula relisait immédiatement. Quand elle baissait les yeux, la feuille de papier était jetée à la poubelle. Quand elle souriait, Francis continuait. Ils restaient à écrire, à lire, à relire, à froisser du papier, jusque tard dans la nuit.

Curieusement, au travail, ils n’avaient pas annoncé leur liaison et Paula l’appelait « Monsieur Villeréal » jusqu’au jour où l’un de leurs collègues lui fit comprendre que « toute la Compagnie savait et qu’il était inutile de jouer une comédie », que « d’ailleurs, tout le monde les aimait » et qu’ils étaient de « très beaux amoureux ».

Malgré cela, sur le lieu de travail, Paula a continué à appeler Francis « Monsieur ».

Le livre fût terminé rapidement et ils étaient tout excités. Ils passèrent encore de nombreuses nuits à relire, à corriger, quelquefois certains de la publication, d’autres fois, plus nombreuses, sûrs d’une démarche vaine.

Paula allait tout « chambouler » (c’est son mot).

Il faut d’ailleurs commencer par l’histoire du livre de Francis : Un homme, passionné de grande musique avait voulu un jour commencer l’apprentissage du piano. Il avait trouvé l’adresse et le téléphone d’un professeur (une femme) sur une petite annonce collée sur une caisse enregistreuse d’un magasin d’instruments de musique. Ils prirent rendez-vous chez elle le samedi suivant. L’homme fût à l’heure. La femme (une vieille dame aux cheveux argentés qu’elle portait en chignon) le fit asseoir et posa sur le piano une partition facile (L’on devait d’abord apprendre les notes). Le cours commença. Le professeur joua le morceau, laissa la place à l’homme et fût stupéfaite : l’homme, du premier coup, jouait parfaitement. Il jura qu’il ne comprenait pas ; il n’avait jamais touché un piano. Le professeur lui présenta une autre partition, moins facile et l’homme joua merveilleusement. Une heure plus tard, il jouait l’un des morceaux les plus difficiles de Scriabine.

Le professeur crut à une plaisanterie et le jeta hors de chez elle. L’homme rentra chez lui et pleura pendant plusieurs jours, sans sortir, sans manger. Les pages qu’avait écrites Francis sur ces moments d’angoisse, d’incompréhension devaient beaucoup à Maupassant et il les corrigea souvent, pour s’éloigner du maître.

L’homme du roman sortit de son état de désespoir exactement cinq jours après la découverte. Il s’était persuadé d’un fait : il fallait chasser le fantastique, sauf à devenir très rapidement fou. Mieux, il trouvait ce phénomène injuste. Des anges ou des diables lui ôtaient le plaisir de l’apprentissage. Des forces occultes lui donnaient immédiatement l’immensité des choses. Il fallait donc « oublier », phrase après phrase, note après note. Et pendant toute sa vie, l’homme s’attacha à « oublier », à inverser les notes, à créer une fatigue propice à l’oubli. Chaque trou de mémoire était une victoire.

C’est donc, comme il le disait « de la mémoire, de ses tours, détours, retours » qu’il s’agissait.

Francis décrivait donc, comme il le disait encore «la guerre contre la clairvoyance et le retour salutaire à la petitesse des événements, à l’enfouissement des grandeurs dans le quotidien facile et reposant ». Le titre était le résumé de l’ouvrage (« Retour »).

Paula lui proposa la veille de leur visite chez un éditeur de « faire lire le manuscrit par l’un de ses amis, un écrivain connu ».

Francis accepta, non sans réticence. Mais il aimait Paula.

Ils attendirent deux semaines. Un soir, à la sortie du bureau, Paula lui dit « qu’elle allait chez son ami, rechercher le manuscrit, et en discuter avec lui ». Elle ajouta « qu’il valait mieux qu’il ne le rencontre pas car on accepte mieux les critiques d’un inconnu et qu’elle y allait donc seule ». Il acquiesça, en grognant un peu, mais il adorait Paula.

Paula rentra à l’heure du dîner. Elle avait le paquet (dans une chemise cartonnée, à sangles) dans les bras. Il lui demanda immédiatement comment son ami avait trouvé le texte. Elle ne répondait pas. Il insista. Elle lui dit que « le texte avait été entièrement revu », que « son ami avait aimé l’histoire mais l’avait un peu remanié, comme d’ailleurs le style ». Et elle ajouta qu’elle « revenait avec deux textes : celui de Francis et celui de son ami et qu’il fallait choisir ». Elle finit en ajoutant que « son ami avait juré de ne jamais parler de la correction, qu’il leur offrait ».

Francis était bouleversé. Il a fallu des jours avant qu’il ne se décide à lire « le nouveau texte ». Il ne reconnut pas son travail. Les phrases avaient été raccourcies, les personnages, les lieux n’étaient plus décrits, l’histoire même avait été « remaniée » : l’homme était devenu une femme (car elles sont plus sereines dans le fantastique avait dit l’ami de Paula) et les événements ne s’étalaient que sur un jour (comme dans un rêve avait-il dit).

Francis entra dans une immense colère et jeta le texte de l’ami sur le sol. Paula était agenouillée, ramassant les feuillets et les reclassant quand elle lui dit « qu’il fallait tirer au sort ».

Il sortit, en claquant la porte. Il revint quelques heures plus tard. Il avait bu et était sur le point de pleurer. Il s’allongea sur le lit et s’endormit très vite. Il se réveilla très tard. Paula n’était plus là. Elle devait être partie travailler se dit-il. Il téléphona à la Compagnie. Après avoir annoncé qu’il était malade et qu’il ne se rendrait pas au bureau, il demanda à parler à Paula. Elle n’était pas là.

Il alla dans la cuisine et se prépara un café fort. C’est alors qu’il vit le mot de Paula, sur la table. Il lut : « Francis, je pars quinze jours à la campagne, me reposer. Il faut tirer au sort. Je t’aime ».

C’est dans l’après-midi qu’il reçut le coup de téléphone. Le chef de service. Il lui annonçait que Paula avait eu un accident de voiture et les gendarmes avaient prévenu l’employeur. Ils avaient trouvé une carte professionnelle dans son portefeuille. Paula était morte, sur la route de Limoges. Un camion s’était renversé sur sa voiture.

Le chagrin de Francis fût indescriptible. Il songea plusieurs fois à se suicider. Ses collègues de bureau furent d’une gentillesse exemplaire. Et même Claire qu’il n’avait pas revu depuis longtemps se proposa d’habiter avec lui pendant quelque temps « pour s’occuper simplement de lui ». Il refusa, préférant rester seul. Il avait pris un « congé sans solde » et passait ses journées sur son lit, à penser à elle.

Un jour, le téléphone sonna. Des collègues qui voulaient prendre de ses nouvelles pensa-t-il. Un homme lui dit :

– Monsieur Villeréal, vous ne me connaissez pas. Je suis l’ami de Paula, celui qui a relu votre manuscrit. Je voulais simplement vous parler. Je sais votre amour pour elle. Elle vous aimait très fort. Je ne pense pas qu’il soit bon de nous rencontrer. Disons que j’ai été l’ami de vos mots qui eux me connaissent et qu’il faut leur laisser cette amitié, sans l’encombrer de corps et de paroles creuses. Votre texte est très beau. Je n’ai fait que l’emballer dans un papier de Noël, pour sa publication. Je vous souhaite toute la chance du monde. Au revoir.

Francis se souvint du mot de Paula, sur le « tirage au sort ». Il tira au sort et envoya le manuscrit « remanié » à l’éditeur.

Son premier roman eut un immense succès et déjà les publicitaires avaient trouvé le slogan : « un talent fou ». C’est désormais « l’écrivain français », reconnu internationalement.

L’ami de Paula (un grand écrivain, donc) n’a jamais rencontré Francis Villeréal.

Voilà donc le petit texte que j’ai écrit le lendemain de cette rencontre.

Je veux ajouter que Francis (ce n’est pas son prénom, mais presque) est donc un écrivain français de renom, pas très facile à lire, dans l’obsession de la critique du mysticisme, qui n’a pas peur de rester des pages et des pages sur une peau qui vibre sous un sentiment aussi fort qu’un milliard d’atomes en fusion, un écrivain qui a eu le front d’écrire que  « l’humain a été inventé pour enlacer l’amour, cette force qui errait solitaire dans le cosmos ». 

Du toupet, ce Francis, il exagère. Je ne soufflerai pas son nom, bien sûr. Et vous ne trouverez pas. La phrase que j’ai citée n’apparait pas dans un de ses bouquins. Il me l’a lue un soir d’apéritif, au Bar du Plaza.

Il ne sait toujours pas (moi non plus, mais je cherche encore)) qui est l’ami de Paula, un écrivain « chambouleur » dit-il en riant.

Il ajoute toujours : « je demanderai à Paula, lorsque je la retrouverai au ciel ».

J’affirme encore que cette histoire est vraie.

 

 

 

L’explication et la profondeur

Une nuit d’insomnie féconde, j’entends dans la bouche de je ne sais qui (il ne faut pas trop se concentrer lorsqu’on écoute la radio la nuit, ça n’aide pas à s’endormir) une phrase destinée d’abord à briller, puis à prétendre qu’il ne faut rien expliquer. Il s’agissait d’une citation de Voltaire, un prétendu incontournable comme Montaigne (je ne les aime pas, tous les deux, vraiment) et que je livre ici  : « toute chose qui a besoin d’explication ne la vaut pas »

Il s’agit de dire qu’il ne faut pas trop triturer une idée, un tableau, une photo, une hypothèse, un comportement, ne pas trop l’expliquer, mais simplement le prendre tel qu’il est ou vient.

« Ne pas trop aller en profondeur », nous disait Cocteau, car « on risque d’y rester.. »

Ceux qui connaissent ces citations qui doivent certainement figurer dans les manuels pour briller en société et qui les sortent, l’oeil presque clos d’intelligence en scène, sont des esbroufeurs. Et des fainéants. Et des incultes qui camouflent leur méconnaissance théorique par une petit écart de minuscule précieux ridicule.

L’explication, dans son mouvement théorique, est une jouissance, parmi d’autres, aussi forte que nécessaire.

Je ne ferai qu’une exception, évidemment pour le sentiment : lui explose dans tous les sens. Il n’a, en effet, aucun sens. C’est sa force, une chose qui n’a besoin que d’elle. Mais il me faut m’arrêter car je dévoile un peu, ici, quelques bribes de l’immense texte en gestation, vous savez, celui sur le concept de « romantica ».

besser-waïsser

AP Photo/Dan Balilty)

Discussion un jour de K avec une amie écrivaine. Je lui dis mon antipathie à l’égard  de ceux, se prétendant « rav » (et non « rabbis » alors qu’ils sont séfarades ») lesquels, au nom d’un judaïsme de campagne polonaise, se croient investis d’une intelligence, d’une mission, d’un savoir, alors que leur discours, leurs sermons sont d’une platitude sans bornes. et piétinent ce que recèle cette magnifique religion, la seule de l’abstraction, sans images ni vérités éternelles.

E t c’est là qu’elle me dit qu’il faut les ranger dans la catégorie des « besser-waïsser ».

Je ne connais pas ce mot, elle rit, se moque de moi et me conseille d’aller me cultiver.

c’est donc une expression yiddish dont la traduction la plus fidèle s’exprime dans cette histoire juive : « Quelle est la différence entre Dieu et un juif ? Dieu sait tout, un juif sait tout mieux » 

Soit. J’ai appris un mot que j’oublierai très vite, puisque sans jota.

PS. En photo, les fidèles devant le Mur à Jérusalem la veille du Youm Kippour, jour de Pardon…

Le pardon, vaste sujet. je ne l’aborderai pas.

Blumenfeld, attrape-corps, le vertige

artblumenfeld

On a tendance à considérer, dans les écrits théoriques (contemporains) sur la photographie, que celle dite de mode est mineure et que l’on ne peut, lorsqu’on travaille pour Vogue, figurer parmi mes plus grands.

Erwin Blumenfeld est un immense photographe. Immense.

On livre, d’abord, ci-dessous, sa biographie (source wiki)

Après avoir participé au mouvement Dada sous le pseudonyme de Jan Bloomfield, il commence une carrière dans la photographie professionnelle aux Pays-Bas au début des années 1930 ; il émigre en France en 1936 où il commence à travailler pour Verve et Vogue France, embauché par Michel de Brunhoff sur les conseils de Cecil Beaton ; interné dans un camp, en France, en 1940 à cause de son origine allemande, il parvient à s’enfuir avec sa famille aux États-Unis en 1941.

Blumenfeld devient célèbre pour ses photographies de mode des années 1940 et 1950, notamment pour les magazines américains Vogue et Harper’s Bazaar3.

Solarisation, combinaison d’images positives et négatives, photomontage, « sandwich » de diapositives couleur, fragmentation opérée au moyen de miroirs, séchage du négatif humide au réfrigérateur pour obtenir une cristallisation, etc. Blumenfeld sait mettre à profit ses expérimentations de « dadaïste futuriste » pour la photo de mode.

Du maquillage des modèles qu’il réalise souvent lui-même aux manipulations diverses dans l’obscurité de son laboratoire, il n’hésite jamais à jouer avec les couleurs qu’il sature, décompose, filtre, colle ton sur ton… What Looks New (Vogue, 1947), sa très cubiste fragmentation d’un visage à plusieurs bouches pour un rouge à lèvres, Œil de biche (Vogue, 1950) où il recadre l’une de ses photos en noir et blanc sur l’œil gauche, la bouche et le grain de beauté étant rehaussés de couleur. Ou encore ce mannequin en béret et manteau rouges sur fond rouge (Vogue, 1954). Sa vertigineuse photographie du mannequin Lisa Fonssagrives sur la tour Eiffel (Vogue, 1939) restera notable. En 1955, il commence son autobiographie, Jadis et Daguerre, qu’il terminera l’année de sa mort, qui survient en 1969 à Rome.

On incruste les fameuses photos sur la Tour Eiffel

 

Et on propose un panaché;

 

Rares sont les photographes qui ont su manier la peau et la couleur, faire toucher la couleur par la peau et réciproquement.

En 2013, une expo au Musée du jeu de Paume l’a consacré. Le lien, en cliquant ici. C’était une vraie joie.

Il n’y a pas que Doisneau. Et les femmes qui prétendent qu’elle sont devenues des objets par la photo de mode se trompent. On ne peut pas davantage magnifier le sujet, célébrer la beauté. Que demander de plus, sauf à ne photographier que des lions, des panthères, des usines polluantes pour les exposer sur Arte. Nul ne peut photographier comme ça et ne pas aimer la femme (je n’ai pas dit les femmes).

La femme photographiée fait caresser le bonheur, pour tous les humains et pas que les hommes.

PS. Arte est une excellente chaine. Je taquine, même si quelquefois son catastrophisme est exaspérant. Il y a aussi Blumenfeld, il n’y a pas que de la catastrophe en germe.

 

Jour K, Chateaubriand

Un ami juif me téléphone, me dit ne pas bouger de sa chambre, en pleine lecture de je ne sais plus. Il suppose qu’en ce jour (K), je ne travaille pas, allez savoir pourquoi…

Et il me parle du peuple juif et d’Israël. C’est le jour, ajoute-t-il. Et il me demande si j’ai écrit sur cette terre et son peuple.

Je lui ai demandé d’attendre quelques minutes et je lui ai envoyé le texte de Chateaubriand.

Dans son « Itinéraire de Paris à Jérusalem » (1811), Chateaubriand écrit :

« Ce qu’il faisait il y a cinq mille ans, ce peuple le fait encore. Il a assisté dix-sept fois à la ruine de Jérusalem, et rien ne peut l’empêcher de tourner ses regards vers Sion. Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, selon la parole de Dieu, on est surpris sans doute ; mais pour être frappé d’un étonnement surnaturel, il faut les retrouver à Jérusalem ; il faut voir ces légitimes maîtres de la Judée, esclaves et étrangers dans leur propre pays : il faut les voir attendant, sous toutes les oppressions, un roi qui doit les délivrer. […] Les Perses, les Grecs, les Romains, ont disparu de la terre ; et un petit peuple, dont l’origine précéda celle de ces grands peuples, existe encore sans mélange dans les décombres de sa patrie. Si quelque chose, parmi les nations, porte le caractère du miracle, nous pensons que ce caractère est ici. »

Mon ami m’a répondu sur WhatsApp, en jurant qu’il allait envoyer 10.000 exemplaires du texte à L’ONU, à L’UNESCO et partout.

Il exagère toujours cet ami.

Interrogations inutiles.

Une mise au point est nécessaire. Et ce même si personne ou presque ne vient s’ennuyer ou s’aventurer sur mon minuscule site dont je ne donne l’adresse à absolument personne. Je ne le veux pas.

Ce site (je hais le mot blog, pour mille motifs) est un peu ma mémoire des instants, des secondes pendant lesquelles j’écris ce qui me vient, ma mémoire des temps, des périodes, des ruptures, des embellissements, des exacerbations.

A vrai dire, je suis presque son seul lecteur et m’amuse et jouis du souvenir du temps où l’écrit a pu s’inscrire. Un peu comme petits cailloux sur un chemin et qu’on retrouve pour un retour.

Une sorte de journal d’humeur à lecteur unique, celui qui la génère.

Mais certainement pas un journal où l’intimité l’emporte sur l’air profond et léger qui tourne autour de nous, de moi. C’est ailleurs que je m’institue en sujet.

A la relecture ce soir, j’ai pu,cependant, constater une infime déviation, sur une discussion, un rêve, une chanson, mes soirées…

J’ai failli donc supprimer mais me suis ravisé. En effet, rien d’intime, juste un placement personnel qui permet de chercher un centre (le Flamenco, l’amour, la chanson, une histoire vraie, le romantica). Rien de moi. Juste du centre. Ce que je tente.

Je voulais le dire, à vrai dire à moi qui suis, je le répète, mon seul lecteur.

Sûr. Aucun commentaire sur mes pérégrinations dans la case prévue à cet effet.

Si, par hasard un lecteur chope ce site, il saura donc qu’il ne s’agit que de bribes que je ramasse plus tard, en m’étonnant de cette humeur ou cette incursion éphémère. En m’instituant « autre ». Quelquefois, je suis sérieux sur des sujets sérieux. Ce qui me permet de retrouver un texte.

Pour démontrer ce qui précède, je colle un extrait d’un bouquin que je ne lâche pas depuis quelques heures.

Je saurai, dans une relecture donc que ce soir (Kippour) j’étais dans cet état joyeux, d’une lecture jouissive, et que, peut-être demain, je le rangerai loin de moi, dans une humeur maussade. Mais ça je l’ecrirai ailleurs…

« La femme aux miracles
J’ai longtemps laissé croire que ma mère était encore en vie. Je m’évertue désormais à rétablir la vérité dans l’espoir de me départir de ce mensonge qui ne m’aura permis jusqu’alors que d’atermoyer le deuil. J’ai encore sur le visage la cicatrice de cette disparition, et même s’il m’arrive de l’enduire d’une couche de joie factice, elle remonte à la surface lorsque s’interrompt soudain mon grand éclat de rire et que surgit dans mes pensées la silhouette de cette femme que je n’ai pas vue vieillir, que je n’ai pas vue mourir et qui, dans mes rêves les plus tourmentés, me tourne le dos et me dissimule ses larmes. Dans n’importe quelle contrée où je me retrouve, pour peu que j’entende un chat miauler dans la nuit ou un concert d’aboiements de chiens en rut, je lève la tête vers le ciel et repense à une des légendes de mon enfance, celle de la vieille femme que nous croyions apercevoir à l’intérieur de la lune et qui portait une hotte bien chargée sur la tête. Nous autres gamins ne la désignions que du bout du nez en élevant légèrement le menton, persuadés qu’il ne fallait en aucun cas la pointer du doigt ou émettre le moindre son au risque de se réveiller le lendemain frappés de surdité, de cécité, voire de l’éléphantiasis ou de la lèpre lépromateuse. Nous étions toutefois conscients que la femme aux miracles n’en voulait pas aux enfants et que ces maladies redoutables qu’elle pouvait infliger aux épieurs étaient des sanctions destinées aux adultes qui essayaient d’apercevoir sa nudité lorsqu’elle se baignerait là-haut dans sa rivière de nuages. »

Aïe…

Hier soir, immenses discussions sur la musique dite classique avec une immense pianiste, écoutes savantes, critiques nodales.

Tard, très tard.

Puis je me lève, manipule mon smartphone, allume ma chaîne hi-fi, pas trop fort (le voisin gris du dessous).

Tous me regardent. Ils, elles, me connaissent trop bien.

Je souris, ils sourient et je chante, sur la voix d’Aznav le « Aïe! mourir pour toi »

Je livre ci-dessous les paroles. Lisez, lisez. Rien n’est nul chez Aznav. Il tient le sceptre du romantica, je l’écrirai. Lisez.

J’ai bien chanté, je crois…

Lisez plusieurs fois.

En PS 2,après les paroles, une surprise : un Aznavour de cabaret, jeune, timide, toujours Le Talent…

Aïe! mourir pour toi
A l’instant où ta main me frôle
Laisser ma vie sur ton épaule
Bercé par le son de ta voix

Aïe! mourir d’amour
T’offrir ma dernière seconde
Et sans regret quitter le monde
En emportant mon plus beau jour

Pour garder notre bonheur
Comme il est là
Ne pas connaître la douleur
Par toi
Et la terrible certitude
De la solitude

Aïe! mourir pour toi
Prendre le meilleur de nous-mêmes
Dans le souffle de ton je t’aime
Et m’endormir avec mes joies

Parle-moi

Console-moi
J’ai peur du jour qui va naître
Il sera le dernier peut-être
Que notre bonheur va connaître

Serre-moi
Apaise-moi
Quand j’ai l’angoisse du pire
Ne dis rien quand tu m’entends dire
Qu’au fond mourir pour mourir

Aïe! mourir pour toi
A l’instant où ta main me frôle
Laisser ma vie sur ton épaule
Bercé par le son de ta voix

Aïe! mourir d’amour
T’offrir ma dernière seconde

Et sans regret quitter le monde
En emportant mon plus beau jour

Pour garder notre bonheur
Comme il est là
Ne pas connaître la douleur
Par toi
Et la terrible certitude
De la solitude

Aïe! mourir pour toi
Prendre le meilleur de nous-mêmes
Dans le souffle de ton je t’aime
Et m’endormir avec mes joies
Mourir pour toi..

PS. La photo, Laura.

PS 2. Regardez, extraordinaire…!

L’inexistence du poncif

Les poncifs, les lieux communs ne méritent pas le mépris ou la hargne qu’ils peuvent susciter. Baudelaire affirmait même que créer un poncif relevait du génie.
Me vient immédiatement à l’esprit l’un de ceux qui trottinent insidieusement dans un côté de notre cerveau lorsque je regarde deux photos curieusement prises la même fin d’après-midi à Valencia et qu’il est inutile de reproduire : deux maîtres, deux chiens et les chiens ressemblent à leurs maîtres et réciproquement.
Force volontaire galbée dans l’une, blancheur effilochée dans l’autre. C’est assez flagrant.
Cependant, seul, justement, le poncif, le cliché si l’on ose dire, nous a entraîné, peut-être malencontreusement, dans ce commentaire qui pourrait être considéré aussi banal que le lieu commun extirpé de sa suspension.
L’on pourrait d’ailleurs, en suivant Baudelaire, très facilement, trouver dans la même rue des possesseurs de chiens radicalement à l’opposé de la représentation précitée, fondée sur le mimétisme. Par exemple des colosses avec des caniches ou des nains avec un chien volumineux comme ceux des montagnes des Pyrénées.
Et affirmer, dès lors, qu’il s’agit d’un processus psychanalytique de compensation.
Les deux poncifs, dans leur coexistence pourtant contraire ou contrariante, devraient ainsi s’annuler conjointement.
On vient de créer un autre poncif : celui de l’inexistence potentielle des poncifs.

Épuisement et citation

Lorsque l’on posait la question à Saint-Augustin sur ce qu’était le temps, il répondait « Si personne ne me le demande, je le sais, mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. » Evidence et mystère.

C’est par cette entourloupe de la citation analogique que je m’en suis sorti ce soir, en répondant à une question qui m’était posée sur la définition de l’amour.

A vrai dire, j’étais trop fatigué, et la nuit s’était installée depuis longtemps.

Je pouvais répondre, plus longuement. Pas envie.

La citation permet de fatiguer les autres qui ne veulent s’y fondre, de crainte de sombrer. Stratégie déviante de l’épuisement.

J’ai un peu honte car je sais ce qu’est l’amour.

Méditation de Thaïs

Pour ceux qui rêvent de 7mn de bonheur j’offre le chef-d’œuvre de Massenet sur YouTube. On l’écoute en pensant à quelqu’un. Comme d’habitude. Tous ceux qui affirment que l’écoute de la musique est solitaire ou peut l’être se bernent. Discussion presque enflammée avec une amie qui croit s’isoler en écoutant de la musique. Il n’y a que Dieu qui est cause de soi. Tout le reste, nous et notre quotidienneté ont toujours une cause extérieure. Sa recherche est autant jouissive que l’écoute.

LE LIEN.

Rêve. Les doigts du guitariste.

Cette nuit, agitée et joyeuse, presque dans la réminiscence, je crois avoir rêvé dans un cabaret dans les faubourgs d’Almeria.

J’étais seul avec une guitare, les tables vides, les murs humides, les lumières faibles. Et moi sur scène avec ma guitare, assis sur un cajon. Je jouais comme jamais, comme personne.

Personne dans la taverne.

Mes doigts n’avaient jamais été aussi agiles, le son des cordes était exact, les murs séchant leurs pierres, note après note.

Personne.

Je crois que pensais à une femme mais n’en suis pas sûr tant l’on pense toujours à une femme dans la musique. Pas de notes pour soi. Toujours une femme ou sinon rien ne va.

J’entends un bruit, regarde vers la lourde porte de bois brut lacérée de tous les couteaux des voyous qui avaient hanté les lieux en essayant de graver le nom de leur amour sur cette porte au bois trop dur.

Personne. Porte fermée.

Je sens une main qui caresse mes doigts.

Une femme était derrière moi, penchée sur ma guitare et caressait mes doigts.

Je ne me retourne pas, elle libère mes doigts. Je joue pour elle. Des heures, sans me retourner. C’était sûrement elle celle à qui je pensais. Je joue des milliers d’heures. De temps à autre, je passe une paume sur le cajon et fais sortir un son long et clair.

Je joue merveilleusement bien, la guitare n’en revient pas.

Puis, je la pose ma guitare, me lève, me retourne. Non, non ELLE n’avait pas disparu comme dans un rêve, comme vous vous y attendiez. Elle était là, m’a souri. Belle, belle. Nous sommes restés toute la nuit à ne pas baisser les yeux, graves, certains d’une vérité.

Puis je me suis réveillé.

Il est 19 h et je suis encore là-bas. Dans la taverne, avec elle.

Il y a dans la vie, un seul rêve qui vous enlace jusqu’à la fin.

Est-ce celui-ci ?

Les hommes sont faits pour rêver de femmes. Et réciproquement.

La musique accompagne, des accords parfaits en suspens.

Le flamenco.

PS. Évidemment ce rêve ne m’appartient pas. Il m’a été conté par un des personnages du grand livre en gestation sur le concept de « romantica ». Moi je ne rêve pas.

Flamenco
J’ai hésité entre glisser cet article à la lettre C, cante hondo ou jondo à l’andalouse, ou ici. Puisque tout chant andalou qui débute par ce cri de douleur, ay, est, pour les étrangers et, même, pour nombre d’Espagnols, flamenco, je me suis décidé à réunir chant profond et flamenco sous une même rubrique, me réservant de distinguer entre les deux.
Il y a ay et ay, celui frelaté des gitaneries et celui qui s’arrache des tripes, déchire la poitrine, fait courir dans le dos des spectateurs un frisson de panique. C’est peut-être la distinction essentielle, quand même des considérations plus musicales aident à faire la différence.
Le flamenco est un spectacle ; il se produit sur les tablaos, devant des touristes avides de pittoresque ; le second peut jaillir n’importe où, dans une taverne, dans une cuisine, devant le feu, dans la rue, au travail. Le flamenco est un style, une manière de se tenir debout, les reins cambrés, le menton relevé, de parler, de marcher, pourquoi pas de boire ou de manger ? C’est une posture de défi ironique, une attitude d’indifférence et de mépris. On feint d’ignorer le danger, on s’amuse avec lui. Il arrive que le cante soit flamenco. Le plus souvent, il surgit sombre, tragique, dans l’obscurité, quand le duende, le djinn des Arabes frôle de son ombre le groupe rassemblé autour du feu de camp. L’inspiration, si l’on veut, ou, pour mieux dire, l’aspiration.
Ce cri de terreur s’est d’abord levé parmi les gitans qui, arrivés en Espagne en 1482, se fixèrent en Andalousie. Ils avaient mal choisi leur moment. La guerre ravageait les campagnes ; les villes, vidées de leurs habitants, offraient un spectacle de désolation ; les morisques entraient en agonie ; les Juifs seraient bientôt chassés, puis brûlés. Musiciens dans l’âme, les gitans recueillirent les derniers échos des traditions musicales des uns et des autres : berceuses juives, chant synagogal, modulations orientales, rythmes arabes, cantiques des églises mozarabes. Avec ces reliques, ils firent un brassage, imprimant à ces monodies souvent austères et répétitives un rythme haletant, une trépidation plus nerveuse.
Après les Juifs, après les morisques, le tour des gitans arriva. Les mines de sel ou de cuivre, les galères, les tortures, ils subirent le sort de toutes les races opprimées, décrétées impures.
Quand, après des années de supplice, ils retrouvaient leur tribu, ces hommes brisés, égarés, incapables de raconter ce qu’ils avaient subi, ces rescapés n’étaient plus que des spectres. Ils se tenaient à l’écart, le regard vide. La nuit, les familles se rassemblaient autour du feu ; toujours prostrés, ces fantômes rejoignaient le cercle, fixaient la flamme avec ce même air d’absence.
Tout à coup, le premier ay surgit ; ce cri inhumain glaça le sang de ceux qui l’entendirent pour la première fois. La plainte venait de plus loin, de plus profond que toute douleur. Elle renfermait les souffrances de l’Andalousie, ses colères et ses fureurs. Surgie des ténèbres, elle exprimait ce que ces revenants n’arrivaient pas à dire. Comme s’ils craignaient que la force manque au chanteur, les assistants l’encouragèrent : Eso es, muy bien, vaya, olé ; des palmes battirent le rythme. Plus tard, la guitare viendra à son secours, préludant au chant, l’appelant pour reprendre l’expression consacrée.
Un art venait de naître, non pas un art folklorique, mais un art subtil, savant, d’un raffinement superbe. Bien entendu, cet art était populaire et, précisément, arabo-andalou, avec toutefois une nervosité et une brièveté latines, sans aucune de ces répétitions obsédantes qui rendent, pour une oreille occidentale, la musique orientale si dure à supporter. Comment ce chant aurait-il pu traîner alors que le chanteur était pressé de tout jeter, de condenser son expérience terrible ?
Il y a une urgence du cante, elle lui implore l’exacte mesure. C’est le compás, boussole et la juste cadence. Rien de trop. La nudité du cri, ses modulations, ses chromatismes.
Avec cette urgence vitale, les nuances apparaissent : cante grande, le grand chant – martinetes, peteneras, saetas, soleares –, cante chico, plus léger, sévillanes, malagueñas, zambras. Au bout, il y aura le spectacle, du flamenco, les castagnettes, les guitares, les danses, les olés, avec beaucoup de ay, qui sont à la douleur vertigineuse des origines ce que le furoncle est au cancer.
Au XIXe siècle, les familles aristocratiques de l’Andalousie découvrirent avec stupeur cet art, se demandant comment les gitans, ces vagabonds, avaient bien pu l’inventer, d’où ils le tiraient. Il devint du dernier chic de convier des gitans à se produire devant des cénacles élégants. Chaque señorito voulut avoir sa fête gitane. Parmi ces riches seigneurs, il y avait des mélomanes passionnés que cette musique inouïe, avec ses modes étranges, avec l’étendue des tonalités, intrigua et fascina. Ils en parlèrent autour d’eux ; ils attirèrent les gitans à la Cour : les premiers tablaos apparurent à Madrid et, avec ces spectacles, naquirent aussi des amateurs avertis. Mais le cante n’était pas seulement improvisé, il était imprévisible.
Comment convoquer le duende à heure fixe ? Comment savoir quand le cri jaillirait, dans quelles circonstances ? Parfois, il fallait attendre jusqu’à trois ou quatre heures du matin ; d’autres fois, la nuit passait sans que le miracle se produise. Si les véritables mélomanes comprenaient cette excentricité, la majorité du public s’impatientait. Les gitans apprirent à se passer du duende.
Cette magie que la ponctualité du spectacle abolissait, ils la mimèrent en faisant beaucoup de bruit. On peut dire que le flamenco est la dégénérescence du cante grande. On peut affirmer que les touristes ont peu de chances d’entendre un cante authentique. On peut même se demander si le cante, le chant profond, a une chance de durer.
Avec l’avènement de la démocratie, un engouement est né pour cette musique. Des foules de jeunes se rassemblent pour entendre des cantaores, vieux paysans descendus de leurs villages montagnards, vieilles femmes qui chantent assises sur une chaise, de la manière dont elles chantent dans leur cuisine. On produit des disques avec les meilleurs interprètes du moment. Mais le cante est devenu un conservatoire. Sa nécessité vitale, son urgence ont disparu. Il reste le flamenco.

Michel del Castillo. Dictionnaire amoureux de l’Espagne.

Lecture, « dandy du néant »

Le cortège funèbre qui accompagnait Anatole France était long de quelques kilomètres. Puis, tout a basculé. Excités par sa mort, quatre jeunes poètes surréalistes ont écrit contre lui un pamphlet. Son fauteuil à l’Académie française étant vide, un autre poète, Paul Valéry, a été élu pour s’y asseoir. Cérémonie oblige, il lui a fallu prononcer l’éloge du disparu. Pendant tout son panégyrique, devenu légendaire, il a réussi à parler de France sans prononcer son nom et à célébrer cet anonyme avec une ostensible réserve.
En effet, dès que son cercueil a touché le fond du trou, la marche vers la liste noire a commencé pour lui. Comment ? Les propos de quelques poètes d’audience plutôt limitée avaient-ils la force d’influencer un public cent fois plus nombreux ? Où a-t-elle disparu, l’admiration de ces milliers de gens qui avaient marché derrière son cercueil ? Les listes noires, d’où tirent-elles leur force ? D’où viennent les commandements secrets auxquels elles obéissent ?
Des salons. Nulle part au monde ils n’ont joué un rôle aussi grand qu’en France. Grâce à la tradition aristocratique qui dure depuis des siècles, puis grâce à Paris, où, sur un espace étroit, toute l’élite intellectuelle du pays s’entasse et fabrique les opinions ; elle ne les propage pas par des études critiques, des discussions savantes, mais par des formules épatantes, des jeux de mots, des vacheries brillantes (c’est ainsi : les pays décentralisés diluent la méchanceté, les centralisés la condensent). Encore à propos de Cioran. A l’époque où j’étais sûr que son nom rayonnait sur toutes les listes d’or, j’ai rencontré un intellectuel réputé : « Cioran ? » m’a-t-il dit en me regardant longuement dans les yeux. Puis, avec un rire long et étouffé : « Un dandy du néant…

Milan Kundera. Une rencontre.

Téléramer

Il y a fort longtemps, lorsque les mots avaient leur importance et généraient les jeux qui les enlaçaient, qui pouvaient être jouissifs, l’un de mes amis m’avait sorti à la terrasse d’un café, alors que nous discutions très sérieusement, « tu télérames »

Je n’ai pas compris immédiatement (certainement la bière qui engourdit le cerveau), je lui ai répondu : « quoi, je rame ? Pas du tout, ce que je dis est d’une clarté exemplaire, comme toujours ! ».

C’est là qu’il a éclaté de rire en disant : « non,  tu télérames, tu fais du Télérama, si tu veux ».

Décidément dans un de mes jours où la perspicacité fait défaut, je lui intime l’ordre d’expliquer, et, surtout sans rire infamant.

Il rit toujours et me dis : « tu télérames, tu fais dans le cultivé anti-tradition, cassant les règles dans fondement, traitant le monde entier d’anti-moderne, tu t’installes dans la petite contestation des moyens-beaux quartiers, tu t’éloignes en croyant appartenir à la minuscule communauté qui se prend pour une élite de haut rang et qui lit ce Télérama, au demeurant orchestré par des cathos de gauche. Bref, tu télérames, en tournant le dos à la vérité, en la remplaçant par des formules aussi creuses que les trous noirs. ! » C’est un ami assez gentil, il a ajouté : « tu mérites mieux… »

Il est vrai qu’il s’agissait d’une discussion inutile dont je ne me souviens pas du thème mais qui, certainement, avait à voir avec un film, une pièce, une expo, un bouquin, bref du culturel.

Et à l’époque, l’on n’avait pas inventé le « bobo ». C’était avant Amélie Poulain.

Ce matin, au réveil, je m’attèle à la lecture des newsletters que je reçois quotidiennement, dont celle de Télérama à laquelle je suis abonné depuis fort longtemps et que j’ai oublié de supprimer, par simple fainéantise alors qu’il suffit d’un clic sur le désabonnement, ça doit être psychanalytique.

Je tombe sur un article sur un sculpteur autrichien, exposé au Centre Pompidou et qui confectionne ce type d’œuvre :

Le titre de l’article de Télérama : « Faire beau ? Quelle horreur ! Les sculptures insolentes de Franz West exposées au Centre Pompidou »

Suit un texte dont, très objectivement, je livre des extraits :

« Plasticien fantasque méconnu du grand public, l’artiste autrichien méritait une rétrospective parisienne. On aime ou on déteste, mais ses œuvres sont souvent drôles, jouissives et inventives…

Sorties d’un intestin ? A la fois joyeuses et fantaisistes, étranges, parfois inquiétantes, ses oeuvres interrogent autant qu’elles dérangent. Faire beau ? Quelle horreur ! Le bon plaisir de ce trublion philosophe issu de la bourgeoisie, passionné de musique et plus cultivé qu’il n’y paraît, consiste à provoquer, pour mieux remettre en question quelques idées reçues. Certaines de ses sculptures abstraites aux couleurs pop semblent tout droit sorties d’un intestin. D’autres, avec leurs airs de gros beignet roses, font office de sofa. Avant les autres, il invite le spectateur à s’emparer de son art, participer. Son personnage de dandy frivole et rebelle inspirera d’ailleurs toute une génération. Grunge avant l’heure, West laisse une œuvre protéiforme, à rebours de la bien-pensance et du bon goût. Non sans avoir au passage fait tomber quelques barrières et, aux yeux de certains, rien moins que réinventé la sculpture moderne. Avec légèreté, insolence, une extrême ouverture d’esprit et liberté de création.

Frank West, Knotzen, 2002. Trois sculptures en aluminium vernis. © Courtesy Galerie Eva Presenhuber, Zurich / New York

Le journaliste de Télérama ajoute que : « West ne cesse de brouiller les pistes. Un critique qualifie les Passstücke, ses premières sculptures du début des années 1970 – des prothèses amovibles que le spectateur peut adapter sur son corps – de « mise en forme d’états névrotiques ». S’en suivent des œuvres en papier mâché, des œuvres-meubles, où l’objet design se mue en oeuvre d’art, des collages, affiches peintes, dessins, maquettes…

Et que « sous ses airs de clochard élégant, il cultive un « je-m’en-foutisme » volontiers moqueur. A la ville comme dans son œuvre, haute en couleurs.

Grupp mit Kabinett, ensemble de 8 sculptures. Papier mâché, gaze, tables.© Centre Pompidou / Dist. RMN-GP / Ph. Migeat

Je cite encore Télérama :

« Des sculptures peintes en rouge criard, verdâtre ou marron, dont la forme évoque tantôt un sexe, tantôt une sucrerie, tantôt un étron ; un artiste qui détruit ses œuvres si quelqu’un les trouve belles ; c’est peu dire que West entendait remettre en question l’idée même du beau – et du laid. En cela révolutionnaire, il a marqué une rupture, rebattu les cartes. Et redéfini en l’espace de quarante ans le champ des possibles dans l’art contemporain, avec une bonne dose de plaisir. Artisanal ? Trivial ? Grotesque ? On aime ou on déteste, mais c’est souvent drôle, jouissif, inventif. »… « son influence s’est fait sentir dans le mouvement « trash » des années 1990. Une reconnaissance tardive en dehors de son pays natal qui lui vaudra de recevoir le Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière à la 54e Biennale d’art de Venise en 2011, un an avant sa disparition »

Ce type d’article sur un artiste exaspérant est exaspérant.

J’avais l’intention, en commençant ce billet, de revenir sur certains petits escrocs de l’art contemporain, adulés et inventés par des professionnels du dollar, de rappeler les concepts du beau, à partir des textes de Kant et de la révolution Manet, bref de philosopher sur « Esthétisme et Art contemporain ».

Mais je me suis dit qu’il fallait que je m’arrête ici, pour deux motifs :

– d’abord le sujet mérite mieux qu’un billet et j’ai écrit ailleurs des centaines de pages, au demeurant assez inutiles.

– ensuite, j’aurais certainement « téléramé ».

Mais bien évidemment dans l’immense texte sur le « romantica » pas encore terminé, je reviendrai sur « le beau ».

Aleph

Lorsque les mots vous manquent, lorsque les virgules, les points de suspension ont quitté pour quelques heures vos yeux, lorsque vous êtes dans une joie triste, un bonheur en suspens, une envie de sentiment, ouvrez un livre de Borges.

Il vous emmène là où vous voulez aller. Borges vous balade partout entre les lignes, entre les sens. Mon fils m’a demandé hier si j’avais lu Borges. L’entourage a souri.

Je colle ci-dessous les premières pages de l’Aleph.

« Autant que je m’en souviens, mes épreuves commencèrent dans un jardin de Thèbes Hékatompylos, quand Dioclétien était empereur. J’avais servi (sans gloire) durant les récentes campagnes d’Égypte, tribun dans une légion en garnison à Bérénice, en face de la mer Rouge. La fièvre et la maladie consumèrent beaucoup d’hommes qui, magnanimes, désiraient l’assaut. Les Maures furent vaincus ; la terre occupée auparavant par les villes rebelles, vouée pour l’éternité aux dieux infernaux ; Alexandrie, défaite, implora en vain la miséricorde de César ; en moins d’un an, les légions obtinrent le triomphe, mais moi, je parvins à peine à entrevoir le visage de Mars. Cette déception me fit mal et peut-être fut cause que je me suis acharné à découvrir, à travers des déserts apeurés et diffus, la secrète Cité des Immortels.
Mes épreuves commencèrent, je l’ai dit, en un jardin de Thèbes. Je ne dormis pas de toute la nuit, car quelque chose combattait dans mon cœur. Je me levai un peu avant l’aube ; mes esclaves dormaient, la lune avait la même couleur que le sable infini. Un cavalier exténué et sanglant vint de l’Orient. À quelques pas de moi, il glissa de son cheval. D’une faible voix insatiable, il me demanda en latin le nom du fleuve, qui longeait les murs de la ville. Je lui répondis que c’était le fleuve Égypte, que les pluies alimentent. « C’est un autre fleuve que je cherche, répliqua-t-il tristement, le fleuve secret qui purifie les hommes de la mort. » Un sang noir coulait de sa poitrine. Il me dit que sa patrie était une montagne située de l’autre côté du Gange et qu’il y courait le bruit que, si quelqu’un allait jusqu’à l’Extrême Occident, où se termine le monde, il arriverait au fleuve dont les eaux donnent l’immortalité. Il ajouta que, sur l’autre rive, s’élève la Cité des Immortels, riche en avenues, en amphithéâtres et en temples. Il mourut avant l’aurore, mais je décidai de découvrir la ville et son fleuve. Interrogés par le bourreau, plusieurs prisonniers nous confirmèrent la relation du voyageur. Quelqu’un se souvint de la plaine Élysée à l’extrémité de la terre, où la vie des hommes est perdurable ; quelque autre, des cimes où naît le Pactole, au bord duquel on vit un siècle. À Rome, je conversai avec des philosophes qui opinèrent qu’allonger la vie des hommes est allonger leur agonie et multiplier le nombre de leurs morts. J’ignore si j’ai cru une fois à la Cité des Immortels ; je pense qu’il me suffisait alors d’avoir à la chercher. Flavius, proconsul de Gétulie, m’accorda deux cents soldats pour l’entreprise. Je recrutai aussi des mercenaires, qui disaient connaître les routes et qui furent les premiers à déserter.
Les faits ultérieurs ont déformé jusqu’à l’inextricable le souvenir de nos premières étapes. Partis d’Arsinoé, nous avons pénétré dans le désert embrasé. Nous avons traversé le pays des Troglodytes, qui dévorent des serpents et manquent de l’usage de la parole ; celui des Garamantes, qui ont leurs femmes en commun et qui se nourrissent de la chair des lions ; celui des Augiles, qui vénèrent seulement le Tartare. Nous avons fatigué d’autres déserts, où le sable est noir, où le voyageur doit usurper les heures de la nuit, car la ferveur du jour est intolérable. J’ai vu de loin la montagne qui donne son nom à l’Océan : sur ses pentes, pousse l’euphorbe qui neutralise les poisons ; sur le faîte, habitent les satyres, race d’hommes féroces et grossiers, portés à la luxure. Que ces régions barbares, où la terre engendre des monstres, pussent abriter une cité illustre, nous paraissait à tous inconcevable. Nous avons continué notre marche : revenir sur nos pas eût été un opprobre. Quelques téméraires dormirent la face exposée à la lune ; la fièvre les brûla ; dans l’eau corrompue des citernes, d’autres burent la folie et la mort. Alors commencèrent les désertions et bientôt les séditions. Pour les réprimer, je n’hésitai pas à recourir à la sévérité. J’agis loyalement. Cependant un centurion m’avertit que les mutins (pour venger la mise en croix d’un des leurs) complotaient ma mort. Je m’enfuis du campement, avec le peu de soldats qui me restaient fidèles. Je les perdis dans le désert, parmi les tempêtes de sable et la vaste nuit. Une flèche crétoise me déchira. J’errai de longs jours sans trouver de l’eau, ou un seul jour immense, multiplié par le soleil, la soif et la crainte de la soif. J’abandonnai la direction au caprice de ma monture. À l’aube, les lointains se hérissaient de pyramides et de tours. Insupportablement, je rêvais d’un labyrinthe net et exigu avec, au centre, une amphore que mes yeux voyaient, mais les détours étaient si compliqués et si déroutants que je savais que je mourrais avant de l’atteindre. »

Luis Borges.

Une tôle froissée, aventure d’un ami

Il pensait à elle et au petit accident de voiture. Dieu qu’elle était belle…

La pluie tombait très fort et Etienne était très triste. Il appuya sur une touche du clavier. Des graphismes multicolores apparurent sur l’écran de son ordinateur. Les ventes du mois. Etienne, en sa qualité de Sales manager for Europe de l’entreprise faisait défiler sous ses yeux ces diagrammes quelques dizaines de fois par jour. Il s’était d’ailleurs demandé une fois, s’il n’exagérait pas : les données ne changeaient que de semaine en semaine et, en tout cas pas dans la journée. Il se disait que cependant, l’on ne savait jamais, et qu’il fallait « veiller au grain ».

L’action qu’il s’était donné comme objectif de la journée était, comme il l’avait dit à son adjoint, « calée » : les technico-commerciaux de Charleroi devaient être «remués». Les commandes dans ce secteur, si elles ne baissaient pas, stagnaient. Ces belges devaient passer leur journée à se goinfrer de moules frites et se gonfler de bière !

Il appela le bureau de Charleroi. Malgré sa tristesse, Il fallait bien travailler. Une secrétaire lui répondit en bafouillant que tout le monde «était en clientèle». Il pensa encore à des camions de moules, à des bassins de bière. Et, sans qu’il ne sache pour quelle raison, au coureur cycliste Eddy Merckz qui devait être bien vieux.

Il décida que, pas plus tard que la semaine prochaine, il se rendrait en Belgique, que ce ne serait pas mauvais, d’ailleurs, pour le rodage de sa nouvelle voiture. Ce qui le rendit encore plus triste car il pensa encore à elle.

Elle avait occupé sa journée. Comment avait-il pu, lui qui collectionnait les femmes tout en se prétendant par ailleurs fidèle de « corps et de cœur » à sa belle épouse, tomber dans cette mélancolie ? Comment, lui que le sentiment n’atteignait que dans «son métier de père de ses enfants et d’amant de sa femme» (c’était les mots de son ami), s’était-il laisser piéger par la simple vision d’une femme au volant d’une auto tamponneuse ? Au point, presque, de ne plus avoir, dans cette lancinante meurtrissure, ce désir de travail chiffré qui l’avait toujours envahi. Il se jura, encore, qu’il ne sortirait pas la carte qu’il triturait dans la poche de sa veste, et qu’il ne téléphonerait pas…

Il faillit appeler son ami mais se ravisa. Il n’avait pas du tout, à ce moment précis, l’envie de subir sa spiritualité de circonstance, ses répliques d’assommoir, les balivernes sur sa femme. Bref, ses stupidités pédantes et enflées. D’ailleurs, pour qui se prenait-ils ce faux dandy, cet histrion à cent sous ? Toujours ses sentences emphatiques, les claquements d’une prétendue ironie lyrique qu’il nommait « le recul obligé » ordonnant ses rencontres et ses sentiments, trompant régulièrement son épouse, tout en prétendant qu’une «schizoïdie construite et maîtrisée» persuadait de tout, sûr «d’arracher» et de porter, clamait-il les femmes «vers leur immatériel» ! Qu’il aille se faire arracher la peau ! Il ne le pensait pas vraiment. C’est son grand et unique ami et nombre de ses collègues jalousaient cette complicité de roc, lorsque, entrant dans son bureau, ils l’entendaient partir d’un rire de tonnerre, le combiné du téléphone martelant ses genoux. Ils savaient qu’il était avec lui et qu’ils s’esclaffaient, radotant et le sachant, à coups de circonlocutions ravageuses sur ce monde quotidien, rempli des «autres», sûrs de leur lucidité impitoyable. Ça devait faire du bien, se disaient-ils.

Le téléphone sonna. Il pensa qu’il devait s’agir de l’un de ces vendeurs belges que la secrétaire avait averti, en téléphonant dans un bar minable de la Grande rue, que le «Di-co» avait appelé et que ça n’était pas bon signe…

Il était donc prêt à hurler. Mais, non, c’était «personnel» lui déclara Annabella (mais il s’agissait d’un faux nom), son assistante. Sûrement un piège, une de ces caseuses d’épargne retraite ou de parts immobilières dans des hôtels caribéens jamais construits et qui avait appris dans ses cours de télémarketing les moyens de forcer les barrières téléphoniques par une annonce idoine. C’était effectivement une voix de femme, douce évidemment.

–  Puis-je parler à Monsieur Etienne Rivoire, s’il vous plaît ?

– C’est lui-même, mais s’il s’agit…

–  Bonjour Monsieur, nous nous sommes déjà rencontrés. Je suis celle qui a embouti votre splendide voiture.

Etienne n’eût, comme l’autre fois, plus de voix. C’était elle ! Mon Dieu ! pria-t-il.

Elle continua :

– Il faut, Monsieur, que je vous dise, qu’après vous avoir laissé sur la chaussée, j’ai eu bien des remords. Mon attitude a été inqualifiable. Je ne suis même pas descendu et n’ai fait, égoïstement, que penser à mon retard. Je m’en veux de cette de cette goujaterie. Je n’ai su comment me faire pardonner ou du moins, si, je voulais le faire de vive voix. Persuadée que vous alliez appeler pour les formalités, je me suis jurée de ne pas oublier de m’excuser de mon comportement, à l’occasion de cette conversation – comment dirais-je – administrative. Mais vous n’avez pas appelé. Notez que j’avais relevé, je ne sais d’ailleurs pour quelle raison, votre numéro minéralogique. L’un de mes amis de la Préfecture de Police à qui j’ai raconté votre mésaventure et mon impertinence m’a proposé de m’obtenir votre nom. Ce qu’il a fait et il m’a été facile, par l’annuaire et l’amabilité de votre femme de ménage que je viens d’avoir à votre domicile, de vous retrouver. Me voilà donc, vous présentant humblement mes excuses, en espérant vivement que vous les accepterez.

Etienne ne dit pas un mot, tout en pensant que cette femme avait dû, dans sa prime enfance apprendre le maniement du langage avant celui de la corde à sauter…

Il eut quand même le courage de balbutier :

– Mais, ce… ce… ce n’est rien, Meu, pardon, Madame… je…

Heureusement, elle le coupa et l’assomma en proposant

–  Monsieur, je crois constater, à une certaine réserve de votre voix, que je dois, de vive voix, vous démontrer la sincérité de mes regrets. Si votre emploi du temps vous le permet, je vous propose de le faire devant un verre. Par exemple, ce soir à 19 h 30, au Safari Club, avenue Matignon. Les cocktails y sont délicieux.

Etienne put marmonner :

– Ah oui ? Je..

Il fut à nouveau interrompu par la voix crémeuse qui lui chuchota, avant de raccrocher :

  • – Donc à, à ce soir…

 

 

Tête droite, debout.

Chaque semaine, les Juifs lisent un extrait de la Bible, le Pentateuque, la Torah. La Paracha.

Celle qui est lue le shabbat qui précède le nouvel an juif, Roch Hachana (qui signifie littéralement la « tête » de l’année se nomme la Nitzavim.

C’est une de celles qu’on peut allègrement commenter. Il y est question de Moïse qui s’adresse aux Enfants d’Israël au moment où il va mourir. Lui n’entrera pas dans la terre promise.

L’incipit de la paracha énonce :« Vous vous tenez debout, vous tous, aujourd’hui ».

les Sages, les commentateurs considèrent que les juifs se tenaient debout comme ils doivent se tenir, debout, lors des fêtes de Roch Hachana et de Yom Kippour, debout devant le Créateur, et surtout debout devant sa conscience.

Roch Hachana est donc la « tête de l’année », comme un cerveau qui est la tête du corps lequel non seulement donne à penser mais permet d’embrasser le reste des jours qui suivent les premiers, lesquels sont, à l’infini, toujours en tête.

On se demande ce que vient faire ici un commentaire d’une paracha. Rien de religieux dans ce site.

Non, c’est juste cette idée de tête, de haut, du debout qui nous a incité à écrire rapidement ce billet.

Chaque instant, nous sommes-nous dit, est la tête de ce qui suit. Ce qui doit advenir.

Un peu court. Comprenne qui le veut. La tête est plus qu’une notion, c’est LE concept.

Chana Tova m’écrivent mes amis. Et je réponds, bêtement, Chana Tova, y compris aux disparus, voyageurs d’entre les étoiles.

Chana Tova est une belle expression.

Lecture infligée 

On a longtemps hésité, de crainte d’être taxé de pédant de service. Une crainte qui, au demeurant m’a empêché de faire un milliard de choses.

On a hésité à asséner le potentiel lecteur d’extraits de pages des grands, essentiels pour la compréhension du monde.

Mais, ici, aidé par une humeur du jour assez joyeuse, celle qui nous persuade de notre existence, concomitante de la croyance dans la compréhension du tout, j’ose coller dans ce billet un essentiel du maître.

Je ne le commente pas. Il y faudrait une vie. Je m’y emploie, seul, tous les jours.

Ni rire, ni pleurer, ni juger nous dit le même maître. Juste comprendre.

J’ajouterai : éclater de rire, pleurer d’amour, juger la morale. En comprenant. C’est exactement ce que notre maître n’a pas écrit mais qu’il a permis.

Ci-dessous, la lecture infligée. Pas trop long pour du central…

« La plupart de ceux qui ont parlé des sentiments et des conduites humaines paraissent traiter, non de choses naturelles qui suivent les lois ordinaires de la Nature, mais de choses qui seraient hors Nature. Mieux, on dirait qu’ils conçoivent l’homme dans la Nature comme un empire dans un empire. Car ils croient que l’homme trouble l’ordre de la Nature plutôt qu’il ne le suit, qu’il a sur ses propres actions une puissance absolue et qu’il n’est déterminé que par soi.

Et ils attribuent la cause de l’impuissance et de l’inconstance humaines, non à la puissance ordinaire de la Nature, mais à je ne sais quel vice de la nature humaine: et les voilà qui pleurent sur elle, se rient d’elle, la méprisent ou, le plus souvent, lui vouent de la haine; qui sait avec plus d’éloquence ou de subtilité accabler l’impuissance de l’esprit humain passe pour divin. Sans doute n’a-t-il pas manqué d’hommes éminents (et nous avouons devoir beaucoup à leur labeur, à leur ingéniosité) pour écrire sur la droite conduite de la vie beaucoup de choses excellentes et pour donner aux mortels de sages conseils : mais la nature des sentiments, leur force impulsive et, à l’inverse, le pouvoir modérateur de l’esprit sur eux, personne, à ma connaissance, ne les a déterminés. Je sais bien que le très illustre Descartes, encore qu’il ait cru au pouvoir absolu de l’esprit sur ses actions, a tenté l’explication des sentiments humains par leurs causes premières et à montrer en même temps comment l’esprit peut dominer absolument les sentiments; mais, à mon avis, il n’a rien montré du tout que l’acuité de sa grande intelligence, comme je le démontrerai en son lieu.

Je veux donc revenir à ceux qui préfèrent haïr ou railler les sentiments et les actions des hommes, plutôt que de les comprendre. Sans doute leur paraîtra-t-il extraordinaire que j’entreprenne de traiter des vices et de la futilité des hommes selon la méthode géométrique, que je veuille démontrer par un raisonnement rigoureux (certa) ce qu’ils proclament sans cesse contraire (repugnare) à la Raison, cela même qu’ils disent vain, absurde et horrifique. Mais voici mon argument (ratio). Il ne se produit rien dans la Nature qui puisse lui être attribué comme un vice inhérent; car la Nature est toujours la même, et partout sa vertu et sa puissance d’action (agendi) est une et identique. Ce qui signifie que les lois et les règles de la Nature, suivant lesquelles toute chose est produite et passe d’une forme à une autre, sont partout et toujours les mêmes, et par conséquent il ne peut exister aussi qu’un seul et même moyen de comprendre la nature des choses, quelles qu’elles soient: par les lois et les règles universelles de la Nature.

Voilà pourquoi les sentiments de haine, de colère, d’envie, etc., considérés en eux-mêmes, obéissent à la même nécessité et à la même vertu de la Nature que les autres choses singulières; et par suite ils admettent des causes rigoureuses (certas) qui les font comprendre, et ils ont des propriétés bien définies (certas) tout aussi dignes d’être connues que les propriétés d’une quelconque autre chose dont la seule considération nous satisfait. Je traiterai donc de la nature et de la force impulsive des sentiments et de la puissance de l’esprit sur eux selon la même méthode qui m’a précédemment servi en traitant de Dieu et de l’Esprit, et je considérerai les actions et les appétits humains de même que s’il était question de lignes, de plans ou de corps ».

Spinoza, Ethique, III, De l’origine et de la nature des sentiments. Traduction : Roland Caillois.

Chic et obscur

Le titre ? un mot de Pierre Bourdieu que beaucoup, a tort, détestent en le rangeant dans la catégorie des sociologues terroristes ou diseurs « obscurs » (sic) de ce qui peut se dire plus clairement.

C’est pourtant lui qui à propos de Wittgenstein, philosophe très à la mode dans les années 90, très largement cité en bas de pages écrivait : « Wittgenstein a aujourd’hui un certain nombre de propriétés sociales qui lui confèrent une grande force d’attraction. C’est un auteur à la fois prestigieux et énigmatique, ou, mieux, chic et obscur (…). Le rapport de liberté et de rupture qu’il entretient avec la tradition philosophique et la forme aphoristique dans laquelle il s’exprime autorisent ou même encouragent à le traiter comme un auteur n’exigeant ni connaissances préalables ni conditions d’accès : c’est ainsi que des spécialistes en sciences sociales qui le citent ou s’en réclament peuvent trouver en lui le moyen d’échapper aux disciplines ingrates de leur discipline tout en se donnant à bon compte des airs de penseurs. ». Pierre Bourdieu, « Fieldwork in Philosophy », Choses dites, Éditions de Minuit, 1987.

Pourquoi donc revenir sur le sujet ? Simplement parce qu’aujourd’hui les penseurs chics et obscurs nous manquent : tous ne font que répéter, même pas savamment, même pas joliment, sans style, le réel confondu avec le prix du ticket de métro. L’on se souvient encore des bouquins de Michel Foucault, penseur chic pour certains, mais dont l’éblouissement dans l’écriture procurait, au-delà du contenu souvent opportun, la jouissance du lecteur. Le style journalistique est devenu la norme, comme d’ailleurs l’idée, passée dans le champ morne

Il nous faudrait du chic, de l’obscur. Ma fille, impolie, qui lit par dessus mon épaule ce que je suis en train d’écrire me souffle : obscur objet d’un désir ?

Je hausse les épaules et clique pour publier le post. Ce qui crée un peu d’obscurité sur mon écran dernier cri.

Rosset, encore, philosophie désengagée

Le lecteur qui s’arrête au titre s’attend à un exposé savant sur la relation entre deux notions, la philosophie et le politique, leur imprégnation réciproque, l’histoire de leur concomitance. Philosophie dans le politique, politique dans la philosophie, philosophie politique tout court etc…Il n’en est rien. Il s’agit juste d’une phrase de Clément Rosset, philosophe du réel, qui s’attache à démontrer qu’il se suffit à lui-même sans théorisation excessive, lequel répond lorsqu’on lui demande le motif qui l’amène à se désintéresser radicalement de la politique que :
« Pour moi, encore une fois, la philosophie est une quête intérieure de compréhension et d’acquiescement à la réalité, un chemin par lequel on trouve une joie enivrante. Franchement, consacrer de l’énergie à savoir si le prix du ticket du métro va ou non changer ne m’a jamais traversé l’esprit… »

Un peu court, idiot diront d’autres. L’on se doit cependant de s’interroger. L’opinion d’un philosophe n’est jamais secondaire.

Clément Rosset ajoute que :
« Je suis surpris de voir qu’on y présente sans cesse des portraits de gens « engagés ». Cela me fait sourire. Être architecte ou pianiste, cela ne suffit pas. Il faudrait de plus être engagé. Moi, j’aimerais bien qu’on m’explique ce que cela signifie qu’une chanteuse engagée. Cette survalorisation de l’engagement est très excessive : nous voilà donc en compagnie de cuisiniers engagés, de sportifs engagés… »

Et que :
« En tant que citoyen, j’ai des opinions, je vais voter. Mais en tant que philosophe, je me détourne de ces opinions et ne leur accorde aucune place. C’est vraiment la joie qui me préoccupe et me guide. Je la ressentais déjà lorsque j’étais enfant. Je répétais souvent : « Que c’est bon d’exister ! » Comme je suis né en 1939, cela inquiétait mes parents, qui trouvaient qu’avec l’occupation allemande, cette exclamation était déplacée. »

Doit-on commenter ou laisser lire et penser ?

Ici, le texte complet

joli(e)

Une brève mise au point, certainement inutile et périphérique.

Tous s’étonnent que je n’aime pas qu’on dise d’une photo (a fortiori une des miennes) qu’elle est « jolie ».

Je croyais que cette réaction était compréhensible.

Il semble que non. Je viens, encore il y a moins d’une heure de subir le mot. Justement à propos d’une de mes photos. Et mon interlocutrice, excédée par cette sortie récurrente a failli me raccrocher au nez.

C’est pourtant clair : Dire d’une chose qu’elle est « jolie » signifie qu’elle est agréable à regarder, ce qui ne me convient pas si j’attache une importance à l’image ou au texte proposé .

Dites « belle » ou « beau ». Et émerge immédiatement autre chose, peut-être du côté de l’éternité à laquelle, idiotement, l’on peut aspirer.  Dites « Cette fleur est belle » et elle l’est en soi, pour toujours. Dites qu’elle est jolie nous ramène à l’horticulteur ou au fleuriste, dans l’éphémère.

Il est inutile de constater que par ce dédain du mot « joli », je m’installe dans un orgueil désespérant. Je le sais, le revendique. Je n’aime pas le mot « joli ».

Mon interlocutrice a immédiatement pris un ton plus doux au téléphone lorsque je lui ai dit qu’elle n’était pas jolie , mais belle.

PS1. « joli » a d’abord «signifié joyeux, avant d’avoir le sens qu’on lui connaît. Il ne faut donc pas enterrer ce mot.

PS2. Dire d’un objet qu’il est « intéressant » ouvre d’autres perspectives qu’il serait pédant d’aborder.

Activité de la persévérance dans son être

Le choux farci du Café Spinoza, à Budapest est le meilleur de la ville. Peut-être en concurrence avec celui du Szegeg, autre lieu vrai de la capitale hongroise.

C’est ce que nous affirmions l’autre soir dans un dîner avec de vrais amis.

Evidemment, l’un des convives à fait malheureusement dévier la discussion sur Spinoza. On devrait éviter de tels noms pour des cafés ou des brasseries. Ils nous éloignent du plaisir immédiat lequel peut ne pas être toujours intellectuel…

Donc, comme il fallait s’y attendre, une question m’a été posée. Sur les affects décrits par le philosophe, sur la la joie et la tristesse qui viennent submerger nos instants de vie. C’est de ma faute. J’aborde souvent le sujet quand j’évoque le maître.

J’ai donc été sommé, de résumer avant le dessert. Spinoza et sa théorie des affects, et le désir, « l’essence de l’homme ». C’est de ma faute. Il faut me taire et faire écouter Dalida.

Le désir, donc. Mes interlocuteurs ont souri, gentiment, en avalant le mot comme un succédané de la jouissance érotique.

J’ai donc du, pour la nième fois, préciser la pensée du maître, étant observé que j’admets parfaitement la confusion ou le quiproquo. On peut ne pas être un lecteur assidu de Spinoza ou entendre le concept dans son acception commune. Laquelle est acceptable. Le désir, au sens courant ou, mieux, bunuelien du terme est… essentiel.

J’ai cependant décidé de résumer ici ce que je répète souvent, comme le Bloom du « Big fish », film géant et magique de Tim Burton, l’un de mes favoris.

Ainsi, Spinoza, dans son ouvrage majeur considére qu’il existe trois affects de base (« primitifs ») :

– D’abord le DÉSIR, essence de l’homme, puis la joie et la tristesse qui en découlent.

En effet, contre l’intellectualisme qui considère que tout se réduit à des concepts ou des idées, en définissant par ailleurs l’homme comme un être de raison, comme Descartes, Spinoza affirme que le désir est l’essence même de l’homme.

Mais le désir ici ne se résume pas à l’élan sexuel ou à l’envie d’une chose. IL EST L’APPÉTIT.

L’homme tend naturellement à persévérer dans son être, autrement dit à se conserver et à se renouveler sans cesse, et ce grâce à son APPÉTIT lequel se différencie du désir par la conscience de son existence ou de son apparition.

L’APPÉTIT est un effort humain, continuel. Celui, constamment mis en œuvre pour réaliser sa propre nature (« persévérer dans son être« ) pour devenir toujours plus ce que l’on est, en cherchant toujours à devenir soi-même :

Spinoza nous dit ici que si cet effort ne s’applique qu’à l’âme, comme c’est le cas dans les activités intellectuelles, l’appétit est appelé « volonté » mais que s’il s’applique à l’âme et au corps, il est simplement nommé « appétit » (citation 3)

Par le désir, puissance du corps et de l’esprit qui permet la conservation et le dépassement de soi, ainsi que l’acquisition d’une connaissance claire de soi-même et de la nature, l’homme atteint ce but de la persévérance dans son être. en existant et le sachant, par sa capacité de percevoir et de connaitre.

C’est une dynamique, une force, une énergie, un élan qui ne peut avoir qu’un but : conserver et accroitre son existence.

De ce désir de persévèrer dans son être, de se conserver, de devenir, découlent deux autres « affects » : la joie et la tristesse

Quand le désir « est en baisse », il génére une diminution de la puissance d’exister, de penser et d’agir. Ce qui engendre la tristesse ;
Quand le même désir « est en hausse », il en résulte un accroissement de la puissance d’exister, de penser et d’agir. Ce qui engendre la joie.

Cette opposition entre tristesse et joie est parallèle, concomitante de la différence entre le passif (la tristesse) et l’ actif (la joie).

De ces trois affects primitifs, découlent toutes les PASSIONS : la jalousie, l’humilité ou l’envie sont des formes de la tristesse, alors que l’admiration, la générosité ou la louange sont des formes de la joie.

l’individu est actif lorsqu’il peut s’identifier comme la cause de ce qui se produit et lorsqu’il comprend les choses ;
il est passif lorsqu’il pâtit d’une cause extérieure qui échappe à sa conscience et lorsqu’il ne comprend pas, ce qui accroît sa confusion, les passions l’empêchant d’accéder à la connaissance, et, partant, à l’incompréhension de sa soumission à des causes non comprises. Ce qui exacerbe sa passivité et sa faiblesse, donc sa servitude.

Ainsi, l’homme se croit libre parce qu’il est conscient de ses passions, mais, en réalité, selon Spinoza, il ne l’est pas dans la mesure où il demeure inconscient des causes qui le déterminent. La vraie liberté consiste alors à comprendre l’ordre réel des choses et à saisir notre place dans la causalité de la nature. Cette connaissance permet d’accroitre notre puissance d’exister.

La connaissance de son absence de liberté, en réalité des causes de ce qui advient est le début d’une éthique, un cheminement vers la vraie liberté.

Ainsi, pour conclure sur ce qui nous empêche de boire notre bière, lorsque les amis nous demandent ce qu’on entend par désir, on précise, en passant par la joie, l’actif, la connaissance de la non-liberté, la persévérance dans son propre être, à la LIBERTÉ.

Doit-on dès lors considérer que le désir est liberté ? Non. Relisez.

Ouf… On ne m’y reprendra plus à vouloir résumer, en une page, la troisième partie de l’Ethique…

Mais rien que pour moucher un sartrien de mes amis, présent dans ce dîner, qui ne veut rien comprendre et se prétend l’homme le plus libre du monde, avec son existence qui précéderait l’essence, je suis assez content (joyeux) de cette petite mise au point.

Je dois être dans un moment actif, contre la tristesse. En identifiant parfaitement la cause qui me produit et qui donc produit ce minuscule texte spinozien.

L’affect est un joli mot. Son contenu essentiel. Et les mots jolis (j’accepte d’entendre ce mot, sauf pour les photos) sont vrais. Je me répète ici. C’est Einstein qui affirmait qu’une équation belle est vraie.

PS. La photo en tête du billet : la plage populaire d’Almeria, là où le poisson à la plancha est le meilleur du monde…

Jeux de maux, Torquemada, Torquemathaï.

Il y a deux manières d’envisager les jeux de mots, en relation avec une situation, dans un titre, une spécialité historique du journal « Libération » qui ne craint pas le ridicule de la facilité.

Soit, comme moi m’énerver un millième de seconde contre ladite facilité, révélatrice d’une tentative de brillance surannée et atterante, clownesque .

Soit les apprécier lorsqu’ils sont originaux et provoquent un vrai sourire.

C’est ce qu’il m’est arrivé aujourd’hui.

Une amie, en voyage dans une ville de l’est, m’a raconté, sur WhatsApp, son aventure dans un salon de massage thaïlandais.

Pour résumer, elle a énormément souffert. La masseuse, pourtant d’une allure frêle, a-t-elle dit, lui à fait subir pendant plus d’une heure, les pires tortures qu’un corps peut endurer, coudes dans le dos, poings dans l’aine, doigts plombés dans le cou.

Elle n’a osé rien dire. C’était son premier massage de ce type et imaginait donc être dans une norme supportable. Ce qui empêche de parler et de dire.

Elle m’a dit, certain de mon éclat de rire, que cette masseuse était une « torquemathai« .

J’ai éclaté de rire, ce qui m’a rendu de bonne humeur. Pour beaucoup d’heures…

Il ne faut pas grand chose pour l’être. Juste des mots.

Les mêmes (les mots) peuvent aussi vous rendre furieux ou malheureux.

Il faut donc choisir des amis ou des relations qui disent des mots qui font sourire.

En réalité, l’amitié est un sourire.

« Amigo with me » est un très mauvais jeu de go…

Étranger

Suis donc à l’étranger, loin. Et tous disent qu’on oublie tout par le dépaysement et les paysages, les immeubles qui ne sont pas les notres

Rien n’est plus faux. C’est loin de chez nous, à l’étranger, qu’on pense à ce qui pourrait nous arriver de mieux là on on vit. A l’étranger, loin de chez nous, on rêve d’une quotidienneté époustouflante.

L’étranger, le lointain si on veut, nous ramène toujours au centre. Lequel n’a nul besoin d’exotisme tant il est planté dans un nombril, qui est au centre des peaux blanches.

Je peux haïr les voyages. Ou les aimer. Ça dépend de la qualité du soleil et du galbe d’un mollet vite aperçu à l’heure d’un apéritif et qui vous poursuit la nuit dans vos insomnies.

Ce qui ne veut rien dire. Sauf que l’espace n’est rien. Nada. Seul le temps et ses images, le notre, les notres comptent.

Une douceur malfaisante

« Planté seul au milieu du trottoir, un petit garçon hurle et réclame sa mère. Quelqu’un s’approche. Un membre de la famille ? Un passant ? Il caresse la tête de l’enfant, se penche, lui parle, parvient à le calmer. À l’évidence, sa mère ne peut pas être très loin et, selon toute vraisemblance, elle cherche aussi son fils. Mais une idée folle surgit dans l’esprit du témoin : et si la terreur du petit garçon était justifiée ? Et si sa mère ne devait plus reparaître ?
Les hurlements et les larmes ont cessé. Le visage de l’enfant n’en reste pas moins ravagé : traits figés, regard fixe, yeux rougis, petits hoquets. L’enfant approuve d’un mouvement de tête tout ce qu’on lui dit mais sans se laisser distraire pour autant : les mots ne sont que de petites bulles. En dépit de leur sens, ils ne disent vraiment que l’absence. On répète à l’enfant que sa mère va revenir, mais il n’a que faire d’une promesse. Ce qu’il veut, c’est sa mère. Malgré tous les réconforts, la terreur de l’enfant s’inscruste. Plus l’adulte fait d’efforts pour convaincre, plus l’enfant lutte contre de nouvelles larmes. Faut-il demander à l’adulte de se taire ? Ne comprend-il pas que sa douceur ne fait que donner la mesure de la perte et l’entériner ?

???

Rosset, le réel.

Il est des questions qu’on ne peut poser. Ce sont d’abord celles qui entrent trop dans l’intimité de celui à qui on la pose. Donc une politesse. Puis d’autres qui éberluent, stupéfient tant leur brutalité première, non suivie d’une explication ordonnée et théorique ne peut convenir à une oreille pourtant docile et bienveillante..

Parmi celles qui interloquent, Il en est une qui est pourtant assez simple, grammaticalement s’entend.

Je vous la livre : « Etes vous intéressé par la réalité, le réel si vous préférez ?

L’interlocuteur interloqué vous regarde, passe une paume sur une joue barbue, hésite entre sourire et pose intellectuelle, en mordant une branche de ses lunettes et assène, s’il est honnête : « je ne comprends pas ». D’autres tout aussi ébaubis mais qui veulent à tout prix donner à entendre leur intellectualité toujours en alerte répondront : « A quelle réalité faites-vous allusion ? ». Ce qui ne veut, évidement rien dire mais qui a le mérite de camoufler le vide sidéral dans une partie de son cerveau.

A vrai dire, ils leur manquent aux deux répondeurs un automatisme : lorsqu’on fait allusion au réel, du moins par une approche théorique, on ne doit que se souvenir de Clément Rosset, philosophe adulé ou repoussé par ses pairs tant l’Ecole philosophique à laquelle il aurait pu appartenir était à inventer, inclassable. Il vient de nous quitter.

A une question qui lui a été posée par je ne sais plus qui (j’ai simplement noté, archivé et oublié la référence) ce qui était sa pensée immédiate, lui le penseur du « réel » au regard du virtuel qui dominait l’espace contemporain, jeux technologie, il répondait ::

« Qu’on puisse vivre de 6 à 90 ans sans avoir jamais passé une minute dans le monde force l’admiration ! Jean Baudrillard, un philosophe obnubilé par la technologie – dont je ne me suis jamais senti proche pour cette raison –, a écrit une phrase qui me ravit : « Le réel n’a jamais intéressé personne. » Voilà exactement ce que je pense. »

Et d’expliquer que le réel, nonobstant la fuite devant lui de tous les humains qui préfèrent vivre dans l’illusion parallèle ou celle de l’au-delà, prend toujours sa revanche, notamment lorsque l’illusionniste, le parleur qui veut convertir, l’harangueur intellectuel des foules prend une pierre en pleine figure. Car en effet, il s’agit « d’une savoureuse revanche du réel. Car la réalité passe par la sensation. Quand on vous jette une pierre, ce n’est pas une idée de pierre qui s’écrase sur votre figure ! « 

Clément Rosset était donc un penseur du réel et j’avoue avoir eu beaucoup de mail avec lui, lorsque fuyant la théorisation pour néanmoins théoriser le réel (on ne peut penser sans penser), il nous jetait à la figure non des pierres qui font mal au front mais des idées d’une simplicité tellement grande (une affirmation d’une philosophie réaliste)qu’elle dépassait toutes les théorisations du monde.

Philosophie réaliste qui revient toujours au réel, incontournable, que cependant les humains rejettent ou évitent

Je cite :« La perspective intolérable du vieillissement et du trépas explique l’obstination des hommes à se détourner de la réalité »

Ce qui n’a rien à voir avec le refoulement du réel par le névrosé décrit par Freud : « Sigmund Freud s’intéresse aux mécanismes du refoulement chez des individus névrosés, alors que l’élimination du réel par la voie de ce que j’appelle le double est le procédé utilisé par les gens normaux. Et les gens normaux sont beaucoup plus difficiles à guérir que les malades, croyez-moi. »

Donc le théoricien du réel défini comm un « ensemble non clos d’objets non identifiables ». Il expliqueC’est une affirmation très simple, qu’on pourrait tourner autrement : il n’y a pas deux brins d’herbe semblables. Il me vient à l’esprit un autre exemple, les nombres premiers. Ces nombres sont remarquables, on ne peut les diviser que par eux-mêmes et par 1. Ce sont, pour ainsi dire, des nombres tautologiques, qui ne sont faits que d’eux-mêmes. Ainsi, le réel est un ensemble d’objets indescriptibles, que nous ne sommes pas capables de dénombrer, et dont nous ne pouvons pas dire s’il est fini ou infini – pour cette raison, je précise qu’il n’est pas « clos ». Il n’y a rien en dehors de lui, pas d’arrière-monde. Il n’y a pas non plus de miroir fidèle dans lequel regarder notre monde. »

On a le droit de trouver la réponse aussi obscure qu’une théorie kantienne ou hégélienne. Mais – et c’est là qu’il gêne : on pressent une vérité nodale…

Je continue : mais quel est donc le « double » du réel (son ouvrage majeur s’intitule « le réel et son double ».

Il tente se répondre :

« L’essence même du réel, comme je l’ai signalé, est de ne pas avoir de double. Il est dans la nature du réel d’être absolument singulier. Si bien que toutes les représentations que nous nous faisons du réel, les rêves que nous en avons, les ombres que nous croyons y déceler, ne sont que des fantômes et des déformations. Les hommes vivent en se raccrochant à des représentations, qui ne sont que des doubles de la réalité. Cette idée m’est venue en 1974, et je la dois en effet à une rencontre avec le mythe d’Œdipe, qui a été l’occasion pour moi d’un véritable déclic métaphysique. J’étais dans mon appartement, à Nice, en train de me préparer pour aller dîner, j’écoutais d’une oreille distraite France Musique. Le présentateur annonçait un opéra du compositeur roumain Georges Enesco, Œdipe. Il racontait cette histoire que nous connaissons tous par cœur. Œdipe, devenu adulte en Corinthe, apprend que l’oracle a prédit qu’il tuerait son père et épouserait sa mère. Horrifié, il fuit la ville et ceux qu’il croit être ses géniteurs, et qui ne sont en réalité que ses parents adoptifs, Polybe et Mérope… Sur la route, il croise un homme, a une altercation avec lui, le tue. Ce voyageur anonyme est son véritable père, Laïos. Plus tard, il résout l’énigme du Sphinx et épouse Jocaste. Sa mère. En entendant ce récit pour la énième fois, je n’ai pu m’empêcher de m’écrier in petto : « Ah zut ! quel imbécile ! Pourquoi a-t-il quitté Corinthe ? Il se précipite dans la gueule du loup… » J’estimais que les choses auraient dû se passer autrement. Mais comment ça, autrement ? J’avais en tête une autre histoire, un autre destin pour Œdipe. Mais lequel ? Si vous y réfléchissez bien, le scénario du mythe est extrêmement bien ficelé, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de manière pour Œdipe de réaliser plus rapidement la parole de l’oracle, ou de façon plus vraisemblable. Comment, en effet, un homme pourrait-il tuer son père et se marier avec sa mère ? Ce scénario, d’une certaine manière, c’est ici le réel. Le réel a une mécanique implacable et limpide. Il est direct. Néanmoins, il nous prend par surprise. Il déjoue nos attentes. Parce que nous avons en tête un double du réel, nous pensons que le cours des choses devrait prendre une autre direction. »

Clément Rosset nous incite, tout au long de ses ouvrages à nous intérresser au réel, de s’y coller, de fuir la représentation, son métalangage, à prendre conscience de ce réel même s’il est méprisable pou malfaisant, en affirmant, par ailleurs q’une telle attitude (le collage au réel) rend joyeux .

Je cite encore :

« D’une manière générale, les raisons d’exécrer la réalité ou de l’adorer sont les mêmes : nous ne savons pas qui nous sommes ni d’où nous venons ; nous sommes confrontés à un réel souvent déplaisant ou injuste ; chaque sensation est fugace, et nous sommes promis au vieillissement et à la désagrégation. À partir de ce constat, vous pouvez sombrer dans l’accablement le plus profond ou, au contraire, vous réjouir de chaque instant qui passe. La grande différence entre le dépressif et l’homme joyeux me semble d’ailleurs résider dans l’appétit de vivre, ce qui peut se résumer en un mot : le désir. La dépression se caractérise par l’absence de désir. Les pulsions les plus vitales s’éteignent. Cela commence par le désir sexuel ; lorsqu’on est au fond de la dépression, on ne comprend même plus que certains prennent goût à l’érotisme. Ensuite, il y a la nourriture ; même si des plats sublimes nous passent sous le nez, on n’en a plus envie. L’extinction du désir n’est rien d’autre que le malheur absolu. Inversement, le fait de désirer est un symptôme de santé miraculeuse. Le meilleur des mondes n’est pas un monde où l’on obtient ce que l’on désire, mais un monde où l’on désire quelque chose. C’est pourquoi le réel ne fait pas obstacle au désir. Le désir est plutôt l’attitude la plus saine qui soit par rapport au réel. « 

Et, A-bas les théoriciens ! « l’aberration métaphysique de Platon, qui préfère les idées aux choses, ou de Baudelaire, qui s’écrie : « N’importe où ! N’importe où ! pourvu que ce soit hors du monde », ou enfin de Cioran, qui proclame non sans humour dans un aphorisme : « Donnez-moi un autre monde ou je succombe. » « Un autre monde est possible », clament les altermondialistes. Mais qu’ont-ils en tête, sinon une duplication illusoire de ce monde-ci ? Le dessein de remplacer notre mauvais monde par un monde meilleur est absurde. À l’époque où j’ai fait mes études à l’École normale supérieure, mon professeur Louis Althusser et, à sa suite, toute une génération d’intellectuels s’étaient convaincus qu’il y avait deux sciences exactes, le marxisme et la psychanalyse, et que le reste – les mathématiques et la physique y compris – était sujet à caution… Ils étaient d’ailleurs étonnants, car ils étaient capables de se prétendre matérialistes tout en chérissant l’utopie révolutionnaire. Quelle contradiction ! Cependant, notez bien que je ne suis pas hostile au progrès. Être réaliste, en politique, ne revient pas à être conservateur ou réactionnaire. Je pense seulement qu’il n’y a que le réel et que c’est à partir de lui qu’il faut travailler, et non à partir de la conception illusoire d’un monde parfait, si nous voulons avoir quelque chance de produire des améliorations. « 

Alors ? Que penser de Rosset ? A vrai dire que penser de ce réel exposé comme une idole ?

Certains on pu dire de Rosset qu’il « emprunte un long détour par la philosophie pour aboutir à une conclusion évidente, à laquelle arrive le bon sens : il n’y a que le réel et rien d’autre » (Alexandre Lacroix)

Il répondait :

« Pascal a dit, de façon à mon sens définitive, qu’il y avait trois catégories d’hommes et de femmes : les ignorants, les demi-habiles et les habiles. L’erreur ne provient jamais des ignorants, mais des demi-habiles. Ce sont eux qui introduisent des sophistications superflues, des raffinements théoriques fallacieux, dans le but de se faire valoir. Mon vœu est de faciliter à mes lecteurs l’accès à des vérités qui sont en même temps des vérités pour les pauvres, les pauvres d’esprit. « Le chemin des choses proches a de tout temps été pour l’homme le chemin le plus long et le plus difficile », a écrit Martin Heidegger. Je suis d’accord avec cette affirmation, et mon travail ne consiste en rien d’autre qu’à déblayer le chemin vers quelques évidences.« 

Il est temps, désormais, de tenter de conclure.

Mais que vient faire Rosset ici,nous qui te connaissons bien, nous qui, souvent, soufflons d’impatience ou de ras-le-bol devant l’apologie de la théorisation dont tu fais le héraut quotidien, triturant les idées, fabriquant des bouillons, peut-être des soupes théoriques en assemblant, mauvais cuisinier, des herbes (ici les idées) incompatibles entre elles ?

Je réponds : Rosset, justement, par cette injonction au retour dans la réalité (ne pas rester dans le ciel des idées, dans la jouissance de l’immatériel qui combat avec celle, réelle, du désir en course) nous ramène brutalement et à bon escient sur terre et la chute (comme la pierre précitée) n’est pas une idée de chute; Elle vous rend malade tant le corps avait l’habitude de planer dans des airs faussement accueillants.

Rosset est donc comme notre lasso, celui qui nous prend dans l’air, pour nous ramener un peu plus bas.

Alors les lassos, les poids si vous voulez, on les aime ou les aime pas.

Moi je les aime ET je ne les aime pas.

Comme Rosset auquel j’ai écrit un jour (il n’a pas reçu ma lettre qui est restée dans mon tiroir) que le réel possédait son double, mais également son triple, son quadruple, qu’il était donc non pas unique mais essentiellement pluriel. Ce qui l’éloignait du réel et permettait, dans l’interrogation de cette pluralité une sorte de pensée (la théorie, pour faire court) qui structurait cet éparpillement.

Le réel s’éparpille nécessairement, s’agissant de son intrusion dans la communauté des humains. Et rien ne vaut pour bien le traquer que la théorisation.

C’est à cet instant même là que je prends ma souris, remonte dans la page et revient sur terre par l’injonction de Clément Rosset, corde au cou, poids dans les jambes, plomb dans le cerveau…

70 ans d’un pays

Je veux juste ici coller sans autre commentaire l’introduction au bouquin de Martine Gozlan qui vient de sortir « Israël, 70 ans, 7 clefs pour comprendre ». Éditions l’Archipel.

Il peut servir pour un débat.

AVANT-PROPOS
« Soixante-dix ans après sa création le 14 mai 1948, Israël reste un mystère aux yeux du monde. Mystère dans la haine que ce pays inspire toujours, comme dans sa réussite qui fascine amis et ennemis. Mystère de l’extrême modernité et de la libération intégrale des mœurs, mariées aux formes religieuses les plus traditionnelles. Mystère d’un développement technologique et de performances scientifiques sans commune mesure avec la taille du pays. Mystère d’une société contrainte de vivre en guerre depuis quatre générations mais qui figure, selon les dernières études, parmi les plus optimistes du monde.
Comprendre Israël ? C’est la question que se posent sans cesse les Israéliens eux-mêmes, avec un foisonnement culturel qui a produit une littérature exubérante, dans une langue ressuscitée depuis à peine plus d’un siècle et des centaines de films maintes fois primés.
Hélas, l’inverse est vrai. Refuser de comprendre Israël est la norme aujourd’hui.
Orly Castel-Bloom est la romancière israélienne la plus proche de la jeunesse de son pays, celle qui permet de le saisir autrement qu’à travers le rêve ou le cauchemar. La cinquantaine, un fils à l’armée et des nuits blanches à se demander s’il n’a pas été envoyé dans un coin où l’on se fait tuer, à Hébron ou à Gaza. Elle doit son prénom, Orly, très répandu chez les quinquagénaires, à une rumeur des années 1960 sur le bon accueil réservé aux ressortissants israéliens dans l’aéroport français. Ce temps est révolu.
En 2018, Israël n’est pas aimé. C’est à l’aune de la réprobation européenne et de la campagne de boycott international – le Boycott Désinvestissement et Sanctions (BDS) – qu’il faut comprendre l’euphorie du pays après les déclarations de Donald Trump sur Jérusalem, capitale d’Israël, où s’installe l’ambassade américaine. Un boycott inepte car il vise à sanctionner un pays dont le rayonnement intellectuel et scientifique est considérable et utile à toute la planète, de la désalinisation de l’eau de mer aux dernières découvertes médicales sur la destruction des cellules cancéreuses ou la capacité de rendre une partie de leur vision aux aveugles. Mais Israël est isolé comme dans Parcelles humaines1, l’un des romans les plus hallucinés et les plus justes d’Orly Castel-Bloom : la neige y tombe sans cesse, coupant l’État hébreu du reste du monde.
Cette relégation se produit au nom d’une posture morale problématique : le soutien inconditionnel à une cause palestinienne qui mérite que justice soit rendue, mais qui serait moins compromise si elle avait des alliés moins désastreux. Ceux-là taisent la tyrannie religieuse du Hamas, les exactions de l’Autorité palestinienne et sa ligne de crédit ouverte aux familles des assassins de citoyens israéliens. La Palestine, en réalité, a cessé d’être une cause pour devenir un alibi. Cette propagande permet la diffusion, sur le sol européen, d’un antisémitisme arabe qu’il ne fait pas bon dénoncer, les historiens et les journalistes qui en analysent les sources se retrouvant régulièrement devant les tribunaux2.
Sur ces bases viciées prospère l’incompréhension autour d’Israël. Le paysage médiatique est, de ce point de vue, fascinant. Tout ce qui relève de la sphère israélienne, absolument tout, est considéré comme négatif. Journaliste moi-même, auteur de reportages et d’ouvrages sur les fractures de la société israélienne comme sur sa formidable résilience, j’ai assisté à cette dérive spectaculaire qui transcendait les options politiques des observateurs. À droite comme à gauche, domine la vision d’une Palestine angélique, martyrisée par un État hébreu quasi diabolique et bourreau. Les multiples assassinats de civils israéliens, de la Cisjordanie au Néguev, les tirs de missiles du Hamas au sud, les menaces grandissantes aux frontières nord, conséquence de la désintégration de la Syrie et de l’installation de bases iraniennes à quelques kilomètres de l’État hébreu, ne sont pas pris en compte. La riposte d’Israël à une agression est perçue comme une agression.
Comme si ce pays n’était pas en guerre, malgré lui, depuis sept décennies – en réalité, depuis bien plus longtemps : les pionniers sans armes de la fin du XIXe siècle étaient déjà pris pour cibles par les attaques bédouines. Comme si les Israéliens désiraient la guerre par appétit de la violence et vertige nihiliste ! L’Histoire est passée sous silence, ce qui conduit à sa réécriture. Que les pays arabes aient refusé le plan de partage en deux États, l’un juif, l’autre arabe – on ne parlait pas encore de Palestiniens – adopté le 29 novembre 1947 par l’Assembléegénérale des Nations unies ; qu’ils se soient lancés, avec les cinq armées de la Ligue arabe (Égypte, Irak, Liban, Syrie, Transjordanie), dans un assaut contre la nouvelle et minuscule souveraineté juive, jugée intolérable, ces faits se sont effacés de la conscience contemporaine.
Israël, soixante-dix ans après sa création – sa « recréation », selon les termes de David Ben Gourion, d’une patrie historique rasée par Rome en l’an 70 de notre ère, mais que les Juifs n’oublièrent jamais –, fait donc face au déni. Sa réalité est déformée afin de correspondre au dogme médiatique en vigueur. Les opposants politiques, les intellectuels contestataires prennent-ils la parole, descendent-ils dans la rue, comme cela se produit dans toute démocratie ? Immédiatement, leurs positions sont interprétées en Europe, et spécialement en France, comme devant servir à une remise en cause intégrale du sionisme, un mot jugé si obscène que s’en réclamer équivaut à se faire traiter de fasciste ou de nazi. Les députés israéliens de gauche, du centre voire de la droite traditionnelle ennemie des extrémistes – à laquelle appartient aussi le président israélien lui-même, Reuven Rivlin –, les artistes et les écrivains pacifistes comme Amos Oz et David Grossman sont pourtant des patriotes qui ont combattu, voire perdu un enfant pour défendre leur pays.
Une infime minorité s’oppose au sionisme qui a fait d’Israël une réalité et transformé la condition juive. Cependant, ces quelques centaines d’individus sont considérés comme seuls détenteurs de la vérité, autrement dit du mensonge qu’incarnerait Israël. Le pseudo-historien Shlomo Sand peut sans complexe percevoir son salaire de l’université de Tel Aviv et être fêté à Paris pour de laborieux et venimeux pensums où il affirme que le peuple juif est une fiction, et son propre pays une imposture. Un autre intellectuel que l’on avait connu mieux inspiré, Zeev Sternhell, peut sans vergogne qualifier Israël d’État « prénazi » dans les colonnes du Monde3 : ces contrevérités font le plus grand bonheur des chantres hypocrites d’un antisionisme devenu la face convenable de l’antisémitisme.
De telles outrances suscitent, en face, des réactions en chaîne. Les positions se sont durcies. L’amertume l’emporte sur la rationalité. Le déni d’Israël entraîne un déni de réflexion du côté de ceux qui aiment sincèrement ce pays sans pour autant s’identifier aux choix d’un gouvernement par ailleurs contesté, comme c’est la règle en démocratie. L’État hébreu serait voué à la solitude, aucun accord ne serait jamais négocié avec les Palestiniens, ce serait toujours la guerre, les Israéliens n’auraient plus sur le terrain de partenaire avec qui discuter.
J’ai moi-même été frôlée par cette tentation qu’exacerbent la montée de l’antisémitisme en France, la situation chaotique de l’environnement moyen-oriental, l’incapacité des leaders israéliens et palestiniens à envisager des décisions historiques qui garantiraient une paix à long terme.
Or, ce pessimisme est à l’opposé du tempérament juif et israélien. L’hymne national, qui fut chanté dans le ghetto de Varsovie insurgé avant de résonner sous le sous le drapeau d’Israël, s’intitule « Hatikva » : l’espoir. Il faut absolument s’y tenir. C’est lui qui permet de comprendre la dynamique d’une des nations les plus petites, les plus fragiles et les plus fortes au monde. « La question Israël ne peut recevoir de réponses à travers la polémique, écrit le journaliste Ari Shavit dans un essai magnifique qui remonte le fil des générations4. Si complexe soit-elle, elle ne se laisse pas soumettre aux arguments et aux contre-arguments. Le seul moyen de se colleter avec elle, c’est de raconter l’histoire d’Israël. » C’est ce que j’ai tenté de faire dans un précédent récit qui explorait les paradoxes d’un peuple et d’une nation5. Ce livre en est le prolongement. En hébreu, où les chiffres sont aussi des lettres, le nombre 70 – celui de l’anniversaire 2018 – prend un sens particulier : il a la valeur numérique du mot Sod, « secret ». À rebours des idées réçues, mais sans verser dans un aveuglement qui serait en contradiction avec l’effervescence critique constamment à l’œuvre dans l’État hébreu depuis ses origines, ces pages vous vous emmènent sur la route des sept clés d’Israël »

Martine Gozlan

Douceur de l’austérité

Face a nous, une mère, une grand-mère, une arrière grand-mère. Collée à elle, sa petite-fille.

La tenue vestimentaire nous fait l’imaginer hors de France. Mais il ne s’agit pas d’une tenue traditionnelle, connotée, identifiable. Une robe à la coupe indéfinie, d’un tissu aux ornements grossiers et désordonnés, qui place la femme dans un milieu populaire. Le foulard curieusement posé conforte l’impression. C’est ce foulard qui, certainement, a généré la remarque géographique (le « hors de France »).

On s’approche et on se dit qu’on a tort. Non, ce n’est pas le foulard, c’est le regard. Il est ailleurs, il vient nécessairement d’ailleurs, plein de millénaires sur des terres arides et âpres.

S’y mêlent l’intensité, la profondeur, une distance sans la volonté de s’abstraire de la scène, en même temps qu’une force, une fermeté inébranlable dans la maintien de son corps qu’elle ne veut affaissé.

Elle est sous l’oeil du photographe mais ne le laisse remporter la partie vitale. Pas un sourire, pas un froncement. Juste les yeux dans l’objectif, en accord volontaire avec la matière, comme toujours sûrement, mais sans donner à voir ou à entendre cette volonté, sans malléabilité de circonstance.

Chez cette femme, il n’y a qu’une succession de moments, dont celui-ci, parmi d’autres, qui ne peuvent bouleverser la nécessité d’une sévérité, d’une gravité entre profondeur et acquiescement. Tirée du fond d’un âge sans sens, d’une histoire sans sujet, d’un corps qui passe, d’une pensée qui s’accroche et s’enroule dans le temps insignifiant.

Est-ce l’austérité de la pose et la sécheresse à peine altérée de l’expression qui nous laisse entrevoir une certaine virilité ? Ou l’expression qui brusque la différence, ne laissant voir, en réalité, que son indifférence aux choses communes, convenues, ordonnées.

Cette femme, cette mère, cette grand-mère, cette arrière grand-mère nous fait nous arrêter sur l’humanité. Dans tous les sens du terme : les humains, leur héroïsme, leur histoire.

Mais ici, l’histoire n’est pas personnelle. La femme nous interdit de l’entrevoir. C’est une force photographiée.

La petite fille, par son sourire est presque ailleurs, tant la grand-mère impose sa force calme, colères rentrées dans un regard sublime.

 

parler, dire, semblants

Ce que parler veut dire. Je m’arrête sur cette interrogation après une relecture rapide de Parménide (un voyage chez les grecs, presque une obsession).

La parole…

Platon tenait les sophistes pour des « semblants de philosophes et philosophes du semblant ». Bref des ratiocineurs, des faiseurs, des escrocs du mot, sans solidité philosophique, sans sérieux, des verbeux inutiles.

Faux procès, facilité des donneurs de leçons terroristes.

Il faut réhabiliter les sophistes. Ne serait-ce, dirait le même faiseur sophiste, que parce que le « sophisme » est un joli mot, léger, non solide.

Mais, pour être plus sérieux, il faut, avec Barbara Cassin, s’intéresser à cette malédiction, à cet écart hors du carré des raisonneurs qui s’arrogent, normalement, le monopole de la raison, en interdisant la parole légère dans philosophie ou le raisonnement s’entend. Et peut-être même ailleurs, la quotidienneté pour les fous de la raison n’est que l »asile de l’ignorance », dénaturant ainsi le mot de Spinoza lequel, justement faisaient entrer dans cet « asile » les « affirmateurs » sans reflexion de leurs affirmations.

Tout commence donc, en philosophie,  par une vraie bagarre, essentielle dans l’histoire des idées et, partant, dans celle du monde et ses préjugés. Entre Parménide et Gorgias.

Parménide écrit son poème au – 5ème siècle : « Sur la nature ou sur l’étant »; Gorgias réplique par son « Sur le non-être ou sur la nature ».

On aura compris qu’il s’agit de l’être et de son statut. On devine ce que peut être l’être. Inutile de compliquer et de définir.

Qu’est qui « est » ? C’est la question que se posent nos deux grecs.

Parménide répond : « L’être est. Le non-être n’est pas« ; On sourit. Presque une lapalissade ou une tautologie. Mais non, mais non, c’est très sérieux : il s’agit de la tâche du philosophe (celui de la la philosophie classique) de dire ce qui est (onto-logie).

C’est ici que Gorgias vient perturber cette affirmation (l’ambition pour la philosophie de « dire ce qui est »)

Gorgias s’arrête au rapport entre « l’être » et le « dire » et affirme qu’en réalité l’être n’est qu’un effet du dire, un « produit » de poème.

Et renversant la proposition de Parménide, Gorgias ne nous incite pas à dire ce qui est mais à faire être ce qui est dit.

Il y a du langage qui court, il n’y a ni être, ni non-être et les production des êtres sont souvent des productions d’un dire, d’une parole, de mots…

Et lorsque l’on s’intéresse à ce « parler veut dire «  (Barbara Cassin citant Pierre Bourdieu), on fait ce saut épistémologique majeur qui nous sort de l’enfermement de la raison qui ne peut être le tout fondateur, en s’attachant à rechercher l’effet de parole, sans considérer que parler, comme l’ordonne Aristote, c’est signifier une seule chose, donner du sens, dans un centre unique, sans contradictions en interdisant une parole de simple plaisir, ou,mieux, une parole pour ne rien dire comme, pouvaient le faire Protagoras et Cratyle qui inquiètent le raisonnement philosophique classique.

Comme le précise Barbara Cassin :

« La sophistique menace le fondement phénoménologique de l’ontologie. On ne peut plus dire tranquillement : « je dis ce qui est » ou, à l’image du philosophe tout-puissant : « j’ai la charge, moi, homme, de dire fidèlement l’Être. » La sophistique montre que l’Être qu’on prétend trouver par le dévoilement de la « vérité » est celui qu’on fait exister en le disant. L’Être est un effet du dire, voilà la critique sophistique de l’ontologie. Le Traité du non-être, de Gorgias, permet de montrer comment le Poème de Parménide est une performance réussie, qui fait exister l’Être, sur lequel reposera ensuite toute la tradition philosophique. Refoulé par la philosophie, de Parménide à Heidegger, tout comme la littérature et la rhétorique, la sophistique continue de se maintenir aux marges de la pensée.

Platon et Aristote ont gagné. Dans le langage courant, le sophisme caractérise les politiques lorsqu’ils mentent ou encore les publicistes lorsqu’ils embobinent les consommateurs et les électeurs. »

Et ce alors que  la sophistique se tient en dehors du vrai et du faux, et vise le raisonnement efficace. La manière dont on crée du politique avec les mots est susceptible du meilleur comme du pire. La médiatisation du politique n’est jamais qu’une modalité normale, une pente naturelle du politique. Démosthène (384-322) était un orateur médiatique puisque le critère pour la bonne taille d’une cité, selon Aristote, c’est que la voix du héraut ou de l’orateur puisse s’y faire entendre partout. C’est un peu ce qui se passe aujourd’hui avec la télévision. Comme l’énonce Gorgias dans le dialogue de Platon qui porte son nom, ce n’est pas de la faute du maître d’armes si un irresponsable dirige mal l’arme qu’il lui a appris à manier. »

Il faut donc pour les classiques dire. Dire ce qui est le bien, dire ce qui est le mal, dire une vérité alors que les sophistes s’attaquent à l’univocité du sens, en parlant « comme des plantes », en ne faisant que du bruit , sans sens unique, vantant l’équivoque, en fabriquant des mondes…

Il faut donc prendre ici parti. Et la question est simple : l’unicité du vrai est-elle une proposition inébranlable ? Et cette unicité de la vérité doit-elle guider notre réflexion, notre pensée, notre conduite et notre raisonnement ?

Je prends parti pour la réhabilitation des sophistes, pour la pluralité des sens, le rejet du couple vrai/faux. Pour un seul motif : l’aventure littéraire, « l’autre de la philosophie » qui « complique » le couple vérité/mensonge, en nous faisant jouir du rapport à la fiction qui déstructure le vrai et démolit la géométrie. Sans sens, dans tous les sens du terme si l’on ose dire.

Le sophiste est du côté de la littérature et de la fiction désorganisatrice du monde carré.

J’avoue cependant une certaine gêne à me trouver du côté de Lacan ou des psychanalystes qui confèrent un pouvoir performatif à la parole, en vantant et analysant l’équivoque (au singulier et au pluriel).

Mais peu importe, car je crois que la psychanalyse, en voulant de constituer en science ou en-‘en approcher s’est éloigner de l »-‘éclatement des sens et, nécessairement de la fiction artistique. Pour l’enfermer dans la singularité du sujet qui ne joue qu’avec lui-même en prétendant jouer avec un monde inconnu ou inconscient. Il y a loin entre l’art (la fiction comme performance) et l’analyse, même un peu en dehors de la raison…

On revient toujours à « dire c’est faire » (Austin).

Et au « romantica » (encore) qui est de la parole sentimentale performative, la seule, la vraie pour ceux qui, comme notre ami Borgès, comme notre sombre Pessoa, qui font la part des choses entre les discours et le combat de l’impérialiste de l’un (celui de la raison) contre l’autre qui, par le biais du plaisir et de l’équivoque, frôle la passion.

Passion de l’être.

Drôle de discours que celui écrit ci-dessus, émanant d’un amoureux de la philosophie et, partant, de la raison.

Ceux qui le penseraient ont tort, oublient le « va-et-vient », le seul mouvement acceptable, vanté par les êtres de désir, dans leur nécessité, au sens de Spinoza s’entend, bien entendu….

Le temps cassé, El Greco

On fait toujours l’expérience , depuis de nombreuses années. On est avec des amis, on a fini son dessert, on est dans la fin de la soirée, le début de la nuit. Et les brumes éthérées, effilochées, les heures désagrégées s’installent, pour planer au-dessus de nos corps délassés. Là on sort son téléphone, on cherche, on trouve, on met l’image plein écran, on montre, en interdisant de toucher l’écran tactile (toujours la perte par le mauvais mouvement brusque, les autres ne sachant pas poser leurs doigts aux extrémités de l’appareil). On demande de s’approcher et l’oeil riant, l’on pose la question :

-Regardez ce beau tableau. « La dame à la fourrure ». Quelle époque ? Qui ?

Tous, absolument tous, sauf ceux encore ivres ou ailleurs, répondent :

-1930, en tous cas un moderne…

Je colle ici l’image :

Non, non, c’est Le Greco (1541-1614), notre peintre presque préféré, le génie, le peintre de l’ineffable, celui qui fait éclater les siècles, celui qui est tellement, toujours, dans la modernité qu’il a touché l’éternité…

Nous on le dit depuis des décennies. Au Prado, en 2014, ils ont pointé cette modernité et son influence sur tous les « modernes ». On était fiers. CLIC ICI POUR UNE VIDEO

Remontez d’un cran, de votre pouce, de votre souris et regardez encore la femme à la fourrure. Elle a son Iphone dans la poche et s’en va l’oeil « moderne », prendre un TGV pour la Savoie. Son attention (à vous, au monde) est un peu indifférente. Un peu comme une adolescente qui vient de comprendre. Eternel, donc actuel.

On ne délire pas. c’est le Greco qui délire dans le temps qu’il a cassé.

 

Pas libre, joyeux

Quand, sur le point d’entamer sa nuit, paupières lourdes heureuses de ce poids miraculeux, annonciateur d’une nuit de rêve, malheureusement presque jamais advenue, vous pensez à une discussion sur Spinoza que vous avez eu dans la journée au téléphone avec une amie friande de mots, vous pouvez être certain de l’insomnie.

Je m’étais souvenu d’un mot (« asile de l’ignorance ») employé par le Maître dans son Ethique et, le soleil aidant, sur une terrasse envahie par des chants d’oiseau, je me suis laissé aller, très longtemps, sans même être interrompu, à disserter, en riant, en prenant mon temps, en criant quelquefois, sur « la liberté ».

J’entendais dans le combiné la respiration silencieuse de mon interlocutrice curieusement muette et m’étonnais de cette « suspension », antinomique de son enjouement permanent et de sa faculté à, mieux que moi, parler et encore parler et, surtout interrompre. Une femme de mots. Une vraie.

Je pris la décision de conclure, presque savamment, par une citation de philosophe que je connaissais par coeur.

C’est à cet instant précis et avant même que je ne termine de citer que mon amie m’asséna (je cite de mémoire) :

« Ton Spinoza. C’est fou d’être joyeux de savoir qu’on n’est pas libre, cette connaissance de l’absence de liberté sans un millimètre de croyance au libre arbitre. J’ai entendu cette joie que te procure ce déterminisme. Tu vas intégrer ça dans ton traité sur le « romantica » ? C’est même peut-être la définition du « romantica » : une pensée non libre qui danse avec ce qui existe, une pensée qui est là, existante, cause de soi, sans origine, et qu’on enlace comme dans un boléro. Ca pense à travers nous. C’est bien ça ? »

J’ai ri, je n’ai pas répondu, elle est redoutable cette amie.

Il me faut absolument finir mon long texte sur le concept de « romantica »…

Le récit et la structure

On cite Paul Veyne (entretien 2014-Philomag) :

« Les premiers philosophes de l’Ionie ont inventé la physique philosophique et, de là, la philosophie. ¨pour expliquer la nature et la formation du monde, ils ont substitué au récit une recherche de la structure. Avant eux, les peuples orientaux, à commencer par ceux de la Bible, avaient expliqué la formation du monde par un Dieu créateur ou par d’autres récits des origines (la lutte contre les eaux primordiales, le Léviathan etc.). Au récit, au mythos, les ioniens commencent par substituer une étude de la structure. De quoi le monde est-il fait ? Des s$quatre éléments (feu, terre, eau, air). Et les Ioniens commencent à raisonner sur la structure du monde et non plus sur le récit de la formation du monde.

Puis, ils continuent, notamment les sophistes et Platon : aux structures du monde, ils ajoutent l’étude des structures abstraites. On passe de « c’est quoi ma matière à « c’est quoi la vertu » et on se met à analyser abstraitement la structure de toute chose. Et c’est la naissance de la philosophie. Et une « déreligionisation ». On ne croit plus aux dieux .

Ce qui dure jusqu’au IX siècle chrétien…Les ioniens ont ainsi tenté de faire une théorie de la structure du monde et de la justifier par des arguments et non par un récit légendaire. »

Après la lecture de ce texte, je m’étais encore aventuré dans ma lutte contre la suprématie du sujet philosophique prétendument libre et conscient et son avatar le « moi » impérial sur lequel l’on peut « travailler », bannissant presque violemment, ce  récit du « moi », enrichi par l’inconscient. J’étais et le suis, plus que jamais, dans la lignée des grecs et de Spinoza. Récit du monde et du moi qui me semblaient réducteurs, l’addition de petits récits de soi pouvant certes meubler magnifiquement une conversation sur une histoire familiale ou anecdotique mais ne pouvait se substituer à la structure en marche dans lesquels les « sujets » se placent sans volonté de placement, juste là où ils sont, en ayant conscience de cette absence de volonté et de liberté dans ce placement. Ce qui est la définition de la liberté : le savoir de son inexistence et la recherche de sa propre « nécessité ».

J’opposais dès lors le récit et la structure. Ce qui était une erreur, le récit de la structure ramenant au récit pontuel ou individuel. 

J’ai donc effacé ce texte.

Je le regrette aujourd’hui : la dichotomie structure/récit est heuristique, génératrice d’intelligence des choses. Et surtout elle nous permet la divagation en en jouissant puisque nous savons où elle se place. Le structuraliste n’est pas un tueur de poésie. Seuls les impérialistes du moi , de la conscience de soi sont de petits terroristes qui empêchent l’abstraction et le concept qui par son émergence dans le « résumé du monde » et la synthèse est un émerveillement (Einstein : une belle équation est nécessairement vraie…)

Il faut en effet faire la part des « choses », même si elles s’entremêlent : part du récit, part de la structure. Par ce biais, on sait d’où l’on parle. Soit du récit, et, partant, de la légende, du mystère, de l’indicible, du soi, de son histoire, du cosmos poétique, du hasard, du miracle, de la merveille, toutes choses, jouissives pour l’esprit et le corps dans l’ordre du récit. Soit dans la structure qui n’est pas aussi froide que le prétendent les escrocs du développement personnel mais qui, bien au contraire, permet de jouir du mystère et de son histoire par la connaissance de leur inscription dans le champ du récit, lui même composante non centrale mais nécessaire de la structure.

Vive le récit qui caresse la structure ! Vive la structure qui l’accueille joyeusement !

Thaumazein

Les mots, à force de couler se noient, se perdent, disparaissent dans l’infini. C’est qu’ils deviennent rapidement usés par leur utilisation à outrance, mécanique et partant effaceurs de sens. Celui qui parle doit faire un effort considérable pour attirer l’oreille de ses voisins de groupe.

Quelquefois le subterfuge consistant à employer un mot inusité ou savant, notamment dans le langage philosophique permet de restructurer une conversation qui s’eparpillait dans l’air commun.

Cependant le risque de pédantisme et de sa critique n’est pas loin. Souvent à juste raison lorsqu’il s’agit soit de briller, soit de jouir, même sincèrement, du mot rare qui donne à entendre l’esprit cultivé un peu terroriste.

C’est ce qu’on se disait il y quelques jours à l’occasion d’une discussion philosophique très sérieuse.

Mais il existe d’autres voies pour alimenter un débat, sans lutter pour la gagne sémantique. C’est le mot étranger et, pour ce qui me concerne, le mot grec.

L’emploi de ce mot inconnu permet d’être précis, tout en étant producteur de locutions pleine de sens. Il faut en effet l’expliquer, le disséquer, et l’introduire dans la conversation. Et pour lui donner sa place, il est nécessaire de revenir au centre (la vraie place) du discours dans lequel on l’insère.

Ce qui précède m’est venu par la joie de la souvenance presque brutale d’un mot grec : thaumazein. Il désigne la capacité de s’étonner et même de s’inquiéter devant la réalité. Un émerveillement, un étonnement dont beaucoup considèrent qu’il est, en réalité à l’origine de la philosophie (l’étonnement socratique).

Faites l’expérience dans la discussion entre amis (pas celle de fins de dîner où il faut briller). Une discussion, par exemple, sur le rapport du sujet, de l’individu peut-être, à ce qui l’entoure, à sa constitution prodigieuse (miraculum en latin). Placez sincèrement le mot « thaumazein » et brodez (au sens noble du terme, par petites touches dorées) autour du concept d’étonnement et de miracle vital.

On est certain qu’autour de ce centre un peu exotique (le mot curieux et inconnu), la conversation sera fructueuse. Comme un fruit qui pousse après avoir planté une graine.

Le mot est une semence, le philosophe un fermier.

PS. On reviendra, évidemment, sur les grecs et leur fabrication du monde (ou leur découverte, comme l’on voudra, ça revient au même)

Help, fin, trouvé.

Dans un précédent billet, j’appelais à l’aide, évidemment sans réponse eu égard à l’absence radicale de notoriété de mon site, presque camouflé et volontairement inconnu de presque tous, sauf une poignée d’amis…

J’ai trouvé qui avait écrit le petit texte, en réalité plus long.

C’est un chroniqueur talentueux de la revue « La Tribune », Paul-Henri Moinet.

On livre ci-dessous le texte entier, publié il y a quelques années.

L’art de sauver sa vie

Paul-Henri Moinet
Il faut sauver nos vies. Mais de quoi donc Madame ? De l’insignifiance qui les désoriente, de l’avidité qui les ruine, de la mélancolie qui les ronge, de l’incuriosité qui les rapetisse. “Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme perverse. C’est d’avoir une âme habituée.”

Les mots de Charles Péguy dans sa Note conjointe sur Monsieur Descartes sont repris avec bonheur par Nathalie Sarthou-Lajus. L’auteur veut nous aider à sauver nos vies. C’est le titre de son dernier ouvrage. Oui oui, vous avez bien lu, il s’agit de sauver nos vies. Pas plus pas moins. Une proposition rare et magnifique qui change de la vulgate du coaching nous submergeant de conseils pour changer ou optimiser nos vies. N’en voulez pas à votre coach s’il ne vous donne pas la méthode pour sauver votre vie. Les coachs, si performants soient-ils, ne sont pas là pour sauver nos vies, ils cherchent seulement à en améliorer les conditions. Ils ont une âme habituée et nous ramènent dans le rang en nous demandant de correspondre aux normes sociales en vigueur. Leur positivisme considère que tout échec est surmontable, que toute défaite prépare la victoire. A force de nous convaincre que rien n’est irrémédiable, que tout dépend de la façon dont nous mobilisons nos propres ressources, ils nous font perdre le sentiment tragique de la vie. Se moquant complètement de savoir si nous serons sauvés, ils ne pensent qu’à nous guérir.

“La notion religieuse de salut ayant perdu son aura, les termes de soin et de protection s’y substituent. Notre péril contemporain n’est plus celui d’une condamnation divine mais davantage l’angoisse devant l’insignifiance de nos vies, l’appréhension d’une mortalité sans rédemption, d’une apocalypse sans révélation, l’expérience d’une solitude nue”, note Nathalie Sarthou-Lajus. Sauver sa vie, c’est quand même un programme plus excitant que toutes ces petites recettes qui vous expliquent comment la gérer, l’aimer, la partager, la réaliser, la réussir. Osez donc changer de cadre de référence, posez- vous la question du salut, vous en sortirez tout revigoré.

La meilleure façon de ne pas subir sa vie, reste de se demander comment la sauver. Mais on finirait par oublier cette évidence, tellement on nous demande chaque jour de sauver la couche d’ozone, les forêts humides, les espèces en voie de disparition, les peuples menacés, les réfugiés du monde entier, les victimes des catastrophes naturelles… il y a tellement de choses à sauver qu’on ne pense même plus à l’essentiel, sauver sa vie. Nul besoin de Dieu pour cela, ni même de la rédemption, de la vie éternelle ou de la résurrection des morts. Vouloir sauver sa vie, c’est d’abord résister à la mélancolie qui nous assigne à résidence dans les limites de notre petit moi quérulent, surmonter la séparation en acceptant la mort, la perte, l’abandon. Voilà pourquoi tout le monde n’est pas égal devant le salut.

Car nous ne sommes pas tous capables de vivre avec le sentiment tragique de la vie. Oui, la vie est tragique, elle nous pousse à la séparation, à la solitude, à la mort. Tragique mais innocente. Refusez sa part innocente et vous êtes aussitôt écrasé, empêché de vivre par sa part tragique que vous prenez à votre compte, dont vous vous accusez même, créant par là votre propre malheur. Mais si vous refusez sa part tragique, votre sort ne sera guère plus enviable ; vous vous enfermerez dans une béatitude tiède, artificielle qui vous fera croire que tout est toujours possible, que votre volonté décide de tout. Une vie feel good comme un spectacle de télé -réalité, cela vous tente vraiment ?

Face au malheur incroyablement décrit par Simone Weil comme une “pulvérisation de l’âme par la brutalité des circonstances”, les uns sombrent, les autres se relèvent. Personne ne peut préjuger de ses ressources devant le malheur. Qu’est-ce qui peut retenir quelqu’un de toucher le fond, de se perdre définitivement suite à un accident banal de la vie ? demande Nathalie Sarthou-Lajus. Ni la foi car elle n’est pas donnée à tous, ni le courage qui n’est pas équitablement réparti. Encore moins l’espérance car elle est une vertu surnaturelle par laquelle le chrétien attend de Dieu la grâce en ce monde et la gloire éternelle dans l’autre.

Alors quoi ? Qu’est -ce qui peut sauver nos vies ? Dieu ? Trop distrait. Nous-mêmes ? Quelle arrogance ! L’amour ? Sans doute. Mais surtout l’acceptation de la duplicité de la vie, tragique et innocente à la fois. A cette condition chacun peut traverser la catastrophe et continuer à marcher.

“Est mystique celui qui ne peut arrêter de marcher et qui, avec la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et de chaque objet que ce n’est pas ça, qu’on ne peut résider ici ni se contenter de cela.” Merci Michel de Certeau et en route mauvaise troupe !

Par Paul-Henri Moinet

Une histoire à écrire

L’article sur les séfarades (f ou ph ?) a fait réagir deux de mes relations. Je ne livre que leurs initiales, n’ayant pas l’autorisation de citer leurs noms.

PP est une juive de Tunisie. MB est un juif de Tunisie.

Il s’agit d’une discussion sur les juifs de Tunisie, initiée par la quasi obsession de l’une des plus talentueuses écrivaines (que ne peux évidemment citer) de cette communauté à peut-être s’égarer dans la recherche des actes de résistance à la barbarie dans les camps et ghettos européens, laissant de côté son talent de romancière.. Le thème de la discussion ? Une discussion donc sur la potentielle confiscation de l’histoire des autres juifs par l’accaparement de celle de la Shoah et une revendication. Concurrence victimaire ailleurs, concurrence des histoires internes ici. Il fallait oser…

PP :

M,
Il faut que “nous” en finissions avec la culpabilisation, la réparation du tikkoun olam et tout ça, tel que cela nous est enjoint de manière univoque et codifiée. Il en va des dimensions culturelles des formes du rapport à la mémoire.
Tout cela arase nos habitus , en y superposant d’autres. Je pense à notre forme de dérision – même si souvent elle m’irrite –  qui nous est propre. Je songe à notre  nécessité vitale de prise de distance, justement dans les plus grandes peines – car c’ est là une pudeur extrême à la douleur, que masque paradoxalement notre côté expensif. J’ai mis tant de temps à le repérer..Et pourtant, juillet 60, notre grand-mère Emilie en larmes, là derrière la grande vitre de l’aéroport et nous, marchant vers la Cravelle d’Air France. Souvenirs qu’on ne peut que repousser sous peine de céder au chagrin, au deuil, interminable.
Pour toi, je ne sais sous quelle forme, juillet 63…
Je ne parle pas de nostalgie, mais plutôt d’une perte qui en répète d’autres entassées sans ordre dans nos transmissions et qui font résonance notamment quand de nouvelles atteintes ont lieu. De la trace d’un groupe, d’un esprit qui s’est trouvé une fois encore disloqué et si je puis dire, dislocalisé. Que dire d’un temps qui n’est plus dans son lieu, et la disparition de ces lieux. On a beaucoup écrit sur la disparition du yiddishland. Mais pour nous, cela s’est joué différemment. Nous n’avons pas cultivé ni évoqué le passé de la même manière, peut-être justement parce que nous étions trop blessés de quitter nos pays judéo-arabes et occidentaux  où nous étions inclus, enracinés et partie prenante
depuis au moins quelques générations (ne pas oublier que les Bessis et les Smadja étaient les argentiers des beys), même politiquement quand on songe au travail des juifs à la construction de la Tunisie indépendante, mes parent proches dans l’édification d’un corps d’enseignants, mon père pour la planification de l’agriculture des céréales entre autres. Et de là nous n’irons pas reconstruire les petites synagogues comme cela s’est fait à Cracovie (ce qui peut être vu comme une forme d’idolâtrie de la pierre soit dit en passant) et de ce non-activisme, je suis assez “fière” vois-tu…
Le judaïsme séfarade est précieux, région par région, faudrait-il qu’on en perde l’essence de la souvenance, et pourquoi?
Il est pluriel, polyphonique et diffus, et là, depuis les années 80, c’est en train de devenir univoque en imitation d’une  catholocité inquisitoriale. Comme si le rassemblement géographique dans un lieu, l’erets ancestral, devait l’uniformiser sous les auspices d’une ashkénisation elle-même appauvrie de la richesse exégétique de ses maîtres au profit d’une halakha réductrice amputée de sa polysémie et réduite à des gesticulations qui, sans vouloir blasphémer, me font penser à des génuflexions et des signes de croix. “Una nacion, una religion”, disait Isabel n’est-ce pas? C’est là un point de fuite certes, mais sans s’y calquer il rend juste possible les séparations dans la communuaté.
Faudrait-il laisser s’effacer non pas seulement des mémoires, mais des pratiques, des modes de penser,
et des modes d’être, les finesses, les chagrins, les croisements dont nous sommes imprégnés et pour lesquels nous avons une forme  virtuelle de fidélité? Il y a là pour moi un genre de phénomène comparable à de “l’identification à l’agresseur”.
Nous n’avons certes pas produit Freud, ni Zweig, ni Kafka, ni Singer,  ni tant d’autres.
Le fait qu’il n’y ait pas ce type de traces d’écrit est justement pour moi un fait de culture, qui ne se réduit pas pour autant à ce qu’il est anthropologiquement convenu de nommer la tradition orale, à la manière dont elle s’envisage à propos de peuples sans écriture. On peut déja évoquer une culture d’images, de bi voire trilinguisme, de musique, et chant, la forme si particulière de la nostalgie mutée en dérisions, de la douleur déniée et violemment moquée jusqu’à la mort (je pense ici en particulier à Elie Kakou), d’une joie fendue et refendue sans doute par la traces d’exils anciens, de pratiques sociales hypercontraintes dissimulées, je songe notamment aux mariages forcés propres aux communautés restreintes….
Et je n’ignore pas au passage la blague tellement tellement pesante…masquant diversement ces excès et ces violences. Rire lancé se cognant au vide apparemment absolu au point qu’il en arrive à masquer des douleurs, violences et manques.
Mortalités infantiles escamotées, sais-tu par exemple que ma grand-mère a perdu cinq enfants ? elle ne m’a donné  le prénom que d’une seule (Nicole, je la nomme), éludant les autres, et disait aller le vendredi au Borgel “pour ton grand-père”,  jamais pu savoir ce qu’il en était des petits disparus.
Ca c’est sûr, qui peut penser qu’un “Séftune” est marqué par des souffrances (sous-France si on veut).
En ces sens nous avons réussi par l’exubérance qui en est le plus subtil masque, à éloigner la déchirure.
Dans tout cela je mélange ce qui peut relever du marrane et ce qui peut relever du tunisois.
On peut comprendre, éprouver, porter en soi, une culture de la parole, d’une parole traversée (…) qui est encore autre chose que la “tradition orale”. Le fait que même la petite synagogue insignifiante de Beausite, là où j’ai vécu quelque temps ait fait place à une villa privée, que sur la façade de l’Alliance israélite de Tunis où a étudié mon père de 1910 à 1915, on ne voie qu’un sinistre marchand de ballons et de stupides fanfreluches, le fait que la maison familiale des grands-parents de Zaghouan ait été intégrée au Commissariat de Police, n’a pas à nous priver du savoir que nous étions dans une culture, originale et féconde, que nous étions cette culture. Je ne parle pas de partie de la Juderia de Cordoue transformée en Hôtel de luxe, de sorte que sous couvert de reconnaissance de la présence juive, elle ne peut être visitée que par les clients de l’hôtel.
Je ne laisserai pas quiconque dénier, minorer ou balayer cela qui est mon, notre Histoire.
Il faut arrêter d’avoir le complexe ashké :
J’ai arrêté très très vite à 16 ans, j’te raconte :
Gilberte m’a envoyée à un Centre d’étudiants juifs, ashké à presque 100%, mais où notre cousine Janine avait rencontré son mari, Léon…
Le Centre Hillel.
J’y suis allée deux fois, bien qu’étant encore seulement lycéenne, et ils m’ont reçue grâce à Léon…
Les seules remarques que j’aie eues n’étaient pas de me demander quelle était notre histoire, mais :
“P…..? Avec vos taches de rousseur et vos cheveux pas si noirs, on ne dirait pas que vous êtes arabe”.
Malgré les récriminations de Gilberte, je n’y ai plus mis les pieds.
Notre histoire est loin d’être écrite…
Je t’embrasse »

MB

Je réponds rapidement à ton mail de ce matin. Je prendrai sûrement le temps de plus le décortiquer mais l’envie de te répondre « dans la foulée », sans différer la réaction en la rendant mièvre ou aplatie l’a emporté.

Non, notre histoire n’a jamais été écrite. Sauf par des petits historiens wikipédiens ou des notables s’adonnant laborieusement à l’historiographie. En lui conférant la sécheresse, alimentée par la profusion de dates, qui serait synonyme d’érudition. Une histoire linéaire sans structure qui la fonderait.

L’on remarquera encore, par le biais des titres des ouvrages concernés, que l’histoire se cantonne à l’espace, n’est jamais conceptuelle. Histoire des juifs de Tunisie, d’Afrique du Nord, du Maghreb, du Moyen-Orient. Et nulle part la recherche de ce ciment spéculatif ou théorique qui peut être au fondement de ce qu’on désigne rapidement le sépharadisme d’Afrique du Nord.

Et tout se passe comme si la rareté des renommées, des personnages illustres, alliée à l’absence du drame du camp, cantonnait notre histoire à celles des recettes de cuisine et aux boules au miel englouties près de plages certes carthaginoises (le seul mot chic toléré) mais sans la moindre douleur qui peuvent les structurer. Du sable et du miel. Symboles de l’éphémérité éternelle du séfarade.

Nul n’a écrit l’essentiel : la relation à l’Orient puis à celle à la France, lesquelles, dans leur complexité, la contrariété à l’œuvre ont fabriqué, au demeurant différemment selon les classes sociales, une spécificité dont le caractère inédit dans le judaïsme reste à décrire.

Il y a très longtemps, je m’étais attelé à la rédaction d’un roman dont j’avais déjà le titre : « l’Exilé » et une citation en exergue de Tzvetan Todorov («Tout intellectuel est un exilé de sa condition natale») et dont je livre ci-dessous un extrait des premières pages, vite abandonnées :

« Paul a vécu quatorze ans en Tunisie. Arba veut dire quatre en arabe. Juste avant le cinq qui est dans notre communauté le chiffre magique qui anéantit le mauvais œil.

Quelquefois, devant un intellectuel raide qu’il définit comme ne pouvant « imaginer Carthage », il prononce les chiffres dans un accent arabe irréprochable et rappelle l’importance de cette superstition du cinq, avant de tourner le dos, pour, dans le même geste théâtral, aller embrasser Anna d’un léger baiser sur le front.

Il est juif mais sans, réellement, y avoir accordé une quelconque importance. Certes, la « judéo-tunisianité », terme barbare qu’il a pu, ici et là, insérer dans des textes mal écrits et vite oubliés, et dont il abreuvait ses amis à longueur d’e-mails, a pu de temps à autre l’intéresser. Mais, uniquement pour jouir de l’intellectualité de l’approche, du plaisir immatériel de la mémoire. Sans en faire le centre d’une vie ou, comme certains, une obsession crispée.

Il n’a jamais fréquenté les synagogues ni côtoyé, à l’inverse de ses frères, les juifs tunisiens. Il n’a pas, non plus, adopté le fameux accent trainant et la voix haut-perchée.

Lorsqu’on l’interrogeait sur cette judéité il partait toujours dans les mêmes excès, clamant qu’il la confondait avec le ciel bleu posé sur la mer de Carthage, dans un pays où le miel tombait en pluie sur les têtes ensoleillées.

Si, inévitablement, on évoquait devant lui la Shoah, il répondait immédiatement, et je crois ici sincèrement, que cette histoire n’était pas la sienne, que sa judéité était culturelle, séfarade, tunisienne. L’infamie, découverte tardivement était quasiment inconnue sous le soleil.

Son sépharadisme, disait-il, était simplement constitué par la cuisine, le jeu de cartes tonitruant, la jouissance des instants lumineux, le bleu carthaginois qui engloutit les sujets et efface leur mélancolie, les fond dans sa couleur, aidé dans ce travail par un fameux ragoût tunisien, noir d’épinards brulés qui n’en finit jamais de se laisser sucer par une mie de pain italien. Un bleu assassin des tristesses et qui balaye les drames lorsqu’il surgit. Juif du soleil, de la terre chaude qui enveloppe les âmes. Juif de la coutume et non de l’Histoire.

Ce sont ses mots, dans cette fausse poésie dont il sait qu’elle énerve et qu’elle est à quatre sous. »

 Tu vois à quel point c’était limite.

Mais il s’agissait dans ce roman, par un « exil intellectuel » du personnage principal, de rechercher l’essence de ce sépharadisme et ne pas laisser la judéité confisquée par les ashkénazes, écrasée, exclusivement, par la douleur et le camp.

J’ai laissé tomber. Pas le temps. Et pas satisfait de l’écrit. Il fallait, en réalité, passer par l’essai et non par le roman mille fois écrit, enveloppé, sans crainte du poncif de service, dans le fameux jasmin qui définirait la Tunisie.

Un essai intellectuel, sérieux et surtout, encore une fois spéculatif, conceptuel, théorique.

Ton mail de ce jour me l’a rappelé.

Je suis en phase complète avec toi.

Oui, notre rapport à la mémoire, nécessairement différente, et peut-être plus vivante ne peut être écrasée. Comme notre rapport à la douleur, toujours pudique dans la mort, malgré les cris d’une infime minorité donnée à voir dans les documentaires pour les friands d’exotisme (mon frère Pierre racontait des histoires drôles dans la pièce ou était allongé mon père, à même le parquet, enveloppé dans une étoffe de soie blanche)

Je te suis aussi dans ton propos sur ka disparition des territoires et des peuples, sur la disparition du yiddishland, exacerbé, enjolivé dans l’atrocité par les petits écrivains, revendeurs de mort. Reste à écrire la différence entre l’assassinat et l’exil, même s’il s’agit toujours d’un exil. Exil d’un peuple qui, comme tu le dis, n’était pas confiné dans un secteur mais ont participé à la construction, conformément à l’injonction biblique, du pays d’accueil. Sans d’ailleurs s’y fondre comme les juifs allemands qui, éberlués, n’ont rien compris (le merveilleux roman de Singer. Israël Joshua, le frère de Isaac Bashevis dont le talent est immense dans l’écriture de l’un des plus beaux romans de tous les temps, « La famille Karnovski ».

Tu as raison quand tu écris que « Le judaïsme séfarade est précieux, région par région, faudrait-il qu’on en perde l’essence de la souvenance, et pourquoi ? »

C’est exactement ce que je crois, sa pluralité, sa poésie, son sens qui ne se réduit pas aux oscillations de corps dans les premiers étages de synagogues ou l’étude se résume à la lecture dans la gesticulation brouillonne, son attachement à la vérité de la poésie du monde. Et, ce que je dis et qui choque les ashkénazes : une faculté de l’abstraction certes commune à tous les juifs et qui a permis dans des conditions propices de fabriquer les grands juifs, mais ici spécifique puisqu’en effet concomitante d’un non-dit, qui passait par le faire « faire c’est dire, -disions-nous), le sentiment qui se lit sans être donné à lire. Et l’absence de l’obsession, y compris celle du territoire, de la maison, de la pierre er de la synagogue. Ici, en te comprenant peut-être mal, le juif tunisien ne manifeste pas, ne hurle pas quand sa maison devient un commissariat ou une synagogue une belle villa. Ils étaient dans le temps et le temps est abstrait. C’est là que l’abstraction qui enterre la matière joue son rôle fructueux. Une abstraction qui chope les airs sans les rendre gris au-dessus de la mort. 

Quant aux ashkénazes (y compris Ben Gourion) qui nous prennent pour des arabes qui récitent la Torah, il faut les remettre à leur place, sans qu’ils ne vole la notre. Notre place est est dans l’histoire d’un monde qui peut ne pas être bleu comme le ciel de Carthage. Mais nous n’en faisons pas uniquement un Mémorial. Elle reste vivante cette place. Et ne navigue pas dans le vide de la mort, toujours dans la place de l’ashkénaze.

Nul n’a le monopole de la vie.

J’ai écrit trop vite, sans me relire, je l’assure. Excuse maladresses et emportements inutiles.

Juste te dire que notre histoire doit être écrite. Tu as raison, mille fois raison.

L’ego, troisième poumon, le souffle de soi.

Les apprentis du sens, souvent un peu perdus par la complexité du monde pourtant source d’une avancée de la pensée en même temps que le grossissement du cerveau, lecteurs obligés et assidus de Mathieu Ricard, fils de l’immense Jean-François Revel, double occidental du Dalai Lama et donneur de leçons bouddhistes, ont retenu la critique de L’ÉGOCENTRISME, terme fourre-tout, mot-valise, qui leur permet de hurler contre leur prochain, pauvre malheureux égocentrique.

Ils sont d’autant plus fiers de leur minuscule découverte qu’ils prétendent ainsi, par ce biais de l’altruisme, adhérer au bouddhisme, pseudo philosophie qui s’inscrit dans l’escroquerie du « développement personnel ». Ils affirmen, par ailleurs, que le bouddhisme n’est pas une religion alors qu’elle en est une des pires, pour juger les humains, dicter les conduites et mettre au pilori des récalcitrants jouisseurs du moi…

Je cite Mathieu Ricard

« Envisager le bonheur comme la matérialisation de tous nos désirs et passions et, surtout, le concevoir uniquement sur un mode égocentrique, c’est conf

Confondre l’aspiration légitime à la plénitude avec une utopie qui débouche inévitablement sur la frustration.
Même si l’on affiche toutes les apparences du bonheur, on ne peut être véritablement heureux en se désintéressant du bonheur d’autrui. »

Ou encore son » plaidoyer  » pour l’altruisme. On est consterné par la ronde triste des lieux communs. Tout y passe, niveau CM2.

Quelle est votre définition de l’altruisme?

Matthieu Ricard: l’altruisme, c’est une motivation
Celle à laquelle j’adhère, c’est celle de la psychologie et du bouddhisme, à savoir que l’altruisme est une motivation. C’est le désir d’accomplir le bien d’autrui. Si, pour des raisons indépendantes de votre volonté, vous ne pouvez pas le traduire en actes, cela ne retire rien au caractère altruiste de votre motivation. Les gens sont mus par un mélange de motivations égoïstes et altruistes. L’idéal est de réduire peu à peu les motivations égoïstes.

L’égoïsme est donc le contraire de l’altruisme?

Oui, au sens de servir son intérêt au détriment de ceux d’autrui. C’est-à-dire instrumentaliser autrui. Autrement dit, il ne faut pas confondre égoïsme et amour de soi. L’amour de soi, le désir de vivre et d’être heureux par exemple, n’est pas en opposition avec l’amour des autres. C’est l’égoïsme qui est en opposition, au mieux en ignorant les autres, au pire en leur faisant du tort. Coluche l’avait bien résumé en disant, « il n’y a pas de mal à se vouloir du bien ».

L’empathie compte aussi énormément…

Oui, nous parlons là de la résonance affective avec l’autre. Si l’autre est en joie, vous êtes joyeux, si l’autre souffre, vous souffrez aussi. Il y a une empathie cognitive qui est de se mettre à la place de l’autre. Elle est très utile pour vous renseigner sur la situation de l’autre. En revanche, si vous n’êtes qu’empathique, vous pouvez arriver à la détresse empathique, le burn out, l’épuisement émotionnel. Et, là, ce qui permet d’y faire face, c’est la bienveillance.

Est-ce que l’on devient altruiste?

C’est possible. Des études montrent que l’entraînement de l’esprit à la bienveillance, à la compassion modifie fonctionnellement et structurellement le cerveau. Cela peut être mis en évidence au bout de deux semaines.

Avons-nous néanmoins des prédispositions à l’altruisme?

Oui, il y a des gens qui sont naturellement bons ou généreux. L’idée est que, spontanément, mis en situation, leur première pensée sera altruiste. Là aussi, vous pouvez travailler sur cette ligne de base.

Est-ce que la crise économique est un frein ou une chance pour l’altruisme?

Plus qu’une chance, c’est un signal d’alarme que le système a été trop réducteur, pas assez humain. On commence à s’en rendre compte, et il semble que la coopération soit une bonne solution. On constate que les entreprises où la coopération est la plus forte fonctionnent le mieux. Ainsi, les bonus collectifs sont plus bénéfiques que les bonus individuels.

Développer l’altruisme est-il du ressort de l’individu ou du système économique et politique?

Il y a deux écoles. André Comte-Sponville a raison de penser que la transformation individuelle à elle seule ne suffit pas. Il faut aussi que nos cultures et nos institutions évoluent. Cependant, il ne faut pas pour autant sous-estimer la force des individus et des idées qu’ils soutiennent. La Déclaration universelle des droits de l’homme, par exemple, est bien le fait de quelques individus déterminés qui avaient transformé leur vision du monde. La force de Martin Luther King, Gandhi ou Mandela, c’est qu’ils avaient des idées très claires sur ce qu’ils souhaitaient pour la société.

Mais cela prend du temps…

Oui, mais beaucoup moins que de modifier les gènes. Pour qu’un gène altruiste se répande dans l’espèce humaine, il faudrait dix à cinquante mille ans. Regardez la vitesse à laquelle les choses ont changé aux Etats-Unis au sujet du racisme contre les Noirs. Il n’est plus question maintenant d’avoir des bus ségrégués.

Cela veut dire qu’il ne faut jamais baisser les bras?

L’évolution des cultures se fait de toutes les façons. C’est là où l’individu a de l’importance à mon sens. Si les altruistes se rassemblent et coopèrent à un but commun, ils ont un avantage sur les égoïstes qui vont jouer les francs-tireurs, ne jamais s’entraider puisque leur idée est de tirer la couverture à eux. Donc, ils prospéreront moins.

Vous décrivez la peur comme un obstacle à l’altruisme, quelle peur?

Quand vous êtes trop centré sur vous. Essayer de construire son bonheur dans la petite bulle de l’égocentrisme engendre un sentiment d’insécurité. Le monde entier se dresse en menace ou en ennemi. Vous êtes très vulnérable. »

Ces élucubrations collégiennes alimentées par le simplisme pathologique du questionneur, contiennent, évidemment, une part de vérité. Comme toujours dès qu’on frôle la morale qui n’a nul besoin d’Orient ou de mysticisme de terrasses de cafés lycéens.

Nul ne peut nier, sauf à s’exclure des humains, la nécessité de l’altruisme, en réalité la bonté, sentiment, n’en déplaise aux donneurs de leçons au cerveau gris qui se rattrapent de leur petitesse par l’injonction faite aux autres d’adopter une attitude déjà intégrée et spontanée. Il est bon d’être bon. Jouissance altérée par l’injonction religieuse et primaire à la bonté. La cause de la bonté est la bonté. Nul besoin de l’apprentissage bouddhiste.

Et comme le souligne Ricard lui-même, le soi et l’ego est essentiel pour le plaisir de soi, et partant, celui du monde (il ne faut pas confondre égoïsme et amour de soi. L’amour de soi, le désir de vivre et d’être heureux par exemple, n’est pas en opposition avec l’amour des autres…. Coluche l’avait bien résumé en disant, « il n’y a pas de mal à se vouloir du bien ».)

Le bonheur qui passe nécessairement par celui de sa vie est toujours l’allié du bon altruiste. N’avez-vous jamais remarqué la gentillesse d’un amoureux à l’égard du serveur de café lorsqu’il serre la main, tout en commandant, de l’être qu’il aime ? On aime l’autre lorsque le bonheur se plaque sur votre ventre.

Sans ego, concomitant de ce souci de soi que les grecs anciens plaçaient au centre de la bonne vie, la vie sociale devient un succédané de la religion terroriste (tu es altruiste ou rien)

Et ce qui est frappant, c’est que les apprentis bouddhistes qui traitent, à longueur de temps, les autres d’egocentriques sont les êtres les moins altruistes : ils ne se préoccupent pas des blessures morales engendrées chez leur interlocuteur vilipendé. Ce sont tout, sauf des altruistes. Comme tous les juges, les torquemadas de service, ils font le mal, en insultant insidieusement l’ego structuré ou même instructuré de celui qui peut être bon et soucieux aussi de lui.

Le bouddhisme bobo est un danger, tant ceux qui se l’approprient comblent un vide qui est le leur : celui de leur ego tant malmené par une histoire qu’il ne peut être donné à voir, sa grisaille mèchante pouvant provoquer l’effroi. On s’en prend ainsi à l’ego des autres, les égocentriques, pour camoufler le sien qui passe par une haine des autres qu’on vilipende.

C’est le paradoxe des apprentis qui veulent en remontrer.

Vive le bon (et vieil) ego, le souffle de soi, le troisième poumon…

F ou ph ?

La semaine dernière, avec des amis, sur le sable de la Baie de Somme, la discussion est venue sur les Juifs d’Afrique du Nord, l’un de nous faisant partie de cette communauté.

Un des amis à raconté : il connaît une personne qui passe sa vie à les « analyser »…

C’est une « chercheuse », dans un laboratoire de sociologie, assez réputé, subventionné par l’Etat.

Elle traque les empreintes, les marques culturelles d’un groupe ou d’une communauté dont les qualités et les défauts intrinsèques peuvent être répertoriés, classés et hiérarchisés et, au final, regroupés sur une simple page. Elle a ainsi inventé la marque séfarade et trône sur son bureau, encadrée joliment, son résumé, une carte, bariolée de toutes les caractéristiques, les tares, étymologiquement parlant évidemment.

Plein de mots éparpillés, de toutes tailles, de toutes les couleurs, en italique, en gras, encadrés ou ombrés, droits ou obliques, comme des idéogrammes.

Elle y met l’emportement et l’invective, le sens de l’Univers, la sensibilité, l’amour des instants et des femmes, le traitement de la vie comme un divertissement merveilleux, la susceptibilité exagérée, l’escamotage du malheur, la détestation de la gravité, la passion difficilement contenue, le goût du luxe kitsch, l’injonction du bonheur, l’emphase, le goût de l’extatique, la détestation de Proust, celle des médecins, l’addiction à l’huile d’olive, la jalousie bien sûr et je ne sais quoi encore.
Leur tampon structural, dit-elle, leurs poinçons, leur griffe vitale.

Lorsqu’un ami sociologue, pourtant aimable et fréquentable, a osé écrire dans une revue très confidentielle que son travail était assimilable à une « marmite anthropologique qui s’essayait lamentablement à l’analyse factorielle, en élevant le lieu commun au rang de catégorie sociologique », elle l’a attendu un matin à la porte de son immeuble et, devant la gardienne horrifiée, l’a giflé avant de repartir d’un pas obstinément lent, cinématographique, sans dire un mot.

Et quand, très gentiment, de peur d’une violente fâcherie du même type, un intrus objecte que rien dans tout ce fatras n’est spécifique à cette minuscule communauté, qu’elle est, au surplus, à la limite du racisme, elle hurle pour aussitôt prétendre regretter ses cris et, avec son ricanement presque diabolique, affirmer qu’elle subit la formation inconsciente, lancinante et même exaspérante d’une « empreinte de proximité ». Elle aurait appris, dit-t-elle, la vocifération à l’occasion de ses rencontres sociologiques avec ceux dont elle analyse la spécificité et serait donc désormais « marquée, au fer rougi par un soleil maléfique d’un sud lointain embelli par des noms de cités mythiques et de guerres puniques mystérieuses ! »

L’un de nous à pris la parole pour dénoncer la facilité camouflée sous l’enflure des mots, prétendant même que le sepharade (il a précisé qu’il tenait au » ph ») était exactement le contraire de ce que cette chipie décrivait.

Mais personne ne l’a écouté. Un phoque approchait…

Help !

Besoin d’aide, même si cette demande est assez surannée, mon « site » n’étant connu de presque personne et je me garde toujours d’en signaler l’existence et l’adresse…

J’ai l’habitude, au fil des lectures de « copier/coller », de ranger dans un bloc-note de citer la source et, quelquefois, d’y revenir, pour appuyer un petit texte. Les citations altèrent l’orgueil de l’écrivant et permettent, perfidement, d’éviter la critique finissant par « pour qui se prend-il ? »

Donc, aujourd’hui, un voyage dans le bloc-note dans le cloud, pour rechercher un texte de Jankélévitch. Une discussion de la veille. Et le je tombe sur ce texte sur le « tragique », sans ses références. Qui a pu l’écrire ? .Merci de votre aide.

« … Car nous ne sommes pas tous capables de vivre avec le sentiment tragique de la vie. Oui, la vie est tragique, elle nous pousse à la séparation, à la solitude, à la mort. Tragique mais innocente. Refusez sa part innocente et vous êtes aussitôt écrasé, empêché de vivre par sa part tragique que vous prenez à votre compte, dont vous vous accusez même, créant par là votre propre malheur. Mais si vous refusez sa part tragique, votre sort ne sera guère plus enviable ; vous vous enfermerez dans une béatitude tiède, artificielle qui vous fera croire que tout est toujours possible, que votre volonté décide de tout. Une vie feel good comme un spectacle de télé -réalité, cela vous tente vraiment ?

Alors quoi ? Qu’est -ce qui peut sauver nos vies ? Dieu ? Trop distrait. Nous-mêmes ? Quelle arrogance ! L’amour ? Sans doute. Mais surtout l’acceptation de la duplicité de la vie, tragique et innocente à la fois. A cette condition chacun peut traverser la catastrophe et continuer à marcher »

Kairos 

Relecture de nuit.

En recherchant, sur notre tablette, dans notre bibliothèque numérique, un livre qu’on aurait voulu relire, un glissement intempestif sur le clavier tactile, trop sensible, nous a ouvert un petit texte écrit il y a quelques années et remisé dans les mille boites du Cloud qu’on se promet tous les jours d’ouvrir, sans tenir cette promesse minime, juste pour voir où on en est. On veut dire dans l’appréhension de ce qui nous entoure.

C’est un texte sur Kairos qui a jailli sur l’écran.

Il y a des diables sous la peau des doigts. On invoque les temps qui coulent (Chronos) et on tombe sur un autre temps, celui du saisissement (Kairos)

Vous connaissez. C’est d’abord une divinité grecque, le petit dieu ailé de L’OPPORTUNITÉ, celui, rapide avec ses ailes, et qu’il faut absolument saisir quand il passe. En réalité, nous dit la mythologie, quand il passe à notre proximité, il y a trois possibilités : soit on ne le voit pas. Soit on le voit et on ne fait rien. Soit (injonction grecque), au moment où il passe, on tend la main, on « saisit l’occasion aux cheveux » (en grec, non repris ici). On saisit ainsi l’opportunité. Kairos a, en tous cas, donné en latin opportunitas (opportunité, saisir l’occasion).

Kairos, par Francesco Salviati.

Evidemment, la philosophie s’en est emparé, transformant, normalement, le petit Dieu en concept : celui du moment opportun ou l’occasion opportune.

Extrait Universalis : « Dans le langage courant, on parlerait de point de basculement décisif, avec une notion d’un avant et d’un après au sens de Jankélévitch (voir plus bas). Le kairos est donc « l’instant T » de l’opportunité : avant est trop tôt, et après trop tard. « Instant d’inflexion ».
Pour Aristote, « Le mélancolique est l’homme du kairos, de la circonstance.

Ou encore, toujours en philosophie, le Kairos ou « temps kairologique » a pris une très grande importance dans le courant phénoménologique notamment chez Martin Heidegger. Ses recherches ont aussi conduit à réhabiliter ce vieux concept de temps.

Et même l’église s’en sert pour affûter le concept de Dieu :

Extrait du site de « l’église catholique » : « Terme grec qui signifie: «temps favorable». Contrairement à «chronos» qui désigne le temps matériel de l’existence humaine, kairos correspond à une autre approche plus spirituelle, intérieure, du temps. Dans la Bible le «temps favorable» joue un rôle déterminant. C’est le temps de Dieu par excellence. Le mot kairos est utilisé pour désigner l’action salvifique, c’est-à-dire l’intervention décisive de Dieu par l’Incarnation Rédemptrice et la Parousie finale. »

Et puis d’autres « disciplines » : artistique (« le moment où un artiste doit s’arrêter et laisser son œuvre vivre sa propre vie »), médical (« crise, instant critique où la maladie évolue vers la guérison ou la mort, et le caractère décisif à ce moment de l’acte médical), militaire (le moment où l’attaque portée sur l’adversaire amènera la panique et donnera une issue définitive à la bataille), moral (chez les tragiques grec, le kairos nous préserve de la démesure, la catégorie du Bien selon le temps), navigation (le kairos, associé avec Tyché, permet au navigateur de se diriger en déjouant les pièges de la mer, c’est plus particulièrement dans ce contexte que l’on trouve la mètis, ou intelligence de la ruse), politique (Thucydide fait une place importante aux kairoi qui traversent l’Histoire, ces moments qui engagent le sort des cités : déclarations de guerre, négociations ou ruptures d’alliances) et enfin rhétorique (le kairos est le « principe qui gouverne le choix d’une argumentation, les moyens utilisés pour prouver et, plus particulièrement, le style adopté », il désigne aussi le moment où il faut attirer l’attention des auditeurs pour accomplir un retournement de persuasion »)
J’ai retrouvé toutes ces définitions dans cet ancien billet que je ne veux reproduire ici tant il était personnel et non publiable. L’on s’était, longuement appesanti sur le concept, à grands renforts de grands philosophes et beaucoup de Jankelevitch.

Il faut dire que Kairos a été mangé à toutes les sauces. On se souvient de nos amusements dans des diners mondains. On sortait le nom et l’on avait droit soit au mutisme d’ignorance, soir à la logorrhée verbale du faiseur qui apprenait par coeur, tous les jours, Pécuchet de circonstance, un article de l’Encyclopedia Universalis.

Mais alors pourquoi y revient-il aujourd’hui ? Et sans simplement coller le vieux billet archivé ? Et perdre notre temps précieux de la nuit ?

Pour une raison très simple : je voudrais écrire un texte trop long (l’on ne sait si on le « publiera ») sur « le délitement. ». Non pour, encore, comme tous, le constater dans le social, le politique, mais justement, pour démontrer son inexistence.

Et pour dire que le trop-plein conceptuel participe à la confusion.

L’on avait écrit, ailleurs, que l’on rêvait d’un monde avec juste une phrase ou quelques mots. Pour nous reposer, de l’air pur.

Nos amis, nos proches nous reprochent toujours cette addiction à la synthèse qui a même quelquefois provoqué des fâcheries lorsque, après un long exposé savant, conceptuel, argumenté, je prétends résumer d’un mot ou d’une phrase ce qui vient d’être dit, gentiment pour signifier qu’on a bien compris. Ce qui provoque la furie du locuteur qui voit dans cette simplicité du résumé par un mot, un mépris d’années de travail passées à configurer une pensée ou un texte. Je jure qu’il n’y a aucune perfidie dans la volonté synthétique qui m’anime (le mot d’une proche)

Mais le Centre est toujours simple, il n’a besoin que d’un mot, parfois même que d’un regard. Quand le fouillis s’installe, les bords gris, loin des milieux exacts, reprennent le dessus. Et l’on revient à une complication que les faux poètes, les imposteurs de la pensée, les producteurs d’ouvrages inutiles, assimilent au mystère, par simple bêtise. Imposture.
L’on avait écrit dans notre ancien titre « Kairos, à toutes les sauces » On n’a pas osé le reprendre.

Logoi pharmakoi

Par un procédé classique et indigne, on attire le lecteur par un titre mystérieux…

C’est du grec. Et ça signifie « énoncés-remèdes ». Le lecteur attiré n’est pas plus avancé…

En réalité, il s’agit des stoïciens et de leurs techniques de vie que Michel Foucault nommaient des « techniques de soi » lorsque dans sa dernière période, il s’intéressait, curieusement après une vie de structuraliste, à l’individu et son devenir.

Les stoïciens donc, dans ce cadre avaient des « combines« , des techniques pour tenter une vie sereine sans angoisse ni crispations. Stoïque…

Par exemple, la plus connue est celle consistant à se dire, au réveil, qu’on va mourir dans la journée. Pour jouir des derniers instants. Facile et, selon nous, attitude de grand faiseur, d’escrocs du vrai. On n’y croit pas à tous ces « Carpe diem » et autres techniques pour désœuvrés qui fuient le soleil.

Il existe cependant une technique assez intéressante et que, mieux encore, l’on pourrait constituer à deux ou à plusieurs.

Les stoïciens possédaient des carnets dans lesquelles ils notaient des phrases, des locutions, des citations qu’ils glanaient au cours de leurs lectures dont ils estimaient qu’elles pourraient leur être utiles dans les moments de deuil, d’exil, de souffrance, de chagrin. Phrases qu’ils se lisaient à voix haute, et ces carnets étaient lus et relus, les formules par là se trouvaient incorporées, assimilées, ingérées. On s’administrait régulièrement ces logoi pharmakoi, comme autant d’« énoncés-remèdes », de phrases de secours.
Il faudra un jour s’atteler à ce travail. Pas seul, pour ne pas sombrer dans la mégalomanie et la pitrerie.

Trouver non pas dix commandements, mais dix énoncés- remèdes, utilisables à outrance, partagés avec au moins un autre, ce qui éloignera de l’escroquerie du « développement personnel », nous placera dans un champ philosophique ou poétique et nous permettra de voguer, presque ivres, avec des mots de la « bonne vie », comme disaient les grecs antiques.

A vrai dire, comme toujours, le plus difficile est d’éliminer, tant les imposteurs nous proposent de belles locutions qui sont autant de phrases creuses pour des lectures dans les métros bondés. L’idéal c’est peut-être de les chercher en dehors de nos lectures, juste sous la peau de notre crâne.

Mais là, ça devient prétentieux, sauf à adhérer à la thèse platonique de la réminiscence.

Au travail !

Simenon, génie. 

A l’heure très tardive où l’on enlace l’essentiel, les sens en suspension, les yeux impressionnistes, l’intelligence comme un éther laborantin, les pores de la peau bouillants, l’on s’en va, comme dans une montgolfière de feu, dans les cieux ou les souterrains, comme l’on veut, là où se nichent les choses.
Par exemple son musée imaginaire. On l’a dit. On a posté.

Puis on pose sa tablette sur une table de chevet, doucement, pour ne réveiller personne et on se demande ce qu’on aimerait bien redécouvrir hormis nos tableaux de musée. Juste deux pages. Juste de la littérature.

Aujourd’hui, pas Roth, pas Cohen, pas Flaubert. Pas Ian MC Ewan, pas Ishiguro. Il nous a fallu 2 minutes pour trouver notre envie de la nuit : Simenon. L’immense, le génie, l’unique. L’écrivain qui écrase ceux adorés par les lecteurs rapides de quotidiens gris dont l’encre bon marché salit les doigts ou de regardeurs d’émissions-spectacles dans lesquelles la couleur des cravates ou le sourire de l’imposteur, adulé par des femmes trop rapides ou des apprentis-hobereaux en mal de dandysme trop difficile à choper, a plus d’importance que le texte simple du génie littéraire.

Simenon, un texte simple, du sublime, au sens originel du terme.

Je rappelle qu’il n’a pas écrit que du MAIGRET. Mais déjà là, il est un géant, un géant.

EXTRAIT AU HASARD D’UN MAIGRET. PREMIÈRE PAGE DE « L’HOMME DE LA RUE ». Au hasard.
« Les quatre hommes étaient serrés dans le taxi. Il gelait sur Paris. À sept heures et demie du matin, la ville était livide, le vent faisait courir au ras du sol de la poussière de glace.

Le plus maigre des quatre, sur un strapontin, avait une cigarette collée à la lèvre inférieure et des menottes aux poignets. Le plus important, vêtu d’un lourd pardessus, la mâchoire pesante, un melon sur la tête, fumait la pipe en regardant défiler les grilles du Bois de Boulogne.

— Vous voulez que je vous offre une belle scène de rouscaille ? osa gentiment l’homme aux menottes. Avec contorsions, bave à la bouche, injures et tout ?…

Et Maigret de grommeler, en lui prenant la cigarette des lèvres et en ouvrant la portière, car on était arrivé à la Porte de Bagatelle :

— Fais pas trop le mariole !

Les allées du Bois étaient désertes, blanches comme de la pierre de taille, et aussi dures. Une dizaine de personnes battaient la semelle au coin d’une allée cavalière, et un photographe voulut opérer sur le groupe qui s’approchait. Mais P’tit Louis, comme on le lui avait recommandé, leva les bras devant son visage.

Maigret, l’air grognon, tournait la tête à la façon d’un ours…

Quand « faire c’est dire », une histoire espagnole

1 – Le Texte. Donc, par la bouche de son Roi, en 2014, par une Loi extraordinaire, l’Espagne (comme le Portugal) a permis aux juifs, expulsés il y a des siècles d’une Nation-Religion, d’accéder à la nationalité du pays sous certaines conditions de preuve du « lien » ancestral et le passage d’un petit examen.

Curieusement, parmi les juifs, y compris les intellectuels, ce fait, pourtant assez inédit dans l’histoire des Nations, qui résonne presque comme une « loi du retour » n’a pas eu l’impact attendu. Beaucoup de juifs ne connaissent même pas cette possibilité. Et très peu ont profité des décrets ibériques. Les juifs ne se sont pas rués au Consulat d’Espagne, boulevard Malesherbes, à Paris.

C’est donc un échec, étant ici observé que l’on peut, malicieusement, se poser la question de savoir si l’Espagne souhaitait la réussite matérielle du projet (des juifs « reprenant » la nationalité espagnole), et si, en réalité le décret n’était pas qu’un artefact exclusivement idéologique et, partant propagandiste. La lecture attentive des conditions assez difficultueuses d’obtention du passeport peut permettre un début de réponse. Comme l’errance dans des couloirs administratifs kafkaïens, à la mesure de l’incertitude, de la liquidité du projet, toujours en suspens, sans que le candidat à l’accès magique ne sache réellement le statut ou l’avancée de son sort. Et ce, malgré la rigidité implacable, espagnole diront certains, des articles qui composent le texte législatif.

A vrai dire, peu importe. La Loi royale, justement parce qu’elle ne peut se soustraire à son champ théorico-idéologique justifie, par là-même, son existence même si son succédané dans le réel, comme dirait Clément Rosset (l’impression d’un passeport) n’a pas eu sa chance ou ne ne s’y est pas ancré (dans le réel). C’est une aubaine pour un débat que ce texte. Et c’est déjà ça. C’est même beaucoup. Le Texte enlace l’Idée et génère le débat. Ce qui suffit à l’intellect.

2 – Le Débat. L’on ne pouvait, évidemment, éviter à la sortie du Texte, la disputatio, la rupture des lances sur le sujet. Dithyrambe contre réserve, apologie contre rejet. Respect du retournement camouflant la perfidie de l’acte.

La glorification immédiate, l’adhésion spontanée étant toujours de mise lorsqu’un texte ou un acte n’ôte pas une liberté ou n’effrite pas la raison, lorsque, mieux encore, comme ici, il « offre », l’on se doit de s’intéresser aux écrits qui ne tombent pas dans ce travers aisé, ceux qui analysent l’acte, hors de la vibration émotionnelle immédiate, nécessairement à l’œuvre, s’agissant de l’Histoire, de ses faits et ses méfaits, bousculant les peuples et les individus, en attaquant leurs corps.  On va donc commenter un article justement « réservé » substituant l’analyse au cri émotif ou dithyrambique.

3 – L’Article. Dans la revue « Temps marranes », un article de Paule Pérez et Claude Corman (Édits, contre-édits, non-dits –   http://temps-marranes.fr/edits-contre-edits-et-non-dits/), écrit le 9 Mai 2014 retient l’attention. On l’a découvert tardivement, lorsque le sujet nous a intéressé, concomitamment à la lecture de l’ouvrage de Pierre Assouline (« Retour à Séfarad », Éditions Gallimard. 2018.) dans lequel l’auteur conte, laborieusement, ses difficultés dans sa marche du retour et sur lequel l’on reviendra ailleurs.

Le texte des deux auteurs est long et le souci, perceptible pour le lecteur, d’une relative objectivité le rend quelquefois aride, certainement à la mesure l’enjeu. Le travail à quatre mains ajoute à la sinuosité, en nous balançant quelquefois brutalement d’un thème à un autre. Mais s’agissant d’une initiative qui « retourne » dans tous les sens du terme, on accepte les brusques virages. Et l’écriture est limpide et précise, justement par sa sincérité. Le désir de penser, la « libido sciendi » antique est présent.

La critique de la Loi est claire, sans ambages, même si soucieux, à juste titre de ne pas se constituer en Torquemada de l’apostrophe militant ou idéologique, les auteurs tentent de rechercher (sans peut-être les trouver) la positivité, le bien-fondé du texte.

Résumons donc le propos en ayant recours, le plus possible, à la citation, minuscule garantie d’un exact exposé. Il vaut mieux citer que de triturer.

Donc, l’initiative ibérique « partant d’un mouvement honorable veut effacer l’infamie, mais elle effacerait du même coup l’Histoire ». Partant, la « perplexité » l’emporterait sur « l’entière souscription ». Bigre ! Un tourment, un scrupule devant cette offrande, ce don ?

On lit encore et on comprend : c’est dans les « attendus », le préambule, que le dérapage idéologique, presque l’infamie, se trame. Aucune référence aux atteintes à la dignité, aux « actes de barbarie commis sur son sol » à l’endroit des juifs. Aucune mention de l’Inquisition, une sorte de « court-circuit, de pirouette, ou censure délibérée ».

Citation :

« L’ancienneté des actes et paroles inquisitoriales de haine absolue perpétrés sous les ordres des souverains, dispense-t-elle d’une évocation minimale des dols et souffrances infligés ? De ces vies brisées, les rédacteurs semblent dénués de toute notion, plaçant les pays comme donateurs non concernés parleur propre passé, autocentrés, à deux doigts de susciter chez le lecteur l’impression que pour eux les victimes passées ne sont qu’une abstraction. On hésite entre la suspicion d’autisme et l’hypothèse que l’affaire relève pour eux de l’irreprésentable. »

Les auteurs s’interrogent sur les fondements du texte. Une « réparation » ? Non, aucune allusion à cette notion par les rédacteurs espagnols.

Un « rachat » ? Non plus. Mieux encore, presque un « achat » des juifs (« acheter les juifs avec une monnaie papier d’identité »), ces juifs qui « n’attendraient que ça », emplis d’une « nostalgie », en réalité inexistante, absorbée par la violente réalité des siècles sur le territoire inhospitalier, qui laissent le sentiment, sinon celui de la rancœur, à la porte de leur maison abandonnée.

La cuisine ou le chant ladino judéo-espagnol ne suffisent pas à la structuration d’une culture présentée, par les tenants du texte, comme un « eldorado ancestral ». Il est « mythifié ». Et souvent la colère des expulsés l’emporte sur l’éphémérité de la perfide et délicieuse nostalgie.

Certes les efforts d’une certaine réhabilitation de la présence juive sont réels. Gérone et son quartier juif réhabilité, les « remises en scène » des juderias en Andalousie. Mais là encore l’interrogation demeure. Mais ne s’agit-il pas d’une « entourloupe » ? (le mot n’est pas écrit, il ne fait que transparaitre). Surtout lorsque l’on constate le mutisme radical sur les penseurs juifs, leur apport, la riche tradition cabaliste espagnole.

Le texte se termine par la question nodale laquelle, on l’aura compris, structurait en filigrane la perplexité, le scepticisme, l’embarras des auteurs : « La question se repose : un dialogue ouvert déplié et sincère, a-t-il eu lieu entre la Péninsule et les juifs séfarades, sur ce qui est arrivé aux deux parties ? Pour le moment la réponse est non. »

La conclusion de l’article, pour sa clarté et sa détermination se doit, évidemment, d’être citée :

« Ainsi, ni sous l’angle de la mémoire historique dont les aspects les plus corrosifs et hostiles au judaïsme ont été suspendus ou ignorés, ni du côté politique de la question nationale et européenne, qui mérite un autre approfondissement que la cession « patronymique » d’une nouvelle nationalité, ni encore sous le jour de l’environnement civico-religieux de la droite espagnole, le recouvrement d’une citoyenneté espagnole (ou portugaise) par les lointains descendants des juifs ibériques ne va de soi. A moins que… »

4 – Le Commentaire. L’argumentation n’est ni surannée, ni primaire. Et encore moins inintéressante. Mais nous n’y adhérons pas. Pour les motifs qu’on va tenter de sérier ci-dessous.

a) Les auteurs s’en prennent donc, certes avec conviction et sincérité, au mutisme, au « non-dit » (dans le titre de l’article). Celui de l’atrocité, celui de la barbarie, celui de l’infamie.

Je décèle dans le propos, une sorte d’injonction à la repentance, une sommation adressée à un peuple, nécessairement à ses représentants de dire le drame de ses dramatiques errements, dans la position corporelle, emblématique, de la flagellation, par soi ou la victime.

Or le concept ne me convient pas. Le silence entendu est aussi parole, le respect silencieux est un bruit. « Musica callada del toreo » nous dit José Bergamin. Musique silencieuse du combat dans l’arène tauromachique, absorbant la violence. Tout est dans est le silence et, partant ce non-dit, plus fort encore que la parole exacerbée et nécessairement forcée de la mutilation idéologique des ancêtres.

Ce désir d’audition criarde de la repentance, exécrable empêche souvent les peuples de se rencontrer à nouveau. L’Algérie et la France souffrent de cette interpellation, de ce diktat. Tant que la repentance et mieux « l ‘excuse » à genoux n’est pas mis en scène, l’Algérie ne respectera pas la France. C’est ce qui se dit à une heure de Marseille, dans Marseille, et, évidemment dans certains « territoires perdus de la Républiques dans nos banlieues parisiennes.

L’oukase de la repentance est, elle-même, une sorte de barbarie, en ce qu’elle n’admet plus l’Autre tant qu’il n’aura pas dit, tant qu’il ne sera pas « excusé ». Excusé d’une « époque ».

Mais l’époque n’est qu’une époque. Si l’on se réfère à l’étymologie grecque du mot, il ne s’agit que d’une parenthèse. Et une parenthèse ouvre et ferme, dans son point final. L’Histoire se constitue par une suite de métamorphoses, de bouleversements, de mutations.

Avec un commencement et une fin. Comme une parenthèse, encore une fois étymologie grecque de la notion d’époque.

Évidemment que les parenthèses existent, évidemment que lorsqu’entre les parenthèses, la violence, justement l’indicible se loge violemment ou qu’encore la brutalité, l’inhumanité broient les corps des êtres, il n’est pas question d’oublier. L’oubli, l’amnésie de circonstance sont, dans ce cas, de nouveaux crimes contre l’humanité qui s’ajoutent à ceux qu’on tente d’oublier. Et l’on n ‘entre pas dans ce diabolique discours qui considèrent le bien ou le mal comme des objets de musée.

Ce n’est pas le propos. Il faut, bien sûr, ne pas oublier. Toutes les « parties » en cause ont ce devoir.

Reste que lorsqu’un espagnol, au fait de l’atrocité de l’époque (la parenthèse), aimable, concentrant dans une gorge serrée le remords de cette époque, respectueux par son silence et une nuque un peu moins roide que d’habitude, m’invite, après la messe du Dimanche, à grignoter dans le patio de sa maison andalouse, quelques tapas bien arrosés d’un vin de Jerez, je ne vais pas, lui demander, liminairement aux agapes amicales, de se repentir de ce que ses ancêtres ont fait endurer aux juifs. La connaissance et la violence potentielle à l’égard de ceux qui se cabreraient dans la défense ou, pire l’apologie de l’époque, me suffit. Il me semble utile, opportun et humain que de ne pas imposer la stigmatisation introductive aux instants de soi,

Pour ce premier motif (l’injonction à la haine de soi, à la repentance criée sur les toits du malheur du monde pour ceux qui savent et dont le silence est aussi une parole), le propos de l’article précité n’emporte pas mon adhésion.

Certes, pourront rétorquer les auteurs de l’article, il n’est jamais question d’imposer la parole de la repentance. Vrai. Cependant la critique de l’écart, de l’ignorance de la mémoire historique dans son atrocité sonne, comme une basse continue et rythmée, dans le texte qu’on commente ici.

Il nous faut cependant avouer que la chose n’est pas facile et que la navigation entre devoir de mémoire et diktat de la repentance n’est pas aisée, tant les frontières des notions convoquées sont floues et, partant, marécageuses…

Et tant la chose est difficile, une aporie, à vrai dire, une impasse, une difficulté à emprunter le bon chemin, par une absence de passages, de cols, une route trop difficile à prendre…

Il faudra aussi, un jour régler ses comptes avec ce qui nous fait dire ici la haine de la repentance. Elle n’est certainement pas fortuite et trouve peut-être son origine dans une autre époque, non sans lien pour certains, avec la parenthèse juive dans les pays arabes. C’est une toute autre question sur laquelle il faudra bien travailler un jour et qui n’est pas, en réalité, si loin de celle qui nous occupe ici. Il faut bien dire que rares sont les juifs d’Afrique du Nord, accueillis en France, qui adhèrent au discours de la repentance coloniale. Pour mille motifs qui ne peuvent être exposés ici. La paranoïa pourrait dès lors s’installer par la machinerie en action : une réserve sur l’une et une sommation pour l’autre.

La bonne foi nous empêchait de souligner ce vice dans l’analyse. Mais encore une fois, une histoire des parenthèses et de ce qu’on en fait, mérite un détour.

b) Un autre cheminement. L’injonction de la repentance, sous couvert de mémoire à rappeler nous semble concomitant de l’injonction psychanalytique.

L’on ne veut pas, ici entrer dans les arcanes primaires de l’analogie ou de la suspicion.

Juste dire que la Nation, même si elle peut être un corps malade (ce que n’est pas d’ailleurs le patient sur le divan) ne peut être assimilée à l’individu. Et que tout se passe comme si l’on désire que « ça » parle.

Et l’Espagne n’a donc pas parlé. Ce qui peut contrarier une vision psychanalytique de la relation humaine, du « lien » qui doit, nécessairement passer par le « dit ».

Étant précisé que le psychanalyste, lui, peut voir d’un autre œil le « non-dit », s’agissant d’un « acte » au même titre que le « dit ». Et que ce silence espagnol peut sonner comme mille mots de repentance et de mémoire assumée.

Pas comme dans le mot de Raymond Devos qui nous disait, sur scène que « quand je n’ai rien à dire, je tiens à ce que cela se sache », mais, plus sérieusement, parce qu’il n’y avait rien à dire, justement pour le dire.

Cette accointance entre le dire, le non-dire et l’acte nous permet une transition aisée vers Austin qui a inspiré le titre de cette petite contribution.

c) Quand faire c’est dire. S’agissant de retours, de retournements et de contrebalances, le jeu de mots, le renversement est efficient.

En 1962 un recueil de conférences données en 1955 par John Austin, publié à titre posthume en 1962 a pu contribuer à la théorie du langage. Le fameux « How to do Things with Words ». En français « Quand dire, c’est faire » publié en 1970)

Contestant les théories existantes, J. Austin expose que, d’abord, de nombreux énoncés, dit « performatifs », par le seul fait de leur énonciation, permet d’accomplir l’action concernée. Exemple : « Je déclare la séance ouverte » pour ouvrir effectivement la séance. Et ce à l’inverse de l’énoncé dit « constatif » qui ne fait que décrire et ne crée rien, dans une indépendance à l’égard de l’énonciation : dire « J’ouvre la fenêtre » ne réalise pas l’ouverture de la fenêtre, mais décrit une action.

Évidemment, la relation entre l’acteur et l’énoncé est patente : seul le président devant l’assemblée réunie peut dire avec effet « Je déclare la séance ouverte » ou le maire qui déclare les futurs époux « unis par les liens du mariage ».

On en vient à notre « retournement ».

En réalité, l’Espagne n’a pas dit. Certes. Mais elle a fait.

Il s’agit en quelque sorte d’un acte performatif.

Les choses, dans leur atrocité, leur injustice, leur barbarie, n’avaient pas à être dites, absorbées qu’elles étaient dans le faire, dans l’acte, ici plus que solennel s’agissant d’un acte législatif.

L’Espagne, dans son inconscient, et sa sincérité à l’occasion de cette extraordinaire initiative (nous croyons à la sincérité de l’acte) n’avait pas à dire. Elle n’imaginait même pas avoir à dire quand elle faisait.

C’est notre titre : une histoire espagnole, quand faire c’est dire.

Austin ne se retourne pas dans sa tombe.

Et si l’on va au bout des jeux efficients des retournements, on pourrait, certes avec un brin de provocation s’agissant d’un commentaire d’un article paru dans l’excellente revue « Temps marranes », énoncer de manière « constative », qu’en réalité l’Espagne a constitué par ce silence dans le liminaire à la Loi, une sorte de marranité chrétienne. En taisant son passé et en faisant son présent. Reste à savoir si elle fait semblant d’être un donateur sincère de passeport.

Pour notre part, nous ne le croyons pas : l’Espagne ne fait pas semblant. Elle est sincère. Mieux encore, elle a peut-être évité, par ce silence critiqué, les « faux-semblants ».

Gygès

J’ai déjeuné cette semaine avec une femme dite « d’esprit ». Ce n’est pas une moquerie, ni une introduction convenue à l’écriture d’une vilénie. Vraiment une femme d’esprit. Et belle. Comme le jour.

La conversation était exemplaire, jouissive, fructueuse.

Après une bonne quarantaine de minutes, elle me regarde, très curieusement, et me dit : je te tutoie désormais.

Soit, dis-je, ravi d’une nouvelle complicité prometteuse, porteuse d’un futur encore plus embelli. Je suis content.

Mais, elle ajoute qu’elle me tutoie pour me poser une seule question. Et elle me la pose :

– Qu’aurait-tu fait en possession de l’anneau de Gygès ?

Vous connaissez, bien sûr. Mais je rappelle. Il s’agit d’une fable introduite par Platon dans le livre I de la République, où il est question de justice, dont un protagoniste (Thrasymaque) affirme, défendant le droit du plus fort, qu’elle est le fait des faibles. Pour tester, comprendre, il est fait allusion à la fable de Gygès.

« Gygès découvre un jour qu’en tournant vers l’intérieur de sa main le chaton d’une bague découverte par hasard lors d’un violent orage qui ouvrit le sol devant lui, il peut devenir invisible. Une fois ce pouvoir découvert, il s’arrange pour faire partie des messagers envoyés au palais royal. Là, grâce à cette invisibilité, il séduit la reine, complote avec elle et assassine le roi pour s’emparer du pouvoir. Rien ne peut lui résister, doté d’une telle arme. »

Dans Platon, il s’agit simplement de savoir si la morale est une convention ou une vraie idée pure, au-delà de la visibilité sociale.

La question posée, philosophique, est autant simple que cruciale.

Mais ce n’était pas celle que me posait la femme belle et d’esprit. Elle me demandait plus simplement ce que je ferais si j’étais invisible.

J’ai fait semblant de réfléchir et j’ai répondu :

– Je vous embrasserai, fougueusement.

Elle m’a regardé, et sans même esquisser un sourire, me laissant payer l’addition, s’est levée et a disparu.

Depuis, elle m’envoie un mail toutes les heures, en m’affirmant qu’elle rit, qu’elle rit et qu’elle me bénit. Toutes les heures.

Encore une qui exagère. Comme je les aime.

Je n’ose pas lui répondre que je n’avais pas menti. J’exagèrerais…

L’être-torero

“L’être-torero” est une affirmation de la supériorité de l’esprit sur la matière. Chez les stoïciens, on retrouve cette idée que l’homme doit affirmer sa liberté en affrontant l’adversité. »F.W

On s’était promis de revenir sur Francis Wolff, philosophe fécond, un des rares à apprécier la corrida et à ne pas confondre, comme la majorité des terroristes de la pensée homme et animal (allez faire un tour du côté de le critique du spécisme (ici, par un clic, sur Wiki) et vous comprendrez la monstruosité)

Doit-on avoir peur de dire qu’on aime la corrida ? Ici, on assume, contre tout et les lecteurs outrés. Et on ne veut même pas se justifier ou rappeler qu’elle elle a inspiré les plus grands – les peintres Pablo Picasso et Francis Bacon, les écrivains Gertrud Stein et Georges Bataille, le cinéaste Sergei Eisenstein ou encore le jazzman John Coltrane.

Dans un entretien avec Andre Viard, ancien torero français et désormais éleveur et éditeur (« Terres taurines »), Francis Wolff, nous dit que : « C’est un geste gratuit mais pas vain. L’être-torero est une affirmation de la supériorité de l’esprit sur la matière, de l’impassibilité de l’âme sur le mouvement brut. Chez les sages stoïciens, on retrouve cette idée que l’homme doit affirmer sa liberté en affrontant l’adversité. Celui qui devient libre, c’est celui qui est capable de mettre sa liberté audessus de sa vie, explique encore Hegel dans sa dialectique du maître et de l’esclave. C’est un peu ce que raconte la corrida dans l’affrontement de l’humanité et de l’animalité. Affirmer son humanité, c’est se révéler capable de placer ses valeurs au-dessus de sa propre vie. »

Costume de torero, presque d’opérette, disent les méchants, les ignorants.

Francis Wolff: Ce costume signifie le triomphe de la lumière sur la mort, mais aussi quelque chose comme le triomphe de l ’apparence au sens fort. Dans l’arène, le torero ne peut pas se cacher, il n’a pas de coulisses. Comme dans toute civilisation célébrant le sens de l’honneur, l’homme met tout son être dans son apparaître, dans son costume. « Pendant que je suis là, au centre, je ne suis rien d’autre que cet apparaître. Vous ne verrez rien de mon intériorité, de mes sentiments de père de famille, de mari, d’Espagnol… Tout ça n’existe pas, je suis mon costume, je suis mon être de lumière. »

Il n’ya rien dans le monde qui ne se cristallise pas dans la corrida.

Et celui qui ne l’aime pas peut rester chez lui. Et regarder sur son écran de télévision 4K, extraordinaire, dernièrement acheté chez Darty ou plutôt à la Fnac, les primaires présidentielles de la Gauche.

On ne veut défendre la corrida. On ne peut que la glorifier. Justifier c’est comme si on n ous demandait de défendre un tableau du Gréco, notre peintre !

PS. La photo a été prise, à Séville, en 2005, un jour de salut ensoleillé. Avant un fino, un cigare et du Jabugo. Tant pis pour ceux qui ne connaissent pas ces mots.

Infalsifiabilité

Il y a assez longtemps, on était fier de demontrer à nos professeurs, à nos amis qu’on connaissait Karl Popper, philosophe des sciences, epistémologue et son concept de l’infalsifiabilité. En relation avec tout ce qui n’est pas scientifique.
Pour ceux qui auraient oublié, on rappelle :

Une discipline vraiment scientifique énonce des hypothèses suffisamment précises pour être susceptibles d’être réfutées par un test expérimental. Si l’astronome nous explique que les planètes effectuent des rotations en ellipse autour du Soleil, il suffira d’un seul astre qui ne dessine pas une ellipse, d’un écart minime, pour mettre à terre la théorie.

Par contre les pseudo-sciences (l’astrologie, la psychanalyse et le marxisme, par exemple) ne font, au contraire, que rechercher d’incessantes et toujours plus nombreuses confirmations dans l’expérience. A l’aide d’habiles formulations, d’un refus des contre-exemples, elles repoussent toute réfutation possible. Elles s’enivrent de confirmations en tout genre. Elles se veulent infalsifiables.

C’est donc le paradoxe : on ne peut démontrer le contraire d’une affirmation non scientifique, démontrer sa fausseté. Elle est toujours vraie pour celui qui la prononce. Et infalsifiable.

Ce qui d’ailleurs alimente les discussions qui n’en finissent plus.

Pourquoi ce billet et la convocation dudit concept ?

Parce qu’on vient de converser avec mon amie écrivaine et elle s’est énervée lorsque je lui ai affirmé qu’elle se trompait (sur un point absolument inintéressant).

Et c’est là, elle la reine de la pseudo-science, qu’elle m’a sorti :

– Ce que tu me dis est tellement « charpenté » que c’est infalsifiable ! C’est donc une pseudo-demonstration !

Elle ne manquait pas d’air. J’ai apprécié son maniement insidieux de la rhétorique et je lui ai répondu :

– Le jour où je considèrerai que le mot, la lettre, le roman, le poème, la proposition théorique, où encore tout ce qui est la vie est scientifique, donc réfutable, le jour où je serai dans la certitude de la vérité proclamée, gommant l’éther des instants non géométriques , le potentiel magique, la complicité avec les comètes invisibles, tout ce qui est de l’ordre cosmique, inconnu, est falsifiable, donc dans le champ scientifique et, partant, réfutable, je disparaitrai du paysage. OK ?

Elle m’a répondu qu’elle en avait marre de moi, ce qui est évidemment faux.

La pierre qui choisit de tomber

Scène de la journée.

Curieusement, c’est dans les locaux professionnels que la question a été posée, néons en marche, manteaux longs sur les porte-manteaux, tableaux et photos immobiles sur les murs, ordinateurs fatigués, comme toujours dans l’été. Il y a juste quelques heures.

L’on frappe à ma porte, l’on, s’approche presque timidement de moi. Je suis prêt à répondre à une interrogation essentielle sur un dossier. Question technique, vite résolue, j’espère.

Non, la très jeune fille, une excellente professionnelle, me dit :

– Je sais, tout le monde le sait. Vous connaissez. Vous devez donc connaitre. C’est quoi cette histoire de pierre qui tombe de Spinoza ? Je dois répondre à mon compagnon dans la minute. Ca a quelque chose à voir avec lui ? Avec nous ? Avec un homme et une femme ?

Je lui ai répondu qu’elle risquait gros à me poser une telle question. N’avait-elle rien à faire ? J’étais un patron.

Elle a souri, j’ai souri. Je lui ai promis un mail dans la seconde de la sortie de mon bureau.

Je lui ai envoyé : le voici intégralement :
« Chère interrogatrice,
Oui, Spinoza est notre maître, ne le racontez pas. Pour répondre à votre question, il s’agit, encore, de la liberté, la seule problématique qui vaille, hors du romanesque qui est le vrai, d’être abordée.
Evidemment que ça a « à voir »avec vous et votre compagnon. Evidemment que ça va vous aider à être ensemble.
D’abord, je résume : les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. Telle la pierre qui chute en ligne droite dans le vide, en raison de la loi de la gravitation, et qui s’imaginerait choisir de tomber. La seule liberté dont nous jouissons est la décision d’assumer une contrainte, ainsi transcendée.
Je vous colle ci-dessous le texte original (une lettre de Spinoza à Schuller). Vous allez changer votre vie.

« J’appelle libre, quant à moi, une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature ; contrainte, celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d’une certaine façon déterminée.

[B] Dieu, par exemple, existe librement bien que nécessairement parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même librement parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même et connaît toutes choses librement, parce qu’il suit de la seule nécessité de sa nature que Dieu connaisse toutes choses. Vous le voyez bien, je ne fais pas consister la liberté dans un libre décret mais dans une libre nécessité.

[C] Mais descendons aux choses créées qui sont toutes déterminées par des causes extérieures à exister et à agir d’une certaine façon déterminée. Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple reçoit d’une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvements et, l’impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. Cette persistance de la pierre dans le mouvement est une contrainte, non parce qu’elle est nécessaire, mais parce qu’elle doit être définie par l’impulsion d’une cause extérieure. Et ce qui est vrai de la pierre il faut l’entendre de toute chose singulière, quelle que soit la complexité qu’il vous plaise de lui attribuer, si nombreuses que puissent être ses aptitudes, parce que toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d’une certaine manière déterminée.

[D) Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, pense et sache qu’elle fait effort, autant qu’elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre assurément, puisqu’elle a conscience de son effort seulement et qu’elle n’est en aucune façon indifférente, croira qu’elle est très libre et qu’elle ne persévère dans son mouvement que parce qu’elle le veut.

[E] Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent. Un enfant croit librement appéter le lait, un jeune garçon irrité vouloir se venger et, s’il est poltron, vouloir fuir. Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu’ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire. De même un délirant, un bavard, et bien d’autres de même farine, croient agir par un libre décret de l’âme et non se laisser contraindre. »

MB.

PS. N’oubliez pas le dossier DUBOURAND. J’attends toujours votre travail. Le client râle…

Jankélévitch et l’allemand 

C’est un Vendredi, mon jour préféré, celui qui attend un week-end. On le préfère au week-end lequel, lui, est acquis, établi, structuré. Le Vendredi est le jour d’une sorte de vacance volée, cadres idiotement sans cravate, sortie prématurée des bureaux, apéritifs et diners organisés avec des amis, remise au lendemain. Bref, un jour comme sur une balançoire brouillonne.

Et, souvent, le Vendredi au bureau, tôt, on fait comme Boris Vian, on ne travaille pas, on est ailleurs. On écrit autre chose. Ce, notamment qu’on n’a pu écrire au petit matin.

C’est aujourd’hui le cas.

Je ne sais pas pourquoi ce matin, j’ai pensé à l’allemand de Jankélévitch. Allez savoir pourquoi. Curieux.

Vous connaissez, évidemment, mais je rappelle.

Jankélévitch ne pouvait pardonner l’holocauste.

Je cite un de ses textes

« Les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent être purgés ; le temps n’a pas d’influence sur eux. Non pas parce qu’une prolongation de dix ans serait utile pour punir les derniers coupables. C’est un non-sens complet que le temps, un processus naturel sans valeur normative, puisse exercer un effet lénifiant sur l’horreur insupportable d’Auschwitz. »

Le plus grand crime de l’humanité, « le mal ontologique » comme Jankélévitch l’appelle, est impardonnable parce qu’il se dirige contre l’humanité même.

Et Jankélévitch en tire les conséquences. Lui, adorateur de l’Allemagne une thèse sur Schelling, un amour des compositeurs allemands, le fait que son père ait, le premier, traduit Freud en français : rien n’y fait : il rompt avec l’Allemagne, n’y veut plus y mettre un pied, ne veut plus le parler ou entendre un début de commencement de ce qui a trait à ce pays.

L’Allemagne, les allemands sont « effacés ».

Un jour, il reçoit une lettre, en français, d’un allemand, un certain Wiard Raveling, lequel comme ile dira plus tard est absolument certain de ne pas recevoir de réponse. Et ce d’autant plus que la lettre est assez provocante, presque dithyrambique de la culture allemande, citant des vers issus du poème Todesfuge (« Fugue de mort ») du poète juif allemand Paul Celan (Pavot et Mémoire) En lettres capitales. LA MORT EST UN MAÎTRE VENU D’ALLEMAGNE… TES CHEVEUX DE CENDRE…

Comme le dira Raveling par la suite « Je voulais attirer l’attention de Jankélévitch sur le fait que la langue qu’il hait n’est pas seulement la langue des meurtriers mais aussi celle de nombreuses victimes. »

Raveling invite le philosophe à venir chez lui comme une vieille connaissance : « Si jamais, cher Monsieur Jankélévitch, vous passez par ici, sonnez à notre porte et entrez. »

Quelques semaines plus tard, Raveling reçoit une réponse : « Je suis ému par votre lettre. J’ai attendu cette lettre pendant trente cinq ans. » Non, il ne viendra pas en Allemagne. « Je suis trop vieux pour inaugurer cette ère nouvelle. » Mais lui, Raveling, devrait, s’il vient à Paris, sonner au 1, quai aux Fleurs. « Vous serez reçu comme le messager du printemps. »

Vladimir Jankélévitch avait répondu à l’Allemand. Un événement qui suscita quelques réactions en France. « Cet échange de lettres […] hors norme […] ouvre et ferme une blessure que l’on tenait pour incurable », écrit l’écrivain français – et ancienne assistante de Jankélévitch – ()Catherine Clément dans Le Magazine littéraire. « L’imprescriptible a trouvé sa prescription. »

Et Jacques Derrida commenta cet échange de lettres en détail dans son dernier livre et téléphona même sur son lit de mort à Raveling.

L’allemand vient en avril 1981 à Paris. Jankelevitch le reçoit dans son antre (grande salle de séjour qui est aussi une salle de musique, trois pianos dans la pièce, étagères remplis de livres, partout des partitions, des notes, des feuilles.

« Nous avons d’abord parlé de choses anodines, puis de questions d’éthique, de différents compositeurs, de nos enfants… Je suis resté tout l’après-midi, c’était une conversation stimulante. » Mais ils ne parlent pas du thème originel – du Sujet.

Wiard Raveling, dira encore « Il a persisté dans son refus de parler de philosophes, d’écrivains ou de musiciens allemands. Il n’empêche qu’il m’a répondu et même invité. Peut-être n’a-t-il toutIl a persisté dans son refus de parler de philosophes, d’écrivains ou de musiciens allemands. Il n’empêche qu’il m’a répondu et même invité. Peut-être n’a-t-il tout simplement pas eu le temps d’opérer un véritable changement d’attitude. »

En 1984, Jankélévitch tombe gravement malade. Wiard Raveling ne l’a jamais revu. Mais ils sont restés en contact jusqu’à la fin. Dans l’une de ses dernières lettres, Wiard Raveling hasarde une nouvelle tentative. « Quand un homme qui s’occupe de philosophie et de musique – et aime les deux – et qu’il ne veut pas avoir affaire (ou à peine) à la contribution de l’Allemagne dans ces domaines, c’est un triomphe posthume du national-socialisme. »

Jankelevitch dira encore : « Je n’ai en effet aucune envie de remâcher une fois de plus mes griefs. À quoi bon insister ? Et pourquoi écrire toutes ces choses ? La moitié du genre humain est composé de sourds. Je revisserai soigneusement mon stylo et le passerai à ma fille, qui sera certainement plus écoutée que moi. »

Raveling dira enfin que Jankelevitch avait « un nœud dans son âme ». Et il n’a pas voulu le dénouer.

Jankélévitch est mort en 1985

PS. Je publierai le texte complet de la lettre pus tard.

PS2 Une photo de là où j’aimerais être à cette heure: Aiguablava, Bégur.

L’abeille et l’araignée

Non, vous n’aurez pas droit à une fable de La Fontaine. Ce n’est pas lui qui écrit sur ce sujet. Vous allez comprendre.

On commence par une scène de bureau, aujourd’hui même, juste avant l’heure du déjeuner, un sandwich à la main, qui m’a permis d’écrire ce petit texte.

Un Senior m’appelle et propose une discussion entre tous ici, « salle de conf » (je hais cette expression), pour trouver une solution adéquate dans un dossier techniquement compliqué. Il parle de « brainstorming ».

Je lui dis que non, je ne suis pas OK. Il croit que je plaisante et s’enfonce dans un rire gras. Et, comme pour parfaire son étouffement, je lui sors:

– Abeille ou araignée, il faut choisir. Moi, je suis un vrai terroriste, j’ai choisi l’araignée. Tu m’envoies le dossier, je trouve seul et je vous dis. Vous discuterez.

Et je raccroche. Je crois que ceux qui disent que je suis un vrai terroriste (on dirait le titre d’un roman de Philip Roth) ont raison. Il n’a que moi qui peut affirmer le contraire. Si je le suis, ce n’est pas volontairement (je sais que ce n’est pas une excuse). Mais j’ai souvent raison et je le sais. Il faut, en principe, dodeliner de la tête, comme les indiens, et dans une moindre mesure les américains, les yeux dans les yeux de son interlocuteur et ne rien dire, en approuvant, sans même écouter. Et ça, je ne sais pas le faire. Et je n’ai pas envie d’apprendre.

Je suis un terroriste mais je crois aussi être gentil.

Donc, je me lève, vais dans le bureau du brainstormer, encore choqué par ma réponse abrupte, lui apporte un café et, très gentiment, tout sourire, je lui tends une feuille imprimée et je lui demande de lire.

J’ai recherché et retrouvé, immédiatement, dans mes archives nuageuses, pourtant mal classées, le passage de Swift.

En 1704, Jonathan Swift, celui des « Voyages de Gulliver » écrit un pamphlet intitulé « La Bataille des Livres » qui expose deux comportements, deux modes d’action dans la réflexion, par le truchement littéraire d’une bagarre entre une abeille et une araignée.

Voici le texte clef. C’est l’araignée qui parle.

« Tu n’es qu’une vagabonde, une gueuse, […] tu ne trouves ta substance que dans un brigandage universel,[…] et tu as tant de penchant pour le larcin que tu dérobes les orties comme les violettes, simplement pour le plaisir de dérober. Pour moi, c’est de mon propre corps que je tire tout ce qui m’est nécessaire pour ma subsistance. Mon habileté égale mes trésors, et pour te faire voir quels progrès j’ai fait dans les mathématiques, examine bien ce château : non seulement tous les matériaux en sont émanés de ma substance même, mais mes propres mains l’ont bâti, j’en suis l’architecte. »

Dans le débat sur la nécessité d’un débat, si j’ose dire, les philosophes ont trituré ce texte pour affirmer que d’un côté, il y a ceux qui discutent, se collent aux autres, « butinent » les arguments.Et de ce butinage, de ce partage, de cette discussion nait donc la fameuse lumière, l’idée, la solution dont l’on ne sait qui en est l’auteur. Bref, une production du brainstorming. Comme les abeilles qui font leur miel avec le suc des autres (les fleurs)

Les araignées, elles, tirent d’elles-mêmes le fil de leur toiles géométriques. Elles représentent, dans le débat, l’esprit certain qui ne se sent pas obligé de consulter les autres quand ils ont une décision à prendre. Ils ne croient qu’en eux, dans leur examen libre, leur solitude féconde.

Donc, d’un côté, le dialogue, la discussion. De l’autre, la volonté de la réflexion solitaire, dans un retrait, sans le brouillage du partage et de la communauté.

Cette « dispute » des abeilles et des araignées est classique et a traversé toute l’histoire de la pensée. Et comme le disent d’autres, c’est le je ou le nous.

Alors ? Etes vous abeille ou araignée ?

Les abeilles vous proposeront cette discussion, en groupe. L’araignée ne répondra même pas à la question.

Moi, vous savez ma préférence. Etant observé je ne n’en ai jamais discuté. Il se pourrait que j’ai tort et qu’il faille nuancer, en fonction des situations. Je vais y réfléchir.

Chopin 

Ils sont tous partis. Anna a retrouvé son Nocturne, le 18, op 62, évidemment joué par Arrau. Il tourne en boucle sur la chaine. Elle a raison Anna lorsqu’elle pleure dans la dernière minute du morceau. Elle a raison quand elle me dit jouir de ces pleurs, que rien n’est plus beau que des yeux de larmes sur une musique de Chopin, le dieu lumineux des tristesses joyeuses.

Je lui ai raconté, un jour de grands pleurs heureux, Nocturne 18 à fond, la petite aventure à la synagogue, lorsque j’ai demandé à un homme qui s’était assis intempestivement près de moi, profitant d’une escapade temporaire de Nathan, mon beau-frère, s’il appréciait la voix typiquement judéo-tunisienne du hazan, le cantor, s’il écoutait de temps à autres les chanteurs juifs du pays natal, Raoul Journo, par exemple, le maître, le chanteur de musique arabo-andalouse, qui enchantait les invités de mariages ou de bar-mitsva, même s’il agaçait les jeunes adolescents qui s’essayaient au twist entre deux séances de hula-hoop.

Voulant à tout prix rattraper le temps où je ne pouvais, maigrelet ignare à pantalons à pattes d’éléphant, l’apprécier, persuadé que ce temps nécessaire était arrivé, justement après la mort du père, j’ai acheté tous ses disques, ce qui n’a pas manqué d’étonner le livreur d’Amazon qui sait évidemment reconnaitre l’emballage des disques, qui diffèrent de ceux des livres. Mais il ne pouvait se douter qu’il s’agissait d’un des plus grands chanteurs judéo-arabes, inconnu ici.

L’homme de la synagogue me regarda presque dédaigneusement avant de me dire :

– Quoi ? Vous voulez m’en mettre plein la vue ? Vous me prenez pour un idiot, inculte ? Allez vous faire voir ailleurs ! On m’avait bien dit que vous vous preniez pour je ne sais pas qui. Vous allez me demander aussi si je connais Chopin, non ? Vous vous prenez pour qui ? Allez vous faire foutre !

Puis, il se leva, alla rejoindre son groupe, celui de l’autre côté, parla à ses voisins, en haussant à plusieurs reprises les épaules, presque comme un pantin. Tous se retournèrent vers moi, en me fixant avec des yeux interrogateurs, méchants peut-être, je ne saurais dire.

J’en ai parlé à Nathan qui était revenu à sa place. Et alors qu’il rit toujours aux éclats lorsque je lui raconte mes discussions brèves avec les coreligionnaires, cette fois, il est resté muet, tout en se grattant la tête.

J’ai demandé. Devais-je me reprocher une attitude répréhensible ? Avais-je dit un mot de trop, une phrase inepte ? Il ne répondit pas, se contentant, toujours en se grattant la tête, de me dire qu’il valait mieux, même si le don avait été conséquent, de ne pas monter à la Torah aujourd’hui et de laisser la place à un autre.

C’en était trop, j’ai insisté, lui ai enjoint de me suivre dans le couloir, de m’expliquer. J’ai presque hurlé, alors que le hazan s’était interrompu, yeux pieux fermés et concentrés sur la prochaine locution biblique, sûrement essentielle. J’ai hurlé que je n’avais rien à me reprocher, que je m’étais fait tout petit dans la synagogue, sans intellectualité exacerbée, ce qui fascinait mes amis, Anna, et certainement Dieu lui-même ! Pourquoi ce retour méchant ?

J’ai tourné les talons, comme un officier certainement, sans m’occuper de l’assistance qui devait certainement, tous, les yeux plein de courroux, me fixer. Mais j’exagère peut-être. Ils n’avaient même pas entendu ou remarqué la scène. On parle fort dans les synagogues séfarades. Et il n’est pas interdit d’y régler des comptes.

Dans le couloir, après avoir enjambé les manteaux, les écharpes, les vestes qui trainaient sur le sol, tous tombés joyeusement des patères, il m’a dit. Il m’a dit qu’il ne fallait pas que je m’en fasse, que même chez les juifs, se trouvaient des idiots ou des malotrus, que la force de notre peuple était justement dans cet ancrage dans la quotidienneté, loin des couronnes d’épines dorées ou éthérées qui encerclaient des têtes divines, que notre reproduction supposait la normalité qui incluait bêtise, jalousie, ignardise et méchanceté. Il a encore dit, pas très à l’aise néanmoins, que le groupe auquel appartenait l’intrus qui avait volé sa place n’appréciait pas ma présence dans la synagogue.

J’étais sidéré, vexé, anéanti. J’étais sûr que dans ma « fusion », comme je disais, dans mon « effacement », sans donner de leçons, apprenant à parler sans mots rares, sans donner à entendre ma prétendue intellectualité, celle que tous vantent et dont je peux être fier tant j’ai voulu l’embrasser, dans mes efforts d’écoute de la banalité sur les bancs du temple, celle des prix des billets d’avion pour Tel Aviv, celle du coming out d’un juif présentateur de télévision, celle des derniers avatars de Johnny Hallyday, et j’en passe, que j’avais, sans conteste, donné le gage, l’ultime garantie de l’insertion pure et sincère, du moins le Samedi matin dans notre communauté. Mais que me reprochait-on ?

Je posais encore la question à Nathan qui ne voulait répondre. Là, je me suis énervé et suis persuadé que dans la salle, alors que tous étaient dans leur prière dite « silencieuse », celle qui clôt l’office, avant les kaddishs, les éclats de voix du nouveau, celui qui lit la Torah et les Kaddishs en phonétique, le seul à ne savoir lire l’hébreu, étaient clairement entendus et que j’allais peut-être, comme le jeune Spinoza, être banni des lieux et de ma religion.

Je posais à nouveau, cette fois calmement la question à Nathan : qu’avais-je fait ou dit pour provoquer la colère d’un groupe de pratiquants, certes pas la majorité, mais assez fourni, au demeurant sans papillotes, petit talith et chapeau noir ?

Il m’a enfin répondu : j’étais l’ami de Louis Beauregard, le blasphémateur, et celui de sa femme Clara qui a profané le sacré en interprétant Isaac Louria comme une catholique. J’avais même connu, dans le passé, un certain Jean-Charles Ducouraud, un philosophe qui prétend que Dieu nous a fait malheureux, ou quelque chose d’approchant a-t-il ajouté, avant de conclure : ils avaient « enquêté » sur moi et l’un des leurs m’avait connu à la Faculté dans laquelle j’excellais moi aussi dans le blasphème, à prétendre, avec d’autres chrétiens, que l’homme était mort alors que créature de Dieu, il ne peut mourir et que, incroyable, je vénérais Spinoza, celui qui a fait le plus de mal à notre religion, en confondant un arbre avec Dieu, et pire, en faisant croire que les grands philosophes ne peuvent être de vrais juifs, en offrant aux chrétiens la garantie de l’alliance entre christianisme et intelligence !

Nathan ajouta qu’évidemment ils n’avaient jamais lu Spinoza, ni Beauregard d’ailleurs et encore moins Louria. Je me suis immédiatement interrogé sur les mots de Nathan, ceux sur Spinoza ou sur les arbres, un peu trop exacts, et suis désormais persuadé qu’ils sont de lui, mis dans la bouche d’idiots.

J’hésite toujours désormais à faire allusion à Chopin devant un inconnu.

Aleph

A l’heure où l’on s’abandonne, l’on peut tomber sur ce qui accompagne votre abandon.

Comme par exemple Borgès. Enfoui dans ma bibliothèque, parmi des milliers d’autres, dans ma tablette. Plus lisible, parce que moins planté que dans les petits caractères chics des feuilles trop fines de la Pléiade. On peut souligner sans déchirer. Ravi de l’avoir retrouvé, ravi.

Un extrait, celui qui fait comprendre la magie de l’écriture. C’est Borgès :

« Les nuits du désert peuvent être froides, mais celle-ci avait été un brasier. Je rêvai qu’un fleuve de Thessalie (aux eaux duquel j’avais restitué un poisson d’or) venait me racheter. Sur le sable rouge et la pierre noire, je l’entendais s’approcher ; la fraîcheur de l’air et le bruit affairé de la pluie me réveillèrent. Je courus, nu, la recevoir. La nuit tirait à sa fin ; sous les nuages dorés, la tribu, aussi heureuse que moi, s’offrait à l’averse vivifiante avec une sorte d’extase. On aurait dit des corybantes possédés par le dieu. Argos, les yeux fixés sur le firmament, gémissait. Des ruisseaux lui coulaient sur le visage, non seulement de pluie (je l’appris par la suite), mais de larmes. « Argos, criai-je, Argos. »
Alors, avec étonnement, comme s’il découvrait une chose perdue et oubliée depuis longtemps, Argos bégaya ces mots : « Argos, chien d’Ulysse. » Puis, toujours sans me regarder : « Ce chien couché sur le fumier. »
Nous accueillons facilement la réalité, peut-être parce que nous soupçonnons que rien n’est réel. Je lui demandai ce qu’il savait de L’Odyssée. L’usage du grec lui était pénible ; je dus répéter ma question.
« Très peu, dit-il, moins que le dernier rhapsode. Il[…] »

Extrait de: Jorge Luis Borges. « L’Aleph »

Et si…?

Vous souvenez-vous de vos « rédactions » dans les premières années du Lycée (dénommé désormais le Collège) ? Moi, parfaitement. Vous souvenez-vous des sujets ? Moi, encore parfaitement. Evidemment, c’était mon activité préférée.

Et notamment, celui-ci, inventée par une prof qui était un génie, Madame Henry (ça sonnait comme Madame Bovary), au surplus une beauté à faire pleurer le monde.

Elle nous avait donné ce sujet : « Et si…? »

Elle avait ajouté que si nous ne le comprenions pas, c’est qu’on était idiot. Elle avait raison.

Ce sujet m’est revenu à la mémoire, il y a quelques minutes.

Madame Henry nous disait qu’il était « à multiples entrées »; que l’on pouvait y mettre ce qu’on voulait et qu’à partir de cette petite question d’immenses mots pouvaient être écrits.

Nous devions« inventer » le sujet, sur l’interrogation.

Elle nous avait donné des exemples

-Et si …j’avais été noir ?

– Et si …mon père était inconnu ?

-Et si…j’avais rencontré cette prof ?

– Et si…j’étais aveugle ?

– Et si…j’avais été follement amoureux ?

-Et si j’avais été un dieu grec ?

-Et si j’étais né en France ? En Auvergne ?

Cette prof était un génie. Car, en effet, tous ses élèves, par cette ouverture dans la question, avait mis toute leur vie dans la « rédac ». Leurs joies, leurs chagrins, leurs explosions, leur regrets, leurs certitudes. Et tous leurs premiers bouillonnements sexuels. Presque tous.

Je suis absolument persuadé que beaucoup ont commencé leur vie d’adulte par l’écriture de cette rédac.

Et elle souriait, souriait, lorsqu’elle a rendu les copies. Plus elle souriait, plus elle était belle. Dieu qu’elle était belle ! (on sait que c’est mon mot-valise pour les femmes belles, mais je ne l’ai utilisé que pour 6 femmes, je viens de faire le compte, étant observé qu’il faut que je fasse attention à ne pas transformer ce blog en journal lequel est évidemment ailleurs).

Donc, elle souriait délicieusement en rendant les copies, en regardant dans les yeux celui à qui elle tendait les feuillets. Comme si elle signifiait l’importance de cet acte dans la vie de ces adolescents. Peut-être voulait-elle leur donner un visage pour leur vie, un visage de femme belle, ouverte, disponible, attirante par cette seule disponibilité évidemment impossible. Et qui sourit, pour inscrire, joliment et dramatiquement, dans leur mémoire alerte son visage, comme un ange qu’on appelle lorsqu’un grand chagrin vous prend, vous savez, celui sans aucune cause, juste du poids.

Mais – et ce moment restera toujours ancré dans ma mémoire- toujours – absolument toujours- elle m’ a demandé de rester après la classe. Elle « avait à me parler ». Elle ne m’avait pas rendu ma copie. Mes copains ont cru à une engueulade. J’avais du échouer, rendre une mauvais devoir et ce alors que j’avais toujours la meilleure note, ce qui me rendait son « chouchou », selon tous. Elle allait me passer un savon. C’est ce qu’ils se disaient, mes copains.

Ils sont tous sortis.

Elle m’a pris la main, m’a caressé les cheveux, presque comme avec un adulte. A vrai dire, comme pour un adulte. Elle me regardait, me regardait au fond des yeux comme nulle, depuis, ne m’a regardé. Comme si elle me voulait, comme si elle me dévorait. Je le jure. Et elle m’a dit :

– Et si vous m’aviez aimé comme un fou ? Que se serait-il passé ?

J’ai ri, j’ai immédiatement compris. Et pour la première fois de ma vie, j’ai pris langoureusement la main d’une femme. Elle ne l’a pas retirée.

Evidemment : j’avais écrit ma rédac (j’aurais du la garder) en inventant la question suivante :

– Et si…Madame Henry était amoureuse de moi ?

J’avais osé. J’avais écrit sur 4 pages sa beauté, mon désir, littérairement enveloppé, en veillant à placer le discours dans le conte, le féérique, en usant de tous les synonymes innocents du désir le plus fou, en inventant un âge adéquat, une simple volonté de l’épouser, un ode à la beauté immatérielle, rayant les corps, loin de l’épiderme.

J’avais, à presque treize ans, écrit qu’elle était trop belle.

J’avais osé.

J’aurais été idiot de ne pas l’écrire. Je déteste les regrets, ceux qui viennent lorsque les vides ne sont pas comblés par les mots et le reste.

Et je pense tous les jours à Madame Henry que je n’ai pas épousée. Trop belle.

 

PS2. Dans chaque situation, quelqu’elle soit, posez-vous la question du « et si ? ». Vous n’imaginez pas sa fécondité. C’est exclusivement l’objet de ce billet, le reste n’est qu’émoi.

Sourire, l’émotion qui s’entend

Je colle ici un article de la dernière livraison de Sciences et Avenir.

Assez fascinant. Je reviens plus tard commenter…

« Le sourire comporte des caractéristiques acoustiques typiques qu’ont pu modéliser l’Ircam et le CNRS pour leur étude.
« Un sourire, cela s’entend. » Ce poncif du démarchage téléphonique n’a en fait pas souvent été étudié scientifiquement, les émotions étant surtout scrutées par le biais des expressions du visage et des réactions faciales. Or, deux chercheurs de l’Institut de recherche et coordination acoustique musique (Ircam) et du CNRS viennent de montrer, dans un article publié fin juillet 2018 dans Current Biology, qu’il existe un signal acoustique propre au sourire, au point qu’un auditeur peut y réagir inconsciemment, sans avoir accès aux émotions faciales correspondantes.

Les chercheurs ont commencé par constituer une base de données de voix humaines prononçant des phrases de deux secondes (une vingtaine) qui ont ensuite été manipulées par des algorithmes de l’Ircam. Les chercheurs ont en effet modélisé les caractéristiques de l’acoustique d’une voix qui sourit pour les appliquer aux sons de leur base de données. Soit pour provoquer un « effet sourire » soit, au contraire, pour retirer cet effet. « On joue sur les caractéristiques du timbre et du spectre de la voix, différents de la prosodie [l’intonation] et de la fréquence vocale qui sont les signaux les plus importants de la communication vocale humaine » explique Pablo Arias, doctorant de l’Ircam au sein de l’équipe Perception et design sonores.

Les chercheurs ont fait écouter ces voix à trente-cinq personnes volontaires mais ignorant, bien sûr, que l’étude portait sur le sourire. Croyant participer à une expérience en électromyographie (étude des muscles et des nerfs), ils ont été équipés de capteurs sur les zygomatiques et le muscle corrugateur du sourcil (celui qui permet de froncer les sourcils). L’idée étant de pouvoir capter même d’infimes mouvements musculaires, imperceptibles à l’œil nu ou pour une caméra. « En plus, du maquillage ou de la barbe pouvait parasiter une captation visuelle ». Il a ensuite été demandé aux participants de juger positivement ou négativement les sons qu’ils entendaient et de dire si les phrases étaient prononcées avec ou sans sourire.

Au final, 63% des participants ont donné un jugement positif aux phrases avec « effet sourire » mais les chercheurs se sont aussi aperçus que, pendant l’écoute, leurs muscles suivaient le mouvement de l’effet algorithmique appliqué aux voix, par une sorte d’imitation. Ils sourient, ou cessent de sourire, en même temps que la voix entendue. « Ce n’est pas automatique, et parfois, c’est très discret » précise le doctorant.

D’un point de vue purement applicatif, on imagine assez facilement les enseignements d’une telle recherche sur les assistants vocaux. Mais d’un point de vue plus fondamental, elle ouvre des pistes sur les aspects inconscients du mécanisme du sourire et sur la combinaison entre signaux audios et visuels. « Cela pourrait aussi permettre d’essayer de détecter le sourire chez des aveugles congénitaux, pour savoir si le sourire peut s’exprimer même si on n’en a jamais vu ! »

MON LIEN Pocket

http://flip.it/dfmz1R

La mer de Courbet

Comme tous, j’ai construit depuis de nombreuses années mon « musée imaginaire « , bien au chaud désormais dans mon nuage -stock. À ma disposition par un mini-clic (765 œuvres). Pour des nuits et des jours dans le Beau, comme dirait un platonicien.

Je l’ai ouvert ce petit matin. Juste pour chercher mes Courbet. À la suite d’une conversation fortuite sur les paysages de mer. Peu connaissent les « seascape » de Gustave Courbet.

Évidemment,il n’a pas fait que ça ce peintre incroyable, l’un de mes préférés.

Vous pouvez, en tous cas, si vous ne l’avez encore fait, commencer à construire votre musée avec El Greco (cf supra) et Gustave Courbet. Conseil d’ami terroriste (paraît-il)

J’en donne 4 à voir, ci-dessous, de ses mers. Sans commentaires superfétatoires.

Si vous les découvrez, ces tableaux, vous avez de la chance.

PS1. Turner, pour l’eau, ça fait plus chic. Et pourtant, quand on connaît Courbet…

Il est vrai que pour des posters dans les toilettes, l’anglais fait plus chic.

On se lasse des autres, jamais de Courbet.

1 –

2 –

3 –

4 –

romantica

C’était autour d’une table, entre vrais amis, sur la terrasse d’un mas provençal, l’été finissant.

Les convives sont joyeux, les voix se mêlent, se coupent, s’interpellent, le chahut est sincère et les rires entiers. Le ton monte régulièrement d’un cran dans la dégustation d’un rosé délicieux mais pas assez frais. C’est ma voisine, une belle chipie, une vraie amie, qui me le fait remarquer en m’enlaçant un peu, assez langoureusement, mais nos hôtes n’ont pas entendu.

A cet instant, mon téléphone vibre, un message. Je le prends en main et avant même que je n’accède à cette maudite messagerie, elle me dit :

  • Mais tu es romantica! Je le savais ! Je m’en doutais !

Et elle ajoute, sur un ton de vraie caporale, fort, destiné à interrompre toutes les conversations éparpillées, qu’elle vient de voir sur mon smartphone, la pochette du disque que j’ai écouté, seul, sous les arbres dans l’après-midi, casque hi-fi de dernier cri collé sur les oreilles, que c’est Procol Harum, que c’est Whiter shade of pale, que je suis un romantica, que d’ailleurs, il suffit de voir mes photos, un vrai romantica.

Avant même que je ne fasse semblant de la réprimander, de lui rappeler l’impolitesse des regards indiscrets au-dessus des épaules pour voler des images d’écran d’accueil des téléphones des voisins, l’un des invités prend la parole et lui dit :

  • Tu veux parler de romantisme, de romantique ? N’est-ce-pas ? Très chic ta traduction italienne.

Et c’est là qu’elle le regarde droit dans les yeux pour lui asséner, presque méprisante, avant de se servir un verre entier de rosé :

  • Toi, tu ferais mieux de te taire, tu ne comprends rien. J’ai bien dit romantica. Si tu veux nous sortir tes petites connaissances, piquées pendant tes insomnies dans Wikipédia, sur le mouvement romantique, les Musset et les Nerval, tu le feras quand je serai partie. Romantica, ok ? Rien à voir, ok ?

Et puis, se levant, elle nous chante la chanson de Dalida,

« Tu es étrange, tu n’en laisse rien paraître/Et nul ne peut te connaître

Tu es étrange, jamais tes yeux ne s’enflamment/Mais j’ai deviné ton âme

Tu es romantica, romantique et Bohème/Tu t’en défends parfois

Mais moi je sais, je sais tout ca/Tu es romantica voilà pourquoi je t’aime

Tes yeux sont malheureux/Quand notre ciel paraît moins bleu

Elle chantait très bien et, toujours son verre à la main elle s’interrompt une seconde pour affirmer à tous, un peu médusés, en me prenant le bras pour me lever de ma chaise que, bien évidemment, je la connais par cœur cette chanson…

Nous avons chanté ensemble le dernier couplet :

Le rire d’un enfant, une fleur au printemps/Le chant d’un feu de bois

Au fond tu n’aimes que ça/Et quand tu viens vers moi

Tu sais rester toi même/De peur qu’on rit tout bas

Tu n’aimes pas montrer tes joies/Car tu veux les garder pour toi

Ils ont tous applaudi, peut-être un peu jaloux d’une complicité parallèle, mais je dois me faire des idées.

Nous avons fini la soirée dans le salon à danser le boléro, du moins ceux qui possèdent juste un peu, un tout petit peu, ça suffit, le sens du déhanchement. Lequel peut parfaitement ou même exactement être romantica.

C’est avant de tous nous quitter qu’un ami est venu me voir pour me demander de lui expliquer ce que voulait dire une photo « romantica ».

Je n’ai pas su lui répondre et lui ai juste donné, silencieusement, mais virilement l’accolade, à l’espagnole. Je crois qu’il a aimé ce geste.

Mais j’ai décidé d’écrire le concept de romantica qui n’est donc pas le romantisme, ni le romantique.

Il me faut un peu de temps. Je reviens donc bientôt le soumettre. L’affaire est trop sérieuse pour proposer un texte bâclé.

Les regardeurs

Plage de Mahabalipuram, à 100 kms de Chennai (Madras). L’homme ne voit pas le photographe, il est dans l’extase la plus radicale, celles des yeux véritablement fermés. Avez-vous remarqué que sa bouteille d’eau, la même certainement que celle que la femme tient dans sa main gauche, est appuyée sur le sexe ?. Juste appuyée, immobile et invisible pour accompagner et sentir l’extase. Rien ici de choquant, de pervers.

La femme me regarde. Je suis loin. Je ne veux voler la photo. J’espère l’affirmation de son bonheur, de sa jouissance de tenir son homme sur ses cuisses, heureuse du toucher, caressante dans sa joie, je veux une pose de cette évidence. De petits gestes convenus, un doigt montrant l’objectif, un index vers eux, je sollicite l’autorisation de prendre la photo. Elle acquiesce par le sourire, celui que je chope, dents blanches patentes, sourire inouï, un paradis sous son front. L’étoffe rose, de fausse soie créponnée, tombe parfaitement dans ses plis, se posant avec élégance, survolant l’avant-bras, sur un sol sablonneux. Comme si elle ne voulait pas être en reste, cette écharpe de tradition, jouant le jeu de l’éclat esthétique et du sentiment aéré.

Lorsque je montre cette photo, je regarde le regardeur. Beaucoup sourient, ouvrent grand leur front, envahis par ce bonheur simple qui n’a pas besoin de littérature. Ce sont des humains. On sourit avec eux.

D’autres lâchent l’image et baissent les yeux. Ils pensent à leur grand amour perdu ou à celui qu’ils n’ont pas réussi à trouver. Ce sont ceux qui méritent l’accolade, qu’on leur donne entre deux verres de vin.

D’autres, enfin, nous disent que c’est sûrement en Inde. Ce sont les documentalistes, ceux qui ne voient que de près, les myopes de l’amour. On leur dit que que l’eau dans la bouteille est parfaitement potable.

Des illusions, désillusions.

« Rien n’est plus triste que la mort d’une illusion ». Arthur Koestler

Un ami très cher m’appelle. Mais rien, aucun mot. Cet ami est pourtant un parleur, un amoureux des mots, un jongleur de sémantique. Un vrai « romantica », à la parole exacerbée délicieusement exagérée, juste pour soutenir les airs qui s’effondrent.

Je lui pose la question de ce silence ? Joue-t-il avec lui-même, invente-t-il son contraire ? Que se passe t-il ?

Je crois entendre une sorte de sanglot. Mais je dois me tromper, il n’a jamais, jamais pleuré, du moins devant un autre.

Je lui repose la question, il raccroche et m’envoie, dans la minute qui suit, la citation de Koestler, que j’ai reproduite en tête de ce billet un peu gris.

Je le rappellerai plus tard.

Il doit s’agir soit d’une femme, soit d’un mot. Ou les deux à la fois.

Je lui conseillerai, en vain évidemment (les injonctions ou les conseils ne peuvent rien contre les cœurs ou les ventres serrés) de tirer un trait sur le passé d’une minute, d’une heure, de quelques années. Ou de le ranger là où il est invisible, sans couleur, ni douleur. Comme le font les illusionnistes…

Il rira, j’en suis certain.

Et je lui dirai que la seule correspondance qui vaille est celle qui fait rire ou sourire. Les autres ne sont que blessures ouvertes ou fermées.

Puis qu’il faut oublier la désillusion du jour et vanter l’illusion prochaine, à venir. Comme dans une séparation. Exalter la femme à venir, celle qui n’existe pas encore et qu’il va inventer, au sens étymologique du terme, avant de lui faire l’amour.

Car, encore une fois, je suis certain que ce sanglot inédit de mon ami, est attaché à une femme ou un mot, ou les deux à la fois.

Une mort d’une illusion qui fait sangloter.

Je vais déjeuner avec lui. Et ce soir, on ira ensemble au casino. Rien ne vaut les vibrations devant le hasard pour desserrer un corps en boule.

Je suis ravi de mettre en œuvre mon amitié. Même si certains peuvent, à l’aune de lectures mal digérées, considérer que l’égocentrisme n’est pas loin. Vous savez, le mot magique et récurrent tenu inlassablement par ceux, levinassiens, bouddhistes ou psychologues d’aéroport, qui contreviennent curieusement au principe même qu’ils énoncent, en passant leur temps à juger l’Autre. Persuadés de l’expansion infinie chez les humains, dont ils se séparent, de ce satané sentiment égomachin qui avilirait l’action pourtant sincère, les enlacements profonds. Des étouffeurs du sentiment, enfermés dans une explication prétendument cosmique qui ressort selon un mot méchant d’un autre ami cher du « zavattisme », par référence au cirque du nom célèbre de son fondateur.

Mais je m’éloigne ici du sujet. Je crois que ce soir, au casino, je m’acharnerai à miser sur une finale. Celle du 7 ou du 8, j’hésite. Mon ami, en se moquant de cet acharnement qui ne m’a jamais avantagé rira de ma sottise. J’aurais gagné ici la partie…

La menace, une monstruosité

J’ai ressorti un cahier d’écolier, plein de mon écriture brouillonne, raturée, exécrable, prétentieuse, et des milliers d’interprétations de moi-même en marge.

J’adorais les marges pour me »reprendre ». Une idiotie. L’écriture, même inutile et idiote ne peut être que définitive. A défaut, on ne se découvre pas, laissant le champ libre à la pluralité des sens, concomitante de la lâcheté de soi.

A vrai dire, je cherchais dans ce cahier ce que j’avais pu écrire, il y a longtemps, sur la « menace », celle physique ou morale, celle proférée dans la fureur. Celle dont vous ne revenez pas (« je n’en reviens pas »).

Lorsque j’avais écrit ces mots dans le cahier, une personne m’avait menacé de je ne sais quelles représailles physiques, pour je ne sais plus quel acte répréhensible (je n’en commets, je l’assure, aucun, tous mes actes étant consentis par l’Autre. Même si cet Autre, souvent une femme, tournant le dos à leur être et leur responsabilité, effacent leur propre volonté, pour dissoudre acte et action consentis mais regrettés sans motif sinon celui de la douleur construite.

Or, et je n’en reviens toujours pas, je crois avoir été récemment menacé. Mais c’était sûrement dans un cauchemar. Mais peut importe le temps ou la circonstance, c’est la menace dont il s’agit ici.

J’ai retrouvé le cahier.

J’avais écrit, il y a donc longtemps : « celui ou celle qui me menace n’a jamais mon pardon, pourtant prolixe et facile. Il ou elle devient mon » ennemi(e)  »

J’avais ajouté en marge « une vraie monstruosité, la menace, un retour à la barbarie. Une folie qui tourne le dos à l’humanité. Un truc d’animal préhistorique »

Bon, de la prose post-adolescente.

Mais je maintiens que, jamais, absolument jamais, je ne pardonnerai la menace. Celui ou celle qui menace est déjà sous terre pour moi. Sorti (e) du monde.

On crie, on hurle, on insulte, mais on ne menace pas.

C’est curieux comme quelquefois les vieux cahiers qu’on croyait désuets contiennent les vérités.

PS. Je ne résiste pas à reproduire ici ce qui était écrit sur la page de gauche du vieux cahier et qui n’avait rien à voir avec la menace :

« Le jour où, loin de tout, un humain me posera la question, je répondrai qu’il ne s’est rien passé, juste un sentiment innommable, une pulsion incommensurable, entre deux types de cieux, juste dans une lame de nuage éthéré. Il ne s’est rien passé, juste une amitié amoureuse, un amour sentimental, compassionnel, impossible mais réel. Sentimental.
Et j’ajouterai qu’elle m’a sauvé la vie.
Une amoureuse qui m’a sauvé la vie.  »

Comment peut-on écrire comme ça ? Mais oui, c’est vrai, elle m’avait sauvé la vie. A gauche une vie sauvée, à droite une vie menacée.

Les vieux cahiers sont sublimes.

Le Brun, Hugo

Je regrette amèrement ce que j’ai pu écrire sur Annie Le Brun, il y a quelques années. Je ne sais ce qui m’a pris. Certainement mon aversion pour le surréalisme que je considérais, à l’époque (et encore un peu maintenant) comme une imposture et une facilité pour ceux qui ne voulaient faire l’effort de la théorisation du monde. Un fourre-tout, disais-je, du dandysme adolescent qui ne menait qu’à une dérision infructueuse maniée, pas très allègrement, par des chercheurs d’écarts mobilisateurs, fulgurants, pour la galerie, assénés dans des diners parisiens. Comme Sade (dont A. Le Brun est également une spécialiste), dans la même veine du prêt-à-penser mondain. Je leur opposais Borgès et ses illuminations fécondes, puisqu’il s’agissait de briller. Mais j’aime vraiment Borgès que des idiots ont pu rapprocher de Breton…

Donc, dans cette mouvance totalitaire dont certains (de vrais amis, pas des passants) prétendent qu’il s’agit de ma marque de fabrique, j’avais assassiné Annie Le Brun. Mais, évidemment à ma mesure, celle de petit assassin, des locutions violentes que personne, sauf quelques uns qui pouvaient s’intéresser à moi ou plutôt à Le Brun ont pu lire entre deux vraies lectures.

Je le regrette donc ce texte que j’ai retrouvé. Très mauvais, au demeurant. Mais le temps et l’âge nous obligent au recul, ce qui n’est pas très profitable. Des écrits de jeunesse peuvent valoir, parfois, beaucoup mieux que ceux du temp présent qu’on veut universel, pour rechercher l’éternité…

Je viens donc de terminer un bouquin d(Annie Le Brun qui ne pouvait que m’intéresser, s’agissant d’une analyse violente (comme je les aime) de l’Art contemporain et de son rapport au vide comblé pr le dollar.

Le titre : « Ce qui n’a pas de prix, Beauté, laideur et politique ». Editions Stock.

Je vous invite à le lire si vous vous intéressez aux impostures, aux marques, à l’argent, à l’Art, et aux mots et aux acteurs qui le soutiennent ardemment, sans lesquels (sans le mot, pas d’art contemporain), le creux serait flagrant.

J’y reviendrai. Dans une analyse de l’image et une critique de son théoricien un peu trop valorisé qu’est Didi-Huberman.

Mais si je regrette ce que j’ai pu écrire de méchant sur Annie Le Brun, c’est ma découverte de sa passion, non pour Sade, Jarry, Breton – nous la connaissions trop – mais sur Victor Hugo, l’immense, l’indépassable, l’incommensurable, le génie sidéral que tous hésitent à citer, de peur d’être rangé dans la pensée-naphtaline..

Je copie et colle (il s’agit, dans le contexte, de la recherche de la beauté) :

« Un des très rares à l’avoir pressenti est Aby Warburg. C’est lui qui, « dégoûté par l’histoire de l’art esthétisante3», part en quête de ces passages qu’il voit apparaître dans le vertige des formes. Sa vie durant, quitte à le payer de son équilibre, il en cherche le secret qu’il découvre dans l’extraordinaire courage de l’imagination affrontant, à travers les siècles et les civilisations, la peur qui assiège chacun au cœur de sa pensée, la peur de voir surgir la forme qui ouvre sur le néant qui nous habite.
Et peut-être avant tous, Dante est en si conscient que, dès les premiers vers de La Divine Comédie, il dit le danger de la forêt obscure « qui ranime la peur dans la pensée ». Cette « peur dans la pensée », c’est elle qui empêche de regarder ailleurs, c’est elle qui empêche cette continuelle métamorphose pour rencontrer nos rêves et dont, pour Aby Warburg, certaines images sont capables de conserver et transmettre, d’une époque à l’autre, l’énergie émotive. Cette « peur dans la pensée », c’est encore tout ce que contre quoi Victor Hugo combat, en s’exclamant dans Le Promontoire du songe : « Allez au-delà, extravaguez !  »

Ou encore :

Aurait-on oublié la beauté que Victor Hugo évoque comme « l’infini contenu dans un contour » et qui pourrait bien se confondre avec le but de « la lente flèche de la beauté », que Nietzsche se plaît à imaginer comme celle « qu’on emporte avec soi presque à son insu et qu’un jour, en rêve, on redécouvre, mais qui enfin, après nous avoir longtemps tenus modestement au cœur, prend de nous possession complète, remplit nos yeux de larmes, notre cœur de désir » »

Et plus  (Hauteville House est la maison où Hugo est resté 19 ans, exilé)

« Pas plus qu’il n’est de différence fondamentale entre tous ces rêveurs-bâtisseurs et Hugo, utilisant comme eux objets trouvés et « matériaux périclités », meubles démembrés, carreaux de faïence, morceaux de coffres, pièces de cuir, qu’il découpe, retaille, sculpte jusqu’à faire de Hauteville House la plus improbable concrétion de liberté. La même passion l’engage à construire sa demeure à la démesure de son rêve. Avec une détermination pareille à celle d’un facteur Cheval : « Ma volonté a été aussi forte que ce rocher », il dit ce que les autres pressentent ou ressentent, et avant tout qu’il y va d’une lutte entre le rêveur et son rêve qu’il faut arracher à la matière. « N’oubliez pas ceci : il faut que le songeur soit plus fort que le songe, autrement danger », rappellera-t-il dans Le Promontoire du songe. »

Je ne savais pas Annie Le Brun admiratrice et illuminatrice de Victor Hugo. Je suis allé en ligne. J’ai découvert des perles d’exégèse. Hugo est un maître, Le Brun une lumière du maitre.

Annie Le Brun est donc devenue une amie. De lecture s’entend. Car il faut, parfois, en rester là. Etre ami est une chose difficile dans la quotidienneté qui n’est pas celle de la lecture, évidemment. La poésie nous éloigne des embrouilles. Elle ne tourne que sur elle-même et le Monde. Ce qui n’est pas le cas des amitiés qui, souvent, frôlent les crispations, en prétendant qu’elles permettent la vigueur et la rage créatrice.

Vous voyez, je ne peux jamais m’empêcher de tourner autour des sentiments. Il faudra qu’un jour je l’en défasse. Ne serait-ce que pour conclure sur une phrase du type : « rien ne va plus, les jeux sont faits ». La roulette est un désespoir attendu. Et, partant, un désespoir sans souffrance autre que ponctuelle. Hugo nous le dirait…

PS. Pour la photo d’Annie Le Brun, en tête du billet, j’ai volontairement choisi ce qui pourrait déplaire dans le regard, sans lui substituer une autre image valorisatrice et lisse.. Il ne s’agit plus de tricher.

oisif, oisif et paresseux.

Rien ne vaut l’oisiveté et la paresse, même sans grand soleil.

Dans son « Éloge de l’oisiveté », Russell raconte une histoire qui devrait figurer au fronton du ciel humain.

Un voyageur à Naples, « vit douze mendiants étendus au soleil et proposa une lire à celui qui se montrerait le plus paresseux. Onze d’entre eux bondirent pour la lui réclamer. Il la donna au douzième ».

Evidemment.

En réalité, la seule question qu’il faut poser lorsqu’on s’intéresse aux humains et à leur monde intime est celle de savoir s’il vaut mieux être oisif seul ou « à deux », avec celle ou celui qu’on aime, qu’on apprécie, qui est dans votre cercle.

Beaucoup répondent qu’on ne peut être oisif à deux puisqu’il faut, par politesse, par respect ou je ne sais quoi, « s’occuper de l’autre ». Ce qui casse l’oisiveté et provoque le mouvement intempestif.

Ceux-là n’ont pas compris que l’oisiveté ne peut être atteinte (un état est toujours atteint, il ne vient jamais inopinément) que par un effacement de soi et du monde, sans crispation dans un coin du cerveau, sans une idée grise, certains de la grandeur de l’air et de la matière qui nous entoure.

Or, je ne suis pas certain que seul, du moins dans la solitude romantique (la pire), cet état d’oisiveté, peut-être synonyme de d’apaisement (peut-on être oisif et non apaisé ?) ne peut, justement advenir que dans la certitude du bonheur. Certitude qui se fabrique souvent, sinon toujours, par la coexistence, la proximité d’un autre être qui vous apaise. On appelle ça, parait-il, l’amour.

On ne s’en débarrasse jamais de ces réflexions sur le sentiment.

Bloom, l’érotisme et le mot.

La dernière livraison de Philomag (« Philosophie magazine ») est construite sur la question suivante : « Pourquoi avons-nous besoin d’être aimés ? ».

Question, en réalité assez idiote même si elle contient sa part de vérité, le besoin d’être aimé, à vrai dire d’être « reconnu » (toujours la reconnaissance, moteur nodal) étant, comme mille autres lieux communs de ce type, un invariant structurel dans la constitution de l’humanité.

J’aurais, cependant,  préféré, dans la même veine (attention, Philomag, vous vous rapprochez du courrier des lecteurs de certains journaux !) inverser et écrire en page de couverture « Pourquoi avons-nous besoin d’aimer ? » C’est ici que se trame un millimètre de vérité.

Puis, tard dans la soirée, après un verre d’Armagnac, j’aurais crié que j’aurais préféré simplement que ce type de question ne soit pas posée, en défendant l’indéfendable : laissons faire, laissons aller, laissons aimer. Sans question. Juste aimer. Et le dire.

Mais les circonvolutions autour des questions précitées ne constituent pas le propos de ce billet.

En effet, en lisant la couverture de la revue, m’est venu immédiatement à l’esprit un bouquin que j’ai du prêter, jamais rendu puisque je ne le trouve plus dans ma bibliothèque (pas de format numérique à l »époque)

Je connaissais le nom de l’auteur mais j’avais oublié le titre. Le livre m’avait enchanté, bouleversé.

Bloom. 

Je feuillette Philomag (toujours assez bien mis en page) et je tombe sur mon Bloom !

Je colle l’article ci-dessous :

« Alors qu’il était malade et mourant, en 1992, le philosophe conservateur américain Allan Bloom a écrit un dernier essai, magistral, L’Amour et l’Amitié (rééd. Les Belles Lettres, septembre 2018). Il s’agissait d’une ample méditation autour du Banquet de Platon. En effet, Bloom voulait repartir de l’Antiquité, de l’héritage grec, pour faire l’éloge de l’éros contre ce que nous appelons aujourd’hui la « pulsion ». Son opinion était que, en rabattant le désir sur un simple besoin physiologique, sur du pulsionnel, nous autres contemporains avons perdu ce qui en faisait tout le sel.

« Selon une opinion dominante aujourd’hui, les préférences sexuelles ne sont précisément que des préférences, et non point, comme pour Platon, des voies d’accès vers la nature des choses, des manières de commencer à la deviner. » Ces lignes sont issues des dernières pages de l’essai, où la critique de Bloom se condense et s’approfondit : « Nous n’éprouvons plus le besoin impérieux de chercher dans la littérature et l’histoire des “modèles” pour notre vie érotique. […] Tout cela tend à réduire les actes sexuels à leur seule expression physique, et donc à réprimer le besoin naturel de les célébrer par des mots, tout en décourageant la réflexion sur des questions essentielles. On peut penser que cette légèreté nous facilite la vie ; en fait elle nous dérobe plus de la moitié de notre plaisir. » 

Si la voix d’Allan Bloom s’est éteinte il y a longtemps, un autre auteur, le romancier et spécialiste de littérature antique américain Daniel Mendelsohn, est capable de déployer pour nous le sens ancien de l’éros et de nous expliquer comment nous pourrions en nourrir nos existences. Après avoir publié à l’automne dernier un roman éblouissant sur son père et sur Homère, Une Odyssée (lire Philosophie magazine n° 113, p. 88), Mendelsohn a accepté de nous faire partager ses vues sur les jeux contemporains de l’amour, tiraillés entre consumérisme et romantisme, et qui ne sont précieux peut-être qu’en ce qu’ils nous bouleversent jusqu’au plus profond de nous-mêmes. »

Suit une interview de Mendelsohn qu’il faut lire (achetez Philomag, ou mieux abonnez vous).

Je cite quelques extraits :

« PHILOMAG. Vous rejoignez ainsi la critique d’Allan Bloom, qui prétend que nous avons beaucoup perdu en faisant du désir une simple pulsion, quelque chose de mécanique ?

DM. Bloom a marqué un point ! Vous savez, pour les Grecs, Éros était une divinité à la fois mystérieuse et puissante, qui s’emparait de vous et vous faisait accomplir n’importe quoi. La venue d’Éros était toujours décrite comme un danger. Dans les poèmes de Sappho, il est dépeint comme une sorte de maladie ; le désir vous empêche de respirer, vous tremblez, vous verdissez… et en même temps, c’est très excitant. Je pense que les Grecs avaient compris que l’excitation et la frayeur étaient réunies dans l’expérience érotique et que l’excitation se nourrissait de la frayeur. J’aime beaucoup cette approche, qui veut que la venue d’Éros menace notre identité, tout en l’interrogeant, en la vivifiant, en la relançant… Sous l’impulsion de Freud, on en est venu à considérer que l’être humain est une sorte de collection de pulsions, avec une tuyauterie, des excès de pression par ici, des soupapes de sécurité par là… C’est très mécanique, et Bloom a eu raison de critiquer cette conception. Là où l’approche grecque était esthétique et tragique, avec Freud, vous n’êtes plus qu’une pompe : tantôt vous pompez, tantôt vous cessez de pomper… Cependant, il y a un autre problème, qui vient de votre « gars », Michel Foucault. Il est tellement à la mode ici, aux États-Unis, que les gens se sont convaincus que la vie érotique se réduit à des relations de pouvoir, à des enjeux politiques. La question inévitable est devenue : qui domine l’autre ? L’homme domine-t-il la femme ? Le plus riche le plus pauvre ? L’autre jour, j’étais en train d’engager la conversation dans un bar avec un jeune homme, qui m’a dit : « De toute façon, tu es le plus vieux et tu es professeur, tu as le pouvoir. » Je lui ai répondu : « Mais toi, tu es celui de nous deux qui est beau et a la vie devant soi, n’est-ce pas une autre sorte de pouvoir ? » À mon sens, ces approches idéologiques manquent ce qui se produit en nous quand nous sommes sous l’emprise du désir, et qui n’est pas si simple à décrire : le monde, les autres et nous-mêmes se trouvent métamorphosés, chargés d’une intensité nouvelle. La poésie raconte cela beaucoup mieux que les théories universitaires, qu’elles soient freudiennes ou foucaldiennes »

Je reviens (MB). J’avoue être assez joyeux à la lecture de ce qui précède. Pour l’avoir écrit mille fois, pour avoir fait l’apologie des mots dans l’amour et l’amour des mots et les mots de l »amour, sans lesquels l’amour ne devient qu’un mot.

Je le suis d’autant que, comme vous le savez, j’écris depuis déjà de longs mois un essai sur le concept de « romantica » (qui n’est pas le romantisme, allez lire l’ébauche de billet plus bas) et dans lequel je fais la guerre aux pas de danses mécaniques, métaphore des postures contemporaines et encense l’enlacement sensuel accompagné par le mot et même les mots profus, diffus, pléthoriques. L’érotisme y gagne à tous les coups.

Comme un danseur de boléro qui murmure à la femme qu’il tient dans ses bras qu’il l’aime. Le mouvement et le mot.

Je termine à la fin de l’Eté, si j’en ai la force (il en faut beaucoup pour écrire sur le sentiment) mon essai sur le « Romantica ». Long et dense. Erotique, amoureux.

retour vers le futur

C’est donc l’Eté. Je pense très fort à un ami disparu. Je n’avais jamais réussi à le faire prendre position sur notre Président, lors des élections présidentielles. Magicien du combat contre le conflit, il souriait lorsque je faisais semblant de m’emporter sur le politique. Même s’il savait qu’en réalité, je n’en avais rien à faire de ce type de débat, les structures m’intéressant plus que les personnages et les personnes que j’aime plus que ceux que je ne connais pas. Et le sentiment et même l’amour plus que les bureaux de vote. Ce qui fait hurler un autre ami qui m’affirme qu’il ne s’agit pas des mêmes champs et que j’exagère à tout ramener au sentiment ou à l’enlacement des rêves.

Je lui réponds que je suis diplômé en Sciences Politiques, ce qui le calme un peu. Les diplômes sont des gages et permettent les égarements ou les écarts interdits aux manants. J’assure que je ne profite presque jamais de cette facilité, de cette ineptie.

J’avais donc, emporté par la nécessité ambiante, écrit un petit texte polémique. Je le cherchais depuis quelques semaines, dans mes tablettes, mes smartphones et mes ordinateurs, de bureau, personnels, de chambre à coucher.

Je l’ai retrouvé. Je le livre ci-dessous, brut de décoffrage :

« MACRON OU LA FORCE DE L’ENNUI. Introduction à la critique du pragmatisme

« Tout ce qui n’est pas passion est sur un fond d’ennui.” (Montherlant)

Nous n’avons pas de guerre, et c’est tant mieux, ni d’Affaire Dreyfus et c’est dommage.

En réalité, le mot de Clausewitz devrait être retourné. Lorsqu’il précise que « la guerre est la continuation politique par d’autres moyens », l’on peut, dans la même logique proclamer aussi que la politique est la continuation pacifique de la guerre, le substitut au conflit des corps, éventuellement cathartique, mais là ne se trouve pas notre propos. Et que le conflit, lorsqu’il n’est pas violence physique ou atteinte aux droits de la personne n’est pas simplement acceptable, il est utile.

Nécessité de la disputatio. Nous avons besoin de cette passion, de cette disputatio, de ces débats sans fin, de cette violence verbale, de la droite, de la gauche, de nos placements dans l’espace des idées comme des matadors prêts à combattre, de la fâcherie, du mépris de l’idéologie concurrente, du cri après des diners arrosés. Non pas pour simplement crier, mais placer sa propre parole dans celle de son groupe et permettre par cette appartenance d’exister. Les conflits politiques représentent, pas toujours certes, mais majoritairement, les conflits d’intérêts que l’on ne peut gommer par l’affirmation béate de la nécessité du consensus. Les classes sociales existent, les groupes sociaux aussi, comme les idéologies subséquentes.  Et on ne peut les anéantir sous le discours qui n’est plus celui du « rassemblement », sempiternel discours qui a toujours échoué, mais sous celui, plus grossier (donc plus accessible) du « pragmatisme ». A cet égard, la césure entre la philosophie américaine d’une part et celle européenne, et sur laquelle l’on reviendra, est symptomatique de l’impossibilité du pragmatisme dans une Europe méditerranéenne.

Pragmatisme terne. Celui qui prétend rassembler la France entière est un grand faiseur, tant sa diversité de toutes natures est patente. Celui qui se prétend n’être ni de droite, ni de gauche est un peureux de l’affirmation.

Mais celui qui affirme, dans un prétendu paradigme « nouveau » dont il se fait le héraut, être un « pragmatique » qui peut être d’accord avec tout s’il est d’accord, qui affirme que « le programme » n’est pas utile et que la jeunesse et la réponse au coup par coup, dans l’amour et la poésie et la compréhension doivent être, désormais la norme n’est ni un bandit, ni un imposteur, ni un chevalier. Il est simplement ennuyeux. Mais également dangereux.

C’est à partir de ces prémisses sur le politique et sa nécessité, au sens spinozien du terme qu’on se propose ici de démontrer le danger de l’ennui dans une France objectivement divisée et qui a besoin d’affirmer ses positions, sauf à priver les citoyens de la parole violente qui constitue leur existence, à la place où ils se trouvent.

En d’autres termes, démontrer que Macron ne porte que l’ennui et qu’il est un danger pour notre passion, et, partant, pour le pays.

Diner entre amis. L’idée de cette petite contribution m’est venue lors d’un diner avec un couples d’amis de très longue date, lorsque j’ai entendu l’épouse proclamer qu’elle « votait Macron ». Nous nous étions fâchés sur une question politique, il y a quelques années. Et ses convictions, dans la violence verbale, étaient loin de ce que peut représenter le pragmatique candidat. Elle nous accusait de ne pas être dans l’idéologie, à vrai dire dans celle, presque proudhonienne, de gauche. Et lorsque, sidéré, j’ai posé la question du pourquoi, elle m’a répondu : « il est jeune, beau, cool et pragmatique, il n’est pas dans le conflit ».

Danger du pragmatisme. Une France sans conflit, une France sans l’affrontement verbal, du style nordique ou allemand n’est pas concevable. Et le pragmatisme qui ne laisse pas le champ libre à l’expression idéologique, encore une fois utile dans la constitution des existences individuelles, de l’affirmation d’un groupe est un danger.

L’idée, lorsqu’elle est expulsée au profit de la réalité, se retrouve ailleurs, nécessairement. Dans la violence physique, dans l’émeute, presque une émeute de soi.

On partira donc de l’histoire du politique depuis nos grecs, pour rappeler la constitution des champs sémantiques et la matérialité des groupes, pour passer à la politique et son émergence dans les démocraties modernes, pour finir par une analyse du danger du pragmatisme narcissique puisque sans supports, autre que celui qui est donné à voir. ». Fin.

Je ne livre pas la suite. Trop théorique. On aura tout compris dans cette introduction.

La seule question qu’il faut désormais se poser est celle de savoir si l’on s’ennuie sous le règne de Macron. Une chose est certaine, me souffle mon assistante : les usagers du RER ont été bien « ennuyés ». Facile.

La photo en tête a été prise à Naples. La vitrine du vendeur est « pragmatique ». La relique religieuse qui côtoie la femme splendide aux seins nus ne peut gêner, il n’existe pas de conflit entre ces deux modes d’appréhension du monde. Il faut être d’accord avec tout, il faut être pragmatique. Surtout quand ça fait vendre.

 

 

 

Tristeza III. Le ravage, encore.

C’est une amie, très chère, psychanalyste acharnée, jamais de passage,très sérieuse dans l’apologie joyeuse de toutes les vies du dedans, du dehors et, partant, chercheuse des mots triturés, travestis, joués, balancés, déterrés, qui, à la lecture de mes petits billets sur la tristesse (Tristeza I, Tristeza II, cf infra) me fait remarquer que le mot désigne autre chose du côté des agrumes.

Elle cite Wikipédia:

« Le virus de la tristeza des agrumes, ou CTV (acronyme de Citrus tristeza virus) est une espèce de phytovirus du genre Closterovirus qui affecte la plupart des espèces de plantes du genre Citrus. Cette maladie, qui entraîne le dépérissement des arbres, est le principal fléau de l’agrumiculture dans le monde.

Le nom de « tristeza », qui signifie « tristesse » en portugais et en espagnol, lui a été donné par les agriculteurs du Brésil et d’autres pays d’Amérique du Sud en référence aux ravages causés par cette maladie dans les années 1930. Le vecteur le plus efficace de la transmission de ce virus est un puceron, Toxoptera citricida, ou puceron brun des agrumes. »

On avait donc raison. Saloperie de tristesse.

Montaigne, très chic

Il ne s’agit pas, comme le croit mon fils qui, impoli, lit par-dessus mon épaule, de décrire une Avenue parisienne du même nom, très chère au Monopoly, mais plus simplement de revenir à celui que beaucoup considèrent comme un maître, un grand maître, souvent, comme toujours sans l’avoir lu ou en ayant tenté de le lire et en abandonnant, tant la lecture, même lorsque le vieux français est traduit, est difficile, les expressions donnant souvent lieu à contresens où à perplexité.

Donc, Montaigne. Juif marrane, paraît-il, de source sûre, ce qui, évidemment n’excuse ou n’ajoute rien. Sauf à considérer qu’un juif est nécessairement intelligent. Ce qui n’est pas la cas.

On y est donc revenu, difficilement, on l’avoue, pour revoir et comprendre l’engouement de certains de nos intellectuels ou philosophes qui se posent, à vrai dire qui posent (au sens du défilé de mode) sur le trio Epicure, Spinoza, Montaigne.

On a même acheté sur Amazon  le bouquin de Marcel Conche, philosophe de haut vol, et que l’on admire, grâce à Comte-Sponville, malgré ses litanies sur la Nature entendue plus comme celle de la Corrèze que comme celle du Tout (Montaigne ou la conscience heureuse. Puf. 18 euros)

Alors ? En gros :

– aucun devoir de prendre part au malheur des pauvres ou d’embarasser son âme des maux d’autrui, les siens pouvant suffire. “Privilège d’insensibilité”. Pas d’obligation d’amour qui accroîtrait la tristesse

– pas de devoir de souffrir, la souffrance étant à fuir.

– pas chrétien, volonté de contentement de la vie telle qu’elle est sans attendre l’autre, ailleurs, après..

– pas de sentiment de culpabilité.

– Bonté et compassion naturelles, notamment envers les pauvres ce qui contredit une des premières propositions

– contre la bassesse des hommes, leur cruauté, leur action dans le mal.

– méfiance de la politique, laquelle n’est pas la morale..ce qui permet de prôner l’abstention en politique (l’inaction étant la meilleure des actions) Ainsi comme le souligne Conche “par l’action politique nous construisons le temps, par l’action morale, nous construisons l’éternité”.

– ne toucher à rien, de peur de rompre l’équilibre précaire d’une situation à accepter comme telle, y compris le régime en place, tout obéissant à des lois naturelles autonomes et fragiles (”tout ce qui branle ne tombe pas“). Donc sujet fidèle et obéissant.

-rester dans le concret et le détail, sans grand dessein, sans “illimité”, seuls comptant la tâche sans lustre et, évidemment la recherche de la sagesse.

– sagesse dans l’acceptation pure et simple de la vie telle qu’elle est, sans fioritures de pensée, dans la nécéssité naturelle (ce doit être ici que d’aucuns croient, inocemment faire le paralèlle avec Spinoza)

– en bref : être naturel, connaitre sa nature etc, etc..la vraie vie étant ici, sans circonvolutions de l’esprit. Le sage est évidemment celui qui est mesuré, non “ondoyant”, ni “divers”. Il est “constant”

– inutile d’écrire pour les autres ou les “améliorer”, Montaigne se “fout” des autres, les “insensés”.

– bien sûr : “connais toi toi même”, chercheur de sagesse, sans te croire une exception dans la nature, fin, déjà de l”exception humaine”, Dieu ne faisant dans le tout aucune différence entre ses créatures..Dieu d’ailleurs non connaissable..et les dogmatiques, ceux de “l’illimité’, de la théorie sont aussi des “insensés”..

Et, enfin, une grande pensée : la philosophie est apprentissage de la sagesse, la sagesse art d’être heureux, la vie une liberté, contre la vanité, sans s’attacher à une doctrine puisque ce qui est bien pour l’un peut ne pas l’être pour l’autre.

Etc…etc…

Alors après cette relecture, que dire ?. A vrai dire pas grand chose tant il est vrai que les pensées de Montaigne nous semblent un peu “téléphonées”, dans l’écuelle du sens commun après être passés dans le tamis du snobisme ou du lecteur du Point (”hors-séries », évidemment).

Mais on doit se tromper, on en est sûr. A la réflexion, non. Montaigne ne dit pas grand chose. S’il n’était le fait qu’il écrivait en vieux français, toujours un peu mystérieux etet paradoxalement exotique, il n’existerait peut-être pas dans l’histoire des idées, laquelle, au demeurant, lorsqu’elle est est proposée, n’expose pas la moindre « idée de notre bordelais puisqu’il n’en a pas, en ne faisant que recueillir, pour l’enjoliver le sens commun. Lequel n’a nul besoin de dorures.

Un ami malicieux me demande de le lire dans ce fameux vieux français. On n’y comprend rien. Ce qui revient au même, ajoute-t-il. Il a beaucoup d’humour.

logique brillante

Un diner en ville suppose que l’on puisse y briller lorsque la table n’est pas occupée par des amis intimes qui nous connaissent trop. Je vous livre une petite histoire de logique qui fait toujours fureur.

Vous êtes prisonnier et surveillé par deux gardiens dans une pièce comportant deux portes. L’une des portes mène à la liberté, l’autre vers la mort.  Vos geôliers sont adorables. Ils vous permettent de poser une seule question à l’un des gardiens. Si vous trouvez la porte de la Liberté, vous sortez (en courant…). L’on sait, simplement que l’un des gardiens dit toujours la vérité alors que l’autre ment en permanence. Il y a une seule question à poser pour ne pas mourir. Laquelle ?

J’ai réfléchi. J’ai trouvé. J’étais très fier. Je lui ai répondu. Il m’a félicité. Essayez de trouver sans tricher, sans lire plus bas, là ou je donne la réponse.

Pas trouvé ? Allez, je vous donne la réponse :

Il suffit de s’adresser à l’un des gardiens en posant la question suivante : « Si j’interroge votre collègue sur la porte qui mène à la mort, laquelle m’indiquera t-il ? ON VOUS RÉPOND : PRENEZ SANS SOUCI LA PORTE INDIQUÉE PAR LE GARDIEN !!!

C’est simple : si la question est posée à celui qui dit toujours la vérité,  il vous répondra que son collègue menteur aurait indiqué la porte qui mène à la liberté puisqu’il ment tout le temps. Vous pouvez donc prendre la porte désignée.

Si, au contraire, vous avez posé la question au méchant gardien menteur, il vous répondra que son collègue aurait indiqué la porte qui mène à la liberté. Mais il ment tout le temps.

Ainsi, vous pouvez prendre la porte indiquée par l’un ou par l’autre puisqu’il s’agit bien de la porte qui mène à la liberté…

Il faut bien s’amuser dans les blogs et briller en société en vous étonnant que les convives ne trouvent pas immédiatement. Facile, non ?

planter des rosiers ?

Le soleil est impérial et je suis dans une chaise longue, comme un chewing-gum. Le bouquin de Chaim Potok, pourtant admirable, me tombe des mains. Les oiseaux s’en donnent à coeur joie et je sens mon visage se calciner. On se dit, très vite, que la  vie est belle, plus que ne le crie Capra…

J’entends une voix et dans mon demi-sommeil, je crois entendre qu’il s’agit de rosiers…

Je ne réponds pas, ne bouge pas. Le ton de la voix monte d’un demi-ton, pas méchante cependant. Là j’entends parfaitement, mes yeux étant désormais ouverts : « Alors ? On les plante ces 39 rosiers à racine nue ? »

Je me lève et, par mégarde, marche sur le bouquin de Potok. Je suis furieux : je déteste les livres froissés, c’est peut-être pour ça que je me suis mis au numérique et à la tablette. Et, immédiatement, comme au sortir d’un coma qui vous a remis d’aplomb la mémoire, je récite à la voix planteuse les mots de Rousseau sur l’indolence et la paresse. Vous les connaissez, bien sûr. Mais, on ne sait jamais : je les reproduis ci-dessous :

« Il est inconcevable à quel point l’homme est naturellement paresseux. On dirait qu’il ne vit que pour dormir, végéter, rester immobile; à peine peut-il se résoudre à se donner les mouvements nécessaires pour s’empêcher de mourir de faim. Rien ne maintient tant les sauvages dans l’amour de leur état que cette délicieuse indolence. Les passions qui rendent l’homme inquiet, prévoyant, actif, ne naissent que dans la société. Ne rien faire est la première et la plus forte passion de l’homme après celle de se conserver. Si l’on y regardait bien, l’on verrait que, même parmi nous, c’est pour parvenir au repos que chacun travaille: c’est encore la paresse qui nous rend laborieux.»

réveil kantien

Allez savoir pourquoi, il y a des jours où les réveils sont mystérieux, et, partant, féconds. C’est le cas aujourd’hui. Dans la cuisine, je fixe d’un regard amorphe le liquide qui coule de la cafetière, décidément bien lente. Et, curieusement, me vient, comme un flash, une pensée kantienne, la maxime bien connue du « grand chinois de Königsberg » :

« Que se passerait-il si tout le monde agissait comme moi ? ».

Après avoir bu mon café, j’ai cru, un instant, vraiment un très court instant, que mon action était, effectivement, universalisable.

On se console comme on peut. De je ne sais quoi.

la corde blessante

Un de mes amis, pas très sage, débraillé et souvent ivre, prétend que quelques préceptes de vie concentrés dans de très brèves phrases ou proverbes valent mieux que tous les traités du monde.

 

Je me suis, souvent, moqué de lui, gentiment.

Un jour, alors que nous étions invités chez un homme très riche se vantant de sa richesse devant des convives smicards ou au chômage, cet ami prit la parole, et s’adressant à l’argenté lui dit, en riant bien sûr : « on ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu ».

Mon ami a raison : rien ne vaut la phrase courte et définitive.

Une histoire vieille et vraie

JE REPRODUIS ICI UN TEXTE ECRIT IL Y A TRES LONGTEMPS. CE PETIT RECIT D’UNE RENCONTRE EST VRAI. AUCUNE INVENTION, JE L’ASSURE. IL M’EST REVENU APRES AVOIR INSERE MES « TRISTEZA ». VITE RETROUVE DANS LES ARCHIVES

 

Je n’ai jamais su s’il fallait dire « texto » ou « sms » ou je ne sais quoi encore.

Mais, peu importe, chaque fois que je vois Elisa, lorsque j’entends sa voix au téléphone, lorsqu’elle m’envoie ses longs, trop longs e-mails, je me souviens toujours de ces messages et de cette photo, elle envoyée par « mms » par laquelle j’ai découvert son visage malicieux, des grands yeux en amande, comme dit le scribouillard fainéant..

C’était le temps où ils apparaissaient, difficiles à écrire, trois lettres sur chaque touche du téléphone et taper une, deux ou trois fois pour trouver la lettre. Je ne sais plus comment s’appelait cette méthode d’écriture dans la préhistoire de la communication électronique.

C’était une fin d’après-midi d’un dimanche débordant d’angoisse, la pire, sans cause, lorsque toutes les musiques deviennent trop tristes, vous plaquent dans la nostalgie, lorsque ne reste que le silence lourd, gris, étouffant et rien pour vous consoler, puisqu’il n’y rien à consoler. Simplement du poids.

J’entends le petit bip. Et je lis :

« J’écris plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever »

Un numéro de téléphone qui n’est pas dans mon répertoire.

Pas envie de chercher, je retourne dans mes pensées noires, affalé sur canapé, la télécommande de la chaine hifi dans la main, comme en instance de mon retour qui me fera allumer et jouir de ma musique. Et puis ce maudit mémoire à terminer, vivement la vie active ! Et Geneviève qui ne répond pas, elle doit me tromper !

Nouveau bip, nouveau message, même numéro :

« Plume abattue, comme moi, à abattre »

Je laisse encore, faussement excédé.

Mais, curieusement, je ne sais si c’est ce message ou une nouvelle onde pointue qui traverse allègrement mon petit salon, je reviens et allume la chaine, source « CD » (j’ai laissé tomber les vinyles, ce que je regretterai plusieurs années plus tard), le dernier que j’ai inséré, le premier disque de Stacey Kent, voix de rêve, légère qui vous remet d’aplomb quand vous en avez envie.

Je me lève, prends mon téléphone et relis le « texto ». « Plume abattue » ? Je connais cette expression, je connais. Je trouve, c’est Gide, dans son Journal, lorsqu’il est persuadé qu’il entame sa fin. Il faut faire vite. Je prends le livre dans ma petite bibliothèque. Je retrouve le passage, j’avais souligné. Journal. 8 Juin 1948.

« …Sans cesse j’entends la Parque, la vieille, murmurer à mon oreille : tu n’en as plus pour longtemps. Si je n’étais constamment et absurdement dérangé, il me semble que je pourrais écrire des merveilles, la tiédeur aidant. Je reprends goût à la vie. J’écris tout ceci plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever, mais avec la constante préoccupation des choses beaucoup plus intéressantes que je voudrais dire… »

Nouveau bip, je lis :

« Plus de goût à la vie, rien d’intéressant. Il me faut m’abattre »

Je m’assieds. Je réfléchis. Me viennent d’emblée, je ne sais pourquoi, le visage d’Ingrid Bergman et d’Anthony Perkins.

Je tape : « Aimez-vous Gide ? Et Brahms ? Sûrement. Appelez-moi et écoutez ».

Puis, vite, je trouve le disque : Brahms, 3ème symphonie (poco allegretto). J’attends.

Le téléphone sonne, j’en étais sûr, je décroche, je fais démarrer le morceau et colle le combiné sur l’enceinte droite. Près de cinq minutes. Je mets sur « pause », et je dis :

 

– Alors ?

J’entends Geneviève qui me demande si je ne suis pas devenu fou, si je m’amuse à briser les oreilles des femmes qui appellent pour dire qu’elles ont envie du corps de celui qui colle du Schuman ou du Beethoven, l’on ne sait trop, au lieu de répondre qu’il prépare un whisky et un lit accueillant !

Je deviens rouge. Je lui dis que je suis fatigué, que la nuit alcoolisée et les bras accueillants, je les préférerais le lendemain.

Elle raccroche, peut-être furieuse. E je retourne dans le vide gris, chaine éteinte. Et là, le téléphone sonne.

Une voix rauque, presque Marlène Dietrich, avec un petit accent, espagnol, j’en suis sûr :

– Quel est votre nom ?

J’étais stupéfait ; Une femme donc, en suspens de suicide, plagiaire de Gide, adressant un texto à un inconnu et qui me somme de prononcer mon nom !

Je ne savais quoi répondre et me contentais d’un faible :

– Quoi ?

Elle dit alors :

– Moi, c’est Elisa, espagnole, Doctorante, locataire d’un studio rue des Ecoles ; Mes SMS vous ont plu ? Bravo. Vous êtes le seul à avoir trouvé pour Gide. Le seul sur environ une vingtaine. Je vais tout vous dire : je m’ennuie les dimanches et j’envoie des textos en inventant des numéros. Quelquefois ils sont bons, actifs. D’une manière générale, on me répond que j’ai dû me tromper de destinataire et je réponds en m’excusant. Puis d’autres, en quête d’aventure me propose immédiatement un rendez-vous et j’insulte très fort. Et ils ne rappellent pas. Alors, celui qui reconnaît Gide et me propose du Brahms, alors là, chapeau !

Je n’ai pas répondu.

Et elle m’a sorti :

– Dans une demi-heure au Balzar, OK ? Je vous reconnaitrai, j’en suis certaine. En attendant, je vous envoie ma photo.

Et elle raccrocha.

J’ai mis mon beau col roulé bleu marine, celui dont tous me disent qu’il me va très bien, et je suis allé au Balzar.

La femme sur la photo était très belle, mais bizarrement, je n’étais pas « en quête d’une aventure », juste le Balzar et la tuerie du gris, la chasse contre le grand chagrin.

Elle était assise sur une banquette, au fond de la salle et m’a fait un petit signe quand je suis rentré. Etais-je si reconnaissable ? Les lecteurs de Gide ou les fans de Brahms étaient-ils flagrants ?

Je me suis assis devant elle qui, évidemment, souriait. Décidément les femmes sourient toujours. Puis, en levant son verre, elle m’a dit :

– de l’amontillado. Ce qui n’est pas si mal pour la France. Ils n’ont pas de fino ici.

Là, je crois avoir été fulgurant, elle ne s’attendait pas à ce que je réponde :

– Il fallait m’inviter au bar des Ecoles, là ils ont du fino. Tio Pepe, muy secco.

Elle a éclaté de rire en disant :

– Brahms, Gide, connaisseur de vins de Jerez. Je suis tombé sur la perle. Mais vous ne m’avez toujours pas dit votre nom.

Je lui dis.

Et elle part dans une tirade, sans s’arrêter, pour me dire encore qu’elle s’appelle Elisa, qu’elle s’amuse beaucoup avec les hommes, mais qu’il n’est pas question d’entrevoir une aventure avec elle, elle est très amoureuse d’un homme qui est parti trois ans sur la banquise, au Pôle Nord, photographier le blanc, toutes les heures, qu’il lui envoie, par satellite, un message tous les jours, qu’ils sont très, très amoureux et qu’il doit revenir l’année prochaine, que ce n’est donc pas la peine de draguer, minauder, tenter, caresser, ca ne servira à rien et que si je n’étais pas content, ce serait le même prix et puis qu’elle adore Gide et sa tristesse et Brahms aussi et qu’elle ne savait pas qu’il avait du fino au Bar des Ecoles et qu’avez-vous pensé de ma photo, et que faites-vous à part draguer les jolies espagnoles ?

Je ne sais ce qui m’a pris, je lui ai demandé :

– vous êtes un ange, voulez-vous être ma sœur ?

Elle m’a pris le visage entre ses belles mains à la peau dorée, très dorée, cette peau de paradis, cette peau du ciel, et m’a embrassé le front.

Nous ne nous sommes plus quittés, des années, un peu amis, un peu amants, malgré sa tirade trop rodée.

Elle est partie un jour en Argentine, je ne sais pourquoi. Je ne l’ai plus revue. C’est elle que je veux appeler quand je suis triste. Mais tous savent que je ne le suis jamais. Evidemment.

Tristeza II

« Que ceux qui n’ont pas connu le chagrin lâchent ces lignes et cliquent pour quitter.

Les chagrins. Pas ceux éternels, nécessaires, qui suivent la perte d’un proche, ou, pire, d’un grand amour (assurément très douloureux), non, non, l’insurmontable, le pire, celui de rien du tout, le chagrin sans cause immédiate, l’insidieux, l’injuste, l’inhumain.

Dans ce chagrin, les pleurs viennent de très loin, d’un magma lointain, noir, boueux, méchant, et nul ne peut les sécher, y compris la femme qui vous aime lorsque, les sentant poindre, bruyants sous votre poitrine, elle tente de vous prendre la main pour la caresser, la serrer mais ne peut comprendre, amoureuse, ce désarroi sans place, ou atteindre, pour le briser, le centre vide d’une âme qui tombe, extirper le caillot noir d’une douleur incassable, immonde. Injuste.

Il tombe sur vous, sec et râpeux sans s’annoncer, souvent lorsqu’une musique surgit alors que votre pensée a quitté le sol dans l’on ne sait quoi. Moi, par exemple, c’est en écoutant celle du générique de « Deer Hunter », le « voyage au bout de l’enfer » de Cimino. A côté de moi, la femme que j’aime. Je devrais lui prendre la main, danser dans les étoiles, jongler avec tous les sentiments du cosmos, mais non, je pleure en silence et tombe dans ce foutu chagrin.

Solitude ignoble, détresse de malheur, saloperie du néant qui s’arrime à votre gorge comme un boulet, en une seconde, sans qu’on s’y attend, pour vous enlacer par mille tentacules, des outils de l’effroi, qui jaillissent d’entrailles souterraines, visqueuses, hors des bleus horizons limpides, et fait s’abattre sur votre corps ces grands chagrins, ces ennemis, comme des squelettes vivants qui bougent bruyamment, comme des milliers de tenailles d’un plomb méchamment durci pour démolir les corps et les êtres. Saloperie.

A vrai dire, j’en suis sûr, nul n’a pu cliquer pour quitter ma page, puisque tous ont connu le chagrin. Il commence à l’heure où l’on pleure sans blessure physique, sans être tombé d’un vélo sur une route de campagne. Il arrive lorsque, enfant, pour une séparation souvent, pour un mot peut-être, les sanglots vous prennent, en saccades comme un moteur froid et vous imposent la solitude qui va alors courir, jusqu’à la grande fin, sur une chair de poule qui ne cesse de vieillir.

Vous acquiescez au propos, j’en suis sûr : il faut débarrasser le monde du chagrin, c’est une plaie. Il faut la panser, j’allais dire la « réparer ». Mais là je me risque ailleurs ».

PS. Ce texte est d’un ami. Je l’ai inséré, sans commentaires, ni ratures dans mon petit site. Je crois qu’il le mérite.

Tristeza

Il y a peu, ici et ailleurs, je tentais de comprendre la tristesse en écrivant que la seule action dont un homme pouvait être fier consistait à la détruire chez celui dans laquelle elle s’enfonçait, surtout lorsque désespéré et orgueilleux, cet être, douloureusement tenaillé, mille noeuds dans le ventre, n’osait pas appeler à l’aide.

Je disais aussi que la plus grande des tristesses n’était pas celle que l’on croyait. Certes la perte, la rupture, en généraient des immenses. Mais non, disais-je crument, la plus grande des tristesse était celle qui venait, sans annonce, comme une corde râpeuse encerclant le cou, lorsque seul(e), dans un fauteuil ou une terrasse de café, arrivait comme une foudre noire et égarée, le sentiment de l’inconsistance d’un passé et l’inutilité d’un futur. Non, non, pas la tristesse d’un moment dépressif. Juste une danse macabre avec l’absurde et la vie en suspens.

Toute une vie, les rires et les rencontres meublent le temps, effacent les interrogations, écrasent la gangue du  non-sens. Puis, brutalement, en regardant ses proches, le ciel, une photographie, en subissant une fatigue sidérale, en ne goûtant plus à la merveilleuse solitude, la tristesse, qui n’est pas encore une fois le petit coup de blues, vient vous prendre à l’estomac, comme un coup de boxeur.

Je disais donc que ce moment est plus puissant dans le mal, que la douleur ou la maladie. Pour mille motifs sur lesquels je ne veux revenir, la répétition risquant de devenir lassante.

Donc, le triste ultime a du mal à appeler à l’aide, par un SMS, un mail, un coup de téléphone. Il a honte de lui, il s’enfonce, ça fait mal.

C’est ce que je disais ici et ailleurs il y a quelques mois ou plus, je ne sais plus.

Aujourd’hui, une chose étrange est arrivée.

Un ami d’enfance, que je n’ai jamais revu depuis des parties endiablées de noyaux d’abricots plombés, appelle au boulot. Il a du trouver sur Internet. Je ne suis pas là. Il laisse un message à l’assistante au téléphone. Il lui dit qu’il a une photo de moi, enfant, et aimerait, vite, « aujourd’hui s’il peut, votre patron » me la remettre. Et il laisse son numéro de téléphone.

L’assistant m’envoie un message.

Je suis assez surpris. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. Et me souviens vaguement des traits de son visage.

Mais je sais que derrière, la tristesse, la saloperie de tristesse s’est plantée dans son plexus. Je le sens, je le sais.

J’appelle. Une voix enrouée par la tristesse me répond. On parle quelques secondes. Je lui propose de se voir immédiatement s’il est à Paris. Mille choses à se dire, à raconter, toute une vie, deux vies.

Il me répond :

– Mais comment savais-tu que j’étais triste, coeur serré et boule au ventre ? Je ne savais qui pouvait me sauver. J’ai pensé, idiotement, à toi.

Je lui ai répondu que toute ma vie, j’avais tenté de combattre la tristesse, la mienne et celle des autres, en aimant et en riant, en caressant et en écoutant tous les airs. Mais que j’avais souvent échoué dans ce combat qui ne sied, en réalité, qu’à ceux qui ne connaissent pas ce qu’ils combattent. C’est d’ailleurs un principe de base de l’art de la guerre.

Il a éclaté de rire. Je le vois, en bas de mon bureau, dans 1/4 h, pour un apéro.

Je suis assez joyeux.

Je suis certain que lui aussi.

Mais n’attendez pas, demain, la suite de l’histoire.

La tristesse a été écrasée. Je le sais. Ca suffit…

 

Malamud

Dans le billet précédent, je vilipendais les conseillers de lecture, les faiseurs.

Mais je ne peux résister ici à coller une article de Libération qu’une amie, connaissant mon admiration pour Malamud, m’a envoyé, sans commentaire, même pas un « je t’embrasse »

Je livre donc ci-dessous sans commentaire. C’est donc dans le « Libé » de ce jour.

Il faudra que j’y revienne un jour.

  1. LIVRES

Malamud, pourquoi tant de déveine ?

Des nouvelles amusantes et tragiques d’un écrivain admiré par Philip Roth.

Dans ses œuvres il n’est question que d’eux : les juifs américains de la première génération, pauvres, urbains et anxieux. Pourtant Bernard Malamud, comme Saul Bellow ou Philip Roth, refusait l’étiquette d’écrivain juif américain. Ses héros, toujours des hommes, débordent parfois de gentillesse : hélas, ceux-là meurent de leur bienveillance. Depuis 2015, les éditions Rivages rééditent les romans et les nouvelles de Malamud. Fils d’immigrés d’Europe de l’Est, il est né en 1914 à Brooklyn, soit un an avant Saul Bellow, et il est mort en 1986. Le Tonneau magique est publié aujourd’hui dans une nouvelle traduction de Josée Kamoun. Qui sont les personnages de ce recueil de treize nouvelles primé par le National Book Award en 1959 ? Ou plutôt, quel métier exercent-ils, puisque chaque texte débute par la mention de leur qualité professionnelle ? Un épicier (comme le père de Malamud), dont la boutique rapporte «des clopinettes»; un ancien mireur d’œuf, un vieux cordonnier, un vieux tailleur, un ancien représentant en café. Cela fait beaucoup d’anciens et donc beaucoup de problèmes, d’argent mais aussi de cœur, autrement dit, ce sont des problèmes universels : «Mes personnages sont juifs parce que je pense mieux les comprendre que d’autres, mais ce n’est pas pour prouver quoi que ce soit»,expliquait Bernard Malamud au journaliste Daniel Stern dans The Paris Review en 1974. Pas de communautarisme ni d’«esprit de clocher», écrit Cynthia Ozick à propos de la judéité de l’univers malamudien. Ses personnages habitent Manhattan ou Brooklyn et n’en bougent pas. Malamud est l’écrivain «des vies cloîtrées», remarque Philip Roth, qui relate dans Parlons travail sa rencontre en 1961 avec celui que ses amis surnommaient Bern. Fidèle à lui-même, Roth est sincère et observe avec perspicacité l’auteur du Tonneau magique.

Roth a eu deux surprises en découvrant ce confrère qu’il admirait. Le physique de Malamud, d’abord, ne coïncide pas avec ce qu’il attendait : «On l’aurait pris pour un agent d’assurance, pour un collègue de mon père à la succursale locale de la Metropolitan Life.»Roth note ensuite l’absence d’humour de l’écrivain : «Si peu de rire», s’étonne Roth. Aucune trace de la «malice»qui porte son écriture. Ses héros s’affaissent en effet sous une accumulation d’événements tragiques qui touche au comique. Le tailleur Manischevitz, par exemple, dans la nouvelle intitulée «l’Ange Levine », a perdu son commerce du jour au lendemain dans l’incendie provoqué par un bidon de détachant. Ses économies furent englouties par les indemnités versées à des clients blessés, puis : « Presque coup sur coup, son fils promis à un bel avenir avait été tué à la guerre et sa fille avait épousé sans tambour ni trompettes une espèce de rustre avec lequel elle avait disparu corps et biens Quant à sa femme, elle est alitée pour insuffisance respiratoire. Mais Manischevitz est sauvé par un ange juif, bien que noir. Levine n’en croit pas ses yeux. La nouvelle joue avec l’identité juive et les préjugés sur la question, la fameuse question juive.


Marieur. Finkle, lui, n’a pas droit à un dénouement heureux : cet apprenti rabbin cherche une fille à épouser. N’en connaissant aucune, il se tourne vers un marieur, Salzman. Finkle s’imagine que les candidates l’épouseraient par amour. Vaste plaisanterie : «L’amour vient quand il vient, pas avant», c’est-à-dire jamais, sait Salzman. Celle sur laquelle Finkle jette son dévolu est une femme à éviter. Salzman met en garde son client, en vain. Finkle la veut, il l’obtient, et le marieur fait alors un geste qui serre le cœur du lecteur. Il nous est signifié dans la dernière et magnifique phrase de la nouvelle. Les histoires du conteur Bernard Malamud ont valeur de paraboles. Ses héros manifestent une vaillance ou une faiblesse dignes des personnages bibliques. Le destin les récompense ou les punit, il ne fait pas de quartiers : «Je ne suis pas doué pour créer des concepts mais je le suis pour imaginer des métaphores», reconnaissait Malamud dans cet entretien accordé à The Paris Review. De fait, chez Malamud se posent les grandes questions, tel Mitka dans «la Fille de mes rêves» : «Il faut bien vivre. Faut-il, au fait ?»

Les protagonistes des romans sont dotés des mêmes qualités. Roy Hobbs, le joueur de base-ball de son premier texte, le Meilleur, est un champion dont l’ascension est sans cesse contrariée mais qui se relève toujours : la répétition tourne au sketch triste sur le rêve américain. Publié en 1952, le roman fut adapté au cinéma (Robert Redford incarnait le sportif), et traduit seulement en 2015 en français, chez Rivages. Morris Bober est l’épicier du magnifique second roman de Malamud, le Commis (1957 ; 2016 chez Rivages). Pauvre, pieux et généreux, il est victime d’un braquage dont l’un des assaillants, Franck, se repent. En souhaitant aider Bober, Franck accélère sa perte. Le monde de Malamud est celui de la «déveine», joli mot qu’emploie Franck, catastrophe ambulante.

Bern n’était semble-t-il pas un homme facile, mais il était drôle. A Daniel Stern qui lui fait remarquer, pour The Paris Review, que certains l’appellent «le Chagall de la littérature», Malamud rétorque : «C’est leur problème.» Il n’aime pas l’obsession de la mort de Chagall.

Air du désert. Le Tonneau magique compte des nouvelles très amusantes et moqueuses. «Le Dernier Mohican»est l’histoire de Fidelman, «de son propre aveu peintre raté», parti chercher l’inspiration en Italie. Il est amusant de voir à quel point, sortis des Etats-Unis, les juifs de Malamud sont patauds, doublement déracinés, inadaptés au climat et à l’architecture du Vieux Continent. Fidelman croise l’étrange et volatil Shimon Susskind qui arrive d’Israël : «L’air du désert me constipe, alors qu’à Rome, je me sens léger.» Susskind joue à Fidelman un mauvais tour si bien que ce dernier le cherche partout : «Il y en a un parmi vous qui a vu Susskind, un réfugié qui porte des knickers ?»

L’humour et le tragique chez Malamud ne se lâchent pas. L’Homme de Kiev, son plus grand succès (1966, 2015 chez Rivages), décrit le lynchage de Yakov dans la Russie antisémite de Nicolas II. Avec ce livre, il obtint en 1967 le prix Pulitzer et le National Book Award pour la seconde fois. John Frankernheimer en fit un film l’année suivante. A Malamud qui s’étonnait de ne pas y retrouver l’humour du roman, le scénariste Dalton Trumbo répondit : «Nous ne voulions pas que le film soit trop juif.»

Retour, le détail

Sans écriture, en racontant ou non des histoires, j’avoue l’ennui, même si j’affirme toujours – ce qui est vrai- que je m’ennuie jamais.

Et je constate qu’ici, je n’ai pas écrit depuis longtemps. Mille motifs à ce mutisme que la pudeur m’empêche de relater.

Mais j’ai écrit très exactement 418 pages ailleurs. Non, pas un roman. J’ai décidé qu’il s’agissait d’un genre dépassé, désuet. Marcel Cohen, un immense, que je ne connaissais pas, m’en a convaincu. Mais je le savais déjà. La conviction n’est qu’une redondance, un confortement.

Marcel Cohen.

Il me semble toujours inopportun et prétentieux de conseiller la lecture d’un bouquin. C’est une mise scène de soi, dans les plis lourds de l’orgueil, une démonstration de la fulgurance de ses choix, évidemment confortée par le geste exclamatif et prétendument désolé qui accompagne le « Comment ? tu n’as pas lu ? »

C’est aussi une affirmation de son intellectualité, une manière de construire une hiérarchie dans laquelle le magnifique conseiller s’installe très haut, dominateur, écrasant les frêles épaules de ceux qui ont le front d’avouer (le conseiller jouit de cet aveu) qu’ils n’ont pas lu ce qu’il propose à la lecture.

De fait, il ne conseille jamais la lecture d’un livre dont il imagine qu’il a pu être lu, en subissant l’affront du « j’ai déjà lu, il y a longtemps ». Sont, ainsi, souvent, conseillés des livres illisibles que le conseiller n’a peut-être pas lus. Les pires sont ceux qui, certains de l’emporter finalement, commentent doucereusement à une jolie femme qui a d’autres talents que celui de lectrice assidue (toutes les femmes ne sont pas des lectrices) un livre dont elle ne pouvait imaginer l’existence, pour, ensuite lui prendre la main, intellectuellement s’entend, avant de conclure, souvent sans grand talent, dans le sexe.

La littérature impressionne et séduit lorsqu’elle est commentée avec emphase, encore plus quand elle est marginale. Le séducteur ne sort donc jamais dans le monde sans avoir lu rapidement les notes de lecture des critiques littéraires mécaniques qui hantent les dernières pages de son hebdomadaire favori. Méfiez-vous de ces imposteurs de la littérature qui sévissent toujours à l’heure du dessert !

Je dois cependant avouer que, très sincèrement, sans fioritures et uniquement à de vrais amis, j’ai pu conseiller ou, mieux, offrir subrepticement par Amazon, en espérant la lecture, le « Samedi » de Ian Mac Ewan et « La tâche »de Philip Roth.

S’agissant de Marcel Cohen que j’ai donc découvert tardivement, je n’ai pas de scrupules : presque autoritairement, comme un Torquemada, j’enjoins le proche à le lire. En ajoutant – ce qui est vrai- que c’est ce que « j’aurais aimé écrire sans, jamais n’y parvenir. » Je sais qu’en le disant, je m’aventure dans des contrées, celles de la littérature, que je m’approprie, conquérant, vantard et faiseur, en osant m’imaginer, aux côtés des écrivains, acteur ou fabricant d’une écriture singulière.

Dire qu’on aurait aimé écrire les lignes qu’on vient de lire participe aussi de cette fatuité, de cette immodestie que j’attribuais plus haut aux conseillers de lecture. C’est dire, en effet, que la chose aurait été possible, en se gratifiant d’un potentiel talent. Il est difficile de sortir de la forfanterie

Mais le cabotinage, dans son expansion illimitée, ne constituait pas l’objet du propos de ce qui vient après des textes dans lesquels, l’un à l’occasion d’un voyage raté au Japon, l’autre dans la contemplation du bleu dans un appartement boursouflé sur le Lac de Garde, j’ai pu esquisser, rapidement, pour ne pas trop ennuyer le lecteur, la grande distinction entre les deux visions du monde. Vision au sens organique, corporelle, quotidienne du terme. Même si elle peut rejoindre la vision entendue comme philosophie ou principe comportemental.

Je disais, en substance que les humains, dans le regard qu’ils portent sur un paysage, une scène, se divisaient entre d’une part les impressionnistes qui ne voient que le tout, en délaissant le détail et ceux qui préféraient s’attacher justement à un élément de la composition de la scène ou du paysage.

Même si je me range, spontanément dans les premiers (les regardeurs du tout, myopes pour les détails), je comprends parfaitement les seconds, ceux qui savent se planter dans le détail, le décrire, le nommer, le commenter. Et, peut-être, suis-je d’ailleurs un peu jaloux de ceux qui dans un parterre coloré qui s’offre, ensoleillé, à la vue de tous, savent détecter une fleur, la nommer, une fleur sans laquelle le tout ne serait pas ce qu’il est. Moi, je ne vois qu’un amas de couleurs, en jouis et ne veut même pas savoir le nom des éléments qui composent ce tout dont les épistémologues savent qu’il est différent de la simple addition des détails qui le structurent.

Longtemps, je me suis vanté de ne pas connaître le nom de fleurs ou des arbres. Longtemps, j’ai glorifié, en appelant à la rescousse les Turner et autres Manet, les visions totalisatrices, sans détails, époustouflantes, exacerbées, confuses et touffues du monde et de son paysage.
Mais, comme toujours, on est rattrapé par l’intelligence, du moins celle qui est patente.
Marcel Cohen est venu, non pas écraser cette apologie du tout que je crois toujours chérir, mais démontrer – ce que je savais déjà sans le dire , de peur d’affaiblir la dithyrambe- que le détail et sa description est tout aussi magique et que, mieux que le tout qui génère un discours malencontreusement emphatique, il révèle le monde d’une manière brute, presque brutale, en phase avec cette objectivité dont la beauté s’apparente à elle d’une équation. Au sens où le clamait Einstein d’une équation, laquelle lorsqu’elle est belle est nécessairement vraie.

Marcel Cohen, lequel, avec une pertinence qui peut effrayer, nous dit que le genre du roman est « périmé ».