Houellebecq, les mots, le romantique

On colle ci-dessous la critique de Jean Birnbaum du journal « Le Monde » du nouveau bouquin, à paraître dans moins d’une semaine, de Houellebecq.

Il paraît donc que Michel Houellebecq prétend que le monde ou les relations seront sauvés par l’amour romantique et les mots, sous la peau.

On cite la fin de la critique de Birnbaum pour ceux qui n’ont pas le temps d’aller jusqu’au bout de ce billet

« Contrairement à ce qu’il semble indiquer, le bonheur humain n’est pas une affaire d’hormone ou de neurotransmetteur, en réalité il passe par les mots adressés, par la langue à même la peau. A la lecture de ce roman, du reste, on repense à tous les passages, très obsédants, où Houellebecq tient à décrire le « dévouement » d’une femme qui caresse un homme (il y a dans ses textes une véritable phénoménologie de la fellation), et on songe que c’est lui désormais, dans sa façon de se donner aux lecteurs, qui « s’acquitte de sa tâche avec compétence » et mérite toute notre « gratitude », notre « admiration », tant il sait nous toucher, selon la lettre et l’esprit d’un discours amoureux dont Roland Barthes a résumé le cœur comme suit : je n’ai rien à te dire, sinon que ce rien, c’est à toi que je le dis. »

On reviendra sur MH quand on aura lu » Sérotonine « . On est en pré-commande.

On remarquera que dans mon titre, je n’ai pas employé le terme de » romantica « . Pour éviter la critique gratuite et malveillante.

LE TEXTE DE JEAN BIRNBAUM

« Sérotonine » marque le retour de Michel Houellebecq à la littérature

Par Jean Birnbaum

Son nouveau livre, entre angoisse et ironie, abandonne la polémique et laisse place à la possibilité de l’amour.

Quelqu’un dit « je » et tient une carabine entre ses mains. Une Steyr Mannlicher HS 50, « modèle à un coup ». Avec cette arme, vous n’avez qu’une seule chance. Pas question de rater. Or, rater, le narrateur du nouveau roman de

de Michel Houellebecq ne sait faire que cela.

Cet ingénieur agronome, dont Sérotonine retrace le chemin vers la déchéance, et d’abord vers l’impuissance, a renié tout idéal écologique, notamment depuis qu’il a été embauché par Monsanto. Puis, chargé par diverses institutions de défendre l’agriculture française, ce quadra a également renoncé à sauver les producteurs de lait normands. Pourtant pas bête, plutôt doué même, Florent-Claude Labrouste s’effondre toujours au moment-clé, quand il faut faire mouche. Autant que sa carrière, sa vie sentimentale en témoigne.

ON DIRA QUE LA PENSÉE DE HOUELLEBECQ « DOIT SA MOBILITÉ À LA FORCE RÉPULSIVE ET PROPULSIVE DE L’ADVERSATIF MAIS… »

Le voici donc, l’âme sous antidépresseurs et l’œil sur le viseur. Dans sa ligne de mire, un enfant. Celui de Camille, la seule femme avec laquelle Labrouste aurait pu être vraiment heureux, et qu’il a perdue pour une stupide histoire d’infidélité.

Des années plus tard, déjà bien dérangé, il découvre qu’elle vit seule avec ce fils de quatre ans, et décide que le seul moyen de la récupérer, elle, est de l’éliminer, lui. Le narrateur prend position dans la salle panoramique d’une brasserie fermée, à quelques centaines de mètres de la maison monoparentale, en Normandie. Muni de ses jumelles, il contemple l’enfant, installé devant un puzzle de Blanche-Neige. Fiasco total : les doigts du tireur se mettent à trembler. « Je venais de comprendre que c’était foutu, que je ne tirerais pas, que je ne parviendrais pas à modifier le cours des choses, que les mécanismes du malheur étaient les plus forts, que je ne retrouverais jamais Camille », peut-on lire. Appuyant quand même sur la détente, le sniper pulvérise la baie vitrée de la brasserie et craint qu’on l’ait entendu. « Je braquai mes jumelles sur l’enfant : non, il n’avait pas bougé, il était toujours concentré sur son puzzle, la robe de Blanche-Neige se complétait peu à peu. »

Scène emblématique : au beau milieu des éclats de verre, le romancier fait surgir l’image du bonheur enfantin. Car si le narrateur de Sérotonine manie une carabine à un coup, Houellebecq, lui, comme jadis Voltaire, fait du roman un fusil à deux coups, et du champ littéraire un champ de bataille incertain, où les déflagrations du nu désespoir font résonner, par contraste, les intonations d’un amour solide.

Ce mouvement en deux temps se trouve pris en charge, dans le texte, par la prolifération de la conjonction adversative « mais ». En reprenant les mots naguère utilisés par Jean Starobinski à propos de Voltaire, on dira que la pensée de Houellebecq « doit sa mobilité à la force répulsive et propulsive de l’adversatif mais… ».

Autofiction outrée

C’est particulièrement vrai pour ce nouveau roman,où les familiers de Houellebecq retrouveront sa sombre vision du monde, mais auquel cette oscillation binaire donne une coloration inédite, presque joyeuse à la fin. Bien entendu, cela commence mal, dès les premières pages, Labrouste décide de tout plaquer pour fuir une jeune Japonaise adepte des partouzes canines ; mais, de constats existentiels (« je n’étais plus qu’une merde à la dérive ») en confidences sexuelles (« à deux reprises, je tentai de me masturber »), ce livre n’en laisse pas moins entrevoir la possibilité d’un amour authentique, élan auquel Houellebecq rend justice en des scènes d’une poignante simplicité.

Et de même que Pierre Bourdieu, dans un étrange post-scriptum à La Domination masculine (Seuil, 1998), faisait de l’amour une « île enchantée »échappant à la violence des rapports sociaux, de même Sérotonine peut être lu comme une apostille àLa Possibilité d’une île (Fayard, 2005), dont il vient à la fois confirmer et enrayer le pessimisme.

HOUELLEBECQ ENTREMÊLE ROMAN RÉALISTE, PROSE AUTOBIOGRAPHIQUE, POLAR, PAROLE PAMPHLÉTAIRE, REPORTAGE SOCIAL… « MAIS » SUR UN TON SARDONIQUE QUI RENVOIE CHAQUE STYLE À SA PARODIE

Le plus exaltant, c’est que cette tendre visée coïncide avec une démonstration de force. Tandis que le narrateur n’ose pas utiliser sa carabine à un coup, l’auteur manie si bien son fusil à deux coups qu’il tient en respect, comme jamais, la littérature contemporaine. Nul besoin de canarder ses rivaux (encore que, çà et là, une balle siffle). Il lui suffit de faire défiler, devant son viseur, la multiplicité des styles narratifs qu’il maîtrise avec une virtuosité stupéfiante : Houellebecq entremêle roman réaliste, prose autobiographique, polar, parole pamphlétaire, reportage social… mais sur un ton sardonique qui renvoie chaque style à sa parodie.

Toujours ce même élan contradictoire, qui empêche le texte de se refermer sur une forme, une idée : Sérotonine est un roman philosophique, mais qui brocarde la littérature et la philosophie ; un livre qui vise un large succès public mais qui se paie le luxe d’une arrogante cuistrerie, jusqu’à multiplier les références à Arthur Schopenhauer, à Theodor Fontane ou à « ce vieil imbécile de Goethe »

En sorte qu’on pleure de rire à la lecture de ce grand roman, la plupart des effets comiques provenant de l’accrochage entre deux registres : nous avons affaire à une autofiction outrée, mais qui emprunte le ton de l’enquête savante, puisque le narrateur envisage chaque péripétie de son quotidien, et par exemple le moindre sursaut de son sexe, comme le moment d’une bataille pour la vérité, combat si décisif qu’il faudrait y rallier le lecteur, quitte à devancer ses objections : « Enfin je m’égare revenons à mon sujet qui est moi, ce n’est pas qu’il soit spécialement intéressant mais c’est mon sujet. »

Congé donné à l’idéologie

Au fil des pages, néanmoins, ce recentrage thématique devient toujours plus improbable. Au contraire, vient bientôt le moment où la voix qui s’adresse à nous déraille pour de bon : la syntaxe s’affole, les marqueurs chronologiques se brouillent, et nous nous retrouvons un peu perdus, entre la fuite d’un ornithologue pédophile et une offensive armée d’agriculteurs en colère. Mais, là encore, comme l’enfant et son puzzle apparaissent une fois le verre brisé, le véritable objet du livre surgit des récits éclatés. En tireur de précision, Houellebecq recharge alors son texte pour en faire une arme défensive, vouée à sauver l’amour. Nul happy end ici, simplement l’idée que le malheur ne va pas sans consolation, et que l’hypocrisie générale rend possible l’avènement d’une ardente sincérité.

Cette sincérité, c’est avant tout celle de l’auteur. Autant Soumission (Flammarion, 2015) tendait à dominer ses lecteurs, à leur forcer la main, autant Sérotonine leur restitue une belle liberté. Ce congé (temporaire ?) donné à l’idéologie marque ainsi le plein retour de Houellebecq à la littérature. A l’heure de la solitude en ligne et des « cœurs » numériques, il fait du texte poétique le lieu où l’amour se réfugie.

D’où, pour finir, la portée ironique du titre, Sérotonine. Contrairement à ce qu’il semble indiquer, le bonheur humain n’est pas une affaire d’hormone ou de neurotransmetteur, en réalité il passe par les mots adressés, par la langue à même la peau. A la lecture de ce roman, du reste, on repense à tous les passages, très obsédants, où Houellebecq tient à décrire le « dévouement » d’une femme qui caresse un homme (il y a dans ses textes une véritable phénoménologie de la fellation), et on songe que c’est lui désormais, dans sa façon de se donner aux lecteurs, qui « s’acquitte de sa tâche avec compétence » et mérite toute notre « gratitude », notre « admiration », tant il sait nous toucher, selon la lettre et l’esprit d’un discours amoureux dont Roland Barthes a résumé le cœur comme suit : je n’ai rien à te dire, sinon que ce rien, c’est à toi que je le dis.

« Sérotonine », de Michel Houellebecq, Flammarion, 352 pages, 22 €. En librairie le 4 janvier.

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