M.

Photo Philip Lorca, un immense photographe

Environ vingt années auparavant. Dans un bar d’une petite rue du sixième arrondissement. 

L’homme est au comptoir et boit un café, entourés d’ouvriers du bâtiment, en bleu de travail recouvert de plâtre et de poussière, tous l’œil rivé sur leur bière, qui ne se parlaient pas, qui caressaient tristement leur verre.  

Le barman s’affaire, un chiffon à la main, astiquant machines et ustensiles. 

Les ouvriers, toujours muets, payent et sortent rapidement. L’un d’eux, alors qu’il atteint la porte d’entrée, heurte une femme qui entre en courant. L’ouvrier s’excuse maladroitement et la femme, essoufflée, rejoint le bar et commande un quart Vittel. Elle reste, d’un calme absolu, au comptoir et l’homme qui boit un café est étonné de cette quiétude subite, en rupture totale avec son comportement de la minute précédente. Elle boit maintenant, très lentement, son eau minérale et regarde alentour. Ses yeux se posent sur l’homme. Ils se sourient, bizarrement complices, longuement. Quelques minutes plus tard, après un manège silencieux fait de signes, de sourires et de hochements de tête, ils se retrouvent, les deux, attablés, au fond de la salle, côte à côte, sans se parler. 

L’homme rompt le silence et se présente : 

– M.P 

La femme ne répond pas et se contente de sourire, intelligemment. 

L’homme poursuit, en riant : 

– Mademoiselle, merci de m’avoir accompagné à cette table. Je n’osais l’espérer. Les rencontres entre inconnus deviennent rares en ces temps de tueurs en série. Je ne vais pas vous dire que je vous ai déjà vue quelque part, ce serait un ignoble mensonge de pêcheurs d’âmes seules. Mais pourquoi couriez-vous ainsi, en entrant ? 

La femme répondit enfin : 

–  Dites-donc, vous parlez comme dans un roman ! Moi, je m’appelle Anne-Laure. J’ai pris l’habitude de toujours entrer dans tous les lieux publics en courant. Allez savoir pourquoi ! Mon frère a une explication que je veux bien vous révéler : j’ai besoin, selon lui, qu’on me voit. Je ne supporterais pas l’anonymat des villes et l’essoufflement attirerait les regards. Il a peut-être raison. La preuve, vous m’avez vue. Vous ne m’aurez pas remarquée si je m’étais simplement, timide et discrète, glissé sur une banquette ? Mais, juré, bel homme, je vous l’assure, je ne m’assois pas, normalement, à la table de ceux qui me regardent. Dir-tes-donc, vous êtes une vraie exception ! Je me demande encore pourquoi. Pour être plus directe, je ne suis pas, comment dire, une dragueuse. Vous êtes rassurant et n’avez pas l’air d’un tueur en série. Mais sait-on jamais ? En tous cas, ne me demandez pas de vous accompagner au cinéma ou je ne sais où. Je refuserais. Je vais parler comme vous : Il me plaît simplement de boire un verre avec vous. J’ai du aimer votre sourire. 

Puis, Ils restent longtemps ensemble, parlant de choses et d’autres, surtout, après la découverte d’une passion commune pour l’art contemporain. C’est dans de grands éclats de rire qu’ils recherchent les jours où ils avaient dû se croiser dans les expositions, dans l’air des cimaises avait-il dit. Elle avait éclaté de rire.

Ils se promettent une exposition ensemble et échangent téléphones et adresses. Ils se quittent joyeux. 

MP, à cette époque, venait de terminer ses études. Il était, facilement devenu docteur ès lettres et passait son temps à écrire, « sur tout ce qui bougeait » disait-il, politique, peinture, théories philosophiques. Sa facilité d’écriture fascinait tous ses amis apprentis-écrivains, journalistes, professeurs qui n’hésitaient pas à faire appel à lui lorsque, leur imagination faisant défaut, ils craignaient le déshonneur ou pire, s’ils rendaient une page mal rédigée. 

Il habitait un studio rue Madame, en précisant toujours que le nom de la rue lui avait plu immédiatement et que, pour rien au monde, il n’aurait logé ailleurs que dans cette rue, si féminine disait-il. Ca agaçait tout le monde ces mots.

Il gagnait sa vie en proposant des services de correction littéraire aux éditeurs, revues et journaux. Et lorsqu’on lui demandait s’il comptait, bientôt, « publier » (un roman, un essai) il répondait de la même phrase, apprise par cœur : « Mes publications futures sont épuisées, comme moi ». Encore ses mots…

Mp était donc un homme brillant et sûr de l’être. 

Sa vie fut bousculée par un événement immense et injuste : sa sœur, qu’il vénérait et qui avait eu un enfant avec un inconnu, juste pour en avoir un, simplement, décéda lors d’un terrible accident de téléphérique, dans une station de sports d’hiver. Elle laissait donc un enfant de deux ans. Et MP l’adopta, s’occupa de lui, aidée par une nourrice du Cap-Vert. 

C’est à cette époque d’apprenti-éducateur qu’il rencontra Anne-Laure. 

C’est elle qui lui donna rendez-vous un dimanche matin au Musée d’art moderne. Une exposition remarquable (Fautrier) qui ne pouvait être manquée. Ils déjeunèrent d’une salade à la cafétéria en pestant, gentiment, contre les adolescents qui faisaient claquer leur roller sur le parvis, par-delà la paroi vitrée. M lui offrit le catalogue de l’exposition et dans la librairie du musée, ils commentèrent activement les ouvrages, n’hésitant pas à décrier tel ou tel critique. La plupart des visiteurs du musée furent jaloux de leur bonheur. M eut d’ailleurs, à ce propos une réflexion qui la ravit (elle était sous le charme). Il considérait, en effet, qu’il fallait être discret dans le bonheur, par mansuétude à l’égard de ses prochains. Le dimanche soir était suffisamment triste dans les appartements et pavillons de banlieue pour ne pas accabler les pseudo-vivants (c’est son mot) du bonheur capté d’amoureux de l’après-midi et provoquer les scènes de femmes délaissées et d’hommes contrits. Le rire pouvait être scandaleux pour les perdus du dimanche. Il lui dit ces mots en la prenant par l’épaule. Leur nuit d’amour, rue Madame, restera inoubliable.  

Elle s’occupa de l’enfant, assidûment. Elle les aima calmement. 

Elle était dotée d’une fortune colossale (un héritage de haute tenue) et empêcha M de perdre son temps dans les emplois alimentaires, le forçant à écrire et à écrire encore. Elle était sûre de son talent. 

L’enfant grandissait dans un bonheur parfait. Dès l’âge de cinq ans, il commença à écrire des petits poèmes. Il faut dire que ses jeux n’étaient qu’intellectuels. M était obsédé par son apprentissage des mots. Tous les soirs, il en écrivait des dizaines sur des bouts de papier qu’il jetait sur le lit. L’enfant devait choisir ceux qui feraient une histoire à raconter.  

Anne-Laure avait trouvé un emploi inutile, à mi-temps, chez un commissaire-priseur et y prenait plaisir. Le travail est toujours agréable quand il n’est pas nécessaire. 

L’enfant (A) avait cinq ans quand le drame survint. 

Ils étaient dans leur nouvel appartement, un trois pièces, toujours rue Madame (une exigence de M). Il écrivait. Elle collait des photos de tableaux sur des cartons et l’enfant, sur le grand lit, classait les mots. 

L’on frappa à la porte. Ils se regardèrent, étonnés. Il était tard et ils n’attendaient personne. Il alla ouvrir. Un homme, d’une terrible laideur se tenait devant lui. Des yeux infiniment petits, comme des boutons de nacre sur la tête d’une poupée de chiffon. Pas de lèvres, un front très bas, et la peau vérolée. Il portait un costume blanc, trop grand, froissé. Il ne dit pas un mot, se contentant de faire un signe à Anne-Laure, par-dessus l’épaule de M. Elle se leva, prit son imperméable, baissa les yeux en passant devant M, sortit et ferma la porte derrière elle. 

Il ne comprenait pas. Il l’attendit toute la nuit mais elle ne revint pas. 

Le lendemain, il téléphona à l’étude du commissaire-priseur. Elle n’était pas venue. 

Les jours qui suivirent, l’on s’en doute, même s’il est difficile de se coller à la douleur des autres, furent atroces. 

 Il ne la revit plus jamais. Jamais.

Déclenchement

Chinchon, Espagne, 50 km de Madrid

Elle se lève et se dirige vers la grande fenêtre. La pluie est haineuse, des boulets noirs.

Lui est allongé sur le lit. Il connait cette tristesse. Un de ses jours gris, aiguilles serrées dans la poitrine, le souffle en arrêt, qui se cherche entre les sanglots. Il sait sa souffrance.

Elle lui parle, doucement. Elle dit un monde obscurci par des torrents de hargne, des retours, des pluies de haine, l’injustice.
Elle pleure bien sûr, le front collé à la vitre, comme une enfant. Puis, elle se redresse brusquement et se tourne vers lui.

Elle lui dit qu’il faut commencer, le temps est venu. Il ne répond pas.
Il vient vers elle, lui prend les poignets, les caresse, lui tourne le dos, et devant le grand lit défait lève les deux bras, imite les plongeurs de falaises, répète sans cesse, sans se retourner, trop vite, sans articuler, que le danger est grand, que les hommes sont incertains, qu’il ne faut pas ouvrir les blessures secrètes.

Elle lui répond qu’il a peur lui aussi, que c’est bon signe, que comme tous les les hommes, il n’aime pas déménager, que, comme tous, il a peur des cartons. Elle rit maintenant.

Elle prend une pomme dans la corbeille de fruits que, gentiment, l’hôtelier a posé sur la vieille commode, la lance en l’air, la rattrape. Comme une jongleuse. Une jonglerie. Voilà ce qu’elle aurait du lui répondre ! Avec des corps. C’est ça ! Non, pas avec des corps. Avec des passés qui tournent, s’entrechoquent, se cabossent. Des cabrioles de vies, à saute-mouton sur le temps, invisibles dans leurs enlacements.
Elle n’est plus triste et pourtant la pluie tombe toujours et la lumière peine à rejoindre les murs blancs.

Elle est encore debout devant lui qui la regarde, muet, peut-être inquiet. Oui, l’heure est venue, il faut s’y mettre, faire venir le grand tumulte. On verra bien où l’on atterrira. Comme la lumière qui ne sait pas où elle se pose, comme la vitesse qui ne se contrôle pas, comme les couleurs qui se mélangent, sans connaître la dernière qui survient et se croit impériale. On passe la mesure, on surcharge, on écorche. Ca doit bouillir, éclater, ravager, dissoudre, creuser dans la plaine quadrillée.

Mais quand a-t-elle eu cette idée ? Elle va à la fenêtre. Des touristes en
bermuda s’abritent sous un porche. Elle s’en souvient. C’était au cinéma.

Le film l’ennuyait et elle imagina une «tempête». Plein de gens soulevés, emportés, plaqués violemment contre des murs. Par une «tempête de sentiments ».

Les défendre, attaquer leurs heures, déchirer les instanéts inféconds,
prendre un canif, déchiqueter leurs peaux, déterrer les cauchemars,
aspirer leur être. Oui, c’est ça : une aspiration, une absorption des temps.

Elle lui a dit hier, juste avant qu’il ne la prenne, avant qu’il ne l’étouffe de tous ses mots d’amour, des cris de tendresse, des caresses profondes.

Immense, immense amour.

Trop facile, tes mots a-t-il dit. Dans la romance, faussement obscurs. Il n’a rien compris. Pourtant, nul autre que lui, le grand fabricant des phrases dorées, l’inventeur des mots dangereux, définitifs, n’aurait pu mieux comprendre.

Non, non, elle n’exagère pas.

Elle pense au premier. Elle ne le connaît pas. Elle est certaine que le coupva porter, que les chaînes vont se rompre, pour se ressouder,
irrésistiblement.

Elle est maintenant assise au bord du lit, prend sur la table de chevet un petit cahier d’écolier et commence à écrire. Tous les mots qui lui viennent.

Puis, elle déchire la page. Il ne faut pas écrire Ne rien figer. Elle est sûre d’avoir raison. Elle reprend le cahier et note : « On déclenche ». C’est tout ce qu’elle écrit.

Dehors la pluie a cessé de tomber et la chambre, comme un vaisseau transparent, vogue dans la lumière nouvelle.

saccades du chagrin

Ce texte est d’un ami. Je l’ai inséré, sans commentaires, ni ratures dans mon petit site.

« Que ceux qui n’ont pas connu le chagrin lâchent ces lignes.

Les chagrins. Pas ceux éternels, nécessaires, qui suivent la perte d’un proche, ou, pire, d’un grand amour (assurément très douloureux), non, non, l’insurmontable, le pire, celui de rien du tout, le chagrin sans cause immédiate, l’insidieux, l’injuste, l’inhumain.

Dans ce chagrin, les pleurs viennent de très loin, d’un magma lointain, noir, boueux, méchant, et nul ne peut les sécher, y compris la femme qui vous aime lorsque, les sentant poindre, bruyants sous votre poitrine, elle tente de vous prendre la main pour la caresser, la serrer mais ne peut comprendre, amoureuse, ce désarroi sans place, ou atteindre, pour le briser, le centre vide d’une âme qui tombe, extirper le caillot noir d’une douleur incassable, immonde. Injuste.

Il tombe sur vous, sec et râpeux sans s’annoncer, souvent lorsqu’une musique surgit alors que votre pensée a quitté le sol dans l’on ne sait quoi. Moi, par exemple, c’est en écoutant celle du générique de « Deer Hunter », le « voyage au bout de l’enfer » de Cimino. A côté de moi, la femme que j’aime. Je devrais lui prendre la main, danser dans les étoiles, jongler avec tous les sentiments du cosmos, mais non, je pleure en silence et tombe dans ce foutu chagrin.

Solitude ignoble, détresse de malheur, saloperie du néant qui s’arrime à votre gorge comme un boulet, en une seconde, sans qu’on s’y attend, pour vous enlacer par mille tentacules, des outils de l’effroi, qui jaillissent d’entrailles souterraines, visqueuses, hors des bleus horizons limpides, et fait s’abattre sur votre corps ces grands chagrins, ces ennemis, comme des squelettes vivants qui bougent bruyamment, comme des milliers de tenailles d’un plomb méchamment durci pour démolir les corps et les êtres. Saloperie.

A vrai dire, j’en suis sûr, nul n’a pu quitter ma page, puisque tous ont connu le chagrin. Il commence à l’heure où l’on pleure sans blessure physique, sans être tombé d’un vélo sur une route de campagne. Il arrive lorsque, enfant, pour une séparation souvent, pour un mot peut-être, les sanglots vous prennent, en saccades comme un moteur froid et vous imposent la solitude qui va alors courir, jusqu’à la grande fin, sur une chair de poule qui ne cesse de vieillir.

Vous acquiescez au propos, j’en suis sûr : il faut débarrasser le monde du chagrin, c’est une plaie. Il faut la panser, j’allais dire la « réparer ». Mais là je me risque ailleurs ».

Elisa

Elisa

Je n’ai jamais su s’il fallait dire « texto » ou « sms » ou je ne sais quoi encore. Mais, peu importe, chaque fois que je vois Elisa, lorsque j’entends sa voix au téléphone, lorsqu’elle m’envoie ses longs, trop longs e-mails, je me souviens toujours de ces messages et de cette photo, elle envoyée par « mms » par laquelle j’ai découvert son visage malicieux, des grands yeux en amande, comme on dit.

C’était le temps où ils apparaissaient, difficiles à écrire, trois lettres sur chaque touche du téléphone et taper une, deux ou trois fois pour trouver la lettre. Je ne sais plus comment s’appelait cette méthode d’écriture dans la préhistoire de la communication électronique.

C’était une fin d’après-midi d’un dimanche débordant d’angoisse, la pire, sans cause, lorsque toutes les musiques deviennent trop tristes, vous plaquent dans la nostalgie, lorsque ne reste que le silence lourd, gris, étouffant et rien pour vous consoler, puisqu’il n’y rien à consoler. Simplement du poids.

J’entends le petit bip. Et je lis : « J’écris plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever »

Un numéro de téléphone qui n’est pas dans mon répertoire. Pas envie de chercher, je retourne dans mes pensées noires, affalé sur canapé, la télécommande de la chaine hifi dans la main, comme en instance de mon retour qui me fera allumer et jouir de ma musique. Et puis ce maudit mémoire à terminer, vivement la vie active ! Et Geneviève qui ne répond pas, elle doit me tromper !

Nouveau bip, nouveau message, même numéro : « Plume abattue, comme moi, à abattre »

Je laisse encore, faussement excédé. Mais, curieusement, je ne sais si c’est ce message ou une nouvelle onde pointue qui traverse allègrement mon petit salon, je reviens et allume la chaine, source « CD » (j’ai laissé tomber les vinyles), le dernier que j’ai inséré, le premier disque de Stacey Kent, voix de rêve, légère qui vous remet d’aplomb quand vous en avez envie.

Je me lève, prends mon téléphone et relis le « texto ». « Plume abattue » ? Je connais cette expression, je connais. Je trouve, c’est Gide, dans son Journal, lorsqu’il est persuadé qu’il entame sa fin. Il faut faire vite. Je prends le livre dans ma petite bibliothèque. Je retrouve le passage, j’avais souligné. Journal. 8 Juin 1948.

« …Sans cesse j’entends la Parque, la vieille, murmurer à mon oreille : tu n’en as plus pour longtemps. Si je n’étais constamment et absurdement dérangé, il me semble que je pourrais écrire des merveilles, la tiédeur aidant. Je reprends goût à la vie. J’écris tout ceci plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever, mais avec la constante préoccupation des choses beaucoup plus intéressantes que je voudrais dire… »

Nouveau bip, je lis : « Plus de goût à la vie, rien d’intéressant. Il me faut m’abattre »

Je m’assieds. Je réfléchis. Me viennent d’emblée, je ne sais pourquoi, le visage d’Ingrid Bergman et d’Anthony Perkins.

Je tape : « Aimez-vous Gide ? Et Brahms ? Sûrement. Appelez-moi et écoutez ».

Puis, vite, je trouve le disque : Brahms, 3ème symphonie (poco allegretto). J’attends.

Le téléphone sonne, j’en étais sûr, je décroche, je fais démarrer le morceau et colle le combiné sur l’enceinte droite. Près de cinq minutes. Je mets sur « pause », et je dis :

– Alors ?

J’entends Geneviève qui me demande si je ne suis pas devenu fou, si je m’amuse à briser les oreilles des femmes qui appellent pour dire qu’elles ont envie du corps de celui qui colle du Schuman ou du Beethoven, l’on ne sait trop, au lieu de répondre qu’il prépare un whisky et un lit accueillant !

Je deviens rouge. Je lui dis que je suis fatigué, que la nuit alcoolisée et les bras accueillants, je les préférerais le lendemain.

Elle raccroche, peut-être furieuse. Et je retourne dans le vide gris, chaine éteinte. Et là, le téléphone sonne.

Une voix rauque, presque Marlène Dietrich, avec un petit accent, espagnol, j’en suis sûr :

– Quel est votre nom ?

J’étais stupéfait ; Une femme donc, en suspens de suicide, plagiaire de Gide, adressant un texto à un inconnu et qui me somme de prononcer mon nom !

Je ne savais quoi répondre et me contentais d’un faible :

– Quoi ?

Elle dit alors :

– Moi, c’est Elisa, espagnole, Doctorante, locataire d’un studio rue des Ecoles ; Mes SMS vous ont plu ? Bravo. Vous êtes le seul à avoir trouvé pour Gide. Le seul sur environ une vingtaine. Je vais tout vous dire : je m’ennuie les dimanches et j’envoie des textos en inventant des numéros. Quelquefois ils sont bons, actifs. D’une manière générale, on me répond que j’ai dû me tromper de destinataire et je réponds en m’excusant. Puis d’autres, en quête d’aventure me propose immédiatement un rendez-vous et j’insulte très fort. Et ils ne rappellent pas. Alors, celui qui reconnaît Gide et me propose du Brahms, alors là, chapeau !

Je n’ai pas répondu. Et elle m’a sorti :

– Dans une demi-heure au Balzar, OK ? Je vous reconnaitrai, j’en suis certaine. En attendant, je vous envoie ma photo. 

J’ai mis mon beau col roulé bleu marine, celui dont tous me disent qu’il me va très bien, et je suis allé au Balzar.

La femme sur la photo était très belle, mais bizarrement, je n’étais pas « en quête d’une aventure », juste le Balzar et la tuerie du gris, la chasse contre le grand chagrin. Le pire, celui sans cause.

Elle était assise sur une banquette, au fond de la salle et m’a fait un petit signe quand je suis rentré. Etais-je si reconnaissable ? Les lecteurs de Gide ou les fans de Brahms étaient-ils flagrants ? Je me suis assis devant elle qui, évidemment, souriait. Décidément les femmes sourient toujours. Puis, en levant son verre, elle m’a dit :

– de l’Amontillado. Ce qui n’est pas si mal pour la France. Ils n’ont pas de Fino ici.

Là, je crois avoir été fulgurant, elle ne s’attendait pas à ce que je réponde :

– Il fallait m’inviter au bar des Ecoles, là ils ont du fino. Tio Pepe, muy secco.

Elle a éclaté de rire en disant :

– Brahms, Gide, connaisseur de vins de Jerez. Je suis tombé sur la perle. Mais vous ne m’avez toujours pas dit votre nom.

Je lui dis.

Et elle part dans une tirade, sans s’arrêter, pour me dire encore qu’elle s’appelle Elisa, qu’elle s’amuse beaucoup avec les hommes, mais qu’il n’est pas question d’entrevoir une aventure avec elle, elle est très amoureuse d’un homme qui est parti trois ans sur la banquise, au Pôle Nord, photographier le blanc, toutes les heures, qu’il lui envoie, par satellite, un message tous les jours, qu’ils sont très, très amoureux et qu’il doit revenir l’année prochaine, que ce n’est donc pas la peine de draguer, minauder, tenter, caresser, ca ne servira à rien et que si je n’étais pas content, ce serait le même prix et puis qu’elle adore Gide et sa tristesse et Brahms aussi et qu’elle ne savait pas qu’il avait du fino au Bar des Ecoles et qu’avez-vous pensé de ma photo, et que faites-vous à part draguer les jolies espagnoles ?

Je ne sais ce qui m’a pris, je lui ai demandé :

– vous êtes formidable, voulez-vous être ma sœur ?

Elle m’a pris le visage entre ses belles mains à la peau dorée, très dorée, cette peau de paradis, cette peau du ciel, et m’a embrassé le front. Puis les lèvres.

Elle n’est pas devenue ma soeur.

la mort et le feu

C’est dans la cour de la maison que se trouve le récipient. Une construction de briques, cylindrique, à peu près un mètre de hauteur, recouverte d’une sorte de ciment gris, forcément sale. Sur le dessus, un couvercle amovible en ferraille, peut-être du laiton.

C’est là que le rabbin jette la volaille après lui avoir strictement tailladé le cou, par une lame de rasoir ficelée à un manche d’un bois rugueux.

Le religieux repose le couvercle et dit au petit garçon d’attendre.

Lui est debout et tend l’oreille. Le poulet se débat encore. Puis plus aucun bruit. Il n’ose avertir le rabbin qui est entré dans sa maison.

La chaleur est étouffante. Les météorologues parisiens ont évoqué à la radio un été « douloureux » pour les nord-africains. Le mot l’a enchanté.

Il s’assied sous l’arbre. Le rabbin doit être debout, au milieu d’une chambre, volets baissés, à psalmodier une prière. Puis, en pouffant de rire, il l’imagine, caressant les jambes d’une jeune domestique alors que son épouse dort dans la chambre à côté. Il exagère.

Pas moins de vingt minutes à attendre. Mais peu importe, tous savent qu’il est chez le rabbin. Le village est sûr et les enfants libres.

Le rabbin est revenu, a soulevé le couvercle, s’est emparé du volatile, l’a essuyé, lui a ligoté les pattes avant de le tendre au garçon qui lui sert la monnaie. Toujours deux pièces.

Le poulet est désormais dans un couffin, chaud et parfaitement mort.

La tante le pose sur la table de la cuisine. Lui est debout, les bras croisés.

Elle lui caresse les cheveux. Il sourit. Elle lui rappelle que le lendemain, c’est un jour de boulanger. Il doit venir vers 10 heures. La pâte aura levé.

Les poulets tués par le rabbin et les pains à cuire dans le petit four du boulanger.

C’était l’enfer, lui a dit un jour Anna, la Mort et le Feu.

Non, lui a-t-il répondu. La joie, la joie…

Du côté des anges

Nous étions très nombreux dans le petit appartement. Il regardait le corps emmailloté posé, très raide, sur le parquet vitrifié. Il n’en revenait pas.

Une femme que nous ne connaissions pas l’a pris par le bras et lui a posé la question de savoir s’il était bien le fils dont elle avait entendu parler et avant qu’il ne réponde lui a précisé, d’un ton ferme, qu’il lui revenait de travailler immédiatement au texte de l’oraison funèbre. En ajoutant qu’elle savait qu’il « était l’intellectuel de la famille «  et « qu’il avait intérêt à produire un texte inoubliable, eu égard à la foule, nombreuse et de qualité, qui sera là, demain au cimetière ».

Nous avons su, plus tard, qu’elle était l’amie d’une de ses cousines, qu’elle était sociologue et avait travaillé avec Jeanne Favret-Saada sur un bouquin sur « le Christianisme et ses juifs ». Elle aimait se trouver dans les familles juives séfarades, pendant la semaine de deuil. Ils se sont revus mais sont désormais, pour un seul motif, à vrai dire pour un seul mot mauvais qu’il a entendu, assez fâchés. Son intransigeance.

Il s’est donc attelé à la tâche, en s’isolant dans la chambre du fond. Il m’a appelé pour me dire que la chose n’était pas facile, non pas tant pour aligner les phrases, mais pour éviter le style et l’emphase pesante, la grandiloquence qui va, naturellement, de pair avec la mort en scène, qu’il devait, simplement raconter l’intelligence du père, sa gentillesse, son sens aigu de la tolérance, et inviter sur sa tombe ses philosophes préférés, rappeler son combat contre toutes les haines.

Il a donc écrit l’hommage et l’a soumis, à ses frères et sœurs, à sa mère.

Son texte était, je l’assure, admirable et tous dans la petite chambre, en l’entendant dans la bouche du frère ainé, pleuraient. Les mots étaient définitifs. Quelques phrases furent cependant remplacées, les quelques bribes de théorisation inévitable effacées, et ils tombèrent enfin d’accord, même si une discussion assez vive s’est instaurée sur le fait de savoir s’il fallait ajouter la passion du père pour les beignets au miel et celle, plus acceptable, pour les belles femmes.

Le stylo à la main, au milieu de tous, il acquiesçait, raturait, obéissait, rentrait les épaules, devenu automate par cette mort qui le plaquait dans le vide, ébranlé par l’inconcevable.

Lorsque quelques mois plus tard, je lui ai rappelé la scène, son hébétude, sa magnifique docilité, son acquiescement aux changements de certains mots, en m’étonnant que, pour une fois, son despotisme s’était assoupi, en le félicitant de cette belle sagesse, presque grecque, il m’a ri au nez. Il ne s’agissait, me dit-il, en s’esclaffant, que de donner l’illusion du travail collectif, indispensable à la cohésion familiale et aux palpitations des poitrines de ceux qui ne savaient écrire et se laissaient prendre par une embellie langagière. Il ment.

Les feuillets furent confiés à une sœur et ils revinrent dans le salon, là ou gisait le père.

Toujours le même vacarme, des voix très hautes, la sonnette de la porte d’entrée toujours en action, comme une vrille infernale qui vous transperce la peau. La foule venait, sortait, revenait, pleurait, criait, Nous ne pouvions nous asseoir. Les chaises, le canapé étaient occupés par les anciens, vieux amis, vieux cousins, vieux voisins. Il faisait chaud. Pas un seul brin d’air, à la limite de l’étouffement.

Il m’a invité à fumer une cigarette dans la cuisine, devant la fenêtre ouverte. Une cousine est venue nous rejoindre. Il lui a fait comprendre, pas très gentiment, qu’il n’était pas disposé à entrer dans la conversation qu’elle avait initiée sur la différence entre les rites de deuil tunisiens et marocains. Elle a compris. Les endeuillés sont toujours excusés et il en profitait.

Soudain, nous entendîmes des cris et nous nous sommes précipités vers le petit salon. Son frère ainé était assis dans un grand fauteuil et racontait une histoire drôle. Il tenait le calepin dans lequel il les note dans une main et mimait son récit par de grands gestes désordonnés. Tous étaient autour de lui. Les cris étaient des grands éclats de rire.

Un nouvel intrus fit son apparition, un homme à kippa noire. Il l’entreprit, lui aussi sur le deuil dans le judaïsme. Il devait connaitre son ignorance, flagrante en réalité dans son combat du jour avec les premiers kaddishs phonétiques. L’exposé sur les jours des morts était, en effet, complet, didactique. Il l’écoutait. Il n’avait jamais vu un mort.

Dans un instant crucial, le religieux, tout en caressant sa barbe, précisa que le Kaddish, la prière en honneur des morts que les endeuillés devaient réciter tous les jours pendant une année complète dans les synagogues, était écrite en langue araméenne, et non en hébreu.

J’ai sursauté, pensant à une plaisanterie lorsque je l’ai entendu, d’un ton docte et concentré, affirmer que le choix de cette langue n’était pas fortuit. En effet, les anges dont certains étaient malins et radicalement opposés à l’élévation des âmes qui ne le méritaient pas, ne comprenaient que l’hébreu. Employer l’araméen était ainsi une feinte, une ruse à l’œuvre dans tous les temples du monde, pour contourner la sévérité des anges.

Certains théologiens, peut-être un peu à la marge, ont pu me confirmer l’exactitude de l’affirmation même si une recherche rapide en ligne ne m’a pas permis de la retrouver, y compris dans les récits des déviations populaires de la pratique religieuse.

Près d’un père mort, étendu sur un parquet, dans une cuisine, un brave monsieur barbu dissertait sur des manigances et des spirales sémantiques contre de méchants anges devenus dragons infernaux, même pas polyglottes et qui n’aimaient pas les simples humains, y compris les croyants !

Il s’est précipité vers le frigo. Il avait soif. Le religieux, tout sourire, se planta devant lui, en croisant les bras, l’empêchant d’ouvrir la porte. Non, il devait être servi ! les endeuillés sont servis pendant les sept jours de deuil premier (la shiv’ah qui veut dire sept).

Il lui proposa un coca-cola « zéro », en ajoutant que cette boisson, dont il buvait des litres tous les jours, l’avait empêché de grossir. Il était pourtant assez enrobé mais je n’ai pas relevé. Il l’a servi, a redressé mécaniquement sa kippa et est reparti vers le salon.

Il revint sur les anges et me dit qu’il avait prêté le sien à une femme qui en profitait et qu’il ne savait si elle le lui rendrait un jour.

Son discours récurrent, presque sérieux sur les anges, je les connaissais. Quand je lui rappelais qu’il se disait pourfendeur de tous les dualismes métaphysiques et que s’aventurer dans de tels univers éthérés, quelquefois sans le moindre recul, pouvait sembler suspect, et même assez malhonnête, il me répondait toujours que  » je ferais bien de mieux regarder les étoiles ». On pardonne à un vrai ami l’esbroufe et je laissais dire.

Et puis l’immixtion des sens, du désir, dans le champ même du mysticisme est un jeu nécessaire pour le prétendu rationaliste. Jeu de l’enfance contre l’aridité des grands, drapés dans le sérieux. « Le ciel et les nuages n’appartiennent pas à la foi !  » C’est ce qu’il clame, après avoir bu un verre d’eau de vie de figues .

Toujours la foule, cette fois plus silencieuse puisqu’un homme avait cru devoir raconter, pour l’interpréter de manière assez pauvre, sans intérêt me suis-je dit, en tous cas sans un verbe accrocheur ni le moindre appui conceptuel, je ne sais plus quel épisode biblique.

L’assemblée écoutait attentivement et a même applaudi lorsque, fier de lui, il a précisé qu’il avait terminé et que le mort ne l’avait cependant pas entendu, puisqu’en effet, il se trouvait dans une contrée entre ciel et terre, dans son élévation, que dans cet « entre-deux », les morts ne pouvaient que tenter, aidé par les kaddishs, à faire élever leurs âmes, sans pouvoir écouter ceux d’en-bas dont les mots araméens, comme des rayons horizontaux, des glaives impérieux, le soutenaient, pour aller encore plus haut.

Le ciel était bleu et un pigeon s’est posé sur la rambarde du balcon.

Nous avons commencé une prière.

Le kaddish en transcription phonétique figure sur les petits opuscules publicitaires offerts par les maisons de pompes funèbres qui, évidemment, trainent sur les tables de la maison d’un mort.

Il a donc encore récité le kaddish, en phonétique. C’était son troisième. Il m’a dit plus tard qu’il avait dû torturer le texte.

Il était vraiment fatigué et l’enterrement proche le terrifiait. Il ne cessait de répéter que « tout ceci était injuste ».

Il faut qu’il récupère son ange. Il faut qu’il revienne et l’empêcher de dire ces balivernes. Il n’a peut-être pas tort. Injuste. Oui, des anges. Vite.

Traces

Un ami très proche m’envoie un petit carnet. Une mémoire de faits insignifiants, prėtend-il. Il est question de jeunesse, de pères, de religion, d’aventures…

Il me donne l’autorisation de le publier ici. Il n’a pas d’espace en ligne. Je lu prête le mien. Il exige l’anonymat. Je lui prête aussi mon nom.

Un clic sur le lien-titre ci-dessous, format pdf.

Traces

Bonne lecture.

Louis Beauregard

J’ai hésité avant de la coller ici, l’histoire de Louis. C’est une histoire vraie.

J’ai rencontré Louis Beauregard (je change le nom) à la faculté. Il travaillait sur un sujet assez curieux, pour l’époque du moins : la relation entre les comportements alimentaires et les modes de pensées. En bref, si je me souviens bien, Louis considérait que le fait d’ingurgiter depuis la prime enfance des hamburgers ou du riz biriani déterminait le mode de perception du monde, et partant, le type d’action culturelle sur son environnement.

Quand certains lui rétorquaient que la proposition inverse était peut-être plus pertinente, que le comportement alimentaire n’était qu’un succédané de la culture d’un peuple, un fait sans vecteur causal, il prenait un air très sérieux, regardaient les contradicteurs fixement avant de lâcher d’un air faussement contrit :

– Vous êtes un petit con.

Là, ça dépendait des interlocuteurs. La majorité, ne pouvant imaginer la vérité de l’insulte, le prenait pour un fou et tournait le dos pour s’enfuir.

D’autres, plus rares, riaient et discutaient. Enfin, les derniers s’emportaient et devenaient même violents.

Je l’ai justement connu lors de l’emportement, peut-être légitime, d’un malheureux questionneur.

Nous étions, tous, dans le couloir à attendre la venue du Professeur Didier, titulaire de la Chaire d’épistémologie, lorsque j’ai entendu des éclats de voix assez violents. C’était Louis qui se faisait empoigner le collet par un étudiant, assez grand, certainement basketteur, et qui exigeait des excuses après avoir entendu la petite phrase assassine, en réponse à sa question, pourtant posée calmement.

Louis le regardait sans broncher, ce qui provoquait un redoublement des cris.

Je m’approchai, et malgré mon ignorance de l’origine de la dispute, je fis remarquer au géant que le lieu ne pouvait se prêter à un tel comportement, indigne de la sérénité qui devait régner dans cet espace où les plus grands esprits, depuis des siècles, opéraient.

Le violent me traita d’imbécile et me demanda de m’occuper de mes affaires, en ajoutant je ne sais quelle insulte intolérable. Et alors que je ne connaissais pas encore l’ignoble répartie régulière de Louis, je répondis au malotru :

– Vous êtes un petit con.

Il en a été stupéfait puisqu’aussi bien il lâché Louis qui se tordait de rire, m’a regardé, a hésité pour l’uppercut, avant, je ne sais pourquoi, de partir en courant vers les toilettes.

Louis est, évidemment, devenu un ami, du moins un proche de Faculté.

Il a, très vite, abandonné son sujet pour s’intéresser au fait religieux et plus précisément à ce qu’il nommait lui-même « l’ultime preuve négative ».

Il s’agissait de démontrer qu’eu égard à la conservation des documents historiques et des récits de l’époque, à la connaissance parfaite des évènements majeurs dans les siècles, à leur restitution par les chroniqueurs, il était impossible de démontrer l’existence de Jésus qui, en réalité constituait une invention magistrale, l’homme ou le Dieu, comme l’on voudra n’ayant jamais mis les pieds sur terre. Nul document sérieux
n’en faisait état.

Son travail intéressait nos professeurs puisqu’en effet il permettait de répertorier le matériau historique de l’ère préchrétienne, d’en disséquer le contenu. Et même si le but de telles investigations était curieux, la démarche pouvait faire « avancer la recherche ». C’est ce que nous disait le Professeur Chesneau, celui dont l’on sait qu’il n’a pas supporté l’apologie par Michel Foucault du régime islamiste iranien et qui s’est suicidé en plein cours, en avalant du cyanure.

Les travaux de Louis ne m’intéressaient guère, mais j’avais toujours plaisir à le rencontrer, pour discuter de tout et de rien.

Puis, un jour d’été, Louis m’appela et demanda à me voir sur le champ.
Je m’en souviens parfaitement. Il me dit :

– Tu te souviens que tu es juif ?

Et avant que je ne m’emporte il m’annonça la nouvelle :
– Je me convertis au judaïsme.

J’aurais dû immédiatement, lui poser la question du pourquoi. Mais, curieusement, je n’ai pu dire qu’une seule phrase :
– Vas-tu porter la kippa et le petit talith ?

Il m’a souvent dit par la suite combien cette réaction l’avait étonné. Il. s’attendait à mille questions, à la stupeur, à la joie, bref à un sentiment.

Je crois que ma réaction l’a un peu peiné, mais je n’y pouvais rien.
Il n’a pas porté la kippa et le petit talith et n’a pas laissé pousser sa barbe. mais il est devenu, je l’assure, l’un des plus éminents spécialistes du judaïsme que certains n’ont pas hésité à comparer au mystérieux Monsieur Chouchani, maître de tous les grands, y compris de Lévinas ou de Wiesel.

On affirmait de Louis qu’il n’existait pas un texte biblique, de la kabbale,
du Zohar, de la Michna qu’il ne pouvait citer de mémoire et pas un seul des milliers de commentaires talmudiques qu’il ne pouvait, lui-même critiquer. Je pense que c’était, peut-être un peu exagéré.

Il avait, par ailleurs refusé de devenir rabbin, malgré les offres mirobolantes des plus grandes métropoles. Il n’avait qu’un seul but, répondait-il aux nombreux journalistes qui venaient l’interroger sur ses travaux : démontrer la concordance parfaite entre modernité et judaïsme qui n’existait que nous donner à voir la « contemporanéité ».

Louis n’écrivait que très rarement, prétendant que le caractère sacré des
mots était exclusif du petit exposé d’une pensée ou d’un commentaire. Si l’on écrivait, c’était pour dire une vérité, laquelle ne pouvait s’encombrer
d’à-peu-près et d’imperfections sémantiques.

Un texte devait donc être court et essentiel, rare ou, mieux encore, brûlé comme le soutenait le rabbin Nahman de Braslav, pour laisser les mots s’envoler dans le vent du ciel et trouver leur destination authentique.

Seul le roman, la littérature, si l’on veut, pouvait se laisser aller, ne pas rechercher la perfection puisque par essence même, elle la fuyait « trouvant dans les mensonges la vérité de son existence ».

Je me souviens l’avoir appelé lorsque j’ai lu ces mots dans une revue hebdomadaire, dans un entretien qu’il accordait au rédacteur en chef, en réponse à une question sur la relation entre littérature et religion.

Je connaissais bien Louis et sans mettre en doute ses nouvelles convictions religieuses, je savais trop qu’il s’agissait de mots de faiseur, de charlatan de pure race, pour épater, dans le sillage de Kundera, les lecteurs du Dimanche.

On ne se refait pas, même dans l’érudition.

Lorsque je l’ai appelé, après la lecture de ces mots pompeux, il y a très longtemps, pour le traiter gentiment d’escroc, il m’a simplement répondu :

– je préfère faire le pitre plutôt que de m’assoupir, comme toi, dans un spinozisme inutile, primaire et résigné.

J’avoue avoir été un peu vexé, mais nous nous sommes rencontrés très souvent. Cependant, j’avais exigé l’exclusion radicale de toute discussion théorique entre nous, peut-être par crainte de ne pas suivre, sauf celles, futiles, sur la cuisine, et l’art contemporain qu’il vomissait.

Pas un seul mot de philosophie, de politique et encore moins de religion. Le pari a été tenu pendant de longues années.