La gardienne déçue

Hier soir. Nous sonnons à l’interphone. Diner chez des amis chers, habitants d’un arrondissement et d’un immeuble assez chic.

Mon oeil est attiré par un papier collé sur la vitre de la porte d’entrée. J’imagine un rappel de la date des relevés des compteurs d’eau ou un avis aux occupants sur l’obligation du ramonage à l’usage de ceux qui n’ont pas cimenté leur cheminée, pour plaquer contre le mur une console laquée (blanche).

Pas du tout. C’est une concierge, une gardienne comme on nous oblige à le dire, qui râle, qui dit sa désolation, sa déception manifestement non feinte devant l’infamie : un vol ou une destruction de son installation annuelle par des malotrus éméchés ou irrespectueux du monde.

Je prends la photo. Reproduite en tête du billet. Lisez.

La gardienne signe de son nom : Severine Demarseille. Ce nom ne s’invente pas. Presque Arletty.

Aujourd’hui, j’ai dit à mon entourage que dès demain (je le ferai), je lui ferai déposer dans sa loge un billet de 50 euros (ça me semble correct) avec le mot suivant, évidemment anonyme :

« Madame, 

Je suis celui qui a bouleversé votre oeuvre absolument magnifique. Le petit arbre et les guirlandes étaient exactement à leur endroit, les lumières absolument en place, les boules d’une couleur assez inédite, flamboyantes, éclatantes, pétillantes, resplendissantes.

Et s’il devait exister un concours des meilleures décorations de Noel par les gardiennes d’immeubles, je suis persuadé que vous l’aurez emporté.

Mais mon impéritie a été sans bornes. En effet, le vin ou le cognac, au demeurant assez quelconque de nos hôtes de la soirée qui se voulait festive a perturbé le sens de mon équilibre. Je suis tombé, titubant sur les boules de Noel si savamment ordonnées par vous.

Elles se sont brisées et j’ai eu beaucoup de mal à ramasser les débris, eu égard à mon état d’ébriété. Je ne les ai pas volées, je les ai fracassées. En tentant de camoufler ce forfait.

Merci de votre pardon, en espérant que le dédommagement que je me permets de vous adresser vous permettra de rétablir, dans sa magnificence, votre installation.

Je reviendrai l’année prochaine admirer votre oeuvre, persuadé de sa grandeur renouvelée »

Vous ne me croyez pas, vous lecteurs.

Je jure qu’à la première heure, un coursier sera sollicité pour remettre l’enveloppe contenant le billet et mon mot.

Je reviendrai plus tard sur cette nouvelle pratique des gardiennes d’immeuble. Beaucoup imaginent qu’il ne s’agit que de la mise en scène permettant l’octroi d’étrennes plus généreuses.

Ils se trompent. Les gardiennes parisiennes sont très attachées à cette beauté qui embellit, pour un temps les porches et les cours d’immeubles. Fières de leur « installation ». Je le sais, pour avoir en avoir discuté longuement avec elles et quelquefois aidé à l’organisation spatiale.

Mes amis proches, ceux qui m’ont trop connu, diront que ma peur des gardiennes, qui trouve son origine, très ancienne, à une autre époque, dans la vision, derrière un rideau de loge, par une gardienne attentive ou trop curieuse, des venues dans mon appartement de personnes qui pouvaient être aperçues par elles (les gardiennes), alors qu’elles (les venues) étaient peut-être nécessairement occultes et pas avouables (femmes d’un soir, femmes trop régulières, femmes non suffisamment jolies, femmes connues, femmes adultérines) est à la source de cette empathie, assez suspecte.

Comme si je voulais les avoir avec moi, de mon côté.

Ils se tromperaient ces faux amis qui me connaissent trop.

J’aime les gardiennes jolies qui nous saluent le matin dans la cour d’immeuble en nous souhaitant une excellente journée.

Elles sont rarement très jolies, mais j’ai eu la chance d’en rencontrer. Des portugaises qui pouvaient, un soir de détresse, nous inviter dans leur loge pour nous chanter un air de fado. Ce qui, pour beaucoup, n’est pas la meilleure solution d’extirper la tristesse. Mais je  réponds à ces ignorants que la « saudade », la nostalgie transfigurée, est aussi admirable que le rire aux éclats, s’agissant du même univers éthéré : celui du sentiment.

Comment peut-on arriver d’un boule de Noel cassée ou volée à la « saudade » romantica ?

Allez savoir. Ce sont les mystères des plumes ou des claviers qui s’envolent allègrement, et qui prétendent, un peu dans l’exagération ou l’exacerbation des mots à une tentative de purification des airs.

On ne se refait pas.

PS. Dieu que le papier quadrillé redouble l’effet. Presque du Simenon. Et le « votre attention » sonne comme dans une salle de spectacle du monde. Il est par ailleurs curieux qu’une faute d’orthographe se soit immiscée dans le texte (« déçu » et non « déçue ». Un commentaire sur l’effacement de la féminité lorsqu’il s’agit de blâmer serait inopportun et mensonger

 

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