Fin de l’incursion

L’épisode anti antisémite nous aura occupé deux billets. Ce qui est beaucoup pour un site qui se vante de ne pas être une tribune polémiste ou politique.

Evidemment qu’on aurait pu faire plus que de s’en prendre au journal Le Monde et mieux analyser, revenir sur l’histoire des antisemitismes. On ne le regrette pas. Ailleurs, et plus efficacement, les plumes ont fonctionné.

J’ai employé le pluriel car, en réalité, à ce jour, ils trouvent leurs sources dans deux terreaux distincts :

– d’abord l’ antisémitisme chrétien (les juifs ont tué le Christ) devenu marginal qui s’est transformé en antisémitisme anticapitaliste (un juif est un exploiteur ou un financier qui suce l’argent du monde). On est ici à droite chez les électeurs de feu Fillon et, évidemment chez les Le Pen, même si, au risque de déplaire à mes amis et à moi-même, je distingue père et fille, sans évidemment encenser cette dernière. Un humain ne fait pas un parti. C’est le parti qui fait son chef.

– ensuite l’antisémitisme islamo-gauchiste que l’on connaît désormais assez bien, dont l’existence et la doctrine sont alimentés par nos partis staliniens et melenchonistes, qui court dans les esprits de notre périphérie nationale, mais pas que là. Il va de pair avec la négation d’Israël. On est ici à gauche ou dans les mosquées et leurs bars à limonade environnants.

Il faut cependant noter que les choses ne sont pas si simples.

En effet, à gauche les choses se compliquent et se redoublent. A l’islamo-gauchisme qui est le succédané de la recherche de la victime nodale (le palestinien a remplacé le prolétaire dans l’imagerie constituante), s’ajoute une haine non christique, non bourgeoise (celle de Drieu, Céline, Morand) qui est anticapitaliste et ouvrière. Et ici, l’on est dans l’antisémitisme prolétarien.

Et quand l’on sait que la classe dite ouvrière s’est déplacée vers le RN de Le Pen, les choses deviennent plus claires. En réalité (je reviens sur ma première affirmation) il y a trois antisémitismes : l’islamiste et ses compagnons de route, celui de la moyenne bourgeoisie, celui du prolétaire.

On comprend mieux à travers cette grille pourquoi les gilets jaunes accueillent de l’extrême droite et de l’extrême gauche : le prolétariat (pas peur des mots) tête à l’antisémitisme islamo-gauchiste et anti capitaliste. Dans le premier cas, on est « a gauche ». Dans le deuxième (nécessairement anti islam, puisqu’anti-immigration) « à droite » (anti capitaliste). Et, sûr : le gilet jaune est un prolétaire.

On ne résiste pas dans cet embryon d’analyse de coller sans commentaire l’article de P. A Delhommais dans la dernière livraison du Point, revue hebdomadaire.

Connaissez-vous le Jaurès, le Proudhon, le Fourier, le Blanqui antisémite ?

Bonne lecture.

L’anticapitalisme nourrit l’antisémitisme
PIERRE-ANTOINE DELHOMMAIS

Si le mouvement des gilets jaunes continue d’inspirer de la sympathie à de nombreux Français, il suscite chez beaucoup d’autres une hostilité et une inquiétude croissantes. Bien sûr à cause des violences des manifestations et des dommages infligés aux commerces des centres-villes, mais aussi peut-être en raison des interrogations sur la santé mentale de ceux qui s’en revendiquent et qui adhèrent visiblement à des thèses conspirationnistes.

Selon une enquête de l’Ifop pour la fondation Jean-Jaurès, 57 % des personnes se définissant comme « gilets jaunes » sont ainsi persuadées que l’accident de voiture au cours duquel Lady Di a perdu la vie était en fait un « assassinat maquillé », ce qui est anecdotique, ou, ce qui l’est beaucoup moins, 44 % d’entre elles sont convaincues qu’« il existe un complot sioniste à l’échelle mondiale ».

La haine du capitalisme, partagée par l’ultragauche et la droite extrême, nourrit cet antisémitisme des ronds-points de la même façon qu’elle avait déjà, au XIXe siècle, alimenté les dérives antisémites de plusieurs grandes figures du socialisme français ayant directement contribué à la diffusion, dans l’opinion publique, de la figure du juif banquier, parasite et oppresseur du peuple.

Comme l’a écrit l’historien Serge Berstein, « avec la révolution industrielle et la naissance de la question ouvrière, l’antisémitisme trouve un nouveau fondement : l’anticapitalisme. D’abord parce que les juifs sont assimilés aux Rothschild et considérés comme capitalistes par essence, bien que la grande majorité d’entre eux appartiennent à la petite bourgeoisie ou aux classes moyennes et qu’à Paris on compte un quart d’indigents dans la communauté juive ».

S’ajoute à cela, selon Berstein, la participation enthousiaste de plusieurs personnalités juives (Léon Halévy, Olinde Rodrigues, les frères Pereire) au mouvement saint-simonien qui fait l’éloge de l’industrie. « Du même coup, les juifs servent de boucs émissaires aux socialistes utopistes qui rejettent la révolution industrielle avec ses injustices sociales. »

Promoteur du socialisme collectiviste des phalanstères, Charles Fourier décrit, dès 1829, une « nation juive » qui « s’adonne exclusivement au trafic, à l’usure et aux dépravations mercantiles ». En 1843, l’inventeur du mot « socialisme », Pierre Leroux, présente, dans « De la ploutocratie ou du gouvernement des riches », « les plus grands capitalistes de France » comme « des juifs qui ne sont pas des citoyens français mais des agioteurs de tous les pays ». Il évoque l’«Hébreu capitaliste », s’en prend « à l’esprit juif, c’est-à-dire à l’esprit de gain, de lucre, de bénéfice, à l’esprit de négoce et d’agio ». Deux ans plus tard, Alphonse Toussenel, disciple de Fourier, publie « Les juifs, rois de l’époque », un article dans lequel il dénonce la mainmise de la haute banque juive – des Rothschild en particulier – sur l’économie, mais aussi sur la presse et la politique françaises. « J’appelle, comme le peuple, de ce nom méprisé de juif tout trafiquant d’espèces, tout parasite improductif vivant de la substance et du travail d’autrui. Juif, usurier, trafiquant sont pour moi synonymes. »

Le socialiste révolutionnaire Auguste Blanqui, de son côté, n’hésite pas à écrire : « La Bourse est en rut (…), l’agiotage, l’industrialisme, la juiverie sont en liesse. » Quant à Pierre Joseph Proudhon, théoricien du socialisme libertaire, il va plus loin encore dans sa haine du juif : « Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie ou l’exterminer. »

Le grand Jaurès lui-même n’échappe pas à cet antisémitisme de nature anticapitaliste : dans un article de 1889 en faveur du protectionnisme, il explique que le libre-échange « sacrifie les producteurs aux échangeurs, aux transporteurs, aux manieurs d’argent, à la banque cosmopolite. Il livre aux frelons juifs le miel des abeilles françaises »….

Ce rappel historique nauséabond aide du moins à mieux comprendre pourquoi s’entremêlent de nos jours, sur les ronds-points, la haine du « capitalisme mondialisé et libre-échangiste » avec la croyance en un complot juif international. Il explique l’omniprésence, dans les défilés du samedi, d’amateurs de « quenelles » et de casseurs d’agences bancaires, unis dans l’hystérie et l’abjection pour insulter Alain Finkielkraut et le traiter de « sale sioniste de merde ».

Il explique que lors d’un débat public Emmanuel Macron se soit fait interpeller d’un ton fielleux sur son passé professionnel chez Rothschild.« Il y a dans votre réflexion des relents de choses que je n’aime pas beaucoup, parce que derrière, elle s’appellerait la banque Dupont, il y aurait certainement moins d’arguments », avait répondu le chef de l’Etat.

De fait, ce n’est pas seulement l’odeur des gaz lacrymogènes et des scooters brûlés qui se dégage des manifestations des gilets jaunes, mais aussi celle, particulièrement infecte et persistante, de l’antisémitisme.

FIN.

PS. (MB). Une amie que je viens d’avoir longuement au téléphone (elle avait lu le billet sur la « dilution du Monde ») m’a posé « la seule question qui vaille d’être posée » (ses mots) : un juif peut-il défendre, sous le drapeau du geste humanitaire l’immigration de musulmans antisémites ? Si un bateau interdit d’accostage sur une de nos côtes était rempli de personnes hurlant « mort aux juifs », pourrait-il ce juif bienveillant oeuvrer pour leur débarquement ? Et me connaissant trop bien, elle a ajouté « ne réponds pas qu’il faut distinguer théorie et pratique, idéologie et quotidienneté, que c’est selon, qu’il faut voir, réfléchir à l’anéantissement de la pensée des peuples qui ne peuvent que répéter des slogans et autres foutaises. Tu réponds oui ou non ».

Je n’ai pas répondu. Elle me connaît vraiment trop bien. C’est frustrant.

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