Flaubert, again.

Une de mes filles lit Flaubert. Après ses migraines et son cervelet qui bat en même temps que sa muse, je livre ci-dessous un nouvel extrait de sa correspondance.

Les gens de talents ont raison de savoir leur talent. Les dégâts sont immenses quand on se noie dans le lieu commun, pour ne pas froisser ou faire semblant de converser.

Lisez, Flaubert traite ses contemporains, prétendument littérateurs (dont on ne connaît à peine, aujourd’hui le nom, il avait donc raison) , de crétins.

Il écrit donc à la femme qui l’inspire, sa « grande muse », comme il disait ( la « muse » était un concept splendide). Louise Colet.

« Mais lis−en donc, du Villemain.

Ses  plus belles pages ( ! ) ne dépassent pas la portée d’un article de journal, et à part une certaine correction grammaticale (et qui n’a rien à démêler avec la vraie correction esthétique), la forme est complètement nulle, oui, nulle. Quant à de l’érudition, aucune.

Mais d’ingénieux aperçus en masse, comme ceux−ci à propos de l’accusation de fratricide portée contre M−J

Chénier : «Non, c’est une calomnie, j’en jure par le coeur de leur mère» ; ou bien en parlant de la  Pucelle : «Le poème qu’il ne faut pas nommer» ; ou encore de Gibbon : «Et il resta muet et ministériel.» Toutes ces belles phrases sont accompagnées, dans les volumes où on les trouve, d’autres phrases imprimées en italiques et ainsi conçues : «Longs applaudissements de l’auditoire, vive émotion», etc. J‘ai passé ma jeunesse à lire tous ces drôles, je les connais ; j’ai frappé depuis longtemps sur les poitrines en tôle de tous ces bustes, et je sais à la place du coeur le vide qu’il y a. Tout ce que j’apprends de leurs actions me paraît donc le corollaire de leurs oeuvres. à la fin de ma troisième, à quinze ans, j’ai lu son  Cours de littérature du moyen âge . J’étais à cet âge en état de l’écrire moi−même, ayant lu les ouvrages de Sismondi et de Fauriel sur les littératures du midi de l’Europe, qui sont les deux sources uniques où ce bon Villemain ait puisé ; les extraits cités dans ces livres sont les mêmes extraits cités dans le sien, etc. ! Et voilà les crétins 1853 T 3

Qu’on nous pose toujours devant les yeux comme des gens forts ! Mais forts en quoi ? Il n’y a du reste que dans notre siècle où l’on soit arrivé ainsi à se faire des réputations avec des oeuvres nulles ou absentes. Le chef de tous ces grands hommes−là était le père Royer−Collard, qui n’avait jamais écrit que quatre−vingts pages en toute sa vie, la préface des oeuvres de Reid. Je crois que Villemain sait bien le latin, si tant est qu’on puisse comprendre toute la portée d’un mot quand on n’a pas le  sens poétique , et qu’il sait faire des vers latins, du grec médiocrement, un tout petit peu d’histoire, beaucoup d’anecdotes, avec cela de l’esprit de société et la réputation d’habile homme : voilà son bagage. Quant à être, je ne dis pas des écrivains, mais même des littérateurs, non, non ! Il leur manque la première condition, le goût ou l’amour, ce qui est tout un.

Tu me dis : «Nous finirons pas valoir mieux qu’eux comme talent.» Ah ! ceci m’ébouriffe, car je crois que c’est déjà fait, et je pense que Villemain peut s’atteler le reste de ses jours avant d’écrire une seule page de la  Bovary , une seule strophe de  Melaenis , un seul paragraphe de la Paysanne . «Que je sois jamais de l’Académie (comme dit Marcillac, l’artiste romantique de Gerfault), si j’arrive au diapason de pareils ânes ! » C’est bien beau, l’idée qui a frappé l’Académie dans le numéro 26 : «Le poète sur  les ruines d’Athènes et  évoquant le passé , le faisant revivre ! »

Flaubert ne fait dans la dentelle, il a, encore une fois raison. Il faut dire la hiérarchie.

Non pas dans la société avec ses milles facettes d’humains, chacun son talent, chacun le possède quelque part. Ce serait vilénie et petite vantardise d’appuyer ou de vilipender..

Mais dans la littérature et les talents d’écriture, Flaubert a raison de traiter de crétin un crétin..

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