Hors-sujet

Diner en ville. La plus grande des difficultés dans une discussion se situe dans l’impossibilité, autour d’une table, y compris celle d’un groupe de réflexion, de théoriser, de se placer au-delà du langage courant ou de l’idée vite comprise, sans rapidité, ni coupure intempestive par un convive énervé, qui permettrait de développer une idée ou un concept, au moins quelques minutes (2 ou 3, pas plus). Et ce pour divers motifs.

Le premier se place dans le dénigrement de l’intellectualité pourtant un remède essentiel, lequel, dans la synthèse tente de structurer le fourmillement désordonné. Mais « tu intellectualises », nous sort-on, comme on dirait « tu n’es pas dans la réalité » ou encore « tu divagues, alors que c’est si simple ». Cette posture (intellectuelle néanmoins, comme la prose de Mr Jourdain) est tenue, soit par ceux qui ne connaissent le terme que dans sa version péjorative, soit par ceux qui, sous prétexte de l’éloignement de la théorisation sont persuadés qu’ils ne pourront suivre. Ce qui peut parfaitement se concevoir, les humains pouvant ne pas passer leur temps à la lecture d’ouvrages de philosophie ou « théoriques ».

Le second (motif) se situe dans la concurrence, celle qui, lorsqu’un semblant d’amitié ne la dissout pas, surgit entre les participants. Il en existe au moins un qui, ne supportant pas l’inégalité dans l’appréhension de la connaissance (qui n’est pas l’intelligence pure), hurle à l’infamie du mot choisi ou de la locution trop « savante », « intellectuelle ». On est ici presque dans la jalousie du centre de table.

Le dernier (motif, toujours) se tourne du côté des hôtes qui ont peur d’une soirée qui tourne mal. C’est une raison mineure et radicalement inexistante puisqu’aussi bien, curieusement, les soirées ne tournent jamais mal. Il y a toujours une personne (en général un intellectuel) qui a l’intelligence de détourner la conversation vers ce qui ne fâche pas. Par exemple la mort de Charles Aznavour, autant discrète que majeure.

Alors, on s’abstient de discuter, on se tait ou on rit sans raison.

Mais chassé le naturel, il revient au galop. Et tant mieux, le freinage étant le pire des maux. Il faut avancer, bien avancer.

C’est ce que j’ai constaté hier.

Silencieux, comme il se devait sur une discussion sur la liberté et les gilets jaunes, sur ce qu’il faut faire, ne pas faire, dire ou ne pas dire, j’ai, oubliant le voeu de « non-intellectualisation' » et de silence entendu, j’ai, après des heures de discussion animée, certainement aidé par un vieux Calvados de chez Boulard, osé dire que le « sujet n’existait pas ».

Devant la mine interloquée des grands parleurs, avides des pages d’opinions du Figaro et de Libé, j’ai ajouté que le sujet, l’homme, comme on dit par erreur, n’était qu’un « effet », dans des structures transindividuelles, qu’il fallait abandonner la notion de cause originaire (la création, libre et consciente par l’homme de son destin) et aller, pour comprendre ce qui était nommé « action » du côté des « effets ».

Et j’ai asséné (j’étais fatigué) qu’il fallait se convertir, non pas à une religion, mais à une pensée qui substituait un sujet « constitué » à celui, facilement convoqué du « constituant ».

Constitué et non constituant, ai-je conclu, précisant que le structuralisme devait l’emporter, en laissant l’homme naviguer, peut-être, plus libre dans les interstices de ce qui le constituait.

L’intervention a duré exactement deux minutes, pas plus. Et je n’ai fait appel à aucun auteur, de peur de subir la critique de pédantisme, ni Spinoza, ni Levi-Strauss, ni Foucault, ni le petit Barthes.

Et je suis passé à l’abominable entente des grossistes de la truffe qui fabriquait un prix exorbitant pour les fêtes qui n’avaient rien à voir avec la réalité, les truffes étant désormais facilement repérées et cueillies par les chiens périgourdins.

Puis prétextant la longue route qui nous séparait de notre maison de campagne, je me suis levé, en embrassant notre hôtesse.

J’ai reçu ce matin, je l’affirme, un message d’une amie de longue date, une des convives, qui m’a écrit « M, je comprends mieux désormais ce que tu nous dis depuis des années, ce constituant et ce constitué illumine ton propos de toujours. Mais pourquoi ne l’as-tu pas dit plus tôt ? »

Je lui ai répondu que je ne savais pas, que peut-être, il ne fallait pas trop penser et laisser le réel envahir le temps.

Elle m’a répondu : « Là, tu intellectualises ».

 

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