la méchanceté

La question que je pose ici est d’une simplicité presque désolante, désarmante.

Peut-on être intelligent, cultivé et être méchant ? Peut-on avoir lu toute la philosophie du monde et sombrer dans la méchanceté ?

Non, il ne s’agit pas de s’intéresser à la différence entre l’oeuvre magistrale et l’auteur minable, biographiquement s’entend, le roman de Céline et le salaud de Céline.

Non, non, c’est sur tout autre chose que je m’arrête, en l’affirmant : entre eux, même les grands sont des petits hargneux.

J’ai eu du mal à écrire et publier ce billet, tant il est vrai que s’agissant de Clément Rosset (on sait que je travaille sur une longue étude sur son concept de réel), je peux craindre l’éloignement par le lecteur de l’approche de ce philosophe que j’aime beaucoup, même si quelquefois il m’énerve beaucoup.

Attention, attention, il ne s’agit pas de dire encore, idiotement me semble-t-il, que la philosophie est génératrice de sagesse et fabricante de morale. Je laisse cette réflexion à ceux qui confondent la sagesse socratique ou grecque avec la philosophie, en mêlant l’avènement de la philosophie occidentale (en Grèce) avec la philosophie tout court. La philosophie n’est pas une morale grecque, même si elle peut puiser dans l’armature de ce qui la constitue.

Rien donc que de plus faux que cette posture intellectuelle de la philosophie comme sagesse. La philosophie est une tentative, évidemment vaine (mais la tentative est bonne), d’embrasser le réel, de le « dévoiler ». Par le concept et l’idée. Et non pas d’être un « sage » stoïque, sceptique ou épicurien.

Justement ce que condamne Clément Rosset (c’est ici qu’il peut énerver beaucoup dans sa leçon lorsqu’il dit « Ajoutons, dit le philosophe, de la valeur aux choses : nous les rendrons ainsi signifiantes. Toute réalité est ainsi susceptible de s’enrichir d’une valeur ajoutée qui, sans rien changer à la chose, la rend néanmoins autre, disponible, capable de s’intégrer aussi bien dans Il me semble qu’avec Derrida les rapports étaient moins cordiaux…….Car si le philosophe peut, en toute justice, s’étonner que les choses soient (qu’il y ait de l’être), il ne devrait en revanche nullement s’étonner que les choses soient justement telles qu’elles sont, y subodorant ainsi on ne sait quelle signification occulte. Signification obscure autant que tautologique : si les choses sont justement ce qu’elles sont, ce n’est pas par hasard, décide une certaine raison philosophique (alors que la véritable raison ordonnerait plutôt de penser : si les choses sont ce qu’elles sont, c’est qu’elles ne peuvent échapper à la nécessité d’être quelconques). Le grand philosophe de la signification imaginaire est Hegel : celui qui pense que tout le réel est rationnel, que rien n’arrive au hasard, que tout ce qui se produit est la marque d’un destin secret qu’il appartient au philosophe de comprendre et de dévoiler ».

Certes, Rosset a raison : le philosophe, à force de vouloir chercher l’invisible, le réel qui ne se voit pas, l’harmonie qui ne se donne à voir et tutti quanti, s’éloigne assurément dudit réel et, mieux de la réalité.

Notons, à cet égard, que s’en tenir à la réalité, c’est aussi ajouter (en diminuant et en proposant), en faisant oeuvre de philosophie. Affirmer que le réel n’est que le réel, c’est aussi donner de quoi penser à la pensée.

Je regrette que Rosset (sur lequel je travaille en ce moment, vous l’aurez à nouveau compris) nous ait quitté, j’aurais pu l’inviter à boire une bière avant des tripes à la mode de Caen que ce cotentinois ne pouvait pas ne pas aimer, et lui expliquer que rien n’est plus complexe que la prétendue simplicité du réel…

Mais revenons donc à l’objet de ce billet (la méchanceté). C’est justement de Rosset et de ses commentaires périphériques dont il s’agit. Je vais citer quelques unes de ses flèches quelquefois dures (notamment celle décochées au pauvre Derrida)
SUR DERRIDA. CLÉMENT ROSSET ‒ Oui, c’est grâce à Althusser que j’ai eu les premiers contacts avec lui, précisément à l’occasion de ces nombreux pots que nous prenions dans les environs de l’École normale, car un petit homme que je prenais pour un « sioux » (terme qui signifie à l’École « balayeurs ») ‒ j’avais pris Derrida pour un sioux et j’ai gardé toujours un peu cette idée ‒ avait l’habitude de se hisser sur ses pieds pour entendre ce qu’on disait et apprendre la philosophie avec Althusser et Rosset. « Mais tu n’as pas reconnu Derrida ? » me disait Althusser. C’est donc grâce à lui que je l’ai connu. Et après mon Discours sur l’écrithure, on ne s’est plus jamais parlé. Derrida serait-il indéridable… ? Jamais je n’ai vu l’ombre d’un sourire sur son visage. Les gens qui ne sourient jamais me font peur.

Pour ceux qui l’auraient oublié, Derrida en voulait à mort à Rosset pour l’avoir ridiculisé avec son « Discours sur l’écrithure » avec un h pour se moquer du Derrida écrivant la différance avec un a qui est le signe d’un concept de la « déconstruction », mot-valise, s’il en est…
SUR DELEUZE. Quand Deleuze voulut me rencontrer, après avoir lu La Philosophie tragique, c’était pour m’inviter à un colloque sur Nietzsche à Royaumont qui devait opposer le clan Deleuze au clan Derrida. Je suis donc allé le rencontrer dans un café où j’ai fait la bêtise de lui dire que je n’étais pas fanatique des « philosophes » des Lumières et qu’en particulier la lecture de Rousseau provoquait en moi des crises d’urticaire. « Mais alors, m’objecta Deleuze, comment expliquez-vous que Nietzsche ne tarisse pas d’éloges sur Rousseau ? » J’ai réfléchi un instant puis répondu : « Je me trompe peut-être, mais je ne me rappelle pas avoir lu chez Nietzsche une seule ligne consacrée à Rousseau. » Deleuze demeure coi, puis réplique enfin : « Ah, je comprends. Vous êtes un jeune homme de droite. » Et pendant la suite de l’entretien il ne cessa de m’affubler de ce nom : « Qu’en pensez-vous, jeune homme de droite ? », « Vous avez lu ce livre, jeune homme de droite ? », « Vous voulez reprendre un café, jeune homme de droite ? » Vous imaginez mon agacement. Heureusement, cette manie cessa peu après. Inutile cependant de vous dire que je ne fus pas invité au colloque de Royaumont.
SUR FOUCAULT J’ai profité de cette occasion pour demander un conseil à Foucault. Je me faisais harceler à cette époque par une fille qui était anesthésiste en chef dans un grand hôpital parisien. Et comme je voulais m’en débarrasser, je raconte à Foucault que depuis six mois cette fille me persécute et qu’elle m’a avoué l’avoir persécuté lui-même les mois d’avant. Je voulais donc m’éclairer de la manière dont lui-même s’en était débarrassé. Alors il me répond : « Les flics, que voulez-vous. » L’hypocrisie et la mauvaise foi avaient ainsi vu le jour.

L’on sait combien, par centaines de pages, Foucault, maitre de l’anti-répression s’en est pris à la Police. Tout était police dans notre société….

Rosset ajoute, mais là on entre dans l’oeuvre et on délaisse la personne, quoique…

On peut lui reprocher une écriture un peu bavarde et délayée : il lui faut souvent trois pages pour écrire ce qu’il aurait pu dire en trois lignes. Quant à sa pensée, elle est très claire aussi : supprimons les asiles et il n’y aura plus de fous, supprimons les médecins et il n’y aura plus de malades, supprimons les prisons et il n’y aura plus de délinquants. Bref, l’institution sociale est la cause de tous les maux, comme le pensaient les philosophes se recommandant du cynisme grec. Cette démagogie simpliste a toujours eu du succès et ne date pas d’hier, puisque la démagogie consiste à alimenter le ressentiment des gens.

Bon j’arrête.

Rosset est un gentil méchant.

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