Le regard de la fourmi

L’image est banale, une fenêtre, un rideau. L’on se trouve dans l’appartement de Gabriel d’Annunzio, dont la décoration exacerbée est, paraît-il, à la mesure du personnage, flamboyant. A vrai dire un faux surréaliste qui confond accumulation et fabrication intellectuelle du kitsch. S’il n’était le bleu, on n’aurait pas photographié. C’est ce qu’on s’est dit à l’instant. Pourquoi le bleu ? D’abord un motif personnel que tant l’intimité dans le propos que sa risibilité nous empêchent de dire ici. Mais, ensuite et peut-être surtout, c’est le ciel. Et le ciel bleu est toujours photogénique, il apparaît dans la majorité des images de tous. Derrière une mer, des arbres, un clocher. Le bleu semble faire, en réalité, la photographie. Laquelle, comme on le sait est d’abord de personnages et ensuite, beaucoup, de paysages. Une photo en couleur est bleue ou elle est marginale. Sortez vos collections, vous constaterez que l’on n’exagère pas.

Enfin, la composition. Bleu et ocre, géométrie, entre Kandinsky et Rothko.

On devine, en haut de l’image des tuiles. Mais ceux qui les voient et cherchent le bâtiment ont des yeux-fourmis, analyste des détails, en phase avec la réalité matérielle.

Ceux qui ne voient que l’ensemble, sans les détails, comme des myopes, ont un regard impressionniste. Ils sont dans le tout, et ici exclusivement dans la forme et la couleur, dans le bleu immatériel. Ils voguent et donc divaguent.

Les premiers font le monde. Concrets, ils construisent et transforment cette matière qu’ils touchent obstinément, en construisant les verticalités qui sortent de la terre. Les seconds regardent et sourient. Ils ne voient que la beauté et ne connaissent ni le nom du bois, ni la matière du rideau, et encore moins l’agencement des tuiles. Mais sans eux, les premiers s’ennuieraient puisqu’aussi bien ils ont besoin des seconds pour embrasser la beauté et la donner pour en discourir.

Les humains sont toujours ensemble. Le gris embrasse le bleu et réciproquement. Deux faces de Janus.

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