Le corps et le monde

 

 

Conversation téléphonique avec une personne curieuse et honnête (de celles, simples et rares qui ne connaissent pas la fourberie, ou la trahison).

Conversation autour de la sensibilité. Il s’agissait, pour ce qui me concerne, de la sensibilité concrète, émotive, émotionnelle, du côté du sentiment, de la plénitude des instants. Des gens de cœur, des gens « sensibles », pour faire court. Rien ne vaut la sensibilité disais-je, elle empêche, par un cœur qui se transporte dans l’espace et les autres, la vilénie et le blues. Une sensibilité joyeuse contre la sensibilité génératrice du désespoir et du spleen. Accompagnatrice des moments grandement perçus et vécus, qui s’ordonnaient en cercle autour d’un sens et générait joie ou tristesse. En tous cas une émotion. Donc pas la sensiblerie, mais la sensibilité presque romanesque.

Et rien à voir avec un concept philosophique. J’attendais donc une conversation enjouée sur « le cœur » et ceux qui le possédaient.

Mais voilà que je suis rattrapé par une réputation de petit connaisseur de la philosophie et l’interlocuteur me pose la question de la sensibilité chez Kant. En insistant sur le fait que chaque fois qu’il lit un texte où il est question de ce philosophe, l’on tombe toujours sur le terme de « sensible », opposé, me dit-il à « il-ne-sait-pas ».

Il me demande si je peux expliquer.

Je m’énerve un peu, précise à nouveau que je n’étais pas dans le concept mais dans le sens (la sensibilité du sens). Et le coeur, au sens du sentiment.

L’interlocuteur insiste.

Je tente donc, un peu excédé, d’expliquer. Du moins, je fais appel à mes souvenirs sur la distinction entre le monde perçu et le monde tel qu’il est vraiment ( en soi).

Et je me souviens de la citation de base du kantisme selon laquelle « il existe deux mondes : notre corpset le monde extérieur ».

Je sors donc la base explicative d’une simplicité scolaire :

Notre sensibilité qui est notre pouvoir (inné et non conceptualisé) de percevoir un monde s’oppose à la connaissanclaquelle est conceptuelle (ou intuitive).

Notre sensibilité fait apparaitre le monde et ses choses dans l’espace et le temps et notre connaissance conceptualise les choses.

D’un côté, une apparition, de l’autre, une construction.

Dès lors qu’est donc la chose ? dis-je, comme un professeur socratique au téléphone (je me laisse donc, idiotement entrainer dans le petit cours). Simple : celle qui existe « en soi », le réel tel qu’il est lui-même, radicalement indépendant de l’idée qu’on peut en avoir, de la connaissance intuitive et sensible. La « chose en soi ».

Ces choses « en soi » ne sont pas perceptibles et sont hors de la connaissance première.

« Il existe donc deux mondes : le monde sensible perçu par notre corpset le monde tel qu’il est en lui-même. » (Kant)

J’entends un long silence au bout du fil.

Je questionne : pas clair ?

On me répond : tout ceci pour dire la différence entre la vision du carré et ses propriétés géométriques ?

Et c’est là que je me surprends à répondre : Absolument pas : la différence entre la caresse d’un bras et l’idée de l’amour.

Je ne sais ce qui m’a pris, tant la comparaison est idiote, même si elle est un peu kantienne.

L’interlocuteur me répond :

 – Ah, je comprends, je vais, de ce pas caresser le bras de ma femme, et si elle a l’idée de l’amour, nous le ferons.

Nous avons ri. C’était sympa. Il en faut peu pour retourner un instant.

 

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