Freud, le rabat-joie

Je ne me suis jamais, ici, aventuré dans la psychanalyse, n’ai jamais approché ou convoqué Freud ou Lacan, tellement certain que j’allais, très mal, brouillon dans la hargne ou l’agacement, sans structurer la critique, simplement vilipender et jeter aux orties ce discours dont je disais, déjà très jeune, qu’il était lui-même castrateur, réducteur et anti-« pousse à jouir ».

L’analyse pouvait être juste (ce qui n’est pas sûr) pour décrire le fond, le matelas d’un comportement, mais recouvrait, pour rester dans la métaphore, d’un sombre drap théorique, pas toujours clair, la simple jouissance simple des instants, qui ne faisaient aucun mal à l’autre ou même à soi. Je le disais depuis la nuit des temps, en tous cas depuis le jour où j’ai compris qu’on ne vivait qu’une fois et que les étoiles, par milliards de milliards, n’en finissaient pas de pouvoir être admirées, sans le frein de la culpabilisation de cette volonté ou même celui, prétendument efficient et encore crissant, de ce qui expliquait cette obsession de leur vision.

Certes, plus tard, dans l’étude théorique et philosophique, j’ai du renoncer à me camper dans cette réaction assez adolescente dans la mouvance d’un « carpe diem » de banlieue. Il fallait bien me coltiner avec la théorie. C’était, même, à une époque, mon métier. Et j’ai accepté, dans la période dite « structuraliste », le discours lacanien dont je ne sais si je l’ai bien absorbé ou compris. Mieux, je clamais à qui voulait l’entendre que j’avais découvert la jouissance de la théorisation dans un bouquin d’occasion acheté chez Gibert-Jeune, à l’âge de 14 ans, écrit par un certain Pierre Daco, aux éditions de poche Marabout : « les triomphes de la psychanalyse » qui suivait ceux (les triomphes) de la psychologie.

Vrai, j’avais, mieux que dans la philosophie qu’à cet âge on ne saisit pas vraiment, le sens, le processus de la théorisation. Le lien avec une vie, avec soi et le sentiment, avec l’intuition vitale ne se satisfait pas de la lecture aride de Kant ou de Hegel.

Ainsi, par cette vulgarisation de la psychanalyse, je découvrais « l’explication théorique », l’analyse donc. Je disais donc merci à Pierre Daco de m’avoir initier à la réflexion qui dépassait l’analyse littéraire de texte de collège et révélait, justement le « caché » de la pensée, son point nodal extirpé et non dit. Oui, une initiation à la théorie, disais-je. Naïvement. L’inconscient était théorique, analytique si j’ose dire.

Ce qui aurait du, normalement, me pousser à parfaire la matière, la psychanalyse.

Et bien, non. Une certaine aversion à son endroit s’est installée. Castratrice et trop explicative, trop primaire dans le maniement des quelques concepts de salon qui la gouvernait, avais-je dit jeune et sûrement idiot. Il en resté quelque chose. Le discours lacanien, élitiste et obscur, dont tous, à l’époque, se vantaient de l’appréhender dans sa radicale nouveauté ne m’a jamais accroché. Plutôt le contraire.

Non pas que dans un anti-intellectualisme de circonstance, j’abhorrais le style théorique, non limpide, d’emblée. Non, j’en raffolais. Mais toujours un recul devant la psychanlyse et ses explications, ses Oedipe, ses onanismes, ses actes manqués et ses lapsus qui faisaient mille pages de circonvolutions inutiles.

Evidemment que le psychanalyste de service me servait le discours classique de l’autruche que je pouvais être, en niant l’explication de moi, la « sous-jacence » de mes comportements.

Je provoquais dans la réponse, en rappelant qu’abrogeant, en bon spinoziste, également le sujet, libre, conscient, l’interlocuteur devait être dans le vrai. Je me niais et ne voulais rien savoir de moi qui perturberait ma jouissance des cieux et de la terre. Ca décontenançait, cet aveu. Mais je n’y croyais pas, sans toutefois esquisser un sourire qui pouvait faire sombrer le jeu du don des bâtons contre moi.

Non, la psychanlyse était un espace triste pour des tristes rendus encore plus tristes de l’être et de découvrir les ressorts de leur tristesse.

Mais j’arrête ici cette petite incursion dans cet agacement pour faire lire enfin ce qui m’amène à revenir sur la psychanalyse et à coller en tête de billet une photo de Freud et de Dostoïevski

Ce matin, je prends la décision de « relire » les frères Karamazov de l’immense Dostoievski, longtemps et injustement abandonné dans la lecture.

On connait l’histoire : le père est tué. L’odieux Féodor Karamazov est assassiné. Par qui, par lequel de ses trois fils ? Dimitri le débauché, Ivan le savant ou l’angélique Aliocha ? Tous ont désiré sa mort. Au moins une fois.

Immense livre, immense.

Comme l’introduit Wiki :

Publié sous forme de feuilleton dans Le Messager russe de janvier 1879 à novembre 1880 (la première édition séparée date de 1880), le roman connut un très grand succès public dès sa parution1.

Le roman explore des thèmes philosophiques et existentiels tels que Dieu, le libre arbitre ou la moralité. Il s’agit d’un drame spirituel où s’affrontent différentes visions morales concernant la foi, le doute, la raison et la Russie moderne.

Dostoïevski a composé une grande partie du roman à Staraïa Roussa, qui est aussi le cadre principal du roman (sous le nom de Skotoprigonievsk). Au début de l’année 1881, Dostoïevski songeait à donner une suite au roman, dont l’action se déroulerait vingt ans plus tard

Depuis sa publication, le livre est considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature mondiale et a été acclamé par des écrivains comme Albert Camus, William Faulkner ou Orhan Pamuk et des personnalités comme Sigmund Freud, Albert Einstein ou encore le pape Benoît XVI.

Drame familial, drame de la conscience humaine, interrogations sur la raison d’être de l’homme, tableau de la misère, de l’orgueil, de l’innocence, de la Russie au lendemain des réformes de 1860, orgies, miracles, ce roman de Dostoïevski, son dernier, est donc considéré comme son chef-d’œuvre.

Donc, je veux relire, même si, avec Dostoïevski, j’ai toujours dans la tête un petit pas en arrière, comme le torero devant l’immense toro. Son christianisme, du côté de la flagellation, de la souffrance nécessaire, du pêché originel, et encore de la souffranc e humaine peut désespérer le danseur de boites de nuits…

Mais bon, c’est immense, c’est immense et encore immense que ce roman. Comme mon Moby Dick…

Alors j’ouvre (sur ma tablette) le bouquin, le coeur un peu haletant (je l’assure, comme un rendez-vous impromptu avec son premier amour qu’on n’a pas vu depuis des siècles).

Et je tombe sur l’introduction : c’est le fameux texte de Freud sur le bouquin intitulé « Dostoïevski et le parricide ». Je l’avais oublié ce truc. Je savais qu’à l’époque, encore, j’avais hurlé : comment ce Freud peut–il nous gâcher la lecture ? Comment osait-il, ce briseur de jouissance même littéraire ? Comme si l’on expliquait à celui qui aime le fino, ce vin de Jerez, sec, salé par la mer andalouse, que « c’est le sel ,Monsieur, le sel que vous aimez. Pour rejeter la douceur de la vie ». C’est ce que je sortais, idiotement, je le sais, à l’époque.

Mais les années passant et avec ce passage, la prétendue venue de la réserve et de la sagesse, je m’arrête au texte et m’y plonge. Il a sûrement des choses à nous dire ce Freud.

Dieu, que je ne me trompais pas ! Insipide, prévisible, gâcheur de plaisir, oubliant, malgré son introduction l’écrivain pour ne retenir que le névrosé Dostoïevski, dans son onanisme, dans sa folie rentrée, dans sa haine du père et tutti quanti…

Je cite :

Dans la riche personnalité de Dostoïevski, on pourrait distinguer quatre aspects : l’écrivain, le névrosé, le moraliste et le pécheur. Comment s’orienter dans cette déroutante complexité ?

l’écrivain a fait de son matériel, en privilégiant, parmi tous les autres, des caractères violents, meurtriers, égocentriques ; cela vient aussi de l’existence de telles tendances au sein de lui-même et de certains faits dans sa propre vie, comme sa passion du jeu et, peut-être, l’attentat sexuel commis sur une fillette

le fond pulsionnel pervers qui devait le prédisposer à être un sado-masochiste ou un criminel,

qu’un symptôme de sa névrose, qu’il faudrait alors classer comme hystéroépilepsie, c’est-à-dire comme hystérie grave

l’épilepsie de Dostoïevski

L’hypothèse la plus vraisemblable est que les attaques remontent loin dans l’enfance de Dostoïevski, qu’elles ont été remplacées très tôt par des symptômes assez légers et qu’elles n’ont pas pris une forme épileptique avant le bouleversant événement de sa dix-huitième année, l’assassinat de son père[2].

« Tu voulais tuer le père afin d’être toi-même le père. Maintenant tu es le père mais le père mort. » C’est là le mécanisme habituel du symptôme hystérique. Et en outre : « Maintenant le père est en train de te tuer. » Pour le moi, le symptôme de mort est, dans le fantasme, une satisfaction du désir masculin et en même temps une satisfaction masochique ; pour le surmoi, c’est une satisfaction punitive, à savoir une satisfaction sadique

Bon, j’arrête, je vous donne le texte, dans son intégralité, en lecture et téléchargement et je reviens pour quelques mots.

ICI LE TEXTE DE FREUD SUR DOSTOIEVSKI

Certes, mille bouches vont s’ouvrir pour me blâmer devant cette attaque de l’énorme Freud. En me demandant de ne pas dénier le droit d’analyser les ressorts profonds de l’oeuvre et, partant ceux de son « écrivant ».

Rien de plus faux : lorsqu’on « convoque » le débat entre responsabilité de l’écrivain et l’autonomie de la littérature, on s’attache au fond. Par exemple Céline et son antisémitisme. Pas à la presonne. On dit « c’est un salaud ».

Mais on n’analyse pas la névrose de l’auteur, libre de se révéler, sauf s’il agresse physiquement une personne.Le lecteur n’est pas le médecin de l’auteur, son analyste (de surcroit, assez creux, comme l’est Freud).

Il faut interdire l’introduction de Freud, du moins dans l’édition de l’oeuvre.

Celui qui veut connaitre la biographie névrosée de Dostoïevski peut se la procurer où il veut, se délecter du diagnostic du maître viennois.

Car celui qui lit le Freud avant d’aborder le premier mot de l’immense écrivain (certainement névrosé comme beaucoup de génies) n’a plus envie de lire et ne voit que le parricide expliqué psychanalytiquement.

Freud est un gâcheur de lecture. Freud est un névrosé de la jouissance. Il ne l’aime pas en soi. Car quand on explique une couleur, on ne la voit plus.

la photographie assassine

Cette photo d’Albert Cohen (jeune) est fascinante.

Je me souviens avoir convaincu une femme très belle, il y a fort longtemps, de lire le gros livre qui a fait la gloire d’AC (« Belle du seigneur »). Je n’ai pas honte de dire qu’il s’agissait, certainement, d’un artifice de séduction, le lecteur et admirateur d’un tel livre, le conseillant dans des mots enflammés, ne pouvant laisser indifférent.

Mais j’ai hésité à lui montrer la photographie de l’auteur qu’on m’avait offerte, en même temps que le livre, bien pliée à la première page, imprimée sur du papier bon marché. Les recherches en ligne pour trouver facilement les images n’existaient pas vraiment encore. Ou on ne savait pas qu’elles existaient.

Je connaissais, d’avance, la teneur du commentaire devant la photo.

Evidemment, cette « belle » (vraiment) avait « adoré » le livre, même si je suis persuadé que comme beaucoup, elle avait sauté plusieurs pages, pour arriver vite à la fin. Les amoureux de la lecture ne sont pas toujours patients et peuvent s’énerver contre la littérature, lorsque le long monologue s’installe en système. C’est encore pire dans le cas où la lecture n’est ni passion, ni désir.

A cet égard, je rappelle à ceux qui me connaissent que lorsque je donnais à lire quelques bouquins, j’envoyais, préalablement des extraits (photos de pages). Les extraits sont comme des perles extraites d’un collier qui peut devenir trop lourd par l’abondance de ses composants. Il fallait, disais-je péremptoirement, ainsi lire « Belle du Seigneur » : par extrait et au hasard de l’ouverture d’une page. Cette manière de procéder, fantasque et fainéante, je l’avoue, aurait déplu à une autre de mes amies qui s’est occupée de la préface du bouquin paru dans la collection prestigieuse de La Pléiade. Elle m’aurait lancé toutes les insultes du monde si elle en avait été capable (mais elle en était incapable, cette disparue trop tôt, trop gentille, admirable Ch.Pe).

Mais je reviens sur la photo et la belle qui avait lu le chef d’oeuvre, presque sur injonction.

Je ne sais ce qui m’a pris. Peut-être de la jalousie lorsque j’ai entendu ses mots sur son rêve de rencontrer un homme comme ce seigneur, roi des amants, prince de l’amour. Oui, comment osait-elle me reléguer au rang du rien devant l’Autre ? C’est ce que je me dis maintenant, certainement en me trompant, la désinvolture étant de mise à l’époque de cette parution. Donc, sans penser, je lui ai montré la photo.

Et la réaction fut, exactement, celle à laquelle je m’attendais : ce Monsieur n’avait pas l’air d’un prince, il était assez moche, autant que sa vilaine calvitie, et tutti quanti…

Mais non, mais non avais-je rétorqué : regarde ses yeux !

La belle m’avoua, alors, spontanément qu’elle n’avait pas du tout aimé ce lourd roman et préférait des textes simples écrits par de bellâtres auteurs.

Elle aurait certainement adoré Musso. Je ne l’ai plus revue.

Je n’ai pas eu besoin d’être consolé. Des mots, un verbe peuvent, vite, éloigner. Surtout dans ce champ de l’intelligence de l’écriture.

Il est vrai que sur la photo Cohen n’est pas à son avantage, presque le juif de service, posture rentrée sur soi et peur de ne pas être beau sur la photo…

C’est vieux qu’il est devenu beau. Comme s’il avait plusieurs fois lu son propre livre, jusqu’à ressembler au Seigneur.

Le temps n’est pas toujours un ennemi.

On colle sa photo de « vieux ». On constate qu’il est seigneur et écrivain…

PS. J’ai juré que ce site ne deviendrait jamais un réceptacle de pensées ou de réflexions intimes. J’ai relu : rien de personnel, que du classique et du prévisible. Les seigneurs sont rares.

Les migraines de Flaubert

« C’est donc pour cela que j’ai été, hier, d’une tristesse funèbre, atroce, démesurée et dont j’étais stupéfait moi−même. Nous ressentons à distance nos contre−coups moraux. Avant−hier, dans la soirée, j’ai été pris d’une douleur aiguë à la tête, à en crier ; et je n’ai pu rien faire.

Je me suis couché à minuit. Je sentais le cervelet qui me battait dans le crâne, comme on se sent sauter le coeur quand on a des palpitations. Si le système de Gall est vrai et que le cervelet soit le siège des affections et des passions, quelle singulière concordance ! Voilà trois jours que j’en ai lâché le grec et le reste. Je ne m’occupe plus que de ma Bovary , désespéré que ça aille si mal. »

Extrait de: Gustave Flaubert. « Correspondance-1581. »

Cohen, Solal, Mangeclous

Le confinement nous permet de faire des tris. Notamment dans la littérature, les essais. On s’y est essayé par un petit jeu : retrouver dans sa bibliothèque numérique, les bouquins essentiels, en tous cas non quelconques.

Évidemment qu’on est passé par Albert Cohen. Tous disent de lui que c’est un grand. Moi aussi. Mais, curieusement, peu de diseurs ne viennent le relire. Moi non plus.

Je me suis donc arrêté à Solal. Et je livre la première description par A.C de Mangeclous. Je ne commente pas. Je suis cependant un peu surpris de la couverture du livre de poche. Châle de prière. Juif. J’avais raison. Ce n’est plus la même aujourd’hui dans la collection Folio…

On pourrait écrire toute une histoire sur ce changement de couverture. Entre le châle (le talith) et l’uniforme, en passant par le costume occidental. Des idéologies, des philosophies, des géo-politiques, des peurs, des convenances, mille passages ont fabriqué la différence de couverture. Je pourrais l’écrire. Ça serait passionnant (Solal folio, du Talith à l’uniforme). Mais trop long, je dois chercher en ligne une musique de film (voir le billet suivant). Un autre jour.

Voir images de couverture en tête de billet

Le long et décharné Mangeclous, dit aussi le Bey des Menteurs et le Père de la Crasse, était un homme habile et miséreux, pourvu d’une faim et d’une soif célèbres dans tous les ports méditerranéens. Les gens de Céphalonie le surnommaient encore le Capitaine des Vents, faisant ainsi allusion à une particularité physiologique dont Mangeclous était assez vain. Il possédait une culture juridique réelle mais les négociants craignaient d’avoir recours à ses talents car il se plaisait trop, pour l’amour de l’art, à compliquer les procès. Il était affligé de nombreuses filles que, par jalousie, il ne laissait jamais sortir, et d’une femme qu’il battait de confiance tous les vendredis matin afin de la punir des infractions qu’elle avait dû commettre en cachette ou qu’elle commettrait dans les années à venir. (« J’aime la justice », avait-il coutume de dire à l’issue de cette cérémonie hebdomadaire.)
Mangeclous avait d’innombrables métiers. Il s’était acquis une brillante réputation de médecin et avait mis en vers les propriétés médicinales de la plupart des légumes et des fruits. (« L’oignon accroît le sperme, apaise la colique – Pour la dent ébranlée est un bon spécifique. ») Des végétaux sur lesquels il n’avait pas de lumières spéciales, il disait invariablement : « Apaise les vents et provoque l’urine. » Il était, de plus, oculiste, savetier, guide, portefaix, pâtissier, gérant d’immeubles, professeur de provençal et de danse, guitariste, interprète, expert, rempailleur, tailleur, vitrier, changeur, témoin d’accidents, fripier, précepteur, spécialiste, peintre, vétérinaire, pressureur universel, médecin de chiens, improvisateur, poseur de ventouses terribles, chantre à la synagogue, péritomiste, perforeur de pain azyme, cartomancien, pilote, failli, intermédiaire après coup, prestidigitateur, mendiant plein de superbe, dentiste, organisateur de sérénades et d’enlèvements amoureux, fifre, fossoyeur, ramasseur de mégots, percepteur de fausses taxes militaires sur de diaphanes et ahuris nonagénaires, détective privé, pamphlétaire, répétiteur de Talmud, tondeur, vidangeur, inscrit à divers fonds de secours, hannetonnier, annonceur de décès, pêcheur à la dynamite, créancier de négociants en faillite, courtier en véritables faux bijoux et en mariages, truqueur de chevaux, destructeur de mites et raconteur stipendié d’histoires joyeuses. Excellent homme d’ailleurs et fort charitable lorsqu’il le pouvait.

Qui dit mieux ? Qui écrit mieux ?

Au téléphone, dans cette période inqualifiable, on pose toujours la question du remplissage de son temps. Alors on répond souvent qu’on écrit, qu’on lit. Les moins avares des formules toutes faites s’arrêtent une seconde et vous demandent ce que vous lisez. On répond, en évitant de citer un bouquin un peu difficile, de peur d’être entrevu comme un snob, un esbroufeur. Il ne faut jamais dire qu’on lit ce que l’autre ne veut ou ne peut lire. Question tant de politesse que d’armure un peu idiote contre l’attaque imméritée.

Hier (après le Séder, un peu spécial cette année), un téléphone du type de ce que je viens de décrire. Et là, on ne me demande pas ce que je lis. On m’annonce d’emblée, presque un peu fier, qu’on lit du Flaubert. Au bout du fil, l’interlocuteur, très vieil ami, sait parfaitement mes goûts littéraires. Et dans ma jeunesse, et même beaucoup plus tard, j’ai gâché des soirées amicales et chaleureuses en ressassant mon admiration du style de Flaubert, toujours sur la tâche, l’anti-Balzac.

Je demande : Bovary ? Encore ?

On me répond : non « Un coeur simple ».

J’ai vite raccroché pour aller voir. Il y a très longtemps que je ne l’avais pas ouvert ce livre.

Qui écrit mieux que Flaubert  ?

EXTRAIT D' »UN COEUR SIMPLE » DE GUSTAVE FLAUBERT

« La mère Liébard, en apercevant sa maîtresse, prodigua les démonstrations de joie. Elle lui servit un déjeuner où il y avait un aloyau, des tripes, du boudin, une fricassée de poulet, du cidre mousseux, une tarte aux compotes et des prunes à l’eau-de-vie, accompagnant le tout de politesses à Madame qui paraissait en meilleure santé, à Mademoiselle devenue « magnifique », à M. Paul singulièrement « forci », sans oublier leurs grands-parents défunts que les Liébard avaient connus, étant au service de la famille depuis plusieurs générations. La ferme avait, comme eux, un caractère d’ancienneté. Les poutrelles du plafond étaient vermoulues, les murailles noires de fumée, les carreaux gris de poussière. Un dressoir en chêne supportait toutes sortes d’ustensiles, des brocs, des assiettes, des écuelles d’étain, des pièges à loup, des forces pour les moutons; une seringue énorme fit rire les enfants. Pas un arbre des trois cours qui n’eût des champignons à sa base, ou dans ses rameaux une touffe de gui.

Le vent en avait jeté bas plusieurs. Ils avaient repris par le milieu; et tous fléchissaient sous la quantité de leurs pommes. Les toits de paille, pareils à du velours brun et inégaux d’épaisseur, résistaient aux plus fortes bourrasques. Cependant la charreterie tombait en ruines. Mme Aubain dit qu’elle aviserait, et commanda de reharnacher les bêtes.

On dit que Kafka, fatigué du style lourd de l’allemand de Prague ou peut-être même de l’allemand tout-court, allait chercher chez Flaubert « le style de la phrase définitive ».

Il n’a pas eu tort.

Shakespeare, for ever

Pour un motif qu’il est inutile de relater, j’ai relu Hamlet, du moins je l’ai feuilleté rapidement. Et je me suis souvenu que j’avais copié dans un fichier quelques vers de l’immense, pour me les redonner un jour de confinement.

J’ai retrouvé le fichier (numérique). J’en donne quelques uns. En rappelant que sous format numérique, l’oeuvre entière de Shakespeare est gratuite.

Donc :

« Doutez que les étoiles ne soient de flamme. Doutez que le soleil n’accomplisse son tour. Doutez que la vérité soit menteuse infâme. Mais ne doutez jamais de mon amour ». Hamlet

L’enfer est vide, tous les démons sont ici. « La tempête »

La vérité a un cœur tranquille.Richard II

Les poignards qui ne sont pas dans les mains peuvent être dans les paroles. Le Conte d’hiver 

Plutôt ne pas en avoir, que d’avoir deux paroles dont une est de trop. Les Deux Gentilshommes de Vérone

J’arrête. Je hais, en effet, les dictionnaires de citations. Celles que je viens de coller ont été le support d’un bouquin sur « La vérité » que j’envisageais d’écrire et, évidemment, jamais terminé.

les pages et les jours

Je reviens sur le style, celui de l’écriture. Voici bien des années, j’avais osé prétendre que dans un livre, l’on pouvait ressentir la fatigue de l’écrivain, pas en forme, pas en verve, qui écrivait « parce qu’il fallait faire sa page » et qu’il aurait mieux valu, ce jour d’extinction de l’allégresse efficiente de sa plume, faire son ménage ou regarder les nuages défiler. En cherchant leurs formes.

Je prenais, présomptueux, sûr de moi et dominateur, un livre au hasard, en lisais un petit paragraphe à haute voix, pour l’assemblée, puis en cherchais un autre, en clamant : « écoutez, ici, il est mauvais, fatigué, il fait juste sa page ».

Une amie, très rieuse, m’a rappelé cette facétie, au téléphone.

Et comme je parcourais sur mon écran un livre que je n’avais pas ouvert depuis longtemps, pour vérifier s’il n’avait pas vieilli, si je l’aimais autant qu’avant, j’ai tenté de reprendre le petit jeu de la recherche du jour infécond, où le style et l’intérêt s’échappent ppour laisser la place à la presque-médiocrité.

Francis Carco. « Brumes. »

Lisez d’abord cet extrait.

« La première impression de Poop, en se rendant le lendemain soir rue des Bouchers, fut de trouver aux femmes un air d’inexplicable désenchantement. Elles étaient pourtant installées derrière leurs petites vitrines et souriaient aux passants, mais certaines de ces dames cousaient ou retapaient de vieux chapeaux en se servant de garnitures ; quelques-unes confectionnaient même des robes de deuil. Il y avait beaucoup de monde sur les trottoirs. Les lumières des boutiques rayonnaient à travers l’atmosphère brumeuse qui prêtait à chaque forme une apparence feutrée, confuse, d’apparition. Après le froid des précédentes semaines, la douceur de la température laissait presque croire au printemps. »

La phrase est claire, les scansions sont exactes et les mots tombent bien, enfermés joyeusement dans des phrases courtes et rythmées.

Lisez maintenant cet autre extrait, assez loin du premier dans le temps du livre.

« Huit jours plus tard, en une simple matinée, la rue qui paraissait dormir sous son enveloppe de glace se réveilla. Il avait fait soleil. Des nuages d’une éclatante blancheur voguaient avec la majestueuse et harmonieuse découpure d’une goélette, toutes voiles dehors, par l’azur lumineux. Le vent avait tourné. Sur la pente des toits exposés au soleil, la neige commença de mollir, puis elle fondit presque aussitôt et un bruit d’eau dégorgeant des chanlates ou ruisselant des tuiles sur la chaussée, annonça le dégel. Vers midi, les lourdes aiguilles coagulées aux angles des gouttières se détachèrent d’elles-mêmes : elles frappaient, en touchant le trottoir, des coups retentissants et parfois d’épaisses charges de neige dégringolaient des toits et s’écrasaient au sol avec des glissements d’avalanche et des grondements. Dans toute son étendue, la rue offrait l’aspect d’un chantier marécageux semé de blocs qui n’avaient pas eu le temps de se liquéfier, de tas de cendres et d’ordures ménagères, de papiers gras, de vieux journaux. »

Ne trouvez-vous pas que le texte est lourd, comme si Carco, sans y arriver s’essayait à faire du Proust, phrases longues, ponctuation insolite, mots alambiquès et métaphores de bon élève ?

N’ai-je pas raison de dire qu’il « faisait sa page », fatigué ?

 

Calvino, première

Ceux qui viennent fureter par ici, encore une fois, par ma volonté, très rares auront peut-être remarqué un changement dans la structure (du site s’entend). Dans le « menu ».

J’ai supprimé des entrées et en ai rajouté deux dont celle sur « la première page ».

Allez voir.

Des premières pages de roman. 30.

J’en « livre » une ci-dessous.

Italo Calvino « Si par une nuit d’hiver un voyageur ». Lisez, c’est Calvino qui écrit. Ce n’est pas une présentation de son roman.. ‘

Tu vas commencer le nouveau roman d’Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur. Détends-toi. Concentre-toi. Ecarte de toi toute autre pensée. Laisse le monde qui t’entoure s’estomper dans le vague. La porte, il vaut mieux la fermer ; de l’autre côté, la télévision est toujours allumée. Dis-le tout de suite aux autres : « Non, je ne veux pas regarder la télévision ! » Parle plus fort s’ils ne t’entendent pas : « Je lis ! Je ne veux pas être dérangé. » Avec tout ce chahut, ils ne t’ont peut-être pas entendu : dis-le plus fort, crie : « Je commence le nouveau roman d’Italo Calvino ! » Ou, si tu préfères, ne dis rien ; espérons qu’ils te laisseront en paix.
Prends la position la plus confortable : assis, étendu, pelotonné, couché. Couché sur le dos, sur un côté, sur le ventre. Dans un fauteuil, un sofa, un fauteuil à bascule, une chaise longue, un pouf. Ou dans un hamac, si tu en as un. Sur ton lit naturellement, ou dedans. Tu peux aussi te mettre la tête en bas, en position de yoga. En tenant le livre à l’envers, évidemment.
Il n’est pas facile de trouver la position idéale pour lire, c’est vrai. Autrefois, on lisait debout devant un lutrin. Se tenir debout, c’était l’habitude. C’est ainsi qu’on se reposait quand on était fatigué d’aller à cheval. Personne n’a jamais eu l’idée de lire à cheval ; et pourtant, lire bien droit sur ses étriers, le livre posé sur la crinière du cheval ou même fixé à ses oreilles par un harnachement spécial, l’idée te paraît plaisante. On devrait être très bien pour lire, les pieds dans des étriers ; avoir les pieds levés est la première condition pour jouir d’une lecture.
Bien, qu’est-ce que tu attends ? Allonge les jambes, pose les pieds sur un coussin, sur deux coussins, sur les bras du canapé, sur les oreilles du fauteuil, sur la table à thé, sur le bureau, le piano, la mappemonde. Mais, d’abord, ôte tes chaussures si tu veux rester les pieds levés ; sinon, remets-les. Mais ne reste pas là, tes chaussures dans une main et le livre dans l’autre.
Règle la lumière de façon à ne pas te fatiguer la vue. Fais-le tout de suite, car dès que tu seras plongé dans la lecture, il n’y aura plus moyen de te faire bouger. Arrange-toi pour que la page ne reste pas dans l’ombre : un amas de lettres noires sur fond gris, uniforme comme une armée de souris ; mais veille bien à ce qu’il ne tombe pas dessus une lumière trop forte qui, en se reflétant sur la blancheur crue du papier, y ronge l’ombre des caractères, comme sur une façade le soleil du sud, à midi. Essaie de prévoir dès maintenant tout ce qui peut t’éviter d’interrompre ta lecture. Si tu fumes : les cigarettes, le cendrier, à portée de main. Qu’est-ce qu’il y a encore ? Tu as envie de faire pipi ? À toi de voir.

4 gouttes

On a déjà écrit sur Marcel Cohen, écrivain de la minutie, du détail et des « faits ».

On ne résiste pas à reproduire ce qu’on vient de lire de lui :

« À Pleucadeuc, dans le Morbihan, où chaque année, au mois d’août, se réunissent des centaines de jumeaux venus du monde entier, un homme explique avoir fait la connaissance d’une famille constituée de deux jumeaux ayant épousé deux jumelles et qui, par extraordinaire, avaient donné naissance à deux paires de vrais jumeaux de même sexe qui, dit-il, « se ressemblaient comme quatre gouttes d’eau ».

Marcel Cohen. « Faits, III Suite et fin.« 

PS. En photo d’entrée : des jumeaux éléphants : fait rare, sinon unique.

Roth, again

Presque obsessionnellement, je reviens à Joseph Roth (voir un précédent billet).

Je colle ci-dessous l’introduction à la nouvelle traduction de ce qui était « le poids de la grace » et qui est devenu « Job, roman d’un homme simple », il est vrai, titre qu’avait choisi Roth lui-même…

(Roman eines einfachen Mannes de Joseph Roth précédemment paru en
1965 aux éditions Calmann-Lévy (puis repris au Livre de Poche) sous
le titre Le Poids de la grâce dans la traduction de Paule Hofer-Bury. Titre original : Hiob. Roman eines einfachen Mannes (1930) Texte extrait de Joseph Roth, Werke 5,
Romane und Erzählungen 1930-1936
édité par Fritz Hackert Éditeur original : Verlag Kiepenheuer & Witsch, Cologne,
et Allert de Lange, Amsterdam, 1990 ISBN original : 3-462-01993-7 ISBN : 978-2-02-107566-3 © Février 2012, Éditions du Seuil
pour la traduction française et la présente édition www.seuil.com)

PRÉSENTATION

« Il est, dans la littérature d’expression allemande, un petit livre encore trop méconnu, mais important – et attachant – à plus d’un égard : il s’agit du fragment narratif intitulé Le Rabbin de Bacharach, écrit en 1824-1825 par l’un des représentants les plus éminents de ce que l’on a pu appeler la symbiose judéo-allemande, le prosateur et poète Heinrich Heine. Envisagé à l’origine comme un grand roman historique sur le ghetto médiéval allemand et sur l’épanouissement culturel du judaïsme espagnol avant l’expulsion des juifs, l’œuvre nous est parvenue sous une forme très lacunaire et imparfaite : pour des raisons qui tiennent tout autant au rapport complexe qu’entretenait l’écrivain avec sa judéité qu’à un contexte social et historique (celui de l’Allemagne du Vormärz – les années 1815-1848) décidément peu favorable aux juifs, Heine abandonna la rédaction de son roman pour se tourner vers d’autres projets, notamment ses Tableaux de voyage et son Livre des chants. On sait qu’il revint dans les dernières années de sa vie aux thématiques juives et qu’il poursuivit, dans sa production poétique postérieure à 1848, les réflexions qu’il avait pu entamer dans Le Rabbin de Bacharach : on pensera aux célèbres Mélodies hébraïques du Romancero et à toutes les « lamentations » dans lesquelles le poète accablé par la maladie se représente sous les traits conjugués de Job et de Lazare. Ce qui, parmi tant d’autres choses, fait le prix du roman inachevé de 1824-1825, c’est le désir manifeste qui anime son auteur de faire entrer le monde traditionnel juif dans la littérature allemande, de le faire exister, par le biais de la langue allemande, comme une réalité digne d’intérêt au sein d’une grande œuvre littéraire. On doit à ce petit livre des pages saisissantes sur la précarité de l’existence des communautés juives dans l’Allemagne rhénane du Moyen Âge, et des pages émouvantes sur le déroulement des fêtes juives. Un siècle plus tard, c’est un autre représentant illustre de la culture judéo-allemande qui entreprend à son tour de représenter dans un roman le mode de vie des communautés juives traditionnelles : Joseph Roth, qui avec Job. Roman d’un homme simple (publié en 1930 aux éditions Gustav Kiepenheuer à Berlin) va connaître un grand succès littéraire et s’affirmer comme l’un des plus remarquables prosateurs de la langue allemande. Roth n’est certes pas un débutant, il a précédemment déjà publié six romans consacrés aux équilibres instables et aux symptômes de crise d’une Europe que la Grande Guerre a bouleversée dans sa substance, et par ailleurs il jouit d’une réputation de journaliste et de reporter de talent – les textes qu’il écrit pour le compte de la prestigieuse Frankfurter Zeitung n’ont objectivement pas à rougir de la confrontation avec ses œuvres narratives. Mais on est fondé à considérer que Job représente un tournant décisif dans la carrière d’écrivain et dans la physionomie de l’œuvre de Joseph Roth. Dès les premières lignes, qui font ostensiblement écho à celles du Livre de Job (« Il y avait jadis, au pays d’Uç, un homme appelé Job : un homme intègre et droit qui craignait Dieu et se gardait du mal »), il y apparaît comme un vrai conteur, héritier de la tradition narrative juive, mais aussi des grands romanciers du XIXe siècle européen. À une époque où le roman se fait de plus en plus le véhicule de la réflexion philosophique, ou bien se mêle à l’essai, Roth réaffirme la dignité et le primat de la narration. Les romans et récits écrits à partir de Job seront tous des manifestes en faveur du plaisir de raconter. Et surtout l’on voit Roth se tourner dorénavant vers l’évocation de réalités fragilisées, voire détruites par l’agir des hommes : en l’occurrence le monde du judaïsme d’Europe centrale et orientale, et celui de l’Autriche-Hongrie de François-Joseph. Deux ans après Job, Roth donnera en effet son grand roman sur l’effondrement de la double monarchie, La Marche de Radetzky, publié lui aussi aux éditions Gustav Kiepenheuer. La représentation sensible et souvent poétique de ces deux univers constituera dès lors la dominante de l’écriture narrative de Roth, ce qui lui valut d’être considéré de manière quelque peu réductrice comme le chantre nostalgique d’un monde disparu. C’est oublier que, tant dans le tableau qu’il brosse des communautés juives d’Europe centrale et orientale que dans les pages qu’il consacre à l’empire des Habsbourg, Roth fait preuve d’une clairvoyance et d’une justesse d’analyse parfaitement intransigeantes. La phase de rédaction de Job. Roman d’un homme simple se situe à un moment de la création rothienne où l’écrivain décide d’affirmer sa singularité, sa voix propre : il n’a plus à prouver son talent littéraire, pas davantage qu’il n’a besoin de s’agréger aux rangs de quelque école ou de quelque mouvement que ce soit. C’est ainsi que, dans un essai publié en janvier 1930 dans la revue Die Literarische Welt, il tourne résolument le dos à la « Nouvelle Objectivité », courant avec lequel il avait au demeurant entretenu des rapports assez distants. Et c’est ainsi qu’il choisit de porter désormais son regard de romancier sur des thèmes et des univers qui l’habitent depuis longtemps. Il semble prendre conscience de l’urgence qu’il y a pour lui à écrire sur ces communautés juives d’Europe centrale et orientale qu’il connaît depuis l’enfance sans leur avoir pleinement appartenu, et qu’il sait menacées dans leur existence par l’exode vers les grandes métropoles d’Europe occidentale (Vienne, Berlin, Paris), par l’émigration économique vers les États-Unis, ou par le départ pour Eretz Israel dans le sillage du mouvement sioniste. Tout cela, il l’a exposé et analysé avec précision dans son essai Juifs en errance, publié en 1927, qui peut se lire d’une certaine manière comme une étude préparatoire à Job. Là encore, la sympathie qu’il éprouve pour le monde traditionnel juif n’interdit pas la lucidité : pas plus dans l’essai Juifs en errance que dans le roman Job Roth ne passe sous silence l’exiguïté de la bourgade juive (le shtetl) – qui s’oppose dialectiquement à la vastitude des paysages galiciens ou ukrainiens –, la misère des conditions de vie, les formes de promiscuité sociale, les dérives d’une orthodoxie religieuse qui parfois confine à l’obscurantisme, les menaces permanentes venues de l’extérieur (épidémies et pogromes). Mais ce qui ressort plus que tout de ce tableau du monde juif de l’Est, c’est la proclamation de la dignité et de la noblesse de ces hommes et femmes avec lesquels l’écrivain se sent si intimement lié. L’attachement sentimental de Roth au monde de l’Ostjudentum est toutefois mêlé de distance : l’éloignement est tout d’abord d’ordre spatial et chronologique, puisque l’écrivain se penche sur cet univers alors qu’il a quitté les confins galiciens de l’ancienne monarchie austro-hongroise depuis bien longtemps et qu’il exerce son métier de journaliste et de romancier dans de grandes villes européennes comme Vienne, Berlin, Francfort ou Paris ; mais il est également d’ordre culturel, puisque Roth n’est pas à proprement parler issu du monde du shtetl. À Brody, sa ville d’origine, il lui arrive certes, dans son enfance et son adolescence, de côtoyer des juifs hassidiques et d’entendre parler yiddish, polonais ou ruthène, mais il est scolarisé dans des établissements où la langue de travail est l’allemand. Il fréquente le lycée impérial et royal de Brody et y obtient en 1913 le baccalauréat avec la mention d’excellence « sub auspiciis imperatoris », avant d’entamer des études de littérature allemande à Lemberg, qu’il poursuivra à Vienne. Son éducation fait de lui un représentant de la minorité culturelle germanophone de Brody, de la même façon que Kafka appartenait à la minorité culturelle allemande de Prague. Et il y a, dans le regard porté par Roth sur les communautés juives traditionnelles, quelque chose de Kafka découvrant avec un émerveillement nostalgique le théâtre yiddish. Mais si Roth n’est pas directement issu de l’univers du judaïsme traditionnel d’Europe centrale et orientale, encore qu’il le connaisse très bien, il n’appartient pas non plus pleinement au monde des grandes métropoles occidentales dans lesquelles il s’établit successivement. Sa position est plutôt celle d’un entre-deux, et il y a peut-être là une explication au déracinement de l’auteur, à son impossibilité à se fixer, à sa prédilection pour les lieux associés à l’errance, gares et hôtels. La poésie mélancolique des paysages connus pendant l’enfance et l’adolescence ne cessera jamais de l’habiter (en témoignent les nombreuses descriptions des contrées galiciennes ou volhyniennes dans Job, La Marche de Radetzky ou Les Fausses Mesures, en témoigne aussi le récit inachevé intitulé Fraises sauvages), les visages des juifs de l’Est lui reviendront souvent en mémoire (là encore il n’est que de penser à des œuvres comme Job, Tarabas ou Le Marchand de corail – et peut-être également à cette photographie de son grand-père maternel, patriarche à la longue barbe et au regard doux, que l’on voit dans la biographie écrite par David Bronsen), et il aura plaisir à évoquer leur apparence vestimentaire, leurs coutumes, leur mode de vie et leurs langues (le yiddish et l’hébreu). Arrivé à Vienne en 1913 pour y poursuivre les études universitaires entamées à Lemberg, Joseph Roth semble avoir été frappé par le regard condescendant, voire hostile qu’on jetait sur ces juifs de l’Est qui avaient quitté leur shtetl essentiellement pour des raisons économiques et qui se regroupaient dans certains quartiers de la ville comme ceux de Brigittenau ou de Leopoldstadt. Ils y importaient leur mode de vie traditionnel et continuaient d’y porter le caftan qui les distinguait du reste de la population. On trouve dans le livre de Rachel Salamander Le Monde juif d’hier (1860-1938), ainsi que dans la remarquable édition illustrée de Juifs en errance publiée à Vienne par Christian Brandstätter, de beaux témoignages photographiques de cette présence exotique des Ostjuden dans les rues de Vienne (ou de Berlin). Les hostilités déclenchées en 1914 par l’attentat de Sarajevo provoquèrent à Vienne un afflux massif de juifs de l’Est originaires notamment de Galicie, territoire limitrophe de la Russie des tsars et théâtre de nombreux combats de la Première Guerre mondiale, ce qui n’alla pas sans accentuer les tensions entre les Viennois « autochtones » et ces nouveaux arrivants. Il est à noter que les juifs viennois assimilés regardaient souvent eux aussi les juifs de l’Est avec une certaine incompréhension. C’est ce mélange de condescendance, d’hostilité et de méconnaissance vis-à-vis des juifs de l’Est que Joseph Roth a voulu combattre, des années plus tard, en écrivant son essai Juifs en errance. En véritable passeur de culture, il s’adresse à ses lecteurs allemands et autrichiens, et tente de leur expliquer qui sont ces juifs à l’idiome étrange, vêtus de caftans, que l’on croise dans certains quartiers de Vienne, de Berlin ou de Paris. Il est mû en cela par l’idée qu’une meilleure connaissance de l’autre est la seule manière de venir à bout des préjugés. C’est en ce sens aussi qu’il déclara un jour : « Dans mes romans, je traduis les juifs à l’attention de mes lecteurs. » L’entreprise de « traduction » dont il est ici question est à entendre tout autant dans une acception métaphorique (l’écriture romanesque étant envisagée comme une démarche pédagogique visant à mettre à la portée du lecteur des contenus qui lui étaient inconnus, à rapprocher de lui un monde étranger dont il ne soupçonnait pas la richesse) que dans un sens plus strictement linguistique. Car c’est dans la langue littéraire allemande qui constitue l’horizon de référence de ses lecteurs et qu’il a lui-même appris à manier grâce à la fréquentation des grands prosateurs, dans une langue qu’il maîtrise souverainement tout en lui donnant des inflexions, un rythme et une mélodie qui lui appartiennent en propre, que Roth entreprend de dire le monde juif d’Europe centrale et orientale. Cette démarche traductive se caractérise par une grande rigueur dans sa mise en œuvre : afin de ne pas dérouter son lecteur, l’écrivain emploie des termes allemands immédiatement parlants ou suggestifs pour désigner les réalités de l’univers ostjüdisch. Il est aidé en cela par cet outil précieux qu’est en allemand la possibilité de créer des mots composés facilement compréhensibles parce que fondés sur la mise en relation sémantique de racines simples. En véritable « traducteur » – et il nous semble qu’il faille prendre le terme au sérieux –, Roth s’interdit les deux écueils qui menacent la qualité de toute traduction : celui qui consisterait à parsemer le texte de termes techniques empruntés à d’autres langues (en l’occurrence il se fût agi du yiddish ou de l’hébreu) et celui qui consisterait à expliquer certaines réalités par des périphrases (voire des notes de bas de page) qui alourdiraient la narration et contreviendraient à cette exigence de concision qui est la marque de son style. C’est ainsi que Roth s’emploie à trouver des équivalents allemands pour tout ce qui renvoie aux aspects vestimentaires ou rituels du monde juif : il ne sera ainsi jamais question du tallit, des tefillin ou des matsot, mais de Gebetmantel (« manteau de prière » ou plus usuellement en français « châle de prière »), Gebetriemen (« phylactères », littéralement « lacets de prière » ou « lanières de prière ») et d’Osterbrote (« pains de la Pâque »), le sofer sera nommé Bibelschreiber (« scribe de la Torah »), la fête de Pessah sera retranscrite par Ostern (« la Pâque ») et celle de Shavouot (fête du « Don de la Torah ») par Pfingsten (« la Pentecôte ») ; et quant aux fêtes du mois de Tishri, qui englobent et encadrent Yom Kippour (le « Grand Pardon »), elles seront sobrement appelées Hohe Feiertage (les « Grandes Fêtes »). Le protagoniste du roman, Mendel Singer, dont la fonction sociale et religieuse est de transmettre à de jeunes garçons la connaissance des Écritures, ne sera jamais qualifié de melamed, ce qui eût été la dénomination la plus appropriée du point de vue de la réalité sociologique, mais plus simplement de Lehrer (« maître d’école »). Le terme shtetl enfin, qui renvoie à la bourgade juive d’Europe centrale et orientale magistralement étudiée par Rachel Ertel, ne sera pas davantage employé (alors qu’il eût été aisément compréhensible au sein d’un texte rédigé en langue allemande), Roth lui préférant la transcription Städtchen (« petite ville »). Et pourtant, malgré (à moins qu’il ne faille au contraire dire par le biais de ?) tout ce travail d’homogénéisation et de retranscription linguistiques, la matière textuelle de Job. Roman d’un homme simple est indéniablement pétrie de toute la substance de l’univers de l’Ostjudentum. Dans la droite lignée du Rabbin de Bacharach (il n’est d’ailleurs pas interdit de déceler dans les évocations du shabbat et de la fête de Pessah qu’on trouve respectivement aux chapitres I et XV de Job une manière d’hommage rendu à la langue de Heine), Roth parvient à écrire un véritable roman judéo-allemand qui, en s’appuyant sur tout un travail de transcodage culturel et linguistique qu’ont étudié Gershon Shaked et Sidney Rosenfeld, s’écarte tout autant de la tentation du folklorisme souriant que de celle du didactisme pesant. Job. Roman d’un homme simple ne se réduit bien entendu pas à être le tableau d’un univers méconnu et à ce titre profondément exotique, c’est aussi et avant tout un récit qui retrace le destin tout à la fois singulier et exemplaire d’un homme et d’une famille. Un livre qui fait droit à la singularité des êtres parce que Roth, dont on connaît le talent d’observateur et la sympathie innée pour les existences modestes dont il sait mettre au jour, comme nul autre, la richesse insoupçonnée, se révèle encore une fois un maître pour ce qui est de la caractérisation et de l’individualisation de ses personnages. Le roman le conduit à montrer de quelle manière un homme que rien ne distinguait a priori des stéréotypes sociaux du shtetl, un modeste melamed de Volhynie, province de l’empire des tsars limitrophe de la Galicie austro-hongroise, va se hisser, à la suite des épreuves qui s’abattent sur lui, à la grandeur tragique d’un Job des temps modernes. Et c’est en même temps un récit qui a valeur d’exemplarité : l’histoire de la famille Singer, qui abandonne l’univers misérable de sa bourgade volhynienne pour émigrer à New York, est celle de l’émigration juive du début du XXe siècle. Tout ce que Roth nous dit de la misère humaine, des filières de l’émigration, des passeurs et des compagnies transatlantiques est corroboré par un très bel ouvrage de Martin Pollack tout récemment paru aux éditions Zsolnay (Vienne) sous le titre L’Empereur d’Amérique. Le grand exode galicien. À l’instar de Kafka qui écrivit son roman Amerika/Le Disparu sans jamais avoir mis les pieds aux États-Unis, Roth (qui ne traversa pas davantage l’Atlantique) décrit avec une justesse stupéfiante le déracinement de ses personnages et imagine leur difficile acclimatation dans leur nouveau pays. La tension entre singularité et exemplarité se double dans le roman d’une autre tension, celle entre l’histoire du présent et un récit venu du fond des âges : tandis qu’aux marges de la destinée emblématique et singulière de la famille Singer résonnent les coups de tonnerre de l’histoire (le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la révolution russe, l’entrée en guerre des États-Unis), le texte est parcouru par la référence sous-jacente au personnage biblique de Job, dont on sait à quel point il a pu nourrir l’imaginaire des écrivains et des peintres, et à quel point aussi il a pu être interprété comme un personnage emblématique de la destinée du peuple juif. Ainsi que le suggère le titre même du roman, Roth entend proposer ici une variation littéraire moderne sur l’histoire de Job : le destin tragique des enfants et de la femme de Mendel Singer confronte un homme profondément religieux à l’expérience de la souffrance et l’amène à une interrogation douloureuse sur la justification théologique des épreuves qui s’abattent sur l’homme. Roth nous montre Mendel comme un homme tâtonnant dans l’obscurité, à la recherche de la faute qui est à l’origine de tous ses maux, un homme poussé à réexaminer la validité de toutes ses certitudes. Cette faute réside-t-elle (seulement) dans l’abandon – contraint par les circonstances économiques et les dispositions légales de l’émigration en Amérique – du plus jeune fils de Mendel Singer, Menuchim, un enfant épileptique dont viendra finalement le salut ? Comme tous les chefs-d’œuvre, le Job de Roth a suscité une littérature critique abondante et des interprétations parfois divergentes, sur lesquelles il n’y a pas lieu de s’étendre ici. Disons juste que l’interprétation de ce roman est fréquemment fonction de l’importance qu’on accorde à la présence de la référence au Job biblique dans la trame du récit. Tandis que certains exégètes invitent à considérer le roman comme un palimpseste et à le lire comme le récit d’une quête religieuse qui retravaille le texte biblique, d’autres estiment au contraire que Roth joue de manière ironique et déceptive avec cette référence pour mieux représenter le désarroi de l’homme moderne. Qu’il nous soit simplement permis de renvoyer le lecteur aux développements lumineux que Claudio Magris consacre à Job. Roman d’un homme simple dans son livre Loin d’où ? Joseph Roth et la tradition juive orientale. Avec une érudition qui s’allie à une grande élégance de plume, l’auteur triestin resitue l’œuvre narrative de Roth dans le contexte culturel et spirituel de l’Ostjudentum, et s’intéresse tout particulièrement au dialogue qu’elle peut entretenir d’une part avec la littérature yiddish et d’autre part avec la pensée du hassidisme, courant religieux étudié entre autres par Jean Baumgarten. Du roman ici présenté il a existé précédemment deux traductions françaises : la première, due à Charles Reber, publiée en 1931 sous le titre Job. Roman d’un simple juif par la Librairie Valois à Paris, sombra rapidement dans l’oubli ; la seconde, réalisée par Paule Hofer-Bury, parut en 1965 aux éditions Calmann-Lévy à Paris sous le titre Le Poids de la grâce avant d’être reprise au catalogue du Livre de poche. C’est grâce à cette seconde traduction que bien des lecteurs français ont découvert et appris à aimer le chef-d’œuvre de Roth. La traduction mise en chantier par Blanche Gidon, amie et confidente de l’écrivain que l’on connaît notamment pour la version française qu’elle donna de La Marche de Radetzky, aboutit quant à elle seulement à la publication de quelques pages isolées. Erika Tunner, éminente spécialiste de littérature allemande et autrichienne, qui, à l’occasion du colloque parisien de 2009 consacré à « Joseph Roth en exil à Paris », s’est penchée sur l’histoire de la traduction de Job, s’exprimait dans les termes suivants sur les pages laissées par Blanche Gidon : « En dépit de quelques réserves qui concernent surtout le choix de termes parfois inadéquats, les omissions ou bien, par endroits, la prosodie du texte, il faut dire que sa traduction, moins exubérante que les deux autres, correspond au fond assez bien à la tonalité du texte original. » À n’en pas douter, le roman ostjüdisch de Roth méritait d’être retraduit »

L’autre Roth

Dans cette période qu’il serait idiot de qualifier, les conversations téléphoniques vont bon train. Ce qui est une excellente chose. Il ne faut les écourter, pour gagner sur le le temps d’avant.Et l’on m’a demandé ce que je lisais. J’ai répondu longuement. Il s’agit d’un fait qui m’a empêché de dormir.Joseph Roth ( donc pas Philip) est un immense écrivain, mort dans une chambre parisienne au-dessus du Café de Tournon, du nom de la rue, où il s’enivrait pour oublier misère et souffrances.Il a écrit un chef-d’œuvre, un des plus beaux livres, presque toujours a portée de ma main :  » Le poids de la grâce ». Immense. C’est son chef-d’œuvre et pas l’autre (La marche de Radesky)En 2013, une nouvelle traduction fut publiée intitulée «  Job, roman d’un homme simple « A l’époque, pourtant très proche, les humains s’intéressaient aux mots. La profusion des idées a changé la donne, par ce trop-plein. Juste en 7 ans…Donc, j’avais passé des soirées à faire subir a des amis, du moins des personnes, de vaines envolées : cette nouvelle traduction ne me convenait pas. Elle était moins puissante, trop sèche au regard de la première, peut-être un peu dans l’enjolivure, maïs, justement, elle est vitale. (Livre de poche).Je lisais des paragraphes et comparais les deux textes. Je devais ennuyer les convives. Sûrement. Il était déjà tard. Et ils devaient rentrer chez eux.J’ai relu aujourd’hui, avant de dormir.Je crois que j’avais raison. Mais je n’en suis plus sûr.J’attend un interlocuteur intéressé au téléphone, pour en discuter sérieusement.Lisez ce « Poids de la grâce ». Votre vie en sera bouleversée tant la beauté se terre sous les mots et le récit de Roth. Joseph…Allez en ligne pour le résumé…Job ou le poids ?Je reviens dire.

PS. Dans mon précédent billet, je m’en prenais un peu (juste sur le style) à Zweig. Je ne devrais pas. C’est lui qui a aidé financièrement Roth, a la fin de sa vie…

PS2. Extrait de wiki :il est inhumé au cimetière parisien de Thiais. L’enterrement a lieu suivant le rite « catholique-modéré » car aucun justificatif de baptême de Roth ne put être fourni. À l’occasion de l’enterrement, des groupes hétérogènes entrèrent en conflit : les légitimistes autrichiens, les communistes et les Juifs réclamèrent le défunt comme l’un des leurs.PS3. Les grands érudits pourront vous dire que Simone Weil, la philosophe catholique, a écrit un bouquin intitulé « La pesanteur et la grâce »…PS3

PS3. Je laisse juger. Première page des deux éditions

LA PREMIÈRE : « il y a de nombreuses années…… »

LA DEUXIÈME : « voici déjà bien des années…. »

Zweig

Les souvenirs, en cette période, reviennent, désordonnés et brouillons, à des moments improbables, l’on ne sait pourquoi. Mystère de la mémoire et de ses profondeurs glissantes.

Aujourd’hui, exactement à 18:12, je me suis souvenu d’une âpre discussion, à l’occasion de laquelle, brusquement et hors du propos central, j’avais, comme happé par cette nécessité de le dire, clamé : Stefan Zweig est ennuyeux, il écrit mal et s’il n’était son train de dandy, il n’aurait pas émergé des hôtels où il se terrait pour tenter de croire qu’il était unique dans ses bars et restaurants. Quelque chose comme ça, du moins. Je m’en souviens très bien puisqu’on me le rappelle toujours, nul ne pouvant imaginer cette déclamation inopportune, alors qu’il ne s’agissait pas d’une discussion sur cet écrivain.

Qu’est-ce qui m’avait pris ? Seul le mystère le sait.

Alors, immédiatement, à 18:13, je suis allé voir et lire. Je devais me tromper.

Je donne ici un extrait de son fameux « 24h etc… »

« Pendant la nuit, il pouvait être onze heures, j’étais assis dans ma chambre en train de finir la lecture d’un livre, lorsque j’entendis tout à coup par la fenêtre ouverte, des cris et des appels inquiets dans le jardin, qui témoignaient d’une agitation certaine dans l’hôtel d’à côté. Plutôt par inquiétude que par curiosité, je descendis aussitôt, et en cinquante pas je m’y rendis, pour trouver les clients et le personnel dans un état de grand trouble et d’émotion. Mme Henriette, dont le mari, avec sa ponctualité coutumière, jouait aux dominos avec son ami de Namur, n’était pas rentrée de la promenade qu’elle faisait tous les soirs sur le front de mer, et l’on craignait un accident. Comme un taureau, cet homme corpulent, d’habitude si pesant, se précipitait continuellement vers le littoral, et quand sa voix altérée par l’émotion criait dans la nuit : « Henriette ! Henriette ! », ce son avait quelque chose d’aussi terrifiant et de primitif que le cri d’une bête gigantesque, frappée à mort. » Extrait de: Stefan Zweig. « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme. » .

Désolé, je ne m’étais pas trompé. L’essai de la phrase longue, ponctuée et rythmée est vain. Vous ne trouvez pas ? Relisez. Oui, j’avais raison. Je ne sais quel esprit souterrain me l’avait soufflé.

Mais je devais, encore, avoir tort.

Alors, j’ai cherché en ligne et suis tombé sur un entretien de Jean-Pierre Lefèbvre, qui a dirigé l’édition des œuvres de l’écrivain autrichien de langue allemande dans la Pléiade. (Fichtre, le méritait-il ?). On lui pose une question sur Zweig et Kafka, de la même époque, de la même langue d’écriture. Il répond :

Question: « Vous préparez une traduction de Kafka, toujours dans la Pléiade – est-ce un allemand plus moderne ?

« Sans aucun doute. Kafka est un Pragois familiarisé avec l’allemand sans fioriture de l’administration austro-hongroise. Il a aussi des modèles, notamment Flaubert, qui le pousse à la sobriété stylistique. Contrairement à Zweig, Kafka ne charge pas en amont sa syntaxe. Il cultive une brièveté des phrases qui préfigure ce qui va devenir la langue moderne. Mais bien sûr, c’est aussi parce qu’il a profondément influencé les écrivains du vingtième siècle qu’on considère qu’il anticipe sur eux ! »

J’assure qu’avant d’écrire ce que j’ai pu écrire plus haut sur les phrases de Zweig, je n’avais pas lu.

Mais je dois, comme à l’habitude, me tromper.

Je ne sais pas ce qui m’a pris, il y a plusieurs années et ce qui me prend maintenant de relater le souvenir et l’attaque frontale de Zweig. Toujours un mystère de la mémoire qui se prend, prétentieuse, pour l’écume tumultueuse des mers. Prétentieuse.

PS. Heureusement que peu connaissent ce site, j’aurais pris des volées de bois vert en guise de commentaire, vous savez ceux qu’on propose aux lecteurs des sites WordPress, plus bas et que je n’ai pas réussi à effacer du mien. En effet, les commentateurs, nombreux, dans toutes les langues me proposent mille et un produits pour mille et une actions. Des spams, quoi. Il existe un anti-spam WordPress, mais je ne l’utilise pas, de peur qu’il ne soit un spam ou un phishing…

Jouissance de la faim

Dans mes « cahiers numériques », faits de copies, de photos de pages de livres, de commentaires au stylo feutre « Pilot », que j’ai retrouvé récemment, que j’ai feuilletés, évidemment abondamment depuis quelques jours, je tombe sur une page de Kafka que j’avais photographié (à l’époque de l’argentique, c’était assez curieux, mais j’étais certain qu’il fallait le faire, la photographie ne pouvant que se figer er revenir, le carnet écrit étant trop collégien. Je n’ai pas eu tort).

Je la donne (j’ai du retaper, ce qui à l’époque du numérique, est fastidieux quand l’on sait qu’il est des choses plus faciles à faire que de recopier et de retaper) :

C’est un extrait de « Un champion de jeûne  » de Franz Kafka

(«Un champion de jeûne», «Joséphine la cantatrice») sont les derniers textes écrits par Kafka (1923). Il en corrigeait encore les épreuves la veille de sa mort, le 2 juin 1924.)

« — Je voulais toujours vous faire admirer mon jeûne, dit le jeûneur.

— Nous l’admirons, dit l’inspecteur affable.
— Vous ne devriez pourtant pas l’admirer, dit le jeûneur.
— Eh bien, soit ! nous ne l’admirons pas, dit l’inspecteur. Et pourquoi ne devons-nous donc pas l’admirer ?
— Parce que je suis obligé de jeûner, je ne saurais faire autrement, dit le jeûneur.
— Voyez-moi ça ! dit l’inspecteur, pourquoi ne peux-tu faire autrement ?
— Parce que, répondit le jeûneur (en relevant un peu sa tête minuscule et en parlant avec la bouche en o, comme pour donner un baiser, dans l’oreille de l’inspecteur, afin que rien ne se perdît), parce que je ne peux pas trouver d’aliments qui me plaisent. Si j’en avais trouvé un, crois-m’en, je n’aurais pas fait de façons et je me serais rempli le ventre comme toi et comme tous les autres.
Ce furent là ses derniers mots, mais dans ses yeux mourants brillait la conviction, ferme encore, malgré sa fierté disparue, qu’il continuait à jeûner.

J’avais, d’une plume assez ridicule noté qu’il fallait écrire sur le « bonheur de la faim, le bonheur de la fin« .

Oui, le ridicule ne tue pas.

Je raille souvent l’écriture ou l’exposé collégiens.

J’ai tort.

 

 

Renan, vilaine langue. Et les autres.

Le Samedi matin, c’et donc Finkielkraut. Et Finkielkraut, comme beaucoup, dès qu’il s’agit de rappeler ce qu’est une identité, une nation pour dire juste, convoque Ernest Renan ((1823-1892).

Comme tous le savent, puisqu’il s’agit de son texte le plus connu, Ernest Renan a écrit ou du moins a prononcé (c’est le texte d’une conférence) son fameux « Qu’est-ce qu’une nation » ? Un beau texte.

Son texte le plus élaboré. C’est lui-même qui le dit qui le clame en 1887   « J’en ai pesé chaque mot avec le plus grand soin. C’est ma profession de foi en ce qui touche les choses humaines, et, quand la civilisation moderne aura sombré par suite de l’équivoque funeste de ces mots : nation, nationalité, race, je désire qu’on se souvienne de ces vingt pages-là »;

De fait, il fait un sacré éloge, magnifiquement écrit de la Nation.

On peut citer un extrait (que beaucoup citent dans notre débat essentiel, il est vrai, de notre temps :

« La nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. […] Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. […] Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagne. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. »

Dans les débats actuels sur le communautarisme et l’identité française (on n’épilogue pas puisqu’on s’est juré il y a quelques années que ce site ne serait pas une tribune politique, même de mauvaise humeur), le texte vient et revient. Soit.
Mais beaucoup oublient que Renan, comme d’autres, ne faisait pas dans la dentelle, comme dit mon frère, lorsqu’il écrivait sur le peuple « juif », « sémite » comme il disait.
On cite encore :  Un extrait de son  Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, 1855 : « Je suis donc le premier à reconnaître que la race sémitique, comparée à la race indo-européenne, représente réellement une combinaison inférieure de la nature humaine. ».
Des mot qui ont donc sidéré les intellectuels juifs de l’époque.
Mais, tous, désormais, s’accordent à dire qu’il ne s’agissait que « langue », de comparer deux types de langues. Encore, soit.
On oublie, néanmoins de rappeler qu’à l’époque, la confusion a été de mise chez les antisémites et que certains considèrent même que le mot « antisémite » venir de là.
Puis on crie que Renan a été renvoyé du Collège de France après avoir publié  » La vie de Jésus « . Professeur au Collège de France, il a été suspendu  quelques jours après avoir donné son premier cours, jugé « offensant pour la foi chrétienne ».

Et que le même Renan, après s’être « libéré de son racisme » (je ne trouve plus la référence, celui qui l’a dit, c’est dans mes notes), avait affirmé que :  Le juif des Gaules… n’était, le plus souvent, qu’un Gaulois professant la religion israélite. », rangeant ainsi les juifs dans la normalité, et, partant, dans l’acceptable dirait une mauvaise « langue ».

On oublie encore que Renan, dans sa « Réforme intellectuelle et morale « (1871) avait considéré que : « La conquête d’un pays de race inférieure par une race supérieure qui s’y établit pour le gouverner n’a rien de choquant.

Long PS. Absolution de Renan. Il n’est pas le seul, Renan, à avoir « dit », étant précisé qu’en l’écrivant, je prends le risque de banaliser les mots qui ne seraient  rien devant le reste, grandiose. Ce que je ne crois qu’à moitié, du côté du plein et non du vide.

Voltaire « Vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition » (Dictionnaire philosophique). Ce n’est pas le-a seule attaque contre les juifs mais je n’alourdis pas le billet

Même si je ne peux m’empêcher de citer  encore :« C’est à regret que je parle des juifs : cette nation est, à bien des égards, la plus détestable qui ait jamais souillé la terre. » dans ce même Dictionnaire.

Notez que Voltaire ne déteste pas uniquement les juifs : ailleurs, dans Essai sur les moeurs et l’esprit des nations (1756) : « Les albinos sont au-dessous des Nègres pour la force du corps et de l’entendement, et la nature les a peut-être placés après les Nègres et les Hottentots au-dessus des singes, comme un des degrés qui descendent de l’homme à l’animal », « la race des Nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre ». Et dans son Traité de métaphysique : « Les Blancs sont supérieurs à ces Nègres, comme les Nègres le sont aux singes, et comme les singes le sont aux huîtres. »

Diderot : « Quoiqu’en général les Nègres aient peu d’esprit, ils ne manquent pas de sentiment. » (Encyclopédie, 1772.).
Jules Ferry. Le président du Conseil des ministres français déclare lors dans un discours, le 28 juillet 1885 : « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. […] Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »

 

Léon Blum. Un discours à la Chambre des députés, le 9 juillet 1925; Il se déclare adversaire « du colonialisme en tant qu’il est la forme moderne de cet impérialisme », il ajoute cependant qu’il « peut y avoir un […] devoir de ce qu’on appelle les races supérieures, revendiquant quelques fois pour elles un privilège un peu indu, d’attirer à elles les races qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de civilisation ».  

Victor HugoDiscours sur l’Afrique (mai 1879) : « Que serait l’Afrique sans les Blancs ? Rien, un bloc de sable, la nuit, la paralysie, des paysages lunaires. L’Afrique n’existe que parce que l’homme blanc l’a touchée. »

Jean Jaurès. Discours à la Chambre des députés, le 20 novembre 1903 : « La civilisation qu’elle représente en Afrique auprès des indigènes est certainement supérieure à l’état présent du régime marocain. »  Mais attention, il veut une une colonisation « humaine « . Mais les juifs reviennent (encore eux) lorsqu’il dit à Tivoli, en 1898,  : « Nous savons bien que la race juive, concentrée, passionnée, subtile, toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n’est pas par la force du prophétisme, nous savons bien qu’elle manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corset, d’extorsion »

Gandhi :  « Les Européens veulent nous ravaler au rang des Nègres dont la seule ambition est d’avoir assez de vaches pour s’acheter une femme, et passer leur vie avec, dans l’indolence et la nudité » Les “kaffirs” (terme sud-africain nommant les Africains à la peau noire) :  peuple paresseux avec lequel il était désagréable de cohabiter : « À propos du mélange des Kaffirs avec les Indiens, je dois avouer que je le ressens très fortement. Je pense qu’il est très injuste pour la population indienne et que c’est même une taxe indue sur la patience proverbiale de mes compatriotes. » (15 février 1904.).

De quoi être à « CRAN »…

Non ?

K, le procés

Ceux, rares, qui, par ma volonté, s’aventurent ici, connaissent mon auteur préféré. Les amis et les femmes qui ont subi, à une époque, la dithyrambe exacerbée, le cri d’admiration devant le génie, sourient tant ils savent ce que veut dire l’exagération (la seule attitude humaine acceptable devant l’interrogation sur l’existence du monde, à la mesure de cet avènement).

Kafka, avant tous. Mille à nommer après lui.

Hier, j’ai un peu vilipendé un « recenseur » de livres (ceux sur Levinas)

Je m’en veux. Nul ne mérite l’opprobre. Ce n’est pas de notre fait si nous sommes nés et si nous pensons, bien ou mal, selon les autres qui pensent bien ou mal.

Alors, je suis retourné sur le site, cherchant, pour compenser et me déculpabiliser, un article qui serait le « pendant », et partant l’oubli d’une petite méchanceté sur celui qui a écrit. Il suffit d’écrire pour ne pas être effacé.

J’ai trouvé celui sur Kafka.

L’histoire de l’héritage de ses manuscrits, légués à Max Brod, son ami (Kafka ne publiait rien) est assez hallucinante.

Non pas tant sur le fait de savoir si ce qui est juif doit revenir à l’Etat d’Israel (c’est un débat tellement absurde qu’il ne mérite pas le questionnement ou l’analyse) mais sur la petitesse de la guerre autour de ces manuscrits.

Oui, une bibliothèque universelle construite sur la Lune ou Mars, les deux seuls planètes que l’homme peut atteindre en l’état, devrait exister.

Il est aussi vrai que la revendication de l’Allemagne sur les manuscrits de Kafka est assez incorrecte, presque malsaine. La langue d’écriture ne peut effacer une histoire. Les allemands ne peuvent s’en tirer à aussi bon compte.

Ainsi, au-delà de l’illégitimité philosophique ou ontologique de l’attribution des manuscrits à l’Etat d’Israel, je préfère cette solution. Absurde certes mais moins impérialiste et immorale au sens historique et hégélien que la remise à une bibliothèque allemande.

Je colle l’article, sans commentaire, y compris celui sur la locution presque perfide, de biais, à propos du sionisme. Il faut bien du grain (noir) à moudre aux ecrivants…

Vous pouvez revenir à cette introduction après la lecture de l’article. Vous comprendrez mieux ce que j’y écris.

« À qui appartiennent les manuscrits de Kafka ?

  • Date de publication • 08 février 2020

« Le devenir des manuscrits de Kafka après son décès éclaire ses sentiments et ses ambitions et, plus dramatiquement, des conflits de destination entre Israël et l’Allemagne.

Il est des manuscrits dont la circulation ne relève pas seulement d’une simple succession familiale délicate. Elle renvoie à des enjeux moraux, culturels et internationaux, quand ce n’est pas à un pan entier de notre histoire au XXe siècle. Bien sûr, on peut résumer ce genre d’affaire au problème du contrôle privé ou public d’une succession. Et on en connait beaucoup de ce type. Mais, s’agissant de manuscrits littéraires d’une grand valeur intellectuelle, d’écrivains clefs, dans le cadre d’une histoire mondiale dramatique, le commentaire ne peut se résoudre à de tels résumés. D’ailleurs, les faits l’interdisent souvent. Tel est le cas que nous soumet Benjamin Balint, écrivain, auquel on doit ce récit concernant le dernier procès de Kafka : plus précisément, le destin judiciaire des manuscrits légués par Kafka à son ami Max Brod.

Au-delà des détails de l’affaire, la question centrale posée par cet ouvrage est celle du devenir des archives d’un écrivain, qui plus est dépositaire des archives d’un autre écrivain célèbre. Faut-il, compte tenu de leur importance et des impératifs de la recherche , faire préempter ces manuscrits par une bibliothèque en mesure d’assurer leur conservation et leur exploitation à l’encontre des légataires, contre une famille expressément héritière ? Seule une bibliothèque, il est vrai, peut les mettre à la disposition du public. Mais dans la mesure où il n’existe pas (encore) de bibliothèque universelle, les envoyer dans une bibliothèque nationale, cela ne revient-il pas à nationaliser une propriété privée ? Pour autant, laissera-t-on les légataires vendre les manuscrits à titre privé, au risque de les voir partir chez des collectionneurs qui les enfermeront dans des coffres ?

Comment oublier, de toute manière, quel sentiment une littérature procure à une nation vis-à-vis d’elle-même ? On le sait aussi, les dépôts d’État des manuscrits sont investis d’une signification symbolique pour une collectivité. On y décide quoi archiver, comment trier, qui y aura accès. Et c’est par là que se renforce la vénération. Mais dans l’histoire que nous raconte Balint, une double difficulté survient : la littérature allemande précède l’État allemand, comme la littérature juive précède l’État juif. Il faut retenir cela pour aller plus avant.

Les pièces du dossier

– 27 juin 2016 : Eva Hoffe, 82 ans, fille d’Ester Hoffe, vit en Israël, où elle est prise pour une vieille folle et une opportuniste par la presse ; elle assiste à la fin d’une bataille légale, commencée 8 ans plus tôt.

– De quoi s’agit-il ? De la succession Max Brod (1884-1968), gardien, éditeur et maître d’œuvre des écrits de Franz Kafka ; il est lui aussi écrivain pragois, de langue allemande, ami de Franz, et héritier de ce dernier depuis 1924 (mort de Kafka).

– La question posée au tribunal : après le décès de Brod, sa succession, qui contient les manuscrits de Kafka, revient-elle à Eva Hoffe, par l’intermédiaire de sa mère Ester, elle aussi décédée, secrétaire et confidente de Brod, ou aux Archives littéraires de Marbach en Allemagne, qui souhaite les conserver, ou à l’État d’Israël, qui entend bien les prendre en mains ?

– Il y a longtemps, Brod, par ailleurs installé à Jérusalem, avait transmis son héritage à sa « Chère Ester, en 1945, je vous donne tous les manuscrits et les lettres de Kafka en ma possession ». Le legs avait été renouvelé en 1961 et homologué en 1969 ; car selon la loi d’Israël, les dernières volontés d’une personne doivent faire l’objet d’une ordonnance du tribunal des affaires successorales.

– Mais que contient véritablement le legs ? Les manuscrits propres de Brod, certes, mais aussi des manuscrits de Kafka ? Laisse-t-il à Ester le droit de décider ce qu’il en adviendrait après sa mort et dans quelles conditions ?

– En 1973, l’État d’Israël, préoccupé par la perspective qu’Ester vende les manuscrits de Kafka à l’étranger, intente un procès pour se les approprier. La demande est rejetée, et l’État ne fait pas appel.

– En 1988, Ester Hoffe met en vente des pièces originales : le manuscrit du Procès est acheté pour la bibliothèque de Marbach (Allemagne). Mais elle meurt en 2007, à Jérusalem, en léguant tout à ses filles, les manuscrits de Kafka et ceux de Brod.

– C’est donc maintenant dans les mains de Eva Hoffe que se trouve ce legs, et c’est sur elle que se concentrent les problèmes y afférents : à commencer par un nouveau procès autour de trois nouveaux juges et une poursuite de l’État d’Israël contre Eva pour détention des manuscrits de Kafka (et absence d’entretien). La bibliothèque de Marbach postule aussi.

– Pour l’État d’Israël, les manuscrits dont sa mère (Ester) a hérité appartiennent de droit à la Bibliothèque nationale de Jérusalem. La raison invoquée est qu’un auteur juif, même écrivant dans une langue non juive, appartient à l’État juif ; et que ces oeuvres ne sont surtout pas un trésor national allemand.

– Réponse de la bibliothèque de Marbach : Kafka est un auteur universel, et tous les auteurs juifs n’ont pas vocation à déposer leurs manuscrits en Israël.

– L’affaire prend fin le 7 août 2016 : Eva doit remettre la totalité de la succession Brod à la bibliothèque nationale d’Israël.

Un trophée historique ?

Évitons de rendre compte des arcanes judiciaires particulières de cette affaire. Elles sont précisées avec pertinence par l’auteur au cours de l’ouvrage. De ce point de vue, il est effectivement important de statuer avec précision sur les termes de la succession. Brod a certes donné, légué expressément, ses archives de son vivant à Ester, mais il a assorti son legs d’une précision, celle d’avoir à remettre les manuscrits de Kafka à des archives publiques. Cela entraîne, bien sûr, la contestation possible des dernières volontés d’Ester (le legs à ses filles), d’autant qu’elle s’est contentée d’entasser les archives (dans des coffres en banque, dans un frigidaire, sur un buffet sur lequel se pavanent ses chats, etc.). Était-elle simplement exécutrice testamentaire ou bénéficiaire du legs ?

N’insistons pas. Venons-en plutôt aux différents débats de fond qui ceinturent cette affaire, les procès, et surtout les enjeux d’une telle donation.

La Cour suprême d’Israël déclare que certains biens culturels sont si importants que même leur propriétaire légal n’a pas le droit d’en disposer à sa guise. Soit. Pour autant, Israël doit-elle posséder tous les artefacts culturels juifs préexistant à sa création, comme si tout ce qui est juif trouvait son aboutissement logique dans l’État juif. Et comme si la culture juive avait toujours été motivée par un élan concret vers Jérusalem.

La question est posée durant le procès, en tout premier lieu par la presse israélienne et par la presse internationale. Elle l’est d’autant plus que la postérité de Kafka en Israël est misérable, moins par fait de germanité que par fait d’aversion envers la culture diasporique préétatique. Effectivement, commente l’auteur, Kafka pouvait être l’exemple aux yeux de certains israëliens de l’impuissance et de la passivité politiques que les sionistes ont vigoureusement rejetées dans une partie de la diaspora. Il faut d’ailleurs attendre des temps relativement récents pour que des conférences, des cours, des noms de rue même, soient consacrés à Kafka.

Sionisme ou littérature ?

Que pouvait en penser Kafka ? Quel fut son rapport à Israël ? L’auteur reprend ce dossier en produisant les pièces nécessaires. Il retrace l’amitié entre lui et Brod. Brod fut, aussi, le premier lecteur des écrits de Kafka, et l’a promu auprès d’éditeurs, puisque Kafka fut toujours incapable d’assurer sa promotion. Il a fait jouer ses réseaux en sa faveur. Ils ont même projeté d’écrire de concert.

Il montre aussi comment l’un et l’autre ont été inquiétés par l’antisémitisme. Kafka relève que les Juifs sont considérés comme des Allemands par les Tchèques mais comme des Juifs par les Allemands. Il lit les articles antijiufs haineux des journaux tchèques, le cœur serré. Il a par ailleurs été témoin, jeune, de synagogues vandalisées (1897).

Mais les deux amis se sont orientés différemment à l’égard d’un potentiel État juif. Il fut bien un temps où la place du peuple juif et les aspirations politiques de Kafka comme de Brod allaient occuper une place centrale. Mais Kafka est toujours demeuré ambivalent envers le sionisme. « J’admire le sionisme et il me donne envie de vomir », écrit-il en 1913, tout en assistant à des réunions autour de ce problème. Il en débat, tout en restant en marge, il contacte des partisans, il apprend l’hébreu, discute avec Brod, fait des dons, des legs. Mais ne va pas plus loin. Peut-être faut-il, comme le fait l’auteur, mettre en parallèle la complexité de ses relations avec le sionisme et les tentatives échouées de mariage. Sans doute, deux manières jumelles de dire « nous », auxquelles Kafka se refusait.

La langue allemande

Sur ce plan, Kafka a fait l’expérience d’appartenir à une minorité (de langue allemande) dans une majorité tchèque au sein d’un Empire autro-hongrois hétérogène écartelé par les forces centrifuges des nationalismes rivaux, puis démembré, au profit de la création de la Tchécoslovaquie (Mazaryck). Gilles Deleuze a, sur ce fait d’un écrivain allemand de la Prague tchèque, des commentaires qu’il convient de relire (sur l’anomal notamment et sur le phénomène « minoritaire »).

Certes, sa rencontre troublante avec le Yiddish a transformé la relation entretenue par Kafka avec l’Allemand, sa langue maternelle, et l’a mis au défi de savoir s’il appartenait à cette langue, ou si cette langue lui appartenait. La langue allemande l’a-t-elle empêché d’aimer sa mère qui, mère juive, ne pouvait être une « Mutter » ? De toute manière, la montée du nazisme devait entériner la fin de la riche symbiose littéraire juive allemande qui avait sans conteste modelé les deux cultures, et de la longue histoire d’amour juive avec la langue allemande.

Il reste que le canon culturel de Kafka est entièrement immergé dans la littérature allemande (Goethe, Schiller…). Aussi pour les avocats de la bibliothèque de Marbach, Kafka était « allemand » parce que sa langue était allemande et que son art ne pouvait s’exprimer que dans cette langue. Sans doute. Mais peut-on être Allemand avant et après la guerre, de la même manière ? Après guerre d’ailleurs, dans l’ombre des ruines, des écrivains allemands voulaient repartir à zéro. Pour le Groupe 47 (dont Günter Grass), on ne peut plus écrire comme si rien ne s’était passé, et les écrits de Kafka devaient aider à ce recommencement. Mais Marbach ne voulait pas non plus paraître confisquer cet héritage. Kafka écrivait bien en Allemand, mais peu après l’Allemand devenait la langue des assassins. Reste à savoir si la culture juive allemande peut être extraite du contexte dans lequel elle a été produite. Et à Marbach se trouve le centre des archives de la littérature allemande, le plus gros fonds d’archives mondiales de cette littérature (dont 200 auteurs persécutés par les nazis, Hannah Arendt, Heinrich Mann, Stefan Zweig, etc.). La bibliothèque en question ne demandait pas la propriété légale des manuscrits, mais le droit de faire une offre, afin de conserver les manuscrits et de les transmettre au grand public.

L’ouvrage détaille avantageusement de très nombreuses questions centrales pour la vie littéraire internationale. Certes, Ester Hoffe abusait de son pouvoir sur les chercheurs et les biographes. Certes, il était possible de jouer sur le sentiment de culpabilité des Allemands. Mais Brod voulait déposer ses archives à Marbach. Et, à l’inverse, Israël voulait prouver que la vie juive pouvait se prolonger là et que le futur juif devait partir de là. Comment mieux dire qu’un tel héritage est devenu un instrument au service de diverses causes. Mais l’affaire est close, du moins sait-on désormais où se trouvent les manuscrits de Kafka récoltés par Brod ».

Et maintenant…

Nouvelle conversation toujours téléphonique.

Cette fois-ci, après le langage, le style. Et, notamment, le style romanesque.Je dis que j’aime les romanciers qui prennent le lecteur par la main (si j’avais dit « par les yeux », ça aurait été lourd et faiseur). Ceux qui font toujours comprendre que nous lisons une histoire et que l’auteur nous la raconte d’emblée, frontalement.

On me demande un exemple. Je promets que j’y reviens par un mail. Et nous parlons de tout, sauf du coronavirus.

Eurêka ! Je me souviens.

Jean Rolin écrit comme ça. Je cherche, tombe sur ce roman si bien écrit (« Ormuz ») et suis encore subjugué par ce « Et maintenant…  » Le « si vous le voulez bien » m’avait épaté et m’épate toujours.

Pourtant ce n’est rien.Mais c’est tout. Le style et le sourire de la plume.Je colle un extrait. Du vrai texte.

« Et maintenant, si vous le voulez bien, nous allons nous rapprocher de la fenêtre, masquée jusqu’à présent par une double épaisseur de rideaux, à travers lesquels la fournaise du dehors parvient à irradier dans un rayon de plusieurs mètres à l’intérieur de la pièce climatisée. Si je les écarte, ces rideaux, une fois surmonté le choc – chaleur et lumière également implacables – causé par la mise à nu de la fenêtre, je découvre peu à peu, au fur et à mesure que mes yeux s’accoutument à cette lumière, et le reste de mon corps à cette chaleur, une vue assez vaste sur la partie de la ville qui s’étend le long du rivage. Au premier plan, des immeubles moins élevés que celui de l’hôtel Atilar dominent l’intersection de l’avenue Imam-Khomeiny et de la rue 17-Shahrivar, animées l’une et l’autre par une circulation incessante dont la densité varie selon les heures de la journée et connaît un pic en début de soirée. Un peu plus loin, sur la gauche, à la limite de ce qu’on peut voir par la fenêtre à moins de se pencher au-dehors, une mosquée inachevée, mais déjà de proportions imposantes, dresse ses deux minarets, hauts et grêles, au-dessus des allées couvertes du bazar. Sur la droite, la jetée de l’embarcadère – embarcadère d’où émanent, ou vers lequel convergent, à intervalles irréguliers, des vedettes assurant le transport des passagers entre Bandar Abbas et les îles de Qeshm ou d’Hormoz –, la jetée se divise en plusieurs branches dont la plus longue s’avance loin en mer. Celle-ci, presque toujours brillant d’un éclat qui fatigue la vue, est couverte de navires au mouillage, désarmés pour la plupart, le nez au vent, parmi lesquels un observateur averti pourrait s’étonner de découvrir deux cargos de marchandises diverses immatriculés respectivement à La Paz et à Oulan-Bator, deux capitales dont les ressources maritimes ou portuaires sont généralement ignorées.

En commun avec Kakfa ?

En 2016, la Cour suprême israélienne a rendu sa décision : les écrits de Kafka rejoindront la Bibliothèque nationale d’Israël.

Qu’en aurait pensé l’écrivain, lui qui écrivait dans son journal : « Qu’ai-je en commun avec les Juifs ? Je n’ai déjà presque rien en commun avec moi-même ».

A vrai dire c’est une amie qui m’a posé la question, pas très intéressante peut-être, de la judéité de Kafka, en me renvoyant à un texte qu’elle avait lu en ligne.

Je n’ai pu lui répondre que par la phrase précitée que je connaissais par coeur, ne m’étant jamais intéressé à cette judéité de l’écrivain, de tous écrivains à vrai dire, seule la judéité de Moise ou celle de Jacob, en ce qu’elle la constitue pouvant m’intéresser. Le reste (le solde dans l’écriture) n’est que succédané et intégration incidente d’un passé, comme tout écrivain maladroitement « adjectivé » par les chercheurs en herbe qui se recherchent… « Adjectivé », comme on dit désormais – ce qui me fait beaucoup rire-« genré »

En écrivant ça, je me fais assassiner par beaucoup. Mais tant pis.

Je me fais pardonner en livrant ci-dessous le texte que mon amie lisait.

Ceux qui s’intéressent aux écrivains « juifs » vont se régaler..

 

Une lecture juive de Kafka

Si nous pouvons lire aujourd’hui l’oeuvre de Kafka c’est grâce à son ami le plus proche, Max Brod. En effet, celui-ci, a sauvé cette oeuvre par deux fois. Kafka n’avait publié que peu de choses de son vivant, et dans ses derniers moments, se sachant atteint d’une tuberculose incurable il avait demandé à Brod, son exécuteur testamentaire, de brûler tout ce qui n’avait pas été édité.

Max Brod, conscient de la valeur des textes de Kafka, a transgressé ses dernières volontés.

De plus, pendant la seconde guerre mondiale, Brod est parti en Palestine en prenant soin d’emporter avec lui tous les manuscrits de Kafka, qui ont donc séjourné à Jérusalem pendant quelques années.

Là ne s’arrêtent pas les péripéties que connut l’oeuvre de Kafka ; après sa publication elle donna lieu à bien des malentendus, elle fut souvent mal comprise, interprétée de façon réductrice ou même totalement défigurée. En France, en particulier, on fit de Kafka, une sorte de philosophe de l’absurde, sous l’influence de Camus (cf. Le mythe de Sisyphe). En effet, on a traduit, tardivement en français son journal et sa correspondance, qui permettent de mieux comprendre ce que Kafka a voulu dire.

Il est vrai que Kafka a voulu faire de ses romans et de ses nouvelles des textes polysémiques, des textes dans lesquels se superposent de multiples couches de sens. 
Ces textes sont souvent des sortes de fables, de contes symboliques. Kafka adorait les contes et en particulier, comme il le dit souvent dans sa correspondance, les contes hassidiques.   »  Ce sont les seules choses juives dans lesquelles […] je me sente aussitôt chez moi « (lettre à Max Brod)

Cette polysémie a aussi brouillé les pistes : on a voulu faire de Kafka un existentialiste un crypto-chrétien, un marxiste, un anti-communiste, et bien d’autres choses encore. (Il existe des milliers de commentaires des textes de Kafka, ce qui constitue un phénomène unique dans le domaine des Lettres)

Mon but ici est donc de tenter de rendre à Kafka son vrai visage : Kafka est avant tout un auteur juif même si le mot  » juif  » n’apparaît pas dans son oeuvre ; (on y reviendra. Si son projet le plus visible, dans une première approche, est la volonté de faire une caricature de l’administration et de la bureaucratie, Kafka se place à l’intérieur d’une problématique juive.

Pour clore ce préambule je voudrais souligner que les questions qu’il pose, à propos de l’existence juive, sont aujourd’hui encore d’une remarquable actualité.

  1. L’enfant de l’assimilationKafka est né en 1883 dans une famille juive en voie d’assimilation. Dans sa prime jeunesse, cela ne lui pose aucun problème, puis, peu à peu, il va se sentir en exil dans cette assimilation et la vivre comme une douloureuse perte d’identité. Ce thème de la perte d’identité hante une très grande partie de son oeuvre, comme nous allons tenter de le voir dans un second temps. Mais en premier lieu voyons qui est cet enfant de l’assimilation.

    Il vit le jour à Prague, dans une Bohème qui fait alors partie de l’Empire Austro-Hongrois.
    L’émancipation des Juifs est là toute récente, elle date de 1848, durant le règne de François-Joseph. La révolution de 1848 concède aux Juifs les mêmes libertés que celles qui ont été accordées aux Juifs français par la Révolution française. D’où la grande reconnaissance que les Juifs de L’Empire vouaient à François-Joseph, et l’utilisation fréquente du prénom Franz pour nommer leurs fils.

    Kafka va donc assister à une mutation radicale de l’existence juive, et cela à l’intérieur même de sa propre famille : les Juifs qui viennent d’accéder à la citoyenneté s’engouffrent dans l’occidentalisation et l’assimilation, délaissant leur propre culture, leur propre tradition. Certains changent de nom, d’autres se convertissent au christianisme.

    Le tournant de 1848, est en effet, vécu comme une grande libération pour ces Juifs qui avaient été soumis à une réelle discrimination. Depuis longtemps, ils vivaient dans des  zones de résidence (comme c’était aussi le cas dans l’empire des tsars) pour  » ralentir  » la croissance démographique des Juifs, seul le premier né des enfants d’une famille juive pouvait obtenir une licence de mariage (sans le changement de 1848 le grand-père de Kafka n’aurait pas pu se marier.)

    Les parents de Kafka sont donc originaires de zone plus ou moins rurales, de shtetlech où l’on parlait le yiddish, le tchèque et parfois un peu l’allemand.

    Dans ces zones de résidence, l’étude des textes traditionnels et la pratique des mitzvoth restaient le coeur de la vie juive.

    Le grand- père paternel de Kafka avait une boucherie cacher, Hermann le père de Kafka quitta l’école très jeune (dans les écoles juives la scolarité n’était obligatoire que durant six années), pour livrer de la viande, puis il devint colporteur. Dans l’une de ses nouvelles : Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris, Kafka évoque l’enfance de son père, les Juifs sont présentés sous la forme de petites souris persécutées dont les enfants n’ont pas le temps d’être des enfants ; mais Hermann Kafka, le pauvre colporteur, va bientôt changer de situation. Les colporteurs correspondaient à un besoin du capitalisme naissant. Ils deviennent des commerçants et parfois même de riches industriels qui peuvent désormais partir pour la ville. Hermann s’installe à Prague, où peu à peu il se retrouve à la tête d’une entreprise prospère de bonneterie. A Prague, il va rencontrer Julie Löwy, dont la famille a aussi quitté la zone de résidence, c’est une famille aisée de brasseurs.

    Julie Löwy, la mère de Kafka vient d’une famille qui comptait un certain nombre d’érudits juifs. Kafka avoua souvent qu’il se sentait très proche de la lignée maternelle. Il note dans son journal :  »  Je m’appelle Amschel en hébreu, comme le grand-père de ma mère […] Un homme très pieux et très savant. « 1911

    Chez les Kafka, le magasin, la volonté de réussite sociale, ne laisse que peu de place à la pratique du judaïsme. On se contente d’aller à la synagogue pour les grandes fêtes. La famille va à la fois s’assimiler et se germaniser.

    En effet la ville de Prague est faite de trois communautés : la plus importante est la communauté tchèque, mais c’est aussi la plus modeste sur le plan économique ; il y a une communauté allemande plus puissante, et les Juifs, troisième communauté, veulent s’identifier aux allemands et idéalisent la langue allemande qui est la langue du pouvoir.

    Hermann Kafka veut pour son fils une éducation qui lui ouvre les portes de la réussite sociale. Franz fera donc un cursus primaire et secondaire dans des écoles allemandes (il y a tant de Juifs dans le lycée que fréquente Kafka que l’institution admet dans ses murs la présence d’un rabbin chargé de l’éducation religieuse.) Par la suite,

    Kafka, entreprend des études de droit : les étudiants juifs choisissent souvent des professions libérales (avocat ou médecin) dans lesquelles ils risquent moins de se heurter à l’antisémitisme virulent qui continue à exister dans l’empire Austro-Hongrois, en particulier dans les administrations. On retrouve dans bien des textes de Kafka l’empreinte laissée par ses études de droit. Cependant, Kafka décide de ne pas devenir avocat. Il veut un emploi qui lui laisse du temps pour écrire. Finalement il travaillera dans une compagnie d’assurance semi-étatisée. (Il pourra y entrer grâce au soutien d’amis, car, en principe, cette administration n’emploie pas de Juifs).

    A l’époque de ses études, Kafka ne s’intéresse pas au judaïsme : comme il l’écrira plus tard dans la lettre au père, il n’aime pas accompagner ses parents à la synagogue car il ne comprend pas les prières en hébreu. Il voit là, de plus, une sorte de judaïsme mondain.

    Une affaire grave d’antisémitisme se déroule en 1901 : une rumeur de meurtre rituel provoque dans les rues de Prague de violentes manifestations antisémites, dont Kafka ne semble avoir rien dit. Kafka se sent attiré par les courants libertaires de Prague et même l’athéisme

    Mais l’attitude de Kafka vis à vis du judaïsme va se transformer radicalement, peut-être sous l’influence de ses amis les plus proches, (ils sont tous juifs), mais >surtout, grâce à une rencontre : celle d’une troupe de théâtre yiddish venue de Lemberg (1911.) La découverte de cette troupe tient une très grande place dans le journal de Kafka. Le responsable de la troupe, Löwy devient pour Kafka un ami. Ainsi, il fait connaissance avec des Juifs beaucoup moins assimilés que ceux qu’il voit autour de lui, des Juifs qu’il trouve  » authentiques « , car ils ne sont pas encore vraiment éloignés de la Tradition. Grâce à ces comédiens Kafka renoue plus ou moins consciemment des liens avec ses ancêtres maternels.

    Dans les Recherches d’un chien (Pléiade t. II) il raconte sa rencontre avec les hassidim de la troupe de façon très imagée. Tout cela le conduit à remettre en question l’éducation qu’il a reçue. Dans La lettre au père (texte fondamental pour comprendre Kafka) il reproche violemment à son père de ne lui avoir transmis qu’un  » fantôme de Judaïsme « 

    Désormais Kafka oppose les Juifs de l’Est, si mal perçus par les Juifs germanisés, et en particulier par son père, aux Juifs de l’Ouest. Les premiers sont à ses yeux des Juifs  » authentiques  » conscients de leur culture et de leur histoire ; alors que les autres veulent oublier leur identité.

    A partir de 1911, Kafka regarde tout autrement l’assimilation. Et la critique de l’assimilation prend une place centrale dans son oeuvre.

  2. L’assimilation comme perte d’identitéA partir de la rencontre avec la troupe des comédiens de Lemberg ,Kafka s’engage dans un cheminement opposé à celui de ses parents On peut parler d’une sorte de  » désassimilation  » ou selon l’expression de Stéphane Moses, de  » dissimilation « . L’assimilation est désormais vécue par Kafka comme une souffrance. Il se sent à la fois dans et hors du Judaïsme.

    Dans son cheminement, la première étape est une analyse de ce qu’est l’assimilation et cela, à l’aide de ses romans et de ses nouvelles.

    Quatre thèmes sont au centre de cette analyse :

    • le thème de l’oubli
    • le thème de l’hybridation
    • le thème de l’identité
    • le thème de la culpabilité
    1. L’oubli

      L’assimilation est d’abord un oubli. Alors que le  » Zahor !  » Souviens toi ! est au coeur du Judaïsme, l’assimilé veut oublier ses racines, oublier la Tradition, C’est à dire l’Etude des textes sacrés, et la pratique des  » mitzvoth « , des commandements. Il veut oublier les langues juives ; il veut parfois oublier jusqu’à son nom. Il dévalorise sa culture d’origine, il la considère comme périmée et survalorise la culture du pays d’accueil.

      Kafka nous a laissé un certain nombre de portraits féroces de l’assimilé.

      Par exemple dans une nouvelle intitulée : Communication à une Académie (Kafka, oeuvres complètes, la Pléiade T II) l’assimilé est présenté sous l’apparence d’un singe (une fois encore Kafka écrit un conte). Ce singe ne veut plus rien savoir de ses origines, il les a oubliées :  » Mes exploits n’auraient pas été possibles, si j’avais voulu m’opiniâtrer à songer à mes origines […] mes souvenirs s’effacèrent de plus en plus « 

      Il se souvient seulement de s’être retrouvé (ou senti ?) dans une cage (le Judaïsme), cage dont il voulait sortir au plus vite. Alors il invente une solution : il imite les humains, il se met à parler, bref il devient un singe savant. On le sort, bien sûr, de sa cage et on l’emploie dans des cabarets. Kafka fait dire au singe :  »  J’ai acquis la culture moyenne d’un Européen […] cela m’a aidé à sortir de la cage « 

    2. L’hybridation

      L’assimilé ne peut tout effacer, il reste en lui quelque chose de ses origines : il est donc un mixte, un hybride. Le thème de l’hybride tint une grande place dans l’oeuvre de Kafka. Le singe-homme est un hybride, on a déjà rencontré des souris qui sont humanisées, un chien qui s’interroge sur son histoire (cf Les recherches d’un chien in O. Complètes Pléiade T II ).

      Autres exemples très intéressants : le chat-agneau qui apparaît dans  » Un croisement « . La bobine de fil en forme d’étoile, évoquée dans :  » Le souci du père de famille  » (Pléiade t II)

       » Un croisement  » (Pléiade t II)

      Le héros de l’histoire a reçu, en héritage de son père, un étrange animal  » moitié chaton, moitié agneau  » qui  vit en symbiose avec lui ; comment ne pas voir dans cet hybride le  » fantôme de Judaïsme » transmis à Kafka par son père ?

      Cette bête n’est pas un véritable chat, elle ne sait pas miauler ; elle n’est pas un véritable agneau, elle attaque les agneaux. Elle est un mixte, en plus elle voudrait être un chien, et souffre tant de sa condition qu’elle souhaite mourir sous le couteau du boucher.

      Ainsi dans ce conte il y un agneau, un chat, une allusion au chien et au couteau du boucher. On retrouve ici bien des éléments de  » had gadia  » le chant qui est chanté à la fin du Séder (le repas pascal). (Voir M. A. Ouaknin : Et c’est pourquoi on aime les libellules)
      Les enfants Kafka percevaient le rituel du Seder, déformé par leur père, comme une caricature comique.

      Par delà ce conte , Kafka évoque donc ce qu’était devenu le judaïsme dans sa famille, et plus précisément cette  » mixture   » qui tenait lieu de Séder

      Le souci du père de famille

      Un père de famille abrite chez lui un curieux hybride : qui se nomme Odradek. C’est un objet et un être humain. Son nom lui même est étrange, c’est peut-être un mélange de slave et d’allemand ; en réalité on ne sait pas d’où vient ce nom. Odradek est une bobine de fil qui parle, mais surtout c’est une étoile ; les fils qu’elle porte sont cassés et embrouillés. Cette bobine se déplace avec une béquille, si on lui demande  » où habites-tu ?  » Elle répond :  » Pas de domicile fixe « . Le père de famille s’inquiète : que va devenir Odradek ?  » Peut-il donc mourir ? « 
      La nouvelle se termine ainsi.

      L’étoile : c’est bien sûr, le peuple juif ; les fils sont cassés : au fil des génération quelque chose s’est brisé : la transmission ne fonctionne plus comme avant. L’Etat juif n’existe pas à l’époque : Odradek n’a pas de domicile fixe. Le peuple juif perd sa culture, il marche avec une béquille ; est-il en voie de disparition ? s’inquiète Kafka.

    3. L’identité

      L’assimilé est donc un hybride, enfoncé dans l’oubli. Il devient ainsi un homme sans qualités. Un homme qui, s’il s’interroge vraiment sur lui-même, comme le fait Kafka

      ne sait plus très bien qui il est. Dans une lettre à sa première fiancée : Félice Bauer

      Kafka écrit : les uns font de moi un écrivain allemand, les autres un écrivain juif ;  « qui  suis-je ? « 

      Kafka se sent lui même un hybride et en souffre. La question : qui suis-je ? traverse toute son oeuvre. Dans son journal il note qu’il manque  » de sol, d’air et de loi « 

      A mesure qu’il avance dans sa réflexion sur l’assimilation, il transforme ses personnages : il perdent leur identité, ce qui se traduit par l’effacement de leur nom.

      Les héros des deux grands romans inachevés et posthumes, Le Procès et Le Château, sont respectivement Joseph K et K- ( Il existe de nombreuses interprétations de cette disparition des noms-… K/Kafka K/le nom juif qu’on cache, à l’époque etc…)

      Pour Marthe Robert le défaut de nom renvoie à un défaut d’être du Juif qui perd son identité.

    4. La culpabilité

      Le thème de la culpabilité apparaît dans bien des textes de Kafka : dans La lettre au père, dans bien des nouvelles, mais surtout dans Le Procès.

      Rappel  des grandes lignes de ce roman posthume et inachevé : Joseph K.  » sans avoir rien fait de mal  » est arrêté un matin. De quoi l’accuse -t-on ? Les deux hommes qui viennent l’arrêter ne lui donnent pas la raison de cette arrestation. Commence alors pour ce modeste employé de banque un long périple à travers les méandres de l’administration judiciaire, logée dans des lieux glauques. Joseph K. voudrait savoir de quoi on l’accuse. Il voudrait rencontrer le tribunal suprême, organiser une défense ; mais toutes ses démarches restent vaines. Finalement, il se laisse dévorer par la machine judiciaire, qui le condamne à mort.

      Ce roman contient une superposition de sens : il peut être une critique de la justice, il peut avoir un sens métaphysique (on y reviendra), mais il s’agit aussi là d’une auto-accusation : Kafka s’est toujours senti culpabilisé par son père, il se sens coupable de décevoir Félice Bauer, sa fiancée  (il vient de rompre ses fiançailles). Mais il y a aussi et surtout la culpabilité de qui rêve parfois d’avoir grandi comme un petit juif du shtetel.

      La culpabilité de celui qui ne se sent pas un  » Juif authentique « 

      Pour terminer l’exploration de la méditation de Kafka sur l’assimilation il est indispensable de faire le détour d’un autre roman posthume et inachevé : Le Château. Là aussi il s’agit d’un texte polysémique : Brod lui-même propose au moins deux interprétations de ce roman. Dans l’une de ces deux interprétations il fait du Château le récit d’un voyage juif en terre hostile ; ou encore la quête d’une impossible assimilation. Rappel :K. un étranger a été appelé pour exercer le métier d’arpenteur, dans le domaine du comte west-west. Il arrive dans un étrange village surmonté d’un château. K. veut s’intégrer au village mais n’y parvient pas, il est rejeté. Il voudrait exercer la tâche pour laquelle il a été appelé mais son dossier s’est perdu dans les rouages de l’administration qui siège au château. Il voudrait donc parvenir jusqu’au château, mais c’est pour lui impossible. Il a une liaison avec Frieda, une femme du village ; il pense l’épouser et ainsi s’intégrer plus facilement, mais le projet de mariage échoue. Au contraire de Joseph K. dans le Procès, qui baisse les bras devant l’administration , K. se bat pour son droit à être considéré comme les autres, mais en vain. Dans une des fins possibles (Kafka n’a laissé que des ébauches de fins) K. meurt d’épuisement.

      Kafka semble décrire ici le périple de l’assimilé qui cherche vainement à être totalement intégré (à l’époque de Kafka c’est encore particulièrement difficile). A souligner que le Comte, invisible, qui règne au château s’appelle West-west ou Ouest-ouest, son nom symbolise à lui tout seul l’occidentalisation dont rêve le Juif de l’ouest. La tentative de mariage avec Frieda rappelle que le mariage mixte a été parfois vu par les Juifs d’alors comme une sorte de porte ouverte vers l’assimilation. A l’époque où il écrit Le Château, Kafka est déjà sioniste.

      Ce roman fait d’ailleurs penser à un des premiers textes littéraires de T. Herzl :Le nouveau ghetto où il est dit que l’assimilé se heurte à des murs, comme dans le ghetto, mais cette fois les murs sont des murs invisibles.

    Ainsi une bonne partie de l’oeuvre Kafka peut être interprétée comme l’expression de la souffrance d’un écrivain qui se sent à distance de ce qu’il voudrait être, qui se sent dans un  » entre-deux  » difficile à vivre ; mais il faut aussitôt ajouter que Kafka a trouvé, à sa façon, le chemin du retour vers le Judaïsme.

  3. Le chemin du retour
    1. Intérêt pour la culture juiveDepuis sa rencontre avec la troupe de théâtre yiddish Kafka lit des ouvrages concernant l’histoire et la culture juive. Il lit la Bible en allemand, mais il va bientôt la lire en hébreu. En effet, à partir de 1917 Kafka apprend l’hébreu.
    2. Etude de l’hébreuAu moment de sa Bar-Mitzvah, Kafka n’a pas étudié l’hébreu ; il a simplement appris un texte par coeur. Il commence l’hébreu moderne en autodidacte, puis il prend des leçons avec le fils d’un rabbin de Prague.

      Par la suite, il travaille avec Jiri Langer, un ami, qui a passé un certain temps en Galicie pour étudier avec le rabbi de Belz ; Langer lui enseigne l’hébreu et lui parle aussi beaucoup du Hassidisme. Son dernier professeur d’hébreu sera une étudiante venue de Jérusalem : Puah Ben, la fille d’un intellectuel, ami de Ben-Yehuda.

      A noter que Félice, sa fiancée berlinoise, lui avait parlé des conférences de G. Scholem qui donnait une grande importance au retour à l’hébreu. L’étude de l’hébreu permet à Kafka de lire des passages de la Torah avec les commentaires de Rachi.

    3. SionismeUne autre raison explique l’intérêt de Kafka pour l’hébreu : il adhère en effet, à l’idéal sioniste en 1917 ; Brod avait tenté, en vain, de le convaincre auparavant ; mais 1917 c’est la date de la déclaration Balfour. Le sionisme ne semble plus une pure utopie

      Kafka voit certains de ses amis partir pour la Palestine. Ces départs lui semblent un vrai miracle ; il écrit à sa soeur Valli :  » C’est déjà quelque chose d’énorme de prendre sa famille sur son dos, et de la transporter en Palestine. Que tant d’hommes le fassent ce n’est pas moins un miracle que celui de la mer rouge. « 

      Il a une vision plus ou moins mystique du sionisme : la  » montée  » en Palestine devrait permettre au peuple juif de reconstruire son identité.

    4. DoraA propos du retour de Kafka vers le judaïsme, il faut aussi évoquer sa rencontre avec Dora Dymant, qui sera sa dernière compagne. Kafka, qui a rompu à plusieurs reprise des fiançailles, rencontre, peu de temps avant sa mort, une jeune femme avec laquelle il s’installe à Berlin. Dora vient de Pologne, c’est une très bonne hébraïsante, elle a grandi dans un milieu hassidique dont elle s’est un peu éloignée ; mais elle connaît parfaitement la tradition juive et apporte beaucoup à Kafka : ensemble ils travaillent des textes traditionnels.

      A Berlin, Kafka suit des cours de Talmud à l’Académie pour l’étude du judaïsme. Kafka note dans son journal :   » l’Ecole du judaïsme est pour moi un havre de paix dans ce Berlin féroce et dans les féroces contrées de ma vie intérieure. « 

      A Berlin encore, Kafka et Dora forment le projet de partir en Palestine. Mais Kafka est depuis longtemps miné par la tuberculose, il meurt en 1924. Il sera enterré religieusement dans le cimetière juif de Prague.

    Kafka a donc suivi un itinéraire diamétralement opposé à celui de ses parents. Il fait partie de ces enfants de l’assimilation qui ont cherché, parfois de façon pathétique, à retrouver des racines. (cf . :G. Scholem par exemple.) C’est là une démarche qui pour nous garde encore tout son sens.

Conclusion

Deux questions

  • Comment qualifier le judaïsme de Kafka ?
  • Pourquoi dans ses oeuvres de fiction n’a-t-il jamais employé le mot  » juif  » ?
  • Le judaïsme de KafkaKafka est resté un juif atypique : il n’a jamais pratiqué les  » mitzwoth « , les commandements. Dans une nouvelle intitulée Dans notre synagogue il se compare à une petite martre qui n’est ni du côté des hommes ni du côté des femmes, elle se tient à distance accrochée à une grille, vers le balcon des femmes.

    On a souvent fait de Kafka un athée, le penseur d’un monde sans Dieu. Max Brod a refusé ce point de vue. Pour lui on trouve chez Kafka   »  les prémisses de la foi, conquises sur un scepticisme radical  » (Brod : Kafka)

    Il semble que pour Kafka il existe une transcendance, mais elle est inconnaissable. Plusieurs textes de Kafka peuvent donner lieu à une interprétation théologique. On s’arrêtera simplement à un passage célèbredu Procès :  » Devant la Loi. « 

    Un  » homme de la campagne  » (ou de la terre) veut accéder à La Loi. Il se heurte à un gardien qui lui refuse l’entrée   »  pour le moment « . Le temps passe, l’homme vieillit, au seuil de la mort il demande pourquoi personne d’autre ne tente de franchir cette porte.  » Elle n’était faite que pour toi   » répond le gardien. Mais l’homme a posé cette question trop tard. Il ne pénètrera pas dans la Loi, pourtant avant de mourir il voit luire une lueur du coté de la Loi.

    On peut voir là le portrait d’un  » Ham ha’haretz  » (Kafka ?) d’un ignorant, qui ne pose pas les bonnes questions ; ou bien qui se trouve face à un inconnaissable dont seule se montre la lumière (la  » chéhina  » – présence sur terre de la transcendance ?)

  • Pourquoi Kafka a-t-il  » censuré  » le mot  » juif  » dans ses textes de fiction ?Kafka a voulu donner à ses textes une connotation fantastique ; pour cela il efface presque tous les repères : pas de problématique juive explicite ; la psychologie des personnages est réduite au minimum ; le temps et l’espace sont estompés. Il obtient ainsi une atmosphère énigmatique et étrange.

    L’absence de repères clairs engendre aussi la polysémie recherchée par Kafka. On peut faire de ses textes une  » lecture infinie « , selon l’expression de D. Banon. Ainsi le lecteur est appelé à faire une exégèse, conformément à la tradition juive de la lecture.

    Enfin, Kafka a voulu aller du particulier à l’universel  : il est passé de la difficulté d’être un Juif à la difficulté d’être un humain.

  • LE TEXTE EST COPIE DU SITE DU CERCLE BERNARD LAZARE DE GRENOBLE. JE N’AI PAS VU LE NOM DE L’AUTEUR
  • https://www.cbl-grenoble.org/3-cbl-grenoble-8-action-7-page-0.html

Moby Dick, le chef-d’oeuvre

Lisez les extraits et vous comprendrez le titre.

Il est des moments et des circonstances dans cette affaire étrange et trouble que nous appelons la vie où l’univers apparaît à l’homme comme une farce monstrueuse dont il ne devinerait que confusément l’esprit tout en ayant la forte présomption que la plaisanterie se fait à ses dépens et à ceux de nul autre. Pourtant, rien ne l’abat, comme rien ne lui paraît valoir la peine de combattre. Il avale tous les événements, tous les credo, toutes les croyances, toutes les opinions, toutes les choses visibles et invisibles les plus indigestes, si coriaces soient-elles comme l’autruche à la puissante digestion engloutit les balles et les pierres à fusil. Car les petites difficultés et les soucis, les présages d’un proche désastre ne lui semblent que des traits sarcastiques décrochés par la bonne humeur, des bourrades joviales dans les côtes expédiées par un farceur invisible et énigmatique. Cette humeur insolite et fantasque ne s’empare d’un homme qu’au paroxysme de l’épreuve ; ce qui, l’instant d’avant, dans sa ferveur lui apparaissait si grave, ne lui semble plus qu’une scène de la farce universelle. Rien de tel que les dangers de la chasse à la baleine pour développer cette libre et insouciante cordialité, cette philosophie désespérée ! C’est sous ce jour que désormais, je vis la croisière du Péquod et son but : la grande Baleine blanche.

« Toutes les baleinières, hormis celle de Starbuck, furent bientôt à la mer, les voiles établies, toutes les pagaies maniées vigoureusement, soulevant des ondulations rapides, elles se ruaient sous le vent, celle d’Achab en tête. Dans les yeux caves de Fedallah s’alluma une pâle lueur de mort, un rictus hideux tordit sa bouche.
Telles de silencieuses coquilles de nautiles, leurs proues légères fendaient la mer, mais elles ne purent approcher leur ennemi que lentement, car à mesure qu’elles avançaient, l’Océan se fit plus calme encore, il paraissait étaler un tapis sur les vagues et sa sérénité en faisait une prairie matinale. Enfin le chasseur haletant fut si près de sa proie, apparemment sans méfiance, que sa bosse éblouissante fut tout entière visible, glissant comme une île solitaire sans cesse sertie de l’anneau mouvant d’une écume verdâtre, légère et floconneuse. Il vit les grandes rides indiquées qui barraient son front soulevé hors de l’eau à l’avant et, projetée loin en avant sur le moelleux tapis d’Orient des eaux, la chatoyante ombre blanche de ce large front laiteux qu’accompagnait, joueuse, la musique des vaguelettes, cependant que, derrière lui, la mer bleue roulait dans la vallée mouvante de son sillage, et que de part et d’autre de ses flancs des bulles brillantes jaillissaient en dansant. Les pattes légères de centaines d’oiseaux joyeux les faisaient aussitôt éclater, dont les plumes posaient leur douceur sur la mer au gré de leur vol capricieux. Pareil au mât de pavillon d’une caraque dressé sur sa coque peinte, la haute hampe brisée d’une lance, récemment reçue, se dressait sur le dos blanc de la baleine. Par moments, s’isolant du dais léger tendu par le nuage des oiseaux qui planaient au-dessus du poisson, l’un d’eux se perchait et se balançait sur la hampe, les longues plumes de sa queue flottant comme des banderoles.
Une joie paisible, une souveraine sérénité dans l’élan même enveloppaient le glissement de la baleine. Jupiter, taureau blanc emportant à la nage Europe accrochée à ses cornes gracieuses, coulant ses beaux yeux malicieux vers la jeune fille, filant, avec une vitesse ensorcelante, vers la demeure nuptiale de Crète, Jupiter ne surpassait pas, en sa majesté suprême, la glorieuse Baleine blanche en sa nage divine.
De chaque côté de son flanc éclatant, le flot partagé s’évasait largement, et la baleine soulevait une vague de séduction. Il n’est pas étonnant, dès lors, que certains chasseurs, indiciblement transportés et attirés par tant de sérénité se soient aventurés à l’attaquer, découvrant pour leur malheur que cette quiétude n’était qu’apparence et cachait des ouragans. Ainsi tu voguais, ô baleine, calme si calme aux yeux de ceux qui te voyaient pour la première fois, sans souci de tous ceux que tu avais déjà pris à ce piège pour les tromper et les détruire.
Ainsi à travers la tranquillité de la mer tropicale dont les vagues, au comble de l’extase, taisaient leurs applaudissements, Moby Dick avançait, cachant encore l’épouvante détenue par son corps, et dissimulant la hideur de sa mâchoire torve. Mais bientôt il se leva sur l’eau, et pendant un instant le marbre de son corps s’arqua, pareil au pont naturel de Virginie, il agita, en signe d’avertissement, l’étendard de sa queue, et le dieu révéla en entier sa grandeur, sonda et disparut. Les oiseaux blancs planèrent et plongèrent, puis s’attardèrent longuement sur le lac agité qu’il avait laissé.
Les avirons matés, les pagaies baissées, leurs écoutes choquées, les trois baleinières flottaient en silence, attendant que réapparût Moby Dick.

Au coucher du soleil
(La cabine ; Achab, seul, est assis et regarde au-dehors par les fenêtres donnant vers l’arrière.)
Quel sillage blanc et trouble je laisse sur mon passage, de pâles eaux, de plus pâles joues. Les lames envieuses s’enflent derrière moi pour effacer ma trace. Qu’elles la fassent disparaître, j’aurai néanmoins passé le premier.
Là-bas déborde la coupe toujours pleine, la vague chaude rougit comme un vin. Le fil à plomb d’or sonde la mer. Le soleil qui, lentement, décline depuis le matin achève sa courbe plongeante, il descend cependant que s’élève mon âme ! Elle peine à cette montée sans fin. Serait-elle trop lourde, la couronne que je porte ? Cette couronne de fer des rois lombards ? Elle est pourtant sertie de pierres précieuses et moi qui la porte je ne puis voir l’éclat qu’elles jettent au loin, mais je sens obscurément que cet éblouissement engendre la confusion. C’est du fer – je le sais – non de l’or. Elle est brisée – je le sens. Ses bords déchirés me blessent si profond que mon cerveau semble palpiter dans un étau de métal. Oui, mon crâne est d’acier, point n’est besoin de casque dans cette lutte où la charge est lancée contre mon esprit !
La fièvre brûle mon front. Oh ! il fut un temps où le soleil levant m’était un noble aiguillon et un apaisement le soleil du soir. Rien ne m’est plus. Cette lumière adorable ne m’éclaire pas, toute beauté m’est une angoisse dont je ne peux tirer nulle joie. S’il m’est accordé de la percevoir à l’extrême, je suis privé de l’humble pouvoir d’y prendre plaisir. Je suis damné de la plus subtile, de la plus perverse façon ! Damné au cœur du paradis ! Bonne nuit… bonne nuit ! (Il agite la main et s’écarte de la fenêtre.)
Ce ne fut pas tâche si ardue. J’aurais cru trouver du moins un rebelle, mais ma roue dentée s’adapte à tous leurs engrenages et ils tournent. Ou bien, si l’on préfère, ils sont devant moi comme des tas de poudre et je suis l’étincelle. Mais le pire c’est qu’il faille consumer l’allumette pour communiquer aux autres la flamme ! Ce que j’ai osé, je l’ai voulu, ce que j’ai voulu, je le ferai ! Ils me croient fou – Starbuck le croit. Mais je suis satanique, je suis la folie elle-même déchaînée ! Cette folie furieuse qui n’a de lucidité que pour se comprendre elle-même ! La prophétie veut que je sois déchiqueté, eh… oui ! J’ai perdu cette jambe. Je prédis à présent que je démembrerai qui m’a démembré. Sois maintenant et le prophète et l’exécuteur. C’est plus que vous ne fûtes jamais, Dieux Grands. Je me ris de vous et je vous conspue, vous les joueurs de cricket, les pugilistes, les Burke sourds et les Bendigoe aveugles ! Je ne dirai pas ce que disent les écoliers aux brutes : « Trouvez quelqu’un à votre taille, ne me rossez pas ! » Non, vous m’avez abattu et je me suis relevé, mais vous vous êtes enfuis et cachés. Sortez de derrière vos ballots de coton ! Je n’ai pas de fusil pour vous atteindre. Venez, Achab vous présente ses compliments, venez voir si vous pouvez me détourner. Me détourner ? Vous ne le pouvez sans dévier vous-mêmes ! C’est là que je vous tiens ! M’écarter de ma voie, quand la route qui mène à mon but immuable est faite de rails d’acier et que les roues de mon âme sont creusées pour la suivre. Au-dessus de l’abîme des gorges, à travers le cœur transpercé des montagnes, sous le lit des torrents, je me rue tout droit devant moi ! Ni obstacle ni tournant à ma voie ferrée !

Hėtéronymie, Pessoa.

On dit de Fernando Pessoa qu’il a concentré dans son œuvre, avant tous, les « problématiques du XX e siècle » qui seraient, selon des analystes rapides et répétiteurs, beaucoup sartriens, le moi, la conscience et la solitude; que tous ses écrits les « affrontent ».

Et il le fait grace à ses auteurs fictifs, inventeur donc, en, littérature, de l’hétéronymie, des hétéronymes.

On le laisse expliquer lui-même :

Enfant, j’ai eu tendance à créer autour de moi un monde fictif, à m’entourer d’amis et de connaissances qui n’ont jamais existé. (Bien entendu, je ne sais si réellement ils n’ont pas existé ou si c’est moi qui n’existe pas. En ces choses, comme en tout, il faut se garder d’être dogmatique). Depuis que je me connais comme étant ce que j’appelle moi, je me souviens d’avoir défini dans mon esprit l’aspect, les gestes, le caractère et l’histoire de plusieurs personnages irréels, qui étaient pour moi aussi visibles et m’appartenaient autant que les objets de ce que nous appelons, peut-être abusivement, la vie réelle. Cette tendance […] m’a toujours suivi, modifiant quelque peu le genre de musique dont elle me charme, mais jamais sa façon de charmer. […] Un jour […] –c’était le 8 mars 1914 – je m’approchai d’une haute commode et, prenant une feuille de papier, je me mis à écrire, debout, comme je le fais chaque fois que je le peux. Et j’ai écrit trente et quelques poèmes d’affilée, dans une sorte d’extase dont je ne saurais définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie et je ne pourrai en connaître d’autres comme celui-là. Je débutai par un titre : O Guardador de Rebanhos (Le gardien de troupeaux). Et ce qui suivit ce fut l’apparition en moi de quelqu’un, à qui j’ai tout de suite donné le nom d’Alberto Caeiro. Excusez l’absurdité de la phrase : mon maître avait surgi en moi. J’en eus immédiatement la sensation. À tel point que, une fois écrits ces trente et quelques poèmes, je pris une autre feuille et j’écrivis, d’affilée également, les six poèmes que constituent la Chuva Oblíqua (Pluie oblique) de Fernando Pessoa. Immédiatement et en entier… Ce fut le retour de Fernando Pessoa – Alberto Caeiro à Fernando Pessoa lui seul. Ou mieux ce fut la réaction de Fernando Pessoa contre son inexistence en tant qu’ Alberto Caeiro.
Alberto Caeiro ainsi apparu, je me mis en devoir – instinctivement et subconsciemment – de lui donner des disciples. J’arrachai à son faux paganisme Ricardo Reis latent, je lui trouvai un nom que j’ajustai à sa mesure, car alors je le voyais déjà. Et soudain, dérivant en sens contraire à Ricardo Reis, un nouvel individu surgit impétueusement. D’un jet, et à la machine à écrire, sans interruption ni correction, jaillit l’Ode triunfal (Ode triomphale) d’Álvaro de Campos – l’Ode qui porte ce titre et l’homme avec le nom qu’il a…

(Lettre de Fernando Pessoa à Adolfo Casais Monteiro, du 13 janvier 1935, dans Pessoa en personne, Lettres et documents, Paris, La Différence, 1986, p. 300-303.

Hétéronymes, auteurs fictifs, inventés pour exprimer sa pensée…

On connaît les esbroufeurs qui produisent, laborieusement, une minuscule pensée, en l’attribuant d’abord à un grand auteur connu. Puis, si elle attire un membre d’une assemblée molle, sourit, et, fièrement, « avoue » qu’elle est de lui…

On connaît aussi les « wikipediens », maîtres « es citations » et dotés d’une culture quantitative…

On connaît aussi les pseudonymes, utilisés soit par snobisme du genre, pour donner à lire, dans un écart, ou les sincères, comme Romain Gary qui avec Emile Ajar est allé plus loin que lui-même.

Les homonymes, en littérature, n’existent pas. Impossible. Question de droits d’auteur et de confusion vite abrogée par le plus rentable.

Alors les hétéronymes, comme les fictifs, de vrais auteurs inventés par Pessoa ?

Wiki en donne une mauvaise défintion en les asimilant presque à des pseudos :

« Pour Fernando Pessoa ce concept correspond à une personnalité différente de celle de l’écrivain orthonyme (c’est-à-dire Pessoa lui-même) à laquelle il crée une vie en soi en plus d’une œuvre. On recense plus de 70 hétéronymes possibles (recensés par Teresa Rita Lopes) dans l’œuvre de Pessoa, même si les trois principaux sont Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos ainsi qu’un « semi-hétéronyme », Bernardo Soares, l’auteur du Livre de l’intranquillité. Pessoa précise à propos des métamorphoses hétéronymiques : « Je ne change pas, je voyage » (seconde lettre à Casais Montero). WIKIPEDIA

C’est, pourtant exactement ici que la littérature naît, par cet éclatement de soi en un autre qui n’est pas une facette, mais un Autre. Lequel vient à faire douter de ce que nous sommes. Jusque dans le nom. (« Bien entendu, je ne sais si réellement ils n’ont pas existé ou si c’est moi qui n’existe pas »)

Non, non, pas une schizophrénie à l’œuvre, mais un dédoublement prolifique jusqu’à l’affrontement, non entre les personnages, mais entre des auteurs.

« Âme errante », selon ses propres termes, c’est par l’écriture des autres lui-mêmes que Pessoa a voyagé de personne en personne, vivant de multiples vies par le biais de la construction de ce spectacle en lui et « hors de lui » : « Je dépose mon âme à l’extérieur de moi », dit le poète, qui s’était imposé comme devise de « tout sentir,
de toutes les manières ». Toutefois, il savait également qu’« il manque toujours une chose, un verre, une brise, une phrase, et plus on jouit de la vie et plus on l’invente, plus elle fait mal». (Passage des heures », traduction de « Passagem das Horas », dans Œuvres poétiques d’Álvaro de Campos, dans Œuvres complètes de Fernando Pessoa, t. IV, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1988.)

Pas inutile de repérer les principaux hétéronymes de F.P, avant de dire l’idée nodale.

Alberto Caeiro. « Maître » de Fernando Pessoa et d’Álvaro de Campos, il est mort tuberculeux comme le père de Pessoa. Il est né à Lisbonne mais a vécu toute sa brève existence dans un village de campagne dans la région du Ribatejo (au centre du Portugal), chez une grand-tante auprès de laquelle sa santé fragile l’avait contraint de se retirer. C’est à la campagne qu’il a écrit presque toute son œuvre, du Gardeur de troupeaux (O Guardador de rebanhos) au bref journal du Berger.
Homme solitaire et discret, farouche et contemplatif a passé ses jours loin de tout tapage, sans liens affectifs ni sentimentaux.

Álvaro de Campos. Il est né en Algarve, province du sud du Portugal, le 15 octobre 1890, et a reçu à Glasgow le diplôme d’ingénieur naval. Il a vécu à Lisbonne sans y exercer sa profession. Grand, les cheveux noirs et lisses, séparés par une raie sur le côté, toujours impeccable et un peu snob, portant monocle, Campos aura incarné la figure typique de l’avant-gardiste, à la fois bourgeois et anti-bourgeois, provocateur et raffiné, impulsif,névrotique et rongé par l’inquiétude.

F.P : « J’ai mis […] dans Álvaro de Campos toute l’émotion que je ne donne ni à moi-même, ni à la vie. » Campos fait siennes les douleurs que Pessoa éprouve réellement mais aussi les joies dont il rêvait.

Une vie qui flirte avec l’élégance, mais aussi sa vie, moderniste, dépressif par la suite. Il collabore avec discrétion et réserve à la revue Presença, représentative de la deuxième avant-garde portugaise (alimentée par l’introspection proustienne  en publiant ses grands poèmes de l’absence et du nihilisme : « Annotation » (1929), « Anniversaire »
Campos incarne, fondamentalement, la conscience de l’échec, le refus de l’illusion,

Álvaro de Campos est décédé à Lisbonne le 30 novembre 1935, le même jour et la même année que Pessoa. C’est le seul qui l’a accompagné jusqu’au bout.

Ricardo Reis Il est né à Porto le 19 septembre 1887 et a reçu une formation grecque et latine dans un collège de jésuites. Il est médecin, s’est volontairement exilé au Brésil, d’où il ne reviendra pas. Ricardo Reis est un poète matérialiste et néoclassique, ses choix étant marqués par le renoncement sentimental.

L’idéal de Reis est un temps immobile, un monde immobile, qui ne se détériore pas. Reis choisit de ne pas choisir, en se soumettant à la volonté des forces inconnues.

Bernardo Soares .Nous ne connaissons ni sa date de naissance ni celle de sa mort. Il a mené une vie très modeste, qui peut sembler le pâle reflet de celle de son créateur. Il est « aide-comptable » dans la ville de Lisbonne, dans une maison d’import-export de tissus. Il y a tout lieu de penser qu’un Pessoa sans raisonnement et sans affectivité, comme le caractérise son auteur, va se définir avant tout dans l’activité d’observation. Pessoa installe Bernardo Soares près d’une fenêtre afin qu’il regarde.
Son « Livre de l’intranquillité ou Livre de l’inquiétude, écrit entre 1913 et 1935, sous forme de pensées, de maximes, d’aphorismes, est un journal de ce qu’il a appelé « la maladie du mystère de la vie ».  Perception du regard et altération des données de l’expérience : et ce qui réside en dehors du moi et que le moi fait sien n’est autre que le monde extérieur qui se métamorphose en moi. Incapable de vivre la quotidienneté, le livre de Soares emprunte le ton humble et le chuchotement.

On conclut : les hétéronymes de Pessoa ont été fabriqués par un génie que Pessoa aurait pu d’ailleurs générer, nommer, faire jaillir par le Nom.

Encore une fois, il ne s’agit ni de pseudos, ni de personnages. Mais des Autres qui sont « soi et un autre » (loin de Lévinas et sa conceptualisation souvent inféconde et fumeuse) en étant intrinsèque et extrinséque au propre corps qui les « modèlent ».

C’est plus que le génie de la littérature.

C’est le génie tout court : celui qui va chercher là où il n’est censé n’y avoir rien.

Dostoïevskien

Une amie (si l’on veut) férue d’auteures anglaises et tenant Jane Austen pour plus grande que Virginia Woolf m’a entrepris aujourd’hui sur la souffrance et la douleur. Thème assez récurrent chez ces écrivaines.

Souffrance et douleur. Celles que tous les humains subissent inexorablement, injuste, immorale, cruelle (ce sont ses mots) et qui ne devraient pas exister (toujours son affirmation), qui détruisent le sens de la vie. Injuste a- t-elle répété.

Elle a ajouté que personne n’y échappait, ne pouvait s’y soustraire, notamment dans la perte d’un être cher, dans un chagrin, dans un bouleversement sentimental.

Elle attendait mon acquiescement, persuadée de ma complicité dans ce credo presque christique, en tous cas exacerbé, proche de l’exagération à l’oeuvre dans l’affirmation. 

Elle a ajouté que, par ailleurs, dans mon ouvrage, désormais terminé, sur le « romantica », je devais sûrement avoir consacré un chapitre sur la souffrance romantique, confondant, comme tous ou beaucoup, mon romantica avec le romantisme…

Je lui ai répondu qu‘elle se trompait : d’abord la joie l’emportait sur la souffrance ou la douleur lorsqu’on dansait à une bonne place, avec les sentiments. Comme dans nos boums d’adolescent où on dansait avec une fille qui « serrait » (c’était le terme employé lorsque la fille, dans un slow ne s’éloignait pas trop de notre ventre. On souriait, joue presque collée à la « serreuse ». Le sentiment de la plénitude, corps contre corps gagnait contre toutes les souffrances d’adolescent (les premières, les primordiales pour la suite). Et qu’il n’y avait donc dans mon bouquin que ça. Et aucune description d’une souffrance, le sentiment, à l’inverse de ce qui se dit, étant trop intime pour se montrer sans ambages et la souffrance engendrée par l’on ne sait quoi étant balayée par la décence. On ne pouvait qu’être furieux, soit contre soi soit l’injustice. 

Mais il y avait plus, mieux à dire que ça

Il y avait à dire que la souffrance n’était pas « offerte » à tous…

C’est donc sidérée qu’elle m’a entendu dire que tous les humains n’étaient pas capables de souffrance ou de douleur. Qu’il fallait lire, sur le sujet, Dostoïevski. J’ai balbutié des mots de l’auteur dont je me souvenais vaguement la teneur, en lui promettant de lui donner la citation exacte tirée de l’immense « Crime et Châtiment ».

J’ai retrouvé et la donne à tous ici :

« la souffrance et la douleur sont toujours le corollaire d’une conscience large et d’un cœur profond »

Tous n’ont pas cette conscience. Tous n’ont pas ce cœur. Tout Dostoïevski dans cette phrase.

Je l’ai donc rappelée pour lui livrer la citation.

Elle m’a répondu qu’elle rêvait d’écraser sa conscience et de détruire son cœur.

Faudra que je boive un verre avec elle pour lui dire ce qu’était l’humanité : conscience et coeur. Justement. Juste du coeur et de la conscience.

Je l’appelle demain.

 

Debray, Valéry

Rien n’est plus facile, autour d’une table envahie par les commentateurs de service, teneurs inutiles de discours médiocres sur ce qu’ils n’ont pas lu, assez incultes, qui agitent leur verre de vin qui vient tâcher une chemise en lin, savamment froissée, que de critiquer Régis Debray.

Il me faut chaque fois le défendre et me retenir dans l’insulte directe et franche à l’endroit de ces esbroufeurs qui ne peuvent, dans leur inculture déjà dénoncée, que manier le propos de l’invective, organisée autour du creux d’une parole prévisible, tirée d’un automatisme du vide.

Je dois donc encore défendre Debray contre ces jaloux de l’écriture, ces clients de l’onomatopée, ces crieurs du néant.

Je dois le défendre Debray après avoir lu son dernier petit bouquin sur Paul Valéry, dans la belle petite collection « un Eté avec… ».

L’on y découvre ou redécouvre ce grand auteur et Debray, dans son écriture que les jaloux (je me répète) exècrent, faute de savoir écrire autre chose que des réclamations fiscales, est, ici, en très grande forme.

J’ai, comme le savent les lecteurs de mes billets, l’habitude de « copier/coller » des extraits.

Je l’aurais fait si j’avais sur ma tablette, le format numérique de l’ouvrage. Il n’existe pas encore. Et je ne vais pas passer ma soirée à taper des pages.

Je reviendrai, après une seconde lecture, sur Valéry après avoir relu (on prétend toujours « relire ») son « Cimetière marin ».

En l’état, je rappelle qu’il est né à Sète comme Brassens, lequel, justement dans son immense chanson que j’ai pu chanter, guitare sur une cuisse (« Supplique pour être enterré à la place de Sète), s’agenouille devant le maitre :

« Déférence gardée envers Paul Valéry
Moi l’humble troubadour sur lui je renchéris
Le bon maître me le pardonne
Et qu’au moins si ses vers valent mieux que les miens
Mon cimetière soit plus marin que le sien
Et n’en déplaise aux autochtones »

PS1. Je reviendrai donc, bientôt, sur Valéry. Je n’ai pas osé dire « non, ce n’est pas moi », en disant « sétois », la blague étant éculée, même si les bancs des écoliers n’abiment jamais les mots qui sortent des  cartables très usés.

PS2. Un « retour » ici, après une période de vide. Mais j’étais ailleurs, dans la terminaison du gros bouquin annoncé de manière récurrente dans ces billets (sur le romantica). Je l’ai terminé. Enfin…

 

 

Temps balzacien

A une amie qui se lamentait sur son besoin de sommeil trop tôt, pas dans la nuit, à l’heure où elle était invitée à une joyeuse soirée, refusant l’invitation de crainte de dormir à table, j’ai envoyé l’extrait d’une correspondance de Balzac que je reproduis ci-dessous :

« je me couche à six heures du soir ou à sept heures comme les poules ; on me réveille à une heure du matin et je travaille jusqu’à huit heures ; à huit heures, je dors encore une heure et demie ; puis je prends quelque chose de peu substantiel, une tasse de café pur et je m’attelle à mon fiacre jusqu’à quatre heures ; je reçois, je prends un bain < ne pas se laver avant d’aller travailler >, ou je sors, et après dîner, je me couche »

Elle m’a répondu qu’elle ne comprenait pas comment « après diner », il se couchait « comme les poules  » à 6h du soir…

Il dînait à quatre heures ? Non, il reçoit et prend son bain, ou il sort…

Je n’ai pas su répondre.

En tous cas, ça ne l’a pas aidée, mon amie…

Faudra que je cherche.

P.S. Ce billet n’est pas si anodin qu’on pourrait le croire. Notamment pour l’histoire des comportements et de l’inclusion dans le temps. Flaubert ou De Maupassant, je ne sais plus, relatent des diners à 9 plats, durant 5 h. Sûr que Balzac, une poule, n’y aurait pas été convié…

Sagan, for ever

Qui parle encore de Françoise Sagan ? Qui aime sa phrase, ses nerfs, sa langueur bégayante et rapide ? Ses mots vite avalés de peur d’être entendus, ancrés et immuables ?

Ses yeux constamment baissés sur ses lèvres fines qui rêvent d’être pulpeuses et embrasser, dans une fougue inédite l’être à ses côtés dans une décapotable aux ailes un peu froissées par une conduite d’un zigzag éthylique ?

Personne ne parle plus de Sagan qu’on laisse, statufiée, dans son adolescente de ce « Bonjour tristesse « .

Je crois qu’on a tort et qu’il faut l’aimer Sagan.

Une femme et un personnage. Ce qui devient rare, tant la femme ne veut plus l’être.

Certes, diront de faux proustiens et de vrais faiseurs, ce n’est pas de la grande littérature, même si elle n’est peut-être pas de gare…

Ils ont tort. Lorsque Sagan plonge dans la solitude, le seul vrai sujet de l’écrivain, elle est sublime, d’une plume fulgurante…

J’aime Sagan, n’en déplaise aux faux stendhaliens et aux vrais escrocs du mot.

J’ai repris, récemment, pour tester ma fidélité son petit essai, vite écrit vers Deauville (« Des bleus à l’âme « ).Je n’ai pas été déçu.

Alors, j’ai immédiatement, j’ai pris mon téléphone et j’ai appelé une nièce liseuse des Musso et autres Levy, en lui conseillant du Sagan.

J’ai, d’emblée, regretter la démarche qui s’inscrivait dans un réflexe idiot que je combattais (Sagan pour les jeunes filles).

Je viens à l’instant même de recevoir un coup de fil du compagnon de ma nièce qui a suivi le conseil. Il me dit être bouleversé par cette écriture vitaliste (son mot).

Sagan est un écrivain . Une écrivaine si vous voulez, une auteure.

Ci-dessous un extrait des »bleus »

P.S. j’ai failli, emporté par la facilité, intituler mon billet « Aimez-vous Sagan ? « . En référence å son roman d’où est tiré le film avec Ingrid Bergman et Anthony Perkins (« Aimez vous Brahms ? ») et sa musique qui fait pleurer les adolescents sentimentaux. Trop facile.

C’est un sujet un peu trop à la mode mais néanmoins fascinant que celui de la dépression. J’ai commencé ce roman-essai ainsi, par une description de cet état. J’ai rencontré quinze cas similaires depuis et je ne m’en suis tirée moi-même que grâce à cette bizarre manie d’aligner des mots les uns après les autres, des mots qui recommençaient tout à coup à jaillir en fleurs à mes yeux et echos dans ma tête. Et chaque fois que je la rencontrais chez quelqu’un, cette dépression, cette catastrophe – car il n’y a pas à plaisanter là-dessus ni à parler d’oisiveté ou de laisser-aller –, chaque fois, cette maladie m’accablait de tendresse. D’ailleurs, en y pensant, pourquoi écrirait-on, sinon pour expliquer aux « autres » qu’ils peuvent y échapper, à cette maladie, ou, en tout cas, s’en remettre ? La raison d’être, absurde, naïve de tout texte, que ce soit un roman ou un essai ou même une thèse, c’est toujours cette main tendue, ce désir effréné de prouver bêtement qu’il y a quelque chose à prouver. C’est cette façon comique de vouloir démontrer qu’il y a des forces, des courants de force, des courants de faiblesse, mais que dans la mesure où tout cela est formulable, c’est donc relativement inoffensif. Quant aux poètes, mes préférés, ceux qui font joujou avec leur mort, leur sens des mots et leur santé morale, quant aux poètes, ils prennent peut-être plus de risques que nous, les « romanciers ». Il faut un joli toupet pour écrire : « La terre est bleue comme une orange » et il faut une gigantesque audace pour écrire : « Les aubes sont navrantes, toute lune est atroce et tout soleil amer. » Parce que c’est jouer avec la seule chose qui nous appartienne à nous, les fonctionnaires de la plume, les mots, leur sens, et c’est quasiment abandonner ses armes à l’entrée de la guerre ou décider de les tenir à l’envers en attendant, les yeux déjà éblouis, demi-éteints, qu’elles vous sautent au visage. C’est bien ce que je reproche aux gens du nouveau roman. Ils jouent avec des balles à blanc, des grenades sans goupille, laissant le soin à ceux qui les lisent de créer eux-mêmes des personnages non dessinés entre des mots neutres, et qu’ils s’en lavent ostensiblement les mains. Dieu sait que l’ellipse est séduisante. J’ignore quel plaisir certains auteurs ressentent en l’utilisant à ce point, mais c’est vraiment un petit peu trop aisé, peut-être même malsain, de faire rêver des gens sur des obscurités dont rien ne prouve qu’elles ont réellement fait souffrir l’auteur lui-même. Vive Balzac qui pleurait sur ses héroïnes, ses larmes tombant dans son café, vive Proust qui dans sa maniaquerie ne donne champ à aucun développement…
Après ce petit cours de littérature française, je vais revenir à mes Suédois ou, plus précisément, à ma Suédoise qui arpente de ses grandes jambes le pavé parisien et matinal, rentrant elle ne sait où, à ce « chez elle » qui ne veut rien dire dans sa tête, rentrant plutôt à ce « chez eux » qui veut dire : son frère. J’ignore encore pourquoi j’ai jeté Éléonore dans les bras de ce galopin. (C’est que, sans doute, j’ai du mal à imaginer les conséquences de cette péripétie.) C’était peut-être parce que j’aime étirer mon histoire ou que, mue par une jalousie exotique chez moi, je commence à être légèrement énervée par son intégrité et sa manière de se défendre en amour, usant d’une technique aussi implacable et souveraine que celle du « close-combat » chez Modesty Blaise. On n’admire pas ses héros ni ses héroïnes, on ne les envie même pas, car ce serait une opération complètement masochiste et le masochisme n’est pas mon fort. Ni mon faible. Néanmoins, Éléonore me snobe. C’est vrai, à la fin : je voudrais qu’elle morde la poussière, qu’elle se roule dans un lit, transpire en se rongeant les poings, je voudrais qu’elle attende des heures près du téléphone que ce petit Bruno veuille bien l’appeler, mais sincèrement je ne vois pas comment faire pour l’amener là. La sensualité, chez elle, est maîtrisée dans la mesure où elle se permet tout, et la solitude neutralisée par la présence de son frère. Et son ambition est nulle. Je finirai par être du côté de Bruno Raffet qui, étant ce qu’il est, reste vulnérable. Il m’est souvent arrivé, d’ailleurs, de préférer des gens médiocres à des gens dits supérieurs, uniquement à cause de cette fatalité qui les faisait se cogner comme des lucioles ou des papillons nocturnes aux quatre coins de ce grand abat-jour que peut être la vie. Et mes essais désespérés pour les attraper au vol sans leur faire mal, sans friper leurs ailes, pas plus que mes tentatives grotesques pour éteindre l’ampoule à temps n’ont jamais servi à grand-chose. Et un peu plus tard, que ce soit une heure, dans le cas des insectes, ou un an, dans le cas des humains, je les retrouvais collés à l’intérieur de ce même abat-jour, aussi avides de s’étourdir, de souffrir, de se cogner que lorsque j’avais essayé d’arrêter leur misérable carrousel. J’ai l’air peut-être résignée mais je ne le suis pas, ce sont les autres : les journaux, la télévision, qui le sont. « Oyez, oyez, bonnes gens. Tant pour cent de vous vont mourir en voiture bientôt, tant pour cent d’un cancer à la gorge, tant pour cent de l’alcoolisme, tant pour cent d’une vieillesse minable. Et ça, on peut vous le dire, les gazettes vous auront bien prévenus. » Seulement, pour moi, je crois que le proverbe est faux et que prévenir, ce n’est pas guérir. Je crois le contraire : « Oyez, oyez, bonnes gens, c’est moi qui vous le dis, tant pour cent de vous vont connaître un grand amour, tant pour cent vont comprendre quelque chose à leur vie, tant pour cent vont être à même d’aider quelqu’un, tant pour cent mourront (et bien sûr, cent pour cent mourront), mais il y en aura tant pour cent avec le regard et les larmes de quelqu’un à leur chevet. » C’est là, le sel de la terre et de cette fichue existence. Ce ne sont pas les plages qui se dévident dans des décors de rêve, ce n’est pas le Club Méditerranée, ce ne sont pas les copains, c’est quelque chose de fragile, de précieux que l’on saccage délibérément ces temps-ci et que les chrétiens appellent « l’âme ». (Les athées aussi, d’ailleurs, sans employer le même terme.) Et cette âme, si nous n’y prenons pas garde, nous la retrouverons un jour devant nous, essoufflée, demandant grâce et pleine de bleus… Et ces bleus, sans doute, nous ne les aurons pas volés

Immense Calderon, beauté pure des mots

Il faut, si vous êtes sur une terrasse, un lit, un fauteuil lire Pedro Calderón de la Barca, poète et dramartuge espagnol (1600-1681).

Et commencer par « La vida es sueño » (1636). La vie est un songe.

Cherchez en ligne ce qu’il a pu être et faire cet auteur prolixe et géant, à côté de Shakespeare… .

Je colle un extrait de sa pièce précitée

CLOTALDE .

Et la vie est un songe trompeur.

La Vertu seule est constante et réelle.

Le vrai bonheur est dans le bien ;

Tout le reste est compté pour rien.

SIGISMOND

Ce discours me remplit d’une clarté nouvelle.

J’en sens toute la force et la sublimité ;

Mon esprit qui n’est plus séduit par l’apparence,

Des humaines grandeurs connaît la vanité.

Pour elles il n’a plus que de l’indifférence,

L’amour, le seul amour dont il est agité,

Lui fait sentir sa véhémence,

Il entraîne ma volonté.

Et quoique d’un vain songe il tienne la naissance,

J’éprouve que sa flamme est une vérité.

CLOTALDE .

Sortez d’erreur, ces feux remplis de violence,

À vos sens abusés doivent tout leur pouvoir ;

Ils n’offrent à vos yeux qu’un objet chimérique ;

Comme tous ces honneurs, cette Cour magnifique

Et tous ces vains trésors que vous avez cru voir ;

Miss Blandish

Le temps est donc, comme souvent lorsque le dernier bouquin vous tombe des mains,  à la relecture. Il faut toujours relire. Ca nous fait voyager dans une vie. La sienne évidemment. La bibliothèque dans sa liseuse ou sa tablette est, pour ce faire, prodigieusement au point.

Mais ce soir, on m’a posé une question très curieuse, absolument lumineuse.

Celle de savoir quel était le premier bouquin « que j’avais prêté ».

C’est vrai, la joie de prêter un livre qui vous a enchanté est déjà dans la lecture qui vous prend.

J’ai su répondre. J’étais très jeune et ce genre de bouquin avec quelques scènes presque osées pour l’époque, nous en raffolions. Avant même l’adolescence.

C’est un polar, le premier bouquin écrit par James Hadley Chase « Pas d’orchidées pour Miss Blandish ».

J’ai vérifié. Je l’ai dans ma bibliothèque numérique. Je relirai des passages demain et en donnerai, éventuellement,  des extraits. 

Magnifique question que celle du premier prêt. Je la poserai souvent

 

Marcel Cohen

J’ai déjà eu l’occasion, dans mes billets, de dire mon admiration pour Marcel Cohen, l’homme des « faits », l’écrivain des « détails ».

Un jour qui ne ressemblait à aucun autre, j’ai même pu écrire que quand je lisais Marcel Cohen, j’étais furieux de jalousie tant j’aurais voulu écrire exactement comme lui. Évidemment, comme toujours dans de tels jours rares qui ne ressemblent pas au précédent ni au suivant, j’exagère, j’exagère. Ce qui n’est pas le cas de Marcel Cohen, conteur du détail, du fait brut sans exacerbation.

Le époques dans lesquelles je ne me replonge pas dans quelques pages de cet auteur sont rares. Comme un besoin peut-être de larguer le trop, le gras, l’inutile, le cri ou l’enflure des sens sans laquelle pourtant l’ennui s’insinuerait tristement et diaboliquement dans nos veines bleues.

J’ai donc relu des extraits de « Détails » et de « faits », sa trilogie éditée dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard.

Puis, cherchant en ligne d’éventuelles actualités de l’auteur, je suis tombé sur un papier le présentant, assez sobrement écrit.

Je le livre ci-dessous. Il s’agit d’une critique ancienne de ses « faits »

Et si vous le lisez jusqu’à sa fin, un petit cadeau : un extrait (court) de ses « faits »

Vite, lisez Cohen. Il n’y a pas qu’Albert.

« Marcel Cohen est l’auteur d’une trilogie aux éditions Gallimard : Faits, Faits II, Faits III. Mais en vérité tous ses livres se rangent sous ce genre des « faits », que ce soit Sur la scène intérieure (collection L’un et l’autre, 2013) ou aujourd’hui Détails, qui sont en effet tous les deux sous-titrés « Faits », comme on indiquerait « roman », « essai », « poésie », « biographie ». Marcel Cohen a inventé pour son compte ce genre littéraire des « faits », qui sont comme des « dépôts de savoir… » si l’on en croit ce qu’il en dit lui-même dans l’avertissement qui figure au tout début de Sur la scène intérieure où il cite ouvertement le dernier livre du poète Denis Roche, Dépôts de savoir & de technique, que celui-ci avait publié en 1980 dans sa propre collection Fiction & Cie des éditions du Seuil, et dont le titre résume tout à la fois le caractère volontaire et incertain de la propre entreprise de Marcel Cohen, qui est autant une entreprise de remémoration que d’oubli – de silence, de lacunes et d’oubli.

Dans Faits III, il citait par exemple un autre poète qui disait quant à lui que « les faits sont impénétrables ». Marcel Cohen raconte ici ce qui est arrivé à Joë Bousquet, le 27 mai 1918, quand le lieutenant qu’il était alors est monté au front avec le 156e corps d’attaque, mais en commettant le geste insensé de chausser ses bottes en cuir rouge (quand ses hommes, au contraire, prenaient soin de troquer leurs meilleures chaussures de marche contre les souliers plus modestes qu’ils portaient au repos). Le 156e corps d’attaque était à peine sorti des tranchées que Joë Bousquet était touché en pleine poitrine par une balle qui lui sectionnait la moelle épinière entre la quatrième et cinquième vertèbre. Joë Bousquet passera le restant de sa vie dans son lit, à Carcassonne, les membres inférieurs paralysés, et persuadé que le tireur allemand convoitait ses bottes en cuir rouge… Il racontera que ses bottes rouges avaient décidé de son sort : « J’ai été un assez solide officier, mais je ne dois cette grâce qu’à l’incompréhensible soin que j’avais à me bien chausser », dira-t-il.

« Le monde est tout ce qui arrive », écrivait au même moment, sur des carnets de campagne pendant cette Première Guerre mondiale, le philosophe Ludwig Wittgenstein, en précisant que « le monde est l’ensemble des faits, non des choses ». Marcel Cohen ne parle pas vraiment du célèbre tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein, et, qui plus est, il est surtout marqué par la Seconde Guerre mondiale durant laquelle – à Auschwitz – son père, sa mère, sa sœur, ses grands-parents paternels, deux oncles et une grand-tante ont disparu. Les faits de ses livres laissent entendre que l’absence et le vide peuvent être exprimés. « Des faits et non les motifs de mes carences », dit-il aussi en citant la poétesse Alejandra Pizarnik. Marcel Cohen lui-même écrit des textes qui s’apparentent à de la poésie. Mais il est surtout l’écrivain qui n’a pas l’ambition d’imposer quoi que ce soit à ses lecteurs ; il est même comme ces artistes que sont Jochen Gerz et Emmanuel Saulnier, qui dressent des monuments invisibles pour montrer que si les cimetières juifs ont disparu de l’Allemagne, si le village de Vassieux-en-Vercors a été rasé par la 157e division de la Wehrmacht, « un monument disparu dont on parle a plus de réalité qu’un monument existant qu’on ne regarde plus »…

Dans Le Grand Paon-de-Nuit, qu’il avait publié en 2014, Marcel Cohen parlait d’un entomologiste convaincu que ce grand paon-de-nuit, vieux de trente millions d’années, « survivra presque seul au dernier papillon diurne ». Dans ce livre, il décrivait un personnage (ce quelqu’un que l’on retrouve dans tous ses textes) dépossédé de sa propre biographie, dont la vie ressemble « à son effort de nageur immobile luttant, par d’imperceptibles mouvements, pour empêcher son corps de recouvrir son ombre ». L’œuvre de Marcel Cohen, traduite en huit langues, est celle d’un grand observateur se livrant à l’expérience directe de l’entour de l’homme, « sans que cet homme puisse se prévaloir d’une psychologie, d’une métaphysique ou d’une psychanalyse ».

Roland Barthes employait ces mots pour parler du Nouveau Roman selon Robbe-Grillet, pour dire que ce roman n’est plus d’ordre chtonien, infernal, mais terrestre : il enseigne à regarder le monde avec les yeux d’un homme qui marche dans la ville, sans d’autre horizon que le spectacle, sans d’autre pouvoir que celui-là même de ses yeux (disait-il) ; et c’est un fait que Marcel Cohen lui-même se promène beaucoup dans la ville, à pied, en métro où il s’interroge par exemple sur l’agilité avec laquelle les femmes agrafent leur soutien-gorge… C’est un sujet en effet très sérieux, qui n’a rien de grivois sous la plume de Marcel Cohen ; tout comme il est intéressant de regarder s’engouffrer dans le métro des jeunes cadres engoncés dans le même costume noir si serré qu’ils peuvent à peine bouger… Oui, c’est le genre de détail qui raconte bien toute une époque, et qui va à l’essentiel. Marcel Cohen est précisément l’écrivain qui a cette capacité d’aller à l’essentiel, livre après livre, en toute objectivité.

Didier Pinaud

Détails, de Marcel Cohen
Gallimard, 208 pages, 18,50 euros
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UN EXTRAIT

« Aussi loin qu’il se souvienne, c’est à lui et à personne d’autre que les clés des chambres d’hôtel refusent d’ouvrir sa porte, que les couvercles des bocaux de petits pois résistent anormalement, que les lacets de ses chaussures restent entre les mains quand il est en retard pour se rendre à son travail,que les mines des crayons se brisent au moment de noter un numéro de téléphone important.
De même, il sent bien que ce sont des détails infimes qui, depuis toujours, l’empêchent de plonger à la piscine ou d’être plus assuré avec les femmes. Une question d’intonation de voix peut-être, de gaucherie dans la façon de leur adresser la parole ou de choisir le moment opportun, bien qu’il ne se souvienne d’aucune rebuffade particulière.
S’agissant des plongeons, il a depuis longtemps compris qu’il suffirait d’incliner un peu plus le buste au bord du bassin, modifiant ainsi l’angle d’attaque au moment d’entrer dans l’eau. Mais il n’a jamais oublié pour autant la classe se tordant de rire, à l’école communale, lorsque le professeur de natation lui avait demandé de recommencer un plongeon qu’il venait de rater lamentablement. C’est assez pour qu’il n’ait pas la moindre envie de s’y exercer à nouveau. Combien d’années se sont écoulées depuis ?
Pour le reste, il ne s’est jamais vu ni beau ni laid, il ne s’est jamais senti ni plus bête ni plus intelligent qu’un autre, si bien qu’il a toujours eu l’impression qu’il s’en fallait d’un cheveu qu’il ne finisse par se rejoindre, comme il suffit de quelques centimètres pour se trouver à l’aplomb exact d’un réverbère et rattraper ainsi notre ombre sur le trottoir. »

UN AUTRE

Une femme se souvient comment, jeune fille, on ne manquait pas une occasion de lui rappeler l’étrange comportement de sa grand-mère pendant la Première Guerre mondiale.
À la ferme, lorsqu’elle recevait des nouvelles de son mari, et contrairement à toutes les femmes de soldats, la jeune épouse — elle était mariée depuis deux ans à peine — commençait par poser le courrier sur la grande table de la cuisine. Elle s’asseyait alors sur la première chaise, dans la rangée de six — destinées aux journaliers et alignées contre le mur —, avant de sortir son chapelet de sa poche de tablier. Elle le passait autour de son poignet et priait sans quitter la lettre des yeux. On n’entendait plus que les mouches, le tic-tac de la petite horloge noire au-dessus des chaises et un chuintement de lèvres.
Quand la femme se dirigeait vers la table, c’était sans hâte et avec un soupir : pour elle, l’important n’était pas du tout ce que dirait la lettre, moins encore la carte postale reconnaissable aux petits drapeaux tricolores de la Poste aux armées. Elle savait que la carte avait été rédigée à la hâte dans les tranchées. Et il se passait plusieurs semaines, parfois beaucoup plus, entre la collecte du courrier par le vaguemestre et la remise au destinataire. Quelle qu’en soit la teneur, le courrier ne prouvait donc rien. Tout au plus s’agissait-il de fantômes dont l’unique vocation semblait être de semer le trouble dans les esprits.

À cet égard, les longues lettres étaient de beaucoup les plus fallacieuses : n’étaient-elles pas toujours rédigées à l’arrière, quand le régiment était au repos ? Le pire était donc à venir et c’est la confiance sans mesure des soldats qui faisait le plus mal. Croyaient-ils vraiment à ce qu’ils affirmaient avec tant d’assurance ? Quand ils envoyaient des photos, on les voyait qui riaient avec leurs camarades, la pipe aux lèvres, levant en chœur leur quart d’aluminium, le petit chien servant de mascotte à la compagnie allongé à leurs pieds. À la santé de qui trinquaient-ils ainsi ? Dans un coin de la photo, il était rare qu’on n’aperçût pas le linge qui séchait sur une corde et, pendu à son trépied, le chaudron d’eau chaude destiné à laver les gamelles. À l’arrière, les femmes de soldats paraissaient à tous égards beaucoup plus avisées.
En deux ans, la jeune femme, en tout cas, avait entendu trop de voisines se réjouir de ce qu’un père, un mari ou un fils était en bonne santé au moment même où les gendarmes, parfois le maire, posaient leur bicyclette dans la cour de la ferme pour annoncer sa mort. Le facteur lui-même se disait honteux de devoir remettre tout un paquet de lettres à une famille en deuil depuis des mois. Dans ses prières, comment être certain que la jeune femme n’implorait pas le ciel d’accorder à son mari la grâce d’une blessure, voire une amputation pure et simple, plutôt que d’apprendre une fois encore qu’il était en excellente santé et, comme tous ses camarades, qu’il avait un excellent moral ? Dans ses lettres, elle cachait à peine sa jalousie lorsqu’elle apprenait qu’un ami de son mari avait été évacué et qu’il était soigné dans un hôpital de l’arrière. Sans doute lui faudrait-il beaucoup de repos, expliquait-elle, mais du moins avait-il la chance d’être « intact », selon sa propre expression.
Les choses arrivèrent exactement comme la jeune femme le redoutait. En août 1916, le maire venait de lui remettre une convocation l’invitant à se présenter sans tarder à l’état-major du régiment, à Verdun, afin de reconnaître le corps de son mari, quand elle reçut une carte postale. Ce ne fut pas la dernière et, dans celle-ci comme dans les suivantes, elle ne fut pas étonnée d’apprendre que le moral était « au beau fixe ».
La jeune femme revint au village avec, dans le fourgon du train, un cercueil en bois blanc et un corps dont seule la couleur des cheveux rappelait son mari. Des années durant, elle expliqua que c’est pour ne pas importuner inutilement le médecin major qu’elle avait accepté de reconnaître ce corps plutôt qu’un autre..

léthé

La soirée s’annonçait bien, tous souriaient, allez savoir pourquoi. De fait la soirée se déroulait bien. L’un des invités proposa un jeu. Il s’agissait, pour chacun, de raconter sa « vie antérieure ». C’était,avait-il dit, une manière de raconter son humeur. Soit une vie atroce dont on s’était libéré par une vie présente extraordinaire. Soit une vie de rêve comparée à celle que le narrateur subit.

Evidemment, nul n’a osé raconté une vie antérieure merveilleuse qui s’opposerait à celle, atroce, que l’on vivait en ce moment précis de la narration. L’orgueil humain ne supporte pas que l’on puisse considérer que le malheur est présent. Il est enfoui, dépassé, enterré. A défaut, on nous plaint et personne, sauf celui qui ne parle pas, celui peut-être un peu déprimé, n’aime être plaint. Le bonheur est obligatoire et il faut le dire et le montrer. La tristesse est faible et les romantiques auraient été s’ils avaient vécu notre temps, vilipendés tant l’injonction à la joie et la chasse contre le spleen est l’un des principes qui fait encore vendre les magazines à papier glacé.

Vient mon tour. Je dis que je n’ai pas trouvé le contre-poison de Léthé et passe la parole au suivant. A vrai dire, le jeu m’énervait. Et j’étais certain que par ce mot, une discussion sur sa signification allait s’enclencher et faire donc remiser dans ses buts, le satané jeu idiot.

De fait, c’est ce qui se produisit.

J’ai donc du préciser que dans la mythologie grecque, les Enfers avaient un rôle essentiel. Et après un grand nombre de siècles passés aux Enfers, les âmes des justes et celles des méchants qui avaient expié leurs fautes réclamaient aux dieux un retour sur terre, en habitant un corps.

Cependant, si l’on accédait à cette demande, une condition devait être remplie : on devait perdre le souvenir de sa vie antérieure.

Pour ce faire, on buvait les eaux du Léthé, fleuve de l’Oubli, l‘un des cinq fleuves de l’Enfer. Ce qui permettait d’effacer de la mémoire toute trace du passé. Pas complètement, on n’en gardait que de vagues réminiscences (notre impression de « déjà-vécu »).

Donc, comme dans le bouddhisme, une nouvelle incarnation et l’oubli grace à ces eaux de tout d’avant.

Le Léthé coulait avec lenteur et silence : c’était, disent les poètes, « le fleuve d’huile dont le cours paisible ne faisait entendre aucun murmure ». Ce fleuve est quelquefois représenté sous la figure d’un vieillard qui d’une main tient une urne, et de l’autre la coupe de l’Oubli.

J’ai donc raconté tout ça, ce qui a eu l’effet escompté : un abandon du jeu et une discussion joyeuse sur les représentations dans les tableaux des musées de la mythologie grecque.

A cet égard, la discussion est aussi venue sur la peinture italienne que j’ai pu comparer à la peinture espagnole, pour, encore louer Ribera, Velasquez, El Greco et Goya. On ne se refait pas.

PS1. La gravure en tête du billet est de Gustave Doré (évidemment) et représente Dante devant le fleuve Léthé, buvant avidement ses eaux.

PS2. Un lecteur (une lectrice ?) assidu (e) et anonyme de mes petits billets, immédiatement après la lecture de celui-ci, m’a envoyé un poème de Charles Baudelaire, extrait des Fleurs du Mal. Je le colle.

Pour engloutir mes sanglots apaisés
Rien ne me vaut l’abîme de ta couche ;
L’oubli puissant habite sur ta bouche,
Et le Léthé coule dans tes baisers.

no es nadie, señor, soy yo

Plutôt que d’ajouter un PS à mon billet précédent, et le noyer ainsi sous les mots, je fais un mini-texte de ce que j’avais omis de mentionner dans cette petite démonstration de l’inexistence de l’identité personnelle, d’un moi pré-identitaire qui serait profondément ancré dans chaque personne du monde et qui ne serait pas celui, social, qui se suffit à lui-même et encombre, adroitement, sans lamentations faussement poétiques, le moi tout court (ou tout long, comme l’on voudra).

J’ai en effet omis de citer l’anecdote dans le bouquin Octavio Paz intitulé « Le Labyrinthe de la solitude ». Elle est significative, drôle et embrasse le sujet (le sujet ?)

Une nouvelle servante se présente au domicile de son patron, lequel fait la sieste et ne l’entend pas arriver. Soudain il se réveille et sursaute : « Qui va là ? » Réponse de la servante : « No es nadie, señor, soy yo » – ce n’est personne, monsieur, c’est moi.

Tout est dit ici. Et je ne commente pas.

Quarto Cohen

 

 

 

 

 

On colle ici un article paru dans la République des Livres, l’excellent site (un clic pour y accéder sur ce lien site) de Pierre Assouline, intitulé « LE VRAI ALBERT COHEN, ENFIN » (ici)Il faut savoir s’effacer quand d’autres disent mieux que vous.

L’usage du « Copier /coller », à condition de citer est une aubaine pour la mémoire et l’apologie…

« Les lecteurs de la Comédie humaine, des Rougon-Macquart, des Hommes de bonne volonté ou de la Recherche du temps perdu ont toujours su qu’en en lisant séparément l’un des volumes, il s’agissait de la partie d’un tout, laquelle en principe pouvait se comprendre et s’apprécier sans connaître l’ensemble. Mais combien de lecteurs d’Albert Cohen (1895-1981) se sont-ils jamais doutés que c’était également le cas ?Enfin, ils peuvent vraiment lire son œuvre. Ceux qui connaissent plusieurs de ses livres diront que c’est déjà fait de longue date – à l’exception des allergiques, des indifférents à son verbe étincelant, Alain Finkielkraut par exemple ne cache pas à propos de Belle du seigneur notamment, hymne à la femme qui désespère autant qu’elle fascine le narrateur : « Je déteste son lyrisme. Je n’y reconnais rien du sentiment amoureux » écrit-il dans Et si l’amour durait ? (Stock).

Pour d’obscures raisons éditoriales, qu’il serait lassant et répétitif d’énumérer, Solal, Mangeclous, Les Valeureux, Belle du seigneur ont paru non seulement dans le désordre mais privés d’une précision qui ne relève pas du détail. Une simple mention. Car dès 1935, soit peu après la parution du premier volume Solal, Albert Cohen avait fait figurer le sur-titre en couverture de Mangeclous « Solal et les Solal ** ». On n’aurait su mieux en dire la continuité.

Avant-guerre, Gallimard était passé outre en raison de l’énormité du manuscrit et n’avait pas hésité à demander à l’auteur de couper, ou plutôt d’en distraire une bonne partie pour la publier ultérieurement, ce qui sera fait. Il est vrai que Cohen était non seulement fécond mais bavard, sa prose fut-elle inspirée, étincelante ; lui-même reconnaissait que son art de la composition reposait sur sa capacité à en rajouter ; à propos de son inspiration, il parlait même d’une « prolifération glorieusement cancéreuse ». Marcel Pagnol, son meilleur ami depuis leur adolescence au lycée à Marseille, lui faisait remarquer que dans ses romans, il y en avait trop :

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« Trop de tout et dans tous les genres ! »

Avec la parution ces jours-ci du Quarto (1664 pages, 32 euros, Gallimard) regroupant les quatre romans dans l’ordre, enrichis de notes érudites, de présentations éclairantes, d’un glossaire de mots rares et typiques, et d’une biographie illustrée, sous la direction de Philippe Zard, spécialiste de littérature comparée à Paris-X-Nanterre, la faute est enfin pardonnée en même temps qu’elle est avouée. Le lecteur a enfin la conscience d’être en présence d’une véritable volume déclinée en une suite de volumes qui ne font qu’un. Ne manquent à ce pavé que sa pièce de théâtre Ezéchiel ainsi que ses récits autobiographiques Le Livre de ma mère, Ô, vous frères humains, Carnets 1978. Mais à quoi ressemble désormais cette œuvre ? Qu’est-ce qui apparaît qui n’apparaissait pas ? Autrement dit : qu’est-ce que cela change 

Solal brille toujours par sa juvénilité, sa spontanéité, ses fulgurances. C’est d’autant plus remarquable qu’il s’agit de la matrice de l’œuvre. Autrefois, explique le maitre d’œuvre de ce Quarto, les épisodes dramatiques et comiques donnaient une sensation de foisonnement étouffant ; désormais, ils gagnent en équilibre, l’alternance de burlesque et de tragique est moins déroutante (Pagnol aurait apprécié) et le rythme de l’ensemble y gagne. Les présentations de chaque roman permettent également de mieux déceler ses influences : Rabelais bien sûr auquel il emprunte son sens de l’hénaurme mais aussi Proust qui l’a sidéré dès la découverte en son temps d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs dans une librairie d’Alexandrie, ville où il effectuait un stage dans un cabinet d’avocat. A ses yeux, Proust incarnait par excellence le-grand-romancier. N’empêche que sa fiction, la part autobiographique est limitée. Ariane a eu plusieurs modèles agrégés, ce qui ne manqua pas de susciter de vaines polémiques longtemps après. Solal quant à lui n’est pas Cohen. La Céphalonie (île grecque où il n’avait jamais mis les pieds) de sa saga n’est pas une transposition de la Corfou de sa petite enfance, d’autant qu’il n’y aura passé que ses cinq premières années avant l’émigration familiale à Marseille, n’y revenant que pour le temps bref de sa bar-mitzva.

On sait que rien n’horripilait Philip Roth comme d’être présenté à l’égal d’un « écrivain juif » dépendant d’une fantasmatique « école juive new yorkaise », de même que Graham Greene ou François Mauriac se disaient « écrivain et catholique » mais certainement pas « écrivain catholique ». Et lui ? « Cohen est un écrivain juif comme Césaire est nègre et Claudel catholique : ces adjectifs portent, idiomatiquement, le tout de la question humaine » écrit Philippe Zard. Il est vrai que Cohen, lui, s’est toujours réclamé d’une inspiration juive. D’autant qu’il fut un sioniste engagé, fondateur de l’éphémère Revue juive chez Gallimard, proche de l’Agence juive et de Chaïm Weizmann, le président de l’Organisation sioniste mondiale (mais, déçu, jamais l’ancien activiste ne se rendit dans la Palestine du mandat britannique ni en Israël). En fait, il vivait son sionisme comme l’aventure séculière du peuple juif. Il a toujours écrit sur des sujets juifs à travers lesquels il réussissait à viser l’universel. Mais malgré cette puissante revendication identitaire, qui le poussa à baptiser dans un premier temps sa saga romanesque « La geste des Juifs » comme s’il entendait marquer le territoire de son imaginaire, il n’en demeurait pas moins fermement agnostique.

3106287Désormais, lorsqu’on demandera quel est le chef d’œuvre d’Albert Cohen,, il suffira de répondre Solal et les Solal en montrant ce Quarto. Même si, comme le rappelle Me Karine Jacoby, son chef d’œuvre dans l’ordre de la non-fiction demeure le passeport des réfugiés. Car lorsqu’il n’écrivait pas, il était diplomate à la Société des nations à Genève. Et c’est ès-qualités, en tant que conseiller juridique au Comité intergouvernemental ad hoc, qu’il élabora l’accord international portant sur le statut et la protection des réfugiés (15 octobre 1946), lequel remplaça le passeport Nanssen. Preuve s’il en est, selon Philippe Zard, qu’Albert Cohen appartient à la catégorie d’écrivains qui placera toujours l’éthique au-dessus de l’esthétique.

« (Albert Cohen » ; « Albert Cohen et Marcel Pagnol et lycée » ; « Diplomate à Genève » photos D.R.)

 

les os shakespeariens

Un ami, grand lecteur, persuadé que les fins d’années sont propices à la réflexion, l’écriture paresseuse et la question saugrenue me demande si j’ai une idée de ce qui avait amené Shakespeare à faire écrire ce mystérieux épitaphe sur sa tombe.

Je lui réponds que je ne connais pas cet épitaphe et nous passons à autre chose. Notamment sur mon essai sur le romantica, ce qui me donnait, au demeurant, l’occasion de lui dire que, pour divers motifs, j’avais abandonné ou du moins renoncé à sa publicité en ligne.

Mais je cherche et trouve cet extraordinaire épitaphe :

Au nom du Christ, ami, laisse dans son repos
Le mortel dont ces lieux ont reçu la poussière ;
Maudit celui qui touchera mes os ;
Béni celui qui respecte ma bière.

Je cherche encore et je trouve un article du Monde sur un documentaire TV : « William Shakespeare, à tombeau fermé ».

Je cite :
« Un documentaire tente de percer l’énigme de la sépulture du plus célèbre dramaturge anglais (sur France 5, à 20 h 45).

Par Mustapha Kessous Publié le 09 novembre 2016 à 18h08 – Mis à jour le 09 novembre 2016 à 19h29

Pourquoi avoir laissé une inscription qui est à la fois une bénédiction et une malédiction ? De quoi avait-il si peur ?

Quatre siècles de mystère
Dans « La Mystérieuse Tombe de Shakespeare« , l’historienne britannique Helen Castor tente de lever le voile sur cette énigme vieille de quatre cents ans. Une tâche d’autant plus ardue qu’une rumeur affirme que son corps est enterré ailleurs, tandis qu’une autre assure que son crâne a été volé en 1879 pour être revendu – sans succès – à un riche collectionneur. Qu’en est-il vraiment ? Avec l’aide d’archéologues, de scientifiques et d’anthropologues, Helen Castor a cherché à ­savoir ce qui se cache dans la tombe de l’écrivain, mais sans l’ouvrir. Car depuis des siècles, les responsables de l’église de la ­Sainte-Trinité ont toujours refusé de desceller la sépulture, afin de respecter la dernière volonté du défunt.

Cette enquête intéressante ne révèle pas grand-chose, si ce n’est que le crâne a bien été subtilisé à la fin du XIXe siècle. Reste qu’un jour, pour comprendre enfin ce qu’il est advenu du corps de William Shakespeare et mettre un terme aux rumeurs, les responsables de l’église de la Sainte-Trinité devront bien se reposer la question : ouvrir ou ne pas ouvrir la tombe ? »

Fascinant, fascinant. C’est ma découverte du jour. Je reviendrai, évidemment sur Shakespeare. Plus tard, l’année et les tâches utiles commencent.