Individualisme/holisme

Les très-bien-pensants sortent presque leurs revolvers lorsque le nom de Chantal Delsol apparait quelque part.

Rangée d’emblée dans la « bande à Finkielkraut », ses contributions dans le Figaro et « Valeurs actuelles » la classent dans la famille des penseurs de droite qui osent dire presque l’infamie. Même si, on l’aura remarqué, depuis un certain temps, pas plus d’un an selon moi, les penseurs à la mode, prennent leur propre contrepied, tant par honnêteté que par stratégie (c’est selon),  pour s’approcher  ou revenir à des valeurs universelles et s’éloigner des poncifs éculés qui font des titres et rien d’autre. Ne restent, à vrai dire, que les tenants du paradigme « animaliste » (l’animal serait un « sujet de droit » et le droit des animaux un fondamental terrestre, une philosophie d’âne) pour tenter de refondre le dit universel dans un magma qui se dilate dans le vide de la pensée. Mais c’est une autre histoire, pas un billet. Plus.

Il est vrai que Chantal Delsol s’est définie, il y a longtemps, comme une « anticommuniste primaire », ajoutant « depuis toujours »

S’affirmant, par ailleurs, « anti-Mai 68 », « « libérale-conservatrice » C’est beaucoup et presque trop pour qui l’on sait. Directrice du  Centre d’études européennes, devenu Institut Hannah Arendt, qu’elle a fondé en 1993. C’est une européenne plus que convaincue, qui tente de trouver « l’esprit de l’Europe » partisane du fédéralisme.

C’est dans la défense de l’Universel qu’elle se révèle le mieux. Dans son livre « La nature du populisme ou les figures de l’idiot ! », elle écrit que « le populisme serait le révélateur des carences des démocraties occidentales à prétention universaliste et à visée émancipatrice qui tendent à mépriser l’enracinement dans le particulier (« idios », en grec ancien) ».

Ainsi, une femme de droite, l’assumant, catholique, disant ce qu’elle a à dire sur l’islamisme ou le PACS ou le mariage homosexuel. Fichtre !

Persuadé, à cette heure précise,  que la pensée à la mode est tenue par des gredins, faiseurs du rien, effaceurs des vérités (et du sentiment qui l’accompagne), on a voulu aller voir son dernier bouquin. Sans dire, pour laisser venir le lecteur, qu’il ne s’agissant pas de ma « tasse de thé ». On assume. Etant observé que, comme à l’habitude, de telles pensées (certainement dite « de droite », clament ce que la bien-pensance ne veut plus aborder, tout en le pensant en arrière mais peureuse de se voir vilipender par Libé et le Nouvel Obs qui pourtant ne se vendent plus.

Son dernier bouquin : « Le crépuscule de l’universel «  (Ed du Cerf);

Je colle un extrait de l’introduction :

« La nouveauté est celle-ci : nous trouvons en face de nous, pour la première fois, des cultures extérieures qui s’opposent ouvertement à notre modèle, le récusent par des arguments et légitiment un autre type de société que le nôtre. Autrement dit, elles nient le caractère universel des principes que nous avons voulu apporter au monde et les considèrent éventuellement comme les attendus d’une idéologie. Cette récusation, non pas dans la lettre mais dans son ampleur, est nouvelle. Elle bouleverse la compréhension de l’universalisme dont nous pensons être les détenteurs. Elle change la donne géopolitique. La nature idéologique de la fracture ne fait guère de doute : comme on le verra plus loin, c’est notre individualisme qui est en cause, avec l’ensemble de son paysage. »

Le sujet libre et conscient, autonome, fondement de notre philosophie du monde est ainsi renié, au profit du holisme, société du groupe, de la totalité hors de l’individu.

On cite encore :

« Dans toutes les sociétés, à la seule exception de celles occidentales modernes, les grands ou petits ensembles symboliques (familles, lignages, corporations, paroisses) détiennent autorité et pouvoir sur les individus. Ce sont ces corps qui font sens : et non les individus qui en font partie. Un individu fait sens à travers son appartenance à plusieurs corps intermédiaires. Dans une société holiste, c’est-à-dire dans toutes les sociétés humaines depuis le commencement des temps, les corps intermédiaires, quels que soient leur nom et leur origine, ne sont pas de simples agrégats d’individus. Mais des ensembles organiques, dotés de significations qui débordent le présent vers le passé et l’avenir, dotés de rôles et de responsabilités, et surtout, dotés d’autorité sur les individus. Un individu séparé de ses corps intermédiaires, « sans feu ni lieu » (comme on disait au Moyen Âge), ne peut pas, alors, revendiquer davantage d’existence qu’une bête. Car l’individu n’existe que par le rôle à lui dévolu dans les groupes. C’est son appartenance qui seule le dote d’un rang, d’un pouvoir, d’une reconnaissance, d’une responsabilité, bref de tout ce dont un humain a besoin pour exister. Il n’existe que parce qu’il se réfère à : il est référé au nom de : »

J’ai presque fini le livre et y reviendrai ^lus longuement, notamment, dans la concordance entre l’Occident et le sujet, puis la fameuse « mort de l’homme » le reniement du sujet dans la mouvance structuraliste qui a peut-être à voir avec une volonté, pour certains de revenir vers un passé holiste. Ce qui, c’est mon hypothèse, expliquerait l’article dithyrambique de Michel Foucault lorsque la « révolution des mollahs » en Iran a bouleversé la société.

Il ne faudra pas confondre la vision des Etats et leurs idéologues avec les paradigmes structuralistes ou justement holistes de la domination de la structure et  l’inclusion du sujet, au sens philosophique et ontologique (l’absence de sujet ici).

On méditera sur Sollers et Foucault, premiers holistes anti-sujets (Chine et Iran), curieusement ( ce n’est pas un hasard) assez libertins, (tout à leur honneur, comme s’ils voulaient faire oublier leur « propre sujet ». Mais psycho primaire pourrait-on dire. On réfléchit.).

La lecture attentive du bouquin de Delsol nous a fait revenir à celui de Jean François Billeter, lequel, dans son dernier livre « Pourquoi l’Europe. Réflexions d’un sinologue », met en lumière la « tradition politique chinoise » et le contraste qu’elle forme avec la conception de la liberté et de l’autonomie du sujet qui s’est développée en Europe.le sinologue défend les idéaux européens d’autonomie du sujet et de liberté politique. A l’échelle de l’histoire, c’est en Europe qu’est née l’idée de sujet autonome. » Voir Entretien : https://www.nonfiction.fr/article-10198-leurope-au-regard-de-la-chine.htm

Il précise dans cet entretien (le lien)  que « la Chine traditionnelle n’a pas connu l’idée du sujet autonome qui s’est affirmée progressivement en Europe moderne. Il y a eu des esprits autonomes en réalité, mais ils ont été considérés comme des êtres différents du commun des mortels et révérés comme des Sages »]. Le besoin de liberté est universel (là-dessus je rejoins Simon Leys, bien entendu), mais l’idée de liberté, essentiellement politique, est européenne. On ne peut donc pas dire que certaines figures chinoises ont « œuvré pour la liberté » – avant le 20e siècle. Depuis lors, il y en a eu, bien sûr, et il y en a aujourd’hui. Je ne dirai jamais que le désir de liberté est le transfert d’une idée européenne – puisque je considère ce désir comme universel. L’idée (politique) de liberté, par contre, est venue d’Europe. Toute l’histoire contemporaine de la Chine l’atteste. »

C’est donc bien dans la concordance entre Occident et individu (qui n’est pas un sujet au sens philosophique, Madame Delsol, Monsieur Billeter) qu’il, faut aller, magnifiquement, chercher la faille. Classique, mais enfin sur le tapis.

On revient, évidemment, très bientôt sur le « sujet ». La réflexion la plus urgente à mener.

 

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