L’enfermement pascalien

France Culture, dans ses newsletters, travaille assez bien. Mieux que Philosophie Magazine dans ses chroniques de guerre du confinement, dont nous recevons aussi les billets, par mail quotidien. Ils sont lamentables. Normal, on laisse la parole à toute le monde.

Et tout le monde, désolé de le rappeler, ne sait pas penser. Y compris les assistantes ou collaboratrices en CDI de Philomag qui peuvent ne pas savoir penser.

Cette manière de considérer que « donner la parole » qui est toujours intéressante, est une forme inévitable de la démocratie, est assez désespérante pour la qualité, juste la qualité. Les assistantes peuvent penser mille fois mieux que les philosophes, leurs patrons, j’en connais des dizaines. Mais ce n’est pas obligatoire et acquis. Je précise ici que penser n’est pas « connaitre » tous les penseurs du monde (même si ça peut quand même à bien réfléchir). Penser, c’est simplement savoir qu’il n’existe pas de pensée définitive puisqu’aussi bien, nul ne connait l’origine du monde et son devenir et ne peut asséner sa vérité. Les vérités sont non pas « relatives » mais en concurrence, dans un jeu un peu vain, mais autant stimulant que pétillant. Et qu’il ne faut pas confondre démocratie et républicanisme, comme nous l’apprennent les grecs qui, qu’on le veuille ou n on, qiu’on crie au dédain du peuple (faux), tous ne peuvent, par l’ouverture automatique du drapeau de la »démocratie » se constituer « penseurs ». Et ce malgré leurs « like » dans FaceBook.

La doxa terroriste doit donc être dénoncée, comme d’ailleurs les effets pervers de la démocratie de comptoir.

France Culture, elle, assume. On est dans la culture (même si un de ses pans politiques est privilégié). Et tant pis si les autres ne suivent pas. Il y a mille autres espaces. Il est vrai qu’en écrivant ça, ce qui me reste d’amis vont hurler. Mais l’on sait que je suis plus républicain que démocrate et non relativiste, les idées de tous, y compris des ignorants, ne se valant pas sans hiérarchie. C’est dit (et jamais répété).

Donc, France culture. J’ai reçu aujourd’hui leur lettre intitulée : « Penser l’enfermement avec 5 grands philosophes » (Pascal, Sénèque, Rousseau, Schopenhauer, Foucault). Excellent chois, excellents extraits.

Je voudrais retenir ici le passage sur Pascal. Je colle et reviens :

« Du malheur de ne pas savoir rester chez soi, avec Blaise Pascal
Le texte de Pascal

« Divertissement. Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place, (…) et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. Mais (…) après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir les raisons, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près. Sans cela nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir, mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort. » Blaise Pascal, Pensées, B 139, (1670) ».

Le commentaire de Philomag :

« Tout le malheur des hommes, écrit Blaise Pascal, vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». Il est parfois en effet bien difficile de rester cloîtré sans rien faire, et de voir alors surgir des pensées qui ne nous auraient sûrement pas traversé l’esprit si nous avions pu nous affairer dehors, dans le monde… Pour éviter cela, nous tentons de nous divertir : toute distraction, futile ou sérieuse, est bienvenue.

Lorsque Pascal parle de divertissement, il ne s’agit pas de simples loisirs de temps libre, mais d’une forme d’esquive : se divertir, conformément à son étymologie latine divertere, signifie « se détourner ». Le divertissement désigne ces occupations qui nous permettent d’ignorer ce qui nous afflige, de détourner le regard des problèmes de l’existence. « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, écrit Pascal, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser«  ! En s’agitant ainsi, on s’expose à des tourments qu’on pourrait éviter si l’on était capable de « demeurer au repos dans une chambre »… Mais le confinement entre quatre murs n’est d’aucun secours, « on ne peut demeurer chez soi avec plaisir », souligne Pascal. L’inaction, loin de nous apaiser, nous révèle notre insuffisance : « rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application ». Car telle est la véritable condition de l’homme : à la fois « faible« , « misérable » et « mortelle » écrit Pascal, si bien que « rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près« . En cela, le divertissement n’est qu’un moyen pour nous de fuir notre condition.

Cette attitude est-elle condamnable ? Pas forcément, car elle a la vertu de nous protéger du désespoir : « L’homme quelque plein de tristesse qu’il soit, si on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement le voilà heureux pendant ce temps-là« . En revanche, il faut se garder de penser que le bonheur viendra du seul divertissement, car en le poursuivant inlassablement, nous oublions de vivre le temps présent. Tout cela est bien ironique : le divertissement a pour origine l’incapacité de l’homme de remédier à la mort, mais le remède pour éviter d’y penser est aussi le meilleur moyen d’y arriver sans nous en rendre compte ! C’est tout le paradoxe du divertissement pascalien qui nous enferme doublement : « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement » écrit encore le philosophe.

Mon commentaire

Le commentateur de FC est assez faible. Pas de critique, pas de violence contre le mot, pas d’approbation, pas d’humour. C’est sans saveur et on ressort de la lecture un peu asséché.

Il n’y a qu’un seul commentaire possible.

D’abord rappeler que Pascal est un satané pessimiste, même si on l’adore lorsqu’il nous parle de l’infini et de sa crainte devant l’espace profond.

Mais enfin, l’homme est-il si misérable que ça « en soi » ? Ne vit-il que dans le malheur de son existence ?

Et ce divertissement (le grand détournement », le bonheur et la jouissance) ,ne serait-il que la dérivation, le dérivatif au malheur intrinsèque des humains ?

Le postulat du malheur de l’homme, assez chrétien s’il en est, constitue pour notre ami Pascal, un postulat. Condition écrasée.

Et si le divertissement était la source ou même, agrémentée de croyance, le principe actif de condition humaine ? Et le malheur intrinsèque, sa tare ?

Lisez Pascal sans le poids du pêché, sans inévitabilité du malheur et vous comprendrez qu’il exagère (comme ceux qui se flagellent dans la condition malheureuse de l’homme, dans laquelle il se répand, comme un virus de l’esprit religieux, celui généré par l’abominable pêché originel, invention de la tristesse, que l’homme, miséreux, malheureux, interdit de jouissance, doit payer.

Dommage, Pascal est un génie. Mais c’est aussi un flagellant.

Pour conclure : vivement la fin du confinement et les plaisirs du dehors embrassés et fortement enlacés (pour celles et ceux qui embrassent et enlacent le plaisir qui n’est pas un détournement, juste une vérité et, d’abord un hommage à la jouissance).

raison suffisante, la preuve.

Certains connaissent la formule de Leibniz, dite du « principe de raison suffisante ». Je la redonne ici :

« Aucun fait ne saurait se trouver vrai ou existant, aucune énonciation ne saurait se trouver véritable, sans qu’il y ait une raison suffisante, pourquoi il en soit ainsi et non pas autrement. »

Tout s’explique, même si nous sommes incapables d’expliquer. C’est simple et définitif.

Leibniz applique ce principe au monde lui-même : il existe, non sans raison suffisante qui est sa cause, étant observé que la cause de la cause (question dans l’infini, comme nous le savons) est aussi raison suffisante, s’expliquant par une autre, bref une série sans limites de raisons suffisantes, qui restent, s’agissant du monde, inexpliquées.

Dès lors, pour expliquer les êtres et le monde, il faut bien s’arrêter, en supposant un être absolument nécessaire.

C’est que nous dit Leibniz.

Leibniz continue et nous dit que : « La dernière raison des choses, doit être dans une substance nécessaire, dans laquelle le détail des changements ne soit qu’éminemment, comme dans la source ; et c’est ce que nous appelons Dieu. »

J’ai gardé dans mes carnets cette formule et ne sais plus de qui elle est : Si le monde, alors Dieu ; or le monde, donc Dieu.

Cette preuve de la preuve de Dieu est solide, parce que, justement logique dans l’illogique.

Le fond et la cause sont nécessaires. Ou sinon, pas de monde.

Cependant, tous les philosophes vous diront qu’on ne peut expliquer le conceptuel par le concept. Une tautologie théorique. La preuve suppose l’expérimentation. Ou sinon, elle tombe dans les limbes du vide de la raison. Dans le concept en suspens, pour le dire plus juste.

Leibniz tente de nous prouver l’existence d’un être nécessaire. Le maître de l’Univers.

Une fois cette preuve apportée, resterait à approcher l’être nécessaire. A comprendre sa nécessité.

Et là, on plonge dans des souterrains dans lesquels coulent des laves d’or et de soufre. La foi les départage. C’est un sentiment et non une preuve d’une existence. Mais qui démontre, dit le croyant. Comme une foi sans raison suffisante.

PS1. Pour ceux qui se demandent comment ce billet « tombe » ici, je peux donner la réponse : il est le résumé d’une lettre que j’ai écrite il y a quelques mois à une amie qui s’interrogeait sur l’explosion, sans cause, d’un sentiment. Il a fallu que je relise Leibniz. Aujourd’hui, la question du principe de raison suffisante m’a ceinturée, au réveil. Allez savoir pourquoi.

PS2. Ce billet qui est proche de l’avant-dernier (sur Moïse) pourrait fire accroire à une concentration momentanée sur les « mondes supérieurs ». D’autres diraient même qu’en ces temps inqualifiables, la dérive est de mise. J’assure qu’il n’en est rien, même si la chose ne serait pas honteuse. Juste que dans l’incursion dans les concepts, on frôle toujours la même question de la cause, laquelle, comme on le sait, n’est pas un concept acceptable puisqu’elle est infinie et, dès lors, dans les nuages du haut qui enveloppent la question. Puisqu’aussi bien : comment concevoir l’infini ?

Multiple, multiple.

Presque une suite du précédent billet (sur le temps et l’ondulation)

La mécanique quantique nous affirme, même si ce n’est pas frontalement, comme pourrait le faire un alchimiste, un partisan de l’hermétisme (la pensée) que la réalité est multiple.

C’est clair : les particules ne sont pas figées précisément dans un espace donné mais occupent plusieurs positions. On dit de leur nature qu’elle est ondulatoire. C’est donc le « flou quantique » que tous les physiciens, à l’époque de la découverte de la non-position des particules, de leur non-fixité considéraient comme intrinsèque aux seules particules et disparaissait au niveau (macroscopique) de la réalité observable sans appareil.

Le chat de Schrödinger (1935), la fameuse expérience de pensée (cliquer ici et revenir par flèche de retour du navigateur) allait bouleverser la donne, en démontrant qu’un système quantique peut engendrer à un niveau macroscopique des situations, en apparence absurdes, où un chat est à la fois mort et vivant. Si l’animal du départ est décrit par une onde, alors on se retrouve à l’arrivée avec une « superposition » de deux ondes : l’une décrivant le chat vivant et l’autre le chat mort. Le formalisme mathématique de la physique quantique impliquait donc bien une réalité multiple.

Tous les physiciens s’accordent désormais à le dire.

Pourquoi ce billet en forme de mauvaise vulgarisation de la physique quantique ?

Il part d’un étonnement;

Imaginez que l’on découvre que le cercle est carré.

Le monde s’arrêterait de penser à autre chose, y compris sur BFM TV. Même le Covid 19 passerait au second plan.

Alors, l’on ne comprend pas : on sait qu’il existe des mondes multiples qui coexistent et bougent ensemble.

Et on ne s’arrête pas la-dessus ?

C’est assez fou. Les hommes ont besoin de linéarité finie. Comme disent les cabalistes, nul ne peut concevoir l’infini (sauf l’infini lui-même qui pourrait s’interroger sur cause infinie de lui-même…

L’on ne peut donc concevoir des mondes multiples, une réalité multiple. Pourtant facile à imaginer. C’est même évident. Il suffit de se dire que si l’on passe d’un point dans l’espace à un autre point (du canapé au frigidaire) on occupe deux espaces successivement, mais uniques dans la pensée du « chez moi ».

Oui la réalité est multiple. Et nous sommes partout. C’est très simple.

Il n’est nul besoin de magie, d’alchimie, d’hermétisme (Hermès).

Il faut en faire quelque chose dans notre pensée quotidienne.

Imaginez que votre réalité multiple (non paranoïaque évidemment, mais le monde). Vos « expériences de pensée » se multiplient à la mesure de la multiplicité du réel.

On rêve nulle part et partout, vient de me souffler une amie…

Individualisme/holisme

Les très-bien-pensants sortent presque leurs revolvers lorsque le nom de Chantal Delsol apparait quelque part.

Rangée d’emblée dans la « bande à Finkielkraut », ses contributions dans le Figaro et « Valeurs actuelles » la classent dans la famille des penseurs de droite qui osent dire presque l’infamie. Même si, on l’aura remarqué, depuis un certain temps, pas plus d’un an selon moi, les penseurs à la mode, prennent leur propre contrepied, tant par honnêteté que par stratégie (c’est selon),  pour s’approcher  ou revenir à des valeurs universelles et s’éloigner des poncifs éculés qui font des titres et rien d’autre. Ne restent, à vrai dire, que les tenants du paradigme « animaliste » (l’animal serait un « sujet de droit » et le droit des animaux un fondamental terrestre, une philosophie d’âne) pour tenter de refondre le dit universel dans un magma qui se dilate dans le vide de la pensée. Mais c’est une autre histoire, pas un billet. Plus.

Il est vrai que Chantal Delsol s’est définie, il y a longtemps, comme une « anticommuniste primaire », ajoutant « depuis toujours »

S’affirmant, par ailleurs, « anti-Mai 68 », « « libérale-conservatrice » C’est beaucoup et presque trop pour qui l’on sait. Directrice du  Centre d’études européennes, devenu Institut Hannah Arendt, qu’elle a fondé en 1993. C’est une européenne plus que convaincue, qui tente de trouver « l’esprit de l’Europe » partisane du fédéralisme.

C’est dans la défense de l’Universel qu’elle se révèle le mieux. Dans son livre « La nature du populisme ou les figures de l’idiot ! », elle écrit que « le populisme serait le révélateur des carences des démocraties occidentales à prétention universaliste et à visée émancipatrice qui tendent à mépriser l’enracinement dans le particulier (« idios », en grec ancien) ».

Ainsi, une femme de droite, l’assumant, catholique, disant ce qu’elle a à dire sur l’islamisme ou le PACS ou le mariage homosexuel. Fichtre !

Persuadé, à cette heure précise,  que la pensée à la mode est tenue par des gredins, faiseurs du rien, effaceurs des vérités (et du sentiment qui l’accompagne), on a voulu aller voir son dernier bouquin. Sans dire, pour laisser venir le lecteur, qu’il ne s’agissant pas de ma « tasse de thé ». On assume. Etant observé que, comme à l’habitude, de telles pensées (certainement dite « de droite », clament ce que la bien-pensance ne veut plus aborder, tout en le pensant en arrière mais peureuse de se voir vilipender par Libé et le Nouvel Obs qui pourtant ne se vendent plus.

Son dernier bouquin : « Le crépuscule de l’universel «  (Ed du Cerf);

Je colle un extrait de l’introduction :

« La nouveauté est celle-ci : nous trouvons en face de nous, pour la première fois, des cultures extérieures qui s’opposent ouvertement à notre modèle, le récusent par des arguments et légitiment un autre type de société que le nôtre. Autrement dit, elles nient le caractère universel des principes que nous avons voulu apporter au monde et les considèrent éventuellement comme les attendus d’une idéologie. Cette récusation, non pas dans la lettre mais dans son ampleur, est nouvelle. Elle bouleverse la compréhension de l’universalisme dont nous pensons être les détenteurs. Elle change la donne géopolitique. La nature idéologique de la fracture ne fait guère de doute : comme on le verra plus loin, c’est notre individualisme qui est en cause, avec l’ensemble de son paysage. »

Le sujet libre et conscient, autonome, fondement de notre philosophie du monde est ainsi renié, au profit du holisme, société du groupe, de la totalité hors de l’individu.

On cite encore :

« Dans toutes les sociétés, à la seule exception de celles occidentales modernes, les grands ou petits ensembles symboliques (familles, lignages, corporations, paroisses) détiennent autorité et pouvoir sur les individus. Ce sont ces corps qui font sens : et non les individus qui en font partie. Un individu fait sens à travers son appartenance à plusieurs corps intermédiaires. Dans une société holiste, c’est-à-dire dans toutes les sociétés humaines depuis le commencement des temps, les corps intermédiaires, quels que soient leur nom et leur origine, ne sont pas de simples agrégats d’individus. Mais des ensembles organiques, dotés de significations qui débordent le présent vers le passé et l’avenir, dotés de rôles et de responsabilités, et surtout, dotés d’autorité sur les individus. Un individu séparé de ses corps intermédiaires, « sans feu ni lieu » (comme on disait au Moyen Âge), ne peut pas, alors, revendiquer davantage d’existence qu’une bête. Car l’individu n’existe que par le rôle à lui dévolu dans les groupes. C’est son appartenance qui seule le dote d’un rang, d’un pouvoir, d’une reconnaissance, d’une responsabilité, bref de tout ce dont un humain a besoin pour exister. Il n’existe que parce qu’il se réfère à : il est référé au nom de : »

J’ai presque fini le livre et y reviendrai ^lus longuement, notamment, dans la concordance entre l’Occident et le sujet, puis la fameuse « mort de l’homme » le reniement du sujet dans la mouvance structuraliste qui a peut-être à voir avec une volonté, pour certains de revenir vers un passé holiste. Ce qui, c’est mon hypothèse, expliquerait l’article dithyrambique de Michel Foucault lorsque la « révolution des mollahs » en Iran a bouleversé la société.

Il ne faudra pas confondre la vision des Etats et leurs idéologues avec les paradigmes structuralistes ou justement holistes de la domination de la structure et  l’inclusion du sujet, au sens philosophique et ontologique (l’absence de sujet ici).

On méditera sur Sollers et Foucault, premiers holistes anti-sujets (Chine et Iran), curieusement ( ce n’est pas un hasard) assez libertins, (tout à leur honneur, comme s’ils voulaient faire oublier leur « propre sujet ». Mais psycho primaire pourrait-on dire. On réfléchit.).

La lecture attentive du bouquin de Delsol nous a fait revenir à celui de Jean François Billeter, lequel, dans son dernier livre « Pourquoi l’Europe. Réflexions d’un sinologue », met en lumière la « tradition politique chinoise » et le contraste qu’elle forme avec la conception de la liberté et de l’autonomie du sujet qui s’est développée en Europe.le sinologue défend les idéaux européens d’autonomie du sujet et de liberté politique. A l’échelle de l’histoire, c’est en Europe qu’est née l’idée de sujet autonome. » Voir Entretien : https://www.nonfiction.fr/article-10198-leurope-au-regard-de-la-chine.htm

Il précise dans cet entretien (le lien)  que « la Chine traditionnelle n’a pas connu l’idée du sujet autonome qui s’est affirmée progressivement en Europe moderne. Il y a eu des esprits autonomes en réalité, mais ils ont été considérés comme des êtres différents du commun des mortels et révérés comme des Sages »]. Le besoin de liberté est universel (là-dessus je rejoins Simon Leys, bien entendu), mais l’idée de liberté, essentiellement politique, est européenne. On ne peut donc pas dire que certaines figures chinoises ont « œuvré pour la liberté » – avant le 20e siècle. Depuis lors, il y en a eu, bien sûr, et il y en a aujourd’hui. Je ne dirai jamais que le désir de liberté est le transfert d’une idée européenne – puisque je considère ce désir comme universel. L’idée (politique) de liberté, par contre, est venue d’Europe. Toute l’histoire contemporaine de la Chine l’atteste. »

C’est donc bien dans la concordance entre Occident et individu (qui n’est pas un sujet au sens philosophique, Madame Delsol, Monsieur Billeter) qu’il, faut aller, magnifiquement, chercher la faille. Classique, mais enfin sur le tapis.

On revient, évidemment, très bientôt sur le « sujet ». La réflexion la plus urgente à mener.

 

Levinas, encore Levinas

Dans toutes les pages en ligne, dès qu’il s’agit de tout et de rien, un peu dans l’intellectualité tout de même, vous trouvez du Levinas. Nom magique, s’il en est, pour les philosophes, les psychologues, les développeurs du moi, les psychanalystes, les courriers des lecteurs et les dossiers du mois.

Une pensée que tous trouvent « réjouissante » et surtout « ouverte », au sens où l’entendait Umberto Eco, susceptible donc d’être entendue différemment selon le lecteur, à compréhension « multiple », mais évidemment ancrée dans sa « vérité » intangible.

La publication en trois tomes de ses Œuvres complètes aux éditions Grasset (2009-2013) est absolument étrangère à cet engouement puisqu’aussi bien- je l’affirme, sans ambages- très peu le lisent et préfèrent le commentaire, tant il est vrai que, souvent ses pages tombent des mains, d’incompréhension ou de migraine  à l’oeuvre.

On peut  citer, entre mille, pléthoriques, adorés des lecteurs du Point, ceux qui nous aident « à comprendre » Emmanuel Levinas : Rodolphe Calin, Levinas et l’exception du soi, Dider Franck, L’un-pour-l’autre. Levinas et la signification, Raoul Moati, Événements nocturnes. Essai sur Totalité et infini , David Brezis, Levinas et le tournant sacrificiel.

Voilà qu’aujourd’hui, tard dans la nuit, j’ouvre l’excellentissime site « Nonfiction » qui nous présente, mieux que la « Vie des idées » les bouquins de philo ou d’histoire ou de littérature qui sortent, deux « recensements » de livres sur le Maître.

D’abord Sophie Galabru (une parente de l’acteur, on le signale pour éviter la recherche en ligne) qui affirme que « tout le discours philosophique de Levinas, depuis De l’existence à l’existant (1947) jusqu’à Autrement qu’être ou au-delà de l’essence (1974) et Altérité et transcendance (1995), se déploie dans le registre de la temporalité, comme son lexique en témoigne abondamment : l’instant (de 1934 à 1947), le temps et l’avenir (dès 1947), la diachronie (dès 1948), la fécondité (de 1948 à 1961), la passivité (dès 1948), la vieillesse (dès 1961), la patience et le passé immémorial (dès 1963), etc.

Le temps, donc une obsession de Levinas  comme le confirmerait Jacques Rolland qui rapporte que « tous les familiers de Levinas témoigneront que la thématique du temps était devenue sa question dans les dernières années, au point que certains ont pu supposer qu’un livre organique était en préparation » .

L’auteur de l’article devait être très fatigué lorsqu’il a « recensé » cet ouvrage. Je n’ai rien compris à ce qu’il écrivait. Ou ça devait être moi qui était épuisé d’une journée à trop lire…

Notez que l’auteur de l’article lui-même précise que :

« Le lecteur qui nous aura suivi jusque-là aura deviné que l’ouvrage que nous nous efforçons de présenter en termes aussi accessibles que possible n’est pas de lecture commode et qu’il s’adresse incontestablement à des connaisseurs chevronnés de Levinas, capables d’apprécier les avancées que constitue l’interprétation ici proposée. ».

On est stupéfait et on ne veut commenter de peur d’assassiner. On ne commente pas un livre incompréhensible de manière incompréhensible.

Le « recenseur » continue, en nous présentant une autre bouquin sur Emmanuel, celui de Corine Pelluchon (« Pour comprendre Levinas »), une philosophe  dont l’on s’est vite écarté dans nos lectures, rebuté et exaspéré par sa défense exacerbée de la « cause animale », insupportable dans ses paradigmes, y compris pour ceux qui aiment les animaux, mais qui n’en font pas des sujets de droit inaliénable. Autre débat.

Corine Pelluchon, elle serait plus « compréhensible (ce qui me semble normal pour celle qui veut nous aider « à comprendre »)

Des « termes simples et intelligibles de tous la pensée de Levinas ». Presque de la « vulgarisation »

Pour l’auteur de l’article (on a oublié de citer son nom, on le donne : Hicham-Stéphane Afeissa) , il s’agirait de « la meilleure introduction à la pensée de ce philosophe difficile ».

On attend donc après cette dithyrambe, un aperçu du bouquin, en espérant de la clarté et une étincelle qui nous amènerait à l’acheter (improbable).

Et bien non, on se cabre sur la contradiction entre la nourriture (une obsession de Pelluchon) et l’Ethique de Levinas.

Et on ne comprend toujours rien.

Alors on se dit que décidément, Levinas peut être illisible (pas toujours), que ses lecteurs ne l’ont pas lu ou  ne l’ont pas compris puisqu’en effet les commentaires sur le contenu sont imbitables.

On se calme et on lit du Chandler (Raymond).

On a un problème avec Levinas. Il faudra qu’on s’y mette pour expliquer le motif. On n’ose pas. Trop obscur le motif.

Je colle le lien. L’article s’intitule « Levinas et le temps de la réflexion » Dites-moi si vous saisissez. Pourtant quel bonheur que cette revue en ligne « non-fiction » !

Allez-y, vous ne le regretterez pas.

https://www.nonfiction.fr/article-10190-emmanuel-levinas-et-le-temps-de-la-reflexion.htm

PS. Certains, j’en suis certain, quand ils finissent de lire ce billet se demandent, lorsqu’ils n’ont jamais lu, qui est ce Levinas dont ils connaissent le nom et ce qu’il nous dit. Un commentaire d’humeur sur un commentaire creux ne peut les aider. Je reviendrai sur Levinas. Quand je serai très, très en forme.

 

 

 

Kairos d’occasion

Le titre est curieux. On dirait une annonce de vente d’une automobile de marque Renault, aux noms compliqués, choisis par des publicitaires savants et accrocheurs..

Mais non, c’est juste un rappel, pour un adolescent , de ma famille, qui ne connaissait pas Kairos, que dans une envolée de fin de soirée, j’ai été amené à prononcer, en ajoutant « l’occasion ».

« L’Occasion » est effectivement une divinité allégorique.
Kairos est le dieu de l’à-propos, qui préside au moment le plus favorable pour réussir dans les entreprises.
On la représente, très bizarrement, comme un jeune homme qui a une touffe de cheveux sur le devant de la tête, mais chauve par derrière. Un de ses pieds repose sur une roue rapide, l’autre est en l’air. Sa main droite tient un rasoir.

Symboles du « fugitif », l’occasion étant fugitive, il faut la saisir dès qu’elle s’offre à nous, et « trancher » tous les obstacles. »

Non, ces billets ne vont pas se transformer en leçons de mythologie grecque.

Mais le rasoir qui tranche les obstacles mérite qu’on s’y arrête. C’était l’occasion de s’y référer.

Pluralité des vérités

Personne ne va me croire. Et pourtant j’affirme (c’est le cas de le dire) que c’est la pure vérité.

J’ai reçu un message d’un numéro inconnu, qui ne figure pas dans les contacts, et  que je reproduis ci-dessous :

«  Il est difficile de dire la vérité, car il n’y en a qu’une, mais
elle est vivante, et a par conséquent un visage changeant. »
Franz Kafka, Lettres à Milena »

Et aucun commentaire. Je l’affirme encore.

Alors, je relis. Qu’a-t-on pu vouloir me dire ? Et qui ?

Un membre de ma famille, fine connaisseuse des mystères des âmes, m’affirme que ça ne peut être qu’une femme. Et, certainement, a-t-elle ajouté, une femme qui veut me dire quelque chose.

Je l’ai traité de Madame Lapalisse.

Moi, je crois que c’est une erreur de transmission. Certainement un féru de citations qui les envoie à ses amis.

A ce propos, il faut dire qu’il est difficile de citer. Car il faut commenter. Et la partie est dure si on ne veut paraphraser.

Ici, je ne commente pas, s’agissant d’une erreur numérique.

Mais j’aurais pu dire que Kafka, pourtant génial est, ici, un peu faible.

Il n’y a pas qu’une vérité. Il est donc normal que son visage change…

Ce relativisme est exécrable.

 

 

 

Romains, pas grecs. On se moque de la philosophie.

Dans son excellent ouvrage sur l’immense Lucrèce que nous citons souvent ici (Lucrèce. Archéologie d’un classique européen, Fayard), Pierre Vesperini affirme que les Romains d’une manière générale étaient réfractaires à la philosophie. Ils n’y croyaient pas (p. 106), s’en moquaient allègrement (p. 107), n’avaient pas de convictions philosophiques (p. 108). Or Lucrèce, l’inventeur, dans la lignée d’Epicure, du matérialisme philosophique, est romain
Mieux. Si les Romains, soutient l’auteur, n’avaient pas besoin de philosophie, c’est qu’ils ne craignaient nullement ce dont Lucrèce enseignait qu’il n’y avait rien à craindre. Leur loisir était de s’amuser à étudier des questions savantes, et c’est cela, rien d’autre, qu’ils demandaient aux philosophes. Mais la philosophie au sens propre, ils s’en moquaient, pour la bonne raison qu’ils ne craignaient pas la mort ni les dieux, et vivaient dans le plaisir. Des épicuriens naturels. Heureux Romains ! Les dieux ? Les Romains savaient très bien qu’ils ne se soucient pas de nous (p. 177). La mort ? Matérialistes, ils tenaient tous l’Achéron pour une fable.
En réalité, des bobos, ces romains qui trompaient leur ennui en s’amusant avec la question philosophique, hors des réflexions doctrinales, qu’ils considéraient avec méfiance ou ironie. Pierre Vesperini replaceLucrèce dans cet espace sans philosophie.Mais ce n’est pas notre propos ici.On se pose juste la question de savoir si la philosophie n’est pas plus une jouissance de la question posée qu’une discipline de la recherche d’une solution ou d’une prétendue sagesse.La réponse à cette question banale, peut défaire les noeuds inutiles et les affres, les tourments des idées qui cabriolent dans tous les sens, pour tomber dans des flaques sans fond ni fin.Jouissance de la théorie ? Sans solution ? Un peu comme l’idée de l’infini, inconcevable, ou de l’origine du Monde, dans une causalité de la causalité impossible à imaginer dans les canons humains ?Et si l’on affirmait, pour en finir avec le tout, que seul le plaisir intense du massage des idées, leur trituration jouissive, entre les autres plaisirs matériels ou charnels, suffit à remplir une case qui rstera toujours vide ?On arrête. On va désespérer les déprimés.

Le « sourire vide » de la philosophie

On ose dans ce billet une sorte d’autocritique de la conceptualisation, du « tout pensable », de « l’universel » qui fonde la philosophie traditionnelle. C’est la relecture récente d’extraits du bouquin de Franz Rosenzweig, « l’Etoile de la Rédemption » qui nous fait revenir sur cet essentiel : la mise à néant de l’existence par la totalité philosophique.

Ce bouquin, qui n’est pas du Sartre-caramel, nous a toujours fait douter de la pertinence de la philosophie totale, de l’universel d’une pensée totalisante (qui n’est pas l’universalité d’une éthique ou d’un fait culturel).

Sophie Nordmann, excellente philosophe s’est intéressée à ce qu’elle nomme « le geste spéculatif » de trois penseurs se réclamant du judaïsme (pas des penseurs juifs, comme le diraient ceux qui assimilent la philosophie juive à l’identité de leurs auteurs. Son livre, à lire et à relire : « Philosophie et judaïsme. Cohen, Rosenzweig, Levinas »).

On la cite sur ce qui nous intéresse dans ce billet (notre doute et le sourire « vide » de la philosophie). Il s’agit dans cette citation de Rosenzweig.

« Parce que la philosophie traditionnelle identifie l’être et la pensée sous le postulat du « Tout pensable », elle ne peut que rejeter du côté du néant ce qu’elle ne peut pas penser : ainsi en est-il de la mort, c’est-à-dire, finalement, de l’existence. L’existence, chaque fois unique et singulière, échappe en effet à la pensée conceptuelle « qui vise toujours l’universel. Parce que l’existence lui échappe, la négation de cette existence – la mort – lui échappe également. Elle ne peut donc que nier la négation de l’existence : la mort. Si la philosophie rejette la mort du côté du néant, c’est, en fait, le signe qu’elle rejette l’existence du côté du néant : parce que, pour la pensée conceptuelle qui vise l’universel, l’existence singulière est néant, la suppression de cette existence singulière – la mort – est elle aussi néant. Ainsi, la philosophie ose « rejeter la peur du terrestre, enlever à la mort son dard venimeux »   : à l’individu menacé dans l’irréductibilité de son existence, elle oppose son « sourire vide »

Pourtant, aux yeux de celui qui « existe », la mort n’est pas un néant mais un « quelque chose ». C’est sur cette mort qui menace l’homme dans l’irréductibilité de son existence que s’ouvre L’Étoile : « De la mort, de la crainte de la mort, dépend toute connaissance du Tout. »  Pour l’individu qui expérimente la mort imminente, celle-ci n’est pas néant, car l’individu ne considère pas sa propre existence, individuelle et irréductible, comme néant. La mort supprime, chaque fois, une existence unique. Or, la philosophie ne donne aucun sens à cette « mort que chacun meurt pour son compte ». Pour apercevoir cette irréductibilité de l’existence personnelle, il faut sortir du cadre de la philosophie traditionnelle;

Prendre en compte l’existence en ce qu’elle échappe à la pensée conceptuelle, c’est montrer que l’homme échappe au système – au « Tout pensable » auquel la philosophie traditionnelle a cherché à le réduire – et ce, par une expérience. Dans l’angoisse de la mort, l’individu découvre, au-delà du système qui prétend l’englober, le fait irréductible de son existence personnelle . Un élément échappe au Tout, le « Je » qui hurle « non » face à la mort imminente. Or, il suffit qu’une réalité se découvre antérieurement à la pensée, il suffit qu’une réalité lui échappe, pour que l’idée même de totalité soit ruinée : « Contre cette totalité qui englobe l’univers dans son unité, une unité qu’elle renfermait s’est rebellée et a fini par obtenir son retrait pour s’affirmer comme singularité, comme vie singulière de l’homme singulier. Le Tout ne peut donc plus prétendre être tout : il a perdu son caractère unique. »

  C’est le fondement même de la rationalité traditionnelle, à savoir le postulat d’une identité de l’être et de la pensée, qui s’en trouve remis en cause.

Dès lors pointe l’exigence d’une réintégration de cette dimension occultée par la philosophie traditionnelle : celle de l’existence singulière, irréductible, et donc, pour ce qui est de la philosophie, celle du philosophe « dans la simple unicité de son être propre, de son être établi sur son nom et son prénom »

 . Car si l’existence échappe au « Tout pensable », cela signifie aussi que l’existence du penseur précède sa pensée : affirmer cette priorité de l’existence sur la pensée, c’est « jeter le gant à toute l’honorable confrérie des philosophes de Ionie à Iéna »  , dans la mesure où la philosophie traditionnelle repose tout entière sur cette tentative de réduire le réel à la pensée. Dans sa lecture de la tradition philosophique, Rosenzweig montre que cette nouvelle exigence se met en place après Hegel, avec Kierkegaard – et la conscience personnelle du péché –, Schopenhauer – et le « subjectivisme » –, Nietzsche – et l’homme unique, avec son nom et son prénom. Dans cette généalogie de la « pensée nouvelle », le mouvement est celui d’une réappropriation par l’individu du discours philosophique, d’un passage du discours impersonnel à l’emploi du « je », d’une mise en avant de l’identité du penseur, de son irréductibilité, de sa différence avec tout autre que lui.

Souvent, presque toujours, on a crié à « l’imposture du soi », à la primauté structurale, à la manigance du sujet existentiel pensant, sûr de lui et dominateur du tout, liberté impériale, tournis du « je ». Bref, une critique de l’idéalisme philosophique traditionnel, laquelle malgré la croyance au sujet, maniait « le tout pensable », à la manière des grecs, inventeurs de l’existence dans la totalité.

Quand on lit Franz Rosenzweig, Herman Cohen et, évidemment Lévinas, on est emporté vers la singularité, le particulier, l’homme concret et sa crainte de la mort. Et sa souffrance.

Alors, on doute.

Il serait facile de considérer que le doute est l’essence de la philosophie. Une pensée d’estrade, d’exposé de collège. Une philosophie construite, sans doute est plus une pensée que la mollesse ponctuelle du doute.

Cependant, on peut s’en tirer entre totalité pensable et existence, en considérant qu’il s’agit de deux chemins parallèles qu’au gré de l’humeur, on peut emprunter.

Même si l’on préfère l’un à l’autre.

On a un peu honte : on devrait rester sur notre position structurale et assumer un choix. Mais Rosenweig et Herman Cohen (plus que Levinas qui en fait un peu trop) nous émeuvent lorsqu’ils convoquent l’homme concret et sa souffrance. Et dans l’émotion la pensée oublie son « carré ».

Hutcheson, sans raison, le sens moral.

Ce soir, a l’instant même, au téléphone, un peu remonté par des idioties en cabrioles que j’ai pu lire sur la compassion ou l’empathie de bon aloi, la fausse, venues de la vulgate qui imagine ne pas l’être, j’invoquais, encore la relation entre morale et raison, en rappelant que certains, comme Hutchenson (1694- 1746), un irlandais-écossais, maître de Locke et Adam Smith, auteur d’un Système de philosophie morale, défenseur du concept de « sens moral », affirmait l’existence d’un sens naturel capable de saisir les propriétés morales, au-delà de l’apprentissage de la morale ou du bien par un rationalisme. Une idée de la naturalité d’un tel sens.

La preuve : la bienveillance est une notion universelle. Sans volonté de la mettre en œuvre. Sans raison qui constituerait le jugement moral.

Le bien, contrairement au vrai, ne s’apprend pas …

J’ai vite raccroché, prétextant un appel entrant urgent quand on m’a demandé si cet innéisme du sens moral était neuronal ou offert aux humains par un monde supérieur…

Steiner, errata

Georges Steiner vient de disparaitre

Pour ceux qui ne connaissent pas son parcours et la fulgurance calme de ses convictions, je colle ci-dessous un entretien qu’il avait donné a Philo Magazine.

A l’époque de la sortie de son livre (Errata), j’avais en tête la rédaction d’une « autobiographie insignifiante ». Une vie banale, racontée dans le sentiment de la banalité et le roman de l’ordinaire, presque du Pérec des instants.

C’est le livre de Steiner qui m’a fait renoncer ou du moins son titre qui affirme que la seule autobiographie qui vaille est celle de ses erreurs. Ce qui m’avait terrifié, tant j’étais persuadé qu’une plongée dans ses bévues d’une vie risquait de gâcher ce qu’il en restait.

J’avais tort. Je n’aurais pas dû lire ce titre. J’ai donc commis une des erreurs d’une vie Mais je ne lui en ai voulu 24 h, celles ordinaires.

Grand entretien

George Steiner : “ La haine me fatigue ”


Mis en ligne le 02/07/2009 philosophie Magazine
A 80 ans, cet universaliste se demande toujours si la culture permet de résister à la barbarie
Le philosophe Theodor Adorno, en 1949, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, soutenait qu’« écrire un poème après Auschwitz [était] barbare ». Pour George Steiner, né en 1929 dans le monde de la bourgeoisie juive viennoise, élevé dans le culte de la création et des grandes œuvres mais ayant dû fuir l’Europe avec toute sa famille pour échapper au génocide, la question des rapports de la barbarie et de la culture a pris la forme d’une hantise, d’un doute jamais apaisé. Comment croire encore en l’homme au terme d’un siècle qui a à ce point « abaissé le seuil de l’humanité » ? Face au mal, les œuvres sont-elles une affirmation de notre humanité ou des matrices de fiction qui entament notre sensibilité morale ? À quelles forces, obscures ou lumineuses, puisent les grands créateurs ? Professeur de littérature comparée, philosophe, moraliste, écrivain, mélomane, il est devenu l’un des intellectuels les plus lus et écoutés à travers le monde. On reconnaît son talent à rendre accessible les grands auteurs et à faire communiquer les grandes questions qui surgissent au carrefour de la science, de la morale et de la littérature. Mais George Steiner, pétillant d’intelligence et de générosité, est d’abord un homme errant, un grand baroudeur de l’esprit.

«De nombreuses cultures ne connaissent pas la communication littéraire. En revanche, aucune n’ignore la musique»

Né à Paris, où ses parents, d’origine tchèque et viennoise, avaient fui l’antisémitisme, il a été élevé dans trois langues en même temps, l’allemand, l’anglais et le français, tout en apprenant avec son père le latin de Cicéron et le grec d’Homère. En 1940, il embarque avec les siens sur le dernier bateau à avoir quitté Gênes pour New York. Formé au lycée français de New York, où il s’éveille aux grands classiques et croise l’intelligentsia en exil (Lévi-Strauss, Maritain, Gilson), il étudie après guerre à l’université de Chicago auprès de Leo Strauss et du physicien Enrico Fermi, avant de rejoindre Londres, où il devient éditorialiste pour le magazine The Economist. Alors qu’il est de passage aux États-Unis pour interroger le père de la bombe atomique, Robert Oppenheimer, son impertinence lui vaut d’être coopté par les plus grands scientifiques de l’université de Princeton. C’est le tournant de sa vie. Tandis que ses camarades sondent les constituants derniers de la matière, il leur propose ses lectures inspirées et actualisées des grands classiques de la littérature. Une démarche qui a longtemps eu l’air de déplaire au monde académique. Mais devant le succès international de ses conférences, il intègre finalement les universités de Cambridge et de Genève. « Êtes-vous assez enfantin pour vouloir retourner dans cette miséreuse Europe ? », lui avait demandé Oppenheimer. « À la rame s’il le faut », avait-il répondu. Pour retrouver ce qui constitue à ses yeux l’essence du Vieux Continent : les cafés, la ville et ses noms de rue, le paysage, le conflit entre Athènes et Jérusalem, mais, surtout, une civilisation qui a pris conscience de sa finitude. Rencontre.
Philosophie magazine : Dans Errata, vous décrivez votre parcours biographique et intellectuel. Pourquoi ce titre ?
George Steiner : C’est une liste d’erreurs commises. Toute autobiographie devrait être la liste de nos erreurs.
Vous êtes professeur de littérature comparée, philosophe, essayiste, moraliste… Comment vous définissez-vous ?
Je suis avant tout un lecteur qui souhaite lire avec les autres et transmettre. Je me suis attaché à ce que les grandes œuvres atteignent encore ceux pour qui elles pourraient être indispensables. J’ai été un postier, en somme, qui a eu l’immense privilège de transmettre du grand courrier. Comme ce personnage du beau film de Michael Radford Il Postino, sur ce facteur qui était chargé de distribuer les lettres du poète Pablo Neruda. Si l’on n’a pas soi-même le génie de la création, on peut transmettre le courrier des autres. Ce n’est pas facile. Il faut trouver les bonnes « boîtes aux lettres ». Aujourd’hui, l’avenir même du livre n’est pas assuré. On a tendance à oublier que le grand espace de ce temps, ce n’est pas celui de la textualité – une forme de communication très spécifique, née au carrefour de la culture grecque et hébraïque –, mais celui de l’oralité, qui couvre des dizaines de milliers d’années. De nombreuses cultures ne connaissent pas la communication littéraire. En revanche, aucune ethnie, même la plus petite, n’ignore la musique. La musique est la seule langue universelle.
Né d’un père tchèque et d’une mère viennoise, vous possédez trois langues maternelles : l’allemand, le français et l’anglais. Comment est-ce possible ?
J’ai reçu une éducation trilingue, et j’ai toujours vécu dans un contexte polyglotte. Je me souviens de ma mère qui commençait ses phrases dans une langue et les finissait dans une autre, sans même s’en apercevoir. Enfant, j’ai subi des tests absurdes pour déterminer quelle était ma première langue, mais cela n’a pas marché, jamais aucune n’a pris le dessus. Quand je suis en Allemagne, je rêve en allemand, en Angleterre, en anglais, etc. Ce n’est pas si rare. De nombreuses communautés sont bilingues ou trilingues, comme en Suisse, en Suède ou en Malaisie.
Les langues plongent pourtant au plus profond de notre sensibilité…
Chaque langue ouvre un monde, découpe l’expérience d’une façon spécifique. Les langues sont autant de fenêtres permettant d’entrer dans la réalité d’une manière unique. Mais elles constituent aussi l’homme dans son intimité. J’ai abordé cette question dans un chapitre des Livres que je n’ai pas écrits, en réfléchissant au sexe dans la langue. En quoi l’acte d’amour diffère-t-il en basque ou en russe de ce qu’il est en flamand ou en coréen ? Qu’est-ce que la vie sexuelle d’un sourd-muet ? Ces questions, qui avaient déjà été posées à propos des aveugles, ont suscité un véritable tollé en Angleterre. C’est pourtant fondamental. Avant, pendant et après l’orgasme, nous allons et venons dans l’élément de la langue. Elle agit comme un principe actif de la sexualité, déterminant la cadence de la séduction, la rhétorique sexuelle, les tabous, l’argot, etc. D’ailleurs, plus notre inventaire lexical et grammatical est riche, plus notre orchestration intérieure est inventive. Il n’y a quasiment pas d’étude sur le « donjuanisme » des langues. À part quelques annotations chez Casanova, qui était d’ailleurs un formidable polyglotte. Des psychologues, des comparatistes en anthropologie pathologique devraient se saisir de la question. Moi, cela m’a beaucoup amusé. Il faut dire que j’ai eu le bonheur d’expériences polyglottes qui m’ont énormément appris.
Est-ce que la domination de l’anglo-américain ne menace pas le multilinguisme ?
Que l’on soit français, chinois ou mexicain, chaque fois que nous utilisons un ordinateur, un iPod, ou un BlackBerry, nous parlons américain. C’est la logique du philosophe anglais George Boole, qui a fondé les systèmes informatiques. Mais la domination planétaire de l’anglo-américain tient à quelque chose de plus profond que la technique et l’économie. La langue américaine contient, en elle-même, une promesse d’avenir, d’espoir. Cela remonte à la formule de la Déclaration d’indépendance américaine de 1776 qui institue « la recherche du bonheur » comme « droit inaliénable ». Aucun autre peuple ne s’était donné une telle fin. Cette langue semble murmurer à des millions d’hommes défavorisés dans le monde qu’il y a là une chance. C’est pour cela qu’on l’apprend sur la planète entière.
Y a-t-il des langues plus philosophiques que d’autres ?
C’est évident. Tandis que l’anglo-américain sied à l’informatique et à la technologie, la structure grammaticale de l’allemand est de nature métaphysique. En plaçant le verbe à la fin de la phrase, après une longue hésitation, l’allemand tient en suspens la signification et entretient par le seul effet de sa grammaire une sorte de suspens ontologique constant. Cela dit, les individus peuvent jouer avec l’esprit de leur langue. Quand un des rescapés du Boeing qui a amerri dans l’Hudson il y a quelques mois s’est précipité auprès du pilote américain pour l’embrasser et le remercier d’avoir sauvé la vie de sa femme et son enfant, le pilote lui a répondu : « you’re welcome » ! Comment mieux transcender la consternante simplicité de l’anglo-américain pour donner voix à la grandeur ?
Vous venez du vaste monde de la bourgeoisie libérale juive européenne. Votre père, issu d’un milieu modeste, a connu une rapide ascension au sein du monde bancaire viennois avant de fuir l’Europe…
En 1924, il avait pressenti la catastrophe. Beaucoup se refusaient alors à voir l’antisémitisme. Son flair nous a sauvés. Il nous a d’abord emmenés à Paris, où je suis né en 1929. Puis aux États-Unis en 1940. Il y avait été envoyé en mission par le gouvernement français pour négocier, comme banquier, l’achat d’avions de chasse. En 1940, New York était encore une ville neutre. À un déjeuner, il croise le PDG de Siemens, avec lequel il avait travaillé avant 1933 et qui faisait partie d’une mission d’ingénieurs nazis. Discrètement, celui-ci lui a fait comprendre qu’il fallait quitter l’Europe au plus tôt. Mon père l’a cru et nous a fait venir. Ma mère a d’abord catégoriquement refusé, arguant que ma sœur et moi allions rater notre bac, et que, de toute façon, la ligne Maginot nous protégeait, mais l’autorité de mon père a prévalu. Nous sommes venus avec le dernier bateau parti de Gênes. Ce n’est pas ma petite histoire qui compte dans cette affaire, mais ce qu’elle révèle. Dès l’hiver 1940, l’élite allemande, en contact avec les généraux et les officiers permissionnaires, était donc au fait, avant même les camps d’extermination, des massacres qui avaient commencé en Pologne. Si on voulait savoir, on savait.
Auschwitz est un événement sans précédent, qui incarne le mal radical. Or la plus haute culture humaniste et européenne, loin d’avoir su l’empêcher, l’a accompagné…
Cela reste pour moi le mystère capital. Alors que j’ai 80 ans et que j’ai travaillé toute ma vie sur cette question, je n’ai pas trouvé de réponse. Comment est-ce qu’on peut jouer Schubert le soir en famille et torturer le matin dans les camps ? J’ai eu le privilège d’être l’ami d’Arthur Koestler, intellectuel hongrois, auteur du roman Le Zéro et l’Infini, qui prétendait avoir une réponse. D’après lui, le cerveau humain est clivé entre une part prédominante d’animalité et une part, beaucoup moins développée, dévolue à la moralité. Cette explication est fausse. Est-ce que chacun d’entre nous peut devenir un tortionnaire sadique comme le prétendent certains psychologues ? L’éducation morale est-elle si fragile que dans telle ou telle circonstance elle peut être anéantie ? La culture peut-elle être complice de ce phénomène ? J’émets l’hypothèse qu’elle agit comme une « matrice de fiction ». Je m’explique : j’enseigne en ce moment les trois premiers actes du Roi Lear, de William Shakespeare. À la fin d’une journée, j’en suis généralement tout envoûté. Si en rentrant chez moi, je croise quelqu’un qui hurle « aidez-moi », il me semble que je pourrais l’entendre sans pour autant l’écouter. Tout tient à cette différence entre entendre et écouter. Pourquoi ne vais-je pas l’aider ? Parce que la fiction est plus puissante que la réalité. Les œuvres imaginaires prennent possession de nous, elles nous enveloppent, nous rendent sourds et aveugles au réel.
C’est une hypothèse qui n’est peut-être valable que pour la minorité de ceux qui vivent dans et par la culture. Mais il est certain que ce processus a joué pour certains. Quand, par exemple, le pianiste virtuose Walter Gieseking interprétait Debussy à Munich, alors que non loin de là partaient pour Dachau les trains bondés de déportés. On les entendait hurler mais personne ne bougeait, tous étaient comme possédés, hypnotisés par la musique. La musique la plus belle n’a pas remué les consciences ! Très naïvement, moi qui aime tant la musique, je pense qu’elle aurait dû dire non ! Cela dit, il y a des êtres humains qui restent intacts moralement et adoptent instinctivement l’impératif catégorique de Kant. Où trouvent-ils le ressort ? Je crois que je vais finir ma vie sans pouvoir répondre à cette question capitale.
Vous avez écrit un livre très éclairant sur Heidegger. Qu’est-ce qui vous a incité à le faire connaître à un public élargi ?
Jeunes étudiants à l’université de Chicago, nous avions la possibilité d’assister à des séminaires de recherche à condition de ne pas parler. J’étais ainsi allé à un séminaire de Leo Strauss parce que le sujet m’intéressait : « Platon et la cité antique ». Je n’ai jamais oublié ce moment où il est entré dans la salle avec ses yeux de feu et nous a dit : « Dans ce séminaire jamais ne tombera le nom de… bien qu’il soit évidemment incomparable. » Je n’avais pas compris de quel auteur il s’agissait, mais l’un des doctorants américains me l’a écrit sur son bloc-notes. Il s’agissait de Martin Heidegger. Quand un professeur de la stature de Leo Strauss vous dit de quelqu’un qu’il est incomparable, que faire si ce n’est courir à la bibliothèque ? Avec une certaine arrogance, je me suis saisi d’Être et Temps, le maître ouvrage de Heidegger. Or, je ne suis même pas arrivé à comprendre la première phrase ! Cela m’a fait l’effet d’une véritable gifle. Je me suis promis de le lire jusqu’à ce que je comprenne. Sur la polémique liée à son engagement nazi – qui motivait le silence de Strauss –, je dirai que la haine me fatigue, et je ne veux pas moi-même la susciter. Mais il y a en France une certaine hypocrisie qui fait que l’on revient sans cesse à l’affaire Heidegger et qu’en même temps on donne tous les titres à un homme capable de raconter que Mao est le plus grand libérateur de l’humanité, alors qu’il a fait plus de victimes que Hitler et Staline réunis… Les intellectuels, qui passent leur vie parmi les livres, éprouvent souvent la passion de la praxis, la soif de l’action radicale. Dans le cas de Heidegger, il y avait une vanité sans pareille : il voulait être le Führer du Führer. Mais les nazis considéraient qu’il était inutilisable. Dans un dossier sur lui, on lit : « C’est un nazi privé qui ne croit même pas au racisme et à l’organisation. » Ce petit titre d’antigloire donne beaucoup à penser.
Après l’université de Chicago, vous avez poursuivi à Harvard et Oxford, avant de devenir éditorialiste pour The Economist. C’est dans ce cadre que vous avez fait la rencontre de Robert Oppenheimer, le père de la bombe atomique. Cela a été un tournant dans votre vie…
J’avais été envoyé à Washington pour l’interviewer au moment où le Congrès américain s’apprêtait à débattre d’une loi sur l’énergie atomique. C’était le chef de la physique à l’université de Princeton, un personnage somme toute assez méchant et cassant. Même Einstein en avait peur. Au cours d’une longue conversation, j’ai eu l’impudence de lui dire « non » sur certaines choses. Cela m’a valu, à ma plus grande surprise, et alors que je n’étais pas candidat, une proposition pour intégrer sur-le-champ l’équipe de l’institut à Princeton. Quelqu’un de plus mûr que moi aurait demandé un délai de réflexion. J’étais tellement bouche bée que j’ai accepté tout de suite. C’est ainsi que je suis retourné vers le monde universitaire : un jeune lettré invité parmi les plus grands scientifiques du moment. Sans cet incident, ma vie aurait certainement été bien différente.
C’est là, au milieu des plus grands physiciens, que vous avez entamé votre thèse sur Tolstoï et Dostoïevski. Qu’est-ce qui vous plaisait chez les scientifiques ?
Après mon passage à l’université de Chicago, j’avais pensé un moment me consacrer aux sciences. Mais je n’étais pas assez bon en mathématiques. J’ai donc opté pour les lettres, tout en me sentant beaucoup plus à l’aise avec les scientifiques. Ce sont des gens qui ne « bluffent » pas : on peut ou on ne peut pas résoudre une équation. Il n’y a pas tout ce verbiage, cette fausse prétention que l’on retrouve dans les théories littéraires. Je crois que la science a beaucoup à offrir quant à l’idée de vérité.
Qu’en est-il de la création  aujourd’hui ?
L’œuvre de Samuel Beckett – probablement l’un des plus grands auteurs de notre époque – est une parabole allégorique de la grande crise de la parole que nous traversons. Il débute en écrivant sur Dante, puis son style devient de plus en plus étranglé et sommaire. Deux voix, puis une, puis le noir, puis un cri. Il a cette phrase terrible sur la création : « Il faut rater, s’y remettre et… rater mieux. » « Rater mieux », c’est en effet le meilleur objectif que l’on puisse se fixer.
Vous vénérez la culture classique, mais vous soutenez aussi qu’elle n’est que du « bluff » à côté du véritable engagement moral. N’est-ce pas contradictoire ?
Peut-être pas. Une de mes plus grandes réussites en tant que professeur fut quand une élève, jeune communiste première de promotion à Cambridge, est venue me dire que tout ce que je lui avais enseigné n’était que paroles vides. Elle avait décidé de partir en Chine comme médecin. J’ai eu le sentiment que j’avais réussi quelque chose.
Si vous deviez décrire à un jeune étudiant d’aujourd’hui ce qu’est un classique, que lui diriez-vous ?
Je lui dirais qu’il y a des textes – et c’est assez mystérieux – qui, chaque fois que nous y revenons, sont plus riches qu’avant. Des textes qui nous lisent plus que nous ne les lisons. Des textes qui changeront pour lui au cours de sa vie. Qui vont produire en lui une sorte de croissance, l’écho intérieur d’un dialogue. Être inépuisable est l’un des critères du classique. C’est pour cela qu’il est essentiel d’apprendre par cœur. Ce que vous avez appris par cœur change en vous et vous change. Et personne ne peut vous l’enlever, ni la Gestapo, ni le KGB, ni la CIA : c’est en vous, cela vous appartient. Les poèmes d’Ossip Mandelstam ont survécu dans et grâce au « par cœur ». La psychologie enfantine m’horripile quand elle affirme qu’il ne faut pas charger la mémoire des enfants ! Je dois tout au système du lycée français, où on apprenait tout par cœur. Je connais encore par cœur certains textes classiques, et la joie que j’en retire est constante. Enlever cette possibilité à l’enfant, c’est l’amoindrir, laisser en lui des espaces vides qui ne demandent qu’à être habités. L’expression est d’ailleurs significative : on ne dit pas « par cerveau » mais « par cœur ».
En quoi la musique est-elle indispensable à votre vie ?
Je n’arrive pas à imaginer un jour de ma vie sans musique. Cela ne marche pas. Claude Lévi-Strauss a un jour fait ce très bel aveu : « Invention de la mélodie, mystère suprême des sciences de l’homme. » Je peux concevoir de perdre la vue avec l’âge, après tout il me resterait tous ces passages appris par cœur qui continueraient de vivre en moi. Mais ne plus entendre la musique m’est inconcevable. Là, il faudrait avoir le courage de se tirer une balle dans la tête !
Qu’est-ce que le récit ou le poème apporte que le concept ne peut apporter ?
Heidegger dit quelque part : « Si on est trop bête pour penser, on raconte des histoires. » C’est stupide. La narration est en nous une pulsion très profonde. Raconter une histoire est une activité irremplaçable. Vouloir savoir ce qui va se passer correspond, j’ose le croire, à une structure du cortex. Cela dit, la grande prose rencontre souvent le concept. Et certains philosophes sont aussi de grands écrivains : Nietzsche, qui parle d’une pensée qui « danse » ; Platon, dont les personnages sont d’une richesse inépuisable. Je sépare de moins en moins la littérature et la philosophie. Il y a des branches en philosophie, comme la logique formelle, où cela est moins vrai.
Quoiqu’il y ait chez Ludwig Wittgenstein des phrases de logique pure qui sont aussi de vrais poèmes miniatures ! Après avoir dicté les Recherches, il l’avait reconnu : « J’aimerais avoir mis cela en vers », affirmait-il. Il y a dans le langage d’un grand penseur une poétique de la pensée. Les Grecs archaïques écrivaient d’ailleurs la métaphysique en vers. Où classer Borges ? Où classer Tristes Tropiques, de Lévi-Strauss ? Est-ce de l’anthropologie, de la littérature, de la philosophie ? Abolissons ces frontières trop artificielles. Demandons-nous si cet homme a vis-à-vis de sa propre pensée le sens du miracle et de l’étonnement, qui est la source du grand poème et de la grande théorie philosophique. Être sans cesse étonné, se lever le matin et se dire « tiens, c’est curieux d’être ici », ou « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » : voilà les grandes questions. Ce sont d’ailleurs souvent les poètes qui y répondent, avant les philosophes. C’est dans la rencontre des deux que résident nos meilleures chances de former de nouvelles œuvres valables. Car le roman est fatigué.
Dans Dix raisons (possibles) à la tristesse de pensée, vous évoquez le lien entre la pensée et la mélancolie. Êtes-vous un mélancolique ?
Chez moi, la mélancolie a trois sources. Elle vient de l’incertitude persistante sur les questions fondamentales qui me taraudent. De la faillite de ne pas être un grand créateur. De l’ignorance où je suis de ce qui restera d’une vie de travail. À quoi s’ajoute l’aggravation de la crise dans le destin du peuple juif. Les Juifs ont appris à respirer sous l’eau. C’est leur méthode de survie depuis quatre mille ans. Mais le souffle devient court

La philosophie n’est pas une sagesse

C’est ce qu’on n’arrête pas de clamer contre les petits socratiques et autres Pol-droit orientalistes grecs.

Claudine Tiercelin : la philosophie ?

« Ce n’est pas une sagesse, elle ne protège et ne console de rien, et c’est fort bien ainsi. Elle ne doit surtout pas être oraculaire : un
philosophe est un animal social, pas un animal grégaire, et il ne
saurait servir de mouton de tête. Comme toute entreprise rationaliste
dont le but est la connaissance, la philosophie se pratique sur le mode
de l’enquête, non pas dans le silence du cabinet, mais dans un esprit de
laboratoire, en testant ses hypothèses. Elle doit donc se tenir prête à
jeter par-dessus bord toutes ses croyances, si des chocs avec le réel
la forcent à en douter. »

Est-ce soi ?

Minuscule retour.

La seule question de la philosophie est, évidemment le problème « corps/esprit » ( dualisme cartésien ou monisme spinoziste). Et, partant, le seul problème qui mérite une réflexion, hors du tapage d’un bruit et de la circonvolution, est celui du sujet et du libre-arbitre.

Tout le reste n’est que passe-temps ou poésie du monde (évidemment appréciables).

Cependant, les affirmations péremptoires précitées ne peuvent faire l’impasse sur les neurosciences. On ne peut aborder le sujet du »sujet » sans leur apport pour la connaissance….

Au beau milieu d’une contribution un peu fouillis que je m’efforce de mettre en forme sur cette question, j’offre un texte paru dans la revue en ligne « La vie des idées ».

Sa clarté introductive est assez remarquable.

L’auteure se nomme Vanessa Wisnia-Weill

Le lien :

https://laviedesidees.fr/Pouvoir-d-agir-et-neurosciences.html

Je reviendrai trop longuement sur ce … Sujet.

Les mots et le tableau

Discussion avec un ami. Il me raconte que les touristes visiteurs de Paris, s’arrêtent au Louvre, s’agglutinent devant La Joconde et s’en vont vite vers la Tour Eiffel. Je lui dis l’épopée des touristes japonais à Madrid qui vont à la corrida assister à la mise à mort d’un seul toro sur les six au programme (le tour operator leur dit que c’est comme les films permanents au cinéma, une répétition, qu’il est inutile de rester) et qui s’en vont vite au Prado envahir la salle où se trouve Les Ménines de Velasquez, en se marchant sur les pieds.

Il me voit faire la moue et me demande la raison de ma réserve : n’aimerais-je pas cette merveille ?

Évidemment que non, c’est un de mes tableaux préférés. Cependant, je lui dis, un peu honteux, qu’il m’a fallu choisir entre Velasquez et Foucault. J’explique.

Michel Foucault (1926-1984), dans son ouvrage phare (« Les mots et les choses) décrit, dans son introduction, dans un style et une hauteur théorique exceptionnels, le tableau de Velasquez, « Les Ménines ». Certains considèrent que ces pages sont un modèle, en rupture, de l’analyse picturale.

Le tableau donne à voir l’infante Marguerite d’Espagne, entourée de demoiselles d’honneur, de courtisans et de nains. Au fond, sur la gauche, le peintre est là devant une grande toile dont on ne voit que le châssis de dos. A l’arrière-plan, sur le mur du fond, un tableau, note Foucault, « brille d’un éclat singulier », dans lequel apparaissent deux silhouettes. Il s’agit, en réalité d’un miroir. Qui reflète les souverains, à l’extérieur du tableau, « retirés en une invisibilité essentielle », « qui ordonnent autour d’eux toute la représentation ».

Sans eux, le tableau n’est pas possible.

Et Foucault d’ajouter que « Peut-être y a-t-il, dans ce tableau de Vélasquez, comme la représentation de la représentation classique », qu’il s’agit aussi de « la disparition nécessaire de ce qui la fonde ». Il conclut en indiquant que « Libre enfin de ce rapport qui l’enchaînait, la représentation peut se donner comme pure représentation. »

Il s’agirait donc du principe qui organise les savoirs à l’âge classique. Chaque époque se caractérise par un « champ épistémologique » particulier, qui constitue le « socle » des diverses connaissances et structure leur apparition. Ce que Foucault appelle « épistémê » cet « a priori historique » constitutif des sciences de la période considérée avec une théorie propre de la représentation.

La Renaissance, elle, était fondée sur la ressemblance. « Le monde s’enroulait sur lui-même », écrit Foucault. Don Quichotte en apparaît, sur le mode de la dérision, comme l’incarnation. « Tout son chemin est une quête aux similitudes », mais celles-ci tournent au délire.

Au XIXe siècle vient l’âge de l’histoire, qui devient « le mode d’être fondamental des empiricités » et qui introduit dans la pensée moderne « cette étrange figure du savoir qu’on appelle l’homme ». Voici l’homme « au fondement de toutes les positivités », en cette place du roi « que lui assignaient par avance Les Ménines, mais d’où pendant longtemps sa présence réelle fut exclue ».

Mais cette époque se finit et l’homme, une « invention récente », est  en voie de disparition. La nouvelle « épistémê » devrait être concomitante de la mort de l’homme (« alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable »). C’est la dernière phrase du livre.

Le livre a fait jaser (fin de l’humanisme, existence douteuse de l(homme, mort de l’homme, antihumanisme théorique, structuralisme exacerbé qui fait passer les structures avant les sujets, etc.

Mais je reviens à la discussion avec mon ami et à ma moue.

Il est vrai que je m’arrête plus devant les Ménines (« les suivantes », traduction de Foucault ou Las Meninas en VO.

Car, en effet, je ne peux plus goûter le tableau sans me référer à l’analyse de Foucault, ce qui me place dans l’analyse et non dans l’art.

Or, le musée ne peut que servir d’accrochage de l’œil et non du cerveau pensant; Lequel œil, peut, comme dans l’amour s’éloigner de la pensée pour approcher les rivages du sens. Rimbaud contre Platon en quelque sorte.

Ce qui me fait donc regretter d’avoir lu le Foucault des Ménines qui a brisé l’approche non pas « pure » (elle n’existe pas mais expurgée de la théorisation. D’où ma moue.

Elle est d’autant plus flagrante que je ne suis plus certain de la pertinence du propos de Foucault. Et, mieux encore de l’avoir bien compris.

Il serait donc dommage de gâcher un plaisir par des mots (éventuellement creux qui éloigneraient de l’éventuelle belle chose.

Je préfère ne pas y penser, Ce qui fabrique une nouvelle grimace que je cache à mon ami.

Le concept de chien n’aboie pas

Le titre, tirée, d’une locution de Spinoza est l’expression que je crois avoir beaucoup employée lorsqu’il s’agissait de dire ce que pouvait être l’abstraction théorique, celle qui permet de penser et, partant de se fatiguer tant il est vrai que (je ne sais plus qui le disait) que « le réel est inépuisable mais la pensée épuise ».

Le concept de chien n’aboie donc pas et l’idée de cercle n’est pas ronde, l’idée de couleur n’est pas colorée et celle du rouge n’est pas rouge.

Il s’agissait de définir l’abstraction, celle qui dissout la singularité, le petit médor, le bon toutou, petit, grand, poils ras ou non dans un mot général (le chien), abstrait, qui se « détache » de l’existence particulière.

Donc, le mot n’est pas la chose.

Et alors, nous dira-t-on ? Mais rien d’autre, pourrait-on répondre.

Cependant cette phrase est centrale dans la compréhension du monde.

Je vous la redonne :
LE CONCEPT DE CHIEN N’ABOIE PAS.

Nietzche, lenteur, inaction et charlatanisme.

Les imposteurs du « développement personnel », ceux qui prétendent apprendre le bonheur aux autres, se sont donc mis, il y a longtemps, à la philosophie.

Pour apprendre à être heureux grâce à Spinoza, Kant, évidemment Levinas et autres Benjamin…

La dernière trouvaille est « la lenteur » magnifiée par Nietzche, lequel, beaucoup souffreteux et sûr de lui affirmait, assez bêtement, ‘lorsque comme à son habitude perverse, il vilipendait les faibles que :

« Comment devenir plus fort : se décider lentement, et se tenir obstinément à ce qu’on a décidé. Tout le reste s’ensuit. Les soudains et les changeants : les deux espèces de faibles. Ne pas se confondre avec eux, sentir la distance – à temps ! » (Fragment posthume de 1888, 15 [98]).

Bref du charabia entre deux toux, qui accompagnait le fameux « Les faibles et les ratés doivent périr : premier principe de notre philanthropie. Et on doit même encore les y aider. » (L’Antéchrist, 2).

Et mieux que la lenteur, l’inaction, le fort étant celui qui sait ne rien faire :

« À propos de l’hygiène des faibles – Tout ce qui est fait dans la faiblesse est raté.Moralité : ne rien faire. Seulement, le problème est que c’est précisément la force de suspendre l’action, de ne pas réagir, qui est la plus fortement atteinte sous l’influence de la faiblesse : on ne réagit jamais plus rapidement, plus aveuglément que quand on ne devrait pas réagir du tout…
« La force d’une nature se montre dans l’attente et la remise au lendemain de la réaction » (Fragment posthume de 1888, 14 [102]).

Il faudrait donc apprendre lenteur et inaction ou action en suspens pour être un « fort »…

Différer l’action. Ça fait chic de le dire ou l’écrire…
Et ce, y compris dans la perception d’une oeuvre d’art. Ne pas hurler c’est nul » ou « c’est génial ». Prendre de la distance. Très chic aussi. Il faut apprendre à voir..
« Apprendre à voir – habituer l’oeil au calme, à la patience, au laisser-venir-à-soi ; différer le jugement, apprendre à faire le tour du cas particulier et à le saisir de tous les côtés. Telle est la préparation à la vie de l’esprit : ne pas réagir d’emblée à une excitation, mais au contraire contrôler les instincts qui entravent, qui isolent. Apprendre à voir, comme je l’entends, est presque ce que la manière non philosophique de parler appelle la volonté forte : son trait essentiel est justement de ne pas vouloir, de pouvoir suspendre la décision. Toute absence d’esprit, tout ce qui est commun repose sur l’inaptitude à opposer une résistance à une excitation – on doit réagir de toute nécessité, on suit chaque impulsion. Dans bien des cas, une telle nécessité est déjà disposition maladive, déclin, symptôme d’épuisement – presque tout ce que la grossièreté non philosophique désigne du nom de « vice » est purement et simplement cette incapacité physiologique à ne pas réagir » (Le Crépuscule des idoles, « Ce qui abandonne les Allemands », 6).

Et encore :

« Méfiez-vous des demi-vouloirs : soyez décidés, pour la paresse comme pour l’acte. Et qui veut être éclair doit rester longtemps nuage » (Fragment posthume de 1883, 17 [58]).

Et :
Trop agir, et trop vite, peut justement nous amener à avorter notre acte.
« Raisons de l’infertilité. – Il y a des esprits aux dons éminents qui sont stériles à jamais parce qu’une faiblesse de leur tempérament les rend trop impatients pour attendre le terme de leur grossesse» (Humain, trop humain, II, 1, 216).

Ok, être comme une femme enceinte et attendre. Là, c’est plus que chic, c’est féministe et donc inattaquable.

À vrai dire, ce billet est vraiment d’humeur.

Elle est massacrante lorsque l’on lit trop Nietzche, souvent ennuyeux et donneur de leçons qu’il aurait dû se donner à lui-même, lorsque l’on sait comment il a vécu et fini.

Nietzche n’est certainement pas un petit philosophe. Et il a contribué à la constitution de la modernité dans son piétinement des superstitions (après, de loin, Spinoza).

Mais il m’énerve ce grand philosophe car, en effet, beaucoup prennent de lui l’affirmation de la haine du « faible » pour se constituer en « fort » qu’il n’est pas (nul ne l’est, même Dieu qui affirme lui-même ses faiblesses.

Et ses éloges de la lenteur, de l’inaction ressemblent trop aux leçons de morale de cours primaires.

D’où la pêche à ses citations des escrocs patentés du « développement personnel harmonieux », l’apologie du « souci de soi », désormais dans les premières pages des magazines « People » et qui a remplacé le « courrier des lecteurs »…

Nietzche doit rester dans la philosophie, même pamphlétaire. Et ne pas côtoyer les charlatans du « moi ».

Vous voyez : je ne suis ni lent ni inactif dans ma critique.

Le principe immuable est haïssable.

On lui préfère passages, balancements et même la contradiction.

Ouf…

Diogène, pour les faiseurs

Dans un café, j’entends une conversation. Ils parlaient vraiment fort. Et c’est assez gênant, sans le vouloir, d’être presque invité à une table trop proche de la votre.

L’homme faisait la leçon à une assez jolie femme, laquelle, je crois, l’écoutait sans plus. Sûr qu’elle n’était pas amoureuse. Mais là n’est pas l’objet de ce billet.

Il s’agit de Diogène le cynique dont tous les wikipédiens raffolent. Ses mots sont adorés par ceux qui n’ont rien à dire et jouissent simplement de la provocation, laquelle, comme on le sait, peut être le début d’une réflexion, mais qui ne peut en tenir.

Je n’aime pas Diogène ((413-323 av. J.-C.). Il est sale et sans intérêt.

On connait ses prétendus bons mots, toujours méchants (un bon mot peut être méchant, évidemment)

Ainsi, à Alexandre qui lui demandait ce qu’il désirait, il répondit : « Ôte-toi de mon soleil ! »

Pour contredire Platon et sa vision du monde, après avoir hurlé qu’il s’agissait d’un « animal à deux pieds sans plumes », il jeta au milieu du cercle des auditeurs un coq plumé et s’écria : «Voici l’homme de Platon. »

En plein jour, il se promenait une lanterne à la main et répondait à ceux qui s’étonnaient  : « Je cherche un homme. »

Ceux qui aiment ou citent Diogène sont des collégiens de bar à bières, des apprentis dragueurs. D’ailleurs, le cynisme est terrifiant de bêtise.

J’aurais aimé le dire à l’homme qui brillait devant la jolie éperdue. Mais j’ai eu très peur. Un homme qui cite Diogène peut être violent. Puis, je l’assure, comme si elle lisait dans mes pensées, la belle femme, alors que, subrepticement je jetais un oeil sur son beau front, m’a souri.

J’ai demandé l’addition.
 
  

 

Matière

Il y a des milliers d’idées, de théories de l’être ou du monde qui fusent et, encore une fois, le rêve, dans l’intellectualité en marche, est de « choper « , un millième de seconde, le résumé de l’Univers. La recherche du verbe initial.

Ce matin, j’ai trouvé dans un vieux bouquin une phrase que j’avais souligné, à une époque où je demandais à mon papetier des crayons à la mine la plus grasse possible.

Un bouquin de Herder, un auteur inconnu.

Johann Gottfried von Herder est un philosophe, théologien, poète allemand, disciple de Kant.

Dans son maître-livre paru en 1827 ( Idées sur la philosophie de l’histoire) Tome I, p143, il écrit :

« Le cristal se développe avec plus d’habileté et de régularité que n’en peut montrer l’abeille dans la construction de sa cellule, ou l’araignée dans le tissu de sa toile. Il n’y a dans la matière brute qu’un instinct aveugle, mais infaillible. »

On a le droit de s’arrêter sur cette proposition.

Ovide, la curieuse stratégie amoureuse

D’abord, lisez .

C’est Ovide qui écrit :

« Ne soumets pas ta langue à la loi du poète,
Pour peu que tu le désires, tu seras de toi-même éloquent.
À toi revient de jouer le rôle de l’amant,
Contrefais par tes mots un amour qui te ronge,
À tout prix tu dois faire qu’elle ait foi en cela.
[…]
Souvent qui simule l’amour se met à l’éprouver vraiment
Et devient celui qu’il faisait semblant d’être.
Voilà pourquoi, jeunes filles, restez ouvertes à ceux qui feignent :
L’amour deviendra vrai qui naguère était faux ».

Assez rare dans l’appréhension des postures langagières et des stratégies amoureuses, des buts qui se renversent.

La simulation stimule, le fictif forge ce qu’il voulait feindre, la tromperie de l’Autre devient un bien commun , qui surgit, « en passant », l’hypocrisie, le sourire infatuė devient, même s’il ne le veut pas, un passage du sentiment qui vient, à l’Insu du faiseur se propager chez les autres, puis chez lui, puis ensemble, l’effort d’être se transforme en climat. Et le climat, comme une danse, en un accord.

La simulation devient, comme l’a dit plus haut stimulation féconde.

Comme quoi la vérité jouissive d’une fin, un état final et entouré du Tout idéal peut passer par la simulation.

Les lignes ne sont ni droites, ni courbes,elles effacent leurs départ, leurs lancées.

Derrière mon dos, une femme qui vient de lire me dit :

– « un faux sourire devient vrai après un baiser fougueux. Et sans ce sourire, pas de baiser, pas de fougue. La simulation stimule « 

Elle dit mieux que moi, je suis jaloux. Je simule une mine renfrognée, elle m’embrasse et…devinez…

PS. Ce billet a ėte écrit la nuit tombante, quand les mots, dans le crépuscule, hésitent entre clarté et ombre, jusqu’à devenir du clair-obscur, une peinture de Zurbaran.

Atome et intentionalité, Lucrėce

J’avais dans un précédent billet loué le chef-d’oeuvre de Lucrèce ( « Rerum natura », De la nature des choses), à la gloire d’Epicure et qui inaugurait une vision matérialiste de l’Univers, hors de la superstition…

D’abord très beau, dans son organisation sémantique.

Mais surtout un des résumés le plus lumineux d’une philosophie, tellement en avance sur son temps, eu égard aux connaissances scientifiques de l’époque, qu’elle laisse pantois (Des siècles avant que Robert Boyle ne fasse la suggestion radicale que les blocs constituants de la matière n’étaient pas l’air, le feu, l’eau et la terre, mais les atomes)

Épicure (341-270 av. J. C.) affirmait, en effet, que tout était composé de minuscules atomes indestructibles se bousculant dans l’espace vide.(Atomisme)

Lucrèce va plus loin, en adoptant une conception exclusivement naturaliste des choses, un monde radicalement mécanique et sans but. Ce que l’on nomme une non-intentionnalité.

Les hommes ne sont pas le jouet de l’humeur des dieux, le destin n’existant pas. Sans surnaturel, sans puérilité.

Une conviction philosophique. Hors de la superstition..

Mais pourquoi revenir sur Lucrėce ?

Simplement pour compléter mon billet sur les grecs et les émotions contre la raison. Ici, un « poème  » nous donne une « vision du monde » qui ne se concentre que sur le monde et non un sentiment ( la rationalité)

Ce que nous disions : une conviction qui est une théorie, au sens kantien, qui vaut mieux que l’injonction à la raison et les impostures subjectivistes de la concentration autour du « moi ». Lequel, inéluctable pour exprimer, a besoin de respirer dans les grands airs, loin des pores de sa propre peau.

Merveilleux Lucrèce. Et que vive la Théorie !

Pascal,suite, rock’n’roll…

Curieux, étonnant. Je constate que plongé dans Pascal et ses pensées depuis quelques mois, ayant colle récemment des fragments de ses  » Pensées », le magazine Philomag, excellente revue que les petits philosophes de service dénigrent, pour configurer l’élitisme dans lequel ils aimeraient se mouvoir, sort un « Hors-sėrie » consacré à Pascal.

Recu un mail cet après-midi pour le signaler aux abonnés (dont je suis) et « offrir  » un article,

Je colle donc, sans autre commentaires le texte offert. Sans copyright donc. Et pour faire un peu la pub de cette revue qui la mérite amplement, ayant trouvé le juste milieu entre vulgarisation et analyse sérieuse.

« Monstre inncompréhensible”, l’homme est sans cesse tiraillé entre l’ange et la bête, le désespoir et l’espérance, la foi en sa grandeur et la conscience de sa misère, l’élan vers l’infini et la chute dans le néant.
“Renversement continuel du pour et du contre”, les “Pensées” sont pour le philosophe Denis Moreau un livre rock’n’roll au rythme binaire qui secoue.

Article offert, issu du hors-série Blaise Pascal. L’homme face à l’infini, en kisoques jusqu’au 27 septembre

« Allez viens, baby, ça secoue pas mal par ici», chantait Jerry Lee Lewis. Cette invitation pourrait introduire à ce fragment des Pensées évidemment rédigé en référence aux Évangiles («Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé»: Matthieu 23, 12) et qui donne d’emblée le ton de l’ouvrage: les Pensées sont
Un texte destiné à secouer le lecteur. Vous croyez-vous au centre du
monde, ou à tout le moins situé en un lieu du cosmos aux coordonnées
assignables ? Le fragment dit des « deux infinis » [Pensées, 185] vous donne le tournis, puis le vertige: «qu’est-ce
que l’homme dans la nature? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à
l’égard du néant, un milieu entre rien et tout » [ibid.]. Résolu alors à assumer gaillardement votre finitude cosmique ? «
Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que
ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que
l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien» [186]. Décidé alors à vous reposer sur une morale ferme et bien assurée ? Là, tout est branlant, précaire, instable: «on
ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en
changeant de climat. Trois degrés d’élévation du pôle renversent toute
la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité. En peu d’années de
possession les lois fondamentales changent. […] Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà» [56]. Vous vous pen- sez ange ? Mais vous faites la bête ! Bête, alors ? Mais vous êtes un ange ! 1Et Pascal excelle, à la façon de son idole Augustin dans ses Confessions, à exhiber nos tourments, déchirements, «guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions» [528] et «contrariétés» (c’est-à-dire contradictions) existentiels, ceux d’un être oscillant sans cesse entre grandeur et misère. Oui, «quelle
chimère est-ce donc que l’homme ? quelle nouveauté, quel monstre, quel
chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige ? Juge de toutes
choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque
d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers. Qui démêlera
cet embrouillement ? » [122]. À vue humaine, personne ne le débrouillera: à «monstre incompréhensible » [121], anthropologie introuvable, c’est la leçon des Pensées. Elle est rude.

La croix du Christ ou les montagnes russes

Mais
pourquoi toutes ces secousses ? Dans l’optique de Pascal, il s’agit de
pousser son lecteur déstabilisé à se tourner vers le seul principe
explicatif qui rende compte de ce chaos – le péché originel – et à se
raccrocher à ce qui représente l’unique point fixe dans ce branle
universel: la croix du Christ. Mais pour nous, modernes, qui sommes
majoritairement devenus rétifs à de telles et pieuses opérations, seule
demeure désormais à la lecture des Pensées cette sévère série de
montagnes russes. Certains préféreront se tranquilliser en se tournant
(illusoirement, dirait Pascal, qui ne mange pas de ce trop facile
pain-là) vers des philosophies plus reposantes. D’autres accepteront, de
façon à la fois plus courageuse et lucide, de se laisser secouer sans
apaisement religieux à l’horizon. Et cela constitue les Pensées ainsi laïquement considérées en un des livres les plus rock’n’roll qui soient. Shake it, baby.

1. Pensées, 112 : «
Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes, ni aux
anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il sache l’un et
l’autre. »

Antigone, juste un nom télévisuel

Il est des noms qui traversent l’humanité et ses structures inconscientes. Tous les connaissent mais peu peuvent dire de quoi il s’agit. Par exemple en philosophie les termes de spécisme et anti-spėcisme, de transhumanisme, en religion celui d’illuminisme et, évidemment en sciences celui de physique quantique….

Il en est un dont presque personne ne connaît le destin, la force, le mythe, alors que tous connaissent son nom : Antigone, celle de la pièce de Sophocle.

Faites l’expérience. Vous saurez que j’ai raison.

C’était un soir et j’avais évoqué les lois universelles que nul ne pouvait méconnaître et même transgresser.

En faisant attention à ne pas être accusé de tenant d’un monologue (cf précédent billet), j’avais dit : « comme l’affirme Antigone … »

Emporte par un verre d’alcool de figue de trop j’avais même cité la réplique célèbre d’Antigone au tyran Creon lequel considerait que

Le bon et le méchant ne sont pas égaux en matière de droits »,

Il refuse, en effet au traître le droit d’être enterré,et ce au nom de la raison d’État.

Et Antigone réplique :

Je ne pense pas que tes décrets soient assez forts / pour que toi, mortel, tu puisses passer outre / aux lois non écrites et immuables des dieux. »

La pièce de Sophocle est bâtie sur ce conflit, Antigone étant, jusqu’à nos jours, comme le symbole de la résistance contre tyrannie et arbitraire des imposteurs du monde.

C’est curieux. Comme on le disait, tous connaissent le nom d’Antigone et peu peuvent y accoler un contenu ou un symbole.

La question doit certainement émerger dans les jeux télévisés que je ne connais pas…

Pourtant Antigone, etc..etc…

L’idée de Saint-Anselme.

Il est une proposition philosophique qui peut laisser pantois mais qui m’a toujours aidé à clore une discussion inutile ou fatigante. Et ce alors, qu’en aucune manière je n’adhère à son contenu, assez médiéval, du moins dans l’approche des idées qui ont traversé le monde et le traversent encore.

C’est celle de Saint-Anselme (1033-1109) qui prétend que LE SEUL FAIT QUE NOUS AYONS L’IDÉE DE DIEU NOUS PROUVE QU’IL EXISTE..

Changez « Dieu  » par ce que vous voulez et votre interlocuteur est bloqué. Et l’on peut, vite, passer à autre chose si la conversation est ennuyeuse.

La dernière fois, c’était à propos du bonheur. Le discoureur développait, orgueil démesuré dans son affirmation, que ce type de fadaises, populaires et idiotes l’énervait.

Certes, mais c’est le genre de discussion qui peut énerver.

Je lui ai donc sorti l’idée de Saint-Anselme.

Il n’a pas su répondre alors que c’est vraiment facile de contrer cette pensée, assez dépassée.

Essayez avec tout ce que vous voulez (amour, ange, démon, baleine rouge ou singe jaune), ça marche…

Mais vous savez, évidemment comment répondre si on vous assène du Saint-Anselme.

Ne répondez pas que VOUS N’EN AVEZ AUCUNE IDEE.

Car on poutait vous répondre que le seul fait que vous ayez l’idée que vous n’en avez pas démontre que vous en avez.

Les mots s’amusent.

Les ronchons de la raison. Éloge de l’humain ému.

Lorsque, très humblement, vous précisez vous intéresser à la philosophie, beaucoup (à vrai dire presque tous) vous envient de connaître les principes de la sagesse, en ajoutant (c’est à la mode) que les penseurs ou sages orientaux ont, c’est dommage, été beaucoup ignorés avant que des intellectuels ou journalistes de renom ne viennent aider à leur réhabilitation.

Puis, beaucoup (là encore, presque tous) rappellent que « Philosophie » signifie « étude ou amour de la sagesse » et vous envient (encore) de connaître les penseurs grecs, inventeurs de ladite philosophie. Vous êtes donc un « sage » …

Puis, quand le « philosophe » s’énerve, lance un mot un peu vif, dénigre, pleure, est triste, réagit mal, tous (sans exception ici, sauf les vrais philosophes) s’étonnent de cette dichotomie, de cette non-coïncidence entre la philosophie maîtrisėe entendue donc comme sagesse et recherche de la rationalité et ce comportement non idoine, inadéquat au regard du couple conceptuel idéal initié par les grecs (raison et sagesse)

Le philosophe étant un sage devrait ainsi le rester toujours, sa connaissance philosophique devant configurer son cerveau et ses actes. Et la sagesse acquise par la philosophie s’incruste dans le corps du « philosophe »…

Rien n’est plus énervant (…) que cette conviction assez primaire qui ignore ce qu’est la philosophie. Rien n’est plus crispant que celui ou celle qui vous dit : »mais à quoi servent tes lectures philosophiques ?  »

C’est, d’abord, en effet, confondre philosophie et sagesse, puis philosophie et pensée grecque, philosophie et développement personnel, et, enfin, philosophie et raison.

Bref, une définition scolaire de la philosophie à l’attention des lecteurs de bords de piscines débordantes…

Or, nul n’ose le dire ouvertement, de peur de subir la critique, que « la raison » à laquelle les grecs (nos amis dans leur majorité) nous convient de manière récurrente, n’aide pas toujours à rassembler nos forces. Au contraire souvent et nécessairement, elle provoque le désarroi devant l’impuissance à la trouver, confortant l’impuissance dans la prétendue sortie nécessaire du sentiment (ou du romantica).

Et ce alors qu’il s’agit aussi d’une force vitale humaine, ce sentiment qui passe par l’exacerbation d’une émotion éclatée, assumée dans un langage explosif.

Elle aide les humains qui ne peuvent s’entendre dire constamment que la raison doit l’emporter. L’homme doit sûrement chercher à devenir « l’être de raison ». Mais c’est aussi un jongleur du sentiment qui peut louper une exhibition, sans que la raison ne l’aide à rétablir une passe. Laquelle, jonglerie merveilleuse avec l’air du monde, peut devenir, y compris dans la tristesse ponctuelle, un atout pour rester un humain et revenir non pas nécessairement à la raison, mais, plus simplement à la joie.

Puis, la philosophie ne peut se résumer à une technique ou à la sagesse. Il ne peut s’agir que d’une tentative de compréhension (non scientifique et conceptuelle) du monde, de ses ressorts, des idées qui peuvent, même fausses, le gouverner.

Donc, pour revenir à notre propos initial, la philosophie ne peut se limiter à un apprentissage, une recherche de la sagesse et un objectif (la raison).

Ce type de définition ne peut concerner que la pensée grecque, au demeurant post-socratique. Le philosophe peut parfaitement ne pas être un sage. Sauf (et c’est ici que se trouve le point nodal) si la maîtrise des concepts, alliée à une volonté de synthèse, bref la connaissance se transforme en génératrice de sagesse. À vrai dire de vérité, si l’on ose dire…

Il faut, au surplus, au risque de la répétition, les penseurs grecs ne nous aident pas toujours, carrés et donneur de leçons du raisonnable, lequel n’est pas nécessairement jouissif.

Ainsi, dans le livre IV de la République de Platon, Socrate établit une distinction dans l’âme humaine qui posséderait trois parties : le « principe désirant », (appétit, le désir), l’« ardeur morale », ou thymos (colère, le courage, irascibilité) et enfin le « principe rationnel » ( pensée, accès au divin).

L’émotion, elle, attachée donc au « thymotique », aux humeurs, au cœur, situées entre le bas-ventre et la tête, doit absolument être « maitrisée » par le principe de raison (« le principe rationnel doit commander et les principes dirigés n’entrent pas en conflit avec lui ».

Cette triple distinction, selon certains, sont en réalité celle entre le ça, le moi et le surmoi proposé par Sigmund Freud.

Aucune émotion, et statufiés…

Or c’est tant la connaissance du monde que la capacité émotive qui sauvent les humains.

Et peu d’humains peuvent suivre Épictète (v. 50-v. 125), lequel nous intime l’ordre de dominer nos passions en distinguant ce qui « dépend de nous » (nos « représentations ») et « ce qui ne dépend pas de nous » (les événements). Les armes du stoicisme.

Ainsi, devant un danger, de mort, j’ai peur. Or, stoïque, je dois me dire que la mort n’est pas si terrible, qu’elle n’est qu’un retour à la matière ; et qu’il ne dépend pas de moi que ce qui va éventuellement me faire mourir. Je suis devenu un héros. Même pas peur! Et ce avec la « bonne » représentation de la mort , « compréhensive » disent les stoïciens. Prêt à mourir, sans peur. Epictète, dans cette froide et prétendue utile rationalité la pousse assez loin.

Il dit : « Ton enfant est mort ? Il a été rendu. Ta femme est morte ? Elle a été rendue » (Manuel). Le deuil est ainsi rejetė puisque nous n’avons aucune prise sur la vie et la mort de nos proches,

Rendus, comme des objets prêtés…

Ces stoïciens pourtant admirés (y compris par moi),impassibles devant tout (destin, amor fati) nous transforment, loin de l’humain dans une mécanique qui oublie notre chair, notre sang…

Ils font des hommes des pierres sans sentiment qui tombent ou s’effritent…

Difficile de combattre le stoïcisme. Mais difficile de l’aimer quand on jouit du sentiment ou même dune jolie émotion…Celle de l’amour, par exemple. Qui nous ramène toujours à l’humain dont la faiblesse est aussi la force, la belle force du sentiment.

En réalité, c’est Kant qui a raison lorsqu’il propose les quatre questions qui couvrent le champ de la philosophie : Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Qu’est-ce que l’homme ?

Et celui qui connaît quelques réponses documentées à ces questions peut, parfaitement ne pas être un sage. Et, pourtant, un vrai philosophe (cf supra, sur la définition dépassée de la philosophie).

Étant, au surplus observé que lorsqu’il s’agit de la première des réactions humaines constituée toujours par une émotion, elle n’intéresse la philosophie traditionnelle (grecque) que pour, encore, la détruire par la Raison.

Donc la philosophie, telle que la comprennent beaucoup n’aident pas beaucoup celui qui peut attendre du concept philosophique un accompagnent de l’émotion. Trop facile cette soumission à la raison, laquelle peut, au demeurant, si l’on lit entre les lignes de Damasio, être aussi une émotion…

Dès lors, la définition kantienne de la philosophie, post-inaugurale, après les grecs, peut, elle, nous aider, en comprenant le Monde et l’une de ses parties (nous). Et l’impassibilité du sage rationnel peut être ennuyeuse, non humaine à vrai dire…

La philosophie, entendue comme la sagesse grecque peut donc être une imposture, fondant les ouvertures de cabinet de développement personnel, qui, prétendant faire appel aux sages philosophes façonnent l’entourloupette dans la relation au « patient » que serait le chercheur de raison…

La philosophie, dans sa compréhension du monde, qui englobe aussi l’étude de la raison dominante est la seule qui vaille.

Il faut donc tenter de ne pas être trop « chic » en convoquant constamment la philosophie grecque, et le rationalisme stoïque, en les réduisant rapidement à la philosophie.

Il vaut quelquefois mieux « connaître » que dompter l’émotion par la raison. Et être ému, ce qui peut- être assez ancré dans une jouissance de l’humanité.

C’est ce que nous pouvons aimer, sentir notre spécificité humaine : la submersion jouissive dans l’émotion

Comme le disait, Spinoza, il faut juste savoir qu’on n’est pas libre pour jouir de sa liberté.

Long PS. Pascal, Pensées (encore). Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore par le cœur, c’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part, essaie de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison ; cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent.

Car la connaissance des premiers principes, comme qu’il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent et c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours […]. Les principes se sentent, les propositions se concluent et le tout avec certitude quoique par différentes voies – et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu’il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle démontre pour vouloir les recevoir.

Cette impuissance ne doit donc servir qu’à humilier la raison, qui voudrait juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire ; plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin et que nous connaissions toutes choses par instinct et par sentiment, mais la nature nous a refusé ce bien ; elle ne nous a au contraire donné que très peu de connaissances de cette sorte, toutes les autres ne peuvent être acquises que par raisonnement.”

_Pascal, Pensées

Pascal, infini

On ne lasse pas de lire les pensées de Pascal et sa page tirée du fond d’une écriture presque divine sur l’homme dans l’infini.

Donc, on colle et on relit :

“Que l’homme, étant revenu à soi, considère ce qu’il est au prix de ce qui est; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix.

Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ? 

Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu’il recherche dans ce qu’il connaît les choses les plus délicates. Qu’un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours; il pensera peut-être que c’est là l’extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non seulement l’univers visible, mais l’immensité qu’on peut concevoir de la nature, dans l’enceinte de ce raccourci d’atome. Qu’il y voie une infinité d’univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible […].

Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti.

Puis la plus connue, en conclusion de ceux qui la précèdent.:

«88-. Quand je considère la petite durée de la vie, absorbée dans l’éternité précédente et suivante, le petit espace que je remplis, et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ? Memoria hospitis unius diei praetereuntis (*).

«89-. Pourquoi ma connaissance est-elle bornée ? Ma taille ? Ma durée à cent ans plutôt qu’à mille ? Quelle raison a eue la nature de me la donner telle, et de choisir ce nombre plutôt qu’un autre, dans l’infinité desquels il n’y a pas plus de raison de choisir l’un que l’autre, rien ne tentant plus que l’autre ?

90-. Combien de royaumes nous ignorent !

91-. Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie»

Pascal, Pensées.

« Ex nihilo nihil »

« Rien ne vient de rien ».

C’est la traduction du titre (« ex nihilo nihil »).

Un ami m’a raconté, en riant très fortement dans le combiné du téléphone, sa soirée très parisienne à l’occasion de laquelle il vantait l’extraordinaire pensée du poète latin Lucrèce, matérialiste, atomiste, né une centaine d’années avant notre ère, rédacteur du fameux « De natura rerum« , un hommage fabuleux à son maître grec Épicure.

L’un des invités, pourtant énarque ou conseiller d’Etat, a-t-il précisé, lui a sorti « Ah oui, Lucrèce Borgia, quel grand philosophe ! ».

Magnanime, il n’a fait que sourire et n’a pu me dire si autour de la table, les invités avaient relevé l’ânerie qui est plus qu’une bévue lorsqu’elle se plante dans les milieux censés être des lettrés…

Lucrèce Borgia. Quand j’entends le nom de cette femme du 15ème siècle, amoureuse d’art et de poésie, membre d’une famille honnie par l’Eglise, je pense immédiatement au tableau de Bartoloméo Veneto censé la représenter. Son sein nu est inouï de beauté.

Victor Hugo lui a rendu hommage par la pièce portant son nom. Je suis certain qu’en l’écrivant, il avait sur son bureau une reproduction du tableau que j’ai collé en tête de billet.

Je dis à mon ami au téléphone qu’il devrait envoyer à tous les invités de la soirée une carte reproduisant le tableau en inscrivant au dos « rien ne vient de rien, même un sein ».

Rien ne naît de rien, rien n’a jamais été créé, tout ce qui existe existait déjà et existera toujours. C’est la locution sur laquelle on peut s’appesantir toute une vie et même plus.

C’est le grand credo, le principe fondateur de la philosophie matérialiste un peu inventé par l’atomiste Epicure.

Mon ami a encore hurlé, cette fois-ci de joie. Il tenait sa revanche. Tout ça, évidemment pour « rien »

PS. La peinture donc : Portrait de femme par Bartolemeo Veneto (1502)

Spinoza à toutes les sauces

Dans le dernier numéro de Philosophie Magazine, Miguel Benassayag, s’instituant spécialiste de Spinoza, nous livre ses interprétations. En relation avec ses expériences…

Je viens de finir.

Il se trompe beaucoup et confond l’état d’esprit avec l’affirmation péremptoire et ramène Spinoza à un charlatan du développement personnel.

Je colle ci-dessous l’article (en vous conseillant de vous abonner à la revue)

Je reviendrai très bientôt pour écrire pourquoi il se trompe lourdement sur le maître.

Il s’agit, en vérité, de la question de l’approche philosophique et ses succédanés. Miguel, tout en critiquant les grecs, se place dans la « philosophie-sagesse » qui est au fondement de cette déviation thérapeutique.

Spinoza n’est ni un marchand de bonheur, ni un précurseur de la psychanalyse et, encore moins, un sage. C’est juste un philosophe….

Et l’expérience est antinomique d’une théorie philosophique, sauf à redevenir le collégien qui clame « carpe diem » entre deux parties de baby-foot.

Miguel fait état de « supermarché ». Il se peut qu’il y trouve une bonne place dans celui de la pensée.

En l’état je laisse lire et, éventuellement, apprécier…

Je perturbe un peu la lecture en soulignant ce que dois commenter….

Spinoza vu par Miguel Benasayag
Miguel Benasayag : “Spinoza m’a fait comprendre que le corps est indissociable de la pensée”

Spinoza est le compagnon de route de Miguel Benasayag. Aussi bien dans son engagement contre la dictature militaire en Argentine que dans sa pratique de psychanalyste ou dans sa position contre la conception du vivant du transhumanisme et des neurosciences, il s’inspire de l’auteur de l’“Éthique” et dénonce le retour du dualisme qui isole l’esprit.
Miguel Benasayag

Philosophe et psychanalyste, il est l’auteur, entre autres, de Passions tristes. Souffrance psychique et crise sociale (avec Gérard Schmit, La Découverte, 2003), d’un Abécédaire de l’engagement (Bayard, 2004), d’un Éloge du conflit (avec Angélique Del Rey, La Découverte, 2007) et de plusieurs ouvrages consacrés à la bioéthique : Cerveau augmenté, homme diminué (La Découverte, 2016), La Singularité du vivant (Le Pommier, 2017), Fonctionner ou Exister ? (Le Pommier, 2018).

« Il me paraît essentiel de revenir à Spinoza et à sa pensée du corps, car nous glissons aujourd’hui sur une pente dangereuse. Contrairement à toute une tradition philosophique qui va de Platon à Descartes, Spinoza ne sépare pas l’âme du corps mais en fait une seule et même chose, il s’agit pour lui des deux attributs d’une même substance. “L’Âme et le Corps sont une seule et même chose qui est conçue tantôt sous l’attribut de la Pensée, tantôt sous celui de l’Étendue”, écrit-il dans l’Éthique. Or, depuis une trentaine d’années, on a tendance, en biologie et en robotique, à revenir au dualisme platonicien. Dans la recherche scientifique, tout s’oriente désormais vers le dépassement du corps comme s’il n’était qu’un simple support matériel. Le transhumanisme n’est qu’une version du platonisme, sans le génie de Platon, avec cette idée que le corps est un simulacre, que la vraie vie est celle des idées, des archétypes, et que le monde physique est une prison, la caverne, dont on doit s’échapper. Dans le langage scientifique, cela se traduit par l’idée que la vérité se trouve dans l’algorithme, que tout n’est qu’information. Le transhumanisme promet une augmentation du corps, mais il s’appuie surtout sur l’idée de la singularité, du pivot à partir duquel la vie n’aura plus besoin d’un corps biologique. On en vient à ignorer certains invariants corporels, biologiques, ce qui risque de mettre en danger la vie, le vivant. L’un de ces invariants tient aux limites que les transhumanistes considèrent comme des bornes à dépasser. Or les corps existent uniquement parce qu’ils sont limités. La singularité du vivant repose sur la contingence, le non-savoir, le non-prédictible, et sur une dimension de négativité irréductible à l’utilité, au fonctionnement et à la calculabilité.

Le modèle du vivant, de la vie artificielle aujourd’hui dominant, considère que la modélisation numérique peut épuiser l’ensemble du réel. La numérisation suppose que le réel puisse être modélisé comme un ensemble de points. C’est ce qu’on appelle l’arrondi digital : je considère comme un point ce qui existe en réalité comme intervalle. La modélisation numérique est intéressante si on la conçoit seulement comme une autre dimension de la vie, qui peut s’articuler, sans les écraser, avec les processus organiques. Depuis l’affirmation du biologiste Jean-Pierre Changeux selon laquelle “on peut abolir la frontière entre le mental et le neural”, on considère en France que le cerveau fonctionne comme une machine. Changeux ajoute à cela que le neural fonctionne comme une chaîne algorithmique, qu’on peut tout réduire à des algorithmes. Spinoza constate, lui, qu’“on ne peut pas savoir ce que peut un corps”. Ce non-savoir marque la non-réduction d’un attribut à l’autre, de l’étendue à la pensée, il implique qu’il n’est pas possible de réduire l’un à l’autre. Pour parler en termes spinozistes, nous dirons ainsi qu’il ne peut y avoir de distinction numérique dans la substance.

En quoi ce réductionnisme est-il dangereux ? Parce qu’il conduit, par exemple, à traiter le corps, le cerveau des enfants, comme s’ils étaient des machines dans lesquelles on peut implanter ou enlever un certain nombre de logiciels. Un exemple très clair de ce raisonnement a été mis en évidence par Angélique Del Rey dans son travail sur la pédagogie des compétences qui se concentre sur les formes de l’apprentissage, et non sur les contenus – il s’agit en quelque sorte d’apprendre à apprendre. Les neuroscientifiques présents dans le Conseil scientifique mis en place par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer vont à mon avis dans ce sens. Ils visent d’abord le “disque dur”, le cerveau de l’enfant, et, pour les “logiciels”, on verra après. Comme pour une machine numérique, on veille à son bon fonctionnement. Mais les apprentissages en deviennent secondaires. Cela implique une dichotomie cartésienne entre corps et esprit. Mais si nous pensons en termes monistes spinozistes, nous voyons bien que le contenu ne peut pas être séparé du fonctionnement du cerveau.

Cette idée de traiter le vivant comme une table rase que l’on module à l’envi est très dangereuse. D’ailleurs, elle est constamment mise en échec. Si le vivant n’était qu’information modélisable numériquement, cela fait longtemps que nous serions parvenus à fabriquer une véritable intelligence artificielle. On peut envoyer un homme sur la Lune, mais on n’arrive pas à éliminer la grippe ! Le vivant et la culture ont une complexité non réductible au symbolique. Le problème vient surtout de l’idéologie qui sous-tend la possibilité de numériser tout le vivant. N’importe quel scientifique sait que c’est un échec, mais cette idéologie a des conséquences concrètes, pratiques. On traite l’éducation, la société, l’économie, comme si le réel pouvait se réduire à des unités discontinues modélisables. Cet objectif est non seulement inatteignable, mais aussi dangereux pour le vivant. »

« Ma sensibilité au rapport entre le corps et l’esprit tient à mon parcours et à mon expérience des chambres de tortures pendant la dictature militaire en Argentine dans les années 1970. J’ai eu la chance – je dis bien la chance – de ne pas parler sous la torture. C’est de la chance, parce que si mes tortionnaires avaient continué un jour de plus, j’aurais peut-être craqué. Tenir n’est pas du tout une question de courage ou de morale. Une fois en prison, j’ai décidé de m’occuper des camarades qui, eux, avaient tout balancé, leurs amis, leur copine, et qui, de ce fait, étaient démolis, rendus presque fous. Ceux-là arrivaient comme mentalement démembrés, c’était horrible à voir. Ils ne pouvaient plus parler, plus penser. Avant de passer par la torture et les aveux, ils avaient leur opinion sur les choses. Mais une fois leur corps brisé par la douleur, ils ne pouvaient plus rien affirmer, ils étaient incapables d’être clairs politiquement et philosophiquement. Ils ne pouvaient même plus dire : “Je suis contre la dictature.” S’occuper de ces camarades pouvait s’avérer très dangereux : après tout, ils pouvaient très bien balancer ce que nous faisions en prison, nos plans d’évasion ou ma véritable identité que j’étais parvenu à cacher. Mais je refusais la moralisation de tout cela. Le bien et le mal ne sont pas des catégories absolues chez Spinoza : cela m’a permis de voir que ces camarades méritaient de l’attention, bien qu’ils aient flanché. Parmi eux, je me souviens de deux médecins à qui je demandais parfois conseil : même sur un plan strictement médical, ils étaient incapables de mobiliser leurs connaissances. Tout était anéanti, y compris leur savoir technique. C’est là, en prison, que j’ai vraiment interrogé ce rapport entre le corps en situation et la pensée, qui fait qu’on ne pense pas de la même manière selon que notre corps va bien ou est détruit. Spinoza m’a beaucoup aidé à comprendre pourquoi ces corps détruits ne pouvaient plus produire certaines idées, ne pouvaient plus s’exprimer : tout simplement parce qu’il existe une correspondance entre le corps et la pensée.

Dans ma pratique actuelle de clinicien et de psychanalyste, j’essaie de prendre en compte cela en orientant la thérapie vers l’exploration des possibles du corps du patient. “Quels sont mes possibles ?”, doit se demander le patient, et non pas “Quels sont tous les possibles ?”, comme s’il s’agissait de choisir une vie parmi d’autres dans les rayons d’un supermarché. Certains patients vivent dans l’idée qu’ils pourraient être autres : c’est le cas de celui ou celle qui continue de dire, même à 40 ou à 50 ans passés, “ma mère est comme ci, mon père comme ça, je ne peux donc pas faire autrement”, supposant ainsi qu’une cause extérieure l’empêche soi-disant d’être lui ou elle-même. Avec cette idée de cause extérieure, ce patient garde l’illusion d’une liberté qui pourrait mener à une vie autre. Là encore Spinoza est pertinent lorsqu’il nous invite à agir sur nos passions, à connaître ce qui nous détermine. Il ne s’agit pas toutefois pour lui de nous rendre libres, mais seulement d’augmenter notre puissance d’agir par la connaissance des causes qui nous déterminent et ainsi de développer la joie plutôt que la tristesse.

Je me souviens d’une patiente issue d’une prestigieuse école de commerce, major de promotion, devenue cadre supérieure dans une grande entreprise pharmaceutique. Cela ne l’empêchait pas d’aller très mal. Dans un premier temps, elle me demandait comment faire pour être ce cadre sup parfait, sans souffrir. À ce moment de la thérapie, elle se plaignait beaucoup de ce qui la constituait, de sa famille, de sa mère, de son père. Elle vivait dans l’illusion qu’être libre revenait à devenir autre. Par un long travail, elle est finalement parvenue à se demander quel désir se cachait sous ce désir d’être autre, quels étaient ses possibles à elle. Il y a eu comme un atterrissage en elle. Certes, l’insatisfaction était toujours présente, mais ce n’était plus une insatisfaction qui conduit à dire : “Je pourrais être un Martien si je le voulais.” Étant donné ce que je suis, quels sont mes possibles ? Voilà la vraie question. Nous vivons dans un exosquelette constitué par les attentes de notre milieu social, de notre famille, mais il faut développer son endosquelette et, avant cela, apprendre à le connaître. Un jour de bascule de sa thérapie dont je me souviens encore, la jeune femme m’a dit : “Miguel, et si mon endosquelette n’en vaut pas la peine, ne vaut rien ?” Je lui ai répondu que c’était possible, mais qu’il y avait seulement deux solutions : “Soit on cherche cet endosquelette pour que vous puissiez vivre votre vie, soit vous restez à souffrir dans une vie qui n’est pas la vôtre.” Elle a eu le courage de partir à la découverte de cet endosquelette, ce qui l’a menée à s’inscrire en fac de lettres, puis en médecine et en psychiatrie, et elle est en train de terminer ses études. Elle, située d’une certaine façon, dans un certain milieu, la fille de ses parents, s’est mise à explorer, avec son corps à elle, ce qui faisait partie de ses possibles.

Cette exploration demande d’autant plus de courage que nous vivons dans un monde globalement dominé par ce que Spinoza nomme les “passions tristes”, soit la haine, l’envie, la colère, la peur, la honte. “Avoir quelqu’un en haine, c’est imaginer quelqu’un comme cause de Tristesse ; et par suite qui a quelqu’un en haine s’efforcera de l’éloigner ou de le détruire”, écrit-il. Difficile de ne pas penser au sort que nous réservons aux étrangers et aux migrants. Pour Spinoza, la Tristesse diminue notre puissance d’agir, elle est le signe d’une moins grande perfection. Elle alimente pourtant la plupart des programmes politiques qui l’emportent actuellement à travers le monde. Résultat : nous sommes de plus en plus disloqués, entre nous et à l’intérieur de nous-mêmes. Les candidats aux élections ne parlent plus du commun mais s’adressent à des individus sérialisés : “Tu paieras moins d’impôts, tu auras ceci, et toi cela.” Nous vivons dans une société dans laquelle, le lien se délitant, on ne peut que pâtir. Partout dans le monde, la droite dure l’emporte, y compris dernièrement au Brésil, ce qui est un événement historique fondamental. De même, en Argentine, depuis l’instauration des élections libres, jamais la droite n’avait gagné. La peur du futur, la fin du mythe du progrès, de l’idée que nous poursuivons un but qui nous rendra forcément meilleurs, ont opéré un changement énorme : nous sommes passés d’un futur-promesse à un futur-menace. Il y a cinquante ans, on croyait encore que futur rimait avec promesse, que tout irait mieux demain. Mais aujourd’hui, le futur apparaît comme une menace, il n’y a plus cette idée téléologique du progrès. Au lieu de l’idéal d’un progrès commun, désormais prime plutôt le désir de jouir de sa propre identité. Tout se recentre sur la notion d’identité fermée, saturée, qui nous dissout – “moi je suis blanc, toi tu es noir”. Tant que n’émerge pas un autre imaginaire, on peut toujours résister, il le faut, mais nous sommes dans une période obscure qui n’a pas encore touché le fond. Pour le moment, nous n’avons pas d’imaginaire alternatif qui nous dise comment envisager l’avenir autrement que saturé de menaces et d’angoisses. »

Découvrir la joie de l’agir

« Je ne crois pas toutefois qu’il faille se laisser contaminer par cette négativité. Permettez-moi de revenir à mes histoires d’ancien combattant : quand je suis entré dans la résistance, si j’avais pensé à la torture, à la disparition, à la mort, je n’aurais rien fait ! Il faut donc pouvoir mettre de côté la question : “Vers où tout cela nous mène-t-il ?” Avec Spinoza, il faut être plus immanentiste et se demander ce qu’il faut faire ici et maintenant. Spinoza nous invite à nous méfier d’un certain type de raisonnement, celui qui consiste à dire “cela s’est produit en vue de telle chose”. Pour lui, les causes finales sont des “fictions humaines” qui “renversent la nature” : si nous disons par exemple d’une tuile qui tombe d’un toit qu’elle le fait en vue de blesser la personne qui passe en dessous, nous négligeons les facteurs de gravité et de hasard. S’en remettre aux causes finales revient à se réfugier dans “l’asile de l’ignorance”, quand les idées adéquates peuvent guider notre action de façon non certaine, mais plus juste. Dans mon cas, j’ai donc refusé de penser à la menace pour déployer la joie de l’agir.

Spinoza ne nous facilite cependant pas la tâche en refusant d’essentialiser les catégories de bien et de mal : il définit le bien comme ce que nous considérons comme bon et le mal comme ce que nous considérons comme mauvais non pas de façon subjective mais pour et par des situations concrètes. “Bon et mauvais se disent en un sens purement relatif, une seule et même chose pouvant être appelée bonne et mauvaise suivant l’aspect sous lequel on la considère”, écrit-il dans le Traité de la réforme de l’entendement. Cela ne signifie pas que le bien et le mal sont inopérants, seulement qu’ils ne sont pas absolus. Cela marque le besoin d’une certaine prudence dans l’agir : il faut agir, mais en conformité avec l’idée adéquate, qui contient une prudence liée à un non-savoir. Pour mon groupe de résistance, j’ai écrit un document qui m’a valu sanction : je défendais l’idée qu’il fallait résister, nous révolter, prendre les armes, mais sans y croire. J’étais un peu anarchiste, un peu hippie, je n’aimais pas particulièrement les armes, et je me retrouvais avec tout un tas de personnes assez enclines à la violence. C’est par ailleurs le propre de tous les partis marxistes-léninistes de croire qu’ils possèdent une vérité qui éliminerait l’aléatoire. Je voulais seulement rappeler qu’il faut agir, mais sans la croyance absolue et certaine de faire le bien. Car on n’a jamais une certitude finie des conséquences de nos actes.

Longtemps après avoir écrit ce texte j’ai finalement trouvé chez Spinoza l’explication théorique de ce qui restait alors pour moi une intuition. Spinoza établit une différence entre l’expression et la révélation. La substance s’exprime à travers les modes. Ainsi Dieu n’interdit pas à Adam de manger la pomme mais lui donne la possibilité de comprendre que celle-ci composera mal avec son corps. Au cœur de l’expression se trouve un principe d’immanence. En revanche, dans la révélation, un leader, un chef charismatique, une avant-garde, relèveront le bien et le mal, le juste et l’injuste, les bonnes causes et les ennemis à abattre. À nous d’obéir ou non en cédant alors à une pure dynamique de transcendance, au-delà de toute situation concrète. Nous n’avons nul besoin pour agir d’attendre le maître libérateur ou l’homme providentiel qui prétendraient nous révéler le chemin téléologique de la vérité et de la justice avec un programme et un monde à la clé. Dans une époque obscure, l’engagement immanent apparaît plus que jamais comme une proposition d’émancipation. »
Propos recueillis par Victorine de Oliveira

conatus, la joie et la bière

Essayez donc, dans un café bruyant du 17ème arrondissement de Paris, d’expliquer à une jeune femme curieuse, mais qui trouve, à juste titre que « l’Ethique » , le gros bouquin de Spinoza est assez indigeste, difficile à lire, ce que peut être le « conatus », concept clé du maître.

J’ai tenté cette semaine.

D’abord je lui ai demandé d’oublier le latin même si ça faisait moins chic et d’employer le terme d’effort ou de puissance.

Puis j’ai cité 3 phrases clefs du spinozisme :

Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. »
Éthique III, Proposition VI

« L’effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être n’est rien de plus que l’essence actuelle de cette chose. »
Éthique III, Proposition VI

« On ne désire pas une chose parce qu’elle est bonne, c’est parce que nous la désirons que nous la trouvons bonne ».

Et pour finir j’ai fait état des deux affects joie et tristesse.

Et j’ai cité Deleuze en sortant mon smartphone

Tout « facteur » qui vient augmenter notre puissance d’exister, et donc favoriser notre conatus, provoque inévitablement en nous un affect de joie. Inversement, tout facteur réduisant notre puissance d’exister provoque immanquablement de la tristesse. »
Le conatus constitue la puissance propre et singulière de tout « étant » à persévérer dans cet effort pour conserver et même augmenter sa puissance d’être.

Et j’ai continué, en sirotant mon pastis.

Un appétit. Si l’on a faim de soi, on persévère de soi, on grossit presque de soi. Joie. Si on le perd, on maigrit de soi. Tristesse.

Joie/tristesse.

On persévère donc dans son être, par cet effort de soi (conatus)

La jeune femme a commandé une bière, m’a regardé, a souri et m’a dit.

« la bière m’aide à persévérer dans mon être et me rend joyeuse »

C’est une jeune femme extra. Extra.