Le Chevalier Bayart, l’idiot sur son pur- sang

Pendant ces trois semaines de délaissement de mon mini-site, « Le Monde » (31 Octobre 2020) a accordé une Tribune à Jean-François Bayart, un professeur de sociologie genevois, que j’avoue ne pas connaitre. C’était pendant cette période récente de décapitation d’un professeur et d’attentats islamistes. Je comptais la livrer in extenso, puis comme d’habitude revenir, plus bas. « On » m’a très gentiment conseillé de la commenter au fil de la lecture. Ce que je pratique rarement. Mais je m’exécute. A vrai dire, je l’assure, presque sommé puisqu’aussi bien j’évite – et je crois y arriver- de ne pas transformer ce site en tribune politique parmi les milliers de blogs d’immenses représentants de la doxa à l’avis immense.

Mon réel attachement à la personne qui m’a demandé de « démolir » ce Bayart l’a emporté sur le silence devant l’imbécillité.

« Que le terme plaise ou non, il y a bien une islamophobie d’Etat en France

Jean-François Bayart

La dénonciation d’un « islamo-gauchisme » repose sur une méconnaissance de l’histoire et révèle la consolidation d’un « républicano-maccarthysme » au cœur même de l’Etat et des médias, accuse le professeur de sociologie politique

Au lendemain des attentats de 2015, j’avais publié un petit essai, Les Fondamentalistes de l’identité (Karthala, 2016), dans lequel j’exprimais ma crainte de voir la France prise en otage par l’inimitié complémentaire entre salafistes et laïcards. Nous y voilà. L’effroi, le dégoût et la colère qu’inspirent l’assassinat de Samuel Paty et l’attentat de Nice offrent un effet d’aubaine aux idéologues qui s’arrogent le monopole de l’indignation et de la définition de la République. La dénonciation de l’« islamo-gauchisme » trahit un manque de securitas, cette tranquillité d’esprit que les stoïciens revendiquaient face au danger, et qui est  l’antipode de la panique sécuritaire“.

On ne comprend pas bien « la France prise en otage par l’inimitié complémentaire entre salafistes et laïcards »

On se dit qu’on va comprendre plus tard et qu’il faut laisser sa chance au sociologue suisse.

Puis que sa petite pub pour son bouquin est assez nauséabonde.

Et que la référence aux stoïciens est assez primaire. Encore une fois adolescente. Ca fait chic, surtout lorsqu’on emploie le terme latin de « sécuritas », pour donner à lire sa culture philosophique à quatre sous.

Bon, on se dit toujours qu’on va lui laisser sa chance, à ce professeur helvète.

Que le terme plaise ou non, il y a bien une islamophobie d’État en France, dès lors qu’un ministre de l’Intérieur déclare, à propos des « Auvergnats » bien sûr, que « quand il y en a un, ça va », et que « c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes » [phrase prononcée par Brice Hortefeux en 2009], au cours d’un quinquennat qui institue un ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale.

Revenir sur une phrase lâchée en 2009 par un second couteau de l’Etat français, pour structurer ou configurer un propos est assez petit, à vrai dire creux, de mauvaise foi et peut-être vil.

Mais on se dit qu’il est dans un mauvais jour pour écrire et que ses notes datent un peu. On reste indulgent, même si on commence à croire que ce Bayart est assez nullissime. Mais il ne faut insulter avant de tout lire. On continue.

Il y a bien une islamophobie d’Etat lorsque sa police pratique une discrimination certes illégale, mais systémique, à l’encontre d’une partie de la jeunesse assignée à ses origines supposées musulmanes. Cet État n’est pas « neutre entre les religions », comme le souhaitait l’écrivain Ernest Renan [1823-1892]. Il n’a cessé, ces dernières décennies, de valoriser le christianisme et le judaïsme en développant une laïcité dite « positive » à leur égard, et de vouloir se subordonner politiquement l’islam pour le contrôler sous prétexte de l’éclairer.

Là, on commence à se dire que ce professeur est non seulement de mauvaise foi, mais un garant, un allié, un ami du discours de haine qui n’est ni celui du christianisme, ni celui du judaïsme.

D’où tire-t-il la « discrimination systémique » à l’encontre d’une jeunesse musulmane ?

D’abord, il ne sait écrire ou du moins veut se montrer dans l’enflure verbale. Il voulait sûrement dire « systématique ». Mais « systémique » (un concept inventé par Easton, un américain que les sociologues connaissent, qui n’a rien à voir avec le systématisme), fait, toujours plus chic. Ce « systémisme » est, très simplement, une tentative de démonstration de la maîtrise langagière, laquelle, souvent, se substitue à la pensée

Mais, au-delà de l’esbroufe sémantique de petit clerc, comment, peut-il affirmer ce comportement étatique de valorisation de deux religions, concomitante de la subordination d’une autre ?

C’est exactement le contraire que l’extrême-droite combat : une dévalorisation d’une « Europe chrétienne » et un « déroulé de tapis » à l’islam, sans garde-fous (on veut parler ici des fous d’Allah, ceux peut-être dans le radicalisme salafiste »)

Et que veut dire cette volonté par l’État « d’éclairer ». Le propos est ridicule.

L’État français, que certains qualifient de faible (sur cette distinction Etat fort/État faible, on renvoie aux divers travaux que le sociologue doit connaitre) ne fait que, très mal, tenter de revenir aux fondamentaux universels, les seuls acceptables, même s’ils sont considérés factices par les relativistes qui admettent de fait, au nom de l’acceptation des particularités, exactions et communautarisme, enfermement et exclusion des « autres ».

Le propos est irresponsable. Parce que. On contraire à la réalité. En tous cas non étayés par sa démonstration. Du vent de mots. Étant ici précisé qu’une réalité « perçue » est aussi une réalité.

Expliquer n’est pas justifier

Il y a aussi une islamophobie capitaliste lorsque de grandes chaînes privées font preuve de tant de complaisance à l’égard de chroniqueurs dont la haine de l’islam est le fonds de commerce.

Des noms, cher Professeur, des noms. Il en existe. Ne pas avoir peur de l’écrire. Il faut donc interdire d’antenne les Zemmour et autres Finkielkraut ?

Libertés publiques réservées aux sympathisants de l’islam ? Ce qui, au demeurant, ne veut rien dire : nul, sauf les croyants ne sont « sympathisants » d’une religion qui est dans sa sphère et qui doit le rester, acceptée par les autres, lorsqu’elle ne vient pas fonder la violence. Nul ne tue au nom de la religion juive ou chrétienne. Même si les antisionistes de service clament qu’Israël tue, en faisant le fameux « amalgame » entre État et religion dont le texte permet la mort du mécréant, hors de la Oumma. Ce propos, que j’ai entendu dans un déjeuner parisien est une infamie.

Il n’est pas vrai qu’expliquer est justifier. C’est se donner les moyens d’une politique. S’en tenir à l’ « islam », c’est souvent oublier d’autres facteurs. Par exemple celui de la guerre : Al-Qaida est née de celles d’Afghanistan contre l’armée soviétique (1979-1992) et de la première guerre du Golfe (1990-1991) ; Daech est née de l’occupation américaine de l’Irak, en 2003. S’interdire de le savoir, c’est remonter la machine du dieu Mars en ignorant, par exemple, que le djihadisme au Sahel nous parle moins de l’islam que d’une crise agraire. Aucune opération « Barkhane » [nom de la force française antidjihadiste au Sahel] n’apportera de solution à ce problème. La dénonciation de l’« islamo-gauchisme » repose sur une méconnaissance confondante de l’histoire. En ce sens, ceux qui le pourfendent sont bien la symétrie idéologique des fondamentalistes musulmans. Les uns s’inventent la Médine du Prophète de leurs rêves, les autres la IIIe République de leur passion. Outre qu’il est amusant de voir invoquer, pour « protéger les femmes de l’islam », une République qui leur a refusé le droit de vote, la conception « intransigeante » de la laïcité est un contresens. Les Pères fondateurs de la IIIe République s’en faisaient une idée « transactionnelle », récusaient l’ « intransigeance », voulaient le « consensus », à l’instar de Gambetta [1838-1882]. (Re)lisez vos classiques, Manuel Valls !

Ces propos sont proprement idiots et je regrette de perdre mon temps à commenter.

a)  Al-Qaida et Daech ne sont nés que d’eux-mêmes et d’un texte peut-être mal digéré, qui permet l’assassinat de ce qui n’est pas soi. Ils n’étaient inévitables et ne sont pas sortis d’une guerre, qui n’était qu’un prétexte. Ils sont venus, dans une mouvance du même texte, sûrement dépassé dans sa littéralité. Comme le sont les écrits bibliques, juifs, notamment dans l’obligation des “sacrifices”.. A lire ce professeur, le terrorisme et le crime est acceptable. Ils ne sont qu’une réponse. Le grand fautif se trouve ailleurs, jamais dans la tête du criminel. Le propos mérité presque la gifle physique.

b) si le djihadisme a pour cause une crise agraire, on le saurait. On y remédierait, pour empêcher l’assassinat.

c) le petit rappel de la soumission des femmes en Occident, leur droit de vôte refusé est un argument spécieux ; S’abriter derrière l’histoire dépassée et plus encore par le mouvement féministe, possible en Occident, est un argument d’estrade, de collégien, de mauvaise foi. Calomnieux contre le progrès qui écrase toujours ses vilénies.

Et notamment la Lettre aux instituteurs (1883) de Jules Ferry, dans le respect que nous devons à Samuel Paty et la répugnance que nous inspire son assassin. « Avant de proposer à vos élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve, à votre connaissance, un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire », écrivait le fondateur de l’école publique.

Ici, on a envie de jeter notre billet à la poubelle. Cet idiot est trop idiot. Il ne mérite pas le débat. « L’honnête homme » de Ferry est un républicain, défenseur des droits de l’homme, de la liberté d’expression, un honnête homme qui ne peut être choqué par  l’exercice de cette liberté, qui a un peu appris, sur les bancs de l’Ecole de Jules Ferry, les valeurs universelles.

Mais, peut-être devrait-on, à suivre cet imbécile, interdire de prononcer le nom de Darwin à l’École, certains pouvant être « choqués » par le darwinisme. L’on devrait aussi interdire le pantalon pour les femmes qui risque d’en choquer quelques-uns, peut-être parmi ceux qui revendiquent, sur les réseaux sociaux, le droit à la décapitation des professeurs.

Mais écoutons aussi son contradicteur, non moins républicain, Jules Simon [1814-1896], qui préférait à l’école publique l’instruction publique, éventuellement confiée aux familles ou à l’Eglise : « Nous croyons qu’une école est assez neutre si elle permet à un athée qui s’y trouvera par hasard, sur cent élèves croyants, de sortir pendant qu’on explique leur croyance aux quatre-vingt-dix-neuf autres. » Les hommes politiques de la IIIe République avaient une pensée autrement plus subtile et profonde que celle de ces fondamentalistes contemporains. La IIIe République était la République des professeurs, et non celle des manageurs.

L’argument (l’argutie) est cocasse. Ce professeur est décidément bien bête. Mais la bêtise est dangereuse, plus que la méchanceté. La salle de classe devrait donc être laissée toujours ouverte pour permettre aux élèves de sortir si l’on enseigne un fait qui peut leur déplaire, est simplement dite par un « honnête professeur ». Le ridicule ne tue pas. Il devrait. Non pas, physiquement s’entend, évidemment ; Juste la mauvaise plume qui est, ici, une mauvaise graine qui donne un discpours aux assassins.

Remise en cause de la liberté de pensée

L’affliction qu’éprouve le professeur que je suis, devant tant d’ignorance, s’accompagne d’un sentiment de colère. Colère devant l’hypocrisie d’une élite politique qui, soudain, redécouvre l’enseignant et le met au cœur de son dispositif, comme elle l’a fait il y a six mois avec les infirmières, mais n’a cessé depuis quarante ans de malmener financièrement et idéologiquement l’hôpital et l’école. Colère devant le viol de la loi du 26 janvier 1984 – qui garantit aux enseignants et aux chercheurs, dans son article 57, « une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions » – par Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale, quand il s’en prend aux « ravages » de l’islamo-gauchisme « à l’université ».

Pourquoi cette colère, Mr Bayart ? Parce que l’enseignant est, enfin, au cœur d’un dispositif. Vous préférez son écrasement, pour mieux râler ?

On pense aux syndicalistes d’un autre siècle qui regrette la pauvrté de la classe ouvrière qui leur permettait d’exister. Vilénie encore, idiotie toujours.

Colère encore devant le vote par le Sénat, dans la nuit du 28 octobre, d’un amendement au projet de loi de programmation de la recherche (LPR) qui conditionne l’exercice des libertés académiques au « respect des valeurs de la République ». Cette dernière notion n’a jamais fait l’objet d’une définition juridique ou réglementaire. La rendre opposable à l’exercice des libertés académiques reviendrait à subordonner celles-ci aux pressions de l’opinion ou du gouvernement. L’amendement contrevient d’ailleurs au principe d’indépendance des universitaires, intégré au bloc de constitutionnalité après la décision 93-322 DC rendue par le Conseil constitutionnel, le 28 juillet 1993.

Du charabia ici, à la mesure du cerveau mal fait. On ne comprend rien. Il devait ^petre fatigué après ses âneries, éreinté.

La dénonciation de l’islamo-gauchisme n’est que la remise en cause de la liberté de pensée. Elle révèle la consolidation d’un républicano-maccarthysme au cœur même de l’Etat et des médias. Elle signale un mouvement de fond, une sorte d’« apéro pastis » qui, tout comme le mouvement du Tea Party aux États-Unis, pave la voie à un avatar hexagonal du trumpisme.

Encore du charabia, qui ne veut rien dire. On ne comprend pas ce que vient faire les « Tea paty », le « trumpisme ».

Je résume : ce professeur est un imbécile et un homme dangereux. Par le titre donné à sa tribune, il cautionne, justifie, donne les armes idéologiques et sémantiques à des idéologues, haineux de la République.

Nous, ici, on peut le traiter d’idiot. Ailleurs, on peut prendre sa page et la poser sur le corps des professeurs décapités. Un professeur permet cette « couverture ».

Jean-François Bayart est professeur de sociologie politique à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève) ; dernier ouvrage paru : « L’Illusion identitaire » (Fayard, 2018).

PS. J’ai fait relire avant de « poster ». Je proposais de mettre à la corbeille. On m’a encore sommé de publier. Je deviens faible en acceptant un ordre.

Je crois que je n’ai jamais été aussi violent, sans même faire appel à une culture sociologique, philosophique, sans bas-de-page. J’aurais pu, mais il ne le méritait pas.Parait-il qu’enfin, j’insulte. Ce n’est pas bien. Je tenterai, dans un prochain article de disserter sur un spectacle de Chantal Goya. Ça compensera.

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