Désolé, Régis…

Oui, désolé, je t’ai toujours défendu, ici (recherche) et ailleurs. Traitant d’abrutis ceux qui répétaient à l’envi que la lecture de ce que tu écrivais était trop difficile, la recherche de la formule, du bon mot qui n’est pas celui du comptoir trop flagrante, l’obsession d’une lisibilité stupéfaite de ta culture trop appuyée, un peu lourde.

Je te défendais toujours Régis.

Mais, là, en finissant à l’instant ton dernier bouquin et malgré quelques lignes qui m’ont, comme à l’habitude, ravi, enchanté, je ne peux plus tenir le héraut de ta défense sans faille.

En vieillissant, comme le disait Diderot, soit l’on exacerbe ses défauts, soit l’on s’assagit et on les altère un peu.

Tu es dans la première posture. Et ce qui était un plaisir, devient un petit poids qui fait tomber ton livre de nos mains.

Mais je dois me tromper. C’est un Dimanche de migraine. Et lorsqu’elle ne veut pas s’extirper, l’on est peut-être injuste.

Je reviendrai demain, la migraine enterrée. En ayant la politesse de dire plus.

nature du champ, champ de la nature

La nature du champ, non le champ de la Nature, ai-je dit, il y a quelques jours, avec sincérité, même si, évidemment, je devais guetter l’étonnement devant la petite trouvaille. J’avais passé une nuit à écrire autour de cette inversion qui me paraissait juste. En tentant de penser la « Nature ». Mais je ne donne pas ici ce texte long, peut-être ennuyeux.

Ceux qui me connaissent me posent toujours la question du fondement de mon « anti-nature », comme la nomme un de mes philosophes préférés, Clément Rosset. Mais ce n’est pas exactement le bon mot, lorsque l’on s’en tient à la locution.

Il est vrai que je déteste le « romantisme du vert », l’apologie de la beauté naturelle », la prétendue « communion » avec la terre et ses broussailles, la Nature, ensemble ordonné, donné au monde, idole inaltérable parce qu’immuable. Et comme Rosset, et contre le triste et pessimiste Rousseau et tous « les naturalistes » , je crois, avec lui, que l’idée de Nature a été inventée pour vilipender le « contre-nature », et s’en plaindre. Il n’y a pas de nature en soi, juste de de l’artificialité qui peut être jouissive, comme la Nature peut, évidemment l’être. L’artificiel, non « naturel », non écologique, comme un objet en plastique, peut fabriquer joie et jubilation. L’essentiel est dans la jubilation, la joie, la vibration.

Pourtant, rien ne m’émeut plus qu’un champ de blé, un murier, un arbre, une pétale de je ne sais quelle fleur que je ne sais nommer. Non pas parce que la Nature, celle des écologistes de quartier, notre « Mère » qui serait vilainement « dépecée » par l’homme, est là devant moi. Ce sont des balivernes de petits poètes et quelquefois de vrais haineux de l’humanité, qui se camouflent dans le politique, pour faire passer leur hargne. Mais plus simplement parce que c’est mon paysage d’enfance, celui qui vibre sous mon front de « regardeur ». Celui qui évite toujours la lancinante mélancolie, laquelle, sans qu’on s’y attende, peut tomber sur vous, en même temps que la mémoire d’un espace décisif dans une vie, enfoui désormais dans un temps éteint, qui a pu accueillir une flopée de sentiments. C’est –  je le répète – toujours l’espace qui enlace le temps.

Pour revenir à l’essentiel que je tente de dire ici, c’est toujours provocateur, cassant en le sachant, pour éviter la discussion inutile et stérile, que j’affirme que rien ne vaut cette impression qui s‘éloigne de l’idolâtrie de la Nature.

C’est ici que j’hésite à citer Albert Cohen, de peur d’alimenter un discours antisémite, que de petits lecteurs pourraient prendre dans leur besace pour vilipender, sous couvert de théorisation (un peu comme “Le Monde ou Libé) le peuple dit du Livre qui est en réalité celui de “tout-sauf-l’idole“. Mais je me lance, persuadé de l’intelligence des lecteurs : la Nature, en soi, faussement conceptualisée dans sa beauté ou son intégrité, est un concept irritable. Albert Cohen, seigneur de la littérature, lorsqu’il s’interrogeait sur la relation du juif à la nature, écrivait que le juif est « peuple d’antinature », celui qui déclare « la guerre à la nature et à l’animal en l’homme », le seul apte à « se débarrasser de la tare naturelle et animale », à produire « un homme humain ».

Il exagérait. Il confondait le juif avec l’anti “deep ecology” Il exagérait toujours. Mais l’on sait que c’est ce qui définit un écrivain.

brasse coulée

Reprise, avant, vraiment de l’offrir à un ami, une vision de l’autobiographie qu’il compte, légitimement, écrire. J’efface le précédent billet intitulé “bio”.

Ami,

Deux manières d’écrire sa vie.

Soit, par un roman ou même un essai, une théorisation du monde qui comprend, toujours, une distillation subreptice ce qui est de soi, qu’on croit unique. Sans cependant s’exposer frontalement, Juste du verbe emmailloté dans des rondeurs stylistiques sans corps ni cris, dans l’immersion convenue dans le style littéraire, la phrase choisie, le synonyme maitrisé. Un narrateur frileux, transformé en simple bon « écrivant » qui attend le dithyrambe, le but ultime de son écriture (m’as-tu lu ? m’as-tu vu ?). En oubliant le corps concret et agissant, pour le fondre dans la page. L’autobiographie, ici, ne devient donc qu’un prétexte d’écriture et ce qui reste de soi secondaire face à la soutenance d’un verbe magnifié, pour le faire apprécier. Donc une manigance.

Soit, y aller, se donner, sans fioritures, comme un testament à l’attention des proches, ne cherchant que le souvenir, l’agrémentant de ce qui a pu être appris dans les années qui l’ont succédé, pour lui donner son poids. Sans être ni sur le divan ni dans la réserve polie. Sans rechercher l’exceptionnel qui serait à la mesure de ce que l’on croit être (une exception) puisqu’on a l’audace d’écrire sa vie. En acceptant donc la banalité. Qui ne l’est jamais. En n’oubliant jamais que seul le temps nous fait, que nous nous auto-engendrons jamais. Et qu’évidemment, seul Dieu est cause de soi.

Puis deux manières de revenir vers soi :

Soit, toujours dans la théâtralité littéraire, donner à lire le prétendu « écœurement » de soi, faisant sien le mot du salaud de Céline dans son « Voyage » pour qui « la grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal qu’on se donne pour ne pas être profondément soi-même, c’est-à dire immonde, atroce, absurde ». Bref une chronique de sa destruction qu’on prétend être vérité alors qu’elle n’est que petite tactique romanesque pour attirer toutes les mouches du monde sur du papier gluant. Glu de l’esbroufe. On peut ne pas être atroce.

Soit, se dire comme on a pensé pouvoir être dit, y compris, encore une fois, dans la banalité qui ne l’est jamais lorsqu’elle est humaine. Sans parti-pris du « contre soi », quelquefois jouissant même d’une sorte de fierté d’un de ses instants, sans volonté d’enjoliver. En se respectant, comme on respecte son voisin, en ne faisant pas trop de bruit, sans tomber dans l’exacerbation des moments, ni dans la grande fureur à l’égard du monde et des autres. Juste l’histoire de son temps, parmi des milliards d’autres. Qui peut ne pas être absurde.

Ce qui va donc constituer, sans inventions ni détours, l’histoire d’une vie ordinaire, sans faire le choix du roman, qui est une manœuvre.

Quelquefois, dans les écarts du récit, l’on peut s’égarer dans la minuscule théorie, dans la prétendue réflexion. Et dans ces contre-allées, être sincère, persuadé de ne pas détenir une parcelle de vérité qui serait originale. En clamant aussi qu’il ne s’agit pas de donner à lire une faculté de la critique raisonnée ou brillante, peut-être universitaire. Juste de minimes respirations hors de l’histoire des jours.

En réalité, les pages d’une autobiographie sont réservés à ses proches. Et peut-être à soi. Pour juste savoir si l’on peut se frôler sans tomber dans le ridicule ou sur le divan.

Enfin, l’autobiographie permet de plonger, un peu mieux, dans toutes ses histoires culturelles lorsqu’elles sont, comme souvent, plurielles. Dans l’entre-deux culturel, souvent aussi géographique. Une brasse coulée, que l’on peut ne pas savoir nager, hydrodynamique, entre deux postures. D’abord tout le corps dans l’eau, puis relever la tête pour inspirer. Ne jamais oublier l’inspiration, celle des siècles dans le corps.

MB.

Platitudes et illuminations

Badge illuminati

La « Flat Earth Society » est un mouvement fondé en 1956 aux USA. Il regroupe les personnes qui croient que la terre est plate. En Février 2020, l’un de ses membres qui avait construit, seul, sa petite fusée, pour y embarquer et démontrer, d’en haut, de l’espace, la platitude de la terre est mort dans son engin.

Selon un sondage Ifop, 9% des Français seraient des “Terreplatistes”. Aux États-Unis, ils seraient 16% à partager cet avis. Mais dans cette terre plate, ne sont pas gouvernants ceux que nous élisons. Non, non, ceux qui nous gouvernent sont les illuminati, une élite internationale secrète dont aurait fait partie George H. W. Bush qui veut asservir l’humanité. Une main invisible. Tout est d’eux : World Trade Center, l’assassinat de Kennedy, ou même la Révolution française, les crises financières, les attentats, la drogue et même les messages subliminaux violents du rock’n’roll.

Une Société secrète fondée en Bavière en 1776, sur le modèle des francs- maçons, qui est restée un peu en sommeil , jusqu’à l’explosion d’internet, qui leur a redonné une nouvelle visibilité, surtout dans les années 2010.

Interrogez vos adolescents : tous connaissent les Illuminati, parfois déclinés dans une version extraterrestre ou reptilienne.

Selon un sondage Ifop, à peine décrié, de 2019, 21% de la population française croirait à leur influence.

Le 1776 sur le billet de banque américain est un indice, Macron a fait son discours d’investiture devant une pyramide, et c’est quand même un hasard étrange que George Bush senior ait évoqué un nouvel ordre mondial,  un 11 septembre 1990, après l’invasion de l’Irak, non?

En ce moment, le virus donne des ailes à tous les complotistes. Et le film « hold up » fait des ravages, des millions de visionnage sur Youtube.

Le virus aurait été créé de toutes pièces par je ne sais qui, « Google flat Earth » ou « Amazonuti ».

Devant de telles affirmations, plusieurs attitudes sont possibles :

-soit le grand rire, mais comme dit Pierre Dac, il fait trop oublier la vie

-soit l’analyse du complotisme, mais les revues et journaux en sont remplies. Et ils ont tous raison. Faut analyser.

-soit la colère contre ceux qui attaquent nos vieux, en niant la contamination, mais elle est vaine et inutile.

-soit l’indifférence qui est la voie de l’après-rire, de l’après-colère, de l’après-attaque.

Devinez quelle est la meilleure des postures. Si vous restez « cool », vous êtes un irresponsable. Vous n’aimez pas nos ados qui adorent, souvent, les platitudes et sont aussi souvent, par des pétards inoffensifs, comme disait Deleuze, des illuminés. Ils sont gentils.

Non, non, pas « Les Illuminations » de Rimbaud, vont-ils vous répondre, tu as mal entendu, tu dois être un peu sourd, c’est quoi ces illuminations, je te dis « Illuminati », c’est aussi clair que la terre est ronde, tu piges pas ?

Personne ne m’a encore sorti que le Covid-19 est un anagramme d’un mot reptilien, extra-terrestre que nous ne connaissons pas et qui veut dire dans “leur” langue “extermination”. Peut-être demain, par un message Whatsappétit”.

PS. Comme dans mon précédent billet, mon propos est très sérieux. Il est dommage qu’on ne comprenne pas qu’il faut en finir avec ce virus. Et que la barrière et le confinement peuvent être des solutions décisives. Puis rebondir dans notre espace et caresser toutes les rondeurs du monde, peaux sublimes.

La circulation interdite dans les villes

J’avais commencé un billet sur Edgar Morin, pour tenter de le clouer au sol (théorique) tant sa pensée est petite et opportuniste. Mais voilà que je tombe, je ne sais comment (sûrement un complot qui traque les lecteurs de tablette) sur un article sur la viande cellulaire.

Pour ceux qui ne le savent pas, c’est de la viande -“in vitro”, fabriquée en laboratoire, cultivée. Le steak artificiel, si vous préférez. Lequel va participer au bien-être de l’animal qui ne sera plus abattu. La chaine de fast-food KFC a annoncé qu’elle allait proposer des nuggets in vitro, cellulaires.

La chose serait facile, parait-il à réaliser grace à une croissance de cellules animales dans un “bioréacteur”. Quelques semaines. Donc sans abattoir.

Les biobos, les défenseurs de la cause animale, les écolos du Marais sont aux anges. Plus de tueries d’animal et moins d’effet de serre dont tous savent qu’il est genéré par les gazs animaux.

Il existe même désormais une association “Agriculture cellulaire France”.
Et les start-up s’y mettent. L’avenir. En Californie, Memphis Meats a levé 150 millions d’euros cette année, un record dans le secteur. Beaucoup de milliardaires ont donné : Bill Gates, Richard Branson ou Kimbal Musk, frère d’Elon et propriétaire d’une chaîne de restaurants.

En Europe, tous sont sur le coup, puisqu’en effet il est affirmé que d’ici 2040 40% de la consommation de viande sera “cellulaire”. Et ça commencerait vraiment d’ici 3 à 5 ans. Et que parait-il, on saurait même faire du foie gras de canard cellulaire. Sans gavage, donc, ce qui ferait mieux dormir les antispécistes.

Un seul problème actuellement : trop cher de faire du “cellulaire”. Mais pas grave, l’ordinateur était cher, il y a 40 ans. Et il ne vaut plus rien. L’abondance fera baisser les prix des steaks de cellules.

On peut se poser mille questions. D’abord sera-t-elle cacher, cette viande ? Puis, est-ce vraiment bon ? Et pourra-t-elle être bleue, saignante, à point ? Piètres questions devant cette révolution qui font des vegan les maîtres du monde.

Une autre question peut tarauder un esprit philosophique ou, simplement, penseur : le monde est curieusement configuré, du moins dans sa population militante. En effet, les immenses défenseurs de la Nature, du vert, du naturel, ceux qui combattent l’artificiel, le pesticide, l’Ogm, bref tout ce qui est cette anti-nature qui plombe l’Univers immuable, font désormais l’apologie de cette artificialité en marche. Curieux paradoxe. Qui n’étonne pas celui qui sait où se trouvent les faiseurs qui s’ennuient.
Mais soyons sérieux : la chose fait peur et une pétition est née : celle des chefs cuisiniers de l’association Euro-Toques, qui veulent saisir la Commission européenne.

Dernière question pour le lecteur de ce billet époustouflant. Quel rapport avec mon titre (“la circulation interdite dans les villes”). C’est extrêmement simple et ça n’a rien à voir avec une nouvelle interdiction concomitante du confinement et de la dévastation du monde par un virus improbable. Mais que va-t-on faire des animaux qui se reproduisent par millions sans passer à l’abattoir pour un filet saignant ? On ne va pas les assassiner. Ils vont envahir nos villes, ce qui va ravir nos écolos de service qui veulent (c’est très sérieux) faire des animaux des citoyens à part entières qui peuvent et doivent côtoyer les hommes. Lisez le “Que-sais-je” sur l’antispécisme, ici relaté dans un billet pas très ancien (il existe une case “recherche”).

Ces animaux, donc, ne peuvent, faute d’espace que devenir urbains. Ce qui règle le grand problème de notre Maire de Paris qui reve, paraît-il, de présidentielles : trop de danger dans les avenues, les animaux étant partout. Il faut donc interdire les véhicules, non seulement parce que la place n’existera plus pour ces maudites voitures, même les électriques, mais aussi parce qu’avec un pare-choc qui deviendra une pièce de musée, ils pourraient blesser légèrement nos millions de ruminants, “avachis” sur la chaussée ou cherchant de l’herbe sur le bitume.

PS. Désolé pour ce billet “d’humeur”, presque joyeuse diront les lecteurs indulgents. L’information sur la viande cellulaire et son avenir est très sérieuse.

Filousophe

Le titre est un mot de Régis Debray. Les lecteurs, ici, savent que je le défends tou’ours contre les jaloux de sa plume et de son parcours.

Je lis son dernier bouquin paru il y a quelques jours (“D’un siècle a l’autre”. Ed Gallimard). J’y reviendrai assez longuement. Ca vaut le commentaire.

Je donne aujourd’hui juste a picorer cet extrait qui fait donc mon titre :

“L’intelligentsia est un demi-monde rempli de filousophes sans titres, et un clerc ès qualités n’aime pas les saltimbanques”

C’est juste pour le fun, comme disait les jeunes. Le Dimanche excuse tout. Bricoleurs du dimanche, écrivains du dimanche, etc.

PS. Je n’ai pas encore écouté le dernier “Répliques ” de Finkielkraut, de Samedi 14/11. C’est, justement un entretien avec Debray. J’écouterai ce soir.

Le monde surveillé s’ennuie

Dans un précédent billet, j’avais titré “La France s’ennuie”. Là c’est le monde, du moins celui de l’Occident un peu défait par le complotisme, la paranoïa, la schizoïdie, par les méchants maitres du Net.Comme si le seul moyen de sortir du confinement (qui n’est pas uniquement celui décidé administrativement, mais celui de l’esprit enfermé et calé sur la parole publique en boucle) serait de chercher de la compagnie, laquelle si elle n’est pas physique, pourrait être dans “l’invisible”, vous savez, ceux qui sont près de nous, à nous espionner. Ca fait de la visite.

Il n’y a donc une conversation que l’on veut enjouée et caressante, qui ne dégénère pas sur le mensonge politique, l’inexistence du virus, le capitalisme glouton, Amazon au pilori, les contradictions scientifiques, les faux chiffres, la vraie grippe. Bref le discours prévisible et, partant, ennuyeux, peut-être fatigant. Et évidemment (c’est l’objet de ce billet) la grande intrusion, la gigantesque surveillance que les grands méchantes entreprises, maitresses du Net et suceuses d’informations cruciales, inédites sur notre personne, mettent en oeuvre, à chaque seconde, à chaque clic. Grande manipulation.

La navigation en ligne “privée” a le vent en poupe, Firefox Focus, remplaçant les onglets privés. Et le VPN, un protocole de cryptage très à la mode, qui permet de rester anonyme sur le Net, souvent payant, fait son beurre.

Je le dis depuis assez longtemps. Le suivi insidieux par “eux”, de nous tous, de votre activité en ligne, prétendu et non toujours avéré, n’a absolument aucune importance. Le fait de savoir si je préfère un pull en cachemire ou si je suis un admirateur d’un grand philosophe, ou d’une belle voiture décapotable, je préfère Le Monde à Minute le Figaro au Monde, si j’aime une très belle chanteuse de Jazz ou si je cherche sur Wiki, la date de naissance de David Hume, tous ces faits qui seraient captés par la “grande surveillance” n’ont aucune importance. L’avantage du numérique et sa prodigieuse aide qu’il nous apporte dans notre quotidienneté l’emporte sur le reste qui n’est que blablatage qui meublent des instants inféconds. Discours creux provenant souvent de ceux qui se donnent à voir, pour tenter encore d’exister, dans les Facebook, Twitter et autres Snapchat, toutes plateformes nettement plus “surveilleuses” dans lesquels je ne suis pas, pour l’avoir décidé il y a bien longtemps. Meme dans ce Linkedin pour professionnels, que je devrais fréquenter, inventeur de carrières et passe temps pour cadres désoeuvrés, dans tous les sens du terme. Je sais que beaucoup, emmaillotés dans leur prétendue intimité peut-être fabriquée pour la construction de leur nuage d’identité, cherchée désespérément, ne supportent pas ce discours de relativisation de grand complot invisible.

Si j’y reviens aujourd’hui, c’est après avoir lu dans l’excellent site en ligne “nonfiction” (actualités philosophiques et littéraires) que j’ai déjà loué ici (https://www.nonfiction.fr), un article sur la parution d’un “ouvrage fondamental ” (sic) “sur le sens et les conséquences sociétales et politiques de la révolution du numérique”.

Le chroniqueur (IHicham-Stéphane Afeissa) écrit qu’il “est des livres dont l’on sait d’avance qu’il sera difficile de parler parce que les superlatifs feront rapidement défaut.

Il s’agit d’un bouquin de Shoshana Zuboff, L’âge du capitalisme de surveillance, traduit de l’américain..

Je cite Hicham : “Remarquable, pénétrant, lumineux, brillant, magistral : on épuiserait toute la liste des synonymes qu’on ne réussirait pas à transmettre l’enthousiasme que suscite la lecture d’un tel livre. Le signataire de ces lignes avouera de but en blanc n’avoir rien lu d’aussi fondamental et novateur depuis longtemps, et n’hésitera pas à faire le pari que ce livre sera tenu à l’avenir comme tout aussi important pour la compréhension de l’ère numérique de ce début de XXIe siècle que Les origines du totalitarisme d’Hannah Arendt (d’ailleurs régulièrement citée par Shoshana Zuboff, qui voit probablement en elle un modèle) l’ont été pour les régimes totalitaires du siècle dernier.”    

Donc le « capitalisme de la surveillance » que les puissances du numérique ont rendu possible. Capitalisme de la surveillance : l’humain, “matière première gratuite à des fins pratiques commerciales dissimulées d’extraction”

L’auteur, dans un gros livre qui aurait pu faire une page Idées dans Le Monde nous raconte que le numérique est présent partout. Nous ne le savions pas. Il ajoute, évidemment, que tout, par Google, Facebook, malgré les navigations privées, est tracé, stocké, analysé.

Et que nous sommes une matière première. C’est la novation du bouquin, la grande idée qui n’est, en réalité que de l’esbroufe sémantique. L’auteur a du voir des dizaines de fois Matrix. Ca fait très chic la “matière première du capitalisme”

Shoshana Zuboff écrit : « Le capitalisme industriel a transformé les matières premières de la nature en marchandises, et le capitalisme de surveillance revendique la nature humaine pour créer une nouvelle marchandise. Aujourd’hui, c’est la nature humaine qui est raclée, lacérée, et dont on s’empare pour le nouveau marché du siècle. (…) L’essence de l’exploitation ici est la restitution de nos vies sous forme de données comportementales destinées à améliorer le contrôle que d’autres ont sur nous ».

Blabla de mauvaise digestion (c’est moi qui écrit, ici)

Ainsi, comme le note Hicham “les applications apparemment les plus innocentes comme la météo, les lampes de poche, le covoiturage et les applis de rencontres sont infestées par des dizaines de programmes de tracking, permettant de collecter des données personnelles, de créer un profil utilisateur, et de gagner de l’argent en ciblant la publicité sur l’utilisateur. La géolocalisation en temps réel rend possible de savoir en permanence où ce dernier se trouve. Un examen plus minutieux du smartphone révèle même la fréquence avec laquelle il recharge sa batterie, le nombre de textos qu’il reçoit, le moment où il y répond (s’il y répond), le nombre de contacts répertoriés dans le téléphone, la manière dont il remplit les formulaires en ligne, la fréquence avec laquelle il consulte son compte en banque ou encore le nombre de kilomètres parcourus dans la journée. Ces données comportementales (et tant d’autres encore que les utilisateurs déversent généreusement sur Internet) produisent des modèles nuancés qui peuvent prédire avec une assez grande exactitude par exemple la probabilité d’un défaut de paiement ou de remboursement – prédictions de grande valeur pour les compagnies d’assurance qui se les arrachent littéralement.

Et Shoshana Zuboff d’écrire encore : “Il fut un temps où vous exploriez grâce à Google. Maintenant c’est vous que Google explore »,

Même pas brillant.

Bref, tout à l’avenant. Sur l’intrusion (“l’intrusif” fait, là encore plus chic)

L’article, le commentaire, est long et ennuyeux tant le monde, et ses structures sont vilipendés,comme sur une estrade à1 la Mutualite. Comme dans un nouveau marxisme à l’usage de ceux, théoriciens en berne, qui s’ennuyaient. Le “capitalisme” est de retour. Et sa “matière première” les petits humains et leurs comportements “voilés”. Mieux que Badiou. Y’a de la matière.

Donc, un nouveau “Big Brother”, celui du 1984 d’Orwell est arrivé. Capitaliste, même pas innommé, juste capitaliste. Juste le nom-sésame qui fait vibrer les anciens militants et les adolescents en quête de trotskisme, ici contemporain et lisible puisque “numérique”.

Un “marionnettiste”, que ce capitalisme.

Hicham nous dit que le bouquin qu’il commente “se dévore comme un roman policier”. Et l’auteur du bouquin clame que : « Si nous voulons redécouvrir notre sens de la stupéfaction, que ce soit devant ce constat : si la civilisation industrielle a prospéré aux dépens de la nature et menace à présent de nous coûter la Terre, une civilisation de l’information modelée par le capitalisme de surveillance prospérera aux dépens de la nature humaine et menacera de nous coûter notre humanité. »

Blabla de campus. Presque du Poulantzas , le commentateur marxiste imbuvable des années 70 qui aurait émigré à Harvard, là ou professerait Shoshana Zuboff

Alors que faire ? Lisez, lisez, je n’en crois pas mes yeux de lecteur pourtant souvent indulgent : il faut “s’indigner”, nous dît-on. Vous avez bien lu.

 Shoshana conclut que “la conformité induite par la dépendance n’est pas un contrat social » et qu’« une ruche sans issue n’est pas une maison », que « l’expérience sans le refuge n’est qu’une ombre », et qu’« une vie qui ne peut se vivre que cachée n’est pas une vie ». Je n’ai rien compris.                          

N’est pas Orwell qui veut. Ce discours est lassant, inutile. Dans mon introduction, j’ai déjà dit à quel point ce complotisme généralisé devient une norme de pensée et meuble les conversations qui ne devraient, en réalité, qu’être amoureuses. Les “discussions” stériles sont bien concomitantes de l’ennui. Surtout lorsque l’interlocuteur vilipendeur du Capital, hurlant son “opinion” se prend pour Descartes ou Kant, sans avoir lu un embryon de théorie. Juste écouté France Inter. Le danger ne vient pas des invisibles, lorsque l’on sait maitriser son comportement numérique et qu’on n’en a rien à faire si des petires informations sur notre petite personne viennent dans les serveurs des “capitalistes”.

L’essentiel est ailleurs, peut-être, juste dans un regard ou la carrsse d’une main.

Tout le reste n’est qu’une bouillie de doxa.

Et si l’auteur cite Orwell, il ferait mieux de se référer non pas à 1984, mais à la “Common decency”, à l’existence d’un sens moral inné chez les gens ordinaires. Il écrivait Orwell : « Tout le message de Dickens tient dans une constatation d’une colossale banalité : si les gens se comportaient comme il faut, le monde serait ce qu’il doit être ». et « en dernier ressort, Charles Dickens n’admire rien, si ce n’est la common decency, l’honnêteté des mœurs ».

Il est des moments, comme celui que nous vivons dans lesquels le ridicule ne devrait pas être publié. L’auteur de “L’âge du capitalisme de surveillance” a passé des années à découvrir une réalité évidente, structurelle, qu’il donne à lire dans la boursouflure théorique et le ronflement des mots en suspens qui l’emportent sur une réalité connue qui est plantée dans notre monde, comme un soleil autour duquel l’on tourne, sans aucun pouvoir sur son immutabilité. Sauf celui de savoir qu’il est dangereux de trop s’exposer, sans crème protectrice. La connaissance du danger, s’il est avéré (ce qui n’est pas acquis, tant dans les faits que dans son importance) suffit. En ajoutant une pincée de sens commun et de perception immédiate des choses qui nous entourent.

Un peu de “décence” tant dans la théorisation (inutile, inféconde, bavarde à outrance) devrait s’imposer dans les campus américains et les chroniqueurs français feraient mieux de lire les romans policiers plutôt que de vanter ce qui se lirait comme tel et qui n’est que charabia de circonstance à l’usage des lecteurs de pacotille. Pour encore exister dans un monde théorique qui ne l’est pas, en tentant dans l’abscons et le charabia, de laisser accroire que la difficulté de compréhension suffit a fabriquer de l’idée.

On rêve, encore une fois d’une conversation sans hurlements paranos. Sans remplissage du vide et exacerbation des angoisses. Juste une conversation rieuse.

Le Chevalier Bayart, l’idiot sur son pur- sang

Pendant ces trois semaines de délaissement de mon mini-site, « Le Monde » (31 Octobre 2020) a accordé une Tribune à Jean-François Bayart, un professeur de sociologie genevois, que j’avoue ne pas connaitre. C’était pendant cette période récente de décapitation d’un professeur et d’attentats islamistes. Je comptais la livrer in extenso, puis comme d’habitude revenir, plus bas. « On » m’a très gentiment conseillé de la commenter au fil de la lecture. Ce que je pratique rarement. Mais je m’exécute. A vrai dire, je l’assure, presque sommé puisqu’aussi bien j’évite – et je crois y arriver- de ne pas transformer ce site en tribune politique parmi les milliers de blogs d’immenses représentants de la doxa à l’avis immense.

Mon réel attachement à la personne qui m’a demandé de « démolir » ce Bayart l’a emporté sur le silence devant l’imbécillité.

« Que le terme plaise ou non, il y a bien une islamophobie d’Etat en France

Jean-François Bayart

La dénonciation d’un « islamo-gauchisme » repose sur une méconnaissance de l’histoire et révèle la consolidation d’un « républicano-maccarthysme » au cœur même de l’Etat et des médias, accuse le professeur de sociologie politique

Au lendemain des attentats de 2015, j’avais publié un petit essai, Les Fondamentalistes de l’identité (Karthala, 2016), dans lequel j’exprimais ma crainte de voir la France prise en otage par l’inimitié complémentaire entre salafistes et laïcards. Nous y voilà. L’effroi, le dégoût et la colère qu’inspirent l’assassinat de Samuel Paty et l’attentat de Nice offrent un effet d’aubaine aux idéologues qui s’arrogent le monopole de l’indignation et de la définition de la République. La dénonciation de l’« islamo-gauchisme » trahit un manque de securitas, cette tranquillité d’esprit que les stoïciens revendiquaient face au danger, et qui est  l’antipode de la panique sécuritaire“.

On ne comprend pas bien « la France prise en otage par l’inimitié complémentaire entre salafistes et laïcards »

On se dit qu’on va comprendre plus tard et qu’il faut laisser sa chance au sociologue suisse.

Puis que sa petite pub pour son bouquin est assez nauséabonde.

Et que la référence aux stoïciens est assez primaire. Encore une fois adolescente. Ca fait chic, surtout lorsqu’on emploie le terme latin de « sécuritas », pour donner à lire sa culture philosophique à quatre sous.

Bon, on se dit toujours qu’on va lui laisser sa chance, à ce professeur helvète.

Que le terme plaise ou non, il y a bien une islamophobie d’État en France, dès lors qu’un ministre de l’Intérieur déclare, à propos des « Auvergnats » bien sûr, que « quand il y en a un, ça va », et que « c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes » [phrase prononcée par Brice Hortefeux en 2009], au cours d’un quinquennat qui institue un ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale.

Revenir sur une phrase lâchée en 2009 par un second couteau de l’Etat français, pour structurer ou configurer un propos est assez petit, à vrai dire creux, de mauvaise foi et peut-être vil.

Mais on se dit qu’il est dans un mauvais jour pour écrire et que ses notes datent un peu. On reste indulgent, même si on commence à croire que ce Bayart est assez nullissime. Mais il ne faut insulter avant de tout lire. On continue.

Il y a bien une islamophobie d’Etat lorsque sa police pratique une discrimination certes illégale, mais systémique, à l’encontre d’une partie de la jeunesse assignée à ses origines supposées musulmanes. Cet État n’est pas « neutre entre les religions », comme le souhaitait l’écrivain Ernest Renan [1823-1892]. Il n’a cessé, ces dernières décennies, de valoriser le christianisme et le judaïsme en développant une laïcité dite « positive » à leur égard, et de vouloir se subordonner politiquement l’islam pour le contrôler sous prétexte de l’éclairer.

Là, on commence à se dire que ce professeur est non seulement de mauvaise foi, mais un garant, un allié, un ami du discours de haine qui n’est ni celui du christianisme, ni celui du judaïsme.

D’où tire-t-il la « discrimination systémique » à l’encontre d’une jeunesse musulmane ?

D’abord, il ne sait écrire ou du moins veut se montrer dans l’enflure verbale. Il voulait sûrement dire « systématique ». Mais « systémique » (un concept inventé par Easton, un américain que les sociologues connaissent, qui n’a rien à voir avec le systématisme), fait, toujours plus chic. Ce « systémisme » est, très simplement, une tentative de démonstration de la maîtrise langagière, laquelle, souvent, se substitue à la pensée

Mais, au-delà de l’esbroufe sémantique de petit clerc, comment, peut-il affirmer ce comportement étatique de valorisation de deux religions, concomitante de la subordination d’une autre ?

C’est exactement le contraire que l’extrême-droite combat : une dévalorisation d’une « Europe chrétienne » et un « déroulé de tapis » à l’islam, sans garde-fous (on veut parler ici des fous d’Allah, ceux peut-être dans le radicalisme salafiste »)

Et que veut dire cette volonté par l’État « d’éclairer ». Le propos est ridicule.

L’État français, que certains qualifient de faible (sur cette distinction Etat fort/État faible, on renvoie aux divers travaux que le sociologue doit connaitre) ne fait que, très mal, tenter de revenir aux fondamentaux universels, les seuls acceptables, même s’ils sont considérés factices par les relativistes qui admettent de fait, au nom de l’acceptation des particularités, exactions et communautarisme, enfermement et exclusion des « autres ».

Le propos est irresponsable. Parce que. On contraire à la réalité. En tous cas non étayés par sa démonstration. Du vent de mots. Étant ici précisé qu’une réalité « perçue » est aussi une réalité.

Expliquer n’est pas justifier

Il y a aussi une islamophobie capitaliste lorsque de grandes chaînes privées font preuve de tant de complaisance à l’égard de chroniqueurs dont la haine de l’islam est le fonds de commerce.

Des noms, cher Professeur, des noms. Il en existe. Ne pas avoir peur de l’écrire. Il faut donc interdire d’antenne les Zemmour et autres Finkielkraut ?

Libertés publiques réservées aux sympathisants de l’islam ? Ce qui, au demeurant, ne veut rien dire : nul, sauf les croyants ne sont « sympathisants » d’une religion qui est dans sa sphère et qui doit le rester, acceptée par les autres, lorsqu’elle ne vient pas fonder la violence. Nul ne tue au nom de la religion juive ou chrétienne. Même si les antisionistes de service clament qu’Israël tue, en faisant le fameux « amalgame » entre État et religion dont le texte permet la mort du mécréant, hors de la Oumma. Ce propos, que j’ai entendu dans un déjeuner parisien est une infamie.

Il n’est pas vrai qu’expliquer est justifier. C’est se donner les moyens d’une politique. S’en tenir à l’ « islam », c’est souvent oublier d’autres facteurs. Par exemple celui de la guerre : Al-Qaida est née de celles d’Afghanistan contre l’armée soviétique (1979-1992) et de la première guerre du Golfe (1990-1991) ; Daech est née de l’occupation américaine de l’Irak, en 2003. S’interdire de le savoir, c’est remonter la machine du dieu Mars en ignorant, par exemple, que le djihadisme au Sahel nous parle moins de l’islam que d’une crise agraire. Aucune opération « Barkhane » [nom de la force française antidjihadiste au Sahel] n’apportera de solution à ce problème. La dénonciation de l’« islamo-gauchisme » repose sur une méconnaissance confondante de l’histoire. En ce sens, ceux qui le pourfendent sont bien la symétrie idéologique des fondamentalistes musulmans. Les uns s’inventent la Médine du Prophète de leurs rêves, les autres la IIIe République de leur passion. Outre qu’il est amusant de voir invoquer, pour « protéger les femmes de l’islam », une République qui leur a refusé le droit de vote, la conception « intransigeante » de la laïcité est un contresens. Les Pères fondateurs de la IIIe République s’en faisaient une idée « transactionnelle », récusaient l’ « intransigeance », voulaient le « consensus », à l’instar de Gambetta [1838-1882]. (Re)lisez vos classiques, Manuel Valls !

Ces propos sont proprement idiots et je regrette de perdre mon temps à commenter.

a)  Al-Qaida et Daech ne sont nés que d’eux-mêmes et d’un texte peut-être mal digéré, qui permet l’assassinat de ce qui n’est pas soi. Ils n’étaient inévitables et ne sont pas sortis d’une guerre, qui n’était qu’un prétexte. Ils sont venus, dans une mouvance du même texte, sûrement dépassé dans sa littéralité. Comme le sont les écrits bibliques, juifs, notamment dans l’obligation des “sacrifices”.. A lire ce professeur, le terrorisme et le crime est acceptable. Ils ne sont qu’une réponse. Le grand fautif se trouve ailleurs, jamais dans la tête du criminel. Le propos mérité presque la gifle physique.

b) si le djihadisme a pour cause une crise agraire, on le saurait. On y remédierait, pour empêcher l’assassinat.

c) le petit rappel de la soumission des femmes en Occident, leur droit de vôte refusé est un argument spécieux ; S’abriter derrière l’histoire dépassée et plus encore par le mouvement féministe, possible en Occident, est un argument d’estrade, de collégien, de mauvaise foi. Calomnieux contre le progrès qui écrase toujours ses vilénies.

Et notamment la Lettre aux instituteurs (1883) de Jules Ferry, dans le respect que nous devons à Samuel Paty et la répugnance que nous inspire son assassin. « Avant de proposer à vos élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve, à votre connaissance, un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire », écrivait le fondateur de l’école publique.

Ici, on a envie de jeter notre billet à la poubelle. Cet idiot est trop idiot. Il ne mérite pas le débat. « L’honnête homme » de Ferry est un républicain, défenseur des droits de l’homme, de la liberté d’expression, un honnête homme qui ne peut être choqué par  l’exercice de cette liberté, qui a un peu appris, sur les bancs de l’Ecole de Jules Ferry, les valeurs universelles.

Mais, peut-être devrait-on, à suivre cet imbécile, interdire de prononcer le nom de Darwin à l’École, certains pouvant être « choqués » par le darwinisme. L’on devrait aussi interdire le pantalon pour les femmes qui risque d’en choquer quelques-uns, peut-être parmi ceux qui revendiquent, sur les réseaux sociaux, le droit à la décapitation des professeurs.

Mais écoutons aussi son contradicteur, non moins républicain, Jules Simon [1814-1896], qui préférait à l’école publique l’instruction publique, éventuellement confiée aux familles ou à l’Eglise : « Nous croyons qu’une école est assez neutre si elle permet à un athée qui s’y trouvera par hasard, sur cent élèves croyants, de sortir pendant qu’on explique leur croyance aux quatre-vingt-dix-neuf autres. » Les hommes politiques de la IIIe République avaient une pensée autrement plus subtile et profonde que celle de ces fondamentalistes contemporains. La IIIe République était la République des professeurs, et non celle des manageurs.

L’argument (l’argutie) est cocasse. Ce professeur est décidément bien bête. Mais la bêtise est dangereuse, plus que la méchanceté. La salle de classe devrait donc être laissée toujours ouverte pour permettre aux élèves de sortir si l’on enseigne un fait qui peut leur déplaire, est simplement dite par un « honnête professeur ». Le ridicule ne tue pas. Il devrait. Non pas, physiquement s’entend, évidemment ; Juste la mauvaise plume qui est, ici, une mauvaise graine qui donne un discpours aux assassins.

Remise en cause de la liberté de pensée

L’affliction qu’éprouve le professeur que je suis, devant tant d’ignorance, s’accompagne d’un sentiment de colère. Colère devant l’hypocrisie d’une élite politique qui, soudain, redécouvre l’enseignant et le met au cœur de son dispositif, comme elle l’a fait il y a six mois avec les infirmières, mais n’a cessé depuis quarante ans de malmener financièrement et idéologiquement l’hôpital et l’école. Colère devant le viol de la loi du 26 janvier 1984 – qui garantit aux enseignants et aux chercheurs, dans son article 57, « une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions » – par Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale, quand il s’en prend aux « ravages » de l’islamo-gauchisme « à l’université ».

Pourquoi cette colère, Mr Bayart ? Parce que l’enseignant est, enfin, au cœur d’un dispositif. Vous préférez son écrasement, pour mieux râler ?

On pense aux syndicalistes d’un autre siècle qui regrette la pauvrté de la classe ouvrière qui leur permettait d’exister. Vilénie encore, idiotie toujours.

Colère encore devant le vote par le Sénat, dans la nuit du 28 octobre, d’un amendement au projet de loi de programmation de la recherche (LPR) qui conditionne l’exercice des libertés académiques au « respect des valeurs de la République ». Cette dernière notion n’a jamais fait l’objet d’une définition juridique ou réglementaire. La rendre opposable à l’exercice des libertés académiques reviendrait à subordonner celles-ci aux pressions de l’opinion ou du gouvernement. L’amendement contrevient d’ailleurs au principe d’indépendance des universitaires, intégré au bloc de constitutionnalité après la décision 93-322 DC rendue par le Conseil constitutionnel, le 28 juillet 1993.

Du charabia ici, à la mesure du cerveau mal fait. On ne comprend rien. Il devait ^petre fatigué après ses âneries, éreinté.

La dénonciation de l’islamo-gauchisme n’est que la remise en cause de la liberté de pensée. Elle révèle la consolidation d’un républicano-maccarthysme au cœur même de l’Etat et des médias. Elle signale un mouvement de fond, une sorte d’« apéro pastis » qui, tout comme le mouvement du Tea Party aux États-Unis, pave la voie à un avatar hexagonal du trumpisme.

Encore du charabia, qui ne veut rien dire. On ne comprend pas ce que vient faire les « Tea paty », le « trumpisme ».

Je résume : ce professeur est un imbécile et un homme dangereux. Par le titre donné à sa tribune, il cautionne, justifie, donne les armes idéologiques et sémantiques à des idéologues, haineux de la République.

Nous, ici, on peut le traiter d’idiot. Ailleurs, on peut prendre sa page et la poser sur le corps des professeurs décapités. Un professeur permet cette « couverture ».

Jean-François Bayart est professeur de sociologie politique à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève) ; dernier ouvrage paru : « L’Illusion identitaire » (Fayard, 2018).

PS. J’ai fait relire avant de « poster ». Je proposais de mettre à la corbeille. On m’a encore sommé de publier. Je deviens faible en acceptant un ordre.

Je crois que je n’ai jamais été aussi violent, sans même faire appel à une culture sociologique, philosophique, sans bas-de-page. J’aurais pu, mais il ne le méritait pas.Parait-il qu’enfin, j’insulte. Ce n’est pas bien. Je tenterai, dans un prochain article de disserter sur un spectacle de Chantal Goya. Ça compensera.

l’essentialité

Presque une suite d’un précédent billet sur la « proximité ». Le journal « Le Monde » s’en tire assez bien financièrement, grace aux pleines pages de publicité qu’elle peut vendre, en cette période improbable.

J’ai écrit dans le billet précité que j’ai préféré ne pas m’énerver sur le « Désolé Amazon », en gras, pleine page achetée par Intermarché.

Je tombe ce soir sur celle-ci (Le Monde daté du 11-12/Novembre)

Après les libraires, le théâtre, le cinéma, et à vrai dire tous les commerces, voici arrivés les jouets. Essentiels pour les gamins, évidemment.

Il suffirait simplement, ce qui ne serait pas scandaleux, de clamer que le “chiffre d’affaires” est essentiel. On perdrait moins de temps, d’argent et de papier. Puis que le vaccin, assez essentiel pour ceux qui n’auraient pas peur de se l’injecter, arrive.

Je pourrais, par ailleurs, ici, écrire des dizaines de lignes pour proposer un vision de ce qui peut être essentiel et qui ne se trouve peut-être pas dans le commerce. Je m’abstiens, tout en, émettant, de la pointe du clavier, sans trop faire de bruit, l’idée saugrenue que le jouet n’est peut-être pas essentiel, du moins celui qui inonde les grandes surfaces. On peut aussi le penser, le fabriquer ou jouer avec ce qui tombe sous une main intelligente. En souriant, évidemment, essentiellement.

PS. Vous souvenez-vous de la publicité “L’essentiel est dans Lactel” ?

la proximité

Retour, une suspension ailleurs.

Sauf le mot « résilience », à la mode dans toutes les bouches qui le découvrent, l’on est submergé, à longueur de lecture de presse ou de revue par les slogans et les invectives sur la défense du « commerce de proximité », en particulier les libraires. Et la haine d‘Amazon et l’injonction faite aux grandes surfaces de fermer leur rayon de « librairie » physique.

Ce sont les mêmes qui depuis des lustres, après un après-midi chez le coiffeur, pour camoufler de beaux cheveux blancs, nous surinent avec la sensation magique du papier, en le mimant, par des peaux de doigts qui se frôlent, comme ceux qui parlent, dans le geste adéquat, de billets de banque. Qui sont aussi de papier.

On va ici, tenter de ne pas être trop méchants avec ceux -c’est leur droit- qui ont loupé un temps qui s’impose et contre lequel ils luttent, dans un petit désespoir. Ce sont des totalitaires, plus en tous cas que d’autres, leur totalité étant celle de leur propre temps. L’on sait combien la nostalgie et le retour du passé ont pu nourrir tous les totalitarismes du monde.

Je ne hais pas les libraires et ne les vilipende pas. Mais je ne les défends pas. Comme je ne défends pas le papier et les doigts qui le caressent, comme on caresse un objet dans un souk.

C’est de l’esbroufe.

1 – Le libraire. Le libraire est un commerçant. Et il peut ne pas avoir le temps, c’est encore son droit, étouffé par sa comptabilité ou ses relations avec ses fournisseurs de cahiers, gommes et crayons, sa deuxième activité obligée, de lire et surtout de bien lire.

Non, le petit libraire qui « conseille » d’une voix enjouée ou enrouée dans sa grosse écharpe en laine est un mythe.

D’abord, il n’existe pas, du moins plus. Le libraire est un commerçant et je défie (même si les exceptions peuvent être légion) ceux qui vantent le petit libraire qui les a conseillés de lire le chef-d’œuvre de me décrire d’abord la scène, ensuite de me donner le titre du bouquin rare que « Le Monde des Livres » dirigé par l’excellent Jean Birnbaum ou le chroniqueur du Point n’aurait pas déniché pour nous le « livrer » avant notre commerçant.

Dois-je, par contre conter les innombrables dégringolades des illusions de ce type lorsque, entrant d’un pas allègre et décidé dans la boutique d’un libraire de proximité, de quartier, de petite ville de campagne, je demandais au libraire ou à sa stagiaire s’ils étaient en possession de tel ou tel bouquin, en entendant qu’ils ne le connaissaient pas, qu’ils ne pouvaient le commander, environ 8 pours, après avoir cherché sur un vieil ordinateur qui avait remplacé leur minitel, le titre, ne le trouvaient pas, en me demandant si « Casanova » dont je demandais les Mémoires en 4 volumes, était un auteur espagnol.

A ceux qui, parisiens, me rappellent que je passais des heures chez Maspero ou, plutôt à « La Hune », je réponds que d’abord, c’était dans un autre temps, justement, celui d’une ère matérielle qui a disparu, que par ailleurs, justement encore, ils ont fermé boutique. Et que, surtout, il s’agissait de grandes, très grandes librairies, comme celles de la Fnac ou des supermarchés actuels et que nul vendeur ne conseillait (tous à la caisse ou rangement) que l’on passait dans les rayons, s’arrêtant effectivement sur tel ou tel bouquin et ressortant sans rien acheter, sans un conseil ou, plus souvent avec un bouquin qu’on n’aurait pas acquis s’il n’avait pas une belle couverture, qu’on a rangé très vite, on ne souvient pas où exactement.

Non, le libraire ne conseille pas, le libraire vend, comme un mercier ou un droguiste. Même s’il est peut être un commerce « essentiel » pour ceux qui ne savent pas acheter en ligne. Comme pour ceux qui vont acheter leurs packs d’eau minérale chez l’épicier ou à la superette du coin, sans savoir ou vouloir le commander en ligne.

2 – le papier. Et sa sensualité. C’est le droit de tous que de préférer le papier. « J’adore le papier, le toucher » répètent à l’envi ceux qui, avec de bons yeux, ne connaissent pas les joies de la tablette, de la lecture numérique, de ses soulignements, de ses notes avec plein d’espace pour les écrire, du partage par un clic avec un ami, une amie, un amour d’un extrait. Et des livres toujours à portée de mains, dans un hôtel lointain, au bord d’une mer de rêve, qui ferait s’envoler les feuilles des livres lesquelles, parait-il, détruisent les forêts.

Et mieux encore, lorsqu’avec une tablette qui n’est pas à quatre sous, fluide, rapide, lisse, la sensualité, qui passe aussi par la maitrise de l’objet est aussi, sinon plus accrochée aux doigts que le papier jauni ou de vélin, aux caractères tellement petits qu’ils contribuent au remplissage des salles d’attente des ophtalmos. Je ne veux ici aborder, ce non-papier qui, permet, pour les aveugles ou non-voyants d’entendre, même par une vilaine voix robotisée, la lecture vocale étant généralisée dans le livre numérique. Ou, encore rappeler que de grands myopes, les yeux esquintés par un glaucome, peuvent agrandir le beau texte, en rappelant aussi que la lecture sur écran, foi de savants dans tous les congrès, n’a jamais abîmé les mêmes yeux

Ici, j’entrerai dans l’utilité alors qu’il s’agit de disserter sur la proximité (et la sensualité)

La tablette est sensuelle. Une autre sensualité certes. Mais il n’y a que les totalitaires (encore une fois, toujours eux, des vieux comme moi, ou des jeunes imitateurs, j’ose l’écrire) qui ne savent jouir que du même.

3 – En ligne. J’ai failli écrire « à la ligne », non pas en référence à une dictée littéraire, ce qui aurait pu être de mise, eu égard au sujet abordé, mais en pensant à la pêche.

Car, en effet, lorsque l’on « navigue » (encore de l’eau qui surgit sous le clavier) « en ligne », sur Amazon, notamment, divers choix s’offrent à nous :

-D’abord, après avoir lu (dans la presse numérique, pour quelques euros par mois, toute la presse, toutes les revues, sans se salir les doigts et se trainer au kiosque pittoresque du coin de la rue) les critiques, souvent excellentes de tel ou tel bouquin, le chercher, le trouver en quelques millièmes de secondes et se le faire livrer, gratuitement, le soir même ou le lendemain chez soi, dans un petit emballage que le livreur peut poser sur votre paillasson. Mieux que la commande chez le libraire, non ? Tant pis pour lui, j’assure que je plains sa fermeture, mais on ne peut comme disait Raymond Barre, passer un siècle à soutenir des « canards boiteux ». Il parlait des usines non rentables. Ce qui n’est pas du même ressort, certes, mais si la rentabilité n’est pas là, il n’est nul besoin de vilipender le consommateur. Et d’attaquer Amazon, comme les libraires et petits ministres ont pu le faire, pour s’opposer à la livraison gratuite, contre lesdits consommateurs peut-être pauvres donc, pratiquée par Amazon. Car 8 euros de livraison ou un peu moins, ça peut être cher, à l’ère ou les ronds-points le clament. Ce qui est une vérité pour beaucoup.

Il est vrai que l’on peut « commander » chez son libraire, attendre des jours et ne pas jouir de l’immédiateté du plaisir, laquelle n’en déplaise aux proverbes est autant une jouissance que, l’attente.

-Ensuite, et surtout pour moi, l’acquérir, sous son format numérique (Kindle, epub et autres formats), le télécharger en trois secondes sur sa tablette ou son ordinateur et lire, surligner, copier, partager, assembler, glisser, comparer, lire et lire encore. Et, vous savez quoi ? Lire encore.

4- la proximité. C’est par là que j’aurais du commencer. La proximité, c’est non pas le toucher d’un papier, la sensation du matériel granuleux ou lisse, c’est le toucher tout court. La proximité, c’est pouvoir toucher, immédiatement, sans délai, dans le délice si j’ose dire.

Et chez Amazon ou ailleurs, peu importe, l’objet du désir est à portée de nous, j’allais écrire à portée de main.

La proximité est immédiate. A toute heure, tout instant Un enlacement immédiat, pulsion de rêve atteint immédiatement.

J’ai encore failli écrire que le seul « commerce », au sens où l’entendaient nos anciens écrivains, le seul commerce de proximité est celui qui est du type de l’amour. Donc ici et ailleurs, sans murs. Loin de la poussière, celle du temps d’abord. Celui en ligne est infini, lisse et fluide.

Désolé, les libraires (voir mon faux PS). Mais il fallait que je l’écrive.

PS. J’avais écrit un long « P.S » dans lequel je collais une page publicitaire assez obscène achetée par « Intermarché » dans Le Monde qui titrait « Désolé Amazon », prétendant, ces mousquetaires de grand commerce, aider les libraires, en leur offrant leur « drive » (le ramassage de l’objet acquis en ligne, dans un entrepôt derrière la grande surface). Mais mon propos était tellement énervé que j’ai préféré le couper.

Valérie, mon amour

J’avais, dans un billet ancien, titré “Olivia, mon amour“, proclamé, évidemment pour m’amuser, mon amour pour Olivia Gesbert, animatrice de la “Grande Table” sur France Culture. C’était le 5 Octobre 2018. Le lendemain de la mort de la seule idole que j’ai pu vénérer dans ma vie : Aznavour. Je l’aurais tuée mon amour d’Olivia si elle n’avait pas consacré une émission à Aznavour.

J’avoue ici que j’ai failli écrire “Olivia, Valérie, mes amours. Puisqu’en effet, dans un article du Point, Valérie Toranian, directrice d’une revue, la plus vieille du monde, à laquelle je suis abonné, entre autres, que j’aime aussi, avait écrit dans Le Point qu’Aznav était son “autre nom”. Un extrait :

Valérie Toranian, directrice de la rédaction de la « Revue des deux mondes », rend un hommage très personnel à ce grand « frère » de la communauté arménienne.

Petite, quand on me demandait la signification de mon nom de famille imprononçable (Couyoumdjian), je répondais que j’étais arménienne. Dans les années 1970, cela n’évoquait rien à personne. Devant l’air circonspect de mon interlocuteur, j’ajoutais alors crânement : « Comme Aznavour… » Et le visage en face de moi s’éclairait. Pour les milliers d’Arméniens exilés, Aznavour fut d’abord cela : notre carte d’identité, le sésame de la reconnaissance, la preuve que nous existions et que nous étions des gens bien. Comme lui. De la même souche irréductible. Du même lignage. Aznavour, mon autre nom…

Aujourd’hui, on m’a encore appelé. On m’a encore reproché mon silence devant la décapitation. Et juste à cet instant, je lisais l’édito de l’arménienne Valérie que j’aime (Aznav, son autre nom). Je vous l’offre. Inutile d’écrire autre chose. Je vais chanter au téléphone, pour une très proche, comme je viens de le lui promettre, les “Deux guitares”. Elle ne croit pas que je chantais Aznavour. Les voisins sont absents.

REVUE DES DEUX MONDES

Edito

Valérie Toranian

« Ils ne passeront pas », a déclaré Emmanuel Macron après la décapitation de Samuel Paty par un islamiste. Monsieur le président, vous avez une guerre de retard. Ils sont passés. Depuis longtemps. La République devait être le socle qui protège, émancipe, instruit chaque citoyen, elle est devenue un navire à la dérive, incapable de fixer le cap. Ses enseignants sont exécutés, ses quartiers sont des territoires de non-droit, ses pompiers sont caillassés. Pire, au lieu de neutraliser ceux qui fendent sa coque pour la faire couler, la République leur offre asile, les tolère, les excuse, les couvre. Vous-même avez mis trois ans à aborder la question du séparatisme islamique. Trois ans qui s’ajoutent à plusieurs décennies de capitulation, résignation, lâcheté, aveuglement. Et aucun président, aucun gouvernement, ne peut s’absoudre de ses responsabilités.

Un islam de conquête totalitaire est à l’assaut de notre monde. Il se propose de changer notre mode de vie, notre histoire, nos mœurs, nos libertés, de le faire par tous les moyens possibles, des plus légaux aux plus violents. Son agenda est mondial. En ce moment, Erdogan et l’Azerbaïdjan tentent d’éliminer les Arméniens de l’Artsakh, une des dernières poches chrétiennes en Orient, au nom du djihad. L’Europe continent de culture latine, grecque, judéo-chrétienne est l’autre terre de conquête. Surtout la France, berceau du rationalisme des Lumières et de la laïcité que l’islamisme ne saurait tolérer.

Le post-modernisme de notre société biberonnée aux principes de la déconstruction, pétrie de culpabilité post-coloniale, a permis à cet islam totalitaire de se déployer comme jamais il n’aurait osé l’espérer, trouvant des alliés dans la culture et les médias gauchistes, jusque dans les quotidiens « de référence », et bien sûr l’intelligentsia décoloniale et racialiste qui développe un discours de guerre contre l’État, la République et ses valeurs.

La décapitation de Samuel Paty est la preuve qu’entre les militants de l’islam politique, la radicalisation et le terrorisme, il existe une chaîne de continuité. C’est la chronique d’une mort annoncée. Elle débute avec la mobilisation de parents contre le professeur, l’instrumentalisation de l’incident par Abdelhakim Sefrioui, un islamiste radicalisé fiché S qui appelle à « stopper » le professeur « voyou » sur les réseaux sociaux en donnant ses coordonnées. Elle s’achève devant le corps mutilé de Samuel Paty quatre jours après que les services de renseignement ont envoyé une note faisant état de l’incident à leur hiérarchie. C’est tout un écosystème qui façonne, féconde, nourrit le geste d’un ultra-radicalisé. Abdoulakh Anzorov est tchétchène, il pratique un islam littéral. Pour lui, être musulman c’est appliquer à la lettre les préconisations du Coran envers les mécréants. Lorsqu’on attise les braises en déformant un incident, en mentant, en calomniant un enseignant « coupable » d’avoir délivré un cours sur la liberté d’expression, on ne fait rien d’autre que désigner à la meute une cible. Et on se lave les mains des conséquences.

L’exécution de Samuel Paty est un crime collectif. Nombreux sont ceux qui ont du sang sur les mains.

Ceux qui ont méprisé les lanceurs d’alerte sur l’état de l’enseignement scolaire. On ne peut plus enseigner librement la Shoah, la liberté d’expression, la colonisation, l’éducation sexuelle, la condition des femmes. Même Madame Bovary pose problème ! Des élèves trouvent naturel que le blasphème soit inscrit dans la loi. Sans parler des problèmes de hallal à la cantine, de refus de participer à certains cours, à la piscine pour les filles, etc. Le rapport Obin qui faisait l’état des lieux, lui valut d’être taxé d’islamophobe. Le rapport fut enterré par François Fillon. Georges Bensoussan auteur des Territoires perdus de la République en 2002, fut accusé d’extrémisme, de racisme, et boycotté par les médias. Les ouvrages de Bernard Rougier, Hugo Micheron, et le courageux François Pupponi, ex-maire de Sarcelles, n’ont cessé de souligner le dangereux basculement de notre société. Pourquoi avoir attendu qu’un fou d’Allah fende en deux le corps d’un professeur pour qu’enfin on ouvre les yeux ?

L’institution scolaire qui a encouragé les professeurs (pour « ne pas faire le jeu de l’extrême droite » ?) à ne pas faire de vagues. Pire, à capituler. Michaël Prazan, cinéaste et ancien enseignant, raconte : « On a servi aux élèves – à l’initiative de nos pédagogues – ce qu’on croyait qu’ils réclamaient : clouer au pilori l’Occident coupable, la domination de l’homme blanc. Nous en avons fait des “indigènes de la République”. Il n’y a qu’à consulter les ouvrages d’histoire et d’éducation civique – particulièrement dans les classes pro et techno – pour s’en rendre compte. » Jean-Michel Blanquer se bat contre ces dérives. Il a promis de le faire encore plus. Mais comment combattre les membres du corps enseignant qui sont idéologiquement convaincus de la nécessité de ne pas faire de vagues ? Ou bien qui se sont accommodés de tous ces arrangements avec l’islamisme et ne les signalent même plus ?

Les syndicats qui n’ont cessé pour la plupart de demander à leurs enseignants de ne pas faire de vagues et qui, ce weekend encore, étaient incapables de nommer le danger.

Tous ceux qui ont légitimé la haine anti-Charlie. Ces médias qui offraient leurs colonnes aux tribunes des pseudo sociologues et universitaires défendant le relativisme culturel, faisant la révérence envers l’islam jamais coupable. Tant pis pour les homosexuels, les apostats et toutes celles qui sont pourchassées dans le monde, parce qu’elles refusent de porter un voile. Edwy Plenel expliquant que Charlie était en guerre contre les musulmans : exactement ce que veulent entendre les islamistes pour liquider les journalistes. Rokhaya Diallo, icône indigéniste néo-féministe, portant plainte contre Charlie, hebdomadaire raciste, selon elle. L’UNEF, qui fut un grand syndicat de gauche et féministe, représenté par une femme voilée prônant la soumission au patriarcat musulman. SOS-Racisme, qui a transformé son combat antiraciste en combat contre l’islamophobie.

Ces souffleurs de braise ne cessent de présenter aux musulmans un discours victimaire qui fait d’eux les cibles d’une islamophobie d’État. En voir certains Place de la République manifester « contre la haine » et allumer des bougies en l’honneur de Samuel Paty est proprement écœurant. Ainsi Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise qui avaient bruyamment appelé à la manifestation du 10 novembre 2019 contre l’islamophobie, cautionnant ainsi que l’islamophobie, c’est-à-dire la critique de l’islam, était un crime raciste. Cette victoire est celle du CCIF qui a réussi à imposer cette nouvelle sémantique victimaire désormais banalisée. Et même si Gérald Darmanin réussit à dissoudre l’association (elle crie à la victimisation et va tout faire pour invalider la décision auprès de la justice), le mal est là. Une journée d’hommage national n’y changera rien. Il faut poursuivre en justice, interdire (enfin) les mosquées salafistes et toutes les associations islamistes, et se poser la question très sensible, du droit d’asile et du contrôle de l’immigration. Pourquoi encore tant de fichés S étrangers sont-ils toujours en France ?

le sentiment suspect

photo Michel BEJA

Comme il est curieux de constater combien la spécialité crée l’effacement du réel et du sentiment humain, lequel est son grand acolyte !

Comme il est stupéfiant d’entendre, dans la bouche des prétendus « sachants » d’une petite discipline, une théorisation inféconde et inutile de ce qui n’est qu’une minuscule réaction humaine !

La spécialité est une plaie, le nominalisme théorique ou scientifique un assassinat, la connaissance primaire, dans le champ investi (souvent dans les sciences dites molles, y compris la médecine qui s’avère comme telle à l’ère d’un virus non maîtrisé), un poignard pour l’humanité et ses grands et sublimes sentiments.

Prenez, par exemple le simple chagrin : les « spécialistes » de pacotille vous diront qu’il faut chercher son origine dans « l’abandonnisme », dans un traumatisme d’enfant, dans sa relation de rupture, déstructurée, avec ses géniteurs.

Prenez la déception, souvent de mise : les grands connaisseurs de la psycho-sociologie iront vous faire chercher du côté de l’attente exacerbée, dans le calque de l’ego recherché.

Prenez la colère. Les immenses penseurs vous liront les pages kantiennes sur les impératifs catégoriques ou les lamentations nietzschéennes sur la petite faiblesse des hommes.

Prenez encore la tristesse : les « spécialistes » la réduiront à une petite dépression qu’un médicament pourra altérer.

Prenez la joie de vivre : les grands manitous du développement de soi seront dubitatifs devant tant d’explosion, la rangeant dans un mime d’une profonde angoisse camouflée dans le grand rire.

Prenez l’amour : les immenses connaisseurs n’y verront, comme les bouddhistes parisiens qu’égocentrisme, de passion de soi dans le regard des autres

Prenez, enfin, le soleil et le bleu du ciel qui écarte votre front ou étire vos poumons, qui respirent comme sans scaphandre dans un espace inconnu : les connaisseurs vous tireront vers la détresse pascalienne des infinis improbables.

La spécialité enterre le sens et la respiration humaine, la petite connaissance blesse ce réel pourtant très simple :  humain, trop humain : juste le sentiment. Sans y ajouter le commentaire ou la connaissance petite. La jouissance initiale avant que les humains ne tentent de se mal comprendre.

PS. J’ai abandonné, certain de l’incompréhension, mon chef-d’œuvre sur le « romantica ». Je crois avoir effacé quelques 200 pages, un soir de rage. Les « sachants » pourraient clamer que je me suis « effacé ». Et donc détruit. Je suis pourtant, rieur un verre de fino à la main. Certainement suspect, ce verre et ce rire…

Compilation

Je livre, la nuque un peu rentrée,, en rasant les murs, je l’assure, ce qu’on m’a demandé de fabriquer. Une compilation en PDF et en EPUB de mes petits billets avec table des matières-signets (un clic sur le titre et on arrive au billet). Le format PDF, on connait. Le format “epub” est celui des livres numériques qu’on ouvre sur Apple avec “Livres” et ailleurs (Windows ou Android) sur les logiciels de lecture de livres “epub’ (pléthore). Evidemment ce format est plus agréable, à lire, comme un livre qu’on feuillette.

Intégrés désormais dans le menu et par un clic ci-dessous.

le théâtre, même pas en songe

“La vie est un songe”, Calderon. Mise en scène Clément Poirée.

J’ai, ici, dans un autre billet, vanté l’extraordinaire pièce de Calderon, « la vie est un songe ». (“La vida es sueno, y los suenos suonos son. La vie est un songe et les songes sont des songes”).

Immense Calderon, beauté pure des mots

On m’a demandé, au téléphone, dans quel théâtre je l’avais vu pour la dernière fois et quel était le metteur en scène.

Je n’ai pas répondu, prétextant, pour vite raccrocher, un autre appel entrant, professionnel.

Il est assez rare que dans ces billets, je livre une minuscule conviction profonde « personnelle », d’un état d’âme, m’en tenant, sûr de moi et dominateur, à l’affirmation d’une « pensée » philosophique ou théorique. Du moins de son exposé puisque rien ne peut venir de moi, même la plume qui m’a été juste donnée, dans l’histoire structurée de son apprentissage, à la mesure de sa possibilité future qui n’était pas une nécessité. J’approuve ou désapprouve. Ce qui n’est rien.

A vrai dire, ce mutisme du soi est général et il n’est d’autre espace d’écriture dans lequel j’exprime un soupçon de « for intérieur », le journal intime étant un genre que j’abhorre, la mise en scène policée dans la belle écriture graphique qui accompagne l’exacerbation de la confidence me paraissant suranné ou ridicule. Je l’ai répété un million de fois et un beau stylo qu’on a pu m’offrir ne sert qu’à noter dans un cahier quelque extraits que je pourrais tout aussi bien taper dans mon bloc-notes. Mais je fais honneur au stylo, rien qu’au stylo, dans sa beauté intrinsèque, pour qu’il vive, et non au « cahier » et à son contenu. Il pourrait d’ailleurs, juste trôner sur un bureau. D’autant plus que je ne sais plus écrire, le clavier ayant balayé pleins et déliés, enfouis dans un beau passé romancé, du côté de l’École primaire. Elle est un bonheur dans les souvenirs de plume sergent-major ou d’odeur de craie blanche, même si la cour de récréation n’est pas toujours le lieu du souvenir joyeux. Beaucoup y ont subi leurs premières déceptions sur la relation aux êtres.

Quant au cahier, nécessairement beau, sur lequel on peut écrire, il ne devrait qu’être que comme le puits dans lequel le regard se fixe, sans y plonger. L’objet et sa potentialité, sa virginité presque, valent mieux que la déchirure de sa fonction, celle pourquoi il sert (à écrire). Comme un diamant qu’on taille pour une reine, qui ne supporte pas le sacrilège de son être flamboyant. Stylo et cahier comme des papillons au-dessus de vous, qui ne viennent jamais se poser. Pour ne pas abimer leurs ailes dont on sait qu’un simple toucher vient massacrer leur porteur.

On pourrait, ici, me dire que dans ces lignes, je me confie et frôle les contours de l’écriture d’enlacement. Rien ne serait moins vrai. Relisez : je dis que je ne me confie pas. Il est vrai que c’est personnel, mais sans sonde du grand « moi » qui transperce la poitrine. J’ai aussi répété un milliard de fois que rien ne vaut le testament de trois pages, mon invention, que je conseille à tous, dans lequel on résume, dans une synthèse finale, sa vie, ses joies et ses désillusions, en vilipendant ceux qui vous ont fait du mal, en employant le dithyrambe à l’endroit de ceux qui vous ont aidé à bien vivre. Un testament sur les êtres, le reste n’ayant aucune importance. On peut le réécrire toutes les semaines. Trois pages à remanier sans cesse. Trois pages réelles jusqu’au dernier instant. Ceux qui nous ont fait du mal pourraient le recevoir, le jour de notre disparition, par un clic, avant le grand départ. S’il nous reste cette force.

Mais, en levant les yeux, plus haut dans le texte, en me relisant, je suis certain que ceux qui ont commencé à me lire se demandent que viennent faire ces digressions qui tombent sur la page alors que je ne faisais que narrer une conversation téléphonique sur Calderon.

J’y viens. Il s’agit de théâtre.

Mais, soucieux de la documentation, s’accompagnant ici de l’extase devant le texte et le propos du grand dramaturge madrilène, de la période baroque, il faut quand même puisque je cite Calderon d’y revenir avant de, vous l’aurez compris, asséner une confidence que l’on peut attendre lorsque l’écrivant commence à dire « je n’ai jamais… »

Donc Pedro Calderón de la Barca (1600-1681, est un poète et dramaturge espagnol, madrilène, auteur prolixe. Mais son chef-d’œuvre est une pièce de théâtre dénommée « la vie est un songe »

L’action se déroule en trois journées, trois bouleversements, qui vont de la soumission à la révolte et de l’apologie du plaisir à la volonté de bannissement de la jouissance. Trois journées métaphysiques.

L’histoire : Basile, roi de Pologne féru d’astrologie, est certain que son fils, à naitre, sera un tyran. Sa femme meurt d’ailleurs en couches avant de mettre au monde Sigismond. Il le cache, l’enferme, et personne ne connait son existence. Plusieurs années plus tard, dans le repentir, le Roi Basile décide de lui redonner son rang de prince, mais juste pour une journée. On verra, se dit-il, si la prédiction se réalise (le mal et la tyrannie), le prince sera endormi et renvoyé dans son cachot. On lui dira alors que tout ceci n’était qu’un rêve…

Mais comment peut-on imaginer que cet enfnt enfermé, comme un animal, ne se révèle pas animal. Tout se passe comme si le Roi avait configuré ce destin

Sigismond est dans la rage, par ses désirs, par ses pulsions, dans l’instinct, dans la violence, le meurtre, presque le parricide. Les personnages de la pièce qu’il serait ennuyeux de nommer et décrire analysent, comprennent, doutent. Rosaura, Clothalde, Astolphe et les autres.

Trois journées, trois hallucinations, dans le fantastique absolu. Je donnerai plus bas le synopsis.

Ce texte, cette invention de l’esprit qui se fond dans une pièce de théâtre m’a fasciné, presque terrorisé dans sa vérité, celle du songe de la vie.

Mais, encore, quel rapport avec un raccrochage intempestif ?

Je le dis enfin : je n’ai jamais vu la pièce. Ce qui est anodin et peut se concevoir, le texte étant disponible. Mais, ce que je n’ai pu avouer à l’interlocuteur, en raccrochant pour ne pas entamer une longue conversation et le désoler, c’est que je n’aime pas le théâtre, n’y vais jamais, que la dernière fois que j’y suis allé, il y a un siècle, invité, placé au premier rang, c’est pour, honteux, au bout d’un quart d’heure, partir subrepticement. Ce que je n’ai pu faire, le bruit du dossier se rabattant lorsque je me suis levé, presque à genoux, a fait un bruit fracassant qui a envahi la scène, suspendant la parole des acteurs et sidérant la salle, par cette outrecuidance. Je suis parti en courant, suis entré dans le premier café, essoufflé, pour commander, au bar, un verre de Crozes-Hermitage.

Je pourrais – ça serait la moindre des choses- expliquer pourquoi je n’aime pas le théâtre. Et ce alors que j’étais le premier des abonnés au théâtre municipal, dans la capitale de mon pays natal, à faire la queue pour jouir de Racine et Molière dans un fauteuil de velours rouge, dans des rangées vides.

Mais ici, la désuétude, comme à l’Opéra l’emportait. Je puis, simplement dire que les acteurs sur scène de théâtre me dérangent, qu’ils ne sont justement pas dans la désuétude et qu’ils jouent, comme le garçon de café de Sartre (mais, oui, vous connaissez ou allez voir en ligne), à jouer à être acteur et j’en suis gêné plus pour eux que pour moi.

Je me dois d’écrire plus longuement sur le sujet. Je le promets. Sans jouer à celui qui écrit.

PS. La pièce de Calderon

1er jour

Rosaure se dirige vers la cour royale de Pologne pour se venger du duc Astolphe qui lui a fait une promesse de mariage, puis l’a abandonnée. Déguisée en homme, elle est accompagnée de son valet Clairon. Elle aperçoit une forteresse où elle trouve un prisonnier enchaîné, Sigismond. Elle apprend qu’il est encore plus malheureux qu’elle : il n’a jamais quitté sa tour et la seule personne qu’il voit est Clothalde, qui l’éduque et le garde. Celui-ci revient et remarque les intrus. Mais, grâce à l’épée que porte Rosaure, il se rend compte que ce jeune homme (Rosaure est déguisée) est son fils (en réalité, sa fille, mais il est trompé par le déguisement) et décide de demander au Roi ce qu’il faut faire.

Pendant ce temps, à la Cour, le Roi Basile entre et révèle un secret à Astolphe et Étoile, ses neveu et nièce, héritiers de la Couronne. Il est grand astrologue, et il a lu dans les étoiles que son fils serait un tyran. Alors, il l’a fait enfermer dans une prison. Il propose de l’asseoir sur le trône le temps d’une journée. S’il est bon Roi, il sera l’héritier de la Couronne sinon il retournera dans son isolement en croyant que la journée passée n’a été qu’un “songe”, et Astolphe et Étoile se marieront et prendront le pouvoir. Le secret divulgué, les intrus ne seront pas punis. Clothalde retourne auprès de Rosaure ravi, et lui apprend qu’elle est sauvée, mais ne lui révèle pas qu’il est son père.

2e jour

Rosaure reprend son habit de femme et entre au service d’Étoile. Sigismond se réveille dans le lit royal, Roi pour un jour. Il menace immédiatement de mort Clothalde, les domestiques et manque de respect à Astolphe venu le saluer. Il courtise Étoile comme un rustre ; un domestique, en essayant de l’empêcher, fâche Sigismond, qui le jette par la fenêtre. Sigismond insulte le Roi et au lieu de reconnaissance, il éprouve de la haine pour lui. Puis, il aperçoit Rosaure et veut la violer. Clothalde la défend et entame un combat à l’épée et Astolphe intervient à temps pour le sauver. Puis, Sigismond menace le Roi, qui décide sa réincarcération. Astolphe courtise Étoile, qui lui reproche d’être amoureux de la femme du portrait qui pend à son cou (Rosaure). Celui-ci promet de le lui donner. Mais, Rosaure veut aussi le récupérer, et elle y réussit grâce à l’entrée d’Étoile. Astolphe ne peut plus le lui donner, et elle le rabaisse. Sigismond retourne en captivité, accompagné de Clairon qui connaît trop de secrets, et il raconte son « rêve » à Clothalde.

3e jour

Le peuple veut faire de Sigismond le nouveau Roi, pour éviter un roi étranger (Astolphe). Il est donc libéré et conduit, à l’assaut du château de son père. Clothalde le rencontre, et Sigismond lui accorde sa grâce. Clothalde refusant de se battre pour lui, Sigismond lui permet d’aller aider son Roi qui se dirige vers le champ de bataille. Rosaure retient Clothalde pour lui demander de tuer Astolphe en son honneur. Il refuse car celui-ci lui a sauvé la vie. Elle décide donc de le tuer elle-même, et rejoint Sigismond qui est amoureux d’elle. Clairon meurt, le Roi refuse de fuir et Sigismond l’épargne. Son père reconnaît qu’il n’a pas été juste, et lui demande pardon. Sigismond accepte ses excuses et gagne le trône. Il décide ensuite le mariage de Rosaure et d’Astolphe, ainsi que le sien avec Étoile.

Sagan, for ever

Billet “remonté”

Qui parle encore de Françoise Sagan ? Qui aime sa phrase, ses nerfs, sa langueur bégayante et rapide ? Ses mots vite avalés de peur d’être entendus, ancrés et immuables ?

Ses yeux constamment baissés sur ses lèvres fines qui rêvent d’être pulpeuses et embrasser, dans une fougue inédite l’être à ses côtés dans une décapotable aux ailes un peu froissées par une conduite d’un zigzag éthylique ?

Personne ne parle plus de Sagan qu’on laisse, statufiée, dans son adolescente de ce “Bonjour tristesse “.

On a tort. Il faut l’aimer Sagan.

Cette femme est un personnage. Ce qui devient rare, tant la femme ne veut plus l’être, de peur d’être nommée.

Certes, diront les faux proustiens qui sont de vrais faiseurs, ce n’est pas de la grande littérature, même si elle n’est peut-être pas de gare…

Ils ont tort. Lorsque Sagan plonge dans la solitude, le seul vrai sujet de l’écrivain, elle est sublime, d’une plume fulgurante, de celle qui arrache les cœurs et ligote les plexus.

J’aime Sagan, n’en déplaise aux faux stendhaliens, aux vrais escrocs du mot.

J’ai repris, récemment, pour tester ma fidélité, son petit essai, vite écrit vers Deauville (“Des bleus à l’âme “).Je n’ai pas été déçu.

Alors, immédiatement, j’ai pris mon téléphone et j’ai appelé une nièce liseuse des Musso et autres Levy, en lui conseillant du Sagan.

J’ai, d’emblée, regretté la démarche, un réflexe idiot que je combattais (Sagan pour les jeunes filles).

Je viens à l’instant même de recevoir un coup de fil du compagnon de ma nièce qui a suivi le conseil. Il me dit être bouleversé par cette écriture vitaliste (son mot).

Sagan est un écrivain . Une écrivaine si vous voulez, une auteure.

Ci-dessous un extrait des”bleus”

P.S. j’ai failli, emporté par la facilité, intituler mon billet “Aimez-vous Sagan ? “. En référence å son roman d’où est tiré le film avec Ingrid Bergman et Anthony Perkins (“Aimez vous Brahms ?”) et sa musique qui fait pleurer les adolescents sentimentaux. Trop facile.

C’est un sujet un peu trop à la mode mais néanmoins fascinant que celui de la dépression. J’ai commencé ce roman-essai ainsi, par une description de cet état. J’ai rencontré quinze cas similaires depuis et je ne m’en suis tirée moi-même que grâce à cette bizarre manie d’aligner des mots les uns après les autres, des mots qui recommençaient tout à coup à jaillir en fleurs à mes yeux et echos dans ma tête. Et chaque fois que je la rencontrais chez quelqu’un, cette dépression, cette catastrophe – car il n’y a pas à plaisanter là-dessus ni à parler d’oisiveté ou de laisser-aller –, chaque fois, cette maladie m’accablait de tendresse. D’ailleurs, en y pensant, pourquoi écrirait-on, sinon pour expliquer aux « autres » qu’ils peuvent y échapper, à cette maladie, ou, en tout cas, s’en remettre ? La raison d’être, absurde, naïve de tout texte, que ce soit un roman ou un essai ou même une thèse, c’est toujours cette main tendue, ce désir effréné de prouver bêtement qu’il y a quelque chose à prouver. C’est cette façon comique de vouloir démontrer qu’il y a des forces, des courants de force, des courants de faiblesse, mais que dans la mesure où tout cela est formulable, c’est donc relativement inoffensif. Quant aux poètes, mes préférés, ceux qui font joujou avec leur mort, leur sens des mots et leur santé morale, quant aux poètes, ils prennent peut-être plus de risques que nous, les « romanciers ». Il faut un joli toupet pour écrire : « La terre est bleue comme une orange » et il faut une gigantesque audace pour écrire : « Les aubes sont navrantes, toute lune est atroce et tout soleil amer. » Parce que c’est jouer avec la seule chose qui nous appartienne à nous, les fonctionnaires de la plume, les mots, leur sens, et c’est quasiment abandonner ses armes à l’entrée de la guerre ou décider de les tenir à l’envers en attendant, les yeux déjà éblouis, demi-éteints, qu’elles vous sautent au visage. C’est bien ce que je reproche aux gens du nouveau roman. Ils jouent avec des balles à blanc, des grenades sans goupille, laissant le soin à ceux qui les lisent de créer eux-mêmes des personnages non dessinés entre des mots neutres, et qu’ils s’en lavent ostensiblement les mains. Dieu sait que l’ellipse est séduisante. J’ignore quel plaisir certains auteurs ressentent en l’utilisant à ce point, mais c’est vraiment un petit peu trop aisé, peut-être même malsain, de faire rêver des gens sur des obscurités dont rien ne prouve qu’elles ont réellement fait souffrir l’auteur lui-même. Vive Balzac qui pleurait sur ses héroïnes, ses larmes tombant dans son café, vive Proust qui dans sa maniaquerie ne donne champ à aucun développement…
Après ce petit cours de littérature française, je vais revenir à mes Suédois ou, plus précisément, à ma Suédoise qui arpente de ses grandes jambes le pavé parisien et matinal, rentrant elle ne sait où, à ce « chez elle » qui ne veut rien dire dans sa tête, rentrant plutôt à ce « chez eux » qui veut dire : son frère. J’ignore encore pourquoi j’ai jeté Éléonore dans les bras de ce galopin. (C’est que, sans doute, j’ai du mal à imaginer les conséquences de cette péripétie.) C’était peut-être parce que j’aime étirer mon histoire ou que, mue par une jalousie exotique chez moi, je commence à être légèrement énervée par son intégrité et sa manière de se défendre en amour, usant d’une technique aussi implacable et souveraine que celle du « close-combat » chez Modesty Blaise. On n’admire pas ses héros ni ses héroïnes, on ne les envie même pas, car ce serait une opération complètement masochiste et le masochisme n’est pas mon fort. Ni mon faible. Néanmoins, Éléonore me snobe. C’est vrai, à la fin : je voudrais qu’elle morde la poussière, qu’elle se roule dans un lit, transpire en se rongeant les poings, je voudrais qu’elle attende des heures près du téléphone que ce petit Bruno veuille bien l’appeler, mais sincèrement je ne vois pas comment faire pour l’amener là. La sensualité, chez elle, est maîtrisée dans la mesure où elle se permet tout, et la solitude neutralisée par la présence de son frère. Et son ambition est nulle. Je finirai par être du côté de Bruno Raffet qui, étant ce qu’il est, reste vulnérable. Il m’est souvent arrivé, d’ailleurs, de préférer des gens médiocres à des gens dits supérieurs, uniquement à cause de cette fatalité qui les faisait se cogner comme des lucioles ou des papillons nocturnes aux quatre coins de ce grand abat-jour que peut être la vie. Et mes essais désespérés pour les attraper au vol sans leur faire mal, sans friper leurs ailes, pas plus que mes tentatives grotesques pour éteindre l’ampoule à temps n’ont jamais servi à grand-chose. Et un peu plus tard, que ce soit une heure, dans le cas des insectes, ou un an, dans le cas des humains, je les retrouvais collés à l’intérieur de ce même abat-jour, aussi avides de s’étourdir, de souffrir, de se cogner que lorsque j’avais essayé d’arrêter leur misérable carrousel. J’ai l’air peut-être résignée mais je ne le suis pas, ce sont les autres : les journaux, la télévision, qui le sont. « Oyez, oyez, bonnes gens. Tant pour cent de vous vont mourir en voiture bientôt, tant pour cent d’un cancer à la gorge, tant pour cent de l’alcoolisme, tant pour cent d’une vieillesse minable. Et ça, on peut vous le dire, les gazettes vous auront bien prévenus. » Seulement, pour moi, je crois que le proverbe est faux et que prévenir, ce n’est pas guérir. Je crois le contraire : « Oyez, oyez, bonnes gens, c’est moi qui vous le dis, tant pour cent de vous vont connaître un grand amour, tant pour cent vont comprendre quelque chose à leur vie, tant pour cent vont être à même d’aider quelqu’un, tant pour cent mourront (et bien sûr, cent pour cent mourront), mais il y en aura tant pour cent avec le regard et les larmes de quelqu’un à leur chevet. » C’est là, le sel de la terre et de cette fichue existence. Ce ne sont pas les plages qui se dévident dans des décors de rêve, ce n’est pas le Club Méditerranée, ce ne sont pas les copains, c’est quelque chose de fragile, de précieux que l’on saccage délibérément ces temps-ci et que les chrétiens appellent « l’âme ». (Les athées aussi, d’ailleurs, sans employer le même terme.) Et cette âme, si nous n’y prenons pas garde, nous la retrouverons un jour devant nous, essoufflée, demandant grâce et pleine de bleus… Et ces bleus, sans doute, nous ne les aurons pas volés

Le pack de mots

Le Président Macron dans le sud, aux victimes des inondations :

1-L’Etat mettra sur la table « à coup sûr plusieurs centaines de millions d’euros

2-Enumérant les nombreux chantiers qui attendent ce territoire, il a évoqué un « pack » qu’il faudra mettre en œuvre pour « reconstruire de manière résiliente et durable

La table est tellement pleine qu’elle s’est transformée en planche (à billets, bien sûr)

Le “pack” est un mot de supermarché et notre Président un VRP de lui. La résilience est un mot tellement à la mode (qui a curieusement traîné dans revues et journaux ces derniers jours, les scribes de l’Élysée sont fainéants) qu’il en devient ridicule. A l’origine, résilience-résistance contre le “bobo “qui fait mal. Désormais un mot de bobo du Marais parisien. Notre Président devient assez clownesque. Dommage pour le pays. Il faut qu’il se calme. Notre résilience pourrait s’effriter.

un commentaire

Comme tous (…) le savent, peu de personnes connaissent mon site puisque je n’en donne jamais l’adresse. Non par crainte du commentaire ou du succédané classique du dévoilement de soi, puisque rien n’y est intime. Simplement par oubli et, je l’assure, malgré ce qu’on peut croire, par une minuscule modestie.

C’est donc avec une certaine surprise que je viens de recevoir un “commentaire” curieux (je ne peux dans WordPress, supprimer l’espace “commentaire” en bas d’article) d’une inconnue qui ne devrait pas me connaitre, me disant me “connaitre” et me clamant que mon billet intitulé “micro-réalité”, écrit il y a bien longtemps l’a “enchanté” dans sa “navigation” entre le correct et le désir” (ce sont ses mots)

Je colle, ci-dessous, le lien vers mon billet que j’ai donc relu (le clavier, hormis le centre de la théorie du monde qui nous accompagne, qui traverse les mots, est toujours ponctuel et on peut oublier l’humeur de sa frappe)

On peut le lire par un clic et revenir ici par la flèche de retour pour mes derniers mots conclusifs.

http://michelbeja.com/micro-creature

Je viens donc de me relire. La relecture de soi est toujours acrobatique. On s’aime ou on s’aime pas, on se trouve mauvais ou on retient une grande forme intellectuelle du soir de la frappe.

Ici, dans ce billet de circonstance, j’hésite entre rire et sourire. Pourquoi avais-je écrit ce billet ?

Merci à la personne qui a commenté de me dire qui elle est et d’où elle parle. Son verbe me fait croire qu’elle est est dans les mots de jonglerie. Les meilleurs.

Titres du Monde, bis

Je l’ai déjà dit, on devrait vendre le journal “Le Monde” avec pilule anti-dépresseur. Vous savez, comme les échantillons de parfums collés sur les pages des magazines au papier glacé.

L’amertume des électeurs latinos d’Arizona”

En Russie, un suicide révélateur du harcèlement des journalistes”

Réanimation : une promesse intenable

Les universités d’Ile­de­France dans le collimateur
Les établissements situés à Paris et en petite couronne ne peuvent plus accueillir que la moitié de leurs étudiants

Un million de nouveaux
pauvres d’ici à fin 2020
Aide alimentaire, RSA, impayés de loyers…
Les recours en forte hausse à certaines aides
inquiètent de nombreux acteurs, qui voient
arriver de nouveaux publics touchés par
la crise économique en raison du Covid­1

Terre promise, terre brûlée
Jean­Pierre Lledo, élevé en Algérie dans le rejet d’Israël, explore le pays dans un documentaire en quatre parties

Afrique de l’Ouest : la démocratisation en péril

Les vallées inondées s’interrogent sur leur avenir
Habitués aux pluies diluviennes, les territoires vulnérables doivent faire face à de nouveaux risques climati

La traite négrière, oubliée
de l’histoire économique

Tous des roitelets, petits empereurs

Une de mes minuscules attaques, assumées dans sa récurrence, contre les philosophies du sujet conscient, libre, agissant, maître de lui et de son destin, est passée, dans l’un de mes derniers billets, par une critique “sous-jacente”, m’a-t-on dit, de ce que j’ai nommé, paraît-il, le “marché sartrien”. L’expression a du tomber sous ma plume, en pensant à de la soupe. Les mots ne viennent jamais par hasard.

Évidemment que l’existentialisme sartrien ne constitue pas l’un des socles fragiles sur lesquels je peux me planter pour lutter contre le vide, seul fondement de la recherche philosophique qu’il ne faut confondre, comme le fait la doxa adolescente, avec la recherche de la sagesse. Grecque, bien sûr, comme on le pense dans les hors-séries des revues hebdomadaires..

Beaucoup ont pu tordre le cou à cette philosophie sartrienne du sujet, roi de tout et de lui, dans sa volonté miraculeuse. Notamment avant que Sartre n’apparaisse à Saint-Germain des Prés, le maître Spinoza. Et l’autre maître , Claude Levi-Strauss. Mais on m’a demandé d’écrire ma critique de la philosophie sartrienne (pas celle de Sartre et de sa compagne dans la mise en œuvre de l’attribut (le tribut ?) de leur pouvoir dans leur relations avec leur jeunes étudiantes. Ca serait trop facile et “Facebookien” dans la culture du “cancel “, le nouveau “truc” à la mode )

Si on veut aborder sérieusement le sujet (…), il faut plonger dans le texte. Sartre, pour être bien compris avait donc écrit un court résumé de la philosophie existentialiste qu’on peut facilement trouver en ligne, mais que je donne ci-dessous dans sa version intégrale en PDF.

J’extrais, désormais le passage central et souligne en gras :

L’existentialisme athée, que je représente, est plus cohérent. Il déclare que si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme ou, comme dit Heidegger, la réalité-humaine. Qu’est-ce que signifie ici que l‘existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. L’homme est non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence, l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Tel est le premier principe de l’existentialisme. C’est aussi ce qu’on appelle la subjectivité, et que l’on nous reproche sous ce nom même. Mais que voulons-nous dire par là, sinon que l’homme a une plus grande dignité que la pierre ou que la table ? Car nous voulons dire que l’homme existe d’abord, c’est-à-dire que l’homme est d’abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l’avenir. L’homme est d’abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d’être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur ; rien n’existe préalablement à ce projet ; rien n’est au ciel intelligible, et l’homme sera d’abord ce qu’il aura projeté d’être. Non pas ce qu’il voudra être. Car ce que nous entendons ordinairement par vouloir, c’est une décision consciente, et qui est pour la plupart d’entre nous postérieure à ce qu’il s’est fait lui-même. Je peux vouloir adhérer à un parti, écrire un livre, me marier, tout cela n’est qu’une manifestation d’un choix plus originel, plus spontané que ce qu’on appelle volonté. Mais si vraiment l’existence précède l’essence, l’homme est responsable de ce qu’il est. Ainsi, la première démarche de l’existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu’il est et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence. Et, quand nous disons que l’homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l’homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu’il est responsable de tous les hommes. Il y a deux sens au mot subjectivisme, et nos adversaires jouent sur ces deux sens. Subjectivisme veut dire d’une part choix du sujet individuel par lui-même, et, d’autre part, impossibilité pour l’homme de dépasser la subjectivité humaine. C’est le second sens qui est le sens profond de l’existentialisme. Quand nous disons que l’homme se choisit, nous entendons que chacun d’entre nous se choisit, mais par là nous voulons dire aussi qu’en se choisissant il choisit tous les hommes. En effet, il n’est pas un de nos actes qui, en créant l’homme que nous voulons être, ne crée en même temps une image de l’homme tel que nous estimons qu’il doit être.

La lecture finie, le lecteur s’attend à une analyse fouillée et démonstrative, une construction exemplaire d’une critique philosophique de haut vol.

Pour tout dire, je m’y étais attelé, étant observé que le sujet (…) étant assez maîtrisé depuis des décennies, la chose s’avérait assez facile. Au-delà même de la guerre théorique entre structuralisme et spinozisme contre l’existentialisme sartrien (des milliers de pages en ligne, dont les miennes), l’adolescence des propos de Sartre dans le texte précité est assez patent. J’ai écrit des milliers de fois qu’il s’agissait d’un texte adolescent, la volonté et la possession de soi étant ses caractéristiques (“l’homme est responsable de ce qu’il est”, le pauvre de sa pauvreté, l’ouvrier de sa condition, le désespéré de son inaction, le suicidé de sa mollesse. Ici, je fais dans la facilité car dans le texte que j’aurais du écrire, je me devais de convoquer Spinoza et son immense réflexion sur le fait que “l’homme n’est pas un empire dans un empire” ou encore Lévi-Strauss sur la magnifique raclée qu’il donne à Sartre dans le dernier chapitre de la “Pensée sauvage”, par le biais de l’histoire et sa fin au regard de l’événement sartrien.

Je ne peux m’empêcher néanmoins, trop avide de rappeler l’essentiel (qui n’est pas l’essence) de citer Baruch Spinoza et un extrait de sa lette à Schuler

Une pierre reçoit d’une cause extérieure qui la pousse une certaine quantité de mouvement, par laquelle elle continuera nécessairement de se mouvoir après l’arrêt de l’impulsion externe. Cette permanence de la pierre dans son mouvement est une contrainte, non pas parce qu’elle est nécessaire, mais parce qu’elle doit être définie par l’impulsion des causes externes ; et ce qui est vrai de la pierre, l’est aussi de tout objet singulier, quelle qu’en soit la complexité, et quel que soit le nombre de ses possibilités : tout objet singulier, en effet, est nécessairement déterminé par quelque cause extérieure à exister et à agir selon une loi précise et déterminée.
Concevez maintenant, si vous le voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, sache et pense qu’elle fait tout l’effort possible pour continuer de se mouvoir. Cette pierre, assurément, puisqu’elle n’est consciente que de son effort, croira être libre et ne persévérer dans son mouvement que par la seule raison qu’elle le désire. Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d’avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. Un enfant croit librement appéter le lait, un jeune garçon irrité vouloir se venger et, s’il est poltron, vouloir fuir. Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu’ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire.

Et ainsi : “l’homme n’est pas un empire dans un empire”. L’homme peut avoir conscience de son acte, de ce qu’il fait, de ce qu’il veut. Mais il n’est pas la cause initiale de son action. Son action lui est extérieure. Il a l’illusion d’agir par lui-même mais il ne sait pas la cause derrière son action. Pour illustrer cela, Spinoza prend l’exemple précité d’une pierre qui tombe. Cette pierre a reçu son impulsion extérieure à elle-même, et chute, chute…

Et elle se croit libre de chuter, dans un mouvement magnifique et sublime qu’elle maitrise, dans ce mouvement qu’elle croit avoir généré et qui dépend d’elle.

Je m’arrête ici et constate que je viens de me laisser entrainer dans la démonstration de l’illusion de la liberté alors que je voulais m’arrêter et juste faire lire Sartre dont tous (sans liberté de pensée) peuvent constater l’inanité de cette pensée produite au Flore ou sur un bureau de style Louis XV, sur lequel trône une plume d’encre violette et chic.

Tant pis, je n’efface pas.

J’aurais pu citer Levi-Strauss et la structure, dans laquelle le sujet, “l’homme” se fond, sans en être malheureux, peut-être même au contraire, Sartre ayant bien vu, dans son bureau, entre deux relations avec ses fans, un peu jaloux de la vigueur et de la beauté de Camus, la relation entre responsabilité , liberté et “angoisse”. Mais c’était pour le roman- photo de la théorie. L’angoisse de la liberté n’existe qu’à Saint-Germain- des près. Et, encore, dirait Gréco, qui vient de mourir, c’est jouissif sur une musique de Miles Davis. L’angoisse n’a pas besoin de liberté et peut être même un “invariant’-“ (un concept structuraliste) de l’humain, dans le processus de son insertion dans le monde

Je vais donc arrêter ici, l’ennui étant en train de poindre. Et je ne colle même pas, comme à l’habitude, des textes sur le sujet qui sont dans mon ordi.

Je pose simplement la question au lecteur. Encore une fois, celui de son “placement”, comme je l’ai écrit dans un précédent billet. Où êtes vous, lecteur ? d’où parlez-vous, lecteur ? de la volonté suprême en vous, de votre maitrise du temps, de votre envol inespéré non pensé? Que dites-vous ? “je crois que” ou “Où puis-je me situer dans les théories du monde ? Suis-je dans l’idéalisme du sujet ? Dans le process de la structure qui n’exclut pas son détail immense (l’homme) ?

Placement donc., encore. Ce qui sauve et nous éloigne du charabia ou de la croyance en l’extraordinaire pensée que l’on possède “personnellement” (moi, “personnellement, je pense que …”

La question sartrienne a le mérite, au moins, de nous faire nous interroger sur une croyance en une essence (Dieu, peut-être), en sa responsabilité, en la détermination de nos actes qui n’est pas une plaie si on le sait, pour pouvoir (encore) jouir de la connaissance du vide. Ou du plein, c’est comme l’on voudra, en fonction de son humeur , laquelle n’est pas une liberté.

PS. Je reviendrai, encore plus sérieusement, sur la question. Certain qu’on attendait plus. Mais j’ai (un peu) évité la critique de la théorisation à outrance. La fatigue de la nuit a vaincu.

PS2. Je promets de coller dans un prochain billet ce qui a pu être écrit de plus pertinent sur ladite question. Juste pour se placer.

Le placement

Retour à la théorie, par nécessité. Il s’agit de faire comprendre ce que j’ai voulu dire hier soir lorsque j’ai, très calmement, pour la millionième fois, affirmé que « l’opinion n’existait pas », en ajoutant que je ne voulais pas vexer ou être sourd à ce qu’on me racontait. Puis j’ai répondu à celui qui, dans la vérité, me posait la question de savoir ce qu’on en faisait de nos « idées », nos « réflexions . J’ai, frontalement dit qu’il fallait simplement savoir où elles se plaçaient. En ajoutant, je l’assure sans aucune pédanterie, je l’assure encore, que savoir si la prétendue proposition de pensée se plaçait ou non dans « l’essentialisme » était le grand pas, l’immense avancée. Celle qu’un maitre m’avait apprise, il y a bien longtemps.

Donc (encore) une injonction de l’explication. Je tente, ici,  de dire, en essayant de ne pas sombrer dans l’exposé conférencier.

Allez, on va partir de Platon. Ca accroche. Tous connaissent, en tous cas beaucoup, sa philosophie de la « forme » de « l’idée ». Toute chose a son « essence », sa forme. La table n’est pas du bois assemblé. C’est une idée de table, sa forme, son essence, qui se donne à voir dans l’illusion de son concret. Et Platon nous donnait à penser le « monde des formes », le vrai, ailleurs, loin de l’illusions concrète de la réalité qui n’existe pas.

L’essentialisme, c’est ça : une essence immuable, certainement venue d’ailleurs, qui n’est pas la réalité ou un mot. Une essence qui préexiste à la chose, qui n’est pas dite par les humains, qui existe en dehors de leur nom donné par les humains.

Aristote suit avec sa théorie des « espèces ». Il existe une jument, une vache, pas une jument-vache. Il y a toujours une essence d’une espèce.

Pour, encore tenter d’être un peu plus clair, je vais dans la comparaison (c’est en comparant qu’on comprend ce qu’on comprend) avec une autre théorie qui construit la réflexion. Ici l’essentialisme qui s’oppose au nominalisme.

Les espèces donc. En biologie, l’on classe les diverses espèces animales et végétales. En quoi diffèrent-t-elles ? Soit je dis, qu’elles ont chacune leur essence, je suis dans l’essentialisme, la catégorie nommée étant le succédané de leur essence qui vient d’ailleurs (Dieu, pour ne pas le nommer). Soit je dis non, non, ce ne sont que des catégories que l’homme a inventé pour mieux s’y retrouver. Il n’a fait que nommer divers objets qui n’ont aucune essence en elle, des réalités tangibles. L’homme a construit ces catégories. Il les a nommés : c’est le nominalisme.

On va croire que tout ceci n’est que bavardage. Et bien non. Cette distinction, ce « placement idéologique » dans l’essence des choses, domine toutes les pensées, toutes les controverses. Comme par exemple le féminisme qui ne peut accepter l’essence de l’homme ou celui de la femme. Essentialisme du genre traditionnel contre le constructivisme sociétal qui clame l’inexistence des natures (des essences) féminine et masculine, qui lutte contre cette différence, cette ségrégation que pose d’emblée l’essentialisme. Tout est construit socialement et nommé par les humains, nous disent-elles, peut-être un peu rapidement. Mais je ne veux ici dans cette injonction de l’explication initier ici la controverse. Homme, femme « on ne nait pas femme, on le devient », comme le disait De Beauvoir), étoile ou cheval, sans aucune essence.

Mme De Beauvoir se « plaçait » en vérité dans une minime contradiction. Contre son compagnon, l’existentialisme philosophique supposant, en effet, que l’essence d’une chose précède son existence. Sauf pour les hommes.

il existe bien, nous dit Sartre une « essence » du canif : celle d’avoir un manche et une lame qui permettent de couper, bien en main. L’essence du canif est sa finalité matérielle.

L’homme, lui se construit par son histoire, sa géographie, sa culture. L’humain, lui, se construit principalement par l’histoire, la culture.

Et donc “l’Existence précède l’essence”, formule du marché sartrien. Pas de nature humaine. Pas d’essence humaine.

Bon j’arrête, je vais ennuyer. Merci à ceux qui ont eu le courage de me lire jusque-là. Et j’espère que celui qui m’a enjoint de clarifier s’y retrouve un peu dans cette histoire du “placement” du “dire” (pas l’opinion)

Je voulais donc juste dire que « l’opinion n’existe pas » et que l’intelligence est celle qui le sait et va chercher où se “place” ce qu’on vient de dire. Ça éviterait les milliards de redites sur Facebook. Lorsque l’on sait où l’on se terre et d’où l’on crie (ce qui n’a aucune importance si on ne fait de mal à personne), ça rend un peu modeste. On sait que ça déjà été dit ce qu’on veut dire. Et, peut-être, on se tait, en sachant que l’opinion n’existe pas. Juste celle de savoir si on n’est pas dans un « entre-deux » qui serait une contradiction. Ce qui, donc, permettrait une discussion assez acceptable.

Un « Ou suis-je ? » vaut mieux que « Je crois que ».

Spinoza nous a appris que la véritable liberté est celle qui sait qu’elle n’existe pas.

Ce billet n’est pas « essentiel ».

Les liens de la danse

Le titre est un mauvais jeu de mots du Dimanche. Je ne vais pas me lancer sur les liens dans la caresse ou la sensualité dans le boléro ou le tango, ou le slow primaire, même si j’aurais du.

Juste des amis qui savent qu’il existe un bouton “recherche” sur mon site, assez efficace, mais qui ne retrouvent pas les deux vidéos fantastiques de danse /vieux film (c’est leur mot) que j’avais casées pendant le confinement, après les avoir envoyés abondamment sur WhatsApp.

Le voici le billet dans lequel elles se trouvent ces vidéos. Il fallait juste taper “dance “

Dance, dance, 1 et 2

Marcel Cohen, le détail.

Reécriture.

En Mai 2017, j’avais proclamé dans le billet, que, très exactement, j’avait écrit 418 pages ailleurs. Ce qui expliquait l’abandon temporaire de ce site. Non, non, pas un roman. J’avais décidé qu’il s’agissait d’un genre dépassé, désuet. Marcel Cohen, un immense, que je ne connaissais pas, m’en avait convaincu. Mais je le savais déjà. La conviction n’est qu’une redondance, un confortement.

Marcel Cohen, donc.

Il me semble toujours inopportun et prétentieux de conseiller la lecture d’un bouquin. C’est une mise scène de soi, dans les plis lourds de l’orgueil, une démonstration de la fulgurance de ses choix, évidemment confortée par le geste exclamatif et prétendument désolé qui accompagne le “Comment ? tu n’as pas lu ?”

C’est aussi une affirmation de son intellectualité, une manière de construire une hiérarchie dans laquelle le magnifique conseiller s’installe très haut, dominateur, écrasant les frêles épaules de ceux qui ont le front d’avouer (le conseiller jouit de cet aveu) qu’ils n’ont pas lu ce qu’il propose à la lecture.

De fait, il ne conseille jamais la lecture d’un livre dont il imagine qu’il a pu être lu, en subissant l’affront du “j’ai déjà lu, il y a longtemps”. Sont, ainsi, souvent, conseillés des livres illisibles que le conseiller n’a peut-être pas lus. Les pires sont ceux qui, certains de l’emporter finalement, commentent doucereusement à une jolie femme qui a d’autres talents que celui de lectrice assidue (toutes les femmes ne sont pas des lectrices) un livre dont elle ne pouvait imaginer l’existence, pour, ensuite lui prendre la main, intellectuellement s’entend, avant de conclure, souvent sans grand talent, dans le sexe.

La littérature impressionne et séduit lorsqu’elle est commentée avec emphase, encore plus quand elle est marginale. Le séducteur ne sort donc jamais dans le monde sans avoir lu rapidement les notes de lecture des critiques littéraires mécaniques qui hantent les dernières pages de son hebdomadaire favori. Méfiez-vous de ces imposteurs de la littérature qui sévissent toujours à l’heure du dessert !

Mais ce n’est pas toujours vrai.

Je dois dire que, très sincèrement, sans fioritures et uniquement à de vrais amis, j’ai pu conseiller ou, mieux, offrir subrepticement par Amazon, en espérant la lecture, le “Samedi” de Ian Mac Ewan et “La tâche”de Philip Roth.

S’agissant de Marcel Cohen que j’ai donc découvert tardivement, je n’ai pas de scrupules : presque autoritairement, comme un Torquemada, j’enjoins le proche à le lire. En ajoutant – ce qui est vrai- que c’est ce que “j’aurais aimé écrire sans jamais n’y parvenir.” Je sais qu’en le disant, je m’aventure dans des contrées, celles de la littérature, que je m’approprie, conquérant, vantard et faiseur, en osant m’imaginer, aux côtés des écrivains, acteur ou fabricant d’une écriture singulière.

Dire qu’on aurait aimé écrire les lignes qu’on vient de lire participe aussi de cette fatuité, de cette immodestie que j’attribuais plus haut aux conseillers de lecture. C’est dire, en effet, que la chose aurait été possible, en se gratifiant d’un potentiel talent. Il est difficile de sortir de la forfanterie

Mais le cabotinage, dans son expansion illimitée, ne constituait pas l’objet du propos de ce qui vient après des textes dans lesquels, l’un à l’occasion d’un voyage raté au Japon, l’autre dans la contemplation du bleu dans un appartement boursouflé sur le Lac de Garde, j’ai pu esquisser, rapidement, pour ne pas trop ennuyer le lecteur, la grande distinction entre les deux visions du monde. Vision au sens organique, corporelle, quotidienne du terme. Même si elle peut rejoindre la vision entendue comme philosophie ou principe comportemental.

Je disais, en substance que les humains, dans le regard qu’ils portent sur un paysage, une scène, se divisaient entre d’une part les impressionnistes qui ne voient que le tout, en délaissant le détail et ceux qui préféraient s’attacher justement à un élément de la composition de la scène ou du paysage.

Même si je me range, spontanément dans les premiers (les regardeurs du tout, myopes pour les détails), je comprends parfaitement les seconds, ceux qui savent se planter dans le détail, le décrire, le nommer, le commenter. Et, peut-être, suis-je d’ailleurs un peu jaloux de ceux qui dans un parterre coloré qui s’offre, ensoleillé, à la vue de tous, savent détecter une fleur, la nommer, une fleur sans laquelle le tout ne serait pas ce qu’il est. Moi, je ne vois qu’un amas de couleurs, en jouis et ne veut même pas savoir le nom des éléments qui composent ce tout dont les épistémologues savent qu’il est différent de la simple addition des détails qui le structurent.

Longtemps, je me suis vanté de ne pas connaître le nom de fleurs ou des arbres. Longtemps, j’ai glorifié, en appelant à la rescousse les Turner et autres Manet, les visions totalisatrices, sans détails, époustouflantes, exacerbées, confuses et touffues du monde et de son paysage.
Mais, comme toujours, on est rattrapé par l’intelligence, du moins celle qui est patente.
Marcel Cohen est venu, non pas écraser cette apologie du tout que je crois toujours chérir, mais démontrer – ce que je savais déjà sans le dire , de peur d’affaiblir le dithyrambe- que le détail et sa description est tout aussi magique et que, mieux que le tout qui génère un discours malencontreusement emphatique, il révèle le monde d’une manière brute, presque brutale, en phase avec cette objectivité dont la beauté s’apparente à elle d’une équation. Au sens où le clamait Einstein d’une équation, laquelle lorsqu’elle est belle est nécessairement vraie.

Marcel Cohen, lequel, avec une pertinence qui peut effrayer, nous dit que le genre du roman est “périmé”.

UN EXTRAIT DE “DETAILS”

LES AUTRES BILLETS SUR MC

Misère de la moralité

Quand j’ai hier, en riant, avoué avoir, à 14 ans, volé un flan dans une boulangerie, du moins être parti sans payer, la file d’attente étant exténuante, j’ai ajouté qu’après de nombreuses années, je m’étais convaincu que le gâteau était rassis et qu’il allait être mis a la poubelle une minute avant que je ne m’en empare sur l’étal. Ça m’a rassuré, ai-je affirmé. En ajoutant que ça m’avait aussi evité d’être toute ma vie comme la pauvre Mathilde Loisel, vous savez, celle de la nouvelle de Maupassant (La parure) que je cite souvent lorsque je vais à l’abordage des destins. Et des malheurs idiots. Et du déterminisme.

Il a fallu que je raconte.

Mathilde Loisel vient donc d’un milieu modeste et veut “s’élever” dans la société. Epouse d’un petit employé, mari modèle et attentionné, elle rêve de richesse, de cercles, de bals fastueux.

Un jour, son époux est invité à un grand bal donné par le Ministère qui l’emploie.

Mathilde n’a pas de bijoux, ni de collier à porter sur sa poitrine nécessairement dénudée, le décolleté étant de mise au bal. Elle en emprunte un très beau (la parure) à une amie (Jeanne Forestier), dame du monde qu’elle rêve de fréquenter.

Le bal, la perte. Elle rentre après un grand bonheur de proximité de ses désirs mondains. Et patatrac ! Elle constate qu’elle a perdu le collier. N’osant pas l’avouer à Madame Forestier, elle emprunte une immense somme (40.000 francs) pour en racheter un autre, identique, et le lui rendre, sans conter la mésaventure.

La dette du ménage est colossale. Ils doivent vendre leurs meubles, se séparer d’une domestique et elle « connut la vie horrible des nécessiteux » le mari se tue au travail et elle fait des ménages.

Dix années de galère avant de rencontrer par hasard Mme Forestier, “toujours jeune, toujours belle” qui ne reconnait pas Mathilde, tant la misère est passée sur son corps et son visage. Elle lui avoue la vérité sur le collier avant d’entendre :

Oh ! ma pauvre Mathilde ! Mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs ! »

Le livre fut adaptée une dizaine de fois ou plus au cinéma et à la télévision (“le collier de perles”). Même par Chabrol.

Il y a longtemps, dans la lignée des études de Bourdieu sur le déterminisme qui peut rattraper les envols, je me suis servi souvent, avec succès, de cette nouvelle. Sûrement par dandysme théorique, la littérature à l’époque était désemparée par le structuralisme. Et il n’était bon de s’y référer que dans la théorie. Mais c’est une autre histoire. L’histoire contée ici est celle de mon flan volé.

Elle m’a sauvé. Je vous assure que mon flan était bon pour la poubelle et ne valait pas un sou. Croyez-moi.

POUR ME FAIRE PARDONNER, JE LIVRE QUELQUES EXTRAITS DE LA NOUVELLE /

MATHILDE. « C’était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille d’employés. Elle n’avait pas de dot, pas d’espérances, aucun moyen d’être connue, comprise, aimée, épousée par un homme riche et distingué ; et elle se laissa marier avec un petit commis du ministère de l’Instruction publique.  

Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu’elle ne voulait plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et de détresse. »

MATHILDE AU BAL.  Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle était plus jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être présentés. Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le Ministre la remarqua. »

L’ARGENT, LA PERTE. « Il emprunta, demandant mille francs à l’un, cinq cents à l’autre, cinq louis par-ci, trois louis par-là. Il fit des billets, prit des engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, à toutes les races de prêteurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa signature sans savoir même s’il pourrait y faire honneur, et, épouvanté par les angoisses de l’avenir, par la noire misère qui allait s’abattre sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle, en déposant sur le comptoir du marchand trente-six mille francs. »

LA RENCONTRE AVEC Mme FORESTIER.

“Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs-Élysées pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup une femme qui promenait un enfant. C’était Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours séduisante.

Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle lui parler ? Oui, certes. Et maintenant qu’elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi pas ?

Elle s’approcha.

– Bonjour, Jeanne.

L’autre ne la reconnaissait point, s’étonnant d’être appelée ainsi familièrement par cette bourgeoise. Elle balbutia :

– Mais… madame !… Je ne sais… Vous devez vous tromper.

Non. Je suis Mathilde Loisel.

Son amie poussa un cri :

– Oh !… ma pauvre Mathilde, comme tu es changée !…

– Oui, j’ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t’ai vue ; et bien des misères… et cela à cause de toi !…

– De moi… Comment ça ?

– Tu te rappelles bien cette rivière de diamants que tu m’as prêtée pour aller à la fête du Ministère.

– Oui. Eh bien ?

– Eh bien, je l’ai perdue.

– Comment ! puisque tu me l’as rapportée.

– Je t’en ai rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que nous la payons. Tu comprends que ça n’était pas aisé pour nous, qui n’avions rien… Enfin c’est fini, et je suis rudement contente.

Mme Forestier s’était arrêtée.

Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la mienne ?

– Oui… Tu ne t’en étais pas aperçue, hein ? Elles étaient bien pareilles.

Et elle souriait d’une joie orgueilleuse et naïve.

Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains.

– Oh ! ma pauvre Mathilde ! Mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs !…

PUIS, POUR VOUS FAIRE LIRE DES NOUVELLES DE MAUPASSANT, TOUJOURS JUSTES, J’OFFRE SOUS FORMAT PDF LES “CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT”, LA OU SE TROUVE “la parure”. TOUTES LES NOUVELLES SONT BONNES…UN PETIT BONHEUR DE LECTURE, JUSTE QUELQUES DIZAINES DE MINUTES AVEC UN VERRE DE RIBERA DEL DUERO A LA MAIN

Le creux en verve

Dans un précédent billet, je disais, avant d’écrire ma déception sur une philosophe et ses petits écrits, à la mesure gentille du temps, celui d’un courrier de lecteurs de magazine, que nous avions de la chance, en France. Nous tentions de penser et nous avions des penseurs. Je précisais que le remplissage des rayons de bibliothèque numérique par des prétendus philosophes étrangers, d’un exotisme chic, même s’ils n’étaient pas trop loin, était exaspérant. Je voulais même ajouter, mais je ne l’ai pas fait, de crainte d’être vilipendé, que le nom même du “penseur”, s’il était un peu étranger, peut-être à consonance anglo-saxonne ou moldave, faisait déjà sa publicité.

Je ne crois pas me tromper et vous livre ici un exemple. J’y suis tombé par hasard en ligne, à l’occasion d’un petite recherche sur “la confiance”.

L’immense penseur s’appelle Mark Hunyadi. C’est un suisse, d’origine hongroise.

Son dernier livre : “Au début est la confiance”.

Le titre est ridicule, mais on lui fait “confiance”, si j’ose dire, c’est un “philosophe”. Et je lis un peu un entretien de promotion du bouquin. Il répond à cette question : “Au début de votre livre, vous dites que le confinement nous a transformés en pilotes d’avion enfermés dans leur cockpit.

Sa réponse :

Oui, j’emploie cette expression d’« individualisme du cockpit » pour parler d’une tendance profonde de nos sociétés. Depuis le début de notre modernité, le rationalisme, la pensée économique n’ont cessé de présenter le sujet humain comme un individu enfermé dans sa bulle, calculateur, opportuniste, cherchant à maximiser son bien-être. Ce que cette tradition modélise, aussi bien en philosophie qu’en sciences sociales, c’est l’isolement. Eh bien, le confinement a eu cela d’extraordinaire qu’il nous a permis d’aller jusqu’au bout de cette logique. Chacun s’est effectivement retrouvé bouclé chez lui, comme un pilote d’avion qui s’informe sur l’état du monde extérieur grâce à des écrans. Le pilote fait des choix pour s’orienter seul dans le monde d’après des informations qui lui sont fournies par des artefacts. Et nous nous sommes rendu compte combien cette situation était insupportable. Nous avons compris l’enfer que c’était de vivre sans les autres. L’individualisme du cockpit n’est pas une option tenable…

Je crois que j’avais raison de l’écrire. C’est donc la pensée contemporaine. Je ne redonne pas le titre de ce billet. Je n’en reviens pas de ce vide qui croit remplir des airs lourds, pourtant en attente du mot exact, avides d’une cassure du rien. Je n’en reviens pas. L’individualisme du cockpit. Je n’en reviens pas.

Juste la photo d’un enfant

Ez

Une injonction de publier. Je ne peux faire autrement. Mais j’ai refusé le commentaire : sur un nom, une histoire de scribe, la théorisation sur les désacralisation des textes. Et ce alors qu’il ne s’agissait que de ça. C’est ce qu’on m’a demandé : commenter et, encore écrire. Et non coller une simple photo. La demanderesse va être déçue…

La déception

Remarquable penseuse, extraordinaire analyste, toujours dans le mot adéquat, que cette   philosophe Laurence Devillairs que je découvre dans le dernier numéro de Philomag, par ses commentaires sur La Rochefoucauld et ses maximes.  Époustouflé par la justesse de ses propos, le style exact de la paraphrase, au centre de qu’il faut écrire pour dire encore l’exactitude et le centre de celui qu’on donne à lire, ici notre grand moraliste français. Et je me dis que nous avons la chance en France de posséder de tels penseurs, loin des tergiversations creuses et primaires allemandes ou américaines qui font du lieu commun enjolivé une pensée qui n’est accueillie que parce qu’elle vient d’ailleurs, joliment titrée par les traducteurs.

Lisez, par exemple un extrait de son entretien et son commentaire sur l’immense distance entre Descartes et La Rochefoucauld :

Laurence Devillairs.  Descartes dit : Quand je pense, je sais que je suis et qui je suis : un être capable, à travers tous les changements et tous ses actes, de dire “je suis, j’existe”.

 La Rochefoucauld taille cette idée en pièces ; sa philosophie sabre, tranche, donne l’estocade. C’est le paradoxe du langage du XVIIe siècle d’être très feutré mais d’une violence inouïe. Il éviscère pour ainsi dire le cogito cartésien pour montrer qu’on ne s’appartient pas, que la maîtrise de soi est une illusion coupable et ridicule. Même le caractère réflexif, qui caractériserait le sujet – s’appartenir, se connaître, se vouloir, se penser –, n’est qu’illusion. Le moi n’est qu’un mot, le pur produit des passions, et de la première d’entre elles : l’amour-propre. Nous ne sommes que le théâtre où viennent se jouer nos intérêts, nos envies changeantes et nos vanités. Il n’y a pas de connaissance de soi. Il n’y a pas même de soi. La pensée ne donne aucun accès à quoi que ce soit, ni à nous-mêmes ni au réel. Les Maximes ne cessent de parler de ce qui est invisible, caché, inconnu. La fameuse maxime (supprimée) sur l’amour-propre en donne un parfait exemple : “Rien n’est si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins […]. On ne peut sonder la profondeur, ni percer les ténèbres de ses abîmes. Là il est à couvert des yeux les plus pénétrants ; il y fait mille insensibles tours et retours. Là il est souvent invisible à lui-même […]. Mais cette obscurité épaisse, qui le cache à lui-même, n’empêche pas qu’il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est semblable à nos yeux, qui découvrent tout, et sont aveugles seulement pour eux-mêmes.” Pour La Rochefoucauld, je suis et j’existe toujours ailleurs qu’en moi-même : dans les mensonges – et principalement le mensonge à soi – dans les passions, les vices, l’orgueil et les ambitions. L’amour même est une illusion : on tombe amoureux parce qu’on a entendu parler de l’amour, parce qu’on aime aimer, sans vraiment savoir pourquoi. »

Je reviens : tellement juste, admirablement dit. On se dit donc qu’on va aller voir ses bouquins et relire La Rochefoucauld. Chic !

On va en ligne voir un peu ce qu’elle a pu écrire cette philosophe. Et on tombe sur ces titres :

“Guérir la vie par la philosophie”, “Un bonheur sans mesure”, “Être quelqu’un de bien”.

On se dit que non, non et non : encore ce que l’on combat, à longueur de billet ici : de la recette de développement personnel, du soi, le cabinet de philosophie pour être heureux. Ce qu’on peut honnir.

On relit plus haut et on comprend mieux le propos sur le concept de singularité de l’homme (non « général ») qu’elle extrait du propos de La Rochefoucauld. Qui peut la servir dans ses leçons de développement harmonieux de l’être qui se cherche.

Bref, la bouillie visqueuse qui inonde le tout. Et on se dit encore que c’est dommage de ne pas relire un moraliste immense (on n’en a plus envie) et de n’avoir pas découvert une philosophe qui se concentre, dans l’air du temps, dans la maxime personnelle du grand bonheur à apprendre.

Dommage, dommage…

Le soutien

Bruno Le Maire : « Nous continuerons de soutenir massivement ceux qui en ont besoin »

Extrait d’une déclaration de Bruno Le maire, hier (CLUB DE L’ÉCONOMIE DU « MONDE », JEUDI 1ER OCTOBRE)

L’on m’a posé la question de savoir quel serait le motif qui amènerait à soutenir ceux qui n’en ont nul besoin.

Le rire m’a empêché de répondre immédiatement.

Mais on va y réfléchir…

Hollywood et la représentation

On a pu, ce soir, débattre de ce que j’ai nommé, sans le regretter, “une obsession maladive et malsaine de la représentation”.

Mon argument, pourtant primaire, a déclenché le bruit de la disputatio, enivrant. A vrai dire souhaité. La discussion permet d’éviter les airs lourds. Les maîtresses de maison le savent, quand elles cherchent, pour leur dîner réussi, des animateurs beaux parleurs, un peu érudits…

Je commentais donc un article du Monde sur la diversité a la télévision. Pas assez respectée, pas représentative de la société (origine, sexe, catégorie socioprofessionnelle, handicap, âge, situation de précarité ou lieu de résidence). Selon le CSA.

J’ai osé dire, malgré le discours ambiant correct, que cet espace (la TV que je n’ai pas allumée depuis un siècle) n’avait pas à être représentatif. Pas envie de voir une femme laide ou un idiot de service, présenter le journal, même s’ils sont représentatifs de la société (laideur et idiotie, autant que beauté et intelligence), en ajoutant que les films hollywoodiens ne montraient pas nécessairement, par injonction de la représentation, des acteurs sans beauté. Et que les espaces n’étaient pas équivalents…

J’ai laissé la discussion s’envenimer avant de clamer que nous étions représentatifs des dîners en ville.

Je crois que c’est a cet instant que nous avons commencé à vraiment rire.

PS. J’aurais dû dire, plus sérieusement, qu’il fallait laisser a la société sa représentation, sans l’exporter.

L’ARTICLE DU MONDE CI-DESSOUS : lisez les %. C’est assez grotesque. Rabelais chez les sondeurs. Même pas risible. Idiot.

Le baromètre publié mardi par le Conseil supérieur de l’audiovisuel révèle les lacunes persistantes des chaînes
Tout ça pour ça. Dix ans après le lancement d’un baromètre pour mesurer la diversité à la télévision française, celle-ci n’est toujours pas d’actualité. C’est ce que prouve la livraison 2019 de cet outil, présenté par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), mardi 29 septembre.

Quel que soit le critère appréhendé (origine, sexe, catégorie socioprofessionnelle, handicap, âge, situation de précarité ou lieu de résidence), le résultat montre toujours un décalage, voire une rupture, entre la réalité de la société et sa représentation à la télévision. A noter que cette étude a été réalisée à partir du visionnage de dix-sept chaînes de la TNT gratuite (TF1, France 2, France 3, France 4, France 5, France Ô, M6, W9, BFM-TV, C8, Cstar, Gulli, CNews, NRJ 12, TMC, TFX, Rmc Story), au cours de deux semaines de programmes, soit 1 450 heures visionnées et 37 800 personnes

La ministre de la culture, Roselyne Bachelot, celle déléguée à l’égalité entre les femmes et les hommes, Elisabeth Moreno, et la secrétaire d’Etat chargée des personnes handicapées, Sophie Cluzel, attendues à la conférence de presse, pourront même constater que certaines données n’ont pas du tout évolué, ou de façon marginale, par rapport à la première étude parue en 2009.

« Les chaînes ont une sorte de vision fantasmée de leur public, elles ne l’envisagent pas du tout tel qu’il est réellement », blâme Carole Bienaimé Besse, membre du CSA et rapporteuse sur ce sujet au sein de l’instance. Le critère « personnes perçues comme non blanches » en fournit une démonstration éloquente. En 2019, elles représentaient 15 % des personnes vues à la télévision, contre 17 % en 2018, et 13 % en 2009. Un chiffre qui sous-estime la réalité, même si la loi française interdisant les statistiques ethniques ne permet pas d’effectuer de comparaison.

« Nous ne sommes pas dupes »

Quand la comparaison est possible, le ratio n’est pas meilleur, comme l’illustre le sort réservé aux femmes : elles représentent 52 % de la population française, mais n’ont été visibles sur le petit écran qu’à hauteur de 39 % en 2019. Une proportion identique à celle de 2018, et en hausse de 4 points seulement par rapport à 2009. Idem pour le handicap, qui concerne 20 % de la population, indique l’Insee, mais ce pourcentage tombe à 0,7 % à la télévision. Dans ces conditions, le satisfecit du rapport, estimant que « les chaînes ont fait des efforts non négligeables pour donner une image plus réelle de la société », peut étonner. Une appréciation qui tient compte de la qualité des représentations, notamment dans les fictions (les « personnes perçues comme non blanches » sont plus fréquentes dans des rôles positifs que par le passé, par exemple).

« Nous sommes dans une dynamique positive, défend Mme Bienaimé Besse. Mais nous ne sommes pas dupes, et tous les ans, nous répétons aux chaînes que ça ne va pas ». Leurs cahiers des charges stipulent qu’elles doivent « veiller à une bonne représentation » de la société française, ce que le CSA est chargé de contrôler. Ses pouvoirs en la matière n’étant pas coercitifs, le Conseil se contente d’émettre des recommandations.

Le président de l’instance, Roch-Olivier Maistre, a promis, lundi 28 septembre, sur France Inter, d’entendre les chaînes prochainement afin de les confronter à leur immobilisme. Mais quand on les sollicite, celles-ci assurent au contraire ne pas ménager leurs efforts. Labels, chartes, fondations et autres actions volontaristes, dûment quantifiées chez TF1 ; « Un vrai engagement », ancien et durable, chez M6, que la notion d’« effort en faveur de la diversité choque », tant la « philosophie de la chaîne a toujours été d’être initiatrice » de diversité.

Lors de son audition en vue de sa reconduction, en juillet, Delphine Ernotte s’est vu reprocher de ne pas avoir tenu ses objectifs en matière de parité. Résultat : la présidente de France Télévisions a pris de nouveaux engagements, tant à l’écran que dans l’organisation interne de l’entreprise, pour atteindre une réelle diversité des profils à la fin de son second mandat.

« Diversity makes money »

« Notre job, c’est d’y aller, reconnaît Marie-Anne Bernard, directrice de la responsabilité sociétale et environnementale à France Télévisions. Mais nous sommes aussi le reflet du malaise qui existe encore sur certaines questions dans notre société. » Elle en veut pour preuve l’accueil réservé aux différentes saisons de Skam, la série norvégienne pour adolescents diffusée sur France.tv Slash (non prise en compte dans le baromètre). Concentrée sur un jeune homme homosexuel, la saison 3 a fait un tabac. La saison 5, dans laquelle un personnage central souffrait de surdité, a été très bien accueillie par le public. Pour la saison 4, qui s’intéresse à la vie d’une jeune femme musulmane portant le voile, « on n’a jamais reçu autant de messages d’insultes », regrette Mme Bernard.

« Tant que les chaînes continueront de considérer la diversité comme un fardeau et non une chance, nous ne progresserons pas », résume Mme Bienaimé Besse, qui rappelle qu’aux Etats-Unis, on a compris depuis longtemps, non sans cynisme, que « Diversity makes money » (« la diversité, ça rapporte »). Netflix, qui propose des séries susceptibles de plaire à toutes les communautés, l’a bien intégré.

Depuis janvier, l’instance de régulation de l’audiovisuel s’est lancée dans une fusion de ses différents postes d’observation de la représentation de la société française. L’observatoire de la diversité et son équivalent « éducation et médias », ainsi que le comité d’orientation droits des femmes ont été rassemblés en un « observatoire de l’égalité, de l’éducation et de la cohésion sociale ». Pluridisciplinaire, il est censé creuser les problématiques sur un mode intersectionnel, et « pourra être amené à formuler des propositions d’actions concrètes et à participer à des actions de sensibilisation auprès du monde audiovisuel ».

Son premier rapport, dont on craint de deviner les conclusions, est attendu au premier trimestre 2021. Avant de quitter son poste, Mémona Hintermann-Afféjee, membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel chargée de ce dossier jusqu’en 2019, constatait, amère : « Ce baromètre emm… les chaînes, elles n’en veulent pas. »

Hutcheson, sans raison, le sens moral.

Réécriture. “Le bien, contrairement au vrai ne s’apprend pas.”

J’ai encore eu l’occasion, en évoquant l’ignonimie et la trahison, un peu remonté par l’agacement devant les lieux communs que j’ai du subir, en rappelant la nécessité de la morale, contre tout, y compris les mots, de “convoquer” Hutcheson (1694- 1746).

Un irlandais-écossais, maître de Locke et Adam Smith, auteur d’un Système de philosophie morale, défenseur du concept de « sens moral », qui affirmait l’existence d’un sens naturel capable de saisir les propriétés morales, au-delà de l’apprentissage de la morale ou du bien par un rationalisme. Une idée de la naturalité d’un tel sens. La morale et ses propriétés seraient donc naturelles, innées.

La preuve : la bienveillance est une notion universelle. Sans volonté de la mettre en œuvre. Sans raison qui constituerait le jugement moral.

Le bien, contrairement au vrai, ne s’apprend pas …

Juste un instinct naturel qui nous apparaît, nous gouverne, qui commande bienveillance et droiture. Naturellement les humains jouiraient de cette faculté innėe du sens moral...

Quand on m’a demandé si cet innéisme du sens moral était neuronal ou offert aux humains par un monde supérieur, je n’ai pas répondu.

PS. ” le bien, contrairement au vrai, ne s’apprend pas...”. A vérifier avec les millions d’exceptions qui confirmeraient la règle. La méchanceté, contrairement au bien, s’apprendrait-elle ?

Peut-on être levinassien ? Again.

Dans une revue en ligne (“Methodos”), je tombe sur un compte-rendu assez ancien (relativement, 2009, mais c’est ancien dans le temps de l’immédiateté) sur Levinas. Un pur hasard, Je lisais un article sur Rothko. Tout nous rattrape puisqu’en effet, ayant dit ici, dans des billets, mon “opinion” (…) sur Levinas, son appropriation par les esbroufeurs, la difficulté de comprendre la moitié de ce qu’il dit, persuadé que ce que l’on retient (“l’Autre” est de la bouillie de chat, qui doit certainement être de, de ce qu’il a à nous dire), le bouquin commenté, écrit par Raphaël Lellouche, s’intitule “Difficile Levinas. Peut-on ne pas être levinassien ?”

Alors je lis le commentaire (pas le livre, le commentaire que je ne veux commenter). Et je me dis que quelquefois, je peux ne pas me tromper. Voici le texte. Et bravo à la revue “Methodos”. De qualité.

PS. Ce mini-billet qui donne à lire a été écrit avant K, je l’affirmer.

Dieu se moque de savoir s’il ne veut pas de Houellebecq

Hier, j’ai écrit, s’agissant de Moïse, mon héros et l’ordre divin de ne pas le laisser entrer en terre promise : “Dieu, vous avez été injuste. Vous avez le droit, Dieu, de vous tromper. Vous en avez le droit.

J’ai eu droit à une petite accusation de blasphème, et ce alors que le blasphémateur ne s’occupe jamais de Dieu. Il ne s’occupe que de lui et de sa peur qu’il tente d’anéantir. C’est ce que j’ai répondu. En ajoutant, tout en souriant : “tu as le droit de te tromper en me traitant de la sorte. Comme Dieu qui peut se tromper…”

Mais j’aurais du répondre autrement, en convoquant Delphine Horvilleur, rabbine française et Michel Houellebecq, écrivain français.

Dans une revue , alors que le sujet est concentré sur le judaisme et l’absence de Dieu, qui s’est un peu retiré,, en laissant, à vrai dire, les hommes trouver leurs solutions sans s’accrocher à ses branches, on pose une question à Delphine Horvilleur :

Il s’agit davantage d’étudier une tradition et de la questionner que de croire. Est-il nécessaire de croire en Dieu ?

Elle répond : “La vérité est que non. Cela ne veut pas dire que Dieu est complètement sorti de l’équation. Ce que disent nos textes est que Dieu se moque de savoir si on croit en lui. C’est là où la pensée juive est très différente du christianisme ; elle n’est pas fondée sur la foi, vous pouvez croire ou non, ce n’est pas le problème de Dieu.”

Michel Houellebecq, à une autre question sur je ne sais plus quoi, répond, dans un entretien :

Dieu ne veut pas de moi”

En réalité, Dieu se moque de savoir si Houellebecq croit qu’il ne veut pas de lui.

Comme il se moque de lire qu’il a été injuste avec Moise.

PS1. On aura remarqué que dans ces jours spéciaux, Dieu devient comme un manège, comme celui de Piaf. Et on tourne autour de lui…

PS2. Pour ceux que ça intéresse, j’offre l’entretien avec D. Horvilleur. Je l’ai rencontrée récemment. J’ai aimé sa sincérité. Comme quoi, il ne faut jamais dire. Vaut mieux se dédire, avait dit Ionesco, je crois..

La haine

Fonction Bloc-notes de ce site. Et peut-être un regard bienveillant et emphatique, sans complexe, à l’endroit des juifs, encore confinés (presque un destin du peuple) et d’Israel, en cette veille de Kippour. La moindre des choses. Puis, il faut toujours annoncer la couleur, lorsqu’on écrit. A défaut, on se terre là tous veulent qu’on se terre. Surtout les terroristes intellectuels français. A vrai dire des journalistes assez piteux et quelques figures rabougries, beaucoup aigries, qui ont pu faire leur temps qui n’était déjà pas, dans le moment de leur gloire, pertinent. Ils sont cités par Bruckner, plus bas…Il devient lassant et inutile d’appeler à la fraternité lorsque ceux à qui on peut s’adresser n’en veulent pas. Donc autant laisser tomber et dire sa sympathie en s’approchant, en ces jours d’ultime évènement, sans masque, ose-t-on dire en ces temps, des frères.

La dernière livraison de la « Revue des deux Mondes » est consacrée à la « haine d’Israël », avec quelques articles remarquables, qu’il s’agisse de celui de Pascal Bruckner, de Giesbert, même de Elie Barnavi qui s’est toujours essayé à la critique sur le mode ‘-« France Culture », pour attirer l’attention. La parole est même donnée à Charles Ederlin. Puis des analyses sur la perception du mal de Hannah Arendt, parmi les siens.

Ce Dimanche, d’avant Kippour a donc été une excellente moisson de lectures.

Alors, comme assez souvent, pour honorer, sans synagogue, le judaisme que l’on ne peut contourner, je donne à lire quelques extraits. On peut aussi s’abonner à la Revue, en promotion actuellement.

LES RACINES OUBLIÉES D’UNE « PASSION PROGRESSISTE » Georges Bensoussan

C’est toutefois pour une raison plus profonde encore que le sionisme insupporte : parce qu’il dit la décolonisation psychique du sujet juif. Parce qu’il brise une soumission qui fait partie de l’économie culturelle de l’Europe. Parce qu’il émancipe un sujet dominé qui fut longtemps au coeur de l’imaginaire maudit de la chrétienté. dont l’Occident est né. La sujétion du juif est au coeur de l’existence chrétienne, voire de son équilibre. La domination du juif, et son humiliation, au moins jusqu’au concile Vatican II, a participé des bases de granite de la vision chrétienne du monde. La parole libérée du sujet juif (au sens psychique du sujet) met en péril un équilibre qui tout entier avait été construit à son détriment. Qui, des siècles durant, avait figuré cette part d’altérité dont le rejet avait permis à l’autre de se constituer. Le sionisme insupporte quand il suppose la disparition de l’antique « soumission juive », quand il délivre le juif d’une peur de colonisé, et qu’il prive d’exutoire des sociétés minées par leur violence interne. Pour autant, la haine du signe juif n’a pas disparu. Elle a mué. Elle s’est sécularisée. Elle focalise désormais sur un État-nation dont l’identité et la force demeurent autant d’impensés dans des mondes où le rabaissement du sujet juif avait longtemps participé de l’ordre des choses. Ernest Renan renâclait à voir Israël exister hors de l’image d’un peuple-missionnaire. Qu’Israël prétende vivre pour lui-même et les qualificatifs méprisants s’enchaînent, « fanatique », « étroit d’horizon ». Pour une conscience chrétienne du temps, la restauration nationale juive demeure impensable. A fortiori dans le corps de l’Église, à laquelle Renan n’appartenait pourtant plus depuis longtemps. En 1901, quatre ans après la tenue du premier congrès sioniste (1897), paraissait à Lyon L’Avenir de Jérusalem. Espérances et chimères. Un ouvrage au sous-titre explicite : Réponse aux congrès sionistes. « Est-il dans le plan de Dieu, dans les desseins arrêtés de sa Providence, y lisait-on, que Jérusalem redevienne un jour la capitale d’un État juif reconstitué ? La clef de la question sioniste est là », assurait l’auteur, l’abbé Augustin Lémann (1836-1909) (2). « Le double objet des prophéties s’étant accompli, poursuivait-il, […] il y a dix-neuf siècles, par la fondation de l’Église, Jérusalem spirituelle toujours subsistante, entreprendre de rétablir une Jérusalem terrestre juive, ce n’est pas autre chose que tenter de saisir et d’édifier une ombre. Or, depuis dix-neuf siècles et pour toujours, la réalité, qui est l’Église, a dissipé et fait disparaître l’ombre : Umbram fugat veritas ! » (3) Dès le premier congrès sioniste, l’antisionisme occidental sonnait comme le refus d’en finir avec la figure juive de l’oppression, ce temps où la déchéance juive était vécue comme synonyme de la vérité du message christique. « Ils sont maudits si nous sommes chrétiens », écrivait un prêtre français à la fin du XIXe siècle. C’est donc dans une large partie des milieux de l’Église catholique que l’antisionisme s’est manifesté avant la Seconde Guerre mondiale. (…)

FACE À L’« ANTISÉMITOSIONISME » Comment je suis devenu juif. Franz-Olivier Giesbert

EXTRAIT

Souvenez-vous. Qu’a dit le salafiste haineux qui a pris à partie. Alain Finkielkraut en marge d’une manifestation de « gilets jaunes », le 16 février 2019 à Paris ? Florilège : « Barre-toi, sale sioniste de merde ! La France, elle est à nous ! Rentre chez toi ! Rentre à Tel-Aviv ! T’es un haineux, tu vas mourir, tu vas aller en enfer. »

Résumons ces « propos », si j’ose dire : Alain Finkielkraut n’a rien à faire en France, où il n’est pas chez lui ; il doit émigrer en Israël où, le jour venu, on lui fera la peau, à lui et aux siens, puisqu’on combat le sionisme, c’est-à-dire le droit à l’existence de l’État d’Israël. Le salafiste s’est au demeurant proclamé antisioniste et non pas antisémite. Il a même prétendu avoir insulté le philosophe au nom de la « cause palestinienne ». « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde », écrivait Bertolt Brecht en 1941. Enfin, pas tout à fait, soit dit en passant. C’est Reynold Heys, le traducteur pour les États-Unis de sa pièce La Résistible ascension d’Arturo Ui, qui a trouvé la formule d’après le texte original : « L’utérus est encore fertile d’où ça a rampé » (Der Schoss ist  ruchtbar noch, aus dem das kroch). La bête immonde est là, parmi nous. Pour preuve, la montée, partout dans le monde, d’un antisémitisme frénétique et décomplexé, incarné par des personnages comme l’ancien leader du Parti travailliste, l’ignoble Jeremy Corbyn, multirécidiviste en la matière, qui aurait pu devenir Premier ministre britannique. Pour preuve encore, le retour d’un antisémitisme d’État, symbolisé par une certaine justice française qui, dans un premier temps, a retrouvé ses réflexes vichystes quand elle tenta d’éviter un procès pour meurtre à l’assassin de Sarah Halimi sous prétexte qu’il souffrait au moment de son forfait, sous l’effet du cannabis, d’une « bouffée délirante aiguë ». À quoi il faut ajouter la détresse que l’on ressent chez beaucoup de Français d’origine juive, notamment quand ils vivent dans les quartiers populaires. La haine frénétique d’Israël qui transpire dans une ultragauche furieusement islamophile ou les reportages de la presse bien-pensante du soir ou du matin qui tordent et falsifient les faits à volonté, avec bonne conscience. La sinistre dérive islamiste de ce qu’on a peine à appeler le mouvement palestinien. (…)

Une blague dit que les juifs nous ont donné Jésus-Christ et Karl Marx mais qu’ils se sont bien gardés de suivre l’un et l’autre. Ils n’auraient pas dû suivre non plus David Ben Gourion, le fondateur d’Israël, qui avait décidé d’abandonner le nom de Palestine. Les juifs ont gagné la guerre de 1948 et les suivantes mais en changeant de nom, ils ont perdu la bataille sémantique, la bataille de l’opinion.

Contre Israël, la désinformation ne cesse, comme l’ignorance, de marquer des points. Dans un livre éclairant, L’Industrie du men songe (2), le journaliste israélien Ben-Dror Yemini, lui-même critique envers la politique de son pays, recense les bobards et les contre-vérités qui sont continuellement déversés sur l’État juif par les médias occidentaux, les organisations internationales et les milieux universitaires américains.

Les exemples qu’il donne sont effarants. L’universitaire américain Richard A. Falk, rapporteur spécial des Nations unies sur « la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 », n’a pas hésité à déclarer officiellement que les Israéliens avaient des intentions « génocidaires » contre les Palestiniens. Il a tenu ces propos fin 2013, alors que cette année-là, avaient été tués 30 Palestiniens, pour la plupart des terroristes. C’est trop mais c’est moins que dans d’autres pays où la situation est instable : l’Irak, la Syrie, le Pakistan, l’Afghanistan, etc.

De 2006 à 2010, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a voté 33 résolutions contre des États. Parmi elles, 27 visaient… Israël. Cherchez l’erreur. Dans son livre, Ben-Dror Yemini recense et démonte aussi les fake news inspirées de faits réels, un genre qui tend à se développer, les manipulations sur la mort d’enfants ou encore les délires anti-israéliens d’universitaires reconnus et de journaux dits de référence comme The Guardian.

Faut-il continuer à laisser proliférer « l’antisémitosionisme » ? Si nous savons tirer les leçons de l’histoire, il est temps de se réveiller, de nommer cette nouvelle « bête immonde », de la combattre et de la renvoyer dans son ventre matriciel en ouvrant la chasse aux mensonges.

« Il y a une quantité considérable de mensonges tout autour du monde et le pire, disait Churchill, c’est que la moitié au moins sont devenus vrais. » À nous de les démonter sans relâche.

« SIONISME, ADN CRIMINEL DE L’HUMANITÉ Pascal Bruckner

…Quel crime n’a-t-on pas imputé au sionisme dans les médias de ces pays ? D’être « une forme de racisme et de discrimination raciale », comme l’affirma une résolution du 10 novembre 1975 adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies. D’avoir créé Hitler de toutes pièces, d’avoir inventé le mythe de l’Holocauste pour en tirer un juteux business. Mais aussi d’être responsable du 11 septembre 2001 à New York (le Mossad aurait averti tous les juifs de ne pas venir travailler dans les tours ce jour-là !), d’avoir forgé le virus du sida pour éliminer l’humanité ou l’ensemble des Africains, d’avoir provoqué le tsunami de décembre 2004 par une explosion nucléaire, d’être à l’origine de la grippe aviaire pour affaiblir l’Afrique et l’Asie, d’avoir « inventé l’homosexualité » pour déshonorer les garçons arabes, d’être responsable du changement climatique pour garder la mainmise sur la planète, d’avoir en 2006 payé en sous-main les caricatures de Mahomet au Danemark afin de dresser les uns contre les autres chrétiens et musulmans comme le déclarait l’ayatollah Khamenei, d’avoir inventé de toutes pièces Daesh et al-Qaida pour salir la religion du Prophète, et j’en passe. Tout ce qui a lieu de mauvais sur ce globe peut être imputé à cette entité maléfique d’Israël qui relaie le vieux fantasme du complot juif.

(…) On en veut aux juifs d’être sortis de leur faiblesse immémoriale, d’embrasser la force sans crainte. Ils ont trahi la mission que leur avait assignée l’histoire : être un peuple d’apatrides qui ne s’enferre pas dans l’étroitesse obtuse des nations. Comme l’a dit l’historien Enzo Traverso, les juifs ont « blanchi ». Depuis 1948, ils ont franchi « la ligne de couleur », se sont enrichis et sont devenus « blancs », c’est-à-dire oppresseurs. Avec la « fin » de l’antisémitisme, le juif est entré dans la race « supérieure » (la blanche), avec Israël, il est entré dans la maladie européenne du nationalisme et c’est ce qui l’a perdu. Sorti du ghetto, il n’incarne plus cette « altérité négative » qui le rendait unique autrefois.

(…) Il faut se souvenir de ce qu’écrivait l’ancien diplomate Stéphane Hessel, supporter déterminé du Hamas, au Frankfurter Allgemeine Zeitung en janvier 2011 : « L’occupation allemande était, si on la compare avec l’occupation actuelle de la Palestine par les Israéliens, une occupation relativement inoffensive, abstraction faite d’éléments d’exception comme les incarcérations, les internements, les exécutions, ainsi que le vol d’oeuvres d’art. » On a bien lu : l’État d’Israël aurait donc détrôné le IIIe Reich comme incarnation de la barbarie. Quand le juif opprime ou colonise, non seulement il se transforme en nazi mais il se conduit pire que les nazis. Comme le disait le cheikh Ibrahim Mudeiris à Gaza en 2005 : « Les juifs sont derrière la souffrance des nations […] parce que Israël est un cancer qui se propage dans tout le corps de la nation islamique et parce que les juifs sont un virus qui ressemble au sida et dont le monde entier souffre. Vous découvrirez que les juifs ont été à l’origine de toutes les guerres civiles dans le monde […]. Le jour viendra où tout sera repris aux juifs, même les arbres et les pierres qui ont été leurs victimes. (1) »

(…) Comme l’écrivait Vladimir Jankélévitch dans un livre paru à titre posthume en 1986 : « L’antisionisme est à cet égard une incroyable aubaine car il nous donne la permission – et même le droit, et même le devoir – d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre : ils auraient mérité leur sort. (2) »

On sait que pour une majorité d’intellectuels français, sud-américains ou européens, à l’exception notable de Jean-Paul Sartre et de Michel Foucault, Israël était par nature une nation criminelle puisque, à son propos, seul le nom de Hitler venait à la bouche. En Europe, la question palestinienne n’a servi qu’à ré-légitimer en toute quiétude la haine des juifs. C’est le cas de le dire avec Bernard Lewis : « Les Arabes ne sont rien d’autre en vérité qu’un bâton pour rosser les juifs. (3) » Témoin cet extrait d’une tribune intitulée « Israël-Palestine, le cancer » et signée par Edgar Morin, Danièle Sallenave et Sami Naïr : « Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés humilient, méprisent et persécutent les Palestiniens. Les juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les juifs, victimes de l’inhumanité, montrent une terrible inhumanité […] le peuple élu agit comme la race supérieure. (4) » «

(…) Que s’est-il passé depuis lors ? Plusieurs choses : Israël n’a jamais failli, jamais reculé, et a frappé durement ses ennemis, au prix de représailles parfois terribles sur la population civile qui ont découragé les agresseurs potentiels. Mais surtout les priorités ont changé : l’essor du terrorisme, la prise de pouvoir de Daesh à Mossoul et Rakka en 2014, l’instauration du califat de la terreur ont changé la donne. Les pays arabes, contraints de juguler leurs fanatiques et engagés dans un affrontement avec la puissance iranienne, ont peu à peu délaissé leurs protégés palestiniens.

Ceux-ci ont commis une suite d’erreurs tragiques en adoptant des positions extrémistes et en refusant les uns après les autres les plans de paix, dont le dernier, celui de Donald Trump, est sans doute le plus imparfait de tous mais il a au moins le mérite d’exister. La cause palestinienne meurt tout doucement dans l’indifférence des opinions publiques et par l’impéritie de ses dirigeants. L’État d’Israël a tenu bon, il a joué habilement de la division de ses adversaires, et apparaît aujourd’hui comme le seul lieu sûr et pacifié dans un Moyen-Orient en plein désarroi. Il a fait alliance avec ses ennemis d’hier, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, engagés dans une guerre sans merci contre Téhéran et contre les Frères musulmans. Pour Jérusalem, première puissance militaire et technologique de la région, c’est une victoire incontestable. Mais après ? Les menaces perdurent et la paix fragile, sans accord stable avec les Palestiniens, pourrait se révéler aussi dangereuse que les confrontations armées. Le projet d’annexion d’une partie de la Cisjordanie, au-delà des arguments sophistiques, paraît aberrant et entacherait cette jeune nation, déjà submergée de reproches, du péché d’apartheid. Reste ce fait incontestable : cet État dont un diplomate du Quai d’Orsay prédisait qu’il aurait disparu dans trente ans pourrait bien survivre à tous ses voisins en proie au chaos le plus total.

« Sionisme, ADN criminel de l’humanité » est le slogan repris par les manifestants lors d’une marche de protestation à Paris contre la guerre au Liban le 30 juillet 2006.

“Ecoutez”, c’est de Moïse dont il s’agit

Jamais, jamais, je ne me suis immiscé dans un commentaire sur la « paracha de la semaine », d’autres ici et là, avec plus ou moins de talent, en collant, en s’extirpant, en disant, notamment certains rabbins doctes et dans l’étude, le faisant mieux que je ne pourrais le faire, même après des milliers d’heures d’études. Même si beaucoup confondent interprétation et commentaire littéral. Même si j’en ai souvent envie, pour sortir du prévisible et tenter de faire caresser le judaïsme par la philosophie, hors de l’exégèse religieuse sur le mode talentueux mais intrinsèque et exclusive de Rachi, par un commentaire théorique. Commentaire philosophique souvent honni ou inconnu, le Texte sacré se suffisant à lui-même selon les orthodoxes qui ont le droit de ne pas penser pour pratiquer et porter la pérennité du peuple. On leur sait gré de cette tâche de survie, comme le dirait Hermann Cohen. Sans eux et les autres, y compris les libéraux, etc. Mais la prétention d’une immixtion théorique serait immense et, jamais, jamais, je ne me suis donc investi dans cette tâche.

On rappelle pour ceux qui ne connaissent pas l’expression que la paracha est l’unité de division du texte de la Torah, Bible hébraïque. Le Texte sacré est divisé en autant de semaines de l’année et est lu chaque semaine dans les synagogues. La totalité du texte est donc lue chaque année.

Cette semaine, ce Samedi d’avant Kippour (le Grand Pardon), le jour essentiel, crucial, presque ultime, pour le peuple juif, la paracha est dite de “Haazinou” (“Écoutez”).

C’est Moïse qui parle, le dernier jour de sa vie, s’adressant au peuple juif l’exhortant à se « se souvenir des temps anciens », « d’interroger ton père et il te racontera, tes sages et ils te diront », comment Dieu « les a trouvés dans le désert », en a fait un peuple, les a choisi pour Lui, et leur a donné une terre magnifique. Leur rappelant que la chute spirituelle n’est jamais loin, qu’elle est survenue lorsque le peuple « s’est engraissé, s’est révolté et a abandonné le Dieu qui l’a fait ». La paracha finit par l’ordre donné par Dieu à Moïse de monter sur le mont Névo, d’où il pourra, seulement, contempler toute la Terre Promise avant de quitter ce monde.

Donc, pour une fois, une seule fois, je romps la règle. Car il s’agit de Moïse. Celui que j’aime, celui qui bégaie, celui qui, injustement, n’est pas autorisé à entrer dans la terre promise, Dieu ne lui permettant que de la contempler, de loin, avant de mourir, du Mont Névo.

J’ai écrit, ici, sur cette injustice, incompréhensible, un énervement ou un bâton vif sur un rocher ne pouvant justifier une telle injustice.

Dieu que je l’aime Moïse, ce héros. Dieu, vous avez été injuste. Vous avez le droit, Dieu, de vous tromper. Vous en avez le droit.

Donc cette semaine, la paracha me permet de dire encore mon amour de Moise.

Non pas celle d’un religieux dans les premiers étages des synagogues, dans l’Étude de « Moché », mais celui d’un simple lecteur, un peu écrivant qui aimerait, tous les jours que Moise revienne sur terre, dans un rêve improbable, et entre avec le peuple sur la terre sacrée, pour y mourir. En souriant.

Je live ci-dessous, par des pings, des liens internes, pour faire mieux comprendre mon incursion, inédite, unique dans une paracha ce que j’ai pu écrire, ici, sur le sujet. Et je colle la paracha concernée en fin de billet.

LA PARACHA“Haazinou” (“Écoutez”).”Écoutez, cieux, je vais parler ; et que la terre entende les paroles de ma bouche.

Que mon enseignement s’épande comme la pluie, que mon discours distille comme la rosée, comme la bruyante ondée sur les plantes, et comme les gouttes pressées sur le gazon !

Car c’est le nom de l’Éternel que je proclame ; rendez hommage à notre Dieu !

Lui, notre rocher, son œuvre est parfaite, toutes ses voies sont la justice même ; Dieu de vérité, jamais inique, constamment équitable et droit.

Est-ce lui qui a condamné ses enfants ? Non, c’est leur propre indignité, ô race perverse et tortueuse !

Est-ce ainsi que vous payez Dieu de retour, peuple insensé et peu sage ? N’est-il donc pas ton père, ton créateur ? N’est-ce pas lui qui t’a fait et qui t’a organisé ?

Souviens-toi des jours antiques, médite les annales de chaque siècle; interroge ton père, il te l’apprendra, tes vieillards, ils te le diront!

Quand le Souverain donna leurs lots aux nations, quand il sépara les enfants d’Adam, il fixa les limites des peuples d’après le nombre des enfants d’Israël.

Car ce peuple est la part du Seigneur ; Jacob est le lot de son héritage.

II le rencontre dans une région déserte, dans les solitudes aux hurlements sauvages; il le protège, il veille sur lui, le garde comme la prunelle de son œil.

Ainsi l’aigle veille sur son nid, plane sur ses jeunes aiglons, déploie ses ailes pour les recueillir, les porte sur ses pennes robustes.

Seul, l’Éternel le dirige, et nulle puissance étrangère ne le seconde.

II l’a fait monter victorieusement sur les hauteurs de la terre et jouir des produits des champs ; l’a nourri avec le miel des rochers, avec l’huile de la roche pierreuse,

Avec la crème des vaches, le lait des brebis, les gras agneaux, les béliers de Basan et les boucs, avec la mœlle exquise du froment ; et tu buvais le sang vermeil du raisin.

Yechouroun, engraissé, regimbe ; tu étais trop gras, trop replet, trop bien nourri et il abandonne le Dieu qui l’a créé, et il méprise son rocher tutélaire !

Ils l’irritent par des cultes étrangers ; ils l’outragent par leurs abominations.

Ils sacrifient à des démons qui ne sont pas Dieu, à des déités qu’ils ne connaissaient point; déités nouvelles, de fraîche date, que n’avaient pas redoutées vos pères.

Et le rocher qui t’engendra, tu le dédaignes, et tu oublies le Dieu qui t’a fait naître.

A cette vue, le Seigneur s’est indigné ; ainsi outragé par ses fils, par ses filles,

il a dit: Je veux leur dérober ma face, je verrai ce que sera leur avenir; car c’est une race aux voies obliques, des enfants sans loyauté.

Eux m’ont irrité par des dieux nuls, m’ont contristé par leurs vaines idoles ; et moi je les irriterai par un peuple nul, je les contristerai par une nation indigne.

Oui, un feu s’est allumé dans ma colère, dévorant jusqu’aux profondeurs de l’abîme ; il a consumé la terre et ses productions, embrasé les fondements des montagnes.

J’entasserai sur eux tous les malheurs ; contre eux j’épuiserai mes flèches.

Exténués par la famine, dévorés par la fièvre et des pestes meurtrières, j’exciterai contre eux la dent des carnassiers, et le venin brûlant des reptiles.

Au dehors, l’épée fera des victimes, au dedans, ce sera la terreur : adolescent et jeune vierge, nourrisson et vieillard.

J’aurais résolu de les réduire à néant, d’effacer leur souvenir de l’humanité,

Si je ne craignais le dire insultant de l’ennemi et l’aveuglement de leurs persécuteurs, qui s’écrieraient : “C’est notre puissance qui triomphe, ce n’est pas l’Éternel qui en est la cause.”

Car c’est une race aux idées fausses ; ils sont dépourvus d’intelligence.

S’ils étaient sages, ils y réfléchiraient ; ils seraient frappés de ce qui finit par leur arriver :

“Comment un seul homme pourrait-il en poursuivre mille, deux, mettre en fuite une myriade, si leur protecteur ne les eût vendus, si l’Éternel ne les eût livrés ?

Car leur protecteur ne ressemble point au nôtre, et nos ennemis sont une race à part.

De fait, leur vigne tient de la vigne de Sodome, et leur terroir, des campagnes de Gomorrhe ; leurs raisins sont des baies vénéneuses, ce sont des grappes amères que les leurs.

Leur vin, c’est la bave des serpents, c’est le poison meurtrier des vipères !”

Certes, ceci est mon secret ; il est scellé dans mes archives.

A moi la vindicte et les représailles, vienne l’heure où leur pied doit glisser ; car il approche, le jour de leur catastrophe, et l’avenir accourt sur eux!

Oui, l’Éternel prendra parti pour son peuple, pour ses serviteurs il redeviendra propice, lorsqu’il les verra à bout de forces, sans appui et sans ressources.

Alors il dira : “Où sont leurs dieux, ces rocs tutélaires, objets de leur confiance ;

Qui consomment la graisse de leurs victimes, s’abreuvent du vin de leurs libations ? Qu’ils se lèvent pour vous secourir ! Qu’ils soient pour vous une sauvegarde !

Reconnaissez maintenant que c’est moi, qui suis Dieu, moi seul, et nul dieu à côté de moi ! Que seul je fais mourir et vivre, je blesse et je guéris, et qu’on ne peut rien soustraire à ma puissance.

Oui, j’en lève la main au ciel, j’en atteste mon éternelle existence

Quand j’aiguiserai l’éclair de mon glaive, quand ma main s’armera du châtiment, je prendrai ma revanche sur mes adversaires, je paierai de retour mes ennemis.

J’enivrerai de sang mes flèches, et mon glaive se repaîtra de chair, du sang des mourants et des captifs, du crâne des capitaines ennemis !”

Nations, félicitez son peuple, car Dieu venge le sang de ses serviteurs ; il exerce sa vindicte sur ses ennemis, réhabilite et sa terre et son peuple !”

Moïse vint faire entendre au peuple toutes les paroles de ce cantique, lui avec Hoschéa, fils de Noun.

Lorsque Moïse eut achevé d’adresser toutes ces paroles à Israël entier,

il leur dit: “Prenez à cœur toutes les paroles par lesquelles je vous admoneste en ce jour, et que vous devez recommander à vos enfants pour qu’ils observent avec soin toutes les paroles de cette doctrine.

Car ce n’est pas pour vous chose indifférente, c’est votre existence même! Et c’est par ce moyen seul que vous obtiendrez de longs jours sur cette terre, pour la possession de laquelle vous allez passer le Jourdain.”

L’Éternel parla à Moïse, ce même jour, en ces termes :

“Monte sur cette cime des Abarîm, sur le mont Nébo, situé dans le pays de Moab en face de Jéricho, et contemple le pays de Canaan, que je donne aux enfants d’Israël en propriété ;

Puis meurs sur la montagne où tu vas monter, et rejoins tes pères, de même que ton frère Aaron est mort à Hor-la-Montagne et est allé rejoindre ses pères.

Parce que vous avez été fautifs envers moi au milieu des enfants d’Israël, à l’occasion des eaux de Meriba à Kadesh, dans le désert de Cîn, en ne me sanctifiant pas au milieu des enfants d’Israël.

Ce n’est qu’à distance que tu verras le pays : mais tu n’y entreras point, dans ce pays que je donne aux enfants d’Israël.”

Krall, this dream of you

Diana Krall, sortie le 25 septembre 2020

Le jazz vocal est souvent assez bon, peu de chanteurs ou chanteuses ne s’aventurant dans cet espace sans un certain talent, les défauts se décelant de manière plus flagrante que dans le jazz instrumental, le soliste pouvant maquiller une incompétence ou une insensibilité dans des arrangements ou de la fausse modernité qui absorbe les fausses notes les mauvais accords, le mauvais goût.

Parmi les chanteuses, Stacey Kent, que peu apprécient, (Bill Gates l’a aidé au début de sa carrière en disant son admiration) alors qu’elle a un talent fou et Diana Krall, présente depuis assez longtemps, autant pianiste (excellente) que chanteuse, dominent assez largement la scène.

Les puristes, snobs comme tous les puristes dans leur tentative vaine et risible de distanciation, n’aiment pas Diana Krall, trop populaire à leur goût. Elle peut, en effet, remplir l’Olympia, ce qui leur semble insensé pour du Jazz, nécessairement intimiste et élitiste. Les puristes sont des aigris. D. Krall a énormément de talent qui n’est pas réservé aux inconnues dont les mêmes se vantent de relater l’existence.

Elle vient aujourd’hui de sortir un disque. Il est bon. Et les guitaristes, notamment Russel, qui ont trouvé un nouveau son, dans l’écho maitrisé, assez exceptionnel, sont vraiment, vraiment remarquables.

J’offre le premier titre et plus bas la critique de Qobuz, remarquable site de streaming, en Hi Res (musique de qualité haute résolution) dont la présentation, l’aide à la découverte, les commentaires et évidemment l haute qualité, sont remarquables. Il faut les aider à maintenir cette qualité et à exister.

Diana Krall. Extrait du dernier album THIS DREAM OF YOU (25/09/20). But not beautiful

PS. Pour me contredire, j’avoue mon admiration pour une quasi-inconnue du grand public, une française remarquable : Virginie Teychené. Allez écouter, en prenant un abonnement sur Qobuz, ou pire en “entendant” sur Youtube.

COPIE DE LA PRESENTATION DE L’ALBUM PAR QOBUZ. Le 13 mars 2017, Tommy LiPuma disparaissait à 80 ans. Le grand producteur couvert de Grammys avait commencé à travailler, un an plus tôt, sur le nouvel album de sa protégée Diana Krall. La Canadienne a donc dû boucler l’affaire toute seule. Avec quand même un joli casting comprenant notamment les guitaristes Russell Malone et Anthony Wilson, les bassistes John Clayton et Christian McBride et le batteur Jeff Hamilton. Une ultime session avec le guitariste Marc Ribot, le violoniste Stuart Duncan, l’accordéoniste Randall Krall, le batteur Karriem Riggins et le bassiste de Bob Dylan, Tony Garnier, vint clore l’enregistrement de ce This Dream of You. Dylan justement. C’est à lui qu’elle idolâtre tant et à une chanson extraite de Together Through Life, son album de 2009, que Krall a emprunté le titre de ce 15e album qui paraît chez Verve. Duo, trio et quartet, Madame Costello joue et chante ici dans divers contextes mais revient surtout à son répertoire de prédilection : le Great American Songbook. Des standards mille fois entendus et qu’elle réussit, comme par magie, à réinventer. Autumn in New York de Vernon Duke, How Deep is the Ocean de Irving Berlin, mais aussi Singing in the Rain indissociable de Gene Kelly et quelques autres classiques liés à des géants comme Sinatra et Nat King Cole deviennent SA propriété. Un chuchotement, un murmure, un arrangement épuré, une trouvaille instrumentale, et Diana Krall rafle la mise. A chaque fois ! On pourrait toujours lui reprocher de ne pas oser davantage de renouvellement mais lorsque le niveau de ses relectures atteint une telle classe et surtout une telle profondeur, on ne peut que s’incliner. A noter tout de même un changement de taille : pour la première fois, le visage de Diana Krall n’apparaît pas sur la pochette d’un de ses disques ! © Marc Zisman/Qobuz

Du coté des singes

Reprise et ajout, substitution.

Juillet 2019. Lecture assidue avec surlignage jaune du dernier bouquin d’Alain Prochianz, neurobiologiste, Professeur au Collège de France dont le livre intitulé “Qu’est-ce que le vivant ” était époustouflant d’intelligence.

Son dernier bouquin est titré ” Singe toi-même

J’avais collé à sa sortie, ici, l’intégralité de l’introduction.

Je disais “Il ne faut pas confondre spécisme et anti-spėcisme. Tous inversent. Le spėciste (dont je suis) différencient les humains des autres espèces.

Je disais encore que “je reviendrai longuement sur le sujet”.

Curieusement, un lecteur me dit que je n’ai pas tenu ma promesse.

Faux, j’y suis revenu, il est vrai un peu tardivement.

Dans ce billet, qu’il a du “sauter” :

Spécisme, antispécisme

J’avais collé l’introduction de Prochianz, ci-dessous. Je viens de relire. Toujours aussi lumineux.

Le présent ouvrage aborde la question importante de la place des humains dans l’histoire des espèces animales et, tout particulièrement, de leur parenté avec les autres primates. Il s’agit d’une question qui agite fortement la sphère sociétale, ce que reflètent les discussions sur le statut des animaux, qu’ils soient de compagnie, d’élevage ou sauvages. Ce statut varie selon les cultures et avec les époques, ce qui indique évidemment son caractère contingent. S’installent donc des débats sociétaux sur la question des rapports entre les humains et les animaux. Dans la mesure où ces débats reflètent l’idée que nous nous en faisons, il est normal que ces rapports se modifient et que ces modifications s’inscrivent, si nécessaire, dans un corpus juridique et dans nos habitudes de vie1. Certains aujourd’hui mènent donc un combat idéologique sur la question animale, y compris à travers des positions antispécistes qui, sans nier forcément les distinctions entre espèces, attribueraient à toutes les espèces une sorte d’égalité ou de « droit à la parole ». On peut en prendre acte, mais on peut aussi considérer, c’est mon cas, que de refuser que soient infligées des souffrances gratuites aux animaux ne met pas ceux-ci au même rang que les humains victimes de préjugés et discriminations dont chacun sait les niveaux d’horreur auxquels ils peuvent mener.
Ces considérations sur une nécessaire distinction entre les humains et les autres animaux n’abolissent pas le fait que l’animal sapiens est le résultat d’une évolution sans fin et sans finalité et qu’il entretient un lien de parenté avec tous les êtres vivants, lien particulièrement proche quand il s’agit des autres primates, tout particulièrement les deux espèces Pan troglodytes (les chimpanzés) et Pan paniscus (les bonobos), puisque ce sont bien là deux espèces différentes. Il faut se rendre à l’évidence et prendre en compte les considérations idéologiques, toujours très présentes quand on aborde ce thème de la distinction entre l’homme et les animaux non humains. Les uns faisant des humains une espèce complètement à part, voire divine, les autres répétant à l’envi que les chimpanzés, terme utilisé mal à propos pour englober les deux espèces de Pan, sont si proches de nous qu’on devrait les considérer comme des humains avec tout ce que cela implique d’un point de vue éthique. Pour le dire le plus clairement possible, oui nous sommes des primates, mais nous sommes différents des primates non humains et c’est à cette proximité évolutive en même temps qu’à cette distance, elle aussi évolutive, que j’ai décidé de consacrer ce livre.
Pour ce qui est de la nature divine de l’homme, je renvoie à la lecture de The Descent of Man, texte de 1871 où Charles Darwin nous assigne une place dans l’évolution des espèces, sans intervention divine, puisque le naturaliste a alors définitivement rompu avec toute croyance en un être divin. Cela distingue l’auteur de The Origin of Species publié en 1859, d’Alfred Russell Wallace qui signa avec lui le premier rapport sur la théorie de l’évolution envoyé en juillet 1858 à la Linnean Society. Cela le distingue aussi du géologue Charles Lyell. Pour Wallace comme pour Lyell, pour d’autres aussi sans doute nombreux à l’époque, l’évolution par sélection naturelle était valide pour tous les êtres vivants, mais pas pour sapiens qui restait une création divine.
Aujourd’hui la discussion s’est déplacée et il ne s’agit plus de mettre en cause le fait reconnu, en tout cas par tous ceux qui acceptent l’évolutionnisme (pour les autres, on ne peut rien), que sapiens et les autres primates partagent un ancêtre commun, mais de mesurer la distance qui sépare les différentes espèces de primates, pour ne rien dire des autres espèces, puisque les liens de parenté entre vivants remontent aux origines de la vie sur terre. Mesurer une distance, cela veut dire s’intéresser à la notion de temps en biologie. J’y reviendrai, mais le temps biologique et le temps physique ne sont pas superposables, même s’ils sont évidemment en rapport. En effet, sur une même durée physique, le nombre de changements, plus ou moins dramatiques dans leurs conséquences, qui affectent les génomes peut varier considérablement inscrivant dans une durée physique fixe, une distance biologique variable.
J’espère, à travers ces pages consacrées pour beaucoup aux primates, donner aux lecteurs les moyens de contourner le débat idéologique, ou d’y participer, en leur fournissant les faits qui permettront à chacun de comprendre ce qui nous rapproche, mais aussi ce qui nous sépare, de nos cousins, puis de se forger sa propre opinion. On constatera rapidement qu’il s’agit d’une affaire très compliquée, que nos connaissances restent parcellaires et que, comme toujours en science, il n’y a pas de vérité absolue ni d’espace pour des positions caricaturales. Par exemple, il n’existe pas de critère simple qui pourrait nous permettre de calculer de façon exacte une distance entre deux espèces. Pour ne revenir qu’aux prétendus 1,23 % de différence entre génomes d’humains et de chimpanzés, même si ce chiffre était exact, et nous sommes là loin du compte, on ne pourrait en inférer que nous sommes chimpanzés à 98,77 % ou, et selon les mêmes critères purement quantitatifs et génétiques, souris à 80 %. Heureusement, nous sommes plus que nos gènes.
Pour illustrer ce point très simplement, même si nous savons que l’ancêtre commun entre les espèces Pan et la nôtre a vécu il y a entre 6 et 8 millions d’années, ce qui fait entre 12 et 16 millions d’années de différence, puisqu’il faut additionner les deux branches qui de l’ancêtre commun vont, l’une vers sapiens et l’autre vers Pan, cela ne dit rien du temps biologique qui se mesure en nombre de mutations accumulées le long des 2 lignages, mais aussi par la nature des sites mutés et, surtout, par celle des mutations, puisque le changement ponctuel d’une base ne peut être de même ordre que la délétion ou la duplication de plusieurs milliers de bases. Il faudra, de surcroît, distinguer les régions régulatrices, 98 % du génome probablement, de celles qui codent pour des protéines, seulement 2 % du génome. Et, pour les régions codantes, même en se limitant aux mutations ponctuelles, on comprendra rapidement, qu’au sein d’une protéine, remplacer un acide aminé par autre synonyme (par exemple, un résidu hydrophile par un autre résidu hydrophile) aura moins d’effet sur la structure et l’activité de la protéine que si le remplaçant n’est pas synonyme (par exemple, hydrophobe et non hydrophile). Bref, c’est une évidence, le temps physique et le temps biologique ne recouvrent pas les mêmes réalités.
Si ce qui est proposé ici est bien, j’insiste, de mettre à la disposition du lecteur un certain nombre de faits à partir desquels il pourra penser par lui-même, je n’en défendrai pas moins évidemment la conception qui me semble juste, et que j’ai déjà souvent exposée, de la position singulière de sapiens dans l’histoire des espèces. Position résultant d’un cerveau monstrueux qui l’a poussé, pour ainsi dire, hors de la nature, l’en a comme privé, tout en lui conférant un pouvoir sans précédent sur la nature à laquelle il ne cesse d’appartenir puisqu’il en est le produit évolutif. « Anature2 » par nature ou encore « être ET ne pas être un animal », deux façons identiques d’énoncer la conception que j’ai de sapiens, et il va sans dire qu’elle ne va pas sans exiger de notre espèce une responsabilité particulière vis-à-vis de cette nature et de tous ses composants, vivants et non vivants.
Avant de plonger, un mot sur la structure du livre. Je n’ai pas voulu le construire par tranches de complexité, allant de la molécule au comportement (ou l’inverse), ce qui aurait été une option. Il m’a paru plus intéressant de jouer sur la répétition en passant entre les différents niveaux tout au long des chapitres. Il ne faudra donc pas s’étonner si un thème abordé ici, réapparaît là, mais dans un contexte distinct. Il s’agit bien de variations, avec répétitions mais jamais totalement à l’identique. J’espère que le tout sera suffisamment harmonieux pour que le lecteur prenne du plaisir à se perdre et à se retrouver au fil de la lecture.”

Le temps cassé, El Greco

On fait toujours l’expérience , depuis de nombreuses années. Je viens, à table ce soir, dans un restaurant, de la refaire.

Donc, on est avec des amis, on a fini son dessert, on est dans la fin de la soirée, le début de la nuit. Et les brumes éthérées, effilochées, les heures désagrégées s’installent, pour planer au-dessus de nos corps délassés. Là on sort son téléphone, on cherche, on trouve, on met l’image plein écran, on montre, en interdisant de toucher l’écran tactile (toujours la perte par le mauvais mouvement brusque, les autres ne sachant pas poser leurs doigts aux extrémités de l’appareil). On demande de s’approcher et l’oeil riant, l’on pose la question :

-Regardez ce beau tableau. “La dame à la fourrure”. Quelle époque ? Qui ?

Tous, absolument tous, sauf ceux encore ivres ou ailleurs, répondent :

-1930, en tous cas un moderne…

Je colle ici l’image :

Non, non, c’est Le Greco (1541-1614), notre peintre presque préféré, le génie, le peintre de l’ineffable, celui qui fait éclater les siècles, celui qui est tellement, toujours, dans la modernité qu’il a touché l’éternité…

Nous on le dit depuis des décennies. Au Prado, en 2014, ils ont pointé cette modernité et son influence sur tous les “modernes”. On était fiers. CLIC ICI POUR UNE VIDEO

Remontez d’un cran, de votre pouce, de votre souris et regardez encore la femme à la fourrure. Elle a son Iphone dans la poche et s’en va l’oeil “moderne”, prendre un TGV pour Genève.

Son attention (à vous, au monde) est un peu indifférente. Un peu comme une adolescente qui vient de comprendre. Eternel, donc actuel.

On ne délire pas. c’est le Greco qui délire dans le temps qu’il a cassé.

Vol de vie

Reprise.

A Milan, il y a longtemps. En famille. Dans un café, près du Duomo.

Je me lève et décide de prendre la photo de famille. Juste un minuscule souvenir, comme je ne les aime pas.

Et là, une jeune femme, juste derrière nous me fait de grands gestes. Je ne comprends pas, m’approche, lui demande ce qu’elle veut me dire.

Dans un anglais approximatif, elle me fait comprendre qu’elle ne veut pas être prise en photo. Je lui réponds, très gentiment, que ce n’est pas elle que je prends, mais ma petite famille. Elle me répond qu’elle est dans le champ et qu’elle ne veut pas. Je lui dis qu’il n’y a aucun problème. Elle sera floue, je suis à une ouverture de diaphragme maximale sur mon appareil. Et c’est à cet instant qu’elle me dit, un peu, gênée, qu’elle croit que la photographie lui “vole” son énergie, sa vie, son énergie vitale. Et qu’elle perd du “vital”si elle est dans le champ.

Je comprends, je ne prends pas la photo. Ou du moins, j’en prends une autre, sans qu’elle ne soit dans le champ.

Beaucoup dans des sectes croient à ce phénomène et en Afrique, dans certaines tribus, c’est courant.

Mais je voudrais ici vous montrer quelque chose.

Près de chez moi, du moins à la campagne, j’ai photographié des centaines de fois, à chaque saison, dans toutes les lumières, un arbre au bord de la route. Il était presque mon seul “ami” dans le coin. Pas un jour où je ne l’ai photographié.

Quelques photos :

        

Puis, un jour, je vois l’arbre s’effriter, se détruire, sans branches, frêle, agonisant.

Et quelques jours après, je reviens. et :

Mais, oui, évidemment, que je me suis posé la question du lien causal entre mes photos et la mort de l’arbre. Entre la répétition du vol d’énergie et sa disparition.

J’ai demandé après quelques mois d’inquiétude, à mon voisin fermier le motif de la mort de cet arbre. Il m’a répondu que c’était l’autre fermier qui avait utilisé dans son champ un pesticide interdit. Je ne l’ai pas cru, il s’agissait d’une petite vengeance d’un autre siècle.

Je me suis dit qu’il est mort de sa belle mort. J’en suis certain. Non ?

incursion, CLS

Ciel, nuit, D….y. Photo Michel Béja

Une femme, que je ne connais pas, a, dans un message, fait allusion à l’un de mes billets sur Claude Lévi-Strauss, presque mon maître. 4 lignes, dit-elle, d’un de ses textes que j’ai collé, où “tout serait dit.

J’ai recherché, ai trouvé, mais suis, également tombé sur ce que j’avais écrit sur “Race et histoire” et la rupture de “Race et culture” que rares, englués dans le prêt-à-dire, avaient relevée, alors qu’elle était flagrante. Un peu dérangeant. Un billet de Janvier 2017.

Je le redonne, ce billet, par un “ping”, un clic sur le titre :

PS. Photo du ciel, à 55 kms de Paris, retrouvée.

Titres du Monde

Devant une bière, sur une chaise assez inconfortable d’une terrasse néanmoins agréable, sur ma tablette, je lis, calmement, après une journée de travail harassante, le Monde. Je colle les titres. Et ne commente pas. J’hésite a commander un nouveau demi. Ça gonfle le ventre, paraît-il.

“Chaque année est pire que la précédente”. Dans le nord de la Suède, les éleveurs de rennes sami subissent de plein fouet les effets du dérèglement climatique

“Intégration des réfugiés : la France peut mieux faire”

“A Béthune, l’angoisse et l’espoir
des salariés
de Bridgestone”

“Le spectacle musical, rongé par le désarroi, nourrit des craintes pour sa survie

“Argent sale : les grandes
banques ferment les yeux

La nouvelle enquête conduite par le Consortium international des journalistes
d’investigation et 108 médias montre que de célèbres établissements restent poreux au blanchiment d’argent et peinent à lutter contre la fraude”

une histoire d’un soir

C’était un soir de Roch Hachana, le réveillon de la nouvelle année juive. Toute une famille, dans le salon, bougies déjà allumées, l’attendait. Elle était en retard. Eva, c’est son nom. Elle raconte toujours qu’elle aime son nom. Et qu’elle a échappé à « Fortunée », nom que voulait lui donner sa mère, en l’honneur d’une vieille tante qui avait trop souffert dans sa vie. Elle s’était ravisée au dernier moment, l’un de ses cousins l’ayant convaincu que le prénom, même dans une charmante désuétude, devait être lourd à porter.

On sonne à la porte. On va lui ouvrir. Mais ce n’est pas elle, c’est un homme. Il demande très poliment, mains croisées derrière le dos, la permission d’entrer, il se dit ami d’Eva et doit dire.

La mère est sur ses gardes, le père l’invite à entrer.

Il enlève son imperméable, le pose sur un fauteuil, reste debout quelques minutes, sans parler. Tous, dans la salle à manger ne comprennent pas.

L’homme dit qu’Eva ne pourra venir, un souci de dernière minute. Mais qu’elle lui a demandé de la remplacer dans la tablée. Il ajoute que ses cousins sont fâchés. Il devait être à cet instant chez eux.

Personne ne comprend, personne.

Le père lui demande de s’asseoir, la cérémonie commence, grenade et miel.

Personne ne parle. Tous regardent l’homme.

C’est à cet instant qu’il se lève et leur dit qu’il cherche des parents adoptifs. Et leur demande s’ils veulent bien l’adopter.

L’histoire est vraie.

PS. J’avais dit que je « reviendrai sur Roch Hachana. Pour le concept. Mais je n’ai pu m’empêcher de raconter une histoire vraie. Je reviendrai pour le concept de « commencement » et de « tête ».

lien one drive

Juste un lien, dans un message, en réalité de “service”, le demandeur perdant tout dans son ordi et assure qu’en le “publiant”, il l’aurait donc toujours sur la main. Ce qui est gentil en même temps que pratique. Surtout pour sa commande pour ” ses murs”, dans sa nouvelle maison. Y compris pour moi, au demeurant. Sauf que ça change, au fil des ajouts et des prises du jour ou de la semaine.

Je lui rappelle qu’il n’est nul besoin de télécharger Onedrive, même si on peut, ça marche bien. Y compris le diaporama, dans le menu 3 petits points…

LE LIEN

https://1drv.ms/u/s!AsmfR9ikt8Aig_5w_P5SdBV0oHN6Gg?e=fFhwKV

Roi…

Roi. De “pique”, évidemment.

Étudiant, d’abord rue d’Assas avant d’être sorbonnard, du moins géographiquement, je souriais lorsqu’à l’entrée de la Faculté, un « monarchiste » nous donnait, très poliment, nous offrait presque, l’un de leurs tracts. Cravate toujours ajustée, quelquefois veste en tweed sous un imperméable en vraie gabardine « Burberry’s » (désormais l’apostrophe a disparu, c’est dommage, c’était très chic, à la mesure de la marque).

Caricature d’eux-mêmes, me disais-je, oubliant allègrement mon polo Lacoste et ma veste en cuir « Mac Douglas ». Mais Ils étaient charmants, ce qui me faisait leur pardonner leur impéritie, leur extraordinaire bévue, juste dans l’époque post-soixante-huitarde, la pire dans les diktats, les théorisations terroristes. Que j’ai maniées aussi, mais plus dans une salle de recherche, sorbonnarde donc, haut perchée dans l’immeuble de la rue Victor Cousin, avec vue sur les PUF, que dans la rue ou les manifs dans lesquelles je ne suis jamais, jamais allé, prétextant toujours une agoraphobie, manigance qui me permettait de rester au chaud, dans mes livres, mes draps, mes aventures sous les draps pendant que mes amis allaient du côté de la République, de la Bastille.

Je prenais donc leurs tracts, aux monarchistes d’Assas, tout en jetant (on ne le ferait plus aujourd’hui, on ne jette plus, heureusement sur les trottoirs) ceux des petits fascistes du Gud et Unidroit, également à l’entrée de la Fac. Toujours à deux doigts d’en découdre physiquement. Ce qui est d’ailleurs arrivé.

On se demande, à la lecture de ces premières lignes qui frôlent la confession alors qu’il n’y en a aucune dans ce site (sauf celle sur « la pasión » de la tauromachie, dans un billet qui m’a valu plusieurs cris de joie ou de terreur) ce que je veux raconter, en revenant sur les monarchistes d’Assas.

Je conte, à vrai dire, au fil des heures passées, très exactement, le retour de ce souvenir.

Je lis donc souvent la « Revue des deux mondes », la plus vieille des revues mensuelles française, certes dans la mouvance libérale, exécrée donc par les lecteurs exclusifs du Monde, de Libé, des Inrockuptibles, du Nouvel Obs. De Télérama aussi.

Comme beaucoup le savent (je suis obligé ici de rappeler ce que je veux toujours éviter, s’agissant d’une « pensée personnelle » qui frôle la petite description de soi, sauf par le biais des idées ou des concepts qui révèlent ceux qui les manient), que je n’aime pas cette pensée formatée, même si elle contient des vérités théoriques ou sociales incontournables. Mais l’ancrage dans ce prêt-à-penser est trop réducteur. Tous (dont moi) sont capables de prédire, une seconde avant la prise de parole de l’un d’eux, ce qui va être dit. Formaté, téléphoné.

Donc la revue des deux-mondes, vilipendé par les éditorialistes des revues et journaux précités( Extraits de presse : Le Monde : « Drôle de tournant à la « Revue des deux mondes »Il y a quelques mois, la vénérable revue a changé de direction – et de ligne éditoriale. Au risque de perdre son âme ? Par Edouard Launet Publié le 07 juillet 2015 », Les Inrocks « La Revue des Deux Mondes est-elle devenue franchement réac ?)

Il est vrai que l’affaire Fillon a assassiné cette revue qui versait une mensualité de 5000 € à Pénélope.

Mais non, ni Pénélope, ni le reste n’étant ma tasse de thé, je lis cette revue, pour tenter, comme ailleurs, y compris dans les journaux qui m’exaspèrent, un article marquant, une écriture joyeuse, une pensée plaisante. Le numéro sur Kundera, le dernier article de Fumaroli sur Chateaubriand et Tocqueville sont remarquables.

Parmi les membres de cette revue, se trouve un certain Marin de Viry.

Je trouve qu’il écrit bien, même si à l’évidence la gauche n’est pas son côté préféré. Mais soit, ce n’est ni un fasciste, ni un terroriste, comme peut l’être un « écrivant » de Libé ou du Monde (pas tous, lisez les séries d’Été du Monde, il n’y a pas mieux sur terre, dommage que l’Été soit fini). Il écrit bien et sa pensée, certes plus proche de celle de Finkielkraut que de celle de Badiou ou Mélenchon, n’est pas inacceptable (je suis prudent avec les mots, les terroristes veillant, toujours le fusil en bandoulière))

Je suis allé donc voir en ligne qui était ce Marin de Viry. Et c’est là que j’ai découvert qu’il était monarchiste ! Républicain, évidemment. Un monarchiste républicain. Et qu’il avait écrit un bouquin sur le sujet.

Non, je n’achèterai pas le bouquin. Je sais d’avance ce qui y est dit.

Mais je donne à lire l’interview qu’il a donné au Figaro, à l’occasion de la sortie de son livre en 2017. Lisez, tout n’est pas faux ;

Il est dommage qu’il faille passer par le concept de royauté pour revenir à la République française et ses valeurs immuables et extraordinaires, bien loin de celle des campus américains, ou des pseudos intellectuels de l’Est américain, qu’on veut nous impose.

Oui, l’Amérique devient un problème pour la pensée du monde, qu’il s’agisse de celle, surréaliste, des Trump, mais aussi celle indigéniste, genrienne, féministe sans clairvoyance qui, sans passeport, illégalement (illégitimement) est entrée en France. Pensée sans papiers de référence sauf celle des petites pensées dans les allées de leur chères (…) universités (celle des valeurs que la France a porté, loin de l’idiotie par ses grands hommes qui ne sont pas tous au Panthéon. Je viens de déraper, De Viry ne parle pas des States. C’est moi qui suis furieux de constater qu’un aussi grand pays, empli de combattants, inventeur de mille choses, qui sait nous sauver sur les côtes de Normandie, qui a mille défauts comme l’Europe se laisse embringuer, encore une fois par la pensée de Campus ou de bande dessinée au héros à la mèche rousse ou blonde l’on ne sait pas…

PS. Je ne sais ce que me prend de finir dans la diatribe, un Dimanche pourtant calme. Ça doit être mon nouveau café, pas suffisamment fort. Et il me faut me réveiller. Ce que je dois faire par la plume acerbe

Donc le texte, curieusement inséré ici. Tous savent que je ne suis pas monarchiste. Mais, républicain et anti-fasciste, évidemment.

Marin de Viry : «Après trente ans d’antifascisme, Le Pen aux portes du pouvoir. Bravo les gars !»

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – A l’occasion de la sortie d’Un Roi immédiatement, Marin de Viry a accordé un entretien fleuve au FigaroVox. L’écrivain et critique littéraire revient sur la crise politique qui traverse le pays et son attachement à une monarchie qui ne serait pas anti-républicaine.

Par Vincent Trémolet de Villers

Publié le 24 février 2017 à 19:24, mis à jour le 25 février 2017 à 17:53

Marin de Viry est un écrivain et critique littéraire français, membre du comité de direction de la Revue des deux Mondes. Il enseigne à Sciences Po Paris, dont il a été diplômé en 1988, et a été le conseiller en communication de Dominique de Villepin durant sa campagne pour l’élection présidentielle de 2012. Auteur du Matin des abrutis (éd. J.C. Lattès, 2008) et de Mémoires d’un snobé (éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2012), il vient de publier Un Roi immédiatement (éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2017).

FIGAROVOX. – Votre livre pose un regard cruel sur le quinquennat Hollande. Vous l’avez vécu comme une épreuve?

Marin de VIRY. – Comme une épreuve pour l’amour que je porte à mon pays, certainement. Cette épreuve a commencé depuis longtemps, et au fond elle est arrivée à son terme avec ce quinquennat: le pouvoir n’est plus capable de faire souffrir le pays, il a donné tout ce qu’il pouvait sur ce plan-là. Quand j’étais à Sciences Po au milieu des années 1980, on m’expliquait doctement que le meilleur régime possible, c’était la Cinquième République (avec des majuscules), pour les raisons historico-politiques que l’on sait, à laquelle il fallait nécessairement rajouter une couche de technocrates ayant intériorisé l’intérêt général, l’édifice étant complété par les partis politiques, qui avaient vocation à s’occuper de l’alternance. Laquelle consistait à mettre en œuvre une politique rocardo-barriste ou barro-rocardienne, suivant que le pays voulait plutôt un peu de mouvement ou un peu d’ordre. Cet immobilisme à trois têtes – institutions, partis, technocratie -, légèrement animé par l’alternance, ces moments d’effusion populaire, d’oscillations autorisées sous contrôle du système, nous a conduit dans le mur, dont je vous fais grâce de la description.

C’est la confusion des esprits sur fond de déroute morale, intellectuelle, économique et sociale, qui a régné pendant bientôt quarante ans.

Alors que ce bel édifice rationnel aurait dû nous conduire vers l’idéal d’une économie sociale de marché où tout aurait été à sa place dans une perspective de progrès continu, c’est la confusion des esprits sur fond de déroute morale, intellectuelle, économique et sociale, qui a régné pendant bientôt quarante ans. Sous François Hollande, il faut ajouter à cette confusion un facteur «de gauche» qui – je crains de le dire en raison de l’amour sincère que je porte à l’idée socialiste que je ne partage pas -, aggrave le tableau.

C’est donc non seulement une épreuve patriotique, mais aussi une épreuve intellectuelle et politique. Intellectuelle, parce que le faux prétexte idiot du combat contre le fascisme – c’est-à-dire contre le Front National – a commencé en 1981 et que ça suffit, trente-cinq ans plus tard, de voir encore à l’œuvre cette procédure de mise en accusation automatique, que les «jeunes» appellent le «point Godwin» (si tu dis le premier le mot «facho» à ton adversaire, tu as gagné) qui a permis à la gauche de remplacer le principe de réalité par l’invective, et a substitué à la responsabilité une sorte de droit à faire n’importe quoi pourvu que l’intention soit sentimentalement correcte. Si je pleurniche au nom des plus hautes valeurs de l’homme, je suis exempté d’action et encore plus de résultat. A contrecourant des intérêts profonds de la société, une certaine gauche – pas la bonne, qui existe et que je vénère – a lutté de toutes ses forces contre l’intelligence, et donc l’altruisme véritable, avec probablement une forme de bonne conscience qui aggrave son cas. Résultat: Marine Le Pen est à nos portes. Bravo les gars!

Vous considérez que plusieurs centaines milliers de Français ont le niveau pour remplacer nos actuels ministres. C’est le gouvernement pour tous?

La société civile, si riche, est complètement laissée de côté.

Prenez un des trente ou quarante ministres du gouvernement actuel, homme ou femme. Faites abstraction de son brushing, de sa tenue lookée, de son chauffeur, de son inoxydable confiance en lui-même, de sa science du tweet qui clashe, du fait qu’il a été nommé parce qu’il apporte au gouvernement le soutien théorique d’un sous-courant d’une coquille partisane désertée par l’esprit et par les militants depuis longtemps, et concentrez-vous sur sa contribution à l’intérêt général. Deux points: d’abord, elle est souvent objectivement très faible (quand elle n’est pas négative), et elle ne justifie pas cette débauche de moyens que l’on met à la disposition d’un ministre ; ensuite, vous vous demandez souvent pourquoi lui, ou pourquoi elle? Vous connaissez forcément deux ou trois personnes qui feraient mieux le travail, pour plusieurs raisons: ils ou elles ne connaissent pas seulement le monde à travers la vie d’un parti, laquelle est une vie tronquée, ratatinée, obscure, minuscule, avec quelque chose d’ingrat et d’hostile qui, à la longue, dissout les qualités et l’énergie de celui ou celle qui y fait carrière. Vos amis la connaissent mieux, la vie. Ils connaissent le risque, le vrai travail, l’art de prendre les décisions. Ils parlent et écrivent en français, pas dans cette espèce de volapuk qui déclasse tout le monde: celui qui parle et celles et ceux à qui il s’adresse. Bref, la société civile, si riche, est complètement laissée de côté.

Emmanuel Macron avait souligné l’incomplétude du pouvoir. Diriez-vous que la politique souffre d’un manque d’incarnation?

Comme dans un vieux film au ressort comique naïf, Emmanuel Macron lance une formule juste qui lui revient en boomerang.

Comme dans un vieux film au ressort comique naïf, Emmanuel Macron lance une formule juste qui lui revient en boomerang. L’incomplétude, ça fait savant: nous sommes en terre d’épistémologie et de métaphysique. Dans sa version plus accessible, cette formule veut dire que le pouvoir n’épuise jamais les aspirations que les hommes mettent dans le pouvoir. C’est vrai. Et Macron, au fond, nous dit qu’il aspire à devenir cette frustration. Pour que le pouvoir soit complet, il lui faut un rapport à l’invisible. Le président d’une république laïque aura beau faire tout ce qu’il voudra, aller à la messe par exemple, il ne peut prétendre à incarner, justement, ce rapport.

Quant à l’incarnation, ce n’est pas l’idée qui me vient à l’esprit quand je pense à Emmanuel Macron. Je pense plutôt à quelque chose de numérique, de codé, à des automatismes. Quand je l’écoute et le vois, je pense à Heidegger et à Bernanos: il y a chez lui quelque chose du robot, de l’âme de la technique. «C’est la technique qui se fait homme, par une sorte d’inversion du mystère de l’incarnation»… De mémoire, c’est de Bernanos.

Nous vivons tous sous la dictature de la distraction pascalienne : toujours en dehors de nous-mêmes.

Vous décrivez une vie schizophrène entre business international et méditation historique. Est-ce à dire que nos existences recherchent l’unité?

Nous vivons tous sous la dictature de la distraction pascalienne: toujours en dehors de nous-mêmes. Soit nous sommes devenus des athlètes du rassemblement de notre personne dans la vie intérieure, malgré les forces immenses qui cherchent à nous arracher définitivement à la réflexion, soit nous assumons d’être abrutis, stimulés de l’extérieur en permanence, sans jamais aucun rapport à soi. L’unité, c’est tout simplement le rapport à soi. Beaucoup s’éclatent, renoncent au rapport à soi. Le choix qui s’offre à nous est entre choisir la réalité enrichie par des écrans qui se mêlent de plus en plus à la trame même de notre activité psychique, et la vie intérieure.

La monarchie est souvent considérée comme anachronique, tyrannique et vaguement ridicule. Vous assumez?

Elle n’est pas anachronique par construction, selon moi, parce que j’associe la figure du roi à une nécessité permanente de la dimension politique de l’homme : faire communauté, et même assez mystérieusement faire éternité. Le roi, incarne la communauté «telle que l’éternité l’a conçue». L’éternité n’est jamais anachronique.

Ma conception de la monarchie est compatible avec la République, surtout en France, et même compatible avec un surcroît de démocratie.

Tyrannique : non, parce que ma conception de la monarchie est compatible avec la République, surtout en France, et même compatible avec un surcroît de démocratie. Plus il sacré, plus il est symbolique, c’est-à-dire qu’il assemble les deux morceaux – l’un visible, l’autre invisible – d’une même pièce, moins il est tyrannique.

Ridicule… Si vous pensez aux manteaux de velours et aux visages bouffis des portraits officiels de la monarchie finissante, oui… Mais au fond des choses, le genre d’homme que la monarchie a en tête, c’est un mélange fait de chevaleresque et d’humanisme. Bayard et Montaigne. Lisez Romain Gary, et vous aurez un peu l’idéal-type de cet homme. La loyauté, mais l’indépendance, le courage mais l’humilité, l’amour du grand dans le sentiment de sa petitesse, et par-dessus tout, un homme qui se laisse guider par les puissances de la sympathie, qui élèvent toujours. Et non par celle de la haine pleine de bonne conscience, dont la fréquentation des médias nous donne l’exemple.

Votre appel au roi est-il une esthétique, une nostalgie ou le fruit d’un raisonnement abouti?

J’ai beaucoup étudié, admiré, intégré, compris l’idéal républicain. Je le trouve toujours aussi admirable.

Je suis parti d’une expérience personnelle. Lors de mes études, à la demande de mes professeurs – notamment à Sciences Po – et d’une certaine partie de mon entourage, j’ai beaucoup étudié, admiré, intégré, compris l’idéal républicain. Je le trouve toujours aussi admirable. Simplement, je trouve plus complet et plus haut, en définitive, l’idéal monarchiste que j’avais en tête, dans ma prime jeunesse, par transmission et par ambiance familiales. La monarchie est associée dans mon esprit à ce qui était valorisé chez les hommes et les femmes dans une certaine conception de la société. La politesse, une forme de curiosité, une tournure d’esprit, une différenciation sexuelle qui favorise l’altérité sans attenter à l’égalité en dignité des deux genres, l’amour du bien commun, et la préférence pour l’harmonie, dont Balzac disait qu’elle était la poésie de l’ordre. Ces impressions ont repris le dessus. Je les crois humaines plus que personnelles. Je ne crois pas exprimer une différence, en préférant la monarchie, mais une forme d’évidence de la complétude, justement, d’une société qui a à sa tête un roi couronné, et un roi sacré.

Avoir un roi catholique, c’est dire à nouveau que le pouvoir est fait pour ça : pour que chacun apporte sa pierre visible à un édifice invisible : la Jérusalem Céleste.

Je n’ai jamais compris – sauf quand j’avais affaire à des imbéciles, auquel cas l’explication venait de la déficience de mes interlocuteurs -, pourquoi la monarchie et la république étaient présentées comme émanant de principes opposés. Une des tentatives touchantes du règne de Louis-Philippe, pour lequel je n’ai aucune tendresse par ailleurs, mais aussi de la Troisième République, aura été de les réconcilier.

Pourquoi le roi serait-il forcément catholique?

Il existe une raison négative et des dizaines de raison positives pour que le roi de France soit catholique. La raison négative, c’est qu’il ne peut pas être autre chose, ou alors c’est un roi qui fait table rase de notre histoire et de notre culture, ce qui n’a aucun sens. Et les raisons positives peuvent tout simplement se déduire du constat que le catholicisme a opéré dans les esprits français, au cours des siècles, un miracle: transcender la violence aveugle, et prendre patiemment l’homme pour ce qu’il est – un être intelligent tenté de sacrifier des innocents – pour l’amener à construire la civilisation de l’amour. Ce projet a globalement réussi, mais le chef-d’œuvre est en péril. Avoir un roi catholique, c’est dire à nouveau que le pouvoir est fait pour ça: pour que chacun apporte sa pierre visible à un édifice invisible: la Jérusalem Céleste. Naturellement, cela n’empêche nullement la liberté de religion absolue, ni que les règles de neutralité dans l’espace public soient respectées.

Bouillonnement

Santa Monica, Californie. Est-ce l’Amérique totale qui se terre, violente et brute, dans cette photo ? Est-ce la modernité, tout aussi violente ?
Cette photo dérange, elle est donc acceptable, photographiquement s’entend.
Mais englué dans le commentaire, je me dois de chercher la cause, le motif de ce « dérangement ».
Il existe une méthode, pour analyser une photographie, je crois l’avoir inventée : il suffit d’imaginer l’effacement de l’un des éléments qui la composent, pour vérifier sa « dicibilité intrinsèque ».
Alors ici, je commence, j’enlève la femme : la photo, certes moins enlevée par la chevelure et le corps félin fonctionne encore dans son dérangement. Ce n’est donc pas la fille.
Je gomme les deux à gauche, le latino et le noir : la photo perd un peu de sa force, le « groupe » étant un peu dissolu et, consécutivement, le rythme. Mais elle est est toujours interessante dans son décalage.
Alors on se dit que ce qui génère la perturbation, c’est, évidemment le faux Hemingway dans son fauteuil roulant qui nous traine jusque dans les arcanes les plus sombres, les plus tenaces de la littérature et de l’exacerbation des personnages : mine résolue, désillusion en marche, moue structurelle. Lui, au milieu du groupe, pour le placer dans l’âpreté, la virulence, le déni d’une société sereine. Ce n’est pas son handicap qui configure. Même sur une chaise non roulante, il serait identique.
Puis on s’intéresse à l’homme torse nu et on se dit qu’il est absolument impossible de l’effacer. Sans lui et sa bandoulière, les autres, y compris le vieil homme à la casquette ne peuvent se « placer ».
Il est donc celui qui, contre l’analyse primaire, structure la photo. Brut, pas brutal, la nudité zébrée par l’anse de la modernité en marche, comme un guerrier “vidéo” derrière l’officier assis. Sans lui et la boucle sur sa poitrine, l’image ne fonctionne pas.
Cet homme est une figure du bouillonnement virulent. Comme du contemporain plaqué sur du corps, dirait H.Bergson. Pas post-moderne, contemporain.

La France s’en fiche…

Fin de la trilogie. Après « La France s’ennuie », « La France a peur ».

La France s’en fiche. De tout ce qui fait les unes des journaux investis par des journalistes qui s’ennuient, ont peur, et nous donnent à lire les fadaises du temps sur les Black matters, la théorie du genre, le post-colonialisme et indigénisme, des LGBT, de me-too. La France n’en a cure, demandez autour de vous. Personne ne vous en parlera, personne ne sera outré par je ne sais quoi, tant la liberté n’est jamais bafouée ici, dans notre pays de rêve. Et les inégalités, à l’inverse de ce que clament des pigistes au SMIC, n’ont absolument pas augmenté. Elles se sont, énormément, estompées, pas complètement évidemment, sauf si l’on se concentre sur les 0,1% des grands riches, qui sont encore plus riches. Et qui ne devraient pas figurer dans le tableau. Comme on s’en fichait d’Onassis, du temps des films de Truffaut.

Comparer les années 70 et 2020, l’échelle des salaires, comme in disait est passée de 1/10 à 1/6 ; Et (ce dont se plaignent les accros aux hiérarchies visibles, la rue devient indifférenciéé, le riche ou le pauvre n’étant plus « visibles ». Ce qui est donc une excellente chose, sauf pour les photographes de rue (dont je suis, vous le savez) qui recherchent les dissemblances et les marquages.

Donc, la France s’en fiche.

Les nouvelles idéologies peuvent louer le Palais des Congrès ou la Salle de la Mutualité, lieu de nos rassemblements militants d’antan, elles en ont le doit, elles peuvent piaffer, hurler, mentir (sur le prétendu racisme français, sur la répression ou les bavures policières rarissimes). Elles en ont le droit.

Mais la France s’en fout. La France, celle de la rue, des terrasses, des amis vrais, des cercles de pensée, sait ce que sont balivernes et billevesées.

Je travaille, assidument, sérieusement, au centre de concepts philosophiques, ,sur « l’Invention du monde », celle des idéologies du temps, l’invention de petits groupes très minoritaires qui veulent imposer une vision du monde, maniant des concepts mal maitrisés (demandez à un manifestant ce que peut être l’histoire, le concept, il sera muet, sous le masque qu’il ne met pas pour protéger les autres.

Donc, lisez les titres des journalistes en mal de détresse, en manque de vision sereine, lisez et demandez : tout le monde s’en fiche. Ça se passe entre « eux et eux », comme je le disais un million de fois auparavant.

Mais il est vrai – petit pardon- que seul le drame dans la plume peut l’embellir.

La dramaturgie idéologique est bien un écart productif de celui qui ne produit que pour lui-même. Ou pour ceux qui, s’ennuyant, ont besoin de cette manif de la désespérance, une manif de rue qui s’en fiche.

Les cartes de Roch Hachana

Ce soir, c’est le premier soir de Roch Hachana (les séfarades écrivent « ch », les ashkénazes « sh ».

C’est, pour faire bref, le « nouvel an juif ». Et le repas doit être de fête.

On va éviter ici le sempiternel rappel de la nécessité de l’absence de mets aigres, amers, sur la table, l’abondance du sucré et du doux, à la mesure de l’année nouvelle, souhaitée de miel. Beaucoup, en tous cas ici, connaissent.

Donc Chana tova ! Bonne année ! lit-on dans les messages Whatsapp qui affluent, images et petites vidéos en verve, avant la soirée.

On peut, cependant, s’agissant des mets, et même s’il ne s’agit pas de l’objet de ce billet, pour ceux qui ne le savent pas, raconter le jeu de mot d’Outre-Atlantique. Je l’ai appris, il y a longtemps et l’ai noté dans un carnet, lors d’un repas mémorable à Orange (Connecticut) : Les américains doivent mettre sur la table laitue, demi-grain de raisin et céleri (Lettuce, half a raisin, celery). Et que cette coutume a à voir avec son salaire. En effet, l’assemblage peut se lire « Let us have a raise in salary) ». Donc une augmentation de salaire. Souhaitée pour la nouvelle année.

Quand je raconte, tous les ans, après les prières bien sûr, au moment du repas, cette petite anecdote, la table est hilare. Et la conversation, inexorablement, glisse sur l’argent et l’Amérique. Je suis toujours heureux d’initier ces joutes. La droite et la gauche, autour de la table peuvent s’exacerber et le bruit des emballements idéologiques est salutaire pour une soirée de fête.

Mais ce n’est pas l’objet principal de ce billet.

C’est une amie, qui pourtant sait écrire mieux que quiconque, qui me l’a soufflé : des catholiques éditent des cartes pour Roch Hachana… Elle m’a donné l’adresse du site, sérieux s’il en est, s’agissant de « L’Eglise catholique de Paris ».

L’on peut aller voir : https://www.paris.catholique.fr/nouvel-an-juif-roch-hachana-5781.html

Je copie et colle :

La foi chrétienne trouve son enracinement dans l’élection du peuple juif. Cette année, le week-end des 19 et 20 septembre a été choisi pour sensibiliser l’assemblée dominicale à l’importance des liens personnels entre Juifs et Chrétiens, de connaissance et d’estime mutuelles.

À l’approche de la fête de Rosh Hashana (19-20 septembre), une intention de prière universelle est proposée pour le dimanche 20 septembre, 27 septembre ou 4 octobre : « En cette période des fêtes juives d’automne, prions pour nos frères aînés dans la foi. Pour qu’ensemble, juifs et chrétiens, nous prenions davantage conscience des liens particuliers qui nous unissent. Pour que nous sachions faire fructifier, au service de la paix, la mission commune reçue de notre Créateur, prions le Seigneur. » Des cartes de vœux sont aussi proposées. Vous pouvez vous procurer des cartes postales et des affiches : 0,30 € par carte et 0,50 € par affiche.

Mon amie me demande de commenter, persuadée, dit-elle, que je vais “les exploser”. J’ai du mal entendre, elle a du dire “exploser de joie” devant cette immense mansuétude de l’Eglise catholique à l’égard des juifs de Roch Hachana.

J’ai deux solutions :

Soit entrer dans ce qu’elle attend : une diatribe dans un style polémique de bon niveau, pour vilipender des chrétiens qui prétendent avoir dépassé “l’Ancien testament” et font des courbettes de moines à l’oeil perfide, pour prétendre à la fraternité, en triturant le mot, amadouant ceux qui sont leurs pères “enracinés”, sûrement englués dans “l’avant “et l’Ancien. Insister sur l’incompatibilité entre judaisme et christianisme, lorsque ce dernier s’érige en “nouvelle ère”, écraser les comportements de flagellation dans le péché originel, me moquer, sur le mode flaubertien de l’idolâtrie devant la statue de vierge ou les “clair-obscur” du génial Zurbaran. Bref du ressassé, toujours nouveau quand c’est bien écrit. Ce que m’avait dit un jésuite de la revue “Etudes” (le christianisme serait parallèle, sans concurrence, dans la non-violence du Dire), un jésuite adorable qui se trompait très souvent. C’est ce qu’elle attend, mon amie qui vit loin.

Soit rire bruyamment, devant ces locutions, comme j’ai pu le faire souvent, sans commenter. Comme elle le sait, cette amie, retrouvée de mille ans, qui habite dans un pays sans soleil bleu où il fait très chaud, qui est respectueuse du temps, qu’elle n’oublie jamais. Surtout le soir de Roch Hachana.

Je choisis le sourire.

Mais je reviendrai sur Roch Hachana, en réalité sur le “commencement”, la “tête” de tout, comme dirait le magnifique André Chouraqui.

Noir

La mariée est très malheureuse. Le photographe le sait. Le marié sait que le photographe le sait. Il est prêt à bondir, mais le photographe s’approche et lui serre la main pour le féliciter, se tourne vers la mariée pour, respectueusement, lui offrir un sourire. Il ne leur montre pas la photo qu’il vient de prendre.

Le ciel était gris. Le noir et blanc peut être trompeur.

Chère amie,

“Chère amie,
Décidément la réputation de la Normandie n’est pas usurpée. Il pleut et il pleut encore. Je vous imagine dans votre belle maison, à chercher de l’ombre et à fermer les jalousies. En fait, j’aurais du venir vous voir, à Nîmes, dans le soleil, plutôt que de plaquer la grisaille pluvieuse sur une angoisse absurde.
Je rentre demain chez moi. Stupide escapade ! J’en avais sûrement besoin. Il faut vite rentrer.
Je pense trop pourtant – je ne sais pourquoi, peut-être comme vous – et constamment, à nos égarements passés, ceux des vies salement confisquées aux inconnus. « Dépositaire des feuillets vitaux », l’expression est de vous. Les histoires sont dans une armoire de mon bureau, dans deux chemises, l’une de couleur rouge pour les femmes, l’autre jaune pour les hommes, bêtement, cartonnées et bien fermées, glissées entre mes dossiers.
Je ne les ai pas relues depuis le jour où elles m’ont été «confiées», comme si j’en avais honte. Il est vrai qu’un couteau nous a – si j’ose dire – refroidi.
Mes vingt-quatre vies, les vingt–quatre secrets que j’ai sordidement extirpés m’obsèdent toujours dans ces époques de désarroi. Vous souvenez-vous des vôtres ?
Nous étions donc des voleurs, des malfaiteurs, presque des assassins. Comment avons-nous pu oser ? J’ai fait, cette nuit, un horrible cauchemar, de ceux qui ne vous quittent pas une seconde, vous chamboulent les sens et vous font hurler dans votre lit pour supplier, l’on ne sait qui, d’y mettre fin. Tous «nos» hommes, toutes nos femmes étaient là, le visage blafard, comme des morts-vivants. Une foule. Ils me regardaient et riaient très fort en s’approchant de moi, menaçants. Leurs bras étaient tendus, comme s’ils voulaient m’étrangler. Et quand j’étais à leur portée et que, terrifié, j’attendais les violences, ils m’embrassaient, toujours en hurlant de rire.
Quelle banalité ! J’ai subi cette scène de film de seconde zone des milliers de fois et ce matin, dans la salle du déjeuner, il m’a semblé que tout le monde me scrutait, en s’interrogeant sûrement sur la maladie qui décomposait mon visage. C’est peu dire que suis épuisé par tout ceci. Il faut, bien sûr, que je me repose. Je vous écris et cela me fait énormément de bien.
Mais je reviens au cauchemar idiot. Il y avait un «meneur», un homme qui riait plus fort que les autres et se tenait en première ligne : Christophe Lafagette. Vous souvenez-vous ? Sûrement pas. Ce temps est si loin et nous avons tous voulu, sans y parvenir, pour ce qui me concerne, éteindre cette mémoire. Je vous raconte encore.
Je sortais de la faculté et traversais les jardins, perdu dans mes pensées lorsque j’entendis une conversation entre un homme assis sur l’une des chaises en métal vert alignées autour du bassin et une préposée du parc.
Elle se tenait debout devant lui et brandissait un carnet de tickets. Vous vous souvenez de ce qu’à l’époque les chaises du jardin étaient payantes.
Et de nombreuses femmes, en uniforme, vendaient le droit de s’asseoir et traquaient les resquilleurs. L’homme souriait, sans répondre.
Manifestement, il ne voulait pas payer. La fonctionnaire commençait à s’énerver et menaçait de faire appel à la police qui n’était pas très loin.
Tout à coup, l’homme se leva, prit son portefeuille, y retira un gros billet, le remit à la dame, s’empara de l’entier carnet et lui demanda de rentrer chez elle. Il précisa qu’il avait payé pour tout le monde, pour tous ceux qui s’assiéraient dans la journée et qu’elle devait désormais le laisser tranquille. Il se rassit et ne répondit plus aux hurlements de la préposée aux chaises qui ne savait que faire. Elle partit en courant, je ne sais pourquoi, peut-être pour aller effectivement chercher la police, le billet à la main et manifestement affolée. J’avais trouvé, à l’évidence une proie, un homme à secrets et m’approchai de lui. Je lançai une plaisanterie sur sa générosité qui me permettait de jouir gratuitement de la chaise sur laquelle j’allais m’asseoir. Il ne me répondit pas.
Je tentai, à nouveau d’engager la conversation, sans succès. Il ne répondait toujours pas. J’étais sur le point de partir quand il me demanda brusquement « quel était le livre que je lisais en ce moment » et attendit ma réponse. Avouez qu’il y avait de quoi être étonné ! Un inconnu, pourvoyeur de chaises vides, bon sujet choisi de secret à conter, que j’abordais pour les besoins de nos incartades éhontées, et qui m’interrogeait sur mes lectures du temps. Bizarrement, j’eus l’impression que les rôles étaient inversés (vous savez, qu’en fait, je ne me trompais pas) et j’étais furieux. Tout aussi curieusement, je me prêtai au jeu et sortis de mon cartable un livre (un Nietzche) que je lui tendis. Il le prit, le feuilleta et entreprit pendant dix bonnes minutes de critiquer «la prose du nihilisme de quartier» (ce furent ses mots). Pour le cas où je n’avais pas saisi l’allusion il précisa qu’il s’agissait du «quartier latin, bien sûr». Il me proposa d’en parler plus longuement le lendemain, à la même heure, au même endroit, sur une chaise payante. Je ne savais plus quoi penser.
Je fus au rendez-vous le lendemain, l’esprit vengeur et décidé à le remettre à sa place. Il allait très bientôt me livrer ce qu’il devait cacher et ses secrets allaient contribuer à la réussite d’une de nos soirées. Pas question de répondre à des questions saugrenues sur ma personne et mes lectures ! C’était à lui de dire !
Je revins donc le lendemain au même endroit. Il était «ravi de me voir» me dit-il d’emblée, en ajoutant qu’il «adorait discuter », que «les vies devaient se raconter». Incroyable ! Tout se passait comme si j’étais un gibier rêvé !
Je m’énervai et partis. Vous connaissez la suite. Vous avez tous bien ri quand nous nous sommes, à nouveau, rencontrés le soir même, à l’une de nos réunions secrètes. Une nouvelle recrue dans la bande, inconnu de moi ! Et il voulait me faire «cracher» ma vérité. Il nous a démontré, par la suite, qu’il avait du talent et a déniché des vies sublimes mais je l’ai toujours détesté. Je ne sais ce qu’il a pu devenir. Mais il est revenu dans mon cauchemar.
Il paraît que des mots nous éloignent de l’animal. C’est ce que disent les philosophes et les biologistes : l’on ne peut, en effet, comme les matérialistes, asséner la thèse de la continuité entre l’homme et l’animal si l’on pense une seule minute à l’art et à l’imagination. La «transcendance» de l’homme devient patente. La rupture est donc dans le pouvoir du récit et l’appropriation de la sensibilité. Ca rassure.
Je vous écris et ça me fait du bien. Vous voyez, je ne change pas, toujours la digression.
Au fait, avez-vous lu le roman qui fait grand bruit, un pseudonyme ? Une histoire de vies éclatées et d’éparpillement des corps, si j’ai bien compris. Mille et une vies, si j’ose le mot facile. Pour ma part, j’attends de rentrer pour retrouver mon calme et la lecture. Je ne sais dans quelle catégorie de lectrice, vous vous rangez. Emportée ou distante ?
C’est ma tante qui me le faisait remarquer il y a bien longtemps. Il y ceux qui, malheureux, d’un chagrin d’amour, de la mort d’un proche (les seuls vrais malheurs) se plongent dans les livres pour «voir ailleurs», sans prostration et sans assemblage entre leur grande tristesse et l’histoire ou les mots qu’ils lisent. Les distancés donc. Autonomie de la lecture ici. Et puis ceux (comme moi) qui collent leur temps, leurs moments noirs sur leurs lectures, les rattachant à leur malheur, jaloux des joies décrites, pleurant sur les phrases sombres. Il vaut mieux, ceux-là, qu’ils ne lisent pas, qu’ils n’aillent pas au cinéma et se terrent dans les heures noires qui s’effacent toujours.
Vous voyez bien que je vais mieux ! Je ne changerai jamais.
Pour revenir aux choses que j’estimai sérieuses (mes dernières lettres), je vous ai dit, je crois, dans la dernière que j’attendais un «dénouement». Balivernes, propos de dramatiseur du dimanche ! Le seul – «dénouement» est celui de l’oubli et du rire.
P.S. Tendresse, tendresse, je vous enlace.

EXTRAIT DE “L’EXILE”.

basculement

Voici le passage du livre épuisé que la secrétaire générale de la maison d’édition lisait dans son petit bureau.

« Imaginons un homme, honnête, d’une quarantaine d’années, exerçant une profession libérale. Il aime la théorie et veut devenir connaisseur de philosophie, dans le but de comprendre les grands systèmes et adopter scientifiquement, de manière raisonnée, l’un d’eux. Pour se fixer, dit-il. L’inflation des pensées l’exaspère et il a l’intuition de l’imposture des mots. Il croit aussi savoir l’absurde des modes et des stratégies d’édition et sourit à chaque lancement d’un auteur lors des rentrées automnales. 

Cet homme n’est pas inintelligent. Il sait vaguement l’importance des penseurs grecs, il a lu Marx, par commentateurs interposés, à une époque de son engagement exclusivement théorique, il a tenté à de nombreuses reprises, tout au long de sa vie, de comprendre l’apport de Descartes, Spinoza, Kant, Hegel, Nietsche, Heidegger. Il se croit matérialiste et structuraliste. Il a choisi, lui semble t-il, son camp : il ne croit pas au sujet libre et agissant. 

 Il hait les traités du bonheur périodiquement publiés par les philosophes hâbleurs qui font de la conduite de vie philosophe à l’usage de cadres stressés un fonds de commerce lucratif. 

Il déteste la discussion, (les opinions étant ridicules) et s’énerve de la mode des cafés où elle s’exerce. 

Il se dit dans la nature nécessaire et fermée et a du mal à se faire comprendre dans les rares confrontations dans des dîners en ville de plus en plus espacés. Il a, du reste, abandonné le dialogue et se contente de donner de lui l’image d’un déridé jovial et sans soucis. 

Dans cette tentative de fixation salutaire, d’un ancrage dont il sent qu’il devient indispensable à ce moment de sa vie, il s’est, à nouveau, procuré de nombreux ouvrages de vulgarisation au rayon spécialisé d’une grande librairie. 

Cet été, dans sa maison du Périgord, entre deux cris d’enfants, sous un catalpa et sur une table en teck il a, méthodiquement souligné, surligné, pris des notes. 

Il se sent, pour la première fois perdu et ne comprend plus. Pour la première fois, dans ses lectures philosophiques (de seconde main), il s’ennuie et commence à s’interroger sur l’inutilité des grandes théories mal écrites et, en tous cas, incompréhensibles.  

Après un millier d’heures de lecture et une quinzaine de livres hargneusement jetés sur l’herbe mouillée (et que le chien dévore), il réfléchit, tout en se disant qu’émettre une opinion, une pensée, ne peut être que futile, éphémère et tout aussi inutile. 

Il en arrive à cette conclusion : les grands systèmes philosophiques sont nécessairement datés. Traitant de l’homme dans l’univers, elles ont été produites à des époques où la terre, plate, laissait harmonieusement le soleil tourner autour d’elle. Ou, lorqu’elle sont plus récentes, dans des moments ou la science en était, comme elle l’est d’ailleurs encore, à ses balbutiements. 

En outre, les concepts élaborés par ces grands penseurs assénés aux étudiants de terminale, pour la plupart férus de jeux vidéo, ne veulent rien dire dans un monde dominé par les valeurs de la consommation. 

Il se dit (il faut ici abréger) que la consommation de théorie est du même type et décide d’abandonner, pour la vie, de telles lectures. Pour venir à autre chose. Il est, en effet persuadé qu’il ne peut s’abandonner dans ce désolement dont il sent, au surplus, intuitivement, qu’il constitue une pensée philosophique.  

Il décide de passer à la lecture de romans contemporains, en étant persuadé qu’il a sûrement raté, par son rejet du sujet, les vrais nœuds de la vie, qui se trouvent peut-être dans les affres de l’individu. Les auteurs du jour donnent sûrement à voir et à penser dans le futile, l’instantané, l’évanescent, seuls remparts contre la folie et la dépression. Il n’est pas convaincu et reste dans le vide de sa recherche (pour des raisons qu’il serait trop long ici d’expliquer). 

Il décide une chose insensée : il va prendre un dictionnaire, fermer les yeux, écarter les pages, pointer un doigt, toujours les yeux fermés, sur un mot. Et s’en tenir, pour la vie. S’en tenir en l’approfondissant, en faire l’unique objet de ses préoccupations futures, quoiqu’il arrive. 

Le doigt est tombé pile sur un mot : Disparition. 

Il prend un cahier d’écolier et sur la première page écrit : Disparition, disparitions. 

Sa vie a basculé.  

Marianne

Michel Béja

L’homme était allongé sur le grand lit. Il prit les photographies, les rangea dans leur étui et relut : 

Marianne. A nouveau. Vous souvenez-vous ? C’était un jour vulnérable, de vacillement. Les invités étaient à l’heure. L’espace exact, pensa la femme. Elle souriait. Maintenant, se dit-elle, il le fallait. Elle s’approcha de chacun, tour à tour, les mains sur la poitrine, dans une posture excessive, illimitée, regardant immensément. Chacun, tour à tour. Le silence fut prostré, prégnant. Elle quitta le salon, droite, belle, le front imposant. Dans la chambre du fond, les enfants jouaient. Elle revint, quelques minutes plus tard, pour rire, avec tout le monde. L’on avait presque oublié ce qui ne devait être qu’un abîme passager, creusé dans le temps, un écart irréel. La soirée continuait, retranchée, à son endroit. Elle se leva. Ils la regardaient… Elle ne disait rien, immense dans sa beauté. La mémoire des mêmes est, inexorablement, hantée par ce geste indicible, indéfectible, couvrant l’air de sa plénitude, dans un ballet fantasque. Elle écarta les bras, des secondes, les baissa  pour effleurer ses jambes et se dirigea, glissante et lisse vers l’entrée. Là, sur un portemanteau encombré, elle trouva son ciré, noir et brillant. Elle noua les manches autour de sa taille et sortit. Les invités étaient rendus aux rires et au bruit. Elle entra, la joie sur la peau, vibratoire, unique. Par son regard, constamment appuyé, elle donna, dans ce moment, si largement, si prodigieusement, qu’ils disent encore qu’ils ont, eux, eu la rare chance d’approcher ce qui pouvait être une vie. Et que depuis ce jour, ils ne sont plus les mêmes. 

Dois-je m’arrêter là, dans leurs instants suspendus ? Si vous pouviez me répondre, vous me diriez que l’important est évidemment ce qui n’est pas dit et que je prends des risques à m’approcher, pour vous, de certains mots. Oui. Je les désire, pour vous, qui s’étirent, absorbants et voluptueux, à votre corps, par leur objet implacable qui les rend à ce qui les soutiennent. L’écriture imparfaite que je tente, par vous depuis des mois, se veut flagrante, qu’elle se cabre, s’allonge, s’étend, se repose, se glisse, s’éveille, s’invente et dorme dans ses reflets tremblants. Par la courte évidence ou la longueur d’une volupté merveilleusement conquise, lumineuse traînée dans ce jour retrouvé, scansion à la claire surface. L’éclatement arraché, comme pour mieux revenir et se poser. En bref, des cercles concentriques qui s’emparent amoureusement, du centre d’où ils sont nés. Pour chercher la haute mer. 

Je vous ai déjà dit, même si ce n’était frontal que vous étiez trajectoire et tintement, que les mots que vous m’offrez pour vous les restituer ne sont que pores de votre peau, odorants comme la terre après une pluie récente. Je n’ai qu’à capter le souvenir d’un mot et d’un toucher pour prendre et vous refaire. Vous attrapez, peut-être, au fil de ma brouillonne assiduité, ce que je vole de vous et qui nous sera restitué. Ce qui, dans un dépassement à votre hauteur, se fond dans l’exigence, pour devenir le rythme qui nous caresse. 

Mais, il me faut revenir à mon récit et à l’interrogation qui le finit. Et vous dire que personne, absolument personne, sauf moi, n’a su ce que la femme avait pu faire pendant ces deux heures. C’est évidemment faux et vous ne me poserez pas la question dans le proche moment de notre réunion. Vous savez. Je sais ni comment ni pourquoi et ne connais ce djinn qui a pu vous le dire, et qui, dans sa contiguïté et son effleurement de vous, seul me rend féroce. Mais vous savez les heures. 

Il ne corrigea pas un demi-mot, se contentant d’ajouter des virgules, ici et là. Il prit l’une des enveloppes déjà préparées. Il n’en restait que deux. Il y glissa la lettre, la numérota, la posa sur la table de chevet.  Il s’allongea sur le grand lit et s’obligea à fermer les yeux car il fallait désormais dormir. La journée, demain, était cruciale.

Les lettres

Je m’appelle Paul, je suis marié sans enfants. Mon meilleur ami se prénomme Étienne. 

C’était l’été. Le soir tombait et l’heure était douce. J’étais plongé dans un dossier (une aile d’Airbus qui, par une erreur de montage, avait atterri sur les pieds d’ouvriers qualifiés) lorsqu’il m’a téléphoné  pour me poser une question, comme toujours saugrenue : 

–  Comment vas-tu ? J’espère aussi bien que moi. As-tu remarqué le regard particulier et pénétrant que posent les femmes, dans la rue, les gares, les brasseries, sur les hommes dont elles devinent qu’ils sont amoureux ? Elles donneraient tout pour qu’ils les accostent. Elles perdraient leur âme pour une minute de ce bonheur. As-tu remarqué ? Tu dois sûrement, comme toujours, avoir une explication. 

J’ai raccroché, sans répondre, comme je le fais toujours. Il a immédiatement rappelé. 

Le lendemain, à l’occasion d’une soirée où nous étions invités et à l’écart de tous, il m’avoua qu’il était très amoureux, d’une femme «belle comme le jour » ajouta-t-il, mais que, comme d’habitude, «ça lui passerait sûrement ».  

Mon ami est capable quand même de mots mieux choisis et il peut faire autre chose que de jongler avec ces platitudes. Mais il se croit sans cesse amoureux et dans ce cas, l’on épuise les formules. 

Je ne répondis pas et me contentai, par un soupir entendu et une politesse distraite, de le laisser dans sa déchirure. Ce qui faillit le faire hurler et m’étrangler, mais il y avait trop de monde autour de nous. 

Quelques jours plus tard, l’épouse de mon ami m’appela ; 

– Qui est la femme ? 

– Quelle femme ? 

Elle me traita d’idiot. Je ne pus lui mentir. Je ne savais pas. 

J’arrive à l’essentiel. Le lundi suivant, j’avais évidemment oublié cette ordinaire histoire et travaillais encore (des bouchons de bouteille de vin obstinément collés à leur goulot, sans que les experts ne parviennent à expliquer cette curiosité physico-chimique).  

J’entendis des cris dans le couloir. Je sortis de mon bureau. L’on hurlait sur ma secrétaire qui était sur le point de s’emporter et de devenir grossière. 

L’individu était planté au milieu de l’entrée, grand, impeccablement habillé, un costume haute couture, des lunettes sur les cheveux, retenant une mèche couleur bronze. Les bras hargneusement croisés, il ne cessait de répéter : «Où est-il ? Où est-il ?». Le regard terrorisé que ma secrétaire me lança me rendit à l’évidence qu’il cherchait à me rencontrer. 

Je m’approchai, non sans crainte, et prit la décision de parler, très calmement : 

– Monsieur, si c’est moi que vous cherchez, je suis ici à votre disposition. Entrez donc dans mon bureau. 

Les yeux hostiles, les sourcils amèrement froncés, il me devança. Je fermai la porte, ce qui déclencha de nouvelles vociférations. Je pus, dans cette fulguration déconcertante, comprendre péniblement qu’il s’agissait de «lettres». C’était le seul mot audible et il revenait sans cesse. Je ne comprenais absolument rien et pensai, un moment, faire appel aux forces de l’ordre. Mais le côté idéologique, «au carré du sentiment», comme le dit si joliment la femme d’Etienne, m’en empêcha. J’osai encore dire : 

– Je ne comprends pas. 

Ce mot pourtant banal, posé et articulé, eut, curieusement, un effet inattendu puisqu’il déchaîna un plus grand courroux. Il commençait à se montrer vraiment menaçant. 

Ma secrétaire me sauva par un de ses coups de génie. Elle ouvrit brusquement la porte et dit, brutalement, en s’adressant au forcené : 

– Monsieur, on vous demande au téléphone. 

Il en fût, évidemment interloqué et hésita quelques secondes avant de prendre (sans me demander l’autorisation) l’appareil. 

Il n’y avait personne à l’autre bout du fil et il raccrocha, pensif. 

Je profitai de cette accalmie inespérée pour, hardiment, poser une autre question : 

– Quelle lettres ? 

Là, il se leva immédiatement pour faire, toujours en braillant, le tour de la pièce. Il devait être à la recherche de l’objet qui me fracasserait le crâne. C’en était trop. Il fallait trouver autre chose. Entre deux insultes, que je n’avais jusqu’à ce jour jamais entendues, je tentai encore, certain du génie de ma trouvaille : 

– Parlons en des lettres ! 

J’eus l’agréable surprise de constater qu’il me prenait enfin au mot. Il parla d’une voix rapide et essoufflée. En bref : j’étais l’auteur de lettres  «enflammées et assidues» que son épouse recevait chaque jour depuis des mois. Et elle en avait été très perturbée. Comment avais-je osé ? J’avais même, comme pour le narguer, et alors qu’elles étaient adressées au domicile conjugal, l’insigne culot de les signer, de porter sur le dos de l’enveloppe mon adresse, sans oublier le numéro de mon téléphone portable ! Sa femme «retournée» s’était enfin décidée à lui avouer l’objet de ses récentes «tourmentes». Je résume :  

Elle ne me connaissait pas («disait-elle», ajouta-t-il). Je lui déclarais un amour dont elle avait toujours rêvé, allant même imaginer qu’elle était devenue amnésique ; que nous nous étions (elle et moi) toujours aimé. Et le comble pour notre furibond : elle avait fini par ne plus supporter son époux qu’elle croyait fermement incapable d’une telle «beauté dans le langage extrême du bonheur illimité». Ce sont bien ses mots. 

Il ajouta encore que je pouvais mieux comprendre, maintenant, pourquoi elle avait «disparu», un soir, sans mot dire et sans bagages, pourquoi il passait, désormais, des journées entières dans les secrétariats de centre de repos et de cliniques psychiatriques demander s’ils ne l’hébergeaient pas, persuadé qu’elle ne pouvait finir, dans son grand désarroi, que dans ces «lieux de naufrages des drames». 

Il avait dit tout cela dans une grande précipitation, ce qui dut le calmer, puisque tout en défaisant, d’un geste rageur, mais convenu, le nœud de sa cravate, il me posa, en me fixant parfaitement, une question qui me laissa absolument pantois : 

Que proposez-vous ? 

J’étais atterré.  Je ne connais pas cette femme et il y a belle lurette que je n’ai pas écrit de lettres d’amour.  

Je lui répondis d’un trait, pour le lui dire, en ajoutant que j’avais toujours été incapable d’écrire une lettre «enflammée», peut-être par pudeur. 

J’ajoutais que étais aussi  furieux que lui et, que , comme lui , je n’aurai de cesse de débusquer cet imposteur, ce maquilleur, cet escroc. 

Il me regarda interminablement (ce qu’il n’avait, en fait, jamais cessé de faire) et réfléchit (je le pense, du moins, car il ne parla plus). 

Avant de pleurer, de larmes honteuses, il me dit qu’il ne comprenait plus rien, absolument plus rien et je ne pus que lui répondre qu’il en était de même pour moi. Je lui proposai de réfléchir, ensemble, à cette extravagance, de laisser passer une nuit «comme les sages», et de nous rappeler, s’il le voulait bien, pour faire le point ; qu’il devait me laisser sa carte. Ce qu’il fit, avant de repartir, menton sur la poitrine, yeux embués et veste froissée. 

Je rentrai chez moi et réfléchis, évidemment, toute la nuit. Ce qui intrigua mon épouse, inquiète de ma nervosité nocturne. Mais j’ai toujours dans ces cas là l’excuse de l’affaire du lendemain,  importante et périlleuse. 

Je sortis brusquement de mon lit, sous le prétexte d’une gorgée d’eau fraîche. Je pris la carte dans mon veston. J’allai dans la cuisine, toujours éclairée par la lumière blafarde de ces maudites chambres de service, prit une chaise et relus :  «Jean-Charles Ducouraud, professeur des Universités. Psychanalyste. 233, rue de l’Université 75007 Paris». 

Je réfléchis en tentant de rassembler mes souvenirs, ce qui est fort difficile à cette heure de la nuit. Ce nom me disait quelque chose. Après quelques minutes, j’y étais. Jean-Charles Ducouraud. Bien sûr ! C’était le fameux théoricien de la «thérapie du malheur» dont les revues hebdomadaires et les émissions télévisées d’après-minuit se vantaient de pouvoir obtenir, en exclusivité, les grandes théories, dont le style et la force étaient à la mesure d’un véritable «bouleversement épistémologique». 

Il me semblait bien l’avoir déjà rencontré. Mais ce n’était, en fait, qu’une des images qui peuplent et encombrent notre courte mémoire. Je  l’avais aperçu une de ces nuits d’insomnie qui me font errer dans le salon et allumer la télévision. 

Il y avait longuement développé ses théories. Je me souviens encore de son expression hautaine lorsqu’il infligea une terrible réprimande à la jeune animatrice. Il lui reprochait l’inconsistance de ses questions et j’ai cru qu’elle allait se mettre à pleurer. 

Si je me souviens bien, c’est à peu près  ça : l’homme était nécessairement son propre péché. Et seul le malheur «inventé» construisait (ou «déconstruisait», je ne sais plus), la pesanteur de sa «fibre » (concept qu’il ne fallait pas confondre avec ceux freudiens ou lacaniens, dépassés, rangés dans un précédent «epistémé». Il fallait donc «inventer » son malheur pour se guérir définitivement de «l’âpreté existentielle» et du sentiment suranné. C’est, bien sûr, par là, par cette «invention positive» que l’absolu du quotidien était atteint, que la «concrétude fibrale» s’exacerbait et qu’enfin le sujet s’objectivait dans l’extériorité de la puissance du malheur, enfin dévoilé. Enfin quelque chose d’approchant.  

Je lui téléphonai, très tôt le lendemain. Le répondeur téléphonique était branché et une voix ébranlée grésillait : «si c’est toi, Marianne, dis-moi vite où tu te trouves. Je suis très inquiet. Je t’aime. Si c’est quelqu’un d’autre, qu’il aille se faire voir ailleurs ! Je n’ai rien à lui dire !» Ce ton m’étonna, pour un professeur d’Université. Je laissais mon message : 

– C’est moi, il faut m’appeler de toute urgence, je crois avoir trouvé. 

Je n’eus pas à attendre plus d’une minute. Il rappelait. 

– L’avez-vous trouvée ? 

Je répondis : 

– Non, je vous ai dit avoir trouvé. Je n’ai pas à la trouver. Ce n’est pas mon affaire. J’ai autre chose à faire que de chercher des femmes que je ne connais pas et qui disparaissent à la première lettre d’amour reçue. 

Il ne raccrocha pas et je pris mon souffle pour, doucement, sûr de moi, dire : 

– Monsieur Ducouraud, s’agit-il d’une expérimentation ? Ne construisez-vous pas un «malheur inventé», un torpillage en règle ? Votre femme n’est-elle pas, tout bonnement, dans votre chambre, devant son miroir, avant d’aller (dit-elle..) faire du shopping avec l’une de ses amies ? 

Là, il raccrocha mais me rappela dans l’heure suivante. Et je me dois, objectivement, même si ses mots ne m’avantagent pas, de les rapporter ici. Il me dit donc, à peu près : 

– Monsieur, sachez que si ma colère vous a donné une piètre opinion de ma personne, je ne peux qu’en être navré. Vous avez du certainement lire quelque part que l’emportement est le mal suprême et je regrette de m’être écarté, momentanément de cette vérité. Mais la bassesse de votre réaction m’a en fait, bien soulagé : vous ne pouvez pas être l’auteur de ces lettres. J’espère ne plus vous avoir à vous rencontrer et vous prie d’oublier mon irruption. Je ne crois pas cependant devoir m’excuser. Seuls ceux qui ne nagent pas dans la bêtise peuvent le mériter. 

Il ajouta, avant de me laisser : 

– Je m’en vais de ce pas choisir les plus belles fleurs pour votre secrétaire, tout en me demandant ce qu’elle fait avec un idiot. 

Il raccrocha et j’appelai mon ami Etienne, pour prendre de ses nouvelles. Je fus bien triste lorsqu’on me répondit qu’il n’était pas là. 

J’en étais à penser sans travailler quand ma secrétaire entra dans mon bureau. J’ai vu à sa pâleur qu’elle ne se sentait pas très bien. Elle était effectivement blanche – comment dites-vous,, amie  ? – «comme un pied de lavabo». Bref, comme l’albâtre. Sans pouvoir sortir le moindre mot. Manifestement, elle n’arrivait pas à me dire ce qui, j’en étais certain, devait être terriblement important. J’ai, immédiatement, pensé, je ne sais pourquoi, aux fleurs de Ducouraud qu’il n’avait pas pu pourtant, à cet instant, déposer. J’eus soudain très peur et sur un ton doux et protecteur malgré l’effroi provoqué par son visage décomposé, je questionnai : 

– Alors, Hélène, qu’est-ce qui ne va pas ? 

PS. EXTRAIT DE “LA PIEUVRE”.

La France a peur …

COVID. Après avoir lu (cherchez en ligne) que le Conseil Scientifique français prédit que “Même si le nombre de cas est très inférieur à celui qu’on avait en mars et que le rythme d’augmentation n’est pas le même, la trajectoire montre qu’on va dans le mur” (propos de lépidémiologiste Arnaud Fontanet, membre du conseil scientifique, il y a quatre jours), on tombe, si l’on ne cherche pas sa force (l’essentiel nécessaire de l’activité quotidienne) dans l’immense déprime.

Et si, devant une bière, à une terrasse, là où je suis à l’instant, on lit le dernier article du “Monde” sur le sujet, on regrette que le bouquin “Suicide, mode d’emploi”, justement interdit dans les années 80, à juste titre au demeurant ( on a passé des heures inutiles à débattre, il y a longtemps, de ce livre malfaisant) ne soit pas réédité.

J’avais titré, dans un de mes précédents billets, plagiant le titre clairvoyant de Pierre Viansson-Ponté paru dans les colonnes du « Monde » du 15 mars 1968, que “la France s’ennuie”.

Désormais, je copie l’autre parole : “La France a peur », phrase d’ouverture du journal télévisé de TF1 du 18 février 1976, prononcée par le présentateur Roger Gicquel le lendemain de l’arrestation du meurtrier de Philippe Bertrand dans l’affaire Patrick Henry.

Sombres pensées, anxiété, nervosité sociale. Les ingrédients du rien. 

Je ne bois pas ma bière et vais boire un “fino”, vin de Jerez, blanc, sec, salé, joyeux, que la complication ne peut goûter. Tio Pepe. C’est la marque. Une dans mon frigo.

Le monde (“Le Monde”?) se love dans le noir.

L’article de ce soir :

Un paysage national de plus en plus sombre

L’angoisse face à l’épidémie de Covid-19 s’est ajoutée à une situation déjà incertaine et au déclinisme persistant d’une grande partie de la population

Installée depuis longtemps sur des sommets de défiance à l’endroit de ses dirigeants et de scepticisme envers la mondialisation, connaissant des pics d’anxiété quant à son avenir, l’opinion française s’est cette année retrouvée face à un gouffre : celui de l’épidémie de Covid-19. Une période où l’incertitude s’est ajoutée aux angoisses et au déclinisme persistant d’une grande partie de la population. Difficile pour le pouvoir exécutif de préparer « la France de 2030 », l’ambition du plan de relance annoncé le 3 septembre, alors que les citoyens ont à nouveau les yeux rivés sur les courbes des cas de contamination ou sur un premier ministre obligé, vendredi 11 septembre, de lancer un appel « solennel » au « sens des responsabilités » face à la « dégradation manifeste » de la situation.

 

L’enquête annuelle « Fractures françaises », réalisée depuis 2013 pour Le Monde par Ipsos-Sopra Steria, en partenariat avec le Centre d’études de la vie politique française (Cevipof), la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut Montaigne, décrit donc un paysage national de plus en plus sombre. Le coronavirus a fait irruption dans la réalité quotidienne des Français et l’obsession liée à sa propagation renforce le besoin d’autorité et de protection vis-à-vis de l’extérieur, et la méfiance à l’encontre de la mondialisation.

Paradoxalement, cette situation rapproche les Français de certains échelons. « Depuis plusieurs années, il y a une petite musique sur la défiance de plus en plus grande des Français, et c’est un constat juste, analyse Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos. Mais, plus la crise est forte, plus l’angoisse est importante, plus les Français demandent de la protection et se raccrochent à des institutions dont ils estiment qu’elles ont dernièrement tenu le choc, joué un rôle positif et les ont protégés. C’est le cas des grandes entreprises, de l’Union européenne dans une moindre mesure et, même, du monde politique au niveau national. »

Après une baisse enregistrée en 2017, dans la foulée de l’élection d’Emmanuel Macron, le sentiment de déclin national est en nette hausse. Ainsi, 78 % des Français pensent que leur pays est sur une pente descendante (+ 5 points par rapport à 2019). Un sentiment sans doute renforcé par la situation épidémique, puisque 49 % des sondés placent le Covid-19 parmi leurs trois préoccupations majeures, devant le pouvoir d’achat (39 %), l’avenir du système social (37 %), la protection de l’environnement (36 %).

Contexte anxiogène

En cette rentrée, malgré la multiplication du nombre de nouveaux cas de contamination, ce sont les conséquences économiques qui inquiètent le plus (66 %, contre 34 % pour les conséquences sanitaires), et les sondés font plutôt confiance à l’exécutif pour gérer une éventuelle « deuxième vague » (52 % estiment qu’elle sera mieux gérée, 9 % moins bien gérée, 39 % ni l’un ni l’autre.) Malgré l’activisme d’une frange complotiste, les Français sont en demande d’annonces fortes : 45 % des personnes interrogées jugent que les mesures mises en place sont « insuffisantes » (40 % « au bon niveau », 15 % « excessives ») et 80 % sont favorables au port du masque « dans tous les espaces publics ».

Dans ce contexte hautement anxiogène, le niveau de confiance envers certaines institutions se maintient (les PME à 81 %, l’armée à 80 %, l’école à 76 %, les scientifiques à 75 %). Fait inédit et plus étonnant, l’appréciation de certains acteurs plutôt décriés remonte (les grandes entreprises à 47 %, + 13 points ; l’Union européenne 42 %, + 6 ; les banques 40 %, + 10 ; la présidence de la République 36 %, + 6). Près de 74 % des sondés disent aussi s’inspirer des valeurs du passé (+ 5 points) et 82 % estiment qu’« on a besoin d’un vrai chef en France pour remettre de l’ordre » (+ 3), tout en ne remettant pas en cause la démocratie (67 % pensent qu’il s’agit du « meilleur système possible », en augmentation de 3 points).

Cette nostalgie et ce recentrage s’accompagnent d’une inquiétude de plus en plus grande à l’égard de ce qui semble loin ou plus flou. Une tendance majeure depuis quelques années, mais sans doute amplifiée par une épidémie qui a provoqué la fermeture des frontières. Ainsi, 60 % des personnes interrogées considèrent-elles que « la mondialisation est une menace pour la France » (+ 3) et 65 % que le pays « doit se protéger davantage du monde d’aujourd’hui » (+ 4).

Une inquiétude qui renforce les attentes envers l’Etat, en première ligne depuis le début de la crise. Dans l’enquête, 55 % des sondés estiment que « pour relancer la croissance, il faut renforcer le rôle de l’Etat dans certains secteurs jugés porteurs ou stratégiques » (+ 7 points) et 61 % qu’il faut « aller vers plus de protectionnisme pour protéger les entreprises françaises » (+ 6). Une demande à laquelle tentent de répondre l’Elysée et Matignon. Après avoir soutenu les entreprises en difficulté à travers son plan de soutien économique d’urgence, le gouvernement a prévu dans le plan de relance d’investir 3 milliards d’euros pour consolider le capital des TPE et PME.

Ces sujets économiques très clivants s’accompagnent de nombreuses ambiguïtés très françaises. Si 60 % du panel considère qu’il « faudrait prendre aux riches pour donner aux pauvres » (+ 3), 46 % approuve dans le même temps l’idée que « plus il y a de riches, plus cela profite à l’ensemble de la société », validant ainsi la théorie très macroniste du « ruissellement » et des « premiers de cordée ». Une opinion en augmentation de 6 points.

Au milieu de ces débats fortement marqués par la crise sanitaire et économique, d’autres préoccupations tiraillent la société et ressurgissent dans les indicateurs. Certains faits divers ont marqué la période estivale, et le ministre de l’intérieur a évoqué un « ensauvagement » de la société, provoquant une polémique jusque dans les rangs du gouvernement.

Nervosité sociale

Pour pouvoir faire des comparaisons avec 2019, une moitié du panel a été interrogée sur ses préoccupations sans tenir compte du Covid-19. Dans cette configuration, 49 % de ces sondés placent « la montée de la délinquance » dans leurs trois premiers motifs d’inquiétude (36 % si l’on ajoute le Covid-19 dans les items), soit une augmentation de 18 points. Un sentiment très fort chez les plus de 60 ans (57 %) et très faible chez moins de 35 ans (31 %). Cette nervosité sociale se traduit par une poussée inédite en faveur de la peine de mort (55 %, + 11).

Mais la question environnementale est également très haute. 77 % des sondés se disent ainsi prêts à accepter des changements dans leur « mode de vie » si le gouvernement l’exige. Un taux qui chute à 57 % lorsque l’on évoque d’éventuels « sacrifices financiers » pour les citoyens et les entreprises. Là aussi, cette préoccupation majeure est diversement appréciée selon les catégories (70 % des moins de 35 ans sont prêts à des sacrifices, seulement 50 % des plus de 60 ans ; 65 % pour les urbains, 49 % pour les ruraux).

Trois ans après l’émergence du mouvement féministe #metoo et la montée du débat sur les inégalités entre hommes et femmes, les Français sont convaincus à 69 % de « vivre dans une société patriarcale » (31 % pensent l’inverse). Ils se divisent en revanche sur le mode d’action des mouvements féministes (34 % estiment qu’ils ont trouvé une position équilibrée, 29 % qu’ils ne vont pas assez loin, et 37 % qu’ils vont trop loin).

Même paradoxe sur la question des discriminations raciales. Si 82 % des sondés estiment que le racisme est aujourd’hui présent en France – 57 % qu’il est en augmentation –, 66 % ont dans le même temps le sentiment qu’il y a trop d’étrangers en France (+ 3) et 47 % qu’il faut « réduire le nombre d’immigrés pour réduire le nombre de chômeurs » (+ 9), une antienne de l’extrême droite en temps de crise économique.

Au moment des procès des attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo et contre le supermarché Hyper Cacher en 2015, la vision de l’islam semble stabilisée. Pour 42 % des sondés, cette religion est « compatible avec les valeurs de la République » (+ 1) et pour 50 %, le djihadisme n’est qu’une perversion de cette religion (en baisse de 4 points). Un débat que le gouvernement a pourtant décidé de relancer avec son projet de loi sur les « séparatismes » qui sera présenté à l’automne.”

Compagnon de Pascal

Un lourd jeu de mots, dans le titre.
Je viens de finir le bouquin d’Antoine Compagnon, dans la collection “un été avec…”
Ici donc un Été avec Pascal.
À lire, mais j’avoue que je m’attendais à beaucoup mieux, à la mesure du génie pascalien. Mais agréable à lire.
Dans l’excellente, excellente revue en ligne dont j’ai déjà donné les références, “NON FICTION”, un bon article sur le bouquin. Je colle. Je reviendrai sur Pascal et son infinie intelligence du monde.

préci-sion

Je reviens vite, en écrivant encore devant le plateau, à l’Auberge, nappe blanche non souillée par un crustacé, devant une personne hilare. On m’a téléphoné. Certains ne connaissent pas le “Protocole des sages de Sion” qui a initié ma plaisanterie de titre et mon ‘”protocole sanitaire” dans le texte.

Donc, je donne le dernier article en la matière /

https://www.lemonde.fr/livres/article/2005/11/17/genealogie-d-un-faux_711030_3260.html

Bonne nuit.

L’huître de Sion

Le rire remplace le magnésium. Le sourire, la vitamine C.

Le journal “Le Monde”, après nous avoir alerté, il y a quelques jours (cherchez en ligne) que les vertébrés étaient en voie de disparition, nous gâche notre soirée en nous fournissant l’information selon laquelle les huîtres sont attaquées par les micro-plastiques…

Je viens à l’instant de finir d’éclater de rire.

Une amie, une juive, rappelant l’interdiction de manger des crustacés dans le judaïsme, vient d’imaginer que les juifs vont être considérés comme les aspergeurs de plastique…

Un protocole sanitaire…

C’est le type de conversation téléphonique qui permet d’aborder d’excellente humeur le week-end…

Je l’ai invitée à l’Auberge Dab, ce soir. Leur plateau est divin.

L’article du Monde :

LES MICRO-PLASTIQUES AFFECTENT LA REPRODUCTION DES HUÎTRES

Le mollusque, espèce indicatrice de l’état de santé des océans, est particulièrement sensible aux perturbations environnementales

Au sein du site expérimental du Laboratoire des sciences de l’environnement marin (LEMA) à Argenton, dans le Finistère, l’huître creuse est l’animal le plus étudié. Sa capacité à filtrer une grande quantité d’eau de mer, et donc d’accumuler toutes sortes de polluants, en fait une espèce sentinelle qui intéresse depuis longtemps les scientifiques. Dans le registre des fléaux durables, la contamination au plastique mérite une place de choix. Douze chercheurs de l’Institut français de recherches pour l’exploitation de la mer (Ifremer) et de l’université de Bretagne occidentale-CNRS réunis autour du doctorant Kévin Tallec se sont penchés sur la façon dont la Crassostrea gigas réagit aux particules de plastique générées par la fragmentation de la masse de déchets qui finissent dans l’océan.

Pour évaluer les effets de ces nanoplastiques – inférieurs à 100 nanomètres et provenant par exemple des cosmétiques, d’abrasifs industriels ou de l’utilisation d’imprimantes 3D –, ils se sont penchés sur la reproduction de l’huître creuse. Chez ce bivalve, cette fonction est particulièrement sensible aux perturbations environnementales, car sa fécondation se produit en externe, en expulsant ses gamètes dans l’eau de mer. Les résultats de l’étude publiée cet été dans le Journal Nanotoxicology ne laissent aucun doute sur la toxicité de ce type de pollution qui interagit directement avec l’animal.

Mis en présence de quatre doses plus ou moins concentrées de billes de polystyrène de 50 nanomètres pendant une heure, le mollusque perd plus de la moitié de ses chances de se reproduire. Chez les mâles étudiés, la chute du nombre de spermatozoïdes mobiles peut atteindre 79 %, et ceux qui restent subissent alors une diminution de leur vitesse de nage de 62 %. Sans doute leur mobilité est-elle gênée par les nanosphères qui viennent adhérer à leur membrane externe, comme le montrent les observations réalisées par microscopie électronique à balayage.

« En 2018, j’avais travaillé sur une précédente étude qui analysait l’impact de nanosphères et de microsphères (inférieures à 1 micromètre) de plastique sur la fécondation et l’embryon d’huître, rapporte Kévin Tallec. Elle montrait déjà que les particules les plus petites sont les plus dommageables. Cependant j’ai été surpris cette fois par l’importance de la réduction de la mobilité. Nous avons utilisé deux sortes de billes de 50 nanomètres en polystyrène : les premières ont une interaction forte avec la membrane des gamètes, tandis que les autres, qui ont une charge négative, forment plutôt des agrégats dans l’eau de mer et se révèlent donc moins dangereuses. »

Alerte générale

Kévin Tallec souligne qu’il s’agit de conditions de laboratoire et qu’il n’y a sans doute pas de concentrations de polystyrène aussi fortes dans l’environnement. « Il faudrait, à l’avenir, réaliser des expériences avec de vrais fragments de déchets plastiques et étudier leurs impacts en fonction de leurs formes, de leur composition chimique, de leur concentration, estime-t-il. Quoique le plus important aujourd’hui est de trouver des solutions contre la contamination de l’environnement marin ! »

En 2018, 359 millions de tonnes de plastique ont été produites par les activités humaines dans le monde. Les outils manquent pour mesurer les quantités astronomiques de ces microdébris qui se retrouvent dans l’océan, mais plusieurs équipes de chercheurs y travaillent. En attendant, leur toxicité observée sur les huîtres creuses sonne déjà comme une alerte générale pour le reste du monde marin vivant.

La France s’ennuie…

Si l’on a lu mon précédent billet, on aura vite compris que la soirée est consacrée à la lecture des lettres émanant des revues ou des institutions. Ici, après Philomag, celle de France Culture, exceptionnelle radio, unique au monde, critiquée par des idiots qui n’ont pas la faculté de faire le tri et de laisser sur le trottoir son côté “Libé”, son obsession d’un socialisme adolescent, pourfendeur du libéralisme pas méchant. Quand on fait ce tri, en réalité quand on sourit, on aime cette radio.

Dans sa “newsletter”, FC donne d’abord à lire, puis à écouter les podcasts.

Ce soir, Bachelot, Rimbaud, Verlaine.

Je colle et, comme d’habitude, reviens plus bas. Je ne peux m’empêcher de commenter.

Donc, la lettre de FC :

Rimbaud et Verlaine : une pétition soutenue par Roselyne Bachelot demande leur entrée au Panthéon

Par Pierre Ropert

Une pétition, soutenue par la ministre de la Culture, demande à ce qu’Arthur Rimbaud et Paul Verlaine fassent leur entrée au Panthéon. La pétition fait “appel au président de la République”, seul habilité à décider de ce transfert.

27/09/1954 : fragment du tableau de Fantin-Latour "Le coin de table" représentant les poètes Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, exposé au musée d'Orsay à Paris.
27/09/1954 : fragment du tableau de Fantin-Latour “Le coin de table” représentant les poètes Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, exposé au musée d’Orsay à Paris.• Crédits : AFP

“Est-ce ainsi que la France honore ses plus grands poètes ?” interroge la pétition lancée par un groupe d’intellectuels, académiciens et universitaires passionnés de Rimbaud et Verlaine, qui souhaitent faire entrer le couple de poètes au Panthéon. Soutenue par Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, ainsi que neuf de ses prédécesseurs, dont Jack Lang ou François Nyssen, la pétition précise :

Arthur Rimbaud et Paul Verlaine sont deux poètes majeurs de notre langue. Ils ont enrichi par leur génie notre patrimoine. Ils sont aussi deux symboles de la diversité. Ils durent endurer “l’homophobie” implacable de leur époque. Ils sont les Oscar Wilde français. Ce ne serait que justice de célébrer aujourd’hui leur mémoire en les faisant entrer conjointement au Panthéon, aux côtés d’autres grandes figures littéraires : Voltaire, Rousseau, Dumas, Hugo, Malraux.

Les signataires de l’appel soulignent ainsi que Rimbaud (1854-1891) est non seulement enterré à Charleville-Mézières, une ville qu’il détestait, mais surtout dans le caveau familial aux côtés de Paterne Berrichon, “son ennemi et usurpateur”, poète qui épousa sa sœur et tenta de lisser l’image de Rimbaud à titre posthume, en prétendant que ce dernier avait retrouvé la foi catholique sur son lit de mort et en faisant passer sa relation homosexuelle avec Verlaine pour une relation plus chaste qu’elle ne l’était.

Verlaine (1844-1896), de son côté, repose au cimetière des Batignolles à Paris, “près du périphérique, sous d’affreuses fleurs en plastique” assène la pétition. 

Les signataires ne manquent pas d’appuyer le caractère patrimonial des œuvres respectives des deux poètes : 

C’est dans l’œuvre de Verlaine que l’on a puisé en 1944 le message annonçant le débarquement en Normandie à l’intention de la résistance intérieure – le vers célèbre “Les sanglots longs des violons de l’automne/ Bercent mon cœur d’une langueur monotone”. C’est vers la figure emblématique de Rimbaud que l’on se tourne dès qu’une révolte éclate, surréaliste ou étudiante, comme en mai 68, ou lorsqu’il est question de « Changer la vie », le slogan de la gauche des années 1970.

Arthur Rimbaud et Paul Verlaine ont pourtant longtemps été considérés comme des amants scandaleux, et à ce titre punis. Les signataires de l’appel estiment ainsi que les panthéoniser reviendrait à leur rendre justice, deux siècles après la condamnation de Verlaine à deux ans de prison. 

L’histoire sulfureuse des deux poètes débute à la fin de l’été 1871. Arthur Rimbaud, après une brève correspondance dans laquelle il a donné à lire quelques uns de ses poèmes, débarque à Paris, dans le cercle littéraire de Verlaine. Celui-ci, âgé de 27 ans, s’éprend du jeune Ardennais, de 10 ans son cadet. Ensemble, ils vivent un amour passionné et tumultueux.

Deux ans plus tard, en 1873, lors d’une énième dispute à Bruxelles où ils se sont réfugiés, Rimbaud annonce son désir de repartir à Paris.  Verlaine explose, descend acheter un revolver, puis remonte à l’hôtel. Ivre mort, à trois mètres de distance, il parvient à toucher Rimbaud au poignet ; le second coup se fiche dans le plancher.

Verlaine est arrêté. Mais c’est davantage pour son homosexualité et son passé de communard que pour les violences faites à Arthur Rimbaud qu’il sera condamné, ce que ne manque pas de rappeler la pétition : 

Paul Verlaine a été condamné à deux ans de prison pour avoir tiré deux coups de revolver sur Rimbaud. Ce dernier, dont la blessure était légère, s’est désisté de toute action en justice. Mais le parquet belge et la police française ont monté un dossier à charge, dont les archives prouvent désormais qu’il fut lié à son rôle dans la Commune et à son homosexualité. Il est resté 555 jours en prison, quand il aurait dû n’y passer que quelques semaines. Et on sait aussi que la Préfecture de police de Paris a favorisé l’aggravation de sa peine en raison, précisément, de ce “drôle de ménage “.

Les signataires de la pétition font ainsi “appel au président de la République”, seul habilité à décider d’un transfert ou non au Panthéon. Sous son mandat, Emmanuel Macron a déjà transféré deux personnes au Panthéon : la résistante et ministre Simone Veil, avec son mari Antoine, en juillet 2018.

Précision de FC à 18h07 : Roselyne Bachelot n’a pas signé directement la pétition mais la soutient publiquement.

Je reviens :

Pour de brèves observations, comme dirait un notaire ou, plutôt un avocat :

1 – L’auteur de l’article ne s’intéresse, à vrai dire, qu’à l’homosexualité réprimée. Leger et dans le vent. La sexualité de Verlaine, sa répression, ne fonde ni la sympathie, ni le Panthéon. Elle est périphérique et sans intérêt. Dommage que “L’homophobie”, évidemment réelle, absorbe le tout, pour réduire le talent à une pensée de “campus américain”. Le “genre” ou la posture sexuelle ne peut, sauf à voguer dans l’air new-yorkais ou californien, alimenter la proclamation, certainement légitime, du génie. Le verbe exact, production de l’esprit, n’a aucunement besoin de ces billevesées pour être vénéré.

2 – La pétition est adolescente, comme Rimbaud au demeurant, sauf que lui, son adolescence était étoilée., loin du tract pétitionnaire. Les Lang et autres Nyssen nourrissent leur vieillesse de sanglots autant monotones que désespérants. Comment, en effet, justifier le Panthéon par le “changer la vie” ou lesdits “sanglots”. L’allusion à Mai 68 est ridicule, malsaine, incroyablement creuse. Des dizaines d’écrivains français le méritent ce Panthéon, autant que les deux amants maudits. Et des milliers de phrases et de mots aussi magnifiques ont jailli de ces centaines de génies du verbe français.

3 – La prison de Verlaine, comme d’ailleurs celle de Sade, ne peut, non plus justifier un Panthéon, sauf, dans un mouvement psychanalytique assez fantasque, même pas énigmatique, le remettre dans une prison de pierre, Place du Panthéon.

4 – Quant au lieu de sépulture des deux poètes, l’un près de son ennemi, l’autre aux côtés du plastique, lequel justifierait également le déplacement des cendres, on s’interroge sur le fait de savoir si les pétitionnaires ne plaisantent pas. Ou s’ils ne sont pas un peu séniles ou délirants. Le poète ne peut être dans un cimetière, qui n’est qu’un rien, comme le rien des corps ? Lang et Nyssen, dans leurs testaments ont-ils exigé les grands peupliers qui donnent de l’ombre à leurs tombes ? Le ridicule ne tue pas, si j’ose dire, s’agissant de mort.

5 – A vrai dire, il ne faut retenir de cette pétition que deux faits :

Bachelot construit, dans son ministère le scénario de son émission de télé-culture. Du slogan et de la posture. Attention, elle n’a pas signé, juste soutenu, comme elle soutient la culture. L’essentiel pour un ministre de la Culture. Elle est, encore dans l’image, celle de l’écran de télévision

Quant aux deux poètes, ils sont déjà au Panthéon et cette pétition est grotesque, absurde, bouffonne. Si tous les génies français – il y en a des centaines- devaint se trouver au Panthéon, il faudrait en construire des dizaines. Ce qui réglerait le problème de la circulation et de la pollution. Paris serait détruite pour construire des Panthéons pour nos génies. Ils sont, je le pense, plus qu’ailleurs, légion.

Les deux poètes sont, je le répète, déjà au Panthéon.

Désabonné d’une newsletter

Victorine de Oliveira

Entre mille propositions d’achat de brosses à dents électriques et de voyages dans des hôtels merveilleux, on reçoit quelques newletters de magazines et revues dites “intellectuelles” (celle de la revue de Pierre Nora et Gauchet, “Le débat” vient d’annoncer sa fin et je ne veux commenter).

Pendant le confinement, on recevait tous les jours celle de “Philosophie Magazine”, titrée idiotement, “En temps de guerre”.

J’ai écrit au rédac-chef que j’apprécie, pour lui demander de s’interroger sur l’opportunité de l’envoi d’inepties dont les salariés et autres chroniqueurs de la revue, nous abreuvaient. Inintéressant et creux, dans la mouvance de la petite angoisse de quartier ou, pire, celle des grandes entreprises qui ont peur du vide et le fabriquent.

Là, depuis quelques jours, je lis leurs nouvelles “lettres”.

Je me suis désabonné.

Lisez celle que je viens de recevoir. Elle est signée de Victorine de Oliveira, magnifique nom.

Lisez et dites-moi si j’ai eu tort de me désabonner. Je me trompe peut-être. Victorine, que je ne connais pas, ne devait pas être en forme. Et je pardonne toujours les succédanés de la fatigue ponctuelle. Les autres, je ne pardonne pas.

Il est vrai, comme le clamait Clément Rosset qu’il suffit d’une pincée de Derrida pour attirer le petit chaland…

Je vais encore écrire à Alexandre Lacroix. Dommage, c’est un type vrai.

En l’état, je clique sur “Désabonnement”. Et suis pourtant d’excellente, excellente humeur.

Donc, Victorine :

“Bonjour,

« Allez, il est pénible là, mets-lui un “vu’’ », me conseillait une amie l’autre soir, alors que je ne savais plus quoi répondre à ce type à qui j’essayais de faire comprendre gentiment et subtilement (trop sans doute) que je n’avais pas l’intention de prendre un verre en tête-à-tête avec lui. Honnêtement, j’ai été tentée de l’écouter : rien de plus simple, après tout, que de laisser une conversation en plan. Un tout petit « Vu à 02h34 » après un « Bah, si t’es trop occupée maintenant, on pourra prendre un verre quand t’auras plus de temps » est une façon d’exprimer « tu ne m’intéresses pas » puissance mille. C’est toute la cruauté de cette fonctionnalité des messageries privées. On a lu, pris connaissance d’une attente de la part de notre interlocuteur, puis décidé de faire comme si elle n’existait pas, qu’elle comptait pour rien. La personne lit un « vu » sous son message, sans parler du petit point vert qui signale votre connexion et le fait que vous vous baladez toujours sur ce réseau prétendument social, que vous y « likez » des publications, y postez des commentaires, répondez à d’autres personnes, voire nouez de nouveaux contacts, tout en ayant délibérément choisi de la voir sans lui accorder le moindre regard.

Si je rechigne tant à céder à cette facilité, c’est qu’on m’en a aussi pas mal lâché, des « vu ». Et franchement, il y a de quoi rendre fou. Quand une personne s’abstient de vous répondre, vous pouvez toujours inventer mille scénarii pour justifier le silence : le téléphone a dû tomber dans les toilettes juste après qu’elle a reçu votre message, elle vient tout juste d’être transportée aux urgences, ou des extra-terrestres ont pile à cet instant jeté leur dévolu sur votre plan du moment pour faire d’atroces expériences sur un corps qu’ils seront les seuls, désormais, à voir nu, les petits veinards. Après tout, ce sont des choses qui arrivent, n’est-ce pas ? Le « vu », quant à lui, ne laisse planer aucun doute. On vous laisse sur le bas-côté – ne vous reste plus qu’à remballer vos espoirs et poursuivre votre chemin le dos courbé sous le soleil cuisant de votre échec.

À croire que les concepteurs des messageries privées d’Instagram et Facebook ont lu Derrida. Dans Marges de la philosophie (1972), le philosophe remarque que la vue, contrairement au regard, « suspend le désir, laisse être les choses, en réserve ou interdit la consommation ». En cela, elle est un « sens idéel », c’est-à-dire qui a trait à l’idée des choses, pas à leur matérialité. Le regard est au contraire désirant, il instaure une relation dynamique entre le voyant et l’objet vu. « Vu » : d’un simple participe passé, on éradique toute possibilité d’avenir – Derrida savait l’importance de la grammaire.

Pour être tout à fait honnête, si je n’avais plus tellement envie de poursuivre la conversation avec ce type, c’est que, la vie étant mal faite, j’ai plutôt des vues, justement, sur l’un de ses amis. Pas sûre toutefois que l’ami en question ait remarqué. Mais sait-on jamais : cet édito sera peut-être vu, voire lu, voire…”

 

Elisa

Elisa

Je n’ai jamais su s’il fallait dire « texto » ou « sms » ou je ne sais quoi encore. Mais, peu importe, chaque fois que je vois Elisa, lorsque j’entends sa voix au téléphone, lorsqu’elle m’envoie ses longs, trop longs e-mails, je me souviens toujours de ces messages et de cette photo, elle envoyée par « mms » par laquelle j’ai découvert son visage malicieux, des grands yeux en amande, comme on dit.

C’était le temps où ils apparaissaient, difficiles à écrire, trois lettres sur chaque touche du téléphone et taper une, deux ou trois fois pour trouver la lettre. Je ne sais plus comment s’appelait cette méthode d’écriture dans la préhistoire de la communication électronique.

C’était une fin d’après-midi d’un dimanche débordant d’angoisse, la pire, sans cause, lorsque toutes les musiques deviennent trop tristes, vous plaquent dans la nostalgie, lorsque ne reste que le silence lourd, gris, étouffant et rien pour vous consoler, puisqu’il n’y rien à consoler. Simplement du poids.

J’entends le petit bip. Et je lis : « J’écris plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever »

Un numéro de téléphone qui n’est pas dans mon répertoire. Pas envie de chercher, je retourne dans mes pensées noires, affalé sur canapé, la télécommande de la chaine hifi dans la main, comme en instance de mon retour qui me fera allumer et jouir de ma musique. Et puis ce maudit mémoire à terminer, vivement la vie active ! Et Geneviève qui ne répond pas, elle doit me tromper !

Nouveau bip, nouveau message, même numéro : « Plume abattue, comme moi, à abattre »

Je laisse encore, faussement excédé. Mais, curieusement, je ne sais si c’est ce message ou une nouvelle onde pointue qui traverse allègrement mon petit salon, je reviens et allume la chaine, source « CD » (j’ai laissé tomber les vinyles), le dernier que j’ai inséré, le premier disque de Stacey Kent, voix de rêve, légère qui vous remet d’aplomb quand vous en avez envie.

Je me lève, prends mon téléphone et relis le « texto ». « Plume abattue » ? Je connais cette expression, je connais. Je trouve, c’est Gide, dans son Journal, lorsqu’il est persuadé qu’il entame sa fin. Il faut faire vite. Je prends le livre dans ma petite bibliothèque. Je retrouve le passage, j’avais souligné. Journal. 8 Juin 1948.

« …Sans cesse j’entends la Parque, la vieille, murmurer à mon oreille : tu n’en as plus pour longtemps. Si je n’étais constamment et absurdement dérangé, il me semble que je pourrais écrire des merveilles, la tiédeur aidant. Je reprends goût à la vie. J’écris tout ceci plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever, mais avec la constante préoccupation des choses beaucoup plus intéressantes que je voudrais dire… »

Nouveau bip, je lis : « Plus de goût à la vie, rien d’intéressant. Il me faut m’abattre »

Je m’assieds. Je réfléchis. Me viennent d’emblée, je ne sais pourquoi, le visage d’Ingrid Bergman et d’Anthony Perkins.

Je tape : « Aimez-vous Gide ? Et Brahms ? Sûrement. Appelez-moi et écoutez ».

Puis, vite, je trouve le disque : Brahms, 3ème symphonie (poco allegretto). J’attends.

Le téléphone sonne, j’en étais sûr, je décroche, je fais démarrer le morceau et colle le combiné sur l’enceinte droite. Près de cinq minutes. Je mets sur « pause », et je dis :

– Alors ?

J’entends Geneviève qui me demande si je ne suis pas devenu fou, si je m’amuse à briser les oreilles des femmes qui appellent pour dire qu’elles ont envie du corps de celui qui colle du Schuman ou du Beethoven, l’on ne sait trop, au lieu de répondre qu’il prépare un whisky et un lit accueillant !

Je deviens rouge. Je lui dis que je suis fatigué, que la nuit alcoolisée et les bras accueillants, je les préférerais le lendemain.

Elle raccroche, peut-être furieuse. Et je retourne dans le vide gris, chaine éteinte. Et là, le téléphone sonne.

Une voix rauque, presque Marlène Dietrich, avec un petit accent, espagnol, j’en suis sûr :

– Quel est votre nom ?

J’étais stupéfait ; Une femme donc, en suspens de suicide, plagiaire de Gide, adressant un texto à un inconnu et qui me somme de prononcer mon nom !

Je ne savais quoi répondre et me contentais d’un faible :

– Quoi ?

Elle dit alors :

– Moi, c’est Elisa, espagnole, Doctorante, locataire d’un studio rue des Ecoles ; Mes SMS vous ont plu ? Bravo. Vous êtes le seul à avoir trouvé pour Gide. Le seul sur environ une vingtaine. Je vais tout vous dire : je m’ennuie les dimanches et j’envoie des textos en inventant des numéros. Quelquefois ils sont bons, actifs. D’une manière générale, on me répond que j’ai dû me tromper de destinataire et je réponds en m’excusant. Puis d’autres, en quête d’aventure me propose immédiatement un rendez-vous et j’insulte très fort. Et ils ne rappellent pas. Alors, celui qui reconnaît Gide et me propose du Brahms, alors là, chapeau !

Je n’ai pas répondu. Et elle m’a sorti :

– Dans une demi-heure au Balzar, OK ? Je vous reconnaitrai, j’en suis certaine. En attendant, je vous envoie ma photo. 

J’ai mis mon beau col roulé bleu marine, celui dont tous me disent qu’il me va très bien, et je suis allé au Balzar.

La femme sur la photo était très belle, mais bizarrement, je n’étais pas « en quête d’une aventure », juste le Balzar et la tuerie du gris, la chasse contre le grand chagrin. Le pire, celui sans cause.

Elle était assise sur une banquette, au fond de la salle et m’a fait un petit signe quand je suis rentré. Etais-je si reconnaissable ? Les lecteurs de Gide ou les fans de Brahms étaient-ils flagrants ? Je me suis assis devant elle qui, évidemment, souriait. Décidément les femmes sourient toujours. Puis, en levant son verre, elle m’a dit :

– de l’Amontillado. Ce qui n’est pas si mal pour la France. Ils n’ont pas de Fino ici.

Là, je crois avoir été fulgurant, elle ne s’attendait pas à ce que je réponde :

– Il fallait m’inviter au bar des Ecoles, là ils ont du fino. Tio Pepe, muy secco.

Elle a éclaté de rire en disant :

– Brahms, Gide, connaisseur de vins de Jerez. Je suis tombé sur la perle. Mais vous ne m’avez toujours pas dit votre nom.

Je lui dis.

Et elle part dans une tirade, sans s’arrêter, pour me dire encore qu’elle s’appelle Elisa, qu’elle s’amuse beaucoup avec les hommes, mais qu’il n’est pas question d’entrevoir une aventure avec elle, elle est très amoureuse d’un homme qui est parti trois ans sur la banquise, au Pôle Nord, photographier le blanc, toutes les heures, qu’il lui envoie, par satellite, un message tous les jours, qu’ils sont très, très amoureux et qu’il doit revenir l’année prochaine, que ce n’est donc pas la peine de draguer, minauder, tenter, caresser, ca ne servira à rien et que si je n’étais pas content, ce serait le même prix et puis qu’elle adore Gide et sa tristesse et Brahms aussi et qu’elle ne savait pas qu’il avait du fino au Bar des Ecoles et qu’avez-vous pensé de ma photo, et que faites-vous à part draguer les jolies espagnoles ?

Je ne sais ce qui m’a pris, je lui ai demandé :

– vous êtes formidable, voulez-vous être ma sœur ?

Elle m’a pris le visage entre ses belles mains à la peau dorée, très dorée, cette peau de paradis, cette peau du ciel, et m’a embrassé le front. Puis les lèvres.

Elle n’est pas devenue ma soeur.

Nietzche, lenteur, inaction et charlatanisme.

Les imposteurs du “développement personnel”, ceux qui prétendent apprendre le bonheur aux autres, se sont donc mis, il y a longtemps, à la philosophie.

Pour apprendre à être heureux grâce à Spinoza, Kant, évidemment Levinas et autres Benjamin…

La dernière trouvaille est “la lenteur” magnifiée par Nietzche, lequel, beaucoup souffreteux et sûr de lui affirmait, assez bêtement, ‘lorsque comme à son habitude perverse, à vrai dire idiote, loin de sa philosophie, comme pour se revigorer, il vilipendait les faibles, ce que retiennent de lui les idiots méchants que :

« Comment devenir plus fort : se décider lentement, et se tenir obstinément à ce qu’on a décidé. Tout le reste s’ensuit. Les soudains et les changeants : les deux espèces de faibles. Ne pas se confondre avec eux, sentir la distance – à temps ! » (Fragment posthume de 1888, 15 [98]).

Bref du charabia entre deux toux et deux coups de génie, qui accompagnait le fameux “Les faibles et les ratés doivent périr : premier principe de notre philanthropie. Et on doit même encore les y aider. » (L’Antéchrist, 2).

Et mieux que la lenteur, l’inaction, le fort étant celui qui sait ne rien faire :

« À propos de l’hygiène des faibles – Tout ce qui est fait dans la faiblesse est raté.Moralité : ne rien faire. Seulement, le problème est que c’est précisément la force de suspendre l’action, de ne pas réagir, qui est la plus fortement atteinte sous l’influence de la faiblesse : on ne réagit jamais plus rapidement, plus aveuglément que quand on ne devrait pas réagir du tout…
« La force d’une nature se montre dans l’attente et la remise au lendemain de la réaction » (Fragment posthume de 1888, 14 [102]).

Il faudrait donc apprendre lenteur et inaction ou action en suspens pour être un “fort”…

Différer l’action. Ça fait chic de le dire ou l’écrire…
Et ce, y compris dans la perception d’une oeuvre d’art. Ne pas hurler c’est nul » ou « c’est génial”. Prendre de la distance. Très chic aussi. Il faut apprendre à voir..

« Apprendre à voir – habituer l’oeil au calme, à la patience, au laisser-venir-à-soi ; différer le jugement, apprendre à faire le tour du cas particulier et à le saisir de tous les côtés. Telle est la préparation à la vie de l’esprit : ne pas réagir d’emblée à une excitation, mais au contraire contrôler les instincts qui entravent, qui isolent. Apprendre à voir, comme je l’entends, est presque ce que la manière non philosophique de parler appelle la volonté forte : son trait essentiel est justement de ne pas vouloir, de pouvoir suspendre la décision. Toute absence d’esprit, tout ce qui est commun repose sur l’inaptitude à opposer une résistance à une excitation – on doit réagir de toute nécessité, on suit chaque impulsion. Dans bien des cas, une telle nécessité est déjà disposition maladive, déclin, symptôme d’épuisement – presque tout ce que la grossièreté non philosophique désigne du nom de “vice” est purement et simplement cette incapacité physiologique à ne pas réagir » (Le Crépuscule des idoles, « Ce qui abandonne les Allemands », 6).

Et encore :

« Méfiez-vous des demi-vouloirs : soyez décidés, pour la paresse comme pour l’acte. Et qui veut être éclair doit rester longtemps nuage » (Fragment posthume de 1883, 17 [58]).

Et :
Trop agir, et trop vite, peut justement nous amener à avorter notre acte.
« Raisons de l’infertilité. – Il y a des esprits aux dons éminents qui sont stériles à jamais parce qu’une faiblesse de leur tempérament les rend trop impatients pour attendre le terme de leur grossesse» (Humain, trop humain, II, 1, 216).

Ok, être comme une femme enceinte et attendre. Là, c’est plus que chic, c’est féministe et donc inattaquable.

À vrai dire, ce billet est vraiment d’humeur.

Elle est massacrante lorsque l’on lit trop Nietzche, souvent ennuyeux et donneur de leçons qu’il aurait dû se donner à lui-même, lorsque l’on sait comment il a vécu et fini. Mais on pardonne toujours au fatigué. C’est un impératif catégorique. Le fatigué a droit à la bêtise. C’est sa manière de dire qu’il est fatigué.

Nietzche n’est donc certainement pas un petit philosophe. Et il a contribué à la constitution de la modernité dans son piétinement des superstitions (après, de loin, Spinoza).

Mais il peut énerver ce grand philosophe car, en effet, beaucoup prennent de lui l’affirmation de la haine du “faible” pour se constituer en “fort” qu’il n’est pas (nul ne l’est, même Dieu qui affirme lui-même ses faiblesses.

Et ses éloges de la lenteur, de l’inaction ressemblent trop aux leçons de morale de cours primaires.

D’où la pêche à ses citations des escrocs patentés du “développement personnel harmonieux”, l’apologie du “souci de soi”, désormais dans les premières pages des magazines “People” et qui a remplacé le “courrier des lecteurs”…

Nietzche doit rester dans la philosophie, même pamphlétaire. Et ne pas côtoyer les charlatans du “moi”. Et réciproquement.

Ni lenteur ni inactivité dans la critique.

Le principe immuable est haïssable.

On lui préfère passages, balancements et même la contradiction.

Alors, va pour …

L’odeur de la lavande et le camembert de Rosset

Curieux, mais c’est comme ça : il suffit de parler d’un individu, d’un être, d’une chose, d’un paysage, d’un goût, pour que, immédiatement, ou le lendemain, l’on s’accroche, presque inconsciemment à cette parole, ce souvenir, cette locution, pour avancer dans un mot ou une solution.

Un nom, un verbe, un mot qui est dit comme un accélérateur de la pensée. Hasard ou mémoire ? Peu importe.

Dites « violet », dites « chêne », dites « « Lafayette », dites « Platon » ou encore « oreiller » ou “pastèque”. Et dans les heures ou les jours qui suivent, ce mot vient vous soutenir dans une conversation.

Encore énigmatique, dirait mon amie qui habite sous un ciel chaud qui n’est pas bleu.

Pas du tout.

Hier soir, dans une brasserie connue du Boulevard Montparnasse, j’ai pu évoquer, dans une conversation enjouée, la pertinence simple et en même temps complexe de Clément Rosset. En offrant, immédiatement, provoquant toujours le même étonnement qui me fait sourire, la dizaine de bouquins emmagasinés dans ma tablette. Par « fichier partagé ».

Ceux qui s’aventurent ici connaissent mon admiration pour ce philosophe, malheureusement disparu, il y a peu de temps. Même si beaucoup me disent que sa « concrétude » ne fait pas bon ménage avec ma propension à la théorisation globale et abstraite qui sous-tend, presque toujours, ma petite analyse du monde. Je ne réponds pas à cet argument.

Donc, hier Rosset. Je disais et commentais.

Et aujourd’hui, voilà qu’au téléphone, une personne (qui ne peut imaginer ce site, donc je conte) me dit :

« M, il faut que je définisse l’odeur de la lavande. C’est pour un bouquin sur la Provence. Tu peux m’aider ? »

C’est une relation de travail, un randonneur qui participe à l’élaboration de bouquins sur les randonnées.

Je lui réponds que non, il est impossible de définir l’odeur de la lavande, c’est comme si l’on demandait de décrire l’odeur de la pluie. Elle ne se définit pas. Elle est.

Il me répond que non, les œnologues décrivent bien le goût du vin.

Je lui réponds que le goût n’est pas l’odeur, non physiologiquement s’entend.  Et que les grandes métaphores des prétendus connaisseurs de vin (souvent des escrocs), c’est du pipeau, pour épater le petit-bourgeois et les acheteurs de vins rouges chez Leclerc.

Et juste au moment où il allait se fâcher, persuadé que je me moquais de lui et que je ne faisais pas l’effort de l’aider, je me suis souvenu du nom de Rosset que j’avais évoqué la veille dans cette grande brasserie assez ringarde du boulevard Montparnasse, tellement ringardisée, qu’elle en devenait agréable, par recul et désuétude (j’y retournerai avec qui comprend la jouissance de la désuétude).

Et je lui ai demandé d’attendre quelques secondes.

J’ai sorti ma tablette, mon application préférée de lecture sur « Android » (« Moon Reader ») et j’ai trouvé l’entretien de Rosset avec Alexandre Lacroix de Philomag que j’aime beaucoup (un vrai humain, près de ses sensations qu’il fait jongler avec la théorie)

Et j’ai dit à mon interlocuteur :

« Tu écris que l’odeur de la lavande n’est pas définissable. Comme le Camembert de Rosset. Et tu t’en sors, en ajoutant que cette impossibilité de la description d’une odeur est ce qui fait jaillir le mystère provençal.

Je ne suis pas revenu au texte original de Rosset mais lui ai livré son résumé, exposé par lui avec Lacroix. La voici :

« Mon argument à propos du camembert est le suivant : chaque objet est singulier et il est impossible d’en décrire la singularité. Toutes les descriptions que nous pouvons donner d’un objet procèdent par voie de comparaison avec un étalon, un autre objet servant de référence. Ainsi, je peux comparer le camembert et le livarot ou le pont-l’évêque, mais dire ce qu’il est en lui-même, décrire sa saveur particulière, surtout quand il est bon, j’en suis incapable. Le camembert est à lui-même son propre patron, au sens que prend ce terme en couture. Un courtisan prétendait qu’il était difficile de louer Louis XIV, puisque celui-ci rayonnait de si merveilleuses qualités qu’il était à nul autre semblable, comparable seulement à lui-même. Cette propriété du Roi-Soleil est aussi celle du morceau de camembert, comme d’ailleurs de tout objet réel. »

Il m’a envoyé un mail dans la journée pour me remercier : le commentaire avait fait sensation chez l’éditeur du bouquin.

Il y a certainement un mot qsue j’ai engrangé aujourd’hui qui me fera accélérer une pensée demain. J’ai hâte de savoir (demain, donc) quel est ce mot.

PS. La citation de Rosset est tirée du livre d’entretien avec Lacroix intitulé « la joie est plus profonde que la tristesse ». Ed Stock-Philomag. J’ai mis en tête de billet la photo de couverture.

Écrivains, l’engagement.

Discussion assez intéressante sur l’engagement politique de l’écrivain, sa responsabilité dans l’espace public de la morale et de l’idéologie.

J’ai découvert,au fil de la conversation ce que je n’avais jamais perçu immédiatement. Comme quoi il faut discuter au téléphone.

En effet,on peut constater qu’avant la fin de le deuxième guerre, les écrivains de droite mettent en avant la responsabilité morale de l’écrivain, s’opposant aux écrivains de gauche qui la réfutent au nom de l’autonomie du champ littéraire.
A l’inverse, dans le contexte de guerre froide, les écrivains engagés à gauche s’en réclameront – suivant le modèle sartrien de l’engagement – alors que les écrivains de droite, dont plusieurs sont discrédités par leur participation à la Collaboration, défendront l’autonomie du champ littéraire.

Le temps des écrivains est, évidemment, fantasque.

La vanité de l’homme, CLS

J’avais publié ici,il y a longtemps, un extrait des Tropiques de Lévi-Strauss. J’avais effacé. On me l’a demandé. J’ai retrouvé. Je livre. Ceux qui n’ont pas lu devraient lire. Dans”Tristes tropiques”, que tous vantent, prétendent avoir lu, tout n’est pas génial. Et même souvent ennuyeux. C’est un livre que beaucoup citent, pour se “marquer”. Un peu le”Belle du seigneur” de l’anthropologie. Et tous, au moment du passage au dessert la fameuse première phrase (“je hais etc.”)

Mais bon,la page qui suit, d’un autre style que celui décrivant les couchers de soleil vus du bateau qui l’emmenait vers les tropiques, est assez remarquable. Même si elle est facilement récupérable par les biobos…

Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. Les institutions, les mœurs et les coutumes, que j’aurai passé ma vie à inventorier et à comprendre, sont une efflorescence passagère d’une création par rapport à laquelle elles ne possèdent aucun sens, sinon peut-être celui d’y jouer son rôle. Loin que ce rôle lui marque une place indépendante et que l’effort de l’homme – même condamné – soit de s’opposer vainement à une déchéance universelle, il apparaît lui-même comme une machine, peut-être plus perfectionnée que les autres, travaillant à la désagrégation d’un ordre originel et précipitant une matière puissamment organisée vers une inertie toujours plus grande et qui sera un jour définitive. Depuis qu’il a commencé à respirer et à se nourrir jusqu’à l’invention des engins atomiques et thermonucléaires, en passant par la découverte du feu – et sauf quand il se reproduit lui-même – l’homme n’a rien fait d’autre qu’allégrement dissocier des milliards de structures pour les réduire à un état où elles ne sont plus susceptibles d’intégration. Sans doute a-t-il construit des villes et cultivé des champs ; mais, quand on y songe, ces objets sont eux-mêmes des machines à produire de l’inertie à un rythme et dans une proportion infiniment plus élevée que la quantité d’organisation qu’ils impliquent. Quant aux créations de l’esprit humain, leur sens n’existe que par rapport à lui et elles se confondront au désordre dès qu’il aura disparu. Si bien que la civilisation, prise dans son ensemble, peut être décrite comme un mécanisme prodigieusement complexe où nous serions tentés de voir la chance qu’a notre univers de survivre si sa fonction n’était de fabriquer ce que les physiciens appellent entropie, c’est-à-dire de l’inertie. Chaque parole échangée, chaque ligne imprimée établit une communication entre deux interlocuteurs, rendant étale un niveau qui se caractérisait auparavant par un écart d’information, donc une organisation plus grande. Plutôt qu’anthropologie, il faudrait écrire « entropologie » le nom d’une discipline vouée à étudier dans ses manifestations les plus hautes ce processus de désintégration.
Pourtant, j’existe. Non point, certes comme individu ; car que suis-je, sous ce rapport, sinon l’enjeu à chaque instant remis en cause de la lutte entre une autre société, formée de quelques milliards de cellules nerveuses abritées sous la termitière du crâne, et mon corps, qui lui sert de robot ? Ni la psychologie, ni la métaphysique, ni l’art ne peuvent me servir de refuge, mythes désormais passibles, aussi par l’intérieur, d’une sociologie d’un nouveau genre qui naîtra un jour et ne leur sera pas plus bienveillante que l’autre. Le moi n’est pas seulement haïssable : il n’a pas de place entre un nous et un rien. Et si c’est pour ce nous que finalement j’opte, bien qu’il se réduise à une apparence, c’est qu’à moins de me détruire – acte qui supprimerait les conditions de l’option – je n’ai qu’un choix possible entre cette apparence et rien. Or, il suffit que je choisisse pour que, par ce choix même, j’assume sans réserve ma condition d’homme : me libérant par là d’un orgueil intellectuel dont je mesure la vanité à celle de son objet, j’accepte aussi de subordonner ses prétentions aux exigences objectives de l’affranchissement d’une multitude à qui les moyens d’un tel choix sont toujours déniés.
Pas plus qu’un individu n’est seul dans le groupe et que chaque société n’est seule parmi les autres, l’homme n’est seul dans l’Univers. Lorsque l’arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur ; tant que nous serons là et qu’il existera un monde – cette arche ténue qui nous relie à l’inaccessible demeurera, montrant la voie inverse de celle de notre esclavage et dont, à défaut de la parcourir, la contemplation procure à l’homme l’unique faveur qu’il sache mériter : suspendre la marche, retenir l’impulsion qui l’astreint à obturer l’une après l’autre les fissures ouvertes au mur de la nécessité et à parachever son œuvre en même temps qu’il clôt sa prison ; cette faveur que toute société convoite, quels que soient ses croyances, son régime politique et son niveau de civilisation ; où elle place son loisir, son plaisir, son repos et sa liberté ; chance, vitale pour la vie, de se déprendre et qui consiste – adieu sauvages ! adieu voyages ! – pendant les brefs intervalles où notre espèce supporte d’interrompre son labeur de ruche, à saisir l’essence de ce qu’elle fut et continue d’être, en deçà de la pensée et au-delà de la société : dans la contemplation d’un minéral plus beau que toutes nos œuvres ; dans le parfum, plus savant que nos livres, respiré au creux d’un lis ; ou dans le clin d’œil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque, qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un chat.

Claude Lévi-Strauss

Destruction, stupide.

Extrait du Monde de ce jour :

La France a déjà détruit 715 000 emplois depuis janvier

L’Insee continue de tabler sur un recul du PIB de 9 % pour l’ensemble de 2020

L’épidémie de Covid-19 a entraîné la perte de 715 000 emplois en France au premier semestre 2020, soit un recul de 2,3 % en glissement annuel, à mettre en regard d’une baisse du produit intérieur brut (PIB) de 18,9 % sur la même période, selon les chiffres définitifs publiés par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), mardi 8 septembre. Un fort décalage qui s’explique par les mesures d’urgence prises dès le début de la crise sanitaire pour protéger les salariés, dont le chômage partiel.

Ce n’est pas la situation qu’il faut relever. On connaissait les effets de cette situation improbable. Et les hommes, comme toujours avec leurs facultés inébranlables et sans limites trouveront les sorties.

C’est le terme de ” destruction” qui génère l’agacement (on n’a plus le droit de s’énerver).

La charge sémantique est immense. Une “destruction” est toujours soit volontaire (la bombe détruit, l’enfant détruit le château de sable).

La France ne détruit pas ses emplois. Elle subit la perte.

À lire le Monde, un méchant pays “détruit” sa richesse.

La journaliste lit trop les journaux financiers anglo-saxons, gavés de mots simplistes et traduits bêtement.

Mais qui donc a détruit Rome ?

Aimez-vous Hume ?

Retour. Déjeuner avec une philosophe presque connue. Curieuse rencontre, générée par ce site. Et l’un de ses billets. Celui sur Hutcheson. Elle a été brève. Un call pro à 14h.

A vrai dire, il ne s’agissait que de me poser qu’une question : « Aimez-vous Hume ? ». Comme un « Aimez-vous Brahms ? ».

Je n’ai su que répondre que « bien évidemment », en ajoutant  que son empirisme écossais me déplait, qu’il était, cependant, curieux de voir un empiriste tant théoriser.

Oui, David Hume est un empiriste (seules l’expérience et la perception simple forgent la pensée) et pourtant il n’y a pas plus grand théoricien dans l’abstraction.

Alors, certain de perdre sur le terrain de l’empirisme (il faut du temps pour démonter les suites en démontrant leur unité), j’ai concentré ma réponse sur le moi et l’identité. Là, on peut concentrer.

Hume nous dit la « fiction » du moi. Contre Descartes, inventeur de l’âme, fabricant de la foi, luttant, paradoxalement, contre la raison et l’expérience, constructeur de l’Esprit.

Hume nous répète que le moi est inexistant, qu’il n’existe que par ses sentiments, ses impressions, ses idées, du moment et, surtout, variables. Un « agrégat de perceptions », en réalité un « fonctionnement », un processus, jamais stable, jamais unifié, jamais structuré.

Ce n’est pas le « moi haïssable » de Pascal, c’est le « moi » fluctuant, donc sans centre fédérateur.

Je crois que c’est exactement ce que ce cette dame voulait entendre : du structuralisme contre la structure, l’agglomérat du « moi » contre son conglomérat, du relatif historique contre la froide géométrie d’un moi qui serait, cartésien, comme un caillou lisse, du marbre.

Je crois qu’elle était assez satisfaite de ma réponse. J’étais pressé, donc en forme.

PS. La dame, d’un certain âge, m’a dit avoir bien connu Jankélévitch. Je la remercie, puisqu’elle va lire ce soir ce billet, pour ce retour ici.

Paradoxal, insolubilita…

Je ne connaissais pas le concept. Et venant de l’apprendre, je le livre ici

Le paradoxe de Moore, du nom de son inventeur,George Edward Moore.

“It’s raining outside but I don’t believe that it is” (Il pleut dehors, mais je ne crois pas qu’il pleuve).

Ou encore : « Je suis allé au cinéma mardi dernier, mais je ne crois pas y avoir été. »

Donc, un défaut logique de la construction de l’énoncé. Etrange et inutile. Contradictoire. Paradoxal, à vrai dire, du point de vue de la logique.

Une insolubilia que les philosophes et les logiciens et même les mathématiciens adorent pour éprouver leur capacités de raisonnement, d’analyse.

Comme celui du menteur dans le paradoxe d’Epiménide. Le menteur dit-il la vérité lorsqu’il dit « je mens » ?

Si vous cherchez en ligne, vous trouverez des centaines de pages sur le paradoxe de Moore, du point de vue analytique.

Mais relisez et tentez, comme j’ai tenté, de vous en tenir au mystère de la phrase qui vous laisse pantois. J’ai réussi.

Une jouissance brute du texte absurde qui se substitue à la froide analyse mathématique…

La jouissance est, proprement, reposante.

Ovide, la curieuse stratégie amoureuse

D’abord, lisez .

C’est Ovide qui écrit :

“Ne soumets pas ta langue à la loi du poète,
Pour peu que tu le désires, tu seras de toi-même éloquent.
À toi revient de jouer le rôle de l’amant,
Contrefais par tes mots un amour qui te ronge,
À tout prix tu dois faire qu’elle ait foi en cela.
[…]
Souvent qui simule l’amour se met à l’éprouver vraiment
Et devient celui qu’il faisait semblant d’être.
Voilà pourquoi, jeunes filles, restez ouvertes à ceux qui feignent :
L’amour deviendra vrai qui naguère était faux”.

Assez rare dans l’appréhension des postures langagières et des stratégies amoureuses, des buts qui se renversent.

La simulation stimule, le fictif forge ce qu’il voulait feindre, la tromperie de l’Autre devient un bien commun , qui surgit, “en passant”, l’hypocrisie, le sourire infatuė devient, même s’il ne le veut pas, un passage du sentiment qui vient, à l’Insu du faiseur se propager chez les autres, puis chez lui, puis ensemble, l’effort d’être se transforme en climat. Et le climat, comme une danse, en un accord.

La simulation devient, comme l’a dit plus haut stimulation féconde.

Comme quoi la vérité jouissive d’une fin, un état final et entouré du Tout idéal peut passer par la simulation.

Les lignes ne sont ni droites, ni courbes,elles effacent leurs départ, leurs lancées.

Derrière mon dos, une femme qui vient de lire me dit :

– “un faux sourire devient vrai après un baiser fougueux. Et sans ce sourire, pas de baiser, pas de fougue. La simulation stimule “

Elle dit mieux que moi, je suis jaloux. Je simule une mine renfrognée, elle m’embrasse et…devinez…

PS. Ce billet a ėte écrit la nuit tombante, quand les mots, dans le crépuscule, hésitent entre clarté et ombre, jusqu’à devenir du clair-obscur, une peinture de Zurbaran.

Effet Dunning-Kruger

Dans le maniement ironique et clairvoyant du “marteau théorique”, je me suis entendu, aujourd’hui, rappeler à un interlocuteur qui se plaignait de la radicale arrogance des incompétents, lesquels, comme le dit mon amie, imaginent pouvoir être à la hauteur de l’enjeu discursif, que « c’est l’effet Dunning-Kruger ».

Je n’en revenais pas d’avoir sorti ce mot. Je l’avais rangé. J’aurais du l’employer plus souvent.

Evidemment, celui qui se plaignait de l’incompétence, l’inculture, la non-pensée de l’Autre, subissait, lui aussi, très incompétent, cet “effet”.

J’avoue avoir été assez heureux de ma réplique, en tous cas de m’être souvenu de cette théorie, que j’avais exposé, il y a donc longtemps, en prônant l’étude et la plongée dans le sujet avant de débattre, l’opinion n’étant pas “innée” et toutes ne se valant pas.

Heureux donc de ce souvenir, le trop-plein, dans la théorisation et l’appel aux concepts, pouvant être concomitant de l’écart de l’essentiel, de la pensée centrale ou décisive.  Le ventre trop plein ne se souvient plus ce qu’il a pu ingurgiter…

Donc « Dunning-Kruger ». Ce sont deux noms de psychologues américains (David Dunning  et Justin Kruger), découvreurs, en 1999, de l’effet de « surconfiance » des incompétents.

En bref : les plus incompétents, les moins qualifiés, les ignorants si l’on veut, surestiment leur compétence.

Les personnes non qualifiées possèdent cette non-qualification qui les empêchent de constater leur incompétence. Ils se glorifient de leurs capacités pourtant limitées. Etant observé que l’effet inverse est induit : les personnes les plus compétentes, les plus qualifiées, sous-estiment leurs facultés.

Darwin le disait déjà  « l’ignorance engendre plus fréquemment la confiance en soi que ne le fait la connaissance ». Ainsi (je cite) :

  •   la personne incompétente tend à surestimer son niveau de compétence ;
  • la personne incompétente ne parvient pas à reconnaître la compétence de ceux qui la possèdent véritablement ;
  • la personne incompétente ne parvient pas à se rendre compte de son degré d’incompétence ;

Il faut, à cet égard nuancer et donner une mesure. En effet, l’étude n’a pu révéler cet effet que chez les occidentaux. Une étude sur des asiatiques aboutit à un effet contraire : on se sous-estime et on veut s’améliorer. Ce qui ne rend pas, au demeurant compétent, la volonté étant chose difficile et souvent un simple mot vain et inutile, lancé par les incompétents du sentiment. Les asiatiques sont peut-être “survolontaires”. Ce qui n’est peut-être que rien du tout.

Il faut faire très attention dans le maniement de cet “effet” assez décelable, visible et flagrant. Il m’a valu quelques fâcheries et autres ruptures lorsque j’ai osé dire que les opinions n’existaient pas et que comme dit mon amie du marteau (cf un précédent billet sur la “réprimande”), il faut d’abord connaitre le titre su sujet avant de l’aborder avec celui qui est passé à la troisième ligne.

A force de se terrer dans la modestie, on finit par tout accepter, y compris l’effet “Dunning-Kruger”. Le pire : faire semblant. Et ne pas asséner une théorie difficile, pour tenter de convaincre, la peur au ventre de la prétendue immodestie. C’est à ce stade qu’on devient plat. Vaut mieux se poser la question de savoir si, dans une conversation, l’on est dans l’effet Dunnin et son effet contraire. Puis, c’est selon, dire qu’on sait mieux que d’autres. Moi, par exemple, je dis toujours que je ne sais pas jouer aux échecs. C’est parfaitement vrai. Et ça rassure ceux qui imaginent que je dis que je sais un peu autre chose…

On aura compris qu’il devient lassant de voir la parole du monde volée par l’ignorant. Tant pis pour la modestie. C’est une fausse soeur.

PS. Un effet DK : La chloroquine guérit les cancers et Einstein s’est trompé. Je ne suis pas médecin ou physicien, mais je le sais. Je vous l’ai écrit sur Facebook, vous savez…

Arendt, l’amitié

Je l’ai dit ici. Il est dommage que l’Été se termine, du moins pour le Journal « Le Monde ». Il excelle dans ses « séries », comme celle sur Belmondo ou Deneuve. Dommage, il va bientôt revenir dans la bien-pensance, sans respiration intellectuelle assez délicieuse, quand il se met à vagabonder dans le réel qui n’est rien d’autre que la traversée légère. Ou concentrée.

Ici, c’est la série du Monde des Livres, animée par l’excellent Jean Birnbaum qui n’est pas que le fils de son père, sociologue de grande estime, que j’ai pu, avec bonheur, dans un lointain passé, côtoyer, en contribuant à l’une de ses études.

Elle commence aujourd’hui, daté du 25 Août par Hannah Arendt, avant Aron.

Il s’agit de voyager dans les pensées de « certaines figures du XXe siècle qui ont incarné l’audace de l’incertitude. »

Le titre : Hannah Arendt, le génie de l’amitié

Le texte de Jean Birnbaum est excellent. Je le «colle» et ne commente pas (ce site est un bloc-notes).

Sauf pour dire, simplement, que cette histoire de la « banalisation du mal » qu’on a reprochée à Arendt, dans son bouquin sur le Procès Eichmann, était vraiment une médiocre attaque par ceux qui ne peuvent penser la Shoah, sans la penser, juste dans l’horreur. L’horreur est plus qu’un fait, un souterrain noir ; La pensée sur l’horreur, se doit de marcher sur ces terres sanglantes, pour extraire, pour la donner à comprendre, ce qui a pu faire couler le sang. Y compris l’idiotie bureaucrate.

Lisez. Birnbaum a raison.

On peut juste ajouter qu’il aurait pu ajouter, sans trop commenter, la relation d’Hannah avec Heidegger (et le nazisme sous le manteau long de la philosophie géniale ?). Mais dira-t-on, ce n’était pas le « sujet »…

Pour la philosophe, la bêtise se combat par le dialogue sincère, où se déploie « l’antique vertu de modération »

« Lors d’une visite sur le front de la Grande Guerre, l’empereur allemand, Guillaume II, aurait fait cette déclaration, au milieu des cadavres : « Je n’ai pas voulu cela. » Trente ans plus tard, en 1945, commentant ces mots avec, à l’esprit, un autre carnage mondial, la philosophe Hannah Arendt écrivait : « Ce qu’il y a d’effroyablement comique, c’est que c’est vrai. » Encore vingt ans plus tard, à l’occasion d’un entretien à la télévision, elle trouvera le même effet comique chez d’autres « responsables irresponsables » qui ont provoqué des massacres, à commencer par le criminel de guerre nazi Adolf Eichmann. « J’ai lu son interrogatoire de police, soit 3 600 pages, de très près, et je ne saurais dire combien de fois j’ai ri, ri aux éclats ! », confiait-elle.

Ce rire-là est resté en travers de quelques gorges. Il ne fut pas pour rien dans la vaste controverse qui suivit la parution d’Eichmann à Jérusalem (1963 ; Gallimard, 1966), réflexion en forme de reportage pour le magazine américain The New Yorker, qui avait envoyé Arendt suivre le procès. Rédigé d’une plume sardonique, ce texte dépeint Eichmann non pas comme un monstre sanguinaire, mais comme un clown grotesque. Tout en regrettant que ce ton narquois ait pu blesser certains lecteurs, Arendt n’en revendiquera pas moins la nécessité. « Je continue à penser qu’on doit pouvoir rire, parce que c’est en cela que consiste la souveraineté, et que toutes ces objections contre l’ironie me sont d’une certaine manière très désagréable, au sens du goût, c’est un fait », précisera-t-elle à la radio.

La pensée, un héroïsme ordinaire

Afin d’expliquer ce goût tenace, on peut mentionner une sentence du dramaturge allemand Bertolt Brecht, qu’Arendt aimait citer : « Il faut écraser les grands criminels politiques : et les écraser sous le ridicule. » Mais, aux yeux de la philosophe, ce parti pris constitue bien plus qu’une arme politique. Il engage tout un rapport à la liberté de juger. L’ironie introduit du jeu là où la pensée étouffe, elle remet le langage en mouvement. Or, pour l’autrice des Origines du totalitarisme (1951 ; Gallimard, 2002), l’expérience totalitaire est d’abord celle d’une langue vitrifiée. La « banalité du mal », cette formule d’Arendt qui a provoqué tant de polémiques, concerne moins les individus que leur discours. L’homme du mal ne dit que des banalités ; Eichmann est « incapable de prononcer une seule phrase qui ne fût pas un cliché ». Peu importe qu’il soit ou non un pauvre type, l’essentiel est qu’il débite de misérables stéréotypes.

A ceux qui l’accusent d’avoir relativisé l’horreur en affirmant que chacun de nous cache un génocidaire, Arendt répond ceci : « Eichmann n’était pas stupide. C’est la pure absence de pensée – ce qui n’est pas du tout la même chose – qui lui a permis de devenir un des plus grands criminels de son époque. Cela est “banal” et même comique : avec la meilleure volonté du monde, on ne parvient pas à découvrir en Eichmann la moindre profondeur diabolique ou démoniaque. Mais cela ne revient pas à en faire un phénomène ordinaire. Il n’est pas donné à tout le monde de ne pouvoir évoquer, en montant sur l’échafaud, que les phrases toutes faites que l’on prononce à tous les enterrements. »

On l’aura compris, Arendt ne confond pas l’intelligence avec l’érudition, ni l’audace avec la culture – elle connaît assez d’intellectuels pour savoir que beaucoup d’entre eux, y compris parmi les plus prestigieux, sont aussi médiocres que dociles. « Je pouvais constater que suivre le mouvement était pour ainsi dire la règle parmi les intellectuels, alors que ce n’était pas le cas dans les autres milieux. Et je n’ai jamais pu oublier cela », se souvient cette juive allemande qui avait dû fuir son pays après la prise du pouvoir par Hitler.

Pour elle, la « bêtise » désigne plutôt un certain rapport à soi, une manière de coller à ses propres préjugés, jusqu’à devenir sourd aux vues d’autrui. Vous vous adressez à quelqu’un et vous avez l’impression de parler à un mur ? A coup sûr, vous touchez du doigt la bêtise. Celle qui permet à un homme de faire fonctionner une immense machine de mort sans éprouver le moindre scrupule, parce que son entendement tourne à vide, et que ce pur fonctionnement le comble.

En cela, Arendt s’enracine profondément dans la philosophie antique, et d’abord dans l’héritage socratique. Si son ironie déstabilise ses interlocuteurs, ce n’est pas pour les paralyser, mais au contraire pour les obliger à s’arrêter une seconde, à faire un retour sur eux-mêmes, à renouer avec la liberté. Pas de pensée sans dialogue, avec les autres et, pour commencer, avec soi. « Parler avec soi-même, c’est déjà, au fond, la pensée », souligne-t-elle. Avoir une conscience aux aguets, se montrer capable d’entrer dans une dissidence intérieure, voilà le contraire du mal dans sa banalité : pour Arendt, la pensée est un héroïsme ordinaire. D’où son insistance sur le « manque d’imagination » d’Eichmann, l’impossibilité qui était la sienne de se mettre à la place des autres.

C’est aussi la raison pour laquelle cet héroïsme de la pensée se confond largement, chez elle, avec le génie de l’amitié : « C’est seulement parce que je peux parler avec les autres que je peux également parler avec moi-même, c’est-à-dire penser. » Le parcours intellectuel de la philosophe est structuré par cet idéal de l’amitié, à la fois explication avec l’autre et élucidation de soi.

Toute jeune déjà, la petite Hannah, qui est née à Hanovre, en 1906, de parents socialistes et cultivés, se montre sans cesse avide de rencontres. A 6 mois, « elle est en très bons termes avec n’importe qui, à quelques exceptions près, et adore l’effervescence », note sa mère, Martha, dans le journal quotidien qu’elle tient sous le titre Unser Kind (« Notre enfant »), publié dans A travers le mur. Un conte et trois paraboles, d’Hannah Arendt (Payot, 2017). A 3 ans, tout en manifestant le désir de se forger une langue à soi, Hannah apparaît « extrêmement vive, toujours impétueuse ; et très chaleureuse avec les étrangers ».

Une prudence tout sauf théorique

Plus tard, elle gardera ces traits de caractère : parfois cassante et même vacharde, elle ancrera son impatience dans une générosité exigeante. En 1914, alors que son père vient d’être emporté par la maladie, la fille de 7 ans console sa mère à la manière d’une vieille camarade : « Tu sais, maman, cela arrive à beaucoup de femmes. » Dès lors, elle qui n’aura jamais d’enfant s’adressera toujours en amie à ses proches, parents, maris, amants ou même présumés ennemis.

En 1933, après avoir été arrêtée à Berlin pour « propagande mensongère », Arendt tombe sur un policier apparemment mal à l’aise avec le nouveau pouvoir nazi, et qui lui inspire d’emblée confiance. De fait, il lui permettra de sortir et donc de quitter le pays : « Cet homme qui m’avait arrêtée avait un visage si ouvert, si honnête », se souviendra Arendt. Au même moment, elle verra se fermer bien d’autres faces, et cette déception orientera désormais son rapport au monde : « Vous savez ce que c’est qu’une mise au pas. Cela signifiait que les amis aussi s’alignaient ! Le problème, le problème personnel n’était donc pas tant ce que faisaient nos ennemis que ce que faisaient nos amis », se souvenait cette réfugiée qui avait gagné la France, où elle fut internée au camp de Gurs, dans les Pyrénées, avant de s’évader et de s’exiler aux Etats-Unis, en 1941. Dès lors, à travers les années de précarité matérielle, morale et juridique (elle reste apatride pendant dix ans), Arendt va envisager l’amitié comme l’unique espace où peut se déployer « l’antique vertu de modération », le seul lieu qui fait droit à cette pluralité où elle discerne le cœur de notre condition humaine : « Exercer une influence, moi ? Non, ce que je veux, c’est comprendre, et lorsque d’autres gens comprennent eux aussi, je ressens alors une satisfaction comparable au sentiment que l’on éprouve lorsqu’on se retrouve en terrain familier », dit-elle.

Arendt refuse de se dire philosophe, préférant se présenter comme « écrivain politique ». Et de même que sa prudence est tout sauf théorique, puisqu’elle s’enracine dans les années de fuite et la « patience active » des parias, de même son effort d’imagination se porte moins sur les idées que sur les personnes, leur honneur vulnérable, leur dignité possible.

En ce sens, quiconque voudrait découvrir l’œuvre d’Arendt devrait commencer non par tel ou tel volume théorique, mais par la correspondance si sensible, si complice, avec Heinrich Blücher, son second mari, ou par le recueil d’hommages émus intitulé Men in Dark Times (« Des hommes dans les temps sombres ») et traduit en français sous le titre Vies politiques (Gallimard, 1974). On y trouve notamment des textes magnifiques consacrés à la « politesse du cœur » qui distinguait le romancier Hermann Broch, à la bouleversante solitude du critique Walter Benjamin, qui s’est donné la mort, en 1940, à Port-Bou (Pyrénées), pour échapper à l’arrestation, ou encore au politologue Waldemar Gurian, à propos duquel Arendt écrit : « Il avait accompli ce qui est notre tâche à tous : établir sa demeure en ce monde et la bâtir sur la terre grâce à l’amitié. »

Même quand elle semblera péremptoire, comme elle le fut parfois dans sa manière de prendre position contre la guerre du Vietnam ou pour les droits civiques aux Etats-Unis, Arendt restera fidèle à cette conception de l’amitié comme désir de la confrontation sincère. Opposer l’idéologie à l’idéologie et les slogans aux slogans, lui apparaîtra toujours comme un signe de lâcheté. A ses yeux, les certitudes des « sectes » intellectuelles seront bien moins éclairantes que la « lumière incertaine, vacillante et souvent faible » des êtres chers. Lire ses textes, en hériter aujourd’hui, c’est relancer un art de la nuance qui se confond avec la revendication de l’ironie et l’exigence de l’amitié.

Prochain article Raymond Aron

Lenoir, non

Frédéric Lenoir est un sociologue, un peu, très peu philosophe, qui écrit au kilomètre tant il n’a rien à dire. Des dizaines de bouquins et des encarts de lui un peu partout. Très aimé des férus de vélos suédois. On sait que seuls ceux qui n’ont rien à dire écrivent au kilomètre. L’abondance et la grande distance ont toujours effacé le goût et la synthèse.

C’est, dès lors assez sidéré que dans les “Cahiers de l’Herne” consacrés à André Comte-Sponville, qu’on vient de m’offrir sous format Kindle aujourd’hui (merci) que j’ai pu lire, le texte de Lenoir en hommage à ACS (qui a fait scandale en considérant que des jeunes avait été sacrifiés sur l’autel du Covid). Je le livre dessous. ACS a laissé dire. Ce n’est pas bien. On devrait interdire de telles âneries sur la philosophie et son fondement.

C’est incontestablement un des principaux apports d’André Comte-Sponville à la pensée contemporaine d’avoir su faire renaître la grande question de la sagesse, celle d’une vie bonne et heureuse, telle qu’elle a été élaborée par les penseurs de l’Antiquité avant d’être délaissée par la plupart des Modernes. Lorsque j’ai fait mes études de philosophie, au début des années 1980, la mode était à Kant et à Hegel, et la philosophie antique était le parent pauvre de l’enseignement universitaire. Quelle aberration quand on sait que ce même Hegel disait que « toute l’histoire de la philosophie occidentale n’est qu’une glose de Platon et d’Aristote » ! Le mérite d’André Comte-Sponville est d’avoir remis au goût du jour la doctrine des grandes écoles de l’Antiquité, qui considèrent la philosophie non pas simplement comme une théorie sur le monde, mais aussi comme une sagesse pratique qui nous aide à vivre.

C’est exactement ce que ne dit pas ACS, c’est exactement le contraire de l’histoire de la philosophie, prétendument structuré par les grecs qui ont certes inventé l’Occident mais ne pouvaient penser le monde post-galiléen. Donc, la sempiternelle grande sagesse de grecs, discours de collégien sur son estrade d’exposé, sous les sourires de ses copains. Et tous les philosophies ont eu du mal à s’en défaire, à faire décoller la philosophie hors de ses terres ancrées sur la “sagesse”, antique, en flirtant (je le redis) avec le “développement personnel et de soi”. Je n’arrête pass de le dire dans ce site. Mais la répétition peut être salutaire.

Lenoir, chroniqueur à quatre sous, confond Le concept de joie spinoziste, parfaitement maitrisé par ACS, avec la bouillie collégienne du “Carpe diem” ou “connais toi toi-même” ou mieux “je sais que je ne sais rien”. Seul le scepticisme a pu l’emporter dans ce caramel de la pensée.

Il faudrait faire la part des choses dans l’appréhension du monde, même sur “le souci de soi”, découvert tardivement par Michel Foucault peut y avoir sa place. Souci de soi qui n’est pas “sagesse”, mais relation au monde matériel.

PS2. Même Maimonide, qui a pourtant voulu apporter un peu d’Aristote dans la pensée juive n’est ps tombé dans ce travers de la “grande sagesse”, qui sonne comme Spirou chez les grands maîtres…

Même Marcel Conche, maître d’ACS et grand connaisseur de la pensée grecque a pu éviter ces balivernes pour séries Netflix dans lesquelles le maitre de philo révèle la lourdeur adolescente, nécessairement mielleuse et sans intérêt, sauf celui du passage à l’âge adulte et les arcanes des cheminements. Hollywood enlace désormais la formule béate. Capra n’avait pas besoin de cette mélasse pour faire un film.

PS2. Pour faire savourer l’immensité de la pensée-Lenoir, je colle, sans commentaires ce que j’ai trouvé en ligne. Je ne ris même pas :

Citations célèbres, courtes, longues et belles de Frédéric Lenoir

  • ➤ Quelle est la citation la plus célèbre de Frédéric Lenoir ?
    • La plus célèbre citation de Frédéric Lenoir est :  La morale est la loi de la raison, l’amour est la loi du coeur. .
  • ➤ Quelle est la citation la plus courte de Frédéric Lenoir ?
    • La plus courte citation de Frédéric Lenoir est :  L’amour nous fait désirer sans posséder. .
  • ➤ Quelle est la citation la plus longue de Frédéric Lenoir ?
    • La plus longue citation de Frédéric Lenoir est :  Lorsque l’on est déstabilisé, que l’on sort de sa zone de confort, de ses habitudes, ce peut être l’occasion de prendre du recul, d’avoir un peu plus de distance. On peut profiter de ce temps de confinement pour réfléchir à sa vie, s’introspecter, savourer ses états d’âme. Si on lit un livre, essayons de méditer sur ce qu’il nous apporte et d’identifier quelles émotions et pensées nouvelles il suscite. On a rarement le temps de faire ça. C’est important de vivre ces moments de ralentissement.
  • ➤ Quelle est la citation la plus belle de Frédéric Lenoir ?
    • La plus belle citation de Frédéric Lenoir est :  Il craignait que l’homme n’en vienne progressivement à ne plus savoir savourer les plaisirs humbles et profonds de l’existence pour devenir un perpétuel insatisfait, toujours en quête de nouvelles possessions.

PS3. je ne ris toujours pas.

le sens dans tous ses états

Dans mon abonnement illimité à toutes les revues, magazines, presse, je suis tombé sur une revue que je ne connaissais pas. Elle se nomme “Question de Philo”. C’est une sorte de concurrent de Philosophie Magazine (Philomag) dont je vante toujours l’effort qui est celui de ne pas sombrer dans la philosophie assimilée au “développement de soi”, dans le “Cabinet philosophique” psychophilo, revue dont j’admire la ténacité et l’intelligence discrète de son directeur (Alexandre Lacroix). Bien que les derniers numéros, sur les joies et autres bonheurs personnels post-covid, commencent à frôler ce type de philosophie pour psychologues de quartier (vous savez “être heureux avec Spinoza, avec Nietzsche”). Mais bon, tout n’est pas parfait.

Ce numéro de Juin de ce “Question de philosophie” est assez curieux: une interview de Raphael Enthoven sur son Proust de 2013 et des photos qui datent d’une décennie…

Et un dossier du mois : Evidemment : “la joie de vivre”.

J’avais décidé, un peu tancé et chauffé par mon amie du “marteau théorique” qui me somme donc de le reprendre, de démolir, insulter presque (même si je ne le fais que théoriquement alors que je devrais être plus direct avec l’infamie). Convoquant tous les amis philosophes, les vrais, pour dénoncer cette entourloupe dans la philosophie, encore l’esbroufe. A force de le répéter, je vais ennuyer : il ne faut pas confondre la philosophie avec la sagesse ou la conduite, nonobstant l’étymologie. Elle a à faire avec le réel et sa proximité avec un sens ou un non-sens. Les grecs sont des sauveurs d’âmes perdues et non des philosophes. Autant chercher sagesse et bonheur dans ce qui est constitué à cette fin, malgré la déviation chrétienne : la religion (je vais me faire assassiner, pour avoir écrit que les grecs ne sont pas des philosophes. Il faudra que j’y revienne sérieusement).

J’ai décidé que non. Je perdrai mon temps.

J’ai quand même collé, par capture d’écran en tête de billet deux extraits d’entretien avec deux philosophes médiatiques (Ferry, l’anti-spinozien d’obédience humaniste et idéaliste-religieux et Comte-Sponville, spinoziste, matérialiste et athée). Leurs photos sont, aussi, assez vieilles. Je vais élucider ce mystère. Juin 2010 ?

Remontez et lisez (en agrandissant) : les deux considèrent que la philo c’est la recherche du “sens de la vie”. Mais les discours sont radicalement différent : d’un côté Ferry qui tombe dans la recherche de la sagesse devant la peur, presque psy. De l’autre Comte-Sponville qui clame l’absence de sens pour le profit de là où nous sommes, conscients, simplement de la dimension tragique de la vie et du néant qui est son bout.

Le rédacteur en chef de la revue aurait pu changer les titres et surtout exposer l’immense différence. Ce que je ne ferai pas. Trop facile. Aux lieu et place de mon marteau théorique que je tiens en suspens, je propose un petit chef-d’oeuvre, à écouter, seul ou avec l’aimé (e) :

Chet Baker chantant “I’m old fashioned”
I’m old fashioned. Chet Baker. Au piano, l’immense Kenny Drew.

L’enfermement pascalien

France Culture, dans ses newsletters, travaille assez bien. Mieux que Philosophie Magazine dans ses chroniques de guerre du confinement, dont nous recevions aussi les billets, par mail quotidien, lorsque nous étions enfermés. J’ai relu. Ils étaient lamentables. Normal, on laissait la parole à toute le monde.

Et tout le monde, désolé de le rappeler, ne sait pas penser. Y compris les assistants ou collaborateurs en CDI de Philomag, à qui l’on demandait de nous envoyer la lamentation d’un temps. Tous peuvent ne pas savoir penser.

Cette manière de considérer que “donner la parole” qui est toujours intéressante, est une forme inévitable de la démocratie, est assez désespérante pour la qualité, juste la qualité. Les assistants, les assistantes peuvent penser mille fois mieux que les philosophes, leurs patrons, j’en connais des dizaines. Mais ce n’est pas obligatoire et acquis. Je précise ici que penser n’est pas “connaitre” tous les penseurs du monde (même si ça peut quand même aider à bien réfléchir). Penser, c’est simplement savoir qu’il n’existe pas de pensée définitive puisqu’aussi bien, nul ne connait l’origine du monde et son devenir et ne peut asséner sa vérité. Les vérités ne sont donc pas “relatives” mais en concurrence, dans un jeu un peu vain, mais autant stimulant que pétillant. Il ne faut donc pas confondre démocratie et républicanisme, comme nous l’apprennent les grecs qui, qu’on le veuille ou non, qu’on hurle contre cette parole qui sonne comme un dédain du peuple (faux), tous ne peuvent, par l’ouverture automatique du drapeau de la”démocratie” se constituer “penseurs”. Et ce malgré leurs “like” dans FaceBook.

La doxa terroriste doit donc être dénoncée, comme d’ailleurs les effets pervers de la démocratie de comptoir.

France Culture, elle, assume. On est dans la culture (même si un de ses pans politiques est privilégié). Et tant pis si les autres ne suivent pas. Il y a mille autres espaces. Il est vrai qu’en écrivant ça, ce qui me reste d’amis vont hurler. Mais l’on sait que je suis plus républicain que démocrate et non relativiste, les idées de tous, y compris des ignorants, ne se valant pas sans hiérarchie. C’est dit (et jamais répété).

Donc, France culture. J’ai reçu, en son temps, leur lettre intitulée : “Penser l’enfermement avec 5 grands philosophes” (Pascal, Sénèque, Rousseau, Schopenhauer, Foucault). Excellent chois, excellents extraits.

Je voudrais retenir ici le passage sur Pascal. Je colle et reviens :

“Du malheur de ne pas savoir rester chez soi, avec Blaise Pascal
Le texte de Pascal

“Divertissement. Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place, (…) et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. Mais (…) après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir les raisons, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près. Sans cela nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir, mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort.” Blaise Pascal, Pensées, B 139, (1670)”.

Le commentaire :

Tout le malheur des hommes, écrit Blaise Pascal, vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre”. Il est parfois en effet bien difficile de rester cloîtré sans rien faire, et de voir alors surgir des pensées qui ne nous auraient sûrement pas traversé l’esprit si nous avions pu nous affairer dehors, dans le monde… Pour éviter cela, nous tentons de nous divertir : toute distraction, futile ou sérieuse, est bienvenue.

Lorsque Pascal parle de divertissement, il ne s’agit pas de simples loisirs de temps libre, mais d’une forme d’esquive : se divertir, conformément à son étymologie latine divertere, signifie “se détourner”. Le divertissement désigne ces occupations qui nous permettent d’ignorer ce qui nous afflige, de détourner le regard des problèmes de l’existence. Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, écrit Pascal, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser ! En s’agitant ainsi, on s’expose à des tourments qu’on pourrait éviter si l’on était capable de “demeurer au repos dans une chambre”… Mais le confinement entre quatre murs n’est d’aucun secours, on ne peut demeurer chez soi avec plaisir”, souligne Pascal. L’inaction, loin de nous apaiser, nous révèle notre insuffisance : “rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application”. Car telle est la véritable condition de l’homme : à la fois “faible“, “misérable” et “mortelle” écrit Pascal, si bien que “rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près“. En cela, le divertissement n’est qu’un moyen pour nous de fuir notre condition.

Cette attitude est-elle condamnable ? Pas forcément, car elle a la vertu de nous protéger du désespoir : L’homme quelque plein de tristesse qu’il soit, si on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement le voilà heureux pendant ce temps-là. En revanche, il faut se garder de penser que le bonheur viendra du seul divertissement, car en le poursuivant inlassablement, nous oublions de vivre le temps présent. Tout cela est bien ironique : le divertissement a pour origine l’incapacité de l’homme de remédier à la mort, mais le remède pour éviter d’y penser est aussi le meilleur moyen d’y arriver sans nous en rendre compte ! C’est tout le paradoxe du divertissement pascalien qui nous enferme doublement : “La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement” écrit encore le philosophe.

Mon commentaire

Le commentateur de FC est assez faible. Pas de critique, pas de violence contre le mot, pas d’approbation, pas d’humour. C’est sans saveur et on ressort de la lecture un peu asséché.

Il n’y a qu’un seul commentaire possible.

D’abord rappeler que Pascal est un satané pessimiste, même si on l’adore lorsqu’il nous parle de l’infini et de sa crainte devant l’espace profond.

Mais enfin, l’homme est-il si misérable que ça “en soi” ? Ne vit-il que dans le malheur de son existence ?

Et ce divertissement (le grand détournement”, le bonheur et la jouissance) ,ne serait-il que la dérivation, le dérivatif au malheur intrinsèque des humains ?

Le postulat du malheur de l’homme, assez chrétien s’il en est, constitue pour notre ami Pascal, un postulat. Condition écrasée.

Et si le divertissement était la source ou même, agrémentée de croyance, le principe actif de condition humaine ? Et le malheur intrinsèque, sa tare ?

Lisez Pascal sans le poids du pêché, sans l’inévitabilité du malheur et vous comprendrez qu’il exagère (comme ceux qui se flagellent dans la condition malheureuse de l’homme, dans laquelle il se répand, comme un virus de l’esprit religieux, celui généré par l’abominable pêché originel, invention de la tristesse, que l’homme, miséreux, malheureux, interdit de jouissance, doit payer.

Dommage, Pascal est un génie. Mais c’est aussi un flagellant.

Vivement la fin du virus et les plaisirs embrassés et enlacés dans la rue, pour un hommage à la jouissance).

Levinas, pas ma tasse de thé.

– Regarde-moi dans les yeux et dis-moi, pourquoi tu me dis que Levinas est un grand philosophe. Surtout, regarde-moi dans les yeux. Ils sont bleus. »

C’est ce que j’ai pu dire aujourd’hui. C’est ce que je disais souvent, il y a longtemps, moi qui ne goûte  pas vraiment Levinas, nom magique, pour beaucoup, presque de l’herméneutique, par redondance enfermée dans un patronyme.

Si je dis « dans les yeux », c’est pour mesurer autant l’humour que la connaissance de celui où celle qui va me répondre.

Car, en effet, Emmanuel Levinas nous dit à propos du visage (l’Autre) “Je pense plutôt que l’accès au visage est d’emblée éthique. C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux ! Quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui. La relation avec le visage peut certes être dominée par la perception, mais ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas. Il y a d’abord la droiture même du visage, son expression droite, sans défense. La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d’une nudité décente. La plus dénuée aussi : il y a dans le visage une pauvreté essentielle. La preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps le visage est ce qui nous interdit de tuer. Éthique et Infini (entretiens de février-mars 1981), VII, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1982, pp.79-80.

On comprend donc que je provoque lorsque je dis « dans les yeux ».

Il y a ceux qui ne savent pas et ne connaissent de Levinas que le nom et la notion d’Autre, un peu dans la bouillie. Ceux-là ne comprennent pas. Puis d’autres qui savent et sourient. On les préfère, mais ils sont rares.

Et j’’attends la réponse à la question que je répète, en prenant mon verre de vin : « Regarde-moi dans les yeux et dis-moi, pourquoi tu me dis que Levinas est un grand philosophe. Surtout, regarde-moi dans les yeux. Ils sont bleus. »

Tous, absolument tous me sortent l’Autrui, l’Autre. Et le visage, évidemment. Celui de l’Autre.

Alors je dis : tu veux dire qu’il faut être « altruiste », ne pas regarder son nombril et s’intéresser à l’entourage, à celle ou celui qui est devant toi ou ailleurs, sans égoïsme forcené ? Que tu ne peux exister que dans le regard, (que tu ne dois voir, selon Emmanuel) de l’autre ? C’est ça ? Dis-moi ? Je sais que je provoque avec ces mots trop simples pour la philosophie.

Alors mon interlocuteur se met un peu en rogne, en me répondant toujours : « mais non, mais non, c’est plus complexe, ne fais pas l’idiot ! »

Alors, je réponds, inlassablement : « Explique, explique ! ». Personne ne peut ou n’ose. Ils savent, presque inconsciemment, que tout ceci est creux. Et qu’on peut faire, lorsqu’on est en forme, qu’une bouchée de ces balivernes fumeuses. Mais il est vrai qu’il est difficile d’exposer Levinas. Du moins verbalement, tant le vide est difficile à dire.

On aura compris que je n’adore pas trop Levinas, du moins sa philosophie, même si je peux (pas toujours) apprécier, par ci, par-là, une vérité dans ses commentaires talmudiques. J’aime le bonhomme, sa culture,son parcours, mais ça ne suffit pas. Comme j’aime la couleur bleue, mais ça ne suffit pas pour aimer le monde.

Levinas, c’est donc la notion d’Autre. Et j’affirme que ses admirateurs, souvent faiseurs, s’en contrefoutent de votre existence. Et campent sur une position presque snob, chic. Levinas est un sésame de l’esbroufe. Celui qui prononce son nom est, d’emblée, croit-il, un lettré et un grand connaisseur, encore plus qu’avec Jankélévitch. Et ce même s’il ne connait rien de son maître, sinon, deux ou trois petites phrases dithyrambiques, entendus dans les couloirs d’un colloque sur les intellectuels juifs.

Donc, une réception superficielle de l’œuvre (celle qui ne garde que l’éloge de l’ouverture à l’autre, du visage, etc.), peut-être à la mesure du superficiel de la pensée. Mais là, j’exagère sûrement.

Car enfin, que nous dit Emmanuel Levinas, platonicien (l’Idee de l’Autre) qui ne le dit pas frontalement ?

Je résume et j’assure que je ne falsifie pas : son bouquin de base (hors les commentaires talmudiques, souvent ennuyeux,sauf quelques pépites), c’est Éthique et infini d’où est donc extrait ma citation sur les « non-yeux ».

La rencontre avec autrui est donc le fondement du monde. Cette relation, nous dit-il est « éthique », au-delà de la réalité (je ne reviens pas ici sur Rosset, trop facile).

Le visage, explique Levinas, interdit de tuer. Levinas remet ainsi en cause le visage réduit à une matière, une tête.

On est, encore une fois, dans le platonisme (l’Idée de la chose qui n’est pas la chose, son apparence, Idée qui dans sa substitution au réel l’anéantit, pour le refaçonner dans une pureté presque originelle). Soit. Jusque-là, rien de dramatique, la métaphysique doit fonctionner et l’abstraction n’est pas criminelle. Même la sempiternelle affirmation de l’illusion ou l’artifice du monde. On peut lire. Même si on peut être déconcerté lorsque dans un lit avec la femme qu’on aime, on lui dit que ses yeux n’existent pas, ou, plus ridicule, qu’elle est l’Autre dans laquelle je me fonds éthiquement, sans regard.

Je sais qu’il ne faut pas ironiser devant le visage et l’Ethique. Mais lisez, je vous en supplie, lisez, comme je l’ai fait des centaines d’heures entières, Levinas et ses commentateurs. Vous ne ferez que nager dans les mots, sans le réel, y compris théorique.

Il faut donc se tourner vers autrui « comme vers un objet, en l’objectivant, en niant même l’identité, la singularité (ce qui paradoxalement peut convenir à pu Clément Rosset, pourtant pourfendeur de ce petit idealisme d’une métaphysique qui ne se cogne pas au reel. Et pourtant, nous dit Levinas, regarder un visage, cela ne revient pas à regarder un objet. Pourquoi ? D’abord, très simplement, autrui n’est pas un objet, mais il est un sujetAutrui est un moi – et en cela il est identique à ce que je suis, puisque je suis un moi – mais il est un moi qui n’est pas moi. L’autre n’est donc pas objet, mais sujetet, parce qu’il n’est pas moi, il est un sujet absolument étranger au sujet que moi je suis. 

Et c’est parti, immédiatement sur « l’énigme de l’autre” , dont l’altérité m’échappe. En raison de son altérité même, car il est mystère, dirait le professeur de Lycée.

Mais non, mais non, lis Michel, ces phrases de Levinas : « Le visage d’autrui est sens à lui seul. » « Toi, c’est toi. C’est simple, non Michel ?

Oui, trop simple. La réalité qui sonne comme un tambour dans vos tempes qui veulent absorber une réalité théorique est plus complexe.

Je m’en vais boire un verre avec autrui, au café du coin.

PS. Je ne sais ce qui m’a pris d’écrire ce billet. Il y a longtemps que je voulais dire que Lévinas n’était pas ma tasse de thé. Mais le terrorisme ambiant, dans les cercles d’études, les associations de toutes sortes, dans les bouquins théoriques m’en empêchaient. Trop difficile de critiquer celui qui est encensé (pas un seul article critique en ligne). A être seul dans la critique, c’est risquer d’être vilipendé par autrui. Et je voulais éviter. Pour la paix. La mienne, pas celle des autres qui hurlent. Pour garder mon visage lisse, prêt, immédiatement prêt à être absorbé par l’Autre…

Mais, évidemment, il me faudra revenir plus sérieusement sur ce « dialogisme » et écrire plus sérieusement sur l’esbroufe Levinas. Ils ne vont pas être contents, les Autres. Tant pis.

Détresse pascalienne

C’est Valéry qui a raison. La détresse, qui serait la perte d’un prétendu soi, est incompatible avec l’écriture ordonnée dans le sens. C’est a propos de Pascal dont les Voltaire et autre Châteaubriand vilipendaientt la tristesse folle qui l’aurait égaré de son intelligence première, qui le dit dans ces termes :

« Je ne puis m’empêcher de penser qu’il y a du système et du travail dans cette attitude parfaitement triste et dans cet absolu de dégoût. Une phrase bien accordée exclut la renonciation totale. Une détresse qui écrit bien n’est pas si achevée qu’elle n’ait sauvé du naufrage quelque liberté de l’esprit. » Variation sur une pensée. 1923.

Ce billet, pour simplement répondre à celui qui, aujourd’hui, prétend que son immense tristesse l’empêcherait de finir son roman. Les lignes qu’il m’a envoyées témoignent qu’il y a du travail et que ses phrases sont bien accordées…

Puis-je ajouter que la tristesse n’est qu’une joie en attente ?

Tout va bien, ami. Le blues est également bleu.

La souris portait une robe moulante

Là où je vivais, à l’âge de 12/13 ans, deux types de lectures s’offraient à nous : soit “l’illustré” (on dit BD maintenant), les Blek le Roc et autres Kit Carson ou, je l’assure, les romans policiers, les Chandler, les James Hadley Chgase.

Dans ces romans, le terme de “souris” pour désigner les femmes, au demeurant absolument respectées, même si leurs corps et leurs baisers étaient magnifiées, apparaissait à chaque page. Une “souris”.

Et quand, dans le dernier “Science et Avenir” que j’ouvre immédiatement, dès sa parution, j’ai lu l’article sur les “souris”, le policier et les enlacements après le whisky du détective, l’ont emporté sur la science des émotions animales. On ne se refait pas. Heureusement.

Je colle une photo de l’info.

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Hodja, Jha

Ceux qui ont un peu vécu ailleurs qu’en France, peut-être dans des pays orientaux, connaissent Hodja. Ou “Jha” (prononcez avec la jota, un h aspiré et rugueux)

Nasr Eddin (ou Nasrudin) Hodja, est un personnage mythique, d’origine turque, né en 1208 et mort en 1284. Un précurseur de l’absurde mis en forme. ,Il est connu partout, de la Mongolie, à la Turquie, en passant par la Russie et l’Afrique du Nord.

Aujourd’hui, on m’a raconté une histoire de “Jha”” ou C’ha”,comme l’on préfère. C’est son nom en Tunisie. Je livre quelques unes de ses historiettes qui naviguent dans un vide abyssal du sens. Kafka,j’en suis persuadé, devait connaître. Donc, “juste” nostalgique, diraient certains. Beaucoup plus, je crois.

LE DEUXIÈME MOIS

Il y a profit à apprendre quelque chose de nouveau », se dit Nasrudin.
Il va trouver un maître de musique :
« Je veux apprendre à jouer du luth. Combien cela me coûtera-t-il ?
— Pour le premier mois, trois pièces d’argent. Ensuite, une pièce d’argent par mois.
— Parfait ! Je commencerai le deuxième mois. »

LA HONTE DU VOLÉ

Un voleur s’est introduit chez Djeha-Hodja Nasreddin. Il fouilla partout sans rien trouver, jusqu’au moment où il ouvrit l’armoire de la chambre et y trouva Hodja.
– Que fais-tu là, lui demanda t-il, je te croyais au marché ! Tu vois, j’avais soif et je suis entré juste pour me désaltérer
– Je sais que tu es un voleur, lui dit Hodja. Dès que je t’ai entendu, je me suis caché, tellement j’avais honte.
– Honte de quoi ?
– Honte … qu’il n’y ait rien à voler chez moi

LA STUPIDE LUMIERE DANS LE JOUR

On n’aimait bien embarrasser Nasreddin Hodja avec des questions oiseuses ou carrément impossibles à résoudre. Un jour, on lui demande :
– Nasreddin, toi qui es versé dans les sciences et les mystères, dis-nous quel est le plus utile du soleil ou de la lune
– La lune sans aucun doute. Elle éclaire quand il fait nuit, alors que ce stupide soleil luit quand il fait jour.

Voilà.

Pour ceux que ça intéresse, je colle le lien d’un très bel article théorique sur le personnage en Tunisie. Bon, ça théorise. Enfants, on riait. Un clic sur le titre pour y accéder.

Pour le mutisme des écrivains

Salman Rushdie

On sait qu’il s’agit d’un mes romanciers préférés, même si ce n’est celui en tête, pas celui dont un livre est planqué sous mon lit, à portée de main de la nuit insomniaque. Mais son ‘”Furie”, plus que les autres, est remarquable, prodigieux. Tous, malheureusement, ne retiennent que la Fatwa. Alors que c’est un vrai grand.

Voilà que j’apprends qu’il sort un nouveau bouquin sur les traces de Cervantès, d’après le titre “Quichotte”. Parution en Septembre. Et je sui ravi. Peut-ėtre quelques nouvelles heures de jouissance littéraire. Rushdie n’est jamais mauvais.

Ce soir, affalé, j’ouvre “Le Point” sur ma tablette. Et je tombe, justement, sur un entretien de l’indo-anglo-saxon. Je n’aurais pas du lire. Je le sais, les écrivains disent mal. Ils feraient mieux d’écrire. Je l’avais aussi constaté avec Philip Roth. En réalité, un artiste ne devrait jamais parler et se contenter de peindre, écrire, dessiner. Et sourire.

C’est terrible cette manière, pour ceux qui ont du talent dans leur discipline de vouloir, au surplus “s’engager”.

Tiens, je cite encore Rosset, puisqu’il est dans le vent actuel de ce site :

A. L. :Vous n’avez adhéré à aucun parti ? C. R. : Jamais. Je n’ai rien signé non plus. Quand je lis les journaux et les magazines, je suis surpris de voir qu’on y présente sans cesse des portraits de gens « engagés ». Cela me fait sourire. Être architecte ou pianiste ne suffit pas. Il faudrait de plus être engagé. Moi, j’aimerais bien qu’on m’explique ce que c’est qu’une chanteuse engagée. Cette survalorisation de l’engagement est absurde : nous voilà donc en compagnie de cuisiniers engagés, de sportifs engagés…

Donc l’entretien de Rushdie dans le Point. Je le donne ci-dessous et reviens après la lecture.

DON QUICHOTTE EN AMÉRIQUE

SALMAN RUSHDIE EST DE RETOUR, ET IL EST TRÈS EN FORME. AU POINT DE RÉCRIRE LE CHEF-D’ŒUVRE DE CERVANTÈS ! MAIS LES MENACES SUR LA LIBERTÉ D’EXPRESSION L’INQUIÈTENT DANS NOTRE ÉPOQUE DU « TOUT-PEUT-ARRIVER » .

IL S’EST CONFIÉ AU POINT.PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTOPHE ONO-DIT-BIOT

Uroad trip en Chevrolet dans toute l’Amérique, des canyons aux gratte-ciel. À bord, un représentant en médicaments amoureux fou de sa dulcinée, une sublime star de la télé-réalité, « l’obsession des gauchos de la pampa argentine comme des chanteurs de reggaeton de Porto Rico » . A priori inaccessible, mais pourquoi ne pas croire en la puissance de l’amour ? Il s’appelle Ismail Smile, il est d’origine indienne, il rêve et, au fil des pages, de plus en plus. Dans la « Chevy », il parle en effet avec le fils qu’il n’a pas eu, installé à la place du mort sous la forme d’un hologramme en noir et blanc qu’une sorte de Gemini Cricket va, comme dans Pinocchio , colorer et rendre vivant. Mais ce n’est pas tout : on croise, dans Quichotte, un clone d’Elon Musk qui, sous le nom d’Evel Cent, prétend « sauver une grande partie de l’espèce humaine en la transportant sur une Terre parallèle », des racistes en costume et collier de chien qui font la loi à Manhattan et un trafic de médicaments tueurs, les fameux opioïdes qui ont fait une telle hécatombe dans l’Amérique de Trump… Salman Rushdie, remis d’un coronavirus attrapé en mars, est de retour et il est en très grande forme. Bien décidé, avec son Quichotte , réécriture contemporaine du chef-d’œuvre de Cervantès, à charger les moulins à vent d’une époque où « ce qui est normal ne paraît pas très normal », avec toutes les armes de la fiction. Il est en forme, aussi, parce que l’heure est grave. Avec JK Rowling, la créatrice de la saga Harry Potter , Margaret Atwood, celle de La Servante écarlate , et 150 autres intellectuels, il a signé la tribune du Harper’s Magazine qui a fait grand bruit aux États-Unis et dans toute l’Europe. Ils y déplorent « un ensemble de postures morales […] qui risquent d’affaiblir les règles du débat public et l’acceptation des différences au profit d’un conformisme idéologique », « un goût pour l’humiliation publique et l’ostracisme », et lâchent même le mot « censure » . À l’heure où sort en France son roman fou, fou, fou, labyrinthe d’intrigues aussi touffu que passionnant, multipliant les échos avec la tradition picaresque et le Rhinocéros de Ionesco, voici donc l’occasion de converser avec celui qui s’y connaît en menaces sur la liberté d’expression. Et en liberté d’invention.

Le Point :Alors, remis du virus ?

Salman Rushdie : Oui. Grosse fièvre, toux et incroyable faiblesse. Incapable d’écrire, aussi, parce que devant ce qui se passait dans le monde, cette humanité entière confinée, il fallait simplement se taire, écouter et observer. Impossible de rien imaginer, du reste, devant ça.

« SI VOUS EXIGEZ QUE N’IMPORTE QUI, SUR N’IMPORTE QUOI, NE DISE, OU N’AIT DIT, AU COURS DE SA VIE QUE DES CHOSES QUE PERSONNE NE PUISSE JAMAIS “DÉSAPPROUVER”, ALORS OUI, TOUT LE MONDE EST EN DANGER. »

On aurait pu penser, pourtant, que vous étiez mieux préparé que nous tous au confinement. Après tout, l’ayatollah Khomeyni vous avait forcé à rester enfermé pendant des années… Avoir une épée de Damoclès sur la tête est désagréable, mais c’est sans commune mesure avec l’avalanche de morts qui s’est abattue sur mes amis. C’est une calamité globale, j’y ai survécu, j’en suis heureux.

« AUJOURD’HUI, LE DANGER, C’EST CETTE SOUS-CULTURE AGRESSIVE ET AMNÉSIQUE QUI EST EN TRAIN DE MANGER LE CERVEAU DE TOUT LE MONDE. » SALMAN RUSHDIE

Pourquoi avoir signé la lettre du « Harper’s Magazine » ?

Comme vous le savez, j’ai passé une grande partie de ma vie à me battre au nom de la liberté d’expression, et je ne vais pas m’arrêter maintenant. Une démocratie, pour moi, c’est comme la place du village : tout le monde avance ses idées, parfois on se dispute, mais la discussion ne s’arrête jamais. Dans les régimes autoritaires, au contraire, on vide la place du village en déclarant à travers un haut-parleur : « Fini de discuter, on va vous dire ce qu’il faut penser. » Je vis encore dans une démocratie, l’Amérique. Où des pulsions de censure, certes, sont à l’œuvre. Traditionnellement, elles venaient de l’aile droite, des forces politiques conservatrices, des anciennes générations qui résistent au changement. Mais voilà qu’on voit apparaître de nouvelles pulsions de censure : venant de la gauche, de la part de gens qui, se présentant pourtant comme « progressistes », osent vous dire : « On ne peut pas dire ça. » Et entre ces deux pressions, la liberté est comme un citron dont on est en train d’exprimer le jus… C’est pour ça que j’ai signé cette lettre, dont les signataires dessinent un large spectre : des Blancs, des Noirs, des « Bruns » comme moi, des féministes, des homosexuels, des hétérosexuels… Je précise, pour faire comprendre qu’on ne défend pas un point de vue étroit. J’ai signé, aussi, parce que c’est désormais un enjeu de pouvoir : si on ne fait rien, q ui aura, désormais, le droit de s’exprimer dans les journaux ? Et qui n’aura pas le droit ? Quels livres seront publiés ? Quels films seront diffusés ? C’est crucial, ce qui est en train de se passer aujourd’hui, en termes de liberté.

« IL FAUDRAIT ARRÊTER DE DIRE “AVANT JÉSUS-CHRIST” OU “APRÈS JÉSUS-CHRIST”, ET DIRE PLUTÔT “AVANT GOOGLE” ET “APRÈS GOOGLE”. GOOGLE, C’EST LA GRANDE CÉSURE HISTORIQUE À PARTIR DE LAQUELLE L’HYSTÉRIE S’EST PROPAGÉE PAR VOIE ÉLECTRONIQUE. »

Êtes-vous inquiet ?

Oui. Des gens sont attaqués dans les facs, d’autres, pour une phrase, perdent leur boulot. Le problème de cette gauche-là, et je suis loin d’être un conservateur, c’est qu’elle produit une idéologie de la pureté absolue. Si vous n’êtes pas pur à 100 %, alors vous êtes le mal. Mais l’être humain n’est pas comme ça ! Il peut être à 100 % un trou du cul, mais jamais à 100 % un être parfait. Si vous exigez que n’importe qui, sur n’importe quoi, ne dise ou n’ait dit, au cours de sa vie que des choses que personne ne puisse jamais « désapprouver », alors oui, tout le monde est en danger. Notamment face à cette cancel culture que véhiculent les réseaux sociaux. On se met à plusieurs et on règle ses comptes. Comme je dis dans le livre : « La meute règne et le smartphone dirige la meute. » Tout a changé depuis Google. Il faudrait d’ailleurs arrêter de dire « avant Jésus-Christ » ou « après Jésus-Christ », et dire plutôt « avant Google » et « après Google ». Google, c’est la grande césure historique à partir de laquelle l’hystérie s’est propagée par voie électronique. L’instrument idéal pour vous chercher des poux. Aujourd’hui, les mots sont devenus des bombes qui pulvérisent leurs utilisateurs. Même des années après. Et faire la moindre apparition publique revient à s’exposer à une série d’explosions de ce genre.

Vous avez signé la tribune, mais votre « Quichotte » reste une charge contre le racisme aux États-Unis.

Bien sûr, et ce n’est pas contradictoire. Je ne voulais pas faire un livre sur le racisme, mais je ne peux pas faire comme si ça n’existait pas. Surtout dans la mesure où je raconte l’histoire d’un homme « brun » qui fait traverser l’Amérique à son fils « brun ». Dans ce pays, tel qu’il est devenu, un pays où règne ce que j’appelle l’« errorisme », où l’on entend qu’il nous faut une force spatiale pour combattre Daech, que Barack Obama n’est pas né en Amérique ou que la Terre est plate, il est impossible que ces deux-là ne rencontrent pas d’hostilité… J’ai repris « Don Quichotte » parce que j’avais envie d’écrire un grand roman picaresque sur l’Amérique d’aujourd’hui, et parce que ce roman génial est une critique en règle de la culture de son époque, qui ne jurait que par les chevaliers en armure qui allaient sauver des demoiselles sans défense et que Cervantès jugeait débile. Aujourd’hui, où verrait-il le danger culturel ? Certainement dans cette sous-culture, à base de talk shows , de réseaux sociaux, de débats sommaires et de tribunaux d’opinion, absolument abrutissante et amnésique, agressive et dépourvue de tout sens historique, et qui est en train de manger le cerveau de tout le monde. C’est ma cible.

Dans votre livre, le président des États-Unis « a l’air d’un jambon de Noël et il parle comme Chucky ». Mais c’est aussi un super « fabuliste ».

N’avez-vous pas peur que Trump pique le boulot des romanciers ?

Non, parce qu’il est mauvais. Quelqu’un qui dit que, pour vaincre un cyclone, il faut balancer une bombe nucléaire au milieu n’est pas crédible, même dans un roman. Ce qui est crédible, en revanche, et même avéré, c’est l’effondrement de la confiance en la vérité. Et cet effondrement n’a pas lieu qu’en Amérique.

Pensez-vous qu’il sera réélu ?

Si l’élection avait lieu demain il perdrait. Mais c’est dans plusieurs mois, alors qui sait ? Nous sommes dans l’« ère du Tout-Peut-Arriver » comme j’écris dans le roman, et il en est l’incarnation. La vérité est devenue un mensonge, le haut est le bas… Ce qui joue contre lui, c’est qu’il n’est plus le « new guy ». En tout cas, j’ai 73 ans, et si les élections vont dans le mauvais sens, je ne sais pas si je pourrai en prendre quatre de plus dans le monde de Trump. Les institutions de ce pays ont déjà tellement souffert. Ça pourrait signer sa destruction.

Au fait, dans votre roman, les protagonistes sont d’origine indienne. Aurait-il pu être écrit par quelqu’un qui ne soit pas d’origine indienne ?

Allons ! Si tout le monde ne peut pas écrire sur n’importe quoi, alors personne ne pourra plus écrire sur rien ! Mais attention, il faut le faire bien. Quand John Updike a écrit Le Putsch , en 1978, franchement, son narrateur africain n’était pas du tout convaincant. Je ne suis pas transsexuel mais, dans La Maison Golden , je fais parler un transsexuel. Je suis donc allé enquêter, une partie du travail de romancier étant un travail de reportage. Mais encore une fois, il faut le faire bien, sinon on a parfaitement le droit de vous critiquer, même, d’ailleurs, si vous avez écrit sur des gens qui ont la même identité que la vôtre. Ce n’est pas un problème d’identité, en fait : c’est un problème de talent. Ou de travail !. Quichotte , de Salman Rushdie. Traduit de l’anglais par Gérard Meudal (Actes Sud, 480 p., 23 €). En librairie le 2 septembre.

BON, BON…JE SUIS REVENU.

Relisez, relisez, que nous dit Salman ? Rien, rien et encore rien. Du lieu commun, de la purée pour chiens enragés, du vide, du creux qui se bagarre avec le néant.

Le coup du Smartphone, de Google, du travail de reportage du romancier, l’Amérique ignare, le coup de Trump (pourquoi saurait-il mieux que les autres, Mr l’intervieweur ?), celui de la démocratie place du village et tout le reste, c’est Mr Rushdie, du bullshit, à la mesure de ce que vous vilipendez. Du rien, de l’air brassé.

Ecrivez, Salman, écrivez.

Vous avez ce talent, Salman. Ne vous aventurez nulle part ailleurs que dans votre talent et n’acceptez pas pour la promo de vos bouquins de vous exposer à la découverte par vos lecteurs de ce que vous n’avez rien à dire. Comme presque tous, sauf les génies, ceux qui n’osent dire leur intelligence. D’où parlez-vous ?De votre réputation ? Laissez-nous lire vos romans, Rushdie ! Écrivez et taisez-vous…

Huawei, la dérive occidentale

Ceux qui vont lire ce billet ne vont pas en revenir. Du smartphone de geek après du Rosset ou du Pascal. J’assume. Certes, j’avais juré que je ne n’écrirai rien, du moins ici, sur un sujet technologique, même en convoquant, pour l’illusion, théorie ou philosophie (cf mon billet, justement sur Rosset : la philo n’est pas l’amour de la sagesse collégienne, ne devant pas s’occuper du bonheur et du quotidien. Elle ne peut se concentrer que sur les armatures, pour tenter de comprendre le principe de l’Univers, en tentant de ne pas trop s’éloigner du réel, il est vrai complexe dans son apparence qui est sa seule réalité.

Donc, pas de blog politique ou d’humeur du type “populaire”. J’assume l’élitisme et son éloignement. Il faut aller voir ailleurs, il y en a des millions des blogs de doxeurs (j’ai inventé le mot)

Mais, aujourd’hui, je vais faillir à la règle et dire que les Etats-Unis exagèrent et que Google devient mussolinien, presque fasciste.

Huawei. Une marque chinoise. Au top, meilleure que les Apple et Samsung, pour ce qui est du smartphone fluide et de la photo, associé avec Leica, pour nous offrir un petit bijou de téléphone qui peut égaler nos réflex et derniers hybrides et tellement souple et facile.

Les Etats-Unis, du moins ceux de Trump, ont considéré, il y a 13 mois, que par la mise à disposition de sa technologie du 5G, de ses équipements (pas les smartphones, le matériel électronique, ils sont également au top dans cette industrie) ce chinois espionnait les USA.

Le dirigeant américain a donc demandé à Google, entreprise américaine, de cesser d’accorder ses licences à Huawei, pour ses téléphones à venir.

L’on sait que sans Google et les développeurs d’applications, les Maps, les liens avec le géant, le téléphone est difficilement utilisable. Les applications sont “Google”, sur Apple ou Android.

Huawei a tenté, après cette décision de développer ses propres applications, mais la route est longue, à vrai dire impossible pour venir au niveau de Google.

Ainsi, un possesseur d’un Huawei P30 a encore Google et peut commander un Uber (qui a besoin de Maps Google). Qobuz ou Deezer sont indisponibles sur les nouveaux Huawei. Et tout à l’avenant. Celui qui a un Huawei P40, le nouveau, génial téléphone à tous les niveaux de Huawei ne peut plus utiliser normalement son a^parei.

Le 13 Août, Google a enlevé toutes les licences, y compris pour les anciens phones qui ne pourront obtenir de mises à jour Android (Android, système d’exploitation des smartphones appartient à Google) et deviendront ainsi obsolètes dans peu de temps.

Huawei va rester chinois et ne pourra concurrencer Apple ou Android, Samsung et Iphones.

C’est ici que je commente:

J’ai deux solutions :

– soit faire l’histoire des libertés, des embargos, des blocus, citer Ricardo ou Adam Smith, citer Guy Debord, revenir sur la mondialisation, la concurrence et les frontières. Là, je serai dans le style de ce site : une tentative d’analyse macro-philosophique, macro-économ-nomique, objective et s’arrêtant sur les fondamentaux

-soit dire et m’énerver. Ce que je choisis : comment peut-on interdire la technologie, sous couvert de guerre économique, prétendument protectrice. C’est comme si l’Occident refusait aux africains l’Electricité inventée en Europe. Ou les chinois interdisant l’acupuncture à Limoges ou Rome.

Ceete dérive me semble d’une gravité inégalée, extrême, dans l’histoire des cin)vilisations.

Il est curieux que personne ne s’en soit emparé pour décrire l’impéritie de certains dirigeants. L’Occident, ma région d’adoption, n’en sort pas grandi. Et aucun européen n’aurait osé de penser même ce blocus technologique.

On est tous OK : la Chine n’est pas un exemple de démocratie, notamment pour le Net. Un terrorisme d’Etat.

Mais cette décision est un affront à la liberté.Celle de la concurrence d’abord. Et de la liberté tout court.

Apple va en souffrir en Chine. Dommage. On a besoin de cette concurrence.

On ne peut créer des mondes séparés. La technologie est justement unificatrice.

J’ai l’impression, en écrivant cette banalité de revenir à mon adolescence et ses cris pour la Paix et contre la Faim.

Je vais m’attaquer au sujet, un jour. Aujourd’hui, je ne fais que dire ma sidération.

J’arrête et ne sais si j’y reviendrai ici. On va se concentrer sur l’anti-poncif. Désolé de la parenthèse sir ce sujet. Relisez. Comment peut-on interdire Google ? Le seul moyen du combat contre le totalitarisme est celui de la liberté, c’est pourtant évident.

raison suffisante, la preuve.

Certains connaissent la formule de Leibniz, dite du « principe de raison suffisante ». Je la redonne ici :

« Aucun fait ne saurait se trouver vrai ou existant, aucune énonciation ne saurait se trouver véritable, sans qu’il y ait une raison suffisante, pourquoi il en soit ainsi et non pas autrement. »

Tout s’explique, même si nous sommes incapables d’expliquer. C’est simple et définitif.

Leibniz applique ce principe au monde lui-même : il existe, non sans raison suffisante qui est sa cause, étant observé que la cause de la cause (question dans l’infini, comme nous le savons) est aussi raison suffisante, s’expliquant par une autre, bref une série sans limites de raisons suffisantes, qui restent, s’agissant du monde, inexpliquées.

Dès lors, pour expliquer les êtres et le monde, il faut bien s’arrêter, en supposant un être absolument nécessaire.

C’est que nous dit Leibniz.

Leibniz continue et nous dit que : « La dernière raison des choses, doit être dans une substance nécessaire, dans laquelle le détail des changements ne soit qu’éminemment, comme dans la source ; et c’est ce que nous appelons Dieu. »

J’ai gardé dans mes carnets cette formule et ne sais plus de qui elle est : Si le monde, alors Dieu ; or le monde, donc Dieu.

Cette preuve de la preuve de Dieu est solide, parce que, justement logique dans l’illogique.

Le fond et la cause sont nécessaires. Ou sinon, pas de monde.

Cependant, tous les philosophes vous diront qu’on ne peut expliquer le conceptuel par le concept. Une tautologie théorique. La preuve suppose l’expérimentation. Ou sinon, elle tombe dans les limbes du vide de la raison. Dans le concept en suspens, pour le dire plus juste.

Leibniz tente de nous prouver l’existence d’un être nécessaire. Le maître de l’Univers.

Une fois cette preuve apportée, resterait à approcher l’être nécessaire. A comprendre sa nécessité.

Et là, on plonge dans des souterrains dans lesquels coulent des laves d’or et de soufre. La foi les départage. C’est un sentiment et non une preuve d’une existence. Mais qui démontre, dit le croyant. Comme une foi sans raison suffisante.

PS1. Pour ceux qui se demandent comment ce billet “tombe” ici, je peux donner la réponse : il est le résumé d’une lettre que j’ai écrite il y a quelques mois à une amie qui s’interrogeait sur l’explosion, sans cause, d’un sentiment. Il a fallu que je relise Leibniz. Aujourd’hui, la question du principe de raison suffisante m’a ceinturée, au réveil. Allez savoir pourquoi.

PS2. Ce billet qui est proche d’un autre sur Moïse pourrait faire accroire à une concentration momentanée sur les “mondes supérieurs”. D’autres diraient même qu’en ces temps inqualifiables, la dérive est de mise. J’assure qu’il n’en est rien, même si la chose ne serait pas honteuse. Juste que dans l’incursion dans les concepts, on frôle toujours la même question de la cause, laquelle, comme on le sait, n’est pas un concept acceptable puisqu’elle est infinie et, dès lors, dans les nuages du haut qui enveloppent la question. Puisqu’aussi bien : comment concevoir l’infini ?

Rosset, again

Suite de mon billet précédent. “On” m’a demandé de “préciser” et “dire”.

Je donne à lire ce qui peut enchanter. En copiant, collant et quelquefois, commentant.

Espagne.“L’allégresse et le sentiment tragique de la vie sont indissociables”

« C. R. : Ma famille, avant ma naissance, a passé quinze ans en Espagne, jusqu’à la guerre civile. Mon père est tombé amoureux de l’île de Majorque et y a acheté une petite maison, baptisée Ca’n Cunieta, dont j’ai hérité. J’y vais souvent. Pour moi, Majorque est une sorte de paradis sur terre, un pays de cocagne où l’on trouve à la fois une cuisine délicieuse, des eaux bleues, Chopin, le folklore et les danses espagnols. Mon éducation sentimentale s’est déroulée là-bas. Je sais bien qu’il est un peu idiot de parler d’un tempérament espagnol. Mieux vaut éviter de raisonner comme cet Anglais qui, débarqué à Calais, conclut que toutes les femmes françaises sont rousses après avoir vu une passante rousse dans la rue. Mais il y a quand même certains traits nationaux marquants. Ce que j’aime en Espagne, c’est la gaieté, le sens de la fête, le goût de la vie qui s’exprime dans la musique et dans les danses – notamment celles qui viennent de l’Aragon, les boléros, les jotas, que je préfère aux danses andalouses plus austères. Avec cette nuance que l’Espagne est aussi le pays de la tragédie. J’ai beaucoup écrit sur le fait que l’allégresse et le sentiment tragique de la vie sont indissociables. C’est le cas en Espagne : voilà une population chez laquelle le sens de ce qui existe, de ce qui est – la dimension ontologique –, est complètement absent. Seul le paraître a de la consistance. Le monde est une porte merveilleuse, somptueuse, qui n’ouvre sur rien. Contrairement à certaines idées reçues, « les Espagnols ne prennent rien au sérieux. Chez eux, tout est factice, en carton-pâte. Pour employer le jargon philosophique, l’Espagne est le pays par excellence du phénoménisme. Ce n’est pas un hasard si l’un des plus grands philosophes espagnols, Baltasar Gracián, décrit le monde comme une apparence et affirme que « ce qui ne se voit point est comme s’il n’était point ». En Espagne, ces deux idées, « rien ne vaut rien » et « la joie de vivre est infinie », sont alliées. Tout est foutu, soyons joyeux. Rassurons-nous, tout va mal : c’est l’une de mes devises préférées. Une telle conception du monde imprègne la culture de cette nation, du don Quichotte de Cervantès aux compositions de Manuel de Falla. Il n’y a que le réel, mais le réel est dispensateur de joie. »

Extrait de: Clément Rosset. « La joie est plus profonde que la tristesse : Entretiens avec Alexandre Lacroix

Que dire de plus que ce que dit Rosset ? Oui, l’alliance entre le drame et la joie, le tragique et la danse légère, le boléro enlacé, les corps dans a caresse divine.

Dans une relation, quelqu’elle soit, sans la dimension du tragique, tout part en quenouille, à-vau-l’eau. Non pas le drame grec, juste un coeur explosé.

Lorsque j’ai écrit à mon premier amour, qu’il fallait qu’elle pleure lorsqu’elle me revoyait après quelques heures de séparation, elle n’a compris que quelques minutes plus tard, lorsque j’ai souri et qu’elle m’a pris la main.

L’Espagne est un pays en suspens de tout, accroché à rien, enlaçant le drame, époustouflant dans son éclatement des sens, pourtant quotidiens, jamais exceptionnels. Il n’y a que dans les pays du Nord qu’on sort un bon vin ou un bon jambon pour un évènement. En Espagne, c’est toujours, à l’heure de l’apéritif du jour. La quotidienneté est est sacrée.

La philosophie, jamais dans la quotidienneté ou la sagesse de l’action.

« C. R. : Oui, sans aucun doute, et cela tient à ma propre conception du travail philosophique. Je ne traite jamais, dans mes ouvrages, du moment présent. Selon moi, la philosophie, depuis ses origines chinoise, hindoue et grecque, n’est pas en rapport avec les enjeux politiques ou d’actualité, pas plus qu’elle ne permet de vivre plus sagement le quotidien. Elle entend traiter de problèmes qui ne sont pas liés aux circonstances, mais à des enjeux plus profonds, concernant la condition humaine ou l’être des choses en général. Mes livres abordent ces questions, qui relèvent de ce qu’on appelle la « philosophie première ». Fort bien, me direz-vous, mais à quoi cela sert-il ? Le seul bénéfice à attendre d’une telle manière de pratiquer la philosophie ne réside pas dans des progrès matériels rapides, mais dans une augmentation de lumière, une meilleure connaissance de l’homme et des choses. »

Extrait de: Clément Rosset. « La joie est plus profonde que la tristesse : Entretiens avec Alexandre Lacroix

Oui, La philosophie n’est pas le politique, l’idée, l’opinion, ni la sagesse qui permet de mieux vivre, avec sérénité. Ca c’est de la bouillie de chat pour apprentis penseurs et cadres de grandes entreprises. Rosset le dit mieux que moi, simplement, dans le “réel”

L’invisibilité, celle de soi aussi.

« C. R. : Quand je me regarde dans le miroir, ce n’est pas moi que je vois, et certainement pas non plus celui que voient les autres. D’abord, parce que mon image est inversée. Ensuite, parce qu’elle est réduite à une surface plane, alors que ma tête réelle est en trois dimensions. Lorsque Narcisse fait la première expérience du miroir que nous rapporte la mythologie grecque, et qu’il contemple son visage dans l’eau d’une source, il ne se reconnaît pas ; il croit en voir un autre, dont il s’éprend. Mon visage dans le miroir de la salle de bains me surprend toujours, comme s’il s’agissait de celui d’un étranger. Cette difficulté que nous avons à identifier notre reflet confirme que le moi est invisible. »

« David Hume soutient que l’identité personnelle n’existe pas, qu’elle est une illusion, et c’est en effet cette thèse que je défends à mon tour dans Loin de moi. L’objection de Hume quant à l’existence du moi, de l’antique et fameux « je », est si puissante qu’elle a tout simplement empêché Emmanuel Kant de dormir. Elle l’a tiré de son sommeil dogmatique, et c’est en partie en réaction à ces arguments que Kant a écrit la Critique de la raison pure (1781). Dans cette œuvre, Kant essaie de recoller les morceaux du vase cassé. Il reconnaît qu’on ne peut rien affirmer de certain quant à Dieu, au monde et au moi. Cependant, il maintient que, même inconnaissable, le moi existe. Pour lui, le moi n’est pas l’objet d’un savoir, mais d’une foi. En termes plus philosophiques, il explique que nous nous appréhendons sous la forme de phénomènes morcelés, discontinus, comme l’avait effectivement prévu Hume, et que, cependant, nous avons une essence, ce qu’il appelle le « noumène », qui nous reste cachée car nous ne pouvons sortir de nous-mêmes  pour la contempler. De la part de Kant, c’est là une hypothèse non justifiée, un rafistolage. Mais pourquoi Kant veut-il à tout prix maintenir que le moi existe ? Parce qu’il craint que la morale ne soit balayée s’il n’y a plus de sujet de l’action. Si « je » est une fiction, suis-je encore responsable de mes actes ? Il semble, au contraire, que je puisse faire n’importe quoi. Si je n’existe pas, alors tout est permis ! La réfutation de l’existence de l’identité personnelle heurte en Kant le philosophe qui se préoccupe hautement de la moralité humaine. »

Extrait de: Clément Rosset. « La joie est plus profonde que la tristesse : Entretiens avec Alexandre Lacroix

J’arrête sur Rosset, je passe à autre chose. Ne lâchez pas le fil.

Mais Dieu, que la pensée du réel est essentielle …!

poncif et pardon.

Persuadé que la personne qui, au téléphone, me l’a sorti, ne connait pas mon pseudo, je peux donc écrire, dans le style offensif, injonction d’une amie( cf précédent billet) : je préfère celui de Pascal que murmure, théâtralement, dans la fausse nonchalance de l’été, le faiseur, bravant le virus sur une terrasse de café bondée.

Il s’agit des poncifs qui donnent a ceux qui les clament leur propre conviction d’un enlacement époustouflant de la culture. Qui est donc celle de ‘Telépoche” (ça existe encore ?)

Celui qu’on m’a sorti aujourd’hui et que je croyais enfoui, remisé sous les estrades de bois vermoulu des collèges, c’est “carpe diem”. Je n’en revenais pas.

Et quand je dis que je préfère celui de Pascal, c’est pour tenter d’être sociable, évitant le “marteau théorique” qu’on veut me faire reprendre. C’est Pascal qui écrit dans ses pensées que :

le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie”.

Là, on pardonne. Bien que…

PS. Il faut m’extraire de cette acharnement de mon amie qui vit dans un pays où il fait très chaud et où le ciel n’est jamais bleu. Ça doit être ça : le bleu nous ramène aux caresses. Et sans lui, il fait trop chaud…

réprimande

Avant d’aborder une chose sérieuse, il me semble assez utile, pour continuer dans la mouvance du billet précédent où il est question de Gödel et de la mathématique, de livrer in extenso le msg whatsapp d’une amie retrouvée (elle m’a retrouvé par ce site Béja que j’ai malheureusement référencé sur Google et mon pseudo), avec laquelle nous avions fait les 400 coups philosophiques, nous chamaillant sans cesse, à l’envi si j’ose dire, et qui, malheureusement vit désormais à l’étranger, hors de l’Europe, ce qui m’empêche d’arpenter avec elle les allées du Jardin du Luxembourg, comme nous le faisions jadis, nous asseyant quelquefois sur les chaises en métal, à l’époque payantes moyennant le ticket rose obligatoire, demandé par des préposées souvent hargneuses.

« M, ton billet n’est pas digne de ce que je connaissais de ta témérité théorique. Tu fais dans l’exégèse, le commentaire, tu ne nous donnes presque rien de toi. Et ce n’est pas ta petite intuition de « l’au-delà de la logique » dans des « espaces supérieurs » qui pourront me convaincre de ta franchise, du « marteau théorique », comme tu disais autrefois, qu’il fallait toujours sortir devant les prétendues opinions et autres points de vue, apanages des ignorants qui croyaient pouvoir penser, à égalité avec nous qui avions lu et pensé. Je me souviens encore de ta furie lorsqu’un liseur de BD, presque du « Parisien Libéré » osait t’interrompre dans tes démonstrations improbables, pour te dire, : « c’est ton point de vue, pas le mien ». Je me souviens de tes yeux bleus qui devenaient gris et de ta voix qui devenait rauque, comme celle d’Aznavour pour répondre au petit ou à la petite : « ce n’est pas un point de vue. Et si les points de vue, les opinions si tu veux, existaient, tu ne pourrais en avoir, tu n’as rien lu, tu n’as pas théorisé, tu n’as pas comparé, tu n’es qu’un âne qui marmonne de la bouillie de doxa. Donc, merci de ne pas comparer l’ânerie à la théorie, laquelle peut, éventuellement être fausse mais qui n’est pas un point de vue. Lis et reviens me voir. Et en chemin, ne t’arrête pas pour dire à Einstein que E= MC2 est un point de vue, même si c’est relatif. Maintenant, tu te tais et tu me laisses fini, d’abord mon exposé, puis ma bière »

Je t’assure, M, tu répondais comme ça, tu parlais comme ça et j’en jouissais car tu avais raison. C’était l’amorce de la doxa des réseaux sociaux, des opinions de ceux qui sont certains de pouvoir discuter de Platon ou de Marcuse avec toi ou moi (plus fort que toi, t‘en souviens-tu ?), certains que les points de vue (même sans savoir de quoi on parle, se valent. J’étais fier de ton agressivité bien placée, M, j’adorais quand tu clouais le bec à ces ignorants, quand tu disais : « merci de ne pas m’interrompre quand je parle,  vous aurez la parole si vous avez quelque chose à dire ». J’aimais ta vérité M, fascinée par ton culot qui pouvait exister parce qu’il était juste. Moi, à l’époque, comme toutes les femmes, je n’osais pas asséner le marteau.

Mais M, qu’as-tu fait de ton talent, comme dit la Bible ?

Tu fais dans l’ombrelle, sans sortir tes haches. Tu donnes à lire aux lecteurs des hebdos, comme dans un petit article d’un minuscule hors-série.

Donc, ton « au-delà de la logique » et tes « espaces supérieurs », tu évites et tu cries ce que tu as toujours crié : un monde qui ne peut percevoir l’infini et la cause de la cause infinie est un monde qui ne sait rein, l’Esprit étant ailleurs. Tu le criais au Luxembourg, tu le hurlais aux staliniens, tu l’écrivais dans tes cahiers « Conquérant » que je volais dans ton appart.

Alors, merci de reprendre ta plume de béton et affirmer que tu sais plus que les autres, quand tu as lu et relu, pendant que ceux qui ont une « opinion » s’escriment à tenter de trouver ue phrase entre deux balbutiements, camouflant la grimace de la bêtise par un faux sourire qui ne plait qu’aux idiots, qu’aux idiotes

M, reviens à ta hardiesse, dont je sais, moi, qui ait passé des nuits à tes côtés qu’elle incrédule et jamais fanfaronne.

Ainsi, dans ton billet au titre prétendument énigmatique, tu aurais mieux fait de glisser du Leibniz, tu sais, mon auteur que tu n’as jamais détesté quand je le mêlais à la Cabale.

Celui qui rappelait que Dieu est d’abord arithméticien, géomètre et logicien. Et qu’il a choisi parmi l’infinité des combinaisons et des séries possibles, celle qui existe qui est celle la plus parfaite pour l’existence. Leibniz nous le proclamait « Dieu a choisi celui des mondes possibles qui est le plus parfait, c’est-à-dire celui qui est en même temps le plus simple en hypothèses et le plus riche en phénomènes comme pourrait être une ligne de géométrie dont la construction serait aisée et les propriétés et effets fort admirables et d’une grande étendue ».

Alors, M, tu ne t’es pas énervé dns ton billet en criant que Gödel ne pouvait pas avoir tort dans sa preuve ontologique : La création est une prévision mathématique et le monde tel qu’il est la « meilleure combinatoire possible ». L’ordonnancement du monde est le produit d’une harmonie préétablie.

Et c’est donc par la logique et la mathématique que l’on démontre Dieu, et sa logique mathématique. L’équation enlace l’équation.

Alors, remue-toi, comme avant M, et affirme et sois présomptueux, sûr de toi, écrasant l’opinion, empêchant de parler celui qui veut te donner la sienne. Fermant la bouche à ceux qui ne croient pas aux espaces supérieurs, comme toi, comme moi. Te souviens-tu, M ? OK ?

Je jure que c’est le message de mon amie.

J’en suis tellement abasourdi que j’ai oublié la chose sérieuse qui m’avait amené à ouvrir un billet. Je me suis laissé emporter a le coller. Elle va être contente, mon amie aux mille nuits, celle qui vit dans un pays que je connais où il fait très chaud alors que le ciel n’est jamais bleu

PS. Je reviens : je me souviens, à l’instant même, le motif de l’ouverture d’un billet. Il s’agissait de résumer l’introduction au travail du moment celui dans lequel je dois écrire assez longuement, pour ne pas décevoir mon amie que “l’opinion n’existe pas”. A vrai dire, l’inconscient m’a joué un bon tour : son msg whatsapp est comme une introduction à l’introduction. On n’écrit jamais par hasard.

Est-ce soi ?

Minuscule retour.

La seule question de la philosophie est, évidemment le problème “corps/esprit” ( dualisme cartésien ou monisme spinoziste). Et, partant, le seul problème qui mérite une réflexion, hors du tapage d’un bruit et de la circonvolution, est celui du sujet et du libre-arbitre.

Tout le reste n’est que passe-temps ou poésie du monde (évidemment appréciables).

Cependant, les affirmations péremptoires précitées ne peuvent faire l’impasse sur les neurosciences. On ne peut aborder le sujet du”sujet” sans leur apport pour la connaissance….

Au beau milieu d’une contribution un peu fouillis que je m’efforce de mettre en forme sur cette question, j’offre un texte paru dans la revue en ligne “La vie des idées”.

Sa clarté introductive est assez remarquable.

L’auteure se nomme Vanessa Wisnia-Weill

Le lien :

https://laviedesidees.fr/Pouvoir-d-agir-et-neurosciences.html

Je reviendrai trop longuement sur ce … Sujet.

D’avant…

Il faut que je raconte. Comme je l’ai écrit souvent, pour justifier ces billets, mon site est une de mes mémoires, un bloc-note, pas intime, dont les mots jaillissent au rythme des jours, scansions des temps qui passent, virgules des minutes qui s’accumulent, allègrement ou dans leur poids.

Il faut que je raconte ce qu’il m’est arrivé aujourd’hui. Pas trop personnel. Juste un accrochage aux incroyables comètes des moments qui filent, les jaillissements de l’imprévu, lesquels viennent souvent accompagner les jours inféconds et graves. Ils arrivent ces moments, à point nommé, quand on attend un sursaut bleuté qui chasse le noir. C’est ce qui me fait fait croire aux anges. J’ai même écrit un jour de gloire lumineuse, dans un éclat de l’exclamation surannée, que les anges croyaient en moi. Il faut avoir le front de l’écrire… On ne se refait pas.

Il est 8h. Je suis encore dans le sommeil, digérant, lourdement, les plantes que j’expérimente pour accompagner le sommeil, substitution du somnifère désormais inefficace. Cerveau lourd et paupières hésitantes à affronter la journée. Le téléphone sonne. il est tôt. Peut-être une livraison Amazon ou Franprix. Je ne crois pourtant pas en attendre une. Je décroche. Une voix magnifique, grave et sensuelle, presque celle de Jeanne Moreau.

Elle me demande si je suis bien MB. Je bredouille. Elle poursuit en me demandant si j’ai toujours les yeux bleus (je vous l’assure). Je lui réponds que je ne suis plus un bébé et que la couleur de mes yeux ne peut changer. Elle me répond qu’on ne sait jamais avec moi, qui racontait toutes les heures des histoires de rêve fantastique aux jeunes filles et qui voulait épater les professeurs avec sa maîtrise du langage soutenu. Mais qui êtes-vous, Madame ? Mais d’où tirez-vous ces balivernes ? Elle éclate de rire, me dit que je n’ai pas changé depuis notre rencontre. Je ne comprends pas, je ne connais pas cette femme, cette voix à demi rauque, qui rit aux éclats entre chaque phrase. Elle me dit que je suis un “copain”. Je n’ai jamais, jamais employé cette expression, je la hais. Et obligé les femmes à ne pas l’employer pour décrire une relation. Toutes connaissent cette sottise. Elle continue, en articulant volontairement et me dit “d’avant”. Et elle conclut : “copain d’avant”. Et elle éclate, encore de rire. Je décide d’être de bonne humeur. Je sens une mémoire qui se colle au front. “Copains d’avant”, ça me dit quelque chose…Mais oui, bien-sûr, le site ! Impossible, me dis-je, ça fait trop d’années. Il y a très, très longtemps, découvrant les potentialités d’Internet, j’avais découvert un site qui se nomme toujours “Copains d’avant”. Je suis allé voir. Les collégiens, lycéens devenus adultes et presque vieux, qui recherchent leurs copains d’antan, avec lesquels ils ont volé un ou deux flans à la boulangerie devant le Lycée. Je m’étais donc, donc, il y a vraiment longtemps, inscrit, pour rechercher une photo de classe et reconnaitre mes voisins de classe. Juste pour la joie, pas pour la rencontre qui ne voulait rien dire. Chaque temps est son propre temps et l’on n’a sûrement (ce qui n’est pas sûr) rien à se dire lorsque la relation s’est distendue jusqu’à disparaitre;, Sauf à jouer la compassion obligée. Et je comprends, qu’inscrite aussi, elle est sur le site, la voix rauque et sensuelle. Lycée, seconde. Blouses grises, blouses roses…Je lui dis, elle me répond que j’ai trouvé, que je suis comme avant, jamais défait par l’incertitude. Elle me dit, avant que je ne le demande, qu’elle a cherché mon nom, après l’avoir vu sur le site (elle ne s’en souvenait pas) en ligne et qu’elle m’a immédiatement trouvé (profession et photos) et qu’elle a téléphoné et que c’est mon transfert d’appel pendant le Covid qui m’a branché sur mon téléphone portable et qu’elle est ravie, que ma voix est un peu enrouée, ça doit être une petite bronchite et que je dois porter des lunettes, les yeux bleus étant fragiles et que je dois avoir des chemises Lacoste, comme avant, bleu-roi, que je dois jouer au baby-foot dans ma maison de campagne, que je dois avoir un ballon de hand-ball dans mon hangar, que je dois certainement écrire des romans, que je dois faire la cour à des inconnues, que je ne supporte pas le mot de “copains, qu’elle connait mon métier, qu’il suffit de taper mon nom, que mes photos sont géniales sur mon site à mon nom que j’ai du oublié d’effacer puisqu’il a plus de dix ans, que je dois fréquenter des intellectuels, que je dois avoir un pseudo, que je dois faire semblant de draguer, en disant que je drague et en disant que je plaisante, que je suis certainement un bel homme, qu’on oubliait que j’étais petit, que je devais être adorable et qu’elle était ravie de m’avoir retrouvé. Je vous le jure, je vous l’assure, ce sont très exactement ses mots. Je n’ai rien dit. Elle a encore éclaté de rire et m’a simplement dit qu’elle me rappellerait.

Elle doit être belle; On ne peut pas ne pas être belle quand on a cette voix, ce rire et cette capacité de lier les phrases comme on enlace, de mille bras magiques, un corps allongé.

J’attends qu’elle me rappelle. Sûrement demain, j’en suis certain. Je vous dirai. Incroyable. Ca doit être le Covid qui génère ce comportement. Insensé. Je vous dirai.

Logique de l’Éternel

Einstein et le jeune Godel

Le titre n’est, évidemment pas explicite. Il s’agit, ni plus ni moins, de la preuve mathématique ou logique de l’existence de D.ieu (la césure dans le nom est un signe de respect pour les potentiels lecteurs juifs religieux, le maître de l’Univers étant indicible, et, partant non écrit, sauf dans le texte sacré, même si le sujet est controversé. Les juifs Massorti ont, eux, adopté la règle de l’entièreté. Mais ce n’est pas l’objet de ce billet)

Dans un numéro de Juillet/Août de Science et Vie, un dossier intitulé « Pourquoi on croit en D.ieu ? ».

A vrai dire, le titre ne reflète pas vraiment l’essentiel du dossier. Il laisse entendre qu’il faut donner une explication scientifique de la croyance alors qu’il s’agit, ce qui est plus intéressant, de savoir si la preuve de l’existence du Maître peut être apportée scientifiquement, à l’aide d’algorithmes et de logiciels qui absorbent équations et hypothèses…

Le dossier est assez inégal dans ses différentes parties, pas toujours très clair. Cependant, la complexité du sujet nous fait pardonner l’imperfection.

Je connaissais, pas trop mal, Godel et sa preuve ontologique, pour avoir un peu joué sur ses mots et, très jeune, persuadé du génie de ma trouvaille, m’être essayé, appuyé sur ce travail scientifique, à la nouvelle, genre littéraire trop délaissée en France.

Il s’agissait de raconter l’histoire d’un homme, devenu par magie presque luciférienne une formule mathématique, qui se débattait jusqu’à l’épuisement, dans ladite ontologie et tentait, devenu formule donc, de pénétrer dans celles de Godel qui démontraient l’existence de D.ieu. Il lui fallait démonter le théorème, faux selon lui, et par l’intrusion de lui-même, déstructurer cette démonstration. Une immixtion méchante. Des cerbères encore plus mathématiciens que lui, l’empêchaient de pénétrer dans les arcanes des axiomes et autres théorèmes. Il ne pouvait entrer mais ne renonçait pas, une formule étant têtue. Il y est, ainsi, parvenu. Mais il ne put réussir, sortit du fonds Godel, redevint homme et prit la soutane, en ruminant son échec, même s’il finit par devenir Pape.

Il faut le faire d’inventer de telles sornettes, mais, jeune, on ne peut que se croire Kafka ou Ionesco, le fantastique camouflant la recherche du style. J’ai perdu ces pages. Dommage, j’aurais bien ri dans leur lecture a voix haute avec une ou un ami a l’heure d’un Minuty frais, apéritif de l’Eté qui peut allègement remplacer l’alcool de figue ou le Picon-bière..

Vous connaissez Godel, bien sûr. Mais je rafraîchis les mémoires. Le trop-plein qui nous est donné dans la connaissance est de nature à le confondre avec Turing ou Fermat.

Kurt Godel est un mathématicien, logicien (1906-1978), autrichien devenu américain, connu de tous par son fameux théorème de l’incomplétude qui a généré des milliers de pages d’interprétation. Évidemment, même pour un écrivain ou un apprenti philosophe, la notion d’incomplétude est féconde. Tout autant, justement, que la perfection finie (laquelle, selon la majorité, ne peut être que D.ieu.

Godel était donc un obsédé de la logique, qui le menait à tout ( y compris a ses immenses troubles psychiques).

A 70 ans, son grand mysticisme l’amène a proposer une preuve ontologique de l’existence de Dieu, inspirée de l’argument d’Anselme Cantorbéry et de travaux de Leibniz et connue aujourd’hui sous le nom de « preuve ontologique de Gödel ». 

J’avoue que j’en étais là. Et n’ai pas continué de suivre l’épopée mystico-logique.

Et voilà que je tombe sur la revue « Science et Vie » sur D.ieu et sa preuve mathématique, du moins logique.

Je vais, comme a l’habitude, plus bas, donner à lire tout le dossier, sous format pdf.

Mais j’en cité ci-dessous un extrait sur Godel sur lequel on ne pouvait faire l’impasse. Lisez, je reviens plus bas, si vous le voulez bien

UNE QUÊTE PHILOSOPHIQUE. Cela fait plus de mille ans que cette nécessité de l’existence divine est pressentie. Si les prémisses en sont attribuées au philosophe latin Boèce, c’est la formulation du moine bénédictin du XIe siècle Anselme de Cantorbéry qui rend l’entreprise célèbre (voir p. 72-73). Que d’encre elle a fait couler ! Elle a été retravaillée par Descartes, Hegel et Leibniz, débattue par Pascal, Kant et Spinoza, mais elle a toujours tourné autour d’un argument à la simplicité déconcertante : “Dieu a toutes les perfections, or l’existence est une perfection, donc Dieu existe.”

Plus littéraires que logiques, de tels arguments peuvent sembler du domaine de la discussion philosophique, bien loin d’une approche logico-mathématique. C’est sans compter Kurt Gödel. Ce pur logicien est célèbre pour avoir prouvé, au début des années 1930, qu’il existe des vérités mathématiques non démontrables. Jusqu’alors, on pouvait croire que toute difficulté était surmontable. Eh bien non ! En s’appuyant sur le langage formel de la logique moderne, le mathématicien autrichien démontre que certaines vérités ne peuvent être atteintes. Auréolé d’un prestige inégalable, Kurt Gödel commence à travailler sur la fameuse preuve ontologique à partir des années 1940, d’abord à Vienne, puis à Princeton, aux États-Unis.

Car contrairement à ce prédisait Kant, qui déclarait “close et achevée” la logique philosophique traditionnelle, celle-ci n’a en fait jamais cessé d’évoluer et s’est même métamorphosée à la fin du XIXe siècle, après son union avec les mathématiques formelles. Le mathématicien allemand Gottlob Frege a notamment conçu, en 1879, un des premiers langages formalisés qui permettent de vérifier un raisonnement philosophique de la même manière qu’un calcul arithmétique. Suivi, en 1910, par le logicien américain Clarence Lewis, dont la logique modale explose au cours des décennies suivantes. “Des concepts tels que ‘nécessité’ ou ‘possibilité’, utilisés en théologie et en logique, acquièrent alors la respectabilité attachée à la calculabilité ou à tous les objets calculables, qui font autorité dans le milieu des sciences”, commente le philosophe Frédéric Nef. Kurt Gödel s’attache donc à traduire Dieu dans ce langage de la logique modale, suivant les règles du système logique K.

“En termes de rigueur, ce sont les moins suspectes car elles répondent au plus grand nombre de contraintes logiques”, souligne Baptiste Mélès. Gödel s’inspire des raisonnements théologiques de Leibniz, précurseur de ces langages modernes, notamment de son concept de “perfections”, qu’il transforme en “propriétés positives” – Dieu est alors défini comme celui qui les possède toutes. Il cherche les meilleurs axiomes, les postulats les plus minimalistes et féconds. Et, après des décennies de travail solitaire, il finit par être satisfait de son résultat.

Sa preuve ontologique circule pour la première fois en 1970 dans les couloirs de son université : 12 lignes cabalistiques contenant 5 axiomes, 3 définitions, 3 théorèmes et 1 corollaire (voir p. 71), menant à la conclusion que le mathématicien, selon la légende, aurait résumée à sa mère avec ces quelques mots tendres sur une carte postale : “Maman, tu vas être contente, Dieu existe !” Cette démonstration sera publiée officiellement en 1987, neuf ans après sa mort.

Me revoilà. Juste pour deux observations.

D’abord sur les espaces supérieurs et l’au-delà de la logique. Il faut, en premier lieu, savoir que la voie pessimiste (la mort du libre-arbitre, spinoziste s’il en est, est concomitante de la preuve de l’existence de D.ieu). L’on ne pouvait, dans la ligné-e de Godel démontrer, mathématiquement, logiquement, l’existence de Dieu que si l’on abandonnait ce mythe du “libre-arbitre”. Lisez le dossier.

Mais un spécialiste en la matière a pu démontrer que rien n’était moins vrai et que le “libre-arbitre”-” était compatible avec l’existence de D.ieu. Ce que je n’aurais noté si j’avais été de mauvaise foi en laissant s’installer un vide qui confortait ma conviction (le caractère mythique du libre-arbitre (que je ne confonds pas avec le choix ponctuel parmi les choix possibles et limités)

Ce qui est terrible, c’est que ma conviction me semble au demeurant plus forte que la mathématique. Il y a, nécessairement, un dépassement de la logique, dans des espaces supérieurs. A défaut, l’on ne comprendrait pas d’où vient le monde puisqu’à l’infini, on chercherait son début, sans succès dans cette causalité. Il doit donc bien exister une pensée qui sort de la logique commune, de la mathématique causale.

Sans cette croyance d’un au-delà de la logique, la seule question de l’existence de D.ieu ne surgirait pas. C’est le paradoxe qu’intuitivement, je soutiens ( dans la logique et contre et nécessairement au-delà, qui est une autre logique qui peut d’ailleurs subir le même raisonnement à l’infini, ce qui démontrerait même l’existence de D.ieu.

Désolé de vous infliger l’intuition non démontrée du dépassement spatial, sûrement cabalistique, de la logique mathématique. Je devrais plus la travailler et je crains le questionnement de deux de mes nouveaux lecteurs, proches, à la grande intelligence taquine. Il faudrait que je passe la fin de l’été à structurer cette intuition. Elle est réelle, comme une pierre qui roule..

Puis un regret des papiers perdus. Je regrette d’avoir déchiré ou perdu ma petite et très mauvaise nouvelle sur l’intrusion dans les formules de Godel par l’homme devenu lui-même formule. En effet, si vous lisez le dossier, vous constaterez que les équations de Godel étaient fausses ou incomplètes et remettaient en cause sa démonstration.

Une femme mathématicienne les a reprises, a rectifié une erreur de Godel, pour le faire retomber sur ses pattes. Il avait raison (mathématiquement, s’entend).

C’est le pendant en miroir inversé de ma nouvelle improbable de jeune apprenti écrivain. Elle, la logicienne, elle est entrée pour sauver.

Mon personnage, lui, voulait forcer les barrières pour casser la démonstration.

Elle ne l’avait pas encore fait lorsque j’ai écrit. Ou sinon, imaginez le beau roman qui aurait pu être écrit, de la lutte entre deux humains-formules. Ils seraient devenus après la bataille perdue par l’au-delà de la logique, dans l’emportement des mots et des situations que je me connais dans ce genre, les plus grands amoureux de l’Univers. Presque l’éclatement des équations sous la canicule de Vérone.

LE DOSSIER DE SCIENCE ET VIE

Éruption

L’on remarquera vite que, reprenant ce site, je suis dans les “brèves”, sûrement pour m’échauffer…

La canicule. Pour une première fois, j’ai décidé de ne pas sortir, confiné, volets clos, pénombre goyesque, bouteille d’eau a portée de main,rarement prise, et lectures intensives sur fond de musique (chanteurs de jazz et suites françaises). Jamais fermés ces volets. Curieux la pénombre. Elle rappelle une enfance, !es parents fermaient les volets. Les gens du Sud font de la mer et du soleil leurs ennemis et de la sieste leur sauveuse obligée, le martinet ( le fouet), toujours menaçant, pour les enfants criards qui l’empecheraient. Mais jamais utilisé.

Donc, c’est volets clos que je lis dans un fauteuil jaune. C’est fou ce qu’il y a à lire. Le jour où ce plaisir disparaît, on est mort.

Donc je viens de lire dans une revue scientifique que ” le soleil se réveille” après des milliard de milliards d’années. On vient, en effet, de déceler une éruption de je ne sais quoi.

J’avoue ma stupéfaction. Comme un volcan dans le soleil. Comme si l’on me disait qu’on vient de déceler une fuite d’eau dans l’océan…

La transpiration du chien

Je ne peux pas m’empêcher, depuis que mon instituteur, Mr Truchy, nous l’a appris, de rappeler l’origine du mot “canicule”. Le mot vient de l’italien canicula, qui signifie petite chienne (du latin canis, chien). Ce nom a été donné à Sirius, l’étoile la plus brillante de la constellation du Grand Chien…

PS. Quand j’étais adolescent, pour faire mon drôle,je disais, dans mon pays natal, où la canicule sévissait autant que les boums à twist : ” chienne de chaleur”.

Beaucoup entendaient une autre expression sur chienne et chaleur et se demandaient si “je n’avais pas disjoncté” avec cette “canicule”.

L’écriture et le plaisir d’exister

Je colle ci-dessous “l’instantané pdf” (agrandissez sur votre écran) du “Magazine littéraire” qui m’a incité à acheter et lire ce petit livre. “Un automne de Flaubert”. Alexandre Postel.

Je viens de le terminer.

Deux commentaires sont possibles :

  • soit, immergé dans la tristesse de Flaubert, vous en chopez un peu et finissez triste en fermant le bouquin
  • Soit vous admirez encore plus l’immense écrivain qui ne revient au monde que par l’exactitude d’un mot au milieu d’autres tout aussi exacts.

A vrai dire, l’alternative est assez saugrenue : la tristesse, lorsqu’elle est flaubertienne, est acceptable. Peut-être même essentielle.

EXTRAIT DU “MAGAZINE LITTERAIRE3

Ecosophique.

Retour, après une suspension involontaire qui m’a permis de lire. Et même, sur ma tablette, le journal « Le Monde », dont tous savent le sentiment que je lui porte et sur lequel il serait vain et inutile de s’appesantir. Sauf à ressasser mon propos millénaire sur sa course effrénée après la bien-pensance, confinée dans certains quartiers parisiens.

N’empêche. Il faut être honnête et fair-play. Après avoir passé les premières pages (politique-mélénchoniste, international-anti israélien, société-anticapitaliste-primaire, art-dans la-mouvance-contemporaine, spectacles et musiques-Avignon-off, on peut, quelquefois trouver des articles intéressants, que l’on ne trouve nulle part ailleurs (je parle de la presse quotidienne et non des revues spécialisées). Dommage que « le Monde » cherche des lecteurs dans le Marais ou le Lubéron, beaucoup de ses journalistes pouvant avoir du talent. Dommage, à, vrai dire, que « Le Monde » s’escrime à courir après Libé. Comme un mulet après un âne.

« Le Monde », je le sais depuis longtemps, est souvent excellent dans ses numéros d’Été, ses « séries ».

La « série » sur Belmondo (Bebel) est excellente. Je l’ai mise en forme sous format pdf (ce qui n’est pas rien) et vous l’offre ici, même si ce n’est pas le propos de ce billet qui veut se concentrer sur une autre « série », celle de Nicolas Truong sur la nouvelle « french theory ».

Nicolas Truong est, comme, Roger Pol-Droit, un chroniqueur de la philosophie. Je ne veux les comparer ici, mais juste affirmer que Truong pense, sans simplement compiler. Je l’aime beaucoup Truong. Allez en ligne sur son wiki ou ses dernières contributions. Toujours intéressant. Et puis avec lui, une certaine proximité dans l’amour du Cosmos.

Le titre de ces 6 numéros : « les penseurs écopolitiques du nouveau monde ».

Je cite plutôt que de paraphraser :

« De la catastrophe nucléaire de Fukushima à la fonte du permafrost de l’Alaska, des espoirs déçus de la COP21 à la crise inattendue liée au Covid-19, la pensée s’est décentrée, renouvelée, régénérée afin de relever le défi de penser dans un monde abîmé. Une nouvelle génération d’auteurs est en train d’éclore sur la crise du capitalisme, les décombres du soviétisme et les impasses du productivisme. Des intellectuels de terrain, souvent, qui se sont frottés à l’ethnologie et formés à l’anthropologie. Ancrés dans des territoires – ou reliés à ceux-ci – qu’ils défendent à l’aide de nouveaux concepts ».

Et donc :

« Armée de ces nouvelles ontologies, toute la génération écosophique plaide pour l’élargissement du politique « aux bêtes, aux fleuves, aux landes, aux océans, qui peuvent eux aussi porter plainte, se faire entendre, donner leurs idées », comme l’affirme l’écrivaine Marielle Macé, autrice de Nos cabanes (Verdier, 2019), avec « ce sentiment que nous vivons dans un âge où toutes les entités qui peuplent le monde réclament attention et patience ». Car le tournant écopolitique de la pensée contemporaine repose sur une conversion de l’attention. Puisque la crise écologique est « une crise de la sensibilité », assure Baptiste Morizot, c’est-à-dire un appauvrissement, voire « une extinction de l’expérience de la nature », comme le déplore l’écrivain et lépidoptériste américain Robert Pyle, il importe de retrouver les voies de l’attention aux êtres vivants, qu’ils soient humains ou non. »

Et que :

« Une nouvelle ontologie, une conversion de l’attention, une fréquente inscription territoriale de la pensée et une envie d’élargir la démocratie réunissent cette galaxie. Mais gare aux mauvaises lectures comme au simplisme des exégètes. Comme le risque de tomber dans un catéchisme écologique, avec son « culte de la Nature », mené par des « animistes illuminés », s’agace Régis Debray dans Le Siècle vert (Gallimard, 56 p., 4,90 euros). Comme la tentation de céder au « règne de l’indistinction » entre les animaux et les plantes qui, selon la philosophe Florence Burgat, ne résiste pas à une véritable phénoménologie de la vie végétale (Qu’est-ce qu’une plante ?, Seuil, 208 p., 20 euros). Ou bien encore de verser dans un zoocentrisme à l’égalitarisme déplacé, explique le philosophe Etienne Bimbenet dans Le Complexe des trois singes (Seuil, 2017).

Mais rien n’y fait. La nouvelle vague écopolitique est en train de déplacer les lignes idéologiques et de s’imposer dans l’espace politique et médiatique.

Désolé d’imposer cette introduction, qui est donc celle de Truong à sa série. Mais il faut comprendre : la Nature, l’Ecologie, la plante, l’animal, la Terre Gaia se sont introduit dans la philosophie et la nouvelle « bande » française flirte ou enlace animisme et totémisme, pour les fondre dans un nouveau discours qui n‘a plus d’autres référents que ceux scotchés à la mère Nature.

Puis 5 numéros du « Monde », pour 5 « penseurs ».

J’affirme que, malgré une certaine détestation de la « deep écologie », de la pensée à la mode, de l’intégration de l’homme dans un monde d’insectes, ses égaux, de mon « spécisme » affirmé, de mon agacement contre une petite pensée de hangar de ferme dans la permaculture, de l’irritation contre ces prétendus philosophes ou anthropologues (la fonction, qui ne veut rien dire est à la mode) qui se déplacent à la Campagne, sans baby-foot, comme dans un nouveau Larzac, de cette infatuation terroriste, de l’oubli, par haine anti-biblique ou psychanalytique de l’homme, de la certitude (la mienne) d’un futur sans catastrophe, de l’adaptabilité de l’être humain, de la concrétude d’une ère anthropocène pas si mal fagotée, avec ses assises, de la puérilité des pensées orientales de quartier au m2 horriblement cher, malgré tout ceci, j’ai abordé la lecture (notamment pour des motifs de nécessaire sérénité) très « zen », me promettant de ne pas, d’emblée la jeter aux orties, écrivant, énervé, son inutilité et son infécondité théorique ou son ridicule.

Je me l’étais juré.

Et bien non, je n’ai pu me tenir à ma promesse, tant la lecture de ces âneries m’a énervé. Ce qui est peut-être excellent pour faire vibrer un corps.

C’est dans un prochain billet, sérieux, que je vais décortiquer la malfaisance, l’adolescence, l’incongruité de cette pseudo-pensée.

J’ai d’ailleurs remarqué que Truong ne l’encense pas vraiment. Je vais lui téléphoner. Je sais qu’il aime l’Entrecôte « Marchand de vin ». On en dégustera une ensemble. Comme au bon vieux temps. Celui de la pensée. Jamais dite à table où il faut rire. Écrite.

Donc à un prochain-n billet.

En l’état, je livre la série (en PDF)

A bientôt pour le texte sur les « nouveaux penseurs écosophiques ». Il est quasiment prêt, comme un autre sur la question qu’un juif religieux, d’une intelligence prodigieuse, m’a posée sur le goût d’une huitre et sa salinité qu’il ne peut gober, sauf à détruire son orthopraxie. Mon texte en réponse est prêt. J’hésite à le mettre en ligne. On verra demain.

PS. Ce que je viens à l’instant, très, très vite, sur les écopolitiques de service je l’assure, est un peu, mais pas complètement, destiné à un ami, que je ne vois plus beaucoup mais qui m’a demandé ce que je pensais de Vinciane Despret et de ses oiseaux. C’était une manière, pour lui, de me provoquer, pour que je reprenne la plume. Juste au moment où je la reprenais. Gentil.

Freud, le rabat-joie

Je ne me suis jamais, ici, aventuré dans la psychanalyse, n’ai jamais approché ou convoqué Freud ou Lacan, tellement certain que j’allais, très mal, brouillon dans la hargne ou l’agacement, sans structurer la critique, simplement vilipender et jeter aux orties ce discours dont je disais, déjà très jeune, qu’il était lui-même castrateur, réducteur et anti-“pousse à jouir”.

L’analyse pouvait être juste (ce qui n’est pas sûr) pour décrire le fond, le matelas d’un comportement, mais recouvrait, pour rester dans la métaphore, d’un sombre drap théorique, pas toujours clair, la simple jouissance simple des instants, qui ne faisaient aucun mal à l’autre ou même à soi. Je le disais depuis la nuit des temps, en tous cas depuis le jour où j’ai compris qu’on ne vivait qu’une fois et que les étoiles, par milliards de milliards, n’en finissaient pas de pouvoir être admirées, sans le frein de la culpabilisation de cette volonté ou même celui, prétendument efficient et encore crissant, de ce qui expliquait cette obsession de leur vision.

Certes, plus tard, dans l’étude théorique et philosophique, j’ai du renoncer à me camper dans cette réaction assez adolescente dans la mouvance d’un “carpe diem” de banlieue. Il fallait bien me coltiner avec la théorie. C’était, même, à une époque, mon métier. Et j’ai accepté, dans la période dite “structuraliste”, le discours lacanien dont je ne sais si je l’ai bien absorbé ou compris. Mieux, je clamais à qui voulait l’entendre que j’avais découvert la jouissance de la théorisation dans un bouquin d’occasion acheté chez Gibert-Jeune, à l’âge de 14 ans, écrit par un certain Pierre Daco, aux éditions de poche Marabout : “les triomphes de la psychanalyse” qui suivait ceux (les triomphes) de la psychologie.

Vrai, j’avais, mieux que dans la philosophie qu’à cet âge on ne saisit pas vraiment, le sens, le processus de la théorisation. Le lien avec une vie, avec soi et le sentiment, avec l’intuition vitale ne se satisfait pas de la lecture aride de Kant ou de Hegel.

Ainsi, par cette vulgarisation de la psychanalyse, je découvrais “l’explication théorique”, l’analyse donc. Je disais donc merci à Pierre Daco de m’avoir initier à la réflexion qui dépassait l’analyse littéraire de texte de collège et révélait, justement le “caché” de la pensée, son point nodal extirpé et non dit. Oui, une initiation à la théorie, disais-je. Naïvement. L’inconscient était théorique, analytique si j’ose dire.

Ce qui aurait du, normalement, me pousser à parfaire la matière, la psychanalyse.

Et bien, non. Une certaine aversion à son endroit s’est installée. Castratrice et trop explicative, trop primaire dans le maniement des quelques concepts de salon qui la gouvernait, avais-je dit jeune et sûrement idiot. Il en resté quelque chose. Le discours lacanien, élitiste et obscur, dont tous, à l’époque, se vantaient de l’appréhender dans sa radicale nouveauté ne m’a jamais accroché. Plutôt le contraire.

Non pas que dans un anti-intellectualisme de circonstance, j’abhorrais le style théorique, non limpide, d’emblée. Non, j’en raffolais. Mais toujours un recul devant la psychanlyse et ses explications, ses Oedipe, ses onanismes, ses actes manqués et ses lapsus qui faisaient mille pages de circonvolutions inutiles.

Evidemment que le psychanalyste de service me servait le discours classique de l’autruche que je pouvais être, en niant l’explication de moi, la “sous-jacence” de mes comportements.

Je provoquais dans la réponse, en rappelant qu’abrogeant, en bon spinoziste, également le sujet, libre, conscient, l’interlocuteur devait être dans le vrai. Je me niais et ne voulais rien savoir de moi qui perturberait ma jouissance des cieux et de la terre. Ca décontenançait, cet aveu. Mais je n’y croyais pas, sans toutefois esquisser un sourire qui pouvait faire sombrer le jeu du don des bâtons contre moi.

Non, la psychanlyse était un espace triste pour des tristes rendus encore plus tristes de l’être et de découvrir les ressorts de leur tristesse.

Mais j’arrête ici cette petite incursion dans cet agacement pour faire lire enfin ce qui m’amène à revenir sur la psychanalyse et à coller en tête de billet une photo de Freud et de Dostoïevski

Ce matin, je prends la décision de “relire” les frères Karamazov de l’immense Dostoievski, longtemps et injustement abandonné dans la lecture.

On connait l’histoire : le père est tué. L’odieux Féodor Karamazov est assassiné. Par qui, par lequel de ses trois fils ? Dimitri le débauché, Ivan le savant ou l’angélique Aliocha ? Tous ont désiré sa mort. Au moins une fois.

Immense livre, immense.

Comme l’introduit Wiki :

Publié sous forme de feuilleton dans Le Messager russe de janvier 1879 à novembre 1880 (la première édition séparée date de 1880), le roman connut un très grand succès public dès sa parution1.

Le roman explore des thèmes philosophiques et existentiels tels que Dieu, le libre arbitre ou la moralité. Il s’agit d’un drame spirituel où s’affrontent différentes visions morales concernant la foi, le doute, la raison et la Russie moderne.

Dostoïevski a composé une grande partie du roman à Staraïa Roussa, qui est aussi le cadre principal du roman (sous le nom de Skotoprigonievsk). Au début de l’année 1881, Dostoïevski songeait à donner une suite au roman, dont l’action se déroulerait vingt ans plus tard

Depuis sa publication, le livre est considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature mondiale et a été acclamé par des écrivains comme Albert Camus, William Faulkner ou Orhan Pamuk et des personnalités comme Sigmund Freud, Albert Einstein ou encore le pape Benoît XVI.

Drame familial, drame de la conscience humaine, interrogations sur la raison d’être de l’homme, tableau de la misère, de l’orgueil, de l’innocence, de la Russie au lendemain des réformes de 1860, orgies, miracles, ce roman de Dostoïevski, son dernier, est donc considéré comme son chef-d’œuvre.

Donc, je veux relire, même si, avec Dostoïevski, j’ai toujours dans la tête un petit pas en arrière, comme le torero devant l’immense toro. Son christianisme, du côté de la flagellation, de la souffrance nécessaire, du pêché originel, et encore de la souffranc e humaine peut désespérer le danseur de boites de nuits…

Mais bon, c’est immense, c’est immense et encore immense que ce roman. Comme mon Moby Dick…

Alors j’ouvre (sur ma tablette) le bouquin, le coeur un peu haletant (je l’assure, comme un rendez-vous impromptu avec son premier amour qu’on n’a pas vu depuis des siècles).

Et je tombe sur l’introduction : c’est le fameux texte de Freud sur le bouquin intitulé “Dostoïevski et le parricide”. Je l’avais oublié ce truc. Je savais qu’à l’époque, encore, j’avais hurlé : comment ce Freud peut–il nous gâcher la lecture ? Comment osait-il, ce briseur de jouissance même littéraire ? Comme si l’on expliquait à celui qui aime le fino, ce vin de Jerez, sec, salé par la mer andalouse, que “c’est le sel ,Monsieur, le sel que vous aimez. Pour rejeter la douceur de la vie”. C’est ce que je sortais, idiotement, je le sais, à l’époque.

Mais les années passant et avec ce passage, la prétendue venue de la réserve et de la sagesse, je m’arrête au texte et m’y plonge. Il a sûrement des choses à nous dire ce Freud.

Dieu, que je ne me trompais pas ! Insipide, prévisible, gâcheur de plaisir, oubliant, malgré son introduction l’écrivain pour ne retenir que le névrosé Dostoïevski, dans son onanisme, dans sa folie rentrée, dans sa haine du père et tutti quanti…

Je cite :

Dans la riche personnalité de Dostoïevski, on pourrait distinguer quatre aspects : l’écrivain, le névrosé, le moraliste et le pécheur. Comment s’orienter dans cette déroutante complexité ?

l’écrivain a fait de son matériel, en privilégiant, parmi tous les autres, des caractères violents, meurtriers, égocentriques ; cela vient aussi de l’existence de telles tendances au sein de lui-même et de certains faits dans sa propre vie, comme sa passion du jeu et, peut-être, l’attentat sexuel commis sur une fillette

le fond pulsionnel pervers qui devait le prédisposer à être un sado-masochiste ou un criminel,

qu’un symptôme de sa névrose, qu’il faudrait alors classer comme hystéroépilepsie, c’est-à-dire comme hystérie grave

l’épilepsie de Dostoïevski

L’hypothèse la plus vraisemblable est que les attaques remontent loin dans l’enfance de Dostoïevski, qu’elles ont été remplacées très tôt par des symptômes assez légers et qu’elles n’ont pas pris une forme épileptique avant le bouleversant événement de sa dix-huitième année, l’assassinat de son père[2].

« Tu voulais tuer le père afin d’être toi-même le père. Maintenant tu es le père mais le père mort. » C’est là le mécanisme habituel du symptôme hystérique. Et en outre : « Maintenant le père est en train de te tuer. » Pour le moi, le symptôme de mort est, dans le fantasme, une satisfaction du désir masculin et en même temps une satisfaction masochique ; pour le surmoi, c’est une satisfaction punitive, à savoir une satisfaction sadique

Bon, j’arrête, je vous donne le texte, dans son intégralité, en lecture et téléchargement et je reviens pour quelques mots.

ICI LE TEXTE DE FREUD SUR DOSTOIEVSKI

Certes, mille bouches vont s’ouvrir pour me blâmer devant cette attaque de l’énorme Freud. En me demandant de ne pas dénier le droit d’analyser les ressorts profonds de l’oeuvre et, partant ceux de son “écrivant”.

Rien de plus faux : lorsqu’on “convoque” le débat entre responsabilité de l’écrivain et l’autonomie de la littérature, on s’attache au fond. Par exemple Céline et son antisémitisme. Pas à la presonne. On dit “c’est un salaud”.

Mais on n’analyse pas la névrose de l’auteur, libre de se révéler, sauf s’il agresse physiquement une personne.Le lecteur n’est pas le médecin de l’auteur, son analyste (de surcroit, assez creux, comme l’est Freud).

Il faut interdire l’introduction de Freud, du moins dans l’édition de l’oeuvre.

Celui qui veut connaitre la biographie névrosée de Dostoïevski peut se la procurer où il veut, se délecter du diagnostic du maître viennois.

Car celui qui lit le Freud avant d’aborder le premier mot de l’immense écrivain (certainement névrosé comme beaucoup de génies) n’a plus envie de lire et ne voit que le parricide expliqué psychanalytiquement.

Freud est un gâcheur de lecture. Freud est un névrosé de la jouissance. Il ne l’aime pas en soi. Car quand on explique une couleur, on ne la voit plus.

les chemins spinozistes

les malentendus spinozistes

4 émissions des “chemins de la philosophie” (France Culture)

France Culture, les chemins de la philosophie. 4 émissions sur Spinoza, d’inégale valeur , une série intitulé “Quatre malentendus spinozistes“. Mieux que rien.

1 – (1/4) : “La liberté n’est que l’ignorance des causes qui nous déterminent”. Plongeons à Amsterdam au 17ème siècle en compagnie de Spinoza, auteur de l'”Éthique” et penseur novateur du concept de liberté, à l’encontre d’une certaine intuition que nous pourrions avoir de cette dernière. La liberté serait-elle plutôt une libération ? Est-ce la connaissance qui nous libérera ?

“La liberté n’est que l’ignorance des causes qui nous déterminent

2 – 2/4 “La vertu de l’Etat, c’est la sécurité”. Spinoza est célèbre pour son “Ethique”, pourtant, ses réflexions politiques sur l’Etat sont importantes, près de 3 siècles plus tard. Entre 1670 et 1677, il écrit deux traités soulevant une question cruciale : l’Etat peut-il réconcilier le maintien de la liberté et l’exigence de sécurité ?

“La vertu de l’Etat, c’est la sécurité”

3 – 3/4 “La béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même”. Spinoza le dit dans l’Ethique : ce livre est un manuel de béatitude. À la fin, le lecteur découvre que celle-ci n’est pas une récompense, mais la vertu même… Mais qu’est-ce qu’une vertu quand le bien et le mal n’existent pas. Comment l’obtenir ? Quelle différence entre la béatitude et la joie ?

La béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même”

4 – 4/4 “L’homme n’est pas un empire dans un empire”. Cette citation sonne comme un cri dans une époque cartésienne qui distingue le corps de l’esprit autant que l’homme de la nature. Pour Spinoza, l’homme n’est qu’une modalité parmi bien d’autres de la nature, il n’est qu’interactions. Sa puissance ? Celle d’être affecté.

L’homme n’est pas un empire dans un empire.

toro, toro ! confessions d’un aficionado

Arènes de Séville. Photo Michel BEJA.

Il y a quelques années, le discours sur la corrida, celui qu’on peut tenir, un verre de cognac (XO) à la main, dans des fins de soirées embrumées et ouvertes sur l’immensité des sentiments océaniques, des éruptions de sens, pouvaient, non pas fasciner, mais accrocher un regard, une moue, un sursaut.

Je me souviens d’une femme qui m’écoutant citer Michel Leiris ou José Bergamin (“la musica callada del toreo”, la musique silencieuse du toreo) ou raconter la fameuse faena de Paco Ojeda, à Nîmes, m’avait sorti, devant tous les convives éberlués, devant mon épouse muette et raide : “M, tu veux me séduire, tu as réussi”.

Il est vrai, à y penser, que lorsque j’évoquais ma passion, aficionado, je ne regardais qu’une seule personne dans l’assistance, pour concentrer mon désir de parler, mon désir tout court peut-être. Et c’était une femme devant moi, ou si elle était plus belle que les autres, celle un peu sur le côté.

L’amour de la corrida, autant sensuelle que théorisée m’est venue dans cette arène de Nîmes, anormale puisqu’ovale (le toro ne doit pas se repérer et seule l’arène ronde permet cet éclatement de l’espace) lorsque ce Paco Ojeda, torero de paradis, a combattu seul, contre six toros un après-midi du 22 Septembre 1984, à Nîmes. Non, non, disais-je, quand je racontais, pas six toros ensemble. Les uns après les autres. Il est sorti des arènes ” a hombros “ (sur les épaules de ses admirateurs) par ” la porte des consuls ” de l’amphithéâtre romain.

Je n’avais, auparavant, jamais assisté à une corrida. Nîmes avait invité des parisiens. Il s’agissait de redorer la ville, autour des arènes, devenus un peu vides, de ses férias de Pentecôte ou des vendanges. Les parisiens, bien placés et leaders d’opinion, sont indispensables dans cette perspective. Ils ont le pouvoir du snobisme. Ils sont donc invités.

J’avais donc eu cette chance de l’invitation, par amis interposés. Et je logeais à l’Impérator, l’hôtel des matadors au patio ocre et lumineux, aux chambres décorées par Soleiado, le faiseur arlésien, aux deux arbres centenaires dont les racines remontaient sur le tronc. Ils nous attiraient dans les mystères de la terre. Racines. Et le vin de Jerez, montant jusque nos fronts envahis de brumes réjouissantes, nous les faisait comparer à des bras qui enlaçaient notre corps chaud, pleins de ce tournis primaire et sidéral. L’arbre est, évidemment désir et Jouissance.

Paco Ojeda avait inventé l’immobilité, pieds joints, une révolution dans le “toréo”, le toro tournant dans une danse sacrée autour de l’homme transformé en statue irréelle et cosmique. Pieds joints, buste altier, sans trop d’orgueil suranné, yeux dans les cornes et muleta (le chiffon rouge) basse, trainant sur le sable comme pour le caresser avant de la lever, doucement, devant le front de l’animal, pour l’estocade, la mise à mort qui fait oublier la fin.

Nous étions rentrés des arènes, toute la bande, vers l’hôtel, par ce que nous nommions “le boulevard du Pastis”, l’Avenue bordée de dizaines de bars ou nous nous battions pour tenter d’obtenir le Ricard ou le 51. Puis arrivé à l’hôtel, au milieu de la foule immense, nous dégustions, cherchant la femme ou la conversation enjouée, le fino (le vin blanc sec de Jerez) commandé par ceux qui connaissaient. Les autres, c’était le Costières de Nîmes ou, encore le pastis.

Mais ce soir, ce 22 Septembre 1984, rien ne m’intéressait : je ne pensais qu’à la corrida. Je n’en revenais pas, je n’en revenais pas. Je suis donc devenu un aficionado, courant de “place” (plaza) en place. Abonné à toutes les revues, une bibliothèque chargée de livres spécialisés. Technique, histoire, théorie, littérature et poésie)Je ne voyageais qu’au gré des férias. Madrid, Séville, Grenade, Nîmes, Bilbao, Bayonne, Béziers, Dax, Barcelone (avant sa fermeture par les écologistes catalans). Nul, à mes côtés, dans ces voyages sans trêve, ne l’a regretté. Hôtels de rêve et finos d’après-midi inédits, avant finos et cochonillos. Soleil sur le front et nuits offertes à notre vie.

J’étais devenu le conteur de la corrida, le théoricien du spectacle, presque le poète nécessaire. Le spécialiste incontournable, aux yeux bleus qui font tourner les rêves.Tous voulaient une corrida à mes côtés, moi expliquant, tout en demandant le silence, tout en précisant que même l’ennui était délicieux dans la corrida, qu’il ne fallait donc pas s’en faire, que justement l’ennui n’existait que pour laisser la place, désarmé, anéanti, à la minute essentielle qui fait oublier le temps.

J’ai donc accompagné des passions nouvelles. On ne peut rester indifférent au toréo si votre voisin vous parle ou vous sourit, les yeux embués de plaisir par un geste de grâce.

Et je parlais, et je citais, non pour parler, mais presque pour toréer avec des mots qui tournaient autour d’un centre. La vida.

Ici, à cet instant même, je m’arrête. Dois-je continuer, raconter, magnifier, enrouler de phrases les plus sincères de l’univers cet amour du toréo, de la corrida ? Que se passe t-il, ce jour de déconfinement ? Ai-je perdu la mesure qui me fait ne jamais me raconter, du moins dans cet intime, non du corps, mais de l’envie du mot sans réserve, la confession, comme je l’ai écrit dans mon titre ?

Pourquoi la corrida aujourd’hui ? L’air ? Trop facile. La danse ? Ridicule. La confession ? Lisez encore, rien d’intime. Non, je crois avoir trouvé, un tout petit verre de côtes du Rhône devant mon écran :

Dans l’arène explosive, lumineuse de mille étoiles multicolores, de millions de postures magiques, dans le ciel de cette couleur unique qui tombe la fin d’une après-midi, après la fatigue d’une vie dans la journée, les yeux se désillent, le front s’amplifie, les torses s’écartent pour laisser la vie danser sous votre peau en feu. La vida.

MB

DES “PS” D’ECRIVAINS.

PS1. ARENES SANGLANTES de Vicente Blasco Ibáñez.

Dans les regards de ces femmes, son orgueil d’idole des foules croyait deviner des éloges et de flatteuses avances. Sans doute elles le trouvaient élégant et bien fait. Et alors, oubliant ses préoccupations, obéissant à son instinct d’homme qui a coutume de prendre en public une fière attitude, il se redressait, faisait choir, par une chiquenaude, la cendre tombée de son cigare sur la manche de son veston, rajustait la bague qui couvrait toute une phalange de l’un de ses doigts, bague où un diamant énorme s’entourait d’un rayonnement de feux.

Et il promenait sur sa propre personne des regards satisfaits, admirant son « complet » de coupe élégante, la casquette qu’il mettait pour circuler dans l’hôtel et qu’il avait posée sur une chaise voisine, la belle chaîne d’or qui traversait son gilet d’une poche à l’autre, les perles de son plastron qui semblaient éclairer d’une lumière laiteuse la teinte brune de son visage, les chaussures de cuir de Russie qui laissaient voir, entre le cou-de-pied et le bord du pantalon retroussé, des chaussettes de soie brodées à jour comme des bas de cocotte.

Des effluves de parfums anglais, suaves et subtils, répandus avec profusion, émanaient de ses vêtements, de la chevelure noire et lust rée dont il lissait les boucles sur ses tempes ; et, devant la curiosité féminine, il se carrait dans une posture de triomphateur. Non, pour un torero il n’était pas mal. Il se sentait content de lui-même. Un autre qui fût plus distingué, plus capable de plaire aux femmes, on ne l’aurait pas trouvé facilement…

Mais bientôt revenaient les préoccupations ; l’éclat de ses yeux s’éteignait ; son menton se rabaissait entre les paumes de ses mains ; et il tirait plus fort sur son cigare, les yeux perdus dans les nuages de la fumée.

Il songeait avec impatience à l’heure où la nuit tomberait et où il reviendrait des arènes, trempé de sueur et harassé de fatigue, mais avec la joie du péril vaincu, avec les appétits réveillés, avec une folle envie de jouissance et avec la certitude d’avoir plusieurs jours de repos et de sécurité. Si Dieu le protégeait comme les autres fois, il pourrait alors manger avec la voracité des années où il n’était qu’un meurt-de-faim, se griser un peu, se mettre en quête d’une certaine fille qui chantait dans un music-hall et qu’il avait vue à un voyage précédent, mais dont il n’avait pas eu le loisir de cultiver la bienveillance. Cette vie de déplacements continuels, qui l’obligeait à courir sans cesse d’un bout à l’autre de la péninsule, ne lui laissait de temps pour rien.

PS 2. Michel Leiris. MIROIR DE LA TAUROMACHIE

Donc, le matador se tient debout, les pieds impeccablement joints, rivés par sa peur de déchoir au su du public en même temps que par les bandelettes qui enserrent sa cheville, masquées par le bas rose-vomi et le clinquant des escarpins. Roideur d’homme seul, roideur d’épée. La muleta lentement déployée couvre de sa paupière la tige trop clairement évidente, jet jailli chimérique d’une prunelle d’acier.

Arènes de Séville. Photo Michel BEJA

PS3. LA MUSIQUE SILENCIEUSE DU TOREO. José Bergamin

“Parce qu’elle est émotion et parce qu’elle est torera, l’émotion torera est magique. «  Nous appellerons émotion –  écrivait Sartre dans son admirable Esquisse d’une théorie des émotions précisément  – une chute brusque de la conscience dans le magique. Ou si l’on préfère, il y a émotion quand le monde des ustensiles s’évanouit brusquement et que le monde magique apparaît à sa place.  » Il ajoute qu’il ne faut pas voir dans l’émotion un désordre passager de l’organisme et de l’esprit qui viendrait troubler du dehors la vie psychique. «  C’est au contraire le retour de la conscience à l’attitude magique, une des grandes attitudes qui lui sont essentielles, avec apparition du monde corrélatif, le monde magique. L’émotion n’est pas un accident, c’est un mode d’existence de la conscience, une des façons dont elle comprend son “être-dans-le-monde” […] qui est deux, l’un magique, l’autre déterminé. Il ne faut pas croire que le magique soit une qualité éphémère que nous posons sur le monde au gré de nos humeurs. Il y a une structure existentielle du monde qui est magique. Ainsi y a-t-il deux formes d’émotion, suivant que c’est nous qui constituons la magie du monde pour remplacer une activité déterministe qui ne peut se réaliser, ou que c’est le monde lui-même qui se révèle brusquement comme magique autour de nous. […] Il faut parler d’un monde de l’émotion comme on parle d’un monde du rêve ou des mondes de la folie.  »

Tout ce qui est art, jeu, fête, dans le toreo, appartient au monde magique de l’émotion. Le cercle magique des arènes l’inscrit dans l’ensemble de ses éléments. Les barrières de bois le dessinent sur le sable, la toiture le découpe dans le ciel. Et tout ce qui demeure à l’intérieur de ce rond, dans son espace déterminé, appartient au monde magique de l’émotion, horrible ou merveilleux, selon l’objet qui le motive. De telle sorte que le véritablement horrible ou merveilleux disparaît quand se rompt le cercle magique, soit, comme dirait Sartre : «  Quand nous construisons sur ce monde magique des superstructures rationnelles, car ce sont elles alors qui sont éphémères et sans équilibre, elles qui laborieusement construites par la raison se défont et s’écroulent, laissant l’homme brusquement replongé dans la magie originelle.  »

Pour celui qui contemple le monde magique du toreo existent ces deux formes d’émotion signalées par Sartre : celle que nous construisons et celle qui nous est brusquement révélée. C’est ainsi qu’il arrive, dans le toreo comme dans la danse –  surtout la danse sacrée et cette part de sacré qu’il y a dans le flamenco  –, que l’émotion magique surpasse prodigieusement ou sublime leur réalité vivante. Exemple souvent cité par moi que celui de la danse, et Sartre aussi l’évoque, je crois me souvenir, dans sa Théorie des émotions : quand le symbolisme du sexe pour la danseuse, de la mort pour le torero, transcendant son instinctive motivation, transforme ou transfigure le désir ou la peur. Dans le spectacle magique de la course, la présence de la mort est exclusivement liée au taureau tandis que les lumières de la raison irrationnelle, s’allumant et s’éteignant sur son habit, masquent d’immortalité le torero. Dès qu’un torero nous exprime volontairement ou involontairement sa vaillance ou sa peur, l’émotion magique de son art s’évanouit. Car l’émotion du toreo relève exclusivement de l’art. Le spectateur qui s’émeut d’autre chose le détruit, en lui substituant une sorte de pornographie mortelle qui le transforme lui-même en masochiste suicidaire et en assassin sadique : tendances évidemment imaginaires, ignorées de lui, qui ne sent que plaisir et douleur frustrés, comme dans un inconscient fantasme d’onanisme.

PS 4. MORT DANS L’APRES-MIDI, Hemingway

Le spectateur qui va à une course de taureaux pour la première fois ne peut s’attendre à voir la combinaison du taureau idéal et du torero idéal pour ce taureau; cela n’arrive pas plus de vingt fois dans toute l’Espagne en une saison, et il n’aurait aucun profit à voir cela pour commencer.

Le soleil est très important. Théorie, pratique et mise en scène de la course de taureaux ont été construites sur la supposition de la présence du soleil, et lorsqu’il ne brille pas, un tiers de la corrida manque.

Ce danger que l’homme crée volontairement peut se changer en certitude d’être atteint et frappé par le taureau si l’homme, par ignorance, lenteur, manque de vivacité, folie aveugle ou étourdissement momentané, viole l’une de ces règles fondamentales d’exécution des différentes suertes. Ses pieds de toute évidence, échappaient à son contrôle personnel, c’était très drôle pour l’assistance.

En effet, le plus difficile, quand on a peur du taureau, c’est de maîtriser ses pieds et de laisser le taureau venir. Ce n’était pas de montrer sa nervosité qui était honteux, c’était de l’admettre.La course de taureaux est construite sur cette base fondamentale que c’est la première rencontre entre l’animal sauvage et un homme non monté. C’est la première condition de la corrida moderne.

Féria de Séville. Photo Michel BEJA

La foudre dans les paupières

Les autres mettent des semaines et des mois pour arriver à aimer, et à aimer peu, et il leur faut des entretiens et des goûts communs et des cristallisations. Moi, ce fut le temps d’un battement de paupières”[

C’est Solal qui s’exprime dans la chambre d’Ariane, alors que, déguisé en vieillard, il tente de la séduire.

PS. Je donne la suite, moins fulgurante. Une phrase suffit toujours :

Dites moi fou, mais croyez-moi. Un battement de ses paupières, et elle me regarda sans me voir, et ce fut la gloire et le printemps et le soleil et la mer tiède et sa transparence près du rivage et ma jeunesse revenue, et le monde était né, et je sus que personne avant elle, ni Adrienne, ni Aude, ni Isolde, ni les autres de ma splendeur et jeunesse, toutes d’elle annonciatrices et servantes.

Volontaire bannie comme moi, et elle ne savait pas que derrière les rideaux je la regardais. Alors, écoutez, elle s’est approchée de la glace du petit salon, car elle a la manie des glaces comme moi, manie des tristes et des solitaires…..,

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Structure

Il est très difficile de ne pas être constamment ramené à la volonté, aux destins, à l’homme, empire dans l’empire, au sujet libre, conscient, désirant et encore maître de ses instants, caressant de son pouvoir inextinguible le ciel, près des dieux.

Lorsque l’on se place dans une vision structurale du monde et des relations qui le tissent, nul ne veut sortir de soi. À vrai dire effacer les mots convenus qui ne sont que convenus, sous-tendus par le vide cartésien du penseur qui est.

Le “je” royal, donc facile.

Mais comment peut-on être structuraliste, un sujet, un homme sans son fabuleux pouvoir ?”

C’est ce que j’ai entendu à l’heure du dessert d’un déjeuner d’aujourd’hui.

J’ai mangé ma tarte, sans répondre. De peur d’être accusé de faiseur, de pédant et, surtout, de chose sans âme agissante.

Alors, pour ceux que ça intéresse, je colle ici, l’introduction aux Cahiers de l’Herne consacré à Claude Lévi-Strauss, un texte, toujours sous la main quand je me perds dans les impérialismes sartriens toujours inconscients et tenaces, écrit par Yves-Jean Harder.

Lisez, ce n’est pas rébarbatif. Et lumineux. Long, mais lumineux. Lisez, il vous en restera quelque “chose”.

Préface Cahiers de l’herbe sur CLS.

L’accès par la distance

Yves-Jean Harder.

Devant une œuvre sans concession, avec elle-même comme avec le lecteur que la curiosité a conduit jusqu’à elle, on doit rappeler l’avertissement de Dante : Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate. N’attendez de Lévi-Strauss aucune consolation à vos souffrances, aucune indulgence ni pour les illusions dont vous vous êtes bercés, aucune complaisance pour les fluctuations de vos états d’âme. Ne cherchez pas un écho à vos problèmes localisés, rétrécis aux dimensions de votre moi ; cessez d’appeler monde l’extension imaginaire de votre chambre, de votre quartier, de votre profession, de votre famille, de vos pratiques sociales, culturelles, affectives, sexuelles, morales, politiques, les vôtres et celles de votre tribu. Ne croyez pas non plus que vous partagerez par sympathie la vie d’hommes qui vous sont étrangers ; vous ne les comprendrez pas plus qu’ils ne vous comprennent. Il ne s’agit pas de comprendre, mais d’apprendre. Pour entrer dans cette œuvre, une seule condition est nécessaire : n’en attendez pas l’édification, renoncez à la piété, à cette tension de l’âme vers une parole qui donne un sens à l’existence, qui conforte le moi dans ce qu’il est, qui le rassure devant l’inéluctable de la perte et de l’insignifiance ; vous ne trouverez rien qui alimente votre indignation ni votre colère et qui vous encourage à vous battre pour de nobles causes. Si on appelle philosophie la tentative renouvelée « d’aménager un refuge où l’identité personnelle, pauvre trésor, soit protégée1 » – il faut abjurer cette version moderne du discours pieux.
Laisser toute espérance ? Pas tout à fait, il en reste une : par-delà l’ascèse de l’étrangeté des objets et des méthodes, celle d’une sagesse désabusée qui correspond au sentiment que rien de ce qu’on vit n’est essentiel, parce que le moi est une illusion, une construction imaginaire nécessaire pour s’adapter à l’environnement social2. Mais le travail de détachement de soi n’est pas le résultat d’une pratique corporelle, ni d’une règle religieuse : elle procède de la connaissance. Tout ce qu’on peut espérer, c’est mieux connaître : mieux connaître son objet, ce qui signifie en même temps mieux se connaître soi-même comme objet, se savoir objet, et par cette objectivation de la subjectivité, gagner en lucidité et en sérénité. C’est du moins ce qu’on découvre au terme d’un processus de connaissance, lorsque vient le moment d’avoir une vue d’ensemble sur le chemin parcouru, et de rassembler en un seul coup d’œil les étapes dispersées de l’enquête – ce que fait Lévi-Strauss dans le chapitre récapitulatif des Mythologiques, le finale de L’Homme nu –, et que l’auteur fait retour sur soi autant que sur son œuvre, pour s’y retrouver, non pas comme le producteur génial, le créateur, d’une série d’inventions conceptuelles ou de découvertes scientifiques, mais comme son objet même, épuré de toutes les croyances auxquelles la première personne était jusqu’ici attachée.
Au moment du détachement, celui où l’auteur abandonne le processus de production du livre pour le donner au lecteur et l’oublier3, l’auteur découvre qu’il n’a pas eu d’autre objet que soi, le savant qu’il n’a pas connu autre chose que lui-même. Il ne le savait pas, parce qu’il continuait à se croire, par une méconnaissance propre au sentiment d’identité personnelle du moi, différent de son objet. La connaissance rend possible, du moins partiellement, une autre identification à l’objet. Le fait que cette connaissance s’appelle anthropologie n’est pas indifférent à ce moment de détachement et d’identification ; mais il faut se garder de raccourcis trompeurs. On dira : cessant de me connaître comme cet individu, avec lequel se confond mon sentiment personnel, je me connais comme homme, je comprends en quoi je n’existe que dans cette relation à l’autre homme. On pourrait appeler cela une identification sociologique : je m’élève de l’ego au socius, de l’individu isolé à l’être avec autrui. Mais celui avec lequel je suis en relation, dont je dépends aussi bien pour ma subsistance que pour le développement de mes facultés proprement humaines, comme le langage, l’adaptation à la vie en commun et les vertus éthiques qui en résultent, est un proche, et la relation augmente en raison de la proximité. Connaître la société, c’est connaître l’ensemble des connexions, le réseau d’interactions qui n’est pas le lieu abstrait des hommes en général entre eux, mais qui constitue le groupe d’hommes auquel j’appartiens, dont je suis un agent. La connaissance sociologique est agissante ; elle vient de la pratique et retourne à la pratique – sous quelque forme que ce soit, conservatrice ou révolutionnaire ; elle n’est pas une connaissance pure, et ne conduit pas au détachement.
C’est pourquoi l’anthropologie est un autre nom de l’ethnologie. Il ne s’agit pas d’une simple question de terminologie associée à celle d’une classification des sciences : la sociologie et l’ethnologie n’appartiennent pas au même genre de connaissance, et ne favorisent pas la même disposition théorique, ni la même sagesse. La voie de l’anthropologie se sépare de la philosophie, mais tout aussi de la sociologie, qui en est d’une certaine manière le prolongement. L’ethnologie appartient aux sciences de la nature, dont elle est une récapitulation ; elle désigne le moment où la connaissance pure fait retour sur soi pour se comprendre comme identique à son objet, où la nature, s’étant déposée dans les cultures les plus diverses, est connue à travers la connaissance de ces cultures ; elle n’est donc pas une science humaine, ni même une science sociale – pour autant que ces termes dénotent une rupture entre l’ordre de la nature et celui de la culture4. Aussi l’ethnologue est-il, en principe sinon en fait, « un minéralogiste, un botaniste et un zoologiste, et même un astronome5 », ce qui n’est pas le cas du sociologue.
Lorsque Lévi-Strauss se dirige vers l’ethnologie, l’enjeu est autant une rupture avec la sociologie qu’avec la philosophie. Il s’est expliqué sur ce dernier point dans des pages célèbres de Tristes tropiques6 : la philosophie désigne, dans la pratique dominante de l’enseignement français telle qu’elle a été définie par Victor Cousin, l’apprentissage d’une rhétorique dont la seule utilité est politique. Lévi-Strauss a été tenté pendant un certain temps par cette voie, qui correspondait à son engagement socialiste7. Une fois qu’il eut prouvé, en réussissant brillamment l’agrégation, qu’il pouvait exceller dans cette gymnastique verbale sans contenu, elle lui est apparue vaine, sans rapport ni avec les progrès scientifiques, ni avec la sagesse. Un philosophe qui voulait travailler dans le champ scientifique se tournait alors vers la sociologie, qui avait sa place à l’Université. Mais la sociologie française, celle de Durkheim et de ses disciples, n’attirait pas plus Lévi-Strauss que le bergsonisme, pour des raisons analogues : il voyait en elle une « tentative d’utiliser la sociologie à des fins métaphysiques8 ».
La sociologie, tout en adoptant une méthode qui traite les faits sociaux comme des choses et rejette toute transcendance, maintient une intention théologico-politique – métaphysique – propre à la philosophie (notamment celle d’Auguste Comte), qui est de poser le primat de l’unité du social non seulement sur les individus qui composent la société, mais sur l’intellect, dont les catégories sont définies à partir du besoin de cohésion du social. Cela revient à traiter la société humaine comme un empire dans un empire, c’est-à-dire comme une unité d’une autre nature que celle d’une société animale, d’un organisme vivant, d’un cristal, d’un paysage ou d’un tas de sable, autrement dit à lui attribuer une âme, une forme substantielle. Si l’on veut au contraire rester fidèle au principe scientifique énoncé par Durkheim, et maintenir la distance entre la sociologie et son objet, considéré comme une chose, il faut que l’intellect connaissant ne soit ni une partie de l’intellect divin – émancipation réalisée par le kantisme – ni un reflet de l’ordre social ; et, par suite, penser une unité qui ne soit ni divine ni spirituelle ni politique. Tel est le procédé de toutes les sciences de la nature ; l’anthropologie est une discipline comparable à la géologie : sa tâche est de trouver un ordre à partir d’un désordre apparent. La psychanalyse a ouvert la voie : « Quand je connus les théories de Freud, elles m’apparurent tout naturellement comme l’application à l’homme individuel d’une méthode dont la géologie représentait le canon9. »
L’objet de la connaissance purifiée des intentions édifiantes (religieuses, morales ou politiques) est toujours le même, quel que soit le domaine dans lequel on le recherche, quelle que soit sa spécification dans les différentes disciplines scientifiques. Cet objet s’appelle une structure. En 1930, Raymond Ruyer écrit : « Il n’y a de réalité que d’une seule sorte : la réalité géométrico-mécanique, la forme, la structure. Toute la diversité du monde réel ne vient que de la diversité des formes10. » La tâche de l’anthropologie, en tant que discipline scientifique, est de considérer les réalités proprement humaines, qui sont faites de signes, comme des structures, de la même façon que le chimiste cherche à établir la structure d’une molécule en expliquant comment les atomes qui la composent se combinent selon les valences de leur propre structure. Cela ne signifie pas que les signifiants – les mots de la langue, les discours, les institutions sociales, les pratiques sociales, les coutumes, les mythes – soient des composés chimiques ; pas plus que la structure de la cellule n’est identique à celle du cristal. Qu’il y ait différentes sortes de structures n’empêche pas que le scientifique ait toujours affaire à des structures. Celles-ci ne sont donc pas des catégories par lesquelles il procéderait à l’analyse d’une réalité qui serait en elle-même sans structure. Ce serait sans doute la thèse à laquelle il faudrait se ranger si on admettait, avec l’idéalisme transcendantal, que l’entendement donne ses lois à la nature11. Mais la structure n’a pas, comme la catégorie kantienne, de statut transcendantal : elle n’est pas une condition générale de l’apparition d’un objet de l’expérience possible ; elle est découverte a posteriori, à partir d’une expérience qui est recueillie par des procédés différents d’investigation et d’enregistrement dans les différents champs du savoir.
Le scientifique, lorsqu’il a affaire à une réalité qui se présente à lui « comme un immense désordre qui laisse libre de choisir le sens qu’on préfère lui donner », dans l’enchevêtrement des « parois abruptes, éboulements, broussailles, cultures12 », ne peut pas être certain par avance qu’il trouvera une structure, une différence dans les roches, révélée par un imperceptible ombrage dans les végétations affleurantes ; il ne peut pas non plus savoir par avance quelle sera la structure qu’il découvrira. L’anthropologue ne sait pas par avance que les règles de la parenté qui ont été relevées par les observateurs en Australie, chez les Kariera, peut s’expliquer par la structure d’un groupe de Klein13. De la même façon, l’étude des mythes n’est pas l’application d’un schème donné par avance – la formule canonique du mythe – à des relevés mythologiques indéfiniment variés. Cet empirisme, qui appartient à toute démarche scientifique, met l’anthropologie sur le même plan que toutes les autres sciences dans l’architectonique que se plaisent à ériger les philosophes pour exercer leur pouvoir souverain. Si l’anthropologie ne prétend pas au statut de science fondamentale – parce qu’une telle prétention est en elle-même invalidée par l’impossibilité où se trouve la science d’établir a priori les catégories universelles et nécessaires de l’entendement humain, que celui-ci ne découvre qu’au cours de l’exploration des structures – elle ne peut pas à l’inverse être reléguée au statut préscientifique d’une description, d’un simple relevé historique.
Le terme de structuralisme désigne la même chose que la science de la nature galiléenne, et l’usage qui le restreint à la science du symbolique – compris comme propriété de l’homme en tant que producteur de signes et soumis à l’ordre du signifiant – est maladroit, voire contradictoire, puisque la véritable nouveauté d’une anthropologie structurale est d’avoir rendu possible une étude de la culture conforme aux règles générales des sciences de la nature modernes. Bien loin d’isoler la culture dans la nature, il s’agissait de remettre la culture dans la nature, et d’abolir le dualisme par lequel la piété, vertu politique de soumission, maintenait l’originalité de la connaissance de l’homme par rapport à la connaissance de la nature. La résistance que le spiritualisme ou le mysticisme, subsistant même sous une forme larvée dans les sciences les plus progressives, opposent à la naturalisation de l’esprit se traduit par le principe herméneutique selon lequel l’homme ne connaît l’homme qu’en le comprenant, qu’en retrouvant dans ses productions signifiantes un sens qu’il saisit parce qu’il s’y retrouve, c’est-à-dire un sens qui renforce le moi dans la jouissance qu’il a de lui-même. La science part du principe opposé : on ne connaît bien que ce à quoi on ne peut pas s’identifier, ce qu’on ne comprend pas, ce qui peut être saisi du dehors – bref, un objet. Expliquer un signe, c’est montrer la cohérence de son association à d’autres signes, ce n’est pas chercher, derrière les signes, un sens qui puisse satisfaire mon « vain espoir qu’un sens caché derrière le sens se révèle14 ».
L’extériorité résulte de la situation d’observation : « Les structures n’apparaissent qu’à une observation pratiquée du dehors15. » Cette évidence de méthode a pour conséquence que l’anthropologie ne peut être structurale que comme ethnologie. La sociologie est au contraire impliquée dans le processus qu’elle étudie. L’ethnologie maintient l’observateur dans la situation de l’étranger : son but, en tant que scientifique, n’est pas de s’intégrer à la communauté dont il relève les usages, ni de mettre en pratique les règles que l’analyse met en lumière. Quel que puisse être le jugement qu’il porte16, dans cette partie de lui-même qui use de la première personne et qu’il doit dissocier de l’observateur, sur ce qu’il observe – et rien ne lui interdit d’éprouver goût ou dégoût, d’approuver ou de désapprouver –, ce jugement ne pourra jamais être confondu avec celui que porte le sujet observé dans les pratiques qui sont les siennes, parce que la différence entre mes pratiques, qui appartiennent à la culture de l’observateur, et leurs pratiques, celles de la culture objet, est irréductible. L’étrangeté de fait, qui est liée à la condition de la culture comme différenciation de l’humanité d’avec elle-même, qu’aucune familiarisation ne peut abroger, préserve l’objectivité méthodique et théorique.
L’objectivité n’est donc obtenue que par un déplacement du sujet connaissant, qui n’a rien à voir avec le voyage ni avec l’exotisme, car ceux-ci ne sont qu’une manière de se retrouver : pour pouvoir rencontrer l’homme comme objet, c’est-à-dire comme autre, il faut quitter le proche, le familier, se quitter soi-même. C’est là le moment décisif, aussi bien pour la connaissance que pour la sagesse. En effet, si je ne peux pas connaître l’autre en le comprenant, c’est-à-dire en ramenant ses pratiques aux critères d’évaluation de ma culture, ou en adoptant les siens, en revanche la connaissance implique que mon esprit découvre dans l’objet une structure, qui, si elle n’est pas identique à la sienne, présente du moins avec elle une analogie.
L’opération par laquelle l’esprit dégage la structure du chaos empirique, l’ordre du désordre, voit apparaître la forme dans les anfractuosités du donné, n’est possible que parce que, dans le même temps, il ramène sa propre confusion initiale à une distinction éclairante. Trouver la structure de l’objet est tout aussi bien donner à son esprit une structure. Si la vérité de l’objet est la structure, il en va de même de la vérité de l’esprit. Il n’y a de connaissance que parce que, derrière l’apparence de consistance du moi, prisonnier de la confusion de ses aspirations contradictoires et de la méconnaissance de soi, une structure s’illumine, qui est celle de l’esprit. Le processus de connaissance est donc tout à la fois pensée de la structure de l’objet et objectivation de la pensée comme structure. Ce n’est pas seulement l’objet qui, comme tel, ne peut être connu que du dehors, mais la pensée elle-même qui se fait objet, tandis que le moi s’abîme dans son irréalité17. Parce que « ma pensée est elle-même un objet18 », c’est la pensée que je contemple, objectivée, sans plus de rapport avec moi, dans les différentes structures que l’intellect connaît.
La structure ouvre un accès entre la pensée dépersonnalisée et la nature objective, entre la logique et le monde, entre la société, la nature et l’esprit. La communication entre ces diverses instances peut se faire dans un sens comme dans l’autre ; de même que les structures de la parenté dans les différentes cultures humaines sont mathématiquement isomorphes à celles des règles logiques19, de même « le fonctionnement de cette chose [qu’est l’esprit] nous instruit sur la nature des choses : même la réflexion pure se résume en une intériorisation du cosmos20 ». Les structures n’étant pas des catégories mentales, mais des choses – seuls objets de la connaissance, elles existent, c’est-à-dire sont matérialisées, aussi bien dans le cerveau humain que dans les symboles déposés dans les diverses cultures. Le sujet connaissant se connaît donc lui-même non pas en s’enfermant dans sa propre subjectivité, mais en laissant se réfléchir en lui le cosmos ; et inversement la connaissance de soi, lorsqu’elle se développe sans le souci du moi, peut retrouver en soi le cosmos. D’où ce paradoxe : même le mysticisme métaphysique, lorsqu’il élargit l’intuition de soi à la dimension du cosmos, retrouve une affinité avec la pensée sauvage et se montre malgré lui plus clairvoyant pour comprendre le totémisme que la sociologie21.
L’ethnologie n’est pas une discipline particulière parmi les sciences de l’homme ; elle est la condition du décentrement nécessaire pour que l’homme, cessant de se préoccuper exclusivement de lui-même, de ce qui fait sa spécificité comme être social ou être culturel, se dissolve à la fois dans l’« architecture de l’esprit22 » et dans la structure de l’Univers. La connaissance pure n’est pas une entreprise qui élève l’homme jusqu’à une unité surhumaine, source de sens et de vie, qu’il s’agisse de Dieu ou de la cité ; elle ouvre un point de vue sur l’homme, qui permette de le contempler, de loin, comme on observe une fourmilière : « Le but dernier des sciences humaines n’est pas de constituer l’homme, mais de le dissoudre23. » « Le constituer » signifierait lui donner une consistance, une autonomie dans la nature, fondée sur la suprématie de droit divin de la culture – c’est la tentative théologico-politique dans laquelle la philosophie a cherché une consolation ; « le dissoudre », c’est au contraire « réintégrer la culture dans la nature, et finalement, la vie dans l’ensemble de ses conditions physico-chimiques24 ».
La connaissance est donc un processus de mort ; elle ne détruit pas l’homme, mais elle accompagne en pensée sa décomposition. C’est aussi, pour celui qui s’engage dans cette voie, une véritable expérience de dépersonnalisation. L’irréalité du moi, projection des valeurs d’une culture sur un individu, n’est pas seulement un motif intellectuel, c’est un « sentiment vécu25 ». L’ethnologue « ne circule pas entre le pays des sauvages et celui des civilisés : dans quelque sens qu’il aille, il retourne d’entre les morts. En soumettant à l’épreuve d’expériences sociales irréductibles à la sienne ses traditions et ses croyances, en autopsiant sa société, il est véritablement mort à son monde26 ». La connaissance pure atteint sa limite dans « l’observation intégrale, celle après quoi il n’y a plus rien, sinon l’absorption définitive – et c’est un risque – de l’observateur par l’objet de son observation27 ».
L’éloignement du regard n’est pas seulement la condition méthodologique de l’observation de l’objet, qui maintient le sujet connaissant dans une position surplombante par rapport à celui-ci, il est une transformation du rapport à soi, une ascèse pratique, un apprentissage dont le terme est atteint lorsque le sujet se voit lui-même comme l’objet le voit28. La connaissance, plus qu’une appropriation de la nature par la pensée et la technique, est une voie, au sens oriental du terme : une pratique dans laquelle on ne peut exceller qu’à la condition d’y consacrer sa vie, et donc d’accepter de se perdre en elle, pratique qui conduit à un point qui aurait pu être atteint autrement, par d’autres voies, point qui est le même pour toutes, la dépossession de soi29. La grandeur de la connaissance vient de ce qu’elle est pure perte.

Yves-Jean Harder

En commun avec Kakfa ?

En 2016, la Cour suprême israélienne a rendu sa décision : les écrits de Kafka rejoindront la Bibliothèque nationale d’Israël.

Qu’en aurait pensé l’écrivain, lui qui écrivait dans son journal : « Qu’ai-je en commun avec les Juifs ? Je n’ai déjà presque rien en commun avec moi-même ».

A vrai dire c’est une amie qui m’a posé la question, pas très intéressante peut-être, de la judéité de Kafka, en me renvoyant à un texte qu’elle avait lu en ligne.

Je n’ai pu lui répondre que par la phrase précitée que je connaissais par coeur, ne m’étant jamais intéressé à cette judéité de l’écrivain, de tous écrivains à vrai dire, seule la judéité de Moise ou celle de Jacob, en ce qu’elle la constitue pouvant m’intéresser. Le reste (le solde dans l’écriture) n’est que succédané et intégration incidente d’un passé, comme tout écrivain maladroitement “adjectivé” par les chercheurs en herbe qui se recherchent… “Adjectivé”, comme on dit désormais – ce qui me fait beaucoup rire-“genré”

En écrivant ça, je me fais assassiner par beaucoup. Mais tant pis.

Je me fais pardonner en livrant ci-dessous le texte que mon amie lisait.

Ceux qui s’intéressent aux écrivains “juifs” vont se régaler..

 

Une lecture juive de Kafka

Si nous pouvons lire aujourd’hui l’oeuvre de Kafka c’est grâce à son ami le plus proche, Max Brod. En effet, celui-ci, a sauvé cette oeuvre par deux fois. Kafka n’avait publié que peu de choses de son vivant, et dans ses derniers moments, se sachant atteint d’une tuberculose incurable il avait demandé à Brod, son exécuteur testamentaire, de brûler tout ce qui n’avait pas été édité.

Max Brod, conscient de la valeur des textes de Kafka, a transgressé ses dernières volontés.

De plus, pendant la seconde guerre mondiale, Brod est parti en Palestine en prenant soin d’emporter avec lui tous les manuscrits de Kafka, qui ont donc séjourné à Jérusalem pendant quelques années.

Là ne s’arrêtent pas les péripéties que connut l’oeuvre de Kafka ; après sa publication elle donna lieu à bien des malentendus, elle fut souvent mal comprise, interprétée de façon réductrice ou même totalement défigurée. En France, en particulier, on fit de Kafka, une sorte de philosophe de l’absurde, sous l’influence de Camus (cf. Le mythe de Sisyphe). En effet, on a traduit, tardivement en français son journal et sa correspondance, qui permettent de mieux comprendre ce que Kafka a voulu dire.

Il est vrai que Kafka a voulu faire de ses romans et de ses nouvelles des textes polysémiques, des textes dans lesquels se superposent de multiples couches de sens. 
Ces textes sont souvent des sortes de fables, de contes symboliques. Kafka adorait les contes et en particulier, comme il le dit souvent dans sa correspondance, les contes hassidiques.  ”  Ce sont les seules choses juives dans lesquelles […] je me sente aussitôt chez moi “(lettre à Max Brod)

Cette polysémie a aussi brouillé les pistes : on a voulu faire de Kafka un existentialiste un crypto-chrétien, un marxiste, un anti-communiste, et bien d’autres choses encore. (Il existe des milliers de commentaires des textes de Kafka, ce qui constitue un phénomène unique dans le domaine des Lettres)

Mon but ici est donc de tenter de rendre à Kafka son vrai visage : Kafka est avant tout un auteur juif même si le mot ” juif ” n’apparaît pas dans son oeuvre ; (on y reviendra. Si son projet le plus visible, dans une première approche, est la volonté de faire une caricature de l’administration et de la bureaucratie, Kafka se place à l’intérieur d’une problématique juive.

Pour clore ce préambule je voudrais souligner que les questions qu’il pose, à propos de l’existence juive, sont aujourd’hui encore d’une remarquable actualité.

  1. L’enfant de l’assimilationKafka est né en 1883 dans une famille juive en voie d’assimilation. Dans sa prime jeunesse, cela ne lui pose aucun problème, puis, peu à peu, il va se sentir en exil dans cette assimilation et la vivre comme une douloureuse perte d’identité. Ce thème de la perte d’identité hante une très grande partie de son oeuvre, comme nous allons tenter de le voir dans un second temps. Mais en premier lieu voyons qui est cet enfant de l’assimilation.Il vit le jour à Prague, dans une Bohème qui fait alors partie de l’Empire Austro-Hongrois.
    L’émancipation des Juifs est là toute récente, elle date de 1848, durant le règne de François-Joseph. La révolution de 1848 concède aux Juifs les mêmes libertés que celles qui ont été accordées aux Juifs français par la Révolution française. D’où la grande reconnaissance que les Juifs de L’Empire vouaient à François-Joseph, et l’utilisation fréquente du prénom Franz pour nommer leurs fils.

    Kafka va donc assister à une mutation radicale de l’existence juive, et cela à l’intérieur même de sa propre famille : les Juifs qui viennent d’accéder à la citoyenneté s’engouffrent dans l’occidentalisation et l’assimilation, délaissant leur propre culture, leur propre tradition. Certains changent de nom, d’autres se convertissent au christianisme.

    Le tournant de 1848, est en effet, vécu comme une grande libération pour ces Juifs qui avaient été soumis à une réelle discrimination. Depuis longtemps, ils vivaient dans des  zones de résidence (comme c’était aussi le cas dans l’empire des tsars) pour ” ralentir ” la croissance démographique des Juifs, seul le premier né des enfants d’une famille juive pouvait obtenir une licence de mariage (sans le changement de 1848 le grand-père de Kafka n’aurait pas pu se marier.)

    Les parents de Kafka sont donc originaires de zone plus ou moins rurales, de shtetlech où l’on parlait le yiddish, le tchèque et parfois un peu l’allemand.

    Dans ces zones de résidence, l’étude des textes traditionnels et la pratique des mitzvoth restaient le coeur de la vie juive.

    Le grand- père paternel de Kafka avait une boucherie cacher, Hermann le père de Kafka quitta l’école très jeune (dans les écoles juives la scolarité n’était obligatoire que durant six années), pour livrer de la viande, puis il devint colporteur. Dans l’une de ses nouvelles : Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris, Kafka évoque l’enfance de son père, les Juifs sont présentés sous la forme de petites souris persécutées dont les enfants n’ont pas le temps d’être des enfants ; mais Hermann Kafka, le pauvre colporteur, va bientôt changer de situation. Les colporteurs correspondaient à un besoin du capitalisme naissant. Ils deviennent des commerçants et parfois même de riches industriels qui peuvent désormais partir pour la ville. Hermann s’installe à Prague, où peu à peu il se retrouve à la tête d’une entreprise prospère de bonneterie. A Prague, il va rencontrer Julie Löwy, dont la famille a aussi quitté la zone de résidence, c’est une famille aisée de brasseurs.

    Julie Löwy, la mère de Kafka vient d’une famille qui comptait un certain nombre d’érudits juifs. Kafka avoua souvent qu’il se sentait très proche de la lignée maternelle. Il note dans son journal : ”  Je m’appelle Amschel en hébreu, comme le grand-père de ma mère […] Un homme très pieux et très savant. “1911

    Chez les Kafka, le magasin, la volonté de réussite sociale, ne laisse que peu de place à la pratique du judaïsme. On se contente d’aller à la synagogue pour les grandes fêtes. La famille va à la fois s’assimiler et se germaniser.

    En effet la ville de Prague est faite de trois communautés : la plus importante est la communauté tchèque, mais c’est aussi la plus modeste sur le plan économique ; il y a une communauté allemande plus puissante, et les Juifs, troisième communauté, veulent s’identifier aux allemands et idéalisent la langue allemande qui est la langue du pouvoir.

    Hermann Kafka veut pour son fils une éducation qui lui ouvre les portes de la réussite sociale. Franz fera donc un cursus primaire et secondaire dans des écoles allemandes (il y a tant de Juifs dans le lycée que fréquente Kafka que l’institution admet dans ses murs la présence d’un rabbin chargé de l’éducation religieuse.) Par la suite,

    Kafka, entreprend des études de droit : les étudiants juifs choisissent souvent des professions libérales (avocat ou médecin) dans lesquelles ils risquent moins de se heurter à l’antisémitisme virulent qui continue à exister dans l’empire Austro-Hongrois, en particulier dans les administrations. On retrouve dans bien des textes de Kafka l’empreinte laissée par ses études de droit. Cependant, Kafka décide de ne pas devenir avocat. Il veut un emploi qui lui laisse du temps pour écrire. Finalement il travaillera dans une compagnie d’assurance semi-étatisée. (Il pourra y entrer grâce au soutien d’amis, car, en principe, cette administration n’emploie pas de Juifs).

    A l’époque de ses études, Kafka ne s’intéresse pas au judaïsme : comme il l’écrira plus tard dans la lettre au père, il n’aime pas accompagner ses parents à la synagogue car il ne comprend pas les prières en hébreu. Il voit là, de plus, une sorte de judaïsme mondain.

    Une affaire grave d’antisémitisme se déroule en 1901 : une rumeur de meurtre rituel provoque dans les rues de Prague de violentes manifestations antisémites, dont Kafka ne semble avoir rien dit. Kafka se sent attiré par les courants libertaires de Prague et même l’athéisme

    Mais l’attitude de Kafka vis à vis du judaïsme va se transformer radicalement, peut-être sous l’influence de ses amis les plus proches, (ils sont tous juifs), mais >surtout, grâce à une rencontre : celle d’une troupe de théâtre yiddish venue de Lemberg (1911.) La découverte de cette troupe tient une très grande place dans le journal de Kafka. Le responsable de la troupe, Löwy devient pour Kafka un ami. Ainsi, il fait connaissance avec des Juifs beaucoup moins assimilés que ceux qu’il voit autour de lui, des Juifs qu’il trouve ” authentiques “, car ils ne sont pas encore vraiment éloignés de la Tradition. Grâce à ces comédiens Kafka renoue plus ou moins consciemment des liens avec ses ancêtres maternels.

    Dans les Recherches d’un chien (Pléiade t. II) il raconte sa rencontre avec les hassidim de la troupe de façon très imagée. Tout cela le conduit à remettre en question l’éducation qu’il a reçue. Dans La lettre au père (texte fondamental pour comprendre Kafka) il reproche violemment à son père de ne lui avoir transmis qu’un ” fantôme de Judaïsme “

    Désormais Kafka oppose les Juifs de l’Est, si mal perçus par les Juifs germanisés, et en particulier par son père, aux Juifs de l’Ouest. Les premiers sont à ses yeux des Juifs ” authentiques ” conscients de leur culture et de leur histoire ; alors que les autres veulent oublier leur identité.

    A partir de 1911, Kafka regarde tout autrement l’assimilation. Et la critique de l’assimilation prend une place centrale dans son oeuvre.

  2. L’assimilation comme perte d’identitéA partir de la rencontre avec la troupe des comédiens de Lemberg ,Kafka s’engage dans un cheminement opposé à celui de ses parents On peut parler d’une sorte de ” désassimilation ” ou selon l’expression de Stéphane Moses, de ” dissimilation “. L’assimilation est désormais vécue par Kafka comme une souffrance. Il se sent à la fois dans et hors du Judaïsme.Dans son cheminement, la première étape est une analyse de ce qu’est l’assimilation et cela, à l’aide de ses romans et de ses nouvelles.

    Quatre thèmes sont au centre de cette analyse :

    • le thème de l’oubli
    • le thème de l’hybridation
    • le thème de l’identité
    • le thème de la culpabilité
    1. L’oubliL’assimilation est d’abord un oubli. Alors que le ” Zahor ! ” Souviens toi ! est au coeur du Judaïsme, l’assimilé veut oublier ses racines, oublier la Tradition, C’est à dire l’Etude des textes sacrés, et la pratique des ” mitzvoth “, des commandements. Il veut oublier les langues juives ; il veut parfois oublier jusqu’à son nom. Il dévalorise sa culture d’origine, il la considère comme périmée et survalorise la culture du pays d’accueil.

      Kafka nous a laissé un certain nombre de portraits féroces de l’assimilé.

      Par exemple dans une nouvelle intitulée : Communication à une Académie (Kafka, oeuvres complètes, la Pléiade T II) l’assimilé est présenté sous l’apparence d’un singe (une fois encore Kafka écrit un conte). Ce singe ne veut plus rien savoir de ses origines, il les a oubliées : ” Mes exploits n’auraient pas été possibles, si j’avais voulu m’opiniâtrer à songer à mes origines […] mes souvenirs s’effacèrent de plus en plus “

      Il se souvient seulement de s’être retrouvé (ou senti ?) dans une cage (le Judaïsme), cage dont il voulait sortir au plus vite. Alors il invente une solution : il imite les humains, il se met à parler, bref il devient un singe savant. On le sort, bien sûr, de sa cage et on l’emploie dans des cabarets. Kafka fait dire au singe : ”  J’ai acquis la culture moyenne d’un Européen […] cela m’a aidé à sortir de la cage “

    2. L’hybridationL’assimilé ne peut tout effacer, il reste en lui quelque chose de ses origines : il est donc un mixte, un hybride. Le thème de l’hybride tint une grande place dans l’oeuvre de Kafka. Le singe-homme est un hybride, on a déjà rencontré des souris qui sont humanisées, un chien qui s’interroge sur son histoire (cf Les recherches d’un chien in O. Complètes Pléiade T II ).

      Autres exemples très intéressants : le chat-agneau qui apparaît dans ” Un croisement “. La bobine de fil en forme d’étoile, évoquée dans : ” Le souci du père de famille ” (Pléiade t II)

      ” Un croisement ” (Pléiade t II)

      Le héros de l’histoire a reçu, en héritage de son père, un étrange animal ” moitié chaton, moitié agneau ” qui  vit en symbiose avec lui ; comment ne pas voir dans cet hybride le ” fantôme de Judaïsme” transmis à Kafka par son père ?

      Cette bête n’est pas un véritable chat, elle ne sait pas miauler ; elle n’est pas un véritable agneau, elle attaque les agneaux. Elle est un mixte, en plus elle voudrait être un chien, et souffre tant de sa condition qu’elle souhaite mourir sous le couteau du boucher.

      Ainsi dans ce conte il y un agneau, un chat, une allusion au chien et au couteau du boucher. On retrouve ici bien des éléments de ” had gadia ” le chant qui est chanté à la fin du Séder (le repas pascal). (Voir M. A. Ouaknin : Et c’est pourquoi on aime les libellules)
      Les enfants Kafka percevaient le rituel du Seder, déformé par leur père, comme une caricature comique.

      Par delà ce conte , Kafka évoque donc ce qu’était devenu le judaïsme dans sa famille, et plus précisément cette ” mixture  ” qui tenait lieu de Séder

      Le souci du père de famille

      Un père de famille abrite chez lui un curieux hybride : qui se nomme Odradek. C’est un objet et un être humain. Son nom lui même est étrange, c’est peut-être un mélange de slave et d’allemand ; en réalité on ne sait pas d’où vient ce nom. Odradek est une bobine de fil qui parle, mais surtout c’est une étoile ; les fils qu’elle porte sont cassés et embrouillés. Cette bobine se déplace avec une béquille, si on lui demande ” où habites-tu ? ” Elle répond : ” Pas de domicile fixe “. Le père de famille s’inquiète : que va devenir Odradek ? ” Peut-il donc mourir ? “
      La nouvelle se termine ainsi.

      L’étoile : c’est bien sûr, le peuple juif ; les fils sont cassés : au fil des génération quelque chose s’est brisé : la transmission ne fonctionne plus comme avant. L’Etat juif n’existe pas à l’époque : Odradek n’a pas de domicile fixe. Le peuple juif perd sa culture, il marche avec une béquille ; est-il en voie de disparition ? s’inquiète Kafka.

    3. L’identitéL’assimilé est donc un hybride, enfoncé dans l’oubli. Il devient ainsi un homme sans qualités. Un homme qui, s’il s’interroge vraiment sur lui-même, comme le fait Kafka

      ne sait plus très bien qui il est. Dans une lettre à sa première fiancée : Félice Bauer

      Kafka écrit : les uns font de moi un écrivain allemand, les autres un écrivain juif ;  “qui  suis-je ? “

      Kafka se sent lui même un hybride et en souffre. La question : qui suis-je ? traverse toute son oeuvre. Dans son journal il note qu’il manque ” de sol, d’air et de loi “

      A mesure qu’il avance dans sa réflexion sur l’assimilation, il transforme ses personnages : il perdent leur identité, ce qui se traduit par l’effacement de leur nom.

      Les héros des deux grands romans inachevés et posthumes, Le Procès et Le Château, sont respectivement Joseph K et K- ( Il existe de nombreuses interprétations de cette disparition des noms-… K/Kafka K/le nom juif qu’on cache, à l’époque etc…)

      Pour Marthe Robert le défaut de nom renvoie à un défaut d’être du Juif qui perd son identité.

    4. La culpabilitéLe thème de la culpabilité apparaît dans bien des textes de Kafka : dans La lettre au père, dans bien des nouvelles, mais surtout dans Le Procès.

      Rappel  des grandes lignes de ce roman posthume et inachevé : Joseph K. ” sans avoir rien fait de mal ” est arrêté un matin. De quoi l’accuse -t-on ? Les deux hommes qui viennent l’arrêter ne lui donnent pas la raison de cette arrestation. Commence alors pour ce modeste employé de banque un long périple à travers les méandres de l’administration judiciaire, logée dans des lieux glauques. Joseph K. voudrait savoir de quoi on l’accuse. Il voudrait rencontrer le tribunal suprême, organiser une défense ; mais toutes ses démarches restent vaines. Finalement, il se laisse dévorer par la machine judiciaire, qui le condamne à mort.

      Ce roman contient une superposition de sens : il peut être une critique de la justice, il peut avoir un sens métaphysique (on y reviendra), mais il s’agit aussi là d’une auto-accusation : Kafka s’est toujours senti culpabilisé par son père, il se sens coupable de décevoir Félice Bauer, sa fiancée  (il vient de rompre ses fiançailles). Mais il y a aussi et surtout la culpabilité de qui rêve parfois d’avoir grandi comme un petit juif du shtetel.

      La culpabilité de celui qui ne se sent pas un ” Juif authentique “

      Pour terminer l’exploration de la méditation de Kafka sur l’assimilation il est indispensable de faire le détour d’un autre roman posthume et inachevé : Le Château. Là aussi il s’agit d’un texte polysémique : Brod lui-même propose au moins deux interprétations de ce roman. Dans l’une de ces deux interprétations il fait du Château le récit d’un voyage juif en terre hostile ; ou encore la quête d’une impossible assimilation. Rappel :K. un étranger a été appelé pour exercer le métier d’arpenteur, dans le domaine du comte west-west. Il arrive dans un étrange village surmonté d’un château. K. veut s’intégrer au village mais n’y parvient pas, il est rejeté. Il voudrait exercer la tâche pour laquelle il a été appelé mais son dossier s’est perdu dans les rouages de l’administration qui siège au château. Il voudrait donc parvenir jusqu’au château, mais c’est pour lui impossible. Il a une liaison avec Frieda, une femme du village ; il pense l’épouser et ainsi s’intégrer plus facilement, mais le projet de mariage échoue. Au contraire de Joseph K. dans le Procès, qui baisse les bras devant l’administration , K. se bat pour son droit à être considéré comme les autres, mais en vain. Dans une des fins possibles (Kafka n’a laissé que des ébauches de fins) K. meurt d’épuisement.

      Kafka semble décrire ici le périple de l’assimilé qui cherche vainement à être totalement intégré (à l’époque de Kafka c’est encore particulièrement difficile). A souligner que le Comte, invisible, qui règne au château s’appelle West-west ou Ouest-ouest, son nom symbolise à lui tout seul l’occidentalisation dont rêve le Juif de l’ouest. La tentative de mariage avec Frieda rappelle que le mariage mixte a été parfois vu par les Juifs d’alors comme une sorte de porte ouverte vers l’assimilation. A l’époque où il écrit Le Château, Kafka est déjà sioniste.

      Ce roman fait d’ailleurs penser à un des premiers textes littéraires de T. Herzl :Le nouveau ghetto où il est dit que l’assimilé se heurte à des murs, comme dans le ghetto, mais cette fois les murs sont des murs invisibles.

    Ainsi une bonne partie de l’oeuvre Kafka peut être interprétée comme l’expression de la souffrance d’un écrivain qui se sent à distance de ce qu’il voudrait être, qui se sent dans un ” entre-deux ” difficile à vivre ; mais il faut aussitôt ajouter que Kafka a trouvé, à sa façon, le chemin du retour vers le Judaïsme.

  3. Le chemin du retour
    1. Intérêt pour la culture juiveDepuis sa rencontre avec la troupe de théâtre yiddish Kafka lit des ouvrages concernant l’histoire et la culture juive. Il lit la Bible en allemand, mais il va bientôt la lire en hébreu. En effet, à partir de 1917 Kafka apprend l’hébreu.
    2. Etude de l’hébreuAu moment de sa Bar-Mitzvah, Kafka n’a pas étudié l’hébreu ; il a simplement appris un texte par coeur. Il commence l’hébreu moderne en autodidacte, puis il prend des leçons avec le fils d’un rabbin de Prague.Par la suite, il travaille avec Jiri Langer, un ami, qui a passé un certain temps en Galicie pour étudier avec le rabbi de Belz ; Langer lui enseigne l’hébreu et lui parle aussi beaucoup du Hassidisme. Son dernier professeur d’hébreu sera une étudiante venue de Jérusalem : Puah Ben, la fille d’un intellectuel, ami de Ben-Yehuda.

      A noter que Félice, sa fiancée berlinoise, lui avait parlé des conférences de G. Scholem qui donnait une grande importance au retour à l’hébreu. L’étude de l’hébreu permet à Kafka de lire des passages de la Torah avec les commentaires de Rachi.

    3. SionismeUne autre raison explique l’intérêt de Kafka pour l’hébreu : il adhère en effet, à l’idéal sioniste en 1917 ; Brod avait tenté, en vain, de le convaincre auparavant ; mais 1917 c’est la date de la déclaration Balfour. Le sionisme ne semble plus une pure utopieKafka voit certains de ses amis partir pour la Palestine. Ces départs lui semblent un vrai miracle ; il écrit à sa soeur Valli : ” C’est déjà quelque chose d’énorme de prendre sa famille sur son dos, et de la transporter en Palestine. Que tant d’hommes le fassent ce n’est pas moins un miracle que celui de la mer rouge. “

      Il a une vision plus ou moins mystique du sionisme : la ” montée ” en Palestine devrait permettre au peuple juif de reconstruire son identité.

    4. DoraA propos du retour de Kafka vers le judaïsme, il faut aussi évoquer sa rencontre avec Dora Dymant, qui sera sa dernière compagne. Kafka, qui a rompu à plusieurs reprise des fiançailles, rencontre, peu de temps avant sa mort, une jeune femme avec laquelle il s’installe à Berlin. Dora vient de Pologne, c’est une très bonne hébraïsante, elle a grandi dans un milieu hassidique dont elle s’est un peu éloignée ; mais elle connaît parfaitement la tradition juive et apporte beaucoup à Kafka : ensemble ils travaillent des textes traditionnels.A Berlin, Kafka suit des cours de Talmud à l’Académie pour l’étude du judaïsme. Kafka note dans son journal :  ” l’Ecole du judaïsme est pour moi un havre de paix dans ce Berlin féroce et dans les féroces contrées de ma vie intérieure. “

      A Berlin encore, Kafka et Dora forment le projet de partir en Palestine. Mais Kafka est depuis longtemps miné par la tuberculose, il meurt en 1924. Il sera enterré religieusement dans le cimetière juif de Prague.

    Kafka a donc suivi un itinéraire diamétralement opposé à celui de ses parents. Il fait partie de ces enfants de l’assimilation qui ont cherché, parfois de façon pathétique, à retrouver des racines. (cf . :G. Scholem par exemple.) C’est là une démarche qui pour nous garde encore tout son sens.

Conclusion

Deux questions

  • Comment qualifier le judaïsme de Kafka ?
  • Pourquoi dans ses oeuvres de fiction n’a-t-il jamais employé le mot ” juif ” ?
  • Le judaïsme de KafkaKafka est resté un juif atypique : il n’a jamais pratiqué les ” mitzwoth “, les commandements. Dans une nouvelle intitulée Dans notre synagogue il se compare à une petite martre qui n’est ni du côté des hommes ni du côté des femmes, elle se tient à distance accrochée à une grille, vers le balcon des femmes.On a souvent fait de Kafka un athée, le penseur d’un monde sans Dieu. Max Brod a refusé ce point de vue. Pour lui on trouve chez Kafka  ”  les prémisses de la foi, conquises sur un scepticisme radical ” (Brod : Kafka)

    Il semble que pour Kafka il existe une transcendance, mais elle est inconnaissable. Plusieurs textes de Kafka peuvent donner lieu à une interprétation théologique. On s’arrêtera simplement à un passage célèbredu Procès : ” Devant la Loi. “

    Un ” homme de la campagne ” (ou de la terre) veut accéder à La Loi. Il se heurte à un gardien qui lui refuse l’entrée  ”  pour le moment “. Le temps passe, l’homme vieillit, au seuil de la mort il demande pourquoi personne d’autre ne tente de franchir cette porte. ” Elle n’était faite que pour toi  ” répond le gardien. Mais l’homme a posé cette question trop tard. Il ne pénètrera pas dans la Loi, pourtant avant de mourir il voit luire une lueur du coté de la Loi.

    On peut voir là le portrait d’un ” Ham ha’haretz ” (Kafka ?) d’un ignorant, qui ne pose pas les bonnes questions ; ou bien qui se trouve face à un inconnaissable dont seule se montre la lumière (la ” chéhina ” – présence sur terre de la transcendance ?)

  • Pourquoi Kafka a-t-il ” censuré ” le mot ” juif ” dans ses textes de fiction ?Kafka a voulu donner à ses textes une connotation fantastique ; pour cela il efface presque tous les repères : pas de problématique juive explicite ; la psychologie des personnages est réduite au minimum ; le temps et l’espace sont estompés. Il obtient ainsi une atmosphère énigmatique et étrange.L’absence de repères clairs engendre aussi la polysémie recherchée par Kafka. On peut faire de ses textes une ” lecture infinie “, selon l’expression de D. Banon. Ainsi le lecteur est appelé à faire une exégèse, conformément à la tradition juive de la lecture.

    Enfin, Kafka a voulu aller du particulier à l’universel  : il est passé de la difficulté d’être un Juif à la difficulté d’être un humain.

  • LE TEXTE EST COPIE DU SITE DU CERCLE BERNARD LAZARE DE GRENOBLE. JE N’AI PAS VU LE NOM DE L’AUTEUR
  • https://www.cbl-grenoble.org/3-cbl-grenoble-8-action-7-page-0.html

Sens

Suite de “Structure”, billet précédent. La tarte terminée, le disputailleur forcené, au demeurant fort sympathique mais, connaissant, par je ne sais qui, ma propension à la recherche d’une structuration du monde (le rêve de l’intellectuel : un résumé définitif, intangible du monde) a continué à m’houspiller… Gentiment.

Comment disait-il, on me dit que vous vous intéressez à la Cabale, ce qui est, d’ailleurs ajouta-t-il, non sans raison, incompatible avec votre spinozisme notoire (mais qui lui a soufflé des choses de moi ?). Donc il y a du “sens”. Pas celui des relations matérielles dévoilées dans et par le structuralisme, continua-t-il, mais bien un sens caché qui est le “destin du monde”.

Le convive avait du préparer la disputatio. Ça devait être un théologien sans kippa ou soutane, peut-être un lecteur de la revue des jésuites (“Études”) et sûrement, pour enrober le tout, un hegelien.

Et à cet instant, j’ai sorti mon smartphone, ouvert mon application de lecture de livres numériques et j’ai cité Rosset, les autres invités, stupéfaits, maintenant en suspens leur cuillère au-dessus de la tasse de café…

J’ai lu ceci : c’est Clément Rosset (Traité de l’idiotie)

“si le philosophe peut, en toute justice, s’étonner que les choses soient (qu’il y ait de l’être), il ne devrait en revanche nullement s’étonner que les choses soient justement telles qu’elles sont, y subodorant ainsi on ne sait quelle signification occulte. Signification obscure autant que tautologique : si les choses sont justement ce qu’elles sont, ce n’est pas par hasard, décide une certaine raison philosophique (alors que la véritable raison ordonnerait plutôt de penser : si les choses sont ce qu’elles sont, c’est qu’elles ne peuvent échapper à la nécessité d’être quelconques). Le grand philosophe de la signification imaginaire est Hegel : celui qui pense que tout le réel est rationnel, que rien n’arrive au hasard, que tout ce qui se produit est la marque d’un destin secret qu’il appartient au philosophe de comprendre et de dévoiler. À l’envers du déroulement anodin de l’histoire, le philosophe hégélien lit la signification et la nécessité de ce qui se produit, apparemment mais seulement apparemment, sans finalité ni raison ; dès lors toute réalité se double d’une signification imaginaire. Hegel n’admet le réel que pour autant que celui-ci signifie ; c’est pourquoi il méprise profondément les mathématiques dont il sait, avant Russell, qu’elles constituent un langage, clair et précis, mais qui ne parle de rien et ne transmet pas de message. Le véritable réel, pour le philosophe hégélien, est fait d’une autre étoffe.

Et j’ai ajouté que la recherche d’un sens caché était féconde pour celui qui était persuadé qu’il n’y en avait pas et le démontrait autant que pour celui qui, religieusement, dans l’obscurité des signes le trouvait ou, du moins se persuadait de son existence. Et que même Einstein, dans son célèbre texte sur Dieu était persuadé de l’existence d’un sens (un design au sens américain)

Et que cette contradiction, je l’assumais, comme un passage de la pluie au soleil, comme le miel contre le vinaigre. Que c’était ce balancier chaotique qui définissait le monde. Dans sa contradiction qui est aussi une contrariété.

J’ai entendu un cuillère tomber bruyamment dans une tasse….

Les mots et le tableau

Discussion avec un ami. Il me raconte que les touristes visiteurs de Paris, s’arrêtent au Louvre, s’agglutinent devant La Joconde et s’en vont vite vers la Tour Eiffel. Je lui dis l’épopée des touristes japonais à Madrid qui vont à la corrida assister à la mise à mort d’un seul toro sur les six au programme (le tour operator leur dit que c’est comme les films permanents au cinéma, une répétition, qu’il est inutile de rester) et qui s’en vont vite au Prado envahir la salle où se trouve Les Ménines de Velasquez, en se marchant sur les pieds.

Il me voit faire la moue et me demande la raison de ma réserve : n’aimerais-je pas cette merveille ?

Évidemment que non, c’est un de mes tableaux préférés. Cependant, je lui dis, un peu honteux, qu’il m’a fallu choisir entre Velasquez et Foucault. J’explique.

Michel Foucault (1926-1984), dans son ouvrage phare (« Les mots et les choses) décrit, dans son introduction, dans un style et une hauteur théorique exceptionnels, le tableau de Velasquez, “Les Ménines”. Certains considèrent que ces pages sont un modèle, en rupture, de l’analyse picturale.

Le tableau donne à voir l’infante Marguerite d’Espagne, entourée de demoiselles d’honneur, de courtisans et de nains. Au fond, sur la gauche, le peintre est là devant une grande toile dont on ne voit que le châssis de dos. A l’arrière-plan, sur le mur du fond, un tableau, note Foucault, “brille d’un éclat singulier », dans lequel apparaissent deux silhouettes. Il s’agit, en réalité d’un miroir. Qui reflète les souverains, à l’extérieur du tableau, “retirés en une invisibilité essentielle”, “qui ordonnent autour d’eux toute la représentation”.

Sans eux, le tableau n’est pas possible.

Et Foucault d’ajouter que “Peut-être y a-t-il, dans ce tableau de Vélasquez, comme la représentation de la représentation classique”, qu’il s’agit aussi de “la disparition nécessaire de ce qui la fonde”. Il conclut en indiquant que “Libre enfin de ce rapport qui l’enchaînait, la représentation peut se donner comme pure représentation.”

Il s’agirait donc du principe qui organise les savoirs à l’âge classique. Chaque époque se caractérise par un “champ épistémologique” particulier, qui constitue le “socle” des diverses connaissances et structure leur apparition. Ce que Foucault appelle “épistémê” cet “a priori historique” constitutif des sciences de la période considérée avec une théorie propre de la représentation.

La Renaissance, elle, était fondée sur la ressemblance. “Le monde s’enroulait sur lui-même”, écrit Foucault. Don Quichotte en apparaît, sur le mode de la dérision, comme l’incarnation. “Tout son chemin est une quête aux similitudes”, mais celles-ci tournent au délire.

Au XIXe siècle vient l’âge de l’histoire, qui devient “le mode d’être fondamental des empiricités” et qui introduit dans la pensée moderne “cette étrange figure du savoir qu’on appelle l’homme”. Voici l’homme “au fondement de toutes les positivités”, en cette place du roi “que lui assignaient par avance Les Ménines, mais d’où pendant longtemps sa présence réelle fut exclue”.

Mais cette époque se finit et l’homme, une “invention récente”, est  en voie de disparition. La nouvelle “épistémê” devrait être concomitante de la mort de l’homme (“alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable”). C’est la dernière phrase du livre.

Le livre a fait jaser (fin de l’humanisme, existence douteuse de l(homme, mort de l’homme, antihumanisme théorique, structuralisme exacerbé qui fait passer les structures avant les sujets, etc.

Mais je reviens à la discussion avec mon ami et à ma moue.

Il est vrai que je m’arrête plus devant les Ménines (« les suivantes », traduction de Foucault ou Las Meninas en VO.

Car, en effet, je ne peux plus goûter le tableau sans me référer à l’analyse de Foucault, ce qui me place dans l’analyse et non dans l’art.

Or, le musée ne peut que servir d’accrochage de l’œil et non du cerveau pensant; Lequel œil, peut, comme dans l’amour s’éloigner de la pensée pour approcher les rivages du sens. Rimbaud contre Platon en quelque sorte.

Ce qui me fait donc regretter d’avoir lu le Foucault des Ménines qui a brisé l’approche non pas « pure » (elle n’existe pas mais expurgée de la théorisation. D’où ma moue.

Elle est d’autant plus flagrante que je ne suis plus certain de la pertinence du propos de Foucault. Et, mieux encore de l’avoir bien compris.

Il serait donc dommage de gâcher un plaisir par des mots (éventuellement creux qui éloigneraient de l’éventuelle belle chose.

Je préfère ne pas y penser, Ce qui fabrique une nouvelle grimace que je cache à mon ami.

Solarité et totalitarisme. Sur Sartre et Camus.

Introduction. Lorsque deux grands bavards sont ensemble dans un studio radiophonique, s’interrompant, se volant la parole, comme on arrache d’une main fébrile le fruit dans la paume de l’autre, quelquefois dans le brouhaha, presque celui d’une salle de jeux, l’on est souvent irrité, surtout quand on les écoute du fond d’un lit, après une d’insomnie de fatigue, la pire puisqu’elle vous fatigue encore plus pour la journée et vous tire, avec sa corde râpeuse, dans le rond qui casse la géométrie du temps, le cercle vicieux, comme on dit.

Cependant, ici, le bavardage était assez tenable puisqu’aussi bien, c’était vraiment du bavardage littéraire et philosophique mondain, lequel n’est pas le pire et supplante, assez agréablement, celui de la doxa Facebook ou la pire : celle des journaux et émissions de France Inter. Il n’y a que les terroristes et les tristes qui n’aiment pas les bavardages joyeux et inutiles, d’où peuvent sortir quelquefois un mot ou une locution qui changent la face du jour.

Je parle ici d’Alain Finkielkraut et de Raphaël Enthoven dans l’émission du premier (« Répliques », sur France Culture) consacré à la lecture du « Premier homme », roman posthume d’Albert Camus qui l’avait dans sa besace en cuir, le jour de sa mort, à l’âge de 47 ans, en 1960, dans un accident de voiture, sur une petite route, dans l’Yonne, près de Montereau.

Je l’offre ci-dessous :

L’émission me permet de revenir sur Camus que je ne peux, comme beaucoup séparer de Sartre, la prétendue « déchirure » de leur amitié, calée à vrai dire sur leur passion des femmes plutôt faciles, du moins disponibles par l’admiration vouée aux deux intellectuels (une passion des femmes non répréhensible, n’en déplaise aux idéologues du moment qui confondent les campus américains avec le monde réel, mais je m’égare encore). Une « amitié » également, il est vrai, structurée par leur idéologie partagée un temps (le communisme) et l’amour du théâtre (Camus a failli être l’acteur des « Mouches » de Sartre).

Évidemment qu’il faut préférer Camus à Sartre, en réalité la petite liberté, même illusoire, à l’apologie du totalitarisme. Oui, oui, Sartre est un vrai philosophe, pas Camus « philosophe pour classes terminales », selon le titre de l’essai de J.J Brochier, paru en 1970, un sartrien dévot, haineux du « petit Camus ».

Mais je n’aime pas Sartre, héraut très paradoxal, un stalinien existentiel, ce qui est assez martien, quoiqu’en disent les tournoyeurs abrutis de la pensée « complexe », grand faiseur donc de « l’existence » libre qui précède le tout, y compris l’Univers et le Cosmos, un libertaire (pas un libertarien) existentiel qui a donc soutenu d’abord les staliniens de première génération avant, sur un tonneau qui n’était celui de Diogène, d’haranguer les foules en les exhortant à se mettre à genoux devant la deuxième (génération de staliniens) : les maos idiots de Libération qui avaient même investi les « Cahiers du Cinéma », faisant de Godard un petit soldat chinois…

Mais, tout en défendant alors Camus, je n’aimais pas sa prose théâtrale d’apprenti libertaire, faisant, son « marché du petit pauvre”, « voyou d’Alger », comme le nommait Sartre, parmi les bourgeois des salons et cafés de Saint-Germain, solaire, comme il disait, au-dessus du monde dans sa volonté impériale qui s’extrayait de l’histoire disait Sartre, de la structure, disais-je, dans mes petits écrits structuralistes du temps assez marqué, des débuts des années 70, foucaldistes, lacaniens, althussériens, poulantzasiens, Levi straussiens, bourdieusiens…

Voilà pour mon introduction à cette incursion du Dimanche dans les idéologies

Sartre, le terroriste. Quelques jours après la mort de Camus, Sartre écrit : « Pour tous ceux qui l’ont aimé, il y a dans cette mort une absurdité insupportable ». Fastoche, dirait une amie anciennement proche. Comme si toute mort n’était pas absurde. Mais c’est du Sartre et il ajoutait : « Nous étions brouillés, lui et moi ».

Camus a connu Sartre par « la Nausée », en en faisant l’apologie dans un journal d’Alger. Le maître a apprécié. Il « rend » par une critique élogieuse de « L’étranger », puis le reçoit à Paris dans les salons mondains et en fait son petit protégé (il a 8 ans de plus). Le grand bourgeois s‘amourache du voyou pauvre, une histoire presque stendhalienne. Mais, pourquoi pas. Ils seront vraiment amis, inséparables, les femmes, le whisky et de temps à autre une petite pensée sur le monde. C’est comme ça que ça se passe partout. Ne crooyez pas qu’un intellectuel intellectualise jour et nuit. Les corps des femmes (l’essentiel pour un homme) l’alcool et la fatigue les en empêchent.

Jusqu’au jour de la brisure. Elle, idéologique, même si je ne suis pas certain que Sartre, un peu vieillissant ne jalousait pas l’ardeur camusienne. Mais j’affabule. Donc, jusqu’au jour où tous les deux se révèlent l’absence radicale de proximité de leur pensée. Camus ne digère pas facilement le marxisme.

Tout part de Koestler (« le Zéro et l’infini »), un bouquin qui m’avait fasciné et dont j’ai regretté de ne pas être le contemporain lorsque je l’ai lu, post-étudiant, chercheur de pensées. Koestler s’en prend au stalinisme de la terreur et Camus le soutient. La brouille s’annonce.

Puis Camus, s’essayant à la philosophie, publie en 1951 « L’homme révolté » dans lequel il oppose révolution et désir, que l’État et les révolutions confisquent, du haut de la soumission. L’État assassine la révolte, la Russie étant ainsi devenue une « terre d’esclaves balisée de miradors ». Il écrit, encore que tout révolutionnaire finit en oppresseur ou en hérétique », et enfin : « Je me révolte, donc nous sommes ».

Sartre n’et pas content du tout. Camus est devenu le « renégat, le traitre » et laisse le soin à l’un de ses dévots (Jeanson) dans la revue sartrienne (« Les temps modernes ») d’assassiner son « ami ». Ils se fâchent., Évidemment puisque Sartre écrit ailleurs que « tout anticommuniste est un chien ».

Puis vient l’épisode de la phrase de Camus à Stockholm, lorsqu’il reçoit. Le Prix Nobel et est interpellé par un algérien alors que les attentats à Alger sont vraiment meurtriers et que sa mère (sourde et illettrée peut se trouver dans un tramway qui explose sous les bombes du FLN. ..)

La Presse rapporte sa réponse : « « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère », citation apocryphe puisqu’en effet, il a dit autre chose :

« J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » 


Le traducteur C.G. Bjurström, lui aussi témoin de l’échange, rapporte beaucoup plus tard une version un peu différente : 

« En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère.» 

C.G. Bjurström, Discours de Suède, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1997.

Et là, Sartre ne peut, si l’on ose dire qu’exploser.

Conclusion. Je constate que je voulais partie d’un paradoxe (je n’aimais ni l’un ni l’autre, mais j’en préfèrais un) et me suis laissé entrainer par la minuscule érudition que j’ai pu emmagasiner sur cette affaire « Camus-Sartre » qui a pris pas mal de nos soirées animées. Et ce alors que les choses étaient vielles. Mais Sartre faisait toujours l’idiot de la famille (ce qu’il a écrit sur Flaubert) en susurrant qu’il ne ‘fallait pas désespérer Billancourt » (ne pas dire toute la vérité sur les camps en URSS afin de ne pas désespérer ceux qui croient dans le progrès historique incarné par la patrie de la révolution. Les ouvriers donc).

En réalité, je voulais faire le point, le mien à vrai dire.

Car, en effet, ma réserve, à l’époque à l’égard de Camus (je n’en avais pas à l’attention de Sartre, traitre à la pensée de la structure qui racontait des balivernes existentialistes, en contradiction avec la globalité diabolique de la totalité stalinienne, entre deux sauteries avec ses étudiantes et admiratrices. Il fallait que je lui torde le cou, à l’aune de quelques décennies de petite réflexion.

Alors, Camus ? Toujours un petit solaire de la petite poésie à quatre sous, magnifiant la nature et le bleu d’une mer, dans des mots de lycéens, au demeurant agréable à entendre l’été avec un pastis dans une main bronzée  ?

Et bien non. Je “travaille” (c’est une plaisanterie) actuellement sur cette locution que je viens d’inventer : « dans le cadre en aluminium ou en bois d’une photographie, il y a un sujet photographié qui a son autonomie au regard de la matière qui l’entoure, mais sans laquelle elle ne serait q’un morceau de papier jeté sur un sol goudronné.

J’en suis là depuis longtemps, donc loin de ma petite presque-détestation de Camus : le mot solaire peut être dit, sans référence à la pensée qui le structure.

Le soleil est autonome, en soi, et les humains peuvent, même dans l’emphase proclamer sa beauté sans que sa lumière ne fléchisse. Les deux champs ne sont pas en concurrence puisqu’en effet le tout universel et immobile, majestueux règne, sans cependant qu’une voix, même solitaire ou « solaire » ne s’interdise de la magnifier.

Tout ça, pour ça. Il faut que je coupe. En l’état, j laisse et m’éloigne de mon texte, vite, très vite, trop vite écrit. Le Dimanche excuse tout.

Magie de la virgule, bonheur du réel, l’exactitude.

Paysage. Michel Béja.

Une de mes filles m’avoue lire encore Flaubert,. Après la Bovary, les “trois contes”. En jurant que ce n’est pas par mimétisme ou course effrénée ou désordonnée après le père qui encense cet écrivain à longueur de vie. Comme Il vante Ian Mac Ewan ou Philip Roth.

Elle me pose la question du fondement de cet engouement. Je lui réponds que l’explication nuirait à la jouissance du texte, que la lecture est comme un plongeon et n’a nul besoin de connaitre le taux d’oxygène dans le sang pour absorber la beauté des fonds.

Elle insiste. Et, emporté par le langage qui, comme on le sait, ne fait que couvrir le vide sidéral et aspirer l’inutile, je réponds. Idiotement. En revenant, comme à mon habitude, mais tellement ancrée dans ma lucidité et si récurrente qu’elle doit avoir une part de vérité, sur une formule sur la structure qui combat le sujet et, dans le roman, l’intentionnalité.

Je lui dis que Balzac, Zola ou les romantiques sont dans le petit sentiment générateur d’une attitude, d’un minuscule comportement, périphérique du réel en marche, lequel n’a nul besoin d’une intention ou d’une prétendue volonté qui n’existe pas. La pierre tombe d’une falaise, sans intention de tomber. Et elle existe cette pierre qui tombe. Je lui dis tout ça à ma fille. J’ajoute que rien ne vaut la description, sans torrents romantiques, sans mots qui dégoulinent sur le front de l’angoisse. Je crois que ce sont les mots que j’ai employés. J’ajoute encore que, cependant, ce dégoulinement des sens, ce sentiment torrentiel, sens en instance constante d’explosion, sont la vie, la jouissance de la vie. Et que là aussi, rien ne vaut quatre yeux qui se fondent dans l’extase de leur union.

Alors, intelligente et surtout fière de contredire le père, sûr de lui et dominateur, elle me rétorque que je suis dans la contradiction : d’un côté la froideur de la structure et de la description géométrique, de l’autre une flambée, presque un cataclysme des sens et des sentiments.

Je sais quoi répondre, tant j’ai entendu, en réalité, très peu dans la bouche d’êtres en quête de moments lisses et profonds, cette remarque, pas anodine, sur le tout et le particulier, sur la figure et son éclatement.

Mais je ne réponds pas comme je sais le faire, par les mots quie j’ai emmagasinés, depuis des siècles, pour ma réponse idoine.

je dis, simplement que Flaubert, en quelques lignes décrit le sentiment, sans s’y arrêter comme les romantiques qui en font une sauce visqueuse et sans fin. Ce qui nous ramène au centre. Comme ici, dans l’extrait des trois contes : ” Elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour ! “. Lisez et arrêtez vous à chaque paragraphe. En quelques lignes, Flaubert concentre l’histoire du monde et de ses écrasements. Je voulais commenter entre chaque ligne. J’ai commencé et abandonné tant la manière est désuète. Lisez, lisez. (“Ce fut un chagrin désordonné. Elle se jeta par terre, poussa des cris, appela le Bon Dieu, et gémit toute seule dans la campagne jusqu’au soleil levant. Puis elle revint à la ferme“)

Je reviendrai plus tard sur le “Samedi” de Ian Mac Ewan et “La tâche” de Philip Roth.

Flaubert, extrait des “Trois contes”:

« Elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour !
Son père, un maçon, s’était tué en tombant d’un échafaudage. Puis sa mère mourut, ses sœurs se dispersèrent, un fermier la recueillit, et l’employa toute petite à garder les vaches dans la campagne. Elle grelottait sous des haillons, buvait à plat ventre l’eau des mares, à propos de rien était battue, et finalement fut chassée pour un vol de trente sols, qu’elle n’avait pas commis. Elle entra dans une autre ferme, y devint fille de basse-cour, et, comme elle plaisait aux patrons, ses camarades la jalousaient.
Un soir du mois d’août (elle avait alors dix-huit ans), ils l’entraînèrent à l’assemblée de Colleville. Tout de suite elle fut étourdie, stupéfaite par le tapage des ménétriers, les lumières dans les arbres, la bigarrure des costumes, les dentelles, les croix d’or, cette masse de monde sautant à la fois. Elle se tenait à l’écart modestement, quand un jeune homme d’apparence cossue, et qui fumait sa pipe les deux coudes sur le timon d’un banneau, vint l’inviter à la danse. Il lui paya du cidre, du café, de la galette, un  foulard, et, s‘imaginant qu’elle le devinait, offrit de la reconduire. Au bord d’un champ d’avoine, il la renversa brutalement. Elle eut peur et se mit à crier. Il s’éloigna.
Un autre soir, sur la route de Beaumont, elle voulut dépasser un grand chariot de foin qui avançait lentement, et en frôlant les roues elle reconnut Théodore.
Il l’aborda d’un air tranquille, disant qu’il fallait tout pardonner, puisque c’était « la faute de la boisson ».

Théodore, si bien que pour le satisfaire (ou naïvement peut-être) il proposa de l’épouser. Elle hésitait à le croire. Il fit de grands serments.
Bientôt il avoua quelque chose de fâcheux : ses parents, l’année dernière, lui avaient acheté un homme ; mais d’un jour à l’autre on pourrait le reprendre ; l’idée de servir l’effrayait. Cette couardise fut pour Félicité une preuve de tendresse ; la sienne en redoubla. Elle s’échappait la nuit, et, parvenue au rendez-vous, Théodore la torturait avec ses inquiétudes et ses instances.
Enfin, il annonça qu’il irait lui-même à la Préfecture prendre des informations, et les apporterait dimanche prochain, entre onze heures et minuit.
Le moment arrivé, elle courut vers l’amoureux.
À sa place, elle trouva un de ses amis. Il lui apprit qu’elle ne devait plus le revoir. Pour se garantir de la conscription, Théodore avait épousé une vieille femme très riche, Mme Lehoussais, de Toucques.
Ce fut un chagrin désordonné. Elle se jeta par terre, poussa des cris, appela le Bon Dieu, et gémit toute seule dans la campagne jusqu’au soleil levant. Puis elle revint à la ferme, déclara son intention d’en partir ; et, au bout du mois, ayant reçu ses comptes, elle enferma tout son petit bagage dans un mouchoir, et se rendit à Pont-l’Évêque. »

Boulgakov

Mikhaïl Boulgakov

On m’a demandé, en me téléphonant, alors que je buvais ma bière, ce que racontait ce Mikhaïl Boulgakov dans “Le Maître et Marguerite” (cf mon précédent billet, vite lu par une lectrice que j’aime). J’ai répondu, presque de mauvaise humeur, qu’il fallait aller chercher en ligne et que mon nom n’était pas Michel Google. Je m’en veux un peu, évidemment, j’ai vite rappelé, j’ai envoyé la première page. Et je la redonne ici. Bonne soirée.

CHAPITRE I – Ne parlez jamais à des inconnus 

C’était à Moscou au déclin d’une journée printanière particulièrement chaude. Deux citoyens firent leur apparition sur la promenade de l’étang du Patriarche. Le premier, vêtu d’un léger costume d’été gris clair, était de petite taille, replet, chauve, et le visage soigneusement rasé s’ornait d’une paire de lunettes de dimensions prodigieuses, à monture d’écaille noire. Quant à son chapeau, de qualité fort convenable, il le tenait froissé dans sa main comme un de ces beignets qu’on achète au coin des rues. Son compagnon, un jeune homme de forte carrure dont les cheveux roux s’échappaient en broussaille d’une casquette à carreaux négligemment rejetée sur la nuque, portait une chemise de cow-boy, un pantalon blanc fripé et des espadrilles noires.Le premier n’était autre que Mikhaïl Alexandrovitch Berlioz, rédacteur en chef d’une épaisse revue littéraire et président de l’une des plus considérables associations littéraires de Moscou, appelée en abrégé Massolit. Quant au jeune homme, c’était le poète Ivan Nikolaïevitch Ponyriev, plus connu sous le pseudonyme de Biezdomny.Ayant gagné les ombrages de tilleuls à peine verdissants, les deux écrivains eurent pour premier soin de se précipiter vers une baraque peinturlurée dont le fronton portait l’inscription : « Bière, Eaux minérales. »C’est ici qu’il convient de noter la première étrangeté de cette terrible soirée de mai. Non seulement autour de la baraque, mais tout au long de l’allée parallèle à la rue Malaïa Bronnaïa, il n’y avait absolument personne. À une heure où, semble-t-il, l’air des rues de Moscou surchauffées était devenu irrespirable, où, quelque part au-delà de la ceinture Sadovaïa, le soleil s’enfonçait dans une brume de fournaise, personne ne se promenait sous les tilleuls, personne n’était venu s’asseoir sur les bancs. L’allée était déserte.– Donnez-moi de l’eau de Narzan, demanda Berlioz à la tenancière du kiosque.– Y en a pas, répondit-elle en prenant, on ne sait pourquoi, un air offensé.– Vous avez de la bière ? s’informa Biezdomny d’une voix sifflante.– On la livre ce soir, répondit la femme.– Qu’est-ce que vous avez, alors ? demanda Berlioz.– Du jus d’abricot, mais il est tiède, dit la femme.– Bon, donnez, donnez, donnez !…En coulant dans les verres, le jus d’abricot fournit une abondante mousse jaune, et l’air ambiant se mit à sentir le coiffeur. Dès qu’ils eurent bu, les deux hommes de lettres furent pris de hoquets. Ils payèrent et allèrent s’asseoir sur un banc, le dos tourné à la rue Bronnaïa.C’est alors que survint la seconde étrangeté, concernant d’ailleurs le seul Berlioz. Son hoquet s’arrêta net. Son cœur cogna un grand coup dans sa poitrine, puis, semble-t-il, disparut soudain, envolé on ne sait où. Il revint presque aussitôt, mais Berlioz eut l’impression qu’une aiguille émoussée y était plantée. En même temps, il fut envahi d’une véritable terreur, absolument sans raison, mais si forte qu’il eut envie de fuir à l’instant même, à toutes jambes et sans regarder derrière lui.Très peiné, Berlioz promena ses yeux alentour, ne comprenant pas ce qui avait pu l’effrayer ainsi. Il pâlit, s’épongea le front de son mouchoir et pensa : « Mais qu’ai-je donc ? C’est la première fois que pareille chose m’arrive. Ce doit être mon cœur qui me joue des tours… le surmenage… il faudrait peut-être que j’envoie tout au diable, et que j’aille faire une cure à Kislovodsk… ».À peine achevait-il ces mots que l’air brûlant se condensa devant lui, et prit rapidement la consistance d’un citoyen, transparent et d’un aspect tout à fait singulier. Sa petite tête était coiffée d’une casquette de jockey, et son corps aérien était engoncé dans une mauvaise jaquette à carreaux, aérienne elle aussi. Ledit citoyen était d’une taille gigantesque – près de sept pieds – mais étroit d’épaules et incroyablement maigre. Je vous prie de noter, en outre, que sa physionomie était nettement sarcastique.La vie de Berlioz ne l’avait nullement préparé à des événements aussi extraordinaires. Il devint donc encore plus pâle, et, les yeux exorbités, il se dit avec effarement :« Ce n’est pas possible !… »C’était possible, hélas ! puisque cela était. Sans toucher terre, le long personnage, toujours transparent, se balançait devant lui de droite et de gauche.Berlioz fut alors en proie à une telle épouvante qu’il ferma les yeux… Lorsqu’il les rouvrit, tout était fini : le fantôme s’était dissipé, la jaquette à carreaux avait disparu, et la pointe émoussée qui fouillait le cœur de Berlioz s’était, elle aussi, envolée.– Pfff ! C’est diabolique ! s’écria le rédacteur en chef. Figure-toi, Ivan, que j’ai cru mourir d’une insolation, là, à l’instant. J’ai eu une espèce d’hallucination, pfff !…Il essaya de rire, mais des lueurs d’effroi traversaient encore ses yeux, et ses mains tremblaient. Peu à peu, cependant, il se calma. Il s’éventa avec son mouchoir, puis proféra d’un ton assez ferme : « Bon. Ainsi donc… », reprenant le fil de son discours que le jus d’abricot avait interrompu.Ce discours, comme on le sut par la suite, portait sur Jésus-Christ. Pour tout dire, le rédacteur en chef avait commandé au poète, pour le prochain numéro de la revue, un grand poème antireligieux. Ivan Nikolaïevitch avait donc composé ce poème, en un temps remarquablement bref d’ailleurs, mais malheureusement, le rédacteur en chef s’était montré fort peu satisfait du résultat. Biezdomny avait peint son personnage principal – Jésus-Christ – sous les couleurs les plus sombres, et pourtant, de l’avis du rédacteur en chef, tout le poème était à refaire. Berlioz avait donc entrepris, au bénéfice du poète, une sorte de conférence sur Jésus, afin, disait-il, de lui faire toucher du doigt son erreur fondamentale.Il est difficile de préciser si, en l’occurrence, Ivan Nikolaïevitch avait été victime de la puissance évocatrice de son talent, ou d’une complète ignorance de la question. Toujours est-il que son Jésus semblait, eh bien…, parfaitement vivant. C’était un Jésus qui, incontestablement, avait existé, bien qu’il fût abondamment pourvu des traits les plus défavorables.Berlioz voulait donc montrer au poète que l’essentiel n’était pas de savoir comment était Jésus – bon ou mauvais –, mais de comprendre que Jésus…”

Dieu n’a pas d’associé

Ancien rédacteur en chef à Libération et correspondant de ce journal à Jérusalem, Jean-Luc Allouche a un vrai culot.

Avoir du culot, ce n’est pas entrer sans frapper dans le bureau du patron pour obtenir une augmentation ou se planter tous les soirs devant la porte de la femme qu’on désire pour, sans un mot, lui offrir des fleurs, ou encore se permettre de s’inviter à la soirée magnifique de laquelle l’on est chassé, du fait de son trop grand toupet.

Non, avoir du culot, c’est, au crépuscule d’une vie, s’attaquer à Dieu lequel (l’on ne sait jamais) peut se tapir dans un coin du ciel le jour où (l’on ne sait toujours pas) il cueillera votre âme. Surtout quand on le dit (c’est le cas d’Allouche) presque sans pitié et imbu de lui.

Donc, Allouche a un vrai culot lorsqu’il nous décrit, dans son dernier bouquin (Le roman de Moïse. Albin Michel. 2018) un Dieu irritable, colérique, injuste, caractériel. Il avoue, au demeurant que “ce Dieu de la Bible n’est pas à mon goût”.

Ce Dieu, sans figure en prend plein la sienne, si la matière se prêtait à un mauvais jeu de mots.

Allouche a donc écrit un “roman de Moïse”, en collant au texte biblique, l’agrémentant des commentaires du Talmud du Midrach, des grands commentateurs et pas seulement Rachi ou Maimonide…

Le bouquin est passionnant, magnifiquement écrit, documenté. Et l’on sent, sous la plume, des vibrations pas toujours positives, qui vont de la colère envers ce Dieu querelleur jusqu’à la caresse sur les lèvres bégayantes de Moïse.

On ne peut raconter, il faut lire ce long bouquin qui a accompagné plusieurs nuits, transformant l’épisode biblique en un roman qui est celui de la guerre (le mot n’est pas trop fort) entre Dieu et le peuple qu’il a fait sortit d’Egypte pendant ces quarante années d’errance dans la colère des deux (le peuple et Dieu s’affrontant), entre Dieu et Moïse qui implore le pardon pour ledit peuple et la vie pour lui, pour lui permettre d’entrer dans le pays promis, terre de lait et de miel.

Dieu, malgré les supplications de tous ses anges, de tous ses cieux ne fléchira pas.

Je colle ici le dernier paragraphe du bouquin :

“Allons, une ultime pirouette inspirée par ce merveilleux magicien de l’hébreu, et longtemps homme politique courageux, feu Yossi Sarid, à qui j’emprunte cette citation :

« Moïse n’aurait pas dû mourir. Sa santé était relativement bonne, compte tenu de son âge : “Son regard ne s’était point terni, et sa vigueur n’était point épuisée.” Mais Dieu, lui aussi, se préoccupe de son statut et n’est pas du tout disposé à partager le crédit de ses actes avec d’autres : c’est lui qui nous a fait sortir d’Égypte, qui a fendu la mer en deux pour nous, et a couvert tous nos besoins dans le désert. Dieu n’a pas d’associé.

Allouche a du culot ?

A vrai dire, pas vraiment. C’est Dieu qui en a, en ne sombrant pas dans l’amour et le bon sentiment, affirmant sa prééminence, sans se départir de la parole première.

Si Dieu n’avait pas eu ce culot, l’on aurait basculé dans une autre religion, celle de notre ère. Celle qui prétend abolir les sentiments et les contradictions, pour les fondre dans la béatitude de l’amour plat et mièvre.

Le judaïsme admet la colère de Dieu. Mieux, il ne saurait se reproduire sans la crainte de cette colère, du type, légitime, qu’a généré la fabrication du veau d’or. La colère justifiée est bonne.

Je vais le dire à Allouche, pour le consoler : son culot est à la mesure de celui de Dieu. Et s’il ne peut être un associé, il est, lui, Allouche, image de Dieu, un bon collaborateur, à l’image de son créateur qui n’est pas qu’amour. Qui est unique,sans nom, et pourtant multiple. Sephirot…

L’unique et son pluriel, dirait je ne sais qui.

Relisez. Tout sauf du petit blasphème d’athée de service.

bullshit jobs

J’ai envoyé, à beaucoup, cet article paru dans les Echos. Lisez-le, par un clic et revenez quelques minutes ici par la flèche de retour…

Le propos est l’un des plus intéressants que j’ai pu lire pendant le Covid. L’inutilité de certaines tâches, le temps perdu en bullshit-calls, en bavasseries, en parlottes inefficaces, dans la réunionite aiguë est l’un des leitmotiv indispensable contre le centre désaxé et l’attente de la reconnaissance de soi qui est l’effet pervers de l’action et la perte du milieu. Le centre est enterré par ces attaques périphériques. Je ne sais plus qui a dit que lorsque le temps est perdu, les hommes se perdent, ou l’inverse, je ne sais plus…

A la théorie des bullshit-jobs, l’inutilité de certains jobs ou de certains moments du job, s’ajoute celle, encore centrale des histoires que les humains se créent dans leurs relations. Toujours en perdant leur temps. Bullshits-acrimonies. Bullshit-colères, bullshit-prurits.

Mais tout n’est pas bullshit dans la colère ou le prurit. Il en existe des indispensables, des inévitables, justement nécessaires, pour revenir à la centralité qui est le seul concept parlant.

Mais je m’égare : le propos sur les bullshit jobs est trop important. L’avenir va faire des tris.

Spécisme, antispécisme

Remarquable “Répliques” d’Alain Finkielkraut le 13 Juin sur spécisme et anti-spécisme, idéologies que j’ai pu, souvent, aborder dans mes billets. Je suis spéciste. Evidemment. Et je travaille même, on se demande pourquoi, sur spécisme et judaïsme (je n’ai pu m’empêcher d’écrire mon PS3…

Finkie était très, très en forme.

J’offre le podcast à ceux qui ont la flemme d’aller voir sur le site ou ne savent enregistrer en MP3 sur Itunes.

PS1. Dans les discussions de terrasse, l’ambiguïté s’installe puisqu’en effet le terme de “spécisme” est souvent confondu avec son contraire, les parleurs considérant, à tort que les spécistes considèrent qu’il n’existe qu’une seule espèce englobant les hommes dans l’humanité. C’est le contraire. J’ai proposé, récemment, dans une discussion au téléphone d’employer le terme de spécifisme. Il me semble plus parlant : spécificité de l’homme. N’est-ce-pas plus parlant ?

PS2 Le livre d’Ariane Nicolas : “L’imposture antispéciste”

PS3 Le “Que sais-je” antispéciste de Valérie Giroux

PS3. Un avant-goût du sujet : le christianisme, à l’inverse du judaïsme n’accorde pas d’âme à l’animal. Les dix commandements. Le repos est prévu pour l’animal tout comme l’homme : Six jours tu travailleras… mais le septième jour est chabbath… Tu ne feras aucun travail, ni toi… ni ton bétail .( Exode 20, 10 ). Le chéma, récité deux fois par jour : Je donnerai de l’herbe à tes animaux et tu mangeras et te rassasieras ( Deut. 11, 15 ) commenté par la Loi orale :Tu dois d’abord donner à manger à tes bêtes, ensuite seulement tu peux te mettre à la table toi-même pour manger (Bérakhoth, 40a ). Il ne faut pas atteler ensemble un bœuf et un âne ( Deut. 22.20 ). Pénible. Puis :”Tu ne dois pas voir l’âne de ton frère ou son bœuf s’abattre sur la voie publique et te dérober : tu es tenu de les relever avec lui ( Deut. 22, 4 ). Et dans le livre de l’Exode (23,5) “Si tu vois l’âne de ton ennemi succomber sous la charge, tu n’as pas le droit de l’abandonner, mais il te faut prêter la main pour le décharger . L’amour que tu dois porter aux animaux doit être  plus fort que la haine que tu dois porter à ton ennemi, quand la souffrance d’un animal est en jeu” .  Talmud ( Sanhédrine 38a) : Les animaux on été crées le 5e jour, l’homme le 6e jour seulement, ceci afin qu’il ne puisse pas s’enorgueillir sur ses frères inférieurs qui l’on précédé dans l’œuvre divine. Le midrach : ( chémoth 31,8 ) écrit :”Regardez cette homme il porte une gerbe sur son dot et son âne le suit dans l’espoir de la manger Et voilà que cet homme entre dans l’écurie et dépose la gerbe à un endroit inaccessible à l’animal. N’est-il pas cruel d’agir de la sorte ?d’éveiller un espoir dans le cœur de l’animal et ne pas le satisfaire ? .” Le plus grand Maître de la Michna, Rabbénou Haqadoche , le compilateur de la Michna a été puni par l’Eternel pour ne pas avoir pris en pitié un veau qui s’était échappé de l’abattoir, qui s’était réfugié auprès de lui et qu’il avait renvoyé en disant :Va, tu as été créé dans ce but ( Baba Métsia) Enfin, la chasse est interdite dans le judaisme : “c’est faire souffrir les animaux pour son plaisir” (Avoda zara,18b )

Sauf que le judaïsme est spéciste. Et qu’il n’est pas végan. Et qu’un spéciste ‘comme Finkie et moi qui ne sommes pas végan, respectent l’animal. Ou en tous cas ne lui fait aucun mal. Et que la nourriture est une particularité et que, et que…

Ca mérite plus qu’un PS. Mais je réserve la suite, trop longue, avec références philosophiques kantiennes et hégéliennes. à un article ailleurs. Le lecteur l’a échappé belle.

                                                                                

Eduardo Viveiros De Castro, l’animisme des beaux quartiers

Pour les Indiens, quand un jaguar se voit dans le miroir, il voit un homme”

Dans le dernier numéro de Philomag, un entretien avec une prétendue “grande figure” de l’anthropologie, un “immenses penseur”. Celui qui considère que les indiens cannibales ont une vision du monde (“perspectiviste”) que nous devrions adopter pour sauver le monde de la catastrophe écologique…Bref le discours huilé des catastrophistes qui haïssent l’Occident et considèrent que les tribus amérindiennes sont les seuls humains sur terre à pouvoir être entendus. Type Descola, Pierre Clastres. On notera que le plus grand (Claude Levi-Strauss) ne se terrait pas dans cette posture qui caresse la haine de soi et le désastre du monde qui sonne comme un désastre de soi et de sa classe sociale. De la prétendue grande pensée qui m’énerve. Et pourtant, je crois respecter les penseurs que je préfère aux vendeurs de meubles en plastique. Mais quand l’exotisme et le catastrophisme, encore et toujours, dominent la pensée, je m’ennuie et ne crie même plus comme avant, lorsque je luttais contre l’intrusion exotique dans la pensée occidentale, du type grande sagesse chinoise ou hindoue. Une pensée désormais bien installée, y compris sur “Vente privée” pour les cours de méditation ou de développement de soi oriental, qui rejoint celle de la doxa occidentale sur Facebook et Twitter, celle du Marais écolobobo (un néologisme). Une pensée confuse et donc profuse, sur laquelle dégouline tout ce qui n’est pas l’Occident qui a pourtant inventé les droits de l’homme, la liberté a permis l’émancipation de beaucoup (dont moi).

Donc, j’offre l’entretien, dans son intégralité, sous format PDF, afin que mon lecteur se fasse une idée de la chose pensée (je peux me tromper), en gobant quelques perles du grand philosophe-anthropologue brésilien qui fait jouir les biobos (encore un néologisme). Il faut désormais que l’Occident, sans mettre toujours un genou à terre, même si son histoire n’est pas toujours glorieuse apprenne à dire ce qu’il a pu apporter au monde, sans complexes, ni repentance qui est une sorte cannibalisme de soi et vengeance exacerbée de l’autre, alors que le temps se découpe en passé, présent et futur. Chantal Delsol, je l’ai déjà écrit dans on dernier bouquin (“le crépuscule de l’universel”) s’y essaye. Mais elle ne peut avoir l’oreille de la “pensée-Marais” (un autre néologisme” pour signifier l’idéologie qui massacre les universaux, en accrochant dans le ciel les particularismes, lesquels ne devraient qu’être respectés, sans dominer le Tout. Donc, ci-dessous, l’entretien :

Georgia

Je ne savais pas que l’écoute du « Georgia » du grand Ray pouvait, à ce point d’exacerbation du sentiment, explosif, dans sa force ineffable, ébouriffante, féérique, miraculeuse, mirifique, amener à faire pleurer ceux qui le peuvent. Plus que la petite nostalgie des moments d’errance ou des slows d’adolescent ébahi par le corps collé d’une fille aux yeux verts. Encore un « serrement. Un « Georgia on my mind » enlaçant, prodigieusement le corps jusqu’à le ligoter dans la vérité profonde de son centre, sans l’étouffer.

Écoutez, écoutez. Et même si c’est la millième fois, vous comprendrez mes mots. Vous serez ébahis par les soubresauts indicibles de votre peau.

Pleurez, si vous le pouvez écoutez, pleurez, seuls ou, mieux avec d’autres.

J’offre ci-dessous la chanson et les paroles.

Pleurez, si vous le voulez, chantez. Et vous dormirez bien.

Georgia, Georgia
The whole day through
Just an old sweet song
Keeps Georgia on my mind (Georgia on my mind)

I said Georgia
Georgia
A song of you
Comes as sweet and clear
As moonlight through the pines

Other arms reach out to me
Other eyes smile tenderly
Still in peaceful dreams I see
The road leads back to you

I said Georgia
Ooh Georgia, no peace I find
Just an old sweet song
Keeps Georgia on my mind (Georgia on my mind)

Other arms reach out to me
Other eyes smile tenderly…

Chet sings, again, complete

On m’a demandé de nouveaux titres de Chet Baker chanteur.

Je m’exécute en livrant tout l’album. L’on peut, également la trouver dans la barre latérale (ordi) ou en bas de page défilée (phone). Si l’on veut écouter, tout en parcourant le site, il suffit d”‘ouvrir une nouvelle fenêtre pour aller sur l’accueil, en laissant ouverte celle de l’écoute….

  1. 01 Chet Baker - The Thrill Is Gone (Remastered) 2:51
  2. 02 Chet Baker - But Not for Me (Remastered) 3:04
  3. 03 Chet Baker - Time After Time (Remastered) 2:46
  4. 04 Chet Baker - I Get Along Without You Very Well (Remastered) 2:59
  5. 05 Chet Baker - There Will Never Be Another You (Remastered) 3:00
  6. 06 Chet Baker - Look for the Silver Lining (Remastered) 2:41
  7. 07 Chet Baker - My Funny Valentine (Remastered) 2:20
  8. 08 Chet Baker - I Fall in Love Too Easily (Remastered) 3:20
  9. 09 Chet Baker - Daybreak (Remastered) 2:44
  10. 10 Chet Baker - Just Friends (Remastered) 2:44
  11. 11 Chet Baker - I Remember You (Remastered) 3:16
  12. 12 Chet Baker - Let's Get Lost (Remastered) 3:45
  13. 13 Chet Baker - Long Ago (And Far Away) (Remastered) 4:00
  14. 14 Chet Baker - You Don't Know What Love Is (Remastered) 4:53
  15. 15 Chet Baker - That Old Feeling (Remastered) 3:03
  16. 16 Chet Baker - It's Always You (Remastered) 3:35
  17. 17 Chet Baker - I've Never Been in Love Before (Remastered) 4:29
  18. 18 Chet Baker - My Buddy (Remastered) 3:20
  19. 19 Chet Baker - Like Someone in Love (Remastered) 2:26
  20. 20 Chet Baker - My Ideal (Remastered) 4:21

Fil du temps

Retour. Presque forcé par un ami retrouvé après des décennies et qui connaissait mon pseudo. Il suffit de Google pour retrouver ce site et mon numéro de téléphone professionnel quand on connait mon nom.

Donc un coup de fil. Toujours utile et fructueux dans cette période « inédite » de perdition du sentiment et du réel. Tout s’est en effet passé comme si la déviation morale ou sentimentale pouvait être pardonnée par le moment-Covid. A temps incroyable, comportement éclaté, adoubé par le déviant, certain du pardon, heures inouïes obligent. Non, la solidarité et l’empathie peuvent ne pas être concomitants de leur nécessité ponctuelle. Mieux encore, la trahison, l’inconcevable sont venus alimenter ce temps qui a déstructuré l’universel tant il ne pouvait s’y terrer.

Mais, encore une fois, je m’éloigne, happé par une petite colère de rien du tout, de mon propos qui est celui d’une retrouvaille téléphonique.

On discute donc de tout et de rien du tout. Il est géologue. Drôle de métier. J’y reviendrai, tant la chose est sérieuse.

Il me rappelle nos discussions enflammées sur le style. Littéraire s’entend. Pas celui de la démarche ou du juste déhanchement dans la danse de boite de nuit ou la chemise Lacoste que nous portions tous comme des jumeaux infinis.

Moi c’était Flaubert et sa rigueur. Lui les torrents balzaciens. Balzac qui écrivait au kilomètre. Flaubert, lui, restait des jours sur une locution, une virgule ou un mot.

Il m’a répété que cette rigueur était antinomique de mon tempérament et que l’on pouvait douter de ce compagnonnage, peut-être de façade, avec le style flaubertien alors que dans ma quotidienneté, l’exubérance et même la désinvolture désordonnée dominait et écrasait tous les carrés du monde.

Je lui ai rétorqué que l’exacerbation balzacienne était contraire à son esprit géométrique exactement en phase, au demeurant, avec son métier de science.

On a bien ri. Ce à quoi devrait servir la conversation téléphonique avec des êtres non compliqués. Ce n’est pas un compliqué.

Cette conversation, après mille minutes sur nos dragues, nos musiques, l’autre style, celui de la frime sans laquelle l’adulte ne connait pas la lucidité, est, évidemment, venue sur la période dite « inédite ».

Il a lu mes billets, m’avoue qu’il les lit depuis des mois, alerté par une amie commune qui n’est plus une amie ; qu’il n’a jamais voulu me téléphoner, que cela pouvait ne rien vouloir dire après tant d’années, que ce soir il était joyeux, qu’il en avait parlé à son épouse qui est « belle comme le jour », laquelle lui a conseillé de me joindre, qu’on ne savait jamais, que l’amitié pouvait être continue, que j’étais peut-être dans le besoin de rencontres dans cette période « inédite » et que « ça ne mangeait pas de pain ». Cette femme, je l’aime déjà avant de la rencontrer bientôt.

Cet ancien ami est exact, intelligent, clairvoyant. Tous ses mots étaient de la réalité présente.

Alors, il me dit être jaloux de ma plume. Non pas qu’il écrit mal ou ne sait pas écrire. C’est moi qui suis jaloux, tant son talent d’écriture (on ne le perd jamais) était époustouflant. Je lui dis, étonné par ce propos. Il me répond juste qu’il se souvient encore de mes mots lorsque, étudiants et correspondant toujours, je lui disais qu’il ne fallait pas écrire, que tout avait déjà été dit et que l’écrivant était un faiseur qui courait après sa reconnaissance inutile; qu’il fallait sourire devant un vrai texte et fermer les livres désuets et ridicules. Tout avait été dit.

C’est vrai. Je ressassais ce leitmotiv. Allez savoir pourquoi ? Peut-être l’absence de talent qu’on camoufle sous l’impossibilité de l’écriture qui est celle de la sienne, improbable.

Alors il me propose un texte, persuadé que je n’en ferai qu’une bouchée, comme il a dit.

Juste reprendre tous les titres de la Presse, les titres des articles, les résumés du contenu et, juste lâcher, sous leur reproduction, une phrase qu’il sait d’avance « assassine ».

Je lui réponds que ça ne m’intéresse pas et que je sais déjà, avant de lire ce que je vais écrire. Il me dit que c’est exactement ça : mes mots en suspens, derrière d’autres mots creux, « du plomb sur le gaz carbonique ». J’assure que ce sont ses mots.

Mon ancien ami est un être intelligent, qui sait écrire, qui sait parler. Et sa femme, « belle comme le jour », est un ange.

Je lui ai promis de lui répondre par la négative, dès demain. Il a ri. Je n’ai pas changé, a-t-il dit.

Là, il se trompe. Mais peu importe, je vais les rencontrer, lui et sa femme sur une terrasse, pas loin de chez moi. Ils n’ont pas peur des verres potentiellement infectés. Et moi non plus. C’est un géologue et sa femme est, comme vous le savez désormais, « belle comme le jour ».

Cioran dirait que les jours ne sont pas beaux. Dieu qu’il a tort. Ils sont beaux pour le temps qui court après la beauté.

Je vous dirai, peut-être.

Covid et corrida

Je ne colle pas, un peu triste, une de mes photos de corrida. Je viens de lire un article des “Échos”, désespérant. Je n’y crois pas. Il faut que j’aille en Espagne.

Lisez et vous comprendrez.

PS. Je n’ose appeler un très vieil ami, aficionado, que je n’ai pas vu depuis plus de 10 ans, et lui proposer d’écrire ensemble un texte de quelques pages à poser sur les tables des terrasses où “les jeunes” ou les vieux, caressent la buée sur leur verre de bière, yeux dans le vide et coeur sans battements, en s’ennuyant très profondément.

Le coronavirus aura-t-il les oreilles et la queue des matadors espagnols ? Les annulations de corridas dues au contexte sanitaire, ces derniers mois, pourraient porter le coup de grâce à une tradition qui était déjà en perte de vitesse en Espagne avant la pandémie, note le « Wall Street Journal » .

Le nombre d’événements a été divisé par deux depuis 2007, les affluences déclinent inexorablement dans les arènes, qui attirent de moins en moins de jeunes susceptibles de renouveler un public vieillissant, certaines régions, comme la Catalogne, ont fait le choix d’interdire la tauromachie… Le secteur traverse ainsi la plus grave crise de son histoire. Au point que la tradition se retrouve aujourd’hui menacée. Les groupes de défense des animaux, soutenus par un nombre croissant d’élus (principalement de gauche), voient dans la situation actuelle une opportunité pour la bannir définitivement.

« Nous sommes aussi la culture »


Alors, au moment où le sport et la culture espagnols commencent à recevoir le feu vert pour se déconfiner, les matadors et défenseurs de la corrida ont manifesté dans plusieurs villes du pays, samedi dernier, pour réclamer la réouverture des arènes. Avec un slogan : « Nous sommes aussi la culture. »

L’enjeu est également économique. Le « Wall Street Journal » estime que plus d’un tiers des 150.000 emplois du secteur pourraient disparaître pour de bon si les spectacles de tauromachie ne reprennent pas cet été. Les représentants du secteur espèrent pouvoir bénéficier d’une partie des 80 milliards d’euros d’aides mis sur la table par le gouvernement espagnol pour soutenir le secteur culturel.

Par Pierre Demoux

Flaubert, again.

Une de mes filles lit Flaubert. Après ses migraines et son cervelet qui bat en même temps que sa muse, je livre ci-dessous un nouvel extrait de sa correspondance.

Les gens de talents ont raison de savoir leur talent. Les dégâts sont immenses quand on se noie dans le lieu commun, pour ne pas froisser ou faire semblant de converser.

Lisez, Flaubert traite ses contemporains, prétendument littérateurs (dont on ne connaît à peine, aujourd’hui le nom, il avait donc raison) , de crétins.

Il écrit donc à la femme qui l’inspire, sa “grande muse”, comme il disait ( la “muse” était un concept splendide). Louise Colet.

Mais lis−en donc, du Villemain.

Ses  plus belles pages ( ! ) ne dépassent pas la portée d’un article de journal, et à part une certaine correction grammaticale (et qui n’a rien à démêler avec la vraie correction esthétique), la forme est complètement nulle, oui, nulle. Quant à de l’érudition, aucune.

Mais d’ingénieux aperçus en masse, comme ceux−ci à propos de l’accusation de fratricide portée contre M−J

Chénier : «Non, c’est une calomnie, j’en jure par le coeur de leur mère» ; ou bien en parlant de la  Pucelle : «Le poème qu’il ne faut pas nommer» ; ou encore de Gibbon : «Et il resta muet et ministériel.» Toutes ces belles phrases sont accompagnées, dans les volumes où on les trouve, d’autres phrases imprimées en italiques et ainsi conçues : «Longs applaudissements de l’auditoire, vive émotion», etc. J‘ai passé ma jeunesse à lire tous ces drôles, je les connais ; j’ai frappé depuis longtemps sur les poitrines en tôle de tous ces bustes, et je sais à la place du coeur le vide qu’il y a. Tout ce que j’apprends de leurs actions me paraît donc le corollaire de leurs oeuvres. à la fin de ma troisième, à quinze ans, j’ai lu son  Cours de littérature du moyen âge . J’étais à cet âge en état de l’écrire moi−même, ayant lu les ouvrages de Sismondi et de Fauriel sur les littératures du midi de l’Europe, qui sont les deux sources uniques où ce bon Villemain ait puisé ; les extraits cités dans ces livres sont les mêmes extraits cités dans le sien, etc. ! Et voilà les crétins 1853 T 3

Qu’on nous pose toujours devant les yeux comme des gens forts ! Mais forts en quoi ? Il n’y a du reste que dans notre siècle où l’on soit arrivé ainsi à se faire des réputations avec des oeuvres nulles ou absentes. Le chef de tous ces grands hommes−là était le père Royer−Collard, qui n’avait jamais écrit que quatre−vingts pages en toute sa vie, la préface des oeuvres de Reid. Je crois que Villemain sait bien le latin, si tant est qu’on puisse comprendre toute la portée d’un mot quand on n’a pas le  sens poétique , et qu’il sait faire des vers latins, du grec médiocrement, un tout petit peu d’histoire, beaucoup d’anecdotes, avec cela de l’esprit de société et la réputation d’habile homme : voilà son bagage. Quant à être, je ne dis pas des écrivains, mais même des littérateurs, non, non ! Il leur manque la première condition, le goût ou l’amour, ce qui est tout un.

Tu me dis : «Nous finirons pas valoir mieux qu’eux comme talent.» Ah ! ceci m’ébouriffe, car je crois que c’est déjà fait, et je pense que Villemain peut s’atteler le reste de ses jours avant d’écrire une seule page de la  Bovary , une seule strophe de  Melaenis , un seul paragraphe de la Paysanne . «Que je sois jamais de l’Académie (comme dit Marcillac, l’artiste romantique de Gerfault), si j’arrive au diapason de pareils ânes ! » C’est bien beau, l’idée qui a frappé l’Académie dans le numéro 26 : «Le poète sur  les ruines d’Athènes et  évoquant le passé , le faisant revivre ! »

Flaubert ne fait dans la dentelle, il a, encore une fois raison. Il faut dire la hiérarchie.

Non pas dans la société avec ses milles facettes d’humains, chacun son talent, chacun le possède quelque part. Ce serait vilénie et petite vantardise d’appuyer ou de vilipender..

Mais dans la littérature et les talents d’écriture, Flaubert a raison de traiter de crétin un crétin..

Mario Vargas Llosa

Je vais enfin le dire. C’est le jour. Je ne sais si c’est l’auteur ou le traducteur. Mais le style de Vargas Llosa est lourd,très lourd. Je suis muet lorsque les admirateurs, a vrai dire rares, blablatent sur la prétendue immensité de cet écrivain.

Pourquoi le dire ce soir ? Un lecteur avisé, qui vient de me téléphoner (tard), pour évoquer la beauté des arènes de Séville, comprendra. La lourdeur est lourde, les jours de plomb. Musica callada del toreo.

Lisez, c’est lourd.

Il se leva, murmura « bonne nuit » et sortit, sans lui donner la main, car il craignait que Doña Asunta ne la dédaignât. Il mit son képi n’importe comment. Après avoir fait quelques pas dans la ruelle terreuse de Castilla, sous les étoiles brillantes et innombrables, il retrouva son calme. On n’entendait plus la lointaine guitare ; seulement les cris perçants des gosses, se disputant ou jouant, le bavardage des familles à la porte de leur maison et quelques aboiements. Que t’arrive-t-il ? pensa-t-il. Pourquoi es-tu si impulsif ? Pauvre petit. Il ne serait plus le caïd des Mangaches tant qu’il n’aurait pas compris comment il pouvait y avoir sur terre des gens aussi méchants. Surtout que, selon toute hypothèse, la victime semblait avoir été un bon petit gars, incapable de faire du mal à une mouche.
Il parvint au vieux pont et, au lieu de le traverser, pour revenir en ville, il entra dans le Ríobar, construit en bois sur la structure même du très vieux pont qui unissait les deux rives du Piura. il sentait sa gorge sèche et sa langue râpeuse. Le Ríobar était vide.
Dès qu’il s’assit sur le tabouret, il vit s’approcher de lui Moisés, le patron du bistrot, avec ses grandes oreilles décollées. On l’appelait Jumbo.

Extrait de “Qui a tué Palomino Molero. Mario Vargas Llosa

Cavalier

Il y a bien la musique, mais elle collabore : elle aide à vivre. Il y a le rire des enfants mais il déchire le cœur par son ignorance. Il y a partout des signes qui ne trompent pas car c’est bien tel quel.
Des cavaliers immortels passent au galop dans le ciel, mais ce ne sont que des nuages, il n’y a pas mythe. À mes pieds les religions cassées pourrissent, tombées du vieux noyer qui ne sait même pas qu’il ne donne plus que des noix creuses. Il continue, car il a été conçu spécialement et dans ce but. Prémédité, persécuté. Des fumées au-dessus des toits pour rassurer le feu sacré, afin qu’il donne. Des oiseaux, des abeilles et des fleurs, qui banalisent. À l’horizon, pas un chat, car la raison a fait le vide. De nouvelles routes bien tracées, pour aller toujours plus loin nulle part. Des cataclysmes qui se retiennent, pour plus de plaisir.
S’accepter à perte de vue. Acceptation de soi-même jusqu’à la disparition de toute visibilité du monde, de toute souffrance d’autrui.

G

Pseudo

Romain Gary

Non, ce n’est pas la page d’un souvenir. Il s’agit de Romain Gary. Ce qui est assez crucial.

Il y a donc très longtemps.

Je me trouvais dans une librairie du quartier latin, là où je travaillais, donc près de la Sorbonne. Évidemment, le désarroi à la frontière de ma peau, prêt à la traverser. Il n’y a que dans cet état, alors qu’on vient pourtant de passer une nuit magnifique dans les bras d’un ange, une femme inouïe, qu’on erre, du moins qu’on errait, dans cette époque sans ligne, ni immatériel, dans les travées d’une librairie. Allez savoir pourquoi. La littérature, l’écriture ne peut se concevoir sans un serrement. Ou sinon, elle est de gare, comme un sandwich.

Je prends un bouquin que le libraire avait mis en évidence, rayon-romans. C’était le Gros-Câlin, signé Émile Ajar.

Je feuillète. Comme tous, bien sûr, je suis accroché par le style, à n’importe quelle page. J’achète, en même temps qu’un bouquin inutile de Nicos Poulantzas, mauvais concurrent marxiste d’Althusser (Nicos, curieusement, s’est suicidé, comme Ajar). Il fallait, certainement, amortir les chocs du sujet du roman, tellement théorisé, géométriquement, par l’antihumanisme philosophique (la négation du sujet que de mauvais lecteurs confondent avec l’individu) lequel ne pouvait tolérer ce type d’égarement subjectif, inutile, désordonné. A cette époque, seule l’analyse barthienne ou foucaldienne, permettait la lecture. La jouissance du texte brut était presque interdite. J’exagère à peine.

Je rentre donc chez moi, un appartement du 13ème qui allait devenir, rapidement, le quartier chinois. La grande tour et son parvis, Porte de Choisy, était en construction.

Et je lis.

Et je me dis que j’aurais aimé écrire ces pages d’éclatement du tout. C’est la seule preuve de l’absolu du texte le regret de ne pas avoir écrit. Je suis, je l’assure, tant la mémoire de cet instant est présente, ébahi, subjugué, presque anéanti par la jalousie devant tant de talent. Oui, jaloux devant la fulgurance. Savez-vous que l’immensité d’un texte, mêlée de la jalousie devant sa fabrication empêche d’écrire ? Vous le savez certainement.

A cette époque, alors que pourtant les WhatsApp et autre messageries instantanées n’existaient pas, l’on communiquait beaucoup, plus que maintenant. Par téléphone. Et on osait demander de venir « dans l’heure » ce qui devient inconcevable, tant la spontanéité devient suspecte (on n’imagine pas la disponibilité immédiate perçue comme concomitante d’un vide social) et inacceptable (nul n’est « libre » pour un verre ou une conversation à l’heure où l’autre appelle. Même s’il l’est. Il n’avait pas « prévu » ou est “fatigué”).

Donc, je téléphone à des amis et nous les invitons, ma compagne et moi, à manger un steak au poivre dans le bistrot en face de chez nous, dont le patron, faux manifestant du Larzac, en avance sur son temps, avait bien concocté, avec beaucoup d’invention, sa publicité des viandes bovines béarnaises qu’il faisait griller, saignantes sinon rien, (le bœuf riait sur l’enseigne, comme la vache du fromage, mais c’était un bœuf sur pieds, musclé comme un taureau, un bœuf de couleur rose, comme un cochon de lait. Et il souriait plus qu’il ne riait. Un sourire avenant).

Ils arrivent immédiatement, évidemment, le restaurateur nous accueillant avec joie (la salle était vide).

On ne me pose même pas la question de cette invitation. La vie est belle. C’était notre slogan puisque nous avions (environ dix ou douze joyeux) créé le club des fans du film de Frank Capra.

Et je raconte ma découverte. Cet Émile Ajar. J’intime, terroriste de service, l’ordre d’acheter immédiatement le bouquin. Mes amis, des vrais, ceux qui m’ont toujours tout pardonné, y compris le terrorisme qui n’est que de pacotille, me charrient et se plaignent déjà de l’année qui vient, emplie de mille commentaires emphatiques ou théoriques sur le nouveau-venu dans la littérature (c’est selon l’humeur du moment disait ma belle compagne).

Je demande à tous de se taire, ce qui faisait rire (mais je n’étais pas le seul terroriste, nous l’étions tous, même si l’on me disait que je l’étais plus que les autres).

Et je dis : « c’est un pseudo ».

Et je dis encore : « c’est Gary ».

Je le jure.

Je raconte, je dis, je raconte encore et je conclus : c’est Gary.

Il faut dire qu’à l’époque, Romain Gary était assez détesté. Trop dans l’image, dans Jean Seberg, dans le dandysme, trop résistant, trop gaulliste, trop beau pour les critiques littéraires qui n’aimaient que les romanciers à cravate, guindés, qui ne s’aventuraient pas dans le scénario et l’amour de belles actrices qui pouvaient avoir une aventure avec un black (un « noir »). Et Gary était peut-être un peu trop juif, même s’il ne le revendiquait jamais.

Moi, je connaissais Gary assez bien, je ne sais pourquoi. J’aimais, en vérité, ses détours du monde, et sa manière de frôler l’irréel, le fantastique. ll ne faisait que le frôler, de peur d’être vilipendé pa