Cohen, Solal, Mangeclous

Le confinement nous permet de faire des tris. Notamment dans la littérature, les essais. On s’y est essayé par un petit jeu : retrouver dans sa bibliothèque numérique, les bouquins essentiels, en tous cas non quelconques.

Évidemment qu’on est passé par Albert Cohen. Tous disent de lui que c’est un grand. Moi aussi. Mais, curieusement, peu de diseurs ne viennent le relire. Moi non plus.

Je me suis donc arrêté à Solal. Et je livre la première description par A.C de Mangeclous. Je ne commente pas. Je suis cependant un peu surpris de la couverture du livre de poche. Châle de prière. Juif. J’avais raison. Ce n’est plus la même aujourd’hui dans la collection Folio…

On pourrait écrire toute une histoire sur ce changement de couverture. Entre le châle (le talith) et l’uniforme, en passant par le costume occidental. Des idéologies, des philosophies, des géo-politiques, des peurs, des convenances, mille passages ont fabriqué la différence de couverture. Je pourrais l’écrire. Ça serait passionnant (Solal folio, du Talith à l’uniforme). Mais trop long, je dois chercher en ligne une musique de film (voir le billet suivant). Un autre jour.

Voir images de couverture en tête de billet

Le long et décharné Mangeclous, dit aussi le Bey des Menteurs et le Père de la Crasse, était un homme habile et miséreux, pourvu d’une faim et d’une soif célèbres dans tous les ports méditerranéens. Les gens de Céphalonie le surnommaient encore le Capitaine des Vents, faisant ainsi allusion à une particularité physiologique dont Mangeclous était assez vain. Il possédait une culture juridique réelle mais les négociants craignaient d’avoir recours à ses talents car il se plaisait trop, pour l’amour de l’art, à compliquer les procès. Il était affligé de nombreuses filles que, par jalousie, il ne laissait jamais sortir, et d’une femme qu’il battait de confiance tous les vendredis matin afin de la punir des infractions qu’elle avait dû commettre en cachette ou qu’elle commettrait dans les années à venir. (« J’aime la justice », avait-il coutume de dire à l’issue de cette cérémonie hebdomadaire.)
Mangeclous avait d’innombrables métiers. Il s’était acquis une brillante réputation de médecin et avait mis en vers les propriétés médicinales de la plupart des légumes et des fruits. (« L’oignon accroît le sperme, apaise la colique – Pour la dent ébranlée est un bon spécifique. ») Des végétaux sur lesquels il n’avait pas de lumières spéciales, il disait invariablement : « Apaise les vents et provoque l’urine. » Il était, de plus, oculiste, savetier, guide, portefaix, pâtissier, gérant d’immeubles, professeur de provençal et de danse, guitariste, interprète, expert, rempailleur, tailleur, vitrier, changeur, témoin d’accidents, fripier, précepteur, spécialiste, peintre, vétérinaire, pressureur universel, médecin de chiens, improvisateur, poseur de ventouses terribles, chantre à la synagogue, péritomiste, perforeur de pain azyme, cartomancien, pilote, failli, intermédiaire après coup, prestidigitateur, mendiant plein de superbe, dentiste, organisateur de sérénades et d’enlèvements amoureux, fifre, fossoyeur, ramasseur de mégots, percepteur de fausses taxes militaires sur de diaphanes et ahuris nonagénaires, détective privé, pamphlétaire, répétiteur de Talmud, tondeur, vidangeur, inscrit à divers fonds de secours, hannetonnier, annonceur de décès, pêcheur à la dynamite, créancier de négociants en faillite, courtier en véritables faux bijoux et en mariages, truqueur de chevaux, destructeur de mites et raconteur stipendié d’histoires joyeuses. Excellent homme d’ailleurs et fort charitable lorsqu’il le pouvait.

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