La foi et la loi

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Propos d’un mécréant.

Il y a bien longtemps que je voulais insérer ici ce petit texte sur la foi. Depuis qu’un vendredi soir, excédé par une invitée qui, dans une fausse intellectualité de circonstance, paumes posées, parfaitement parallèles sur son front, avait affirmé, au moment de la prière (le seder) que la foi l’enlaçait (ou quelque chose d’approchant, en tous cas pléthorique et emphatique dans l’affirmation).

J’ai, évidemment, sur un ton ferme, pour marquer l’importance de la réflexion, répliqué : « il n’y a pas de foi de ce type dans le judaïsme », ajoutant, “qu’en réalité il n’y a pas de foi dans le judaïsme ».

La table n’en revenait pas. J’ai préféré ne pas en découdre, en disant simplement : « pratiquons », tout en buvant, inopportunément, une longue gorgée de boukha alors qu’il s’agit dans un tour de table après la prière de bénédiction sur le vin ou l’alcool de figue, de ne tremper, que subrepticement, ses lèvres. Et, pendant le Covid, le bout d’un couteau, le verre passant de lèvres en lèvres.

La question est d’importance. Et comme j’en ai quelquefois assez des “opinions”, de ceux qui n’ont jamais lu, jamais pensé, j’ai osé affirmer.

La route est très longue pour la compréhension. Déjà Martin Buber dans un ouvrage (“Deux types de foi”) distinguait les deux modes de croyances.

La foi chrétienne. Elle est presque « romantique », extatique et, en tous cas, « passive ». Reçue, donc passive. Ce n’est pas un grief, c’est une réalité clamée comme telle par la chrétienté. Une orthodoxie (connaissance de la foi, foi de la connaissance), sans mise en pratique, dans « l’intériorité de l’être », sans relation entre le porteur de foi et son environnement immédiat, son acte concret dans l’instant qui accompagne ou suit son extase permanente ou ponctuelle générée par sa foi.

La foi juive. Celle dont je disais qu’elle n’existait pas, en provoquant ceux qui dans leurs messages whatsapp écrivent “BH” pour “Baroukh Hachem” (“Dieu Merci”), Hachem étant le “nom” (Dieu). Chez les juifs, paradoxalement, Dieu qui ne serait pas un être de proximité (sans être un corps ou une représentation humaine, sans être un objet de foi ou d’extase) est impensable tant la relation avec Dieu se manifeste dans la pratique quotidienne, de tous les instants, dans tous les millièmes de secondes, un Dieu avec lequel il a une relation d’exclusivité puisque nouée par une alliance. Présent, sans que ce juif n’ait besoin de « foi » passive et reçue. C’est dans cette dialectique entre le faire et la certitude que dieu transparait. Il n’apparait pas dans une « foi » en suspens, détachée de la quotidienneté et de l’acte, le rite, la pratique et la prière (au demeurant collective et rarement personnelle). Donc confiance dans le futur, certitude sans besoin d’un « coup de foi », religiosité simple ancrée dans la pratique.

Certains convoquent la notion d’emounah, en relation avec le futur qui est une relation d’espérance et de confiance qui certifie l’existence de Dieu. Le verbe « connaitre », chez les juifs a une valeur particulière : emounah : Chez les juifs, il est impossible à l’homme de vivre sans rapport au futur. Il faut avoir l’assurance d’espérer, et c’est ce que donne la confiance en Dieu. Tel est le sens du mot “connaître” dans Nous ferons et nous connaîtrons“.

Prééminence du faire sur le dire, de l’action, c’est-à-dire du rite, de la pratique sur la compréhension. Orthopraxie.

Dans la foi chrétienne, sans cette confiance-alliance-pratique, l’existence de Dieu (invisible) ne va pas de soi. Il ne peut exister que dans une vérité reçue. Croire en Dieu est un article de foi, une décision intérieure venant de l’on ne sait où, dans un moment crucial dans lequel la pratique et la confiance dans le futur, par l’alliance, n’ont pas leur place.

C’est d’ailleurs ce que les chrétiens, longtemps, et encore maintenant critiquent dans le judaisme.

Ainsi, dans le Dictionnaire de théologie catholique en 1909, il est écrit que le judaïsme faisait preuve d’un « Abus de la Loi » du temps de Jésus : « La pratique religieuse avait pris une forme presque exclusivement extérieure… Les scribes se contentaient d’observer la lettre sans se soucier de l’esprit. La justice légale leur suffisait à tel point qu’ils se donnaient plus de peine pour être extérieurement corrects par rapport à un détail insignifiant que pour réaliser la justice intérieure… Ce culte tout extérieur de la Loi a même créé des vices, tels que l’orgueil et l’hypocrisie… Leur fierté était d’autant plus grande qu’ils croyaient devenir ainsi les artisans de leur propre justice et les créanciers de Dieu ».

Dès lors, pour les chrétiens, la pratique est dans une relation se déconnexion avec la « vie intérieure » de relation avec Dieu.

La critique de l’abandon de l’extériorité est encore tenace malgré Vatican II, l’Église catholique tentant de préciser à ses adeptes, la lignée juive de la chrétienté, tout en restant (c’est le fondement de son existence ) sur la notion de foi reçue, sans alliance, ni pratique.

Contre cette affirmation, les juifs qui ne voulaient être en reste sur la notion d’intériorité ont convoqué la notion de kavana, une sorte d’attention permanente qui dirige le cœur du juif vers son Dieu. Sauf que la tradition venait contredire ce petit « rapprochement » en clamant que la kavana résulte de la pratique de la Torah : tout acte, toute pratique est consolidation du cœur vers Dieu. C’est un mot d’Abraham Heschel dans son livre “Dieu en quête de l’homme”, étant ici précisé qu’il est vrai que le judaïsme se centre, se concentre uniquement sur la loi, pour être une orthopraxie.

Mais Heschel , que beaucoup de chrétiens citent, critique ce qu’il considère comme une transformation du judaïsme en légalisme, alimentant ainsi la critique chrétienne (et celle quelquefois du judaisme libéral) de la non-intériorité.

C’est ce que j’aurais pu développer le soir de ce Chabat. On m’aurait, évidemment, taxé de pédantisme. En me disant, comme d’habitude, alors qu’il ne s’agit que d’exposer, que « c’est ton opinion, pas la mienne ». Donc j’évite.

L’insuffisance de la Loi. C’est, en réalité ici que je veux en venir, pour régler certains comptes avec la facilité. Facilité de l’absolution, non par la confession, mais par la pratique. Car, en affirmant, sans d’ailleurs savoir de quoi ils parlent que le judaïsme est une pratique et que seul le pratiquant (comme le disait Herman Cohen) sauve le judaisme, que seule la pratique est une foi, qu’il n’y a que la pratique, les juifs religieux s’affranchissent du Tout, leur devoir étant accompli par leur quotidienneté. Malmenant souvent l’éthique qui peut se trouver dans une intériorité, dans une conviction profonde de la moralité.

Car qu’est-ce qu’un juif religieux sans éthique et morale qui ne peut être qu’intérieure ?

Qu’est-ce qu’un juif religieux qui ne pense pas le monde, philosophiquement ou même intuitivement ?

Il faut juste s’interroger sur la compatibilité entre une religion qui est un rapport aux espaces supérieurs, non humains et l’inculture, l’absence d’approche de ce que peut être une conception du monde, rejetant la conceptualisation, la philosophie, pour être clair.

Si le judaïsme s’enferme dans la seule pratique, dans le seul Livre, dans la seule pensée rabbinique, intérieure au Texte, en considérant que « je pratique, je suis juif », sans s’intéresser à la morale, à l’intelligence des situations, à la relation humaine, l’on peut être loin du centre et s’éloigner de l’Infini, notion impensable qui est pourtant presque l’invention de cette religion.

L’intellectualité, mêlée de morale, en rognant un peu sur la pratique ne ferait pas de mal au judaïsme.

Sans tomber dans la notion de foi, qui elle, évidemment, n’existe pas dans le judaïsme.

Comment ai-je pu oser écrire ce qui précède, moi le mécréant déserteur des synagogues, sans pratique ?

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