Chochana

Je me demande pourquoi je n’ai jamais vanté ici l’écriture de mon amie Chochana Boukhobza, romancière et cinéaste, auteure de magnifiques romans.

Ce soir, j’ai parcouru son premier (Un été à Jérusalem. Éd Balland), que j’avais lu, il y assez longtemps. Elle avait obtenu pour ce bouquin le prix « Méditerranée ».

J’ai voulu relire son premier texte, pour mille raisons. Je lui dirai demain comment ma lecture de son texte a pu varier. La variation des impressions et des sentiments au fil des temps constitue un trésor de la pensée joyeuse.

J’offre un extrait. Lisez Chochana. Achetez ses bouquins.

« J’ai vidé le fond de ma tasse et je suis sortie retrouver Jérusalem.
L’air est étouffant. Le goudron de la chaussée fond sous le soleil et mes spartiates de cuir collent au bitume. Des essaims noirs de grosses mouches vrombissantes tournoient au-dessus des poubelles renversées dont le contenu se décompose dans une chaleur terrible. Parmi les détritus, des chats gras jouent à se poursuivre. Sous l’auvent de l’autobus, une vieille, osseuse, la bouche barrée de deux plis profonds, un sac de plastique marron posé sur les genoux, lorgne avec inquiétude vers le haut de la rue où doit apparaître la silhouette massive de l’autobus.
Les jeunes préfèrent en général descendre en ville en arrêtant un stop. J’avance sur un kilomètre de route poussiéreuse cernée de chaque côté par des immeubles de pierre dont l’architecture imite le style des forteresses avec des tours et des arcades, jusqu’au carrefour de Bethléem. Là, brusquement, le terrain se dénude. Une terre rouge, craquelée, se déploie jusqu’aux montagnes de Jordanie. On aperçoit, à perte de vue, des champs d’oliviers ou des vignes, et dans le creux des collines, des villages arabes.
Villas blanches aux toits plats surmontés par des bidons en zinc qui rouillent. Pointe légère, gracile, d’un minaret d’où vibre à la nuit l’appel rauque d’un muezzin.
Je reste longtemps sur le bord de la route à regarder le flot des voitures qui abordent le tournant dans un crissement des pneus pour n’avoir pas à ralentir. Ainsi avais-je attendu, trois années durant, chaque matin, un véhicule, avec des sourires encourageants à l’adresse des conducteurs, gaspillant un peu de ma gaieté pour des inconnus qui m’escortaient, bavards, vers mes destinations et que j’interrogeais sans répit de peur d’avoir à leur répondre. Souvent ici, le sentiment d’une fugitive innocence dans cet air embrasé, m’avait permis de reculer l’échéance d’un départ vers la France. Car ce ciel, certains matins, devient mer. On y entend, porté par un écho lointain, le bruit des marteaux, des tracteurs, des pelleteuses, tout ce qui fait une vie d’homme paisible, tout ce qui vous donne l’illusion d’une harmonie, et la force d’avancer vers demain. »

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