Bloom, l’érotisme et le mot.

La dernière livraison de Philomag (« Philosophie magazine ») est construite sur la question suivante : « Pourquoi avons-nous besoin d’être aimés ? ».

Question, en réalité assez idiote même si elle contient sa part de vérité, le besoin d’être aimé, à vrai dire d’être « reconnu » (toujours la reconnaissance, moteur nodal) étant, comme mille autres lieux communs de ce type, un invariant structurel dans la constitution de l’humanité.

J’aurais, cependant,  préféré, dans la même veine (attention, Philomag, vous vous rapprochez du courrier des lecteurs de certains journaux !) inverser et écrire en page de couverture « Pourquoi avons-nous besoin d’aimer ? » C’est ici que se trame un millimètre de vérité.

Puis, tard dans la soirée, après un verre d’Armagnac, j’aurais crié que j’aurais préféré simplement que ce type de question ne soit pas posée, en défendant l’indéfendable : laissons faire, laissons aller, laissons aimer. Sans question. Juste aimer. Et le dire.

Mais les circonvolutions autour des questions précitées ne constituent pas le propos de ce billet.

En effet, en lisant la couverture de la revue, m’est venu immédiatement à l’esprit un bouquin que j’ai du prêter, jamais rendu puisque je ne le trouve plus dans ma bibliothèque (pas de format numérique à l »époque)

Je connaissais le nom de l’auteur mais j’avais oublié le titre. Le livre m’avait enchanté, bouleversé.

Bloom. 

Je feuillette Philomag (toujours assez bien mis en page) et je tombe sur mon Bloom !

Je colle l’article ci-dessous :

« Alors qu’il était malade et mourant, en 1992, le philosophe conservateur américain Allan Bloom a écrit un dernier essai, magistral, L’Amour et l’Amitié (rééd. Les Belles Lettres, septembre 2018). Il s’agissait d’une ample méditation autour du Banquet de Platon. En effet, Bloom voulait repartir de l’Antiquité, de l’héritage grec, pour faire l’éloge de l’éros contre ce que nous appelons aujourd’hui la « pulsion ». Son opinion était que, en rabattant le désir sur un simple besoin physiologique, sur du pulsionnel, nous autres contemporains avons perdu ce qui en faisait tout le sel.

« Selon une opinion dominante aujourd’hui, les préférences sexuelles ne sont précisément que des préférences, et non point, comme pour Platon, des voies d’accès vers la nature des choses, des manières de commencer à la deviner. » Ces lignes sont issues des dernières pages de l’essai, où la critique de Bloom se condense et s’approfondit : « Nous n’éprouvons plus le besoin impérieux de chercher dans la littérature et l’histoire des “modèles” pour notre vie érotique. […] Tout cela tend à réduire les actes sexuels à leur seule expression physique, et donc à réprimer le besoin naturel de les célébrer par des mots, tout en décourageant la réflexion sur des questions essentielles. On peut penser que cette légèreté nous facilite la vie ; en fait elle nous dérobe plus de la moitié de notre plaisir. » 

Si la voix d’Allan Bloom s’est éteinte il y a longtemps, un autre auteur, le romancier et spécialiste de littérature antique américain Daniel Mendelsohn, est capable de déployer pour nous le sens ancien de l’éros et de nous expliquer comment nous pourrions en nourrir nos existences. Après avoir publié à l’automne dernier un roman éblouissant sur son père et sur Homère, Une Odyssée (lire Philosophie magazine n° 113, p. 88), Mendelsohn a accepté de nous faire partager ses vues sur les jeux contemporains de l’amour, tiraillés entre consumérisme et romantisme, et qui ne sont précieux peut-être qu’en ce qu’ils nous bouleversent jusqu’au plus profond de nous-mêmes. »

Suit une interview de Mendelsohn qu’il faut lire (achetez Philomag, ou mieux abonnez vous).

Je cite quelques extraits :

« PHILOMAG. Vous rejoignez ainsi la critique d’Allan Bloom, qui prétend que nous avons beaucoup perdu en faisant du désir une simple pulsion, quelque chose de mécanique ?

DM. Bloom a marqué un point ! Vous savez, pour les Grecs, Éros était une divinité à la fois mystérieuse et puissante, qui s’emparait de vous et vous faisait accomplir n’importe quoi. La venue d’Éros était toujours décrite comme un danger. Dans les poèmes de Sappho, il est dépeint comme une sorte de maladie ; le désir vous empêche de respirer, vous tremblez, vous verdissez… et en même temps, c’est très excitant. Je pense que les Grecs avaient compris que l’excitation et la frayeur étaient réunies dans l’expérience érotique et que l’excitation se nourrissait de la frayeur. J’aime beaucoup cette approche, qui veut que la venue d’Éros menace notre identité, tout en l’interrogeant, en la vivifiant, en la relançant… Sous l’impulsion de Freud, on en est venu à considérer que l’être humain est une sorte de collection de pulsions, avec une tuyauterie, des excès de pression par ici, des soupapes de sécurité par là… C’est très mécanique, et Bloom a eu raison de critiquer cette conception. Là où l’approche grecque était esthétique et tragique, avec Freud, vous n’êtes plus qu’une pompe : tantôt vous pompez, tantôt vous cessez de pomper… Cependant, il y a un autre problème, qui vient de votre « gars », Michel Foucault. Il est tellement à la mode ici, aux États-Unis, que les gens se sont convaincus que la vie érotique se réduit à des relations de pouvoir, à des enjeux politiques. La question inévitable est devenue : qui domine l’autre ? L’homme domine-t-il la femme ? Le plus riche le plus pauvre ? L’autre jour, j’étais en train d’engager la conversation dans un bar avec un jeune homme, qui m’a dit : « De toute façon, tu es le plus vieux et tu es professeur, tu as le pouvoir. » Je lui ai répondu : « Mais toi, tu es celui de nous deux qui est beau et a la vie devant soi, n’est-ce pas une autre sorte de pouvoir ? » À mon sens, ces approches idéologiques manquent ce qui se produit en nous quand nous sommes sous l’emprise du désir, et qui n’est pas si simple à décrire : le monde, les autres et nous-mêmes se trouvent métamorphosés, chargés d’une intensité nouvelle. La poésie raconte cela beaucoup mieux que les théories universitaires, qu’elles soient freudiennes ou foucaldiennes »

Je reviens (MB). J’avoue être assez joyeux à la lecture de ce qui précède. Pour l’avoir écrit mille fois, pour avoir fait l’apologie des mots dans l’amour et l’amour des mots et les mots de l »amour, sans lesquels l’amour ne devient qu’un mot.

Je le suis d’autant que, comme vous le savez, j’écris depuis déjà de longs mois un essai sur le concept de « romantica » (qui n’est pas le romantisme, allez lire l’ébauche de billet plus bas) et dans lequel je fais la guerre aux pas de danses mécaniques, métaphore des postures contemporaines et encense l’enlacement sensuel accompagné par le mot et même les mots profus, diffus, pléthoriques. L’érotisme y gagne à tous les coups.

Comme un danseur de boléro qui murmure à la femme qu’il tient dans ses bras qu’il l’aime. Le mouvement et le mot.

Je termine à la fin de l’Eté, si j’en ai la force (il en faut beaucoup pour écrire sur le sentiment) mon essai sur le « Romantica ». Long et dense. Erotique, amoureux.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *