Joseph Roth, un petit texte sur un clown

J’offre à ceux qui s’aventurent ici un petit texte de l’immense Roth, l’autre (Joseph). Je suis dans les centaines de pages des “Cahiers de l’Herne”qui lui sont consacrés. On sait mon admiration pour cet écrivain. On connaît mes billets (la fonction recherche de mon petit site fonctionne très bien) sur les deux traductions d’un des plus beaux romans qu’un homme ait pu donner à ses semblables : “Le poids de la grace” retraduit sous le titre “Job, roman d’un homme simple”. Je reviendrai dans quelques jours pour un billet, assez dense, encore un sur Roth, Joseph.

Il y a donc deux Roth, Joseph et Philip. Je les aime tous les deux. Comme il y a deux Singer, Isaac Bashevis et Israël Joshua, son frère moins connu, l’auteur de “La famille Karnovski. Je les aime tous les deux.

LE CLOWN DE BARCELONE

Dans la malheureuse ville de Barcelone, il est un clown qui fait rire les enfants réfugiés dans les « abris » afin d’échapper aux assauts aériens. Les journaux publient sa photographie. On le voit dans la cave, en train de faire des farces, vêtu de son costume de pitre, au milieu des enfants qui ont fui les bombes.Les enfants et lui, toute la cave peut-être bien, vont être frappés dans un instant par une bombe, allemande ou italienne. Dans l’heure qui vient, la maison paternelle dans laquelle sont nés et ont grandi ces enfants sera peut-être, pour ne pas dire probablement, détruite. Ces enfants qui rient à présent aux facéties du clown : réfugiés aux abris, dans la cave, fuyant la mort. Qui va chanter la louange du clown inconnu de Barcelone qui, même à l’abri sous terre, nez à nez avec la mort, pire encore : la mort dans le dos, s’avisa d’emporter avec lui son instrument de travail, son costume, son « caractère », tout son être ? Un homme a-t-il jamais produit preuve plus flagrante de son intimité avec la mort, supérieure à celle d’un soi-disant héros ? Afin de faire oublier l’angoisse de la mort aux enfants, mieux : pour les faire rire, le clown est descendu avec eux dans la cave. Que dis-je le « clown » ? Si, parmi tous les pitres que le monde a portés, il en est un qui fait honneur au nom de son métier, c’est bien celui-ci. Peut-être la mort les a-t-elle déjà fauchés, lui et tous ces enfants dont il faisait le bonheur, alors que passaient les avions au-dessus de leurs têtes. Sa dépouille, si l’on parvenait d’aventure à l’identifier, devrait rejoindre un tombeau spécial : la tombe du clown inconnu. Du pitre inconnu de Barcelone”.

Texte paru dans Pariser Tageszeitung, 26 janvier 1939. Traduction de l’allemand par Alexis Tautou.

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