Le son du sens

Une histoire m’est revenue alors qu’au téléphone, l’on discutait du langage et sa relation au réel.

Je me suis lancé dans une longue envolée sur le nominalisme, sur l’origine du mot et sa relation aux choses, convoquant Aristote et d’Ockham. Bref, classique et assez rébarbatif, même si mon interlocutrice, pourtant très savante, une intellectuelle presque de renom, semblait intéressée par ma réponse.

Elle est polie.

Puis, soudainement, j’ai évoqué la musique des mots qui pouvait autant avoir du sens que leur contenu, le ton étant un langage (je ne parlais pas de poésie. Trop facile).

Et, encore plus soudainement, m’est revenu l’histoire de ce juif très pieux, orthodoxe, priant plusieurs fois par jour à la synagogue et qui avoua un jour qu’il ne connaissait pas l’hébreu. Pas un demi-mot.

On lui posa alors la question de savoir comment il pouvait prier sans comprendre ce qu’il disait ou chantait.

Il répondit : « si je comprenais ce que je dis, je ne prierais probablement plus ».

C’est une merveilleuse réponse.

Je me suis entendu dire, avant, vite, de raccrocher qu’il s’agissait du choc de l’infini contre la nature finie du mot compris ou saisi, que la compréhension ne pouvait être « sublime », qu’elle abrogeait le mystère, seule manière, pascalienne, donc paradoxalement insensée, de lire ou voir le monde…

Vous comprenez pourquoi j’ai vite raccroché ? L’emphase m’avait rattrapé. Je l’aime et la fuis.

PS. Le propos ici n’est pas défendre la prière en hébreu ou en latin (bien que : la traduction d’une prière en français dégénère sa construction et son efficience, surtout pour l’hébreu). Juste dire l’immense importance de la musique et du mystère qui l’enlace, qui met les mots en suspens, comme les anneaux de Saturne autour de la vérité. Un sens hors du sens. Désolé pour le titre à la « Libé ». Je le garde.

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