L’enfermement pascalien

France Culture, dans ses newsletters, travaille assez bien. Mieux que Philosophie Magazine dans ses chroniques de guerre du confinement, dont nous recevions aussi les billets, par mail quotidien, lorsque nous étions enfermés. J’ai relu. Ils étaient lamentables. Normal, on laissait la parole à toute le monde.

Et tout le monde, désolé de le rappeler, ne sait pas penser. Y compris les assistants ou collaborateurs en CDI de Philomag, à qui l’on demandait de nous envoyer la lamentation d’un temps. Tous peuvent ne pas savoir penser.

Cette manière de considérer que “donner la parole” qui est toujours intéressante, est une forme inévitable de la démocratie, est assez désespérante pour la qualité, juste la qualité. Les assistants, les assistantes peuvent penser mille fois mieux que les philosophes, leurs patrons, j’en connais des dizaines. Mais ce n’est pas obligatoire et acquis. Je précise ici que penser n’est pas “connaitre” tous les penseurs du monde (même si ça peut quand même aider à bien réfléchir). Penser, c’est simplement savoir qu’il n’existe pas de pensée définitive puisqu’aussi bien, nul ne connait l’origine du monde et son devenir et ne peut asséner sa vérité. Les vérités ne sont donc pas “relatives” mais en concurrence, dans un jeu un peu vain, mais autant stimulant que pétillant. Il ne faut donc pas confondre démocratie et républicanisme, comme nous l’apprennent les grecs qui, qu’on le veuille ou non, qu’on hurle contre cette parole qui sonne comme un dédain du peuple (faux), tous ne peuvent, par l’ouverture automatique du drapeau de la”démocratie” se constituer “penseurs”. Et ce malgré leurs “like” dans FaceBook.

La doxa terroriste doit donc être dénoncée, comme d’ailleurs les effets pervers de la démocratie de comptoir.

France Culture, elle, assume. On est dans la culture (même si un de ses pans politiques est privilégié). Et tant pis si les autres ne suivent pas. Il y a mille autres espaces. Il est vrai qu’en écrivant ça, ce qui me reste d’amis vont hurler. Mais l’on sait que je suis plus républicain que démocrate et non relativiste, les idées de tous, y compris des ignorants, ne se valant pas sans hiérarchie. C’est dit (et jamais répété).

Donc, France culture. J’ai reçu, en son temps, leur lettre intitulée : “Penser l’enfermement avec 5 grands philosophes” (Pascal, Sénèque, Rousseau, Schopenhauer, Foucault). Excellent chois, excellents extraits.

Je voudrais retenir ici le passage sur Pascal. Je colle et reviens :

“Du malheur de ne pas savoir rester chez soi, avec Blaise Pascal
Le texte de Pascal

“Divertissement. Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place, (…) et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir. Mais (…) après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir les raisons, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près. Sans cela nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir, mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort.” Blaise Pascal, Pensées, B 139, (1670)”.

Le commentaire :

Tout le malheur des hommes, écrit Blaise Pascal, vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre”. Il est parfois en effet bien difficile de rester cloîtré sans rien faire, et de voir alors surgir des pensées qui ne nous auraient sûrement pas traversé l’esprit si nous avions pu nous affairer dehors, dans le monde… Pour éviter cela, nous tentons de nous divertir : toute distraction, futile ou sérieuse, est bienvenue.

Lorsque Pascal parle de divertissement, il ne s’agit pas de simples loisirs de temps libre, mais d’une forme d’esquive : se divertir, conformément à son étymologie latine divertere, signifie “se détourner”. Le divertissement désigne ces occupations qui nous permettent d’ignorer ce qui nous afflige, de détourner le regard des problèmes de l’existence. Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, écrit Pascal, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser ! En s’agitant ainsi, on s’expose à des tourments qu’on pourrait éviter si l’on était capable de “demeurer au repos dans une chambre”… Mais le confinement entre quatre murs n’est d’aucun secours, on ne peut demeurer chez soi avec plaisir”, souligne Pascal. L’inaction, loin de nous apaiser, nous révèle notre insuffisance : “rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application”. Car telle est la véritable condition de l’homme : à la fois “faible“, “misérable” et “mortelle” écrit Pascal, si bien que “rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près“. En cela, le divertissement n’est qu’un moyen pour nous de fuir notre condition.

Cette attitude est-elle condamnable ? Pas forcément, car elle a la vertu de nous protéger du désespoir : L’homme quelque plein de tristesse qu’il soit, si on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement le voilà heureux pendant ce temps-là. En revanche, il faut se garder de penser que le bonheur viendra du seul divertissement, car en le poursuivant inlassablement, nous oublions de vivre le temps présent. Tout cela est bien ironique : le divertissement a pour origine l’incapacité de l’homme de remédier à la mort, mais le remède pour éviter d’y penser est aussi le meilleur moyen d’y arriver sans nous en rendre compte ! C’est tout le paradoxe du divertissement pascalien qui nous enferme doublement : “La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement” écrit encore le philosophe.

Mon commentaire

Le commentateur de FC est assez faible. Pas de critique, pas de violence contre le mot, pas d’approbation, pas d’humour. C’est sans saveur et on ressort de la lecture un peu asséché.

Il n’y a qu’un seul commentaire possible.

D’abord rappeler que Pascal est un satané pessimiste, même si on l’adore lorsqu’il nous parle de l’infini et de sa crainte devant l’espace profond.

Mais enfin, l’homme est-il si misérable que ça “en soi” ? Ne vit-il que dans le malheur de son existence ?

Et ce divertissement (le grand détournement”, le bonheur et la jouissance) ,ne serait-il que la dérivation, le dérivatif au malheur intrinsèque des humains ?

Le postulat du malheur de l’homme, assez chrétien s’il en est, constitue pour notre ami Pascal, un postulat. Condition écrasée.

Et si le divertissement était la source ou même, agrémentée de croyance, le principe actif de condition humaine ? Et le malheur intrinsèque, sa tare ?

Lisez Pascal sans le poids du pêché, sans l’inévitabilité du malheur et vous comprendrez qu’il exagère (comme ceux qui se flagellent dans la condition malheureuse de l’homme, dans laquelle il se répand, comme un virus de l’esprit religieux, celui généré par l’abominable pêché originel, invention de la tristesse, que l’homme, miséreux, malheureux, interdit de jouissance, doit payer.

Dommage, Pascal est un génie. Mais c’est aussi un flagellant.

Vivement la fin du virus et les plaisirs embrassés et enlacés dans la rue, pour un hommage à la jouissance).

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