Quand « faire c’est dire », une histoire espagnole

1 – Le Texte. Donc, par la bouche de son Roi, en 2014, par une Loi extraordinaire, l’Espagne (comme le Portugal) a permis aux juifs, expulsés il y a des siècles d’une Nation-Religion, d’accéder à la nationalité du pays sous certaines conditions de preuve du « lien » ancestral et le passage d’un petit examen.

Curieusement, parmi les juifs, y compris les intellectuels, ce fait, pourtant assez inédit dans l’histoire des Nations, qui résonne presque comme une « loi du retour » n’a pas eu l’impact attendu. Beaucoup de juifs ne connaissent même pas cette possibilité. Et très peu ont profité des décrets ibériques. Les juifs ne se sont pas rués au Consulat d’Espagne, boulevard Malesherbes, à Paris.

C’est donc un échec, étant ici observé que l’on peut, malicieusement, se poser la question de savoir si l’Espagne souhaitait la réussite matérielle du projet (des juifs « reprenant » la nationalité espagnole), et si, en réalité le décret n’était pas qu’un artefact exclusivement idéologique et, partant propagandiste. La lecture attentive des conditions assez difficultueuses d’obtention du passeport peut permettre un début de réponse. Comme l’errance dans des couloirs administratifs kafkaïens, à la mesure de l’incertitude, de la liquidité du projet, toujours en suspens, sans que le candidat à l’accès magique ne sache réellement le statut ou l’avancée de son sort. Et ce, malgré la rigidité implacable, espagnole diront certains, des articles qui composent le texte législatif.

A vrai dire, peu importe. La Loi royale, justement parce qu’elle ne peut se soustraire à son champ théorico-idéologique justifie, par là-même, son existence même si son succédané dans le réel, comme dirait Clément Rosset (l’impression d’un passeport) n’a pas eu sa chance ou ne ne s’y est pas ancré (dans le réel). C’est une aubaine pour un débat que ce texte. Et c’est déjà ça. C’est même beaucoup. Le Texte enlace l’Idée et génère le débat. Ce qui suffit à l’intellect.

2 – Le Débat. L’on ne pouvait, évidemment, éviter à la sortie du Texte, la disputatio, la rupture des lances sur le sujet. Dithyrambe contre réserve, apologie contre rejet. Respect du retournement camouflant la perfidie de l’acte.

La glorification immédiate, l’adhésion spontanée étant toujours de mise lorsqu’un texte ou un acte n’ôte pas une liberté ou n’effrite pas la raison, lorsque, mieux encore, comme ici, il « offre », l’on se doit de s’intéresser aux écrits qui ne tombent pas dans ce travers aisé, ceux qui analysent l’acte, hors de la vibration émotionnelle immédiate, nécessairement à l’œuvre, s’agissant de l’Histoire, de ses faits et ses méfaits, bousculant les peuples et les individus, en attaquant leurs corps.  On va donc commenter un article justement « réservé » substituant l’analyse au cri émotif ou dithyrambique.

3 – L’Article. Dans la revue « Temps marranes », un article de Paule Pérez et Claude Corman (Édits, contre-édits, non-dits –   http://temps-marranes.fr/edits-contre-edits-et-non-dits/), écrit le 9 Mai 2014 retient l’attention. On l’a découvert tardivement, lorsque le sujet nous a intéressé, concomitamment à la lecture de l’ouvrage de Pierre Assouline (« Retour à Séfarad », Éditions Gallimard. 2018.) dans lequel l’auteur conte, laborieusement, ses difficultés dans sa marche du retour et sur lequel l’on reviendra ailleurs.

Le texte des deux auteurs est long et le souci, perceptible pour le lecteur, d’une relative objectivité le rend quelquefois aride, certainement à la mesure l’enjeu. Le travail à quatre mains ajoute à la sinuosité, en nous balançant quelquefois brutalement d’un thème à un autre. Mais s’agissant d’une initiative qui « retourne » dans tous les sens du terme, on accepte les brusques virages. Et l’écriture est limpide et précise, justement par sa sincérité. Le désir de penser, la « libido sciendi » antique est présent.

La critique de la Loi est claire, sans ambages, même si soucieux, à juste titre de ne pas se constituer en Torquemada de l’apostrophe militant ou idéologique, les auteurs tentent de rechercher (sans peut-être les trouver) la positivité, le bien-fondé du texte.

Résumons donc le propos en ayant recours, le plus possible, à la citation, minuscule garantie d’un exact exposé. Il vaut mieux citer que de triturer.

Donc, l’initiative ibérique « partant d’un mouvement honorable veut effacer l’infamie, mais elle effacerait du même coup l’Histoire ». Partant, la « perplexité » l’emporterait sur « l’entière souscription ». Bigre ! Un tourment, un scrupule devant cette offrande, ce don ?

On lit encore et on comprend : c’est dans les « attendus », le préambule, que le dérapage idéologique, presque l’infamie, se trame. Aucune référence aux atteintes à la dignité, aux « actes de barbarie commis sur son sol » à l’endroit des juifs. Aucune mention de l’Inquisition, une sorte de « court-circuit, de pirouette, ou censure délibérée ».

Citation :

« L’ancienneté des actes et paroles inquisitoriales de haine absolue perpétrés sous les ordres des souverains, dispense-t-elle d’une évocation minimale des dols et souffrances infligés ? De ces vies brisées, les rédacteurs semblent dénués de toute notion, plaçant les pays comme donateurs non concernés parleur propre passé, autocentrés, à deux doigts de susciter chez le lecteur l’impression que pour eux les victimes passées ne sont qu’une abstraction. On hésite entre la suspicion d’autisme et l’hypothèse que l’affaire relève pour eux de l’irreprésentable. »

Les auteurs s’interrogent sur les fondements du texte. Une « réparation » ? Non, aucune allusion à cette notion par les rédacteurs espagnols.

Un « rachat » ? Non plus. Mieux encore, presque un « achat » des juifs (« acheter les juifs avec une monnaie papier d’identité »), ces juifs qui « n’attendraient que ça », emplis d’une « nostalgie », en réalité inexistante, absorbée par la violente réalité des siècles sur le territoire inhospitalier, qui laissent le sentiment, sinon celui de la rancœur, à la porte de leur maison abandonnée.

La cuisine ou le chant ladino judéo-espagnol ne suffisent pas à la structuration d’une culture présentée, par les tenants du texte, comme un « eldorado ancestral ». Il est « mythifié ». Et souvent la colère des expulsés l’emporte sur l’éphémérité de la perfide et délicieuse nostalgie.

Certes les efforts d’une certaine réhabilitation de la présence juive sont réels. Gérone et son quartier juif réhabilité, les « remises en scène » des juderias en Andalousie. Mais là encore l’interrogation demeure. Mais ne s’agit-il pas d’une « entourloupe » ? (le mot n’est pas écrit, il ne fait que transparaitre). Surtout lorsque l’on constate le mutisme radical sur les penseurs juifs, leur apport, la riche tradition cabaliste espagnole.

Le texte se termine par la question nodale laquelle, on l’aura compris, structurait en filigrane la perplexité, le scepticisme, l’embarras des auteurs : « La question se repose : un dialogue ouvert déplié et sincère, a-t-il eu lieu entre la Péninsule et les juifs séfarades, sur ce qui est arrivé aux deux parties ? Pour le moment la réponse est non. »

La conclusion de l’article, pour sa clarté et sa détermination se doit, évidemment, d’être citée :

« Ainsi, ni sous l’angle de la mémoire historique dont les aspects les plus corrosifs et hostiles au judaïsme ont été suspendus ou ignorés, ni du côté politique de la question nationale et européenne, qui mérite un autre approfondissement que la cession « patronymique » d’une nouvelle nationalité, ni encore sous le jour de l’environnement civico-religieux de la droite espagnole, le recouvrement d’une citoyenneté espagnole (ou portugaise) par les lointains descendants des juifs ibériques ne va de soi. A moins que… »

4 – Le Commentaire. L’argumentation n’est ni surannée, ni primaire. Et encore moins inintéressante. Mais nous n’y adhérons pas. Pour les motifs qu’on va tenter de sérier ci-dessous.

a) Les auteurs s’en prennent donc, certes avec conviction et sincérité, au mutisme, au « non-dit » (dans le titre de l’article). Celui de l’atrocité, celui de la barbarie, celui de l’infamie.

Je décèle dans le propos, une sorte d’injonction à la repentance, une sommation adressée à un peuple, nécessairement à ses représentants de dire le drame de ses dramatiques errements, dans la position corporelle, emblématique, de la flagellation, par soi ou la victime.

Or le concept ne me convient pas. Le silence entendu est aussi parole, le respect silencieux est un bruit. « Musica callada del toreo » nous dit José Bergamin. Musique silencieuse du combat dans l’arène tauromachique, absorbant la violence. Tout est dans est le silence et, partant ce non-dit, plus fort encore que la parole exacerbée et nécessairement forcée de la mutilation idéologique des ancêtres.

Ce désir d’audition criarde de la repentance, exécrable empêche souvent les peuples de se rencontrer à nouveau. L’Algérie et la France souffrent de cette interpellation, de ce diktat. Tant que la repentance et mieux « l ‘excuse » à genoux n’est pas mis en scène, l’Algérie ne respectera pas la France. C’est ce qui se dit à une heure de Marseille, dans Marseille, et, évidemment dans certains « territoires perdus de la Républiques dans nos banlieues parisiennes.

L’oukase de la repentance est, elle-même, une sorte de barbarie, en ce qu’elle n’admet plus l’Autre tant qu’il n’aura pas dit, tant qu’il ne sera pas « excusé ». Excusé d’une « époque ».

Mais l’époque n’est qu’une époque. Si l’on se réfère à l’étymologie grecque du mot, il ne s’agit que d’une parenthèse. Et une parenthèse ouvre et ferme, dans son point final. L’Histoire se constitue par une suite de métamorphoses, de bouleversements, de mutations.

Avec un commencement et une fin. Comme une parenthèse, encore une fois étymologie grecque de la notion d’époque.

Évidemment que les parenthèses existent, évidemment que lorsqu’entre les parenthèses, la violence, justement l’indicible se loge violemment ou qu’encore la brutalité, l’inhumanité broient les corps des êtres, il n’est pas question d’oublier. L’oubli, l’amnésie de circonstance sont, dans ce cas, de nouveaux crimes contre l’humanité qui s’ajoutent à ceux qu’on tente d’oublier. Et l’on n ‘entre pas dans ce diabolique discours qui considèrent le bien ou le mal comme des objets de musée.

Ce n’est pas le propos. Il faut, bien sûr, ne pas oublier. Toutes les « parties » en cause ont ce devoir.

Reste que lorsqu’un espagnol, au fait de l’atrocité de l’époque (la parenthèse), aimable, concentrant dans une gorge serrée le remords de cette époque, respectueux par son silence et une nuque un peu moins roide que d’habitude, m’invite, après la messe du Dimanche, à grignoter dans le patio de sa maison andalouse, quelques tapas bien arrosés d’un vin de Jerez, je ne vais pas, lui demander, liminairement aux agapes amicales, de se repentir de ce que ses ancêtres ont fait endurer aux juifs. La connaissance et la violence potentielle à l’égard de ceux qui se cabreraient dans la défense ou, pire l’apologie de l’époque, me suffit. Il me semble utile, opportun et humain que de ne pas imposer la stigmatisation introductive aux instants de soi,

Pour ce premier motif (l’injonction à la haine de soi, à la repentance criée sur les toits du malheur du monde pour ceux qui savent et dont le silence est aussi une parole), le propos de l’article précité n’emporte pas mon adhésion.

Certes, pourront rétorquer les auteurs de l’article, il n’est jamais question d’imposer la parole de la repentance. Vrai. Cependant la critique de l’écart, de l’ignorance de la mémoire historique dans son atrocité sonne, comme une basse continue et rythmée, dans le texte qu’on commente ici.

Il nous faut cependant avouer que la chose n’est pas facile et que la navigation entre devoir de mémoire et diktat de la repentance n’est pas aisée, tant les frontières des notions convoquées sont floues et, partant, marécageuses…

Et tant la chose est difficile, une aporie, à vrai dire, une impasse, une difficulté à emprunter le bon chemin, par une absence de passages, de cols, une route trop difficile à prendre…

Il faudra aussi, un jour régler ses comptes avec ce qui nous fait dire ici la haine de la repentance. Elle n’est certainement pas fortuite et trouve peut-être son origine dans une autre époque, non sans lien pour certains, avec la parenthèse juive dans les pays arabes. C’est une toute autre question sur laquelle il faudra bien travailler un jour et qui n’est pas, en réalité, si loin de celle qui nous occupe ici. Il faut bien dire que rares sont les juifs d’Afrique du Nord, accueillis en France, qui adhèrent au discours de la repentance coloniale. Pour mille motifs qui ne peuvent être exposés ici. La paranoïa pourrait dès lors s’installer par la machinerie en action : une réserve sur l’une et une sommation pour l’autre.

La bonne foi nous empêchait de souligner ce vice dans l’analyse. Mais encore une fois, une histoire des parenthèses et de ce qu’on en fait, mérite un détour.

b) Un autre cheminement. L’injonction de la repentance, sous couvert de mémoire à rappeler nous semble concomitant de l’injonction psychanalytique.

L’on ne veut pas, ici entrer dans les arcanes primaires de l’analogie ou de la suspicion.

Juste dire que la Nation, même si elle peut être un corps malade (ce que n’est pas d’ailleurs le patient sur le divan) ne peut être assimilée à l’individu. Et que tout se passe comme si l’on désire que « ça » parle.

Et l’Espagne n’a donc pas parlé. Ce qui peut contrarier une vision psychanalytique de la relation humaine, du « lien » qui doit, nécessairement passer par le « dit ».

Étant précisé que le psychanalyste, lui, peut voir d’un autre œil le « non-dit », s’agissant d’un « acte » au même titre que le « dit ». Et que ce silence espagnol peut sonner comme mille mots de repentance et de mémoire assumée.

Pas comme dans le mot de Raymond Devos qui nous disait, sur scène que « quand je n’ai rien à dire, je tiens à ce que cela se sache », mais, plus sérieusement, parce qu’il n’y avait rien à dire, justement pour le dire.

Cette accointance entre le dire, le non-dire et l’acte nous permet une transition aisée vers Austin qui a inspiré le titre de cette petite contribution.

c) Quand faire c’est dire. S’agissant de retours, de retournements et de contrebalances, le jeu de mots, le renversement est efficient.

En 1962 un recueil de conférences données en 1955 par John Austin, publié à titre posthume en 1962 a pu contribuer à la théorie du langage. Le fameux « How to do Things with Words ». En français « Quand dire, c’est faire » publié en 1970)

Contestant les théories existantes, J. Austin expose que, d’abord, de nombreux énoncés, dit « performatifs », par le seul fait de leur énonciation, permet d’accomplir l’action concernée. Exemple : « Je déclare la séance ouverte » pour ouvrir effectivement la séance. Et ce à l’inverse de l’énoncé dit « constatif » qui ne fait que décrire et ne crée rien, dans une indépendance à l’égard de l’énonciation : dire « J’ouvre la fenêtre » ne réalise pas l’ouverture de la fenêtre, mais décrit une action.

Évidemment, la relation entre l’acteur et l’énoncé est patente : seul le président devant l’assemblée réunie peut dire avec effet « Je déclare la séance ouverte » ou le maire qui déclare les futurs époux « unis par les liens du mariage ».

On en vient à notre « retournement ».

En réalité, l’Espagne n’a pas dit. Certes. Mais elle a fait.

Il s’agit en quelque sorte d’un acte performatif.

Les choses, dans leur atrocité, leur injustice, leur barbarie, n’avaient pas à être dites, absorbées qu’elles étaient dans le faire, dans l’acte, ici plus que solennel s’agissant d’un acte législatif.

L’Espagne, dans son inconscient, et sa sincérité à l’occasion de cette extraordinaire initiative (nous croyons à la sincérité de l’acte) n’avait pas à dire. Elle n’imaginait même pas avoir à dire quand elle faisait.

C’est notre titre : une histoire espagnole, quand faire c’est dire.

Austin ne se retourne pas dans sa tombe.

Et si l’on va au bout des jeux efficients des retournements, on pourrait, certes avec un brin de provocation s’agissant d’un commentaire d’un article paru dans l’excellente revue « Temps marranes », énoncer de manière « constative », qu’en réalité l’Espagne a constitué par ce silence dans le liminaire à la Loi, une sorte de marranité chrétienne. En taisant son passé et en faisant son présent. Reste à savoir si elle fait semblant d’être un donateur sincère de passeport.

Pour notre part, nous ne le croyons pas : l’Espagne ne fait pas semblant. Elle est sincère. Mieux encore, elle a peut-être évité, par ce silence critiqué, les « faux-semblants ».

Malamud

Dans le billet précédent, je vilipendais les conseillers de lecture, les faiseurs.

Mais je ne peux résister ici à coller une article de Libération qu’une amie, connaissant mon admiration pour Malamud, m’a envoyé, sans commentaire, même pas un « je t’embrasse »

Je livre donc ci-dessous sans commentaire. C’est donc dans le « Libé » de ce jour.

Il faudra que j’y revienne un jour.

  1. LIVRES

Malamud, pourquoi tant de déveine ?

Des nouvelles amusantes et tragiques d’un écrivain admiré par Philip Roth.

Dans ses œuvres il n’est question que d’eux : les juifs américains de la première génération, pauvres, urbains et anxieux. Pourtant Bernard Malamud, comme Saul Bellow ou Philip Roth, refusait l’étiquette d’écrivain juif américain. Ses héros, toujours des hommes, débordent parfois de gentillesse : hélas, ceux-là meurent de leur bienveillance. Depuis 2015, les éditions Rivages rééditent les romans et les nouvelles de Malamud. Fils d’immigrés d’Europe de l’Est, il est né en 1914 à Brooklyn, soit un an avant Saul Bellow, et il est mort en 1986. Le Tonneau magique est publié aujourd’hui dans une nouvelle traduction de Josée Kamoun. Qui sont les personnages de ce recueil de treize nouvelles primé par le National Book Award en 1959 ? Ou plutôt, quel métier exercent-ils, puisque chaque texte débute par la mention de leur qualité professionnelle ? Un épicier (comme le père de Malamud), dont la boutique rapporte «des clopinettes»; un ancien mireur d’œuf, un vieux cordonnier, un vieux tailleur, un ancien représentant en café. Cela fait beaucoup d’anciens et donc beaucoup de problèmes, d’argent mais aussi de cœur, autrement dit, ce sont des problèmes universels : «Mes personnages sont juifs parce que je pense mieux les comprendre que d’autres, mais ce n’est pas pour prouver quoi que ce soit»,expliquait Bernard Malamud au journaliste Daniel Stern dans The Paris Review en 1974. Pas de communautarisme ni d’«esprit de clocher», écrit Cynthia Ozick à propos de la judéité de l’univers malamudien. Ses personnages habitent Manhattan ou Brooklyn et n’en bougent pas. Malamud est l’écrivain «des vies cloîtrées», remarque Philip Roth, qui relate dans Parlons travail sa rencontre en 1961 avec celui que ses amis surnommaient Bern. Fidèle à lui-même, Roth est sincère et observe avec perspicacité l’auteur du Tonneau magique.

Roth a eu deux surprises en découvrant ce confrère qu’il admirait. Le physique de Malamud, d’abord, ne coïncide pas avec ce qu’il attendait : «On l’aurait pris pour un agent d’assurance, pour un collègue de mon père à la succursale locale de la Metropolitan Life.»Roth note ensuite l’absence d’humour de l’écrivain : «Si peu de rire», s’étonne Roth. Aucune trace de la «malice»qui porte son écriture. Ses héros s’affaissent en effet sous une accumulation d’événements tragiques qui touche au comique. Le tailleur Manischevitz, par exemple, dans la nouvelle intitulée «l’Ange Levine », a perdu son commerce du jour au lendemain dans l’incendie provoqué par un bidon de détachant. Ses économies furent englouties par les indemnités versées à des clients blessés, puis : « Presque coup sur coup, son fils promis à un bel avenir avait été tué à la guerre et sa fille avait épousé sans tambour ni trompettes une espèce de rustre avec lequel elle avait disparu corps et biens Quant à sa femme, elle est alitée pour insuffisance respiratoire. Mais Manischevitz est sauvé par un ange juif, bien que noir. Levine n’en croit pas ses yeux. La nouvelle joue avec l’identité juive et les préjugés sur la question, la fameuse question juive.


Marieur. Finkle, lui, n’a pas droit à un dénouement heureux : cet apprenti rabbin cherche une fille à épouser. N’en connaissant aucune, il se tourne vers un marieur, Salzman. Finkle s’imagine que les candidates l’épouseraient par amour. Vaste plaisanterie : «L’amour vient quand il vient, pas avant», c’est-à-dire jamais, sait Salzman. Celle sur laquelle Finkle jette son dévolu est une femme à éviter. Salzman met en garde son client, en vain. Finkle la veut, il l’obtient, et le marieur fait alors un geste qui serre le cœur du lecteur. Il nous est signifié dans la dernière et magnifique phrase de la nouvelle. Les histoires du conteur Bernard Malamud ont valeur de paraboles. Ses héros manifestent une vaillance ou une faiblesse dignes des personnages bibliques. Le destin les récompense ou les punit, il ne fait pas de quartiers : «Je ne suis pas doué pour créer des concepts mais je le suis pour imaginer des métaphores», reconnaissait Malamud dans cet entretien accordé à The Paris Review. De fait, chez Malamud se posent les grandes questions, tel Mitka dans «la Fille de mes rêves» : «Il faut bien vivre. Faut-il, au fait ?»

Les protagonistes des romans sont dotés des mêmes qualités. Roy Hobbs, le joueur de base-ball de son premier texte, le Meilleur, est un champion dont l’ascension est sans cesse contrariée mais qui se relève toujours : la répétition tourne au sketch triste sur le rêve américain. Publié en 1952, le roman fut adapté au cinéma (Robert Redford incarnait le sportif), et traduit seulement en 2015 en français, chez Rivages. Morris Bober est l’épicier du magnifique second roman de Malamud, le Commis (1957 ; 2016 chez Rivages). Pauvre, pieux et généreux, il est victime d’un braquage dont l’un des assaillants, Franck, se repent. En souhaitant aider Bober, Franck accélère sa perte. Le monde de Malamud est celui de la «déveine», joli mot qu’emploie Franck, catastrophe ambulante.

Bern n’était semble-t-il pas un homme facile, mais il était drôle. A Daniel Stern qui lui fait remarquer, pour The Paris Review, que certains l’appellent «le Chagall de la littérature», Malamud rétorque : «C’est leur problème.» Il n’aime pas l’obsession de la mort de Chagall.

Air du désert. Le Tonneau magique compte des nouvelles très amusantes et moqueuses. «Le Dernier Mohican»est l’histoire de Fidelman, «de son propre aveu peintre raté», parti chercher l’inspiration en Italie. Il est amusant de voir à quel point, sortis des Etats-Unis, les juifs de Malamud sont patauds, doublement déracinés, inadaptés au climat et à l’architecture du Vieux Continent. Fidelman croise l’étrange et volatil Shimon Susskind qui arrive d’Israël : «L’air du désert me constipe, alors qu’à Rome, je me sens léger.» Susskind joue à Fidelman un mauvais tour si bien que ce dernier le cherche partout : «Il y en a un parmi vous qui a vu Susskind, un réfugié qui porte des knickers ?»

L’humour et le tragique chez Malamud ne se lâchent pas. L’Homme de Kiev, son plus grand succès (1966, 2015 chez Rivages), décrit le lynchage de Yakov dans la Russie antisémite de Nicolas II. Avec ce livre, il obtint en 1967 le prix Pulitzer et le National Book Award pour la seconde fois. John Frankernheimer en fit un film l’année suivante. A Malamud qui s’étonnait de ne pas y retrouver l’humour du roman, le scénariste Dalton Trumbo répondit : «Nous ne voulions pas que le film soit trop juif.»

Retour, le détail

Sans écriture, en racontant ou non des histoires, j’avoue l’ennui, même si j’affirme toujours – ce qui est vrai- que je m’ennuie jamais.

Et je constate qu’ici, je n’ai pas écrit depuis longtemps. Mille motifs à ce mutisme que la pudeur m’empêche de relater.

Mais j’ai écrit très exactement 418 pages ailleurs. Non, pas un roman. J’ai décidé qu’il s’agissait d’un genre dépassé, désuet. Marcel Cohen, un immense, que je ne connaissais pas, m’en a convaincu. Mais je le savais déjà. La conviction n’est qu’une redondance, un confortement.

Marcel Cohen.

Il me semble toujours inopportun et prétentieux de conseiller la lecture d’un bouquin. C’est une mise scène de soi, dans les plis lourds de l’orgueil, une démonstration de la fulgurance de ses choix, évidemment confortée par le geste exclamatif et prétendument désolé qui accompagne le « Comment ? tu n’as pas lu ? »

C’est aussi une affirmation de son intellectualité, une manière de construire une hiérarchie dans laquelle le magnifique conseiller s’installe très haut, dominateur, écrasant les frêles épaules de ceux qui ont le front d’avouer (le conseiller jouit de cet aveu) qu’ils n’ont pas lu ce qu’il propose à la lecture.

De fait, il ne conseille jamais la lecture d’un livre dont il imagine qu’il a pu être lu, en subissant l’affront du « j’ai déjà lu, il y a longtemps ». Sont, ainsi, souvent, conseillés des livres illisibles que le conseiller n’a peut-être pas lus. Les pires sont ceux qui, certains de l’emporter finalement, commentent doucereusement à une jolie femme qui a d’autres talents que celui de lectrice assidue (toutes les femmes ne sont pas des lectrices) un livre dont elle ne pouvait imaginer l’existence, pour, ensuite lui prendre la main, intellectuellement s’entend, avant de conclure, souvent sans grand talent, dans le sexe.

La littérature impressionne et séduit lorsqu’elle est commentée avec emphase, encore plus quand elle est marginale. Le séducteur ne sort donc jamais dans le monde sans avoir lu rapidement les notes de lecture des critiques littéraires mécaniques qui hantent les dernières pages de son hebdomadaire favori. Méfiez-vous de ces imposteurs de la littérature qui sévissent toujours à l’heure du dessert !

Je dois cependant avouer que, très sincèrement, sans fioritures et uniquement à de vrais amis, j’ai pu conseiller ou, mieux, offrir subrepticement par Amazon, en espérant la lecture, le « Samedi » de Ian Mac Ewan et « La tâche »de Philip Roth.

S’agissant de Marcel Cohen que j’ai donc découvert tardivement, je n’ai pas de scrupules : presque autoritairement, comme un Torquemada, j’enjoins le proche à le lire. En ajoutant – ce qui est vrai- que c’est ce que « j’aurais aimé écrire sans, jamais n’y parvenir. » Je sais qu’en le disant, je m’aventure dans des contrées, celles de la littérature, que je m’approprie, conquérant, vantard et faiseur, en osant m’imaginer, aux côtés des écrivains, acteur ou fabricant d’une écriture singulière.

Dire qu’on aurait aimé écrire les lignes qu’on vient de lire participe aussi de cette fatuité, de cette immodestie que j’attribuais plus haut aux conseillers de lecture. C’est dire, en effet, que la chose aurait été possible, en se gratifiant d’un potentiel talent. Il est difficile de sortir de la forfanterie

Mais le cabotinage, dans son expansion illimitée, ne constituait pas l’objet du propos de ce qui vient après des textes dans lesquels, l’un à l’occasion d’un voyage raté au Japon, l’autre dans la contemplation du bleu dans un appartement boursouflé sur le Lac de Garde, j’ai pu esquisser, rapidement, pour ne pas trop ennuyer le lecteur, la grande distinction entre les deux visions du monde. Vision au sens organique, corporelle, quotidienne du terme. Même si elle peut rejoindre la vision entendue comme philosophie ou principe comportemental.

Je disais, en substance que les humains, dans le regard qu’ils portent sur un paysage, une scène, se divisaient entre d’une part les impressionnistes qui ne voient que le tout, en délaissant le détail et ceux qui préféraient s’attacher justement à un élément de la composition de la scène ou du paysage.

Même si je me range, spontanément dans les premiers (les regardeurs du tout, myopes pour les détails), je comprends parfaitement les seconds, ceux qui savent se planter dans le détail, le décrire, le nommer, le commenter. Et, peut-être, suis-je d’ailleurs un peu jaloux de ceux qui dans un parterre coloré qui s’offre, ensoleillé, à la vue de tous, savent détecter une fleur, la nommer, une fleur sans laquelle le tout ne serait pas ce qu’il est. Moi, je ne vois qu’un amas de couleurs, en jouis et ne veut même pas savoir le nom des éléments qui composent ce tout dont les épistémologues savent qu’il est différent de la simple addition des détails qui le structurent.

Longtemps, je me suis vanté de ne pas connaître le nom de fleurs ou des arbres. Longtemps, j’ai glorifié, en appelant à la rescousse les Turner et autres Manet, les visions totalisatrices, sans détails, époustouflantes, exacerbées, confuses et touffues du monde et de son paysage.
Mais, comme toujours, on est rattrapé par l’intelligence, du moins celle qui est patente.
Marcel Cohen est venu, non pas écraser cette apologie du tout que je crois toujours chérir, mais démontrer – ce que je savais déjà sans le dire , de peur d’affaiblir la dithyrambe- que le détail et sa description est tout aussi magique et que, mieux que le tout qui génère un discours malencontreusement emphatique, il révèle le monde d’une manière brute, presque brutale, en phase avec cette objectivité dont la beauté s’apparente à elle d’une équation. Au sens où le clamait Einstein d’une équation, laquelle lorsqu’elle est belle est nécessairement vraie.

Marcel Cohen, lequel, avec une pertinence qui peut effrayer, nous dit que le genre du roman est « périmé ».

Khrésis, ergon, que vas-tu faire du moment qui t’appelle ?

Il n’y a rien de pire que de lire ou d’entendre sous la plume de petits escrocs du développement de soi ou dans la bouche d’apprentis penseurs de pacotille,ceux qui trainent en vestes de polyester, au bout des tables parisiennes bientôt banlieusardes, la locution latine et collégienne, le fameux « Carpe Diem », le « jouis de l’instant présent ». De quoi nous mettre de mauvaise humeur pour la journée. La facilité est désolante, le prêt-à- penser pour meubler le temps, horripilante.

Je l’ai entendu ce matin dans la bouche d’une immense amie, pourtant psychanalyste, juste après une désolation sur le temps pluvieux.

J’ai failli raccrocher, mais je suis poli. Il faut faire avec la bêtise de ses amies. Elle ne peut être que passagère, s’agissant d’une amie.

Chaque fois, je dis, presque en m’énervant, qu’il faut mieux étudier et lire, étant observé que l’on ne peut, malgré une petite érudition, contredire ou amorcer une discussion : on est regardé comme un donneur de leçons. Alors, on raconte des bêtises, ca évite la jalousie et les embrouilles.

Lire lorsqu’on entend « Carpe Diem » ? Mais oui : les stoïciens et leurs moments dont il ne faut bêtement jouir mais atteindre. Ce qui est autre chose et même le contraire de l’idiot « carpe diem ».

J’ai retrouvé immédiatement dans mes archives un texte (entretien) de Pierre Vesperini dont je reproduis ici un extrait, sans autre commentaire.

« Le stoïcisme est un héroïsme

Selon les stoïciens, tout se joue dans notre capacité à saisir l’occasion quand elle se présente. Elle est une épreuve pour laquelle chacun doit s’entraîner, explique le spécialiste de la pensée antique Pierre Vesperini.

Pierre Vesperini est un ancien membre de l’École française de Rome, membre de l’Instituto de Filosofia de l’université de Porto et docteur en histoire, il vient de signer Droiture et Mélancolie. Sur les écrits de Marc Aurèle (Verdier), une relecture radicale de l’œuvre de l’empereur philosophe stoïcien.

« Vous répondiez aussi à La Mousse, qui vous disait : Mademoiselle, tout cela pourrira. Oui, monsieur, mais cela n’est pas pourri. » (Madame de Sévigné, lettre à sa fille, 19 février 1690)

En quoi le fait de vivre dans l’instant présent est-il si important pour les stoïciens (et plus précisément pour Épictète et Marc-Aurèle) ?

Pierre Vesperini : Par « vivre dans l’instant présent », on entend souvent « jouir de l’instant présent ». Ce sens-là n’a rien de stoïcien. Il n’a rien même de spécifiquement philosophique (même si on le rencontre dans la philosophie épicurienne). L’invitation à « cueillir le jour » (carpe diem), pour le dire avec les mots d’Horace, se rencontre partout dans le monde antique : sur les tombeaux, les mosaïques, la vaisselle précieuse, dans les vers des chansons à boire ou à aimer, dans les préceptes des sages, dans les discours des sophistes, dans la tragédie, dans l’épopée. Elle est fondée sur une expérience universelle, si évidente et si terrible en même temps, qu’on pourrait en recueillir les traces, je pense, dans toutes les cultures du monde : dans l’épopée de Gilgamesh, dans l’Ecclésiaste, dans la poésie aztèque, chinoise, etc.

Les stoïciens, eux, ne s’intéressent absolument pas à cette expérience, qui pour la plupart d’entre nous est une expérience tragique : celle de notre mortalité, de la mortalité de ceux que nous aimons, et de la fugacité foudroyante de notre existence : un seigneur anglais du VIIe siècle comparait la durée de notre existence à celle du vol d’un oiseau égaré qui, par une nuit de tempête, traverse la salle d’un château[1]. Il y a d’ailleurs un moment assez amusant chez Épictète, où il imagine qu’un sage, comprenant qu’il est mourant, dit calmement : « Le moment [“kairos”] est venu de mourir. » Et Épictète (comme il en l’habitude) le rabroue : « Qu’as-tu à jouer la tragédie ? Ce n’est pas ça qu’il faut dire. Il faut dire : “Le moment est venu pour la matière de rejoindre les éléments dont elle est issue.” » Donc, non seulement on n’a pas le droit d’avoir de la peine à l’idée de mourir, mais, en plus de cela, on ne doit même pas employer le mot « mourir » ! C’est encore trop beau, trop grand (« jouer la tragédie » a aussi ce sens-là en grec). Le « je » même disparaît comme sujet de ce processus, remplacé par « la matière ».

« Vas-tu te comporter conformément à l’ordre de l’Univers, c’est-à-dire en accomplissant la tâche qui t’est échue ? »

Ce qui intéresse les stoïciens dans l’instant présent, c’est tout autre chose. Tout part chez eux de cette idée, extrêmement efficace, consistant à partager les choses entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Tout ce qui ne dépend pas de nous doit nous être indifférent. La seule chose qui dépend de nous, c’est ce que nous pensons. C’est à la fois très peu, et en même temps c’est énorme, car toutes nos actions dérivent de ce que nous pensons. C’est là-dessus qu’il faut travailler. Or il y a une autre chose qui dépend de nous, c’est justement le moment présent. Le passé et le futur échappent à notre contrôle. Donc, comme pour tout ce qui dépend de nous, la question que pose l’éthique stoïcienne est la suivante : quel usage (« khrèsis ») vas-tu en faire ? Vas-tu te comporter conformément à l’ordre de l’Univers, c’est-à-dire en accomplissant la tâche (« ergon ») qui t’est échue, que tu sois homme ou femme, citoyen ou esclave, ou bien vas-tu te détourner de cette tâche pour suivre tes misérables affects ? Dès lors, on pourrait dire que chez eux, la grande figure de l’instant présent, c’est l’épreuve. On trouve souvent chez Épictète cette idée que « le moment est venu » de montrer ce que vous savez faire, c’est-à-dire ce que la philosophie vous a appris : « Le moment t’appelle. » N’oublions pas qu’il enseignait à des jeunes gens : c’était un éducateur. Donc, la grande figure du présent, c’est par exemple un supérieur qui vous donne un ordre infamant, un médecin qui vous annonce (à vous ou à quelqu’un que vous aimez) une mauvaise nouvelle, ou même une femme que vous désirez (mais qui est la femme d’un autre citoyen) et qui s’offre à vous (car l’adultère détruit l’ordre de la cité du monde). Vous êtes alors comme un athlète sur le stade, comme un gladiateur dans l’arène (ce sont des métaphores que les stoïciens emploient), et Zeus, qui vous a fait, vous regarde : quel spectacle allez-vous lui donner ? Marc Aurèle a alors ce mot vraiment sublime, je trouve : au lieu de courir aux vestiaires (ou de désirer secrètement y courir), il faut dire à l’instant présent : « Je te cherchais » ; « C’est toi que je cherchais ». Il y a là une grandeur un peu sauvage, presque folle, qui rappelle celle des héros de l’Iliade. La vie, longue suite d’instants présents, est donc une longue suite d’épreuves, de spectacles que l’on offre à Zeus. Même dans les moments heureux que la vie nous donne, dans les moments de grâce, il faut tout de suite, dit Épictète, se dire que ces êtres aimés mourront demain, ou que nous mourrons nous-mêmes peut-être demain. De cette façon, on « s’entraîne » à l’épreuve, à l’instant présent qui pourrait survenir demain. Donc l’instant présent comme bonheur n’existe pas. C’est, pour le dire avec Marc Aurèle, une « matière » (« hylè », en grec) : une matière à exercer sa vertu.

Un des mots grecs par lesquels on peut traduire « instant présent », c’est kairos. Or kairos, c’est aussi l’occasion à saisir, et c’est encore ce qu’il est convenable de faire. Ces trois sens vont ensemble chez Épictète : l’instant présent est une occasion qui se présente à vous, il faut que le sage la saisisse (« je te cherchais ») et accomplisse ce qu’il convient de faire dans cette situation donnée.

 

Propos recueillis par PHILIPPE GARNIER

Philomag 06/2016

Jouissance de l’indiscernable infini

Californie. Cette photographie, l’une de mes préférées, me permet de glorifier le graphisme, point nodal de la photographie, peut-être son centre ultime. Il amène le regardeur à faire abstraction du sujet, pour laisser son oeil jouir de la forme brute que la couleur et la lumière façonnent, comme une impression qui trouve son chemin dans la ligne. Des « réalités nouvelles » sont construites, transcendées par l’infini de la perception. L’oeil se promène, comme dans un doux manège, entrainé délicieusement dans l’imperceptible, presque dans l’essence du monde.

La recherche du graphisme dans la photographie, fonctionne comme un enlacement affectueux, amoureux des formes lesquelles se donnent sans réserve à ceux qui les décèlent dans leur mystère flagrant, dans un monde second, hors de sa réalité immédiate et qui devient ainsi une partition à déchiffrer.

La photographie, lorsqu’elle tente de s’ériger en art, n’est que déchiffrement.

PS. Je n’ose, ici, raccrocher avec le précédent billet sur le magnifique Blanchot et sa théorie de l’imaginaire dans l’image, solitude et émotion. On me traiterait de cuistre ou de pédant. C’est fou comme l’autocensure aplatit le monde. Ce n’est qu’au paradis que les jugements sont abolis et que les Messieurs K du Procès kafkaïen (ceux qui doivent chercher ce pourquoi ils sont coupables) sont inconcevables. Ce PS me semble un peu amer. Mais je n’efface pas. Il est dans un instant (cf supra dans un autre billet)

Blanchot, toujours et encore

 

Il est des moments, des jours, des heures ou Maurice Blanchot nous revient, nous ramène au vrai, nous enjoint de délaisser le futile et accompagne « la solitude essentielle »

Le Blanchot de son ouvrage majeur : « L’espace littéraire »(Editions Gallimard)

Réouvert hier, non par hasard. J’y cherchais un mot, persuadé qu’il se trouvait là. Il ne s’y trouvait pas. Mais je l’avais inventée, j’en suis persuadé, par Blanchot.

Donc, lecture de son passage sur cette « solitude essentielle », exigence de l’oeuvre, mise en cause solitaire de soi, du monde, recherche du vide, du vain et de l’indiscernable. Dépossession temporaire de soi pour atteindre la plénitude, hors du sujet et de sa prétendue pensée. Recherche du « neutre » et de l’impersonnel, passage du « je » au « ça » ou, plutôt au « il ».

Expérience douloureuse que cette solitude pourtant essentielle, mais tellement fructueuse lorsqu’elle fabrique le brouillage des repères du temps, l’organisation des objets, l’espace entre soi et la matière,

On lit :

« Là où je suis seul, le jour n’est plus que la perte du séjour, l’intimité avec le dehors sans lieu et sans repos. La venue ici fait que celui qui vient appartient à la dispersion, à la fissure où l’extérieur est l’intrusion qui étouffe, est la nudité, est le froid de ce en quoi l’on demeure à découvert, où l’espace est le vertige de l’espacement. Alors règne la fascination. »

L’émotion résulte, évidemmentde la fascination.

D’où la formule qu’on se surprend à utiliser en considérant un être comme « une émotion ». Blanchot n’emploie pas donc pas le terme. Il n’a pas eu le temps, dans un brouillage de lui trop fort, de la penser.

Il nous faudrait lire tous les jours un peu de ce Blanchot lumineux de « l’Espace littéraire »

Oui, revenir toujours à Blanchot.

PS. Le texte ci-dessus, écrit dans un tout petit matin peut paraitre obscur. J’affirme qu’il ne l’est pas : il est question du moi (exécrable), du monde (à « choper »), de la solitude (à comprendre sans l’aimer ni s’y enfermer, utile et féconde quand elle doit l’être). Et des êtres-émotions. Le mot que je cherchais après l’avoir pensé.

Bref, de la fascination qui nous tient toujours debout.

Rien n’est plus simple.

le corps de la lumière

Donc, un livre posé sur le corps d’une femme en maillot de bain. Tous disent le caractère sensuel, érotique de la photo. Allez savoir pourquoi.
S’agit-il d’une parabole qui se déroule sur le corps et l’esprit, la chair et l’intellect, une totalité jouissive, une union sensuelle, une attente pensée de la caresse, une accordance des voluptés, des plaisirs ?

Je crois que non. Enlevez le livre et la prétendue sensualité demeure.
C’est juste une belle lumière , sur un beau galbe. C’est vraiment simple. Comme le désir.

Emergence du paysage

Ile de France. Deux manières d’aborder une lecture de cette photographie. Soit par le « paysage ». Soit par « la route ». Les deux convocations sont radicalement différentes, presque antinomiques.
Le paysage. Dans son admirable ouvrage, « L’invention du paysage » (PUF, 2000) Anne Cauquelin expose que le paysage serait un double construit de la nature, son équivalent. La nature ne peut être perçue qu’à travers son tableau. Le paysage naît avec la perspective, qui bouleverse les structures de la perception, en l’éloignant du modèle de la nature. Les société antiques, les grecs ne connaissent pas le paysage. La représentation est toujours imitation primaire, grossière de la nature-modèle. Or, la représentation suppose l’artifice. Pour qu’il y ait paysage, il nous faut du cadrage et un soupçon de sentiment de perfection dans ce qui est donné à voir. Ce qui suppose l’éloignement de la matière, terre, boue, enchevêtrements, pour construire dans un dépassement le « tableau » parfait. Le paysage, donné à regarder, est achevé, accompli, cadré, magnifié ou il n’est pas.
Lorsqu’on fixe l’oeil sur ma photo, composée de tous les éléments de la nature, terre, végétal, ciel, y compris ceux ajoutés par l’homme (ici le bitume), on perçoit, par le cadrage, la recherche graphique, l’éloignement de la nature-modèle et la construction. La nature est ici, dans son tableau. En déclenchant, on invente (au sens de l’émergence) donc le paysage. Tous les photographes sont des inventeurs de paysage. C’est ce que je dis aux amis qui déclenchent continuellement, l’Iphone toujours prêt à tirer dans une poche arrière de jean délavé. Ca les rassure, j’en suis ravi. Evidemment, j’invite le lecteur à lire Anne Cauquelin. Elle mérite mieux que ce début d’exposé de sa thèse, nécessairement étriqué, à la mesure de la petite page sur laquelle je « commente ».
La route. Ici, on peut très bref. Ceux qui ne voient qu’une route sont soit des « immédiats », à l’oeil documentaliste et empirique, soit, plus dans la poésie et le mythe, des adeptes de Jack Kerouac. On the road etc…
PS. Ma photo est prise du siège passager d’un véhicule. Elle est rapide.

Philosophie pharmaceutique, femme belle.

Copie d’un e-mail (véritable) reçu aujourd’hui d’une personne qui se prétend mon ami. (je laisse dire).

« Bonjour M,

Je vais te raconter ce qui m’est arrivé hier.

Je laissais mon café refroidir à une terrasse de café avec chauffage extérieur lorsque j’entendis à une table voisine une voix forte, articulée, qui d’un ton péremptoire criait presque : « Platon, pas Prozac ! ».

Je tournai discrètement la tête et aperçus un couple jeune et beau qui, manifestement, s’était engagé dans une discussion au demeurant conviviale, presque amoureuse. J’esquissai un sourire entendu et la femme me dévisagea. Ce qui me fit, immédiatement détester son compagnon, escroc dragueur qui connaissait trop les ficelles, les trucs et les combines qui passent par la belle et mystérieuse devise qui épate la galerie. Faiseur ! Imposteur !

J’étais donc prêt à m’associer à la conversation mais ils n’en avaient pas envie, me délaissant, me snobant, me faisant baisser la nuque. J’étais très en colère, surtout lorsqu’il lui prit la main et qu’elle ne la retira pas.

Et pourtant j’aurais pu leur dire plein de choses. Comme par exemple que la philosophie, à l’inverse de ce que nous racontent d’autres faiseurs ne sert, justement pas à éviter le Prozac, à se consoler du monde, mais, bien au contraire à faire vivre et maintenir la délicieuse inquiétude; qu’Epicure était un angoissé et les cafés de philo une autre imposture consolidée par les « coachs » fauchés qui trouvent la manne dans des cerveaux malléables; que..bref, mille choses.

La femme était vraiment belle. »

On aura compris que celui qui se prétend mon ami (je laisse dire) se croit philosophe (je laisse dire).

Le vide salutaire, tsimtsoum

Aujourd’hui, discussion assez vive avec E et M sur l’innovation, le génie de l’invention en littérature, en science, dans une profession. Bref l’intelligence de la création du nouveau.

Et voilà que j’assène :  » Mais le rabbin Nahman de Braslav a sûrement raison ».

Ils me regardent, un peu éberlués, croyant peut-être à une plaisanterie. Un rabbin ?

C’est le maître du hassidisme, mouvement juif qui, je dois le dire, prétend souvent ériger en vérité insondable le petit lieu commun.

De Braslav, commentant la nécessité radicale de l’innovation conceptuelle (notamment dans le commentaire du texte sacré) affirme que les sages sont dans l’incapacité d’innover car ils sont trop savants, leur savoir immense les troublent, les enferment. Leur connaissance sur le sujet abordé embrouille leur propre parole et ils ne peuvent avoir aucune idée nouvelle qui soit intéressante. Seule la restriction de son savoir est de nature à le mener vers l’innovation. Il doit donc faire le « tsimtsoum », la « contraction » de son esprit, comme s’il ne savait rien et n’avait rien lu. Le vide donc.

Je l’avais oublié ce rabbin. Il m’est donc revenu immédiatement lorsque j’ai entendu dans la bouche d’E « qu’elle ne comprenait pas le motif qui m’empêchait (moi) d’écrire ce livre innovant alors que j’avais ingurgité des milliards de mots et de théories, que c’était un crime ».

Je l’ai remercié de tant d’empathie et de confiance, puis j’ai évoqué De Braslav.

Mais peut-être dois-je l’oublier pour l’écrire ce livre ?

 

Une histoire, une vraie

Le réveillon du jour de l’An approchant très rapidement, je tente de dénouer un serrement de ventre. Je pense toujours dans cette période à Francis et Paula.

Francis. Il y a très longtemps, j’avais reçu une invitation à passer le réveillon du nouvel an dans un immense appartement parisien, plein de gens intelligents, connus, télévisuels, journalistes et  cinématographiques.

Evidemment, je m’ennuyais. Ou était, peut-être de mauvaise humeur, pas envie de jouer avec les femmes ou les mots.

J’aperçois un homme assis dans un fauteuil. Plus vieux que tous. Il scrutait tout le beau monde, comme s’il les photographiait, en mitraille. Il n’avait pas l’air triste, mais, comme moi, il s’ennuyait. Sûr.

Je le vois me faire un signe, me demandant de m’approcher. Je m’approche. Il me demande si je suis bien M.B. Je lui réponds oui. Je lui pose la question de savoir qui a pu lui donner mon nom ou me décrire. Il ne me répond pas.

Nous buvons, ensemble, quelques verres, parlant de tout, beaucoup de Raymond Chandler et James Hadley Chase. On rit.

Puis, sans devenir triste, il me dit « Paula vous aurait adoré ». Je lui demande, bien sûr qui est Paula. Et il me raconte.

J’ai transcrit dans un texte son histoire. Je jure qu’elle est vraie. Tous ses amis, du moins certains qui se trouvaient dans la soirée me l’ont confirmé. Sauf qu’ils ne savaient pas très bien, qu’ils disaient simplement « cet homme a connu un drame dont il ne s’est remis. »Ce qui était faux.

Je livre ci-dessous le texte que j’ai écrit. Il y a très peu de fioritures. Tout est réalité. Francis l’a lu et n’a rien dit. C’est dire.

Francis Villeréal. Ce n’est pas son vrai nom, mais presque.  Son père était chimiste et sa mère radiologue. Et tout, normalement, le destinait à une carrière scientifique. De fait, pendant toute son adolescence, malgré les efforts de ses parents, grands lecteurs de littérature russe, il n’a pas ouvert un seul livre qui ne soit purement scolaire. Francis ne s’intéressait qu’aux mathématiques et, sans pouvoir vraiment expliquer cet engouement, était un grand admirateur de Kepler dont il avait découvert la vie un soir, en regardant un documentaire télévisé, sur Arte.

Déjà dans sa petite enfance, il passait ses week-ends à faire des divisions. Et comme disait sa mère, c’était un « fan de la virgule ». A chaque fois qu’il trouvait « beaucoup de chiffres après la virgule », il sautait de joie.

Il lut son premier livre grâce à une jeune fille dont il était tombé amoureux, vers dix-sept ans. Claire. C’était sa voisine de palier. Ils prenaient souvent ensemble l’ascenseur et ce qui devait se produire arriva. Il eut avec elle sa première expérience sexuelle. Elle devait avoir dix-neuf ans et travaillait dans une parfumerie. Elle lui offrait souvent des échantillons de parfums.

Cette liaison fut ordinaire, sans histoires mais elle lui fit découvrir un livre (« Le Horla »). Et Francis fut pris d’une passion pour Maupassant. Il acheta tous ses livres, ce qui fit beaucoup rire sa mère qui lui dit un jour qu’il « avait donc changé de virgules ».

 Francis abandonna ainsi les mathématiques pour la littérature.

Il commença, bien sûr, à écrire des poèmes qu’il donnait à lire à la parfumeuse. Elle le quitta très vite pour un jeune employé d’assurances qui était très beau et qui passait ses nuits dans les boites à la mode.

Francis n’en fût pas véritablement affecté car il avait ses livres. Mieux, il se prit d’amitié pour l’employé noceur que Claire lui avait présenté et lui demanda même de l’initier aux « plaisirs de la nuit ».

Il passa donc lui aussi ses soirées dans des boites de nuit, ce qui effraya son père lequel, sans que l’on sache pourquoi, était obsédé par les maladies vénériennes.

A cette époque, Francis avait entrepris des études de lettres, bien sûr, mais ses notes n’étaient pas fameuses et il ne comprenait pas pourquoi ses professeurs ne reconnaissaient pas son « talent ».

Un jour, alors que l’un de ses professeurs lui rendait sa copie griffonnée, presque rageusement, de critiques au stylo rouge, peut-être injustes, il fût très insolent, traita le professeur de « raté » et abandonna ses études. Il trouva du travail dans la Compagnie d’assurances qui employait l’ami de Claire.

Ses parents n’apprécièrent pas cette « déviation désastreuse » et il ne les revit quasiment plus.

Il vivait dans un petit deux-pièces dans le dix-neuvième arrondissement, seul. Ses sorties nocturnes lui donnaient l’occasion de multiples aventures et le matin, avant de partir travailler, il lisait une ou deux pages de ses écrits à des conquêtes éberluées et fatiguées.

Il ne rencontra pas l’amour de sa vie dans une boite de nuit mais, plus simplement, sur son lieu de travail.

Un jour, son chef de service lui présenta une nouvelle embauchée. Paula. Il fallait, avait dit le chef de service, « s’occuper d’elle ». Elle était très timide et écoutait Francis avec respect. Elle apprit très vite et fût très rapidement appréciée de ses supérieurs hiérarchiques, à telle enseigne qu’elle fût en moins d’un an nommée « agent de maîtrise » et Francis était dans son « équipe ». Il n’en fût pas jaloux, certain de la précarité de son emploi, la publication de son premier livre, celui auquel il s’était attelé, le jour où il avait abandonné ses études, lui semblant assurée. Il vivrait de ses droits d’auteur.

Un soir, alors qu’ils rangeaient tous deux leurs affaires dans les tiroirs de leur bureau, Paula, les yeux baissés, lui proposa de « boire un verre ».

Ils se trouvèrent très vite, après un dîner arrosé dans une pizzeria, dans l’appartement de Francis. Ils discutaient, elle sur une chaise, lui sur le petit canapé, de leur travail, critiquant tel ou tel chef de service, riant des clients affolés par leur « dégâts des eaux » ou  des menus de la cantine.

Paula s’assit près de lui et lui prit la main, le regarda très tendrement dans les yeux et lui avoua que dès le premier jour de leur rencontre, elle l’avait aimé, énormément aimé. Elle l’entraîna dans la chambre et il fût littéralement stupéfait par ses prouesses sexuelles. Paula était une immense experte et quand il lui posa la question de cette grande expérience acquise certainement à l’occasion d’innombrables aventures, elle lui jura qu’il n’était que « le deuxième homme », que « celui qui l’avait précédé était un nigaud quasiment impuissant ». Il ne sut jamais si elle avait menti. En tous cas, il tomba éperdument amoureux d’elle. Il allait connaître son grand chagrin.

Paula s’installa chez lui. Ils mangeaient souvent à la pizzeria, au coin de la rue et passaient leurs soirées à lire ce que Francis écrivait. Voilà comment les choses se passaient : Francis écrivait un paragraphe et Paula relisait immédiatement. Quand elle baissait les yeux, la feuille de papier était jetée à la poubelle. Quand elle souriait, Francis continuait. Ils restaient à écrire, à lire, à relire, à froisser du papier, jusque tard dans la nuit.

Curieusement, au travail, ils n’avaient pas annoncé leur liaison et Paula l’appelait « Monsieur Villeréal » jusqu’au jour où l’un de leurs collègues lui fit comprendre que « toute la Compagnie savait et qu’il était inutile de jouer une comédie », que « d’ailleurs, tout le monde les aimait » et qu’ils étaient de « très beaux amoureux ».

Malgré cela, sur le lieu de travail, Paula a continué à appeler Francis « Monsieur ».

Le livre fût terminé rapidement et ils étaient tout excités. Ils passèrent encore de nombreuses nuits à relire, à corriger, quelquefois certains de la publication, d’autres fois, plus nombreuses, sûrs d’une démarche vaine.

Paula allait tout « chambouler » (c’est son mot).

Il faut d’ailleurs commencer par l’histoire du livre de Francis : Un homme, passionné de grande musique avait voulu un jour commencer l’apprentissage du piano. Il avait trouvé l’adresse et le téléphone d’un professeur (une femme) sur une petite annonce collée sur une caisse enregistreuse d’un magasin d’instruments de musique. Ils prirent rendez-vous chez elle le samedi suivant. L’homme fût à l’heure. La femme (une vieille dame aux cheveux argentés qu’elle portait en chignon) le fit asseoir et posa sur le piano une partition facile (L’on devait d’abord apprendre les notes). Le cours commença. Le professeur joua le morceau, laissa la place à l’homme et fût stupéfaite : l’homme, du premier coup, jouait parfaitement. Il jura qu’il ne comprenait pas ; il n’avait jamais touché un piano. Le professeur lui présenta une autre partition, moins facile et l’homme joua merveilleusement. Une heure plus tard, il jouait l’un des morceaux les plus difficiles de Scriabine.

Le professeur crut à une plaisanterie et le jeta hors de chez elle. L’homme rentra chez lui et pleura pendant plusieurs jours, sans sortir, sans manger. Les pages qu’avait écrites Francis sur ces moments d’angoisse, d’incompréhension devaient beaucoup à Maupassant et il les corrigea souvent, pour s’éloigner du maître.

L’homme du roman sortit de son état de désespoir exactement cinq jours après la découverte. Il s’était persuadé d’un fait : il fallait chasser le fantastique, sauf à devenir très rapidement fou. Mieux, il trouvait ce phénomène injuste. Des anges ou des diables lui ôtaient le plaisir de l’apprentissage. Des forces occultes lui donnaient immédiatement l’immensité des choses. Il fallait donc « oublier », phrase après phrase, note après note. Et pendant toute sa vie, l’homme s’attacha à « oublier », à inverser les notes, à créer une fatigue propice à l’oubli. Chaque trou de mémoire était une victoire.

C’est donc, comme il le disait « de la mémoire, de ses tours, détours, retours » qu’il s’agissait.

Francis décrivait donc, comme il le disait encore «la guerre contre la clairvoyance et le retour salutaire à la petitesse des événements, à l’enfouissement des grandeurs dans le quotidien facile et reposant ». Le titre était le résumé de l’ouvrage (« Retour »).

Paula lui proposa la veille de leur visite chez un éditeur de « faire lire le manuscrit par l’un de ses amis, un écrivain connu ».

Francis accepta, non sans réticence. Mais il aimait Paula.

Ils attendirent deux semaines. Un soir, à la sortie du bureau, Paula lui dit « qu’elle allait chez son ami, rechercher le manuscrit, et en discuter avec lui ». Elle ajouta « qu’il valait mieux qu’il ne le rencontre pas car on accepte mieux les critiques d’un inconnu et qu’elle y allait donc seule ». Il acquiesça, en grognant un peu, mais il adorait Paula.

Paula rentra à l’heure du dîner. Elle avait le paquet (dans une chemise cartonnée, à sangles) dans les bras. Il lui demanda immédiatement comment son ami avait trouvé le texte. Elle ne répondait pas. Il insista. Elle lui dit que « le texte avait été entièrement revu », que « son ami avait aimé l’histoire mais l’avait un peu remanié, comme d’ailleurs le style ». Et elle ajouta qu’elle « revenait avec deux textes : celui de Francis et celui de son ami et qu’il fallait choisir ». Elle finit en ajoutant que « son ami avait juré de ne jamais parler de la correction, qu’il leur offrait ».

Francis était bouleversé. Il a fallu des jours avant qu’il ne se décide à lire « le nouveau texte ». Il ne reconnut pas son travail. Les phrases avaient été raccourcies, les personnages, les lieux n’étaient plus décrits, l’histoire même avait été « remaniée » : l’homme était devenu une femme (car elles sont plus sereines dans le fantastique avait dit l’ami de Paula) et les événements ne s’étalaient que sur un jour (comme dans un rêve avait-il dit).

Francis entra dans une immense colère et jeta le texte de l’ami sur le sol. Paula était agenouillée, ramassant les feuillets et les reclassant quand elle lui dit « qu’il fallait tirer au sort ».

Il sortit, en claquant la porte. Il revint quelques heures plus tard. Il avait bu et était sur le point de pleurer. Il s’allongea sur le lit et s’endormit très vite. Il se réveilla très tard. Paula n’était plus là. Elle devait être partie travailler se dit-il. Il téléphona à la Compagnie. Après avoir annoncé qu’il était malade et qu’il ne se rendrait pas au bureau, il demanda à parler à Paula. Elle n’était pas là.

Il alla dans la cuisine et se prépara un café fort. C’est alors qu’il vit le mot de Paula, sur la table. Il lut : « Francis, je pars quinze jours à la campagne, me reposer. Il faut tirer au sort. Je t’aime ».

C’est dans l’après-midi qu’il reçut le coup de téléphone. Le chef de service. Il lui annonçait que Paula avait eu un accident de voiture et les gendarmes avaient prévenu l’employeur. Ils avaient trouvé une carte professionnelle dans son portefeuille. Paula était morte, sur la route de Limoges. Un camion s’était renversé sur sa voiture.

Le chagrin de Francis fût indescriptible. Il songea plusieurs fois à se suicider. Ses collègues de bureau furent d’une gentillesse exemplaire. Et même Claire qu’il n’avait pas revu depuis longtemps se proposa d’habiter avec lui pendant quelque temps « pour s’occuper simplement de lui ». Il refusa, préférant rester seul. Il avait pris un « congé sans solde » et passait ses journées sur son lit, à penser à elle.

Un jour, le téléphone sonna. Des collègues qui voulaient prendre de ses nouvelles pensa-t-il. Un homme lui dit :

– Monsieur Villeréal, vous ne me connaissez pas. Je suis l’ami de Paula, celui qui a relu votre manuscrit. Je voulais simplement vous parler. Je sais votre amour pour elle. Elle vous aimait très fort. Je ne pense pas qu’il soit bon de nous rencontrer. Disons que j’ai été l’ami de vos mots qui eux me connaissent et qu’il faut leur laisser cette amitié, sans l’encombrer de corps et de paroles creuses. Votre texte est très beau. Je n’ai fait que l’emballer dans un papier de Noël, pour sa publication. Je vous souhaite toute la chance du monde. Au revoir.

Francis se souvint du mot de Paula, sur le « tirage au sort ». Il tira au sort et envoya le manuscrit « remanié » à l’éditeur.

Son premier roman eut un immense succès et déjà les publicitaires avaient trouvé le slogan : « un talent fou ». C’est désormais « l’écrivain français », reconnu internationalement.

L’ami de Paula (un grand écrivain, donc) n’a jamais rencontré Francis Villeréal.

Voilà donc le petit texte que j’ai écrit le lendemain de cette rencontre.

Je veux ajouter que Francis (ce n’est pas son prénom, mais presque) est donc un écrivain français de renom, pas très facile à lire, dans l’obsession de la critique du mysticisme, qui n’a pas peur de rester des pages et des pages sur une peau qui vibre sous un sentiment aussi fort qu’un milliard d’atomes en fusion, un écrivain qui a eu le front d’écrire que  « l’humain a été inventé pour enlacer l’amour, cette force qui errait solitaire dans le cosmos ». 

Du toupet, ce Francis, il exagère. Je ne soufflerai pas son nom, bien sûr. Et vous ne trouverez pas. La phrase que j’ai citée n’apparait pas dans un de ses bouquins. Il me l’a lue un soir d’apéritif, au Bar du Plaza.

Il ne sait toujours pas (moi non plus, mais je cherche encore)) qui est l’ami de Paula, un écrivain « chambouleur » dit-il en riant.

Il ajoute toujours : « je demanderai à Paula, lorsque je la retrouverai au ciel ».

J’affirme encore que cette histoire est vraie.

 

 

 

L’explication et la profondeur

Une nuit d’insomnie féconde, j’entends dans la bouche de je ne sais qui (il ne faut pas trop se concentrer lorsqu’on écoute la radio la nuit, ça n’aide pas à s’endormir) une phrase destinée d’abord à briller, puis à prétendre qu’il ne faut rien expliquer. Il s’agissait d’une citation de Voltaire, un prétendu incontournable comme Montaigne (je ne les aime pas, tous les deux, vraiment) et que je livre ici  : « toute chose qui a besoin d’explication ne la vaut pas »

Il s’agit de dire qu’il ne faut pas trop triturer une idée, un tableau, une photo, une hypothèse, un comportement, ne pas trop l’expliquer, mais simplement le prendre tel qu’il est ou vient.

« Ne pas trop aller en profondeur », nous disait Cocteau, car « on risque d’y rester.. »

Ceux qui connaissent ces citations qui doivent certainement figurer dans les manuels pour briller en société et qui les sortent, l’oeil presque clos d’intelligence en scène, sont des esbroufeurs. Et des fainéants. Et des incultes qui camouflent leur méconnaissance théorique par une petit écart de minuscule précieux ridicule.

L’explication, dans son mouvement théorique, est une jouissance, parmi d’autres, aussi forte que nécessaire.

Je ne ferai qu’une exception, évidemment pour le sentiment : lui explose dans tous les sens. Il n’a, en effet, aucun sens. C’est sa force, une chose qui n’a besoin que d’elle. Mais il me faut m’arrêter car je dévoile un peu, ici, quelques bribes de l’immense texte en gestation, vous savez, celui sur le concept de « romantica ».

Une table de ping-pong

L’appareil photo en bandoulière, les yeux expansifs, l’humeur résolue, dans un jardin dans lequel l’automne s’installe, je vois une table de ping-pong.

Se bousculent dans mon cerveau mille perspectives autant théoriques que graphiques.

Les définitions de la photo contemporaine me reviennent, bafouant la représentation, autant que la planéité étendue sur laquelle voguent des feuilles des mille arbres alentour, qui permet le jeu de la profondeur de champ et du flou toujours esthétique.

J’ai deux solutions : soit je laisse tomber et passe à autre chose (il ne s’agit que d’une table de ping-pong) soit je déclenche, en cherchant.
Je choisis de déclencher, persuadé, idiot, qu’un déclenchement pensé mais non réalisé constitue un grave échec, l’acte manqué, le vrai.
Je m’accroupis donc, prend le plan bleu, certain que le regardeur va l’assimiler à une mer construite, le flou ordonné dans l’image, presque de l’écume, pouvant produire cette perception.

Non, ce n’est pas de la photographie contemporaine. Il lui manque ce qui dérange. C’est une table de tennis de table. Bien que dans la froideur de son exposition, sans enjeu, l’image peut s’inscrire dans ce champ si controversé de la contemporanéité qui peut, quelquefois, expulser la beauté non transfigurée.

Allez savoir pourquoi, je l’expose ici alors que beaucoup, presque tous, la trouveront sans intérêt. Les autres pourraient m’expliquer ce qu’ils lui trouvent.

Aubaine de la théorie

Malacca. Malaisie. Une image « tableau ».Pour ceux qui s’intéressent à la photographie, en tentant une compréhension, en n’étant pas rebutés par la théorie, persuadés qu’elle peut être fructueuse, la question de la rupture de cet art photographique avec la pérennisation des formes classiques du tableau, est évidemment décisive.

Et même lorsque l’image, par hasard, par une sorte de jeu avec elle-même en vient à pérenniser le tableau de maître, dans un mimétisme carré de copiste, comme, ici, celui d’un orientaliste, on s’interroge encore.

S’agit-il du photographe qui, complexé par la difficulté de la peinture tente de prélever dans le réel ce qui s’approcherait du tableau peint ? S’agit-il, en réalité, d’une vue de l’esprit, la référence au tableau n’étant que factice, dans la recherche effrénée et inutile d’un référent ?

On vous disait bien que l’approche théorique est fructueuse.

La confusion est une aubaine.

Soldats en noir et blanc

Bohème. Tchéquie. Juste des arbres, une forêt. L’image est classique, même si elle peut émouvoir par sa verticalité et son graphisme racoleur, magnifiés au surplus, encore une fois, par le noir et blanc.

Mais ce n’est pas ce que retient une amie lorsqu’elle regarde cette photo. Elle me parle de Elias Canetti et de son livre-fleuve : « Masse et puissance » qu’elle a avalé tout un été, affirme-t-elle, sur le sable d’une plage des Canaries.
À chaque nation, Canetti attribue un symbole : pour les Allemands il s’agit de l’armée, mais plus encore de ce qui l’incarne, la traduit, la configure dans une représentation : la forêt en marche, arbres soldats….
Et elle me dit que la forêt, les arbres, nombreux et alignés, constituent donc cette « masse » représentative de celle des allemands, territoire empli de forêts et même de forêts noires.
Et qu’ainsi l’armée allemande, même inconsciemment, dans son avancée, s’est inspirée pour se constituer en masse de ce qui fait le symbole de son pays. Elle voit donc des soldats en marche, une forêt de soldats. Allemands.
On se souvient ici de Shakespeare et de la prophétie. Macbeth demeurera invaincu, lui dit-on, tant que la forêt ne marchera pas contre lui, ce que Macbeth comprend comme la promesse d’un règne éternel puisqu’une forêt, à l’évidence, ne peut se mettre en marche.
C’est terrible ce que vient faire dire une photographie de quelques arbres photographiés sur une route de Bohème, juste avant le bourg où Mahler a vécu.
C’est bien le propre de quelques hommes que de se placer dans l’intellectualité certainement superflue. Mais si l’on suit Spinoza, cet homme est bien un « automate intellectuel », doté d’un esprit qu’il pense libre et conscient. Et l’intellectualité, même exacerbée, n’est pas une tare lorsqu’elle vogue hors du pouvoir.
Ici, dans ces tentatives de commentaires, c’est presque « je pense une photo, donc je suis un photographe ». Ou réciproquement comme dirait le même Spinoza.
Sauf que je ne l’ai pas pensée, cette photo. C’était juste au bord de la route, en Bohème, juste avant le bourg où Mahler a vécu…

Et on aurait pu juste titrer « Beauté de la forêt, arbres verticalement majestueux, beauté simple du monde ». Mais les humains confondent complication et pensée.

PS. Le bouquin de Canetti est ennuyeux. Il aurait pu écrire en 3 pages ce qu’il a produit en 700. Mais je ne le dis pas à mon amie. Il ne faut jamais détruire les illusions.

La chaise

Tenerife. Seul sur le sable noir d’une plage. Je cherche une photo, persuadé avant le déclenchement, qu’elle sera convertie dans le sépia ou le noir et blanc, pour conforter la couleur dominante.

Mais je ne veux pas qu’un paysage, même fantasmagorique.

Dans un cabanon, presque abandonné, je trouve la chaise en plastique. Je la pose sur la sable, je m’éloigne, cadre et déclenche.

Ceux qui me demandent de l’encadrer, pour un cadeau, sont des urbains invétérés. C’est la chaise qui, évidemment, transforme la photo, pour la tirer du côté de la mise en scène photographique, dans la contemporanéité.

Les amoureux du paysage brut, de la belle photo (la mélodie esthétique) préfèrent l’image sans la chaise, considérant que cet objet l’encombre malencontreusement.

J’ai leur solution dans Photoshop, par son effacement, mais je leur dis, en exagérant intentionnellement dans l’emphase, que ce serait une trahison de mon instant, celui du déclenchement, et, partant, un effacement de moi. Et ils n’insistent pas. Rien de tel que le mystère ontologique, savamment orchestré par un langage idoine pour éviter la discussion idiote ou fatigante.

Mais j’exagère : les positions esthétiques qui se cambrent sur cette photo traversent tous les concepts que convoquent l’art, le beau et le contemporain. Et la discussion aurait pu être intéressante et accompagner la dégustation d’un alcool de figue, tunisien.

Beauté simple et convenue, repos.

Saint-Cast. Sans les traces dans le sable qui nous mènent au bout, sans la profondeur de champ, sans le personnage, au loin, à droite, sans les nuages photogéniques, l’image aurait été banale. Mais ce n’est pas l’accumulation qui construit l’image. Elle est en suspens et le photographe la guette et l’enlace.
A vrai dire, l’image est banale et convenue. Mais, dans les canons, elle repose. La beauté simple repose, Il n’est nul besoin d’être constamment « dérangé ».

Las Meninas, psychanalyse des légendes

Valence, Espagne. Une amie très chère nomme cette image « Les Ménines ». Dans un premier temps, on trouve cette légende plaisante, intéressante, valorisatrice et joyeuse.
Puis, le temps du plaisir de l’interpellation mystérieuse passé, on s’interroge sur le lien entre ma photo d’une fin d’après-midi à Valence (Espagne) et le fameux tableau de Velasquez.
Certes dans le tableau du maître et ma photo, un groupe complexe de personnages qui semblent regarder de face le photographe comme les Menines regardent le peintre. Et un chien.
Sauf qu’ici, les mannequins dans la vitrine ont les yeux fixés sur le chien, lequel n’est pas couché dans sa pose esthétique devant le peintre mais ne fait que passer. C’est d’ailleurs cette relation structurée entre les femmes et l’animal qui m’a fait déclencher. Tout se passait, en effet, comme si on avait disposé les corps dans la vitrine pour, très exactement, attendre le chien qui se devait de passer pour être « regardé ».
Il est vrai que, par ailleurs, l’ambiance de « clair-obscur » concourt à l’installation d’une vision « tableau ».
Puis, on s’approche un peu plus de la photo et l’on constate que l’un des mannequins, troisième à partir de la gauche ne fixe pas le chien, mais le photographe. Comme chez Velasquez. On s’approche encore, persuadé de trouver sur la vitrine le reflet, le mien, celui du photographe, comme le peintre dans le miroir, au fond du Velasquez. Orgueil déplacé.
Mais non, pas de reflet.
On revient donc à l’explication par le clair-obscur. Et l’on se croit autorisé à  affirmer que prise de jour, la photo n’aurait pas crée cette part de mystère qu’on veut toujours allier à une référence. De peur de sombrer dans un mysticisme qui ébranle trop la quotidienneté. Laquelle, comme on le sait lutte contre le quotidien par des artifices du type de celui qui se lit ici.
Mais oui, bien sûr, la légende « Les Ménines », inventée par mon amie très chère est une « accroche ». Presque un crochet pour ne pas tomber. Et même si je me trompe, je conclus par une formule aussi délicieusement obscure que la trouvaille de ce qui aurait pu être mon titre : la légende est psychanalytique.

romantica

C’était autour d’une table, entre vrais amis, sur la terrasse d’un mas provençal, l’été finissant.

Les convives sont joyeux, les voix se mêlent, se coupent, s’interpellent, le chahut est sincère et les rires entiers. Le ton monte régulièrement d’un cran dans la dégustation d’un rosé délicieux mais pas assez frais. C’est ma voisine, une belle chipie, une vraie amie, qui me le fait remarquer en m’enlaçant un peu, assez langoureusement, mais nos hôtes n’ont pas entendu.

A cet instant, mon téléphone vibre, un message. Je le prends en main et avant même que je n’accède à cette maudite messagerie, elle me dit :

  • Mais tu es romantica! Je le savais ! Je m’en doutais !

Et elle ajoute, sur un ton de vraie caporale, fort, destiné à interrompre toutes les conversations éparpillées, qu’elle vient de voir sur mon smartphone, la pochette du disque que j’ai écouté, seul, sous les arbres dans l’après-midi, casque hi-fi de dernier cri collé sur les oreilles, que c’est Procol Harum, que c’est Whiter shade of pale, que je suis un romantica, que d’ailleurs, il suffit de voir mes photos, un vrai romantica.

Avant même que je ne fasse semblant de la réprimander, de lui rappeler l’impolitesse des regards indiscrets au-dessus des épaules pour voler des images d’écran d’accueil des téléphones des voisins, l’un des invités prend la parole et lui dit :

  • Tu veux parler de romantisme, de romantique ? N’est-ce-pas ? Très chic ta traduction italienne.

Et c’est là qu’elle le regarde droit dans les yeux pour lui asséner, presque méprisante, avant de se servir un verre entier de rosé :

  • Toi, tu ferais mieux de te taire, tu ne comprends rien. J’ai bien dit romantica. Si tu veux nous sortir tes petites connaissances, piquées pendant tes insomnies dans Wikipédia, sur le mouvement romantique, les Musset et les Nerval, tu le feras quand je serai partie. Romantica, ok ? Rien à voir, ok ?

Et puis, se levant, elle nous chante la chanson de Dalida,

 

« Tu es étrange, tu n’en laisse rien paraître/Et nul ne peut te connaître

Tu es étrange, jamais tes yeux ne s’enflamment/Mais j’ai deviné ton âme

Tu es romantica, romantique et Bohème/Tu t’en défends parfois

Mais moi je sais, je sais tout ca/Tu es romantica voilà pourquoi je t’aime

Tes yeux sont malheureux/Quand notre ciel paraît moins bleu

 

Elle chantait très bien et, toujours son verre à la main elle s’interrompt une seconde pour  affirmer à tous, un peu médusés, en me prenant le bras pour me lever de ma chaise que, bien évidemment, je la connais par cœur cette chanson…

Nous avons chanté ensemble le dernier couplet :

Le rire d’un enfant, une fleur au printemps/Le chant d’un feu de bois

Au fond tu n’aimes que ça/Et quand tu viens vers moi

Tu sais rester toi même/De peur qu’on rit tout bas

Tu n’aimes pas montrer tes joies/Car tu veux les garder pour toi

 Ils ont tous applaudi, peut-être un peu jaloux d’une complicité parallèle, mais je dois me faire des idées.

Nous avons fini la soirée dans le salon à danser le boléro, du moins ceux qui possèdent juste un peu, un tout petit peu, ça suffit, le sens du déhanchement. Lequel peut parfaitement ou même exactement être romantica.

C’est avant de tous nous quitter qu’un ami est venu me voir pour me demander de lui expliquer ce que voulait dire une photo « romantica ».

Je n’ai pas su lui répondre et lui ai juste donné, silencieusement, mais virilement l’accolade, à l’espagnole. Je crois qu’il a aimé ce geste.

Mais j’ai décidé d’écrire le concept de romantica qui n’est donc pas le romantisme, ni le romantique.

Il me faut un peu de temps. Je reviens donc bientôt le soumettre. L’affaire est trop sérieuse pour proposer un texte bâclé.

 

La photographie commentée

Pendant des années, je suis resté en lutte contre la pléthore des commentaires qui s’installaient dans tous les domaines. Profus et diffus, ils sonnaient creux et, sous couvert de complexité du monde ou de sa théorisation, ils tarissaient, en les encombrant, les quelques vérités simples qui pouvaient encore fonctionner dans un discours construit.
Dans une tentative de recherche synthétique de ces quelques affirmations inébranlables, une sorte de table des essentiels, le commentaire superflu d’une image photographique me semblait ressortir d’une imposture alimentée par de multiples théories configurées laborieusement par les nouveaux théoriciens de l’image (Barthes, Deleuze, Sartre), lesquels érigeaient souvent en analyse indépassable le lieu commun et la tautologie.
La lecture d’une image ne pouvait valoir, disais-je. Elle n’était pas efficiente. Un peu précieux par provocation, j’affirmais lutter contre « l’ekphrasis », le terme grec signifiant « l’explication jusqu’au bout », presque jusqu’au-boutiste. Et ici, dans le domaine de l’image un commentaire discursif seyait éventuellement au critique d’art qui analyse l’œuvre, de manière linéaire, temporelle, technique ou historique mais certainement pas au « regardeur » qui prétend chercher une lisibilité, en soi, d’un objet (ici une représentation de la réalité par un déclenchement photographique). L’image se suffisait à elle-même et si l’émotion émergeait, elle n’avait aucunement besoin d’un discours qui la soutenait, la lecture ou le commentaire ne pouvant se substituer au regard.
Un certain agacement à l’endroit de la prétention discursive et théorique de la photographie dite « contemporaine » me confortait dans cette affirmation d’un regard exclusif d’un discours. L’invention de la contemporanéité dans la photographie (mise en scène, hors des canons du « beau » et de sa technique, intimisme, dérangement dudit regardeur, recherche du sublime) fournissait aux esbroufeurs les armes sémantiques d’une démolition surannée et inutile de l’esthétique, de la « mélodie de l’image ». Dans un mouvement dans lequel la prise de pouvoir intellectuel, la recherche d’un lieu d’une rupture valorisatrice d’une nouvelle intelligence du monde qu’ils s’appropriaient, supplantaient toute autre considération potentiellement admissible, notamment artistique.
Partant, dans une sorte de terrorisme parfaitement assumé et clamé, je bannissais, honnissais le commentaire sur l’image, y compris par ceux qui vantaient la fécondité de la recherche de son « dehors ».

Puis un jour, je me suis surpris à chercher une légende pour l’une de mes photos. Et ce alors que, dans la même logique de l’abolition du langage autre que celui autonome et exclusif de l’image, je prenais à mon compte la volonté de ne pas dire et nommer.
Silence de l’image, silence sous l’image, disais-je encore.
C’est cette photographie dans le hall de l’hôtel Gellert, à Budapest reproduite plus loin. J’ai trouvé une légende (« le frisson »). Et l’on m’a demandé d’expliquer. Je l’ai écrit.
L’enchainement a été, naturellement, de mise.
Désormais, peut-être un peu confus, dans tous les sens du terme, je commente, m’abritant, théoriquement, derrière Bataille, Michaux, Baudelaire. Et l’affirmation d’une « poétique de l’image », adhérant au mot de Georges Bataille qui avait le front de clamer qu’une image devait nous faire « saigner intérieurement ». Mots-larmes.
Je suis donc, en l’état, convaincu qu’aller chercher dans l’image son « dehors », son illisibilité primaire, rechercher sa dicibilité intrinsèque peut constituer un acte fécond.
Il ne peut passer que par le discours et l’écriture que l’on imagine personnelle.
MB

Plis d’hôtel

Madras (Chennai) Inde. Hôtel de luxe.
La photo, initialement en couleur, est transformée en noir et blanc.
Evidemment, les draps sont blancs et supposent le noir et blanc. C’est ce qu’on a du se dire, inconsciemment, dans cette transformation.
Lorsque j’ai affirmé un soir d’Automne, que les plis de draps dans une chambre d’hôtel sont plus érotiques que ceux du lit d’une chambre quotidienne, tous ont ri, sans me prendre au sérieux.
Regardez, fermez les yeux (le paradoxe pour lire une image !) et dites vous qu’il s’agit d’une chambre d’hôtel à Madras.
Si vous ne voyez pas une sensualité émerger, c’est que la fatigue vous a volé vos sens.
PS. On aperçoit à peine la femme dans le lit de droite. Seuls les plis des draps captent l’imagination, et partant, le désir…

Illimité

 

Bologne. C’est ma première photographie de rue avec un appareil photo numérique. Il y a donc très longtemps.

Les pianistes que je côtoie regardent toujours les mains des joueurs, de leurs concurrents. Ils sont jaloux de ceux qui ont la chance de les avoir grandes, aux doigts effilés et illimités, ceux interminables qui leur fait voler, sans transpirer, une note unique à l’autre bout du piano.
Quand je vois un pianiste devant son instrument, je pense toujours à mon admirable noire d’une grâce mirifique.
Ses mains, la finesse infinie de ses doigts.
il s’agit bien d’infini.

horizon et horizontalité

L’image retient l’œil. Il ne s’agit pourtant que de deux bancs inoccupés, dans un parc quelconque. Au tirage, le contraste a certainement été un peu forcé, les noirs exacerbés et la saturation, relevant le vert, constituée en parti pris.
Je pourrais m’arrêter à la locution introductive : « l’image retient l’œil » et refuser l’intellectualité de la recherche d’une légende ou d’une « locution simple » qui décrit le motif de la retenue de l’œil par deux bancs abandonnés dans un parc désert
Non, ce n’est pas le vide, l’inoccupation des bancs. L’interprétation est trop facile, trop prévisible et, partant, inexacte. Comme le dirait Einstein qui rappelait que ce n’est que lorsque l’équation est belle qu’elle est vraie. Ce qui peut aussi valoir pour un énoncé.
Je fixe encore l’image et je trouve : c’est son graphisme horizontal, son horizontalité qui retient l’œil.
Cette horizontalité magnifiée par les couleurs successives et l’alignement des deux objets s’éloigne paradoxalement de l’horizon, loin de l’infini. L’œil est retenu et ne s’enfuit pas dans le lointain, ne se perd pas dans le néant d’un vide qui est pourtant présent dans « l’inoccupé ». L’œil en élargissant son champ reste dans l’image plane et stratifiée. Il ne s’éloigne pas. Il est « retenu ».
Cette image horizontale retient donc le sens. Verticale, elle l’aurait amenée vers un ciel improbable. Sans les bancs, vers un simple horizon, elle l’aurait entrainé vers un vide de l’au-delà.
Horizontale et calée sur deux objets horizontalement alignés, les sens se fixent.
Il ne faut donc pas confondre horizon et horizontalité. C’est la « locution simple » que je cherchais.
Reste qu’à droite, un arbre vertical s’immisce dans l’image. Ce qui est de nature à démolir la proposition relative à l’horizontalité.

La marque du ciel

Aucun photographe, ou du moins ceux qui prétendent s’essayer à la photographie qui ne serait pas un réflexe ou une addiction ont beaucoup de mal à présenter l’une de leurs images de la Tour Eiffel. Représentations éculées, poster touristique, indigne de figurer dans les essais léchés ou laborieux de la mise en images du monde.
Pourtant, sa verticalité est photogénique. Presque unique dans la capitale.
En réalité, cette Tour donne à voir le ciel sur laquelle elle se colle. Brumeux, nuageux, clair, lessivé, bleu, gris, pluvieux.
La Tour est une marque du ciel.

Timidité de l’amour

Suite des images commentées.

Tokyo. Embarcadère du petit Ferry. Je les épiais gentiment, depuis au moins vingt minutes, au plus près de leurs gestes souvent brouillons et de leurs longs silences entrecoupés de quelques phrases vite avalées.
Je ne comprenais pas ce qui pouvait attirer mon regard. La mèche exactement ciselée du jeune homme et ses lunettes idoines ? Le visage de la jeune fille, un peu japonaise, un peu d’ailleurs, presque tartare ?
C’est au moment même où j’ai déclenché que j’ai compris : ils ne se regardaient pas, ces deux, timides de leur amour naissant.
On a coutume, bêtement, de dire que les yeux sont le miroir de l’âme. Certes. Mais encore faut-il montrer son regard et afficher ses yeux. Ce qui n’est pas donné à tous. Ceux qui baissent les yeux, ceux qui fuient le regard de l’autre ne sont pas nécessairement des timides, mal dans leur peau, sans franchise vitale. « Les yeux dans les yeux », preuve d’amour, de force de l’âme est une formule totalitaire. Tant elle inscrit les humains dans une pose imposée et inévitable.
La timidité dans l’amour, celle que j’ai perçue chez ces deux, celle qui les empêchent de se regarder, tant leur ventre est noué, leurs tempes au galop, est prodigieuse. Leur amour, sans « les yeux dans les yeux » est encore plus flagrant.
Certains pourraient y voir un signe de la réserve japonaise sans emportement, sans la brutalité honnie de l’exposition des sentiments. Non, non, l’amour naissant est toujours dans la timidité, tant la peur de l’inconnu peut figer et détourner le regard de son objet. Sauf pour ceux qui prennent sur eux et jouent au héros d’une série américaine, yeux braves et énergie sexuelle en avant, « les yeux dans les yeux » et volonté en marche. Du bluff, la boule au ventre.
La timidité de l’amour, saisie ici, est évidemment universelle.
Peut-être plus visible en voyage au Japon par les voyageurs prévisibles. Ils doivent, en effet, conforter et justifier un dépaysement, un déplacement onéreux par la recherche effrénée de la prétendue dissemblance, concomitante d’une prétendue particularité exotique.

Elle ne sera pas une chanteuse de fado

Lisbonne. Elle est assise sur des escaliers, gris, peut-être poussiéreux. Ils mènent, par une dizaine de marches à une maison désormais abandonnée, crépi vérolé, plaques de chaux, bois rongés des fenêtres. Humidité, noirceurs, décrépitude.
12 ou 13 ans, les cheveux curieusement clairs, les plus clairs du quartier, une queue de cheval, des yeux marrons, plutôt marron-verts. Un short ou une jupe courte, impossible de discerner, une blouse sans couleur, peut-être un peu sale. Ses yeux ne sont nulle part, absolument nulle part.
Au bas des marches une bicyclette; Pas la sienne, elle est trop grande cette bicyclette.
Elle est triste, c’est sûr. Il faut lui parler.

Je m’approche, doucement, comme devant un chat. Elle ne doit pas s’enfuir, on ne lui veut que du bien, on veut juste lui parler. Je lui demande si son vélo, presque jeté à terre, a une roue crevée ou un guidon qui dévie.
Elle sourit, elle sait qu’on veut juste lui parler.
Je m’assieds à ses côtés. Elle regarde au loin, vers une terrasse d’un café.
Une femme est attablée à la terrasse. Je la connais, c’est la chanteuse de fado qui fait la tournée des petits cafés à quatre sous qui sont pléthore ici. Ils se vantent d’être des antres rares, chuchotés par les connaisseurs du fado.
Foutaises. C’est pour les touristes et la chanteuse, c’est toujours la même, celle que la petite fille guette. Elle chante mal et bouge encore plus mal.
Grasse, hanches larges, sans se servir de son corps pour le sublimer dans un geste langoureux qui embrasserait magnifiquement l’air tiède de la nuit qui s’installe.
Le fado, le vrai, c’est dans les quartiers riches, là ou le whisky aide à écouter, dans des places chics, whisky cher. La pauvreté s’est fait voler sa vérité. Les riches savent le fado, les pauvres ne font que crier en prétendant chanter. Ils n’ont pas le temps de s’alanguir dans la « saudade », privilège des désœuvrés, donc des nantis. Le chômeur n’a pas le temps de la tristesse poétique. Trop occupé à sombrer. Le riche, lui, traine et embrasse la tristesse de luxe. Dandysme et Buñuel (cinéma de la bourgeoisie espagnole désœuvrée et franquiste, que les riches portugais imitent, en retard).
C’est exactement ce que m’a dit une vielle dame polonaise qui s’était établie à Lisbonne et qui tirait sans cesse sur un fume-cigarette en faux ivoire, d’une longueur assez scandaleuse.Je demande à la petite fille si la chanteuse est sa mère.
Elle me répond que non. Je lui demande si sa mère est là, sur la place, sur un perron, dans un des bars.
Elle me répond que sa mère n’est pas là et elle ajoute que sa mère ne l’aime pas, comme d’ailleurs son père. Et que lorsqu’elle sera grande, elle ne sera pas chanteuse de fado. Elle a dit tout ça d’une seule traite, les yeux nulle part, vraiment nulle part. Elle me regarde fixement, me demande si j’ai des enfants, je lui réponds, lui dit leur âge.
Et elle me donne l’adresse de ses parents. Il faut les aider, ajoute t-elle. Elle me dit les adorer, je crois même qu’elle me dit qu’elle leur pardonne.
Je lui réponds qu’elle a raison. La chanteuse de fado s’est approchée. Elle me regarde, je ne baisse pas les yeux et lui dit que son chant, hier, était inaudible, les polonais dans la salle faisaient trop de bruit. La petite fille n’est plus là.

Je suis allé rendre visite au père. Je me souvenais parfaitement de l’adresse. Mais j’ai du mal la noter, elle n’existait pas.

Moto, paille, un fils

La photo est construite. Noir et blanc, décentrage du personnage principal, irréalité du bloc de foin, contraste et exposition poussés, high key.
Ici, comme toujours, le regardeur reconstruit l’histoire, la sienne en réalité.
Un premier œil, celui de l’esthète de service, bourré de technique. Il décèle la construction, regrette la brulure (photographique) des éléments, critique l’absence de correction dans les hautes lumières. Il ne s’arrête à rien, ne voit pas le personnage, n’admire pas la moto, n’est pas subjugué par la géométrie du rectangle de foin, posé, au bord d’une route, presque nulle part.
Ainsi, l’esthète qui devrait pourtant être le plus sensible de tous les voyeurs d’image se carre souvent dans la froideur analytique. C’est ce qu’on nomme un effet pervers.
Puis l’œil du baladeur, du randonneur. Il imagine les champs de blé, une Beauce de rêve, des couleurs irréelles qu’il regrette un peu volées par le noir et blanc. Il se dit qu’éventuellement, il essaierait un jour une balade à moto, même si la motorisation lui semble incompatible avec le chemin.
Donc deux yeux qui sont leurs miroirs. Il y en a d’autres, mais l’on serait trop long.
On peine à évoquer, par pudeur, l’œil de celui qui a pris la photo. Même si, tous le savent, la photo n’est donnée à voir que pour ça, malgré tous les alibis d’une intellectualité de passage ou les affirmations des pudeurs prétendues. Lui ne voit que son fils et regrette que la moto soit désormais remisée. Ici, c’est un retour naturel, sans lequel le retour ne serait que discours d’un faiseur.
Le photographe ne peut voir que son fils.
On aurait du juste, légender : « un jeune fils sur une belle moto ».
Evidemment que le photographe aime cette photo. Si l’on avait ajouté qu’il doit sûrement aimer aussi son fils, l’on plongerait dans la filouterie romanesque.

Le frisson

 

Budapest. Hôtel Gellert. J’étais debout, regardant le plafond du hall, suspendu comme une coupole, presque une soucoupe, tentant avec l’appareil de capter un détail, une courbure esthétique, juste une forme, la courbe du haut en suspens, sa prétendue essence.
Donc rivé vers le haut, je baisse les yeux et cette femme passe, vite. Le flou, encore de l’esthétique, est assuré par le mouvement rapide et les hommes sont exactement placés.
je déclenche, j’ai chopé le flou de la vitesse, toujours fantasque. Je suis assez satisfait du cadrage et de la configuration, un triangle, trois têtes, dont deux comme des piliers dans l’espace et une femme en blanc qui passe, poussant du blanc. Puis par l’ambiance, un peu mystérieuse, vitesse et obscurité mordorée. L’image est un peu améliorée, à peine recadrée et rangée dans les collections. Ici Budapest. C’était dans le hall de l’hôtel Gellert, là où se trouvent les fameux bains qui font la réputation de la ville, hôtel désormais désuet mais toujours et justement photogénique.
Plusieurs fois, je suis revenu à la photo, cherchant, sans le savoir, ce qui m’attirait.
C’est bien plus tard, quelques années plus tard, que j’ai peut-être compris. Je livre ici cette petite compréhension.
Cette femme en blanc, c’est peut-être la mort qui passe entre deux hommes, chauves, absorbés à oublier le monde, l’un dans son livre, l’autre dans son smartphone. Chacun son monde d’absorption. Non, nous ne sommes pas dans un hôpital, mais bien dans un hôtel, encombré de piscines et de bains publics.
Mais la femme est vêtue comme une infirmière, dans ce blanc gériatrique, presque décisif et final. Et les hommes vont bientôt mourir.
Triste ce commentaire? Mais non, mais non, jamais triste le sublime (encore) dont l’on rappelle ici, pour ceux qui l’avaient oublié, qu’il ne s’agit pas, lorsqu’on place le mot dans le concept esthétique, du beau puisqu’il le transcende, le détrône, y compris dans l’horreur qui soulève un sentiment, pour le figer dans un grandiose qui peut ne pas être beau. Mais qui « soulève » le regardeur.
L’image dans ce hall est ailleurs, elle fait passer, flou et obscur dans ce blanc maléfique, le frisson.

Les regardeurs

Plage de Mahabalipuram, à 100 kms de Chennai (Madras). L’homme ne voit pas le photographe, il est dans l’extase la plus radicale, celles des yeux véritablement fermés. Avez-vous remarqué que sa bouteille d’eau, la même certainement que celle que la femme tient dans sa main gauche, est appuyée sur le sexe. On l’affirme. Le propos n’est pas déplacé. Juste appuyée, immobile et invisible pour accompagner et sentir l’extase.

La femme me regarde. Je suis loin. Je ne veux voler la photo. J’espère l’affirmation de son bonheur, de sa jouissance de tenir son homme sur ses cuisses, heureuse du toucher, caressante dans sa joie, je veux une pose de cette évidence. De petits gestes convenus, un doigt montrant l’objectif, un index vers eux, je sollicite l’autorisation de prendre la photo. Elle acquiesce par le sourire, celui que je chope, dents blanches patentes, sourire inouï, un paradis sous son front. L’étoffe rose, de fausse soie créponnée, tombe parfaitement dans ses plis, se posant avec élégance, survolant l’avant-bras, sur un sol sablonneux. Comme si elle ne voulait pas être en reste, cette écharpe de tradition, jouant le jeu de l’éclat esthétique et du sentiment aéré.

Lorsque je montre cette photo, je regarde le regardeur. Beaucoup sourient, ouvrent grand leur front, envahis par ce bonheur simple qui n’a pas besoin de littérature. Ce sont des humains. On sourit avec eux.

D’autres lâchent l’image et baissent les yeux. Ils pensent à leur grand amour perdu ou à celui qu’ils n’ont pas réussi à trouver. Ce sont ceux qui méritent l’accolade, qu’on leur donne entre deux verres de vin.

D’autres, enfin, nous disent que c’est sûrement en Inde. Ce sont les documentalistes, ceux qui ne voient que de près, les myopes de l’amour. On leur dit que que l’eau dans la bouteille est parfaitement potable.

 

La volonté parentale de la surdité d’un enfant à naitre

Retour. Discussion assez animée avec une vraie amie pourtant assez ouverte à l’habitude, mais ici terroriste. Elle défendait la surdité.

J’explique : On se plante ici sur le terrain de la bioéthique et de la procréation et on pose la question : est-il moralement légitime qu’un couple de lesbiennes, telles Sharon Duchesneau et Candy McCullough en 2002, toutes les deux malentendantes et désirant concevoir un enfant sourd, demandent à un ami lui-même sourd et dont les membres de sa famille, sur « cinq générations », souffrent de surdité, de leur donner son sperme ? Cette surdité prévue et voulue sera-t-elle un handicap, un préjudice fait à l’enfant ou, comme le défend ce couple, « une chance, un trait culturel » ?

C’est l’introduction d’un bouquin de Michael J. Sandel, Contre la perfection : l’éthique à l’âge du génie génétique, Paris, Vrin, 2016, 112 p »

L’auteur, on le dit d’emblée, considère que l’amélioration génétique est une atteinte à notre dignité. Il faut, dit-il, « apprécier la vie comme un don ».

En oubliant peut-être que dans ce qui nous est donné, tout n’est éventuellement pas bon ?…

C’est un vrai débat que celui de l’enfant sourd autant que celui de l’enfant déjà sourd ou potentiellement à naitre sourd que l’on veut rendre « entendant » par la manipulation génétique.

On renvoie, pour la clarté du débat au bouquin que j’ai lu en fin de week-end. Bref une vraie discussion de début de soirée, l’esprit clair et les yeux embués de joie d’exister, aux côtés de vrais amis ou amours.

Je ne sais pas ce qui lui a pris à cette amie à qui j’ai téléphoné pour m’enquérir de ses nouvelles. Je n’en avais pas eu depuis longtemps.

On discute de tout, de rien, en encore de rien, on rit, on se moque de nous, quand -je ne sais ce qui m’a pris- je lui pose la question de l’enfant constitué par ses parents sourds (sans appareil auditif). Je croyais qu’elle allait, comme tous, faire état du caractère presque criminel de cette volonté parentale, paroxystique s’il en est.

Et bien non, la voilà hurlant contre moi qui n’avait pourtant rien dit (j’ai l’habitude), me disant qu’elle connait l’histoire et qu’elle défend le couple, que les défenseurs du génétique pour l’amélioration des êtres ne sont pas mieux lotis et puisqu’on peut faire et construire dans le gène, on peut avoir ce droit et que cet enfant prendra la chose comme une marginalité fabriquée, et partant, acceptable et même sublime..Et que…

Je l’ai interrompu en l’invitant à boire un verre de fino (elle connait, le vin de Jerez muy secco, elle est, comme moi hispanophile) pour en discuter plus « utilement » (le terme fascine toujours l’interlocuteur qui rentre ses cris et ses humeurs, certains de ladite « utilité », encore une fois un mot presque magique et définitif.

Mais, j’avoue ma sidération, même si j’ai appris à absorber l’étonnement et à gommer la stupeur après une nuit, comme les sages, quelqu’elle soit : blanche, agitée, reflexive ou éminemment calme.

Il faut que je trouve du fino, je n’en ai plus. Et que je trouve le mot, un seul pour la parade ou pourquoi pas l’approbation. Un seul doit suffire. C’est ce que je dis toujours au grand dam souriant de ceux qui me connaissent, qui sont mes amis, et du sourire hargneux des autres qui ne me supportent pas. Juste un mot pour résumer et clore. C’est pourtant vrai. Tout se résume dans un mot, même si avant de le trouver, l’on se doit de passer dans des méandres longs, fastidieux, épuisants et souvent inutiles.

Je reviendrai  donc après notre verre (la semaine prochaine, très exactement Mercredi prochain) sur ce sujet bioéthique. J’allais, dans un mauvais jeu de mot ajouter  » A bon entendeur salut », mais je me suis abstenu.

PS GENERAL ET ABSTRAIT. L’on aura constaté la désertion momentanée et persistante dans les billets de ce satané site. Je ne donne aucune explication puisqu’aussi bien je n’en ai aucune de pertinente. En effet, j’ai écrit tous les jours, des billets et autres milliers de mots de circonstances stockés dans le cloud. Et curieusement alors qu’il s’agissait de sujets qui n’étaient pas toujours intimes, personnels ou dérangeants, bref de vrais sujets de débat avec le monde ou avec soi, j’ai considéré qu’il ne fallait pas trop se donner à lire et donc « à voir ». Comme toujours (une tare ou un bienfait , c’est selon mes interlocuteurs, ceux qui me connaissent et les autres) je me disais qu’on ne savait jamais, que ce site qui n’est, en réalité qu’un pense-bête, une sorte de mémoire des temps de soi, qui permet de rejaillir, rebondir et sourire sur une thèse oubliée ou pas suffisamment étayée, pouvait être perçu par un lecteur malveillant ou inconnu (au sens de celui qui ne me connait pas) comme un faire-valoir d’une prétendue intelligence, d’un style acceptable, pour en mettre « plein la vue » (et donc « donner pleinement à voir). Après une injonction et une nuit de réflexion , j’ai trouvé mon argument idiot et suranné : c’est, en effet par cette certitude de la crainte du jugement de l’Autre, qui crie que l’on est happé par le jeu de sa distinction, ajoutant, cet Autre (ce juge idiotement suprême) que « l’on n’a plus de consistance que dans le regard extérieur qu’on recherche, brouillon et fébrile »,  qu’on arrête de penser, d’écrire, de jouer, de vivre. Or, le mutisme n’est pas toujours fructueux et la crainte (pourtant modeste) du jugement de l’autre est inopérante dans la vérité, elle-même relative et donc acceptable. Qu’il en soit ainsi : que les autres jugent, critiquent, assassinent l’orgueil démesuré à l’oeuvre dans ces billets pourtant minuscules et que je ne vante jamais (peu connaissant leur existence, très peu même). C’est LEUR problème à ces pourfendeurs de plume. Pas le mien. Merci à cette amie (la même, celle qui défend les sourds) de me l’avoir rappelé en me faisant sommation d’avoir à réinvestir le LIEU, qui n’est donc qu’un espace, et rien d’autre. Même si l’on peut être certain que les « vilipendeurs » vont s’emparer de ce PS pour démontrer la réalité de leur critique. Et oui, en prétendant ne pas donner à voir, on peut devenir trop visible et offrir ce qui nous fait battre : la visibilité attendue dans le regard des autres ou de certains autres, dans le style foucaldien de celui des mots et des choses dans la déconstruction de leur accolade. On n’en finira jamais avec ces rondes diaboliques qui nous empêchent de rire. Il y a, ceetinement, trop de style, et, partant pas mal d’esbroufe dans ces derniers mots d’un PS idiot. J’affirme que non. Que je n’y peux rien et que ceux qui pensent le contraire n’ont qu’à se complaire dans la démolition ce qui est éphémère et minusculement léger. Ca fait passer le TEMPS.

Le saillant, l’angularité, la vitesse

Tolède 2012.

Les deux jeunes femmes, manifestement des dessinatrices, avancent promptement.

Le photographe s’est arrêté sur le « saillant », dans l’angulaire, de ce qui fait saillie, dans ce qui présente des angles vifs.

Le nez de l’une est le pendant du menton de l’autre. Les cartons à dessin se donnent dans leu angularité (ou l’angulosité, comme on voudra) qui est presque le miroir de ce qui précède.

Dans ce mouvement qui n’est ni plat, ni rond, ni plein, se niche toute la vitesse du monde, la pointue, sans la rondeur lente des avancées sereines.

Ici le temps rapide coincide avec l’angle, le saillant…

Est-ce clair ? Pointu ?

 

 

 

 

 

 

le poids de la disgrâce

1 – Bon, j’ai un gros travail à terminer que j’ai commencé hier, pas professionnel du tout, quelque chose d’essentiel, du moins je le crois.

Du côté du sentiment, de ses enroulements, de ses bévues, ses accrochages accidentels dans des ciels pourtant purs, des collisions avec les candélabres invisibles qui illuminent les âmes amoureuses, qui transforment des terrasses fleuries en rochers nus et râpeux.

Les hommes et les femmes ne savent pas s’arrêter sur une seconde lumineuse et la constituer (comme on adoube) éternelle. Le temps maussade, la chicanerie contre soi-même, une sorte de masochisme aigu, une crainte de l’éjection de la souffrance les en empêchent.

C’est pourtant facile d’aimer et de soutenir de bras forts et tenaces cette seconde dans les cieux qui ne demandent qu’à être cléments quand on les veut sereins.

Bref un vrai texte, du vrai romanesque, du vrai discours, certainement, comme toujours, jamais « livré », caché et sorti pour qui le mériterait, comme dit mon amie. Ou jamais livré « à la merci » de ceux qui ne comprennent rien. Ils sont nombreux. L’interprétation est souvent mère de rupture.

2 – Mais je reviens aujourd’hui, abandonnant quelques minutes mon texte essentiel sur le sentiment et le monde, presque terminé, parce qu’une question m’a été posée par un assidu de mes balivernes, vous savez l’égratigné qui d’ailleurs est presque sauvé, je l’ai dit. Par une femme, évidemment. Seules les femmes peuvent consoler d’une autre femme. On ne se console jamais seul ou avec des amis. En réalité, seules les femmes qu’on aime peuvent consoler de tout.

3 – Cet empêcheur de me concentrer sur mon texte m’écrit, au surplus à mon adresse mail secrète, que peu connaissent, juste pour prétendre démontrer l’importance de sa question,

 « Michel,

C’est quoi cette histoire « de grand chagrin, le pire, celui sans cause, juste du poids, qui vous prend quand on s’y attend le moins »

Tu n’arrêtes pas de l’écrire, depuis des années. On adore ta formule, la beauté de ces mots sans fin mystérieux, comme tu sais si bien les créer, sincèrement je crois. Mais en réalité, on ne comprend rien.

Tu veux bien expliquer ?

Je suis honnête : c’est ma nouvelle compagne à qui j’ai fait lire ces mots qui me pose la question. Moi je comprends sans comprendre et ça me suffit. Au fait, tu oublies mon invitation à diner pour Jeudi, pour vous la faire rencontrer. J’ai peur qu’elle tombe amoureuse de toi. Il faut d’abord que je l’accroche. Bon, tu me réponds sur le chagrin, histoire de lui faire comprendre que je suis un vrai poète qu’elle ne devrait jamais lâcher, et tu ne m’insultes pas en me disant que tu vas me casser la figure pour mes mots inacceptables et pourris sur ta relation avec les nouvelles femmes que tu rencontres, toi le grand amoureux de ton épouse, qui m’a aidé à trouver les femmes de ma vie par des mots de paradis offerts à celles qui les attendaient depuis leur naissance. Justement, Man. Justement. »

Tu es mon seul ami. Je t’adore. »

 

4 – J’ai reçu ce mail inepte à 13h38 aujourd’hui. J’en ai été bouleversé et j’ai failli prendre un Uber, me trouver devant chez lui, l’appeler devant sa porte et lui donner le plus grand coup de poing que j’ai pu donné dans cette terre peuplée d’ingrats.

La visite inopinée de ma belle-mère m’en a empêché.

Je réponds par ici, de peur d’oublier d’effacer un mail. Les billets, je sais quand effacer. Et là, c’est presque intime.

« Cher A

Ton mail est une saloperie. Je le mets sur le compte d’un pastis dominical trop tassé et une fâcheuse tendance à égratigner tes égratignures. Tu viens de m’insulter et tu as raison d’avoir peur que ta nouvelle femme tombe amoureuse de moi : tu es un nigaud, un nigate même (te souviens-tu ?)

Je me terre, me fais petit, fait semblant de ne rien connaître, ne disserte que sur la meilleure bière et les différents mets carthaginois, affirme ne rien comprendre et souris bêtement quand on me pose une question sur le dernier film de Philippe de Broca. Tout ça pour valoriser mes amis devant leurs nouvelles femmes. Et tu m’insultes.

Quant au chagrin, le vrai, celui sans cause, juste du poids, je ne te réponds pas.

Seuls les vrais hommes le connaissant. Ceux qui n’ont pas que des muscles et des ventres plats à offrir au monde. Ceux qui flirtent avec les frontières des cieux et tutoient les sommets, là où se concentrent des sentiments qui ne demandent qu’à tomber sur la terre, par une pluie diluvienne magique, féérique, crépitante mais qui hésitent à se dégorger, certains de ne trouver que des lambeaux flasques d’âmes creuses. La pluie des sens, les trombes d’amour, les torrents de sérénité ne viendront que lorsque les hommes comme toi auront disparu de cette terre. Tu ne peux imaginer les milliards de mètres cubes de beauté dans les cieux, nuages bleus, donc invisibles qui ne demandent qu’à se déverser sur terre. Moi, je les ai vu. Tu sais bien.

Mon chagrin a aujourd’hui une cause : la découverte de la bêtise de mon meilleur ami.

Je te raye de mon cercle. Et je verrai demain si je change d’avis, moi qui paraît-il pardonne tout (ce qui est radicalement faux, comme tu le sais)

Je ne t’embrasse pas, ni te salue. »

 

5 – Je crois que c’était bien envoyé. Non ? J’efface demain.

PS: Le titre est un jeu de mot sur l’un des plus beaux livres du monde : le poids de la grâce de Joseph Roth. A lire d’urgence.

Affaire Bensoussan

I – Il nous semble assez utile de reproduire, non par des liens, quelquefois difficiles à ouvrir, l’immédiateté étant concomitante de notre fainéantise, mais in extenso et infra, le débat autour de « l’Affaire Bensoussan »lequel s’est retrouvé en correctionnelle, et la Licra partie civile (contre Bensoussan) parce qu’il a dit sur France Culture en Octobre 2015:

« Aujourd’hui nous sommes en présence d’un autre peuple qui se constitue au sein de la nation française, qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés… Il n’y aura pas d’intégration tant qu’on ne sera pas débarrassé de cet antisémitisme atavique qui est tu, comme un secret. Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans le film qui passera sur France3 : « c’est une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère. ». »

II – Alain Jakubowicz, Président de la Licra dans Causeur justifie cette constitution de partie civile

Publié le 03 février 2017 / Causeur. Société

Alain Jakubowicz, Lyon, janvier 2012. SIPA. 00629937_000002

Cher(e)s Ami(e)s,

Ce qu’il convient désormais d’appeler « l’affaire Bensoussan » a donné lieu, depuis des semaines, à de vives controverses et à de nombreuses (parfois violentes) prises de position dans la presse ou par le biais des réseaux sociaux. D’aucuns ont cru bon d’instruire un autre procès, celui de la Licra, en raison de sa présence parmi les parties civiles et de s’ériger en précepteurs de morale antiraciste, distribuant des brevets d’honorabilité et de respectabilité.

Que ce type d’affaire suscite des interrogations et des réactions est une chose normale. Mais ce serait outrage que d’en débattre en quittant les chemins de la vérité et de l’honnêteté intellectuelle. Défendre nos valeurs universelles, c’est aussi agir avec une certaine idée de l’éthique et de la responsabilité.

Le moment est venu de « remettre l’église au milieu du village » et de s’attacher à regarder cette affaire pour ce qu’elle est véritablement et non pour ce que certains voudraient qu’elle soit.

La première question est de savoir comment Georges Bensoussan s’est retrouvé devant la 17ème chambre du Tribunal Correctionnel de Paris pour « provocation à la haine raciale ». Son procès, il le doit au Procureur de la République de Paris, qui l’a cité à comparaître pour répondre des propos suivants tenus sur les ondes de France Culture au mois d’octobre 2015 : « Aujourd’hui nous sommes en présence d’un autre peuple qui se constitue au sein de la nation française, qui fait régresser un certain nombre de valeurs démocratiques qui nous ont portés… Il n’y aura pas d’intégration tant qu’on ne sera pas débarrassé de cet antisémitisme atavique qui est tu, comme un secret. Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans le film qui passera sur France3 : « c’est une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère. ». »

Georges Bensoussan peut répéter à l’envi avec ses soutiens, à longueur de tribunes et d’interviews, qu’il a été poursuivi par le collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), cela ne correspond pas à la vérité. Le CCIF a opéré un simple signalement au Parquet. Celui-ci disposait de la possibilité d’y donner suite ou pas. C’est donc à la requête du Ministère Public et non pas de telle ou telle association que ce procès s’est tenu.

La seconde question est de savoir ce que devait faire la Licra. Cette question s’est posée au lendemain de l’émission de France Culture. Interrogée, la Commission Juridique a considéré que les propos visés étaient susceptibles de tomber sous le coup de la loi. Le Bureau Exécutif a cependant alors estimé qu’il convenait d’attendre les suites qui seraient données à cette affaire par le Parquet. Le sujet a donc à nouveau été évoqué lorsque nous avons appris que celui-ci avait pris l’initiative des poursuites. Il convient à cet égard de rappeler la jurisprudence de la Licra qui consiste à se joindre au Ministère Public lorsque celui-ci poursuit pour des faits de racisme ou antisémitisme. Nous avons suffisamment dénoncé la frilosité du Parquet en la matière pour ne pas nous joindre à lui quand il demande l’application de la loi. Nous le faisons bien sûr avec le discernement nécessaire, dans le respect scrupuleux tant de l’histoire de notre association que de ses statuts et de son objet social.

En la circonstance, eu égard à la personnalité de Georges Bensoussan et à l’œuvre qui est la sienne, le Bureau Exécutif a décidé de prendre contact avec lui pour lui demander de dire publiquement, ce dont il a d’ailleurs convenu à l’occasion d’une rencontre avec certains d’entre nous, qu’il regrettait ses propos et que son intention n’était pas de généraliser et d’essentialiser « les familles arabes », mais seulement de dénoncer un phénomène qui gangrène le monde arabo-musulman. Nous souhaitions également qu’il présente ses excuses à ceux qui avaient pu mal comprendre ses propos et qui en étaient terriblement blessés, comme c’est le cas de beaucoup de nos amis parmi les membres de la Licra et au-delà. Les contacts que nous avons pris directement et indirectement avec lui ont été doublés de la lettre ouverte que je lui ai adressée. L’intéressé a opposé une fin de non recevoir tant à nos demandes qu’à celles de nos missi dominici. Dès lors, et en exécution de la décision prise par le Bureau Exécutif, nous avons estimé qu’il n’était pas possible à la Licra d’être absente de ce procès.

La troisième question est de savoir si la Licra se serait, comme certains le prétendent « déshonorée » en se constituant partie civile « aux côtés » du CCIF. La réponse est simple : si la Licra devait renoncer à être présente, au tribunal, dans les affaires racistes et antisémites, au regard de la qualité des autres parties civiles, alors il faudrait dissoudre immédiatement notre Commission Juridique. Etre partie civile, ce n’est pas épouser les thèses de ceux qui sont assis sur le même banc.

En suivant cette logique, la Licra aurait-elle dû renoncer à défendre ce septuagénaire musulman laissé pour mort après une agression raciste près de Rouen parce que le CCIF avait décidé d’être présent au procès ? La Licra aurait-elle dû se taire quand Marine Le Pen comparait les prières de rue à l’occupation, au prétexte que le même CCIF tentait de vendre sa rhétorique victimaire infâme ? La Licra aurait-elle dû refuser de défendre ses valeurs parce que les Indigènes de la République se présentaient à certaines audiences, guidés par un opportunisme qui ne dupe personne ?

De la même manière, la Licra aurait-elle dû se résoudre à ne pas demander réparation dans toutes les affaires de racisme antiblanc, en raison de la présence régulière d’associations d’extrême droite ? Personne, parmi la génération spontanée de contempteurs de la Licra, ne trouvait alors la situation déshonorante et je n’ai pas souvenir qu’Alain Finkielkraut, en pointe sur ces sujets, se soit ému d’une telle situation. Dire de la Licra qu’elle se serait déshonorée en se constituant partie civile aux côtés d’associations infréquentables, serait aussi malhonnête que prétendre que Georges Bensoussan serait un suppôt du Front National parce que Louis Aliot lui a témoigné son soutien et sa sympathie à l’occasion de son procès.

On ne combat pas le racisme et l’antisémitisme en désertant le terrain et en le livrant à ses adversaires. La lutte contre la haine exige de mettre les mains dans le cambouis. C’est évidemment moins facile que de se draper dans une forme d’indignation sélective.

La quatrième question est de savoir ce qu’a réellement été le rôle de la Licra dans ce procès. Plutôt que de se livrer à des accusations indignes, celles et ceux qui se déshonorent eux-mêmes en traînant la Licra dans la boue, auraient été inspirés d’assister à la plaidoirie de notre avocate, Sabrina Goldman, que je tiens ici à remercier pour avoir tenu, avec compétence et dignité, la place qui devait être la nôtre dans ce procès. Georges Bensoussan lui-même, au terme des débats, a fait la part des choses entre les parties civiles. Sans excès ni anathème, Sabrina Goldman a expliqué les raisons pour lesquelles la Licra ne pouvait pas être absente de ce débat sans renier sa raison d’être. Ce n’était évidemment pas l’œuvre de l’historien Georges Bensoussan, très largement reconnue, qui était en cause. Il ne s’agissait pas non plus de sonder les âmes et les cœurs afin de savoir s’il est ou non raciste. Il ne s’agissait pas davantage d’instruire, comme l’aurait voulu le CCIF, un procès en « islamophobie », concept que la Licra combat avec la dernière énergie. La seule question qui était posée au Tribunal était de savoir si Georges Bensoussan avait « franchi la ligne jaune » en tenant les propos globalisants qui lui valaient sa citation à comparaître. Notre avocate n’a évidemment pas manqué de faire observer que le CCIF avait dévoilé son vrai visage, celui d’une association baignant dans le déni effroyable de l’antisémitisme, à l’instar de cette sociologue, qu’il a fait citer à la barre, et qui a expliqué que la haine des juifs qui sévit dans certains quartiers relevait du simple « ressentiment. » Loin de le regretter, nous devons être fiers que la Licra ait pu être là pour marquer sa singularité et témoigner de son refus de voir écraser nos valeurs universelles sous la pression d’une quelconque tenaille identitaire.

Nous savons mieux que quiconque, à la Licra, les dangers du fléau de l’antisémitisme qui gangrène certains quartiers. Nos militants qui interviennent chaque jour devant des élèves en savent quelque chose. Les pouvoirs publics ont trop longtemps sous-estimé ce phénomène qui sert de terreau à la radicalisation et à l’islam politique. Mais ramener « toutes les familles arabes » à cette réalité est aussi injuste que mensonger et conduit à aggraver les tensions et les divisions de notre pays en faisant le lit de collectifs victimaires et communautaristes hostiles à nos valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Ce n’est pas ainsi que la République retrouvera les territoires qu’elle a malheureusement perdus depuis longtemps.

La Licra est fidèle à ses origines et entend le rester. Elle trace une voie, singulière, celle de ses fondateurs et de leurs continuateurs. Certains cette semaine ont vainement tenté de convoquer son histoire. Pour le faire utilement, encore faut-il la connaître. Bernard Lecache, notre Président fondateur, aimait à rappeler dans ses discours ce principe simple : « qui se tait ici après avoir crié là mérite le mépris. » Nous avons toujours su à la Licra qu’on ne lutte pas contre l’antisémitisme sans lutter contre le racisme, et inversement. Telle est la ligne de la Licra, une et indivisible. Nul ne nous y fera déroger.

Fidèlement.

III-Bensoussan répond

Antisémitisme: appelons les choses par leur nom /Réponse à Alain Jacubowicz

Georges Bensoussan

Publié le 13 février 2017 / Causeur. Société

Georges Bensoussan répond à la Licra qui l’accuse d’essentialiser l’antisémitisme arabo-musulman. Tribune.
antisemitisme banlieues jacubowicz licra

Nice, 2004. Sipa. Numéro de reportage : 00499043_000002.

C’est parce que j’ai pu m’exprimer longuement et posément devant les juges que je ne souhaitais pas prendre part personnellement au débat public suscité par les poursuites judiciaires dont j’ai fait l’objet devant la 17è chambre correctionnelle de Paris le 25 janvier dernier. Mais les deux lettres ouvertes du président de la LICRA (la seconde publiée par le site Causeur) m’y oblige car il y affirme plusieurs contre-vérités.

La Licra… avec le CCIF!

M. Jakubowicz, si vous avez formellement raison, et si je dois en effet ce procès à l’initiative du parquet, l’honnêteté eut été d’ajouter que  ce dernier n’a engagé les poursuites qu’à la suite de la « dénonciation » (c’est le terme juridique en usage) opérée par le CCIF en mars 2016,  cinq mois après les faits. Ignorer le rôle central du CCIF dans ce procès ne peut en rien exonérer de sa responsabilité la LICRA qui a validé sur le fonds la dénonciation du CCIF en se constituant partie civile à ses côtés.

Vous reprenez dans vos deux lettres mes propos tenus à France Culture le 10 octobre 2015. Mais vous en donnez une interprétation si caricaturale qu’elle m’oblige à vous répondre en dépit de ma lassitude.

Comme vous le rappelez,  j’ai pu échanger un an avant le procès avec des membres de la Licra dans le but de clarifier les propos « généralisant » qui m’étaient reprochés. Je leur ai expliqué le contexte dans lequel je les avais formulés et comment ils furent décontextualisés pour m’accuser d’essentialiser de façon raciste en parlant des « familles arabes ». A la demande d’Antoine Spire, membre de votre bureau exécutif, je me suis rendu en effet au siège de la Licra à Paris le 22 janvier 2016. Et j’y ai expliqué le sens de mes paroles sur France Culture. La discussion, en présence  de Boualem Sansal invité comme moi, fut vive et animée, mais toujours courtoise, voire marquée in fine par un climat amical dont peuvent témoigner tous les présents. D’un commun accord, tacite évidemment, avions-nous alors estimé, les uns et les autres, que le différend était aplani.

Smaïn Laacher dans le texte… ou presque

De là ma surprise de voir la Licra se constituer partie civile un an plus tard comme si cette réunion n’avait pas eu lieu.  Comme si l’engagement moral qui en émanait n’avait été qu’un écran de fumée. Votre acharnement, c’est moins moi qu’il a trahi (même si je l’ai été) que les militants organisateurs de la rencontre du 22 janvier 2016.

Le 10 octobre 2015, à France Culture, évoquant la question de l’antisémitisme d’origine arabo-musulmane, je décidai de citer de mémoire les propos du sociologue Smaïn Laacher interrogé dans le film de Georges Benayoun Profs en territoires perdus de la République (inspiré de l’ouvrage dont j’avais été le coordinateur). Je précise : « de mémoire », car j’étais alors certain, mais à tort, de le citer correctement. J’insiste : il n’y avait aucune volonté de ma part de travestir les propos de M.  Laacher, lequel  déclarait dans le film de Benayoun : « Cet antisémitisme, il est déjà déposé dans l’espace domestique, et il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue, une des insultes des parents à leurs enfants, quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de « juifs ». Bon, mais ça toutes les familles arabes le savent ! C’est une hypocrisie monumentale de ne pas voir que cet antisémitisme, il est d’abord domestique, (…) légitimé, quasi-naturalisé, au travers d’un certain nombre de distinctions à l’extérieur… Dans ce qu’on appelle les ghettos. Il est même difficile d’y échapper, comme dans l’air qu’on respire… »

Pour ma part, me référant à ces propos qui m’avaient marqué (mais sans avoir sous les yeux le script du film), je déclarai à France Culture : « C’est une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait et personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère… » De cet antisémitisme dont M. Laacher disait qu’il était « quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue […] légitimé, quasi-naturalisé », je disais, moi,  qu’il était tété « avec le lait de la mère ». Ce lait maternel qui est la première chose,  pour reprendre les termes du sociologue, qui soit « quasi naturellement déposé sur la langue » (sic). Si la phrase que j’ai prononcée ne traduisait pas exactement le propos de Smaïn Laacher, leur contenu, leur sens était exactement le même.

L’antisémitisme en héritage… culturel !

Comme il faut rappeler aussi concernant cet antisémitisme arabo-musulman, cette métaphore relative à sa transmission par le lait maternel que j’avais lue maintes et maintes fois en préparant mon livre Juifs en pays arabes (Tallandier, 2012) : le journaliste marocain Saïd Ghallab, dans un texte intitulé « Les Juifs vont en enfer » (publié en 1965 dans la revue Les Temps modernes), écrivait en effet : « C’est avec ce lait haineux que nous avons grandi ».

Il n’est nullement question ici d’essentialisation mais bien de transmission. Il n’est nullement question ici d’être mais de culture. Pour autant mes propos furent interprétés de telle façon que certains tentèrent d’accréditer l’idée, sur Internet et les réseaux sociaux, que j’avançais la thèse d’un antisémitisme contenu dans les gènes ou dans le sang. Dans un souci de se démarquer du personnage sulfureux que j’étais devenu, M. Smaïn Laacher alla jusqu’à parler d’« ignominie » (sic) pour avoir déclaré que l’antisémitisme se transmettait « par le sang » (sic). Une diffamation pure quand je n’ai jamais prononcé ce mot ni rien pensé de tel.

Vous rappelez la formule des « deux peuples ». Il est question ce disant de comportements qui interrogent l’unité d’une nation. Parler de « deux peuples », c’était faire référence aux minutes de silence non respectées après les assassinats de Mohamed Merah, référence aux  très nombreux « Je ne suis pas Charlie », référence d’une manière plus générale à un islam radical et politique dont la pratique et les préceptes poussent à la sécession d’avec le reste de la communauté nationale. Il n’est nullement question dans mon esprit de « races » ou pour dire les choses plus trivialement d’opposer les « Arabes » aux « Français de souche ».

Vous-même, M. Jakubowicz,  évoquez à propos de l’antisémitisme arabe, mais en me l’imputant, une « réalité biologique atavique » voire un « antisémitisme de naissance ». J’ai du mal à croire qu’un avocat qui se targue aussi d’être un homme de culture puisse  ignorer les subtilités de la langue jusqu’à confondre  l’antisémitisme « tété avec le lait de la mère », c’est-à-dire transmis par l’éducation, avec le sang, cette réalité biologique, inaltérable, inamendable et figée. La métaphore du « lait maternel » appartient de longue date à la langue française, elle désigne ce qui se transmet culturellement (et non biologiquement) dans les familles, de génération en génération.

Rhétorique stalinienne

” Vos propos servent  la surenchère extrémiste » écrivez-vous : comment  cacher mon désappointement de lire cet argument de rhétorique stalinienne qui consiste à stigmatiser son adversaire en l’accusant de « faire le jeu de ». C’était déjà ce que dénonçait George Orwell dans les années 30  à propos de ses camarades socialistes anglais, comme à propos de ce dont il avait été le témoin dans les Brigades internationales de la guerre civile espagnole. J’ai l’impression à vous lire, M. Jakubowicz, de réentendre la vieille rhétorique communiste des années 50 : «Faire le jeu de l’impérialisme américain» ou « le jeu de la bourgeoisie française », etc.  De retrouver aussi les amalgames de l’âge d’or du stalinisme en laissant entendre que Louis Aliot, du FN, m’aurait exprimé son soutien. Ce que j’ignorais. Mais peu importe : me voici donc estampillé FN,  ce qui confirme le côté « nauséabond » de mes propos. Procéder par amalgames, telle était la logique des procès de Moscou.

Ce qui « fait le jeu de » l’extrémisme en France, aujourd’hui, M. Jakubowicz, ce qui nourrit les chances d’un parti populiste d’arriver au pouvoir, c’est  d’abord le déni de réalité, la stratégie suicidaire de l’aveuglement et du silence. C’est la stratégie des « trois singes », ne rien dire, ne rien voir, ne rien entendre, qui ne sont pas ici ceux de la sagesse mais de la démission. Mais ce sont aussi vos mots et votre antiracisme à géométrie variable quand on  s’interroge en vain sur les poursuites  engagées contre le Parti des Indigènes de la République, contre Houria Bouteldja en particulier, l’auteur du pamphlet paru l’an dernier,  Les Blancs, les  Juifs et nous (éd. La Fabrique).  Vous êtes-vous constitué partie civile contre le « camp d’été décolonial » de l’été 2016 ? Contre les forums interdits à la « parole blanche » organisés au  sein de l’université Paris 8 (où enseigne Mme Guénif, témoin à charge au procès du 25 janvier) ?

Ce 25 janvier,  votre acharnement à distance contre moi vous aura poussé à asseoir votre association sur le même banc que celui de l’idéologue des Indigènes de la République, celle qui aura doctement expliqué à un tribunal dubitatif que dans la langue arabe aujourd’hui, les insultes à l’endroit des Juifs, monnaie courante comme l’on sait, sont des « expressions figées » (sic) ayant perdu tout caractère insultant. Qu’elles n’ont, pour tout dire, plus de sens. Qu’autrement dit, aujourd’hui, en arabe, « Mort aux Juifs » ne signifie pas « Mort aux Juifs ». Le père de Jonathan Sandler, grand-père également de deux des trois petits enfants assassinés par Mohamed Merah à Toulouse, appréciera.

Vous pouvez laisser croire dans votre « Lettre ouverte » que vous combattez les idées et les méthodes du CCIF, mais en l’occurrence vous lui avez  servi de caution morale antiraciste,  vous l’avez encouragé dans sa stratégie de légitimation d’un combat identitaire, communautariste et antidémocratique.

Car c’est bien ainsi que le CCIF exploite cet événement auprès de son public, et c’est ce qui compte pour les militants et amis de la Licra qui refusent d’être tenus pour des alliés de l’islam politique et s’insurgent de voir leur association impliquée dans un tel procès.

Le grand inquisiteur

Vous prétendez qu’à l’issue des débats, j’aurais trié le bon grain de l’ivraie en « faisant la part des choses entre les parties civiles ». Vous étiez absent et on vous aura bien mal renseigné : je n’ai rien fait de tel s’il s’agissait d’examiner combien toutes les parties présentes étaient motivées par la même volonté de déformer mes propos, en transformant l’antisémitisme culturel massif des sociétés arabes en un fait biologique. En dénaturant mes mots à dessein d’en faire l’expression du racisme le plus vulgaire.

« Présenter des excuses », dites-vous. Mais à qui ? Êtes-vous le représentant des « familles arabes » qui auraient pu se sentir insultées par mes propos ?  M’excuser auprès de vous pour obtenir un sauf conduit et échapper au triste sort qu’apparemment je méritais ? Mais qui êtes-vous, M. Jakubowicz, pour vous draper dans la posture du Grand Prêtre doté du pouvoir de dire le bien et le mal ?

Sous l’effet d’une campagne délirante de calomnies, à partir d’une phrase qui était une citation (et dont je persiste à dire que je n’en ai pas altéré l’esprit), j’aurais assigné toute une population à une essence antisémite, quasi-génétique pour dire les choses crûment. De là va naître une « affaire Bensoussan » bâtie de bric et de broc, d’approximations et de mensonges, et de l’« affaire » un personnage fantasmatique, en particulier sur la toile, cet espace infini où la rumeur et la calomnie sont reines.

Je ne vous demande nullement d’être d’accord avec ce que je peux dire ou écrire, prises de position et déclarations, qui ne peuvent manquer d’être soumises à la critique aussi virulente soit-elle. Ce que je ne peux accepter en revanche, c’est d’être cloué au pilori pour  des intentions ou des pensées que l’on m’attribue et qui n’ont jamais été les miennes.  Sortir les mots d’un contexte donné, c’est prendre le risque d’entrer dans une logique inquisitoriale dont Richelieu, en son temps, s’était fait l’écho : « Donnez-moi six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre ».

PAS LE TEMPS DE COMMENTER AUJOURD’HUI, JE REVIENS. PROMIS
MB

Crush, rush. Y todo y nada y absolutamente nada 

Dialogue :
Maurice Vander, connu d’abord pour être le pianiste de Nougaro vient de mourir 

-Oui, j’ai lu. Grand pianiste. L’as-tu écouté avec Bireli Lagrene, le guitariste manouche, dans son disque en hommage à Sinatra :Blue Eyes ? 

-Non. 

-Écoute « I’ve got à crush on you« . 

Rush

-Non, crush. Le BÉGUIN. un mot magique, tu sais bien. Rush, c’est une « ruée« . Et la ruée sur un être, c’est d’une force presque sidérale. La ruée sur, vers un être, c’est l’enlacement violent. Un bolide dans l’éternité. 

-Violent ? 

-Non, violent par son éternité sereine. Un crush éternel. 

– Donc, il faudrait un rush vers le crush ? Ou un Crush avec du rush ? Ça c’est l’amour vrai ? 

-Exactement. 

-Je m’en vais (rush)  embrasser ma femme. Tendrement, pour l’éternité (crush) 

– OK, tu viens de comprendre. Moi je vais chanter « I’ve got you under my skin ». C’est aussi vrai. 

Pose. Sans nom, dommage. 

ODESSA 2016.  On s’approche de la jeune fille, on lui dit, en Anglais, qu’elle est magnifique. On caresse même, gentiment, son bras. On lui demande de prendre la pose. Elle nous fait confiance. On prend la photo. On lui dit merci, on caresse ses poignets. Elle sait qu’on est dans sa beauté, rien d’autre. On a eu tort de ne pas lui demander son nom. 

Simenon, génie. 

A l’heure très, très matinale où l’on enlace l’essentiel, les sens en suspension, les yeux impressionnistes, l’intelligence comme un éther laborantin, les pores de la peau bouillants, l’on s’en va, comme dans une montgolfière de feu,  dans  les cieux ou les souterrains, comme l’on veut, là où se nichent les choses.
Par exemple son musée imaginaire. On l’a dit. On a posté.

Puis on pose sa tablette sur une table de chevet, doucement, pour ne réveiller personne et on se demande ce qu’on aimerait bien redécouvrir hormis nos tableaux de musée. Juste deux pages. Juste de la littérature.

Aujourd’hui, pas Roth, pas Cohen, pas Flaubert. Il nous a fallu 2 minutes pour trouver notre envie : Simenon. L’immense, le génie, l’unique. L’écrivain qui écrase ceux adorés par les lecteurs rapides de quotidiens gris dont l’encre bon marché  salit les doigts ou de regardeurs d’émissions-spectacles dans lesquelles la couleur des cravates ou le sourire de l’imposteur, adulé par des femmes trop rapides ou des apprentis-hobereaux en mal de dandysme trop difficile à choper,  a plus d’importance que le texte simple du génie littéraire.

Simenon, un texte simple, du sublime, au sens originel du terme.

Je rappelle qu’il n’a pas écrit que du MAIGRET. Mais déjà là, il est un géant, un géant. Je suis prêt à offrir ses œuvres complètes au premier qui m’en fera la demande (offre limitée à une demande). Et à lire une page à des amis dans un bar d’hôtel, avant un bourbon bien tassé (offre permanente et illimitée).

EXTRAIT AU HASARD D’UN MAIGRET. PREMIÈRE PAGE DE « L’HOMME DE LA RUE ». Au hasard. 
« ​Les quatre hommes étaient serrés dans le taxi. Il gelait sur Paris. À sept heures et demie du matin, la ville était livide, le vent faisait courir au ras du sol de la poussière de glace.

Le plus maigre des quatre, sur un strapontin, avait une cigarette collée à la lèvre inférieure et des menottes aux poignets. Le plus important, vêtu d’un lourd pardessus, la mâchoire pesante, un melon sur la tête, fumait la pipe en regardant défiler les grilles du Bois de Boulogne.

— Vous voulez que je vous offre une belle scène de rouscaille ? osa gentiment l’homme aux menottes. Avec contorsions, bave à la bouche, injures et tout ?…

Et Maigret de grommeler, en lui prenant la cigarette des lèvres et en ouvrant la portière, car on était arrivé à la Porte de Bagatelle :

— Fais pas trop le mariole !

Les allées du Bois étaient désertes, blanches comme de la pierre de taille, et aussi dures. Une dizaine de personnes battaient la semelle au coin d’une allée cavalière, et un photographe voulut opérer sur le groupe qui s’approchait. Mais P’tit Louis, comme on le lui avait recommandé, leva les bras devant son visage.

Maigret, l’air grognon, tournait la tête à la façon d’un ours…

PS. Aucun, pour une fois. Si, si j’oubliais. On est Vendredi, mon jour préféré. J’arrête de travailler à 16 heures. Mais j’assure que j’ai mis ce matin une cravate. J’adore ce Vendredi, aujourd’hui, specialement. Je raconterai. Rien d’intime, juste une vérité.

Collège 

Non, non, ce n’est pas encore une histoire de Collège et de professeure de rêve (Et si ?). 

Il s’agit du Collège de France et de la série de cours extraordinaires sur Gouvernance et gouvernement d’Alain Supiot, proposés en podcast par France Culture.

Petits joyaux d’intelligence et de clarté. 

CLIC POUR LE LIEN
…. si vous n’avez pas l’ app Radio France et ses podcast sur votre smartphone. 

La mer de Courbet

Comme tous, j’ai construit depuis de nombreuses années mon « musée imaginaire « , bien au chaud désormais dans mon nuage -stock. À ma disposition par un mini-clic (765 œuvres). Pour des nuits et des jours dans le Beau, comme dirait un platonicien.

Je l’ai ouvert ce petit matin. Juste pour chercher mes Courbet. À la suite d’une conversation fortuite sur les paysages de mer. Peu connaissent les « seascape » de Gustave Courbet.

Évidemment,il n’a pas fait que ça ce peintre incroyable, l’un de mes préférés.

Vous pouvez, en tous cas, si vous ne l’avez encore fait, commencer à construire votre musée avec El Greco (cf supra) et Gustave Courbet. Conseil d’ami terroriste (paraît-il)

J’en donne 4 à voir, ci-dessous, de ses mers. Sans commentaires superfétatoires.

Juste un seul : ne me remerciez pas, vous passez trop de temps à le faire. Toute votre vie tant je vous comble. Et moi, j’ai trop l’habitude et je ne réponds pas. C’est donc inutile …

Si vous les découvrez, ces tableaux, vous avez de la chance.

PS1. Turner, pour l’eau, ça fait plus chic. Et pourtant, quand on connaît Courbet…

Il est vrai que pour des posters dans les toilettes, l’anglais fait plus chic.

On se lasse des autres, jamais de Courbet.

PS2. Période de plongée dans mon musée et dans l’art. Je me force à ne pas infliger ici mes redécouvertes. Trop. Dommage pour vous. Mais mon papa m’a appris à ne pas infliger mon plaisir et, comme il disait de me « mettre au diapason de celui des autres, en les faisant coincider « . Il avait sûrement tort, mais je tente (quelquefois sans succès) de suivre le conseil du père. Ça rassure et ça limite les pages.

1 – 
2 –


3 –

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4 –

Lisboa 

Lisbonne,  Août 2012. Un commandement, par un mail gentil, mais ferme, d’inclusion de cette photographie ici.. J’obéis. Sans cependant faire droit à la demande de commentaire élaboré. On ne dit pas, ainsi,  ce qu’ils fixent, ces gamins.  Lisez le billet « Et si ? »… 

Macron, colonisateur du vide

« La colonisation, crime contre l’humanité, un acte de barbarie ». Emmanuel Macron à Alger le 13/02/2017.

La veille de ces propos, une très proche, dans un mail au ton comminatoire, m’a sommé de rejoindre l’équipe de Macron. Elle me faisait l’honneur de considérer que mon « talent », « ma plume », mon « intelligence du monde » (rien que ça) profiterait à ce candidat, que c’était l’homme du « renouveau » et qu’il avait « besoin d’hommes comme moi », qu’il avait d’ailleurs lancé un « appel d’offres » de ce type. Mon épouse, qu’elle venait d’avoir au téléphone, était d’ailleurs d’accord. Je m’interroge d’ailleurs. Elle est peut-être à l’initiative de cette tentative d’enrôlement.

Elle est adorable, cette amie, même si elle hurle quand je le lui dis, en me traitant de « macho », en m’affirmant que depuis le premier jour où elle m’a rencontré elle me hait, me déteste, souhaite ma mort. Soit. C’est une femme d’une douceur incommensurable, mais d’une intellectualité violente. Son époux, un vrai ami aussi, m’a averti : elle est capable de me gifler. Moi je ne le crois pas.

Il faut dire qu’elle sortait des 3 épisodes, il est vrai assez sidérants, sur « Mafia et politique » diffusé sur Arte. Si ce que s’y est dit est vrai, il ne reste plus qu’à pleurer ou donner des gifles à tous les politiques. Avez-vous regardé ?

Je l’ai d’abord remercié de croire en mes capacités d’aider un candidat et j’ai immédiatement refusé, en arguant d’abord de son erreur sur cette possibilité. D’autres avaient plus de temps et de propos pour un soutien de ce type. Et puis, qu’à vrai dire, je ne l’aimais pas ce Macron, depuis son apparition. Pour mille motifs dont le dernier n’est pas ce qu’il représente, à vrai dire que lui-même, son seul talent résidant dans la parole vide, celle qui attrape tout au-delà même des lectrices de Paris-Match ; qu’il ne s’agissait même pas de dire qu’il est trop jeune pour exercer la fonction, cet argument étant assez inepte, l’intelligence n’étant pas synonyme de « sagesse d’un sénior » ; qu’il ne s’agissait pas non plus de critiquer ses « unes » dans les revues ou journaux « people », qu’il aurait tort de ne pas user de la bêtise de ceux qui les façonnent et surtout de ceux qui les lisent.

Non, non, je n’aime pas Macron : c’est une sorte de roquet qui se transforme en chevalier blanc, qui est un traitre, un hâbleur, un faiseur, un midinet qui plait aux midinettes et, curieusement à celles qui ne le sont pas. Un faiseur qui surfe sur les cerveaux vides et disponibles, au sens ou Patrick le Lay le précisait en Juillet 2004, en affirmant que :

« Pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (…).

Donc, je lui ai dit que, bien sûr, pour fonder mon propos presque scientifiquement, comme je l’ai appris sur les bancs des facultés de Sociologie,  je pouvais lui écrire mille lignes sur le politique, son histoire, pour démontrer, écraser, sur la Grèce et sa démocratie, sur le Général Boulanger, sur la Providence en politique, sur les estrades des écoles de grande banlieue et ce qu’ont pu entendre, depuis longtemps, les murs de vieilles salles de fête provinciales. Sur le centre, la mollesse, l’extrême, la structure qui reprenait toujours le dessus, quelque que soit l’homme aux pantalons à la mode qui clamait sa capacité au renouvellement du politique.

Mais que je préférai m’en tenir à l’idiote affirmation : je n’aime pas Macron, ce « catch-all man ».

Mon amie m’a répondu, par un long mail m’expliquant, décortiquant, analysant, faisant appel, dans un mouvement perfide, que je n’imaginais pas, à mes auteurs (elle les connaît, comme elle me connaît depuis des siècles), prétendant qu’il y avait là une « nécessité presque spinoziste ». Elle avait beaucoup de chance de ne pas être à côté de moi. Non, non, je ne l’aurais pas giflé, puisque je ne gifle pas les femmes mais lui aurais lancé mon regard, celui connu de tous, celui qui l’aurait fait regretter d’avoir été mise au monde, d’être née et d’avoir pu parler ou écrire. Le regard tueur et définitif qui l’aurait entrainé loin , très loin de moi. Du moins pour la soirée. Car je suis gentil et non rancunier. Juste « féroce » dans la conjoncture, ponctuellement, comme le dit mon épouse qui se trompe assez souvent. Nécessité spinoziste, je rêve !!!

Mais, c’est quand j’ai lu son propos proféré en Algérie selon lequel « la colonisation est un crime contre l’humanité, un acte de barbarie » que j’ai décidé non plus de ne pas l’aimer, ce qui est minuscule, sans intérêt et chose facile, mais, désormais, où que je sois, où que j’écrive, où que je parle, de le combattre, férocement.

Un filou de ce type doit être abattu, politiquement s’entend. Cet homme providentiel dont des citoyens, y compris intelligents, attendent qu’ils les sauvent, on ne sait de quoi, d’ailleurs. De tout peut-être, donc de rien.

Il est beau, il est jeune, il sait parler, il vient d’on ne sait où, donc du renouveau et les gens suivent.

Je ne comprends pas. C’est comme le disait Guy Debord, que pourtant je n’aimais pas non plus pour ses jugements à l’emporte-pièce camouflés en vérités sociologiques, c’est le spectacle pour le spectacle, sans fond, ni assise, comme une image abstraite qui cherche un titre, le fameux blanc de Malevitch. L’éphémerité « en marche ».

Là encore, j’ai deux options : partir dans un exposé long et rébarbatif sur la colonisation et l’Europe ou m’en tenir à l’accusation de filouterie.

Je prends un chemin médian : juste quelques mots.

D’abord le rappel de la définition pénale du crime contre l’humanité par l’article 212-1 du code pénal. Des faits «d’atteinte volontaire à la vie, d’extermination, de réduction en esclavage, de déportation, transfert forcé de population, torture, viol».

Définition qui ne confond pas l’excès d’un comportement situé avec la volonté globale et la conscience de l’action. En clair le barbouze qui extermine, le bataillon qui viole ou qui transfère ne le fait pas au nom d’une politique organisée dont le but est l’action concernée.

Le propos de Macron n’est pas scandaleux (l’ordre du scandale est celui de la politique) mais plus simplement idiot, dans le champ de l’invective, de l’insulte de la France (dont les dirigeants à l’époque étaient de la Gauche), l’injure, la recherche d’une première page et non dans la vérité juridique et sociologique.

Il relativise par ailleurs le « crime contre l’humanité », assimilant la colonisation à la Shoah ou au massacre des arméniens.

Cet homme est un irresponsable, un petit shadock qui pompe, d’un oeil vitreux et d’une voix maléfique, les électeurs qui adorent ce discours de l’avilissement de la France.

N’allez pas croire que l’on va rappeler ici le côté « positif » de la colonisation. ce serait entrer dans un autre débat et on réserve cette analyse à un prochain billet

Non, on reste au niveau de ce faiseur, cet imposteur. Ce qui nous intéresse ici, c’est ce Macron et son incroyable perfidie qui va en territoire acquis à l’audition intégrale de tels propos, clamer à l’endroit des français qui reprochent tout à la France, qu’il faut voter pour lui.

La vilénie est tellement flagrante, la tactique sémantique tellement primaire qu’on se demande même comment on peut le soutenir.

L’extrême gauche dira qu’il a raison (c’est bon pour un second tour contre Marine Le Pen), les « arabes » de France aussi, les soutiens de Valls qui ont tout perdu également, se drapant dans ce qu’il leur reste de « gauche » : l’anticolonialisme rose.

C’est donc du discours d’un attrape-tout, presque un attrape-nigaud.

Macron, c’est un crime contre l’honnêteté, un acte de barbarie électoral.

PS. Pour « passer à autre chose », ce qui peut être fatigant, on colle une photo d’une impasse à Malte, au crépuscule, là où il faut marcher avant de prendre juste l’apéritif avec les gens qu’on aime. Il n’y a rien de plus vrai que le plaisir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Et si…?

Vous souvenez-vous de vos « rédactions » dans les premières années du Lycée (dénommé désormais le Collège) ? Moi, parfaitement. Vous souvenez-vous des sujets ? Moi, encore parfaitement. Evidemment, c’était mon activité préférée.

Et notamment, celui-ci, inventée par une prof qui était un génie, Madame Henry (ça sonnait comme Madame Bovary), au surplus une beauté à faire pleurer le monde.

Elle nous avait donné ce sujet : « Et si…? »

Elle avait ajouté que si nous ne le comprenions pas, c’est qu’on était idiot. Elle avait raison.

Ce sujet m’est revenu à la mémoire, il y a quelques minutes.

Madame Henry nous disait qu’il était « à multiples entrées »; que l’on pouvait y mettre ce qu’on voulait et qu’à partir de cette petite question d’immenses mots pouvaient être écrits.

Nous devions« inventer » le sujet, sur l’interrogation.

Elle nous avait donné des exemples

-Et si …j’avais été noir ?

– Et si …mon père était inconnu ?

-Et si…j’avais rencontré cette prof ?

– Et si…j’étais aveugle ?

– Et si…j’avais été follement amoureux ?

-Et si j’avais été un dieu grec ?

-Et si j’étais né en France ? En Auvergne ?

Cette prof était un génie. Car, en effet, tous ses élèves, par cette ouverture dans la question, avait mis toute leur vie dans la « rédac ». Leurs joies, leurs chagrins, leurs explosions, leur regrets, leurs certitudes. Et tous leurs premiers bouillonnements sexuels. Presque tous.

Je suis absolument persuadé que beaucoup ont commencé leur vie d’adulte par l’écriture de cette rédac.

Et elle souriait, souriait, lorsqu’elle a rendu les copies. Plus elle souriait, plus elle était belle. Dieu qu’elle était belle ! (on sait que c’est mon mot-valise pour les femmes belles, mais je ne l’ai utilisé que pour 6 femmes, je viens de faire le compte, étant observé qu’il faut que je fasse attention à ne pas transformer ce blog en journal lequel est évidemment ailleurs).

Donc, elle souriait délicieusement en rendant les copies, en regardant dans les yeux celui à qui elle tendait les feuillets. Comme si elle signifiait l’importance de cet acte dans la vie de ces adolescents. Peut-être voulait-elle leur donner un visage pour leur vie, un visage de femme belle, ouverte, disponible, attirante par cette seule disponibilité évidemment impossible. Et qui sourit, pour inscrire, joliment et dramatiquement, dans leur mémoire alerte son visage, comme un ange qu’on appelle lorsqu’un grand chagrin vous prend, vous savez, celui sans aucune cause, juste du poids.

Mais – et ce moment restera toujours ancré dans ma mémoire- toujours – absolument toujours- elle m’ a demandé de rester après la classe. Elle « avait à me parler ». Elle ne m’avait pas rendu ma copie. Mes copains ont cru à une engueulade. J’avais du échouer, rendre une mauvais devoir et ce alors que j’avais toujours la meilleure note, ce qui me rendait son « chouchou », selon tous. Elle allait me passer un savon. C’est ce qu’ils se disaient, mes copains.

Ils sont tous sortis.

Elle m’a pris la main, m’a caressé les cheveux, presque comme avec un adulte. A vrai dire, comme pour un adulte. Elle me regardait, me regardait au fond des yeux comme nulle, depuis, ne m’a regardé. Comme si elle me voulait, comme si elle me dévorait. Je le jure. Et elle m’a dit :

– Et si vous m’aviez aimé comme un fou ? Que se serait-il passé ?

J’ai ri, j’ai immédiatement compris. Et pour la première fois de ma vie, j’ai pris langoureusement la main d’une femme. Elle ne l’a pas retirée.

Evidemment : j’avais écrit ma rédac (j’aurais du la garder) en inventant la question suivante :

– Et si…Madame Henry était amoureuse de moi ?

J’avais osé. J’avais écrit sur 4 pages sa beauté, mon désir, littérairement enveloppé, en veillant à placer le discours dans le conte, le féérique, en usant de tous les synonymes innocents du désir le plus fou, en inventant un âge adéquat, une simple volonté de l’épouser, un ode à la beauté immatérielle, rayant les corps, loin de l’épiderme.

J’avais, à presque treize ans, écrit qu’elle était trop belle.

J’avais osé.

J’aurais été idiot de ne pas l’écrire. Je déteste les regrets, ceux qui viennent lorsque les vides ne sont pas comblés par les mots et le reste.

Et je pense tous les jours à Madame Henry que je n’ai pas épousée. Trop belle.

 

PS2. Dans chaque situation, quelqu’elle soit, posez-vous la question du « et si ? ». Vous n’imaginez pas sa fécondité. C’est exclusivement l’objet de ce billet, le reste n’est qu’émoi.

Hardy japonaise ?


 

 

 

 

 

 

Je n’en reviens pas. Un copain de très longue date qui connait donc beaucoup trop mon passé, qui n’a pourtant même pas lu mon billet sur FH, m’envoie cet article paru dans le Figaro le 24 Janvier et que je colle plus bas. En ajoutant, sérieusement, que je devrais lui écrire.

Je lui réponds :

– Ecrire quoi ? Des chansons ? Tu sais bien que j’ai arrêté.

Il me répond :

– Non, non, juste lui écrire, elle adorera. J’ai son adresse mail. Je la connais un peu. Ecoute son dernier disque et le clip et tu lui écris. Et tu m’envoies une copie. Elle adorera.

Je vous jure que je ne sais pas pourquoi il me demande de lui écrire. Il y a anguille sous roche, comme dit ma gardienne.

Je ne vais pas lui écrire. Bien que..

Je colle après l’article le lien pour le clip.

Je ne commente pas, je vais lui écrire. Peut-être une chanson.

Découvrez Kumisolo, la Françoise Hardy japonaise

Touche-à-tout japonaise exilée à Paris Kumisolo sortira son premier album solo, Kabuki Femme Fatale, le 7 avril sur le label Alter K. Crédits photo : Linus RicardPhoto prise par: Crédits photo : Linus Ricard

EXCLUSIF – Plongez dans l’univers kitsch, mielleux et délicieusement planant de cette touche-à-tout nipponne installée à Paris depuis une dizaine d’années et écouter La Tête ailleurs, extrait de l’album Kabuki Femme Fatale, à paraître au printemps.

Vous ne connaissez pas encore Kumi Okamoto, mais l’avez sûrement déjà aperçue quelque part. Dans ses précédents projets, le trio Konki Duet ou le duo Crazy Curl, dans une vidéo de recette de cuisine ou dans un défilé Louis Vuitton. Cette touche-à-tout de 37 ans en provenance du pays du Soleil-Levant exilée à Paris multiplie les expériences dans la musique, la mode, la cuisine et l’art en général. Pour son dernier projet en date, «Kumisolo» s’est fait accompagner par le groupe d’exotica Joe Dalovaz à Stockholm et en a rapporté un album, Kabuki Femme Fatale, qui sortira le 7 avril prochain sur le label Alter K.

Extrait de ce premier opus pour son aventure solo, le morceau La Tête ailleurs, que Le Figaro vous propose de découvrir en exclusivité. Le clip sortira vendredi 27 janvier.

 Inspirée par les icônes des années 1960

Un morceau pop et poétique à la mélodie entêtante qui rappelle les grands noms du yé-yé. Cette ancienne étudiante en cinéma et amoureuse de la Nouvelle Vague n’a jamais caché s’inspirer des icônes des années 1960. Mais la force créatrice de cette Françoise Hardy japonaise, c’est l’imagination, comme elle le reconnaît. «Je me suis imaginée sifflotant cette chanson dans la rue, puis m’envolant dans le ciel au moment du refrain. L’imagination, c’est ce qu’il y a de plus puissant chez les hommes. On peut tout faire avec», affirme-t-elle.

Entourée sur scène par Nicolas Lockart, bassiste de Fishbach, Raphaël Léger, batteur de Tahiti 80, et son guitariste attitré Romain Dejoie, Kimisolo dresse un univers disco pop psychédélique parfait pour avoir «la tête ailleurs». À mi-chemin entre François Truffaut, Wes Anderson, Françoise Hardy et Roberto Pregadio, plongez dans l’univers kitsch, mielleux et délicieusement planant de Kumisolo. Rendez-vous ce vendredi 27 janvier pour la sortie du clip.

 

ET ICI LE CLIC POUR LE CLIP

Aleph

A l’heure où l’on s’abandonne, l’on peut tomber sur ce qui accompagne votre abandon.

Comme par exemple Borgès. Enfoui dans ma bibliothèque, parmi des milliers d’autres, dans ma nouvelle tablette. Ravi de l’avoir retrouvé, ravi.

Un extrait, celui qui fait comprendre la magie de l’écriture. C’est Borgès :

« Les nuits du désert peuvent être froides, mais celle-ci avait été un brasier. Je rêvai qu’un fleuve de Thessalie (aux eaux duquel j’avais restitué un poisson d’or) venait me racheter. Sur le sable rouge et la pierre noire, je l’entendais s’approcher ; la fraîcheur de l’air et le bruit affairé de la pluie me réveillèrent. Je courus, nu, la recevoir. La nuit tirait à sa fin ; sous les nuages dorés, la tribu, aussi heureuse que moi, s’offrait à l’averse vivifiante avec une sorte d’extase. On aurait dit des corybantes possédés par le dieu. Argos, les yeux fixés sur le firmament, gémissait. Des ruisseaux lui coulaient sur le visage, non seulement de pluie (je l’appris par la suite), mais de larmes. « Argos, criai-je, Argos. »
Alors, avec étonnement, comme s’il découvrait une chose perdue et oubliée depuis longtemps, Argos bégaya ces mots : « Argos, chien d’Ulysse. » Puis, toujours sans me regarder : « Ce chien couché sur le fumier. »
Nous accueillons facilement la réalité, peut-être parce que nous soupçonnons que rien n’est réel. Je lui demandai ce qu’il savait de L’Odyssée. L’usage du grec lui était pénible ; je dus répéter ma question.
« Très peu, dit-il, moins que le dernier rhapsode. Il[…] »

Extrait de: Jorge Luis Borges. « L’Aleph » 

PS. Bonne nuit, je continue dans Borgès, je viens de retrouver ses oeuvres complètes dans la Pléiade, du papier. Vous voyez bien que je peux varier., même si ce papier « La Pléiade » me semble vraiment trop fin et les caractères trop minuscules. Mais je retrouve le chic.

Journée productive, du moins pour l’obéissance, non ?

Villeréal

Désolé, encore du stock, mais je ne fais qu’obéir. Je devrais refuser et me rebeller. Mais j’obéis. J’assure que je reviens aux billets que vous connaissez, très bientôt. Mais là, j’obéis. Je préfère obéir et ne pas fâcher.

Francis Villeréal

« Il n’a pas eu le prix, mais il n’est pas triste. La critique a été bonne et le livre se vend bien.

Il conduit trop vite, il le sait, il n’aurait jamais dû acheter cette voiture de sport, trop rouge, trop voyante, trop rapide. Mais il aime la vitesse, celle qui effraie et nous plaque dans les yeux, au travers d’un pare-brise sale, un désordre d’images du monde, éphémère, sans fixité, juste des couleurs désordonnées.

Un jour, l’un de ses amis a osé faire le lien avec l’accident de Paula. Il l’a frappé violemment, sans dire un mot. Déjà vingt ans.

Il appuie encore sur le champignon, un sanglot dans la gorge.

Il voit le panneau de l’aire de repos. Personne, pas une seule voiture. Il sort et marche jusqu’au bout, sur un petit talus d’où il peut apercevoir le flot de la circulation. Au loin, un village hérissé de l’inévitable clocher.

Il décide de s’y arrêter pour la nuit, de chercher l’unique hôtel, d’y dormir après un repas lourd et arrosé. Puis il sourit, se disant qu’il n’est pas romancier par hasard. La route, l’hôtel impromptu, le repas de tripes, comme dans un roman.

Il revient dans dans son bolide et relit l’incroyable lettre :

« Monsieur Villeréal,

Je vous raconte :

 Trop, c’est trop, il faut bouleverser la donne. Il ne me regarde plus et se contente d’être gentil, trop gentil, avec moi, avec les enfants. Père modèle, époux de choix. Je n’ai rien à lui reprocher, rien. Justement. Je me souviens de notre première rencontre. C’était en décembre il y a longtemps. Il débutait dans la profession, comme moi, et nous étions assis côte à côte dans la salle de cours. Une conférence, obligatoire pour le stage, sur « la transaction ». Curieusement, il ne prenait aucune note et ne s’intéressait pas du tout à moi. Il rêvait, certainement.

Je commençais à être nerveuse, ne pouvant supporter cette indifférence. Il faut dire que j’étais plutôt belle et désirable, tous les hommes me le disaient. Il faut dire aussi que je faisais tout pour l’entendre. Mais depuis la mort de Maman, j’avais considéré que le plaisir était honteux, impudique devant la mort d’un proche. Evidemment ridicule, mais c’était comme ça. Certes, de temps en temps, dans ma vie d’étudiante, j’invitais un garçon dans l’immense appartement qu’elle m’avait légué. Ils étaient terrifiés par tant de richesse, grands tableaux et meubles d’époque. C’est bizarre comme la richesse peut rendre idiot ceux qui ne l’on jamais possédée. Et une femme belle dans un lieu somptueux les terrifiait. Ils repartaient souvent sans oser me toucher et ça m’arrangeait bien. Le sexe ne m’intéressait pas. Ma mère était tout pour moi. Elle passait son temps à écrire et à déchirer ce qu’elle avait écrit. Quand je lui posais la question elle me répondait toujours « imparfait, imparfait, à jeter ».

Où en étais-je ? Ah oui ! Notre première rencontre. Je ne pouvais tolérer cette indifférence. J’approchais mon genou du sien et cherchai l’effleurement. Il allait payer sa tiédeur, son mépris. Dans quelques minutes, à la sortie du cours, il allait me supplier de prendre un verre avec lui au café du coin et je refuserai, en souriant, en le laissant planté sur le trottoir. J’imaginai la scène, son air triste et perdu devant le refus bien envoyé qu’il allait essuyer !

Je trouvai le genou. Il ne retira pas le sien mais continua à rêver (ou à faire semblant) sans répondre à la pression. J’appuyai, fortement, ce qui le fit réagir. Il me regarda, se leva, et alla s’installer ailleurs, ce qui surprit l’assistance qui ne comprenait pas ce déplacement impromptu. Je n’en revenais pas et j’étais furieuse. J’étais (je le suis encore), tous me le disaient, belle et désirable.

Le cours terminé, je sortis rapidement, presque en courant, toujours en colère devant cet ignoble affront. Il courut aussi et me rattrapa. Il s’excusa de ses poses et de son impossibilité de « ranger ses genoux ». Il ajouta que souvent les jeunes filles voyaient dans sa tendance à les laisser traîner (ses genoux) des avances vulgaires de dragueur impénitent. Il le jurait : ça n’était pas volontaire. Et il s’excusait encore en ajoutant que plutôt que de laisser croire à une « avance odieuse », il avait préféré s’éloigner.

Je ne savais plus quoi dire. Il se moquait de moi, sûr. Il me proposa de boire un verre au café du coin et sans le regarder, j’acceptai, stupéfaite de ma réponse. Je ne sais toujours pas, malgré de longues années ensemble, s’il s’est moqué de moi. Nous n’en n’avons plus parlé, jamais.

Il n’était pas d’une grande beauté. Pas laid cependant. Et ce charme inégalé que tous s’accordent, même ses ennemis, à lui reconnaître. Il m’a souvent affirmé – et je l’ai toujours cru –  qu’il ne comprenait pas comment il avait pu plaire aux femmes.

Son extraordinaire sens des mots, sa faculté de la tirade parfaite, longue et un peu précieuse me frappa, dès nos premiers instants ensemble.

Dans ce café du coin, il parla et parla, de tout, et encore et encore. De la profession, bien sûr, de ses premières affaires, de son père, de ses amis, de littérature, de peinture. J’aurais dû laisser ce raseur et partir. Nous avons très vite décidé de vivre ensemble et nous nous sommes mariés après un test positif de grossesse. Je l’aime. Je l’ai toujours aimé. Mais il faut bouleverser la donne. Mais, Dieu, que je l’aime.

Après notre première nuit, il est vite parti chez lui, sans même accepter un café, sans remettre sa cravate (ce qui est pour lui une infamie). Il lui fallait écrire une lettre, pour moi, urgemment, avait-il ajouté. J’ai reçu cette lettre, par porteur, exactement deux heures après son départ. J’ai toujours eu peur de la perdre. Je la laisse dans le tiroir de la table de chevet et crains les cambriolages. Inouï ! Comment peut-on écrire tant d’amour à une inconnue d’un soir ?

Il revint le soir et après notre première étreinte, me dit, très doucement, qu’il fallait que je quitte mon immense appartement. Il ne pouvait pas supporter cette facilité. Elle pouvait l’humilier et « casser notre amour ». Ses revenus, certes modestes à l’époque, lui permettaient une location raisonnable, en proche banlieue. J’ai cédé par la suite à tous ses caprices, ai tout accepté de lui. Mais ça, non ! Ma mère me l’avait fait jurer. C’est dans cet appartement qu’elle avait aimé ce père que j’ai si peu connu. Et jusqu’à la fin, son « sang » devait y rester ! Ma mère se serait bien entendue avec lui. La formule tapageuse est leur fort !

Il céda et le regrette d’ailleurs encore (il me le dit de temps à autre). Nous nous sommes donc installés dans le grand appartement.

Je travaillais, à l’époque, dans un grand cabinet international et m’ennuyais. Je hais ce métier. Je l’ai quitté très rapidement, ma fortune d’abord, ses immenses émoluments par la suite, me le permettaient. Il me l’a reproché, un jour, gentiment : nous aurions pu travailler ensemble, se voir toutes les heures de la journée. Sa gentillesse est sans limites. Trop. Il faut.

Le jour où nous avons su (le test de grossesse) que j’attendais un enfant, il a d’abord téléphoné à son meilleur ami pour l’inviter à boire le champagne et puis à son père. Je n’ai jamais su ce que son père avait pu lui dire mais il raccrocha en pleurant. C’est la seule fois où je l’ai vu pleurer. Nous n’en n’avons jamais parlé.

Mon plan m’affole. Suis-je devenue folle ? Je le crains. Mr Villeréal, aidez-moi, aidez-moi.

 Seul un romancier peut m’aider, seul un écrivain sait le ventre douloureux. Vous êtes le seul à pouvoir m’aider, vous êtes le seul à pouvoir m’empêcher.

 Francis Villeréal rangea la lettre dans son enveloppe. Il était certain de la réussite de son plan. Il fallait juste être sentimental. Seul le sentimental sait.

PS. Je reviens. Dois-je continuer à obéir ? Je ne sais plus. On verra demain. Mais, ça ne peut être très grave cette obéissance. Je raconterai plus tard, un jour, à qui j’obéis. L’histoire vaut le coup d’être racontée. Ca date d’hier, Vendredi 10 Février 2017. Incroyable, cette intempestivité. Je raconte dans 8 jours, histoire d’amortir un peu le choc. Extraordinaire, mais je suis ravi d’obéir. Je raconte très bientôt, je promets.

 

Course

« Course », c’est la traduction de « Corrida ». Course de taureaux. Corrida de toros.

Aujourd’hui, c’est jour de stockage intense dans la mémoire et l’on ne peut donc oublier la corrida. Ici, je n’obéis pas, j’écris.

A une époque, j’écrivais sur le sujet, débattais, expliquais, tentais de convaincre., Je ne le fais plus. C’est inutile.

Si voulez comprendre la corrida, vous m’accompagnez dans une arène, vous prenez place à côté de moi et on parle. Parce qu’on parle à la corrida, sans gêner son voisin. On n’est pas au cinéma.

En attendant l’accompagnement, quelques photos de Seville.      

Bon, j’arrête.

 

Le vol de la vie

La scène se passe à Milan. En famille. Nous sommes dans un café, près du Duomo.

Je me lève et décide de prendre la photo. Juste un minuscule souvenir, comme je ne les aime pas.

Et là, une jeune femme, juste derrière nous me fait de grands gestes. Je ne comprends pas, m’approche, lui demande ce qu’elle veut me dire.

Dans un anglais approximatif, elle me fait comprendre qu’elle ne veut pas être prise en photo. Je lui réponds, très gentiment, que ce n’est pas elle que je prends, mais ma petite famille. Elle me répond qu’elle est dans le champ et qu’elle ne veut pas. Je lui dis qu’il n’y a aucun problème. Elle sera floue, je suis à une ouverture de diaphragme maximale sur mon appareil. Et c’est à cet instant qu’elle me dit, un peu, gênée, qu’elle croit que la photographie lui « vole » son énergie, sa vie, son énergie vitale. Et qu’elle perd du « vital »si elle est dans le champ.

Je comprends, je ne prends pas la photo. Ou du moins, j’en prends une autre, sans qu’elle ne soit dans le champ.

Beaucoup dans des sectes croient à ce phénomène et en Afrique, dans certaines tribus, c’est courant.

Mais je voudrais ici vous montrer quelque chose.

Près de chez moi, du moins à la campagne, j’ai photographié des centaines de fois, à chaque saison, dans toutes les lumières, un arbre au bord de la route. Il était presque mon seul « ami » dans le coin. Pas un jour où je ne l’ai photographié.

Quelques photos :

        

Puis, un jour, je vois l’arbre s’effriter, se détruire, sans branches, frêle, agonisant.

Et quelques jours après, je reviens. et :

Mais, oui, évidemment, que je me suis posé la question du lien causal entre mes photos et la mort de l’arbre. Entre la répétition du vol d’énergie et sa disparition.

J’ai demandé après quelques mois d’inquiétude, à mon voisin fermier le motif de la mort de cet arbre. Il m’a répondu que c’était l’autre fermier qui avait utilisé dans son champ un pesticide interdit. Je ne l’ai pas cru, il s’agissait d’une petite vengeance d’un autre siècle.

Je crois qu’il est mort de sa belle mort et c’est tout.

 

 

 

 

Pluie

Stock.

C’est Juan le bel hôtelier qui s’est inquiété des cris, qui vient demander si tout va bien. Il dit à Paul qu’il a l’habitude, que les scènes de ménage dans les chambres d’hôtel sont classiques, que les cris de ce type font partie des doléances des clients mais que là, il ne comprend pas, impossible vous deux, les plus beaux amoureux.

Paul l’interrompt et lui dit, en lui claquant la porte au nez :

– Va te faire voir ailleurs.

Puis, il ouvre l’armoire, roule ses chemises en boule, les met dans son sac.

Il souffle, comme au théâtre, regarde son sac, longtemps, se décide à le fermer et sans regarder Clara, revenue, nue et stupéfiée, sort, en claquant la porte. Très bruyamment.

Dehors, la pluie s’est mise à tomber, très fort, des boulets noirs.

La lumière était trop belle, elle n’a pu tenir.

Sentiers

On ne fait que copier/coller :

La gloire des sentiers

(Publié dans Philomag 06/16)

En 2017, l’achèvement du Sentier Transcanadien en fera le plus grand sentier récréatif du monde, long de 23 000 kilomètres : en marchant 30 km/jour, il faudra 3 ans pour le parcourir de l’Atlantique au Pacifique.

En 2014, 210 944 pèlerins sont arrivés à pied à Saint-Jacques-de-Compostelle.

De toutes les routes qui mènent à Compostelle, la plus fréquentée part du Puy-en-Velay. Elle est longue de 1 517 km.

Avec 1 000 m de dénivelé pour 12 km de marche sur des planches à flanc de falaise, le sentier du mont Hua Shan, dans la province chinoise du Shaanxi, prétend au titre du plus dangereux du monde.

La France compte 180 000 km de sentiers balisés.

En 2014, il s’est vendu 4,4 millions de paires de chaussures de randonnée dans l’Hexagone, au prix moyen de 43 euros.

« Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose. » Friedrich Nietzsche, Crépuscule des idoles

Une expérience menée à Harvard auprès de 48 participants indique que la marche favorise la pensée créatrice chez 81 % d’entre eux.

30 minutes de marche quotidienne pendant 3 ans réduisent de 33 % les risques de décès.

90 minutes de promenade dans les bois réduisent l’activité neuronale dans une région du cerveau liée aux problèmes de santé mentale.

Des chercheurs de Stanford ont comparé les risques d’hypertension chez 33 000 joggers et 15 000 marcheurs : les bénéfices cardiovasculaires sont équivalents entre la course et la marche (à dépense d’énergie égale, soit une distance 50 % supérieure pour la marche).

Aux États-Unis, 70 % des randonneurs sont blancs, 11 % sont afro-américains.

Une étude espagnole de 2011 dresse le portrait du randonneur type : un homme âgé de 45 ans et diplômé de l’enseignement supérieur.

Selon la fédération qui les regroupe, les participants aux stages de jeûne et de randonnée sont passés de 300 en 1999 à plus de 5 000 aujourd’hui.

7 000 km à pied, c’est la distance parcourue par certains migrants venus d’Afghanistan en Europe.

Préservées dans la cendre volcanique, les plus anciennes traces de bipédie sont celles d’un adulte accompagné d’un enfant : ils marchaient en Tanzanie il y a 3,6 millions d’années.

Sources : Sentier.ca, Association française des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle, Les Chemins vers Compostelle, Agence de coopération interrégionale et réseau Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, Voyager loin, Fédération française de randonnée, Les Échos, American Psychological Association, American Cancer Society, Proceedings of National Academy of Sciences of the United States of America, The Atlantic, New Republic, SHS Web of Conferences, Fédération française Jeûne & Randonnée, The Globe and Mail, Hominidés.com

Par SVEN ORTOLI

Michel Monpazier

Une nouvelle affaire Ajar

 Voici le texte paru dans le « Monde des livres » que la secrétaire générale de la maison d’édition lisait, chez elle, allongée sur son lit :

« Olivier Biron. Echappées. Editions Ducassé. 337 pages. Une nouvelle affaire Ajar.

Décidément, les techniques médiatiques ne se renouvellent pas et l’imagination des hommes du marketing éditorial n’est assurément pas débordante. Encore une fois, pour cette rentrée, un livre éblouissant écrit certainement par un grand de nos auteurs, sous un pseudonyme. C’est notre conviction.

L’ouvrage en question (« Echappées ») est remarquable. Et son succès en librairie a été immédiat. Mais l’auteur est inconnu, la maison d’édition affirmant – ce qui n’est pas nouveau- qu’il ne désire pas apparaître et se fait représenter par un agent muet.

Les hypothèses vont bon train sur l’identité de l’auteur. Certains croient à un nouveau venu, d’autres, comme nous, sont plutôt convaincus d’une nouvelle affaire Gary ou Ajar, comme on veut.

Le thème du livre ? Justement la perte de l’identité. Un homme, qui n’est d’ailleurs pas nommé, écrit chaque jour une lettre à un inconnu qu’il choisit au hasard, sur une page d’un annuaire téléphonique. Dans ces lettres, l’homme innommé raconte sa vie et pose, à la fin du récit, au destinataire, deux questions, toujours les mêmes, et attend une réponse, poste restante : Se souvient-il de leur rencontre ? Ne se sent-il pas coupable ?

Le rédacteur des lettres s’invente chaque jour une nouvelle vie. Et il reçoit, curieusement les réponses attendues, de toutes sortes, dans tous les styles. Le livre éparpille les correspondances et l’on ne sait plus qui écrit, qui répond. Une construction sur cet embrouillamini.

Les styles s’éparpillent, pompeux, onctueux, fleuris, déclamatoires, emportés, emphatiques, élégants ou sentencieux.

Les vies inventées sont sublimes ou ordinaires et les réponses vont de l’ironie au pathétique. Nombreux sont ceux qui répondent en relatant avec force détails la rencontre avec l’auteur en avouant leur faute, contrits et repentants D’autres racontent leur histoire pour démontrer l’impossibilité de la prétendue rencontre.

C’est ce fouillis épistolaire qui compose l’ouvrage. L’on ne sait rien du narrateur. Il est dit simplement, à la fin, que dans une chambre d’hôtel, il compulse les réponses pour se choisir sa vie, dit-il. Le livre s’achève sur cette image : un homme sur un lit et des lettres amassées. C’est tout.

Le roman est excellent et ceux qui s’arrêtent au tour médiatique ont tort. Il est le résumé des âmes contemporaines et nous donnent à voir leur perdition. A coup sûr, l’auteur pointe sur les foules et y recherche les êtres. Ce qui définit un roman.

Michel Monpazier, son whisky à la main, un single malt japonais comme il les aime, sourit. Evidemment.

PS. En tête de billet : l’oeuvre complet de Caravage (Editions Taschen) est depuis hier sur mon bureau.

Juste deux remarques :

La première : Il s’agit d’un extrait de « Judith décapitant Holopherne ».

Le tableau dans son entier :

Extrait de Wikipédia : « La scène, qui est issue de l’Ancien Testament (Livre de Judith, 13:8-116), représente la veuve Judith qui, après avoir séduit le général assyrien Holopherne, l’assassine dans son sommeil pour sauver son peuple du tyran pendant le siège de Béthulie. Une servante l’accompagne portant un sac pour emmener la tête quand elle sera coupée, car le Caravage a figé l’instant — Judith n’a pas encore fini de couper cette tête, le sang gicle en trois jets sur l’oreiller et le drap — rendant l’épisode intemporel.

La radiographie montre qu’à l’origine, Judith est représentée les seins nus ; Caravage décide finalement de les recouvrir d’un voile.

Le visage cruel de la vieille servante est sans doute inspiré par les études ou caricatures de Léonard de Vinci conservées à la pinacothèque ambrosienne de Milan ».

Lorsqu’on voit le « détail »du tableau (la femme), on imagine une souffrance, une détresse profonde. En soi. Comme par exemple un grand chagrin. Mais non, on se trompe : elle décapite. Et là on comprend mieux : le visage est façonné par l’action morbide. Comme quoi, les détails sont trompeurs. il faut être entier.

Deuxième remarque : juste le souvenir d’une conversation avec une de mes filles qui a osé un jour me dire – Papa, tu viens d’écrire « l’oeuvre complet ». Tu as oublié un e : l’oeuvre complète. C’est du féminin. J’ai souri et je lui ai répondu que je n’avais pas oublié de « e ». Il est vrai que la chose est curieuse. Mais c’est bien « l’oeuvre complet »., Je ne ferai pas l’injure au lecteur d’expliquer.

PS général : vous avez compris que la première partie, le « Monpazier » est une suite de l’obéissance. Je ne fais qu’obéir.

 

Chinchon

Dans un texte qui vient de ne je ne sais où, et que vous avez lu ici (Clara), intégré sur injonction, il est fait état des jardins du Parador de Chinchon. Je colle juste ci-dessous une photo. Elle date du mois d’Août 2016. On n’y voit qu’une partie des jardins. C’est un ancien couvent. L’endroit est magique.

Un de nos endroits préférés, comme Aiguablava (Bégur). On y est allé très souvent.

J’aurais aimé,aujourd’hui, posséder juste quelques heures un petit don d’ubiquité pour m’y retrouver. Je vais peut-être y aller cette semaine.

Si vous ne savez où aller, retenez ces deux noms.

Votre vie sera transformée.

PS. Chinchon est aussi un nom magique. Cherchez sur Google, c’est à 50 km de Madrid. Vous ne pouvez imaginer ce que nous avons vécu à Chinchon. Si je le raconte, j’en ai pour le week-end. Je n’en ai pas le temps, je dois écrire autre chose, passer à autre chose, si vous voulez.

Et, puis, je risque de faire pleurer.

 

Dragueur latin et grec

 

 

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, jour de pleine écriture, et pour me reposer un peu, j’héberge. Je laisse la place à un excellent article d’Alexandre Lacroix que j’aurais pu écrire. Mais je n’ai pas osé. Lisez.

« Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai jamais été tellement convaincu par la fameuse formule : carpe diem. En latin, ce sont les deux premiers mots d’un célèbre vers d’Horace qu’on traduit ainsi :« Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain. » Il en existe, d’ailleurs, des tas de variantes. Le romantique Goethe s’exclame : « Le présent est notre seul bonheur. » Chez Ronsard, cela donne : « Cueillez, cueillez votre jeunesse », dans le fameux sonnet à Hélène qui parle d’une rose à peine éclose, et dont Raymond Queneau a modernisé ainsi la leçon : « Si tu crois petite / xa va xa va xa va / va durer toujours / ce que tu te goures / fillette fillette »… Mais alors, pourquoi s’élever contre ce conseil de vie qui incite à profiter du moment présent, à ne pas le laisser ternir par les soucis, à prendre conscience du caractère éphémère des plaisirs ? Pourquoi les gens qui disent carpe diem m’agacent-ils toujours un peu ?

« Le carpe diem, c’est un truc de dragueur »

Parce que je sens qu’il y a là-dessous quelque chose de louche, comme un attrape-gogo. Soyons plus précis et allons au fait : le carpe diem,c’est un truc de dragueur. Stratégiquement, un dragueur ne doit pas se montrer trop insistant ni trop braqué sur son objectif ; le jeu de la séduction suppose que l’on fasse preuve d’un certain détachement, que l’on ne manifeste pas un vulgaire appétit mais que, tout en dévoilant son désir, on garde de la distance et de l’humour. Il ne s’agit donc pas de foncer droit sur le corps de l’autre, mais d’improviser un discours qui enveloppe la chair, qui donne le frisson. Les mots du grand séducteur valent caresses. C’est pourquoi on ne saurait s’y fier : le séducteur ne parle jamais tout à fait en philosophe. Carpe diem, dans le registre de la drague contemporaine, ça se transposerait ainsi : « Tu sais quoi ? J’ai pas envie de me poser trop de questions, là. Je préfère qu’on se laisse aller. C’est tellement bon, d’agir dans la folie du moment, tu ne trouves pas ? Les autres, on s’en fout. Cette nuit tout est permis. Cool… On va s’éclater ! »

Mais le carpe diem n’est pas la seule des locutions antiques célèbres à fonctionner comme un slogan publicitaire. Le « connais-toi toi-même », ou gnôthi seauton en grec, était inscrit au fronton du temple de Delphes dans le but d’attirer les chalands, de promouvoir le culte d’Apollon et de moissonner les offrandes…

Dans le cas du connais-toi toi-même, l’arnaque consiste en cela que la promesse est intenable ; pas plus qu’un œil ne peut se voir lui-même, je ne peux me saisir de l’extérieur ; pire, comme ma vie est plongée dans le temps, que mon avenir m’est inconnu, que j’ai oublié des pans entiers de mon passé ancien, je ne saurais faire le tour de mon moi. Le gnôthi seauton tombe sous l’accusation de publicité mensongère. Dans le cas du carpe diem, la nature de la ruse varie. Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain, cela signifie certainement : « Ne réfléchis pas trop aux conséquences, donne-moi un baiser, laisse-toi fondre… » Et c’est plutôt sympathique. Sauf que l’avers de la formule est plus amer, qui suggère : « Demain, je te laisserai tomber, je te plaque au petit matin. » Le carpe diem, c’est le ticket court. Ça a l’air d’une offre généreuse, mais c’est tout le contraire. Ça signifie que le temps est compté, qu’il faut aller droit à la chose et que demain on n’en parlera plus. En prime, celui qui tient ce discours se fait passer pour une montagne de sagesse. Mais il y a bientôt deux mille ans que le procédé tourne. Qui est encore dupe ? 

Par ALEXANDRE LACROIX

Alexandre est juste. Oui, oui, j’aurais pu l’écrire.

Horizon

L’on ne résiste pas de coller ici un lien vers l’une de nos archives.

Il s’agit de l’horizon.

Je reproduis le résumé : « Poser les yeux sur le lointain: voilà qui invite à la rêverie et à la méditation. Où passe la frontière entre terre et ciel, entre visible et invisible? Ces questions hantent le penseur allemand Albrecht Koschorke, auteur d’un livre étonnant sur l’évolution des représentations de l’horizon. Une manière de revisiter l’histoire de la métaphysique. Et de livrer un diagnostic sans concession sur notre époque en mal d’infini. »

La lecture vous donnera à voir de magnifiques tableaux, des Rothko, des Turner, Patenier, Friedrich…

UN CLIC ICI POUR LE PDF SPECIALEMENT FABRIQUE : Qu’y a-t-il derrière l’horizon ?

Madrilène

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ceux qui ont lu le premier billet de 2017 ont déjà vu cette photographie, prise à Madrid. Une inconnue dans un bar. L’on avait écrit qu’elle pouvait hanter les jours ou les nuits du photographe.

Depuis hier soir, allez savoir pourquoi, ledit photographe, dont vous imaginez peut-être l’identité,  ne pense qu’à elle. Impossible de s’en défaire. Et ce alors qu’il y a mille choses dans son escarcelle qui permettraient d’effacer cette image. Non, une véritable obsession. Il a même pensé à publier la photo dans un grand journal de Madrid, une sorte d’avis de recherche. Juste pour lui parler, dans le même bar.

On ne sait pas pourquoi. Son regard penché sur un plaisir certain, en mouvance, en attente ? Amoureuse ? Timidité amoureuse  ? Cheveux d’un lisse angélique ? Il ne sait même pas si elle est jolie. Lorsqu’on est hanté, la beauté devient secondaire.

Bon, on va bien voir ce qu’on fait de cette obsession. Bon ou mauvais signe ?

Òn verra bien.

En l’état, à vrai dire, il n’a pas vraiment envie de s’en débarrasser. L’incrustation obsessionnelle, dans les cerveaux, d’images de ce type sont plus féconds que des migraines. Peut-être même les chassent-elles ?

Hantise ? Non. Hanté. C’est différent. Il y a loin entre la peur et la jouissance.

PS. Ce week-end, on va écrire énormément, enfermé devant de grands arbres. Ne vous précipitez pas.

Stockage 

Désolé. Vous aurez pu constater que depuis trois billets, je transforme ce site en collage de petites historiettes.
Désolé, mais c’est en l’état nécessaire. Une sorte de stockage facilement accessible, pas pour moi. Indispensable. Je ne fais qu’obeir, très gentiment.

Et ne vous inquiétez pas, je reviens vite à une période post-stockage.

Je ne fais qu’obéir, qu’obéir.

Chopin 


Ils sont tous partis. Anna a retrouvé son Nocturne, le 18, op 62, évidemment joué par Arrau. Il tourne en boucle sur la chaine. Elle a raison Anna lorsqu’elle pleure dans la dernière minute du morceau. Elle a raison quand elle me dit jouir de ces pleurs, que rien n’est plus beau que des yeux de larmes sur une musique de Chopin, le dieu lumineux des tristesses joyeuses.

Je lui ai raconté, un jour de grands pleurs heureux, Nocturne 18 à fond, la petite aventure à la synagogue, lorsque j’ai demandé à un homme qui s’était assis intempestivement près de moi, profitant d’une escapade temporaire de Nathan, mon beau-frère, s’il appréciait la voix typiquement judéo-tunisienne du hazan, le cantor, s’il écoutait de temps à autres les chanteurs juifs du pays natal, Raoul Journo, par exemple, le maître, le chanteur de musique arabo-andalouse, qui enchantait les invités de mariages ou de bar-mitsva, même s’il agaçait les jeunes adolescents qui s’essayaient au twist entre deux séances de hula-hoop.

Voulant à tout prix rattraper le temps où je ne pouvais, maigrelet ignare à pantalons à pattes d’éléphant, l’apprécier, persuadé que ce temps nécessaire était arrivé, justement après la mort du père, j’ai acheté tous ses disques, ce qui n’a pas manqué d’étonner le livreur d’Amazon qui sait évidemment reconnaitre l’emballage des disques, qui diffèrent de ceux des livres. Mais il ne pouvait se douter qu’il s’agissait d’un des plus grands chanteurs judéo-arabes, inconnu ici. 

L’homme de la synagogue me regarda presque dédaigneusement avant de me dire :

– Quoi ? Vous voulez m’en mettre plein la vue ? Vous me prenez pour un idiot, inculte ? Allez vous faire voir ailleurs ! On m’avait bien dit que vous vous preniez pour je ne sais pas qui. Vous allez me demander aussi si je connais Chopin, non ? Vous vous prenez pour qui ? Allez vous faire foutre !

Puis, il se leva, alla rejoindre son groupe, celui de l’autre côté, parla à ses voisins, en haussant à plusieurs reprises les épaules, presque comme un pantin. Tous se retournèrent vers moi, en me fixant avec des yeux interrogateurs, méchants peut-être, je ne saurais dire.

J’en ai parlé à Nathan qui était revenu à sa place. Et alors qu’il rit toujours aux éclats lorsque je lui raconte mes discussions brèves avec les coreligionnaires, cette fois, il est resté muet, tout en se grattant la tête.

J’ai demandé. Devais-je me reprocher une attitude répréhensible ? Avais-je dit un mot de trop, une phrase inepte ? Il ne répondit pas, se contentant, toujours en se grattant la tête, de me dire qu’il valait mieux, même si le don avait été conséquent, de ne pas monter à la Torah aujourd’hui et de laisser la place à un autre.

C’en était trop, j’ai insisté, lui ai enjoint de me suivre dans le couloir, de m’expliquer. J’ai presque hurlé, alors que le hazan s’était interrompu, yeux pieux fermés et concentrés sur la prochaine locution biblique, sûrement essentielle. J’ai hurlé que je n’avais rien à me reprocher, que je m’étais fait tout petit dans la synagogue, sans intellectualité exacerbée, ce qui fascinait mes amis, Anna, et certainement Dieu lui-même ! Pourquoi ce retour méchant ?

J’ai tourné les talons, comme un officier certainement, sans m’occuper de l’assistance qui devait certainement, tous, les yeux plein de courroux, me fixer. Mais j’exagère peut-être. Ils n’avaient même pas entendu ou remarqué la scène. On parle fort dans les synagogues séfarades. Et il n’est pas interdit d’y régler des comptes.

Dans le couloir, après avoir enjambé les manteaux, les écharpes, les vestes qui trainaient sur le sol, tous tombés joyeusement des patères, il m’a dit. Il m’a dit qu’il ne fallait pas que je m’en fasse, que même chez les juifs, se trouvaient des idiots ou des malotrus, que la force de notre peuple était justement dans cet ancrage dans la quotidienneté, loin des couronnes d’épines dorées ou éthérées qui encerclaient des têtes divines, que notre reproduction supposait la normalité qui incluait bêtise, jalousie, ignardise et méchanceté. Il a encore dit, pas très à l’aise néanmoins, que le groupe auquel appartenait l’intrus qui avait volé sa place n’appréciait pas ma présence dans la synagogue.

J’étais sidéré, vexé, anéanti. J’étais sûr que dans ma « fusion », comme je disais, dans mon « effacement », sans donner de leçons, apprenant à parler sans mots rares, sans donner à entendre ma prétendue intellectualité, celle que tous vantent et dont je peux être fier tant j’ai voulu l’embrasser, dans mes efforts d’écoute de la banalité sur les bancs du temple, celle des prix des billets  d’avion pour Tel Aviv, celle du coming out d’un juif présentateur de télévision, celle des derniers avatars de Johnny Hallyday, et j’en passe, que j’avais, sans conteste, donné le gage, l’ultime garantie de l’insertion pure et sincère, du moins le Samedi matin dans notre communauté. Mais que me reprochait-on ? 

Je posais encore la question à Nathan qui ne voulait répondre. Là, je me suis énervé et suis persuadé que dans la salle, alors que tous étaient dans leur prière dite « silencieuse », celle qui clôt l’office, avant les kaddishs, les éclats de voix du nouveau, celui qui lit la Torah et les Kaddishs en phonétique, le seul à ne savoir lire l’hébreu, étaient clairement entendus et que j’allais peut-être, comme le jeune Spinoza, être banni des lieux et de ma religion.

Je posais à nouveau, cette fois calmement la question à Nathan : qu’avais-je fait ou dit pour provoquer la colère d’un groupe de pratiquants, certes pas la majorité, mais assez fourni, au demeurant sans papillotes, petit talith et chapeau noir ?

Il m’a enfin répondu : j’étais l’ami de Louis Beauregard, le blasphémateur, et celui de sa femme Clara qui a profané le sacré en interprétant Isaac Louria comme une catholique. J’avais même connu, dans le passé, un certain Jean-Charles Ducouraud, un philosophe qui prétend que Dieu nous a fait malheureux, ou quelque chose d’approchant a-t-il ajouté, avant de conclure : ils avaient « enquêté » sur moi et l’un des leurs m’avait connu à la Faculté dans laquelle j’excellais moi aussi dans le blasphème, à prétendre, avec d’autres chrétiens, que l’homme était mort alors que créature de Dieu, il ne peut mourir et que, incroyable, je vénérais Spinoza, celui qui a fait le plus de mal à notre religion, en confondant un arbre avec Dieu, et pire, en faisant croire que les grands philosophes ne peuvent être de vrais juifs, en offrant aux chrétiens la garantie de l’alliance entre christianisme et intelligence !

Nathan ajouta qu’évidemment ils n’avaient jamais lu Spinoza, ni Beauregard d’ailleurs et encore moins Louria. Je me suis immédiatement interrogé sur les mots de Nathan, ceux sur Spinoza ou sur les arbres, un peu trop exacts, et suis désormais persuadé qu’ils sont de lui, mis dans la bouche d’idiots.

Je n’ai pas évidemment, en racontant cette histoire à Anna qui était pliée en deux, se tapant sur les genoux, fait allusion à Clara, la destructrice d’Isaac Louria.

J’hésite toujours désormais à faire allusion à Chopin devant un inconnu.  

Clara 

Chinchon. ​Clara, au milieu de la Plaza Mayor. Le sol est en pente, un mélange de sable et de plaques de pierres qui se décollent. Tout autour, dans un ovale géométrique, comme les arènes de Nîmes, l’alignement magique des maisons blanches, des balcons fleuris, des grandes portes en bois. Elle sait que l’été, sur cette place, les toros sont tués par de vieux matadors.

Mais, à cet instant, elle oublie la beauté, elle ne pense qu’à rejoindre Paul. Il lui faut, lui a dit le cafetier d’en bas, traverser la place, monter là tout droit, dans la rue en face, prendre la troisième ruelle sur la gauche. L’auberge est là à quelques mètres. Elle ne peut pas rater l’entrée, elle verra deux grandes jarres assez vieilles, remplies de fleurs rouges (rojo).

Les fleurs ne sont pas vraiment rouges, un orange foncé (naranja).

Elle entre. Une Cour, un patio, elle ne sait plus. Personne, pas d’aubergiste, pas de comptoir d’accueil. Au fond, une porte en bois clair. Elle frappe. Une dame assez forte, un foulard sur la tête ouvre. Une cuisine, les légumes sont étalés sur une table en formica.

Elle demande, en soignant son accent, si Paul Arba réside bien ici.

La dame ne répond pas et crie. Elle appelle « Juan ». Il arrive et dans un français impeccable lui répond que oui, Paul réside bien ici dans une chambre à l’étage, mais qu’il n’est pas là, il est sorti, peut-être dans les jardins du Parador, vous savez, en bas. Il s’y rend tous les jours, prendre un café entre les oliviers et les orangers. Vous pouvez l’attendre, il ne tardera pas, j’en suis certain, vous êtes certainement la personne qu’il attend, mais je ne peux vous faire attendre dans la chambre, il ne m’a pas autorisé, nous aussi nous avons un jardin là, derrière, juste un acacia, un petit banc, il est pour vous.

Il avait dit tout ça d’un seul trait en souriant, en la fixant intensément, comme s’il voulait vérifier l’on ne sait quoi. L’homme, Juan donc, était beau, blond, jeune, svelte, musclé. Une couverture de magazine gay.

Clara ne put accepter l’invitation, elle entendit la voix de Paul qui faussement calme, s’approchait d’eux en disant juste Bonjour, comment ça va. Elle n’osa pas se jeter à son cou. Tout juste s’il ne lui tendait pas la main. Juan s’éclipsa. 

Paul, curieusement presque muet lui demanda de le suivre, à l’étage, dans la chambre.

Il ferma la porte, actionna le petit verrou, prit, toujours sans un mot, Clara dans ses bras, la déshabilla, sans même se vanter, comme il en avait l’habitude de la dextérité dont il faisait preuve pour « effeuiller les filles ».

Clara nue, il l’entraina sur le petit lit, se ravisa, lui demanda de se lever, enleva l’édredon brodé et ils firent l’amour, presque sans se regarder, juste dans les corps.

Elisa

Elisa

Je n’ai jamais su s’il fallait dire « texto » ou « sms » ou je ne sais quoi encore.

Mais, peu importe, chaque fois que je vois Elisa, lorsque j’entends sa voix au téléphone, lorsqu’elle m’envoie ses longs, trop longs e-mails, je me souviens toujours de ces messages et de cette photo, elle envoyée par « mms » par laquelle j’ai découvert son visage malicieux, des grands yeux en amande, comme on dit.

C’était le temps où ils apparaissaient, difficiles à écrire, trois lettres sur chaque touche du téléphone et taper une, deux ou trois fois pour trouver la lettre. Je ne sais plus comment s’appelait cette méthode d’écriture dans la préhistoire de la communication électronique.

C’était une fin d’après-midi d’un dimanche débordant d’angoisse, la pire, sans cause, lorsque toutes les musiques deviennent trop tristes, vous plaquent dans la nostalgie, lorsque ne reste que le silence lourd, gris, étouffant et rien pour vous consoler, puisqu’il n’y rien à consoler. Simplement du poids.

J’entends le petit bip. Et je lis :

« J’écris plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever »

Un numéro de téléphone qui n’est pas dans mon répertoire.

Pas envie de chercher, je retourne dans mes pensées noires, affalé sur canapé, la télécommande de la chaine hifi dans la main, comme en instance de mon retour qui me fera allumer et jouir de ma musique. Et puis ce maudit mémoire à terminer, vivement la vie active ! Et Geneviève qui ne répond pas, elle doit me tromper !

Nouveau bip, nouveau message, même numéro :

« Plume abattue, comme moi, à abattre »

Je laisse encore, faussement excédé.

Mais, curieusement, je ne sais si c’est ce message ou une nouvelle onde pointue qui traverse allègrement mon petit salon, je reviens et allume la chaine, source « CD » (j’ai laissé tomber les vinyles), le dernier que j’ai inséré, le premier disque de Stacey Kent, voix de rêve, légère qui vous remet d’aplomb quand vous en avez envie.

Je me lève, prends mon téléphone et relis le « texto ». « Plume abattue » ? Je connais cette expression, je connais. Je trouve, c’est Gide, dans son Journal, lorsqu’il est persuadé qu’il entame sa fin. Il faut faire vite. Je prends le livre dans ma petite bibliothèque. Je retrouve le passage, j’avais souligné. Journal. 8 Juin 1948.

« …Sans cesse j’entends la Parque, la vieille, murmurer à mon oreille : tu n’en as plus pour longtemps. Si je n’étais constamment et absurdement dérangé, il me semble que je pourrais écrire des merveilles, la tiédeur aidant. Je reprends goût à la vie. J’écris tout ceci plume abattue, par crainte de ne pouvoir achever, mais avec la constante préoccupation des choses beaucoup plus intéressantes que je voudrais dire… »

Nouveau bip, je lis :

« Plus de goût à la vie, rien d’intéressant. Il me faut m’abattre »

Je m’assieds. Je réfléchis. Me viennent d’emblée, je ne sais pourquoi, le visage d’Ingrid Bergman et d’Anthony Perkins.

Je tape : « Aimez-vous Gide ? Et Brahms ? Sûrement. Appelez-moi et écoutez ».

Puis, vite, je trouve le disque : Brahms, 3ème symphonie (poco allegretto). J’attends.

Le téléphone sonne, j’en étais sûr, je décroche, je fais démarrer le morceau et colle le combiné sur l’enceinte droite. Près de cinq minutes. Je mets sur « pause », et je dis :

– Alors ?

J’entends Geneviève qui me demande si je ne suis pas devenu fou, si je m’amuse à briser les oreilles des femmes qui appellent pour dire qu’elles ont envie du corps de celui qui colle du Schuman ou du Beethoven, l’on ne sait trop, au lieu de répondre qu’il prépare un whisky et un lit accueillant !

Je deviens rouge. Je lui dis que je suis fatigué, que la nuit alcoolisée et les bras accueillants, je les préférerais le lendemain.

Elle raccroche, peut-être furieuse. E je retourne dans le vide gris, chaine éteinte. Et là, le téléphone sonne.

Une voix rauque, presque Marlène Dietrich, avec un petit accent, espagnol, j’en suis sûr :

– Quel est votre nom ?

J’étais stupéfait ; Une femme donc, en suspens de suicide, plagiaire de Gide, adressant un texto à un inconnu et qui me somme de prononcer mon nom !

Je ne savais quoi répondre et me contentais d’un faible :

– Quoi ?

Elle dit alors :

– Moi, c’est Elisa, espagnole, Doctorante, locataire d’un studio rue des Ecoles ; Mes SMS vous ont plu ? Bravo. Vous êtes le seul à avoir trouvé pour Gide. Le seul sur environ une vingtaine. Je vais tout vous dire : je m’ennuie les dimanches et j’envoie des textos en inventant des numéros. Quelquefois ils sont bons, actifs. D’une manière générale, on me répond que j’ai dû me tromper de destinataire et je réponds en m’excusant. Puis d’autres, en quête d’aventure me propose immédiatement un rendez-vous et j’insulte très fort. Et ils ne rappellent pas. Alors, celui qui reconnaît Gide et me propose du Brahms, alors là, chapeau !

Je n’ai pas répondu.

Et elle m’a sorti :

– Dans une demi-heure au Balzar, OK ? Je vous reconnaitrai, j’en suis certaine. En attendant, je vous envoie ma photo.

Et elle raccrocha.

J’ai mis mon beau col roulé bleu marine, celui dont tous me disent qu’il me va très bien, et je suis allé au Balzar.

La femme sur la photo était très belle, mais bizarrement, je n’étais pas « en quête d’une aventure », juste le Balzar et la tuerie du gris, la chasse contre le grand chagrin. Le pire, celui sans cause.

Elle était assise sur une banquette, au fond de la salle et m’a fait un petit signe quand je suis rentré. Etais-je si reconnaissable ? Les lecteurs de Gide ou les fans de Brahms étaient-ils flagrants ?

Je me suis assis devant elle qui, évidemment, souriait. Décidément les femmes sourient toujours. Puis, en levant son verre, elle m’a dit :

– de l’Amontillado. Ce qui n’est pas si mal pour la France. Ils n’ont pas de Fino ici.

Là, je crois avoir été fulgurant, elle ne s’attendait pas à ce que je réponde :

– Il fallait m’inviter au bar des Ecoles, là ils ont du fino. Tio Pepe, muy secco.

Elle a éclaté de rire en disant :

– Brahms, Gide, connaisseur de vins de Jerez. Je suis tombé sur la perle. Mais vous ne m’avez toujours pas dit votre nom.

Je lui dis.

Et elle part dans une tirade, sans s’arrêter, pour me dire encore qu’elle s’appelle Elisa, qu’elle s’amuse beaucoup avec les hommes, mais qu’il n’est pas question d’entrevoir une aventure avec elle, elle est très amoureuse d’un homme qui est parti trois ans sur la banquise, au Pôle Nord, photographier le blanc, toutes les heures, qu’il lui envoie, par satellite, un message tous les jours, qu’ils sont très, très amoureux et qu’il doit revenir l’année prochaine, que ce n’est donc pas la peine de draguer, minauder, tenter, caresser, ca ne servira à rien et que si je n’étais pas content, ce serait le même prix et puis qu’elle adore Gide et sa tristesse et Brahms aussi et qu’elle ne savait pas qu’il avait du fino au Bar des Ecoles et qu’avez-vous pensé de ma photo, et que faites-vous à part draguer les jolies espagnoles ?

Je ne sais ce qui m’a pris, je lui ai demandé :

– vous êtes un ange, voulez-vous être ma sœur ?

Elle m’a pris le visage entre ses belles mains à la peau dorée, très dorée, cette peau de paradis, cette peau du ciel, et m’a embrassé le front. Puis les lèvres.

Elle n’est pas devenue ma soeur.

 

 

 

L’abeille et l’araignée

Non, vous n’aurez pas droit à une fable de La Fontaine. Ce n’est pas lui qui écrit sur ce sujet. Vous allez comprendre.

On commence par une scène de bureau, aujourd’hui même, Vendredi, juste avant l’heure du déjeuner, un sandwich à la main, qui m’a permis d’écrire ce petit texte.

Un Senior m’appelle et propose une discussion entre tous ici, « salle de conf » (je hais cette expression), pour trouver une solution adéquate dans un dossier techniquement compliqué. Il parle de « brainstorming » (je hais ce mot).

Je lui dis que non, je ne suis pas OK. Il croit que je plaisante et s’enfonce dans un rire gras. Et, comme pour parfaire son étouffement, je lui sors:

– Abeille ou araignée, il faut choisir. Moi, je suis un vrai terroriste, j’ai choisi l’araignée. Tu m’envoies le dossier, je trouve seul et je vous dis. Vous discuterez.

Et je raccroche. Je crois que ceux qui disent que je suis un vrai terroriste (on dirait le titre d’un roman de Philip Roth) ont raison. Il n’a que moi qui peut affirmer le contraire. Si je le suis, ce n’est pas volontairement (je sais que ce n’est pas une excuse). Mais j’ai souvent raison et je le sais. Il faut, en principe, dodeliner de la tête, comme les indiens, et dans une moindre mesure les américains, les yeux dans les yeux de son interlocuteur et ne rien dire, en approuvant, sans même écouter. Et ça, je ne sais pas le faire. Et je n’ai pas envie d’apprendre.

Je suis un terroriste mais je crois aussi être gentil.

Donc, je me lève, va dans le bureau du brainstormer, encore choqué par ma réponse abrupte, lui apporte un café et, très gentiment, tout sourire, je lui tends une feuille imprimée et je lui demande de lire.

J’ai recherché et retrouvé, immédiatement, dans mes archives nuageuses, pourtant mal classées, le passage de Swift.

En 1704, Jonathan Swift, celui des « Voyages de Gulliver » écrit un pamphlet intitulé « La Bataille des Livres » qui expose deux comportements, deux modes d’action dans la réflexion, par le truchement littéraire d’une bagarre entre une abeille et une araignée.

Voici le texte clef. C’est l’araignée qui parle.

« Tu n’es qu’une vagabonde, une gueuse, […] tu ne trouves ta substance que dans un brigandage universel,[…] et tu as tant de penchant pour le larcin que tu dérobes les orties comme les violettes, simplement pour le plaisir de dérober. Pour moi, c’est de mon propre corps que je tire tout ce qui m’est nécessaire pour ma subsistance. Mon habileté égale mes trésors, et pour te faire voir quels progrès j’ai fait dans les mathématiques, examine bien ce château : non seulement tous les matériaux en sont émanés de ma substance même, mais mes propres mains l’ont bâti, j’en suis l’architecte. »

Dans le débat sur la nécessité d’un débat, si j’ose dire, les philosophes ont trituré ce texte pour affirmer que d’un côté, il y a ceux qui discutent, se collent aux autres, « butinent » les arguments.Et de ce butinage, de ce partage, de cette discussion nait donc la fameuse lumière, l’idée, la solution dont l’on ne sait qui en est l’auteur. Bref, une production du brainstorming. Comme les abeilles qui font leur miel avec le suc des autres (les fleurs)

Les araignées, elles, tirent d’elles-mêmes le fil de leur toiles géométriques. Elles représentent, dans le débat, l’esprit certain qui ne se sent pas obligé de consulter les autres quand ils ont une décision à prendre. Ils ne croient qu’en eux, dans leur examen libre, leur solitude féconde.

Donc, d’un côté, le dialogue, la discussion. De l’autre, la volonté de la réflexion solitaire, dans un retrait, sans le brouillage du partage et de la communauté.

Cette « dispute » des abeilles et des araignées est classique et a traversé toute l’histoire de la pensée. Et comme le disent d’autres, c’est le je ou le nous.

Alors ? Etes vous abeille ou araignée ?

Les abeilles vous proposeront cette discussion, en groupe. L’araignée ne répondra même pas à la question.

Moi, vous savez ma préférence. Etant observé je ne n’en ai jamais discuté. Il se pourrait que j’ai tort et qu’il faille nuancer, en fonction des situations. Je vais y réfléchir, seul, ce soir.

Jankélévitch et l’allemand 

C’est un Vendredi, mon jour préféré, celui qui attend un week-end. On le préfère au week-end lequel, lui,  est acquis, établi, structuré. Le Vendredi  est le jour d’une sorte de vacance volée, cadres idiotement sans cravate, sortie prématurée des bureaux, apéritifs et diners organisés avec des amis, remise au lendemain. Bref, un jour comme sur une balançoire brouillonne.

Et, souvent, le Vendredi au bureau, tôt, on fait comme Boris Vian, on ne travaille pas, on est ailleurs. On écrit autre chose. Ce, notamment qu’on n’a pu écrire au petit matin.

C’est aujourd’hui le cas.

Je ne sais pas pourquoi ce matin, j’ai pensé à l’allemand de Jankélévitch. Allez savoir pourquoi. Curieux.

Vous connaissez, évidemment, mais je rappelle.

Jankélévitch ne pouvait pardonner l’holocauste.

Je cite un de ses textes

« Les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent être purgés ; le temps n’a pas d’influence sur eux. Non pas parce qu’une prolongation de dix ans serait utile pour punir les derniers coupables. C’est un non-sens complet que le temps, un processus naturel sans valeur normative, puisse exercer un effet lénifiant sur l’horreur insupportable d’Auschwitz. » 

Le plus grand crime de l’humanité, « le mal ontologique » comme Jankélévitch l’appelle, est impardonnable parce qu’il se dirige contre l’humanité même.

Et Jankélévitch en tire les conséquences. Lui, adorateur de l’Allemagne une thèse sur Schelling, un amour des compositeurs allemands, le fait que son père ait, le premier, traduit Freud en français : rien n’y fait : il rompt avec l’Allemagne, n’y veut plus y mettre un pied, ne veut plus le parler ou entendre un début de  commencement de ce qui a trait à ce pays.

L’Allemagne, les allemands sont « effacés ».

Un jour, il reçoit une lettre, en français,  d’un allemand, un certain Wiard Raveling, lequel comme ile dira plus tard est absolument certain de ne pas recevoir de réponse. Et ce d’autant plus que la lettre est assez provocante, presque dithyrambique de la culture allemande, citant des vers issus du poème Todesfuge (« Fugue de mort ») du poète juif allemand Paul Celan (Pavot et Mémoire) En lettres capitales. LA MORT EST UN MAÎTRE VENU D’ALLEMAGNE… TES CHEVEUX DE CENDRE…

Comme le dira Raveling par la suite « Je voulais attirer l’attention de Jankélévitch sur le fait que la langue qu’il hait n’est pas seulement la langue des meurtriers mais aussi celle de nombreuses victimes. » 

Raveling invite le philosophe à venir chez lui comme une vieille connaissance : « Si jamais, cher Monsieur Jankélévitch, vous passez par ici, sonnez à notre porte et entrez. »

Quelques semaines plus tard, Raveling reçoit une réponse : « Je suis ému par votre lettre. J’ai attendu cette lettre pendant trente cinq ans. » Non, il ne viendra pas en Allemagne. « Je suis trop vieux pour inaugurer cette ère nouvelle. » Mais lui, Raveling, devrait, s’il vient à Paris, sonner au 1, quai aux Fleurs. « Vous serez reçu comme le messager du printemps. »

Vladimir Jankélévitch avait répondu à l’Allemand. Un événement qui suscita quelques réactions en France. « Cet échange de lettres […] hors norme […] ouvre et ferme une blessure que l’on tenait pour incurable », écrit l’écrivain français – et ancienne assistante de Jankélévitch – ()Catherine Clément dans Le Magazine littéraire. « L’imprescriptible a trouvé sa prescription. »

Et Jacques Derrida commenta cet échange de lettres en détail dans son dernier livre et téléphona même sur son lit de mort à Raveling.

L’allemand vient en avril 1981 à Paris. Jankelevitch le reçoit dans son antre (grande salle de séjour qui est aussi une salle de musique, trois pianos dans la pièce, étagères remplis de livres, partout des partitions, des notes, des feuilles.

« Nous avons d’abord parlé de choses anodines, puis de questions d’éthique, de différents compositeurs, de nos enfants… Je suis resté tout l’après-midi, c’était une conversation stimulante. » Mais ils ne parlent pas du thème originel – du Sujet.

Wiard Raveling, dira encore « Il a persisté dans son refus de parler de philosophes, d’écrivains ou de musiciens allemands. Il n’empêche qu’il m’a répondu et même invité. Peut-être n’a-t-il toutIl a persisté dans son refus de parler de philosophes, d’écrivains ou de musiciens allemands. Il n’empêche qu’il m’a répondu et même invité. Peut-être n’a-t-il tout simplement pas eu le temps d’opérer un véritable changement d’attitude. » 

En 1984, Jankélévitch tombe gravement malade. Wiard Raveling ne l’a jamais revu. Mais ils sont restés en contact jusqu’à la fin. Dans l’une de ses dernières lettres, Wiard Raveling hasarde une nouvelle tentative. « Quand un homme qui s’occupe de philosophie et de musique – et aime les deux – et qu’il ne veut pas avoir affaire (ou à peine) à la contribution de l’Allemagne dans ces domaines, c’est un triomphe posthume du national-socialisme. »

Jankelevitch dira encore : « Je n’ai en effet aucune envie de remâcher une fois de plus mes griefs. À quoi bon insister ? Et pourquoi écrire toutes ces choses ? La moitié du genre humain est composé de sourds. Je revisserai soigneusement mon stylo et le passerai à ma fille, qui sera certainement plus écoutée que moi. »

Raveling dira enfin que Jankelevitch avait « un nœud dans son âme ». Et il n’a pas voulu le dénouer.

Jankélévitch est mort en 1985.

Dois-je commenter ?

Je  ne crois pas. Le vendredi, on est sur une balançoire, donc concentré dans les airs. Et si je commente, je suis obligé d’aller voir du côté de l’Enfer.

PS. Je publierai le texte complet de la lettre pus tard, une urgence m’appelle ailleurs.

PS2 Une photo de là où j’aimerais être à cette heure: Aiguablava, Bégur.

Effacement

Le billet intitulé « Vrai, je le jure » a donc, comme promis, été effacé, après quelques heures en ligne. Dans la corbeille. 

Je ne sais plus s’il était bien écrit, intéressant pour les lecteurs. 

On ne saura jamais, sauf bouleversement sidéral, si l’histoire était vraie. Et ceux qui sont en train de lire ces lignes ne savent peut-être même pas de quoi je parle, puisqu’ils n’ont même pas eu le loisir de le lire.

Donc tout va bien.

Une chose est certaine : dernière fois que j’agis de la sorte, du moins pour ces billets. L’effacement est une vilénie. Il transforme le temps en miettes éparses de moments inutiles. Et ce alors que nous passons une vie à cimenter ce qui nous restera dans les derniers soirs. 

La femme du billet effacé m’avait dit, je le jure encore : ciment ou sable, il faut choisir.

Elle croyait qu’on avait le choix. Elle était très belle, ça doit être pour ça.

À tout de suite, après une douche.

La pierre qui choisit de tomber

Scène de la journée.

Curieusement, c’est dans les locaux professionnels que la question a été posée, néons en marche, manteaux longs sur les porte-manteaux, tableaux et photos immobiles sur les murs, ordinateurs fatigués, comme toujours dans l’hiver. Il y a juste quelques heures.

L’on frappe à ma porte, l’on, s’approche presque timidement de moi. Je suis prêt à répondre à une interrogation essentielle sur un dossier. Question technique, vite résolue, j’espère.

Non, la très jeune fille, une excellente professionnelle, me dit :

– Je sais, tout le monde le sait. Vous connaissez. Vous devez donc connaitre. C’est quoi cette histoire de pierre qui tombe de Spinoza ? Je dois répondre à mon compagnon dans la minute. Ca a quelque chose à voir avec lui ? Avec nous ? Avec un homme et une femme ?

Je lui ai répondu qu’elle risquait gros à me poser une telle question. N’avait-elle rien à faire ? J’étais un patron.

Elle a souri, j’ai souri. Je lui ai promis un mail dans la seconde de la sortie de mon bureau.

Je lui ai envoyé : le voici intégralement :

« Chère interrogatrice,

Oui, Spinoza est notre maître, ne le racontez pas. Pour répondre à votre question, il s’agit, encore, de la liberté, la seule problématique qui vaille, hors du romanesque qui est le vrai, d’être abordée.

Evidemment que ça a « à voir »avec vous et votre compagnon. Evidemment que ça va vous aider à être ensemble.

D’abord, je résume :  les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. Telle la pierre qui chute en ligne droite dans le vide, en raison de la loi de la gravitation, et qui s’imaginerait choisir de tomber. La seule liberté dont nous jouissons est la décision d’assumer une contrainte, ainsi transcendée. 

Je vous colle ci-dessous le texte original (une lettre de Spinoza à Schuller). Vous allez changer votre vie.

« J’appelle libre, quant à moi, une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature ; contrainte, celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d’une certaine façon déterminée.

[B] Dieu, par exemple, existe librement bien que nécessairement parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même librement parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même et connaît toutes choses librement, parce qu’il suit de la seule nécessité de sa nature que Dieu connaisse toutes choses. Vous le voyez bien, je ne fais pas consister la liberté dans un libre décret mais dans une libre nécessité.

[C] Mais descendons aux choses créées qui sont toutes déterminées par des causes extérieures à exister et à agir d’une certaine façon déterminée. Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple reçoit d’une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvements et, l’impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. Cette persistance de la pierre dans le mouvement est une contrainte, non parce qu’elle est nécessaire, mais parce qu’elle doit être définie par l’impulsion d’une cause extérieure. Et ce qui est vrai de la pierre il faut l’entendre de toute chose singulière, quelle que soit la complexité qu’il vous plaise de lui attribuer, si nombreuses que puissent être ses aptitudes, parce que toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d’une certaine manière déterminée.

[D) Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, pense et sache qu’elle fait effort, autant qu’elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre assurément, puisqu’elle a conscience de son effort seulement et qu’elle n’est en aucune façon indifférente, croira qu’elle est très libre et qu’elle ne persévère dans son mouvement que parce qu’elle le veut.

[E] Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent. Un enfant croit librement appéter le lait, un jeune garçon irrité vouloir se venger et, s’il est poltron, vouloir fuir. Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu’ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire. De même un délirant, un bavard, et bien d’autres de même farine, croient agir par un libre décret de l’âme et non se laisser contraindre. »

MB.

PS. N’oubliez pas le dossier DUBOURAND. J’attends toujours votre travail. Le client râle…

Vrai, je le jure…

Je reviens. Juste pour l’archive, dans le temps.

Je dois, en effet, juste pour l’archive, juste contre l’évaporation, raconter l’histoire d’une femme que j’ai connue. Une histoire vraie. Il faut que je la raconte avant de ne plus pouvoir le faire, faute d’envie, de temps ou de force.

Je peux la raconter sans risques collatéraux, étalements de l’intime, puisqu’en effet, personne, absolument personne, dans mon entourage ne la connaît et que nul ne peut imaginer son existence. Mieux encore, aucune personne, à l’époque de notre rencontre, ne l’a connue. Nous avons toujours été seuls. Tous les deux, seuls. Une vraie solitude dans le couple. L’idéal.

Je n’étais pas si jeune mais je me trouvais dans un café du quartier latin. J’écrivais je ne sais quoi dans un cahier Moleskine. A l’époque, nous n’avions ni ordinateurs, ni tablettes. Peut-être, imitions-nous, bêtement, stylo à la main, mine renfrognée, œil évidemment intelligent, le Jean-Paul Sartre du Flore. Moi, j’étais certain que non, que j’étais juste un génie de l’écriture puisque tous, en jurant qu’ils ne flagornaient pas, me le disaient. En me demandant même de leur écrire leurs lettres d’amour, à l’époque pléthoriques, contre un cocktail dans un bar d’hôtel de luxe. Elles étaient efficaces. Facile pour moi car, comme vous le savez désormais, j’adore l’Amour. Je le dis ici parce que ce qui va suivre va vous faire croire qu’il ne s’agit que d’un avatar de mon adoration de l’Amour, un conte d’amoureux. Il n’en est pourtant rien. Il s’agit d’une histoire vraie, la seule que je peux raconter puisque personne ne connaît la femme. Juste moi et quelques barmans désormais à la retraite, peut-être en Auvergne.

J’étais donc dans mon texte et recherchais certainement une phrase acceptable, définitive, géniale. Je ne regardais pas autour de moi, j’étais dans mon texte.

Une main se pose sur mon crayon. Je sursaute, lève les yeux. Une femme me fixait, gravement, sans un seul sourire. La plus belle femme que j’ai pu rencontrer dans ma vie. La plus belle. Vous croyez que j’exagère, comme à mon habitude. Non, je vous l’assure. Elle ne souriait pas. Elle ne faisait que me regarder. Je ne la décris pas. Il me suffit de dire qu’elle était très belle. Trop belle. Lorsque je pense à cette apparition, mes tempes se serrent. J’y pense tous les jours, presque toutes les heures.

Elle prend mon stylo, le pose sur la table, me serre la main, la caresse et la reprend encore, l’enveloppe, la laisse, croise les bras (oui, vous avez bien lu, elle a croisé les bras sur son buste comme une institutrice qui réprimande son élève) et me dit :

– Vous êtes l’homme de ma vie.

Ici, vous vous arrêtez, vous souriez, vous vous dites que je suis un fanfaron, un affabulateur, un romancier du Dimanche, un menteur de deuxième zone. Que je me moque de vous, que je le fais souvent et que j’exagère encore. Et que ça suffit.

Et vous ajoutez que j’invente ce que j’aurais aimé entendre, moi grand adorateur de l’Amour et de ses histoires, que ce type de dialogue peut se trouver dans les premières pages d’un apprenti écrivain qui va chercher dans ce qu’il croit être « l’inédit » un substitut à la grisaille de sa plume laborieuse.

Vous criez : le « vous êtes l’homme de ma vie » est d’un commun, un dialogue « téléphoné », qui fait injure au lecteur tant il peut être banal de l’intégrer dans une histoire romancée.

Mais tu nous avais habitué à mieux ! C’est ce que va me dire mon amie que vous connaissez. Elle est furieuse quand je suis, comme elle dit « facile », ce qui peut m’arriver ajoute-t-elle, très gentiment, quand « je ne veux tout livrer » (« livrer » dit-elle, comme si j’étais un fournisseur…).

Elle se tromperait, vous vous tromperiez.

Je jure sur ce que j’ai de plus cher au monde qu’il s’agit de la vérité. Et lorsque vous connaitrez la suite, vous le croirez. Si vous voulez que je jure sur mes parents, je le fais, sur mes enfants, je le fais aussi. Et même sur la femme de ma vie, je peux le faire.

J’ajoute que je n’aurais jamais écrire une telle ineptie, encore une fois prévisible dans le roman, s’il ne s’agissait pas de la vérité. Ici, je n’écris pas un roman. Ceux qui ont lu ce que je pouvais écrire dans le « romanesque » peuvent en être convaincus. Ce n’est pas le style que je prends ici. Ici, je raconte, sans m’attacher au style, une histoire vraie, vous l’aurez remarqué. Presque sans style. Vraie, cette histoire, vous dis-je ! Dois-je le répéter mille fois ? Merci de me croire. Je ne mens jamais dans ce registre.

Je jure que cette femme que je ne connaissais pas m’a dit, sans sourire, que j’étais « l’homme de sa vie ».

Je continue.

J’ai du sourire, croire à une farce d’une amie dont je ne souvenais plus de l’existence, dont j’avais oublié le visage, peut-être à une folle, je ne me souviens plus. Non, non, je ne crois pas que j’ai pensé une seconde qu’il s’agissait d’une folle. Elle était trop belle, naturellement, simplement. La beauté des folles est ailleurs que dans la beauté simple.

Ce dont je me souviens, et qui est la pure réalité puisqu’elle me l’a écrit des milliers de fois, c’est que j’ai répondu immédiatement :

– Evidemment, je vous attendais.

Bon, là encore vous pestez, vous balancez votre smartphone sur le canapé, vous allez, immédiatement, me téléphoner, me dire que c’en est trop, que vous voulez bien me fréquenter mais à la condition que je ne me moque pas constamment de vous, du haut de mon prétendu génie et de mes yeux ensorceleurs !

Comment imaginer cette réponse ? Convenue, idiote. Tout cela sonne faux.

Non, non, je vous l’assure. Et l’on pourrait croire ici que mon sens de la répartie, dans l’humour, dans la situation m’a emporté et sauvé. Vous vous tromperiez encore. En effet, je l’ai immédiatement, exactement pensé. Est-ce que je le pense encore aujourd’hui ? Là, je ne répondrais pas : trop intime. 

Elle n’a pas souri. Elle a repris ma main. J’ai payé ma consommation et nous sommes sortis. Elle ne disait rien, toute à ma main, ne disait rien et marchait lentement. Moi je me laissais faire. Et je la regardais de profil. C’est la femme la plus belle que j’ai rencontrée dans ma vie. Trop, trop belle. Dieu qu’elle était belle, vous ne pouvez imaginer.

Quelques minutes plus tard, nous nous sommes retrouvés non pas dans une chambre où elle aurait pu m’amener ou dans mon appartement (dans un roman, c’est exactement ce qui aurait du suivre) mais, plus simplement, sur des chaises du Jardin du Luxembourg, payantes à l’époque.

Vous pourriez croire aussi que nous avons fait connaissance, bavardé, avant de nous retrouver dans une chambre ou dans mon appartement (encore du roman). Non. Elle m’a regardé, a peut-être dit que j’avais de beaux yeux (mais ça, j’ai l’habitude) mais n’a fait que me caresser la main. Vraiment caresser, de tous ses doigts, de toutes ses paumes. Des heures.

Je ne disais rien, prenant le parti d’un jour surréaliste, presque du rêve, en apnée. Du surréalisme, oui.

La nuit arrivait et le Jardin fermait, le préposé dans sa blouse grise rangeait les chaises en fer.

Elle m’a repris la main. Nous nous sommes retrouvés, après quelques minutes, Place Edmond Rostand. Elle tenait toujours ma main. Et je commençais à trouver ça naturel.

C’est là qu’elle m’a dit, en partant :

– Je vous appelle.

Là, j’ai cru à une plaisanterie et je lui ai dit qu’elle exagérait, que je connaissais même pas son nom, qu’elle ne pouvait avoir mon numéro de téléphone, que vraiment elle exagérait, que je voulais bien entrer dans un moment surréaliste, mais qu’il fallait bien en sortir un moment, faire connaissance, peut-être diner ensemble. Et mille choses encore que j’ai dites, fébrilement.

Elle est partie.

J’étais amoureux.

Je m’arrête ici, même si, comme à l’habitude, mes amis qui me lisent se disent que je vais sûrement interpréter, théoriser, gloser puisque « je m’arrête ». Ils ont raison.

Je viens d’écrire « j’étais amoureux ». On pourrait croire à l’évidence. On ne peut qu’être amoureux, d’un amour vrai mais ponctuel, lorsqu’une femme mystérieuse, vous dit que vous êtes l’homme de sa vie, qu’elle vous prend la main toute une demi-journée et qu’elle est la plus belle femme du monde.

Non, non, ce n’est pas ça. J’étais amoureux, pas ponctuellement. Amoureux, comme si je l’avais toujours été. D’elle. Non par l’effet diabolique, explosif, nécessaire, du mystère. Je l’avais toujours aimé.

Il ne s’agit pas de sorcellerie, de poésie à quatre sous, de convocation d’une autre dimension, dans la périphérie des ondes anti-maléfiques. Non. J’étais simplement amoureux, comme si, encore une fois, je l’avais toujours été. Depuis longtemps, longtemps. Je l’attendais.

Elle m’a donc laissé Place Edmond Rostand. Je suis entré dans un café. J’ai demandé un jeton, j’ai appelé une femme. Ça ne répondait pas. J’en ai appelé une autre, mais elle n’était pas disponible. J’ai appelé un bon copain et nous avons diné ensemble. Je ne lui pas parlé de la femme. J’ai ri, beaucoup ri, beaucoup parlé. C’est mon don, je sais rire et parler quand je n’en ai pas envie. Ceux qui me connaissent savent que je suis muet quand je frôle le vrai.

Et je suis rentré chez moi, près de la Gare de Lyon.

Et là, vous n’allez toujours pas me croire. Sur le paillasson, posé au plein milieu, une enveloppe blanche. J’ouvre. Une feuille de cahier, maladroitement déchirée. Et sur laquelle – là vous devinez- était écrit « vous êtes l’homme de ma vie », précédant un prénom que je ne vous « livre » pas, pour les raisons que vous imaginez. Disons qu’il est presque italien.

Ici, vous vous attendez à la relation d’une nuit agitée et de plusieurs jours d’attente fébrile de la réapparition de la « femme de ma vie » (vous aurez remarqué les guillemets). Décidément, vous vous trompez constamment.

Il était tard dans la nuit et j’étais encore debout dans mon entrée à relire sur la feuille froissée le « vous êtes… », en me disant que, curieusement, l’écriture n’était pas très belle, lorsqu’on sonna à ma porte.

PS1. Evidemment qu’il y a une suite. Après quelques billets indispensables sur la Présidentielle et quelques commentaires de photos qui ont scandé une vie. Ou peut-être pas, on verra bien. Comme vous ne croyez pas que c’est vrai, vous pouvez attendre ou vous passer de ces âneries. Dommage pour moi, d’ailleurs, je n’avais jamais raconté. A personne. Mes billets sont des petites boites de conserve. Mon amie va être ravie. Je suis fatigué d’entendre dire que « je ne me livre pas ». Vous voyez bien que c’est faux.

PS2. Ecrit cette nuit. Hésitation dans la publication, tant c’est vrai. Je vais peut-être supprimer et personne ne lira. Ou peut-être pas. On verra

PS3. Vrai, l’histoire est vraie. Je le jure. Vous pouvez même demander à ma femme, elle le confirmera.

PS4. Incorrigible.

PS5. Je viens de décider, je laisse le billet quelques heures en ligne et j’efface. C’est comme à la loterie. Certains auront eu la chance de le lire, d’autres pas.

PS6. Vous croyez qu’elle est vraie, cette histoire ?

 

 

 

 

 

le prix des milliardaires

On avoue une crispation, une petite, celle qui dure les quelques minutes de l’écriture d’un billet vite oublié à la lecture de ce titre dans le Figaro Culture : « Anish Kapoor reçoit le prix Genesis en tant qu’artiste engagé »

Je cite des extraits de l’article que j’aurais mieux fait de ne pas lire, ce qui m’aurait évité de perdre mon temps. Mais, que voulez-vous, les mails nous sautent au visage et s’agrippent à nos regards qui devraient être fatigués, alors même que pour une fois, à l’heure du déjeuner devant un poulet Tikka, commandé par Deliveroo, j’ai cliqué sur un mail du Figaro. Ce qui m’oblige, ce que je ne fais jamais à cette heure qui est celle d’autre chose, à revenir ici. Vite, vite,il faut le finir ce billet. On se donne 7 mn.

Donc :

« Le sculpteur Anish Kapoor reçoit ce 6 février le prix Genesis et un million de dollars, qui récompense «sa qualité d’artiste engagé». Né en 1954 en Inde, d’un père hindou et d’une mère d’origine juive irakienne, l’artiste britannique Anish Kapoor «est l’un des artistes les plus innovants et les plus influents de sa génération», affirme le communiqué du prix Genesis. ….il a remporté dès 1991 le Prix Turner, la plus prestigieuse récompense britannique d’art contemporain.
En 2011, il a époustouflé Paris au Grand Palais avec son Leviathan en toile enduite gonflable. Après l’amour, le désamour et la violence. En 2015, son œuvre nommée Dirty Corner a généré une polémique politique et très orchestrée à Versailles. Suivie par trois vandalismes dans l’enceinte même des Jardins du Château. Gigantesque corne d’abondance posée sur le Tapis Vert, surnommée Le Vagin de la Reine par Le journal du Dimanche (titre qui a mis le feu aux poudres), cette pièce est une réflexion sur l’inversion de l’ordre établi par Le Nôtre et une pensée nouvelle sur la sculpture abstraite dans ce royaume des folies baroques.

C’est donc Anish Kapoor, en photo.

Le rédacteur béat ajoute que :

« Depuis le début de la crise des migrants, Anish Kapoor a pris, souvent et ouvertement, fait et cause pour eux. …Il avait participé en septembre 2015 à la Blanket March, une marche pour défendre la cause des réfugiés à Londres: il a défilé, main dans la main, avec l’artiste dissident chinois, l’hyperstar médiatique Ai Weiwei, des couvertures grises portées sur l’épaule, conduisant une troupe de caméras derrière eux. Au Collège de France, en juin dernier, il a rappelé son engagement avec fermeté et élégance. Le Prix Genesis récompense à 62 ans Sir Anish Kapoor – il a été anobli en 2013 – justement «parce qu’il a décidé de faire de ce prix un tremplin pour plaider la cause des réfugiés.» Récemment, Israël proposait d’accueillir une centaine de mineurs originaires d’Alep basés en Turquie. »

Puis que :

«En tant qu’héritiers et porteurs des valeurs juives, nous ne pouvons pas ignorer la souffrance des persécutés, de ceux qui ont tout perdu et ont dû fuir des dangers mortels pour devenir des réfugiés», écrit Anish Kapoor qui, jeune étudiant, a connu l’expérience du kibboutz. Il est rare qu’il revendique une religion plutôt qu’une autre. C’est, d’habitude, au plan le plus spirituel qui lie entre elles toutes les grandes religions et philosophies de ce monde, soulignant la soif d’absolu propre à tout homme, que cet artiste bouillonnant choisit de s’exprimer.
Décerné par le gouvernement israélien, l’Agence juive et la Fondation du prix Genesis, ce prix avait été attribué en 2016 au violoniste israélo-américain Itzhak Perlman. Avant Anish Kapoor, l’ex-maire de New York, Michael Bloomberg, et l’acteur Michael Douglas l’avaient reçu. Le prix Genesis a été créé en 2013 par trois milliardaires russes qui veulent faire de leur fondation quelque chose de semblable au Prix Nobel. La création de cette récompense est aussi un signe fort du rapprochement de Moscou avec l’État d’Israël. »

4 mn…

Je suis sidéré, stupéfait, peut-être un peu énervé :

a) je n’aime pas Kapoor que je considère comme d’ailleurs Ai Weiwei comme un faiseur qui surfe sur les crânes vides des bobos de service.

b) le gouvernement israélien se ridiculise tant dans cette affaire, tant pour la réception de quelques centaines de réfugiés d’Alep. (ridicule) que dans cette complicité avec des milliardaires russes qui veulent se faire un nom ou blanchir leur argent.

c) Israel mérite mieux. Comme l’art d’ailleurs.

Je pourrais en rajouter mais j’ai atteint mes 7 mn.

Je publie sans relire et retourne très vite ailleurs.

Mission accomplie, mais j’ai triché et menti : ça m’a pris 8mn, énervé.

 

Expulsions

« Il se lève, va dans la cuisine, ferme la porte pour ne pas réveiller les autres. Il regarde, très calme, le café couler doucement, et se concentre avec force sur sa migraine matinale. Un seul moyen de l’expulser, une combinatoire curieuse, qu’il a inventée : la fixation, le front fermé, sur un liquide qui coule et une contraction idoine pour se mettre dans un étau plus fort que celui qui a émergé d’une nuit trop blanche. Et une vraie expulsion du mal lorsqu’il lâche tout.

Il faut qu’il change sa cafetière. Elle est peut-être entartrée. En tous cas, ça ne coule pas vite.

L’expulsion s’est bien déroulée et la migraine a roulé sur le parquet. Il peut désormais s’installer dans la conscience du monde, regarder ce qui l’entoure et appeler le cosmos dans ses veines, accueillir tous les univers derrière ses tempes. Ce sont ses mots. Il les a envoyés, il y a très longtemps, à une femme qui les a gardés. Il le sait parce qu’elle s’en vante, certaine de l’exclusivité de tels envois. Il hésite, depuis, à écrire frontalement, préférant des contournements, persuadé que les détours sont comme des enlacements magnifiques, vivifiants dans leur esthétisme de cercles concentriques autour d’un corps désiré, un geste d’une force incompressible, dans l’embrassade simultanée de l’air et de la peau.

Dehors le ciel est presque noir et la pluie prend son temps, presque sadique, pour assaillir tous les bitumes du monde.

Il sort de la cuisine, migraine expulsée, sens désormais en alerte.

Il est maintenant dans le salon. Il fixe le canapé. Son épouse sort de la chambre, yeux mi-clos, cheveux ébouriffés. Et il lui dit :

– sur ce sofa Tante ne peut qu’être assassinée.

Elle pouffe de rire. Elle connait, il lui a sorti la phrase lorsqu’il a entrepris de la séduire.

Imaginez : vous êtes une femme avide d’intelligence du monde. Un homme vous dit ça, vous laisse perplexe, vous laisse vous esclaffer et vous sort ensuite :

– c’est Benjamin, Walter Benjamin, l’immense. Dans son bouquin écrit dans une folle période amoureuse : « le sens unique », un chef-d’oeuvre.

Comment voulez-vous qu’elle ne soit pas, immédiatement, amoureuse.

Et pourtant, je l’affirme, cet homme qui est mon ami, je le jure et l’affirme encore n’est jamais entré dans la stratégie, sauf lorsqu’il s’agissait d’anéantir ses ennemis ou ses adversaires. Il n’aime que les enlacements non tactiques. 

Je vais vous raconter. »

PS. A la lectrice, au lecteur de ce qui précède : vous aurez compris qu’il s’agit d’une fiction, encore un texte à corriger. J’allais dire que mon ami est incorrigible, mais c’est trop facile.

Compatibilistes

Vous savez quoi ? Je suis fatigué de ces interrogations. Je ne sais d’où est tirée ma réputation. Tous croient que je ne crois pas à la liberté et au « libre-arbitre », que ma connaissance de Spinoza est « incompatible » avec cette croyance, alors que je dis, ce qui est autre chose qu’il s’agit d’une illusion nécessaire dans certains champs, et pas tous, et que celui qui sait la manier est l’homme le plus libre du monde, le plus heureux, ce qui n’est pas peu dire à une époque ou nul n’ose dire son bonheur devant un mot, un discours, une peau , un ciel, un gâteau au miel.

Et que la nécessité (la vraie liberté qui consiste à persévérer dans son être) est la plus belle des libertés.

C’est mon amie psychanalyste qui m’a encore appelé aujourd’hui et sans même prendre de mes nouvelles, m’a demandé si, en matière de liberté, je connaissais les « compatibilistes ». J’ai ri. Elle a d’abord cru que je me moquais de son ignorance. Puis, en bonne psychanalyste, n’a pas cru à mon rire. C’est ce qu’elle m’a dit et je n’ai pas répondu car je ne parle jamais de moi avec ces psy, ces  empêcheurs de tourner, dans une ronde légère, autour d’un bonheur simple.

Mais oui, je connais ces compatibilistes.

A ceux qui prétendent que notre liberté est ultime, que nos intentions n’auraient ni déterminants ni sources antérieures, ils rétorquent, en critiquant aussi les « déterministes » que la liberté n’est rien de plus que le pouvoir d’agir en fonction de raisons, et « selon ce que nous jugeons le plus important ». Ces conceptions sont souvent appelées « compatibilistes », parce qu’elles considèrent que le déterminisme en général et le fait que nos décisions soient le produit d’influences extérieures sont compatibles avec l’idée de liberté.

Donc Spinoza « compatible » avec Sartre ou Kant, ou Sartre et Kierkegaard.

J’ai continué de rire et elle m’a raccroché au nez quand je lui ai dit que son intelligence était incompatible avec sa bêtise. Qu’ai-je donc dit de méchant ? il va falloir que je continue, même avec mes amis, à me taire. Même quand je parle.

Je ne suis pas inquiet. Dès ce soir, je vais avoir droit à un mot d’excuse et, dès demain, à une autre conversation. Elle est intarissable sur la futilité théorique, persuadée que je vais l’aider à solidifier le sable. Alors que ce beau matériau doit persévérer dans son être, donc dans sa fluidité.

Compatibilistes… Le mot sonne faux. Il y a des mots dont l’on sait immédiatement qu’ils sont faux. Là, je n’exagère pas. Essayez de le taper sur un clavier : il y aura toujours une lettre de plus ou de moins…

Les mots justes viennent sous les doigts, exactement, presque fiers de leur vérité.

 

Noir

La mariée est très malheureuse. Le photographe le sait. Le marié sait que le photographe le sait. Il est prêt à bondir, mais le photographe s’approche et lui serre la main pour le féliciter, se tourne vers la mariée pour, respectueusement, lui offrir un sourire. Il ne leur montre pas la photo qu’il vient de prendre.

Le ciel était gris. Le noir et blanc peut être trompeur.

Vive la conscience !

Encore un titre attrape-tout. Qu’est-ce à dire ? La conscience ne peut être que vivante, sauf peut-être (et encore…) quand on est mort.

Vous n’y êtes pas. Le titre n’est pas fortuit. Mais connaissez-vous David Chalmers ? Si non, j’explique et vous comprendrez le titre.

Il s’agit d’un philosophe australien (donc rare) rédacteur d’un ouvrage considéré comme l’un des plus importants publiés depuis 20 ans : « l’Esprit conscient »(Editions Itaque).

On va tenter de résumer, en nous concentrant très fort puisqu’aussi bien la partie n’est pas facile.

D’abord, il s’agit d’un philosophe qui considère que le matérialisme ne peut tout expliquer.

Evidemment que tout est matière, rappelle t-il, évidemment. Mais une autre question doit être posée : comment la matière (grise) peut-elle fabriquer de la « conscience ». Vous regardez un beau ciel bleu, un magnifique tableau. Et ça vous fait un effetLe regard est matière et s’explique dans la cours de première année d’ophtalmologistes.

Mais l’effet produit, celui qui vous soulève concomitamment à une activité purement cérébrale, à une excitation neuronale simplement matérielle, c’est la conscience.

Prenez deux êtres absolument identiques, qu’on ne peut discerner (vous et votre double, par exemple). Ils auront, au fil de leur minutes, des pensées différentes. Donc, nous dit Chalmers « la conscience n’est pas physique ».

Dès lors, la science ne peut tout rendre compte, par l’explication matérialiste, cognitive, de notre expérience. La science peut nous faire comprendre les processus de la mémoire, de l’attention, mais n’arrivera jamais à expliquer ce fameux effet qui les accompagne.

Donc, la conscience n’est pas une fonction, ni un état cérébral matériel. Ce qui invalide le matérialisme…

Thèse anti-scientifique, non naturaliste ? Non, nous dit Chalmers : la science tente d’expliquer l’univers. On en a besoin et elle se trompe rarement.
Cependant, la conscience est un élément fondamental du monde qui trouve son autonomie, se dégage de la simple matière, est régie par des lois spécifiques parfaitement compatibles avec la science.
En réalité, du même ordre que le temps, l’espace.
La conscience occupe sa place propre et la science ne peut, sauf à inventer une théorie la placer dans la simple matière.
La conscience, serait ainsi « une loi de l’Univers ». On la trouverait partout, y compris dans les météorites ou les bactéries., encore une fois un phénomène aussi fondamental que la masse, l’espace et le temps en physique. Une loi de la même portée que celles désignées comme les lois fondamentales de l’univers, apparue dans le même temps que ces dernières, c’est-à-dire immédiatement après le Big Bang.
Bigre ! Fini le monisme qui exclut le dualisme (matière et esprit, et partant le principe spirituel de Dieu), a-t-on dit faussement (mais je n’entre pas dans le débat trop aride)
La thèse a été mille fois décortiquée, dans des tours d’ivoire. Il est vrai qu’à l’inverse d’autres sujets, comme par exemple le comportement de Trump ou la vie secrète de Macron, il est difficile d’avoir une discussion sur la « loi de la conscience » dans nos diners sympathiques.
On aura constaté que, même par l’humour de circonstance, je n’ai pas pris vraiment parti pour cette théorie révolutionnaire qui m’a, je l’avoue souvent empêché de dormir, mais s’il s’agissait d’un prétexte puisqu’en effet, on ne dort pas pour d’autres raisons, plus proches de la conscience et du sentiment, poignantes, que de la théorie.
Mais alors pourquoi donc infliger ce billet, un peu hasardeux ?
Vous voulez savoir ? Et bien, juste pour le mot : j’adore la « conscience », même quand elle s’évanouit. Seuls l’insoluble, l’indicible, l’éthéré, nous placent dans une des parts de la jouissance. Une des parts.
La conscience est presque une caresse du monde, celle qui apparait en même temps que lui et qui l’aide dans son inexorable développement matériel.
La conscience est lumineuse. Une sorte d’étoile dans l’étoile.
Bon, je viens de relire. Je ferais mieux de dormir.

Alignement

Le photographe passe à côté de la table dans un jardin. Une feuille. Il la prend dans sa paume, la fixe quelques secondes, comme un brin de vie, et l’aligne, au droit du marquage. La photo est prise. La feuille n’est presque plus morte. 

Il pense, immédiatement, que beaucoup de ses heures ont été consacrées à un « alignement ». Ce n’est pourtant pas son « style ». 

Glass

« Glass ». Evidemment, chaque fois que je lis ce mot, il tinte comme un verre, en réalité d’alcool de roman noir américain, puisqu’en effet, je n’arrive toujours pas à me débarrasser depuis des lustres de la phrase de Raymond Chandler que vous connaissez si vous vous aventurez dans mes billets (« Il ouvrit la porte du living-room, et le vacarme des conversations nous submergea. L’ambiance était encore plus bruyante, si possible, qu’avant. Le ton semblait avoir monté de deux verres environ.« )

Non, non ici, il s’agit d’autre chose, de musique, d’un compositeur.

Connaissez-vous Philip Glass ?

1 – Une photo, d’abord :

Naturalistes et pluralistes

On est très sérieux ici, va t-on nous dire. On constatera, très rapidement qu’il n’en est rien, puisqu’en effet, comme on le sait, être « ‘sérieux », en convoquant toutes les théories qui peuvent nous faire comprendre le monde,  se résume, à vrai dire, à un seul grain invisible qui parcourt notre trajectoire, notre histoire, notre corps, invisible sur notre peau (encore…), un résidu de lumière qui vrille sur l’épiderme. Mais là je vais trop loin dans le dévoilement et laisse, immédiatement, l’incertitude s’installer en revenant à mon « sérieux ».

Le titre est le rappel d’une distinction entre deux courants de la pensée contemporaine : d’une part, ceux qui pensent que tout notre comportement, n’est que la résultante de connexions neurologiques, de statut biologique. Il est inconcevable dans ce courant de parler « d’âme » ou « d’esprit ». Cela n’a plus de sens. Il s’agit le plus souvent d’un courant porté, on s’en doute, par des scientifiques. De l’autre, des philosophes qui croient que cette manière « réductionniste » d’entrevoir le comportement, même s’il s’agit d’une réalité incontournable, n’est pas de nature à restituer la « richesse de notre vécu ». Il existe d’autres types de descriptions phénoménologiques, psychanalytiques, subjectives et, même romanesques…

Donc, d’un côté, les naturalistes, pour qui toute la vie psychique est explicable par des mécanismes biologiques, et, de l’autre, les pluralistes, qui sont d’accord avec l’affirmation scientifique, mais maintiennent que la description du psychisme mérite d’être complétée par d’autres types de descriptions explicatives…

Pour mieux aborder ce débat crucial, je vais citer les extraits d’un débat, datant de 2009 (un siècle pour mes enfants) que j’ai gardé, précieusement, dans mes archives, entre Jean-Pierre Changeux, grand neurobiologiste connu et Jean-Michel Salanskis, un héritier de l’Ecole de la Phénoménologie (encore, alors que je n’aime pas vraiment cette Ecole)

On commence (j’ai coupé des passages pour me permettre de revenir, à la fin, pour un petit commentaire sans lequel ce billet n’aurait pas de « sens » et serait juste « connecté »

Jean-Pierre Changeux : Pour moi, il n’y a plus de raison de parler de l’âme et du corps ! Le débat, aujourd’hui, se situe au-delà de ce clivage et de la tradition dualiste qui a prévalu chez Platon, Descartes et bien d’autres. Cette conception philosophique n’a plus guère de sens. Il vaut mieux parler de fonctions du cerveau, de physiologie cérébrale, de processus mentaux… bref du cerveau. Pourquoi aller au delà ? On peut certes conserver le vocabulaire poétique du corps et de l’âme, comme on dit que « le soleil se lève » tout en restant copernicien, mais on sait que ce type d’expression n’a pas de signification scientifique.

Jean-Michel Salanskis : Il y a de fait une vision métaphysique de l’âme et du corps qui fait partie de notre héritage. Cette tradition oppose le domaine de l’idéel, cher à Platon, au plan inférieur des choses corruptibles, c’est-à dire de la matière. Platon considérait qu’il fallait tout comprendre à partir de ce niveau des idées, dont les choses matérielles n’étaient que de pâles copies. Mais la philosophie, de nos jours, est plus volontiers moniste : si le pôle idéel est gardé, ce n’est plus comme une partie séparée de l’être. Du coup, affirmer qu’il n’y a que de la matière, c’est finalement ne pas dire grand-chose… Le véritable enjeu est au fond, quel que soit le cadre, de récupérer la richesse de la réalité et de notre existence..

JPC : Quels sont les processus cérébraux engagés dans la vision, la perception du mouvement, l’empathie, c’est-à-dire la représentation des états mentaux d’autrui ? La neuroscience, en prenant appui sur les propositions de la phénoménologie, peut utilement tenter de caractériser les paramètres en jeu, d’en définir une analyse expérimentale puis une modélisation mathématique qui aboutisse à un organisme artificiel et à une simulation des processus concernés.

J.-M. S. : La biologie entre dans ce que j’appelle « la grande stratégie idéalisante de la science » : celle-ci consiste, depuis Galilée, à parler de la nature et de la matière non pas avec le langage de tous les jours, mais plutôt à travers un dictionnaire mathématique. Cette approche mathématisée du réel, et je suis ici d’accord avec Jean- Pierre Changeux, n’a rien de réducteur. Au contraire, elle augmente le réel, elle le présente sous un jour plus énigmatique et fabuleux, traversé d’infinité. Le discours la science va davantage dans le sens d’une poétique générale de la vie et du réel que dans celui du sens commun

J.-P. C. : Reste que certains de ces labyrinthes sont construits sur des objets dont la validité scientifique peut être mise en doute. Prenons par exemple le cas de l’alchimie, ou celui du kabbalisme. On peut s’y intéresser comme processus culturels singuliers. Mais, arrivés à un certain stade de l’analyse, il faut savoir sur quels objets empiriques ces labyrinthes sont construits. On peut alors se demander si certains labyrinthes ne mènent pas nulle part;

Bon, on arrête de citer. Je suppose qu’on a compris.

Je commente brièvement : rien n’est plus profond que la peau.

PS. Vous souvenez-vous des « On » dans un billet précédent ? On vient de me dire que certains, dans la presse en ligne, avaient remarqué et écrit sur cette curiosité. Vulgairement, parait-il, comme on peut faire avec un « on », en rajoutant une consonne. Je n’y avais pas pensé et suis très, très fier de moi. Je suis sérieux quand je l’affirme.

Style

Reçu un coup de fil d’un ami qui vient de lire notre billet précédent. Il ne comprend pas la relation entre Oscar Wilde et la phénoménologie de Merleau-Ponty, entre la citation sur la peau et une philosophie. C’est pourtant un bon intellectuel.

Il insiste pour que j’explique, en ajoutant (je le cite) que « le plus profond, c’est la peau », c’est « génial », « magique », c’est « ce qui lui manquait pour attirer les mains d’une femme laquelle, harcelée depuis des mois, vient de lui prendre la main après avoir entendu ces mots ». Il me bénit.

Je suis toujours enchanté de ces rapprochements de toutes sortes entre les êtres, mais surtout de ceux entre les mots et les corps. Ravi de ma B.A. Mais, franchement, je crois que la femme était dans « son jour », celui où elle devait prendre la main de mon ami et qu’elle n’a même pas entendu la citation. Elle a seulement du voir le visage ouvert, élastique, frontal, de mon ami, sorti d’une grande histoire et qui en voulait, immédiatement, une autre. Peut-être sa dernière.

Mais je reviens aux choses beaucoup plus sérieuses : Merleau-Ponty :

Regardez une foule. Tout va bien. Ce n’est qu’une foule, dans un stade, sur une place. Et tout d’un coup, vous reconnaissez un ami, et ce alors même que vous ne distinguez même pas les traits de son visage.

Il se « détache » des autres par son style nous dit Maurice Merleau-Ponty dans son bouquin (« la Phénoménologie de la perception »).

Qu’est-ce à dire ? Nous avons un « mode personnel et sensible d’être au monde », une singularité, une manière de nous détacher ». Une personnalité. Notre « vérité », laquelle se révèle par « l’intersubjectivité » par un autre sujet, ou plusieurs autres, qui la perçoivent ainsi.

C’est le style, loin de l’Idée, loin de la métaphysique. Les choses n’apparaissent pas dans les idées ou les formes mais bien dans « leur manifestation phénoménale », sensible, dans leur façon de nous apparaître, de se présenter à notre perception. Il n’y a pas d’autre vérité que celle qui se fait jour dans cette manifestation phénoménale.

Et « Le plus profond, c’est la peau » , c’est donc, nous disent ceux qui veulent illustrer la philosophie de la perception du phénomène, le mot d’un dandy « faisant de l’apparence la vérité ultime« . C’est ce qu’a retenu l’Ecole de la Phénoménologie (Merleau, Husserl, Sartre même).

On aura noté que, dans mon billet précédent, j’ai trituré le mot pour le placer dans le discours érotique, du moins, ce qui est identique dans celui du « toucher » . Je crois que j’ai raison. Posez la main sur la peau d’une femme que vous aimez. C’est le plus profond.

Mais comme mon ami va me demander de « préciser », j’en suis certain, je vais le faire, tout en pestant car, en effet, lui non plus ne comprend pas que quelquefois, pas toujours, ça dépend, finir une explication, donner à tout comprendre, conclure dans la clarté sans la touche d’incertitude qui, magnifiquement, vous fait penser au-dessus de votre corps, constituent une sorte de terminaison d’un acte lequel, pourtant, doit chercher et garder sa suspension éternelle pour vivre et exister, justement dans l’éternité. Ouf..Difficile de faire comprendre ce moment.

Donc, pour terminer, et encore pour ne pas me soumettre à la critique d’une écriture trop obscure (dont les fondements viennent d’être exposés, si vous avez bien lu), je cite : c’est beaucoup plus confortable : ce n’est pas moi qui écrit et l’on devrait ainsi être plus indulgent.

Dans une nature morte de Paul Cézanne, les fruits se donnent à nous sur le fond d’autres fruits comme la silhouette prenant son sens sur le fond de la foule : ils semblent trembloter un peu dans une sorte de fondu, avant de sortir de l’indétermination et de se détacher. Leur vérité, leur sens éclôt au coeur même du sensible. Il y a chez Maurice Merleau-Ponty une authentique dialectique du sensible et du sens. Nos corps sont comme les choses qui nous entourent, comme les oranges et les pommes d’une toile de Cézanne : nous sommes pris dans le même tissu du monde, que le philosophe approche à travers la notion de « chair du monde », avant qu’une mort précoce n’interrompe son travail. Charles Pépin.

Vous savez quoi ? j’aurais préféré m’en tenir au « le plus profond c’est la peau »

L’insoutenable futilité du futile. 

Au gré des heures qui passent, non pas obstinément lourdes comme l’ecrivent les apprentis « écrivants » mais qu’on se doit de façonner, de soulever, pour les faire glisser et s’envoler dans notre air, deux réflexions nous ont assailli, l’une idiote, l’autre un peu moins. 
1- La première : je ne sais si d’autres l’ont remarqué. Sûrement tellement c’est flagrant : Macron, Fillon, Hamon, Melenchon.. 

Mais pourquoi donc, finissent-ils tous en « ON« . Le hasard n’existant pas, un djinn posé depuis peu sur mon épaule me suggère une explication : ils tourneraient tous en rONd. Une fée posée sur mon nombril songe plutôt au « RONRON » . Une femme sublime, un peu intellectuelle, qui tourne depuis peu autour de moi, affirme que le « ON » est pluriel, démocratique, convivial. Je lui ai demandé si ON pouvait boire un verre ensemble. Elle a, comme je m’en doutais, immédiatement accepté. Je lui envoyé un message dans lequel je lui précisais qu’ON allait donc se voir et que rien n’était moins démocratique qu’un couple qui s’isolait sidéralement dans ce ON merveilleux. Elle ne m’a pas répondu. « ON »  verra bien si elle sera au rendez-vous. 

Excusez la légèreté. Elle n’est, malheureusement, jamais fortuite. 

2-La seconde : une réfléxion d’Oscar Wilde qui m’est revenue cette nuit :« Le plus profond, c’est la peau ». La phénomologie, notamment celle de Merleau-Ponty en avait fait un slogan de biais, pour démontrer que le phénomène l’emportait sur la prétendue essence, que la surface, donc le phénomène, la réalité brute,  devait être enlacée. Nous, on prend cette phrase dans son érotisme flagrant : le plus profond, c’est la peau

On est ravi, un peu orgueilleux peut-être en le disant : la pensée, du moins les pensées, ce qui est plus modeste, ici les nôtres,  vont du futile au vrai, du rien au rien, du rien au tout, et réciproquement, comme dit toujours Spinoza (son tic sublime) . Bref, elle vagabondent, presque de nénuphar en nénuphar. Comme les éléphants de la blague connue.

Désolé de l’inanité de ce qui précède. Mais il fallait l’écrire, la censure de l’inutile étant génératrice, comme me le disait une vieille femme, en réalité pas très vieille,  que j’ai vraiment (profondément) aimé d’amour quand j’étais plus  jeune, (en tous cas beaucoup plus jeune qu’elle),  d’une sorte d’ulcère du cerveau, peut-être même de l’esprit. Elle adorait, cette femme les mots et la peau. Je ne sais où elle se trouve si elle existe encore : sûrement dans des soleils d’hiver. 

Incorrection 

Un ami, un vrai, qui n’a peur que de lui et qui ose les dépassements, m’a appelé ce matin. Il m’a simplement dit qu’il m’envoyait un texte, écrit il y a 25 ans, qu’il vient de retrouver, pour correction. On a l’habitude. Il me me prend pour un vrai correcteur depuis le jour où je l’ai empêché d’écrire une lettre d’amour qui était une catastrophe. J’avais coupé les dix pages, pour ne garder que deux phrases (magiques). Il me répète, depuis, que grâce à moi, il a pu vivre avec la femme de sa vie. Ce qui est rare ajoute-t-il. C’est un vrai sentimental, un ami. 
Quand je lui ai dit qu’un texte écrit il y a 25 ans aurait dû être détruit, il m’a raccroché au nez. Ce n’est pas correct. 

Je livre ci-dessous le texte, brut,  qu’il m’a envoyé.  Vous corrigez, si vous voulez. Moi je n’en ai pas envie. Peut-être un autre jour. Ou dans 25 ans. 

« Marianne. A nouveau. Vous souvenez-vous ? C’était un jour vulnérable,de vacillement. Les invités étaient à l’heure. L’espace exact, pensa la femme. Elle souriait. Maintenant, se dit-elle, il le fallait. Elle s’approcha de chacun, tour à tour, les mains sur la poitrine, dans une posture excessive, illimitée, regardant immensément. Chacun, tour à tour. Le silence fut prostré, prégnant. Elle quitta le salon, droite, belle, le front imposant. Dans la chambre du fond, les enfants jouaient. Elle revint, quelques minutes plus tard, pour rire, avec tout le monde. L’on avait presque oublié ce qui ne devait être qu’un abîme passager, creusé dans le temps, un écart irréel.

La soirée continuait, retranchée, à son endroit. Elle se leva. Ils la regardaient… Elle ne disait rien, immense dans sa beauté. La mémoire des mêmes est, inexorablement, hantée par ce geste indicible, indéfectible, couvrant l’air de sa plénitude, dans un ballet fantasque. Elle écarta les bras, des secondes, les baissa pour effleurer ses jambes et se dirigea, glissante et lisse vers l’entrée. Là, sur un portemanteau encombré, elle trouva son ciré, noir et brillant. Elle noua les manches autour de sa taille et sortit. Les invités étaient rendus aux rires et au bruit. 

Elle entra, la joie sur la peau, vibratoire, unique. Par son regard, constamment appuyé, elle donna, dans ce moment, si largement, si prodigieusement, qu’ils disent encore qu’ils ont, eux, eu la rare chance d’approcher ce qui pouvait être une vie. Et que depuis ce jour, ils ne sont plus les mêmes.

Dois-je m’arrêter là, dans leurs instants suspendus ? Si vous pouviez me répondre, vous me diriez que l’important est évidemment ce qui n’est pas dit et que je prends des risques à m’approcher, pour vous, de certains mots. Oui. Je les désire, pour vous, qui s’étirent, absorbants et voluptueux, à votre corps, par leur objet implacable qui les rend à ce qui les soutient. 

L’écriture imparfaite que je tente, par vous depuis des mois, se veut flagrante, qu’elle se cabre, s’allonge, s’étend, se repose, se glisse, s’éveille, s’invente et dorme dans ses reflets tremblants. 

Par la courte évidence ou la longueur d’une volupté merveilleusement conquise, lumineuse traînée dans ce jour retrouvé, scansion à la claire surface. 

L’éclatement arraché, comme pour mieux revenir et se poser. En bref, des cercles concentriques qui s’emparent amoureusement, du centre d’où ils sont nés. Pour chercher la haute mer. 

Je vous ai déjà dit, même si ce n’était frontal, que vous étiez trajectoire et tintement, que les mots que vous m’offrez pour vous les restituer ne sont que pores de votre peau, odorants comme la terre après une pluie récente. Je n’ai qu’à capter le souvenir d’un mot et d’un toucher pour prendre et vous refaire. Vous attrapez, peut-être, au fil de ma brouillonne assiduité, ce que je vole de vous et qui nous sera restitué. Ce qui, dans un dépassement à votre hauteur, se fond dans l’exigence, pour devenir le rythme qui nous caresse.

Mais, il me faut revenir à mon récit et à l’interrogation qui le finit. Et vous dire que personne, absolument personne, sauf moi, n’a su ce que la femme avait pu faire pendant ces deux heures. C’est évidemment faux et vous ne me poserez pas la question dans le proche moment de notre réunion. Vous savez. Je sais ni comment ni pourquoi et ne connais ce djinn qui a pu vous le dire, et qui, dans sa contiguïté et son effleurement de vous, seul me rend féroce. Mais vous savez les heures.

PS. Je corrige demain. Il vient de s’excuser. 

Job

«Il fait le Job » avais-je sorti, un soir d’hiver, dans un diner.
Tous se sont retournés vers moi, perplexes. Le sujet ne se prêtait pas à cette répartie abrupte. Il n’était, en effet, question, dans cette discussion laborieuse, que d’un ami qui trouvait injuste son licenciement, après des années de loyaux services dans une Entreprise. Et ce alors qu’il était d’un dévouement et d’une compétence sans bornes, reconnue par tous, y compris quelques heures auparavant par le dirigeant.

On me faisait injonction de cesser la moquerie, l’ami était déprimé, malheureux. Je me souviens encore des yeux implorants du maître de maison, fixés sur moi, espérant l’évitement, par ma magnanimité, d’un débordement crispé,  gâcheur de fin de soirée.  Pourtant, il savait que je n’avais jamais gâché une soirée, mettant un point d’honneur méditerranéen à l’enjoliver.

Un prétendu concurrent dans le mot choisi et l’humour de circonstance, que tous, flagorneurs de service ou peureux de les subir, m’affublent,  a même dit, je vous l’assure, tout en caressant, dans une mise en scène du ressort d’un film de série B,  son verre vide et presque crasseux à cette heure avancée : « Non, il ne fait pas le Job, il n’en a plus… ! »

J’ai fait semblant de rire et d’apprécier le jeu sémantique et j’ai alors précisé  mon propos, ajoutant que je venais de découvrir ce « Livre » de la Bible. Ce qui était évidemment faux. Mais il faut toujours faire semblant de ne pas connaitre pour éviter la critique contre celui qui « veut en mettre plein la vue ». Et quand on dit qu’on vient de découvrir, l’amortissement est de mise. Ce n’est pas le sujet et je n’insiste pas, ni n’explique plus avant. Mais vous m’avez compris.

Donc, Il faisait le Job, celui de la Bible, celui qui demande à Dieu “D’où vient le mal qui m’atteint ? Pourquoi me vise-t-il, moi qui ne suis coupable de rien ?” Et Dieu ne répond pas, ne donne pas d’explication, le laissant à sa plainte.

Job nous a toujours fasciné. Par son amour de Dieu, malgré le mal qui l’accable. Job accorde son pardon à Dieu. Et à l’injustice.  Le mal est oublié. Il subit avec amour. Dieu ne peut être injuste, même s’il l’est. Fascinant ce versant humain, cette face cachée de Dieu.

Mieux encore, on a pu lire qu’en réalité  Dieu est faible et il faut l’aider. 

Que :« Face au mal, Dieu est faible. C’est même l’homme qui se retrouve parfois dans la position d’aider Dieu, de lui porter secours. Au fond, la puissance et la faiblesse de Dieu ne s’opposent pas. Pour les chrétiens, par exemple, Dieu se donne à travers son fils crucifié. Par ce geste, il manifeste à la fois sa faiblesse et la puissance de son amour. L’idée de Dieu ouvre donc des possibilités de vie en dépit de l’absurde et de l’injustifiable. Mais si Dieu est quelqu’un à qui l’on peut adresser ses plaintes, il est également quelqu’un à qui l’on peut exprimer sa gratitude les jours de joie. » (Nathalie Sarthou-Lajus, Philosophe, rédactrice en chef adjointe de la revue jésuite « Études ». Entretien avec Marcel Conche)

Dieu, que j’aurais aimé discuter de ces propos avec elle. Un jour peut-être. Un million de réponses. Est-elle belle cette directrice ? Il faudra que je demande à l’un de mes amis, ex-jésuite  qui doit la connaître.

Mais je laisse le lecteur relire et réfléchir et je  reviens à mon « il fait le Job ».

A vrai dire, et c’était mon propos, on devrait tous « faire le Job », du moins dans sa première lamentation, avant qu’il ne se plie à la raison divine, mystérieuse et donc acceptable.

A défaut :

– soit on est indifférent à l’injustice, y compris celle qui nous frappe. Et on est idiot.

– soit on n’est pas indifférent à l’injustice et on l’accepte, on ne se plaint pas, on mérite tout et son contraire. Là on est masochiste ou mystique. Ce qui peut être compatible, si l’on reprend l’histoire de la flagellation.

Il faut donc faire le Job. Question de survie.

Non ?

La discussion théologique sur le dessein de Dieu, son absence, son retrait du monde, ou encore comme le dit Hans Jonas dans son immense bouquin  (« le concept de Dieu après Auschwitz) mérite évidemment autre chose que ce minuscule billet qui, encore une fois, n’est que d’humeur. Lilliputien dans la production.

On est prêt à l’aborder avec les croyants, les pratiquants, les  seuls êtres intéressants,  et que je respecte plus que les agnostiques qui ne prennent pas parti, les pleutres de la vérité,  car eux au moins, mes amis religieux, caressent la périphérie de l’absolu ou de l’infini, deux mots, en réalité, équivalents qui peuvent, dans un mouvement presque céleste, être glorifiés par tous les recéleurs habités des beautés trop diaphanes.

On a compris que je ne plaisantais donc pas en affirmant qu’il « faisait le Job ». Rien n’est plus sérieux. Rien, s’agissant des hommes devant le souffle du néant et leur plainte lorsque le bleu se noircit.

Que vive le bleu du ciel…

 

 

Première page 


A lire le titre, beaucoup vont croire que l’on va griffonner des pages sur la douleur de l’écrivain devant une première page blanche. 
Il n’en est rien. Les pages sont ici pleines. Il s’agit des retours à nos pages. 

En effet, iI y a des jours où un désir brouillon nous intime presque l’ordre d’aller revoir des livres qui ont porté notre vie. On ne sait pourquoi. Peut-être, simplement la fidélité à soi, si vous comprenez ce que je veux dire. Ne jamais se trahir et ne rien renier de ce qu’on a été. De ce qu’on est. A vrai dire la seule fidélité difficile à planter. 

Pour y aller, les sempiternels critiques de la lecture numérique doivent, la nuit, se lever, faire craquer les parquets, avoir la chance et la fortune qui permet l’installation d’une bibliothèque loin d’une chambre conjugale, avoir la bonne manie du classement sur les étagères, supporter dans l’éventuelle migraine,  le crissement du papier sous des doigts nerveux, pester en silence contre une disparition, entasser les livres sur une table encombrée, se planter devant son ordinateur,  pour jouer au copiste et reproduire éventuellement une page, s’ il veut la donner à lire à celui où celle avec lequel, laquelle, il désire partager une lecture d’un mot, d’une phrase, d’une page. 

Ce n’est pas le cas du collectionneur numérique qui peut jouer du copier/ coller. C’est mon cas. 

Donc, disais-je, un désir de retour aux lectures enchanteresses qui sont autant de grains de poussière dorée qui se sont collées, invisibles sur toute la largeur de notre front. 

J’ai donc décidé, téméraire et,  je l’assure,  sans imposture ou prétention, je l’assure encore,  de livrer à celui où celle qui s’aventure, sans danger aucun ici, les premières pages des livres ultimes, indépassables. Les nôtres. Mais tellement connus et glorieux qu’il n’y a rien d’intime dans le prétendu dévoilement. Presque un rappel. 

On s’est, quelques secondes, interrogé : devait-on commenter, accompagner, partager l’émotion ? 

On a vite décidé. La question était idiote. Puis on s’est dit qu’on pouvait mettre en gras quelques mots, juste pour les remercier. 

On commence par trois livres. Les plus célèbres donc. Mais il ne faut pas avoir honte d’aimer des livres cultes.  Et on ne commente pas. Juré. 

Cent ans de solitude. Gabriel Marcia Marquez 

​ »Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l’emmena faire connaissance avec la glace. Macondo était alors un village d’une vingtaine de maisons en glaise et en roseaux, construites au bord d’une rivière dont les eaux diaphanes roulaient sur un lit de pierres polies, blanches, énormes comme des œufs préhistoriques. Le monde était si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt. Tous les ans, au mois de mars, une famille de gitans déguenillés plantait sa tente près du village et, dans un grand tintamarre de fifres et de tambourins, faisait part des nouvelles inventions. Ils commencèrent par apporter l’aimant. Un gros gitan à la barbe broussailleuse et aux mains de moineau, qui répondait au nom de Melquiades, fit en public une truculente démonstration de ce que lui-même appelait la huitième merveille des savants alchimistes de Macédoine. Il passa de maison en maison, traînant avec lui deux lingots de métal, et tout le monde fut saisi de terreur à voir les chaudrons, les poêles, les tenailles et les chaufferettes tomber tout seuls de la place où ils étaient, le bois craquer à cause des clous et des vis qui essayaient désespérément de s’en arracher, et même les objets perdus depuis longtemps apparaissaient là où on les avait le plus cherchés, et se traînaient en débandade turbulente derrière les fers magiques de Melquiades. « Les choses ont une vie bien à elles, clamait le gitan avec un accent guttural ; il faut réveiller leur âme, toute la question est là. »


Belle du seigneur. Albert Cohen. 

« Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi des deux chevaux que le valet d’écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d’une victoire. À deux reprises, hier et avant-hier, il avait été lâche et il n’avait pas osé. Aujourd’hui, en ce premier jour de mai, il oserait et elle l’aimerait. •

Dans la forêt aux éclats dispersés de soleil, immobile forêt d’antique effroi, il allait le long des enchevêtrements, beau et non moins noble que son ancêtre Aaron, frère de Moïse, allait, soudain riant et le plus fou des fils de l’homme, riant d’insigne jeunesse et amour, soudain arrachant une fleur et la mordant, soudain dansant, haut seigneur aux longues bottes, dansant et riant au soleil aveuglant entre les branches, avec grâce dansant, suivi des deux raisonnables bêtes, d’amour et de victoire dansant tandis que ses sujets et créatures de la forêt s’affairaient irresponsablement, mignons lézards vivant leur vie sous les ombrelles feuilletées des grands champignons, mouches dorées traçant des figures géométriques, araignées surgies des touffes de bruyère rose et surveillant des charançons aux trompes préhistoriques, fourmis se tâtant réciproquement et échangeant des signes de passe »


La tâche. Philip Roth 

À l’été 1998, mon voisin, Coleman Silk, retraité depuis deux ans, après une carrière à l’université d’Athena où il avait enseigné les lettres classiques pendant une vingtaine d’années puis occupé le poste de doyen les seize années suivantes, m’a confié qu’à l’âge de soixante et onze ans il vivait une liaison avec une femme de ménage de l’université qui n’en avait que trente-quatre. Deux fois par semaine, elle faisait aussi le ménage à notre poste rurale, baraque de planches grises qu’on aurait bien vu abriter une famille de fermiers de l’Oklahoma contre les vents du Dust Bowl dans les années trente, et qui, en face de la station-service, à l’écart de tout, solitaire, fait flotter son drapeau américain à la jonction des deux routes délimitant le centre de cette petite ville à flanc de montagne.

La première fois que Coleman avait vu cette femme, elle lessivait le parterre de la poste : il était arrivé tard, quelques minutes avant la fermeture, pour prendre son courrier. C’était une grande femme maigre et anguleuse, des cheveux blonds grisonnants tirés en queue-de-cheval, un visage à l’architecture sévère comme on en prête volontiers aux pionnières des rudes commencements de la Nouvelle-Angleterre, austères villageoises dures à la peine qui, sous la férule du pasteur, se laissaient docilement incarcérer dans la moralité régnante. Elle s’appelait Faunia Farley, et plaquait sur sa garce de vie l’un de ces masques osseux et inexpressifs qui ne cachent rien et révèlent une solitude immense.
Fin.








Post-truth politics 

C’est encore de l’anglais. Et, selon l’Oxford Dictionary, ç’est le « Mot de l’année 2016 ». Ça signifie « politique de la postvérité »
Plutôt que de paraphraser, je cite (PM. Martin Legros) :

« l’exigence de vérité en politique, entendue comme l’adéquation du discours à la réalité, passe au second plan par rapport aux passions et aux croyances. Si, dès le lendemain du référendum sur le Brexit, le leader souverainiste Nigel Farage pouvait affirmer que sa promesse de récupérer 450 millions d’euros envoyés chaque semaine pour le budget de l’Union européenne était « une erreur faite par [son] camp », sans que cela ne choque ses supporters, c’est que ces mensonges avaient une fonction politique : celle d’exprimer le ras-le-bol d’une partie des classes populaires visà-vis des élites pro-européennes. Si Trump peut prétendre que le certificat de naissance de Barack Obama estdémentir ce mensonge sans provoquer de scandale, c’est que ces contre-vérités permettent de laisser libre cours à la haine raciale d’une partie de son électorat. Comme l’écrit l’Oxford Dictionnary, la post-truth politics, c’est le moment où « les faits objectifs ont moins d’influence dans la formation de l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux croyances personnelles ». « La politique post-vérité relève d’un contrat entre le peuple et ses dirigeants. Un contrat d’indifférence à la vérité » . C’est en janvier 1992 que la notion est apparue dans un texte signé par Steve Tesich (1942-1996). il publie un pamphlet, « The Wimping of America » (« la déroute de l’Amérique »), où il revient sur trente ans de mensonges aux États-Unis. Depuis le Watergate, le peuple américain en serait venu, selon Tesich, à nourrir une phobie de la vérité, désormais associée aux mauvaises nouvelles. « Nous attendions dorénavant de notre gouvernement qu’il nous protège de la vérité. » ). Pour Tesich, la première intervention militaire américaine dans le Golfe signe un pacte tragique entre les dirigeants etleur opinion publique. « Leur message est le suivant : nous vous donnons une victoire glorieuse, nous vous rendons votre estime de vous-mêmes… maintenant, voilà la vérité. Qu’est-ce que vous préférez ? » Comme s’il fallait choisir entre l’estime de soi et la vérité ». 

Étrange, non ? 

Mais on va y réfléchir. Ce concept d’indifférence à la vérité n’est peut-être pas si ridicule. Il peut être fécond sans certaines situations. 

Je sens poindre une intuition pour son expansion, son développement dans d’autres champs. 

Il faudra, dans un premier temps le distinguer du mensonge. Puis l’ériger dans l’acceptable. Les menteurs invétérés ont-ils trouvé leur mot-valise ? 

Trop important pour continuer sur ce mode. 

On y revient. Non indifférent à la vérité de notre promesse. 

Engagement

On lit, en ligne que « De Emma Stone à Colin Firth, Hollywood vent debout contre Donald Trump »

Que :

« Les discours de remerciements ont éclipsé le palmarès. Le tout Hollywood se retrouvait ce week-end sur les tapis rouges précurseurs des Oscars, d’abord celui du syndicat des producteurs puis celui de leurs confrères acteurs, mais les convives avaient moins en tête les éventuels trophées à décrocher que la rage au cœur contre le décret controversé de Donald Trump interdisant d’entrée sur le territoire américain les ressortissants de sept pays à majorité musulmane.
Le chanteur John Legend, acteur et producteur de La La Land, a ouvert samedi avec fougue les hostilités lors des PGA awards. «Nous sommes la voix, le visage de l’Amérique. Notre Amérique est grande, elle est libre et elle est ouverte aux rêveurs de toutes origines, de tous pays, de toutes religions», a déclaré l’artiste, «Notre vision de l’Amérique est diamétralement opposée à celle du président Trump et je veux ce soir particulièrement rejeter sa vision et affirmer que l’Amérique doit se montrer meilleure que cela», a-t-il insisté.

Et encore :

«Je suis un citoyen du monde. Et vous qui êtes [bloqués] dans les aéroports, vous appartenez à l’Amérique, nous vous aimons et nous vous accueillons», a salué Ashton Kutcher en ouvrant la 23e cérémonie de la guilde des acteurs.

Et plus :

« Emma Stone a dénoncé des comportements «inexcusables». «Nous avons besoin d’agir. Je suis très reconnaissante d’appartenir à une organisation qui se préoccupe de la société»

On ne veut pas prendre position sur le décret Trump.

On veut simplement coller un bout de Clément Rosset, déjà cité dans un autre billet (09/01) :

« Je suis surpris de voir qu’on y présente sans cesse des portraits de gens « engagés ». Cela me fait sourire. Être architecte ou pianiste, cela ne suffit pas. Il faudrait de plus être engagé. Moi, j’aimerais bien qu’on m’explique ce que cela signifie qu’une chanteuse engagée. Cette survalorisation de l’engagement est très excessive : nous voilà donc en compagnie de cuisiniers engagés, de sportifs engagés… »

Et que :

« En tant que citoyen, j’ai des opinions, je vais voter. Mais en tant que philosophe, je me détourne de ces opinions et ne leur accorde aucune place. »

Fin.

Dans tous ses états, suite : Pinturas negras

24 Goya Saturne dévorant ses enfants Scène des Peintures noires 1820-23 peinture murale à l’huile marouflée sur toile 143×81

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un billet sur les « Pinturas Negras » (peintures noires) de Francisco Goya nous permet, allègrement, comme pour une suite du billet précédent (« Philosophie et autobiographie ») d’affirmer que la peinture peut, à l’inverse de la philosophie, être le succédané (j’ai failli écrire « damné ») d’un état.

L’on sait qu’après sa grande période, Goya aigri et désabusé, sourd, emménage dans une maison aux alentours de Madrid appelée la « Quinta del Sordo' » (la ferme des sourds). C’est là qu’il s’isole, et presque fou peint directement sur les murs de la maison les « peintures noires », transférées, par la suite sur toile, pour les exposer au musée du Prado.

14 oeuvres « de désarroi »qui, pour beaucoup, comprennent un mélange de noir et de teintes marrons. Violentes, presque colériques, dans le mental « noir ».

Une autre :

Encore une :

 

Une dernière « noire »

Mais, lectrice, lecteur, Goya a eu un temps que je n’ose qualifier de « blanc ». On n’ose pas dire « rose », tant le cliché détruit la couleur..

Une ici :

Et une autre :

Oui, dans ce champ, l’oeuvre, comme le dit Nietzsche est produite par la « texture corporelle de l’état de l’artiste. »

Et ici, on peut dire « j’aime cette période », « je ne l’aime pas ». Peut-être en fonction de ses sentiments, de son « état ». Pas dans le concept philosophique.

Moi, j’aime celle-ci :

Mais, quand on l’a cherché en ligne, je suis tombé sur cette image

Et sur celle-ci :

J’ai un peu honte de plaisanter de la sorte. Ca doit être mon « état »…

Philosophie et autobiographie

Nietzsche, dans sa préface à la deuxième édition du « Gai Savoir » nous a livré un texte que Michel Onfray (qui n’est pas Nietzsche), sort à tire larigot, et, assez objectivement, applique la formule lorsqu’il prétend faire de la philosophie, dans ses étés sur France Culture : La Philosophie d’un auteur, y compris le plus grand n’est que le reflet de son propre état lorsqu’il l’écrit. La philosophie ne serait qu’autobiographie.

Dans un entretien féroce avec Julia Kristeva, à la suite de son ouvrage sur Freud qu’il démolit violemment, il précise que :

« En fait, je propose une lecture nietzschéenne de Freud et, m’appuyant sur la préface du « Gai Savoir », qui affirme qu’une philosophie est toujours l’autobiographie de son auteur, qu’elle en constitue les confessions, j’invite le lecteur à me suivre dans le mécanisme de cette construction d’une discipline privée, d’une psychologie littéraire, d’une doctrine existentielle personnelle présentée comme une théorie universellement valable en vertu de la seule extension du désir de Freud à la totalité du monde. Pour le dire plus trivialement, Freud prend ses désirs pour la réalité et assène que ce qu’il affirme est vrai pour le monde entier du simple fait qu’il l’affirme. La méthode n’est guère scientifique, convenons-en.. »

Lorsque l’on dit que Michel Onfray applique la théorie dans ses leçons, il suffit d’écouter en podcast ses cours sur l’histoire d’une « contre-philosophie ». Sartre (lequel, on le sait, n’est certainement pas notre philosophe), est « analysé » au travers de ses positions personnelles, ses maladies, son strabisme, ses querelles amoureuses. Rarement, comme si, en réalité, elle devenait secondaire,  la théorie philosophique est convoquée pour être exposée, décortiquée, critiquée, écrasée. Comme si elle ne pouvait se détacher de la main éventuellement vérolée qui tient la plume ou du cerveau potentiellement brumeux, migraineux par une mauvaise grippe qui tente de la générer…

A vrai dire, cette position de Michel Onfray, dans le champ de la psycho-sociologie que nous détestons, ne nous intéresse absolument pas.

C’est celle de Nietzsche qui nous intéresse. Et nous osons dire que ce n’est pas parce que Nietzsche l’a écrit que l’on doit se mettre au garde à vous devant l’Immense.

Nietzsche écrit, en effet, dans la fameuse préface qu’il a retrouvé la santé, en ajoutant immédiatement « Qu’est-ce que ça peut nous faire que Monsieur Nietzsche ait retrouvé la santé ?…

On allait juste poser la question…

Il se lance alors dans une explication (le texte est beau) en indiquant que « Le déguisement inconscient des besoins physiologiques sous le manteau de l’objectif, de l’idéal, du purement spirituel s’étend loin jusqu’à l’épouvante, – et bien souvent je me suis demandé si, en fin de compte, la philosophie jusqu’alors n’avait pas été qu’une interprétation du corps et un malentendu du corps. Derrière les plus hauts jugements de valeur par lesquels l’histoire de la pensée a été menée jusqu’ici, gisent dissimulés des malentendus sur la texture corporelle, soit de l’individu, soit des états ou des races entières »

Souvent, j’ai tenté de discuter de cette proposition que je dissimulais moi-même dans une question à ma sauce : Quel est le rapport entre l’intime et l’idée ?

Mais lorsque j’entendais une réponse du style « je ne comprends pas, tout est intime » ou encore, « tu ne vas pas nous agresser avec l’inexistence du sujet, », j’abandonnais le dialogue et proposais une bière frappée.

C’est d’ailleurs avec pas mal d’appréhension que j’ose aborder le sujet (…) ici.

Et bien, Monsieur Nietzsche guéri, vous avez tort. Vous avez tort parce que vous confondez disponibilité et idée, concept et roman. Mr Onfray, vous, vous confondez psychologie avec air du temps de soi et appliquez ce qui peut être vrai pour Freud, justement parce qu’il s’agit d’un champ personnel (la psychanalyse), à tous, en généralisant. Ce qui s’appelle une erreur épistémologique dans le jargon sociologique.

Oui, le philosophe fatigué ou déprimé, malade, défait, peut produire dans un champ qui n’est pas le sien, une idée, un concept qui n’a rien à voir avec lui. Il existe une autonomie de la production de concept, radicalement indépendante de celui qui le produit.

La chose se complique, peut être discutée lorsqu’il s’agit d’autre chose, hors de la philosophie. Le romancier, le poète, peut-être même le chroniqueur peut voir sa production radicalement bouleversée par son état (la maladie, les instants gris ou ensoleillés, l’euphorie amoureuse, le chagrin ou le désespoir). Ici, l’on peut admettre l’influence de l’état sur la pesanteur, la légèreté, la magnificence ou le désastre de sa plume. Qu’il s’agisse du sujet choisi ou de son contenu.

Mais chez le philosophe qui tente de créer des concepts ou de les analyser dans le champ de l’intelligibilité du monde, l’état n’a rien à voir. C’est comme si l’on osait affirmer que la formule mathématique découverte par le scientifique avait pour origine un état maladif ou amoureux.

A vrai dire, la confusion procède du statut du locuteur : Freud n’est pas un philosophe et ce qui le traverse subjectivement, personnellement, peut traverser aussi sa production. Et Nietzsche n’est pas non plus une philosophe, au sens classique du terme. C’est presque un pamphlétaire, et seul son immense génie de la saisine des temps historique est utilisée au fondement d’une philosophie sans être elle-même une philosophie.

La seule concession que l’on peut faire pour le philosophe, c’est, éventuellement, l’investissement ou le choix du sujet.

L’allégresse du philosophe peut, éventuellement, l’entrainer dans un voyage philosophique dans le concept de joie, plutôt que dans celui de la tristesse, qui ne sont d’ailleurs pas des concepts. Mais là encore, on peut se tromper : le philosophe triste peut rechercher le concept de joie, sans, d’ailleurs générer la moindre idée.

Avez-vous compris qu’ici encore, je m’attaque à la vision psychologique des actions ? Et de celles qui produisent les idées. On avoue cette haine du psy, on hurle la préférence au mystère d’abord, au concept objectif ensuite, au mystère enfin.

N’allez pas donc croire ces inepties de l’origine d’un concept dans l’état du philosophe.

Et dans une autre sphère, que la danse avec les mots, la jouissance dans la beauté sémantique n’aille pas chercher ailleurs que dans leur centre. Et ici, le centre peut être un état. C’est le mystère.

On se demande pourquoi je me suis énervé sur ce sujet. On aurait raison de la penser. C’était juste un état, à un moment donné. Donc, pas de la philosophie.

Le temps cassé, El Greco

On fait toujours l’expérience , depuis de nombreuses années. On est avec des amis, on a fini son dessert, on est dans la fin de la soirée, le début de la nuit. Et les brumes éthérées, effilochées, les heures désagrégées s’installent, pour planer au-dessus de nos corps délassés. Là on sort son téléphone, on cherche, on trouve, on met l’image plein écran, on montre, en interdisant de toucher l’écran tactile (toujours la perte par le mauvais mouvement brusque, les autres ne sachant pas poser leurs doigts aux extrémités de l’appareil). On demande de s’approcher et l’oeil riant, l’on pose la question :

-Regardez ce beau tableau. « La dame à la fourrure ». Quelle époque ? Qui ?

Tous, absolument tous, sauf ceux encore ivres ou ailleurs, répondent :

-1930, en tous cas un moderne…

Je colle ici l’image :

Non, non, c’est Le Greco (1541-1614), notre peintre presque préféré, le génie, le peintre de l’ineffable, celui qui fait éclater les siècles, celui qui est tellement, toujours, dans la modernité qu’il a touché l’éternité…

Nous on le dit depuis des décennies. Au Prado, en 2014, ils ont pointé cette modernité et son influence sur tous les « modernes ». On était fiers. CLIC ICI POUR UNE VIDEO

Remontez d’un cran, de votre pouce, de votre souris et regardez encore la femme à la fourrure. Elle a son Iphone dans la poche et s’en va l’oeil « moderne », prendre un TGV pour la Savoie. Son attention (à vous, au monde) est un peu indifférente. Un peu comme une adolescente qui vient de comprendre. Eternel, donc actuel.

On ne délire pas. c’est le Greco qui délire dans le temps qu’il a cassé.

 

Stacey 2

 

Pour ceux qui ont aimé l’extrait de l’album de Stacey Kent (billet précédent) on en rajoute.

Pour ceux qui n’aiment pas, passez votre chemin.

On ne vous en veut pas.

Stacey

Stacey Kent

Presque notre chanteuse préférée.

Certains ne connaissent même pas.

Donc, on propose, sans autres dithyrambes.

1 – Ici, un extrait Youtube de son dernier disque (Tenderly) avec un grand guitariste, brésilien,  à la guitare électrique : Roberto Menescal. Le lien : Clic YT

2 – Ci-dessous un petit bijou : « Little girl blue« , extrait de son magnifique album, exceptionnel, rare, à avoir toujours dans ses oreilles,  « Dreamsville »(2001) Branchez votre casque. Ecoutez aussi le petit solo de guitare. Le guitariste (également arrangeur) s’appelle Colin Oxley. Il est immense dans sa simplicité.

Riva, la la, Hiroshima 

Emmanuelle Riva vient de mourir.

Son visage, lisse et grave, comme un flirt avec la tragédie,  nous avait subjugué lorsque, presque encore enfant, nous avions vu dans un cinéma très lointain l’Hiroshima de Resnais et Duras, tourné en 1959.

Le directeur avait du se tromper dans la commande du film, en le confondant avec un film de guerre japonais avec armes et Judokas. J’en suis persuadé. Il était donné dans des séances à « 2 grands films », juste après un Jerry Lewis. Nous, les presque adolescents, on se regardait perplexes, on bougeait nerveusement sur nos sièges. On ne comprenait rien. Mais alors rien. Des mots,  sur du noir et blanc. En réalité, on se demandait pourquoi on n’était pas dehors à regarder les filles ou à boire un sirop d’orgeat glacé.

Mais le visage de Riva m’avait plaqué en l’air, si j’ose dire. Et je ne suis pas sorti, capturé par les mots et les sourcils de Riva. Rien à voir avec les belles italiennes qui hantaient nos nuits et soulevaient toutes les vitalités. Non, très loin, tout en haut. En noir et blanc, sans hors-bord et plages d’Ischia ou Capri, là où dans des étés vibrants et des fêtes illuminées, en bikini, les napolitaines des studios de Cinecitta, nous narguaient de la volupté dans lesquelles elles noyaient, langoureusement, leurs corps.

Riva, elle, était un ange du drame, les yeux noirs des ventres serrés, la peau de la tristesse, la doucereuse. Celle qui peut être belle. Paix à son regard.

Mais le titre ? Il y a un « La la ».

C’est que je viens, ce soir,  de voir le fameux film encensé par tous : La La Land. Savoureux ? Pas le temps ni l’envie d’en parler.

Juste un mot : Emma Stone est craquante, époustouflante. Tous les hommes devraient décider d’être amoureux d’elle. Ça leur mettrait du pétillement dans les yeux, ça les rendrait plus intelligents.

Elle est formidable, formidable. Woody Allen l’a su immédiatement.

Ce n’est pas Riva. Stone est une bulle qui se déforme, se plie sur elle-même, se défigure, mais toujours dans les airs bleus, les vents soyeux. Riva, elle, du moins dans le Resnais, est un océan qui hésite toujours à noircir ses écumes , de peur de sombrer dans les cavernes du vide, dans les entrailles de la terre.
PS. On n’a pas osé titrer Stone et Riva. Ça ressemblait trop à Stone et Charden. Et franchement, même s’ils sont attendrissants, ce n’est pas dans le même champ . Non ?

Aperçu

Cette photographe au téléobjectif (Fuerteventura 2012) est dans une pose absolument parfaite, idéale pour la photo sans bougé (d’ailleurs inutile désormais, eu égard aux stabilisateurs mécaniques inclus désormais dans les objectifs.

Jambes collées, droite, avant-bras au droit du corps, poignet en équerre. 

Le photographe, lui, avec, également, un téléobjectif, ne s’est pas approché n’a pas vu son visage, ses yeux, son expression. Il n’a pris que la pose d’un corps. 

Est-elle belle ? Des yeux comme des diamants ? Un front  de rêve ? 

On ne le sait pas. Ici se trame la tragédie de l’aperçu. Comme une étoile qui n’est pas qu’un scintillement, comme une planète qui n’est pas que lumière. 

C’est, cependant, aussi,  la merveille de la perception. Relative, encore relative et donc autant abstraite que singulière. 

Dans cette navigation dans les airs divers, la jouissance rôde. Entre le sens et la matière, entre l’idée et son objet, entre sentiment et toucher. 

Comment avait-il dit ? Ah oui : « le concept de chien n’aboie pas » … 


Bios et Zoé


Rien ne peut plus irriter que l’interlocuteur qui assène, du haut d’une formule automatique, sans réfléchir, un « c’est la vie, c’est la vie ».

Il, elle a perdu un être cher : c’est la vie. Contrarié ? Choqué ? Désespéré ? Licencié ? Quitté ? Solitaire ? Désemparé ? C’est la vie.

L’expression, idiote s’il en est, réductrice dans son abstraction improbable, oublie simplement qu’entre la vie et une vie, il y a une petite différence qui devient, immédiatement, un ravin. Et ce même si l’on oublie le souci de soi ou le moi haïssable. (cf billets supra).

En réalité, l’on a oublié l’opposition grecque, qui n’existe plus dans notre langage, entre Bios et Zoé.

Bios, c’est la forme ou la manière de vivre propre à un être ou à un groupe. Une particularité de vie. Comme Maupassant l’avait titré.

Zoé, c’est au contraire le simple fait de vivre, commun à tous les vivants, qu’ils soient des animaux, des hommes ou des dieux.

Pourquoi y revient-on ici ?

Simplement pour répondre à tous ceux qui rétorquent que l’on oublie des trajectoires, des vies et des volontés lorsque le philosophe non humaniste (au sens philosophique du terme et non moraliste) affirme que le sujet n’existe pas, pas plus que son libre-arbitre, dans la mouvance de Spinoza.

Ils ne comprennent pas les niveaux. Ni la différence entre un corps et une espèce.

On y reviendra. Mais avez-vous compris ?

Mon amie psychanalyste qui ne m’a pas encore répondu sur la falsifiabilité, va m’embrasser, me bénir : je lui ai donné le mot-clef et elle pourra dire, en fin de soirée, qu’elle s’occupe de Bios et laisse le Zoé aux apprentis sociologues et autres analystes du « corps social ». Je lui donne des mots-fouets pour me battre. Mais, elle sait, elle mon adoration des niveaux. Et celle tant de la vie que d’une vie, la différence entre atmosphère du bas et respiration d’en haut.

Il y a des jours où l’on adore les mots qui s’opposent. Ils se choquent, se prennent, explosent. Comme des corps. On parle ici de ceux des vies et non pas ceux de la vie. On est dans le sujet et pas dans l’espèce. C’est, d’ailleurs, peut-être, le seul sujet qui vaille la peine d’être discuté…

« La vie » est une expression triste.

Byung-Chul Han

A l’heure où, pour alimenter une minuscule réflexion sur « la perception intuitive de l’Univers », un thème foireux et prétentieux que j’aborde quand le besoin s’en fait sentir, par petites phrases, aphorismes et beaucoup de photos, je me suis souvenu de lui, allez-savoir pourquoi. Mystère de la mémoire ou de la bêtise, comme l’on voudra.

Connaissez-vous ce coréen, ancien métallurgiste désormais enseignant à la « Staatliche Hochschule für Gestaltung » (« Ecole nationale supérieure pour la conception formelle ») de Karlsruhe ?

Il s’appelle Byung-Chul Han et selon je ne sais plus qui (des mots notés dans mes archives, impossible de trouver leur propriétaire, ce n’est pas moi) « Ses phrases sont comme des coups de hache, chacune atteint son but. Il écrit comme un homme qui voudrait abattre des arbres ».

Alors voilà un extrait de ses fameux coups de hache, trouvés aussi dans les mêmes archives. Vous allez planer :

SUR LA DEPRESSION

« La dépression est l’expression d’un rapport à soi narcissique qui a atteint un niveau pathologique. Le dépressif coule et se noie en lui-même. L’Autre a cessé d’être à sa portée. Avez-vous vu le film Melancholia, de Lars von Trier ? Le personnage de Justine illustre ce que je veux dire : elle est dépressive parce qu’elle est totalement épuisée, broyée par elle-même. Toute sa libido est centrée sur sa propre subjectivité, c’est la raison pour laquelle elle est incapable d’aimer. Et à ce moment-là, oui, à ce moment-là, apparaît une planète, la planète Melancholia. Dans l’enfer du Même, l’arrivée du Tout Autre peut prendre une forme apocalyptique. La planète mortifère se révèle à Justine comme le Tout Autre qui s’arrache au marécage narcissique. Elle éclot littéralement face à la planète porteuse de mort. Elle découvre aussi les autres. Ainsi, elle s’occupe avec bienveillance de Claire et de son fils. La planète déclenche un désir érotique. L’éros, en tant que relation au Tout Autre, élimine la dépression. Le désastre apporte un salut. Du reste, le « désastre » vient du mot latin, desastrum, qui signifie la « non-étoile ». Melancholia est une non-étoile.

Commentaire : 1 % des mots est acceptable. Les autres sont creux comme le tronc vide de l’arbre qu’il veut abattre. Le genre de facilité insupportable, par la mise en scène de la tragédie des mots, du vide dans un manège ennuyeux, comme des chevaux de bois tristes. Mais 1% est lisibles ou audible. Etant observé que sûrement, demain, au petit matin, en relisant (là c’est la nuit) je trouverai 0%…

SUR L’AUTRE ET L’AMOUR

Byung-Chul Han écrit :

« Une société sans l’Autre, c’est une société sans éros. La littérature, l’art et la poésie vivent eux aussi du désir du Tout Autre. La crise que traverse l’art aujourd’hui est peut-être également une crise de l’amour. Bientôt, j’en suis sûr, nous ne comprendrons plus les poèmes de Paul Celan, car ils sont adressés au Tout Autre. Avec les nouveaux médias de communication aussi, nous abolissons l’Autre. Celan écrit, dans l’un de ses poèmes : « Tu es proche comme si tu ne demeurais ici » [extrait de La Plus Blanche de toutes les colombes]. C’est de cela qu’il s’agit ! L’absence, c’est le trait fondamental de l’Autre, c’est la négativité. Parce qu’il ne séjourne pas ici, je peux parler. C’est uniquement pour cette raison que la poésie est possible. L’éros est orienté vers le Tout Autre. 

Question de l’interviewer : Dans ce cas l’amour serait une option utopique, impossible à mettre en œuvre.

Réponse de l’ex-métallurgiste devenu philosophe allemand :

Le désir se nourrit d’impossible. Or quand on ne cesse de répéter, par exemple dans la publicité, « Tu peux » et « Tout est possible », alors c’est la fin du désir érotique. Il n’y a plus d’amour parce que nous nous croyons trop libres, parce que nous choisissons entre trop d’options. L’Autre est bien entendu ton ennemi. Mais l’Autre est aussi l’aimé. 

Commentaire : 5 mots sont justes, le reste est constitué de balivernes de faiseur, du vide.

Pourquoi donc un billet qui présente et assassine : d’abord pour présenter un inconnu un peu coréen et beaucoup snob. S’il n’était ancien métallurgiste et normand, je ne sais si l’on s’intéresserait à lui. Ensuite, parce que 1% et 5 mots sont à prendre.

A prendre dis-je.

C’est le véritable objet de ce billet : la prise.

Tout n’est pas à prendre. Seuls les totalitaires de la pensée ou de l’Idée, les holistes du sentiment pensent à la totalité.

Il faut donc savoir piquer (au sens où l’on pique une lamelle d’un sublime jambon espagnol, égaré au milieu de tapas moyens) un mot et l’agrafer, le coudre quelquefois dans son esprit, dans son âme si l’on veut.

Et de ce mot se laisser porter vers là où la nécessité (donc la liberté, merci Spinoza, merci) nous amène…

Nécessité de la beauté, de la raison, du coeur, de l’idée, de la soupe de légumes et du moteur turbo qui persévèrent en eux-mêmes. Comme tout être sur terre qui doit persévérer en lui-même.

Il y a des jours, ici des nuits, où l’on est au centre. Au centre, la vie est belle : au milieu, au juste milieu d’un cercle, nos bras ont dans l’équidistance de ce qui peut être happé, accès à tout, absolument à tout. Sans effort, puisqu’au centre.

PS1. Billet publié, en fin d’après-midi de fin de semaine, à l’heure ou l’on décide de la couleur de son week-end. PS2 : avez-vous remarqué que dans le vêtement de la femme japonaise photographiée, placée en tête du billet, se reflète le photographe ?

 

Infalsifiabilité

Il y a assez longtemps, on était fier de demontrer à nos professeurs, à nos amis qu’on connaissait Karl Popper, philosophe  des sciences, epistémologue et son concept de l’infalsifiabilité. En relation avec tout ce qui n’est pas scientifique. 
Pour ceux qui auraient oublié, on rappelle :

Une discipline vraiment scientifique énonce des hypothèses suffisamment précises pour être susceptibles d’être réfutées par un test expérimental. Si l’astronome nous explique que les planètes effectuent des rotations en ellipse autour du Soleil, il suffira d’un seul astre qui ne dessine pas une ellipse, d’un écart minime, pour mettre à terre la théorie. 

Par contre les pseudo-sciences  (l’astrologie,  la psychanalyse et le marxisme, par exemple)   ne font, au contraire, que rechercher d’incessantes et toujours plus nombreuses confirmations dans l’expérience. A l’aide d’habiles formulations, d’un refus des contre-exemples, elles repoussent toute réfutation possible. Elles s’enivrent de confirmations en tout genre. Elles se veulent infalsifiables.

C’est donc le paradoxe : on ne peut démontrer le contraire d’une affirmation non scientifique, démontrer sa fausseté. Elle est toujours vraie pour celui qui la prononce. Et infalsifiable. 

Ce qui d’ailleurs alimente les discussions qui n’en finissent plus. 

Pourquoi ce billet et la convocation dudit concept ? 

Parce qu’on vient de converser avec mon amie psychanalyste et elle s’est énervée lorsque je lui ai affirmé qu’elle se trompait (sur un point absolument inintéressant). 

Et c’est là, elle la reine de la pseudo-science, qu’elle m’a sorti :

– Ce que tu me dis est tellement « charpenté » que c’est infalsifiable ! C’est donc une pseudo-demonstration ! 

Elle ne manquait pas d’air. J’ai apprécié son maniement insidieux de la rhétorique et je lui ai répondu :

– Le jour où je considèrerai que le mot, la lettre, le roman, le poème, la proposition théorique, où encore tout ce qui est la vie est scientifique, donc réfutable, le jour où je serai dans la certitude de la vérité proclamée, gommant l’éther des instants non géométriques , le potentiel magique, la complicité avec les comètes invisibles, tout ce qui est de l’ordre cosmique, inconnu, est falsifiable, donc dans le champ scientifique et, partant, réfutable, je disparaitrai du paysage. OK ? 

Elle m’a répondu qu’elle en avait marre de ma forme intellectuelle et m’a demandé de lui écrire par un petit message ces âneries, pour les lire tranquillement et me répondre en me « cassant ». Et que j’allais voir ce que j’allais voir…! 

Donc j’écris les âneries que j’ai pu proférées, en les enjolivant un peu bien sûr. 

J’attends la suite. Elle est redoutable cette amie… 

Mais avez-vous compris le propos ? Je veux bien répéter tant c’est essentiel. 

Common decency 

Encore un titre attrape-lecteur. Là, ce n’est plus du grec, mais de l’anglais et beaucoup connaissent, quoique… 

C’est Orwell, Georges Orwell,  vous savez celui de 1984 . Considéré, d’ailleurs par le grand Kundera, le terroriste, donneur de leçons sur l’art du roman, comme un faux romancier, à l’ inverse de Kafka . 

En effet, dans « Les testaments trahis » , Milan Kundera écrit à propos de » 1984″

« Roman ? Une pensée politique déguisée en roman ; la pensée, certes lucide et juste mais déformée par son déguisement romanesque qui la rend inexacte et approximative. Si la forme romanesque obscurcit la pensée d’Orwell, lui donne-t-elle quelque chose en retour ? Éclaire-t-elle le mystère des situations humaines auxquelles n’ont accès ni la sociologie ni la politologie. Non : les situations et les personnages y sont d’une platitude d’affiche. Est-elle donc justifiée au moins en tant que vulgarisation de bonnes idées ? Non plus. Car les idées mises en roman n’agissent plus comme idées mais comme roman, et dans le cas de 1984 elles agissent en tant que mauvais roman avec toute l’influence néfaste qu’un mauvais roman peut exercer.

L’influence néfaste du roman d’Orwell réside dans l’implacable réduction d’une réalité à son aspect purement politique et dans la réduction de ce même aspect à ce qu’il a d’exemplairement négatif. Je refuse de pardonner cette réduction sous prétexte qu’elle était utile comme propagande dans la lutte contre le mal totalitaire. Car le mal, c’est précisément la réduction de la vie à la politique et de la politique à la propagande. Ainsi le roman d’Orwell, malgré ses intentions, fait lui-même partie de l’esprit totalitaire, de l’esprit de propagande. Il réduit (et apprend à réduire) la vie d’une société haïe en la simple énumération de ses crimes. 

 Diantre ! Le grand maître, au nom très  chic, dans son exotisme du Grand Est, idole de tous les intellos des années miterrandiennes, n’y va pas de main morte. (je veux ici préciser que j’aime le Kundera romancier, surtout celui de l’insoutenable légèreté de l’être, mais pas le terroriste de service dans le champ des Lettres) 

Mais il  n’a peut-être pas tort Milan. Le 1984 a trop envahi les estrades des collèges sur lesquelles d’innombrables jeunes révoltés ont fait leurs exposés, et dans lesquels ils detruisaient le monde (le père ?) pour qu’ on puisse raisonner de la sorte…

Il est vrai, par ailleurs, que Kafka  est le plus grand des plus grands. Sûr et certain. 

Et puis Orwell ne m’est pas très sympathique dans ses  positions simplistes sur le Moyen-Orient ou sur le socialisme… 

On se demande donc pourquoi on se donne la peine d’un billet sur Orwell, le non-romancier militant. 

Simplement parce que le concept de common decency, qu’il a « inventé » nous a toujours « interpellé », comme dit un ami de mon fils, en première année de Psychologie. 

De quoi s’agit-il ? 

Difficilement traduisible. Pas de la décence, de la bienséance, ni de la « correction morale ». Il faut traduire plutôt du côté de l’honnêteté, du sens commun. Après avoir vécu près des dockers et des gens simples, à Londres, à Paris, en Birmanie, Orwell croit devoir accorder  du peuple une « honnêteté ordinaire ». 

Bruce Bégout, spécialiste du concept écrit ainsi (De la décence ordinaire) 

 » Orwell était convaincu qu’il existait chez les gens simples du peuple une « honnêteté ordinaire », façon d’instinct héréditaire du bien. « Cette honnêteté ordinaire, écrit Bruce Bégout, s’exprime sous la forme d’un penchant naturel au bien et sert de critère du juste et de l’injuste, du décent et de l’indécent. Elle suppose donc, avant toute éducation éthique et pratique, une forme de moralité naturelle qui s’exprime spontanément sans faire appel à des principes moraux, religieux ou pratiques. L‘homme ordinaire n’a pas besoin de se tourner vers certaines autorités pour agir moralement. Il possède en lui-même une faculté sensible d’évaluation morale qui précède toute norme conventionnelle. »

Ou encore Jean-Jacques Rosat, grand  spécialiste de Orwell qui répond à la  question « 

Pourriez-vous définir la notion de common decency ? » 

La moins mauvaise traduction, c’est la décence commune. C’est le sentiment qu’il y a des choses qui se font et d’autres qui ne se font pas. C’est presque instinctif, spontané. On peut avoir cette réaction quelle que soit notre morale ou notre religion : c’est un sentiment d’injustice insupportable, ça ne devrait pas exister…. 

ALORS

C‘est extrêmement curieux. Cette notion m’a toujours travaillé, sans cependant être à l’origine de nuits blanches. 

C’est selon les jours et les humeurs. 

Il est vrai que cette « honnêteté », cette « décence », cette perception instinctive du bien peut être constateée dans le « peuple » pauvre. Mieux, elle se voit souvent dans le regard d’un laissé-pour-compte. 

Mais, comme la rage ou la méchanceté. Ou la bêtise. Il est très correct, presque romanesque,  et même poétique de conférer au peuple un sens du bien… 

Mais quoi ? Un riche est un homme du mal, qui ne perçoit pas le bien ? Et un pauvre ne peut être que bon ? Balivernes… 

La pensée est réductrice, populiste, non théorisée, inconcevable, non conceptuelle, terroriste. Et a donné le prétexte de milliers de pages souvent inutiles, l’intraductibilité conférant, encore ici par le chic et l’obscur, matière à s’épancher vainement… Et dans un dîner parisien, sortir à l’heure du cognac « Common decency » est d’un luxe précieux incroyablement valorisateur pour le locuteur en mal de reconnaissance… 

Mais la bonté ou le bien comme « décence » plaît toujours. Y compris à ceux qui s’essayent dans la théorisation du monde. 

Allez savoir pourquoi… 

Il pourrait s’agir de respiration dans la théorie : le mystère inexplicable d’une notion qui surgit d’on ne sait où. 

Elle doit donc plaire les jours qui suivent une lecture assidue de Bergson. 

Eureka ! Je viens de trouver le motif qui m’attire vers la common decency : je viens de finir un chapitre de Kant sur « l’impératif catégorique ». Y compris l’impératif du bien que Kant expose en mille pages difficiles. 

Vive les petites estrades de nos salles de classe ! Vive la simplicité sans assise ! 

Il y des jours où on délire, disions-nous ailleurs… 


2 secondes pour 2 éclats de rire



Tous mes amis connaissent ces deux photos prises à La Laguna (Île de Tenerife). 

Regardez…

Dans la première image,  ils sont là, tous les deux, sérieux, la fille penchée sur son portable et lui regardant l’on ne sait exactement, elle ou son téléphone. 

Dans la seconde photo, prise 2 secondes plus tard, ils éclatent de rire. 

Donc, à l’évidence, le sujet, c’est  le message. Celui envoyé par l’un ou l’autre. D’après moi par la belle jeune fille. 

Lorsqu’on pose la question du contenu du message aux regardeurs, devant les photos, la réponse dépend de l’interlocuteur, de son humeur, de son état, de sa vie, de sa forme, du  ciel bleu ou gris, bref du statut de son lien  vibrant avec le monde et de « la résonance »  avec les images offertes. 

Qu’était-il donc écrit dans ce message ? 

Allez, imaginez ! Moi, j’ai trouvé. Et ne vous dirai pas. 

Bachelard, la poétique de l’infini 


Le billet sur Bergson m’a ramené sur Bachelard lequel l’a d’ailleurs critiqué sur sa conception de la durée et du temps. 

Bachelard est homme dont la plume,  autant théorique que poétique, gratte la périphérie de l’absolu, de la pureté de l’air d’en haut.

Un ami, Thierry Paquot, que je ne vois plus depuis des décennies a relu et relu « La poétique de l’espace« ,  un chef-d’œuvre et à relevé des perles,  des « aphorismes improvisés » (c’est dans Philomag, mais je n’ai plus la référence sous la main. Je reviendrai la glisser) 

Le billet sur les énoncés-remèdes m’ont invité à coller ce que Thierry a glané 

aphorismes improvisés : « L’image, dans sa simplicité, n’a pas besoin d’un savoir. » (p.4) ; 

« Une telle peinture est donc un phénomène de l’âme. L’œuvre doit rédimer une âme passionnée. » (p.5) ; 

« L’espace saisi par l’imagination ne peut rester l’espace indifférent livré à la mesure et à la réflexion du géomètre. Il est vécu. « (p.17) ;

 « … un tiroir vide est inimaginable. Il peut seulement être pensé. » (p.19) ; 

« N’habite avec intensité que celui qui a su se blottir. » (p.19) ; 

« La maison natale est plus qu’un corps de logis, elle est un corps de songes. » (p.33) ; 

« Et la maison ne connaît plus les drames d’univers. » (p.43) ; 

« De toutes les saisons, l’hiver est la plus vieille. » (p.53) ; 

« l’image n’est plus descriptive,elle est résolument inspirative. » (p.63) 

 « Il y a des idées qui rêvent. Certaines théories, qu’on a pu croire scientifiques, sont de vastes rêveries, des rêveries sans limites. » (p.111). 

Bachelard, ce génie, cet ange des ondes, est mort seul et pauvre. L’injustice devrait être bannie. Par qui ? 

La fonte du sucre et l’Univers

J’entre ici, alors qu’il ne s’agit pas du genre de notre maison , presque dans la confidence.

Mais, c’est pour la bonne cause : revenir sur un concept : celui de la durée. Et la perception de l’Univers. Ce n’est pas rien.

Il y a donc très très longtemps, vraiment longtemps, j’avais adressé une lettre à une femme. Je m’en souviens assez bien. Il s’agissait de lui dire quelques mots sur le temps, l’attente, la durée et encore le temps.

J’avais trouvé chez Henri Bergson, philosophe de « l’intuition », de « l’élan vital », autant de concepts dont l’obscurité chic peut aider le faiseur (encore), avide d’admiration ou de compliments qui peuvent le convaincre de son génie.

Et peut-être, avais-je moi-même plongé dans ce petit comportement, à l’heure où il fallait construire contre tous.

Le « temps » passant, persuadé que la « tactique » était indigne de l’intelligence, j’ai abandonné le procédé, détruit les textes de la fausse élégance pour revenir, du moins dans la relation aux autres au mot direct, -sans tomber toutefois dans celui primaire et répétitif. Du moins je m’y essaie.

Etant cependant observé, je l’assure, que dans les correspondances précieuses, au style certainement ampoulé que j’entretenais, il y avait toujours la volonté de l’écriture du vrai. Certes un peu trop chic. Au moins 99%.de vérité perçue comme telle. Cependant le solde (donc 1%) qui relevait de la stratégie m’a fait un peu honte quand, relisant lesdits textes, désormais disparus, comme d’ailleurs leurs destinataires (du moins de ma vie), je souriais en me traitant de petit tacticien de Saint-Germain- des-Près.

Peut-être que, là encore, en exposant la clairvoyance de moi, je me place encore dans la même logique tacticienne. J’assure que telle n’est pas ma volonté et le lecteur est libre de sa pensée. Il n’est d’ailleurs pas contraint de lire ces billets du soir, à l’heure où la confidence peut poindre, publiés la journée.

A vrai dire, je ne savais pas que j’étais pour un peu certes, dans la machinerie, et me pardonne donc moi-même. Mieux, peut-être ne l’étais-je pas…

Donc Bergson m’avait aidé dans cette lettre à une femme qui ne peut être, selon les taxinomistes, les rois du classement, qu’une lettre sur le temps.

Bergson et son morceau de sucre.

J’ai retrouvé le concept et vous le livre, en tentant de le résumer.

Prenez un sucre, plongez le dans un liquide (un verre d’au par exemple) que vous voulez boire.. Vous devez attendre qu’il fonde. Dissolution.

Et, là, votre expérience s’éloigne de la science et de ses acquis.

En effet, pour la science, la durée est perceptible dans sa division par unités (secondes, minutes, heures…), elle est mesurable, quantifiée.

Cette division, cette quantification est aussi nécessaire et acceptable pour les actes de la vie quotidienne : la durée minutée d’une réunion, d’un film, etc..etc…

C’est donc le temps mesuré.

Mais, dès qu’il s’agit de l’attente de la dissolution du sucre dans le verre d’eau que l’on va boire, la notion de durée divisée, mesurée n’existe plus. A l’intérieur de ce temps d’attente, quelque chose de nouveau surgit, un bloc de durée, sans division possible, sans mesures de longueur. C’est un temps qui s’écoule, dans un flux, qui « se creuse, s’intériorise, au lieu de s’écouler mécaniquement d’un point à un autre ». Le temps ici n’est pas une « juxtaposition d’instants T isolés et figés ». En réalité, nous percevons l’univers même en train de se faire. 

Et ce sans que l’on sache ce qui va se produire, le temps perçu dans intériorité n’est pas celui de la division attendue, celle de la science.

Et si nous attendons que le sucre fonde, c’est parce que rien n’est donné, le futur n’existe pas et se crée sans cesse.

Nous faisons donc, dans notre conscience et par notre intuition l’expérience de « l’indétermination du futur ».

Certains ajoutent de « la possibilité de notre liberté ». Là c’est aller où je ne veux pas aller, tant l’hypothèse est risible. Et c’est un autre sujet.

L’on note ainsi, à la lecture de ce qui précède que par les concepts de temps, de durée, d’intuition, de perception,, d’univers, d’expérience abstraite, l’on peut écrire une lettre à une femme sans simplement lui dire « il y a trop longtemps que je ne t’ai pas vue, un temps universel, tant il ne se mesure pas. ».

Vous savez quoi ? Je me relis et me trouve encore plus chic et obscur que dans le passé. Je pense que je vais abandonner les voyages vers les concepts bergsoniens qui ne sont pas toujours féconds, sauf quelquefois dans l’esbroufe (mot qui peut d’ailleurs s’écrire avec deux f, mais l’écrire avec un seul, pour provoquer la question et la réponse dans l’esbrouffe, devient le propre comble).

Je vais donc abandonner ce type de circonvolutions conceptuelles. Je l’assure

J’étais pourtant certain d’avoir gagné en clarté. J’en suis d’ailleurs persuadé.

Logoi pharmakoi

Par un procédé classique et indigne, on attire le lecteur par un titre mystérieux…

C’est du grec. Et ça signifie « énoncés-remèdes ». Le lecteur scotché n’est pas plus avancé…

En réalité, il s’agit des stoïciens et de leurs techniques de vie que Michel Foucault nommaient des « techniques de soi » lorsque dans sa dernière période, il s’intéressait, curieusement après une vie de structuraliste, à l’individu et son devenir.

Les stoïciens donc, dans ce cadre avaient des « combines », des techniques pour tenter une vie sereine sans angoisse ni crispations. Stoïque…

Par exemple, la plus connue est celle consistant à se dire,  au réveil, qu’on va mourir dans la journée. Pour jouir des derniers instants. Facile et, selon nous, attitude de grand faiseur, d’escrocs du vrai. On n’y croit pas à tous ces « Carpe diem » et autres techniques pour désœuvrés qui fuient le soleil (j’arrête, je sens l’ énervement poindre, anti-stoïque…)

Il existe cependant une de technique  assez intéressante et que, mieux encore, l’on pourrait constituer à deux ou à plusieurs.

Les stoïciens possédaient des carnets dans lesquelles ils notaient des phrases, des locutions, des citations qu’ils glanaient  au cours de leurs lectures dont ils estimaient qu’elles pourraient leur être utiles dans les moments de deuil, d’exil, de souffrance, de chagrin. Phrases qu’ils se lisaient à voix haute, et ces carnets étaient lus et relus, les formules par là se trouvaient incorporées, assimilées, ingérées. On s’administrait régulièrement ces logoi pharmakoi, comme autant d’« énoncés-remèdes », de phrases de secours.
Il faudra un jour s’atteler à ce travail. Pas seul, pour ne pas sombrer dans la mégalomanie et la pitrerie.

Trouver non pas dix commandements, mais dix énoncés- remèdes, utilisables à outrance, partagés avec au moins un autre, ce qui éloignera de l’escroquerie du « développement personnel », nous placera dans un champ philosophique ou poétique et nous permettra de voguer, presque ivres, avec des mots de la « bonne vie », comme disaient les grecs antiques.

A vrai dire, comme toujours, le plus difficile est d’éliminer, tant les imposteurs nous proposent de belles locutions qui sont autant de phrases creuses pour des lectures dans les métros bondés.   L’idéal c’est peut-être de les chercher en dehors de nos lectures, juste sous la peau de notre crâne.

Mais là, ça devient prétentieux, sauf à adhérer à la thèse platonique de la réminiscence.

Au travail !

Immobilité, gravité, air. 

ON COLLE CI-DESSOUS UN ARTICLE DU « POINT » . ON N’Y COMPREND PAS GRAND CHOSE. MAIS. CURIEUSEMENT, LES. MOTS NOUS ONT HAPPÉ, COMME DES VAGUES. 
IL EST PARFAITEMENT VRAI QUE:

– L’AIR EST EN HAUT, LA GRAVITE EN BAS

– L’ONDE EST UNE VAGUE QUI ROMPT L’IMMOBILITÉ 

Il y a des soirs où les mots destructurés prennent le dessus, presque de l’écume immobilisée. . Allez savoir pourquoi. 

On revient, plus tard, pour des choses plus sérieuses… 

On colle :

​ »Découverte d’une immense onde de gravité atmosphérique sur Vénus

par Le Point.fr, lepoint.fr17 janvier 2017

Sur son site internet, le magazine National Geographic fait part d’une curieuse découverte des astronomes sur la planète Vénus. En décembre 2015, un satellite japonais enregistre une gigantesque vague qui a traversé la planète sur plus de 10 000 kilomètres, peu de temps après l’entrée en orbite de la planète. Comme l’indique le magazine, Vénus est une bien étrange planète. En plus d’être la plus chaude du système solaire, sa rotation est si lente qu’une journée sur Vénus équivaut à plus d’un an sur terre. De plus, ses conditions atmosphériques sont telles qu’aucun élément n’est censé rester immobile sur cette planète. Pourtant, d’après la capture d’écran du satellite, la gigantesque vague serait restée plusieurs jours sans bouger.

Après de longues recherches, les chercheurs de l’Agence d’exploration aérospatiale du Japon (JAXA) ont publié aujourd’hui leur rapport dans Nature Geoscience. Ils pensent en fait que la mystérieuse vague a été formée par une onde de gravité atmosphérique. Ces ondes peuvent subvenir sur toutes les planètes rocheuses qui comprennent une atmosphère. Quand le vent souffle sur des surfaces inégales, comme les montagnes, les particules d’air sont précipitées vers le haut tandis que la gravité les tire vers le bas, ce qui provoque la formation de ces vagues.

Good vibrations ? Harmut Rosa ?

Personne, absolument personne, sauf des martiens égarés sur Neptune ne connait Harmut Rosa et son idée de « résonance ».

Harmut Rosa. On dirait, curieusement, un nom de femme. Mais c’est un homme, sociologue et philosophe allemand. C’est le théoricien de « l’accélération ». Nous souffrons, dit-il,d’une pénurie de temps, et ce, alors même que le temps libre augmente. Et toujours un acte à accomplir (« il faut que je relise les journaux », « que je me mette au violon », « que je prenne des vacances ») et nous ne supportons plus la lenteur, quelque soit le domaine concerné. Tout doit être immédiat, de l’ouverture d’une page Web, à la réponse à la question difficile. Et que nous avons le sentiment que nous n’avons plus le temps de rien entreprendre.

Il en résulte une activité paradoxale : on remet l’essentiel à plus tard et l’on entreprend immédiatement ce qui est facile, immédiat, accessible sans effort (l’industrie du divertissement y gagne).

Par ailleurs, ajoute t-il, nous ne voulons être liés à rien, toujours presque dépressifs et démobilisés.

Bref, le théoricien nous donne une image de la « modernité assez noire, considérant que la lenteur, difficile à atteindre, devrait être notre objectif.

L’on est un peu confus de résumer, maladroitement, cette pensée de l’accélération comme critère de la modernité et l’on invite le lecteur à aller voir.

Ici, par exemple, par un clic:

Ou encore là 

Ici, encore : 

Et partout sur le Web, par une recherche facile.

L’homme, malgré quelquefois la tautologie dans l’exposé, est intéressant. Un vrai théoricien, rare dans les temps présents.

On ne dit pas vraiment si on l’apprécie. Histoire de ne pas s’immiscer dans la découverte, assez essentielle.

Mais  ce qui nous retient aujourd’hui, c’est un autre concept, celui de résonance. Quand est découvert un « lien vibrant » entre le monde et nous.

Le concept de résonance que beaucoup trouvent  assez fécond.

Dans un texte paru en 2013 (ICI un clic), il nous raconte le concept, sur un mode personnel, assez inédit pour un sociologue.

Il faut lire.

Je livre ci-dessous quelques citations du texte complet : Il décrit des vies de femmes.

« On peut tirer du cas d’Anna un premier enseignement : la vie nous réussit lorsque nous l’aimons, que nous avons une relation quasi charnelle à elle – aux humains, aux espaces, aux tâches à accomplir, aux choses et aux outils en présence desquels nous sommes et avec lesquels nous avons affaire. Quand nous les aimons, tout se passe comme s’il existait un « lien vibrant » entre nous et le monde. D’une part, ce lien se forme à travers ce que les psychosociologues appellent les « intérêts intrinsèques » : Anna aime sa famille, son travail, le volley-ball. »

Encore :

« On peut décrire la vie d’Anna comme imprégnée d’un rapport au monde réceptif, élastique et fluide – il faudrait même dire « souple » en ce qu’il épouse le monde et se laisse épouser par lui –, alors que le rapport de Hannah au monde apparaît muet, raide et froid. Anna voit le monde tel un lieu de défis passionnants et de possibilités attirantes ; Hannah perçoit les aléas de la vie comme une série de dangers impondérables et de perturbations fâcheuses. Anna se sent portée et transportée dans le monde et dans la vie ; Hannah se sent jetée dans le monde et exposée à lui.À celui qui est malheureux ou dépressif »

Et, pour finir (mais le texte complet a été proposé plus haut.

« Du coup, notre relation au monde perd de plus en plus son caractère sensible, et surtout corporel – or les axes de résonances qui sont si essentiels à notre sentiment de bien vivre comportent toujours et nécessairement une forte composante corporelle.Fort heureusement, la modernité dispose aussi de puissants antidotes. Elle ne peut simplement se réduire aux ravages qu’elle aurait fait subir à la résonance, bien au contraire ; elle a découvert et inventé des sphères de résonance tout à fait nouvelles et incroyablement puissantes. Pour bien des humains, le sport, par exemple, est un fabuleux terrain de résonance entre le monde et le corps (que nous avons et que nous sommes). On ne compte plus les histoires de jeunes gens qui, par et dans le football, ont fait l’expérience de résonances quasi mystiques avec le monde. En revanche, et je me bornerai ici à l’affirmer sans plus de préventions,la maîtrise du corps et de ses capacités telle qu’on la pratique dans les salles de fitness procéderait plutôt de la réification, en ce qu’il s’inscrit dans une relation muette au monde et dans une logique de croissance : c’est là qu’ira Hannah quand Anna préférera aller danser.

« Au sommet d’une montagne ou au bord de la mer, émus par les éléments, les hommes se sentent en relation avec une sphère de résonance vivante »

Le sport n’est toutefois pas la seule sphère de résonance que la modernité a engendrée ; il en est d’autres tout aussi puissantes, à commencer par l’art. « Résonance » n’est pas par hasard un terme emprunté à la musique. Au théâtre, au cinéma, au concert, nous sommes touchés et saisis, la vie et les flux nous traversent : les rires et les larmes en sont de bons témoignages. La nature est également devenue, pour nous Modernes, une sphère de résonance centrale et incontournable. »

Pour ceux qui n’aiment pas remonter dans le texte et retrouver un lien déjà offert, pour les fainéants, on le recolle ici.

Et maintenant, on conclut : Aime t-on Harmut Rosa ?

On laisse le lecteur deviner.

On a le projet de le commenter, très brièvement.

Il ne faut pas laisser les concepts vagabonder sans leur donner leur place ou les gommer de notre quotidien.