D’avant…

Il faut que je raconte. Comme je l’ai écrit souvent, pour justifier ces billets, mon site est une de mes mémoires, un bloc-note, pas intime, dont les mots jaillissent au rythme des jours, scansions des temps qui passent, virgules des minutes qui s’accumulent, allègrement ou dans leur poids.

Il faut que je raconte ce qu’il m’est arrivé aujourd’hui. Pas trop personnel. Juste un accrochage aux incroyables comètes des moments qui filent, les jaillissements de l’imprévu, lesquels viennent souvent accompagner les jours inféconds et graves. Ils arrivent ces moments, à point nommé, quand on attend un sursaut bleuté qui chasse le noir. C’est ce qui me fait fait croire aux anges. J’ai même écrit un jour de gloire lumineuse, dans un éclat de l’exclamation surannée, que les anges croyaient en moi. Il faut avoir le front de l’écrire… On ne se refait pas.

Il est 8h. Je suis encore dans le sommeil, digérant, lourdement, les plantes que j’expérimente pour accompagner le sommeil, substitution du somnifère désormais inefficace. Cerveau lourd et paupières hésitantes à affronter la journée. Le téléphone sonne. il est tôt. Peut-être une livraison Amazon ou Franprix. Je ne crois pourtant pas en attendre une. Je décroche. Une voix magnifique, grave et sensuelle, presque celle de Jeanne Moreau.

Elle me demande si je suis bien MB. Je bredouille. Elle poursuit en me demandant si j’ai toujours les yeux bleus (je vous l’assure). Je lui réponds que je ne suis plus un bébé et que la couleur de mes yeux ne peut changer. Elle me répond qu’on ne sait jamais avec moi, qui racontait toutes les heures des histoires de rêve fantastique aux jeunes filles et qui voulait épater les professeurs avec sa maîtrise du langage soutenu. Mais qui êtes-vous, Madame ? Mais d’où tirez-vous ces balivernes ? Elle éclate de rire, me dit que je n’ai pas changé depuis notre rencontre. Je ne comprends pas, je ne connais pas cette femme, cette voix à demi rauque, qui rit aux éclats entre chaque phrase. Elle me dit que je suis un « copain ». Je n’ai jamais, jamais employé cette expression, je la hais. Et obligé les femmes à ne pas l’employer pour décrire une relation. Toutes connaissent cette sottise. Elle continue, en articulant volontairement et me dit « d’avant ». Et elle conclut : « copain d’avant ». Et elle éclate, encore de rire. Je décide d’être de bonne humeur. Je sens une mémoire qui se colle au front. « Copains d’avant », ça me dit quelque chose…Mais oui, bien-sûr, le site ! Impossible, me dis-je, ça fait trop d’années. Il y a très, très longtemps, découvrant les potentialités d’Internet, j’avais découvert un site qui se nomme toujours « Copains d’avant ». Je suis allé voir. Les collégiens, lycéens devenus adultes et presque vieux, qui recherchent leurs copains d’antan, avec lesquels ils ont volé un ou deux flans à la boulangerie devant le Lycée. Je m’étais donc, donc, il y a vraiment longtemps, inscrit, pour rechercher une photo de classe et reconnaitre mes voisins de classe. Juste pour la joie, pas pour la rencontre qui ne voulait rien dire. Chaque temps est son propre temps et l’on n’a sûrement (ce qui n’est pas sûr) rien à se dire lorsque la relation s’est distendue jusqu’à disparaitre;, Sauf à jouer la compassion obligée. Et je comprends, qu’inscrite aussi, elle est sur le site, la voix rauque et sensuelle. Lycée, seconde. Blouses grises, blouses roses…Je lui dis, elle me répond que j’ai trouvé, que je suis comme avant, jamais défait par l’incertitude. Elle me dit, avant que je ne le demande, qu’elle a cherché mon nom, après l’avoir vu sur le site (elle ne s’en souvenait pas) en ligne et qu’elle m’a immédiatement trouvé (profession et photos) et qu’elle a téléphoné et que c’est mon transfert d’appel pendant le Covid qui m’a branché sur mon téléphone portable et qu’elle est ravie, que ma voix est un peu enrouée, ça doit être une petite bronchite et que je dois porter des lunettes, les yeux bleus étant fragiles et que je dois avoir des chemises Lacoste, comme avant, bleu-roi, que je dois jouer au baby-foot dans ma maison de campagne, que je dois avoir un ballon de hand-ball dans mon hangar, que je dois certainement écrire des romans, que je dois faire la cour à des inconnues, que je ne supporte pas le mot de « copains, qu’elle connait mon métier, qu’il suffit de taper mon nom, que mes photos sont géniales sur mon site à mon nom que j’ai du oublié d’effacer puisqu’il a plus de dix ans, que je dois fréquenter des intellectuels, que je dois avoir un pseudo, que je dois faire semblant de draguer, en disant que je drague et en disant que je plaisante, que je suis certainement un bel homme, qu’on oubliait que j’étais petit, que je devais être adorable et qu’elle était ravie de m’avoir retrouvé. Je vous le jure, je vous l’assure, ce sont très exactement ses mots. Je n’ai rien dit. Elle a encore éclaté de rire et m’a simplement dit qu’elle me rappellerait.

Elle doit être belle; On ne peut pas ne pas être belle quand on a cette voix, ce rire et cette capacité de lier les phrases comme on enlace, de mille bras magiques, un corps allongé.

J’attends qu’elle me rappelle. Sûrement demain, j’en suis certain. Je vous dirai. Incroyable. Ca doit être le Covid qui génère ce comportement. Insensé. Je vous dirai.

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